The Project Gutenberg EBook of Les grandes journees de la Constituante
by Albert Mathiez

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Title: Les grandes journees de la Constituante

Author: Albert Mathiez

Release Date: February, 2006 [EBook #9818]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on October 20, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNEES DE LA CONSTITUANTE ***




Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso, Tonya, Renald Levesque
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LES GRANDES JOURNES DE LA CONSTITUANTE

PAR

ALBERT MATHIEZ




TABLE DES MATIRES

Chapitre I.   La runion des trois ordres.

Chapitre II.  La rvolution du 14 juillet.

Chapitre III. Le roi et l'Assemble  Paris.

Chapitre IV.  La Fdration.

Chapitre V.   La fuite du roi.

Chapitre VI.  Le Massacre du Champ-de-Mars.




CHAPITRE I

LA RUNION DES TROIS ORDRES


Le 17 juin, ayant termin depuis deux jours l'appel nominal de tous les
dputs aux tats gnraux, le Tiers, auquel s'taient dj runis 12
curs, se proclamait _Assemble nationale_, et, prvoyant que cet acte
rvolutionnaire serait suivi de reprsailles, dcidait d'opposer  une
rpression possible la menace de la grve de l'impt: Considrant qu'en
effet les contributions, telles qu'elles se peroivent actuellement dans
le royaume, n'ayant point t consenties par la nation, sont toutes
illgales, et, par consquent nulles dans leur cration, extension ou
prorogation;

L'Assemble dclare,  l'unanimit des suffrages, consentir
provisoirement, pour la nation, que les impts et contributions, quoique
illgalement tablis et perus, continuent d'tre levs de la mme manire
qu'ils l'ont t prcdemment, et ce, jusqu'au jour seulement de la
premire sparation de cette Assemble, _de quelque cause qu'elle puisse
provenir_.

Pass lequel jour, l'Assemble nationale entendait dcrter que toute
leve d'impts et contributions de toute nature qui n'aurait pas t
nommment, formellement et librement accorde par l'Assemble, cessera
entirement dans toutes les provinces du royaume, quelle que soit la forme
de l'administration....

Le 19 juin, l'ordre du clerg dcidait par 149 voix contre 135 de se
runir au Tiers. Mais, le mme jour, l'ordre de la noblesse adressait au
roi une vigoureuse protestation contre les actes rvolutionnaires du Tiers
tat et les chefs de la minorit du clerg, l'archevque de Paris et le
cardinal de La Rochefoucauld, faisaient le voyage de Marly pour pousser le
roi  la rsistance. Necker tait justement absent auprs de sa
belle-soeur mourante  Paris. Un tmoin oculaire, Rabaut de Saint-tienne,
dput  la Constituante, a racont en ces termes la journe du lendemain:


LE SERMENT DU JEU DE PAUME

Tandis que les dputs se rendaient  la salle [des sances] une
proclamation, faite par des hrauts d'armes et affiche partout, annona
que les sances taient suspendues et que le roi tiendrait une sance
royale le 22. On donnait pour motifs de la clture de la salle pendant
trois jours la ncessit des prparatifs intrieurs pour la dcoration du
trne. Cette raison purile servit  prouver qu'on n'avait voulu que
prvenir la runion du clerg, dont la majorit avait adopt le systme
des communes. Cependant les dputs arrivent successivement, et ils
prouvent la plus vive indignation de trouver les portes fermes et
gardes par des soldats. Ils se demandent les uns aux autres quelle
puissance a le droit de suspendre les dlibrations des reprsentants de
la nation. Ils parlent de s'assembler sur la place mme, ou d'aller sur la
terrasse de Marly offrir au roi le spectacle des dputs du peuple; de
l'inviter  se runir  eux dans une sance vraiment royale et paternelle,
plus digne de son coeur que celle dont il les menace. On permet  M.
BAILLY, leur prsident, d'entrer dans la salle avec quelques membres pour
prendre les papiers; et l il proteste contre les ordres arbitraires qui
la tiennent ferme. Enfin il rassemble des dputs dans le jeu de paume de
Versailles, devenu clbre  jamais par la courageuse rsistance des
premiers reprsentants de la nation franaise. On s'encourage en marchant;
on se promet de ne jamais se sparer et de rsister jusqu' la mort. On
arrive; on fait appeler ceux des dputs qui ne sont pas instruits de ce
qui se passe. Un dput malade s'y fait transporter. Le peuple, qui
assige la porte, couvre ses reprsentants de bndictions. Des soldats
dsobissent pour venir garder l'entre de ce nouveau sanctuaire de la
libert. Une voix s'lve [celle de Mounier]; elle demande que chacun
prte le serment de ne jamais se sparer et de se rassembler partout
jusqu' ce que la constitution du royaume et la rgnration publique
soient tablies. Tous le jurent, tous le signent, hors un [Martin d'Auch];
et le procs-verbal fait mention de cette circonstance remarquable. La
cour, aveugle, ne comprit pas que cet acte de vigueur devait renverser
son ouvrage. [Note: _Prcis de l'histoire de la Rvolution franaise_,
rimp. De 1819, pp. 56-57.]

Armand Brette a complt ce rcit. Sur les 19 curs affilis ds ce
moment  la cause du Tiers, sept seulement adhrrent au serment le 20
juin ou le 22 juin, 12 s'abstinrent..., 4 dputs du Tiers seulement
refusrent de signer ... il n'y eut qu'un seul opposant, Martin d'Auch,
qui dclara qu'il ne _pouvait jurer d'excuter des dlibrations qui ne
sont pas sanctionnes par le roi..._, tous les nobles dputs du Tiers
prsents  Versailles, les royalistes les plus prouvs, Malouet, Mounier,
Flachslanden, l'ami intime du roi, Hardy de La Largre, dont le fils fut
anobli sous la Restauration en souvenir du constituant, Charrier, qui en
1792 souleva la Lozre et paya de sa tte son dvouement  la cause
royale, vingt autres enfin, dont l'affection pour le roi tait notoire,
ont sign le serment et ont ainsi lgitim l'audacieuse constitution du
Tiers en Assemble nationale. [Note: A. BRETTE, La sance royale du 23
juin 1789, ses prliminaires et ses suites. _La Rvolution franaise_, t.
XX, p. 442 et 534.]

Parmi ceux qui signrent le serment, cet acte solennel de rbellion, il y
en eut qui prouvrent une motion intense. L'un d'eux devint fou.


FOU DE REMORDS

Le lendemain un dput de Lorraine, nomm Mayer, est devenu fou. Il avait
prt le serment et en avait la conscience bourrele. Il tait  ct d'un
filou qui venait de voler sous le costume d'un dput du Tiers. Lorsqu'on
est venu prendre ce filou, il a cru qu'on arrtait tous les dputs du
Tiers pour avoir fait le serment; la peur l'a pris et la tte lui a saut.
Cette frayeur d'tre arrt n'tait pas mal fonde, car le bruit gnral
tait que ce parti violent avait t propos, les uns disaient dans le
conseil et d'autres dans un de ces conseils tenus frquemment chez MM. de
Polignac et chez M. le comte d'Artois. [Note: Journal de l'abb Coster
dans Brette, _id._, pp. 37-38.]

Le 21 juin,  une dputation de la noblesse conduite par le duc de
Luxembourg, le roi avait rpondu qu'il ne permettrait jamais qu'on
altrt l'autorit qui lui avait t confie pour le bien de ses sujets.
La sance royale qui devait avoir lieu le 22 juin fut remise au 23. Le 22
juin, Bailly trouvant la porte des Menus ferme, se rendit aux Rcollets
qui refusrent de le recevoir. Les marguilliers de l'glise Saint-Louis
lui offrirent leur glise. On se rendit d'abord dans la chapelle des
Charniers, o avaient lieu les catchismes, puis dans la nef. Deux membres
de la noblesse du Dauphin, les premiers de leur ordre, le marquis de
Blacons et le comte d'Agoult se runirent au Tiers et la majorit du
clerg se runit aussi, conduite par les archevques de Vienne et de
Bordeaux, les vques de Chartres et de Rodez.

L'abb Grgoire nous dit qu'en prvision de la sance royale du lendemain,
les dputs qui se runissaient au club breton (berceau des Jacobins)
arrtrent un plan de rsistance:


L'ACTION DU CLUB BRETON

La veille au soir nous tions douze ou quinze dputs runis au Club
Breton, ainsi nomm parce que les Bretons en avaient t les fondateurs.
Instruits de ce que mditait la Cour pour le lendemain, chaque article fut
discut par tous et tous opinrent sur le parti  prendre. La premire
rsolution fut celle de rester dans la salle malgr la dfense du roi. Il
fut convenu qu'avant l'ouverture de la sance, nous circulerions dans les
groupes de nos collgues pour leur annoncer ce qui allait se passer sous
leurs yeux et ce qu'il fallait y opposer. [Note: _Mmoires de l'Abb
Grgoire_, t. I, p. 380. Ce rcit est confirm par Bouchette, Lettre du 24
juin 1789: Nous tions convenus d'avance quoiqu'il arrivt de ne pas nous
sparer avant d'avoir pris une dlibration et nous la fmes ainsi
(_Lettres_ de Bouchette, Paris, 1909).]


LA SANCE ROYALE

Enfin la sance royale arriva; elle eut tout l'appareil extrieur qui
nagure en imposait  la multitude; mais ce n'est pas un trne d'or ni un
superbe dais, ni des hrauts d'armes, ni des panaches flottants qui
intimident des hommes libres. La cour ignorait encore cette vrit, qu'on
retrouve partout dans toutes les histoires. La garde nombreuse qui
entourait la salle n'effraya pas les dputs; elle accrut au contraire
leur courage. On rpta la faute qu'on avait faite le 5 mai, de leur
affecter une porte spare et de les laisser exposs dans le hangar qui la
prcdait,  une pluie assez violente, pendant que les autres ordres
prenaient leurs places distingues; enfin ils furent introduits.

Le discours et les dclarations du roi eurent pour objet de conserver la
distinction des ordres, d'annuler les fameux arrts de la constitution
des communes en assemble nationale, d'annoncer en trente-cinq articles
les _bienfaits_ que le roi _accordait  ses peuples_, et de dclarer 
l'assemble que, si elle l'abandonnait, il ferait le bien des peuples sans
elle. D'ailleurs toutes les formes impratives furent employes, comme
dans ces lits de justice o le roi venait semoncer le parlement. Dans ces
bienfaits du roi promis  la nation, il n'tait parl ni de la
Constitution tant demande, ni de la participation des tats gnraux  la
lgislation, ni de la responsabilit des ministres, ni de la libert de la
presse; et presque tout ce qui constitue la libert civile et la libert
politique tait oubli. Cependant les prtentions des ordres privilgis
taient conserves, le despotisme du matre tait consacr et les tats
gnraux abaisss sous son pouvoir. Le prince ordonnait et ne consultait
pas; et tel fut l'aveuglement de ceux qui le conseillrent qu'ils lui
firent gourmander les reprsentants de la nation, et casser leurs arrts
comme si c'et t une assemble de notables. Enfin, et c'tait le grand
objet de cette sance royale, le roi _ordonna_ aux dputs de se sparer
tout de suite, et de se rendre le lendemain matin dans les chambres
affectes  chaque ordre pour y reprendre leurs sances.

Il sortit. On vit s'couler de leurs bancs tous ceux de la noblesse et une
partie du clerg. Les dputs des communes, immobiles et en silence sur
leurs siges, contenaient  peine l'indignation dont ils taient remplis,
en voyant la majest de la nation si indignement outrage. Les ouvriers,
commands  cet effet, emportent  grand bruit ce trne, ces bancs, ces
tabourets, appareil fastueux de la sance; mais, frapps de l'immobilit
des pres de la patrie, ils s'arrtent et suspendent leur ouvrage. Les
vils agents du despotisme courent annoncer au roi ce qu'ils appellent la
dsobissance de l'assemble.... [Note: Rabaut, _op. cit.,_ pp. 58-59.]

A ce rcit de Rabaut Saint-tienne, Montjoye ajoute ce dtail qu'
l'instant mme o le roi se plaa sur son trne, tous les dputs des
trois ordres, par un mouvement simultan, s'assirent et se couvrirent et
ils taient dj assis et couverts lorsque M. le garde des sceaux dit: le
roi permet  l'Assemble de s'asseoir.


LES DCLARATIONS DU ROI

Le roi veut que l'ancienne distinction des trois ordres de l'tat soit
conserve en son entier, comme essentiellement lie  la constitution de
son royaume; que les dputs librement lus par chacun des trois ordres,
formant trois chambres, dlibrant par ordre, et pouvant, avec
l'approbation du souverain, convenir de dlibrer en commun, puissent
seuls tre considrs comme formant le corps des reprsentans de la
nation. En consquence, le roi a dclar nulles les dlibrations prises
par les dputs de l'ordre du Tiers-tat le 17 de ce mois ainsi que celles
qui auraient pu s'ensuivre, comme illgales et inconstitutionnelles
(_Dcl._ I. 1).

Sont nommment exceptes des affaires qui pourront tre traites en commun
celles qui regardent les droits antiques et constitutionnels des trois
ordres, la forme de constitution  donner aux prochains tats-Gnraux,
les proprits fodales et seigneuriales, les droits utiles et les
prrogatives honorifiques des deux premiers ordres (_id._ 8).

Le consentement particulier du clerg sera ncessaire pour toutes les
dispositions qui pourraient intresser la religion, la discipline
ecclsiastique, le rgime des ordres et corps sculiers et rguliers
(_id._ 9).

Les affaires qui auront t dcides dans les assembles des trois ordres
runis seront remises le lendemain en dlibration si cent membres de
l'Assemble se runissent pour en faire la demande (_id._ 12).

Toutes les proprits sans exception seront constamment respectes et
S.M. comprend expressment sous le nom de proprits les _dmes, cens,
rentes, droits et devoirs fodaux et seigneuriaux_, et gnralement tous
les droits et prrogatives utiles ou honorifiques, attachs aux terres et
fiefs, ou appartenant aux personnes (_Dcl._ II. 12).

Les deux premiers ordres de l'tat continueront  jouir de l'exception des
charges personnelles, mais le roi approuvera que les tats-Gnraux
s'occupent des moyens de convertir ces sortes de charges en contributions
pcuniaires, et qu'alors tous les ordres de l'tat y soient assujettis
galement (_id._ 15).

Dans d'autres articles le roi avait promis de n'tablir aucun nouvel impt
sans le consentement des reprsentants de la nation, de faire connatre le
tableau annuel des recettes et des dpenses et de le soumettre aux tats
gnraux, de sanctionner la suppression de tous les privilges en matire
d'impts, d'abolir la taille, le franc-fief, les lettres de cachet, la
corve, d'tablir des tats provinciaux composs de deux diximes de
membres du clerg, de trois diximes de membres de la noblesse et de cinq
diximes de membres du Tiers, etc.

Le roi termina par les paroles suivantes:


LA MENACE ROYALE

Vous venez, Messieurs, d'entendre le rsultat de mes dispositions et de
mes vues; elles sont conformes au vif dsir que j'ai d'oprer le bien
public; et, si, par une fatalit loin de ma pense, vous m'abandonniez
dans une si belle entreprise, seul, je ferai le bien de mes peuples; seul,
je me considrerai comme leur vritable reprsentant; et connaissant vos
cahiers, connaissant l'accord parfait qui existe entre le voeu le plus
gnral de la nation et mes intentions bienfaisantes, j'aurai toute la
confiance que doit inspirer une si rare harmonie, et je marcherai vers le
but auquel je veux atteindre avec tout le courage et la fermet qu'il doit
m'inspirer.

Rflchissez, Messieurs, qu'aucun de vos projets, aucune de vos
dispositions ne peut avoir force de loi sans mon approbation spciale.
Ainsi je suis le garant naturel de vos droits respectifs; et tous les
ordres de l'tat peuvent se reposer sur mon quitable impartialit.

Toute dfiance de votre part serait une grande injustice. C'est moi
jusqu' prsent qui fais tout le bonheur de mes peuples; et il est rare
peut-tre que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses
sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits.

Je vous ordonne, Messieurs, de vous sparer tout de suite, et de vous
rendre demain matin chacun dans les chambres affectes  votre ordre, pour
y reprendre vos sances, j'ordonne en consquence au grand-matre des
crmonies de faire prparer les salles.

Dreux-Brez, grand-matre des crmonies, vint rappeler aux communes
immobiles l'ordre du roi. Bailly lui rpondit que les reprsentants du
peuple ne reoivent les ordres de personne, que, du reste il allait
prendre les ordres de l'assemble. Alors Mirabeau lana la clbre
apostrophe qu'il a lui-mme rappele en ces termes:


L'APOSTROPHE DE MIRABEAU

Bientt M. le marquis de Brez est venu leur dire [aux dputs des
communes]: Messieurs, vous connaissez les ordres du roi. Sur quoi un des
membres des communes lui adressant la parole a dit: Oui, Monsieur, nous
avons entendu les intentions qu'on a suggres au Roi, et vous qui ne
sauriez tre son organe auprs des tats-Gnraux, vous qui n'avez ici ni
place, ni voix, ni droit de parler, vous n'tes pas fait pour nous
rappeler son discours; [Note: Le garde des sceaux, d'aprs le protocole,
tait seul qualifi pour communiquer les ordres du roi aux tats gnraux.
Dreux-Brez outrepassait ses pouvoirs. Il ne devait tre que le porteur
d'ordres _crits_ du roi.] cependant pour viter toute quivoque et tout
dlai, je vous dclare que si l'on vous a charg de nous faire sortir
d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne
quitterons nos places que par la puissance de la baonnette. Alors, d'une
voix unanime, tous les dputs se sont cris: Tel est le voeu de
l'Assemble. [Note: _Treizime lettre_ de Mirabeau  ses _commettants_.]

Le Tiers, sur la proposition de Camus et de Sieys, dclara persister dans
ses prcdents arrts, rcidivant ainsi sa dsobissance. Il dcrta en
outre, sur la proposition de Mirabeau, que la personne des dputs tait
inviolable. Ce n'est pas manifester une crainte, avait dit Mirabeau,
c'est agir avec prudence; c'est un frein contre les conseils violents qui
assigent le trne.

Le roi cda devant l'attitude rsolue des nobles patriotes, l'offre de
dmission de Necker, qui n'avait dj pas assist  la sance royale,
devant l'agitation du monde des rentiers qui craignait la banqueroute,
devant l'insubordination de l'arme et les manifestations populaires.


LES NOBLES PATRIOTES AU SECOURS DU TIERS

On se rappelle cette clbre rponse de Mirabeau au grand matre des
crmonies qui nous sommait de nous retirer. Cette rponse, me dit
d'Andr, [Note: D'Andr, dput de la noblesse d'Aix aux tats gnraux,
devint avec Barnave et les Lameth un des chefs du ct gauche de la
Constituante.] ayant t rapporte  la cour par M. de Brz, il fut donn
ordre  deux ou trois escadrons des gardes du corps de marcher sur
l'Assemble et de la sabrer, s'il le fallait, pour la dissoudre. Et
certes, les dputs, dans un pareil moment, se seraient tous laiss
gorger plutt que de bouger. Au moment o cette troupe avanait,
plusieurs dputs de la minorit de la noblesse taient rassembls sur une
terrasse attenant, si je me le rappelle bien, au logement de l'un des
Crillon. Il y avait entre autres les deux Crillon, d'Andr, le marquis de
Lafayette, les ducs de La Rochefoucauld, de Liancourt, etc., tous dans les
opinions de Necker, voulant l'tablissement d'un gouvernement
constitutionnel  l'anglaise, avec la branche rgnante de la dynastie.
Lorsque d'Andr vit les gardes du corps s'avancer pour excuter l'ordre
dont je viens de parler: Eh quoi! s'crie-t-il, aurions-nous la lchet
de laisser gorger sous nos yeux et sans aucune dmarche vigoureuse pour
en empcher, des hommes qui nous donnent un si bel exemple de fermet et
de dvouement! Marchons au-devant des escadrons et sauvons les dputs des
communes ou prissons avec eux. Ils partent tous  l'instant; ils barrent
le chemin au dtachement, enfoncent leurs chapeaux empanachs, mettent
l'pe  la main et dclarent au commandant qu'il leur passera sur le
corps  tous avant qu'il parvienne aux dputs des communes, que c'tait 
lui  juger les consquences. Le commandant rpond d'abord qu'il ne
connat que ses ordres, et fait un mouvement pour se porter en avant et
leur passer sur le corps. Mais ces braves gens tant rests inbranlables
 l'approche de cette cavalerie, le commandant n'osa pas aller plus loin;
il retourna au chteau rendre compte de ce qui s'tait pass et demander
de nouveaux ordres. La Cour effraye, irrsolue, donna l'ordre de
rtrograder. Le fait est notoire et je n'ai aucun doute sur les dtails.
D'Andr n'est ni imposteur ni fanfaron, et tous les hommes que je viens de
citer taient capables de toutes sortes de grandes et belles actions.
[Note: _Mmoires_ de La Rvellire-Lpeaux, t. I, pp. 82-84.]


LA DMISSION DE NECKER

Des cris de _Vive Necker_ se faisaient entendre jusqu'au chteau. On
voulait le voir, on voulait le prier de rester  la tte des affaires.
Dans l'intervalle, il a t demand chez la reine. Le peuple l'y a suivi,
et les cours du chteau sont restes pleines de monde. M. Necker a pass
un instant chez le roi pour lui rendre compte que toutes les caisses
taient fermes  Paris, que la ville entire tait prte  se soulever,
et que les directeurs de la Caisse d'Escompte arrivaient dans le moment de
Paris lui annoncer tous les dangers dont la Caisse tait menace. Le roi a
senti que le remde  ces maux tait la conservation de son ministre. Il
a mme exig dit-on que M. Necker allt depuis le Chteau jusqu'au
Contrle gnral  pied, pour se montrer au peuple et l'assurer qu'il
restait. Les rues, les fentres retentissaient d'applaudissements et de
cris rpts de _Vive Necker!_ Dans un instant tous les dputs du
Tiers-tat se sont rendus chez M. Necker pour le fliciter et applaudir
avec lui au bonheur de la nation qui le conserve. On l'embrassait, on
embrassait Mme Necker et la baronne de Stal, le public embrassait les
dputs du Tiers, les applaudissait, criait: _Vive Necker, vive
l'Assemble nationale_! [Note: Journal de l'abb Coster, dans A. Brette,
_La Rvolution franaise,_ t. XXIII, pp. 66-67.]


L'INSUBORDINATION DE L'ARME

Le jeudi [25 juin 1789], les soldats du rgiment des Gardes franaises
ayant abandonn leurs casernes s'taient rpandus dans Paris, allant par
bandes dans tous les lieux publics, criant: _Vive le Roi, Vive le Tiers!_
allant boire dans les cabarets, obtenant de l'argent de plusieurs
fanatiques qui leur en distribuaient des poignes. Crainte d'une rvolte
gnrale, on n'osa les consigner. Le vendredi, ils se rpandirent de mme
dans tous les endroits publics, firent mettre bas les armes  plusieurs
patrouilles des gardes suisses qu'ils rencontrrent et publirent les deux
imprims ci-joints. M. du Chtelet, accouru  Paris, parvint, en allant
lui-mme  chaque caserne,  les contenir hier samedi. Et la runion
effectue ne laissant pas d'animosit entre les partis, il faut esprer
qu'on n'aura pas besoin de se servir des troupes, sur lesquelles V.E. voit
qu'on ne pourrait faire aucun fonds.

J'apprends  l'instant que le Roi ne peut pas compter davantage sur ses
propres gardes du corps. Un marchal des logis, bas-officier avec rang de
lieutenant-colonel, est venu dire, au nom de la troupe, au duc de Guiche,
capitaine de quartier, que leur devoir tait de garder et de protger la
personne du Roi, mais non de monter  cheval pour se battre avec la
canaille; qu'en consquence ils ne feraient point de patrouilles. Le duc
Guiche a cass le bas-officier. Sur quoi les gardes du corps sont venus
prsenter au Roi un mmoire, o, en l'assurant de leur attachement pour sa
personne, ils ont demand son rtablissement. Le Roi a mis au bas du
mmoire: j'ai toujours compt sur la fidlit de mes gardes du corps, et
il le leur a rendu. Les gardes ont fait dire  M. de Guiche que si on ne
leur rendait point leur camarade,  la fin de leur service qui se termine
avec le mois de juin, le Roi pouvait disposer de 600 bandoulires, ce qui
fait la moiti de tout le corps, y ayant dans ce moment double garde.

Les rgiments de Reinach (Suisse) et de Lauzun (hussards) viennent
d'arriver. La fidlit des rgiments trangers commence aussi  devenir
suspecte. Les bourgeois les sduisent, et les Suisses de Salis-Samade
logs  Issy et  Vaugirard ont assur leurs htes qu'au cas o on les ft
marcher, ils dvisseraient les batteries de leurs fusils. [Note: Dpche
de Salmour, ministre plnipotentiaire de Saxe, 28 juin 1789, dans
FLAMMERMONT, Rapport sur les correspondances des agents diplomatiques
trangers en France avant la Rvolution. _Nouvelles archives des
missions_, t. VIII, p. 231.]

Le 24 juin, la majorit du Clerg, dsobissant  son tour au roi se
rendit  la dlibration du Tiers. Le 25, 47 membres de la noblesse, le
duc d'Orlans en tte, en firent autant. Le 27, le roi se rsigna 
sanctionner ce qu'il ne pouvait plus empcher. Il ordonna aux deux ordres
privilgis de se runir au Tiers. Le jour mme la runion est un fait
accompli.

Le serment du jeu de paume laissa un vif souvenir parmi les patriotes et
une socit particulire fut fonde par Gilbert Romme pour en commmorer
l'anniversaire.


LE PREMIER ANNIVERSAIRE DU SERMENT DU JEU DE PAUME

Forms en bataillon civique, les membres de la socit du serment du jeu
de paume entrrent  Versailles par l'avenue de Paris. Au milieu d'eux,
quatre volontaires de la Bastille portaient une table d'airain sur
laquelle tait grav en caractres ineffaables le serment du jeu de
paume. Quatre autres portaient les ruines de la Bastille destines 
sceller sur les murs du jeu de Paume cette table sacre. La municipalit
de Versailles vint  la rencontre du cortge. Le rgiment de Flandre
prsenta les armes devant l'arche sacre. Arrivs au jeu de Paume, tous
les assistants renouvelrent le serment dans un saisissement religieux.
Puis un orateur les harangua: Nos enfants iront un jour en plerinage 
ce temple, comme les musulmans vont  La Mecque. Il inspirera  nos
derniers neveux le mme respect que le temple lev par les Romains  la
pit filiale.... Au milieu des cris d'allgresse, les vieillards
scellrent sur la muraille la table du serment: Chacun envia le bonheur
de l'enfoncer. Tous ne quittrent qu' regret ce lieu si cher aux mes
sensibles: Ils s'embrassrent mutuellement et furent reconduits avec
pompe par la municipalit, la garde nationale et le rgiment de Flandre,
jusqu'aux portes de Versailles. Le long de la route, en rentrant  Paris,
ils ne s'entretenaient que du bonheur des hommes, on et dit que
c'taient des Dieux qui taient en marche. Au bois de Boulogne, un repas
de trois cents couverts, digne de nos vieux aeux, leur fut servi par
des jeunes nymphes patriotes. Au-dessus de la table on avait plac les
bustes des amis de l'humanit, de J.-J. Rousseau, de Mably, de Franklin
qui semblait encore prsider la fte. Le prsident de la socit, G.
Romme, lut pour bndicit les deux premiers articles de la Dclaration
des Droits de l'homme. Tous les convives rptrent: Ainsi soit-il!. Au
dessert, on donna lecture du procs-verbal de la journe. Cet acte
religieux excita de vifs applaudissements. Puis vinrent les toasts.
Danton eut le bonheur de porter le premier. Il dit que le Patriotisme,
ne devant avoir d'autres bornes que l'Univers, il proposait de boire  sa
sant,  la Libert, au bonheur de l'Univers entier; de Menou but  la
sant de la Nation et du Roi qui ne fait qu'un avec elle, Charles de
Lameth  la sant des vainqueurs de la Bastille, Santhonax  nos frres
des colonies, Barnave au rgiment de Flandre, Robespierre aux crivains
courageux qui avaient couru tant de dangers et qui en couraient encore en
se livrant  la dfense de la Patrie. Un membre dsigna alors Camille
Desmoulins dont le nom fut vivement applaudi. Enfin un pieux chevalier
termina la srie des toasts en buvant au sexe enchanteur qui a montr
dans la Rvolution un patriotisme digne des dames romaines. Alors des
femmes vtues en bergres entrrent dans la salle du banquet et
couronnrent de feuilles de chne les dputs  l'Assemble nationale:
d'Aiguillon, Menou, les deux Lameth, Barnave, Robespierre, Laborde. Un
artiste clbre [Note: David, dont tout le monde connat le clbre
tableau du serment du jeu de Paume.] qui assistait  la fte promit
d'employer son talent  transmettre  la postrit les traits des amis
inflexibles du bien public. [Note 2: A. Mathiez, _Les Origines des Cultes
rvolutionnaires_, pp. 47-49, d'aprs le procs-verbal officiel de la
crmonie.]




CHAPITRE II

LA RVOLUTION DU 14 JUILLET


L'APPEL DES TROUPES ET LES PROJETS DE LA COUR

Le roi, qui avait de l'honneur, avait ressenti vivement l'humiliation que
le Tiers et la majorit du Clerg lui avaient impose. Il prta une
oreille complaisante aux conseils de revanche qui lui venaient de la reine
et du comte d'Artois. Ds le 26 juin il appelait autour de Paris et de
Versailles 20,000 hommes, dont 3,000 cavaliers, la plupart des troupes
trangres qu'il croyait plus sres.

Les contemporains ont cru communment  un projet de coup de force
comportant une double offensive, contre l'Assemble et contre Paris.

Le jour de la sance royale, le 23 juin, des bruits trs inquitants
s'taient rpandus dans Paris. L'on racontait que Necker, instruit que la
cour s'apprtait  l'exiler, avait offert trois fois sa dmission et
n'avait russi  la faire accepter qu'en promettant de ne point quitter
Versailles; qu'un nouveau ministre tait form avec le prince de Conti
comme premier ministre, le prince de Cond comme gnralissime de l'arme,
Foulon comme contrleur gnral des finances; que le projet de la cour
tait de faire arrter un dput par chaque bailliage pour le retenir en
otage dans l'intrieur du chteau de la Bastille, o l'on avait vu arriver
un grand nombre de lits et une grande quantit de matelas (Hardy).

Quelques jours plus tard, nouvelles rumeurs. L'espoir un moment nourri
aprs la runion des ordres, de voir disgracier les princes de Conti et de
Cond ainsi que Barentin, s'vanouit, la concentration des troupes est
connue et commente  Paris ds la fin de juin et des bruits sinistres
circulent. Le 3 juillet, l'on raconte au Palais-Royal que les membres du
tiers, exposs  tre assassins par les nobles, demandent du secours, et
peu s'en faut que plusieurs milliers d'hommes ne se mettent en route pour
Versailles. Puis,  mesure que les troupes se rapprochent, et surtout
aprs la sance du 8 juillet  l'Assemble, les on-dit se prcisent: la
cour veut imposer  l'Assemble, au cours d'une nouvelle sance royale,
les dclarations du 23 juin, qui seront ensuite largement rpandues dans
tout le royaume, lues au prne de toutes les paroisses; si l'Assemble
rsiste, elle sera transfre dans une ville loigne ou proroge pour un
mois, ou immdiatement dissoute. L'on affirme qu'au cours d'une nuit
prochaine, les troupes stationnes  Versailles prendront les armes, que
le local de l'Assemble sera occup militairement, les plus turbulents
arrts, voire condamns et excuts, les autres disperss. Au coeur mme
de la crise, le 13 et le 14 juillet, le bruit court avec persistance que
la salle des Menus-Plaisirs est mine; ce bruit trouve crance parmi les
dputs et Grgoire se fait  la tribune l'interprte des frayeurs qu'il
inspire. Contre Paris, l'on mditait un assaut dans les rgles: des
batteries installes sur les hauteurs de Montmartre foudroieraient la
ville; en mme temps, les troupes campes au Champ de Mars et celles de
Courbevoie, de Saint-Denis, etc., feraient irruption. Tout ce qui
rsisterait serait fusill ou sabr; les soldats auraient permission de
piller. Puis les barrires seraient fermes, garnies de canons, et Paris
serait isol du reste de la France. L'on se communiquait, dans le public,
des plans d'oprations o la mission de chaque corps, les itinraires, la
progression mthodique de l'attaque taient minutieusement indiqus.

Ces bruits doivent tre accueillis avec circonspection. Paris et
Versailles ont pass, pendant la premire quinzaine de juillet 1789, par
un accs d'exaltation gnralise qui atteignit son paroxysme le jour de
la prise de la Bastille, par une sorte de grande peur qui explique la
naissance des rumeurs les plus folles. A l'Assemble mme, tous ceux des
dputs qui n'avaient pas partie lie avec la cour semblent y avoir prt
foi; et point n'est besoin, pour faire comprendre leur crdulit,
d'invoquer les calculs politiques: ils ont subi la contagion du moment.

Il n'est point douteux que, du 23 juin au 12 juillet, des projets extrmes
ont t agits. Dans une dpche du 9 juillet, le comte de Salmour,
ministre de Saxe  Paris, attribue  d'Eprmnil un plan de dissolution
Des Etats gnraux  main arme. D'aprs son projet, l'on devrait casser
les Etats gnraux, arrter quelques-uns des membres qui avaient parl
avec plus de chaleur, les livrer au parlement, ainsi que M. Necker, pour
instruire leur procs dans les formes juridiques et les faire prir sur
l'chafaud comme criminels de lse-majest et coupables de haute
trahison. Le mme tmoin note les rodomontades ridicules des
aristocrates,  mesure que les rgiments arrivent. Les officiers de
l'tat-major du marchal de Broglie se laissaient aller, en parlant de
l'Assemble,  de graves intemprances de langage, et le marchal
lui-mme,  en croire Salmour et Besenval, montrait une assurance, une
jactance menaantes. [Note: Pierre Caron, La tentative de contre-
rvolution de juin-juillet 1789 dans la _Revue d'histoire moderne et
contemporaine, t. VII, pp. 20-23.].


_LA RPLIQUE DES PATRIOTES_

LA MOTION DE MIRABEAU DU 8 JUILLET

Le 8 juillet, Mirabeau pronona un terrible rquisitoire contre les
mauvais conseillers du roi qui compromettaient le trne: Ont-ils prvu
les conseillers de ces mesures, ont-ils prvu les suites qu'elles
entranent pour la scurit mme du trne? Ont-ils tudi dans l'histoire
de tous les peuples comment les rvolutions ont commenc, comment elles se
sont opres? Il dposa la motion suivante:

Qu'il soit fait au roi une trs humble adresse, pour peindre  S.M. les
vives alarmes qu'inspire  l'Assemble nationale de son royaume l'abus
qu'on s'est permis depuis quelque temps du nom d'un bon roi pour faire
approcher de la capitale et de cette ville de Versailles des trains
d'artillerie et des corps nombreux de troupes tant trangres que
nationales, dont plusieurs se sont cantonns dans les villages voisins, et
pour la formation annonce de divers camps aux environs de ces deux
villes.

Qu'il soit reprsent au roi, non seulement combien ces mesures sont
opposes aux intentions bienfaisantes de S.M. pour le soulagement de ses
peuples dans cette malheureuse circonstance de chert et de disette de
grains, mais encore combien elles sont contraires  la libert et 
l'honneur de l'Assemble nationale, propres  altrer entre le roi et ses
peuples cette confiance qui fait la gloire et la sret du monarque, qui
seule peut assurer le repos et la tranquillit du royaume, procurer enfin
 la nation les fruits inestimables qu'elle attend des travaux et du zle
de cette Assemble.

Que S.M. soit supplie trs respectueusement de rassurer ses  fidles
sujets en donnant les ordres ncessaires pour la cessation immdiate de
ces mesures galement inutiles, dangereuses et alarmantes, et pour le
prompt renvoi des troupes et des trains d'artillerie aux lieux d'o on les
a tirs.

Et attendu qu'il peut tre convenable, en suite des inquitudes et de
l'effroi que ces mesures ont jets dans le coeur du peuple, de pourvoir
provisionnellement au maintien du calme et de la tranquillit; S.M. sera
supplie d'ordonner que dans les deux villes de Paris et de Versailles, il
soit incessamment lev des gardes bourgeoises qui, sous les ordres du roi,
suffiront pleinement  remplir ce but sans augmenter autour de deux villes
travailles des calamits de la disette le nombre des consommateurs.
[Note: Rimpression du _Moniteur_.]

La motion de Mirabeau fut vote,  l'unanimit moins quatre voix, 
l'exception du dernier paragraphe que les lecteurs de Paris allaient se
charger de mettre en application. [Note: Ds le 25 juin les lecteurs de
Paris avaient agit le projet d'une milice bourgeoise.]


L'AGITATION A PARIS. LES GARDES FRANAISES

A ces mouvements et  ces bruits la capitale entire n'eut qu'un
sentiment; et ce n'tait pas une populace ignorante et tumultueuse,
c'tait tout ce que cette ville clbre renferme d'hommes clairs ou
braves de tous les tats et de toutes les conditions. Le danger commun
avait tout runi. Les femmes qui, dans les mouvements populaires, montrent
toujours le plus d'audace, encourageaient les citoyens  la dfense de
leur patrie. Ceux-ci, par un instinct que leur donnaient le danger public
et l'exaltation du patriotisme, demandaient aux soldats qu'ils rencontrent
s'ils auront le courage de massacrer leurs frres, leurs concitoyens,
leurs parents, leurs amis. Les gardes-franaises les premiers, ces
citoyens gnreux, rebelles  leurs matres, selon le langage du
despotisme, mais fidles  la nation, jurent de ne tourner jamais leurs
armes contre elle. Des militaires d'autres corps les imitent. On les
comble de caresses et de prsents. On voit ces soldats, qui avaient t
amens pour l'oppression de la capitale, et par consquent du royaume, se
promener dans les rues en embrassant les citoyens. Ils arrivent en foule
au Palais-Royal, o tout le monde s'empresse de leur offrir des
rafrachissements, et chacun emploie tous les moyens qu'il juge propres 
dtacher les soldats de l'obissance arbitraire pour les runir  la cause
commune. On apprend cependant que quelques-uns d'entre eux vont tre punis
d'avoir refus de tirer sur leurs concitoyens, que onze gardes franaises
sont dtenus aux prisons de l'Abbaye, et vont tre transfrs  Bictre,
prison des plus vils sclrats. Leur cause devient la cause publique. On
court les dlivrer [le 9 juillet]; la foule grossit en marchant; on force
les prisons, on entre, on les dlivre; et ils sont amens en triomphe au
Palais-Royal, qui devient leur asile. Les hussards et les dragons qui
avaient reu ordre de charger les citoyens, posent leurs armes et se
joignent  eux; et l'on entend partout les cris de _Vive la Nation!_ car,
depuis la constitution des communes en assemble nationale, c'tait le cri
de la joie publique, et l'on ne disait plus _vive le Tiers-Etat!_. [Note:
Rabaut, _op. cit._, pp. 64-65.]

Le lendemain, 10 juillet, les _lecteurs_ de Paris, c'est--dire les
dlgus des assembles primaires qui avaient lu les dputs de la ville
aux tats-Gnraux, se runissaient dans la grande salle de l'Htel de
Ville et discutaient un projet d'organisation d'une garde bourgeoise.


LE RENVOI DE NECKER ET LE RLE DES CAPITALISTES DANS L'INSURRECTION

Le 11 juillet, vers 3 heures de l'aprs-midi, le roi rvoquait Necker et
l'invitait  sortir immdiatement du royaume. Les autres ministres
patriotes, Montmorin, Saint-Priest, La Luzerne taient de mme disgracis.
Leurs successeurs taient pris dans le parti de la rsistance  outrance:
le baron de Breteuil, le marchal de Broglie, le duc de La Vauguyon, etc.
Le renvoi de Necker provoqua dans le monde de la finance et de la
bourgeoisie le mme moi que sa menace de dmission le 23 juin.

Le 12 juillet, lorsqu'il apprend le renvoi de Necker, le bailli de Virieu
crit: Le renvoi de Necker portera un coup au crdit, et la caisse
d'escompte pourrait bien faire banqueroute. Le roi, probablement, sera
forc de reculer et de faire retirer les troupes. Aussitt, dit Bailly,
qu'on apprit  Paris la nouvelle du renvoi de Necker, les agents de change
s'assemblrent pour dlibrer sur les suites du coup que cet vnement
allait porter au commerce et aux finances. Ils dcidrent que, pour viter
de mettre  dcouvert un discrdit total de tous les effets, la Bourse
serait ferme lundi; ils dpchrent l'un d'eux, M. Madimer,  Versailles
pour avoir des nouvelles et connatre l'tat des choses. Les craintes des
agents de change n'taient pas injustifies; ds le 10, les rumeurs
rptes sur le mouvement des troupes autour de Paris avaient fait tomber
les billets de la Caisse d'escompte de 4 265 livres, o ils taient le 8,
 4 165 livres. L'arrt fameux de l'Assemble nationale du 13 juillet
vise expressment la banqueroute. Le Constituant Lofficial dpeint la
consternation des bourgeois parisiens le 12 juillet: Ils ne voyaient que
la banqueroute royale et la perte de leur fortune certaine (la majeure
partie des Parisiens ayant tout leur avoir sur le Trsor royal). Le
_Tableau des principaux vnements de la Rvolution_ s'exprime ainsi: Un
des principaux moyens employs par les factieux pour soulever Paris peupl
de capitalistes, de rentiers, d'agioteurs avait t d'y rpandre le bruit
que la rsolution de faire banqueroute avait t prise dans le mme
conseil o l'exil de M. Necker avait t prononc. M. Mounier eut la
faiblesse d'adopter cette fable absurde: Nous dclarerons ... que
l'Assemble nationale ne peut consentir  une honteuse banqueroute. Enfin
Rivarol, dans ses mmoires, a fait avec amertume les mmes constatations:
Les capitalistes, par lesquels la Rvolution a commenc n'taient pas si
difficiles en fait de constitution, et ils auraient donn la main  tout,
pourvu qu'on les payt.... Soixante mille capitalistes et la fourmilire
des agioteurs ont dcid la Rvolution. Et, dans une note, il accuse les
principaux banquiers de Paris, Laborde-Mrville, Boscary, Dufresnoy,
d'avoir mis  la disposition du parti rvolutionnaire des sommes
considrables. [Note: Pierre Caron, _La tentative de contre-rvolution de
juin-juillet 1789_, dans la _Revue d'histoire moderne_, t. VIII, pp. 666-
667.]


LE 12 JUILLET

Il est impossible de dpeindre le mouvement immense qui tout  coup
souleva la ville entire de Paris [ la nouvelle du renvoi de Necker]. On
y prvit tout ce  quoi il fallait s'attendre, l'assemble nationale
dissoute par la force, et la capitale envahie par l'arme. Les citoyens
accourent au Palais-Royal, leur rendez-vous accoutum; la consternation
les y avait conduits; la fureur commune s'y alluma, mais telle qu'elle dut
se communiquer en un moment  cette vaste et populeuse enceinte. La
premire Victime du despotisme devint l'idole et la divinit du jour. Les
citoyens prennent un buste de M. Necker; ils y joignent celui de M.
d'Orlans, dont on disait aussi qu'il allait tre exil, et les promnent
dans Paris suivis d'un immense cortge. Des soldats du Royal-Allemand
reoivent ordre de charger, et frappent de leurs sabres ces bustes
insensibles: plusieurs personnes sont blesses. Le prince de Lambesc tait
sur la place de Louis XV avec des soldats de Royal-Allemand; le peuple lui
jette des pierres; alors il se prcipite dans les Tuileries le sabre  la
main et blesse un vieillard qui s'y promenait. Tandis que les femmes et
les enfans, effrays, poussent mille cris, le canon tire et tout Paris est
sur pied et crie aux armes; le tocsin sonne, les citoyens enfoncent les
boutiques des armuriers.

Ils battent une compagnie de Royal-Allemand, et l'motion continue durant
toute la journe jusqu' ce que, la nuit tant survenue, des brigands,
aposts hors de Paris, brlent les barrires, entrent dans la ville et
courent les rues, que remplissaient heureusement des patrouilles de
citoyens, de gardes-franaises et de soldats du guet. [Note: Rabaut, _op.
cit._, p. 68.]


CAMILLE DESMOULINS AU PALAIS-ROYAL

Il tait deux heures et demie [le 12 juillet]; je venais de sonder le
peuple. Ma colre contre les despotes tait tourne en dsespoir. Je ne
voyais pas les groupes, quoique vivement mus ou consterns, assez
disposs au soulvement. Trois jeunes gens me parurent agits d'un plus
vhment courage; ils se tenaient par la main. Je vis qu'ils taient venus
au Palais-Royal dans le mme dessein que moi; quelques citoyens passifs
les suivaient: Messieurs, leur dis-je, voici un commencement
d'attroupement civique; il faut qu'un de nous se dvoue et monte sur une
table pour haranguer le peuple--Montez-y--J'y consens. Aussitt je
fus plutt port sur la table que je n'y montai. A peine y tais-je que je
me vis entour d'une foule immense. Voici ma courte harangue que je
n'oublierai jamais: Citoyens, il n'y a pas un moment  perdre. J'arrive
de Versailles, M. Necker est renvoy; ce renvoi est le tocsin d'une
Saint-Barthlemi de patriotes; ce soir tous les bataillons suisses et
allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous gorger. Il ne nous reste
qu'une ressource, c'est de courir aux armes et de prendre des cocardes
pour nous reconnatre. J'avais les larmes aux yeux et je parlais avec une
action que je ne pourrais ni retrouver ni peindre. Ma motion fut reue
avec des applaudissemens infinis. Je continuai: --Quelles couleurs
voulez-vous?--Quelqu'un s'cria:--Choisissez.--Voulez-vous le vert,
couleur de l'esprance ou le bleu de Cincinnatus, couleur de la libert
d'Amrique et de la dmocratie? Des voix s'levrent: --Le vert, couleur
de l'esprance!--Alors je m'criai:--Amis! le signal est donn: voici les
espions et les satellites de la police qui me regardent en face. Je ne
tomberai pas du moins vivant entre leurs mains. Puis, tirant deux
pistolets de ma poche, je dis: Que tous les citoyens m'imitent! Je
descendis touff d'embrassemens; les uns me serraient contre leurs
coeurs; d'autres me baignaient de leurs larmes, un citoyen de Toulouse,
craignant pour mes jours, ne voulut jamais m'abandonner. Cependant on
m'avait apport un ruban vert. J'en mis le premier  mon chapeau et j'en
distribuai  ceux qui m'environnaient. [Note: Camille Desmoulins, _Le
vieux cordelier_, n 5, d. Baudouin, 1825, pp. 81-82.]


LE 13 JUILLET

Le 13 juillet, au matin, les _lecteurs_ prennent la direction du
mouvement. Ils s'emparent des pouvoirs municipaux, en maintenant en
fonctions le prvt des marchands Flesselles qu'ils appellent  prsider
leur _Comit permanent_. Ils organisent immdiatement la milice bourgeoise
 raison de 800 hommes par district, 48 000 pour la ville. La journe se
passa  enrler les compagnies et  les armer. Les deux principaux
pisodes de cette prise d'armes furent le pillage du garde-meuble et le
pillage des Invalides.


LE PILLAGE DES INVALIDES

L'htel des Invalides,  la vue des troupes campes au Champ de Mars, fut
emport par 7 ou 8 000 bourgeois dsarms qui, sortant avec fureur des
trois rues adjacentes, se prcipitrent dans un foss de 12 pieds de large
sur 8 de profondeur et l'eurent, se transportant les uns les autres sur
les paules, pass en moins de rien. Arrivs dans l'Esplanade ple-mle
avec les Invalides qui n'eurent pas le temps de se reconnatre, ils s'y
emparrent de 12 pices de canon de 14, de 10, de 18 et d'un mortier. Ils
prsentrent alors au gouverneur un ordre de la ville de leur remettre les
armes, qui, ne voyant plus moyen de se dfendre dans son htel, en ouvrit
les portes. Ils s'emparrent de 40 000 fusils et d'un magasin de poudre.

Tmoin de cette opration qui se fit avec une vivacit incroyable je
passai au camp voisin, o le spectacle des troupes tristes, mornes et
abattues, enfermes depuis quinze jours dans un espace assez troit, me
parut diffrent de celui des hommes entreprenants et courageux que je
venais de quitter. Les gnraux convinrent ds ce moment qu'il tait
impossible de _soumettre Paris_, que le parti de la retraite tait le
seul prudent. [Note: Dpche de Salmour, ministre de Saxe, 16 juillet
1789, _Nouvelles archives des missions_, t. VIII, p. 238.].


UN MENEUR: JEAN ROSSIGNOL

Si la Cour n'avait eu contre elle que les rentiers et les bourgeois, gens
naturellement pacifiques, elle aurait triomph facilement. Mais les
bourgeois surent entraner derrire eux la foule des proltaires. Les
vritables chefs de l'insurrection furent d'anciens soldats, vivant du
travail de leurs mains en artisans, ne s'occupant pas gnralement de
politique, mais gagns pour une fois par la contagion de l'exemple. L'un
d'eux, Jean Rossignol, ouvrier orfvre, qui avait fait auparavant de
nombreuses garnisons sous le sobriquet militaire de _Francoeur_, a
racont, avec une sincrit admirable, comment il devint un des vainqueurs
de la Bastille.

Le 12 juillet 89, dit-il, je ne savais rien de la Rvolution, et je ne me
doutais en aucune manire de tout ce qu'on pouvait tenter. C'tait un
dimanche. Il dansait dans une guinguette quand il vit qu'on brlait les
barrires. Des passants l'interpellent: Es-tu du Tiers-tat? Crie _Vive
le Tiers-tat!_ Il cria _Vive le Tiers-tat_ sans trop savoir ce que cela
voulait dire. Bien lui en prit, car un de ses camarades qui s'y refusait
fut rou de coups. Le lendemain, 13 juillet, il voit la foule qui s'arme
dans les boutiques des fourbisseurs. Ce spectacle l'intresse. Il fait
comme tout le monde: Je fus au Palais-Royal: l je vis des orateurs
monts sur des tables qui haranguaient les citoyens et qui rellement
disaient des vrits que je commenais  apprcier. Leurs motions
tendaient toutes  dtruire le rgime de la tyrannie et appelaient aux
armes pour chasser toutes les troupes qui taient au Champ-de-Mars. Ces
choses m'taient si bien dmontres que je ne dsirais plus que l'instant
o je pourrais avoir une arme afin de me runir  ceux qui taient arms.
Voil Rossignol converti et lanc. Il retourne dans son quartier, il
groupe ses connaissances, il devient un chef. Il suit les bourgeois, mais
il se dfie d'eux, il n'est pas de leur classe.

Nous nous rassemblmes entre gens de connaissance et nous nous trouvmes
plus de soixante dans un instant tous bien dcids, car la plupart d'entre
nous avaient au moins un cong de service dans la ligne. Nous entrmes
dans l'glise; nous y vmes tous ces gros aristocrates s'agiter; je dis
aristocrates, parce que, dans cette assemble, ceux qui parlaient taient
pour la plupart chevaliers de Saint-Louis, marquis, barons, etc. Le seul
homme qui me plt, et que je ne connaissais pas, fut le citoyen Thuriot de
La Rozire, qui s'est bien montr dans cette assemble. L, on tait
occup  nommer des commandants, des sous-commandants, [Note: La runion
avait pour but d'organiser la milice bourgeoise que les lecteurs venaient
de dcrter. On remarquera que la runion se tient dans l'Eglise.] et
toutes les places taient donnes  ces chevaliers de Saint-Louis. Enfin,
je fis une sortie contre cette nomination parce qu'aucun citoyen n'y tait
appel.

Un nomm Dgi, alors notaire, Saint-Martin et les derniers chevaliers de
Saint-Louis proposaient les candidats. Je fus si outr de voir cette
clique infernale se liguer pour commander les citoyens que je demandai la
parole. Je montai sur une chaise et je leur dis que l'on commenait par o
l'on devait finir, et que ce n'tait pas de cette manire qu'il fallait
agir pour nous prserver des troupes qui taient aux environs de Paris,
que de tous les commandants que l'on venait de nommer aucun n'tait dans
le cas d'empcher que les citoyens fussent massacrs.

On me dit que je n'avais qu' en donner le moyen.

Je leur rpondis qu'il fallait commencer par avoir des soldats et ensuite
des armes  leur distribuer, qu'il fallait absolument des armes pour
pouvoir se dfendre; ensuite on devait se rassembler par quartiers, chacun
tant arm, chacun devait avoir le droit de nommer son chef;... je
proposai d'aller chez tous les seigneurs qui rsidaient dans la paroisse,
d'y faire une perquisition et d'apporter dans l'glise toutes les armes
que l'on trouverait. J'ajoutai que la distribution devrait en tre faite
lgalement par chaque quartier, en donnant surtout les fusils aux mains
des hommes connus qui en savaient le maniement: c'tait l le bon moyen,
selon moi.

Ma motion fut rejete et improuve comme venant d'un homme suspect, et Le
Bossu, alors cur de Saint-Paul, [Note: Bossu refusera le serment, sera
dport et ne reviendra en France qu'en 1801.] dit qu'il fallait me mettre
 Bictre; ce  quoi je rpliquai que j'tais soutenu de tout mon quartier
et que, s'il voulait me faire arrter, j'allais lui tomber sur le corps.
En me regardant, il vit que j'tais entour de plus de trente hommes qui
avaient les bras retrousss: il eut peur et ne souffla plus mot....

A neuf heures on vint me dire que l'on faisait des listes chez le cur. Je
m'y rendis et j'y fis grand tapage afin qu'aucun de mes amis venus pour
s'inscrire sur cette liste, qui tait  bien nommer liste de proscription,
n'y ft inscrit; et je demandai: O sont les fusils de cette ville, que
vous aviez promis dans deux heures? En voil six de passes et rien n'est
encore arriv!...

Mes camarades et moi nous les laissmes dlibrer et nous nous en fmes
boire, tout le Tiers-tat ensemble, avec promesse de nous rejoindre le
lendemain, le plus qu'il nous serait possible afin d'avoir des armes.
[Note: _Vie vritable du citoyen Jean Rossignol_, publie par V.
Barrucand, 1896, pp. 75-79.]

Ce rcit, d'une couleur si vive, n'a pas besoin de commentaire. La
bourgeoisie, en dchanant Rossignol et ses pareils contre les
privilgis, dut avoir trs vite le sentiment qu'elle ne s'tait pas donn
seulement des allis mais des rivaux.

Rossignol participera  toutes les grandes journes rvolutionnaires,
deviendra gnral, commandera en Vende, sera dport par Bonaparte
aux les Seychelles puis  Anjouan o il mourra en 1802.


LE 14 JUILLET

La Cour fut surprise par la brusque offensive des Parisiens. La
Concentration des troupes n'tait pas termine. Le marchal de Broglie,
sans doute mal soutenu par le roi que reprenaient ses hsitations, laisse
Besenval sans ordre et Besenval, peu sr de ses troupes, reste inerte et
impuissant au Champ-de-Mars, sans rien tenter pour rprimer l'insurrection.
L'Assemble, encourage par l'attitude de Paris, avait dcrt le 13
juillet que Necker emportait son estime et ses regrets, que les nouveaux
ministres seraient responsables des vnements et elle avait dcid de
siger jour et nuit, en se tenant en rapports avec les lecteurs parisiens.

Le 14 juillet ds le matin de nombreuses dputations des districts et des
lecteurs se rendirent  la Bastille pour demander au gouverneur De Launay
de livrer des armes  la milice qui se formait et de faire retirer les
canons de la forteresse qui n'tait dfendue que par quelques Suisses et
quelques Invalides, ceux-ci assez hsitants et presque gagns  la cause
populaire. Pendant que les dputations parlementent en vain avec le
gouverneur, le peuple s'attroupe et les gardes franaises amnent des
canons. Une dernire dputation est reue  coups de fusil par les
Suisses. C'est le signal des hostilits.

L'pisode le plus dramatique du sige fut:


LE DVOUEMENT D'ELIE

Pour parvenir  travers la cour du gouvernement [Note: Le gouvernement
tait le logement du gouverneur, situ en avant de la forteresse. Voir le
plan.] et tenter jusqu'au pont de pierre et tenter d'enfoncer  coups de
canon les ponts-levis et les portes de la forteresse, les assigeants
taient gns par les voitures de paille que les combattants de la
premire heure avaient incendies dans l'intention de se protger par un
rideau de fume contre les coups de la garnison. Ce fut un officier du
rgiment de la Reine-Infanterie nomm Elie qui se dvoua pour les
dplacer. Vieux sous-officier, nomm sous-lieutenant porte-drapeau, en
1788,  l'ge de 40 ans et aprs 22 ans de service, Elie tait tout dvou
 la cause du Tiers-Etat, sans doute en haine des officiers nobles, dont
il avait eu tant  souffrir. Ds la premire attaque contre la Bastille,
il avait couru revtir son uniforme et il tait revenu se mettre  la tte
des assaillants. Aid d'un mercier du quartier nomm Role et de quelques
citoyens rests inconnus, Elie se mit bravement en avant et entreprit de
retirer ces voitures. Ils cartrent la premire assez facilement; mais
ils eurent plus de mal pour enlever la seconde qui tait en face du pont
dormant et bouchait prcisment l'entre du chteau. Cependant Role
parvint,  lui seul,  retirer cette voiture enflamme, aprs avoir perdu
deux de ses camarades tus  ses cts. En mme temps Hulin faisait couper
 coups de canon les chanes du pont-levis de l'Avance, afin de prvenir
toute trahison. Alors les assigeants passrent en foule dans la cour du
Gouvernement avec leurs canons, qu'ils placrent en batterie  l'entre du
pont de pierre, en face des ponts-levis et des portes de la forteresse qui
n'en taient loigns que d'une trentaine de mtres.

Cette manoeuvre hardie dcida du succs du sige et, quoi que puissent
dire aujourd'hui les adversaires de la Rvolution, ce succs fut d  la
bravoure des assigeants autant et plus qu' la faiblesse du gouverneur.
Car pour traner ces canons  travers les cours et pour les mettre en
batterie devant l'entre principale de la Bastille sous le feu continuel
de la garnison, les assaillants eurent  faire preuve du plus grand
courage. Les rdacteurs de la _Bastille dvoile_ sont eux-mmes obligs
de le reconnatre: Jamais, disent-ils, on n'a vu plus d'actions de
bravoure dans une multitude tumultueuse. Ce ne sont pas seulement les
gardes-franaises, les militaires, mais des bourgeois de toutes les
classes, des simples ouvriers de toute espce qui, mal arms et mme sans
armes, affrontaient le feu des remparts et avaient l'air d'y insulter. Ce
n'est pas derrire des retranchements qu'ils se tenaient; c'est dans les
cours de la Bastille et si prs des tours que M. de Launay lui-mme a fait
plusieurs fois usage des pavs et autres dbris qu'il avait fait monter
sur la plate-forme. On ne peut disconvenir qu'il n'y eut beaucoup de
confusion et de dsordre. Chacun tait chef et ne suivait que sa fougue.
C'tait des individus de tous les quartiers, dont plusieurs n'avaient
jamais mani d'armes et cependant les Invalides qui se sont trouvs  bien
des siges et  bien des batailles nous ont assur qu'ils n'ont jamais vu
un feu de mousqueterie servi comme celui des assigeants; ils n'osaient
plus mettre la tte en dehors du parapet des tours. Pour prouver que ces
loges ne sont que justes, il suffit de rappeler le chiffre des pertes
subies par les vainqueurs de la Bastille. Dans cette affaire qui ne dura
pas quatre heures, les assigeants eurent au moins 83 des leurs tus sur
place: les autres moururent des suites de leurs blessures; 13 furent
estropis et 60 blesss. [Note: J. Flammermont, _La journe du 14
juillet 1789_ (pp. 224-227).]


LA REDDITION DE LA BASTILLE

Les assigeants voyant que leur canon n'tait d'aucun effet revinrent 
leur premier projet de forcer les portes. Ils firent pour cela amener
leurs pices de canon dans la cour du Gouvernement et les placrent sur
l'entre du pont, les pointant contre la porte. M. de Launay voyant ces
dispositions du haut des tours, sans avoir consult ni avis son
tat-major et sa garnison, fit rappeler par un tambour qu'il avait avec
lui. Sur cela je fus moi-mme dans la chambre et aux crneaux pour faire
cesser le feu; la foule approcha et le Gouverneur demanda  capituler. On
ne voulut point de capitulation et les cris de _Bas les ponts!_ furent
toute rponse.

Pendant ce temps j'avais fait retirer ma troupe de devant la porte pour ne
pas la laisser expose au feu du canon de l'ennemi; duquel nous tions
menacs. Je cherchai aprs cela le Gouverneur afin de savoir quelles
taient ses intentions. Je le trouvai dans la salle du Conseil occup 
crire un billet par lequel il marquait aux assigeants qu'il avait vingt
milliers de poudre dans la place et que si on ne voulait pas accepter de
capitulation, il ferait sauter le fort, la garnison et les environs. Il me
rendit ce billet avec ordre de le faire passer. Je me permis dans ce
moment de lui faire quelques reprsentations sur le peu de ncessit qu'il
y avait encore dans ce moment d'en venir  cette extrmit. Je lui dis que
la garnison et le fort n'avaient souffert encore aucun dommage, que les
portes taient encore entires et qu'on avait encore les moyens de se
dfendre; car nous n'avions qu'un Invalide de tu et deux ou trois
blesss. Il parut ne point goter ma raison; il fallut obir.

Je fis passer le billet  travers les trous que j'avais fait percer
prcdemment dans le pont-levis. Un officier ou du moins qui portait
l'uniforme d'officier du rgiment de la Reine-Infanterie [Elie], s'tant
fait apporter une planche pour pouvoir approcher des portes, fut celui 
qui je remis le billet; mais il fut sans effet. On persista  crier: _Bas
les ponts_! Et _Point de capitulation_!

Je retournai vers le Gouverneur et lui rapportai ce qui en tait et tout
de suite aprs je rejoignis ma troupe, que j'avais fait ranger  gauche de
la porte. J'attendais le moment que le Gouverneur excutt sa menace; je
fus trs surpris le moment d'aprs de voir quatre Invalides approcher des
portes, les ouvrir et baisser les ponts. La foule entra tout  coup. On
nous dsarma  l'instant et une garde fut donne  chacun de nous. [Note:
Relation de l'officier suisse De Flue dans la _Revue Rtrospective,_ t. IV
(1834), pp. 289-290.]

Les vainqueurs souillrent leur victoire du meurtre de De Launay, de son
major De Losme, de Flesselles, de quelques autres encore, dont les ttes
furent portes au bout des piques.

On ne trouva  la Bastille que sept prisonniers d'tat dont la plupart
taient dtenus pour des crimes de droit commun.


LES VAINQUEURS DE LA BASTILLE

L'assemble des reprsentants de la commune de Paris, dans le but de
rcompenser les vainqueurs, chargea une commission spciale d'en dresser
la liste aprs une enqute. La commission sigea du 22 mars au 16 juin
1790 et retint 954 noms.

La plupart des vainqueurs habitaient le faubourg Saint-Antoine que Baudot
surnommait le pre nourricier de la Rvolution.

Les Parisiens de Paris y figurent avec un trs grand nombre de
provinciaux.

La majorit se compose d'ouvriers, mais toutes les catgories sociales
comptent des reprsentants...: 51 menuisiers, 45 bnistes, 28
cordonniers, 28 gagne-deniers, 27 sculpteurs, 23 ouvriers en gaze, 14
marchands de vin, 11 ciseleurs, 9 bijoutiers, autant de chapeliers, de
cloutiers, de marbriers, de tabletiers, de tailleurs et de teinturiers, et
des quantits moindres des autres corps d'tat. En particulier,
mentionnons des hommes de lettres, des tudiants, des militaires et des
abbs. L'horlogerie se trouve reprsente par plusieurs grands rles:
Hbert, J.-B. Humbert, les futurs gnraux Rossignol et Hulin. [Note:
Joseph Durieux, _Les vainqueurs de la Bastille_, p. 5.]

M. Jaurs a comment avec loquence ces constatations.

En cette hroque journe de la Rvolution bourgeoise, le sang ouvrier
coula pour la libert. Sur les cent combattants qui furent tus devant la
Bastille, il en tait de si pauvres, de si obscurs, de si humbles que
plusieurs semaines aprs on n'en avait pas retrouv les noms et Loustalot
dans les _Rvolutions de Paris_ gmit de cette obscurit qui couvre tant
de dvouement sublime: plus de trente laissaient leur femme et leurs
enfants dans un tel tat de dtresse que des secours immdiats furent
ncessaires. On ne relve pas dans la liste des combattants les rentiers,
les capitalistes pour lesquels en partie la Rvolution tait faite. Il n'y
eut pas sous le feu meurtrier de la forteresse distinction de _citoyens
actifs_ et de _citoyens passifs_. [Note: J. Jaurs. Histoire socialiste,
_La Constituante_, p. 265. Les citoyens actifs taient ceux qui payaient
une imposition directe gale  la valeur locale de 3 journes de travail.
Seuls ils taient en possession du droit de vote.]


_LE ROI CAPITULE DEVANT L'MEUTE_

Le 15 juillet, au matin, Louis XVI se rendit  l'Assemble nationale,
dclara qu'il avait donn l'ordre aux troupes de s'loigner de Paris et de
Versailles. Le lendemain, sur une nouvelle dmarche de l'Assemble, il
rappelait Necker et les ministres renvoys, et le mme jour il se rendait
 Paris, sanctionnant par sa prsence le fait accompli.

Les contemporains attriburent la volte-face royale  une intervention
du duc de Liancourt.


L'INTERVENTION DU DUC DE LIANCOURT

On attribue gnralement la dmarche du Roi  une circonstance fort
extraordinaire et qui mrite un dtail.

Le baron de Wimpfen, dput de Normandie, tant  Paris le 14, le peuple
l'a arrt et conduit sur la place de Grve. On lui demandait: Es-tu
noble?--Oui, mes amis.--Es-tu pour le Tiers-tat?--Oui, si je ne l'tais
pas, je ne mriterais pas de porter cette croix (la croix de
Saint-Louis). On lui a demand son nom, il l'a dit; on a cherch sur la
liste s'il tait un de ceux qu'on appelle _bons_; on l'y a trouv.
Cependant en passant sur la place prs du corps de M. de Launay, on lui
disait: Tu seras bientt  ct de lui. La fureur de la populace tait
au dernier degr; un mot, un geste, un clin d'oeil pouvaient le faire
prir; cependant, ayant t reconnu par quelqu'un qui a attest qu'il
tait un _brave homme_, on l'a laiss aller, en lui donnant un passeport.

Le baron de Wimpfen est un des plus braves et des plus loyaux officiers de
l'arme. Il a cette noble et touchante simplicit d'un Allemand, d'un
militaire et d'un bon gentilhomme; il a cont cette aventure  l'Assemble
nationale; il y a rpandu un grand intrt et un juste effroi, d'autant
plus qu'il a parl immdiatement aprs le vicomte de Noailles et que le
feu de l'un et le calme de l'autre rendaient infiniment plus vraisemblable
ce qu'ils disaient tous deux.

Au sortir de l'Assemble il en a parl au duc de Liancourt qui l'a engag
 aller trouver les ministres. Il a trouv runis chez M. de Breteuil le
marchal de Broglie et M. de Villedeuil: il leur a racont les mmes
choses, ils l'coutaient avec la plus froide indiffrence. Messieurs, le
silence serait un crime, et demain je publierai votre indiffrence dans
tout le chteau.--Bon, ce n'est rien! Un ou deux rgiments calmeront tout.
--Messieurs, cela est impossible, et, si vous ne prenez pas le parti de
renvoyer les troupes, la vie du Roi n'est peut-tre pas en sret.--Il ira
s'enfermer dans Metz.--Messieurs, qui quitte la partie la perd, et l'on ne
sait ce qui peut arriver. Je dois vous avertir que si vous ne calmez le
peuple, il peut se porter aux derniers excs contre la Reine et M. le
comte d'Artois.--M. le comte d'Artois voyagera, il ira en Espagne.
--Messieurs, on peut dclarer M. le comte d'Artois dchu de ses droits 
la couronne, lui et sa postrit.

Rien ne pouvait faire cesser la criminelle indiffrence de ces ministres,
le duc de Liancourt qui a senti tout le danger de la position prsente et
qui, d'ailleurs, est personnellement fort attach au Roi, a t l'veiller
 mi-nuit, lui a fait un rcit exact des faits et lui a indiqu comme le
seul moyen de sauver l'tat celui qu'il a pris de venir seul  l'Assemble
nationale et de renvoyer les troupes.

Il parat que le Roi le lui a promis. Il est au moins certain que c'est
ce conseil qui l'a dtermin.... [Note: _Journal_ de Duquesnoy, 16 juillet
1789.]


LA VISITE DU ROI A PARIS LE 16 JUILLET

Cependant les Parisiens voulaient avoir le roi dans leur ville; dj le
bruit s'toit rpandu au chteau de Versailles qu'une dputation de
citoiens arms venoit engager le roi  visiter sa capitale; aussitt le
roi fit dire  l'assemble nationale qu'il dsiroit qu'elle envoit des
dputs au devant de ceux de Paris pour les dterminer  retourner sur
leurs pas et les assurer qu'il se rendroit le lendemain matin (16 juillet)
 Paris. Une partie de l'assemble nationale l'y accompagna, les dputs
se rangrent sur deux files au milieu desquelles le roi s'avanoit dans
une voiture trs simple escort seulement par un dtachement de la milice
bourgeoise de Paris. Cette procession commena  la porte de la confrence
d'o elle se rendit  l'Htel de Ville. Il est impossible d'imaginer un
spectacle aussi auguste et aussi sublime et encore plus de rendre les
sensations qu'il excitoit dans les mes capables de sentir. Figurez un
roi, au nom duquel on fesoit trembler la veille toute la capitale et toute
la nation, traversant dans l'espace de deux lieues, avec les reprsentans
de la nation, une haie de citoiens rangs sur trois files dans toute
l'tendue de cette route, parmi lesquels il pouvoit reconnatre ses
soldats, entendant partout le peuple criant Vive la Nation, Vive la
Libert, cri qui frappoit pour la premire fois ses oreilles. Si ces
grandes ides n'avoient pas t capables d'absorber l'me tout entire, la
seule immensit des citoiens non arms qui sembloient amoncels de toutes
parts, qui couvroient les maisons, les minences, les arbres mmes qui se
trouvoient sur la route, ces femmes qui dcoroient les fentres des
difices levs et superbes que nous rencontrions sur notre passage, et
dont les battemens de main, et les transports patriotiques ajoutoient
autant de douceur que d'clat  cette fte nationale, toutes ces
circonstances et une foule d'autres non moins intressantes auroient suffi
pour graver  jamais ce grand vnement dans l'imagination et dans le
coeur de tous ceux qui en furent les tmoins. J'ai vu des moines porter la
cocarde que tous les habitans de la capitale ont arbore. J'ai vu sur le
portail des glises qui toient sur notre route le clerg en toles et en
surplis, environn d'une foule de peuple, disputer avec lui du zle 
tmoigner leur reconnaissance aux dfenseurs de la patrie; j'ai vu des
cocardes attaches sur des toles (et ceci n'est point une fiction).

Enfin le roi fut reu  l'htel de ville o nous entrmes avec lui, il fut
harangu par le nouveau prvt des marchands qui toit l'un des dputs de
Paris dans l'assemble nationale, M. Bailly,  qui ses concitoyens
venoient de dfrer cette charge  laquelle le gouvernement nommoit
auparavant. Vous savez aussi qu'ils ont choisi pour commandant de leur
milice bourgeoise un autre dput, M. le marquis de Lafayette. A l'htel
de ville le prsident des Communes de Paris dit au roi ces paroles libres,
dans un discours flatteur: Vous deviez votre couronne  la naissance,
vous ne la devez plus qu' vos vertus et  la fidlit de vos sujets. Au
surplus on prodigua au monarque  l'Htel de Ville des dmonstrations de
joie et de tendresse les plus expressives. Il ne rpondit pas lui-mme aux
discours qu'on lui adressa. Ce fut M. Bailly qui dit, pour lui, quelques
mots destins  exprimer sa sensibilit. On lui prsenta la cocarde qu'il
accepta. Et en le voiant dcor de ce signe de la libert, le peuple cria
 son retour: _Vive le Roi et la Nation!_ [Note: Lettre de Maximilien
Robespierre  son ami Buissart, 23 juillet 1789, dans les _Mmoires de
l'Acadmie de Metz_, 1903.]


L'IMPRESSION EN FRANCE

Le sang de la Bastille cria dans toute la France; l'inquitude auparavant
irrsolue se dchargea sur les dtentions et le ministre. [Note: On remit
en libert tous les emprisonns en vertu de lettres de cachet.]

Ce fut l'instant public comme celui o Tarquin fut chass de Rome. On ne
songea point au plus solide des avantages,  la fuite des troupes qui
bloquaient Paris; on se rjouit de la conqute d'une prison d'tat. Ce qui
portait l'empreinte de l'esclavage dont on tait accabl, frappait plus
l'imagination que ce qui menaait la libert qu'on n'avait pas; ce fut le
triomphe de la servitude. On mettait en pices les portes des cachots, on
pressait les captifs dans leurs chanes, on les baignait de pleurs, on fit
de superbes obsques aux ossements qu'on dcouvrit en fouillant la
forteresse; on promena des trophes de chanes, de verrous et d'autres
harnois d'esclaves. Les uns n'avaient point vu la lumire depuis quarante
annes, leur dlire tait intressant, tirait des larmes, perait de
compassion; il semblait qu'on et pris les armes pour les lettres de
cachet. On parcourait avec piti les tristes murailles du fort couvertes
d'hiroglyphes plaintifs. On y lisait celui-ci: _je ne reverrai donc plus
ma pauvre femme, et mes enfans, 1702._

L'imagination et la piti firent des miracles; on se reprsentait combien
le despotisme avait perscut nos pres, on plaignait les victimes; on ne
redoutait plus rien des bourreaux. [Note: Saint-Just, _Esprit de la
Rvolution,_ 1ire partie, ch. II.]


L'IMPRESSION A L'TRANGER

Ainsi s'est accomplie la plus grande rvolution dont l'histoire ait
conserv le souvenir, et, relativement parlant, si l'on considre
l'importance des rsultats, elle n'a cot que bien peu de sang. De ce
moment nous pouvons regarder la France comme un pays libre, le roi comme
un monarque dont les pouvoirs sont limits et la Noblesse comme rduite au
niveau du reste de la Nation. [Note: Duc de Dorset, ambassadeur
d'Angleterre  Paris, dpche du 16 juillet, dans J. Flammermont, p. 272.]

A la Cour [de Russie], l'agitation fut vive et le mcontentement gnral;
dans la ville, l'effet fut tout contraire, et, quoique la Bastille ne ft
assurment menaante pour aucun des habitants de Saint-Ptersbourg, je ne
saurais exprimer l'enthousiasme qu'excitrent parmi les ngociants, les
marchands, les bourgeois et quelques jeunes gens d'une classe plus leve
la chute de cette prison d'Etat et ce premier triomphe d'une libert
orageuse. Franais, Russes, Danois, Allemands, Anglais, Hollandais, tous
dans les rues se flicitaient, s'embrassaient comme si on les et dlivrs
d'une chane trop lourde qui pesait sur eux. [Note: _Mmoires_ de Sgur,
III, 508. ]


LES CONSQUENCES

Les suites de la victoire populaire furent immenses: le parti aristocrate
cras, dans toute la France une explosion de joie et de colre contre les
privilgis, les paysans brlant les chteaux pour dtruire les chartriers,
la _grande peur_, l'armement des bourgeois formant partout des gardes
nationales  l'exemple de la garde parisienne pour se protger contre les
brigands et aussi contre les aristocrates, de nouvelles municipalits
lues surgissant rvolutionnairement sous le nom de _comits permanents_ 
ct des anciennes municipalits fermes et jalouses, bref la Rvolution
s'emparant du pouvoir sur tout le territoire, enfin la premire migration
et la nuit du 4 aot.


LA PREMIRE MIGRATION

La premire migration ne fut pas seulement un acte de dpit, mais une
protestation contre la lchet royale. Elle fut dirige par ceux-l mme
qui avaient appel les troupes et qui le matin du 16 juillet conseillaient
 Louis XVI de se rendre  Metz pour se mettre  la tte de l'arme. Le
comte d'Artois et la reine ne furent pas couts. Louis XVI se rangea 
l'avis de Monsieur (le comte de Provence) qui l'invita  ne pas partir.
Pendant qu'il se rendait  Paris, les princes se htaient vers la
frontire.

Toute la socit de la Reine est fugitive et disperse; plusieurs de ses
dames l'ont abandonne d'une manire fort vilaine. En gnral, tout ce qui
a eu  se reprocher des abus de faveur auprs de LL.MM. et des princes,
ou craint d'en tre tax, a fui. Mme de Balbi de la cour de Monsieur, Mme
de Lagede celle de Mme de Lamballe, Mme de Chlons de celle de Mme la
comtesse d'Artois, Mme de Bombelles de Mme lisabeth, Mme de Polastron de
la Reine, et tous leurs adhrents sont en pays trangers, tous les princes
du sang avec leur cour, hors le duc d'Orlans, Mme de Brionne et tous les
Lorrains, la princesse de Monaco, Mme de Marsan et tous les Rohan, toute
la famille des Broglie et toutes les filles de cette maison, maries au
nombre de sept, avec leurs maris, tous les officiers gnraux de l'arme
de Broglie, le marchal de Castries, M. de Sartine, tous les Polignac,
tous les d'Ossun, Gramont et Guiche ... un nombre considrable d'autres
personnes de distinction, habitantes de Paris, se sont de mme expatries
ainsi qu'une multitude de financiers, robins et gentilshommes de province
et beaucoup d'vques. Il est impossible qu'une misre affreuse dans la
capitale ne soit une suite de l'absence de tant de riches consommateurs,
qui ont renvoy parfois presque tous leurs gens. Aussi le peuple est-il
trs irrit, et je ne crois pas que l'hiver puisse se passer sans des
scnes cruelles. [Note: Dpche de Salmour en date du 29 juillet 1789.
_Nouvelles archives des missions_, t. VIII, p. 241.]


LA GRANDE PEUR A BOURGOIN

La soudainet de la panique qui parcourut la France en tous sens aprs la
prise de la Bastille a t prsente par les crivains conservateurs comme
le rsultat d'un complot. Les francs-maons et les jacobins auraient
imagin ce moyen pour armer le peuple et le dresser contre la royaut.
Aucune preuve n'a t donne  l'appui de cette hypothse, et c'est un
fait bien significatif que les gens des villes, o se recrutaient les
membres des socits secrtes, se soient partout alarms des troubles des
campagnes et aient particip avec les nobles, comme dans le Lyonnais et le
Dauphin,  leur rpression. Ce qui s'est pass  Bourgoin s'est rpt
des milliers de fois sur tout le territoire.

Du lundi 27 juillet 1789  six heures et demie du soir, nous Jacques
Antoine Roy, ngociant et maire de la communaut de Bourgoin, accompagn
de plusieurs officiers municipaux et officiers de la garde bourgeoise,
nous tant transports en l'htel de ville pour veiller autant qu'il tait
en nous  la sret publique et au bon ordre, avons dress le prsent
procs-verbal.

A cinq heures et demie, est arriv le sieur Arnoux, notaire  la Tour du
Pin, mont sur un cheval qui allait trs vite; il a donn de l'inquitude
aux habitants qui l'ont vu passer en parlant confusment de troupes, de
prcautions, etc.; on a cru qu'il continuait sa route du ct de Lyon, et
le peuple s'est arm de tout ce qui s'est prsent en accourant sur la
route du Pont-de-Beauvoisin avec des dmonstrations de la plus grande
inquitude; nous tant inform du sujet de cet alarme, on nous a fait le
rcit ci-dessus concernant le sieur Arnoux; nous avons requis un cavalier
de marchausse prsent de courir  la poursuite dudit Arnoux; M. Lavorel
notable est mont  cheval pour aller s'claircir de la vrit sur la
route de La Tour-du-Pin; un moment aprs, Dufillon commis de la poste, en
a fait autant. Le cavalier a trouv le sieur Arnoux chez les Augustins, o
il tait all mettre pied  terre: nous l'avons rencontr, accompagn
d'une foule de peuple, au devant de la maison de M. Seignoret, colonel de
la milice bourgeoise; nous l'y avons fait entrer pour l'interroger. Il
nous a appris que, l'alarme ayant t rpandue  La Tour-du-Pin par
quelqu'un venu des Abrets, o l'on croyait qu'il y avait dix mille hommes
de troupes pimontaises, d'autres avaient dit que c'tait une troupe de
brigands qui ravageaient les campagnes, pillaient et brlaient les
habitations; ce rcit offrait bien des incertitudes. Le sieur Arnoux avait
t port par son zle pour le bien public  prvenir tous les villages,
sur la route de La Tour-du-Pin jusqu' Bourgoin, de se tenir sur leurs
gardes et mme de faire avancer des secours contre l'ennemi pour s'opposer
 leurs ravages, et se proposait de retourner aussitt se joindre  ses
concitoyens pour dfendre sa patrie; mais, le peuple ayant tmoign de la
dfiance sur son compte parce qu'il tait attach  une maison noble, nous
fmes oblig, pour le soustraire aux insultes, de le faire conduire en cet
htel et de lui donner une garde de six hommes. A six heures, M. de la
Btie est arriv avec Madame son pouse, venant de Cessieu, o il assure
que plusieurs personnes lui ont fait le mme rcit. Cependant, quelle que
ft la cause du danger, il ne paraissait pas moins rel; nous avons requis
aussitt les officiers de la milice bourgeoise d'entrer en fonctions,
quoique, suivant la dlibration des notables, ils dussent attendre
l'agrment des officiers municipaux, d'tablir des gardes et des
patrouilles; nous avons fait donner ordre  tous les boulangers de faire
du pain sans discontinuer jusqu' nouvel ordre, nous avons fait dlivrer
par des marchands des farines  ceux qui n'en avaient pas; nous avons t
oblig, pour apaiser les clameurs, de faire dlivrer de la poudre et du
plomb  ceux qui avaient des armes  feu.

Il est arriv successivement diffrentes personnes du ct de La
Tour-du-Pin qui toutes ont fait des rcits alarmants, mais pleins
d'incertitude; enfin,  sept heures et demie est arriv M. Lavorel, qui a
dit qu'ayant rencontr en route un courrier de MM. les officiers
municipaux de La Tour-du-Pin, il s'tait charg de la lettre dont il tait
porteur, laquelle il nous remettait; cette lettre, signe par M. le
chevalier de Murinais, M. Lhoste consul, et M. Guedy, cur, confirmait
l'existence des troupes pimontaises et donnait la prsomption que le
village d'Aoste avait t saccag;  cette nouvelle, nous nous crmes
oblig de prvenir les villes de Lyon, Grenoble et Vienne; nous avons
dput le sieur Toit  Lyon, Lambert  Grenoble et M. Genin  Vienne; et,
sur les avis de la milice bourgeoise, on a fait ordonner aux officiers qui
commandaient les compagnies assembles sur le pont de Ruy d'avancer
jusqu' ce qu'on rencontrt la milice bourgeoise de La Tour-du-Pin, ce qui
a t fait;  huit heures, les habitants des paroisses voisines, arms,
ont commenc d'arriver; on les a distribus dans les tavernes pour leur
donner  boire et  manger: et,  fur et  mesure qu'il en arrivait
d'autres, on plaait les premiers dans les rues et places; ils taient
surveills par les gardes qu'on avait places dans tous les quartiers. A
neuf heures on a compt qu'il tait arriv environ deux mille hommes de
douze paroisses voisines, dont la moiti tait arme de faux ou de
tridents, l'autre moiti avait des armes  feu et demandait  grands cris
des munitions; la crainte de voir arriver l'ennemi demain  la pointe du
jour dtermina  se procurer de la poudre et du plomb dont on tait
totalement dpourvu; nous avons envoy le sieur Germain  Lyon, charg
d'une lettre pour MM. les officiers municipaux, par laquelle nous
confirmions la nouvelle que nous leurs avions donne et nous les priions
de nous envoyer des munitions; il est dix heures, il arrive par
intervalles des hommes des paroisses voisines; les patrouilles sont faites
exactement dans la ville et les environs, les officiers de la milice
visitent exactement et sans cesse les corps de garde; les femmes et les
enfants, effrays des nouvelles dsastreuses qui se sont rpandues ds
cinq heures et demie, ont fui et errent dans les bois, sur les coteaux
voisins, par une pluie continuelle; les hommes que la tendresse filiale a
obligs d'accompagner leur famille dans les lieux carts, reviennent se
joindre  leurs concitoyens pour dfendre leur patrie; les habitations
sont dsertes, il ne leur reste d'apparence de vie que celle que leur
procurent les illuminations places sur les fentres. Les rues et les
places sont pleines de gens arms, spectacle nouveau dans ce canton et
pour cette gnration; tous les esprits sont inquiets, mais l'on jugerait
que la plus grande inquitude est occasionne par la crainte de ne pas
voir arriver l'ennemi; quelle gloire de le voir expirer  nos portes, d'en
purger la patrie, et d'effrayer tout ennemi public! Le courage augmente
surtout depuis que l'alarme cdant au raisonnement, on se persuade
que malgr les diffrentes assertions, ce ne pouvait tre des troupes
rgles qui nous menacent, mais seulement des brigands.... [Note: Ext. des
pices justificatives de Pierre Conard, _La peur en Dauphin_, Paris,
1904, pp. 218-220.]


LA NUIT DU 4 AOT RACONTE PAR BOUCHETTE
[Note: Franois-Joseph Bouchette, avocat  Bergues et dput aux tats
gnraux.]

Chers Concitoyens,

Rjouissez-vous, partagez avec nous la joye et la satisfaction que nous
venons d'prouver dans la sance d'hier qui a dur jusqu' pass une heure
de ce matin mercredi. C'est la plus grande et la plus belle Rvolution que
prsentera l'histoire. La Noblesse vient de faire des sacrifices qu'elle
appelle justes et le Clerg imite son exemple. Tous les droits
seigneuriaux seront rachets ou rachetables; il n'y aura plus de justices
seigneuriales dans les autres tribunaux. L'administration de la justice
sera gratuite, la vnalit des charges sera supprime; la chasse libre 
tout propritaire; plus de privilge de l'une  l'autre province et un
pacte d'association de toutes les provinces entre elles; les villes
principales, Paris, Lyon, Marseille, etc., etc., renoncent  leurs
franchises, les curs de campagne renoncent  leur casuel, leur pension
sera augmente.

La pluralit des bnfices supprims; plus d'annates payes en Cour de
Rome; libert de religion aux non catholiques. Le Parlement de Paris
consent  un dmembrement de son ressort; il s'appliquera  tudier les
loix nouvelles que l'Assemble nationale va porter; tout cela doit tre
rdig et consenti dans l'Assemble d'aujourd'huy qui commencera  midy,
aprs quoy dputation gnralevers le roy et un _Te Deum_ solennel dans la
chapelle royale; proclamation de Louis XVI restaurateur de la libert
franaise et une mdaille frappe en mmoire de la journe du 4 d'aoust
1789. J'omets un autre article trs important qui fera encore beaucoup de
plaisir aux plus utiles des citoiens, on le devinera assez. [Note:
Allusion  la suppression des dmes ecclsiastiques.] Demain tout sera
publi et ordonn un _Te Deum_ gnral dans tout le royaume; ainsi pour
avertissement provisionnel  tous nos chers concitoiens et il n'y en aura
plus d'autres; tous seront frres, tous franais et glorieux d'tre de la
premire nation du monde.... [Note: _Lettres_ de Bouchette, 5 aot 1789.]

En votant les fameux dcrets, l'Assemble avait surtout voulu arrter les
dsordres par des sacrifices opportuns. Elle n'y russit qu'assez mal. La
plupart des droits fodaux n'taient supprims qu' condition de rachat et
les conditions mises au rachat taient telles qu'il tait pratiquement
impossible. Les nobles dans beaucoup d'endroits protestrent contre
l'atteinte porte  leur proprit. Les paysans, d'autre part, refusrent
souvent d'acquitter les droits thoriquement supprims mais toujours
exigibles en droit. Ils exterminrent le gibier, ravagrent les forts,
brlrent les bancs seigneuriaux dans les glises, etc.




CHAPITRE III


LE ROI ET L'ASSEMBLE A PARIS

LES CAUSES DE L'INSURRECTION D'OCTOBRE

L'ide qu'il fallait amener le roi et l'Assemble  Paris pour les tenir
sous la surveillance des patriotes et les soustraire aux sductions des
aristocrates et des monarchiens prit naissance lors de la discussion sur
le _veto_. Le 30 et le 31 aot le Palais Royal s'agita et,  la voix de
Saint-Huruge, parla de marcher sur Versailles. Les anciens gardes
franaises voulaient reprendre leurs postes  ct du roi.


L'AGITATION CONTRE LE VETO

Le roi aurait-il le pouvoir de s'opposer  l'excution des lois et dcrets
vots par les reprsentants de la nation? Son veto serait-il absolu ou
suspensif? La question avait une importance capitale. Donner au roi le
veto, n'tait-ce pas lui donner le pouvoir d'arrter toutes les rformes?
Le bon sens populaire ne s'y trompa pas: On vit des porteurs de chaise, 
la porte de l'Assemble, dans une grande agitation sur le veto. [Note:
Malouet, _Mmoires_, I, p. 367.] C'est qu'en effet les dcrets du 4 aot
n'taient pas encore sanctionns, et on pouvait se demander si ce retard
du roi  les promulguer n'tait pas un indice qu'il les dsapprouvait.
Beaucoup de bons esprits le pensaient et craignaient que le veto royal ne
ft aux mains des privilgis un moyen commode de conserver leurs riches
prbendes. On avait cru un instant que le 14 juillet suffirait  montrer
l'inanit de toute tentative de rsistance  la Rvolution; on commenait
 s'apercevoir qu'un second avertissement ne serait pas superflu. Il n'y
avait qu'un cri, crivait un publiciste, aprs le 14 juillet, c'tait de
sauver le roi, ce bon roi que nous aimons tous, de l'arracher  la
sduction,  l'obsession, de briser ses fers, afin qu'il daignt briser
les ntres. [Note: _Le triomphe de la nation_, p. 6.] On voyait que
la sduction et que l'obsession persistaient, que le roi tait
toujours circonvenu par les partisans de l'ancien rgime. Il fallait
recommencer de briser ses fers.

Ce n'est pas le lieu de raconter ici l'meute avorte des 30-31 aot. Mais
nous ne pouvons nous dispenser pourtant de rappeler par combien de cts
elle ressemble au mouvement d'octobre qu'elle fait dj prsager. Le 30
aot comme le 4 octobre, c'est par les dputations  la Commune que
l'meute commence. Dans les deux cas, les insurgs cherchent  donner 
leurs dmarches un caractre de lgalit. Dans les deux cas encore, c'est
la reine qui est l'objet des haines et des accusations les plus furieuses.
Enfin, et ceci est plus remarquable, dans l'expos des voeux des insurgs
d'aot, nous trouvons dj ce que demanderont  leur tour les meutiers
d'octobre: Le roi et son fils seront supplis de se rendre au Louvre pour
y demeurer au milieu des fidles Parisiens. Nous savons qui a lanc cette
ide au caf de Foy: Sir Thomas Garnier Dwall, secrtaire de S.A.R. le
prince Edouard, quatrime fils de S. M. britannique, rapporte, dans la
dposition qu'il fit devant le Chtelet, [Note: Procdure du Chtelet sur
les vnements qui se sont passs  Versailles le 6 octobre, dposition
317.] le discours que pronona ce jour-l Camille Desmoulins. Bien que la
dposition ait eu lieu longtemps aprs les vnements, elle a tous les
caractres de la vracit et d'ailleurs elle est confirme par les
tmoignages dignes de foi. L'empereur, disait Camille, vient de faire la
paix avec les Turcs pour tre dans le cas d'envoyer des forces contre
nous; la reine vraisemblablement voudra l'aller rejoindre, et le roi, qui
aime son pouse, ne voudra point la quitter; si nous lui permettons de
sortir du royaume, il faudra au moins que nous prenions le dauphin en
otage, mais je crois que nous ferions beaucoup mieux, pour ne point tre
exposs  perdre ce bon roi, de dputer vers lui pour l'engager  faire
enfermer la reine  Saint-Cyr et _amener le roi  Paris o nous serons
plus srs de sa personne_.... [Note: Procdure du Chtelet sur les
vnements qui se sont passs  Versailles le 6 octobre, dposition
317.]La motion fit, comme on disait, des sectateurs et le marquis de
Saint-Huruge la joignit  ses autres rclamations.... Mais le projet
d'amener le roi  Paris ne s'impose encore avec force qu' l'esprit
de quelques uns.... On le vit bien quand l'attitude de la garde nationale
et fait chouer la tentative de Saint-Huruge sur Versailles. Le lendemain
l'agitation recommena ... mais il ne s'agit plus maintenant de marcher
sur Versailles pour expulser de l'Assemble nationale les membres
corrompus et pour ramener le roi  Paris; des avis moins violents sont
proposs et adopts. Ce n'est plus l'ardent Desmoulins qu'on applaudit,
mais le sage Loustalot. Or, celui-ci s'lve vivement contre la motion
faite la veille d'aller  Versailles, il dclare que des hommes libres
doivent avant tout respecter la lgalit et il convie les Parisiens 
faire connatre dans leurs districts leur opinion sur le veto. La motion
fut adopte d'enthousiasme. On respectait encore trop l'Assemble
nationale, sur laquelle on avait mis tant d'espoirs, pour qu'on n'hsitt
pas  violer sa libert.... Le 2 septembre Barnave proposa  l'Assemble
d'accorder au roi le veto suspensif. Toute la gauche, Goupil, le baron de
Jess, les Lameth soutinrent sa proposition. Nous savons aujourd'hui que
le veto suspensif fut dans la pense de Barnave un moyen d'entente, un
terrain de conciliation entre les partis. La lettre suivante qu'il
adressait le 10 septembre  Mme de Stal en est une preuve: M. Barnave a
l'honneur de prvenir Mme l'ambassadrice de Sude que, pour le succs de
la dmarche de demain [message de Necker en faveur du veto suspensif], il
est trs important que la lettre qui sera lue exprime que le roi n'entend
point faire usage de son droit suspensif relativement aux arrts de
l'Assemble actuelle, mais seulement sur les lois qui pourront tre
proposes par les assembles suivantes. L'intrt que prend une partie de
l'Assemble aux dcrets de la nuit du 4 aot pourrait tre un grand
obstacle au succs de la proposition si l'on laissait subsister quelque
doute  cet gard. Mme l'ambassadrice excusera M. Barnave de l'occuper si
tard d'intrts de cette nature et, en faisant de cet avertissement
l'usage qui lui paratra le meilleur, elle voudra bien ne pas oublier ce
billet sur la chemine.... [Note: Arch. nat. W. 12.]

Le lendemain Necker envoyait  l'Assemble un message longuement motiv
dans lequel il recommandait au nom du roi le veto suspensif.... [Note:
Albert Mathiez, _tude critique sur les journes des 5 et 6 octobre 1789_,
pp. 12-14, p. 28.]

Les dputs modrs, qui craignaient les excs depuis la grande Peur,
s'alarmrent de l'agitation de Paris et demandrent au roi ou bien de
transfrer l'Assemble  Compigne ou bien de la protger contre une
meute possible.


LA SCISSION DU PARTI PATRIOTE ET LE PROJET DE TRANSFRER L'ASSEMBLE A
COMPIGNE

La scission datait de la nuit du 4 aot. La Rvolution, inconteste depuis
le 14 juillet, tait entre, cette nuit-l, dans la priode des
ralisations pratiques.... Ds le 6 aot Mounier s'levait contre la
suppression sans indemnit des droits fodaux: Ces droits, disait-il, se
sont vendus et achets depuis des sicles, c'est sur la foi publique
qu'ils ont t mis dans le commerce, que l'on en a fait la base de
plusieurs tablissements; en les anantissant, c'est anantir les
contrats, ruiner des familles entires et renverser les premiers
fondements du bonheur public. Quelques dputs populaires, les uns comme
Bergasse, Malouet, Virieu, parce qu'ils taient sincrement attachs  la
Rvolution et qu'ils craignaient de la compromettre par des mesures
prcipites, les autres comme Sieys, moins dsintresss, parce que les
arrts du 4 aot les atteignaient dans leurs revenus, pensrent comme
Mounier. Ils craignirent qu'en abolissant d'une faon aussi absolue le
rgime fodal,  ct d'abus iniques, on ne supprimt bien des fois des
proprits lgitimes. Ne portait-on pas, d'ailleurs,  la proprit en
soi un coup profond, du moment o l'on effaait si aisment des attributs
qui en avaient fait l'objet, depuis tant de temps, et n'ouvrait-on point
par l un chemin qu'il n'y avait qu' largir un peu pour y faire passer
tout le reste? [Note: H. Doniol, _La Rvolution franaise et la
fodalit_. Paris, 1874, p. 62.] Enfin, bourgeois tranquilles et hommes
d'ordre, la profondeur et la gnralit du mouvement rvolutionnaire les
surprenait et les effrayait, et ils apprhendaient que les dcrets du 4
aot ne fussent que de nouveaux aliments  l'agitation. Aussi se
rapprochent-ils peu  peu de la Cour. Ils veulent qu'on rende au pouvoir
excutif et au pouvoir judiciaire la force dont ils ont besoin, [Note:
Paroles de Virieu  l'Assemble, 8 aot.] et, lors de la discussion sur le
veto, ils dfendront avec les aristocrates le veto absolu.

Les autres dputs patriotes, au contraire, Barnave, Buzot, Petion, les
Lameth, le comte d'Antraigues, Lacoste, etc., plus jeunes et connaissant
mieux le peuple, suivaient une politique tout oppose. Ils avaient vot
sans hsiter la suppression de la fodalit, parce que les cahiers le leur
commandaient, qu'ils trouvaient la mesure juste et indispensable, qu'ils
pensaient qu'il fallait dtruire les abus de l'ancien rgime avant
d'organiser l'ordre nouveau [Note: Vous n'auriez pas d songer,
permettez-moi cette expression triviale,  lever un difice sans dblayer
le terrain sur lequel vous devez construire. (Mirabeau, sance du 14
septembre, matin).] et enfin parce qu'ils ne voyaient aucun autre moyen de
mettre fin  l'insurrection des provinces. [Note: On connat le mot de
Reubell: Les peuples sont pntrs des bienfaits qu'on leur a promis, ils
ne s'en dpntreront plus. (cit par Duquesnoy, _Journal_, I, p. 351.)]
Les dcrets du 4 aot vots, ils n'avaient pas compris qu'on s'oppost 
leur sanction. Ils frquentaient les foules et les passions populaires
battaient dans leur cur. Ils savaient que les Franais attendaient les
arrts avec impatience et que, si on tardait  les leur donner, ils
taient en force et en volont de les mettre d'eux-mmes  excution. Ils
craignaient que les retards et les demi-mesures n'eussent pour rsultat
que de prolonger les troubles et les meutes qu'ils dploraient les
premiers. Les rsistances qu'ils rencontraient ne faisaient que les
irriter et qu'augmenter la dfiance qu'ils gardaient toujours contre la
Cour et les privilgis. [Note: Qui ne connat les orages de la Cour et
ses rvolutions? Qui ne voit qu' la Cour on a toujours promis au peuple
de ne pas le tromper et qu'on l'a tromp sans cesse (Buzot, 8 aot).] Ils
font bientt consister toute leur politique dans la sanction immdiate des
arrts du 4 aot et ils subordonnent toutes les autres questions  celle-
l. Necker demande un emprunt, ils rpondent qu'on sanctionne les arrts
du 4 aot. [Note: Voulez-vous que je vote votre emprunt? Vrifiez la
dette de l'tat.... Faites surtout que le dcret de l'emprunt soit
accompagn de tous les dcrets passs dans la nuit du 4, et je vote
l'emprunt; mais rappelez-vous que telle est ma mission, que telle est la
vtre, et que vous ni moi n'en avons d'autres (Buzot, 8 aot).]

L'Assemble tudie la question des prrogatives royales. Ils ne conoivent
pas qu'avant d'avoir obtenu la sanction des dcrets du 4 aot, prface
indispensable de la Rvolution, on veuille donner au roi, le veto,
c'est--dire le pouvoir de les ajourner et de les supprimer. S'ils
craignent le dsordre, ils craignent plus encore la contre-rvolution. Ils
souponnent que la Cour n'a pas dsarm, que l'accalmie qui suivit le 14
juillet n'est pas une paix dfinitive. Ils redoutent surtout le clerg
qu'ils accusent de pousser le roi  la rsistance. Pour prvenir la
contre-rvolution qui se prpare, ils recherchent l'appui des clubs et des
districts parisiens.

Vers la fin d'aot, la scission entre les deux fractions du parti
populaire allait s'accentuant. Lafayette chercha vainement un terrain de
conciliation. Des confrences eurent lieu chez lui et chez Jefferson entre
Mounier, Lally, Bergasse, d'une part, Duport, Lameth et Barnave de
l'autre.... [Note: Pour le dtail des ngociations, consulter Lafayette,
_Mmoires_, II, p. 298; Mounier, _Expos de ma conduite_, pp. 51-33;
Fenires, _Mmoires_, I, p. 221.] Mounier, qui croyait alors la majorit
de l'Assemble gagne  ses ides, se montra intransigeant.... Le 29 aot
les pourparlers furent dfinitivement rompus....

L'meute du 30 aot fut pour les modrs comme un coup de foudre.
C'taient eux les dputs infidles et corrompus dont elle demandait la
rvocation et la mise en jugement. Qu'allait-il arriver si Lafayette ne
parvenait pas  rtablir le calme? Lafayette lui-mme ferait-il tous ses
efforts pour sauvegarder l'indpendance de l'Assemble? On avait foi en sa
loyaut, on le savait parfait gentilhomme, mais on n'ignorait pas son
admiration pour la constitution amricaine et ses prfrences pour les
ides de dmocratie royale chres au parti populaire. L'anxit tait
grande. Si l'meute tait la plus forte, c'tait l'Assemble disperse,
ses membres insults ou massacrs, la France livre  la dmagogie. Ou
bien si ces scnes de sauvagerie ne se produisaient pas, c'tait  tout le
moins le roi et les dputs trans  Paris et l obligs de ratifier les
volonts de la populace. De toute manire, c'tait pour les modrs la fin
de leur influence. Us sentaient bien que, mme si l'meute se contentait
de transfrer  Paris le sige des pouvoirs publics, la majorit leur
chapperait.

Le 31 aot, pendant que les craintes sont encore vives, Clermont-Tonnerre
propose qu'en cas de danger l'Assemble nationale quitte Versailles et
s'tablisse dans une autre ville, loin des entreprises du peuple de
Paris.... Pour mettre son projet  excution, le parti modr avait besoin
du concours de la droite de l'Assemble, des ministres et du roi.... A qui
profiterait cette alliance avec la Cour? C'tait une grande navet de se
figurer que les aristocrates y entraient sincrement et sans arrire
pense. Les modrs voulaient le transfert de l'Assemble en province
parce qu'ils croyaient que l'tablissement d'une constitution, d'un
gouvernement stable en dpendait. Ils craignaient l'anarchie et avant tout
voulaient faire rgner l'ordre et la loi. C'tait pour de tout autres
raisons que les aristocrates s'associent au mme projet. Pour eux, le
dpart du roi de Versailles est le commencement de la contre-rvolution.
Ils n'ont jamais cess d'esprer le rtablissement complet de l'ancien
rgime. Ils se disent qu'en loignant de Paris les pouvoirs publics, on
les mettra forcment, qu'on le veuille ou non,  leur discrtion....

Les chefs modrs et les chefs royalistes se runirent au nombre de 32
pour arrter une ligne de conduite commune. La droite tait reprsente
par Maury, Cazals, D'Esprmnil, Montlosier; la gauche par Mounier,
Bergasse, Malouet, Bonnai, Virieu.... Tous tombrent d'accord:

1 Que, vu les troubles et le voisinage de Paris, la position du roi 
Versailles n'tait plus tenable;

2 Que la position de l'Assemble, menace comme elle l'tait depuis
quelque temps dans ses principaux membres, ne l'tait pas davantage;

3 Que, dans les deux cas o le roi se dciderait soit  quitter
Versailles, soit  y demeurer, quelque corps de troupes de ligne tait
absolument ncessaire, conjointement avec sa garde, pour le prserver
d'une entreprise populaire.

On dcida en outre qu'une dlgation de trois membres irait porter au roi
la dcision qu'on venait de prendre et lui demanderait le transfert de
l'Assemble  vingt lieues de Paris,  Soissons ou  Compigne. [Note:
Montlosier, _Mmoires_, I, p. 276 et sq.] Pour donner  la dmarche une
apparence presque officielle, on dsigna pour faire partie de la
dputation: l'vque de Langres, La Luzerne, alors prsident de
l'Assemble, et Rhedon qui en tait secrtaire, et on leur adjoignit
Malouet. La hte tait telle qu'ils n'attendirent pas au lendemain pour
remplir leur mission. Ils allrent trouver le soir mme Montmorin et
Necker et leur firent part de la dcision que leurs amis venaient de
prendre. Les deux ministres l'approuvrent fort. Ils entrrent mme si
avant dans les vues des modrs qu'ils n'hsitrent pas  convoquer
d'urgence le conseil.... Le conseil se prolongea jusqu' minuit. L'issue
ne fut tout autre que celle qu'on attendait. Necker vint dire aux dlgus
d'un air constern que leur proposition tait rejete, que le roi ne
voulait pas quitter Versailles. [Note: Malouet, _Mmoires_, I, p. 340.].

...Malgr la reine, malgr M. de Mercy, malgr les insinuations plus ou
moins pressantes d'un grand nombre de seigneurs de la Cour, le roi se
dcida  demeurer  Versailles. [Note: Malouet, _Mmoires_, I, p. 342.]
Sans doute, cet acte de fermet tonne un peu de la part d'un homme dont
le comte de Provence comparait le caractre  des boules d'ivoire huiles
qu'on s'efforcerait en vain de retenir ensemble. Eut-il, ce soir-l, comme
dans un clair, la vue nette de la situation? Comprit-il la gravit de la
mesure qu'on voulait lui faire prendre, craignit-il, en jetant un tel dfi
au peuple de Paris, de provoquer une insurrection, un nouveau 14 juillet,
plus terrible que le premier? Si invraisemblable qu'elle puisse paratre,
la chose n'est peut-tre pas impossible. Ou bien encore, n'coutant que sa
rancune, hsita-t-il  se confier aux modrs, hier ses ennemis? Cette
opinion, que nous trouvons dans les mmoires de Weber, n'est peut-tre pas
loigne de la vrit. Il faut ajouter enfin que, si Louis XVI tait
dbonnaire, il ne manquait pas d'un certain courage passif et se faisait
une assez haute ide du point d'honneur. Malouet dit trs bien: Le roi
qui avait un courage passif, trouvait une sorte de honte  s'loigner de
Versailles. [Note: Malouet, _Mmoires_, l, p. 342.] Et nous savons que ce
sont des scrupules du mme ordre qui, le 5 octobre, l'empcheront de
prendre la fuite.... [Note: Albert Mathiez, _op. cit._, pp. 29-37.]

Pour rassurer les modrs le roi appela  Versailles le rgiment de
Flandre. Il pensait ainsi tre plus fort pour refuser sa sanction aux
dcrets du 4 aot,  la dclaration des droits et aux autres articles
constitutionnels.

La disette qui svissait, la crise conomique, produite par l'migration,
craient un excellent terrain aux excitations des meneurs populaires qui
dnoncrent le refus de sanction des dcrets, l'appel des troupes,
l'lection de Mounier  la prsidence comme autant de preuves du dessein
form de faire rtrograder la Rvolution. Il est probable enfin que les
intrigues orlanistes ont jou un rle.


L'INTRIGUE ORLANISTE

Philippe d'Orlans avait contre la cour de vieilles rancunes. Il n'avait
pas perdu le souvenir des calomnies que le parti de la reine avait
rpandues contre lui aprs le combat d'Ouessant. Il avait encore sur le
coeur le refus de Louis XVI de lui donner la charge de colonel gnral
des hussards qu'il avait sollicite pour faire taire les calomniateurs.
Enfin, il savait que le roi blmait fort ses moeurs et qu'on l'accusait
tout haut  Versailles d'avoir transform le Palais-Royal en un mauvais
lieu et de s'enrichir avec les vices qu'il y logeait. Il se vengeait de
ces mpris en affectant des opinions librales, et les applaudissements
populaires le consolaient des avanies de Versailles.... Voulait-il se
servir de sa popularit comme d'un marchepied pour monter sur le trne ou
se contentait-il seulement du plaisir d'humilier ses ennemis? S'il faut en
croire les paroles que Mirabeau pronona, quelques jours avant le 14
juillet, devant quelques dputs du parti populaire, le duc d'Orlans
dsirait  cette poque la charge de lieutenant gnral du royaume. De l
 la royaut effective il n'y avait qu'un pas. Mais peut-tre ses
ambitions taient-elles plus celles de son entourage que les siennes
propres. Tous les tmoignages sont, en effet, unanimes  nous reprsenter
le duc d'Orlans comme un homme faible, incapable de dcisions viriles,
constamment conduit par ses matresses et ses favoris. [Note: A. Mathiez,
_op. cit._, p. 18.]

Lafayette crut le duc coupable et, aprs l'meute, l'obligea  accepter
une soi-disante mission diplomatique en Angleterre, exil dguis.

Le Chtelet, qui enquta sur les responsabilits des vnements du 6
octobre, reut de nombreuses dpositions hostiles au duc.


LE BANQUET DES GARDES DU CORPS

C'tait l'habitude, quand un rgiment entrait dans une ville, que la
garnison lui offrit un banquet de bienvenue. La Cour s'effora de
transformer le banquet offert par les gardes du corps au rgiment de
Flandre en une manifestation de loyalisme monarchique. L'orgie du 1er
octobre, pour laquelle le roi avait prt la salle de l'Opra au chteau,
fut raconte par Gorsas dans son _Courrier de Versailles_. C'est ce rcit
qui dchana l'meute.

La salle tait illumine comme dans les plus superbes ftes. Les plus
jolies femmes de la Cour et de la ville donnaient d'agrables distractions
et formaient un coup d'oeil le plus attrayant et le plus enchanteur.

Pendant le dner on a port plusieurs sants; celle du roi, de la reine,
de Mgr le dauphin, de toute la famille royale (Je ne me rappelle pas
cependant qu'on ait port celle de M. le comte d'Artois ou peut-tre
tais-je distrait, je ne m'en suis pas aperu). Pendant les sants, la
musique du rgiment de Flandres a excut des morceaux plus intressants
les uns que les autres, et tous analogues aux circonstances.

A la sant du roi la salle a retenti de l'air: _ Richard,  mon Roi_! Une
allemande nouvelle ou ancienne a t donne pour la sant de la reine,
etc.

Au milieu de toutes ces sants se sont prsents dix  douze grenadiers du
rgiment de Flandres; il a bien fallu boire de nouveau  la sant du roi.
Cette sant a t porte avec les honneurs de la guerre, le sabre nu d'une
main et le verre de l'autre. Un instant aprs arrivent les dragons; mme
accueil, mme crmonie. Un instant aprs entrent les grenadiers suisses,
mme accueil, mme crmonie. Tout jusqu'alors est gai, piquant, mais des
scnes autrement intressantes se prparent.

Le roi, la reine, M. le dauphin, Madame sont venus pour jouir de ce
spectacle: tout  coup la salle a retenti de cris d'allgresse. La reine
tenant son fils par la main s'est avance jusqu' la balustrade du parquet;
au mme moment les grenadiers Suisses, ceux du rgiment de Flandres, les
dragons sautent dans l'orchestre. Le Roi, la Famille accompagns par MM.
les gardes du corps, sont reconduits chez la Reine, en traversant toutes
les galeries, aux cris rpts de: _Vive le Roi! Vive le Roi_! etc.

Tout paroissoit fini; tout  coup, comme de concert, la table joyeuse et
La musique s'est porte  la cour de marbre et devant le balcon de S.M.
Alors on s'est mis  chanter,  danser,  crier de nouveau: _Vive le Roi_!
Le balcon s'est ouvert, un garde du corps, par je ne sais quel moyen, y
monte comme  l'assaut; un dragon, un suisse, un garde bourgeois le
suivent; en un instant, le balcon est rempli. Lorsqu'on y pensait le
moins, le Roi et la Reine arrivent au milieu de ce groupe; les cris
d'allgresse ont redoubl.

Le Roi retir, on s'est port sur la terrasse, o l'on a rest fort tard
 danser,  faire des folies et de la musique. On observera que le Roi
arrivait de courre le cerf et qu'il a paru en habit de chasse. Un
historien fidle ne doit rien oublier. Quelques officiers en versant du
vin  leurs soldats leur disoient: allons, enfans! Buvez  la sant du
Roi, de notre matre et n'en reconnaissez point d'autre! Un autre officier
a cri fort haut: _A bas les cocardes de couleurs! Que chacun prenne la
noire, c'est la bonne_! (Apparemment que cette cocarde noire doit avoir
quelque vertu, c'est ce que j'ignore [Note: Le noir tait la couleur de la
reine.]).

Tous ces dtails sont parfaitement exacts, tous jusqu' l'article de
la _Cocarde_. [Note: _Courrier de Versailles  Paris et de Paris 
Versailles_, n 88, samedi 3 octobre 1789.]


LES PRODROMES DE L'MEUTE

Le banquet des gardes du corps n'aurait pas suffi  provoquer un mouvement
populaire si les esprits n'y avaient t prpars par la presse patriote.

La nouvelle de l'arrive des troupes  Versailles vint ranimer l'agitation
politique. Tous les journaux patriotes mnent en mme temps la mme
campagne. Tous les chefs populaires sont d'accord cette fois sur la
ncessit de forcer le roi  s'tablir  Paris.... lyse Loustalot dans
le n 13 des _Rvolutions de Paris_ (1er octobre) appelle l'lection de
Mounier  la prsidence de l'Assemble, un soufflet donn par
l'aristocratie  l'opinion publique et termine son virulent article par
le mot souvent cit: II faut un second accs de rvolution, tout s'y
prpare. Parmi les motions raisonnables que le marquis de Villette
publiait dans la _Chronique de Paris_ du 25 septembre, il se trouvait
celle d'inviter le roi et la reine  venir passer l'hiver  Paris. Le
marquis voulait aussi que l'Assemble vnt siger au Louvre dans la
galerie des tombeaux. Dans l'_Ami du peuple_, Marat rclamait des mesures
plus nergiques: Convaincu que l'Assemble nationale ne peut plus rien
faire de bien pour la nation dont elle a lchement abandonn les arrts
et sacrifi les droits,  moins que, revenant elle-mme sur ses pas, elle
ne rforme ses dcrets funestes, je crois qu'elle ne saurait tre assez
tt dissoute. Sous des formes diffrentes, c'tait au fond la mme ide:
l'Assemble nationale et le roi ne voulaient pas srieusement les
rformes, inscrites dans les arrts du 4 aot, sans lesquelles la
Rvolution n'tait qu'un leurre, il fallait ... les obliger  faire le
bien.... La presse n'attaquait pas seulement l'Assemble nationale et la
Cour, elle s'en prenait aussi  la municipalit et  Lafayette qui
voulaient empcher le peuple de dlibrer au Palais-Royal. Les
reprsentants de la Commune ont t gagns  la Cour par les flatteries
et les coups de chapeau. Ils sont devenus les oppresseurs de la
Commune, les fauteurs d'un nouveau systme d'aristocratie. Marat
demandait chaque jour l'purement de la Commune et mme des districts:
Peuple insens, seras-tu toujours victime de ton aveuglement? Ouvre enfin
les yeux, sors, sors de ta lthargie, purge tes comits, conserves-en les
membres sains, balayes-en les membres corrompus, ces pensionnaires royaux,
ces aristocrates russ, ces hommes fltris ou suspects, ces faux
patriotes; tu n'aurais  attendre d'eux que servitude, misre,
dsolation.... [Note: _Ami du peuple_, no. 13.]

Les pamphlets qui vraisemblablement ont le plus fait pour mouvoir le
peuple et l'exciter contre ses gouvernants furent ceux qui dpeignaient sa
situation misrable. Le titre de l'un d'eux tait dj par lui seul un cri
dchirant: Quand aurons-nous du pain? Cette phrase revient comme un
refrain aprs chaque paragraphe de cette prose pathtique: Pourquoi,
citoyens, Lafayette, Bailly et les chefs de la Commune vous laissent-ils
manquer de pain?

C'est pour s'engraisser de votre substance. Pourquoi ces sclrats
font-ils venir des troupes, font-ils environner Paris, Versailles et les
alentours de piques et de soldats, sous prtexte de garder le roi et
l'Assemble nationale? Ces sclrats croient que vous avez trop de vivres.
C'est pourquoi ils font venir des troupes pour les consommer bien vite et
pour vous juguler ensuite. Et vous dormez! Quand aurons-nous du pain? Au
sein de l'abondance, nous n'avons point de pain.... [Note: Sur les 30
jours du mois de septembre, il y en eut 16 o les fusilliers montrent la
garde pour assurer la distribution.] Ces appels trouvaient de l'cho dans
l'opinion publique. Paris s'agitait. Le 22 septembre, les ouvriers
employs aux ateliers de charit de l'cole militaire parlaient de partir
pour Versailles. Le 17 septembre, on arrtait sur la place de Grve un
individu qui, au milieu d'un nombreux attroupement, s'criait qu'il
fallait se transporter  Versailles pour l'amener  son Louvre, qui
n'tait pas fait pour des chiens. Les runions du Palais-Royal taient de
plus en plus tumultueuses et Lafayette avait beaucoup de peine  dissiper
les rassemblements. Les bourgeois eux-mmes taient inquiets: On disait
que les espces, que le numraire manquaient absolument, au point qu' la
fin du mois tous les payements de rentes qui allaient dj fort mal au
palais Soubise, o ils avaient t transfrs de l'htel-de-ville,
cesseraient entirement. Bref, on attendait une meute....
[Note: A. Mathiez, _op. cit._, p. 42 et pp. 50-51.]


LES DISTRICTS

Le district tait une Assemble lue, un vritable petit parlement ayant
son bureau, ses commissaires, ses rapporteurs. Chaque district est matre
chez lui et se donne lui-mme son organisation. Les uns ont des comits de
bienfaisance, tous ont un trsorier pour les pauvres. Un autre, devanant
les vues de l'Assemble nationale, nomme des juges de paix et de
conciliation. Pour se concerter entre eux, les districts ont un bureau de
correspondance qui transmet de district  district les rsolutions 
communiquer. Les districts sont la vraie force publique. Tous les services
y sont concentrs. Le comit de police du district arrte, perquisitionne,
juge. Le comit militaire quipe le bataillon de garde nationale, qui est
affect  chaque district, dict les rglements militaires, donne des
ordres aux compagnies. Le comit des subsistances lgifre sur les halles,
sur les boulangers, sur les convois, etc. Chaque question fait l'objet
d'une discussion longue et suivie. A chaque instant, on placarde des
affiches pour porter  la connaissance du public les dcisions nouvelles,
et le peuple ne se lasse pas de lire tous ces placards. Les sances sont
trs courues. Les Parisiens aimaient dj les beaux discours et ils
taient servis  souhait. C'taient en effet des avocats et des
journalistes qui remplissaient les fonctions de prsident, de secrtaire
du district. Comme on l'a dit justement, le district tait un club et
c'tait un club lgal. Ajoutez qu' chaque instant on faisait de nouvelles
lections, ce qui contribuait encore  augmenter l'agitation....
[Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 43-44.]

L'meute du 14 juillet et celle des 5 et 6 octobre furent l'oeuvre des
districts, celle du Champ-de-Mars sera l'oeuvre des _socits
Fraternelles_.


LES DPUTS DU CT GAUCHE ENCOURAGENT L'AGITATION

Ce n'est qu' partir du 15 septembre environ que les membres du club
breton, [Note: Le club breton o se runissaient d'abord les dputs
de Bretagne fut le berceau des Jacobins.] que Barnave, les Lameth, Duport,
Chapelier et leurs amis prennent contre la Cour et le ministre une
attitude nettement hostile. Jusque-l ils ne dsespraient pas encore de
faire aboutir les rformes par les voies lgales. L'appel des troupes
dissipa cette dernire illusion. Il est juste de dire nanmoins que
Barnave et les Lameth ne voulurent pas rompre sans essayer encore une
dernire tentative de conciliation. Avant l'arrive du rgiment de Flandre
 Versailles, ils allrent trouver Saint-Priest et joignirent leurs
prires  celles de Lafayette et de la Commune de Paris pour en obtenir le
renvoi. Le ministre rpondit de manire  ter tout espoir  ces
dmarches. [Note: Saint-Priest, _Abrg de ma conduite_ dans les
_Mmoires de Mme Campan_, t. II, p. 297] Dsormais, la lutte est
ouvertement dclare. Les patriotes ont perdu toute confiance en Necker
qu'ils considrent comme l'instrument docile de la Cour et il ne se
passera pas de jour sans qu'ils attaquent  l'Assemble le ministre et la
Cour. Le 16 septembre, Mirabeau fait distribuer un violent discours contre
la caisse d'escompte qui tait comme la cration personnelle du premier
ministre. Le 18 septembre, le roi refuse sa sanction aux arrts du 4
aot. L'moi fut grand dans l'Assemble. Duquesnoy, un modr pourtant,
crit ce jour-l dans son journal: La sance de ce matin va peut tre
dcider du sort de l'empire. Le gant est jet par le roi  l'Assemble.
L'amassera-t-elle? Le retirera-t-il?... [Note: Duquesnoy, _Journal_, t.
I, p. 551.]

Il n'est gure douteux que les patriotes de l'Assemble n'aient t en
communion d'ides avec les pamphltaires parisiens et n'aient prpar
l'meute avec eux. Sans doute les preuves formelles manquent mais les
vraisemblances sont assez fortes. On sait que les membres du club breton
vont souvent  Paris, qu'ils sont en relations avec les principaux
orateurs de runions publiques et que ceux-ci assistent souvent aux
sances de l'Assemble nationale. Vers la fin de septembre, on organise
comme un service rgulier de surveillance aux tribunes. Les gardes
franaises y allaient  tour de rle en habits civils, s'y mettaient en
rapport avec les dputs populaires, leur demandaient des instructions et
appuyaient leurs discours de vigoureux applaudissements.

Nous avons conserv le brouillon des lettres que Barnave crivait au
milieu mme des vnements, le 4 et le 5 octobre, elles ne laissent aucun
doute sur son vritable tat d'esprit: Si vous voyiez, disait-il le 4
octobre, de vos propres yeux que le ministre, sans excepter M. Necker et
la majorit de notre Assemble, n'a jamais voulu de constitution, qu'ils
n'ont jamais eu un moment de supriorit sans tenter de renverser avec une
incroyable mauvaise foi tout ce qu'ils avaient paru consentir, que leurs
relations dans l'tendue du royaume embrassent presque tout ce qui exerce
 et l quelque autorit, que, depuis les arrts du 4 aot, presque
toute la partie gouvernante de la nation est devenue notre ennemie et
celle de la libert, que rendre dans ces circonstances une grande nergie
 l'ordre ancien, c'tait presque certainement le rtablir, lui donner des
moyens de nous anantir presque sans combat, puisqu'il aurait eu pour lui
le gouvernement et la majorit de notre Assemble, prte  se dclarer,
ds que la crainte ou la volont de la nation fortement exprime ne la
contiendrait pas, si vous rflchissiez que nous ne sommes point dans
l'tat naturel, o les mouvements sont libres et la volont matresse de
combiner ce qu'il y a de plus avantageux, mais dans un tat tendu et
forc, obligs de soutenir un poids immense de forces contraires toujours
prtes  nous engloutir, que, pour faire adopter la constitution  un
gouvernement et  une grande partie de la nation qui n'en veut pas, il
fallait que cette constitution leur ft ncessaire pour les tirer d'un
tat pire, vous auriez senti.... [Note: Arch. nat. W. 12.] Le reste de la
lettre manque, mais ce qu'il en subsiste suffit  nous clairer sur les
sentiments de l'auteur. Barnave partageait les craintes du peuple, il
voyait la Rvolution en danger. L'union des aristocrates et du ministre
lui paraissait le prlude d'une raction; il se rsignait pour l'viter 
ce que la nation exprimt fortement sa volont, en bon franais, il
pensait qu'une meute tait ncessaire pour achever la dfaite de
l'aristocratie.... Le 2 novembre il parlera du mouvement d'octobre en ces
termes: Paris a cru devoir sauver une seconde fois la libert  publique.
[Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 55-57.]


LES JOURNES DES 5 ET 6 OCTOBRE

Le rcit contemporain le plus complet et dans l'ensemble le plus exact
nous parat tre celui que rdigea le ministre de Saxe dans sa dpche du
9 octobre. [Note: Rapports du comte de Salmour, ministre plnipotentiaire
de Saxe dans les _Nouvelles archives des missions_ t. VIII, p. 260 et sq.]

Les vnements se sont si fort multiplis dans tous les genres depuis ma
dernire que je dois demander d'avance l'indulgence de Votre Excellence
pour la narration qui va suivre, dans laquelle je mettrai tout l'ordre
qu'il me sera possible de conserver au milieu de l'existence la plus
dsordonne qui fut jamais.

Je vous annonais, Monsieur, beaucoup de fermentation dans la nuit du
dimanche au lundi; elle s'est accrue le matin, au point que des femmes de
la Halle, au nombre de cinq  six cents, s'tant rassembles  la pointe
Saint-Eustache, quelques ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Marceau
se trouvant mls parmi elles, se sont runies  l'Htel de ville, en ont
chass les reprsentants de la commune, forc la faible garde qui y tait,
pris un magasin de 1700 fusils de rserve, en ont arm, ainsi que d'un
nombre considrable de piques, la populace arrive pour les soutenir.
Matresses de quatre pices de canon, elles se sont rpandues dans toutes
les rues de la ville, forant sans piti toutes les femmes qu'elles
rencontraient en voiture ou  pied de se joindre  elles. La marquise de
Manzi, que V. E. a vue  Dresde, allant se promener aux Tuileries, a t
arrache de sa voiture par ces furieuses et, aprs avoir march quelque
temps avec elles, n'a d sa libert qu' deux soldats aux gardes, qui la
leur enlevrent sous prtexte que sa faiblesse ne lui permettrait jamais
d'arriver. Elles allguaient pour motif de leur insurrection le manque de
pain et le but de leur course devait tre d'aller  Versailles en demander
au Roi et  l'Assemble nationale. [Note: Cette allgation n'tait pas
un prtexte. Paris souffrait rellement de la disette et on faisait queue
aux portes des boulangeries comme dans un sige.]

L'Htel de ville ferm, une caisse de cent et quelques mille francs
pille, beaucoup de papiers dchirs, la municipalit mise en fuite, M.
Bailly ayant donn sa dmission ds la veille, M. de La Fayette sollicit
depuis plusieurs jours par les troupes de se rendre  Versailles, n'osant
trop se montrer de crainte d'tre forc de se mettre  leur tte, une
foule de peuple de la dernire classe, arme, courant les rues avec des
femmes furieuses, reprsentant la vritable image des bacchantes, [Note:
L'enqute du Chtelet prouva qu'il y avait dans le nombre des femmes
distingues, ayant loge  l'Opra.] toutes les boutiques fermes,
l'impossibilit de se procurer du pain, mme  prix d'argent, quelques
boulangers dj devenus victimes de la disette, des soldats arms de tous
les districts runis par bandes, errant a et l sans chef et sans ordre,
ni gnral, ni magistrat, ni puissance quelconque, voil le tableau
effrayant de notre position toute la journe du lundi (5 octobre).

Les barrires taient fermes ds le matin, la duchesse de l'Infatado, le
prince de Monaco avaient t ramens et maltraits, la voiture de ce
dernier pille. Les diffrents districts taient rassembls, plusieurs
troupes s'en taient dj dtaches pour suivre les femmes qui, avec les
ouvriers et les quatre pices de canon prises  l'Htel de ville,  leur
tte, marchaient  Versailles. De tous cts on battait la gnrale;
toutes les compagnies soldes dont les anciennes gardes franaises forment
le fond, demandaient  grands cris d'aller  Versailles dposter le
rgiment de Flandre, en chasser les gardes du corps qui avaient insult la
garde nationale. Une partie des compagnies non soldes se joignit  eux.
Tous les districts sparment prirent  peu prs une rsolution unanime de
marcher et en firent part  M. de La Fayette, qui, haranguant au milieu de
la place de Grve, s'efforait de contenir le peuple, de gagner du temps
et, aid par M. de Keralio, accouru  la tte du bataillon des Filles de
Saint-Thomas, avait repris poste  l'Htel de ville. Vers 4 heures, se
rassemblrent de nouveau les reprsentants de la Commune;  la mme heure
 peu prs se runissait  la place Louis XV, le long du Cours-la-Reine
jusqu' la barrire de la Confrence, les troupes qui allaient attaquer
Versailles. Attir par le bruit des tambours, je reconnus bientt la
compagnie de grenadiers qui tait ci-devant caserne  ma porte. [Note: M.
de Salmour demeurait rue de Matignon, au faubourg Saint-Honor (note de M.
Flammermont).] Ils m'apprirent le motif qui les avait amens l et
m'annoncrent que M. de la Fayette allait se mettre  leur tte, qu'ils
taient las de toutes ces dlations, qu'ils l'avaient envoy chercher  la
ville et que, s'il n'arrivait pas dans un quart d'heure, on leur en
rapporterait les morceaux, aprs quoi ils partiraient. Le malheureux, ne
voyant plus aucun moyen de les contenir, arriva aprs 5 heures, plus mort
que vif, et prit son poste  la tte de la colonne, que j'ai vue dfiler
dans l'ordre suivant.

Deux cents cavaliers  la tte, ensuite le train d'artillerie, compos de
quatre pices de 24, de 12, de 16, avec quatre chariots de munitions
trans par des chevaux qu'on avait indistinctement pris  tous ceux qu'on
rencontrait. Le train avait avec lui le nombre de canonniers ncessaires
pour le service des pices. Suivait M. de La Fayette, entour de ses aides
de camp; aprs quoi marchait  pied le comte Charles de Chabot  la tte
de sa compagnie de grenadiers; les bataillons de chaque district taient
fort en ordre avec leurs drapeaux rangs par divisions de six bataillons
chacune; le duc d'Aumont prcdait la sienne, et beaucoup de canons de
rgiment taient entremls dans la colonne. La compagnie solde de chaque
district faisait le fond du bataillon, qui tait plus ou moins fort
suivant la quantit de non solds qui s'y tait jointe; l'on pouvait
valuer  trois cents hommes, l'un dans l'autre, ceux des quatre premires
divisions. Les non solds des deux dernires taient presque tous rests
pour la garde de la ville, on ne pouvait gure calculer qu' 150 hommes le
nombre de ceux de chacun des districts, ce qui donne un complet de 15 000
hommes de troupes rgulires, marchant, avec la plus grande ardeur, par
sections de six hommes de front, tambour battant, drapeaux dploys, un
nombre  peu prs gal de volontaires arms de mille manires diffrentes
et surtout d'un grand nombre de piques prcdait et couvrait en guise de
troupes lgres les flancs de cette colonne, ce qui portait en totalit 
plus de 50 000 le nombre des gens arms, outre les 6 000 femmes, suivies
de quelque populace, qui devaient tre arrives trois heures plus tt.
Aussitt aprs le dpart de l'arme, les districts obligrent tout ce qui
pouvait porter les armes de se rassembler pour faire des patrouilles. La
ville fut illumine et tout parfaitement tranquille,  l'exception de deux
cents hommes de renfort qui taient prts  marcher dans chaque district
et formaient ainsi un corps auxiliaire de 12,000 hommes.

M. de La Fayette essaya jusqu'au pont de Svres de chercher  les ramener
ou  les arrter. Voyant qu'il tait impossible de les amuser davantage,
et qu'on avait pouss l'excs de la prvoyance jusqu' se munir d'une
corde neuve pour le pendre, au cas qu'il n'et pas fait son devoir, il
prit entirement son parti et dpcha un courrier  la Ville pour annoncer
qu'il avait pass la Seine sans obstacle.

Votre Excellence, instruite  prsent de ce qui arrivait le lundi  Paris,
va voir quel tait  la mme poque l'tat des choses  Versailles. Le Roi
avait donn une acceptation limite  la Constitution qui avait occasionn
des dbats forts vifs. M. le Prsident avait  la fin reu ordre de se
retirer par devers S.M. pour demander son acceptation pure et simple, ce
qui devait se faire lorsque le Roi serait revenu de Rambouillet, o il
avait t chasser. L'Assemble s'tait spare  3 heures et demie. Ds
midi, instruit apparemment de l'insurrection de Paris, on avait battu la
gnrale pour rassembler la garde nationale de Versailles qui n'avait pas
obi.

Afin que V.E. puisse mieux comprendre les dtails des vnements, je crois
convenable de lui donner une ide du local de la scne. Devant le chteau
de Versailles est une grande place, nomme la Place d'armes, o l'on
arrive par trois grandes avenues fort larges, disposes en patte d'oie et
spares par deux grands btiments o sont les curies de S.M. qui se
trouvent consquemment en face du chteau. Sur la gauche de cette place,
en venant de Paris, se trouve un btiment auquel on a donn la forme d'une
tente. Il peut contenir  peu prs 600 hommes, servait de corps de garde
et de caserne aux ci-devant gardes franaises, et tait maintenant occup
par la milice de Versailles avec les quatre pices de canon que le
rgiment de Flandres avait amenes. Le devant des trois cours principales
du chteau qui se succdent toujours en se rtrcissant est ferm par une
grille: la premire s'appelle des Ministres; la seconde, Cour Royale; et
la troisime Cour de Marbre o se trouve  gauche le grand escalier qui
porte le mme nom. C'est sur la Place d'armes que se rassemblrent  4
heures et demie les gardes du corps, ds qu'on vit arriver les femmes. Ils
faisaient face  l'avenue; la troupe  la premire grille de la Cour des
Ministres, qui tait ferme et o taient rangs en bataille les 300
hommes des gardes suisses;  gauche des gardes du corps vint se mettre en
bataille le rgiment de Flandres, en faisant une espce de potence qui
fermait la Place jusqu' l'avenue de Saint-Cloud. La droite devait tre
occupe de la mme manire par la garde de Versailles qui n'a point paru
except ce qui tait dans le corps de garde de la tente pour fournir les
postes au chteau. [Note: Voir le plan de Versailles reproduit plus haut.]

Deux cents chasseurs de Montmorency qu'on avait envoy reconnatre se
retirrent  l'approche de la foule. Tout le peuple de Versailles tait
sur pied. Les gardes du corps arrivaient successivement par bouquets, 
mesure que leurs chevaux taient sells, et avaient de la peine  se
former en troupe au milieu du peuple, ce qui occasionnait dj quelques
murmures.

Un garde national de Versailles, voulant rejoindre ses camarades  la
tente, trouva plus court de traverser les rangs des gardes du corps, o il
se fit jour avec son fusil. M. de Savonires, chef de brigade, se dtacha
du rang avec deux gardes pour courir aprs et l'arrter; poursuivi  coups
de sabre, le milicien, toujours en fuyant, se dfendit vaillamment et
gagna la barrire qui tait devant son corps de garde, d'o la sentinelle
poste devant le canon ajusta  M. de Savonires un coup de fusil qui lui
cassa le bras. On lui ouvrit la grille pour entrer au chteau se faire
panser, les gardes regagnrent leur rang et il ne se passa rien de plus
pour le moment.

Les femmes environnant la troupe demandaient toujours du pain et  parler
au Roi; on leur rpondit qu'il tait  la chasse et tout se passait en
paroles, lorsque quelques gardes impatients, disent les uns, de se voir
entours et presss, excits, suivant les autres, par la vue d'un de leurs
camarades qu'ils croyaient tre  l'autre bout de la Place entre les mains
du peuple, se dtachrent de nouveau au nombre de dix  douze et, galopant
au milieu de la multitude, parvinrent  ramener le prtendu prisonnier,
mais avec perte d'un d'entre eux qui, bless dans la foule d'un coup de
lance, fut aussitt achev  coups de fusil. Les autres regagnrent le
gros de la troupe qui, au nombre de 400, continua  rester tranquillement
en bataille.

Le Roi revint de la chasse vers 7 heures, en entrant, comme il l'a
toujours fait depuis la Rvolution, par les portes de derrire le parc. Le
prsident de l'Assemble nationale fut aussitt introduit, et avec lui une
dputation de quinze femmes qui se plaignirent au Roi de la mauvaise
police et du manque de subsistances. Le Roi leur rpondit qu'il aimait
trop sa bonne ville de Paris pour vouloir jamais la laisser manquer de
rien; que, tant qu'il avait t charg de son approvisionnement, il
croyait avoir bien russi; mais que depuis que ces Messieurs, en montrant
les dputs de l'Assemble, lui avaient li les mains, ce n'tait pas sa
faute; qu'il ne croyait pas possible qu'on pt sitt mettre le pain  8
sols et la viande  6 sols, comme elles le dsiraient, mais qu'il allait
donner des ordres et se concerter avec l'Assemble nationale pour que, ds
le lendemain, on les satisft du mieux qu'on pourrait.

Ds qu'elles vinrent rendre compte  leurs camarades de cette rponse
satisfaisante, on leur cria que cela ne pouvait tre vrai, qu'on les avait
srement corrompues avec de l'argent; et on allait les pendre, si par
l'intercession des dputs elles n'eussent obtenu de pouvoir aller
chercher par crit la confirmation de ce qu'elles avaient avanc;
introduites de nouveau devant le Roi, S.M. crivit de sa main et signa ce
qu'elles venaient de dire. Calmes par cette assurance, toutes ces femmes
suivirent les dputs  l'Assemble nationale, assurant les gardes du
corps qu'il allait arriver de Paris des gens qui les vengeraient des
mauvais traitements qu'elles prtendaient en avoir prouv. Arrivs 
l'Assemble, elles remplirent toute la salle, s'tablirent sur les
banquettes, demandrent  faire parler M. de Mirabeau qui rclama avec
beaucoup de dignit contre l'indcence de cette assemble, mais ces dames
finirent par avoir raison. On ne put rien dlibrer. L'vque de Langres
prsidait en l'absence de M. Mounier, qui, retir par devant le Roi, vint
enfin annoncer l'acceptation pure et simple des Droits de l'Homme et de la
Constitution; il n'y avait aucun membre du clerg, trs peu de l'ancien
parti des aristocrates qui s'taient tous cachs, puisque le peuple en
avait dsign plusieurs pour tre la cause des malheurs actuels, qu'il
voulait immoler  son ressentiment. La sance fut leve  10 heures et
demie; il avait plu  verse toute la journe; vers 9 heures, ne voyant
rien arriver, le Roi avait ordonn aux gardes du corps de rentrer; ils
firent un mouvement par demi-escadron, pour se mettre en colonne; le
peuple, croyant qu'ils allaient charger, se mit en dfense; la milice de
Versailles de son corps de garde ft un feu roulant sur eux qui en blessa
quinze ou seize et les mit en fuite, tellement qu'ils ne purent se rallier
que dans le parc, de l'autre ct du chteau, sur la terrasse, vis--vis
l'appartement de M. le Dauphin. L'on vint  11 heures annoncer que les
troupes de Paris arrivaient. Le Roi voulut alors prendre le parti de la
retraite, et M. de Cubires son cuyer donna l'ordre  six voitures de
chasse d'tre atteles, de se rendre au pas  la Porte de l'Orangerie, qui
est  la gauche du chteau, pour de l, sous l'escorte des gardes du
corps, gagner le large. Ds que les chevaux furent mis, on ouvrit les
portes de l'curie, mais les voitures qui, d'aprs la description du local
que j'ai faite  V. E., devaient traverser la Place d'armes, furent
arrtes par le peuple qui criait: _Le Roi s'en va!_ Les deux premires
qui, par la vitesse de leur marche, s'taient fait jour  travers de la
foule, arrives  la Porte de l'Orangerie, la trouvrent ferme et elles
furent arrtes au nom de la Nation par des hommes qui couprent les
traits. M. Necker, pendant ce temps, tait arriv chez le Roi par
l'intrieur et, avec M. le comte de Montmorin, dtermina, contre l'avis
des autres ministres, S. M.  ne pas s'loigner.

M. de La Fayette avait, en attendant, fait halte au Petit-Montreuil, au
bout de l'avenue de Paris. L, il avait rang sa troupe en bataille, et
aprs lui avoir rappel le serment de fidlit  la Nation et au Roi, il
la partagea en deux colonnes qui, l'artillerie  la tte, arrivrent par
les deux avenues de Paris et de Saint-Cloud. Beaucoup de dputs taient
rendus au chteau. Le Roi avait dit qu'on les appelt tous et on les
rappelait dans la ville au son du tambour. M. de La Fayette arriva seul
avec quatre officiers, les grilles du chteau lui furent ouvertes, il
monta dans l'appartement du Roi avec ceux qui l'accompagnaient. La foule
qui tait dans l'Oeil-de-Boeuf le suivit dans la chambre et lui entendit
prononcer ces paroles: Sire, vous voyez devant vous le plus malheureux
des hommes, de devoir y paratre dans ces circonstances et de cette
manire. Si j'avais cru pouvoir servir plus utilement V.M. aujourd'hui en
portant ma tte sur l'chafaud, Elle ne me verrait point ici. Le Roi lui
rpondit: Vous ne devez pas douter, M. de La Fayette, du plaisir que j'ai
toujours  vous voir, ainsi que nos bons Parisiens; allez leur tmoigner
de ma part ces sentiments. Le gnral sortit sur-le-champ pour aller
au-devant de ses troupes qu'il rangea en bataille dans la Place d'armes et
dans tous les environs. Ds que les troupes de Paris arrivrent, le
rgiment de Flandres, qui s'tait retir dans les curies pour se mettre 
l'abri du mauvais temps, sortit, faisant armes plates, dcouvrit le bassin
pour montrer qu'ils n'taient point chargs; aprs quoi, l'on posa le
fusil  terre, les cartouches  ct et les soldats firent demi-tour pour
rentrer. On leur rendit aussitt les armes, et la fraternit s'tablit
entre eux et la milice nationale. M. Mounier entra chez le Roi peu de
moments aprs la sortie de M. de La Fayette.

Le Roi lui dit: Je vous avais fait venir pour m'entourer des
reprsentants de la Nation, mais j'ai dj vu M. de La Fayette. Ds que
le gnral eut fait les dispositions ncessaires au dehors, il revint chez
le Roi, o il resta jusqu' une heure et demie. Il dit, en sortant,  la
foule qui tait dans l'Oeil-de-Boeuf: Messieurs, je viens de dterminer
le Roi  de pnibles sacrifices: S. M. n'a plus de gardes que celles de la
Nation. Elle m'a permis d'occuper avec 2,000 hommes le chteau; que chacun
se retire, je m'en vais penser  la sret gnrale et  renvoyer le reste
des troupes  Paris. Effectivement, le chteau fut occup sur-le-champ,
des sentinelles poses partout, les postes des gardes du corps dans
l'intrieur cependant laisss, ainsi que ceux des Suisses, qui ont t
constamment sous les armes, sans jamais recevoir d'ordre et sans jamais
quitter la place qui leur avait t assigne derrire la grille. Le reste
des troupes de Paris avait t log par bataillons dans les maisons
principales. Les femmes, qui s'taient empares de la salle de l'Assemble
nationale, y restrent toute la nuit; et, tout paraissant assez
tranquille, LL.MM. se couchrent vers 2 heures.

Le peuple de Versailles, cependant, et une partie de cette populace qui
tait venue avec les femmes conservaient rancune aux gardes du corps. On
ne savait ce qu'ils taient devenus, rests toujours dans le parc. Vers 4
heures du matin, une partie se dtermina  regagner ses curies, tandis
que l'autre, prfrant une retraite en rase campagne, s'loignait de
Versailles sans trop savoir o elle allait. Le peuple, qui furetait
partout pour les chercher s'aperut de leur rentre, courut aux curies;
ces malheureux n'eurent que le temps de se rfugier dans le Mange, d'o
ils se dfendirent  coups de carabines et blessrent quelques personnes,
jusqu' ce qu'enfin, ne pouvant rsister au nombre, ils cherchrent 
s'vader par le parc, ce qui leur russit,  l'exception de dix  douze
qui furent faits prisonniers. Pendant le mme temps, une partie du peuple,
pique de leur rsistance au Mange, remplit les cours du chteau et
voulut s'emparer de ceux qui taient dans les appartements. Les cours, qui
de toute la nuit n'avaient jamais t parfaitement dgages, s'taient
trouves tout  coup remplies sans qu'on attribut  cette multitude
aucune mauvaise intention.

Le jour commenait  poindre. Le garde, plac en faction aux pieds de
l'Escalier de Marbre, insult par la populace, au lieu d'appeler la garde
nationale  son secours, cria  son brigadier d'arriver  lui. Celui-ci,
ds qu'il vit du haut de l'escalier de quoi il s'agissait, tira un coup de
carabine qui tua un homme. Le factionnaire en fit autant. La populace
aussitt s'empara d'eux et monta pour forcer les appartements. Les gardes
de l'intrieur eurent  peine le temps de barricader les portes.
Heureusement que M. de La Fayette, rveill par la fusillade du Mange,
tait accouru avec ce qu'il avait pu ramasser de troupes de Paris. Les
grenadiers arrivrent, dissiprent le peuple qui allait enfoncer les
portes de la salle des gardes, qui ne voulaient absolument point ouvrir.
S'tant fait connatre aux gardes du corps, ceux-ci crirent du dedans:
jurez-nous sur votre Dieu que vous dfendrez la vie du Roi. Nous vous
jurons, foi de grenadiers, que nous prirons tous avant qu'il arrive rien
 S.M. Les portes s'ouvrirent aussitt, et les grenadiers entrant en
foule, suivis de toute la garde nationale de Paris  mesure qu'elle
arrivait, envelopprent les gardes du corps et remplirent la galerie, les
appartements, pntrant jusque dans la chambre du Roi, o arrivait au mme
instant la Reine toute effraye, qui s'tait sauve de son appartement o,
lors de l'invasion du peuple, avaient, par un passage apparemment mal
gard, pntr des femmes Qui semblaient lui en vouloir. Les troupes de
Paris,  mesure qu'elles arrivaient, remplissaient en foule la Cour de
Marbre et la Cour Royale, et le peuple tait oblig de refluer dans celle
des Ministres, o il trana les deux malheureuses victimes prises au pied
de l'escalier et les excuta, l'une sur le perron de M. le comte de la
Luzerne et l'autre devant la porte de M. de Saint-Priest. Leurs ttes
furent portes en triomphe dans toutes les rues de Versailles, amenes
ensuite  Paris et promenes dans les rues de la capitale.

M. de La Fayette, aprs avoir mis en sret les appartements du Roi,
descendit pour mettre quelque ordre dans sa troupe, trouva dans la Cour de
Marbre, sous le balcon de S. M. les dix gardes du corps que la Garde
nationale avait arrachs au peuple et qu'elle se prparait  excuter sous
les fentres du Roi, pour avoir, disait-elle, tir sur les citoyens. M.
De la Fayette, ne pouvant d'aucune manire obtenir leur grce, jeta son
chapeau par terre et, ouvrant son habit, dit  sa troupe qu'il ne voulait
pas commander des anthropophages, qu'il leur rendait sa cocarde, leur pe
et leur habit; que, s'ils voulaient ter la vie  ces malheureux, ils
n'avaient qu' prendre aussi la sienne. Cette fermet sauva ces
infortuns, et il fut dcid qu'on les ramnerait prisonniers  Paris.

M. de La Fayette, remontant aussitt, dcida le Roi  paratre avec la
Reine et le Dauphin sur le balcon; on applaudit, et ds que S. M. fut
retire, on lui cria de venir  Paris. Il n'y avait point de ministre
auprs du Roi dans ce moment. Aprs un instant de rflexion: Eh bien oui,
dit-il, j'irai avec eux. Et aussitt, sans couter personne, sortant sur
le balcon, il leur cria: Mes enfants, j'irai vivre au milieu de vous avec
ma femme et mon fils; mais je vous demande pour marque d'attachement que
vous pardonniez  mes gardes du corps. Aussitt ils parurent tous aux
fentres des appartements, jetant dans la cour leurs bandoulires, qui
sont leur marque de service, et M. de la Fayette paraissant avec eux sur
le balcon du Roi, l'embrassa en criant: Mes amis, la paix est faite!

Ceux qui taient le plus prs ayant seuls pu entendre la promesse que le
Roi avait faite de venir  Paris, les autres voulurent s'assurer par
eux-mmes de cette intention de S.M., et toute la troupe passant
successivement en dsordre sous ce mme balcon, le Roi eut la bont de
faire rpter ses paroles par MM. de la Fayette et d'Estaing  chaque
troupe qui passait et de les accompagner de ses gestes d'assurance; on fit
aussitt une salve gnrale de tout le canon et de toutes les petites
armes qui aurait pu devenir d'autant plus dangereuse qu'elles taient
toutes charges  balle.

On avait envoy de Paris une garde pour relever les troupes qui taient 
Versailles avant de savoir que LL.MM. viendraient  Paris. Runis aux
autres, on en choisit mille pour demeurer  la garde du chteau, et le
reste se mit  dfiler d'une manire qu'il faut avoir vue pour s'en faire
une ide; la description des saturnales des anciens peut seule rendre une
faible image de ce dsordre. Figurez-vous une colonne dfilant presque
sans interruption depuis midi jusqu' 7 heures du soir, o marchaient
ple-mle les troupes, les goujats, toutes les femmes ivres, le mlange de
toutes les espces d'armes, des femmes  cheval sur des canons, d'autres
portant les drapeaux, la plus vile populace  ct des officiers les plus
distingus; on voyait des femmes avec des bonnets de grenadiers, d'autres
ayant des fusils sur l'paule, et des soldats le bton  la main; des
chevaux des curies du Roi et de Monsieur attels  des charrettes de
farines; du pain, des cervelas attachs au bout des baonnettes; la plus
vile populace monte sur les chevaux enlevs aux gardes du corps, galopant
comme des fous; d'autres arms de leurs carabines ou de hallebardes des
Cent Suisses; des femmes et des soldats  moiti ivres, couchs dans la
posture la plus indcente sur des chariots de munition, tandis que les
charretiers qui les conduisaient portaient eux-mmes et avaient dcor
leurs chevaux, en guise de collier, des bandoulires des gardes du corps.

Le Roi est arriv  7 heures  la barrire de la Confrence. Son carrosse
tait immdiatement prcd par la mme troupe avec aussi peu de choix.
Les gardes de la prvt le prcdaient, entremls de femmes armes
entourant le cheval de M. de Tourzel, grand prvt; des gardes du corps 
pied, confondus avec la garde nationale, suivaient; venaient ensuite les
Cent Suisses de la garde avec leurs drapeaux; dans un ordre  peu prs
pareil de la garde nationale monte sur des chevaux des gardes du corps,
tandis que des gardes taient monts sur les leurs et d'autres en croupe
derrire des cavaliers, taient plus prs du carrosse de LL.MM.
Immdiatement prcd par M. d'Estaing, M. de la Fayette et M. de
Montmorin, cousin du ministre, major en second du rgiment de Flandres; il
tait entour des grenadiers de Paris, de Flandres et des recruteurs des
diffrents corps, des femmes montes derrire et devant en guise de pages;
la grosse artillerie suivait le convoi. Le Roi, la Reine, M. le Dauphin,
Madame fille du Roi, Madame lisabeth et Madame de Tourzel, gouvernante,
taient dans la mme voiture. M. Bailly prsenta au Roi les clefs de la
Ville dans un plat de faence, la vaisselle tant  la Monnaie, et lui fit
la harangue ci-jointe. Arriv  l'Htel de ville, M. Bailly rendit compte
de ce que le Roi lui avait dit, qu'il se voyait toujours avec plaisir au
milieu des habitants de sa bonne ville de Paris; la Reine dit alors: Vous
avez oubli qu'il a ajout avec confiance. On cria Vive la Reine!
Messieurs, reprit le maire, vous l'entendez de sa bouche, vous tes plus
heureux que si je vous l'avais dit. Et alors: Vive Monsieur Bailly!

LL.MM. vinrent ensuite coucher aux Tuileries o, par parenthses, le Roi
se trouva pour la premire fois de sa vie....

L'Assemble nationale a dcrt ce jour-l qu'elle serait insparable de
la personne du Roi auprs duquel elle a laiss une dputation, sigeant en
attendant  Versailles, jusqu' ce que le mange des Tuileries soit
arrang pour la recevoir. Situ malheureusement dans mon quartier, je vais
de nouveau me trouver au foyer des troubles et des meutes....

....Je ne saurais peindre  V.E. le tableau de ce que j'ai vu. Qu'elle se
figure une cour, un vestibule, un escalier rempli de toutes les classes,
une assez petite antichambre o des grenadiers, des gardes ple-mle avec
des gardes du corps qui y ont pass ces deux nuits comme prisonniers,
n'ayant pas de quoi se couvrir, tous leurs effets ayant t pills, des
laquais, des pages, des dames de la Cour, des vques, des ambassadeurs,
des officiers crotts en bottes et perons, en un mot tout ce qui ne peut
pas tre contenu dans une autre chambre qu'on nomme improprement salle
d'audience et la Reine au milieu de tout cela.

Reprsentez-vous un M. Jauge, banquier, un des aides de camp de M. de la
Fayette, entrant dans le cabinet du Roi, comme n'aurait pas fait autrefois
un duc et pair, et disant au comte de Montmorin, ministre: j'ai vu qu'on
n'a pas laiss entrer votre voiture dans la cour, c'est que j'avais donn
des ordres pour qu'on tnt les portes fermes; dans ces circonstances, il
faut apprendre  souffrir; une autre fois, si je sais l'heure o vous
venez, j'ordonnerai qu'on vous laisse passer.

Ma tte ne peut pas encore se faire  ce bouleversement d'ides


LES CONSQUENCES DE L'MEUTE

L'meute s'tait surtout faite contre les monarchiens. Leur chef, Mounier,
qui prsidait l'Assemble, n'ayant pu persuader Louis XVI de quitter
Versailles le 5 au soir, ne songea plus qu' soulever les provinces contre
Paris. Il partit pour le Dauphin mais n'y rencontra que froideur et
hostilit. La province approuva le fait accompli.

Les parisiens heureux de possder le roi multipliaient en son honneur les
protestations d'amour et de fidlit, protestations dont la sincrit
tait accrue par les avantages remports: la sanction des dcrets du 4
aot et de la dclaration des droits. La Rvolution semblait assure du
lendemain.


LA SITUATION APPRCIE PAR MARIE-ANTOINETTE

Les deux lettres suivantes crites par la reine  l'ambassadeur d'Autriche
Mercy montrent combien de ressources s'offraient encore  la royaut:

7 octobre 1789.

Je me porte bien, soyez tranquille. En oubliant o nous sommes et comment
nous y sommes arrivs; _nous devons tre contents du mouvement du
Peuple_, surtout ce matin, j'espre, si le pain ne manque pas, que
beaucoup de choses se remettront. Je parle au peuple; milices, poissardes,
tous me tendent la main. Je la leur donne. Dans l'intrieur de l'htel de
ville, j'ai t personnellement trs bien reue. Le peuple ce matin, nous
demandait de rester, je leur ai dit de la part du Roi, qui tait  ct de
moi, qu'il dpendait d'eux que nous restions; que nous demandions pas
mieux; que toute haine devait cesser; que le moindre sang rpandu nous
ferait fuir avec horreur. Les plus prs m'ont jur que tout tait fini.
J'ai dit aux poissardes d'aller rpter tout ce que nous venions de leur
dire. Je suis dsole que nous soyons spars. Mais il vaut bien mieux
que vous restiez o vous tes pendant quelque temps. Vous aurez de mes
nouvelles le plus souvent que je pourrai. Adieu, comptez  jamais sur tous
mes sentiments pour vous. [Note: _Correspondance_ de Mercy, t. II, p.
271.]

10 octobre 1789.

L'Assemble va venir ici, mais on dit qu'il y aura  peine 600 dputs.
_Pourvu que ceux qui sont partis calment les provinces_ au lieu de les
animer sur cet vnement-ci, car tout est prfrable aux horreurs d'une
guerre civile. [Note 2: _Ibid_.]




CHAPITRE IV

LA FDRATION


LES PRCDENTS, LES FDRATIONS

C'est pour rprimer les troubles, pour protger les subsistances, pour
rtablir l'ordre indispensable  la rgnration de la chose publique que
se forment, aprs la Grande Peur, les premires fdrations, vritables
ligues armes au service de l'Assemble nationale. Le sentiment qu'elles
tiennent  exprimer tout d'abord,  proclamer bien haut, c'est leur
confiance absolue dans le dogme politique de la toute puissance des
reprsentants de la nation  prparer et  assurer le bonheur public.
Elles ne doutent pas que les intrigues des mchants, les conspirations des
aristocrates ne soient le seul obstacle qui retarde l'heure prochaine de
la flicit gnrale et c'est pour djouer leurs intrigues, leurs complots
qu'elles ont pris les armes. Elles protestent de leur soumission sans
bornes  la _Constitution_, de leur ardent amour de la _Patrie_.

Et par Patrie elles n'entendaient pas une entit morte, une abstraction
incolore, mais une fraternit relle et durable, un mutuel dsir du bien
public, le sacrifice volontaire de l'intrt priv  l'intrt gnral,
l'abandon de tous les privilges provinciaux, locaux, personnels.... La
libert dont les Fdrs se proclament idoltres, ce n'est pas une
libert strile, une libert neutre, indiffrente, mais c'est la facult
de raliser leur idal politique profondment unitaire, le moyen de btir
leur cit future harmonieuse et fraternelle....

II n'est pas exagr de prtendre que les cultes rvolutionnaires sont
dj en germe dans les fdrations, qu'ils y ont pris racine. Ces grandes
scnes mystiques furent la premire manifestation de la foi nouvelle.
Elles firent sur les masses l'impression la plus vive. Elles les
familiarisrent avec le symbolisme rvolutionnaire qui devint de suite
populaire. Mais, surtout, elles rvlrent aux hommes politiques la
puissance des formules et des crmonies sur l'me des foules. Elles leur
suggrrent l'ide de mettre ce moyen au service du patriotisme.... [Note:
A. Mathiez, _Les origines des cultes rvolutionnaires_. Paris, 1904, pp.
39-46.]


BAPTMES ET MARIAGES CIVIQUES

C'est  la Fdration de Strasbourg (13 juin 1790) qu'on procda, pour la
premire fois,  ma connaissance,  cette crmonie du baptme civique
qui, dbarrass de tout caractre confessionnel, deviendra l'un des
sacrements du culte de la Raison. Je cite le procs-verbal: L'pouse de
M. Brodard, garde national de Strasbourg, tait accouche d'un fils le
jour mme du serment fdratif. Plusieurs citoyens, saisissant la
circonstance, demandrent que le nouveau-n ft baptis sur l'autel de la
Patrie.... Tout tait arrang lorsque M. Kohler, de la garde nationale de
Strasbourg et de la confession d'Augsbourg, rclama la mme faveur pour un
fils que son pouse venait de mettre au monde. On la lui accorda d'autant
plus volontiers qu'on trouva par l une occasion de montrer l'union qui
rgne  Strasbourg entre les diffrents cultes....

Et le procs-verbal dcrit la crmonie qui eut lieu en grande pompe.
L'enfant catholique eut pour marraine Mme Dietrich de la religion
rforme; [Note: Femme du maire de Strasbourg dans le salon duquel Rouget
de Lisle chanta la _Marseillaise_.] l'enfant luthrien, Mme Mathieu,
catholique, femme du procureur de la Commune. L'enfant catholique fut
prnomm: Charles, Patrice, _Fdr_, Prime, Ren, De La Plaine,
_Fortun_, l'enfant protestant: Franois, Frdric, _Fortun, Civique_.
Quand les deux ministres, luthrien et catholique, eurent termin chacun
leur office et qu'ils se furent donn le baiser de paix et de
fraternit, au baptme religieux succda le baptme civique proprement
dit:

L'autel religieux fut enlev. Les marraines portant les nouveau-ns
vinrent occuper son emplacement. On dploya le drapeau de la fdration
au-dessus de leurs ttes. Les autres drapeaux les entourrent, ayant
cependant le soin de ne pas les cacher aux regards de l'arme et du
peuple. Les chefs et commandants particuliers s'approchrent pour servir
de tmoins. Alors les parrains debout sur l'autel de la Parie prononcrent
 haute et intelligible voix, au nom de leurs filleuls, le serment
solennel d'tre fidles  la Nation,  la Loi et au Roi, et de maintenir
de tout leur pouvoir la Constitution dcrte par l'Assemble nationale et
accepte par le Roi. Des cris rpts de _Vive la Nation, Vive la Loi,
Vive le Roi_, se firent aussitt entendre de toutes parts. Pendant ces
acclamations, les commandants et autres chefs formrent avec leurs pes
nues une vote d'acier [Note: Crmonie en usage dans la franc-maonnerie.]
au-dessus de la tte des enfants. Tous les drapeaux runis au-dessus de
cette vote se montraient en forme de dme, le drapeau de la fdration
surmontait le tout et semblait le couronner. Les pes, en se froissant
lgrement, laissrent entendre un cliquetis imposant, pendant que le doyen
des commandants des confdrs attachait  chacun des enfants une cocarde
en prononant ces mots: _Mon enfant, je te reois garde national. Sois
brave et bon citoyen comme ton parrain_. Ce fut alors que les marraines
offrirent les enfants  la patrie et les exposrent pendant quelques
instants aux regards du peuple. A ce spectacle, les acclamations
redoublrent, il laissa dans l'me une motion qu'il est impossible de
rendre. Ce fut ainsi que se termina une crmonie dont l'histoire ne
fournit aucun exemple.

Clbr sans prtres, sur l'autel de la Patrie, au-dessous des trois
couleurs, accompagn du serment civique en guise du serment religieux, ce
baptme laque, o la cocarde tient lieu d'eau et de sel, fait dj songer
aux scnes de 93. Les ministres des religions ont encore paru au dbut de
la crmonie, mais ils se sont vite clipss, et, en se jetant dans les
bras l'un de l'autre, ils ont sembl demander pardon pour leurs fautes
passes....

On clbra mme, mais plus rarement, des _mariages civiques_ sur l'autel
de la Patrie, par exemple  la fdration de Dle, le 14 juillet 1790....

N'est-il pas curieux aussi que les fdrations nous offrent le premier
exemple de ce repos civique qui deviendra plus tard obligatoire tous les
dcadis? A Gray, le jour de la fdration, les citoyens chment du matin
au soir,  l'instar d'une fte religieuse. Quoique la police n'et rien
prescrit  ce sujet les boutiques restrent fermes. [Note: A. Mathiez,
op. cit., pp. 43-45.]


LE SERMENT DE LA FDRATION BRETONNE-ANGEVINE

Elle eut lieu  Pontivy du 15 au 19 janvier 1790. 150 dlgus venus de 80
villes de Bretagne et d'Anjou y reprsentrent 150 000 gardes nationaux
environ. On y prta dans une vritable motion religieuse le serment
suivant:

Jaloux de donner  la patrie des nouvelles preuves d'un zle qui ne
s'teindra qu'avec nos jours;

Nous, jeunes citoyens franais, habitant les vastes pays de la Bretagne et
de l'Anjou, extraordinairement runis par nos reprsentants  Pontivy pour
y resserrer les liens de l'amiti fraternelle que nous nous sommes
mutuellement voue, avons form et excut au mme instant le projet d'une
confdration sacre qui sera tout  la fois l'expression des sentiments
qui nous animent et des motifs qui nous rapprochent malgr les distances,

Nous avons unanimement arrt et arrtons: De former, par une coalition
indissoluble, une force toujours active, dont l'aspect imposant frappe de
terreur les ennemis de la rgnration prsente;

De vouer  la nouvelle Constitution du royaume un respect et une
soumission sans bornes et de soutenir, au pril de notre vie, les dcrets
mans de l'Assemble nationale;

De renouveler au monarque-citoyen l'hommage respectueux de notre amour;

De ne reconnatre entre nous qu'une immense famille de frres qui,
toujours runie sous l'tendard de la libert, soit un rempart formidable
o viennent se briser les efforts de l'aristocratie;

De nous prter enfin, mutuellement, tous les secours qui seront en notre
puissance, sans y mettre d'autres conditions ni d'autres bornes que celles
que nous inspireront l'honneur et le patriotisme;

Et pour mettre le dernier sceau  nos engagements, nous avons arrt qu'un
serment solennel et public appellerait sur nous la protection du Dieu de
paix que les coeurs purs invoquent avec confiance,

Nous jurons donc, par l'honneur, sur l'autel de la Patrie, en prsence du
Dieu des armes, amour au pre des Franais; nous jurons de rester 
jamais unis par les liens de la plus troite fraternit; nous jurons de
combattre les ennemis de la Rvolution; de maintenir les droits de l'homme
et du citoyen, de soutenir la nouvelle Constitution du royaume et de
prendre au premier signal de danger, pour cri de ralliement de nos
phalanges: _Vivre libres ou mourir!_. [Note: J. Bellec, Les deux
fdrations bretonnes-angevines, dans _La Rvolution franaise_. t.
XXVIII.]


LA SIGNIFICATION DU SERMENT

Celui qu'on prte en France est le lien du contrat politique; il est pour
le peuple un acte de consentement et d'obissance; dans le corps
lgislatif le gage de la discipline; dans le monarque le respect pour la
libert; ainsi la religion est le principe du gouvernement; on dira
qu'elle est trangement affaiblie parmi nous; j'en conviens, mais je dis
que la honte du parjure reste encore o la pit n'est plus et qu'aprs la
perte de la religion un peuple conserve encore le respect pour soi-mme
qui le ramne  elle si les lois parviennent  rtablir ses moeurs. [Note:
Saint-Just, _Esprit de la Rvolution_, troisime partie, chapitre XXII.]


_LA FDRATION_

SON ORGANISATION

L'ide de fdrer toutes les fdrations particulires dans une grande
crmonie nationale, qui aurait lieu dans la capitale le jour anniversaire
de la prise de la Bastille, fut exprime par Bailly dans une adresse qu'il
prsenta  la Constituante, le 5 juin 1790, au nom de la municipalit
parisienne. Dj la division des provinces ne subsiste plus, disait
Bailly, cette division qui faisait en France comme autant d'tats et de
peuples divers. Tous les noms se confondent dans un seul; un grand peuple
ne connat plus que le nom de Franais. La Fdration gnrale ne serait
pas seulement un acte de communion en la Patrie, elle aurait encore un
triple but: dfendre la libert publique, faire respecter les lois de
l'empire et l'_autorit du monarque_, Dans ces derniers mots se rvle la
pense politique de Bailly et de son parti. Effrays par la continuation
des troubles, par l'indiscipline croissante de l'arme, par les
revendications des _citoyens passifs_ qui ont trouv un organe loquent
dans Robespierre, les bourgeois rvolutionnaires croient le moment venu de
rveiller le sentiment monarchique en le faisant servir  la dfense de
leurs conqutes politiques: le roi verra un grand nombre de ses enfans,
terminait Bailly, se presser autour de lui, lever un cri de _vive le
roi_, prononc par la libert, et ce cri sera celui de la France entire.
Il s'agissait donc d'attacher le roi  la Rvolution et la Rvolution au
roi.

Le dcret du 9 juin ordonna que chaque garde nationale choisirait 6 hommes
sur 100 pour se rendre au district. Les dputs des gardes nationales
ainsi choisis choisiraient  leur tour un homme sur 200 pour se rendre 
Paris le 14 juillet. La dpense serait supporte par le district.

L'arme de ligne serait reprsente comme la garde nationale. On esprait
ainsi faire cesser les divisions qui s'taient souvent manifestes entre
les citoyens soldats et les soldats tout courts. Chaque rgiment
dputerait  Paris l'officier le plus ancien de service, le bas officier
et les 4 soldats dans le mme cas.

La Fdration devait avoir lieu sur les bords de la Seine, au Champ de
Mars, qu'on se hta d'amnager par des corves patriotiques et
volontaires.


LES TRAVAUX DE LA FDRATION

Il faut voir cette fourmilire de citoyens, cette activit, cette gaiet
dans les plus durs travaux; il faut voir cette longue chane qu'ils
forment pour tirer des charrettes surcharges; des pierres normes cdent
 leurs efforts, ils entraneroient des montagnes.

Il n'est point de corporation qui ne veuille contribuer  lever l'autel
de la patrie: une musique militaire les prcde; tous les individus se
tiennent trois  trois, portant la pelle ou la pioche sur l'paule; leur
cri de ralliement est ce refrain si connu d'une chanson nouvelle qu'on
appelle le _Carillon national_. Tous chantent  la fois: _a ira, a ira,
 a ira_: oui, _a ira_, rptent tous ceux qui les entendent. Personne ne
se croit dispens du travail par son ge, son sexe ou son tat: on a vu
passer les tailleurs, les cordonniers, ayant  leur tte les _frres_
tailleurs et les _frres_ cordonniers. L'cole vtrinaire, les habitants
des villages trs loigns sont accourus, ayant  leur tte le maire avec
son charpe, la pelle sur l'paule. Tous ont des drapeaux ou des
enseignes. Sur celui des charbonniers on lit: _Le dernier soupir des
aristocrates_.... Les bouchers avoient sur leur flamme un large couteau et
l'on lisoit dessus: _Tremblez, aristocrates, voici les garons bouchers_.
D'normes monceaux disparaissoient sous leurs bras vigoureux. Les ouvriers
de la Bastille ont amen dans les charrettes tous les instruments qui ont
servi  la dmolition de cette forteresse. Les employs des postes, ayant
 leur tte M. d'Ogny, les domestiques de l'enceinte des Italiens, les
acteurs de Mademoiselle de Montansier, conduits par leur directrice, sont
venus contribuer  cette oeuvre patriotique.... Les chartreux conduits par
dom Gerle ont quitt eux-mmes leurs cellules pour venir participer  ces
travaux civiques. Le roi est venu jouir de ce spectacle nouveau; soudain
la pelle et la pioche sur l'paule, les citoyens ont form autour de lui
une garde d'honneur. Il a visit tous les ateliers.


LA FDRATION

Grce  l'activit des citoyens, tous les travaux ont t achevs le 11
juillet. [Note: _Confdration nationale ou rcit exact et circonstanci
de tout ce qui s'est pass  Paris le 14 juillet 1790,  la Fdration..._
A Paris, chez Garnery, l'an second de la libert, pp. 61-68.]


LE MATIN DE LA FDRATION

Beaucoup de citoyens avoient pass la nuit au Champ de Mars; des
dtachements nombreux de la garde nationale parisienne s'y toient rendus
pour le garder. Le temps toit trs dfavorable, le vent froid, et il
tomboit des ondes de pluie fortes et frquentes; rien cependant ne
dcourageoit les spectateurs; parmi lesquels il y avoit un trs grand
nombre de femmes. On y a fait toute la nuit des feux qui ont servi 
rchauffer les braves enfans de la libert et autour desquels on a form
des danses. Le jour venu, les soldats citoyens tmoignrent de la manire
la plus expressive la joie que leur inspirait l'approche d'un si beau
moment. Quelques-uns faisoient des volutions militaires; d'autres
formoient autour de l'autel un cercle immense; quelques-uns s'amusoient 
la course, puis formant des corps nombreux ils tiraient le sabre se
prcipitant les uns sur les autres et entrechoquant le glaive, ils
donnoient le spectacle d'une petite guerre; des chansons militaires
accompagnes du son des tambours se mloient  ces exercices, que la pluie
ne pouvoit interrompre, quelle qu'en ft la violence. [Note:
_Confdration nationale ou rcit exact_, pp. 117-118.]


LE PASSAGE DU CORTGE

Les soldats citoyens sur pied depuis cinq heures du matin mouroient de
faim. On leur jetoit par les fentres des pains qu'ils recevoient sur
leurs sabres et sur leurs bayonnettes: on y joignoit des viandes froides
ou fumes; on leur descendoit du vin, de  l'eau-de-vie, des liqueurs, de
l'eau dans des bouteilles attaches  de longs rubans aux trois couleurs.
Ils saisissoient tout avec empressement, et cela ne doit pas tonner, car
les hros patriotes djenent tout aussi bien que des aristocrates et
encore mieux, parce qu'ils n'ont point de remords.... [Note:
_Confdration nationale_, p. 127.]


LES ANGLAIS A LA FDRATION

 sept heures [du matin] les gradins paroissoient couverts de spectateurs.
Un grand nombre d'trangers s'y trouvoient et parmi eux plus de quatre
mille Anglais. On dit que plusieurs Franois crirent _Vivent les
Anglais_. Si cela est, ceux-ci l'entendirent avec leur sentiment national,
d'autant plus profond qu'il est moins manifeste. Cette gnreuse nation,
trs distincte et trs diffrente de son ministre, ainsi que la ntre,
mrite bien la reconnoissance des Franois, elle prend part  leur
bonheur,  leur gloire, au mme jour il y avoit dans la plupart des
tavernes de Londres des assembles de citoyens qui s'unissoient en esprit
aux Franois devenus leurs frres en libert et ils en ont vot de
pareilles au 14 juillet de chaque anne. [Note: _Mercure national_ du 25
juillet 1790.]


LE MOMENT PATHTIQUE: LE SERMENT

Il est impossible de dcrire le spectacle qu'offroit le Champ de Mars
quand tous les corps y ont t runis, les soixante drapeaux de Paris,
[Note: Les drapeaux des soixante districts auxquels allaient succder
les 48 sections.] et les 83 bannires flottantes [Note: Les bannires des
83 dpartements.] offraient au milieu de cette foule immense de soldats le
coup d'oeil le plus ravissant. Un peuple immense assis sur les gradins du
cirque, les arbres le couronnant par leur cime ondoyante et la montagne de
Chaillot et de Passy, dont les jolies maisons toient charges de
spectateurs, ajoutoient  l'agrment et  la richesse du tableau.

Le cortge plac, l'oriflme et les bannires des dpartemens ont t
portes en haut des marches de l'esplanade, au bas de l'autel, pour y
recevoir la bndiction, puis reportes  leurs dpartemens respectifs.

A trois heures et demie, l'vque d'Autun, accompagn des soixante
aumniers de la garde parisienne, a commenc le sacrifice.

La musique la plus imposante commandoit aux mes d'lever leurs penses 
l'ternel.

La messe finie, la bombe a donn le signal convenu  toutes les
municipalits du royaume.

Un silence religieux a prpar le plus beau moment de la monarchie
franaise.

M. La Fayette est mont  l'autel. L, au nom de toutes les gardes
nationales de France, il a prononc le serment suivant:

_Je jure d'tre  jamais fidle  la nation,  la loi et au roi, de
maintenir la constitution dcrte par l'Assemble nationale, et accepte
par le roi, de protger conformment aux lois, la sret des personnes et
des proprits, la libre circulation des grains et subsistances dans
l'intrieur du royaume et la perception des contributions publiques sous
quelques formes qu'elles existent, de demeurer uni  tous les Franais par
les liens indissolubles de la fraternit._

Tous les dputs des gardes nationales et autres troupes du royaume se
sont cris: _je le jure_.

Le prsident de l'assemble s'est avanc.

_Je jure d'tre fidle  la nation,  la loi, au roi et de maintenir de
tout mon pouvoir la constitution dcrte par l'Assemble nationale et
accepte par le roi._ Chacun des membres de l'assemble a rpt: _je le
jure_.

Le roi a lev le bras vers l'autel.

_Moi, roi des Franais, je jure  la nation d'employer tout le pouvoir
qui m'est dlgu par la loi constitutionnelle de l'tat,  maintenir la
Constitution et  faire excuter les lois._

Quinze cent mille voix ont cri: _je le jure_ et ce serment a retenti
jusqu'aux extrmits de la France.

Entendez ce serment, vous tous qui menacez encore notre Constitution,
entendez et tremblez.

Pendant toute cette crmonie, l'artillerie faisoit un bruit imposant, et
plus de trois cents tambours toient frapps  la fois.

Au bruit de l'artillerie, les personnes restes dans Paris et qui
bordoient les fentres ont lev la main avec transport....

On aurait dsir que le roi se ft avanc lui-mme, qu'il et travers le
cirque et qu'en prsence du peuple qui l'auroit vu de tous les cts, il
et prt ce serment solennel. De quelle douce jouissance l'ont priv ceux
qui lui ont conseill de ne pas faire cette dmarche! quels cris! quels
transports n'et-elle pas excit! On paroissoit dispos  le porter
jusqu' l'autel.

La reine, qui avoit des plumes aux couleurs de la nation, a galement
prt serment. Aprs que le roi a eu prt le sien, il a t joindre sa
famille; il a embrass ses enfans; il a pris la main de la reine et du
dauphin, et il les a serres avec la plus vive motion.

Quand le _Te Deum_ a t chant, tous les soldats-citoyens ont remis leurs
pes dans le fourreau et se sont prcipits dans les bras l'un de
L'autre, en se promettant union, amiti, constitution, et de mourir pour
la dfense de la fraternit et de la libert. [Note: _Confdration
nationale ou rcit exact_, pp. 134-138.]


LE RETOUR DE LA FDRATION

Un spectacle trs rjouissant a succd  cette fte. Plus de 350 mille
tant hommes que femmes toient runis dans le Champ-de-Mars et il n'y
avoit pas d'intermdiaire entre le ciel et eux; or, l'on avoit remarqu
que depuis sept heures jusqu' midi, il y avait eu cinq orages assez
longs, ou si l'on veut, un orage aristocratique en cinq actes (c'est ainsi
qu'on l'a nomm), qui s'toient _confdrs sans doute_, pour chasser nos
Parisiennes et nos soeurs des provinces; mais elles ont tenu bon, elles
ont dfi les vents et la pluie par diverses chansons agrables, et n'ont
quitt qu'aprs la crmonie.

Leur retour ressembloit  une vritable mascarade. Plusieurs sans
chaussure, ou dont la chaussure restoit  chaque pas dans les boues,
Toutes les cheveux pars, sans bonnets ou avec un mouchoir autour de leur
tte, revenoient escortes d'un cavalier crott comme elles jusqu'
l'chine; la gaiet cependant prsidoit cette marche qui avoit l'air d'un
triomphe. Plusieurs compagnies revenoient en dansant. [Note:
_Confdration nationale ou rcit exact_, pp. 140-141.]


L'ENTHOUSIASME ROYALISTE A LA FDRATION

Nous trahirions nos devoirs si aprs avoir rendu hommage  l'esprit de
fraternit qui a caractris cette fte,  l'esprit de libert qui s'est
dploy dans la marche nous dissimulions le changement de cet esprit dans
le camp fdratif. C'toit un autre air, une autre me. On croyoit tre au
camp de Xerxs et non  Sparte ou  Rome. En effet l'admiration avoit pris
un autre cours. Elle ne se fixoit plus sur ces Parisiens qui se
multiplioient sur nos pas, sur les emblmes de notre libert, sur ses
victoires; elle s'attachoit  ce trne brillant destin pour le chef du
pouvoir excutif. Il sembloit que la vue de ce trne avoit paralys,
_mdus_ presque toutes les mes, et que, comme la fameuse Circ, elle
avoit transform des mes patriotes en mes royalistes. L'idoltrie pour
la monarchie se rpand avec la force la plus violente, et on a sembl
oublier les restaurateurs de la libert franoise, l'Assemble nationale,
pour ne plus voir qu'un individu, que celui qui runissoit autrefois dans
sa main tous ces pouvoirs, dont ses ministres avoient si cruellement
abus. Les cris de _Vive l'Assemble_ toient touffs par les cris de
_Vive le Roi!_--On s'empressoit, on s'touffoit pour contempler ce sige
dor; toit-ce donc l l'impatience qui convenoit  un peuple libre?
Prouvoit-il par l qu'il s'toit fait une juste ide et de ses pouvoirs et
des devoirs et de l'existence d'un roi? Ne prouvoit-il pas qu'il ne
s'toit pas encore dpouill du vieil homme, qu'il conservoit encore ses
vieilles ides, ses prjugs, son culte superstitieux pour la
monarchie?.... [Note: _Courrier de Provence,_ n 165, t. IX, p. 250-251.]

Le mme son de cloche est donn dans cette lettre de Thomas Lindet,
vque de l'Eure et constituant  son frre Robert Lindet en date
du 27 juillet 1790.

Les ftes de la Confdration auraient d humilier ou intimider
les ennemis de la Rvolution. Le jour mme, je jugeai qu'elles ne
serviraient qu' leur donner une nouvelle audace; elle va toujours
croissant. Si la Cour tait mieux organise, quel parti elle aurait
tir de l'enthousiasme absurde de la majeure partie des ttes franaises!
La Sainte Ampoule de Reims sera bientt renvoye  Saint
Rmy. MM. les Commissaires de la Commune de Paris ont prsent
une adresse tendant  conserver les dispositions du Champ-de-Mars
auquel ils dsirent qu'on donne le nom de _Champ de la Fdration_.
Ils dsirent que ce soit dans ce lieu que les monarques franais
soient investis du pouvoir qui leur est confi. Cette ide a t
applaudie et renvoye au comit de Constitution. [Note: _Correspondance de
Thomas Lindet,_ publie par A. Montier, p. 212.].

Un anonyme avait propos de proclamer Louis XVI _Empereur des Franais_:
Mes frres, nous ne sommes plus ni sujets ni esclaves, nous sommes
citoyens; les distinctions qui levaient l'homme au-dessus de l'homme ont
disparu; la nature a repris ses droits; l'galit est rtablie parmi nous;
le mrite et la vertu pourront seuls dornavant prtendre aux rcompenses
et obtenir nos hommages. Dans ce nouvel ordre des choses, qu'avons-nous
besoin de Roi? Ne formons-nous pas nous-mmes le Peuple-Roi, puisque toute
autorit mane du Peuple et rside dans le Peuple? N'est-ce pas nous qui
gouvernons par nos Reprsentans? Nous ne disons plus le Royaume de France,
nous disons l'Empire des Franais, [Note: L'hymne clbre _Veillons au
salut de l'Empire_ date de cette poque.] si nous voulons tre consquens,
c'est donc un Empereur qu'il nous faut et non pas un Roi.

Oui, c'est un Empereur, Roi et tyran sont synonymes, Empereur
signifie celui qui commande un peuple libre; nous jouissons de cet
avantage.... [Note: _Louis XVI proclam Empereur des Franais au Champ-
de-Mars le 14 juillet 1790._]




CHAPITRE V

LA FUITE DU ROI


SES CAUSES

Louis XVI avait accept la Constitution civile du clerg ds le 22 juillet
1790, mais il aurait voulu en retarder l'application jusqu' ce que le
pape l'et baptise, comme le demandait la majorit de l'piscopat.
Proccupe d'assurer la vente des biens nationaux en rendant irrvocable
la rforme religieuse, craignant d'ailleurs qu'une plus longue attente ne
fut exploite par le parti aristocrate. L'Assemble mit le clerg en
demeure de se soumettre par le dcret sur le serment du 27 novembre 1790.
Le roi ne donna sa sanction  ce dcret que sur une sommation de
l'Assemble, aprs que son conseiller l'archevque Boisgelin et mis sa
conscience  l'aise en lui disant que cette sanction tait un acte forc
(26 dcembre). Le jour mme o il donnait sa signature il disait au comte
de Fersen confident de la reine: j'aimerais mieux tre roi de Metz que de
demeurer roi de France dans une telle position, mais cela finira bientt.

Dj, depuis le jour (20 octobre 1790) o l'Assemble lui avait impos par
une violence morale le renvoi de ses ministres, Louis XVI inclinait de
nouveau  couter les conseils de rsistance.--Ds lors il et son secret
dont le chef, le baron de Breteuil, reut pleins pouvoirs pour traiter
avec les cours trangres. La reine et Madame lisabeth conseillaient 
Louis XVI de quitter Paris et de s'enfuir aux Pays-Bas d'o il reviendrait
mater les jacobins avec l'aide des troupes autrichiennes.


L'APPEL A L'TRANGER

Le projet de fuite est arrt ds le mois de mars 1791. Il repose presque
entirement sur le concours que Louis XVI espre des souverains trangers.
Fersen, confident de la reine, a parfaitement expos les calculs de la
Cour:

Le mcontentement est grand et augmente, mais il ne peut se manifester
tant qu'il n'y aura pas de chefs et de centre et, tant que le roi sera
enferm  Paris, il ne peut avoir ni l'un ni l'autre; et quoi qu'il
arrive, jamais le roi ne sera roi par eux et sans des secours trangers
qui en imposent mme  ceux de son parti. Il faut qu'il en sorte, mais
comment et o aller?

Le parti du roi n'est compos que de gens incapables ou dont
l'exaspration et l'emportement sont tels qu'on ne peut ni les guider ni
leur rien confier, ce qui ncessite une marche plus lente et de grandes
prcautions. Le lieu de la retraite en demande encore davantage. Il faut y
tre bien en sret; il faut avoir trouv un homme capable et dvou qui
et de l'influence sur les troupes, qu'il lui faut bien connatre
auparavant. Mais tous ces moyens seraient encore insuffisants sans les
secours des puissances voisines: l'Espagne, la Suisse et l'Empereur, et
sans l'assistance des puissances du Nord (la Russie et la Sude) pour en
imposer  l'Angleterre, la Prusse et la Hollande dans le cas trs probable
o elles voudraient mettre obstacle aux bonnes intentions de ces
puissances et, en les attaquant, les empcher de secourir efficacement le
roi de France. [Note: Klinckovstrm, _Fersen et la Cour de France_, lettre
du 7 mars 1791 au roi de Sude.]

Il est bon, aprs avoir lu ce document, de connatre le commentaire qu'en
a donn M. Jaurs:

Cette lettre est videmment le reflet des conversations mystrieuses qui
se prolongeaient entre le Roi, la Reine et le comte de Fersen. C'est
l'expos le plus complet et le plus dcisif de la pense et de la
politique royale en janvier et mars 1791. C'est aussi l'acte d'accusation
le plus formidable contre la monarchie. Cette monarchie nationale n'a plus
aucune racine en France: elle attend sa force, toute sa force, son salut,
tout son salut de l'tranger. Le roi et la reine se mfient galement de
tous les partis, y compris le leur. Ils ont de la haine pour cette
noblesse goste et tourdie qui, en refusant le sacrifice d'une partie de
ses privilges pcuniaires quand furent convoqus les notables, a accul
le roi  la convocation des tats gnraux et ouvert ainsi, selon le mot
de Fersen, la Rvolution....

Pas plus qu'ils ne peuvent s'appuyer sur les partis organiss, ils n'ont
confiance en la France elle-mme. Ils se rendent bien compte qu'elle n'est
pas dans l'ensemble dsenchante de la Rvolution: et ceux mmes qui se
plaignent d'elle n'ont ni assez de ressort, ni assez de foi dans leur
propre cause pour se soulever spontanment. Il faudra que le Roi leur
donne de haut le signal du mouvement.

Il faudra que l'tranger intervienne et Fersen, cho du roi et de la
reine, crit au roi de Sude cette phrase terrible qui est pour nous la
disqualification dfinitive de la monarchie: Jamais le roi ne sera roi
par les Franais et sans des secours trangers. Bien mieux ces secours
trangers, le roi les invoque non seulement pour dompter et chtier ses
ennemis, mais pour en imposer mme  ceux de son parti dont il
n'obtiendrait ni une obissance suffisante ni la docilit aux mesures
ncessaires de rorganisation. Ainsi isole de toute force franaise, la
monarchie ne semble plus avoir que deux ides: imaginer des moyens de
vengeance contre ses ennemis du dedans, imaginer des moyens pour appeler
le plus tt possible les amis du dehors. [Note: Jean Jaurs, Histoire
socialiste. _La Constituante_, p. 637. ]


LES PRESSENTIMENTS POPULAIRES

LES PRCDENTS

Les projets de fuite du roi transpirrent de bonne heure. Les jacobins
avaient des amis et des informateurs jusque dans le personnel du chteau.
L'inquitude populaire se manifesta d'une faon significative lors du
dpart de Mesdames tantes du roi pour Rome et lors du voyage que Louis XVI
essaya de faire  Saint Cloud pour communier en cachette de la main d'un
prtre inserment.


LE DPART DE MESDAMES

Ds le 3 fvrier, la municipalit de Svres instruite par la domesticit
des princesses [Mesdames habitaient le chteau de Bellevue] avise les
jacobins. En un clin d'oeil, le bruit de leur voyage se rpand dans la
foule. Tous les orateurs des clubs, tous les pamphltaires dvous  la
Rvolution, Marat, Camille Desmoulins, Gorsas, jettent le cri d'alarme....
Bien que le roi et la reine soient les deux personnages les plus
essentiels  la Rvolution, il n'en est pas moins vrai que s'ils restaient
seuls, leur dpart serait plus facile, lorsque tout le reste de la famille
royale serait en sret (Gorsas, _Courrier des 83 dpartements_, 3 fvrier
1791).... _Salus populi suprema lex esto_. Le salut de la chose publique
interdit  Mesdames d'aller porter leurs personnes et nos millions chez le
pape ou ailleurs. Leurs personnes, nous devons les garder prcieusement,
car elles contribuent  nous garantir contre les intentions hostiles de
leur neveu M. d'Artois et de leur cousin, Bourbon Cond.... Tout ce que
Mesdames emportent est  nous, tout jusqu' leurs chemises. Il me dplat
 moi que nos chemises aillent  Rome (Corsas, 9 fvrier).

Camille Desmoulins tenait le mme langage: Il est faux, s'criait-il, de
dire que les tantes du roi jouissent des mmes droits que les autres
citoyens.--Est-ce que la nation leur a fait prsent,  leur naissance,
d'un million de rentes, comme  Mesdames?--Non, sire, vos tantes n'ont
pas le droit d'aller manger nos millions en terre papale. Qu'elles
renoncent  leurs pensions. Qu'elles restituent aux coffres de l'tat tout
l'or qu'elles emportent et qu'elles aillent ensuite, si bon leur semble, 
Lorette ou  Compostelle! (_Rvolutions de France et de Brabant_,
n64)....

On assure, crivait Marat, que les tantes du roi font le diable pour
partir. Il serait de la plus haute imprudence de les laisser faire. En
dpit de ce qu'ont dit l-dessus d'imbciles journalistes, elles ne sont
pas libres. Nous sommes en guerre avec les ennemis de la Rvolution. Il
faut garder ces bguines en otages et donner triple garde au reste de la
famille (_Ami du peuple_ du 14 fvrier 1791).

Le 8 fvrier la municipalit de Paris vint prier le roi avec instance de
s'opposer au dpart des princesses, vu l'agitation des esprits et
l'irritation de la foule.--Louis XVI rpondit que ses tantes taient
libres de sortir du royaume comme tous les autres citoyens: Ni la
dclaration des droits de l'homme ni les lois de l'tat ne me permettent
de m'opposer  leur dpart. Le 9 fvrier, le tocsin retentit, trente-deux
sections s'assemblent et dlibrent sur le moyen d'empcher le dpart des
princesses.... Au nom des sections, l'abb Mulot rdige une adresse 
l'Assemble pour demander une loi rendant obligatoire la rsidence de la
famille royale: Nous ne recherchons pas, disait l'adresse, si ce voyage
inconsidr serait l'effet de quelques insinuations perfides. Nous ne
voulons pas croire que les tantes du roi aient jamais eu le dessein
d'aller encourager ou seconder par leur prsence les fugitifs qui osent
menacer la patrie; qu'elles veuillent, comme ces citoyens ingrats
disperser hors de France des richesses qui ne leur ont pas t donnes
pour cet usage et nourrir les trangers de la substance nationale. Nous
loignons de nous la pense qu'un sexe timide et fait pour conseiller la
paix soit charg de ngocier des traits de guerre....

Les femmes de la halle, les sections dputrent auprs du roi qui resta
inbranlable et qui se hta de prvenir ses tantes que les femmes de la
halle se disposaient  partir pour Bellevue. A la rception de cette
nouvelle, Mesdames quittrent Bellevue en toute hte le 20 fvrier  10
heures et demie du soir. Moins d'une demi-heure aprs le dpart des
fugitives, le bataillon des femmes arrivait  Bellevue, forait les
grilles et faisait irruption dans le chteau....

A Moret, la municipalit vrifie les passeports, les trouve irrguliers et
refuse de laisser les voyageuses continuer leur chemin.--La garde
nationale cerne les voitures et s'apprte  dteler les chevaux. Il faut
qu'un escadron de chasseurs leur ouvre passage.

A Arnay-le-Duc, le 22 fvrier, le matre de poste refuse des chevaux pour
le relai. La garde nationale, la commune, s'opposent au passage. Peu nous
importe, dclare le procureur-syndic, que Mesdames soient parties avec
l'assentiment du roi, si elles sont parties contre le gr de l'Assemble
nationale. En ce moment mme, le comit de constitution est saisi d'un
projet de dcret sur la rsidence de la famille royale. Il ne faut pas
laisser les tantes du roi se soustraire d'avance  l'excution d'une loi
de sret gnrale. Elles ne partiront d'ici qu'avec un passeport man de
l'Assemble. Mesdames furent obliges de s'humilier  solliciter le
secours de cette assemble qu'elles considraient comme rebelle. En
attendant sa rponse, on les logea sous bonne garde chez le cur
constitutionnel. En mme temps grande agitation  Paris. Les dames de la
Halle dputaient chez Monsieur pour lui demander sa parole de rester 
Paris.

Mirabeau dut intervenir pour que la Constituante autorist la continuation
du voyage des princesses en renvoyant la dcision  Louis XVI. Le peuple
assigea les Tuileries que Lafayette dblaya pniblement le 24 fvrier.

La municipalit d'Arnay ne se tint pas pour battue. Elle dpcha un
nouveau courrier  l'Assemble. Mesdames ne purent quitter Arnay-le-Duc
que le 3 mars. Leur captivit avait dur 12 jours. [Note: Rsum d'aprs
H. Babled, _La Rvolution franaise_, t. XXI.]


LE DPART POUR SAINT-CLOUD

Le 18 avril, Louis XVI ayant voulu quitter les Tuileries, pour aller 
Saint-Cloud faire ses Pques, le peuple s'attroupa autour de son carrosse,
arrta les chevaux. Les gardes nationaux eux-mmes, rebelles aux ordres de
Lafayette, refusrent d'ouvrir un passage et le roi dut rentrer au
chteau. Il se considra ds lors comme prisonnier et, pendant qu'il
chargeait son ministre des affaires trangres d'crire officiellement 
tous les cabinets qu'il tait libre et qu'il avait renonc volontairement
 son voyage  Saint-Cloud, il achevait ses derniers prparatifs de fuite.
Lafayette qui tait responsable de l'ordre a souponn que l'meute du
18 avril ft concerte avec la Cour et destine  lui donner le prtexte
qu'elle cherchait pour recourir  l'intervention trangre.

L'meute excite le 18 avril 1791 pour empcher le roi d'aller  St Cloud
o il se rendait assez habituellement devait fournir aux adversaires de la
rvolution un argument contre l'indpendance du monarque.

Mirabeau, depuis ses intimes liaisons avec la Cour, tait entr trs avant
dans ces vues. L'meute de St Cloud elle-mme avait t projete par lui.
Sa mort priva les chefs contre-rvolutionnaires des conseils de ce
puissant gnie; tout le plan se ressentit de cette perte....

Ce que voulait la Cour, c'tait de constater qu'elle tait violemment
retenue  Paris. La plupart des gardes nationaux taient de bonne foi.
Quelques-uns pouvaient tre dans le secret, nommment Danton, sold depuis
longtemps par les provocateurs de cette meute, et qui arriva avec son
bataillon sans que personne l'et fait demander, sous prtexte de voler au
secours de l'ordre public. Lafayette avait demand au roi et  la reine un
peu de temps pour ouvrir leur passage; ils se htrent de monter en
voiture. Il leur demanda d'y rester jusqu' ce que le passage ft ouvert
et pendant qu'il tait engag au milieu de l'meute ils se firent prier
par un officier municipal de remonter chez eux. [Note: Lafayette,
_Mmoires_, II, p. 65-66.]


LES CRAINTES INSTINCTIVES DU PEUPLE TAIENT JUSTIFIES

Le peuple avait l'instinct que le roi cherchait  fuir et il redoutait
cette fuite comme un pril immense. Il parat trange et mme
contradictoire que les rvolutionnaires aient redout  ce point le dpart
d'un roi peu ami de la Rvolution. Le peuple pourtant avait raison.

Il n'y avait pas  cette date de parti rpublicain, d'opinion
rpublicaine; [Note: Excessif. Il y avait ds la fin de 1790 une opinion
rpublicaine, mais cette opinion tait confine dans quelques cercles
restreints de publicistes parisiens.] nul ne savait par quelle autorit
serait remplace l'autorit royale: et la fuite du roi semblait creuser un
vide immense. De plus et surtout, le peuple sentait bien qu'il y avait
d'innombrables forces de raction dissmines, encore  demi-latentes, qui
n'attendaient qu'un signal clatant pour apparatre, qu'un centre de
ralliement pour agir.

Le roi parlant haut de la frontire, dnonant la guerre faite  l'glise,
effrayant la partie timide de la bourgeoisie, lui faisant peur pour ses
proprits, grossissant son arme de contingents trangers et les couvrant
du pavillon de la monarchie pouvait tre redoutable. [Note: Jean Jaurs,
La _Constituante_, p. 619.]


LE 21 JUIN 1791

Aprs l'meute du 18 avril, Marie-Antoinette crivit  Mercy, reprsentant
de l'Autriche aux Pays-Bas, pour que l'Empereur ft avancer 15,000 hommes
 Arlon et Virton et autant  Mons de manire  donner  Bouill un
prtexte pour rassembler des troupes et des munitions  Montmdy. Le roi
commanda une norme berline pour lui et sa famille et se procura des
passeports au nom de la baronne de Korff. Le dpart fut retard jusqu'au
20 juin parce que le roi attendait deux millions qu'il devait toucher sur
sa liste civile. Malgr la surveillance troite dont il tait l'objet, il
s'chappa du chteau dans la nuit du 20 au 21 juin dguis en valet de
chambre et se dirigea sur Montmdy par la route de Chlons. Le mme jour,
Monsieur, son frre (le comte de Provence), fuyait en Belgique par une
autre route.

Avant de quitter Paris le roi avait lanc une proclamation violente o il
dclarait que la seule rcompense des sacrifices qu'il avait consentis
depuis trois ans tait de voir la destruction de la royaut, tous les
pouvoirs mconnus, les proprits violes, la sret des personnes mise
partout en danger, les crimes rester impunis et une anarchie complte
s'tablir au-dessus des lois, sans que l'apparence d'autorit que lui
donnait la nouvelle constitution ft suffisante pour rparer un seul des
maux qui affligent le royaume.

Le premier sentiment des patriotes en apprenant la fuite du roi ft la
colre, l'indignation contre son parjure, puis ce fut la peur, la peur de
l'intervention trangre et du retour et des vengeances des migrs. Le
grand journal dmocrate _Les Rvolutions de Paris_ ont bien traduit
les impressions par lesquelles passa le peuple de Paris.


LES SENTIMENTS DES PARISIENS

_Le plus honnte homme de son royaume!_ Lches crivains, folliculaires
ineptes ou gags, c'est ainsi que vous appeliez Louis XVI. Le plus honnte
homme de son royaume, ce pre des Franais,  l'exemple du hros des deux
mondes, [Note: Lafayette que les dmocrates accusaient--d'ailleurs  tort
--de complicit avec le roi.]a donc aussi quitt son poste et s'vade avec
l'espoir de nous envoyer, en change de sa personne royale, une guerre
trangre et intestine de plusieurs annes. Ce complot, digne au reste des
maisons de Bourbon et d'Autriche coalises, ce complot lche et perfide,
mdit depuis 18 mois, s'est enfin effectu....

Bien loin d'tre _affam de voir un roi_, la manire dont le peuple prit
l'vasion de Louis XVI, montra qu'il toit saoul du trne et las d'en
payer les frais. S'il et su ds lors que Louis XVI, dans sa dclaration
qu'on lisoit en ce moment  l'assemble nationale, se plaignoit de
_n'avoir point trouv dans le chteau des Tuileries les plus simples
commodits de la vie_, le peuple indign se seroit port peut-tre  des
excs; mais il sent sa force et ne se permit aucune de ces petites
vengeances familires  la faiblesse irrite; il se contenta de persiffler
 sa manire la royaut et l'homme qui en toit revtu. Le portrait du roi
fut dcroch de sa place d'honneur et suspendu  la porte: une fruitire
prit possession du lit d'Antoinette pour y vendre des cerises, et en
disant: C'est aujourd'hui le tour de la nation pour se mettre  son aise.
Une jeune fille ne voulut jamais souffrir qu'on la coifft d'un bonnet de
la reine; elle le foula aux pieds avec indignation et mpris; on respecta
davantage le cabinet d'tude du dauphin; mais nous rougirions de rapporter
le titre des livres du choix de sa mre.

Les rues et les places publiques offroient un spectacle d'un autre genre.
La force nationale arme se dployoit en tous lieux d'une manire
imposante. Le brave Santerre, pour sa part, enrla deux mille piques de
son faubourg. Ce ne furent point les citoyens actifs et les habits bleus
de roi [Note: Les gardes nationaux portaient l'habit bleu. Les citoyens
passifs ne faisaient pas partie de la garde nationale.] qui eurent les
honneurs de la fte, les bonnets de laine reparurent et clipsrent les
bonnets d'ours. Les femmes disputrent aux hommes la garde des portes de
la ville, en leur disant: Ce sont les femmes qui ont amen le roi  Paris,
[Note: Le 6 octobre 1789.] ce sont les hommes qui le laissent vader. Mais
on leur rpliqua: Mesdames, ne vous vantez pas tant; vous ne nous aviez
pas fait l un si grand cadeau.

L'opinion dominante toit une antipathie pour les rois et un mpris pour
la personne de Louis XVI, qui se manifestrent jusque dans les plus petits
dtails. A la Grve, on fit tomber en morceaux le buste de Louis XIV,
qu'clairoit la clbre lanterne, l'effroi des ennemis de la Rvolution.
Quand donc le peuple se fera-t-il justice de tous ces rois de bronze,
monumens de notre idoltrie? Rue Saint-Honor, on exigea d'un marchand
le sacrifice d'une tte de pltre,  la ressemblance de Louis XVI; dans un
autre magasin on se contenta de lui poser sur les yeux un bandeau de
papier; les mots de _roi, reine, royale, Bourbon, Louis, Cour, Monsieur,
frre du roi_, furent effacs partout o on les trouva crits, sur tous
les tableaux et enseignes des magasins et des boutiques. Le _Palais royal_
est aujourd'hui le _Palais d'Orlans_. Les _couronnes_ peintes furent mme
proscrites, et le jour de la Fte-Dieu [23 juin] on les couvrit d'un voile
sur les tapisseries o elles se trouvoient, afin de ne point souiller par
leur aspect la saintet de la procession. La Fayette ne manqua pas de s'y
trouver avec cet air hypocrite qu'on lui connot, on a remarqu que
Duport [Note: Adrien Duport, un des chefs du ct gauche de la
Constituante.] le tenoit par-dessous le bras.

Un piquet de 50 lances fit des patrouilles jusque dans les Tuileries,
portant pour bannire un criteau avec cette inscription:

  Vivre libre ou mourir.
  Louis XVI s'expatriant
  N'existe plus pour nous.

Si le prsident de l'Assemble nationale et mis aux voix sur la place de
Grve, dans le jardin des Tuileries et au palais d'Orlans le gouvernement
rpublicain, la France ne seroit plus une monarchie....

... Citoyens! C'est une seconde rvolution qu'il nous faut; nous ne
pouvons nous en passer: la premire est dj oublie, et nous n'avons
encore eu jusqu'ici qu'un avant-got de la libert; elle nous chappera si
nous ne la fixons au milieu de nous. Pour la seconde fois, traons 
l'assemble nationale le plan qu'elle doit suivre: cette fois elle n'a pas
fait preuve de cette fermet dont nous lui avons su tant de gr au mois de
juin 1789. Ce n'est plus un clerg et une noblesse qu'il faut contenir et
abattre; c'est sur Louis XVI et ses ministres que nous devons porter notre
oeil rformateur....

L'assemble nationale vieillit; on s'en aperoit  cette manie qu'elle a
de se fier  tout le monde; le mauvais succs de ses preuves ne la gurit
point de cette funeste facilit. Et encore quelle mollesse elle a mis dans
son premier arrt sur la fuite de Louis XVI! Pourquoi ne pas appeler les
choses par leur nom? Pourquoi mentir au public? Pourquoi qualifier
d'_enlvement_ l'vasion du roi?...

Si Louis n'a fait qu'une abdication, il n'est pas coupable, il usoit de
ses droits; la nation n'a pas plus  se plaindre de lui qu'un matre n'a
le droit de se plaindre d'un _valet_ qui se retire de son service.
Mais si Louis a compromis, si du moins il a eu l'intention de compromettre
la nation en se retirant, la nation peut l'en punir comme le matre peut
faire punir le _valet_ qui ne prend cong que pour apporter le trouble
dans la maison de celui qui le salarioit. Reste  voir si Louis a fait une
abdication pure et simple, ou bien si sa retraite est attentatoire au
repos public; nous entendons par le mot abdication l'acte par lequel un
fonctionnaire quelconque dclare  ses commettans qu'il renonce  son
office, et qu'il en donne sa dmission. Or, la conduite du ci-devant roi
ne comporte rien qui prsente ce caractre: il a fait mystre de son
dpart, son hypocrisie a tromp tout le monde, il se retire de nuit, il a
fui comme un tratre, il n'a pas craint d'abandonner Paris et la France 
toutes les horreurs de l'anarchie; en fuyant il a laiss une dclaration
qui le dcle et qui est une satire de la Rvolution; il a os traiter de
captivit son sjour au milieu d'un peuple qui l'idoltrait, il a rclam
contre tous les dcrets favorables  la libert, il a os dire qu'il
Alloit se mettre en sret dans un autre pays; il a prch la rvolte, il
a rappel les peuples  l'esclavage; le fourbe les a flatts pour les
sduire, il a dit enfin qu'il ne rentrerait en France qu'aprs que le
systme actuel seroit renvers, qu'aprs que la constitution qu'il a jure
seroit tablie sur des bases diffrentes; telle est la substance d'une
proclamation incendiaire que Louis a laisse  sa sortie de Paris. Ajoutez
 cela l'insolente dfense  ses ministres de signer aucun acte en son
nom, jusqu' ce qu'ils aient reu des ordres ultrieurs et l'injonction au
garde des sceaux de lui renvoyer le sceau de l'tat lorsqu'il en seroit
requis de sa part.

Est-ce l une abdication? Est-ce l une dmission pure et simple?
Non, c'est un crime de lse-nation, une rvolte  la nation, un assassinat
prmdit de la nation....

Mais comment procder au jugement? Il est inviolable, et la loi n'a pas
prononc. Il toit inviolable, quand il toit roi; il a cess d'tre roi,
quand il a fait sa proclamation, quand il a fui; il a donc cess d'tre
inviolable. Un roi, mme constitutionnel, ne jouit de l'inviolabilit
qu'autant qu'il est en fonctions, un roi qui fuit sa patrie, qui court se
mettre  la tte d'une arme de brigands, est-t-il en fonctions? Ce n'est
donc pas comme roi qu'il faut le juger, mais comme individu, comme
rebelle, comme _factieux_ et ennemi dclar de la patrie.... La haute cour
nationale provisoire d'Orlans le jugera....

Et toi, Antoinette, toi qu'un peuple gnreux vouloit forcer  tre
heureuse, toi destine  faire respecter celui que tu as toujours avili;
que diras-tu? As-tu tromp Louis? Non, il tait d'accord avec toi, son me
 l'unisson de la tienne toit faite pour le crime. Il t'aimait! Quels
taient donc tes desseins?... De n'entrer dans cette cit qu'en crasant
sous les roues de ton char ses malheureux habitans; ta main avoit dsign
les victimes; le massacre de Paris devait tre le jour de ton triomphe;
mais ... tu plis! Ne crains pas pour tes jours; ton sang ne souillera pas
le sol de la France; quoique tu sois digne du sort de Brunehaut, les
Franois croiront te punir assez en te laissant la vie. C'est dans ton
coeur que tu trouveras ton bourreau: seule dsormais au milieu d'un peuple
immense, tu seras rduite  tes complices et  tes remords; tu le verras
heureux ce bon peuple contre qui tu aiguisois des poignards, et son
bonheur fera ton supplice!... [Note: _Les Rvolutions de Paris_ du 18 au
25 juin 1791.]


LA DICTATURE DE L'ASSEMBLE

L'Assemble se montra digne de la confiance de la nation. Elle manda sur
le champ les ministres pour leur ordonner d'excuter les lois. Elle envoya
des courriers dans tous les dpartements pour donner l'ordre d'arrter
toutes personnes sortant du royaume et pour les instruire de ses
dispositions. Elle exigea de tous les militaires fonctionnaires publics le
serment de fidlit  la nation. Dans sa mmorable sance qui dura sept
jours et sept nuits, elle s'occupa de prvenir les dsordres, d'entretenir
le courage des citoyens, et de montrer, par son sang-froid et sa fermet,
qu'elle tait digne de commander aux circonstances. Il est remarquable que
ds le second jour aprs qu'elle et pris toutes les prcautions
qu'exigeait la sret de l'empire, elle reprit tranquillement l'ordre de
son travail interrompu et discuta le code pnal. [Note: Rabaut Saint-
tienne, _op. cit._, p. 163.]


L'ATTITUDE DE LA FRANCE

Le pays se montra calme et rsolu. Les gardes nationales s'armrent, les
municipalits sigrent en permanence. On s'assura par endroits de la
personne des suspects, on interna au chef-lieu du dpartement les prtres
rfractaires les plus perturbateurs, mais il n'y eut aucun dsordre,
aucune violence, rien qui rappelt la Grande Peur.

Ce calme imposant de la France a t bien dpeint dans deux lettres
crites par Thomas Lindet  son frre Robert au moment mme:

La France a t frappe d'un coup lectrique qui s'est fait sentir d'un
bout du royaume  l'autre avec la rapidit la plus inconcevable. Partout
la mme nergie, le mme ordre, les mmes sentiments, la mme attitude
fire et inbranlable; la libert est dfendue par deux ou trois millions
de baonnettes, et la Constitution est environne de milliers de bouches 
feu qu'on appelait jadis _ratio ultima regum_ et qui sont aujourd'hui les
meilleurs arguments du peuple. D'un bout  l'autre de la France, on s'est
empress d'envoyer  l'Assemble nationale des adresses qui renferment les
principes du droit public les plus fortement prononcs.... [Note: Thomas
Lindet  Robert Lindet, 27 juin 1791, dans la _Correspondance_ publie par
A. Montier.]

Vous aurez une ide de la tranquillit qui rgne dans Paris quand vous
lirez le procs-verbal de l'Assemble nationale toujours tenante et
dlibrante presque sans interruption, sur les matires qui taient 
l'ordre, et quand vous saurez que les adjudications des biens nationaux se
sont faites avec la mme tranquillit et le mme avantage dans les
enchres. J'ai vu des furieux humilis, j'ai vu couler des larmes de
quelques prtres fanatiques. tait-ce le dsespoir ou le repentir qui les
arrachait? Je n'en sais rien, mais les sclrats qui ont compt que le
peuple nous gorgerait, les imbciles qui ont espr que la noblesse
dtruite voudroit renatre des cendres de nos habitations, doivent tre
bien atterrs par le spectacle de cet empressement avec lequel les
ci-devant nobles jurent de dfendre la patrie, et de ce concert qui rgne
dans toutes les classes de la socit! Nous pouvions jurer de dfendre la
patrie et la libert des Franais, nous pouvons jurer aujourd'hui que les
Franais seront libres et qu'aucune puissance ne renversera l'difice de
la Constitution. [Note: Thomas Lindet  Robert Lindet, 22 juin 1791.]


L'ARRESTATION DU ROI A VARENNES

Le mme jour 21, vers onze heures du soir, est arriv  l'auberge du _Bras
d'Or_ le sieur Drouet matre de la poste aux chevaux de Sainte-Menehould,
accompagn du sieur Guillaume, habitant de la mme ville, tous deux en
bidet et qui sans respirer apprirent au sieur Leblanc aubergiste que deux
voitures descendaient derrire eux et allaient passer sur le champ et
qu'ils souponnaient que le roi tait dans une. L'aubergiste, officier de
la garde nationale, courut chez M. Sauce procureur de la Commune, qu'il
fit lever aussitt, et lui redit ce qu'il venait d'apprendre. Il retourna
chez lui, s'arma lui et son frre et prirent un poste. Le procureur de la
Commune avertit l'officier municipal qui reprsente le maire dput 
l'Assemble nationale. [Note: Le dput George.] Ayant rencontr le sieur
Rgnier homme de loi, qui tait galement prvenu, il le pria d'aller vite
avertir les autres officiers. [Note: Officiers municipaux.] Le procureur
de la Commune rentr chez lui fit lever ses enfants et leur dit de courir
par les rues en criant _Au feu_ afin de donner l'alarme. Il prit une
lanterne et se porta au passage. Pendant cet instant les sieurs Rgnier et
Drouet conduisirent une voiture charge et barrrent le passage du pont.
Ce fut  ce moment que les voitures parurent, les deux frres Leblanc
avaient arrt la premire qui tait un cabriolet dans lequel taient deux
dames. [Note: Mmes Brunier et de Neuville attaches  la personne de la
reine.]

Le procureur de la Commune s'tant approch de cette voiture demande les
passeports; on lui rpondit que c'tait la seconde voiture qui les avait;
il s'y porta de suite. Cette voiture tait extraordinairement charge,
attele de six chevaux, avec des cavaliers sur les trois chevaux de main
et trois personnes habilles en jaune assises sur le sige. [Note: Trois
gardes du corps dguiss en courriers.] Les deux frres Leblanc, runis au
sieur Coquillard, Justin George, Pousin, tous trois gardes nationales, les
nomms Thevenin des Islettes et Dlion de Montfaucon qui taient logs 
l'auberge du _Bras d'Or_ et arms firent ferme et bonne contenance. Le
procureur de la Commune s'approchant de la portire demanda aux personnes
qui taient dans cette voiture o elles allaient et leva sa lanterne pour
les distinguer....

Alors l'alarme sonnait, le peuple s'amassait, la garde nationale avait
form des postes, on s'occupait  barrer les avenues et  placer des
hommes bien arms pour s'opposer au passage intrieur. [Note: La route
passait prs de l'auberge sous une vote basse et troite,  la sortie de
laquelle se trouvait le pont sur l'Aire qui faisait communiquer la ville
haute et la ville basse. La vote se voit dans la gravure des _Rvolutions
de Paris_ que nous reproduisons.] On se porta sur le chemin de Clermont
avec quelques pices de canon et on s'occupa  former des barrires avec
des pices de bois, des fagots et des voitures....

Tous ces moments se passrent dans la plus cruelle agitation, incertains
des dispositions des hussards qui occupaient une partie de la rue et des
mouvements que pouvaient faire ceux qui taient au quartier [Note: Les
hussards de Lauzun dont un dtachement arriva aprs le roi et se mit en
bataille devant la maison du procureur Sauce o le roi tait descendu. Un
autre dtachement tait dans la ville basse, de l'autre ct du pont et de
la vote barricads et gards par les gardes nationaux. Les hussards
finirent par passer au peuple.]

Plusieurs personnes taient rassembles autour du roi, et voyant qu'on ne
doutait plus que ce ft lui, il s'ouvrit et se prcipitant dans les bras
du procureur de la Commune, il lui dit: _Oui je suis votre roi. Plac dans
la capitale au milieu des poignards et des baonnettes, je viens chercher
en province et au milieu de mes fidles sujets la libert et la paix dont
vous jouissez tous; je ne puis plus rester  Paris sans y mourir, ma
famille et moi_. Et aprs une explosion de son me tendre et paternelle,
il embrassa tous ceux qui l'entouraient. Cette prire attendrissante fit
jeter sur lui des regards d'un feu d'amour que ses sujets connurent et
sentirent pour la premire fois et qu'ils ne purent caractriser que par
leurs larmes.... Le spectacle tait touchant mais il n'branlait pas la
commune dans sa rsolution et son courage pour conserver son roi....
[Note: Il semblait, dit Fournel, que la majest royale et encore gard
son prestige pour ces hommes qui venaient, sans s'en douter  coup sr, et
sans prvoir en aucune faon ni la porte, ni les consquences de leur
acte, de lui porter la plus terrible atteinte.]

Les gardes nationales voisines commenaient  dfiler de toutes parts,
averties par les officiers et cavaliers de la gendarmerie et par des
citoyens. A six heures du matin, on se vit suffisamment en force pour
hter le dpart et former l'escorte. Pendant cet intervalle, le conseil
gnral de la commune, le tribunal, le juge de paix, ce dernier mand par
le roi, s'assemblrent pour dlibrer sur le dpart du roi, lorsqu'on
annona deux courriers de la capitale, dont l'un tait aide de camp de M.
de Lafayette, porteurs d'ordres de l'Assemble nationale, envoys  la
poursuite du roi.... [Note: Procs-verbal de la municipalit de Varennes
dans V. Fournel, appendice.]

Le dpart n'eut lieu qu' sept heures et demie du matin, le roi s'tait
efforc de le retarder le plus longtemps possible pour donner le temps 
Bouill d'arriver  son secours avec le Royal-Allemand, en garnison 
Stenay. Bouill arriva une heure trop tard. Le retour se fit au milieu
d'une foule de gardes nationales accourues de tous les villages. Entre
pernay et Chteau-Thierry trois dputs mandats par l'Assemble, Ption,
La Tour-Maubourg et Barnave, rejoignirent le cortge qui fit dans Paris
une entre impressionnante.


RETOUR DE LOUIS XVI A PARIS SAMEDI 25 JUIN

Des spectateurs de tout rang et en grand nombre ne manqurent pas de se
trouver sur le chemin depuis Pantin jusqu'au pont tournant du jardin des
Tuileries. Le poids de la chaleur ne rebuta personne, et l'on ne s'ennuya
pas d'attendre: on avoit tant de choses  se communiquer sur le saint du
jour et c'toit  qui dirait son mot. On passa en revue les faits et
gestes du hros de la fte. On s'tonna d'avoir t si longtemps dupe de
ce rustre couronn, dont les piges avoient t aussi grossiers que la
personne....

Ceux qui tenoient pour le ci-devant, ils toient en petit nombre,
observoient tout et osoient  peine souffler. On en vit quitter la partie
plutt que d'tre contraints  se couvrir en la prsence du roi, leur
matre; car bien longtemps avant le passage du cortge on convint de cette
nouvelle tiquette: on ne fit grce  personne; ceux qui ne portoient de
chapeaux que sous le bras, comme les autres. Plusieurs d'entre le peuple,
qui n'en avoient point du tout, ne voulurent pas nanmoins tre en reste;
ils se ceignirent la tte d'un mouchoir. On fut sans misricorde pour les
femmes coiffes d'un chapeau noir. [Note: Marie Antoinette  son dpart
portait un chapeau noir.] On fit main basse dessus: _A bas le Chapeau_,
leur disoit-on, et pour dcider les plus irrsolues, on leur ajoutoit:
Voudriez-vous, vous, honnte femme, avoir quelque ressemblance avec
l'autrichienne? Cette considration portoit coup.


La plupart des piques avoient un pain embroch dans le fer de la lance
comme pour faire entendre  Louis XVI que l'absence d'un roi ne cause
point la famine. Si notre ci-devant avoit la vue moins courte, il auroit
pu lire cette inscription en tte d'un piquet de citoyens mal vtus, mal
arms, mais pntrs des bons principes:

Vive la Nation
La loi...
[Note: _Le Roi_ a t supprim.]

C'toit un spectacle imposant et magnifique vu des Champs-Elyses que ces
20 mille baonnettes parsemes de lances, escortant avec gravit, 
travers une population de 300 mille individus, un roi cach dans le fond
de son coche, et cherchant  se drober aux regards de toute une multitude
dont il se promettoit trois jours auparavant la conqute et l'esclavage.
Le soleil, dont les fuyards avoient prvenu le lever, le soleil, dans
toute sa pompe, claira de ses derniers rayons leur rentre ignominieuse
au palais des Tuileries, comme pour apprendre aux despotes que leur rgne
va finir. Quel beau moment que celui o l'on vit tout le peuple de la
premire cit du monde humilier tous les potentats de la terre dans la
personne de Louis XVI, montrer aux nations comme il convient de chtier
les monarques, ddaigner de rpandre le sang corrompu d'un roi
rfractaire, et le rserver pour servir d'pouvantail  ses pareils! Mais
peut-tre que la journe du 14 juillet 1789 toit encore plus belle.
[Note: _Les Rvolutions de Paris_ du 25 juin au 2 juillet 1791.]




CHAPITRE VI

LE MASSACRE DU CHAMP-DE-MARS


LE PROBLME POLITIQUE AU LENDEMAIN DE VARENNES

La fuite du roi avait en fait suspendu la Constitution. Son retour
augmenta les difficults. Un roi parjure, qui avait solennellement rpudi
ses serments, qui tait all solliciter l'aide de l'tranger pouvait-il
tre rtabli en fonctions? Et d'autre part, si on le dposait, par qui,
par quoi le remplacerait-on?

Un dput du ct gauche, Thomas Lindet, ds le 22 juin, dfinit ainsi le
problme politique qui se posait devant l'Assemble et devant la France:

Louis XVI remontera-t-il sur le trne d'o il est descendu?

Aura-t-il un successeur?

Quel rle pourrait jouer Louis-Philippe? [Note: Philippe d'Orlans,
premier prince du sang, le futur Philippe-galit.]

La France ne sera-t-elle pas une Rpublique?

Quand partirons-nous? [Note: Quand la Constituante se sparera-t-elle? Un
de ses premiers actes fut de suspendre les lections dj commences pour
la nomination de la Lgislative.]

Comment nous en tirerons-nous? [Note: Thomas Lindet  Robert Lindet, 22
juin 1791.]

Le mme dput montrait un peu plus tard toutes les difficults qu'offrait
chacune des solutions possibles et critiquait prement celle qui fut
finalement adopte: le rtablissement de Louis XVI.

Nous sommes dans une position fcheuse. La trs petite minorit [de
l'Assemble] pense que le contrat social est rompu par le parjure; la
petite minorit ne peut gagner l'organisation provisoire d'un conseil
excutif; tout ce qui a l'air d'approcher de cette ide met en rage ceux
qui veulent une idole.

On veut un roi; il faut prendre un imbcile, un automate, un fourbe, un
parjure, que le peuple mprisera, qu'on insultera, qui conspirera, et
contre lequel il est  craindre qu'on ne se porte  des violences, au nom
duquel on entreprendra chaque jour de nouvelles tentatives, sous le nom
duquel des fripons rgneront; ou bien il faut subir une minorit de 12
ans, [Note: Le dauphin avait six ans. Sa majorit tait fixe  18 ans.]--
querelles pour la rgence, avoir un roi dtrn, trois contendants
 la rgence, [Note: Ces trois prtendants taient le duc d'Orlans et les
deux frres du roi, Artois et Provence.] aucun n'ayant, ni la capacit ni
l'opinion publique,--ou bien il faut laisser le roi en curatelle
perptuelle, lui donner un conseil lectif. Ce mot fait peur, je ne sais
pas comment se tirera l'Assemble d'un aussi mauvais pas, qui compromet le
sort de la France pour longtemps. Les trois entres du roi dans Paris
[Note: Ces trois entres taient celles du 17 juillet 1789, du 6 octobre
1789 et du 25 juin 1791.] sont des leons perdues; il ne les comprend pas.
Il croit que ce sont des triomphes; il se plaint de ce que l'on a empch
l'affection du peuple d'clater et de lui donner des tmoignages
d'allgresse.

Qu'espre-t-on d'un chef aussi avili? Il est difficile de se promettre la
paix et le calme d'ici  longtemps. [Note: Thomas Lindet  Robert Lindet,
14 juillet 1791.]


LES GRANDS CLUBS

L'agitation pour le dtrnement de Louis XVI fut conduite en premire
ligne par le Club des Cordeliers et par le Cercle social. Les Jacobins,
d'abord partags, se laissrent gagner finalement par le mouvement, mais
ce fut au prix d'une scission. Leurs lments modrs se runirent au
couvent des Feuillants  la veille du massacre du Champ-de-Mars. Les
lignes qui suivent essaient de fixer les diffrences qui caractrisaient
chacun des trois grands clubs dmocratiques.

Les _Jacobins_ sont  l'origine une runion des dputs qui se
concertent pour prparer les votes de l'Assemble et pour assurer ensuite
leur excution. Mme quand ils s'ouvrent aux simples particuliers,
l'lment parlementaire continue d'y prdominer. Les cotisations leves
exiges  l'entre en loignent les petits bourgeois. Par le rseau de
leurs socits affilies comme par la qualit de leurs membres dirigeants,
ils rpandent leur influence sur toute la France.


LE MASSACRE DU CHAMP-DE-MARS

Les Jacobins doivent  leur recrutement d'tre un club parlementaire
et bourgeois et  leur organisation d'tre un club national.

Le _Cercle social_, qui groupe, une fois par semaine, au cirque du
Palais-Royal depuis octobre 1790 les Amis de la Vrit, est avant tout une
Acadmie politique. On ne s'y occupe en public qu'accessoirement ou
extraordinairement d'objets particuliers. Les sances sont remplies par
les discussions de principes, par l'expos de plans de cit future, par de
vritables confrences, politiques sans doute, mais  tournure
philosophique. [Note: L'abb Fauchet y exposa et y discuta pendant six
sances les principales ides du _Contrat social_ au moment o l'Assemble
votait la Constitution.] Les assistants sont des invits. Ils ne prennent
pas part  la direction du club qui reste aux mains d'un directoire
secret, le Cercle social proprement dit, loge maonnique dont Nicolas de
Bonneville, esprit fumeux et hardi, est le grand chef. Le grand point est
d'instruire, de prparer les esprits  des changements profonds qu'on se
borne du reste  annoncer en termes voils et mystrieux.

Les Amis de la Vrit font appel aux hommes de toutes les nations. Ils
sont essentiellement cosmopolites et ils rvent d'une sorte de Rpublique
universelle, o il n'y aurait plus de riches ni de pauvres, ni de
religions positives, mais un dressage vertueux et civique. L'idologie ne
fleurit nulle part mieux que dans ce milieu singulier, o les hardiesses
de l'avenir se prsentent sous la gangue du pass.

Les _Amis des droits de l'homme_ ne ressemblent ni aux Amis de la
Constitution ni aux Amis de la Vrit. Leur ambition est plus modeste,
Leur objet plus prcis, plus pratique. Ils n'aspirent pas, au dbut tout
au moins,  tracer des directions  la Constituante, ils n'agitent aucun
projet de reconstruction sociale, nationale ou internationale. Leur but
principal, dit leur charte constitutive, l'arrt du 27 avril 1790, est de
dnoncer au tribunal de l'opinion publique les abus des diffrents
pouvoirs et toute espce d'atteinte aux droits de l'homme. Autrement dit,
ils se donnent comme les protecteurs de tous les opprims, les dfenseurs
des victimes de toutes les injustices, les redresseurs de tous les abus
particuliers ou gnraux. Leur mission est essentiellement une mission de
surveillance et de contrle  l'gard de toutes les autorits. Ils
arborent en tte de leurs papiers officiels l'oeil de la surveillance,
il grand ouvert sur toutes les dfaillances des lus et des
fonctionnaires. Leurs sances dbutent, en guise de _benedicite_, par la
lecture de la dclaration des droits.

Les Jacobins s'occupent avant tout de la rdaction des lois, les
Cordeliers de leur mise en pratique. Les Amis de la Vrit formulent les
thories, les Amis des droits de l'homme s'intressent aux faits de la vie
courante. Ils ne chrissent pas la Libert, l'galit en paroles. Ils en
exigent la conscration dans les ralits. Ceux-l s'attaquent davantage
aux ides, ceux-ci aux personnes. Ils provoquent des dnonciations, ils
entreprennent des enqutes, ils visitent dans les prisons les patriotes
opprims, ils leur donnent des dfenseurs, ils sollicitent en leur faveur
auprs des autres clubs ou des autorits, ils saisissent l'opinion par des
placards, ils viennent en aide aux familles des victimes par des
souscriptions, etc. Bref, ils sont un groupement d'action et de combat.
Ainsi, ils restent fidles  la tradition de l'ancien district des
Cordeliers qui protgeait Marat contre les records du Chtelet, au besoin
 force ouverte. Ainsi, ils restent en contact avec le peuple des
travailleurs et des petites gens, continuellement et directement
intresss  leurs dmarches.

Ils n'accueillent pas seulement parmi eux des hommes de toutes les
conditions, de simples citoyens passifs, ils permettent aux femmes
d'assister  leurs sances et de prendre part aux dlibrations et par l
ils ressemblent aux Amis de la Vrit....

... Y eut-il parmi les Cordeliers un homme dont on puisse dire que
l'influence fut dirigeante, un chef? Une lgende trop communment
accepte, a donn ce rle  Danton. Lgende fausse. Si Danton exera une
action considrable dans l'ancien district, dont il fut quatre fois
prsident, son action au club chappe  l'examen. Il n'y parut presque
jamais. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il fut inscrit sur la liste des
membres, c'est que les Cordeliers le comptent comme un des leurs. Mais il
n'assiste pas aux sances, il n'y prend pas la parole. Les actes officiels
mans du club, les comptes rendus des journaux sont muets  son
endroit.... [Note: A. Mathiez, _Le club des Cordeliers pendant la crise de
Varennes et le massacre du Champ-de-Mars,_ 1910, pp. 5-12.]


LES SOCITS FRATERNELLES

Les Cordeliers ne commencrent  jouer un rle important qu'au moment o
ils eurent derrire eux ou  ct d'eux les socits fraternelles....

La premire en date des socits fraternelles et la plus clbre, celle
qu'on appelait la socit fraternelle tout court, fut fonde le 2 fvrier
1790 par un pauvre matre de pension Claude Dansard.... Tous les soirs,
dans une des salles de ce mme couvent des Jacobins de la rue Saint-Honor
o sigeaient les Amis de la Constitution, il rassemblait les artisans,
les marchands de fruits et de lgumes du quartier, avec leurs femmes et
leurs enfants, et il leur lisait,  la lueur d'une chandelle qu'il
apportait dans sa poche, les dcrets de la Constituante qu'il expliquait
ensuite. Peu  peu, le public de Dansard grossit. Quelques-uns des
assistants se cotisrent pour assurer un clairage de plus longue dure.
Les sances purent ainsi se prolonger jusqu' 10 heures du soir. En
fvrier 1791, on exigea une cotisation d'un sou par membre et on loua les
chaises au profit de l'oeuvre.

Les premires runions organises par Dansard datent de fvrier 1790. Ce
n'est qu' la fin de la mme anne que la presse patriote les signale et
les donne en exemple. L'article de la _Chronique de Paris_ sur les dbuts
de la socit fraternelle est du 21 novembre 1790. Date significative! La
lutte s'organise en ce mois de novembre 1790 contre la Constitution civile
du clerg. Les aristocrates viennent de tourner contre la Rvolution la
meilleure des armes. Ils commencent  exploiter le sentiment religieux
encore trs profond dans les masses. Il n'est pas tonnant que les
patriotes aient senti le pril et que, pour le conjurer, ils aient song 
gnraliser l'institution d'ducation civique qui fonctionnait dj
obscurment depuis des mois dans le couvent mme o dlibraient les
Jacobins.... Si les patriotes de toutes les nuances cooprrent  la
formation des socits fraternelles, il parat cependant rsulter des
documents que ceux qui deviendront plus tard les Montagnards et parmi eux
particulirement les Cordeliers exercrent sur elles ds le dbut une
action prpondrante. Les premires en date prennent naissance dans le
voisinage immdiat du club, sur l'initiative de ses membres....

Toutes ou presque toutes ces socits sont animes sensiblement du mme
esprit qui est un esprit de dfiance et d'action dmocratiques. Par l
encore elles devaient se rapprocher forcment des Cordeliers avec lesquels
elles avaient tant d'affinits.... Trs vite elles constiturent la garde
personnelle des chefs populaires, le noyau permanent de toutes les
manifestations.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 14-21. ]

Citons parmi les principales socits fraternelles, celle que fonda le
graveur Sergent, rue Mondtour, maison de M. Thierri, marchand de vins, le
19 dcembre 1790,--celle que fonda l'abb Danjou le mme jour,  l'glise
Saint-Jean,--le club civique du Thtre franais fond en novembre 1790,
--les Ennemis du despotisme (anciens vainqueurs de la Bastille) qui datent
du 2 janvier 1791,--la socit des Minimes fonde par Tallien le mme
jour,--la socit de Sainte-Genevive, sante aux Carmes de la place
Maubert, fonde le 6 mars 1791 sous la direction de Mhe-Latouche,--la
socit des Nomophiles prside par Concedieu,--la socit des Indigents,
etc. Toutes avaient ceci de commun qu'elles s'ouvraient aux citoyens
passifs, aux femmes comme aux hommes. C'est par elles que s'est faite
l'ducation politique des masses, par elles que furent levs et embrigads
les gros bataillons populaires les jours de manifestation et d'meute.


LE MOUVEMENT CORDELIER

Si le club des Cordeliers exera une action prpondrante dans l'agitation
pour le dtrnement de Louis XVI, c'est qu'il avait group autour de lui,
depuis plusieurs mois dj, toutes les forces dmocratiques pour la lutte
contre la Constituante embourgeoise. Sans tre rpublicains, ils
rclamaient le gouvernement direct selon les ides du _Contrat Social_,
ils dnonaient avec force toutes les violations des principes de la
dclaration des droits: la distinction des citoyens actifs et passifs, le
cens d'ligibilit (le marc d'argent), les restrictions apportes au droit
de ptition, au droit de porter les armes, etc. Leur mouvement est dj un
mouvement de classe, qui tournera facilement  l'meute.

Ds le mois de mai 1791, les Cordeliers et les socits fraternelles se
rapprochent et se fdrent. Un comit central leur sert de lien. Ce comit
tient ses deux premires sances les 7 et 10 mai dans le local mme des
Cordeliers, au couvent de la rue de l'Observance, d'o la municipalit va
les expulser le lendemain. Les sances sont prsides par le Cordelier
Robert qui mne depuis sept mois dans son journal, le _Mercure national_,
une vive campagne en faveur de la Rpublique. Le comit central se dplace
avec les Cordeliers eux-mmes. Il se transporte le 14 avec eux dans le jeu
de Paume du sieur Bergeron. Mais les Cordeliers sont orgueilleux. Ils ne
veulent pas partager leur influence avec le Comit qui s'lve au-dessus
d'eux. Une brouille survient. Le Comit central cherche un local qui soit
 lui. Il se runit d'abord, le 17 mai, chez Robert lui-mme, rue des
Marais, n 2, puis rue Glatigny,  la Cit, dans la maison de M. de
Lombre, traiteur.

Le Comit et son chef Robert se proccupaient de gagner le coeur des
ouvriers de Paris. Quand Bailly, le 4 mai, avait fait dfense aux
charpentiers de se coaliser pour imposer un prix uniforme aux patrons,
Robert avait protest contre cet acte de tyrannie. Dfendre aux
ouvriers dfaire leur prix, s'tait-il cri, n'est-ce pas les soumettre 
un prix qu'ils n'auraient pas fait? Et si les matres ne sont point
obligs d'accder aux prix des ouvriers, pourquoi voudrait-on que les
ouvriers accdassent aux prix des matres? Pour apprcier toute
l'importance de ces paroles, alors trs nouvelles sous une plume
bourgeoise, il faut se rappeler qu'elles taient prononces en pleine
bataille ouvrire. Les grves furent nombreuses  Paris dans ces mois
d'avril et mai 1791, grve des charpentiers, grve des typographes, grves
des marchaux ferrants. Le Comit central de Robert ne se proposait rien
moins que de grouper et de coordonner, de diriger aussi le mouvement
ouvrier.

Au mois de juin,  la veille de la runion des assembles primaires,
l'agitation contre le rgime lectoral censitaire se fait plus profonde et
plus gnrale. Le 14 juin, les commissaires des socits fraternelles
runis au Comit central adoptent une courte et nergique ptition rdige
par Bonneville: Pres de la Patrie, ceux qui obissent  des lois qu'ils
n'ont pas faites ou sanctionnes sont des esclaves. Vous avez dclar que
la loi ne pouvait tre que l'expression de la volont gnrale, et la
majorit est compose de citoyens trangement appels _passifs_. Si vous
ne fixez le jour de la sanction universelle de la loi par la totalit
absolue des citoyens, si vous ne faites cesser la dmarcation cruelle que
vous avez mise, par votre dcret du marc d'argent, parmi les membres d'un
peuple frre, si vous ne faites disparatre ces diffrents degrs
d'ligibilit qui violent si manifestement votre dclaration des droits de
l'homme, la patrie est en danger. Au 14 juillet 1789, la ville de Paris
contenait 500,000 hommes arms: la liste active publie par la
municipalit offre  peine 80,000 citoyens. Comparez et jugez.

Treize socits populaires avaient sign, par leurs commissaires, cette
ptition menaante o on lisait ces mots avant-coureurs d'insurrection:
_La Patrie est en danger!_ La ptition fut affiche dans tout Paris et
rpandue en province....

La force du mouvement dmocratique est atteste par l'appui qu'il trouvait
dans la grande presse, par l'adhsion explicite de plusieurs sections de
Paris, par le concours des artistes, savants, ingnieurs, inventeurs et
ouvriers groups dans la socit du point central des arts et mtiers qui
tenait ses runions au Cercle social, par l'agitation qui s'tend en
province, par la tentative, d'ailleurs infructueuse, des fayettistes pour
crer des socits fraternelles de leur parti. Elle est mieux atteste
encore par les craintes de plus en plus vives que manifestaient les
journaux dvous  l'Assemble et  Lafayette.... [Note: Le _Babillard_,
la _Feuille du jour_, les _Philippiques_, l'_Ami des patriotes_, etc.]

Il est temps, crivait l'_Ami des patriotes_ du 18 juin, que les gens de
bien de tous les partis se runissent contre l'ennemi commun: _ce n'est
pas de libert seulement qu'il s'agit, c'est de proprit, c'est
d'existence_.... Il tait difficile de dire plus clairement que la lutte
engage tait une lutte de classes. De pareils appels dans les journaux
gouvernementaux annoncent d'ordinaire les fusillades. Celui-ci, paru deux
jours avant Varennes, quatre jours aprs le vote de la loi Chapelier,
[Note: Cette loi interdisait les coalitions et supprimait par suite le
droit de grve] ne prcda que d'un mois le massacre du Champ-de-Mars. Ds
la fin de dcembre 1790, le _Journal des clubs_ comparait aimablement les
dmocrates aux voleurs et aux brigands et appelait contre eux, en termes
plus violents que ceux dont se servait habituellement Marat, une
rpression prompte et nergique.

On ne comprend rien aux vnements qui ont suivi la fuite du Roi si on n'a
pas constamment prsente  l'esprit cette lutte sociale. L'vnement de
Varennes fut exploit par les deux partis patriotes qui essayrent de le
faire tourner  leur avantage. Je ne mets pas en doute que si Louis XVI ne
fut pas dtrn en juin 1791, c'est  cet antagonisme des classes qu'il le
dt. Il fut l'enjeu de leur combat. [Note 3: A. Mathiez, _op. cit._, pp.
30-34.]


LES RPUBLICAINS

Avant Varennes, les rpublicains n'taient qu'une poigne de littrateurs
et de publicistes. Leur propagande tait toute thorique, presque
acadmique. Le parjure royal donna  leurs ides une actualit
saisissante.

Dans toute la France se produisirent des manifestations antimonarchiques.
Les ptitions afflurent  l'Assemble contre le roi de Coblentz.
A Paris, le club des Cordeliers votait ds le 21 juin une ptition rdige
par Robert qui se terminait ainsi: Lgislateurs, vous avez une grande
leon devant les yeux, songez bien qu'aprs ce qui vient de se passer, il
est impossible que vous parveniez  inspirer au peuple aucun degr de
confiance dans un fonctionnaire appel roi; et, d'aprs cela, nous vous
conjurons, au nom de la patrie, ou de dclarer sur-le-champ que la France
n'est plus une monarchie, qu'elle est une rpublique; ou au moins
d'attendre que tous les dpartements, toutes les assembles primaires
aient mis leur voeu sur cette question importante, avant de penser 
replonger une seconde fois le plus bel empire du monde dans les chanes et
dans les entraves du monarchisme.

Les Cordeliers taient des dmocrates mais l'opinion rpublicaine ralliait
aussi une partie des patriotes conservateurs, des gens comme La
Rochefoucauld, Dupont de Nemours, Condorcet, Achille Duchatelet, Brissot,
tous plus ou moins directement attachs  Lafayette, et la plupart membres
de ce club de 89 qui s'opposait depuis un an  la politique dmocratique
des jacobins. Cette circonstance rendit suspecte la propagande
rpublicaine  des dmocrates aussi convaincus que Robespierre.
Robespierre souponna que Lafayette et ses amis voulaient compromettre les
dmocrates dans une agitation rpublicaine prmature qui servirait de
prtexte  une rpression. Il crut habile de faire porter sa campagne
uniquement sur la punition du roi parjure et de rserver la question de la
rpublique et de la monarchie  une consultation populaire. Il a lui-mme
trs bien dfini son attitude dans son journal _Le Dfenseur de la
Constitution_. Il s'adresse  Brissot et  ses amis:

Tandis que nous discutions  l'Assemble constituante la grande question
si Louis XVI tait au-dessus des lois, tandis que, renferm dans ces
limites, je me contentais de dfendre les principes de la libert sans
entamer aucune autre question trangre et dangereuse,... soit imprudence,
soit tout autre chose, vous secondiez de toutes vos forces les sinistres
projets de la faction. Connus jusques l par vos liaisons avec Lafayette
et pour votre grande _modration_; longtemps assidus d'un club
demi-aristocratique [le club de 1789], vous ftes tout  coup retentir le
mot de _rpublique_. Condorcet [Note: Robespierre n'avait pas oubli que
Condorcet avait voulu rserver aux seuls propritaires l'exercice des
droits politiques, qu'il avait critiqu la dclaration des droits,
protest contre la suppression des titres de noblesse et des armoiries,
contre la confiscation des biens d'glise, etc.] publie un trait sur la
_rpublique_, dont les principes, il est vrai, taient moins populaires
que ceux de notre constitution actuelle. Brissot rpand un journal
intitul _Le Rpublicain_ et qui n'avait de populaire que le titre. Une
affiche dicte dans le mme esprit, rdige par le mme parti sous le nom
du ci-devant marquis Du Chatelet, parent de Lafayette, ami de Brissot et
de Condorcet, avait paru dans le mme temps sur tous les murs de la
capitale. Alors tous les esprits fermentrent, le seul mot de _rpublique_
jeta la division parmi les patriotes, donna aux ennemis de la libert le
prtexte qu'ils cherchaient de publier qu'il existait en France un parti
qui conspirait contre la monarchie et contre la constitution; ils se
htrent d'imputer  ce motif la fermet avec laquelle nous dfendions 
l'Assemble constituante les droits de la souverainet nationale contre le
monstre de l'inviolabilit.... [Note: _Dfenseur de la Constitution_,
introduction intitule Exposition de mes principes.]

Quoi qu'il en soit, que Robespierre ait t dans la vrit ou dans
l'erreur en prtant des arrire-penses aux rpublicains du groupe
Brissot-Condorcet, il est certain que les divisions des rpublicains
dmocrates (ceux du groupe cordelier) et des rpublicains conservateurs
(ceux du groupe Condorcet) ont paralys jusqu' un certain point
l'opposition qu'ils firent au maintien de la monarchie.


LES ORLANISTES

La solution orlaniste rencontra un moment une grande faveur dans les
milieux jacobins. Le jour mme du retour du roi, le 25 juin, le journal
de Perlet proposait de nommer le duc d'Orlans rgent avec un conseil
excutif. Le duc d'Orlans dclina le lendemain toute candidature  la
rgence, renonant dans ce moment et pour toujours aux droits que la
Constitution lui donnait, mais cette renonciation n'empcha pas le
courant orlaniste de grandir. A dfaut du pre on prendrait le fils, le
duc de Chartres [le futur Louis-Philippe], qui commandait un rgiment 
Vendme et qui frquentait assidment les jacobins. L'abb Danjou,
Anthoine, Ral, Danton, d'autres encore se firent au club les champions de
la solution orlaniste. Le 29 juin, Anthoine pronona l'loge du gnreux
colonel qui, dans notre dernire sance, a dclar qu'il marcherait 
l'ennemi comme simple soldat si l'on croyait que sa place pt tre mieux
remplie. Ce gnreux colonel tait le duc de Chartres. Des rpublicains
comme Brissot se rallieront  la rgence d'un d'Orlans. Brissot rdigera
avec Danton la premire ptition du Champ-de-Mars o on demandait le
remplacement de Louis XVI par les moyens constitutionnels, c'est--dire
par un d'Orlans.


L'ASSEMBLE REFUSE DE DTRNER LOUIS XVI

Ds le premier moment l'Assemble conduite par Barnave et les Lameth
manifesta sa rpugnance pour la solution orlaniste comme pour la solution
rpublicaine. Dans son adresse aux Franais du 22 juin elle dnona non la
fuite, mais l'_enlvement_ du roi. Le lendemain Thouret proposait de
mettre en arrestation ceux qui oseraient porter atteinte au respect d 
la dignit royale. Le 25 juin, l'Assemble suspendait les lections dj
commences pour la nomination de la Lgislative, de crainte que les
assembles primaires et lectorales ne se prononassent pour une nouvelle
Constitution. Louis XVI fut considr comme inviolable. Seuls les
complices de son enlvement furent poursuivis. L'Assemble s'engagea 
rtablir le roi dans la plnitude de ses pouvoirs aussitt qu'il aurait
accept la Constitution qu'elle se mit  reviser dans un sens rtrograde.

Si la Constituante s'est refuse  dtrner Louis XVI, c'est sans doute
par crainte d'une intervention des puissances trangres, par crainte
aussi d'une guerre civile que ne manqueraient pas de dchaner,
croyaitelle, les diffrents prtendants au trne du monarque dchu, mais
c'est aussi et c'est surtout par crainte que la dchance du roi ne
profitt au parti dmocratique. Le duc d'Orlans s'appuyait sur les
jacobins et mme sur une partie des Cordeliers. Lafayette, son rival et
son ennemi, voyait sa main dans tous les troubles qui agitaient la
capitale. Barnave, Duport et les Lameth combattaient avec acharnement
depuis six mois le parti dmocratique qui leur reprochait leur trahison
dans la question du cens lectoral, des droits politiques des hommes de
couleur, etc. Ils craignirent que l'avnement du duc d'Orlans, soit comme
rgent, soit comme roi, ne fut aussi l'avnement de leurs rivaux. Ils
prfrrent garder Louis XVI, tout discrdit qu'il fut, parce qu'ils
pensaient que ce roi qui leur devrait la couronne ne pourrait pas
gouverner sans eux et sans la classe sociale qu'ils reprsentaient.

La raison profonde de la dcision de l'Assemble fut dite par Barnave dans
son discours du 15 juillet:

Tout changement dans la constitution est fatal, tout prolongement de la
rvolution est dsastreux. Je place ici la vritable question:
Allons-nous terminer la rvolution, allons-nous la recommencer? Si vous
vous dfiez une fois de la Constitution, quel sera le point o vous vous
arrterez? Que laisserez-vous  vos successeurs?...

Vous avez rendu tous les hommes gaux devant la loi; vous avez consacr
l'galit civile et politique; vous avez repris pour l'tat tout ce qui
avait t enlev  la souverainet du peuple; un pas de plus serait un
acte funeste et coupable, un pas de plus dans la ligne de la libert
serait la destruction de la royaut, dans la ligne de l'galit, la
destruction de la proprit. Si l'on voulait encore dtruire, quand tout
ce qu'il fallait dtruire n'existe plus, si l'on croyait n'avoir pas tout
fait pour l'galit, quand l'galit de tous les hommes est assure,
trouverait-on encore une aristocratie  anantir, si ce n'est celle des
proprits?... Il est donc vrai qu'il est temps de terminer la rvolution;
que si elle a d tre commence et soutenue pour la gloire et le bonheur
de la nation, elle doit s'arrter quand elle est faite et qu'au moment o
la nation est libre, o tous les Franais sont gaux, vouloir davantage,
c'est vouloir commencer  cesser d'tre libres et devenir coupables.
[Note: _Moniteur._]


LA PTITION

Quand les Cordeliers et les socits fraternelles qui gravitaient dans
leur orbite apprirent vers le 12 juillet que les comits de l'Assemble
taient dcids  mettre Louis XVI hors de cause, ils s'efforcrent de
prvenir le vote qu'ils redoutaient par des manifestations et des
ptitions ritres.

Le 15 juillet, les Cordeliers et les Amis de la Vrit dcidrent de ne
pas reconnatre le dcret par lequel l'Assemble venait, le jour mme,
d'innocenter Louis XVI. Ils se rendirent en masse au local des jacobins et
dterminrent ceux-ci  nommer cinq commissaires, Lanthenas, Sergent,
Danton, Ducancel et Brissot, pour rdiger une ptition contre le
rtablissement du roi parjure.


LES JACOBINS ET LA PREMIRE PTITION DU CHAMP-DE-MARS

Le dput de Metz Anthoine, ami de Robespierre, qui prsidait la sance
des Jacobins du 15 juillet au soir o la ptition contre le rtablissement
de Louis XVI fut dcide, a racont en ces termes ce qui s'est pass au
club, dans une dposition qu'il fit le 23 aot, devant le tribunal charg
d'informer sur les responsabilits du massacre:

A 7 heures je me rendis aux Jacobins. Je trouvai le fauteuil occup par M.
Laclos [Note: Choderlos de Laclos, romancier et chancelier du duc
d'Orlans.] qui toit ainsi que moi secrtaire de la socit et qui
prsidoit en l'absence de M. Bouche. [Note: Dput de Provence.] Il me dit
qu'il toit extrmement tourment, que l'on vouloit parler sur le dcret
rendu le matin par l'Assemble nationale, [Note: Ce dcret innocentait
Louis XVI par prtrition.] qu'il ne le souffrirait pas et qu'il alloit me
cder le fauteuil, parce qu'tant dput, il prsumoit que je pourrais
plus facilement contenir les orateurs. Fortement indispos d'un mal de
poitrine et fort loign moy-mme de vouloir que l'on parlt du dcret, je
refusay constamment de remplir les fonctions de Prsident. Cependant,
plusieurs membres de la socit rendoient compte du dcret, un d'eux mme
en donna lecture et fit remarquer que le dcret ne prononoit rien
absolument sur le sort du roy. Or, il toit impossible d'interdire  la
socit de parler d'un dcret qui n'toit pas explicitement rendu. Pour
dtourner l'attention de la socit, je montai  la tribune pour proposer
une motion d'ordre fort trangre au sujet. On refusa de m'entendre et,
par acclamation, on me fora de prsider malgr l'puisement de mes
forces. Alors je priai M. de La Clos d'engager M. Petion  s'opposer  ce
qu'on parlt du dcret. M. Biauzat prit la parole et, en mon nom, il
invita la socit  carter cet objet de la dlibration. Je ne le
dsavouai point. M. La Clos proposa alors une ptition tendante  prier
l'Assemble nationale de s'expliquer sur le sort du Roy. Cette proposition
ne contenant rien que de lgal fut mise  la discussion. Vers 9 heures
environ on vint me dire qu'il arrivoit 8000 hommes du Palais-Royal [Note:
Cette foule avait assist  la runion ordinaire des Amis de la
Vrit au cirque du Palais-Royal o Sergent et Momoro avaient pris la
parole contre le rtablissement de Louis XVI.] et je donnai ordre qu'on
fermt les deux grilles et je levay la sance. On vint me dire ensuite que
ces 8000 hommes avoient des intentions hostiles et que nous tions dans un
grand danger. Je repris ma place. Tous les membres de la socit
s'assirent pour viter la confusion. M. Daubigny observa que nous devions
mourir dans notre salle. Un instant aprs une grande quantit d'hommes
sans armes et d'une contenance tranquille remplirent la salle et, d'un
coup de sonnette, je fis mettre tout le monde  sa place et le silence
s'tablit. L'orateur de la dputation monta  la tribune et fit un
discours o je ne compris rien, sinon que le peuple craignoit d'tre
trahi, qu'il ne vouloit pas Louis XVI pour roi et qu'il venoit nous
demander des conseils. Il ajouta cependant qu'il nous engageoit  dclarer
avec eux que l'on ne reconnotroit pas Louis XVI pour roi, si le voeu des
dpartemens n'en ordonnoit autrement. Forc de rpondre  cette harangue,
l'ide me vint de  leur donner le change au moyen de la ptition de M. La
Clos en identifiant cette ptition trs lgale avec l'objet irrgulier de
leur demande.... Les hommes venus du Palais-Royal crurent en effet que la
ptition de M. La Clos n'toit autre chose que ce qu'ils demandoient. On
dtermina qu'il serait fait une ptition le lendemain et je nommai pour
rdacteurs MM. Lanthenas, Sergent, Danton, Ducancel et Brissot de
Warville, cinq membres de la socit dont je connoissois le patriotisme et
les talents. On arrta aussi que l'on feroit signer cette ptition au
Champ-de-Mars par les personnes qui voudroient s'y trouver, qu'elle seroit
ensuite envoye dans les dpartements et porte aprs  l'Assemble
nationale par six commissaires. On convint d'tre au Champ-de-Mars
paisibles, sans armes et mme sans cannes et que les commissaires-
rdacteurs informeroient de trs grand matin la municipalit. Elle fut
informe  une heure du matin par le comit des recherches dont je suis
membre..., j'observe que la sance, ayant t prcdemment leve, on ne
peut pas attribuer les dcisions dont j'ay parl  la socit des Amis de
la Constitution et que, dans toute cette soire, il ne s'est rien dit de
contraire au respect d aux lois.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp.
341-343.]

La proccupation d'attnuer la responsabilit des Jacobins dans la
rdaction de la ptition est dj trs visible dans cette dposition
d'Anthoine. Aprs le massacre, les Jacobins n'hsitrent pas  fausser la
vrit en affirmant qu'un trs grand nombre de citoyens trangers  la
socit nommrent entre eux des commissaires pour rdiger la ptition
(_Observations_ annexes  l'adresse des Jacobins  l'Assemble
nationale du 20 juillet).


LES MANIFESTATIONS DU 16 JUILLET

Pendant que les cinq commissaires nomms par les Jacobins rdigeaient la
ptition dcide la veille, les Cordeliers tenaient une sance
extraordinaire  laquelle ils avaient convi les socits fraternelles.
Les dames Maillard et Corbin y proposrent d'abattre les statues des rois
qui dcoraient encore les places et les ponts de la capitale. Mais le
prsident des Cordeliers fit rejeter cet avis par prudence. On dcida de
se rendre au Champ-de-Mars pour signer la ptition. Les Cordeliers avaient
chacun  la boutonnire leur carte avec l'oeil ouvert suspendue par une
ganse bleue.

Au Champ-de-Mars, les manifestants ou plutt les ptitionnaires ont fait
cercle autour de l'autel de la patrie.

Les commissaires des Jacobins, et particulirement Danton, [Note: Danton
avait tenu la veille un conciliabule  son domicile avec Brune, Fabre
d'glantine, Camille Desmoulins, La Poype. Le jour du massacre, il ne
parut pas au Champ-de-Mars. 11 s'loigna de Paris sur le conseil que lui
fit donner Alexandre Lameth. Aprs le massacre il ne fut pas srieusement
inquit.] vtu de gris, montent sur les cratres qui sont aux angles de
l'autel et donnent lecture de la ptition qu'ils viennent de rdiger le
matin par la plume de Brissot. La lecture est accueillie par les cris de:
_Plus de monarchie! Plus de tyran!_ Legendre invite la foule au calme.
Mais bientt une discussion s'engage. Les Cordeliers et les Amis de la
Vrit expriment leur mcontentement au sujet de la dernire phrase de la
ptition qui prvoit le remplacement de Louis XVI par les moyens
constitutionnels. Ils dclarent qu'ils ne veulent pas remplacer un tyran
par un autre. De violents soupons s'lvent. On flaire une intrigue
orlaniste. Les soupons se portent particulirement sur Brissot qui a
accept de rdiger une ptition monarchique, alors qu'il faisait nagure
une campagne vhmente en faveur de la Rpublique. Aprs une explication
qu'on devine avoir t trs vive, on dcide finalement que la phrase
suspecte sera supprime. Les commissaires-rdacteurs acceptent d'en
rfrer aux Jacobins....

Vers quatre  cinq heures du soir les Cordeliers se mettent en rang. Ils
dfilent sur 7  8 de front comme  la parade et se dirigent comme la
veille vers le Palais-Royal....

Le soir les commissaires-rdacteurs de la ptition entretiennent les
Jacobins des incidents de la journe, de la suppression que la runion du
Champ-de-Mars a exige dans le texte arrt par eux le matin. Ils font
pntrer dans l'Assemble quelques dlgus des Cordeliers qui sont
invits  dvelopper les raisons pour lesquelles ils ne veulent pas de la
phrase sur le remplacement de Louis XVI par les moyens constitutionnels.
Momoro est du nombre de ces dlgus. Une discussion trs vive s'engage.
Les dputs, particulirement Coroller, rclament nergiquement, au nom de
la lgalit et de la Constitution, le maintien de la phrase incrimine. Sa
suppression serait une adhsion indirecte  la Rpublique et ils ne
veulent pas courir cette aventure. Aprs quatre heures de discussion, les
dputs ont gain de cause. A la presque unanimit les Jacobins votent le
maintien du texte primitif sans retranchement. Il est environ minuit. Le
manuscrit est immdiatement envoy  l'imprimeur de la socit Baudouin.
Baudouin sait que la plupart des dputs ont dj quitt les Jacobins pour
les Feuillans. Il craint de dplaire  l'Assemble dont il est aussi
l'imprimeur. Il fait des difficults. Les commissaires des Jacobins lui
rclament son diplme de membre de la socit pour faire procder ailleurs
 l'impression. Il prfre rendre son diplme que d'engager sa
responsabilit.

Une demi-heure plus tard, le dput Royer, vque de l'Ain, qui avait
sign le manuscrit de la ptition envoy  l'imprimeur, en qualit du
prsident des Jacobins, se ravisait. II venait d'apprendre que l'Assemble
avait prononc, expressment cette fois par un nouveau dcret, la mise
hors de cause du roi. Il devenait donc inutile de la prier de s'expliquer.
La ptition devenait mme illgale puisqu'elle allait maintenant
directement  rencontre d'une loi rendue. Royer envoya son domestique 
Baudouin pour retirer sa signature.... La ptition n'avait plus de
rpondant. [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 125-128.]


LE MASSACRE DU CHAMP DE LA FDRATION

Le mouvement avait de trop fortes racines pour pouvoir tre arrt. Malgr
Robespierre qui conseillait le calme et qui craignait que la ptition ne
fournit  la majorit de l'Assemble le prtexte d'une rpression qu'elle
cherchait, les Cordeliers persistrent et dcidrent de se runir de
nouveau au Champ de Mars pour ptitionner le lendemain 17 juillet. De tous
les rcits contemporains de cette journe le plus sincre et le plus exact
est celui que Robert fit paratre dans _Les Rvolutions de Paris_.

Toutes les socits patriotiques s'toient donn rendez-vous pour le
dimanche  onze heures du matin sur la place de la Bastille, afin de
partir de l en un seul corps vers le champ de la Fdration. La
municipalit fit garnir de troupes cette place publique, de sorte que ce
premier rassemblement n'eut pas lieu; les citoyens se retirrent  fur et
mesure qu'ils se prsentrent; on a remarqu qu'il n'y avoit l que des
gardes solds. [Note: La garde nationale parisienne comprenait des
compagnies soldes, dites du centre,  ct des compagnies citoyennes.]
Quoi qu'il en soit, l'assemble du Champ-de-Mars n'eut pas moins lieu. Un
fait aussi malheureux qu'inconcevable servit d'abord de prtexte  la
calomnie et aux voies de force. Malgr que les patriotes ne se fussent
assigns que pour Midi au plus tt, huit heures n'toient pas sonnes que
dj l'autel de la patrie toit couvert d'une foule d'inconnus. Deux
hommes, dont l'un invalide avec une jambe de bois, s'toient glisss sous
les planches de l'autel de la patrie; l'un d'eux faisoit des trous avec
une vrille: une femme sent l'instrument sous son pied, fait un cri; on
accourt, on arrache une planche, on pntre dans la cavit et l'on en tire
ces deux hommes. Que faisoient-ils? Quel toit leur dessein? Voil ce
qu'on se demande, voil ce qu'on veut connotre. Le peuple les conduit
chez le commissaire de la section du Gros Caillou; interrogs pourquoi ils
s'toient introduits furtivement sous l'autel de la patrie, quelles
toient leurs intentions, et pourquoi ils s'toient munis de vivres pour
plus de vingt-quatre heures, ils ont rpondu de manire  faire croire
qu'une curiosit lubrique toit le seul motif qui les et fait agir. Sur
ce dire le commissaire, au lieu de s'assurer d'eux prudemment, les remet
en Libert. On alloit les conduire vers un magistrat plus judicieux mais
des sclrats les arrachent  ceux qui les tenoient; les deux malheureux
sont renverss; dj un d'eux est poignard de plusieurs coups de couteau;
l'autre est attach au rverbre; la corde casse, il retombe encore
vivant, et sa tte, plutt scie que coupe, est mise au bout d'une pique
par un jeune homme de quatorze ans. Le coeur soulve au rcit de pareilles
atrocits. Ah! sans doute les acteurs de cette scne horrible sont des
brigands infmes, des monstres dignes du dernier supplice. Mais qu'on se
garde bien de les confondre avec le peuple. Le vrai peuple n'est point
froce, il est avare de sang et ne verse que celui des tyrans; le vrai
peuple c'tait ceux qui vouloient remettre les prsums coupables sous le
glaive de la loi; les brigands seuls les ont assassins. Toujours est-il
que cette barbare excution ne se fit point au Champ de Mars, qu'elle se
fit au Gros Caillou; qu'elle se fit par d'autres que ceux qui avoient t
les tmoins du flagrant dlit.

Cette nouvelle parvient dans Paris, et elle y parvient dans toute sa
vrit. L'assemble nationale ouvre sa sance et le prsident dit: Il
nous vient d'tre assur que deux citoyens venoient d'tre _victimes_ de
leur zle au Champ de Mars, pour avoir dit  une _troupe Ameute_ qu'il
falloit se conformer  la loi; ils ont t pendus sur le champ. M.
Regnaut de Saint Jean d'Angly [Note: Regnaud (de Saint-Jean d'Angly),
qu'on disait vendu  la liste civile, avait publi la veille dans le
feuilleton de son journal Le Postillon par Calais, une fausse rponse du
Prsident de l'Assemble  une fausse ptition qui lui aurait t
prsente par les rpublicains. Cette manoeuvre avait eu pour but
d'apeurer la bourgeoisie, et de rendre les ptitionnaires suspects  la
garde nationale. Elle ne russit que trop.] enchrit encore, et dit que ce
sont deux gardes nationaux qui ont rclam l'excution de la loi; aussitt
on dcrte que M. le prsident et M. le maire s'assureront de la vrit
des faits pour prendre des mesures rigoureuses, si elle est constate
telle. Deux rflexions: la premire qu'il est bien singulier que M. Duport
qui prsidoit l'assemble nationale et M. Regnaut aient t les seuls dans
l'erreur sur ce fait extraordinaire; la seconde, que l'assemble
Nationale, qui vient d'envoyer des commissaires dans toutes les parties de
l'empire, n'ait pas pris la peine d'en envoyer deux au Champ de la
Fdration.

Vers midi les citoyens commencent  arriver en foule  l'autel de la
patrie; on attend avec impatience les commissaires de la socit des amis
de la Constitution pour entendre de nouveau lecture de la ptition et la
signer: chacun brloit du dsir d'y apposer son nom. Il toit entr vers
onze heures de forts dtachements, avec du canon, mais, comme ils n'y
toient venus que par rapport  l'assassinat du matin, ils se retirrent
vers une heure. C'est alors que parut un envoy des Jacobins, [Note: Le
chevalier de la Rivire qui avait vu Robespierre auparavant.] qui vint
annoncer que la _ptition qui avait t lue la veille ne pouvait plus
servir le dimanche; que cette ptition supposait que l'assemble n'avait
pas prononc sur le sort de Louis, mais que l'assemble ayant
implicitement dcrt son innocence ou son inviolabilit dans la sance de
samedi soir, la socit allait s'occuper d'une nouvelle rdaction qu'elle
prsenterait incessamment  la signature_. Un particulier propose
d'envoyer sur le champ une dputation aux amis de la Constitution, pour
les prier de rdiger de suite son adresse, et de la renvoyer aussitt,
afin que l'assemble du Champ-de-Mars pt la signer sans dsemparer; suit
une autre proposition de faire la rdaction _ l'instant_ sur l'autel de
la patrie et celle-l est unanimement adopte. On nomme quatre
commissaires; l'un d'eux [Robert] prend la plume, les citoyens impatiens
se rangent autour de lui et il crit: _Ptition  l'assemble nationale,
rdige sur l'autel de la patrie, le 17 juillet 1791_:

Reprsentans de la Nation, vous touchez au terme de vos travaux; bientt
des successeurs, tous nomms par le peuple, alloient marcher sur vos
traces sans rencontrer les obstacles que vous ont prsents les dputs
des deux ordres privilgis, ennemis ncessaires de tous les principes de
la sainte galit.

Un grand crime se commet. _Louis XVI fuit_. Il abandonne indignement
son poste. Des citoyens l'arrtent  Varennes et il est ramen  Paris. Le
peuple de cette capitale vous demande instamment de ne rien prononcer sur
le sort du coupable sans avoir entendu l'expression du voeu des 82 autres
dpartemens.

Vous diffrez. Une foule d'adresses arrivent  l'Assemble. Toutes les
sections de l'empire demandent simultanment que Louis soit jug. Vous,
Messieurs, vous avez prjug qu'il tait innocent et inviolable, en
dclarant par votre dcret du 16, que la chartre (_sic_) constitutionnelle
lui sera prsente alors que la Constitution sera acheve. Lgislateurs!
Ce n'toit pas l le voeu du peuple, et nous avons pens que votre plus
grande gloire, que votre devoir mme consistoit  tre les organes de la
volont publique. Sans doute, Messieurs, que vous avez t entrans 
cette dcision par la foule de ces dputs rfractaires qui ont fait
d'avance leur protestation contre toute la Constitution. Mais,
Messieurs..., mais, reprsentans d'un peuple gnreux et confiant,
rappelez-vous que ces 290 protestans n'avoient pas de voix  l'Assemble
nationale: que le dcret est donc nul dans la forme et dans le fond; nul
dans le fond, parce qu'il est contraire au voeu du souverain; nul en la
forme, parce qu'il est port par 290 individus sans qualits. [Note: 290
dputs de la droite avaient protest contre la suspension du roi et
dnonc l'interim rpublicain qui tait d'aprs eux une violation de la
Constitution.].

Ces considrations, toutes ces vues du bien gnral, ce dsir imprieux
d'viter l'anarchie, laquelle nous exposeroit le dfaut d'harmonie entre
les reprsentans et les reprsents, tout nous a fait la loi de vous
demander, au nom de la France entire, de revenir sur ce dcret, de
prendre en considration que le dlit de Louis XVI est prouv, que ce roi
a abdiqu; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau corps
constituant pour procder d'une manire vraiment nationale, au jugement du
coupable et surtout au remplacement et  l'organisation d'un nouveau
pouvoir excutif. [Note: Nous attestons l'authenticit de cette pice
(note du journal).]

La ptition rdige, on en fait lecture  l'assemble; les principes de
modration, le ton fier et respectueux qui y rgne d'un bout  l'autre,
l'ont fait couvrir de justes applaudissemens, et l'on signoit  sept ou
huit endroits diffrens, sur les cratres qui forment les quatre angles de
l'autel de la patrie. Plus de deux mille gardes nationaux de tous les
bataillons de Paris et des environs, quantit d'officiers municipaux des
villages voisins, ainsi que beaucoup d'lecteurs, tant de la ville de
Paris que des dpartemens, l'ont signe.

Il toit deux heures; arrivent trois officiers municipaux en charpe, et
accompagns d'une nombreuse escorte de gardes nationales. Ds qu'ils se
prsentent  l'entre du Champ de Mars, une dputation va les recevoir.
Parmi ceux qui la composoient, le public a remarqu un marchal des camps
dcor de la croix de Saint-Louis, attache avec un ruban national. Le
trois officiers municipaux se rendent  l'autel; on les y reoit avec les
expressions de la joie et du patriotisme: Messieurs, disent-ils, nous
sommes charms de connotre vos dispositions; on nous avoit dit qu'il y
avoit ici du tumulte, on nous avoit tromps; nous ne manquerons pas de
rendre compte de ce que nous avons vu, de la tranquillit qui rgne au
Champ de Mars; et loin de vous empcher de faire votre ptition, si l'on
vous troubloit, nous vous aiderions de la force publique. Si vous doutez
de nos intentions, nous vous offrons de rester en otages parmi vous
jusqu' ce que toutes les signatures soient apposes. Un citoyen leur
donna lecture de la ptition; ils la trouvrent conforme aux principes;
ils dirent mme qu'ils la signeraient s'ils ne se trouvoient pas en
fonctions.

Deux citoyens avoient t arrts prcdemment  cause d'une rixe avec
l'un des aides de camp du gnral; ceux qui avoient t tmoins de
l'arrestation reprsentrent aux officiers municipaux qu'elle toit
injuste et immrite; ceux-ci engagrent l'assemble  nommer une
dputation pour aller les rclamer  la municipalit, en leur promettant
justice; et douze commissaires et les officiers municipaux partent
entours d'un grand nombre des ptitionnaires, qui les accompagnent
jusqu'au dtachement; l on se prend la main et l'on se quitte de la
manire la plus amicale. Les officiers municipaux promettent de faire
retirer les troupes et ils l'excutent; peu d'instans aprs le Champ de
Mars fut encore libre et tranquille. Il est ici un trait que nous
n'omettrons pas, il faut tre juste. Avant que la troupe se ft retire,
un jeune homme franchissoit le glacis en prsence du bataillon et quelques
grenadiers l'arrtant avec rudesse, un d'eux l'atteint de sa baonnette;
M. Lefeuvre d'Arles, commandant le bataillon, accourt  toute bride et
renvoie les soldats  leur poste. Le peuple applaudit et crie: _Bravo,
commandant!_

On retourne  l'autel de la patrie, et l'on continue  signer. Les jeunes
gens s'amusent  des danses; ils font des ronds en chantant l'air _a
ira._ Survient un orage (le ciel vouloit-il prsager celui qui alloit
fondre sur la tte des citoyens?). On n'en est pas moins ardent  signer.
La pluie cesse, le ciel redevient calme et serein; en moins de deux heures
il se trouve plus de 50 mille personnes dans la plaine; c'toit des mres
de famille, d'intressantes citoyennes; c'toit une de ces assembles
majestueuses et touchantes telles qu'on en voyoit  Athnes et  Rome.

Les commissaires dputs vers la municipalit reviennent. Nous tenons de
deux d'entre eux les dtails suivans: Nous parvenons, disent-ils,  la
salle d'audience  travers une fort de baonnettes; les trois municipaux
nous avertissent d'attendre, ils entrent, et nous ne les revoyons plus.
[Note: Ces trois municipaux, J.-J. Hardy, J.-B.-O. Regnaultet J.-J.
Leroux ont rdig sance tenante un rapport sur les faits qui concorde
avec le rcit du journal. Ils y protestent contre la proclamation de la
loi martiale et dgagent leur responsabilit des vnements (cf. A.
Mathiez, _op. cit._, pp. 352-355).]

Le corps municipal sort; nous sommes compromis, dit un des membres, il
Faut agir svrement. Un d'entre nous, chevalier de Saint-Louis, annonce
au maire que l'objet de notre mission toit de rclamer plusieurs citoyens
honntes pour qui les trois municipaux avoient promis de s'intresser. Le
maire rpond qu'il _n'entre pas dans ces promesses, et qu'il va marcher au
Champ de la fdration pour y mettre la paix._ Le chevalier de
Saint-Louis veut rpondre que tout y est calme; il est interrompu par un
municipal, qui lui demande d'un ton de mpris quelle toit la croix qu'il
portoit, et de quel ordre toit le ruban qui l'attachoit (c'toit un ruban
tricolore). _C'est une Croix de Saint-Louis_, rpond le chevalier, _que
j'ai dcore du ruban national; je suis prt  vous la remettre si vous
voulez la porter au pouvoir excutif pour savoir si je l'ai bien gagne_.
M. le maire dit  son collgue qu'il connoissoit ce chevalier de
Saint-Louis pour un _honnte citoyen_ et qu'il le prioit ainsi que les
autres de se retirer. Sur ces entrefaites, le capitaine de la troupe du
centre du bataillon de Bonne Nouvelle vint dire que le Champ de Mars
n'toit rempli que de brigands; un de nous lui dit qu'il en imposoit
l-dessus. La municipalit ne voulut plus nous entendre. [Note: Pour le
commentaire, voir dans mon livre sur le _Club des Cordeliers_
l'claircissement intitul: le Massacre du Champ de Mars.] Descendus de
l'htel de ville, nous apermes  une des fentres le drapeau rouge; et
ce signal du massacre, qui devoit inspirer un sentiment de douleur  ceux
qui alloient marcher  sa suite, produisit un effet tout contraire sur
l'me des gardes nationaux qui couvraient la place (ils portaient  leurs
chapeaux le pompon rouge et bleu). A l'aspect du drapeau ils ont pouss
des cris de joie en levant en l'air leurs armes qu'ils ont ensuite
charges. Nous avons vu un officier municipal en charpe aller de rang en
rang, et parler  l'oreille des officiers. Glacs d'horreur, nous sommes
retourns au champ de la fdration avertir nos frres de tout ce dont
nous avions t les tmoins.

Sans croire qu'ils en imposoient, on pensa qu'ils toient dans l'erreur
sur la destination de la force de la loi, et l'on conclut qu'il n'toit
pas possible que l'on vint disperser des citoyens qui exercoient
paisiblement les droits qui leur sont rservs par la Constitution.

On entend tout  coup le bruit du tambour, on se regarde; les membres des
diverses socits patriotiques s'assemblent, ils alloient se retirer,
quand un orateur demande et dit: Mes frres, que faisons-nous? Ou la loi
martiale est ou elle n'est pas dirige contre nous, pourquoi nous sauver?
Si elle est dirige contre nous, attendons qu'elle soit publie, et pour
lors nous obirons; mais vous savez qu'on ne peut user de la force sans
avoir fait trois publications. Le peuple se rappelle qu'il toit aux
termes de la loi et il demeure. Les bataillons se prsentent avec
l'artillerie: on pense qu'il y avoit  peu prs dix mille hommes. On
connot le champ de la fdration, on sait que c'est une plaine immense,
que l'autel de la patrie est au milieu, que les glacis qui entourent la
plaine sont coups de distance en distance pour faciliter des passages;
une partie de la troupe entre par l'extrmit du ct de l'cole
militaire, une autre par le passage qui se trouve un peu plus bas, une
troisime par celui qui rpond  la grande rue de Chaillot; c'est l
qu'toit le drapeau rouge. A peine ceux qui toient  l'autre, et il y en
avoit plus de 15 mille l'eurent-ils aperu que l'on entend une dcharge:
_ne bougeons pas, on tire  blanc, il faut qu'on vienne ici publier la
loi_. [Note: Il est certain que la loi martiale ne fut pas proclame selon
les rgles.] Les troupes s'avancent, elles font feu pour la deuxime fois,
la contenance de ceux qui entouroient l'autel est la mme; mais une
troisime dcharge ayant fait tomber beaucoup de monde, on a fui; il n'est
rest qu'une centaine de personnes sur l'autel mme. Hlas! elles y ont
pay cher leur courage et leur aveugle confiance en la loi; des hommes,
des femmes, un enfant y ont t massacrs; massacrs sur l'autel de la
patrie! Ah! si dsormais nous avons encore des fdrations, il faudra
choisir un autre lieu, celui-ci est profan! Quel spectacle, grand Dieu!
que celui qu'ont clair les derniers rayons de ce jour fatal! [Note: _Les
Rvolutions de Paris_, n 106, pp. 57 et suiv. (16-22 juillet 1791).]


LE NOMBRE DES VICTIMES

La force arme ne compta que peu de victimes, neuf blesss dont deux sont
morts ensuite, dit Charton dont le tmoignage est difficile  contrler.

Du ct de la foule ce fut autre chose. Bailly valua le lendemain les
morts  11 ou 12, les blesss  10 ou 12. Un procs-verbal dress par
l'officier municipal Filleul constate la prsence de 15 cadavres
transports  l'hpital du Gros-Caillou. II est muet sur les cadavres
recueillis ailleurs. Aucun tat gnral des victimes n'a t dress
officiellement, ainsi que le constate Sergent dans son mmoire. Plusieurs
blesss taient soigns  l'hpital mme. La justice recueillit leurs
dpositions qui sont perdues.

Un pamphlet fayettiste, paru le lendemain du massacre, compte dix morts et
vingt blesss.

Marat prtendit dans son n du 20 juillet que 400 cadavres avaient t
jets de nuit dans la Seine par les chasseurs des barrires et que Bailly
avait fait lever les filets de Saint-Cloud pour leur livrer passage. Ce
sont l des exagrations manifestes.

Mais il est certain que le nombre des morts et des blesss fut
considrable. Coffinhal dposa au procs de Bailly que s'tant transport
avec le capitaine Ferrt de sa section entre minuit et une heure au champ
de la Fdration, ils ont compt 54 morts. [Note: A. Mathiez, _Le club
des Cordeliers pendant la crise de Varennes et le massacre du Champ de
Mars_. Paris, 1910, pp. 148-149.]


LES CONSQUENCES

Le massacre du Champ-de-Mars fut, comme on l'a dit, un acte de guerre de
classes, car la question n'tait pas entre la rpublique et la monarchie,
mais entre la dmocratie populaire et la nouvelle aristocratie bourgeoise.

Dj toute la partie conservatrice des jacobins avait fait scission le 16
juillet et avait fond un nouveau club, le club des Feuillans, qui se
proposa la tche impossible de rconcilier Louis XVI avec la Rvolution et
la Rvolution avec Louis XVI. Le massacre rendit la scission irrmdiable.

L'Assemble avait eu sa grande part de responsabilit dans le massacre.
Le 16 juillet elle avait mand Bailly  sa barre et lui avait fait honte
de sa mollesse  rprimer l'agitation rpublicaine. Le 17 juillet,  la
nouvelle des meurtres du Gros-Caillou qui n'avaient aucun rapport avec le
ptitionnement qui devait avoir lieu l'aprs-midi, le prsident de
l'Assemble Treilhard avait crit de nouveau  Bailly pour l'inviter 
prendre les mesures les plus sres et les plus vigoureuses pour arrter
les dsordres et en connatre les auteurs. Le lendemain du massacre, qui
aurait pu tre facilement vit, l'Assemble prit l'initiative et la
direction d'une rpression supplmentaire, dont le but secret tait de
dcapiter le parti dmocrate au moment o allaient s'ouvrir les lections
 la Lgislative. Elle vota un dcret spcial, vritable petite loi de
sret gnrale, pour organiser cette rpression, en lui donnant un effet
rtroactif. [Note: J'ai publi ce dcret qui ne figure pas dans Duvergier
dans mon livre sur le _Club des Cordeliers_, p. 193-194.] Son comit des
recherches lana les mandats d'arrt.

Plusieurs centaines de patriotes furent emprisonns: les principaux
Cordeliers Vincent, Momoro, Verrires, Brune. Danton, Camille Desmoulins,
Santerre s'enfuirent pour n'avoir pas le mme sort. La petite terreur
tricolore dura jusqu' l'amnistie du 13 septembre vote au lendemain du
jour o Louis XVI avait accept la Constitution rvise. Si l'amnistie
ouvrit les prisons, elle laissa au coeur des dmocrates de terribles
rancunes.

La procdure du Champ de Mars fut compare couramment dans les milieux
jacobins  la fameuse procdure du Chtelet sur les journes des 5 et 6
octobre. On peut affirmer qu'elle a beaucoup fait pour accentuer le
caractre de violence des luttes politiques qui vont suivre et pour les
rendre inexpiables. [Note: A. Mathiez, _Le Club des Cordeliers_, p. 225.]





End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes journees de la Constituante
by Albert Mathiez

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