The Project Gutenberg EBook of Le Rouge et le noir, by Stendhal

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Title: Le Rouge et le noir

Author: Stendhal

Posting Date: October 28, 2010
Release Date: January, 1997 [EBook #798]
[Last updated: June 14, 2012]


Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Le Rouge et le Noir

Chronique du XIXe sicle

by Stendhal (Marie-Henri Beyle)




VOLUME PREMIER


    La vrit, l'pre vrit

    Danton




CHAPITRE PREMIER


UNE PETITE VILLE

    Put thousands together
    Less bad,
    But the cage less gay.

    HOBBES


La petite ville de Verrires peut passer pour l'une des plus jolies de
la Franche-Comt. Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de
tuiles rouges s'tendent sur la pente d'une colline, dont des touffes de
vigoureux chtaigniers marquent les moindres sinuosits. Le Doubs coule
 quelques centaines de pieds au-dessous de ses fortifications bties
jadis par les Espagnols, et maintenant ruines.

Verrires est abrite du ct du nord par une haute montagne, c'est une
des branches du Jura. Les cimes brises du Verra se couvrent de neige
ds les premiers froids d'octobre. Un torrent, qui se prcipite de la
montagne, traverse Verrires avant de se jeter dans le Doubs et donne le
mouvement  un grand nombre de scies  bois; c'est une industrie fort
simple et qui procure un certain bien-tre  la majeure partie des
habitants plus paysans que bourgeois. Ce ne sont pas cependant les scies
 bois qui ont enrichi cette petite ville. C'est  la fabrique des
toiles peintes, dites de Mulhouse, que l'on doit l'aisance gnrale qui,
depuis la chute de Napolon a fait rebtir les faades de presque toutes
les maisons de Verrires.

A peine entre-t-on dans la ville que l'on est tourdi par le fracas
d'une machine bruyante et terrible en apparence. Vingt marteaux pesants,
et retombant avec un bruit qui fait trembler le pav, sont levs par
une roue que l'eau du torrent fait mouvoir. Chacun de ces marteaux
fabrique, chaque jour, je ne sais combien de milliers de clous. Ce sont
de jeunes filles fraches et jolies qui prsentent aux coups de ces
marteaux normes les petits morceaux de fer qui sont rapidement
transforms en clous. Ce travail, si rude en apparence, est un de ceux
qui tonnent le plus le voyageur qui pntre pour la premire fois dans
les montagnes qui sparent la France de l'Helvtie. Si, en entrant 
Verrires, le voyageur demande  qui appartient cette belle fabrique de
clous qui assourdit les gens qui montent la grande rue, on lui rpond
avec un accent tranard: _Eh! elle est  M. le maire_.

Pour peu que le voyageur s'arrte quelques instants dans cette grande
rue de Verrires, qui va en montant depuis la rive du Doubs jusque vers
le sommet de la colline, il y a cent  parier contre un qu'il verra
paratre un grand homme  l'air affair et important.

A son aspect tous les drapeaux se lvent rapidement. Ses cheveux sont
grisonnants, et il est vtu de gris. Il est chevalier de plusieurs
ordres, il a un grand front, un nez aquilin, et au total sa figure ne
manque pas d'une certaine rgularit: on trouve mme, au premier aspect
qu'elle runit  la dignit du maire de village cette sorte d'agrment
qui peut encore se rencontrer avec quarante-huit ou cinquante ans. Mais
bientt le voyageur parisien est choqu d'un certain air de contentement
de soi et de suffisance ml  je ne sais quoi de born et de peu
inventif. On sent enfin que le talent de cet homme-l se borne  se
faire payer bien exactement ce qu'on lui doit, et  payer lui-mme le
plus tard possible quand il doit.

Tel est le maire de Verrires, M. de Rnal. Aprs avoir travers la rue
d'un pas grave, il entre  la mairie et disparat aux yeux du voyageur.
Mais, cent pas plus haut, si celui-ci continue sa promenade, il aperoit
une maison d'assez belle apparence, et  travers une grille de fer
attenante  la maison, des jardins magnifiques. Au-del, c'est une ligne
d'horizon forme par les collines de la Bourgogne; et qui semble faite 
souhait pour le plaisir des yeux. Cette vue fait oublier au voyageur
l'atmosphre empeste des petits intrts d'argent dont il commence 
tre asphyxi.

On lui apprend que cette maison appartient  M. de Rnal. C'est aux
bnfices qu'il a faits sur sa grande fabrique de clous que le maire de
Verrires doit cette belle habitation en pierre de taille qu'il achve
en ce moment. Sa famille dit-on, est espagnole antique, et,  ce qu'on
prtend, tablie dans le pays bien avant la conqute de Louis X.

Depuis 1815 il rougit d'tre industriel: 1815 l'a fait maire de
Verrires. Les murs en terrasse qui soutiennent les diverses parties de
ce magnifique jardin qui, d'tage en tage, descend jusqu'au Doubs, sont
aussi la rcompense de la science de M. de Rnal dans le commerce du
ter.

Ne vous attendez point  trouver en France ces jardins pittoresques qui
entourent les villes manufacturires de l'Allemagne, Leipzig, Francfort,
Nuremberg, etc. En Franche-Comt, plus on btit de murs, plus on hrisse
sa proprit de pierres ranges les unes au-dessus des autres, plus on
acquiert de droits aux respects de ses voisins. Les jardins de M. de
Rnal, remplis de murs, sont encore admirs parce qu'il a achet au
poids de l'or certains petits morceaux de terrain qu'ils occupent. Par
exemple, cette scie  bois, dont la position singulire sur la rive du
Doubs vous a frapp en entrant  Verrires, et o vous avez remarqu le
nom de SOREL, crit en caractres gigantesques sur une planche qui
domine le toit, elle occupait, il y a six ans, l'espace sur lequel on
lve en ce moment le mur de la quatrime terrasse des jardins de M. de
Rnal.

Malgr sa fiert, M. le maire a d faire bien des dmarches auprs du
vieux Sorel, paysan dur et entt; il a d lui compter de beaux louis
d'or pour obtenir qu'il transportt son usine ailleurs. Quant au
ruisseau public qui faisait aller la scie, M. de Rnal, au moyen du
crdit dont il jouit  Paris, a obtenu qu'il ft dtourn. Cette grce
lui vint aprs les lections de 182...

Il a donn  Sorel quatre arpents pour un,  cinq cents pas plus bas sur
les bords du Doubs. Et, quoique cette position ft beaucoup plus
avantageuse pour son commerce de planches de sapin, le pre Sorel, comme
on l'appelle depuis qu'il est riche, a eu le secret d'obtenir de
l'impatience et de la _manie de propritaire_, qui animait son voisin,
une somme de 6000 F.

Il est vrai que cet arrangement a t critiqu par les bonnes ttes de
l'endroit. Une fois, c'tait un jour de dimanche, il y a quatre ans de
cela, M. de Rnal, revenant de l'glise en costume de maire, vit de loin
le vieux Sorel, entour de ses trois fils, sourire en le regardant. Ce
sourire a port un jour fatal dans l'me de M. le maire, il pense depuis
lors qu'il et pu obtenir l'change  meilleur march.

Pour arriver  la considration publique  Verrires, l'essentiel est de
ne pas adopter, tout en btissant beaucoup de murs, quelque plan apport
d'Italie par ces maons, qui, au printemps, traversent les gorges du
Jura pour gagner Paris. Une telle innovation vaudrait  l'imprudent
btisseur une ternelle rputation _de mauvaise tte_, et il serait 
jamais perdu auprs des gens sages et modrs qui distribuent la
considration en Franche-Comt.

Dans le fait, ces gens sages y exercent le plus ennuyeux despotisme;
c'est  cause de ce vilain mot que le sjour des petites villes est
insupportable, pour qui a vcu dans cette grande rpublique qu'on
appelle Paris. La tyrannie de l'opinion, et quelle opinion! est aussi
bte dans les petites villes de France, qu'aux tats-Unis d'Amrique.




CHAPITRE II

UN MAIRE

    L'importance! Monsieur, n'est-ce rien? Le respect des sots,
    l'bahissement des enfants, l'envie des riches, le mpris du sage.

    BARNAVE


Heureusement pour la rputation de M. de Rnal comme administrateur, un
immense mur de soutnement tait ncessaire  la promenade publique qui
longe la colline  une centaine de pieds au-dessus du cours du Doubs.
Elle doit  cette admirable position une des vues les plus pittoresques
de France. Mais,  chaque printemps, les eaux de pluie sillonnaient la
promenade, y creusaient des ravins et le rendaient impraticable. Cet
inconvnient senti par tous, mit M. de Rnal dans l'heureuse ncessit
d'immortaliser son administration par un mur de vingt pieds de hauteur
et de trente ou quarante toises de long.

Le parapet de ce mur, pour lequel M. de Rnal a d faire trois voyages 
Paris, car l'avant-dernier ministre de l'Intrieur s'tait dclar
l'ennemi mortel de la promenade de Verrires, le parapet de ce mur
s'lve maintenant de quatre pieds au-dessus du sol. Et, comme pour
braver tous les ministres prsents et passs, on le garnit en ce moment
avec des dalles de pierre de taille.

Combien de fois, songeant aux bals de Paris abandonns la veille, et la
poitrine appuye contre ces grands blocs de pierre d'un beau gris tirant
sur le bleu, mes regards ont plong dans la valle du Doubs! Au-del,
sur la rive gauche, serpentent cinq ou six valles au fond desquelles
l'oeil distingue fort bien de petits ruisseaux. Aprs avoir couru de
cascade en cascade, on les voit tomber dans le Doubs. Le soleil est fort
chaud dans ces montagnes; lorsqu'il brille d'aplomb, la rverie du
voyageur est abrite sur cette terrasse par de magnifiques platanes.
Leur croissance rapide et leur belle verdure tirant sur le bleu, ils la
doivent  la terre rapporte, que M. le maire a fait placer derrire son
immense mur de soutnement, car, malgr l'opposition du conseil
municipal, il a largi la promenade de plus de six pieds (quoiqu'il soit
ultra et moi libral, je l'en loue); c'est pourquoi dans son opinion et
dans celle de M. Valenod, l'heureux directeur du dpt de mendicit de
Verrires, cette terrasse peut soutenir la comparaison avec celle de
Saint-Germain-en-Laye.

Je ne trouve quant  moi qu'une chose  reprendre au COURS DE LA
FIDLIT; on lit ce nom officiel en quinze ou vingt endroits, sur des
plaques de marbre qui ont valu une croix de plus  M. de Rnal, ce que
je reprocherais au Cours de la Fidlit, c'est la manire barbare dont
l'autorit fait tailler et tondre jusqu'au vif ces vigoureux platanes.
Au lieu de ressembler par leurs ttes basses rondes et aplaties,  la
plus vulgaire des plantes potagres, ils ne demanderaient pas mieux que
d'avoir ces formes magnifiques qu'on leur voit en Angleterre. Mais la
volont de M. le maire est despotique, et deux fois par an tous les
arbres appartenant  la commune sont impitoyablement amputs. Les
libraux de l'endroit prtendent, mais ils exagrent, que la main du
jardinier officiel est devenue bien plus svre depuis que M. le vicaire
Maslon a pris l'habitude de s'emparer des produits de la tonte.

Ce jeune ecclsiastique fut envoy de Besanon, il y a quelques annes
pour surveiller l'abb Chlan et quelques curs des environs. Un vieux
chirurgien-major de l'arme d'Italie, retir  Verrires, et qui de son
vivant tait  la fois, suivant M. le maire, jacobin et bonapartiste,
osa bien un jour se plaindre  lui de la mutilation priodique de ces
beaux arbres.

--J'aime l'ombre, rpondit M. de Rnal avec la nuance de hauteur
convenable quand on parle  un chirurgien, membre de la Lgion
d'honneur, j'aime l'ombre, je fais tailler mes arbres pour donner de
l'ombre, et je ne conois pas qu'un arbre soit fait pour autre chose,
quand toutefois, comme l'utile noyer, il _ne rapporte pas de revenu_.

Voil le grand mot qui dcide de tout  Verrires: RAPPORTER DU REVENU.
A lui seul il reprsente la pense habituelle de plus des trois quarts
des habitants.

Rapporter du revenu est la raison qui dcide de tout dans cette petite
ville qui vous semblait si jolie. L'tranger qui arrive, sduit par la
beaut des fraches et profondes valles qui l'entourent s'imagine
d'abord que ses habitants sont sensibles au beau, ils ne parlent que
trop souvent de la beaut de leur pays: on ne peut pas nier qu'ils n'en
fassent grand cas, mais c'est parce qu'elle attire quelques trangers
dont l'argent enrichit les aubergistes, ce qui, par le mcanisme de
l'octroi, _rapporte du revenu  la ville_.

C'tait par un beau jour d'automne que M. de Rnal se promenait sur le
Cours de la Fidlit, donnant le bras  sa femme. Tout en coutant son
mari qui parlait d'un air grave, l'oeil de Mme de Rnal suivait avec
inquitude les mouvements de trois petits garons. L'an, qui pouvait
avoir onze ans, s'approchait trop souvent du parapet et faisait mine d'y
monter. Une voix douce prononait alors le nom d'Adolphe, et l'enfant
renonait  son projet ambitieux. Mme de Rnal paraissait une femme de
trente ans, mais encore assez jolie.

--Il pourrait bien s'en repentir, ce beau monsieur de Paris, disait M.
de Rnal d'un air offens, et la joue plus ple encore qu'a l'ordinaire.
Je ne suis pas sans avoir quelques amis au Chteau...

Mais, quoique je veuille vous parler de la province pendant deux cents
pages, je n'aurai pas la barbarie de vous faire subir la longueur et les
mnagements savants d'un dialogue de province.

Ce beau monsieur de Paris, si odieux au maire de Verrires, n'tait
autre que M. Appert, qui, deux jours auparavant, avait trouv le moyen
de s'introduire, non seulement dans la prison et le dpt de mendicit
de Verrires, mais aussi dans l'hpital administr gratuitement par le
maire et les principaux propritaires de l'endroit.

--Mais, disait timidement Mme de Rnal, quel tort peut vous faire ce
monsieur de Paris, puisque vous administrez le bien des pauvres avec la
plus scrupuleuse probit?

--Il ne vient que pour _dverser_ le blme, et ensuite il fera insrer
des articles dans les journaux du libralisme.

--Vous ne les lisez jamais, mon ami.

--Mais on nous parle de ces articles jacobins; tout cela nous distrait
et _nous empche de faire le bien_[*]. Quant  moi, je ne pardonnerai
jamais au cur.

[*] Historique.




CHAPITRE III

LE BIEN DES PAUVRES

    Un cur vertueux et sans intrigue est une Providence pour le village.

    FLEURY


Il faut savoir que le cur de Verrires vieillard de quatre-vingts ans,
mais qui devait  l'air vif de ces montagnes une sant et un caractre
de fer, avait le droit de visiter  toute heure la prison, l'hpital et
mme le dpt de mendicit. C'tait prcisment  six heures du matin
que M. Appert qui de Paris tait recommand au cur, avait eu la sagesse
d'arriver dans une petite ville curieuse. Aussitt il tait all au
presbytre.

En lisant la lettre que lui crivait M. le marquis de La Mole, pair de
France, et le plus riche propritaire de la province, le cur Chlan
resta pensif.

Je suis vieux et aim ici, se dit-il enfin  mi-voix ils n'oseraient! Se
tournant tout de suite vers le monsieur de Paris, avec des yeux o,
malgr le grand ge, brillait ce feu sacr qui annonce le plaisir de
faire une belle action un peu dangereuse:

--Venez avec moi, monsieur, et en prsence du gelier et surtout des
surveillants du dpt de mendicit, veuillez n'mettre aucune opinion
sur les choses que nous verrons. M. Appert comprit qu'il avait affaire 
un homme de coeur: il suivit le vnrable cur visita la prison,
l'hospice, le dpt, fit beaucoup de questions, et, malgr d'tranges
rponses, ne se permit pas la moindre marque de blme.

Cette visite dura plusieurs heures. Le cur invita  dner M. Appert,
qui prtendit avoir des lettres  crire: il ne voulait pas compromettre
davantage son gnreux compagnon. Vers les trois heures, ces messieurs
allrent achever l'inspection du dpt de mendicit, et revinrent
ensuite  la prison. L, ils trouvrent sur la porte le gelier, espce
de gant de six pieds de haut et  jambes arques; sa figure ignoble
tait devenue hideuse par l'effet de la terreur.

--Ah! monsieur, dit-il au cur, ds qu'il l'aperut, ce monsieur, que je
vois l avec vous, n'est-il pas M. Appert?

--Qu'importe? dit le cur.

--C'est que depuis hier j'ai l'ordre le plus prcis, et que M. le prfet
a envoy par un gendarme, qui a d galoper toute la nuit, de ne pas
admettre M. Appert dans la prison.

--Je vous dclare, M. Noiroud, dit le cur, que ce voyageur qui est avec
moi, est M. Appert. Reconnaissez-vous que j'ai le droit d'entrer dans la
prison  toute heure du jour et de la nuit, et en me faisant accompagner
par qui je veux?

--Oui, M. le cur, dit le gelier  voix basse, et baissant la tte,
comme un bouledogue, que fait obir  regret la crainte du bton.
Seulement, M. le cur, j'ai femme et enfants, si je suis dnonc on me
destituera; je n'ai pour vivre que ma place.

--Je serais aussi bien fch de perdre la mienne, reprit le bon cur,
d'une voix de plus en plus mue.

--Quelle diffrence! reprit vivement le gelier; vous, M. le cur, on
sait que vous avez huit cents livres de rente, du bon bien au soleil...

Tels sont les faits qui, comments, exagrs de vingt faons
diffrentes, agitaient depuis deux jours toutes les passions haineuses
de la petite ville de Verrires. Dans ce moment, ils servaient de texte
 la petite discussion que M. de Rnal avait avec sa femme. Le matin,
suivi de M. Valenod directeur du dpt de mendicit, il tait all chez
le cur, pour lui tmoigner le plus vif mcontentement. M. Chlan
n'tait protg par personne; il sentit toute la porte de leurs
paroles.

--Eh bien, messieurs! je serai le troisime cur, de quatre-vingts ans
d'ge, que les fidles verront destituer dans ce voisinage. Il y a
cinquante-six ans que je suis ici, j'ai baptis presque tous les
habitants de la ville, qui n'tait qu'un bourg quand j'y arrivai. Je
marie tous tes jours des jeunes gens, dont jadis j'ai mari les
grands-pres. Verrires est ma famille, mais la peur de la quitter ne me
fera point transiger avec ma conscience ni admettre un autre directeur
de mes actions. Je me suis dit en voyant l'tranger: Cet homme, venu de
Paris, peut tre  la vrit un libral, il n'y en a que trop, mais quel
mal peut-il faire  nos pauvres et  nos prisonniers?

Les reproches de M. de Rnal, et surtout ceux de M. Valenod, le
directeur du dpt de mendicit, devenant de plus en plus vifs:

--Eh bien, messieurs! faites-moi destituer, s'tait cri le vieux cur,
d'une voix tremblante. Je n'en habiterai pas moins le pays. On sait
qu'il y a quarante-huit ans, j'ai hrit d'un champ qui rapporte huit
cents livres. Je vivrai avec ce revenu. Je ne fais point d'conomies
illicites dans ma place, moi, messieurs, et c'est peut-tre pourquoi je
ne suis pas si effray quand on parle de me la faire perdre.

M. de Rnal vivait fort bien avec sa femme mais ne sachant que rpondre
 cette ide, qu'elle lui rptait timidement: Quel mal ce monsieur de
Paris peut-il faire aux prisonniers? il tait sur le point de se fcher
tout  fait, quand elle jeta un cri. Le second de ses fils venait de
monter sur le parapet du mur de la terrasse, et y courait quoique ce mur
ft lev de plus de vingt pieds sur la vigne qui est de l'autre ct.
La crainte d'effrayer son fils et de le faire tomber empchait Mme de
Rnal de lui adresser la parole. Enfin, l'enfant, qui riait de sa
prouesse, ayant regard sa mre, vit sa pleur, sauta sur la promenade
et accourut  elle. Il fut bien grond.

Ce petit vnement changea le cours de la conversation.

--Je veux absolument prendre chez moi Sorel le fils du scieur de
planches, dit M. de Rnal, il surveillera les enfants, qui commencent 
devenir trop diables pour nous. C'est un jeune prtre, ou autant vaut,
bon latiniste, et qui fera faire des progrs aux enfants, car il a un
caractre ferme, dit le cur. Je lui donnerai trois cents francs et la
nourriture. J'avais quelques doutes sur sa moralit; car il tait le
benjamin de ce vieux chirurgien, membre de la Lgion d'honneur, qui,
sous prtexte qu'il tait leur cousin, tait venu se mettre en pension
chez les Sorel. Cet homme pouvait fort bien n'tre au fond qu'un agent
secret des libraux, il disait que l'air de nos montagnes faisait du
bien  son asthme; mais c'est ce qui n'est pas prouv. Il avait fait
toutes les campagnes de Buonapart en Italie; et mme avait, dit-on,
sign non pour l'Empire dans le temps. Ce libral montrait le latin au
fils Sorel et lui a laiss cette quantit de livres qu'il avait apports
avec lui. Aussi n'aurais-je jamais song  mettre le fils du charpentier
auprs de nos enfants; mais le cur, justement la veille de la scne qui
vient de nous brouiller  jamais, m'a dit que ce Sorel tudie la
thologie depuis trois ans, avec le projet d'entrer au sminaire; il
n'est donc pas libral, et il est latiniste.

Cet arrangement convient de plus d'une faon, continua M. de Rnal, en
regardant sa femme d'un air diplomatique, le Valenod est tout fier des
deux beaux normands qu'il vient d'acheter pour sa calche. Mais il n'a
pas de prcepteur pour ses enfants.

--Il pourrait bien nous enlever celui-ci.

--Tu approuves donc mon projet? dit M. de Rnal, remerciant sa femme,
par un sourire, de l'excellente ide qu'elle venait d'avoir. Allons,
voil qui est dcid.

--Ah, bon Dieu! mon cher ami, comme tu prends vite un parti!

--C'est que j'ai du caractre, moi, et le cur l'a bien vu. Ne
dissimulons rien, nous sommes environns de libraux ici. Tous ces
marchands de toile me portent envie, j'en ai la certitude, deux ou trois
deviennent des richards, eh bien, j'aime assez qu'ils voient passer les
enfants de M. de Rnal allant  la promenade sous la conduite de leur
prcepteur. Cela imposera. Mon grand-pre nous racontait souvent que,
dans sa jeunesse, il avait eu un prcepteur. C'est cent cus qu'il m'en
pourra coter, mais ceci doit tre class comme une dpense ncessaire
pour soutenir notre rang.

Cette rsolution subite laissa Mme de Rnal toute pensive. C'tait une
femme grande, bien faite, qui avait t la beaut du pays, comme on dit
dans ces montagnes. Elle avait un certain air de simplicit, et de la
jeunesse dans la dmarche, aux yeux d'un Parisien, cette grce nave,
pleine d'innocence et de vivacit, serait mme alle jusqu' rappeler
des ides de douce volupt. Si elle et appris ce genre de succs, Mme
de Rnal en et t bien honteuse. Ni la coquetterie, ni l'affection
n'avaient jamais approch de ce coeur. M. Valenod, le riche directeur du
dpt, passait pour lui avoir fait la cour, mais sans succs ce qui
avait jet un clat singulier sur sa vertu; car ce M. Valenod, grand
jeune homme, taill en force, avec un visage color et de gros favoris
noirs, tait un de ces tres grossiers, effronts et broyants qu'en
province on appelle de beaux hommes.

Mme de Rnal, fort timide, et d'un caractre en apparence fort ingal
tait surtout choque du mouvement continuel, et des clats de voix de
M. Valenod. L'loignement qu'elle avait pour ce qu' Verrires on
appelle de la joie, lui avait valu la rputation d'tre trs fire de sa
naissance. Elle n'y songeait pas, mais avait t fort contente de voir
les habitants de la ville venir moins chez elle. Nous ne dissimulerons
pas qu'elle passait pour sotte aux yeux de leurs dames, parce que sans
nulle politique  l'gard de son mari, elle laissait chapper les plus
belles occasions de se faire acheter de beaux chapeaux de Paris ou de
Besanon. Pourvu qu'on la laisst seule errer dans son beau jardin, elle
ne se plaignait jamais.

C'tait une me nave, qui jamais ne s'tait leve mme jusqu' juger
son mari, et  s'avouer qu'il l'ennuyait. Elle supposait sans se le dire
qu'entre mari et femme il n'y avait pas de plus douces relations. Elle
aimait surtout M. de Rnal quand il lui parlait de ses projets sur leurs
enfants, dont il destinait l'un  l'pe, le second  la magistrature,
et le troisime  l'glise. En somme elle trouvait M. de Rnal beaucoup
moins ennuyeux que tous les hommes de sa connaissance.

Ce jugement conjugal tait raisonnable. Le maire de Verrires devait une
rputation d'esprit et surtout de bon ton  une demi-douzaine de
plaisanteries dont il avait hrit d'un oncle. Le vieux capitaine de
Rnal servait avant la Rvolution dans le rgiment d'infanterie de M. le
duc d'Orlans, et, quand il allait  Paris, tait admis dans les salons
du prince. Il y avait vu Mme de Montesson, la fameuse Mme de Genlis, M.
Ducrest, l'inventeur du Palais-Roval. Ces personnages ne reparaissaient
que trop souvent dans les anecdotes de M. de Rnal. Mais peu  peu ce
souvenir de choses aussi dlicates  raconter tait devenu un travail
pour lui, et depuis quelque temps, il ne rptait que dans les grandes
occasions ses anecdotes relatives  la maison d'Orlans. Comme il tait
d'ailleurs fort poli, except lorsqu'on parlait d'argent, il passait,
avec raison, pour le personnage le plus aristocratique de Verrires.




CHAPITRE IV

UN PRE ET UN FILS

    E sar mia colpa,
    Se cosi ?

    MACHIAVELLI


Ma femme a rellement beaucoup de tte! se disait, le lendemain  six
heures du matin, le maire de Verrires, en descendant  la scie du pre
Sorel. Quoique je le lui aie dit, pour conserver la supriorit qui
m'appartient, je n'avais pas song que si je ne prends pas ce petit abb
Sorel, qui dit-on sait le latin comme un ange, le directeur du dpt,
cette me sans repos, pourrait bien avoir la mme ide que moi et me
l'enlever. Avec quel ton de suffisance il parlerait du prcepteur de ses
enfants!... Ce prcepteur, une fois  moi, portera-t-il la soutane?

M. de Rnal tait absorb dans ce doute, lorsqu'il vit de loin un
paysan, homme de prs de six pieds, qui, ds le petit jour, semblait
fort occup  mesurer des pices de bois dposes le long du Doubs, sur
le chemin de halage. Le paysan n'eut pas l'air fort satisfait de voir
approcher M. le maire; car ces pices de bois obstruaient le chemin, et
taient dposes l en contravention.

Le pre Sorel, car c'tait lui, fut trs surpris et encore plus content
de la singulire proposition que M. de Rnal lui faisait pour son fils
Julien. Il ne l'en couta pas moins avec cet air de tristesse mcontente
et de dsintrt, dont sait si bien se revtir la finesse des habitants
de ces montagnes. Esclaves du temps de la domination espagnole, ils
conservent encore ce trait de la physionomie du fellah de l'gypte.

La rponse de Sorel ne fut d'abord que la longue rcitation de toutes
les formules de respect qu'il savait par coeur. Pendant qu'il rptait
ces vaines paroles, avec un sourire gauche qui augmentait l'air de
fausset et presque de friponnerie naturel  sa physionomie, l'esprit
actif du vieux paysan cherchait  dcouvrir quelle raison pouvait porter
un homme aussi considrable  prendre chez lui son vaurien de fils. Il
tait fort mcontent de Julien et c'tait pour lui que M. de Rnal lui
offrait le gage inespr de trois cents francs par an, avec la
nourriture et mme l'habillement. Cette dernire prtention, que le pre
Sorel avait eu le gnie de mettre en avant subitement, avait t
accorde de mme par M. de Rnal.

Cette demande frappa le maire. Puisque Sorel n'est pas ravi et combl
par ma proposition, comme naturellement il devrait l'tre, il est clair,
se dit-il, qu'on lui a fait des offres d'un autre ct et de qui
peuvent-elles venir, si ce n'est du Valenod? Ce fut en vain que M. de
Rnal pressa Sorel de conclure sur-le-champ: l'astuce du vieux paysan
s'y refusa opinitrement; il voulait, disait-il, consulter son fils,
comme si, en province, un pre riche consultait un fils qui n'a rien,
autrement que pour la forme.

Une scie  eau se compose d'un hangar au bord d'un ruisseau. Le toit est
soutenu par une charpente qui porte sur quatre gros piliers en bois. A
huit ou dix pieds d'lvation, au milieu du hangar, on voit une scie qui
monte et descend, tandis qu'un mcanisme fort simple pousse contre cette
scie une pice de bois. C'est une roue mise en mouvement par le ruisseau
qui fait aller ce double mcanisme, celui de la scie qui monte et
descend, et celui qui pousse doucement la pice de bois vers la scie,
qui la dbite en planches.

En approchant de son usine, le pre Sorel appela Julien de sa voix de
stentor, personne ne rpondit. Il ne vit que ses fils ans, espces de
gants qui, arms de lourdes haches, quarrissaient les troncs de sapin,
qu'ils allaient porter  la scie. Tout occups  suivre exactement la
marque noire trace sur la pice de bois, chaque coup de leur hache en
sparait des copeaux normes. Ils n'entendirent pas la voix de leur
pre. Celui-ci se dirigea vers le hangar en y entrant, il chercha
vainement Julien  la place qu'il aurait d occuper,  ct de la scie.
Il l'aperut  cinq ou six pieds plus haut,  cheval sur l'une des
pices de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l'action de
tout le mcanisme, Julien lisait. Rien n'tait plus antipathique au
vieux Sorel; il et peut-tre pardonn  Julien sa taille mince peu
propre aux travaux de force, et si diffrente de celle de ses ans;
mais cette manie de lecture lui tait odieuse, il ne savait pas lire
lui-mme.

Ce fut en vain qu'il appela Julien deux ou trois fois. L'attention que
le jeune homme donnait  son livre! bien plus que le bruit de la scie
l'empcha d'entendre la terrible voix de son pre. Enfin, malgr son
ge, celui-ci sauta lestement sur l'arbre soumis  l'action de la scie,
et de l sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup
violent fit voler dans le ruisseau le livre que tenait Julien, un second
coup aussi violent, donn sur la tte, en forme de calotte, lui fit
perdre l'quilibre. Il allait tomber  douze ou quinze pieds plus bas,
au milieu des leviers de la machine en action, qui l'eussent bris, mais
son pre le retint de la main gauche, comme il tombait.

--Eh bien, paresseux! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant
que tu es de garde  la scie? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton
temps chez le cur,  la bonne heure.

Julien, quoiqu'tourdi par la force du coup, et tout sanglant, se
rapprocha de son poste officiel,  ct de la scie. Il avait les larmes
aux yeux, moins  cause de la douleur physique, que pour la perte de son
livre qu'il adorait.

--Descends, animal, que je te parle.

Le bruit de la machine empcha encore Julien d'entendre cet ordre. Son
pre qui tait descendu, ne voulant pas se donner la peine de remonter
sur le mcanisme, alla chercher une longue perche pour abattre des noix,
et l'en frappa sur l'paule. A peine Julien fut-il  terre, que le vieux
Sorel, le chassant rudement devant lui, le poussa vers la maison. Dieu
sait ce qu'il va me faire! se disait le jeune homme. En passant, il
regarda tristement le ruisseau o tait tomb son livre; c'tait celui
de tous qu'il affectionnait le plus, _le Mmorial de Sainte-Hlne_.

Il avait les joues pourpres et les yeux baisss. C'tait un petit jeune
homme de dix-huit  dix-neuf ans, faible en apparence, avec des traits
irrguliers, mais dlicats, et un nez aquilin. De grands yeux noirs,
qui, dans les moments tranquilles, annonaient de la rflexion et du
feu, taient anims en cet instant de l'expression de la haine la plus
froce. Des cheveux chtain fonc, plants fort bas, lui donnaient un
petit front, et, dans les moments de colre, un air mchant. Parmi les
innombrables varits de la physionomie humaine, il n'en est peut-tre
point qui se soit distingue par une spcialit plus saisissante. Une
taille svelte et bien prise annonait plus de lgret que de vigueur.
Ds sa premire jeunesse son air extrmement pensif et sa grande pleur
avaient donn l'ide  son pre qu'il ne vivrait pas, ou qu'il vivrait
pour tre une charge  sa famille. Objet des mpris de tous  la maison,
il hassait ses frres et son pre; dans les jeux du dimanche, sur la
place publique, il tait toujours battu.

Il n'y avait pas un an que sa jolie figure commenait  lui donner
quelques voix amies parmi les jeunes filles. Mpris de tout le monde,
comme un tre faible, Julien avait ador ce vieux chirurgien-major qui
un jour osa parler au maire au sujet des platanes.

Ce chirurgien payait quelquefois au pre Sorel la journe de son fils,
et lui enseignait le latin et l'histoire c'est--dire ce qu'il savait
d'histoire, la campagne de 1796 en Italie. En mourant, il lui avait
lgu sa croix de la Lgion d'honneur, les arrrages de sa demi-solde,
et trente ou quarante volumes, dont le plus prcieux venait de faire le
saut dans le ruisseau public, dtourn par le crdit de M. le maire.

A peine entr dans la maison, Julien se sentit l'paule arrte par la
puissante main de son pre; il tremblait, s'attendant  quelques coups.

--Rponds-moi sans mentir, lui cria aux oreilles la voix dure du vieux
paysan, tandis que sa main le retournait comme la main d'un enfant
retourne un soldat de plomb. Les grands yeux noirs et remplis de larmes
de Julien se trouvrent en face des petits yeux gris et mchants du
vieux charpentier qui avait l'air de vouloir lire jusqu'au fond de son
me.




CHAPITRE V

UNE NGOCIATION

    Cunctando restituit rem.

    ENNIUS.


--Rponds-moi sans mentir, si tu le peux, chien de lisard, d'o
connais-tu Mme de Rnal, quand lui as-tu parl?

--Je ne lui ai jamais parl rpondit Julien, je n'ai jamais vu cette
dame qu' l'glise.

--Mais tu l'auras regarde, vilain effront?

--Jamais! Vous savez qu' l'glise je ne vois que Dieu, ajouta Julien,
avec un petit air hypocrite, tout propre, selon lui,  loigner le
retour des taloches.

--Il y a pourtant quelque chose l-dessous, rpliqua le paysan malin, et
il se tut un instant; mais je ne saurai rien de toi, maudit sournois. Au
fait, je vais tre dlivr de toi, et ma scie n'en ira que mieux. Tu as
gagn M. le cur ou tout autre qui t'a procur une belle place. Va faire
ton paquet, et je te mnerai chez M. de Rnal, o tu seras prcepteur
des enfants.

--Qu'aurai-je pour cela?

--La nourriture, l'habillement et trois cents francs de gages.

--Je ne veux pas tre domestique.

--Animal, qui te parle d'tre domestique, est-ce que je voudrais que mon
fils ft domestique?

--Mais, avec qui mangerai-je?

Cette demande dconcerta le vieux Sorel, il sentit qu'en parlant, il
pourrait commettre quelque imprudence; il s'emporta contre Julien, qu'il
accabla d'injures, en l'accusant de gourmandise, et le quitta pour aller
consulter ses autres fils.

Julien les vit bientt aprs, chacun appuy sur sa hache et tenant
conseil. Aprs les avoir longtemps regards, Julien ne pouvant rien
deviner, alla se placer de l'autre ct de la scie, pour viter d'tre
surpris. Il voulait penser mrement  cette annonce imprvue qui
changeait son sort, mais il se sentit incapable de prudence; son
imagination tait tout entire  se figurer ce qu'il verrait dans la
belle maison de M. de Rnal.

Il faut renoncer  tout cela se dit-il, plutt que de se laisser rduire
 manger avec les domestiques. Mon pre voudra m'y forcer; plutt
mourir. J'ai quinze francs huit sous d'conomie, je me sauve cette nuit,
en deux jours, par des chemins de traverse o je ne crains nul gendarme,
je suis  Besanon; l, je m'engage comme soldat, et, s'il le faut, je
passe en Suisse. Mais alors plus d'avancement, plus d'ambition pour moi,
plus de ce bel tat de prtre qui mne  tout.

Cette horreur pour manger avec les domestiques n'tait pas naturelle 
Julien; il et fait, pour arriver  l fortune, des choses bien
autrement pnibles. Il puisait cette rpugnance dans les Confessions de
Rousseau. C'tait le seul livre  l'aide duquel son imagination se
figurt le monde. Le recueil des bulletins de la grande arme et le
Mmorial de Sainte-Hlne compltaient son Coran. Il se serait fait tuer
pour ces trois ouvrages. Jamais il ne crut en aucun autre. D'aprs un
mot du vieux chirurgien-major, il regardait tous les autres livres du
monde comme menteurs, et crits par des fourbes pour avoir de
l'avancement.

Avec une me de feu, Julien avait une de ces mmoires tonnantes si
souvent unies  la sottise. Pour gagner le vieux cur Chlan, duquel il
voyait bien que dpendait son sort  venir, il avait appris par coeur
tout le Nouveau Testament en latin, il savait aussi le livre du Pape de
M. de Maistre, et croyait  l'un aussi peu qu' l'autre.

Comme par un accord mutuel. Sorel et son fils vitrent de se parler ce
jour-l. Sur la brune, Julien alla prendre sa leon de thologie chez le
cur, mais il ne jugea pas prudent de lui rien dire de l'trange
proposition qu'on avait faite  son pre. Peut-tre est-ce un pige, se
disait-il, il faut taire semblant de l'avoir oubli.

Le lendemain de bonne heure, M. de Rnal fit appeler le vieux Sorel,
qui, aprs s'tre fait attendre une heure ou deux, finit par arriver, en
faisant ds la porte cent excuses, entremles d'autant de rvrences. A
force de parcourir toutes sortes d'objections, Sorel comprit que son
fils mangerait avec le matre et la matresse de maison, et les jours o
il y aurait du monde, seul dans une chambre  part avec les enfants.
Toujours plus dispos  incidenter  mesure qu'il distinguait un
vritable empressement chez M. le maire, et d'ailleurs rempli de
dfiance et d'tonnement, Sorel demanda  voir la chambre o coucherait
son fils. C'tait une grande pice meuble fort proprement, mais dans
laquelle on tait dj occup  transporter les lits des trois enfants.

Cette circonstance fut un trait de lumire pour le vieux paysan; il
demanda aussitt avec assurance  voir l'habit que l'on donnerait  son
fils. M. de Rnal ouvrit son bureau et prit cent francs.

--Avec cet argent, votre fils ira chez M. Durand, le drapier, et lvera
un habit noir complet.

--Et quand mme je le retirerais de chez vous, dit le paysan qui avait
tout  coup oubli ses formes rvrencieuses, cet habit noir lui
restera?

--Sans doute.

--Oh! bien, dit Sorel, d'un ton de voix tranard, il ne reste donc plus
qu' nous mettre d'accord sur une seule chose, l'argent que vous lui
donnerez.

--Comment! s'cria M. de Rnal indign, nous sommes d'accord depuis
hier: je donne trois cents francs; je crois que c'est beaucoup, et
peut-tre trop.

--C'tait votre offre, je ne le nie point, dit le vieux Sorel, parlant
encore plus lentement, et, par un effort de gnie qui n'tonnera que
ceux qui ne connaissent pas les paysans francs-comtois, il ajouta, en
regardant fixement M. de Rnal: _Nous trouvons mieux ailleurs_.

A ces mots, la figure du maire fut bouleverse. Il revint cependant 
lui, et, aprs une conversation savante de deux grandes heures, o pas
un mot ne fut dit au hasard la finesse du paysan l'emporta sur la
finesse de l'homme riche, qui n'en a pas besoin pour vivre. Tous les
nombreux articles, qui devaient rgler la nouvelle existence de Julien,
se trouvrent arrts; non seulement ses appointements furent rgls 
quatre cents francs, mais on dut les payer d'avance, le premier de
chaque mois.

--Eh bien, je lui remettrai trente-cinq francs, dit M. de Rnal.

--Pour faire la somme ronde, un homme riche et gnreux comme monsieur
notre maire, dit le paysan d'une voix cline, ira bien jusqu'
trente-six francs.

--Soit, dit M. de Rnal, mais finissons-en. Pour le coup, la colre lui
donnait le ton de la fermet. Le paysan vit qu'il fallait cesser de
marcher en avant. Alors,  son tour M. de Rnal fit des progrs. Jamais
il ne voulut remettre le premier mois de trente-six francs au vieux
Sorel fort empress de le recevoir pour son fils. M. de Rnal vint 
penser qu'il serait oblig de raconter  sa femme le rle qu'il avait
jou dans toute cette ngociation.

--Rendez-moi les cent francs que je vous ai remis, dit-il avec humeur.
M. Durand me doit quelque chose. J'irai avec votre fils faire la leve
du drap noir.

Aprs cet acte de vigueur, Sorel rentra prudemment dans ses formules
respectueuses; elles prirent un bon quart d'heure. A la fin voyant qu'il
n'y avait dcidment plus rien  gagner, il se retira. Sa dernire
rvrence finit par ces mots:

--Je vais envoyer mon fils au chteau.

C'tait ainsi que les administrs de M. le maire appelaient sa maison
quand ils voulaient lui plaire.

De retour  son usine, ce fut en vain que Sorel chercha son fils. Se
mfiant de ce qui pouvait arriver, Julien tait sorti au milieu de la
nuit. Il avait voulu mettre en sret ses livres et sa croix de la
Lgion d'honneur. Il avait transport le tout chez un jeune marchand de
bois, son ami, nomm Fouqu, qui habitait dans la haute montagne qui
domine Verrires.

Quand il reparut:

--Dieu sait, maudit paresseux, lui dit son pre, si tu auras jamais
assez d'honneur pour me payer le prix de ta nourriture, que j'avance
depuis tant d'annes! Prends tes guenilles, et va-t'en chez M. le maire.

Julien, tonn de n'tre pas battu, se hta de partir. Mais  peine hors
de la vue de son terrible pre il ralentit le pas. Il jugea qu'il serait
utile  son hypocrisie d'aller faire une station  l'glise.

Ce mot vous surprend? Avant d'arriver  cet horrible mot, l'me du jeune
paysan avait eu bien du chemin  parcourir.

Ds sa premire enfance, la vue de certains dragons du 6me[*], aux longs
manteaux blancs, et la tte couverte de casques aux longs crins noirs,
qui revenaient d'Italie et que Julien vit attacher leurs chevaux  la
fentre grille de la maison de son pre, le rendit fou de l'tat
militaire. Plus tard, il coutait avec transport les rcits des
batailles du pont de Lodi, d'Arcole, de Rivoli, que lui faisait le vieux
chirurgien-major. Il remarqua les regards enflamms que le vieillard
jetait sur sa croix.

[*] L'auteur tait sous-lieutenant au 6e dragons en 1800.

Mais lorsque Julien avait quatorze ans, on commena  btir  Verrires
une glise, que l'on peut appeler magnifique pour une aussi petite
ville. Il y avait surtout quatre colonnes de marbre dont la vue frappa
Julien; elles devinrent clbres dans le pays, par la haine mortelle
qu'elles suscitrent entre le juge de paix et le jeune vicaire, envoy
de Besanon, qui passait pour tre l'espion de la congrgation. Le juge
de paix fut sur le point de perdre sa place, du moins telle tait
l'opinion commune. N'avait-il pas os avoir un diffrend avec un prtre,
qui, presque tous les quinze jours, allait  Besanon, o il voyait,
disait-on, Mgr l'vque?

Sur ces entrefaites, le juge de paix, pre d'une nombreuse famille,
rendit plusieurs sentences qui semblrent injustes, toutes furent
portes contre ceux des habitants qui lisaient le _Constitutionnel_. Le
bon parti triompha. Il ne s'agissait, il est vrai, que de sommes de
trois ou cinq francs; mais une de ces petites amendes doit tre paye par
un cloutier, parrain de Julien. Dans sa colre cet homme s'criait: Quel
changement! et dire que, depuis plus de vingt ans, le juge de paix
passait pour un si honnte homme! Le chirurgien-major, ami de Julien,
tait mort.

Tout  coup Julien cessa de parler de Napolon; il annona le projet de
se faire prtre, et on le vit constamment, dans la scie de son pre,
occup  apprendre par coeur une bible latine que le cur lui avait
prte. Ce bon vieillard, merveill de ses progrs, passait des soires
entires  lui enseigner la thologie. Julien ne faisait paratre devant
lui que des sentiments pieux. Qui et pu deviner que cette figure de
jeune fille, si ple et si douce cachait la r solution inbranlable de
s'exposer  mille morts plutt que de ne pas faire fortune?

Pour Julien, faire fortune, c'tait d'abord sortir de Verrires; il
abhorrait sa patrie. Tout ce qu'il y voyait glaait son imagination.

Ds sa premire enfance, il avait eu des moments d'exaltation. Alors il
songeait avec dlices qu'un jour il serait prsent aux jolies femmes de
Paris; il saurait attirer leur attention par quelque action d'clat.
Pourquoi ne serait-il pas aim de l'une d'elles, comme Bonaparte pauvre
encore, avait t aim de la brillante Mme de Beauharnais? Depuis bien
des annes, Julien ne passait peut-tre pas une heure de sa vie, sans se
dire que Bonaparte, lieutenant obscur et sans fortune, s'tait fait le
matre du monde avec son pe. Cette ide le consolait de ses malheurs
qu'il croyait grands, et redoublait sa joie quand il en avait.

La construction de l'glise et les sentences du juge de paix
l'clairrent tout  coup; une ide qui lui vint le rendit comme fou
pendant quelques semaines, et enfin s'empara de lui avec la
toute-puissance de la premire ide qu'une me passionne croit avoir
invente.

Quand Bonaparte fit parler de lui la France avait peur d'tre envahie;
le mrite militaire tait ncessaire et  la mode. Aujourd'hui, on voit
des prtres, de quarante ans, avoir cent mille francs d'appointements,
c'est--dire trois fois autant que les fameux gnraux de division de
Napolon. Il leur faut des gens qui les secondent. Voil ce juge de
paix, si bonne tte, si honnte homme jusqu'ici, si vieux, qui se
dshonore par crainte de dplaire  un jeune vicaire de trente ans. Il
faut tre prtre.

Une fois, au milieu de sa nouvelle pit, il y avait dj deux ans que
Julien tudiait la thologie, il fut trahi par une irruption soudaine du
feu qui dvorait son me. Ce fut chez M. Chlan  un dner de prtres
auquel le bon cur l'avait prsent comme un prodige d'instruction, il
lui arriva de louer Napolon avec fureur. Il se lia le bras droit contre
la poitrine prtendit s'tre disloqu le bras en remuant un tronc de
sapin, et le porta pendant deux mois dans cette position gnante. Aprs
cette peine afflictive, il se pardonna. Voil le jeune homme de dix-neuf
ans, mais faible en apparence, et  qui l'on en et tout au plus donn
dix-sept, qui, portant un petit paquet sous le bras, entrait dans la
magnifique glise de Verrires.

Il la trouva sombre et solitaire. A l'occasion d'une fte, toutes les
croises de l'difice avaient t couvertes d'toffe cramoisie. Il en
rsultait, aux rayons du soleil, un effet de lumire blouissant, du
caractre le plus imposant et le plus religieux. Julien tressaillit.
Seul dans l'glise, il s'tablit dans le banc qui avait la plus belle
apparence. Il portait les armes de M. de Rnal.

Sur le prie-Dieu, Julien remarqua un morceau de papier imprim, tal l
comme pour tre lu. Il y porta es yeux et vit:

_Dtails de l'excution et des derniers moments de Louis Jenrel, excut
 Besanon, le..._

Le papier tait dchir. Au revers on lisait les deux premiers mots
d'une ligne, c'taient: _Le premier pas._

--Qui a pu mettre ce papier l? dit Julien. Pauvre malheureux,
ajouta-t-il avec un soupir, son nom finit comme le mien... et il froissa
le papier.

En sortant, Julien crut voir du sang prs du bnitier, c'tait de l'eau
bnite qu'on avait rpandue: le reflet des rideaux rouges qui couvraient
les fentres la faisait paratre du sang.

Enfin, Julien eut honte de sa terreur secrte.

Serais-je un lche? se dit-il, aux armes!

Ce mot, si souvent rpt dans les rcits de batailles du vieux
chirurgien, tait hroque pour Julien. Il se leva et marcha rapidement
vers la maison de M. de Rnal.

Malgr ses belles rsolutions, ds qu'il l'aperut  vingt pas de lui,
il fut saisi d'une invincible timidit. La grille de fer tait ouverte,
elle lui semblait magnifique, il fallait entrer l-dedans.

Julien n'tait pas la seule personne dont le coeur ft troubl par son
arrive dans cette maison. L'extrme timidit de Mme de Rnal tait
dconcerte par l'ide de cet tranger, qui, d'aprs ses fonctions,
allait se trouver constamment entre elle et ses enfants. Elle tait
accoutume  avoir ses fils couchs dans sa chambre. Le matin, bien des
larmes avaient coul quand elle avait vu transporter leurs petits lits
dans l'appartement destin au prcepteur. Ce fut en vain qu'elle demanda
 son mari que le lit de Stanislas-Xavier, le plus jeune, ft report
dans sa chambre.

La dlicatesse de femme tait pousse  un point excessif chez Mme de
Rnal. Elle se faisait l'image la plus dsagrable d'un tre grossier et
mal peign, charg de gronder ses enfants, uniquement parce qu'il savait
le latin, un langage barbare pour lequel on fouetterait ses fils.




CHAPITRE VI

L'ENNUI

    Non so pi cosa son,
    Cosa faccio.

    MOZART: Figaro.


Avec la vivacit et la grce qui lui taient naturelles quand elle tait
loin des regards des hommes, Mme de Rnal sortait par la porte-fentre
du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperut prs de la porte
d'entre la figure d'un jeune paysan presque encore enfant, extrmement
ple et qui venait de pleurer. Il tait en chemise bien blanche, et
avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette.

Le teint de ce petit paysan tait si blanc, ses yeux si doux, que
l'esprit un peu romanesque de Mme de Rnal eut d'abord l'ide que ce
pouvait tre une jeune fille dguise, qui venait demander quelque grce
 M. le maire. Elle eut piti de cette pauvre crature, arrte  la
porte d'entre, et qui videmment n'osait pas lever la main jusqu' la
sonnette. Mme de Rnal s'approcha, distraite un instant de l'amer
chagrin que lui donnait l'arrive du prcepteur. Julien tourn vers la
porte, ne la voyait pas s'avancer. Il tressaillit quand une voix douce
lui dit tout prs de l'oreille:

--Que voulez-vous ici, mon enfant?

Julien se tourna vivement, et frapp du regard si rempli de grce de Mme
de Rnal, il oublia une partie de sa timidit. Bientt, tonn de sa
beaut, il oublia tout, mme ce qu'il venait faire. Mme de Rnal avait
rpt sa question.

--Je viens pour tre prcepteur, madame, lui dit-il enfin, tout honteux
de ses larmes qu'il essuyait de son mieux.

Mme de Rnal resta interdite; ils taient fort prs l'un de l'autre  se
regarder. Julien n'avait jamais vu un tre aussi bien vtu et surtout
une femme avec un teint si blouissant, lui parler d'un air doux. Mme de
Rnal regardait les grosses larmes, qui s'taient arrtes sur les joues
si ples d'abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientt elle
se mit  rire, avec toute la gaiet folle d'une jeune fille; elle se
moquait d'elle-mme et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi,
c'tait l ce prcepteur qu'elle s'tait figur comme un prtre sale et
mal vtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants!

--Quoi, monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin?

Ce mot de monsieur tonna si fort Julien qu'il rflchit un instant.

--Oui, madame, dit-il timidement.

Mme de Rnal tait si heureuse, qu'elle osa dire  Julien:

--Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants?

--Moi, les gronder, dit Julien tonn, et pourquoi?

--N'est-ce pas, monsieur, ajouta-t-elle aprs un petit silence et d'une
voix dont chaque instant augmentait l'motion, vous serez bon pour eux,
vous me le promettez?

S'entendre appeler de nouveau monsieur, bien srieusement, et par une
dame si bien vtue tait au-dessus de toutes les prvisions de Julien:
dans tous les chteaux en Espagne de sa jeunesse, il s'tait dit
qu'aucune dame comme il faut ne daignerait lui parler que quand il
aurait un bel uniforme. Mme de Rnal de son ct tait compltement
trompe par la beaut du teint, les grands yeux noirs de Julien et ses
jolis cheveux qui frisaient plus qu' l'ordinaire parce que pour se
rafrachir il venait de plonger la tte dans le bassin de la fontaine
publique. A sa grande joie elle trouvait l'air timide d'une jeune fille
 ce fatal prcepteur, dont elle avait tant redout pour ses enfants la
duret et le ton rbarbatif. Pour l'me si paisible de Mme de Rnal, le
contraste de ses craintes et de ce qu'elle voyait fut un grand
vnement. Enfin elle revint de sa surprise. Elle fut tonne de se
trouver ainsi  la porte de sa maison avec ce jeune homme presque en
chemise et si prs de lui.

--Entrons, monsieur, lui dit-elle d'un air assez embarrass.

De sa vie, une sensation purement agrable n'avait aussi profondment
mu Mme de Rnal; jamais une apparition aussi gracieuse n'avait succd
 des craintes plus inquitantes. Ainsi ses jolis enfants, si soigns
par elle, ne tomberaient pas dans les mains d'un prtre sale et grognon.
A peine entre sous le vestibule, elle se retourna vers Julien qui la
suivait timidement. Son air tonn,  l'aspect d'une maison si belle,
tait une grce de plus aux yeux de Mme de Rnal. Elle ne pouvait en
croire ses yeux, il lui semblait surtout que le prcepteur devait avoir
un habit noir.

--Mais est-il vrai, monsieur, lui dit-elle, en s'arrtant encore, et
craignant mortellement de se tromper, tant sa croyance la rendait
heureuse, vous savez le latin?

Ces mots choqurent l'orgueil de Julien et dissiprent le charme dans
lequel il vivait depuis un quart d'heure.

--Oui, madame, lui dit-il, en cherchant  prendre un air froid. Je sais
le latin aussi bien que M. le cur et mme quelquefois il a la bont de
dire mieux que lui.

Mme de Rnal trouva que Julien avait l'air fort mchant; il s'tait
arrt  deux pas d'elle. Elle s'approcha et lui dit  mi-voix:

--N'est-ce pas, les premiers jours, vous ne donnerez pas le fouet  mes
enfants, mme quand ils ne sauraient pas leurs leons?

Ce ton si doux et presque suppliant d'une si belle dame fit tout  coup
oublier  Julien ce qu'il devait  sa rputation de latiniste. La figure
de Mme de Rnal tait prs de la sienne, il sentit le parfum des
vtements d't d'une femme, chose si tonnante pour un pauvre paysan.
Julien rougit extrmement et dit avec un soupir, et d'une voix
dfaillante:

--Ne craignez rien, madame, je vous obirai en tout.

Ce fut en ce moment seulement, quand son inquitude pour ses enfants fut
tout  fait dissipe, que Mme de Rnal fut frappe de l'extrme beaut
de Julien. La forme presque fminine de ses traits, et son air
d'embarras, ne semblrent point ridicules  une femme extrmement timide
elle-mme. L'air mle que l'on trouve communment ncessaire  la beaut
d'un homme lui et fait peur.

--Quel ge avez-vous, monsieur? dit-elle  Julien.

--Bientt dix-neuf ans.

--Mon fils an a onze ans, reprit Mme de Rnal tout  fait rassure, ce
sera presque un camarade pour vous, vous lui parlerez raison. Une fois
son pre a voulu le battre; l'enfant a t malade pendant toute une
semaine, et cependant c'tait un bien petit coup.

Quelle diffrence avec moi, pensa Julien. Hier encore mon pre m'a
battu. Que ces gens riches sont heureux!

Mme de Rnal en tait dj  saisir les moindres nuances de ce qui se
passait dans l'me du prcepteur; elle prit ce mouvement de tristesse
pour de la timidit, et voulut l'encourager.

--Quel est votre nom, monsieur? lui dit-elle, avec un accent et une
grce dont Julien sentit tout le charme, sans pouvoir s'en rendre
compte.

--On m'appelle Julien Sorel, madame; je tremble en entrant pour la
premire fois de ma vie dans une maison trangre j'ai besoin de votre
protection et que vous me pardonniez bien des choses les premiers jours.
Je n'ai jamais t au collge, j'tais trop pauvre; je n'ai jamais parl
 d'autres hommes que mon cousin le chirurgien-major, membre de la
Lgion d'honneur, et M. le cur Chlan. Il vous rendra bon tmoignage de
moi. Mes frres m'ont toujours battu, ne les croyez pas s'ils vous
disent du mal de moi, pardonnez mes fautes, madame, je n'aurai jamais
mauvaise intention.

Julien se rassurait pendant ce long discours, il examinait Mme de Rnal.
Tel est l'effet de la grce parfaite quand elle est naturelle au
caractre, et que surtout la personne qu'elle dcore ne songe pas 
avoir de la grce; Julien, qui se connaissait fort bien en beaut
fminine et jur dans cet instant qu'elle n'avait que vingt ans. Il eut
sur-le-champ l'ide hardie de lui baiser la main. Bientt il eut peur de
son ide, un instant aprs, il se dit: Il y aurait de la lchet  moi
de ne pas excuter une action qui peut m'tre utile, et diminuer le
mpris que cette belle dame a probablement pour un pauvre ouvrier 
peine arrach  la scie. Peut-tre Julien fut-il un peu encourag par ce
mot de joli garon, que depuis six mois il entendait rpter le dimanche
par quelques jeunes filles. Pendant ces dbats intrieurs, Mme de Rnal
lui adressait deux ou trois mots d'instruction sur la faon de dbuter
avec les enfants. La violence que se faisait Julien le rendit de nouveau
fort ple; il dit, d'un air contraint:

--Jamais, madame, je ne battrai vos enfants; je le jure devant Dieu. Et
en disant ces mots, il osa prendre la main de Mme de Rnal, et la porter
 ses lvres. Elle fut tonne de ce geste, et par rflexion choque.
Comme il faisait trs chaud, son bras tait tout  fait nu sous son
chle, et le mouvement de Julien, en portant la main  ses lvres,
l'avait entirement dcouvert. Au bout de quelques instants, elle se
gronda elle-mme, il lui sembla qu'elle n'avait pas t assez rapidement
indigne.

M. de Rnal qui avait entendu parler, sortit de son cabinet, du mme air
majestueux et paterne qu'il prenait lorsqu'il faisait des mariages  la
mairie, il dit  Julien:

--Il est essentiel que je vous parle avant que les enfants ne vous
voient.

Il fit entrer Julien dans un cabinet et retint sa femme qui voulait les
laisser seuls. La porte ferme, M. de Rnal s'assit avec gravit.

--M. le cur m'a dit que vous tiez un bon sujet, tout le monde vous
traitera ici avec honneur, et si je suis content j'aiderai  vous faire
par la suite un petit tablissement. Je veux que vous ne voyiez plus ni
parents ni amis, leur ton ne peut convenir  mes enfants. Voici
trente-six francs pour le premier mois; mais j'exige votre parole de ne
pas donner un sou de cet argent  votre pre.

M. de Rnal tait piqu contre le vieillard, qui, dans cette affaire,
avait t plus fin que lui.

--Maintenant, _monsieur_, car d'aprs mes ordres tout le monde ici va
vous appeler monsieur et vous sentirez l'avantage d'entrer dans une
maison de gens comme il faut, maintenant, monsieur, il n'est pas
convenable que les enfants vous voient en veste. Les domestiques
l'ont-il aperu? dit M. de Rnal  sa femme.

--Non, mon ami, rpondit-elle, d'un air profondment pensif.

--Tant mieux. Mettez ceci, dit-il au jeune homme surpris, en lui donnant
une redingote  lui. Allons maintenant chez M. Durand le marchand de
draps.

Plus d'une heure aprs, quand M. de Rnal rentra avec le nouveau
prcepteur tout habill de noir, il retrouva sa femme assise  la mme
place. Elle se sentit tranquillise par la prsence de Julien, en
l'examinant elle oubliait d'en avoir peur. Julien ne songeait point 
elle, malgr toute sa mfiance du destin et des hommes, son me dans ce
moment n'tait que celle d'un enfant; il lui semblait avoir vcu des
annes depuis l'instant o, trois heures auparavant, il tait tremblant
dans l'glise. Il remarqua l'air glac de Mme de Rnal, il comprit
qu'elle tait en colre de ce qu'il avait os lui baiser la main. Mais
le sentiment d'orgueil que lui donnait le contact d'habits si diffrents
de ceux qu'il avait coutume de porter, le mettait tellement hors de
lui-mme, et il avait tant envie de cacher sa joie, que tous ses
mouvements avaient quelque chose de brusque et de fou. Mme de Rnal le
contemplait avec des yeux tonns.

--De la gravit, monsieur, lui dit M. de Rnal, si vous voulez tre
respect de mes enfants et de mes gens.

--Monsieur, rpondit Julien, je suis gn dans ces nouveaux habits; moi,
pauvre paysan, je n'ai jamais port que des vestes; j'irai, si vous le
permettez, me renfermer dans ma chambre.

--Que te semble de cette nouvelle acquisition? dit M. de Rnal  sa
femme.

Par un mouvement presque instinctif, et dont certainement elle ne se
rendit pas compte, Mme de Rnal dguisa la vrit  son mari.

--Je ne suis point aussi enchante que vous de ce petit paysan, vos
prvenances en feront un impertinent que vous serez oblig de renvoyer
avant un mois.

--Eh bien! nous le renverrons, ce sera une centaine de francs qu'il
pourra m'en coter, et Verrires sera accoutume  voir un prcepteur
aux enfants de M. de Rnal. Ce but n'et point t rempli si j'eusse
laiss  Julien l'accoutrement d'un ouvrier. En le renvoyant, je
retiendrai bien entendu l'habit noir complet que je viens de lever chez
le drapier. Il ne lui restera que ce que je viens de trouver tout fait
chez le tailleur, et dont je l'ai couvert.

L'heure que Julien passa dans sa chambre parut un instant  Mme de
Rnal. Les enfants auxquels l'on avait annonc le nouveau prcepteur,
accablaient leur mre de questions. Enfin Julien parut. C'tait un autre
homme. C'et t mal parler que de dire qu'il tait grave; c'tait la
gravit incarne. Il fut prsent aux enfants, et leur parla d'un air
qui tonna M. de Rnal lui-mme.

--Je suis ici, messieurs, leur dit-il en finissant son allocution, pour
vous apprendre le latin. Vous savez ce que c'est que de rciter une
leon. Voici la sainte Bible dit-il en leur montrant un petit volume
in-32, reli en noir. C'est particulirement l'histoire de
Notre-Seigneur Jsus-Christ, c'est la partie qu'on appelle le Nouveau
Testament. Je vous ferai souvent rciter des leons faites-moi rciter
la mienne.

Adolphe, l'an des enfants, avait pris le livre.

--Ouvrez-le au hasard, continua Julien, et dites-moi les trois premiers
mots d'un alina. Je rciterai par coeur le livre sacr, rgle de notre
conduite  tous, jusqu' ce que vous m'arrtiez.

Adolphe ouvrit le livre, lut deux mots, et Julien rcita toute la page,
avec la mme facilit que s'il et parl franais. M. de Rnal regardait
sa femme d'un air de triomphe. Les enfants voyant l'tonnement de leurs
parents, ouvraient de grandes yeux. Un domestique vint  la porte du
salon, Julien continua de parler latin. Le domestique resta d'abord
immobile, et disparut ensuite. Bientt la femme de chambre de madame, et
la cuisinire, arrivrent prs de la porte, alors Adolphe avait dj
ouvert le livre en huit endroits, et Julien rcitait toujours avec la
mme facilit.

--Ah! mon Dieu! le joli petit prtre, dit tout haut la cuisinire, bonne
fille fort dvote.

L'amour-propre de M. de Rnal tait inquiet; loin de songer  examiner
le prcepteur, il tait tout occup  chercher dans sa mmoire quelques
mots latins enfin, il put dire un vers d'Horace. Julien ne savait de
latin que sa Bible. Il rpondit en fronant le sourcil:

--Le saint ministre auquel je me destine m'a dfendu de lire un pote
aussi profane.

M. de Rnal cita un assez grand nombre de prtendus vers d'Horace. Il
expliqua  ses enfants ce que c'tait qu'Horace; mais les enfants,
frapps d'admiration, ne faisaient gure attention  ce qu'il disait.
Ils regardaient Julien.

Les domestiques tant toujours  la porte, Julien crut devoir prolonger
l'preuve:

--Il faut dit-il au plus jeune des enfants, que M. Stanislas-Xavier
m'indique aussi un passade du livre saint.

Le petit Stanislas, tout fier, lut tant bien que mal le premier mot d'un
alina, et Julien dit toute la page. Pour que rien ne manqut au
triomphe de M. de Rnal, comme Julien rcitait, entrrent M. Valenod, le
possesseur des beaux chevaux normands, et M. Charcot de Maugiron,
sous-prfet de l'arrondissement. Cette scne valut  Julien le titre de
monsieur; les domestiques eux-mmes n'osrent pas le lui refuser.

Le soir tout Verrires afflua chez M. de Rnal pour voir la merveille.
Julien rpondait  tous d'un air sombre qui tenait  distance. Sa gloire
s'tendit si rapidement dans la ville, que peu de jours aprs M. de
Rnal, craignant qu'on ne le lui enlevt, lui proposa de signer un
engagement de deux ans.

--Non, monsieur, rpondit froidement Julien, si vous vouliez me renvoyer
je serais oblig de sortir. Un engagement qui me lie sans vous obliger 
rien n'est point gal. Je le refuse.

Julien sut si bien faire que moins d'un mois aprs son arrive dans la
maison, M. de Rnal lui-mme le respectait. Le cur tant brouill avec
MM. de Rnal et Valenod, personne ne put trahir l'ancienne passion de
Julien pour Napolon, il n'en parlait qu'avec horreur..




CHAPITRE VII

LES AFFINITS LECTIVES

    Ils ne savent toucher le coeur qu'en le froissant.

    UN MODERNE.


Les enfants l'adoraient, lui ne les aimait point; sa pense tait
ailleurs. Tout ce que ces marmots pouvaient faire ne l'impatientait
jamais. Froid, juste, impassible, et cependant aim, parce que son
arrive avait en quelque sorte chass l'ennui de la maison, il fut un
bon prcepteur. Pour lui, il n'prouvait que haine et horreur pour la
haute socit o il tait admis,  la vrit au bas bout de la table ce
qui explique peut-tre la haine et l'horreur. Il y eut certains dners
d'apparat o il put  grand-peine contenir sa haine pour tout ce qui
l'environnait. Un jour de la Saint-Louis entre autres, M. Valenod tenait
le d chez M. de Rnal, Julien fut sur le point de se trahir; il se
sauva dans le jardin, sous prtexte de voir les enfants. Quels loges de
la probit, s'cria-t-il! on dirait que c'est la seule vertu; et
cependant quelle considration, quel respect bas pour un homme qui
videmment a doubl et tripl sa fortune, depuis qu'il administre le
bien des pauvres! je parierais qu'il gagne mme sur les fonds destins
aux enfants trouvs,  ces pauvres, dont la misre est encore plus
sacre que celle des autres! Ah! monstres! monstres! Et moi aussi, je
suis une sorte d'enfant trouv, ha de mon pre, de mes frres, de toute
ma famille.

Quelques jours avant la Saint-Louis, Julien, se promenant seul et disant
son brviaire dans un petit bois, qu'on appelle le Belvdre, et qui
domine le Cours de la Fidlit, avait cherch en vain  viter ses deux
frres, qu'il voyait venir de loin par un sentier solitaire. La jalousie
de ces ouvriers grossiers avait t tellement provoque par le bel habit
noir, par l'air extrmement propre de leur frre, par le mpris sincre
qu'il avait pour eux, qu'ils l'avaient battu au point de le laisser
vanoui et tout sanglant. Mme de Rnal, se promenant avec M. Valenod et
le sous-prfet, arriva par hasard dans le petit bois; elle vit Julien
tendu sur la terre et le crut mort. Son saisissement fut tel, qu'il
donna de la jalousie  M. Valenod.

Il prenait l'alarme trop tt. Julien trouvait Mme de Rnal fort belle,
mais il la hassait  cause de sa beaut; c'tait le premier cueil qui
avait failli arrter sa fortune. Il lui parlait le moins possible afin
de faire oublier le transport qui, le premier jour, l'avait port  lui
baiser la main.

lisa, la femme de chambre de Mme de Rnal, n'avait pas manqu de
devenir amoureuse du jeune prcepteur; elle en parlait souvent  sa
matresse. L'amour de Mlle lisa avait valu  Julien la haine d'un des
valets. Un jour, il entendit cet homme qui disait  lisa: Vous ne
voulez plus me parler, depuis que ce prcepteur crasseux est entr dans
la maison. Julien ne mritait pas cette injure; mais, par instinct de
joli garon, il redoubla de soin pour sa personne. La haine de M.
Valenod redoubla aussi. Il dit publiquement que tant de coquetterie ne
convenait pas  un jeune abb. A la soutane prs c'tait le costume que
portait Julien.

Mme de Rnal remarqua qu'il parlait plus souvent que de coutume  Mlle
lisa; elle apprit que ces entretiens taient causs par la pnurie de
la trs petite garde-robe de Julien. Il avait si peu de linge, qu'il
tait oblig de le faire laver fort souvent hors de la maison, et c'est
pour ces petits soins qu'lisa lui tait utile. Cette extrme pauvret,
qu'elle ne souponnait pas, toucha Mme de Rnal, elle eut envie de lui
faire des cadeaux, mais elle n'osa pas; cette rsistance intrieure fut
le premier sentiment pnible que lui causa Julien. Jusque-l le nom de
Julien, et le sentiment d'une joie pure et tout intellectuelle, taient
synonymes pour elle. Tourmente par l'ide de la pauvret de Julien, Mme
de Rnal parla  son mari de lui faire un cadeau de linge:

--Quelle duperie! rpondit-il. Quoi! faire des cadeaux  un homme dont
nous sommes parfaitement contents, et qui nous sert bien? ce serait dans
le cas o il se ngligerait qu'il faudrait stimuler son zle.

Mme de Rnal fut humilie de cette manire de voir; elle ne l'et pas
remarque avant l'arrive de Julien. Elle ne voyait jamais l'extrme
propret de la mise d'ailleurs fort simple du jeune abb, sans se dire:
Ce pauvre garon, comment peut-il faire?

Peu  peu, elle eut piti de tout ce qui manquait  Julien, au lieu d'en
tre choque.

Mme de Rnal tait une de ces femmes de province, que l'on peut trs
bien prendre pour des sottes pendant les quinze premiers jours qu'on les
voit. Elle n'avait aucune exprience de la vie, et ne se souciait pas de
parler. Doue d'une me dlicate et ddaigneuse, cet instinct de bonheur
naturel  tous les tres faisait que, la plupart du temps, elle ne
donnait aucune attention aux actions des personnages grossiers, au
milieu desquels le hasard l'avait jete.

On l'et remarque pour le naturel et la vivacit d'esprit, si elle et
reu la moindre ducation. Mais en sa qualit d'hritire, elle avait
t leve chez des religieuses adoratrices passionnes _du Sacr-Coeur
de Jsus_, et animes d'une haine violente pour les Franais ennemis des
jsuites. Mme de Rnal s'tait trouve assez de sens pour oublier
bientt, comme absurde, tout ce qu'elle avait appris au couvent; mais
elle ne mit rien  la place, et finit par ne rien savoir. Les flatteries
prcoces dont elle avait t l'objet, en sa qualit d'hritire d'une
grande fortune, et un penchant dcid  la dvotion passionne, lui
avaient donn une manire de vivre tout intrieure. Avec l'apparence de
la condescendance la plus parfaite, et d'une abngation de volont, que
les maris de Verrires citaient en exemple  leurs femmes, et qui
faisait l'orgueil de M. de Rnal, la conduite habituelle de son me
tait en effet le rsultat de l'humeur la plus altire. Telle princesse,
cite  cause de son orgueil, prte infiniment plus d'attention  ce que
ses gentilshommes font autour d'elle, que cette femme si douce, si
modeste en apparence, n'en donnait  tout ce que disait ou faisait son
mari. Jusqu' l'arrive de Julien, elle n'avait rellement eu
d'attention que pour ses enfants. Leurs petites maladies, leurs
douleurs, leurs petites joies, occupaient toute la sensibilit de cette
me, qui, de la vie, n'avait ador que Dieu, quand elle tait au
Sacr-Coeur de Besanon.

Sans qu'elle daignt le dire  personne, un accs de fivre d'un de ses
fils la mettait presque dans le mme tat que si l'enfant et t mort.
Un clat de rire grossier, un haussement d'paules, accompagn de
quelque maxime triviale sur la folie des femmes, avaient constamment
accueilli les confidences de ce genre de chagrins, que le besoin
d'panchement l'avait porte  faire  son mari, dans les premires
annes de leur mariage. Ces sortes de plaisanteries, quand surtout elles
portaient sur les maladies de ses enfants, retournaient le poignard dans
le coeur de Mme de Rnal. Voil ce qu'elle trouva au milieu des
flatteries empresses et mielleuses du couvent jsuitique o elle avait
pass sa jeunesse. Son ducation fut faite par la douleur. Trop fire
pour parler de ce genre de chagrins, mme  son amie Mme Derville, elle
se figura que tous les hommes taient comme son mari, M. Valenod et le
sous-prfet Charcot de Maugiron. La grossiret, et la plus brutale
insensibilit  tout ce qui n'tait pas intrt d'argent, de prsance
ou de croix; la haine aveugle pour tout raisonnement qui les
contrariait, lui parurent des choses naturelles  ce sexe, comme porter
des bottes et un chapeau de feutre.

Aprs de longues annes, Mme de Rnal n'tait pas encore accoutume 
ces gens  argent au milieu desquels il fallait vivre.

De l le succs du petit paysan Julien. Elle trouva des jouissances
douces, et toutes brillantes du charme de la nouveaut, dans la
sympathie de cette me noble et fire. Mme de Rnal lui eut bientt
pardonn son ignorance extrme qui tait une grce de plus, et la
rudesse de ses faons qu'elle parvint  corriger. Elle trouva qu'il
valait la peine de l'couter, mme quand on parlait des choses les plus
communes, mme quand il s'agissait d'un pauvre chien cras, comme il
traversait la rue, par la charrette d'un paysan allant au trot. Le
spectacle de cette douleur donnait son gros rire  son mari, tandis
qu'elle voyait se contracter les beaux sourcils noirs et si bien arqus
de Julien. La gnrosit, la noblesse d'me, l'humanit lui semblrent
peu  peu n'exister que chez ce jeune abb. Elle eut pour lui seul toute
la sympathie et mme l'admiration que ces vertus excitent chez les mes
bien nes.

A Paris, la position de Julien envers Mme de Rnal et t bien vite
simplifie; mais  Paris, l'amour est fils des romans. Le jeune
prcepteur et sa timide matresse auraient retrouv dans trois ou quatre
romans et jusque dans les couplets du Gymnase, l'claircissement de leur
position. Les romans leur auraient trac le rle  jouer, montr le
modle  imiter, et ce modle, tt ou tard, et quoique sans nul plaisir,
et peut-tre en rechignant, la vanit et forc Julien  le suivre.

Dans une petite ville de l'Aveyron ou des Pyrnes, le moindre incident
et t rendu dcisif par le feu du climat. Sous nos cieux plus sombres
un jeune homme pauvre, et qui n'est qu'ambitieux parce que la
dlicatesse de son coeur lui fait un besoin de quelques-unes des
jouissances que donne l'argent, voit tous les jours une femme de trente
ans sincrement sage, occupe de ses enfants, et qui ne prend nullement
dans les romans des exemples de conduite. Tout va lentement, tout se
fait peu  peu dans les provinces, il y a plus de naturel.

Souvent, en songeant  la pauvret du jeune prcepteur, Mme de Rnal
tait attendrie jusqu'aux larmes. Julien la surprit un jour, pleurant
tout  fait.

--Eh, madame, vous serait-il arriv quelque malheur!

--Non, mon ami, lui rpondit-elle; appelez les enfants, allons nous
promener.

Elle prit son bras et s'appuya d'une faon qui parut singulire 
Julien. C'tait pour la premire fois qu'elle l'avait appel mon ami.

Vers fa fin de la promenade, Julien remarqua qu'elle rougissait
beaucoup. Elle ralentit le pas.

--On vous aura racont, dit-elle sans le regarder, que je suis l'unique
hritire d'une tante fort riche qui habite Besanon. Elle me comble de
prsents... Mes fils font des progrs... si tonnants... que je voudrais
vous prier d'accepter un petit prsent, comme marque de ma
reconnaissance. Il ne s'agit que de quelques louis pour vous faire du
linge. Mais... ajouta-t-elle en rougissant encore plus, et elle cessa de
parler.

--Quoi, madame? dit Julien.

--Il serait inutile, continua-t-elle en baissant la tte, de parler de
ceci  mon mari.

--Je suis petit, madame mais je ne suis pas bas, reprit Julien en
s'arrtant, les yeux brillants de colre, et se relevant de toute sa
hauteur, c'est  quoi vous n'avez pas assez rflchi. Je serais moins
qu'un valet, si je me mettais dans le cas de cacher  M. de Rnal quoi
que ce soit de relatif  mon argent.

Mme de Rnal tait atterre.

--M. le maire, continua Julien, m'a remis cinq fois trente-six francs
depuis que j'habite sa maison; je suis prt  montrer mon livre de
dpenses  M. de Rnal et  qui que ce soit, mme  M. Valenod qui me
hait.

A la suite de cette sortie, Mme de Rnal tait reste ple et
tremblante, et la promenade se termina sans que ni l'un ni l'autre pt
trouver un prtexte pour renouer le dialogue. L'amour pour Mme de Rnal
devint de plus en plus impossible dans le coeur orgueilleux de Julien;
quant  elle, elle le respecta, elle l'admira, elle en avait t gronde.
Sous prtexte de rparer l'humiliation involontaire qu'elle lui avait
cause, elle se permit les soins les plus tendres. La nouveaut de ces
manires fit pendant huit jours le bonheur de Mme de Rnal. Leur effet
fut d'apaiser en partie la colre de Julien; il tait loin d'y voir rien
qui pt ressembler  un got personnel.

--Voil, se disait-il, comme sont ces gens riches, ils humilient et
croient ensuite pouvoir tout rparer, par quelques singeries!

Le coeur de Mme de Rnal tait trop plein, et encore trop innocent, pour
que, malgr ses rsolutions  cet gard, elle ne racontt pas  son mari
l'offre qu'elle avait faite  Julien, et la faon dont elle avait t
repousse.

--Comment, reprit M. de Rnal vivement piqu, avez-vous pu tolrer un
refus de la part d'un _domestique_?

Et comme Mme de Rnal se rcriait sur ce mot:

--Je parle, madame, comme feu M. le prince de Cond, prsentant ses
chambellans  sa nouvelle pouse: _Tous ces gens-l_, lui dit-il, _sont
nos domestiques_. Je vous ai lu ce passage des Mmoires de Besenval,
essentiel pour les prsances. Tout ce qui n'est pas gentilhomme, qui
vit chez vous et reoit un salaire, est votre domestique. Je vais dire
deux mots  ce monsieur Julien, et lui donner cent francs.

--Ah! mon ami, dit Mme de Rnal tremblante, que ce ne soit pas du moins
devant les domestiques!

--Oui, ils pourraient tre jaloux et avec raison, dit son mari, en
s'loignant et pensant  la quotit de la somme.

Mme de Rnal tomba sur une chaise, presque vanouie de douleur. Il va
humilier Julien, et par ma faute! Elle eut horreur de son mari et se
cacha la figure avec les mains. Elle se promit bien de ne jamais faire
de confidences.

Lorsqu'elle revit Julien, elle tait toute tremblante, sa poitrine tait
tellement contracte qu'elle ne put parvenir  prononcer la moindre
parole. Dans son embarras elle lui prit les mains qu'elle serra.

--Eh bien, mon ami, lui dit-elle enfin, tes-vous content de mon mari?

--Comment ne le serais-je pas? rpondit Julien avec un sourire amer; il
m'a donn cent francs.

Mme de Rnal le regarda comme incertaine.

--Donnez-moi le bras, dit-elle enfin avec un accent de courage que
Julien ne lui avait jamais vu.

Elle osa aller jusque chez le libraire de Verrires, malgr son affreuse
rputation de libralisme. L, elle choisit pour dix louis de livres
qu'elle donna  ses fils. Mais ces livres taient ceux qu'elle savait
que Julien dsirait. Elle exigea que l, dans la boutique du libraire,
chacun des enfants crivt son nom sur les livres qui lui taient chus
en partage. Pendant que Mme de Rnal tait heureuse de la sorte de
rparation qu'elle avait l'audace de faire  Julien, celui-ci tait
tonn de la quantit de livres qu'il apercevait chez le libraire.
Jamais il n'avait os entrer en un lieu aussi profane; son coeur
palpitait. Loin de songer  deviner ce qui se passait dans le coeur de
Mme de Rnal, il rvait profondment au moyen qu'il y aurait, pour un
jeune tudiant en thologie, de se procurer quelques-uns de ces livres.
Enfin il eut l'ide qu'il serait possible, avec de l'adresse, de
persuader  M. de Rnal qu'il fallait donner pour sujet de thme  ses
fils l'histoire des gentilshommes clbres ns dans la province. Aprs
un mois de soins, Julien vit russir cette ide, et  un tel point, que,
quelque temps aprs, il osa hasarder, en parlant  M. de Rnal, la
mention d'une action bien autrement pnible pour le noble maire, il
s'agissait de contribuer  la fortune d'un libral, en prenant un
abonnement chez le libraire. M. de Rnal convenait bien qu'il tait sage
de donner  son fils an l'ide _de visu_ de plusieurs ouvrages qu'il
entendrait mentionner dans la conversation, lorsqu'il serait  l'cole
militaire, mais Julien voyait M. le maire s'obstiner  ne pas aller plus
loin. Il souponnait une raison secrte, mais ne pouvait la deviner.

--Je pensais, monsieur, lui dit-il un jour, qu'il y aurait une haute
inconvenance  ce que le nom d'un bon gentilhomme tel qu'un Rnal part
sur le sale registre du libraire.

Le front de M. de Rnal s'claircit.

--Ce serait aussi une bien mauvaise note, continua Julien, d'un ton plus
humble, pour un pauvre tudiant en thologie, si l'on pouvait un jour
dcouvrir que son nom a t sur le registre d'un libraire loueur de
livres. Les libraux pourraient m'accuser d'avoir demand les livres les
plus infmes; qui sait mme s'ils n'iraient pas jusqu' crire aprs mon
nom les titres de ces livres pervers.

Mais Julien s'loignait de la trace. Il voyait la physionomie du maire
reprendre l'expression de l'embarras et de l'humeur. Julien se tut. Je
tiens mon homme, se dit-il.

Quelques jours aprs, l'an des enfants interrogeant Julien sur un
livre annonc dans la _Quotidienne_, en prsence de M. de Rnal:

--Pour viter tout sujet de triomphe au parti jacobin dit le jeune
prcepteur, et cependant me donner les moyens de rpondre  M. Adolphe,
on pourrait faire prendre un abonnement chez le libraire par le dernier
de vos gens.

--Voil une ide qui n'est pas mal, dit M. de Rnal videmment fort
joyeux.

--Toutefois il faudrait spcifier, dit Julien, de cet air grave et
presque malheureux qui va si bien  de certaines gens, quand ils voient
le succs des affaires qu'ils ont le plus longtemps dsires, il
faudrait spcifier que le domestique ne pourra prendre aucun roman. Une
fois dans la maison, ces livres dangereux pourraient corrompre les
filles de madame, et le domestique lui-mme.

--Vous oubliez les pamphlets politiques, ajouta M. de Rnal, d'un air
hautain. Il voulait cacher l'admiration que lui donnait le savant
mezzo-termine invent par le prcepteur de ses enfants.

La vie de Julien se composait ainsi d'une suite de petites ngociations,
et leur succs l'occupait beaucoup plus que le sentiment de prfrence
marque qu'il n'et tenu qu' lui de lire dans le coeur de Mme de Rnal.

La position morale o il avait t toute sa vie se renouvelait chez M.
le maire de Verrires. L, comme  la scierie de son pre, il mprisait
profondment les gens avec qui il vivait, et en tait ha. Il voyait
chaque jour dans les rcits faits par le sous-prfet, par M. Valenod,
par les autres amis de la maison,  l'occasion de choses qui venaient de
se passer sous leurs yeux, combien leurs ides ressemblaient peu  la
ralit. Une action lui semblait-elle admirable? c'tait celle-l
prcisment qui attirait le blme des gens qui l'environnaient. Sa
rplique intrieure tait toujours: Quels monstres ou quels sots! Le
plaisant, avec tant d'orgueil, c'est que souvent il ne comprenait
absolument rien  ce dont on parlait.

De la vie, il n'avait parl avec sincrit qu'au vieux chirurgien-major;
le peu d'ides qu'il avait taient relatives aux campagnes de Bonaparte
en Italie, ou  la chirurgie. Son jeune courage se plaisait au rcit
circonstanci des oprations les plus douloureuses; il se disait: Je
n'aurais pas sourcill.

La premire fois que Mme de Rnal essaya avec lui une conversation
trangre  l'ducation des enfants, il se mit  parler d'oprations
chirurgicales; elle plit et le pria de cesser.

Julien ne savait rien au-del. Ainsi, passant sa vie avec Mme de Rnal,
le silence le plus singulier s'tablissait entre eux ds qu'ils taient
seuls. Dans le salon, quelle que ft l'humilit de son maintien, elle
trouvait dans ses yeux un air de supriorit intellectuelle envers tout
ce qui venait chez elle. Se trouvait-elle seule un instant avec lui,
elle le voyait visiblement embarrass. Elle en tait inquite, car son
instinct de femme lui faisait comprendre que cet embarras n'tait
nullement tendre.

D'aprs je ne sais quelle ide prise dans quelque rcit de la bonne
socit, telle que l'avait vue le vieux chirurgien-major, ds qu'on se
taisait dans un lieu o il se trouvait avec une femme, Julien se sentait
humili comme si ce silence et t son tort particulier. Cette
sensation tait cent fois plus pnible dans le tte--tte. Son
imagination remplie des notions les plus exagres, les plus espagnoles,
sur ce qu'un homme doit dire quand il est seul avec une femme, ne lui
offrait dans son trouble que des ides inadmissibles. Son me tait dans
les nues, et cependant il ne pouvait sortir du silence le plus
humiliant. Ainsi son air svre, pendant ses longues promenades avec Mme
de Rnal et les enfants, tait augment par les souffrances les plus
cruelles. Il se mprisait horriblement. Si par malheur il se forait 
parler, il lui arrivait de dire les choses les plus ridicules. Pour
comble de misre, il voyait et s'exagrait son absurdit, mais ce qu'il
ne voyait pas, c'tait l'expression de ses yeux; ils taient si beaux et
annonaient une me si ardente, que, semblables aux bons acteurs, ils
donnaient quelquefois un sens charmant  ce qui n'en avait pas. Mme de
Rnal remarqua que, seul avec elle, il n'arrivait jamais  dire quelque
chose de bien que lorsque, distrait par quelque vnement imprvu, il ne
songeait pas  bien tourner un compliment. Comme les amis de la maison
ne la gtaient pas en lui prsentant des ides nouvelles et brillantes,
elle jouissait avec dlices des clairs d'esprit de Julien.

Depuis la chute de Napolon, toute apparence de galanterie est
svrement bannie des moeurs de la province. On a peur d'tre destitu.
Les fripons cherchent un appui dans la congrgation; et l'hypocrisie a
fait les plus beaux progrs mme dans les classes librales. L'ennui
redouble. Il ne reste d'autre plaisir que la lecture et l'agriculture.

Mme de Rnal, riche hritire d'une tante dvote marie  seize ans  un
bon gentilhomme, n'avait de sa vie prouv ni vu rien qui ressemblt le
moins du monde  l'amour. Ce n'tait gure que son confesseur, le bon
cur Chlan, qui lui avait parl de l'amour,  propos des poursuites de
M. Valenod, et il lui en avait fait une image si dgotante, que ce mot
ne lui reprsentait que l'ide du libertinage le plus abject. Elle
regardait comme une exception, ou mme comme tout  fait hors de nature,
l'amour tel qu'elle l'avait trouv dans le trs petit nombre de romans
que le hasard avait mis sous ses yeux. Grce  cette ignorance, Mme de
Rnal, parfaitement heureuse, occupe sans cesse de Julien, tait loin
de se faire le plus petit reproche.




CHAPITRE VIII

PETITS VNEMENTS

    Then there were sighs, the deeper for suppression,
    And stolen glances, sweeter for the theft,
    And burning blushes, though for no transgression.

    _Don Juan_ C. I, st 74.


L'anglique douceur que Mme de Rnal devait  son caractre et  son
bonheur actuel n'tait un peu altre que quand elle venait  songer 
sa femme de chambre lisa. Cette fille fit un hritage, alla se
confesser au cur Chlan et lui avoua le projet d'pouser Julien. Le
cur eut une vritable joie du bonheur de son ami, mais sa surprise fut
extrme, quand Julien lui dit d'un air rsolu que l'offre de Mlle lisa
ne pouvait lui convenir.

--Prenez garde, mon enfant,  ce qui se passe dans votre coeur, dit le
cur fronant le sourcil; je vous flicite de votre vocation, si c'est 
elle seule que vous devez le mpris d'une fortune plus que suffisante.
Il y a cinquante-six ans sonns que je suis cur de Verrires, et
cependant, suivant toute apparence, je vais tre destitu. Ceci
m'afflige, et toutefois j'ai huit cents livres de rente. Je vous fais
part de ce dtail afin que vous ne vous fassiez pas d'illusions sur ce
qui vous attend dans l'tat de prtre. Si vous songez  faire la cour
aux hommes qui ont la puissance, votre perte ternelle est assure. Vous
pourrez faire fortune, mais il faudra nuire aux misrables, flatter le
sous-prfet, le maire, l'homme considr et servir ses passions: cette
conduite, qui dans le monde s'appelle savoir-vivre, peut, pour un lac,
n'tre pas absolument incompatible avec le salut, mais, dans notre tat,
il faut opter il s'agit de faire fortune dans ce monde ou dans l'autre,
il n'y a pas de milieu. Allez, mon cher ami, rflchissez, et revenez
dans trois jours me rendre une rponse dfinitive. J'entrevois avec
peine, au fond de votre caractre, une ardeur sombre qui ne m'annonce
pas la modration et la parfaite abngation des avantages terrestres
ncessaires  un prtre; j'augure bien de votre esprit; mais,
permettez-moi de vous le dire, ajouta le bon cur, les larmes aux yeux,
dans l'tat de prtre, je tremblerai pour votre salut.

Julien avait honte de son motion, pour la premire fois de sa vie, il
se voyait aim; il pleurait avec dlices et alla cacher ses larmes dans
les grands bois au-dessus de Verrires.

Pourquoi l'tat o je me trouve? se dit-il enfin; je sens que je
donnerais cent fois ma vie pour ce bon cur Chlan et cependant il vient
de me prouver que je ne suis qu'un sot. C'est lui surtout qu'il
m'importe de tromper, et il me devine. Cette ardeur secrte dont il me
parle, c'est mon projet de faire fortune. Il me croit indigne d'tre
prtre, et cela prcisment quand je me figurais que le sacrifice de
cinquante louis de rentes allait lui donner la plus haute ide de ma
pit et de ma vocation.

A l'avenir, continua Julien, je ne compterai que sur les parties de mon
caractre que j'aurai prouves. Qui m'et dit que je trouverais du
plaisir  rpandre des larmes! que j'aimerais celui qui me prouve que je
ne suis qu'un sot!

Trois jours aprs, Julien avait trouv le prtexte dont il et d se
munir ds le premier jour; ce prtexte tait une calomnie, mais
qu'importe? Il avoua au cur, avec beaucoup d'hsitation, qu'une raison
qu'il ne pouvait lui expliquer parce qu'elle nuirait  un tiers, l'avait
dtourn tout d'abord de l'union projete. C'tait accuser la conduite
d'lisa. M. Chlan trouva dans ses manires un certain feu tout mondain,
bien diffrent de celui qui et d animer un jeune lvite.

--Mon ami, lui dit-il encore, soyez un bon bourgeois de campagne,
estimable et instruit, plutt qu'un prtre sans vocation.

Julien rpondit  ces nouvelles remontrances, fort bien, quant aux
paroles: il trouvait les mots qu'et employs un jeune sminariste
fervent; mais le ton dont il les prononait, mais le feu mal cach qui
clatait dans ses yeux alarmaient M. Chlan.

Il ne faut pas trop mal augurer de Julien; il inventait correctement les
paroles d'une hypocrisie cauteleuse et prudente. Ce n'est pas mal  son
ge. Quant au ton et aux gestes, il vivait avec des campagnards, il
avait t priv de la vue des grands modles. Par la suite,  peine lui
eut-il t donn d'approcher de ces messieurs, qu'il fut admirable pour
les gestes comme pour les paroles.

Mme de Rnal fut tonne que la nouvelle fortune de sa femme de chambre
ne rendt pas cette fille plus heureuse; elle la voyait aller sans cesse
chez le cur, et en revenir les larmes aux yeux; enfin lisa lui parla
de son mariage.

Mme de Rnal se crut malade; une sorte de fivre l'empchait de trouver
le sommeil; elle ne vivait que lorsqu'elle avait sous les yeux sa femme
de chambre ou Julien. Elle ne pouvait penser qu' eux et au bonheur
qu'ils trouveraient dans leur mnage. La pauvret de cette petite maison
o l'on devrait vivre avec cinquante louis de rentes, se peignait  elle
sous des couleurs ravissantes. Julien pourrait trs bien se faire avocat
 Bray, la sous-prfecture  deux lieues de Verrires; dans ce cas elle
le verrait quelquefois.

Mme de Rnal crut sincrement qu'elle allait devenir folle; elle le dit
 son mari, et enfin tomba malade. Le soir mme, comme sa femme de
chambre la servait, elle remarqua que cette fille pleurait. Elle
abhorrait lisa dans ce moment, et venait de la brusquer, elle lui en
demanda pardon. Les larmes d'lisa redoublrent; elle lui dit que si sa
matresse le lui permettait, elle lui conterait tout son malheur.

--Dites rpondit Mme de Rnal.

--Eh bien, madame, il me refuse; des mchants lui auront dit du mal de
moi, il les croit.

--Qui vous refuse? dit Mme de Rnal respirant  peine.

--Eh qui, madame, si ce n'est M. Julien? rpliqua la femme de chambre,
en sanglotant. M. le cur n'a pu vaincre sa rsistance; car M. le cur
trouve qu'il ne doit pas refuser une honnte fille, sous prtexte
qu'elle a t femme de chambre. Aprs tout, le pre de M. Julien n'est
autre chose qu'un charpentier; lui-mme comment gagnait-il sa vie avant
d'tre chez madame?

Mme de Rnal n'coutait plus, l'excs du bonheur lui avait presque t
l'usage de la raison. Elle se fit rpter plusieurs fois l'assurance que
Julien avait refus d'une faon positive, et qui ne permettait plus de
revenir  une rsolution plus sage.

--Je veux tenter un dernier effort, dit-elle  sa femme de chambre, je
parlerai  M. Julien.

Le lendemain aprs le djeuner, Mme de Rnal se donna la dlicieuse
volupt de plaider la cause de sa rivale, et de voir la main et la
fortune d'lisa refuses constamment pendant une heure.

Peu  peu Julien sortit de ses rponses compasses, et finit par
rpondre avec esprit aux sages reprsentations de Mme de Rnal. Elle ne
put rsister au torrent de bonheur qui inondait son me aprs tant de
jours de dsespoir. Elle se trouva mal tout  fait. Quand elle fut
remise et bien tablie dans sa chambre, elle renvoya tout le monde. Elle
tait profondment tonne.

Aurais-je de l'amour pour Julien? se dit-elle enfin.

Cette dcouverte, qui dans tout autre moment l'aurait plonge dans les
remords et dans une agitation profonde ne fut pour elle qu'un spectacle
singulier, mais comme indiffrent. Son me, puise par tout ce qu'elle
venait d'prouver, n'avait plus de sensibilit au service des passions.

Mme de Rnal voulut travailler, et tomba dans un profond sommeil, quand
elle se rveilla elle ne s'effraya pas autant qu'elle l'aurait d. Elle
tait trop heureuse pour pouvoir prendre en mal quelque chose. Nave et
innocente, jamais cette bonne provinciale n'avait tortur son me, pour
tcher d'en arracher un peu de sensibilit  quelque nouvelle nuance de
sentiment ou de malheur. Entirement absorbe, avant l'arrive de
Julien, par cette masse de travail qui, loin de Paris, est le lot d'une
bonne mre de famille, Mme de Rnal pensait aux passions, comme nous
pensons  la loterie: duperie certaine et bonheur cherch par les fous.

La cloche du dner sonna; Mme de Rnal rougit beaucoup quand elle
entendit la voix de Julien, qui amenait les enfants. Un peu adroite
depuis qu'elle aimait, pour expliquer sa rougeur, elle se plaignit d'un
affreux mal de tte.

--Voil comme sont toutes les femmes, lui rpondit M. de Rnal, avec un
gros rire. Il y a toujours quelque chose  raccommoder  ces
machines-l!

Quoique accoutume  ce genre d'esprit, ce ton de voix choqua Mme de
Rnal. Pour se distraire, elle regarda la physionomie de Julien, il et
t l'homme le plus laid, que dans cet instant il lui et plu.

Attentif  copier les allures des gens de coeur, ds les premiers beaux
jours du printemps, M. de Rnal s'tablit  Vergy, c'est le village
rendu clbre par l'aventure tragique de Gabrielle. A quelques centaines
de pas des ruines si pittoresques de l'anciens glise gothique, M. de
Rnal possde un vieux chteau avec ses quatre tours, et un jardin
dessin comme celui des Tuileries, avec force bordures de bois et alles
de marronniers taills deux fois par an. Un champ voisin, plant de
pommiers servait de promenade. Huit ou dix noyers magnifiques taient au
bout du verger; leur feuillage immense s'levait peut-tre 
quatre-vingts pieds de hauteur.

Chacun de ces maudits noyers, disait M. de Rnal quand sa femme les
admirait me cote la rcolte d'un demi-arpent, le bl ne peut venir sous
leur ombre.

La vue de la campagne sembla nouvelle  Mme de Rnal, son admiration
allait jusqu'aux transports. Le sentiment dont elle tait anime lui
donnait de l'esprit et de la rsolution. Ds le surlendemain de
l'arrive  Vergy M. de Rnal tant retourn  la ville, pour les
affairs de la mairie, Mme de Rnal prit des ouvriers  ses frais.
Julien lui avait donn l'ide d'un petit chemin sabl, qui circulerait
dans le verger et sous les grands noyers, et permettrait aux enfants de
se promener ds le matin, sans que leurs souliers fussent mouills par
la rose. Cette ide fut mise  excution, moins de vingt-quatre heures
aprs avoir t conue. Mme de Rnal passa toute la journe gaiement
avec Julien  diriger les ouvriers.

Lorsque le maire de Verrires revint de la ville, il fut bien surpris de
trouver l'alle faite. Son arrive surprit aussi Mme de Rnal; elle
avait oubli son existence. Pendant deux mois, il parla avec humeur de
la hardiesse qu'on avait eue de faire, sans le consulter, une rparation
aussi importante; mais Mme de Rnal l'avait excute  ses frais, ce qui
le consolait un peu.

Elle passait ses journes  courir avec ses enfants dans le verger, et 
faire la chasse aux papillons. On avait construit de grands capuchons de
gaze claire, avec lesquels on prenait les pauvres _lpidoptres_. C'est
le nom barbare que Julien apprenait  Mme de Rnal. Car elle avait fait
venir de Besanon le bel ouvrage de M. Godart; et Julien lui racontait
les moeurs singulires de ces insectes.

On les piquait sans piti avec des pingles dans un grand cadre de
carton arrang aussi par Julien.

Il y eut enfin entre Mme de Rnal et Julien un sujet de conversation, il
ne fut plus expos  l'affreux supplice que lui donnaient les moments de
silence.

Ils se parlaient sans cesse, et avec un intrt extrme quoique toujours
de choses fort innocentes. Cette vie active, occupe et gaie, tait du
got de tout le monde, except de Mlle lisa, qui se trouvait excde de
travail. Jamais dans le carnaval, disait-elle, quand il y a bal 
Verrires, madame ne s'est donn tant de soins pour sa toilette; elle
change de robes deux ou trois fois par Jour.

Comme notre intention est de ne flatter personne, nous ne nierons point
que Mme de Rnal, qui avait une peau superbe, ne se ft arranger des
robes qui laissaient les bras et la poitrine fort dcouverts. Elle tait
trs bien faite, et cette manire de se mettre lui allait  ravir.

--Jamais vous _n'avez t si jeune_, madame, lui disaient ses amis de
Verrires qui venaient dner  Vergy. (C'est une faon de parler du
pays.)

Une chose singulire qui trouvera peu de croyance parmi nous, c'tait
sans intention directe que Mme de Rnal se livrait  tant de soins. Elle
y trouvait du plaisir; et, sans y songer autrement, tout le temps
qu'elle ne passait pas  la chasse aux papillons avec les enfants et
Julien, elle travaillait avec lisa  btir des robes. Sa seule course 
Verrires fut cause par l'envie d'acheter de nouvelles robes d't
qu'on venait d'apporter de Mulhouse.

Elle ramena  Vergy une jeune femme de ses parentes. Depuis son mariage,
Mme de Rnal s'tait lie insensiblement avec Mme Derville qui autrefois
avait t sa compagne au _Sacr-Coeur_.

Mme Derville riait beaucoup de ce qu'elle appelait les ides folles de
sa cousine: seule, jamais je n'y penserais, disait-elle. Ces ides
imprvues qu'on et appeles saillies  Paris, Mme de Rnal en avait
honte comme d'une sottise, quand elle tait avec son mari; mais la
prsence de Mme Derville lui donnait du courage. Elle lui disait d'abord
ses penses d'une voix timide; quand ces dames taient longtemps seules,
l'esprit de Mme de Rnal s'animait, et une longue matine solitaire
passait comme un instant et laissait les deux amies fort gaies. A ce
voyage, la raisonnable Mme Derville trouva sa cousine beaucoup moins
gaie et beaucoup plus heureuse.

Julien, de son ct, avait vcu en vritable enfant depuis son sejour 
la campagne, aussi heureux de courir  la suite des papillons que ses
lves. Aprs tant de contrainte et de politique habile, seul, loin des
regards des hommes, et, par instinct, ne craignant point Mme de Rnal,
il se livrait au plaisir d'exister, si vif  cet ge, et au milieu des
plus belles montagnes du monde.

Ds l'arrive de Mme Derville il sembla  Julien qu'elle tait son amie;
il se hta de lui montrer le point de vue que l'on a de l'extrmit de
la nouvelle alle sous les grands noyers; dans le fait il est gal, si
ce n'est suprieur  ce que la Suisse et les lacs d'Italie peuvent
offrir de plus admirable. Si l'on monte la cte rapide qui commence 
quelques pas de l, on arrive bientt  de grands prcipices bords par
des bois de chnes, qui s'avancent presque jusque sur la rivire. C'est
sur les sommets de ces rochers coups  pic, que Julien, heureux, libre,
et mme quelque chose de plus, roi de la maison, conduisait les deux
amies, et jouissait de leur admiration pour ces aspects sublimes.

--C'est pour moi comme de la musique de Mozart disait Mme Derville.

La jalousie de ses frres, la prsence d'un pre despote et rempli
d'humeur, avaient gt aux yeux de Julien les campagnes des environs de
Verrires. A Vergy il ne trouvait point de ces souvenirs amers; pour la
premire fois de sa vie il ne voyait point d'ennemi. Quand M. de Rnal
tait  la ville, ce qui arrivait souvent, il osait lire; bientt, au
lieu de lire la nuit, et encore en ayant soin de cacher sa lampe au fond
d'un vase  fleurs renvers, il put se livrer au sommeil, le jour dans
l'intervalle des leons des enfants, il venait dans ces rochers avec le
livre, unique rgle de sa conduite et objet de ses transports. Il y
trouvait  la fois bonheur, extase et consolation dans les moments de
dcouragement.

Certaines choses que Napolon dit des femmes, plusieurs discussions sur
le mrite des romans  la mode sous son rgne, lui donnrent alors, pour
la premire fois, quelques ides que tout autre jeune homme de son ge
aurait eues depuis longtemps.

Les grandes chaleurs arrivrent. On prit l'habitude de passer les
soires sous un immense tilleul  quelques pas de la maison. L'obscurit
y tait profonde. Un soir, Julien parlait avec action, il jouissait avec
dlices du plaisir de bien parler et  des femmes jeunes; en
gesticulant, il toucha la main de Mme de Rnal qui tait appuye sur le
dos d'une de ces chaises de bois peint que l'on place dans les jardins.

Cette main se retira bien vite, mais Julien pensa qu'il tait de son
_devoir_ d'obtenir que l'on ne retirt pas cette main quand il la
touchait. L'ide d'un devoir  accomplir, et d'un ridicule ou plutt
d'un sentiment d'infriorit  encourir si l'on n'y parvenait pas,
loigna sur-le-champ tout plaisir de son coeur.




CHAPITRE IX

UNE SOIRE A LA CAMPAGNE

    La Didon de M. Gurin, esquisse charmante!

    STROMBECK.


Ses regards le lendemain, quand il revit Mme de Rnal taient
singuliers; il l'observait comme un ennemi avec lequel il va falloir se
battre. Ces regards si diffrents de ceux de la veille, firent perdre la
tte  Mme de Rnal: elle avait t bonne pour lui, et il paraissait
fch. Elle ne pouvait dtacher ses regards des siens.

La prsence de Mme Derville permettait  Julien de moins parler et de
s'occuper davantage de ce qu'il avait dans la tte. Son unique affaire,
toute cette journe, fut de se fortifier par la lecture du livre inspir
qui retrempait son me.

Il abrgea beaucoup les leons des enfants, et ensuite, quand la
prsence de Mme de Rnal vint le rappeler tout  fait aux soins de sa
gloire, il dcida qu'il fallait absolument qu'elle permt ce soir-l que
sa main restt dans la sienne.

Le soleil en baissant, et rapprochant le moment dcisif fit battre le
coeur de Julien d'une faon singulire. La nuit vint. Il observa avec
une joie qui lui ta un poids immense de dessus la poitrine, qu'elle
serait fort obscure. Le ciel charg de gros nuages, promens par un vent
trs chaud, semblait annoncer une tempte. Les deux amies se promenrent
fort tard. Tout ce qu'elles faisaient ce soir-l semblait singulier 
Julien. Elles jouissaient de ce temps, qui, pour certaines mes
dlicates, semble augmenter le plaisir d'aimer.

On s'assit enfin, Mme de Rnal  ct de Julien, et Mme Derville prs de
son amie. Proccup de ce qu'il allait tenter, Julien ne trouvait rien 
dire. La conversation languissait.

Serai-je aussi tremblant et malheureux au premier duel qui me viendra?
se dit Julien, car il avait trop de mfiance et de lui et des autres,
pour ne pas voir l'tat de son me.

Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent sembl
prfrables. Que de fois ne dsira-t-il pas voir survenir  Mme de Rnal
quelque affaire qui l'obliget de rentrer  la maison et de quitter le
jardin! La violence que Julien tait oblig de se faire tait trop forte
pour que sa voix ne ft pas profondment altre, bientt la voix de Mme
de Rnal devint tremblante aussi, mais Julien ne s'en aperut point.
L'affreux combat que le devoir livrait  la timidit tait trop pnible,
pour qu'il ft en tat de rien observer hors lui-mme. Neuf heures trois
quarts venaient de sonner  l'horloge du chteau sans qu'il et encore
rien os. Julien, indign de sa lchet, se dit: Au moment prcis o dix
heures sonneront, j'excuterai ce que, pendant toute la journe je me
suis promis de faire ce soir, ou je monterai chez moi me brler la
cervelle.

Aprs un dernier moment d'attente et d'anxit, pendant lequel l'excs
de l'motion mettait Julien comme hors de lui dix heures sonnrent 
l'horloge qui tait au-dessus de sa tte. Chaque coup de cette cloche
fatale retentissait dans sa poitrine, et y causait comme un mouvement
physique.

Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il
tendit la main, et prit celle de Mme de Rnal, qui la retira aussitt.
Julien, sans trop savoir ce qu'il faisait, la saisit de nouveau. Quoique
bien mu lui-mme, il fut frapp de la froideur glaciale de la main
qu'il prenait, il la serrait avec une force convulsive, on fit un
dernier effort pour la lui ter, mais enfin cette main lui resta.

Son me fut inonde de bonheur, non qu'il aimt Mme de Rnal, mais un
affreux supplice venait de cesser. Pour que Mme Derville ne s'apert de
rien, il se crut oblig de parler, sa voix alors tait clatante et
forte. Celle de Mme de Rnal, au contraire, trahissait tant d'motion,
que son amie la crut malade et lui proposa de rentrer. Julien sentit le
danger: Si Mme de Rnal rentre au salon, je vais retomber dans la
position affreuse o j'ai pass la journe. J'ai tenu cette main trop
peu de temps pour que cela compte comme un avantage qui m'est acquis.

Au moment o Mme Derville renouvelait la proposition de rentrer au
salon, Julien serra fortement la main qu'on lui abandonnait.

Mme de Rnal, qui se levait dj, se rassit en disant, d'une voix
mourante:

--Je me sens,  la vrit, un peu malade, mais le grand air me fait du
bien.

Ces mots confirmrent le bonheur de Julien, qui, dans ce moment, tait
extrme: il parla, il oublia de feindre, il parut l'homme le plus
aimable aux deux amies qui l'coutaient. Cependant il y avait encore un
peu de manque de courage dans cette loquence qui lui arrivait tout 
coup. Il craignait mortellement que Mme Derville fatigue du vent qui
commenait  s'lever et qui prcdait la tempte, ne voult rentrer
seule au salon. Alors il serait rest en tte--tte avec Mme de Rnal.
Il avait eu presque par hasard le courage aveugle qui suffit pour agir;
mais il sentait qu'il tait hors de sa puissance de dire le mot le plus
simple  Mme de Rnal. Quelque lgers que fussent ses reproches, il
allait tre battu, et l'avantage qu'il venait d'obtenir ananti.

Heureusement pour lui, ce soir-l, ses discours touchants et emphatiques
trouvrent grce devant Mme Derville, qui trs souvent le trouvait
gauche comme un enfant, et peu amusant. Pour Mme de Rnal la main dans
celle de Julien, elle ne pensait  rien; elle se laissait vivre. Les
heures qu'on passa sous ce grand tilleul que la tradition du pays dit
plant par Charles le Tmraire, furent pour elle une poque de bonheur.
Elle coutait avec dlices les gmissements du vent dans l'pais
feuillage du tilleul, et le bruit de quelques gouttes rares qui
commenaient  tomber sur ses feuilles les plus basses. Julien ne
remarqua pas une circonstance qui l'et bien rassur; Mme de Rnal, qui
avait t oblige de lui ter sa main, parce qu'elle se leva pour aider
sa cousine  relever un vase de fleurs que le vent venait de renverser 
leurs pieds, fut  peine assise de nouveau, qu'elle lui rendit sa main
presque sans difficult, et comme si dj c'et t entre eux une chose
convenue.

Minuit tait sonn depuis longtemps; il fallut enfin quitter le jardin:
on se spara. Mme de Rnal, transporte du bonheur d'aimer, tait
tellement ignorante, qu'elle ne se faisait aucun reproche. Le bonheur
lui tait le sommeil. Un sommeil de plomb s'empara de Julien
mortellement fatigu des combats que, toute la journe, la timidit et
l'orgueil s'taient livrs dans son coeur.

Le lendemain on le rveilla  cinq heures; et, ce qui et t cruel pour
Mme de Rnal, si elle l'et su,  peine lui donna-t-il une pense. Il
avait fait son devoir, et un devoir hroque. Rempli de bonheur par ce
sentiment, il s'enferma  clef dans sa chambre, et se livra avec un
plaisir tout nouveau  la lecture des exploits de son hros.

Quand la cloche du djeuner se fit entendre, il avait oubli, en lisant
les bulletins de la grande arme, tous ses avantages de la veille. Il se
dit, d'un ton lger, en descendant au salon: Il faut dire  cette femme
que je l'aime.

Au lieu de ces regards chargs de volupt, qu'il s'attendait 
rencontrer, il trouva la figure svre de M. de Rnal, qui, arriv
depuis deux heures de Verrires, ne cachait point son mcontentement de
ce que Julien passait toute la matine sans s'occuper des enfants. Rien
n'tait laid comme cet homme important, ayant de l'humeur et croyant
pouvoir la montrer.

Chaque mot aigre de son mari perait le coeur de Mme de Rnal. Quant 
Julien, il tait tellement plong dans l'extase, encore si occup des
grandes choses qui, pendant plusieurs heures, venaient de passer devant
ses yeux, qu' peine d'abord put-il rabaisser son attention jusqu'
couter les propos durs que lui adressait M. de Rnal. Il lui dit enfin,
assez brusquement:

--J'tais malade.

Le ton de cette rponse et piqu un homme beaucoup moins susceptible
que le maire de Verrires, il eut quelque ide de rpondre  Julien en
le chassant  l'instant. Il ne fut retenu que par la maxime qu'il
s'tait faite de ne jamais trop se hter en affaires.

Ce jeune sot, se dit-il bientt, s'est fait une sorte de rputation dans
ma maison, le Valenod peut le prendre chez lui, ou bien il pousera
lisa, et dans les deux cas au fond du coeur, il pourra se moquer de
moi.

Malgr la sagesse de ses rflexions le mcontentement de M. de Rnal
n'en clata pas moins par une suite de mots grossiers qui, peu  peu,
irritrent Julien. Mme de Rnal tait sur le point de fondre en larmes.
A peine le djeuner fut-il fini, qu'elle demanda  Julien de lui donner
le bras pour la promenade; elle s'appuyait sur lui avec amiti. A tout
ce que Mme de Rnal lui disait, Julien ne pouvait que rpondre 
demi-voix:

--_Voil bien les gens riches_!

M. de Rnal marchait tout prs d'eux; sa prsence augmentait la colre
de Julien. Il s'aperut tout  coup que Mme de Rnal s'appuyait sur son
bras d'une faon marque; ce mouvement lui fit horreur, il la repoussa
avec violence et dgagea son bras.

Heureusement M. de Rnal ne vit point cette nouvelle impertinence, elle
ne fut remarque que de Mme Derville, son amie fondait en larmes. En ce
moment M. de Rnal se mit  poursuivre  coups de pierres une petite
paysanne qui avait pris un sentier abusif, et traversait un coin du
verger.

--Monsieur Julien, de grce modrez-vous, songez que nous avons tous des
moments d'humeur, dit rapidement Mme Derville.

Julien la regarda froidement avec des yeux o se peignait le plus
souverain mpris.

Ce regard tonna Mme Derville, et l'et surprise bien davantage si elle
en et devin la vritable expression; elle y et lu comme un espoir
vague de la plus atroce vengeance. Ce sont sans doute de tels moments
d'humiliation qui ont fait les Robespierre.

--Votre Julien est bien violent, il m'effraye, dit tout bas Mme Derville
 son amie.

--Il a raison d'tre en colre, lui rpondit celle-ci. Aprs les progrs
tonnants qu'il a fait faire aux enfants qu'importe qu'il passe une
matine sans leur parler; il faut convenir que les hommes sont bien
durs.

Pour la premire fois de sa vie Mme de Rnal sentit une sorte de dsir
de vengeance contre son mari. La haine extrme qui animait Julien contre
les riches allait clater. Heureusement M. de Rnal appela son
jardinier, et resta occup avec lui  barrer avec des fagots d'pines le
sentier abusif  travers le verger. Julien ne rpondit pas un seul mot
aux prvenances, dont pendant tout le reste de la promenade il fut
l'objet. A peine M. de Rnal s'tait-il loign, que les deux amies, se
prtendant fatigues, lui avaient demand chacune un bras.

Entre ces deux femmes dont un trouble extrme couvrait les joues de
rougeur et d'embarras, la pleur hautaine, l'air sombre et dcid de
Julien formait un trange contraste. Il mprisait ces femmes et tous les
sentiments tendres.

Quoi, se disait-il, pas mme cinq cents francs de rente pour terminer
mes tudes. Ah! comme je l'enverrais promener!

Absorb par ces ides svres, le peu qu'il daignait comprendre des mots
obligeants des deux amies lui dplaisait comme vide de sens, niais,
faible, en un mot fminin.

A force de parler pour parler, et de chercher  maintenir la
conversation vivante, il arriva  Mme de Rnal de dire que son mari
tait venu de Verrires parce qu'il avait fait march, pour de la paille
de mas, avec un de ses fermiers. (Dans ce pays, c'est avec de la paille
de mas que l'on remplit les paillasses des lits.)

--Mon mari ne nous rejoindra pas, ajouta Mme de Rnal; avec le jardinier
et son valet de chambre, il va s'occuper d'achever le renouvellement des
paillasses de la maison. Ce matin il a mis de la paille de mais dans
tous les lits du premier tage, maintenant il est au second.

Julien changea de couleur, il regarda Mme de Rnal d'un air singulier,
et bientt la prit  part en quelque sorte en doublant le pas. Mme
Derville les laissa s'loigner.

--Sauvez-moi la vie, dit Julien  Mme de Rnal, vous seule le pouvez;
car vous savez que le valet de chambre me hait  la mort. Je dois vous
avouer, madame, que j'ai un portrait je l'ai cach dans la paillasse de
mon lit.

A ce mot Mme de Rnal devint ple  son tour.

--Vous seule, madame, pouvez dans ce moment entrer dans ma chambre;
fouillez, sans qu'il y paraisse, dans l'angle de la paillasse qui est le
plus rapproch de la fentre, vous y trouverez une petite bote de
carton noir et lisse.

--Elle renferme un portrait! dit Mme de Rnal, pouvant  peine se tenir
debout.

Son air de dcouragement fut aperu de Julien, qui aussitt en profita.

--J'ai une seconde grce  vous demander, madame je vous supplie de ne
pas regarder ce portrait, c'est mon secret.

--C'est un secret! rpta Mme de Rnal, d'une voix teinte.

Mais, quoique leve parmi les gens fiers de leur fortune et sensibles
au seul intrt d'argent, l'amour avait dj mis de la gnrosit dans
cette me. Cruellement blesse, ce fut avec l'air du dvouement le plus
simple que Mme de Rnal fit  Julien les questions ncessaires pour
pouvoir bien s'acquitter de sa commission.

--Ainsi, lui dit-elle en s'loignant, une petite bote ronde, de carton
noir, bien lisse.

--Oui, madame, rpondit Julien, de cet air dur que le danger donne aux
hommes.

Elle monta au second tage du chteau ple comme si elle ft alle  la
mort. Pour comble de misre, elle sentit qu'elle tait sur le point de
se trouver mal; mais la ncessit de rendre service  Julien lui rendit
des forces.

--Il faut que j'aie cette bote, se dit-elle en doublant le pas.

Elle entendit son mari parler au valet de chambre dans la chambre mme
de Julien. Heureusement ils passrent dans celle des enfants. Elle
souleva le matelas et plongea la main dans la paillasse avec une telle
violence qu'elle s'corcha les doigts. Mais quoique fort sensible aux
petites douleurs de ce genre, elle n'eut pas la conscience de celle-ci,
car presque en mme temps elle sentit le poli de la bote de carton.
Elle la saisit et disparut.

A peine fut-elle dlivre de la crainte d'tre surprise par son mari,
que l'horreur que lui causait cette bote fut sur le point de la faire
dcidment se trouver mal.

Julien est donc amoureux, et je tiens l le portrait de la femme qu'il
aime!

Assise sur une chaise dans l'antichambre de cet appartement, Mme de
Rnal tait en proie  toutes les horreurs de la jalousie. Son extrme
ignorance lui fut encore utile en ce moment, l'tonnement temprait la
douleur. Julien parut, saisit la bote, sans remercier, sans rien dire
et courut dans sa chambre o il fit du feu et la brla  l'instant. Il
tait ple, ananti, il s'exagrait l'tendue du danger qu'il venait de
courir.

Le portrait de Napolon, se disait-il en hochant la tte, trouv cach
chez un homme qui fait profession d'une telle haine pour l'usurpateur!
trouv par M. de Rnal, tellement ultra et tellement irrit! et pour
comble d'imprudence, sur le carton blanc derrire le portrait des lignes
crites de ma main! et qui ne peuvent laisser aucun doute sur l'excs de
mon admiration! et chacun de ces transports d'amour est dat! Il y en a
d'avant-hier.

Toute ma rputation tombe, anantie en un moment! se disait Julien, en
voyant brler la bote et ma rputation est tout mon bien, je ne vis que
par elle... et encore, quelle vie, grand Dieu!

Une heure aprs, la fatigue et la piti qu'il sentait pour lui-mme le
disposaient  l'attendrissement. Il rencontra Mme de Rnal et prit sa
main qu'il baisa avec plus de sincrit qu'il n'avait jamais fait. Elle
rougit de bonheur, et presque au mme instant repoussa Julien avec la
colre de la jalousie. La fiert de Julien si rcemment blesse en fit
un sot dans ce moment. Il ne vit en Mme de Rnal qu'une femme riche, il
laissa tomber sa main avec ddain et s'loigna. Il alla se promener
pensif dans le jardin, bientt un sourire amer parut sur ses lvres.

--Je me promne l, tranquille comme un homme matre de son temps! Je ne
m'occupe pas des enfants! je m'expose aux mots humiliants de M. de
Rnal, et il aura raison. Il courut  la chambre des enfants.

Les caresses du plus jeune qu'il aimait beaucoup calmrent un peu sa
cuisante douleur.

Celui-l ne me mprise pas encore, pensa Julien. Mais bientt il se
reprocha cette diminution de douleur comme une nouvelle faiblesse. Ces
enfants me caressent comme ils caresseraient le jeune chien de chasse
que l'on a achet hier.




CHAPITRE X

UN GRAND COEUR ET UNE PETITE FORTUNE

    But passion most dissembles, yet betrays,
    Even by its darkness; as the blackest sky
    Foretells the heaviest tempest.

    _Don Juan_, C. I, st. 73.


M. de Rnal qui suivait toutes les chambres du chteau, revint dans
celle des enfants avec les domestiques qui rapportaient les paillasses.
L'entre soudaine de cet homme fut pour Julien la goutte d'eau qui fait
dborder le vase.

Plus ple, plus sombre qu' l'ordinaire, il s'lana vers lui. M. de
Rnal s'arrta et regarda ses domestiques.

--Monsieur lui dit Julien, croyez-vous qu'avec tout autre prcepteur,
vos enfants eussent fait les mmes progrs qu'avec moi? Si vous rpondez
que non, continua Julien, sans laisser  M. de Rnal le temps de parler,
comment osez-vous m'adresser le reproche que je les nglige?

M. de Rnal,  peine remis de sa peur, conclut du ton trange qu'il
voyait prendre  ce petit paysan, qu'il avait en poche quelque
proposition avantageuse, et qu'il allait le quitter. La colre de Julien
s'augmentant  mesure qu'il parlait:

--Je puis vivre sans vous, monsieur, ajouta-t-il.

--Je suis vraiment fch de vous voir si agit, rpondit M. de Rnal, en
balbutiant un peu. Les domestiques taient  dix pas occups  arranger
les lits.

--Ce n'est pas ce qu'il me faut, monsieur, reprit Julien hors de lui,
songez  l'infamie des paroles que vous m'avez adresses, et devant des
femmes encore!

M. de Rnal ne comprenait que trop ce que demandait Julien, et un
pnible combat dchirait son me. Il arriva que Julien, effectivement
fou de colre, s'cria:

--Je sais o aller, monsieur, en sortant de chez vous.

A ce mot, M. de Rnal vit Julien install chez M. Valenod.

--Eh bien! monsieur, lui dit-il enfin avec un soupir et de l'air dont il
et appel le chirurgien pour l'opration la plus douloureuse, j'accde
 votre demande. A compter d'aprs-demain, qui est le premier du mois,
je vous donne cinquante francs par mois.

Julien eut envie de rire et resta stupfait: toute sa colre avait
disparu.

Je ne mprisais pas assez l'animal! se dit-il. Voil sans doute la plus
grande excuse que puisse faire une me aussi basse.

Les enfants qui coutaient cette scne bouche bante coururent au
jardin, dire  leur mre que M. Julien tait bien en colre, mais qu'il
allait avoir cinquante francs par mois.

Julien les suivit par habitude sans mme regarder M. de Rnal, qu'il
laissa profondment irrit.

Voil cent soixante-huit francs, se disait le maire, que me cote M.
Valenod. Il faut absolument que je lui dise deux mots fermes sur son
entreprise des fournitures pour les enfants trouvs.

Un instant aprs, Julien se retrouva vis--vis M. de Rnal:

--J'ai  parler de ma conscience  M. Chlan, j'ai l'honneur de vous
prvenir que je serai absent quelques heures.

--Eh, mon cher Julien! dit M. de Rnal, en riant de l'air le plus faux,
toute la journe si vous voulez, toute celle de demain, mon bon ami.
Prenez le cheval du jardinier pour aller  Verrires.

Le voil, se dit M. de Rnal qui va rendre rponse  Valenod; il ne m'a
rien promis, mais il faut laisser se refroidir cette tte de jeune
homme.

Julien s'chappa rapidement et monta dans les grands bois par lesquels
on peut aller de Vergy  Verrires. Il ne voulait point arriver sitt
chez M. Chlan. Loin de dsirer s'astreindre  une nouvelle scne
d'hypocrisie, il avait besoin d'y voir clair dans son me, et de donner
audience  la foule de sentiments qui l'agitaient.

J'ai gagn une bataille, se dit-il aussitt qu'il se vit dans les bois
et loin du regard des hommes, j'ai donc gagn une bataille!

Ce mot lui peignait en beau toute sa position et rendit  son me
quelque tranquillit.

Me voil avec cinquante francs d'appointements par mois, il faut que M.
de Rnal ait eu une belle peur. Mais de quoi?

Cette mditation sur ce qui avait pu faire peur  l'homme heureux et
puissant contre lequel une heure auparavant il tait bouillant de
colre, acheva de rassrner l'me de Julien. Il fut presque sensible un
moment  la beaut ravissante des bois au milieu desquels il marchait.
D'normes quartiers de roches nues taient tombs jadis au milieu de la
fort du ct de la montagne. De grands htres s'levaient presque aussi
haut que ces rochers dont l'ombre donnait une fracheur dlicieuse 
trois pas des endroits o la chaleur des rayons du soleil et rendu
impossible de s'arrter.

Julien prenait haleine un instant  l'ombre de ces grandes roches, et
puis se remettait  monter. Bientt par un troit sentier  peine marqu
et qui sert seulement aux gardiens des chvres, il se trouva debout sur
un roc immense et bien sr d'tre spar de tous les hommes. Cette
position physique le fit sourire, elle lui peignait la position qu'il
brlait d'atteindre au moral. L'air pur de ces montagnes leves
communiqua la srnit et mme la joie  son me. Le maire de Verrires
tait bien toujours,  ses yeux, le reprsentant de tous les riches et
de tous les insolents de la terre; mais Julien sentait que la haine qui
venait de l'agiter, malgr la violence de ses mouvements, n'avait rien
de personnel. S'il et cess de voir M. de Rnal, en huit jours il l'et
oubli, lui, son chteau, ses chiens, ses enfants et toute sa famille.
Je l'ai forc je ne sais comment,  faire le plus grand sacrifice. Quoi!
plus de cinquante cus par an! un instant auparavant je m'tais tir
du plus grand danger. Voil deux victoires en un jour; la seconde est
sans mrite, il faudrait en deviner le comment. Mais  demain les
pnibles recherches.

Julien, debout sur son grand rocher regardait le ciel embras par un
soleil d'aot. Les cigales chantaient dans le champ au-dessous du
rocher; quand elles se taisaient tout tait silence autour de lui. Il
voyait  ses pieds vingt lieues de pays. Quelque pervier parti des
grandes roches au-dessus de sa tte tait aperu par lui, de temps 
autre, dcrivant en silence ses cercles immenses. L'oeil de Julien
suivait machinalement l'oiseau de proie. Ses mouvements tranquilles et
puissants le frappaient, il enviait cette force, il enviait cet
isolement.

C'tait la destine de Napolon, serait-ce un jour la sienne?




CHAPITRE XI

UNE SOIRE

    Yet Julia's very coldness still was kind,
    And tremulously gentle her small hand
    Withdrew itself from his, but left behind
    A little pressure, thrilling, and so bland
    And slight, so very slight that to the mind.
    'Twas but a doubt.

    _Don Juan_ C. I, st. 71.


Il fallut pourtant paratre  Verrires. En sortant du presbytre, un
heureux hasard fit que Julien rencontra M. Valenod auquel il se hta de
raconter l'augmentation de ses appointements.

De retour  Vergy Julien ne descendit au jardin que lorsqu'il fut nuit
close. Son me tait fatigue de ce grand nombre d'motions puissantes
qui l'avaient agit dans cette journe, Que leur dirai-je? pensait-il
avec inquitude, en songeant aux dames. Il tait loin de voir que son
me tait prcisment au niveau des petites circonstances qui occupent
ordinairement tout l'intrt des femmes. Souvent Julien tait
inintelligible pour Mme Derville et mme pour son amie, et  son tour,
ne comprenait qu' demi tout ce qu'elles lui disaient. Tel tait l'effet
de la force, et si j'ose parler ainsi de la grandeur des mouvements de
passion qui bouleversaient l'me de ce jeune ambitieux. Chez cet tre
singulier, c'tait presque tous les jours tempte.

En entrant ce soir-l au jardin, Julien tait dispos  s'occuper des
ides des jolies cousines. Elles l'attendaient avec impatience. Il prit
sa place ordinaire,  ct de Mme de Rnal. L'obscurit devint bientt
profonde. Il voulut prendre une main blanche que depuis longtemps il
voyait prs de lui, appuye sur le dos d'une chaise. On hsita un peu,
mais on finit par la lui retirer d'une faon qui marquait de l'humeur.
Julien tait dispos  se le tenir pour dit, et  continuer gaiement la
conversation quand il entendit M. de Rnal qui s'approchait.

Julien avait encore dans l'oreille les paroles grossires du matin. Ne
serait-ce pas, se dit-il une faon de se moquer de cet tre, si combl
de tous les avantages de la fortune, que de prendre possession de la
main de sa femme, prcisment en sa prsence? Oui je le ferai, moi pour
qui il a tmoign tant de mpris.

De ce moment, la tranquillit si peu naturelle au caractre de Julien,
s'loigna bien vite; il dsira avec anxit, et sans pouvoir songer 
rien autre chose, que Mme de Rnal voult bien lui laisser sa main.

M. de Rnal parlait politique avec colre: deux ou trois industriels de
Verrires devenaient dcidment plus riches que lui, et voulaient le
contrarier dans les lections. Mme Derville l'coutait. Julien irrit de
ces discours approcha sa chaise de celle de Mme de Rnal. L'obscurit
cachait tous les mouvements. Il osa placer sa main trs prs du joli
bras que la robe laissait  dcouvert. Il fut troubl, sa pense ne fut
plus  lui, il approcha sa joue de ce joli bras, il osa y appliquer ses
lvres.

Mme de Rnal frmit. Son mari tait  quatre pas; elle se hta de donner
sa main  Julien, et en mme temps de le repousser un peu. Comme M. de
Rnal continuait ses injures contre les gens de rien et les jacobins qui
s'enrichissent, Julien couvrait la main qu'on lui avait laisse de
baisers passionns ou du moins qui semblaient tels  Mme de Rnal.
Cependant la pauvre femme avait eu la preuve, dans cette journe fatale
que l'homme qu'elle adorait sans se l'avouer aimait ailleurs! Pendant
toute l'absence de Julien, elle avait t en proie  un malheur extrme
qui l'avait fait rflchir.

Quoi! j'aimerais, se disait-elle, j'aurais de l'amour! Moi, femme
marie, je serais amoureuse! Mais, se disait-elle, je n'ai jamais
prouv pour mon mari cette sombre folie, qui fait que je ne puis
dtacher ma pense de Julien. Au fond ce n'est qu'un enfant plein de
respect pour moi! Cette folie sera passagre. Qu'importe  mon mari les
sentiments que je puis avoir pour ce jeune homme? M. de Rnal serait
ennuy des conversations que j'ai avec Julien, sur des choses
d'imagination. Lui, il pense  ses affaires. Je ne lui enlve rien pour
le donner  Julien.

Aucune hypocrisie ne venait altrer la puret de cette me nave, gare
par une passion qu'elle n'avait jamais prouve. Elle tait trompe,
mais  son insu, et cependant un instinct de vertu tait effray. Tels
taient les combats qui l'agitaient quand Julien parut au jardin. Elle
l'entendit parler, presque au mme instant elle le vit s'asseoir  ses
cts. Son me fut comme enleve par ce bonheur charmant qui depuis
quinze jours l'tonnait plus encore qu'il ne la sduisait. Tout tait
imprvu pour elle. Cependant, aprs quelques instants, il suffit donc,
se dit-elle, de la prsence de Julien pour effacer tous ses torts? Elle
fut effraye; ce fut alors qu'elle lui ta sa main.

Les baisers remplis de passion, et tels que jamais elle n'en avait reu
de pareils lui firent tout  coup oublier que peut-tre il aimait une
autre femme. Bientt il ne fut plus coupable  ses yeux. La cessation de
la douleur poignante, fille du soupon, la prsence d'un bonheur que
jamais elle n'avait mme rv lui donnrent des transports d'amour et de
folle gaiet. Cette soire fut charmante pour tout le monde, except
pour le maire de Verrires qui ne pouvait oublier ses industriels
enrichis. Julien n pensait plus  sa noire ambition, ni  ses projets
si difficiles  excuter. Pour la premire fois de sa vie, il tait
entran par le pouvoir de la beaut. Perdu dans une rverie vague et
douce, si trangre  son caractre, pressant doucement cette main qui
lui plaisait comme parfaitement jolie il coutait  demi le mouvement
des feuilles du tilleul; agites par ce lger vent de la nuit, et les
chiens du moulin du Doubs qui aboyaient dans le lointain.

Mais cette motion tait un plaisir et non une passion. En rentrant dans
sa chambre, il ne songea qu' un bonheur, celui de reprendre son livre
favori,  vingt ans l'ide du monde et de l'effet  y produire l'emporte
sur public des marques les plus bruyantes du mpris gnral.

Quand l'affreuse ide de l'adultre et de toute l'ignominie que, dans
son opinion, ce crime entrane  sa suite, lui laissait quelque repos,
et qu'elle venait  songer  la douceur de vivre avec Julien
innocemment, et comme par le pass, elle se trouvait jete dans l'ide
horrible que Julien aimait une autre femme. Elle voyait encore sa pleur
quand il avait craint de perdre son portrait, ou de la compromettre en
le laissant voir. Pour la premire fois, elle avait surpris la crainte
sur cette physionomie si tranquille et si noble. Jamais il ne s'tait
montr mu ainsi pour elle ou pour ses enfants. Ce surcrot de douleur
arriva  toute l'intensit de malheur qu'il est donn  l'me humaine de
pouvoir supporter. Sans s'en douter, Mme de Rnal jeta des cris qui
rveillrent sa femme de chambre. Tout  coup elle vit paratre auprs
de son lit la clart d'une lumire, et reconnut lisa.

--Est-ce vous qu'il aime? s'cria-t-elle dans sa folie.

La femme de chambre, tonne du trouble affreux dans lequel elle
surprenait sa matresse, ne fit heureusement aucune attention  ce mot
singulier. Mme de Rnal sentit son imprudence:

--J'ai la fivre, lui dit-elle, et, je crois, un peu de dlire, restez
auprs de moi.

Tout  fait rveille par la ncessit de se contraindre elle se trouva
moins malheureuse; la raison reprit l'empire que l'tat de demi-sommeil
lui avait t. Pour se dlivrer du regard fixe de sa femme de chambre,
elle lui ordonna de lire le journal, et ce fut au bruit monotone de la
voix de cette fille, lisant un long article de la _Quotidienne_, que Mme
de Rnal prit la rsolution vertueuse de traiter Julien avec une
froideur parfaite quand elle le reverrait.




CHAPITRE XII

UN VOYAGE

    On trouve  Paris des gens lgants, il peut y avoir en province des
    gens  caractre.

    SIEYES.


Le lendemain, ds cinq heures, avant que Mme de Rnal ft visible,
Julien avait obtenu de son mari un cong de trois jours. Contre son
attente, Julien se trouva le dsir de la revoir, il songeait  sa main
si jolie. Il descendit au jardin, Mme de Rnal se fit longtemps
attendre. Mais si Julien l'et aime, il l'et aperue derrire les
persiennes  demi fermes du premier tage, le front appuy contre la
vitre. Elle le regardait. Enfin, malgr ses rsolutions, elle se
dtermina  paratre au jardin. Sa pleur habituelle avait fait place
aux plus vives couleurs. Cette femme si nave tait videmment agite:
un sentiment de contrainte et mme de colre altrait cette expression
de srnit profonde et comme au-dessus de tous les vulgaires intrts
de la vie, qui donnait tant de charmes  cette figure cleste.

Julien s'approcha d'elle avec empressement, il admirait ces bras si
beaux qu'un chle jet  la hte laissait apercevoir. La fracheur de
l'air du matin semblait augmenter encore l'tat d'un teint que
l'agitation de la nuit ne rendait que plus sensible  toutes les
impressions. Cette beaut modeste et touchante, et cependant pleine de
penses que l'on ne trouve point dans les classes infrieures, semblait
rvler  Julien une facult de son me qu'il n'avait jamais sentie.
Tout entier  l'admiration des charmes que surprenait son regard avide,
Julien ne songeait nullement  l'accueil amical qu'il s'attendait 
recevoir. Il fut d'autant plus tonn de la froideur glaciale qu'on
cherchait  lui montrer, et  travers laquelle il crut mme distinguer
l'intention de le remettre  sa place.

Le sourire du plaisir expira sur ses lvres; il se souvint du rang qu'il
occupait dans la socit, et surtout aux yeux d'une noble et riche
hritire. En un moment il n'y eut plus sur sa physionomie que de la
hauteur et de la colre contre lui-mme. Il prouvait un violent dpit
d'avoir pu retarder son dpart de plus d'une heure pour recevoir un
accueil aussi humiliant.

Il n'y a qu'un sot, se dit-il, qui soit en colre contre les autres: une
pierre tombe parce qu'elle est pesante. Serai-je toujours un enfant?
quand donc aurai-je contract la bonne habitude de donner de mon me 
ces gens-l juste pour leur argent? Si je veux tre estim et d'eux et
de moi-mme, il faut leur montrer que c'est ma pauvret qui est en
commerce avec leur richesse; mais que mon coeur est  mille lieues de
leur insolence et plac dans une sphre trop haute pour tre atteint par
leurs petites marques de ddain ou de faveur.

Pendant que ces sentiments se pressaient en foule dans l'me du jeune
prcepteur sa physionomie mobile prenait l'expression de l'orgueil
souffrant et de la frocit. Mme de Rnal en fut toute trouble. La
froideur vertueuse qu'elle avait voulu donner  son accueil fit place 
l'expression de l'intrt, et d'un intrt anim par toute la surprise
du changement subit qu'elle venait de voir. Les paroles vaines que l'on
s'adresse le matin sur la sant, sur la beaut du jour, tarirent  la
fois chez tous les deux. Julien, dont le jugement n'tait troubl par
aucune passion, trouva bien vite un moyen de marquer  Mme de Rnal
combien peu il se croyait avec elle dans des rapports d'amiti; il ne
lui dit rien du petit voyage qu'il allait entreprendre la salua et
partit.

Comme elle le regardait aller, atterre de la hauteur sombre qu'elle
lisait dans ce regard si aimable la veille, son fils an, qui accourait
du fond du jardin, lui dit en l'embrassant:

--Nous avons cong, M. Julien s'en va pour un voyage.

A ce mot, Mme de Rnal se sentit saisie d'un froid mortel: elle tait
malheureuse par sa vertu, et plus malheureuse encore par sa faiblesse.

Ce nouvel vnement vint occuper toute son imagination; elle fut
emporte bien au-del des sages rsolutions qu'elle devait  la nuit
terrible qu'elle venait de passer. Il n'tait plus question de rsister
 cet amant si aimable, mais de le perdre  jamais.

Il fallut assister au djeuner. Pour comble de douleur, M. de Rnal et
Mme Derville ne parlrent que du dpart de Julien. Le maire de Verrires
avait remarqu quelque chose d'insolite dans le ton ferme avec lequel il
avait demand un cong.

--Ce petit paysan a sans doute en poche des propositions de quelqu'un.
Mais ce quelqu'un, ft-ce M. Valenod, doit tre un peu dcourag par la
somme de six cents francs,  laquelle maintenant il faut porter le
dbours annuel. Hier,  Verrires, on aura demand un dlai de trois
jours pour rflchir; et ce matin, afin de n'tre pas oblig  me donner
une rponse, le petit monsieur part pour la montagne. tre oblig de
compter avec un misrable ouvrier qui fait l'insolent, voil pourtant o
nous en sommes arrivs!

Puisque mon mari, qui ignore combien profondment il a bless Julien,
pense qu'il nous quittera, que dois-je croire moi-mme? se dit Mme de
Rnal. Ah! tout est dcid!

Afin de pouvoir du moins pleurer en libert, et ne pas rpondre aux
questions de Mme Derville, elle parla d'un mal de tte affreux, et se
mit au lit.

--Voil ce que c'est que les femmes, rpta M. de Rnal, il y a toujours
quelque chose de drang  ces machines compliques.

Et il s'en alla goguenard.

Pendant que Mme de Rnal tait en proie  ce qu'a de plus cruel la
passion terrible dans laquelle le hasard l'avait engage, Julien
poursuivait son chemin gaiement au milieu des plus beaux aspects que
puissent prsenter les scnes de montagnes. Il fallait traverser la
grande chane au nord de Vergy. Le sentier qu'il suivait, s'levant peu
 peu parmi de grands bois de htres, forme des zigzags infinis sur la
pente de la haute montagne qui dessine au nord la valle du Doubs.
Bientt les regards du voyageur, passant par-dessus les coteaux moins
levs qui contiennent le cours du Doubs vers le midi, s'tendirent
jusqu'aux plaines fertiles de la Bourgogne et du Beaujolais. Quelque
insensible que l'me de ce jeune ambitieux ft  ce genre de beaut, il
ne pouvait s'empcher de s'arrter de temps  autre, pour regarder un
spectacle si vaste et si imposant.

Enfin il atteignit le sommet de la grande montagne, prs duquel il
fallait passer pour arriver, par cette route de traverse,  la valle
solitaire qu'habitait Fouqu, le jeune marchand de bois son ami. Julien
n'tait point press de le voir, lui ni aucun autre tre humain. Cach
comme un oiseau de proie, au milieu des roches nues qui couronnent la
grande montagne, il pouvait apercevoir de bien loin tout homme qui se
serait approch de lui. Il dcouvrit une petite grotte au milieu de la
pente presque verticale d'un des rochers. Il prit sa course, et bientt
fut tabli dans cette retraite. Ici, dit-il avec des yeux brillants de
joie, les hommes ne sauraient me faire de mal. Il eut l'ide de se
livrer au plaisir d'crire ses penses, partout ailleurs si dangereux
pour lui. Une pierre carre lui servait de pupitre. Sa plume volait: il
ne voyait rien de ce qui l'entourait. Il remarqua enfin que le soleil se
couchait derrire les montagnes loignes du Beaujolais.

Pourquoi ne passerais-je pas la nuit ici? se dit-il; j'ai du pain, et je
suis libre! Au son de ce grand mot son me s'exalta; son hypocrisie
faisait qu'il n'tait pas libre mme chez Fouqu. La tte appuye sur
les deux mains, regardant la plaine, Julien resta dans cette grotte plus
heureux qu'il ne l'avait t de la vie, agit par ses rveries et par
son bonheur de libert. Sans y songer il vit s'teindre, l'un aprs
l'autre, tous les rayons du crpuscule. Au milieu de cette obscurit
immense, son me s'garait dans la contemplation de ce qu'il s'imaginait
rencontrer un jour  Paris. C'tait d'abord une femme bien plus belle et
d'un gnie bien plus lev que tout ce qu'il avait pu voir en province.
Il aimait avec passion, il tait aim. S'il se sparait d'elle pour
quelques instants, c'tait pour aller se couvrir de gloire, et mriter
d'en tre encore plus aim.

Mme en lui supposant l'imagination de Julien, un jeune homme lev au
milieu des tristes vrits de la socit de Paris, et t rveill  ce
point de son roman par la froide ironie, les grandes actions auraient
disparu avec l'espoir d'y atteindre, pour faire place  la maxime si
connue: Quitte-t-on sa matresse, on risque, hlas! d'tre tromp deux
ou trois fois par jour. Le jeune paysan ne voyait rien entre lui et les
actions les plus hroques, que le manque d'occasion.

Mais une nuit profonde avait remplac le jour, et il y avait encore deux
lieues  faire pour descendre au hameau habit par Fouqu. Avant de
quitter la petite grotte, Julien alluma du feu et brla avec soin tout
ce qu'il avait crit.

Il tonna bien son ami en frappant  sa porte  une heure du matin. Il
trouva Fouqu occup  crire ses comptes. C'tait un jeune homme de
haute taille, assez mal fait, avec de grands traits durs, un nez infini,
et beaucoup de bonhomie cache sous cet aspect repoussant.

--T'es-tu donc brouill avec ton M. de Rnal, que tu m'arrives ainsi 
l'improviste?

Julien lui raconta, mais comme il le fallait, les vnements de la
veille.

--Reste avec moi, lui dit Fouqu, je vois que tu connais M. de Rnal, M.
Valenod, le sous-prfet Maugiron, le cur Chlan; tu as compris les
finesses du caractre de ces gens-l; te voil en tat de paratre aux
adjudications. Tu sais l'arithmtique mieux que moi, tu tiendras mes
comptes. Je gagne gros dans mon commerce. L'impossibilit de tout faire
par moi-mme, et la crainte de rencontrer un fripon dans l'homme que je
prendrais pour associ, m'empchent tous les jours d'entreprendre
d'excellentes affaires. Il n'y a pas un mois que j'ai failli gagner six
mille francs  Michaud de Saint-Amand, que je n'avais pas revu depuis
six ans, et que j'ai trouv par hasard  la vente de Pontarlier.
Pourquoi n'aurais-tu pas gagn, toi, ces six mille francs ou du moins
trois mille? car, si ce jour-l je t'avais eu avec moi, j'aurais mis
l'enchre  cette coupe de bois, et tout le monde me l'et bientt
laisse. Sois mon associ.

Cette offre donna de l'humeur  Julien, elle drangeait sa folie.
Pendant tout le souper, que les deux amis prparrent eux-mmes comme
des hros d'Homre, car Fouqu vivait seul, il montra ses comptes 
Julien et lui prouva combien son commerce de bois prsentait
d'avantages. Fouqu avait la plus haute ide des lumires et du
caractre de Julien.

Quand enfin celui-ci fut seul dans sa petite chambre de bois de sapin:
Il est vrai, se dit-il, je puis gagner ici quelques mille francs, puis
reprendre avec avantage le mtier de soldat ou celui de prtre, suivant
la mode qui alors rgnera en France. Le petit pcule que j'aurai amass,
lvera toutes les difficults de dtail. Solitaire dans cette montagne,
j'aurai dissip un peu l'affreuse ignorance o je suis de tant de choses
qui occupent tous ces hommes de salon. Mais Fouqu renonce  se marier,
il me rpte que la solitude le rend malheureux. Il est vident que s'il
prend un associ qui n'a pas de fonds  verser dans son commerce, c'est
dans l'espoir de se faire un compagnon qui ne le quitte jamais.

Tromperai-je mon ami? s'cria Julien avec humeur. Cet tre, dont
l'hypocrisie et l'absence de toute sympathie taient les moyens
ordinaires de salut, ne put cette fois supporter l'ide du plus petit
manque de dlicatesse envers un homme qui l'aimait.

Mais tout  coup, Julien fut heureux, il avait une raison pour refuser.
Quoi, je perdrais lchement sept ou huit annes! j'arriverais ainsi 
vingt-huit ans; mais,  cet ge, Bonaparte avait fait ses plus grandes
choses! Quand j'aurai gagn obscurment quelque argent en courant ces
ventes de bois, et mritant la faveur de quelques fripons subalternes
qui me dit que j'aurai encore le feu sacr avec lequel on se fait un
nom.

Le lendemain matin, Julien rpondit d'un grand sang-froid au bon Fouqu,
qui regardait l'affaire de l'association comme termine, que sa vocation
pour le saint ministre des autels ne lui permettait pas d'accepter.
Fouqu n'en revenait pas.

--Mais songes-tu, lui rptait-il, que je t'associe, ou, si tu l'aimes
mieux, que je te donne quatre mille francs par an? et tu veux retourner
chez ton M. Rnal qui te mprise comme la boue de ses souliers! Quand tu
auras deux cents louis devant toi, qu'est-ce qui t'empche d'entrer au
sminaire? Je te dirai plus, je me charge de te procurer la meilleure
cure du pays. Car, ajouta Fouqu en baissant la voix, je fournis de bois
 brler M. le.... M. le..., M.... Je leur livre de l'essence de chne
de premire qualit qu'ils ne me paient que comme du bois blanc, mais
jamais argent ne fut mieux plac.

Rien ne put vaincre la vocation de Julien, Fouqu finit par le croire un
peu fou. Le troisime jour, de grand matin, Julien quitta son ami pour
passer la journe au milieu des rochers de la grande montagne. Il
retrouva sa petite grotte, mais il n'avait plus la paix de l'me, les
offres de son ami la lui avaient enleve. Comme Hercule il se trouvait
non entre le vice et la vertu, mais entre l mdiocrit suivie d'un
bien-tre assur et tous les rves hroques de sa jeunesse. Je n'ai
donc pas une vritable fermet, se disait-il; et c'tait l le doute qui
lui faisait le plus de mal. Je ne suis pas du bois dont on fait les
grands hommes, puisque je crains que huit annes passes  me procurer
du pain, ne m'enlvent cette nergie sublime qui fait faire les choses
extraordinaires.




CHAPITRE XIII

LES BAS A JOUR

    Un roman: c'est un miroir qu'on promne le long d'un chemin.

    SAINT RAL


Quand Julien aperut les ruines pittoresques de l'ancienne glise de
Vergy, il remarqua que, depuis l'avant-veille, il n'avait pas pens une
seule fois  Mme de Rnal L'autre jour en partant cette femme m'a
rappel l distance infinie qui nous spare, elle m'a trait comme le
fils d'un ouvrier. Sans doute elle a voulu me marquer son repentir de
m'avoir laiss sa main la veille... Elle est pourtant bien jolie, cette
main! quel charme! quelle noblesse dans les regards de cette femme!

La possibilit de faire fortune avec Fouqu donnait une certaine
facilit aux raisonnements de Julien; ils n'taient plus aussi souvent
gts par l'irritation, et le sentiment vif de sa pauvret et de sa
bassesse aux yeux du monde. Plac comme sur un promontoire lev, il
pouvait juger et dominait pour ainsi dire l'extrme pauvret et
l'aisance qu'il appelait encore richesse. Il tait loin de juger sa
position en philosophe, mais il eut assez de clairvoyance pour se sentir
diffrent aprs ce petit voyage dans la montagne.

Il fut frapp du trouble extrme avec lequel Mme de Rnal couta le
petit rcit de son voyage, qu'elle lui avait demand.

Fouqu avait eu des projets de mariage, des amours malheureuses; de
longues confidences  ce sujet avaient rempli les conversations des deux
amis. Aprs avoir trouv le bonheur trop tt, Fouqu s'tait aperu
qu'il n'tait pas seul aim. Tous ces rcits avaient tonn Julien; il
avait appris bien des choses nouvelles. Sa vie solitaire, toute
d'imagination et de mfiance, l'avait loign de tout ce qui pouvait
l'clairer.

Pendant son absence, la vie n'avait t pour Mme de Rnal qu'une suite
de supplices diffrents, mais tous intolrables, elle tait rellement
malade.

--Surtout, lui dit Mme Derville, lorsqu'elle vit arriver Julien,
indispose comme tu l'es, tu n'iras pas ce soir au jardin, l'air humide
redoublerait ton malaise.

Mme Derville voyait avec tonnement que son amie toujours gronde par M.
de Rnal,  cause de l'excessive simplicit de sa toilette, venait de
prendre des bas  jour et de charmants petits souliers arrivs de Paris.
Depuis trois jours, la seule distraction de Mme de Rnal avait t de
tailler, et de faire faire en toute hte par lisa, une robe d't,
d'une jolie petite toffe fort  la mode. A peine cette robe put-elle
tre termine, quelques instants aprs l'arrive de Julien; Mme de Rnal
la mit aussitt. Son amie n'eut plus de doutes. Elle aime, l'infortune!
se dit Mme Derville. Elle comprit toutes les apparences singulires de
sa maladie.

Elle la vit parler  Julien. La pleur succdait  la rougeur la plus
vive. L'anxit se peignait dans ses yeux attachs sur ceux du jeune
prcepteur. Mme de Rnal s'attendait  chaque moment qu'il allait
s'expliquer, et annoncer qu'il quittait la maison ou y restait. Julien
n'avait garde de rien dire sur ce sujet, auquel il ne songeait pas.
Aprs des combats affreux Mme de Rnal osa enfin lui dire, d'une voix
tremblante, et o se peignait toute sa passion:

--Quitterez-vous vos lves pour vous placer ailleurs?

Julien fut frapp de la voix incertaine et du regard de Mme de Rnal!
Cette femme-l m'aime, se dit-il; mais aprs ce moment passager de
faiblesse que se reproche son orgueil, et ds qu'elle ne craindra plus
mon dpart, elle reprendra sa fiert. Cette vue de la position
respective fut, chez Julien, rapide comme l'clair; il rpondit en
hsitant:

--J'aurais beaucoup de peine  quitter des enfants si aimables et si
bien ns, mais peut-tre le faudra-t-il. On a aussi des devoirs envers
soi.

En prononant la parole si bien ns (c'tait un de ces mots
aristocratiques que Julien avait appris depuis peu), il s'anima d'un
profond sentiment d'anti-sympathie.

Aux yeux de cette femme, moi, se disait-il, je ne suis pas bien n.

Mme de Rnal, en l'coutant, admirait son gnie, sa beaut, elle avait
le coeur perc de la possibilit de dpart qu'il lui faisait entrevoir.
Tous ses amis de Verrires, qui, pendant l'absence de Julien, taient
venus dner  Vergy, lui avaient fait compliment, comme  l'envi, sur
l'homme tonnant que son mari avait eu le bonheur de dterrer. Ce n'est
pas que l'on comprt rien aux progrs des enfants. L'action de savoir
par coeur la Bible, et encore en latin, avait frapp les habitants de
Verrires d'une admiration qui durera peut-tre un sicle.

Julien, ne parlant  personne, ignorait tout cela. Si Mme de Rnal avait
eu le moindre sang-froid, elle lui et fait compliment de la rputation
qu'il avait conquise, et l'orgueil de Julien rassur, il et t pour
elle doux et aimable, d'autant plus que la robe nouvelle lui semblait
charmante. Mme de Rnal contente aussi de sa jolie robe, et de ce que
lui en disait Julien, avait voulu faire un tour de jardin; bientt elle
avoua qu'elle tait hors d'tat de marcher. Elle avait pris le bras du
voyageur, et, bien loin d'augmenter ses forces, le contact de ce bras
les lui tait tout  fait.

Il tait nuit;  peine fut-on assis, que Julien, usant de son ancien
privilge, osa approcher les lvres du bras de sa jolie voisine, et lui
prendre la main. Il pensait  la hardiesse dont Fouqu avait fait preuve
avec ses matresses, et non  Mme de Rnal; le mot bien ns pesait
encore sur son coeur. On lui serra la main, ce qui ne lui fit aucun
plaisir. Loin d'tre fier, ou du moins reconnaissant du sentiment que
Mme de Rnal trahissait ce soir-l par des signes trop vidents, la
beaut, l'lgance, la fracheur le trouvrent presque insensible. La
puret de l'me l'absence de toute motion haineuse prolongent sans
doute la dure de la jeunesse. C'est la physionomie qui vieillit la
premire chez la plupart des jolies femmes.

Julien fut maussade toute la soire; jusqu'ici il n'avait t en colre
qu'avec le hasard de la socit, depuis que Fouqu lui avait offert un
moyen ignoble d'arriver  l'aisance, il avait de l'humeur contre
lui-mme. Tout  ses penses, quoique de temps en temps il dt quelques
mots  ces dames, Julien finit, sans s'en apercevoir, par abandonner la
main de Mme de Rnal. Cette raction bouleversa l'me de cette pauvre
femme; elle y vit la manifestation de son sort.

Certaine de l'affection de Julien, peut-tre sa vertu et trouv des
forces contre lui. Tremblante de le perdre  jamais, sa passion l'gara
jusqu'au point de reprendre la main de Julien que, dans sa distraction,
il avait laisse appuye sur le dossier d'une chaise. Cette action
rveilla ce jeune ambitieux: il et voulu qu'elle et pour tmoins tous
ces nobles si fiers qui,  table, lorsqu'il tait au bas bout avec les
enfants, le regardaient avec un sourire si protecteur. Cette femme ne
peut plus me mpriser: dans ce cas, se dit-il, je dois tre sensible 
sa beaut; je me dois  moi-mme d'tre son amant! Une telle ide ne lui
ft pas venue avant les confidences naves faites par son ami.

La dtermination subite qu'il venait de prendre forma une distraction
agrable. Il se disait: il faut que j'aie une de ces deux femmes, il
s'aperut qu'il aurait beaucoup mieux aim faire la cour  Mme Derville;
ce n'est pas qu'elle ft plus agrable, mais toujours elle l'avait vu
prcepteur honor pour sa science, et non pas ouvrier charpentier, avec
une veste de ratine plie sous le bras, comme il tait apparu  Mme de
Rnal.

C'tait prcisment comme jeune ouvrier, rougissant jusqu'au blanc des
yeux, arrt  la porte de la maison et n'osant sonner, que Mme de Rnal
se le figurait avec le plus de charme. Cette femme, que les bourgeois du
pays disaient si hautaine, songeait rarement au rang et la moindre
certitude l'emportait de beaucoup dans son esprit sur la promesse de
caractre faite par le rang d'un homme. Un charretier qui et montr de
la bravoure et t plus brave dans son esprit qu'un terrible capitaine
de hussards garni de sa moustache et de sa pipe. Elle croyait l'me de
Julien plus noble que celle de tous ses cousins, tous gentilshommes de
race et plusieurs d'entre eux titrs.

En poursuivant la revue de sa position, Julien vit qu'il ne fallait pas
songer  la conqute de Mme Derville, qui s'apercevait probablement du
got que Mme de Rnal montrait pour lui. Forc de revenir  celle-ci:
Que connais-je du caractre de cette femme? se dit Julien. Seulement
ceci: avant mon voyage, je lui prenais la main, elle la retirait;
aujourd'hui je retire ma main, elle la saisit et la serre. Belle
occasion de lui rendre tous les mpris qu'elle a eus pour moi. Dieu sait
combien elle a eu d'amants! elle ne se dcide peut-tre en ma faveur
qu' cause de la facilit des entrevues.

Tel est, hlas! le malheur d'une excessive civilisation! A vingt ans,
l'ducation d'un jeune homme, s'il a quelque ducation, est  mille
lieues du laisser-aller, sans lequel l'amour n'est souvent que le plus
ennuyeux des devoirs.

Je me dois d'autant plus, continua la petite vanit de Julien, de
russir auprs de cette femme, que si jamais je fais fortune et que
quelqu'un me reproche le bas emploi de prcepteur, je pourrai faire
entendre que l'amour m'avait jet  cette place. Julien loigna de
nouveau sa main de celle de Mme de Rnal, puis il la reprit en la
serrant. Comme on rentrait au salon, vers minuit, Mme de Rnal lui dit 
mi-voix:

--Vous nous quitterez, vous partirez?

Julien rpondit en soupirant:

--Il faut bien que je parte, car je vous aime avec passion; c'est une
faute... et quelle faute pour un jeune prtre!

Mme de Rnal s'appuya sur son bras, et avec tant d'abandon que sa joue
sentit la chaleur de celle de Julien.

Les nuits de ces deux tres furent bien diffrentes. Mme de Rnal tait
exalte par les transports de la volupt morale la plus leve. Une
jeune fille coquette qui aime de bonne heure s'accoutume au trouble de
l'amour; quand elle arrive  l'ge de la vraie passion, le charme de la
nouveaut manque. Comme Mme de Rnal n'avait jamais lu de romans, toutes
les nuances de son bonheur taient neuves pour elle. Aucune triste
vrit ne venait la glacer, pas mme le spectre de l'avenir. Elle se vit
aussi heureuse dans dix ans qu'elle l'tait en ce moment. L'ide mme de
la vertu et de la fidlit jure  M. de Rnal, qui l'avait agite
quelques jours auparavant, se prsenta en vain, on la renvoya comme un
hte importun. Jamais je n'accorderai rien  Julien se dit Mme de Rnal,
nous vivrons  l'avenir comme nous vivons depuis un mois. Ce sera un
ami.




CHAPITRE XIV

LES CISEAUX ANGLAIS

    Une jeune fille de seize ans avait un teint de rose,
    et elle mettait du rouge.

    POLIDORI


Pour Julien, l'offre de Fouqu lui avait en effet enlev tout bonheur;
il ne pouvait s'arrter  aucun parti.

Hlas! peut-tre manqu-je de caractre, j'eusse t un mauvais soldat
de Napolon. Du moins, ajouta-t-il, ma petite intrigue avec la matresse
du logis va me distraire un moment.

Heureusement pour lui, mme dans ce petit incident subalterne,
l'intrieur de son me rpondait mal  son langage cavalier. Il avait
peur de Mme de Rnal  cause de sa robe si jolie. Cette robe tait  ses
yeux l'avant-garde de Paris. Son orgueil ne voulut rien laisser au
hasard et  l'inspiration du moment. D'aprs les confidences de Fouqu
et le peu qu'il avait lu sur l'amour dans sa bible, il se fit un plan de
campagne fort dtaill. Comme, sans se l'avouer, il tait fort troubl,
il crivit ce plan.

Le lendemain matin au salon, Mme de Rnal fut un instant seule avec lui:

--N'avez-vous point d'autre nom que Julien? lui dit-elle.

A cette demande si flatteuse, notre hros ne sut que rpondre. Cette
circonstance n'tait pas prvue dans son plan. Sans cette sottise de
faire un plan, l'esprit vif de Julien l'et bien servi, la surprise
n'et fait qu'ajouter  la vivacit de ses aperus.

Il fut gauche et s'exagra sa gaucherie. Mme de Rnal la lui pardonna
bien vite. Elle y vit l'effet d'une candeur charmante. Et ce qui
manquait prcisment  ses yeux  cet homme, auquel on trouvait tant de
gnie, c'tait l'air de la candeur.

--Ton petit prcepteur m'inspire beaucoup de mfiance, lui disait
quelquefois Mme Derville. Je lui trouve l'air de penser toujours et de
n'agir qu'avec politique. C'est un sournois.

Julien resta profondment humili du malheur de n'avoir su que rpondre
 Mme de Rnal.

Un homme comme moi se doit de rparer cet chec, et saisissant le moment
o l'on passait d'une pice  l'autre, il crut de son devoir de donner
un baiser  Mme de Rnal.

Rien de moins amen, rien de moins agrable, et pour lui et pour elle,
rien de plus imprudent. Ils furent sur le point d'tre aperus. Mme de
Rnal le crut fou. Elle fut effraye et surtout choque. Cette sottise
lui rappela M. Valenod.

Que m'arriverait-il, se dit-elle, si j'tais seule avec lui? Toute sa
vertu revint, parce que l'amour s'clipsait.

Elle s'arrangea de faon  ce qu'un de ses enfants restt toujours
auprs d'elle.

La journe fut ennuyeuse pour Julien, il la passa toute entire 
excuter avec gaucherie son plan de sduction. Il ne regarda pas une
seule fois Mme de Rnal, sans que ce regard n'et un pourquoi;
cependant, il n'tait pas assez sot pour ne pas voir qu'il ne
russissait point  tre aimable et encore moins sduisant.

Mme de Rnal ne revenait point de son tonnement de le trouver si gauche
et en mme temps si hardi. C'est la timidit de l'amour, dans un homme
d'esprit! se dit-elle enfin, avec une joie inexprimable. Serait-il
possible qu'il n'et jamais t aim de ma rivale.

Aprs le djeuner, Mme de Rnal rentra dans le salon pour recevoir la
visite de M. Charcot de Maugiron, le sous-prfet de Bray. Elle
travaillait  un petit mtier de tapisserie fort lev. Mme Derville
tait  ses cts. Ce fut dans une telle position, et par le plus grand
jour, que notre hros trouva convenable d'avancer sa botte et de presser
le joli pied de Mme de Rnal, dont le bas  jour et le joli soulier de
Paris attiraient videmment les regards du galant sous-prfet.

Mme de Rnal eut une peur extrme; elle laissa tomber ses ciseaux, son
peloton de laine, ses aiguilles, et le mouvement de Julien put passer
pour une tentative gauche destine  empcher la chute des ciseaux qu'il
avait vus glisser. Heureusement ces petits ciseaux d'acier anglais se
brisrent, et Mme de Rnal ne tarit pas en regrets de ce que Julien ne
s'tait pas trouv plus prs d'elle.

--Vous avez aperu la chute avant moi, vous l'eussiez empche, au lieu
de cela, votre zle n'a russi qu' me donner un fort grand coup de
pied.

Tout cela trompa le sous-prfet, mais non Mme Derville. Ce joli garon a
de bien sottes manires! pensa-t-elle; le savoir-vivre d'une capitale de
province ne pardonne point ces sortes de fautes. Mme de Rnal trouva le
moment de dire  Julien:

--Soyez prudent, je vous l'ordonne.

Julien voyait sa gaucherie, il avait de l'humeur. Il dlibra longtemps
avec lui-mme, pour savoir s'il devait se fcher de ce mot: Je vous
l'ordonne. Il fut assez sot pour penser: Elle pourrait me dire je
l'ordonne, s'il s'agissait de quelque chose de relatif  l'ducation des
enfants, mais en rpondant  mon amour, elle suppose l'galit. On ne
peut aimer sans galit...; et tout son esprit se perdit  faire des
lieux communs sur l'galit. Il se rptait avec colre ce vers de
Corneille, que Mme Derville lui avait appris quelques jours auparavant:

    ... L'amour.
    Fait les galits et ne les cherche pas.

Julien, s'obstinant  jouer le rle d'un don Juan, lui qui de la vie
n'avait eu de matresse, il fut sot  mourir toute la journe. Il n'eut
qu'une ide juste, ennuy de lui et de Mme de Rnal, il voyait avec
effroi s'avancer la soire o il serait assis au jardin,  ct d'elle
et dans l'obscurit. Il dit  M. de Rnal qu'il allait  Verrires voir
le cur, il partit aprs dner et ne rentra que dans la nuit.

A Verrires, Julien trouva M. Chlan occup  dmnager; il venait enfin
d'tre destitu, le vicaire Maslon le remplaait. Julien aida le bon
cur, et il eut l'ide d'crire  Fouqu que la vocation irrsistible
qu'il se sentait pour le saint ministre l'avait empch d'accepter
d'abord ses offres obligeantes, mais qu'il venait de voir un tel exemple
d'injustice que peut-tre il serait plus avantageux  son salut de ne
pas entrer dans les ordres sacrs.

Julien s'applaudit de sa finesse  tirer parti de la destitution du cur
de Verrires pour se laisser une porte ouverte et revenir au commerce,
si dans son esprit la triste prudence l'emportait sur l'hrosme.




CHAPITRE XV

LE CHANT DU COQ

    Amour en latin faict amor
    Or donc provient d'amour la mort,
    Et, par avant, soulcy qui mord,
    Deuil, plours, piges, forfaitz, remords...

    BLASON D'AMOUR.


Si Julien avait eu un peu de l'adresse qu'il se supposait si
gratuitement, il et pu s'applaudir le lendemain de l'effet produit par
son voyage  Verrires. Son absence avait fait oublier ses gaucheries.
Ce jour-l encore, il fut assez maussade, sur le soir une ide ridicule
lui vint et il la communiqua  Mme de Rnal, avec une rare intrpidit.

A peine fut-on assis au jardin, que, sans attendre une obscurit
suffisante, Julien approcha sa bouche de l'oreille de Mme de Rnal, et
au risque de la compromettre horriblement, il lui dit:

--Madame, cette nuit,  deux heures, j'irai dans votre chambre, je dois
vous dire quelque chose.

Julien tremblait que sa demande ne ft accorde son rle de sducteur
lui pesait si horriblement que, s'il et pu suivre son penchant, il se
ft retir dans sa chambre pour plusieurs jours, et n'et plus vu ces
dames. Il comprenait que, par sa conduite savante de la veille, il avait
gt toutes les belles apparences du jour prcdent, et ne savait
rellement  quel saint se vouer.

Mme de Rnal rpondit avec une indignation relle, et nullement
exagre,  l'annonce impertinente que Julien osait lui faire. Il crut
voir du mpris dans sa courte rponse. Il est sr que dans cette
rponse, prononce fort bas, le mot fi donc avait paru. Sous prtexte de
quelque chose  dire aux enfants, Julien alla dans leur chambre, et 
son retour il se plaa  ct de Mme Derville et fort loin de Mme de
Rnal. Il s'ta ainsi toute possibilit de lui prendre la main. La
conversation fut srieuse, et Julien s'en tira fort bien,  quelques
moments de silence prs, pendant lesquels il se creusait la cervelle.
Que ne puis-je inventer quelque belle manoeuvre, se disait-il, pour
forcer Mme de Rnal  me rendre ces marques de tendresse non quivoques
qui me faisaient croire il y a trois jours, qu'elle tait  moi!

Julien tait extrmement dconcert de l'tat presque dsespr o il
avait mis ses affaires. Rien cependant ne l'et plus embarrass que le
succs.

Lorsqu'on se spara  minuit, son pessimisme lui fit croire qu'il
jouissait du mpris de Mme Derville, et que probablement il n'tait
gure mieux avec Mme de Rnal.

De fort mauvaise humeur et trs humili, Julien ne dormit point. Il
tait  mille lieues de l'ide de renoncer  toute feinte,  tout
projet, et de vivre au jour le jour avec Mme de Rnal, en se contentant
comme un enfant du bonheur qu'apporterait chaque journe.

Il se fatigua le cerveau  inventer des manoeuvres savantes; un instant
aprs, il les trouvait absurdes; il tait en un mot fort malheureux,
quand deux heures sonnrent  l'horloge du chteau.

Ce bruit le rveilla comme le chant du coq rveilla saint Pierre. Il se
vit au moment de l'vnement le plus pnible. Il n'avait plus song  sa
proposition impertinente, depuis le moment o il l'avait faite; elle
avait t si mal reue!

Je lui ai dit que j'irais chez elle  deux heures, se dit-il en se
levant; je puis tre inexpriment et grossier comme il appartient au
fils d'un paysan, Mme Derville me l'a fait assez entendre, mais du moins
je ne serai pas faible.

Julien avait raison de s'applaudir de son courage, jamais il ne s'tait
impos une contrainte plus pnible. En ouvrant sa porte, il tait
tellement tremblant que ses genoux se drobaient sous lui, et il fut
forc de s'appuyer contre le mur.

Il tait sans souliers. Il alla couter  la porte de M. de Rnal, dont
il put distinguer le ronflement. Il en fut dsol. Il n'y avait donc
plus de prtexte pour ne pas aller chez elle. Mais grand Dieu, qu'y
ferait-il? Il n'avait aucun projet, et quand il en aurait eu, il se
sentait tellement troubl qu'il et t hors d'tat de les suivre.

Enfin souffrant plus mille fois que s'il et march  la mort, il entra
dans le petit corridor qui menait  la chambre de Mme de Rnal. Il
ouvrit la porte d'une main tremblante et en faisant un bruit effroyable.

Il y avait de la lumire, une veilleuse brlait sous la chemine; il ne
s'attendait pas  ce nouveau malheur. En le voyant entrer, Mme de Rnal
se jeta vivement hors de son lit.

--Malheureux! s'cria-t-elle.

Il y eut un peu de dsordre. Julien oublia ses vains projets et revint 
son rle naturel: ne pas plaire  une femme si charmante lui parut le
plus grand des malheurs. Il ne rpondit  ses reproches qu'en se jetant
 ses pieds, en embrassant ses genoux. Comme elle lui parlait avec une
extrme duret, il fondit en larmes.

Quelques heures aprs, quand Julien sortit de la chambre de Mme de
Rnal, on et pu dire, en style de roman, qu'il n'avait plus rien 
dsirer. En effet, il devait  l'amour qu'il avait inspir et 
l'impression imprvue qu'avaient produite sur lui des charmes
sduisants, une victoire  laquelle ne l'et pas conduit toute son
adresse si maladroite.

Mais, dans les moments les plus doux, victime d'un orgueil bizarre, il
prtendit encore jouer le rle d'un homme accoutum  subjuguer des
femmes: il fit des efforts d'attention incroyables pour gter ce qu'il
avait d'aimable. Au lieu d'tre attentif aux transports qu'il faisait
natre, et aux remords qui en relevaient la vivacit l'ide du devoir ne
cessa jamais d'tre prsente  ses yeux. Il craignait un remords affreux
et un ridicule ternel, s'il s'cartait du modle idal qu'il se
proposait de suivre. En un mot, ce qui faisait de Julien un tre
suprieur fut prcisment ce qui l'empcha de goter le bonheur qui se
plaait sous ses pas. C'est une jeune fille de seize ans, qui a des
couleurs charmantes, et qui, pour aller au bal, a la folie de mettre du
rouge.

Mortellement effraye de l'apparition de Julien, Mme de Rnal fut
bientt en proie aux plus cruelles alarmes. Les pleurs et le dsespoir
de Julien la troublaient vivement.

Mme quand elle n'eut plus rien  lui refuser, elle repoussait Julien
loin d'elle, avec une indignation relle, et ensuite se jetait dans ses
bras. Aucun projet ne paraissait dans toute cette conduite. Elle se
croyait damne sans rmission, et cherchait  se cacher la vue de
l'enfer, en accablant Julien des plus vives caresses. En un mot, rien
n'et manqu au bonheur de notre hros, pas mme une sensibilit
brlante dans la femme qu'il venait d'enlever, s'il et su en jouir. Le
dpart de Julien ne fit point cesser les transports qui l'agitaient
malgr elle, et ses combats avec les remords qui la dchiraient.

Mon Dieu! tre heureux, tre aim, n'est-ce que a? Telle fut la
premire pense de Julien, en rentrant dans sa chambre. Il tait dans
cet tat d'tonnement et de trouble inquiet o tombe l'me qui vient
d'obtenir ce qu'elle a longtemps dsir. Elle est habitue  dsirer, ne
trouve plus quoi dsirer, et cependant n'a pas encore de souvenirs.
Comme le soldat qui revient de la parade, Julien fut attentivement
occup  repasser tous les dtails de sa conduite. N'ai-je manqu  rien
de ce que je me dois  moi-mme? Ai-je bien jou mon rle?

Et quel rle? celui d'un homme accoutum  tre brillant avec les
femmes.




CHAPITRE XVI

LE LENDEMAIN

    He turn'd his lip to hers, and with his hand
    Call'd back the tangles of her wandering hair.

    _Don Juan_. C. I, st. 170.


Heureusement, pour la gloire de Julien, Mme de Rnal avait t trop
agite, trop tonne, pour apercevoir la sottise de l'homme qui, en un
moment, tait devenu tout au monde pour elle.

Comme elle l'engageait  se retirer, voyant poindre le jour:

--Oh! mon Dieu, disait-elle, si mon mari a entendu du bruit, je suis
perdue.

Julien, qui avait le temps de faire des phrases, se souvint de celle-ci:

--Regretteriez-vous la vie?

--Ah! beaucoup dans ce moment! mais je ne regretterais pas de vous avoir
connu.

Julien trouva de sa dignit de rentrer exprs au grand jour et avec
imprudence.

L'attention continue avec laquelle il tudiait ses moindres actions,
dans la folle ide de paratre un homme d'exprience, n'eut qu'un
avantage; lorsqu'il revit Mme de Rnal  djeuner, sa conduite fut un
chef-d'oeuvre de prudence.

Pour elle, elle ne pouvait le regarder sans rougir jusqu'aux yeux, et ne
pouvait vivre un instant sans le regarder; elle s'apercevait de son
trouble, et ses efforts pour le cacher le redoublaient. Julien ne leva
qu'une seule fois les yeux sur elle. D'abord Mme de Rnal admira sa
prudence. Bientt, voyant que cet unique regard ne se rptait pas, elle
fut alarme: Est-ce qu'il ne m'aimerait plus, se dit-elle; hlas! je
suis bien vieille pour lui, j'ai dix ans de plus que lui.

En passant de la salle  manger au jardin, elle serra la main de Julien.
Dans la surprise que lui causa une marque d'amour si extraordinaire il
la regarda avec passion. Car elle lui avait sembl bien jolie au
djeuner; et, tout en baissant les yeux, il avait pass son temps  se
dtailler ses charmes. Ce regard consola Mme de Rnal; il ne lui ta pas
toutes ses inquitudes, mais ses inquitudes lui taient presque tout 
fait ses remords envers son mari.

Au djeuner, ce mari ne s'tait aperu de rien, il n'en tait pas de
mme de Mme Derville: elle crut Mme de Rnal sur le point de succomber.
Pendant toute la journe, son amiti hardie et incisive ne lui pargna
pas les demi-mots destins  lui peindre, sous de hideuses couleurs, le
danger qu'elle courait.

Mme de Rnal brlait de se trouver seule avec Julien elle voulait lui
demander s'il l'aimait encore. Malgr l douceur inaltrable de son
caractre, elle fut plusieurs fois sur le point de faire entendre  son
amie combien elle tait importune.

Le soir, au jardin, Mme Derville arrangea si bien les choses, qu'elle se
trouva place entre Mme de Rnal et Julien. Mme de Rnal qui s'tait
fait une image dlicieuse du plaisir de serrer la main de Julien, et de
la porter  ses lvres, ne put pas mme lui adresser un mot.

Ce contretemps augmenta son agitation. Elle tait dvore d'un remords.
Elle avait tant grond Julien de l'imprudence qu'il avait faite en
venant chez elle la nuit prcdente, qu'elle tremblait qu'il ne vnt pas
celle-ci. Elle quitta le jardin de bonne heure, et alla s'tablir dans
sa chambre. Mais ne tenant pas  son impatience, elle vint coller son
oreille contre la porte de Julien. Malgr l'incertitude et la passion
qui la dvoraient, elle n'osa point entrer. Cette action lui semblait la
dernire des bassesses, car elle sert de texte  un dicton de province.

Les domestiques n'taient pas tous couchs. La prudence l'obligea enfin
 revenir chez elle. Deux heures d'attente furent deux sicles de
tourments.

Mais Julien tait trop fidle  ce qu'il appelait le devoir, pour
manquer  excuter de point en point ce qu'il s'tait prescrit.

Comme une heure sonnait, il s'chappa doucement de sa chambre, s'assura
que le matre de la maison tait profondment endormi, et parut chez Mme
de Rnal. Ce jour-l, il trouva plus de bonheur auprs de son amie, car
il songea moins constamment au rle  jouer. Il eut des yeux pour voir
et des oreilles pour entendre. Ce que Mme de Rnal lui dit de son ge
contribua  lui donner quelque assurance.

--Hlas! j'ai dix ans de plus que vous! comment pouvez-vous m'aimer? lui
rptait-elle sans projet et parce que cette ide l'opprimait.

Julien ne concevait pas ce malheur, mais il vit qu'il tait rel, et il
oublia presque toute sa peur d'tre ridicule.

La sotte ide d'tre regard comme un amant subalterne,  cause de sa
naissance obscure, disparut aussi. A mesure que les transports de Julien
rassuraient sa timide matresse, elle reprenait un peu de bonheur et la
facult de juger son amant. Heureusement il n'eut presque pas, ce
jour-l, cet air emprunt qui avait fait du rendez-vous de la veille une
victoire, mais non pas un plaisir. Si elle se ft aperue de son
attention  jouer un rle, cette triste dcouverte lui et  jamais
enlev tout bonheur. Elle n'y et pu voir autre chose qu'un triste effet
de la disproportion des ges.

Quoique Mme de Rnal n'et jamais pens aux thories de l'amour, la
diffrence d'ge est, aprs celle de la fortune, un des grands lieux
communs de la plaisanterie de province, toutes les fois qu'il est
question d'amour.

En peu de jours, Julien, rendu  toute l'ardeur de son ge, fut
perdument amoureux.

Il faut convenir, se disait-il, qu'elle a une bont d'me anglique, et
l'on n'est pas plus jolie.

Il avait perdu presque tout  fait l'ide du rle  jouer. Dans un
moment d'abandon, il lui avoua mme toutes ses inquitudes. Cette
confidence porta  son comble la passion qu'il inspirait. Je n'ai donc
point eu de rivale heureuse, se disait Mme de Rnal avec dlices! elle
osa l'interroger sur le portrait auquel il mettait tant d'intrt;
Julien lui jura que c'tait celui d'un homme.

Quand il restait  Mme de Rnal assez de sang-froid pour rflchir, elle
ne revenait pas de son tonnement qu'un tel bonheur existt, et que
jamais elle ne s'en ft doute.

Ah! se disait-elle, si j'avais connu Julien il y a dix ans quand je
pouvais encore passer pour jolie!

Julien tait fort loign de ces penses. Son amour tait encore de
l'ambition: c'tait de la joie de possder, lui pauvre tre si
malheureux et si mpris, une femme aussi noble et aussi belle. Ses
actes d'adoration ses transports  la vue des charmes de son amie,
finirent par la rassurer un peu sur la diffrence d'ge. Si elle et
possd un peu de ce savoir-vivre dont une femme de trente ans jouit
depuis longtemps dans les pays plus civiliss, elle et frmi pour la
dure d'un amour qui ne semblait vivre que de surprise et de ravissement
d'amour-propre.

Dans ses moments d'oubli d'ambition, Julien admirait avec transport
jusqu'aux chapeaux, jusqu'aux robes de Mme de Rnal. Il ne pouvait se
rassasier du plaisir de sentir leur parfum. Il ouvrait son armoire de
glace et restait des heures entires, admirant la beaut et
l'arrangement de tout ce qu'il y trouvait. Son amie, appuye sur lui, le
regardait; lui regardait ces bijoux, ces chiffons qui, la veille d'un
mariage, emplissent une corbeille de noce.

J'aurais pu pouser un tel homme! pensait quelquefois Mme de Rnal;
quelle me de feu! quelle vie ravissante avec lui!

Pour Julien, jamais il ne s'tait trouv aussi prs de ces terribles
instruments de l'artillerie fminine. Il est impossible, se disait-il,
qu' Paris on ait quelque chose de plus beau! Alors il ne trouvait point
d'objection  son bonheur. Souvent la sincre admiration et les
transports de sa matresse lui faisaient oublier la vaine thorie qui
l'avait rendu si compass et presque si ridicule dans les premiers
moments de cette liaison. Il y eut des moments o, malgr ses habitudes
d'hypocrisie, il trouvait une douceur extrme  avouer  cette grande
dame qui l'admirait, son ignorance d'une foule de petits usages. Le rang
de sa matresse semblait l'lever au-dessus de lui-mme. Mme de Rnal,
de son ct, trouvait la plus douce des volupts morales  instruire
ainsi, dans une foule de petites choses, ce jeune homme rempli de gnie,
et qui tait regard par tout le monde comme devant un jour aller si
loin. Mme le sous-prfet et M. Valenod ne pouvaient s'empcher de
l'admirer: ils lui en semblaient moins sots. Quant  Mme Derville, elle
tait bien loin d'avoir  exprimer les mmes sentiments. Dsespre de
ce qu'elle croyait deviner, et voyant que les sages avis devenaient
odieux  une femme qui,  la lettre, avait perdu la tte, elle quitta
Vergy, sans donner une explication qu'on se garda de lui demander. Mme
de Rnal en versa quelques larmes, et bientt il lui sembla que sa
flicit redoublait. Par ce dpart, elle se trouvait presque toute la
journe tte  tte avec son amant.

Julien se livrait d'autant plus  la douce socit de son amie, que,
toutes les fois qu'il tait trop longtemps seul avec lui-mme, la fatale
proposition de Fouqu venait encore l'agiter. Dans les premiers jours de
cette vie nouvelle, il y eut des moments o lui qui n'avait jamais aim,
qui n'avait jamais t aime de personne, trouvait un si dlicieux
plaisir  tre sincre, qu'il tait sur le point d'avouer  Mme de Rnal
l'ambition qui jusqu'alors avait t l'essence mme de sa vie. Il et
voulu pouvoir la consulter sur l'trange tentation que lui donnait la
proposition de Fouqu, mais un petit vnement empcha toute franchise.




CHAPITRE XVII

LE PREMIER ADJOINT

    O, how this spring of love resembleth
    The uncertain glory of an April day,
    Which now shows all the beauty of the sun
    And by and by a cloud takes all away!

    TWO GENTLEMEN OF VERONA.


Un soir au coucher du soleil, assis auprs de son amie, au fond du
verger, loin des importuns il rvait profondment. Des moments si doux,
pensait-il dureront-ils toujours? Son me tait tout occupe de la
difficult et de la ncessit de prendre un tat, il dplorait ce grand
accs de malheur qui termine l'enfance et gte les premires annes de
la jeunesse peu riche. Ah! s'criat-il, que Napolon tait bien l'homme
envoy de Dieu pour les jeunes Franais! Qui le remplacera? que feront
sans lui les malheureux mme plus riches que moi, qui ont juste les
quelques cus qu'il faut pour se procurer une bonne ducation, et qui
ensuite n'ont pas assez d'argent pour acheter un homme  vingt ans et se
pousser dans une carrire! Quoi qu'on fasse, ajouta-t-il avec un profond
soupir, ce souvenir fatal nous empchera  jamais d'tre heureux!

Il vit tout  coup Mme de Rnal froncer le sourcil, elle prit un air
froid et ddaigneux, cette faon de penser lui semblait convenir  un
domestique. leve dans l'ide qu'elle tait fort riche, il lui semblait
chose convenue que Julien l'tait aussi. Elle l'aimait mille fois plus
que la vie, elle l'et aim mme ingrat et perfide et ne faisait aucun
cas de l'argent.

Julien tait loin de deviner ces ides. Ce froncement de sourcil le
rappela sur la terre. Il eut assez de prsence d'esprit pour arranger sa
phrase et faire entendre  la noble dame, assise si prs de lui sur le
banc de verdure, que les mots qu'il venait de rpter il les avait
entendus pendant son voyage chez son ami le marchand de bois. C'tait le
raisonnement des impies.

--H bien! ne vous mlez plus  ces gens-l, dit Mme de Rnal, gardant
encore un peu de cet air glacial qui, tout  coup, avait succd 
l'expression de la plus douce et intime tendresse.

Ce froncement de sourcil, ou plutt le remords de son imprudence, fut le
premier chec port  l'illusion qui entranait Julien. Il se dit: Elle
est bonne et douce, son got pour moi est vif, mais elle a t leve
dans le camp ennemi. Ils doivent surtout avoir peur de cette classe
d'hommes de coeur qui, aprs une bonne ducation, n'a pas assez d'argent
pour entrer dans une carrire. Que deviendraient-ils ces nobles, s'il
nous tait donn de les combattre  armes gales! Moi, par exemple,
maire de Verrires, bien intentionn honnte comme l'est au fond M. de
Rnal! comme j'enlverais le vicaire, M. Valenod et toutes leurs
friponneries! comme la justice triompherait dans Verrires! Ce ne sont
pas leurs talents qui me feraient obstacle. Ils ttonnent sans cesse.

Le bonheur de Julien fut, ce jour-l, sur le point de devenir durable.
Il manqua  notre hros d'oser tre sincre. Il fallait avoir le courage
de livrer bataille, mais sur-le-champ; Mme de Rnal avait t tonne du
mot de Julien parce que les hommes de sa socit rptaient que le
retour de Robespierre tait surtout possible  cause de ces jeunes gens
des basses classes, trop bien levs. L'air froid de Mme de Rnal dura
assez longtemps et sembla marqu  Julien. C'est que la crainte de lui
avoir dit indirectement une chose dsagrable succda chez elle  la
rpugnance pour le mauvais propos. Ce malheur se rflchit vivement dans
ses traits, si purs et si nafs, quand elle tait heureuse et loin des
ennuyeux.

Julien n'osa plus rver avec abandon. Plus calme et moins amoureux, il
trouva qu'il tait imprudent d'aller voir Mme de Rnal dans sa chambre.
Il valait mieux qu'elle vnt chez lui; si un domestique l'apercevait
courant dans la maison, vingt prtextes diffrents pouvaient expliquer
cette dmarche.

Mais cet arrangement avait aussi ses inconvnients. Julien avait reu de
Fouqu des livres que lui lve en thologie, n'et jamais pu demander 
un libraire. Il n'osait les ouvrir que de nuit. Souvent il et t bien
aise de n'tre pas interrompu par une visite, dont l'attente, la veille
encore de la petite scne du verger, l'et mis hors d'tat de lire.

Il devait  Mme de Rnal de comprendre les livres d'une faon toute
nouvelle. Il avait os lui faire des questions sur une foule de petites
choses, dont l'ignorance arrte tout court l'intelligence d'un jeune
homme n hors de la socit, quelque gnie naturel qu'on veuille lui
supposer.

Cette ducation de l'amour, donne par une femme extrmement ignorante,
fut un bonheur. Julien arriva directement  voir la socit telle
qu'elle est aujourd'hui. Son esprit ne fut point offusqu par le rcit
de ce qu'elle a t autrefois, il y a deux mille ans ou seulement il y a
soixante ans, du temps de Voltaire et de Louis XV. A son inexprimable
joie, un voile tomba de devant ses yeux, il comprit enfin les choses qui
se passaient  Verrires.

Sur le premier plan parurent des intrigues trs compliques ourdies,
depuis deux ans, auprs du prfet de Besanon. Elles taient appuyes
par des lettres venues de Paris, et crites par ce qu'il y a de plus
illustre. Il s'agissait de faire de M. de Moirod, c'tait l'homme le
plus dvot du pays, le premier, et non pas le second adjoint du maire de
Verrires.

Il avait pour concurrent un fabricant fort riche qu'il fallait
absolument refouler  la place de second adjoint.

Julien comprit enfin les demi-mots qu'il avait surpris quand la haute
socit du pays venait dner chez M. de Rnal. Cette socit privilgie
tait profondment occupe de ce choix du premier adjoint, dont le reste
de la ville, et surtout les libraux ne souponnaient pas mme la
possibilit. Ce qui en faisait l'importance, c'est qu'ainsi que chacun
sait, le ct oriental de la grande rue de Verrires doit reculer de
plus de neuf pieds, car cette rue est devenue route royale.

Or, si M. de Moirod, qui avait trois maisons dans le cas de reculer,
parvenait  tre premier adjoint, et par la suite maire dans le cas o
M. de Rnal serait nomm dput, il fermerait les yeux, et l'on pourrait
faire aux maisons qui avancent sur la voie publique, de petites
rparations imperceptibles, au moyen desquelles elles dureraient cent
ans. Malgr la haute pit et la probit reconnue de M. de Moirod, on
tait sr qu'il serait coulant, car il avait beaucoup d'enfants. Parmi
les maisons qui devaient reculer, neuf appartenaient  tout ce qu'il y a
de mieux dans Verrires.

Aux yeux de Julien, cette intrigue tait bien plus importante que
l'histoire de la bataille de Fontenoy, dont il voyait le nom pour la
premire fois dans un des livres que Fouqu lui avait envoys. Il y
avait des choses qui tonnaient Julien depuis cinq ans qu'il avait
commenc  aller les soirs chez le cur. Mais la discrtion et
l'humilit d'esprit tant les premires qualits d'un lve en
thologie, il lui avait toujours t impossible de faire des questions.

Un jour, Mme de Rnal donnait un ordre au valet de chambre de son mari,
l'ennemi de Julien.

--Mais, madame, c'est aujourd'hui le dernier vendredi du mois, rpondit
cet homme d'un air singulier.

--Allez, dit Mme de Rnal.

--H bien, dit Julien, il va se rendre dans ce magasin  foin, glise
autrefois, et rcemment rendu au culte; mais pour quoi faire? voil un
de ces mystres que je n'ai jamais pu pntrer.

--C'est une institution fort salutaire, mais bien singulire, rpondit
Mme de Rnal; les femmes n'y sont point admises: tout ce que j'en sais,
c'est que tout le monde s'y tutoie. Par exemple, ce domestique va y
trouver M. Valenod, et cet homme si fier et si sot ne sera point fch
de s'entendre tutoyer par Saint-Jean, et lui rpondra sur le mme ton.
Si vous tenez  savoir ce qu'on y fait, je demanderai des dtails  M.
de Maugiron et  M. Valenod. Nous payons vingt francs par domestique
afin qu'un jour ils ne nous gorgent pas.

Le temps volait. Le souvenir des charmes de sa matresse distrayait
Julien de sa noire ambition. La ncessit de ne pas lui parler de choses
tristes et raisonnables puisqu'ils taient de partis contraires,
ajoutait, sans qu'il s'en doutt, au bonheur qu'il lui devait, et 
l'empire qu'elle acqurait sur lui.

Dans les moments o la prsence d'enfants trop intelligents les
rduisait  ne parler que le langage de la froide raison, c'tait avec
une docilit parfaite que Julien la regardant avec des yeux tincelants
d'amour, coutait ses explications du monde comme il va. Souvent, au
milieu du rcit de quelque friponnerie savante,  l'occasion d'un chemin
ou d'une fourniture qui tonnait son esprit, l'attention de Mme de Rnal
s'garait tout  coup jusqu'au dlire; Julien avait besoin de la
gronder, elle se permettait avec lui les mmes gestes intimes qu'avec
ses enfants. C'est qu'il y avait des jours o elle avait l'illusion de
l'aimer comme son enfant. Sans cesse n'avait-elle pas  rpondre  ses
questions naves sur mille choses simples qu'un enfant bien n n'ignore
pas  quinze ans? Un instant aprs, elle l'admirait comme son matre.
Son gnie allait jusqu' l'effrayer; elle croyait apercevoir plus
nettement chaque jour, le grand homme futur dans ce jeune abb. Elle le
voyait pape, elle le voyait premier ministre comme Richelieu.

--Vivrai-je assez pour te voir dans ta gloire? disait-elle  Julien; la
place est faite pour un grand homme; la monarchie, la religion en ont
besoin.




CHAPITRE XVIII

UN ROI A VERRIRES

    N'tes-vous bons qu' jeter l comme un cadavre de peuple,
    sans me, et dont les veines n'ont plus de sang?

    Discours de l'Evque,  la chapelle de Saint-Clment.


Le 3 septembre  dix heures du soir, un gendarme rveilla tout Verrires
en montant la grande rue au galop; il apportait la nouvelle que Sa
majest le roi de *** arrivait le dimanche suivant, et l'on tait au
mardi. Le prfet autorisait, c'est--dire demandait la formation d'une
garde d'honneur; il fallait dployer toute la pompe possible. Une
estafette fut expdie  Vergy. M. de Rnal arriva dans la nuit et
trouva toute la ville en moi. Chacun avait ses prtentions; les moins
affairs louaient des balcons pour voir l'entre du roi.

Qui commandera la garde d'honneur? M. de Rnal vit tout de suite combien
il importait, dans l'intrt des maisons sujettes  reculer, que M. de
Moirod et ce commandement. Cela pouvait faire titre pour la place de
premier adjoint. Il n'y avait rien  dire  la dvotion de M. de Moirod,
elle tait au-dessus de toute comparaison, mais jamais il n'avait mont
 cheval. C'tait un homme de trente-six ans, timide de toutes les
faons, et qui craignait galement les chutes et le ridicule.

Le maire le fit appeler ds les cinq heures du matin.

--Vous voyez, monsieur, que je rclame vos avis comme si dj vous
occupiez le poste auquel tous les honntes gens vous portent. Dans cette
malheureuse ville, les manufactures prosprent, le parti libral devient
millionnaire, il aspire au pouvoir, il saura se faire des armes de tout.
Consultons l'intrt du roi, celui de la monarchie, et avant tout
l'intrt de notre sainte religion. A qui pensez-vous monsieur, que l'on
puisse confier le commandement de la garde d'honneur?

Malgr la peur horrible que lui faisait le cheval, M. de Moirod finit
par accepter cet honneur comme un martyre.

--Je saurai prendre un ton convenable, dit-il au maire.

A peine restait-il le temps de faire arranger les uniformes, qui sept
ans auparavant, avaient servi lors du passage d'un prince du sang.

A sept heures Mme de Rnal arriva de Vergy avec Julien et les enfants.
Elle trouva son salon rempli de dames librales qui prchaient l'union
des partis, et venaient la supplier d'engager son mari  accorder une
place aux leurs dans la garde d'honneur. L'une d'elles prtendait que si
son mari n'tait pas lu; de chagrin il ferait banqueroute. Mme de Rnal
renvoya bien vite tout ce monde, elle paraissait fort occupe.

Julien fut tonn et encore plus fch qu'elle lui fit un mystre de ce
qui l'agitait. Je l'avais prvu, se disait-il avec amertume, son amour
s'clipse devant le bonheur de recevoir un roi dans sa maison. Tout ce
tapage l'blouit. Elle m'aimera de nouveau quand les ides de sa caste
ne lui troubleront plus la cervelle.

Chose tonnante, il l'en aima davantage.

Les tapissiers commenaient  remplir la maison, il pia longtemps en
vain l'occasion de lui dire un mot. Enfin il la trouva qui sortait de sa
chambre  lui, Julien emportant un de ses habits. Ils taient seuls. Il
voulut lui parler. Elle s'enfuit en refusant de l'couter. Je suis bien
sot d'aimer une telle femme, l'ambition la rend aussi folle que son
mari.

Elle l'tait davantage: un de ses grands dsirs qu'elle n'avait jamais
avou  Julien de peur de le choquer, tait de le voir quitter, ne
ft-ce que pour un jour, son triste habit noir. Avec une adresse
vraiment admirable, chez une femme si naturelle, elle obtint d'abord de
M. de Moirod, et ensuite de M. le sous-prfet de Maugiron, que Julien
serait nomm garde d'honneur de prfrence  cinq ou six jeunes gens,
fils de fabricants fort aiss, et dont deux au moins taient d'une
exemplaire pit. M. Valenod qui comptait prter sa calche aux plus
jolies femmes de la ville et faire admirer ses beaux Normands, consentit
 donner un de ses chevaux  Julien, l'tre qu'il hassait le plus. Mais
tous les gardes d'honneur avaient  eux ou d'emprunt quelqu'un de ces
beaux habits bleu de ciel avec deux paulettes de colonel en argent, qui
avaient brill sept ans auparavant. Mme Rnal voulait un habit neuf, et
il ne lui restait que quatre jours pour envoyer  Besanon, et en faire
revenir l'habit d'uniforme, les armes, le chapeau, etc., tout ce qui
fait un garde d'honneur. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'elle
trouvait imprudent de faire faire l'habit de Julien  Verrires. Elle
voulait le surprendre, lui et la ville.

Le travail des gardes d'honneur et de l'esprit public termin, le maire
eut  s'occuper d'une grande crmonie religieuse, le roi de *** ne
voulait pas passer  Verrires sans visiter la fameuse relique de saint
Clment que l'on conserve  Bray-le-Haut,  une petite lieue de la
ville. On dsirait un clerg nombreux, ce fut l'affaire la plus
difficile  arranger; M. Maslon, le nouveau cur, voulait  tout prix
viter la prsence de M. Chlan. En vain M. de Rnal lui reprsentait
qu'il y aurait imprudence. M. le marquis de La Mole, dont les anctres
ont t si longtemps gouverneurs de la province, avait t dsign pour
accompagner le roi de ***. Il connaissait depuis trente ans l'abb
Chlan. Il demanderait certainement de ses nouvelles en arrivant 
Verrires, et s'il le trouvait disgraci, il tait homme  aller le
chercher dans la petite maison o il s'tait retir, accompagn de tout
le cortge dont il pourrait disposer. Quel soufflet!

--Je suis dshonor ici et  Besanon, rpondait l'abb Maslon, s'il
parat dans mon clerg. Un jansniste, grand Dieu!

--Quoi que vous en puissiez dire mon cher abb, rpliquait M. de Rnal,
je n'exposerai pas l'administration de Verrires  recevoir un affront
de M. de La Mole. Vous ne le connaissez pas, il pense bien  la cour;
mais ici, en province, c'est un mauvais plaisant satirique, moqueur, ne
cherchant qu' embarrasser les gens. Il est capable, uniquement pour
s'amuser, de nous couvrir de ridicule aux yeux des libraux.

Ce ne fut que dans la nuit du samedi au dimanche, aprs trois jours de
pourparlers, que l'orgueil de l'abb Maslon plia devant la peur du maire
qui se changeait en courage. Il fallut crire une lettre mielleuse 
l'abb Chlan, pour le prier d'assister  la crmonie de la relique de
Bray-le-Haut, si toutefois son grand ge et ses infirmits le lui
permettaient. M. Chlan demanda et obtint une lettre d'invitation pour
Julien qui devait l'accompagner en qualit de sous-diacre.

Ds le matin du dimanche, des milliers de paysans arrivant des montagnes
voisines inondrent les rues de Verrires. Il faisait le plus beau
soleil. Enfin, vers les trois heures, toute cette foule fut agite; on
apercevait un grand feu sur un rocher  deux lieues de Verrires. Ce
signal annonait que le roi venait d'entrer sur le territoire du
dpartement. Aussitt le son de toutes les cloches, et les dcharges
rptes d'un vieux canon espagnol appartenant  la ville, marqurent sa
joie de ce grand vnement. La moiti de la population monta sur les
toits. Toutes les femmes taient aux balcons. La garde d'honneur se mit
en mouvement. On admirait les brillants uniformes, chacun reconnaissait
un parent, un ami. On se moquait de la peur de M. de Moirod, dont 
chaque instant la main prudente tait prte  saisir l'aron de sa
selle. Mais une remarque fit oublier toutes les autres: le premier
cavalier de la neuvime file tait un fort joli garon, trs mince, que
d'abord on ne reconnut pas. Bientt un cri d'indignation chez les uns,
chez d'autres le silence de l'tonnement annoncrent une sensation
gnrale. On reconnaissait dans ce jeune homme, montant un des chevaux
normands de M. Valenod, le petit Sorel, fils du charpentier. Il n'y eut
qu'un cri contre le maire, surtout parmi les libraux. Quoi, parce que
ce petit ouvrier dguis en abb tait prcepteur de ses marmots, il
avait l'audace de le nommer garde d'honneur, au prjudice de messieurs
tels et tels, riches fabricants!

--Ces Messieurs, disait une dame banquire, devraient bien faire une
avanie  ce petit insolent, n dans la crotte.

--Il est sournois et porte un sabre, rpondait le voisin, il serait
assez tratre pour leur couper la figure. Les propos de la socit noble
taient plus dangereux. Les dames se demandaient si c'tait du maire
tout seul que provenait cette haute inconvenance. En gnral on rendait
justice  son mpris pour le dfaut de naissance.

Pendant qu'il tait l'occasion de tant de propos, Julien tait le plus
heureux des hommes. Naturellement hardi il se tenait mieux  cheval que
la plupart des jeunes gens de cette ville de montagne. Il voyait dans
les yeux des femmes qu'il tait question de lui.

Ses paulettes taient plus brillantes, parce qu'elles taient neuves.
Son cheval se cabrait  chaque instant, il tait au comble de la joie.

Son bonheur n'eut plus de bornes, lorsque, passant prs du vieux rempart
le bruit de la petite pice de canon fit sauter son cheval hors du rang.
Par un grand hasard, il ne tomba pas; de ce moment il se sentit un
hros. Il tait officier d'ordonnance de Napolon et chargeait une
batterie.

Une personne tait plus heureuse que lui. D'abord elle l'avait vu passer
d'une des croises de l'htel de ville; montant ensuite en calche et
faisant rapidement un grand dtour, elle arriva  temps pour frmir,
quand son cheval l'emporta hors du rang. Enfin, sa calche sortant au
grand galop par une autre porte de la ville, elle parvint  rejoindre la
route par o le roi devait passer, et put suivre la garde d'honneur 
vingt pas de distance, au milieu d'une noble poussire. Dix mille
paysans crirent: Vive le roi, quand le maire eut l'honneur de haranguer
Sa Majest. Une heure aprs, lorsque, tous les discours couts, le roi
allait entrer dans la ville, la petite pice de canon se remit  tirer 
coups prcipits. Mais un accident s'ensuivit, non pour les canonniers
qui avaient fait leurs preuves  Leipzig et  Montmirail mais pour le
futur premier adjoint, M. de Moirod. Son cheval le dposa mollement dans
l'unique bourbier qui ft sur la grande route, ce qui fit esclandre,
parce qu'il fallut le tirer de l pour que la voiture du roi put passer.

Sa Majest descendit  la belle glise neuve qui ce jour-l tait pare
de tous ses rideaux cramoisis. Le roi devait dner, et aussitt aprs
remonter en voiture pour aller vnrer la relique de saint Clment. A
peine le roi fut-il  l'glise, que Julien galopa vers la maison de M.
de Rnal. L, il quitta en soupirant son bel habit bleu de ciel, son
sabre, ses paulettes, pour reprendre le petit habit noir rp. Il
remonta  cheval, et en quelques instants fut  Bray-le-Haut qui occupe
le sommet d'une fort belle colline. L'enthousiasme multiplie ces paysans
pensa Julien. On ne peut se remuer  Verrires, et en voici plus de dix
mille autour de cette antique abbaye. A moiti ruine par le vandalisme
rvolutionnaire, elle avait t magnifiquement rtablie depuis la
Restauration, et l'on commenait  parler de miracles. Julien rejoignit
l'abb Chlan qui le gronda fort et lui remit une soutane et un surplis.
Il s'habilla rapidement et suivit M. Chlan qui se rendait auprs du
jeune voque d'Agde. C'tait un neveu de M. de La Mole, rcemment nomm,
et qui avait t charg de montrer la relique au roi. Mais l'on ne put
trouver cet vque.

Le clerg s'impatientait. Il attendait son chef dans le clotre sombre
et gothique de l'ancienne abbaye. On avait runi vingt-quatre curs pour
figurer l'ancien chapitre de Bray-le-Haut, compos avant 1789 de
vingt-quatre chanoines. Aprs avoir dplor pendant trois quarts d'heure
la jeunesse de l'vque, les curs pensrent qu'il tait convenable que
M. le Doyen se retirt vers Monseigneur pour l'avertir que le roi allait
arriver, et qu'il tait instant de se rendre au choeur. Le grand ge de
M. Chlan l'avait fait doyen, malgr l'humeur qu'il tmoignait  Julien,
il lui fit signe de le suivre. Julien portait fort bien son surplis. Au
moyen de je ne sais quel procd de toilette ecclsiastique, il avait
rendu ses beaux cheveux boucls trs plats; mais, par un oubli qui
redoubla la colre de M. Chlan, sous les longs plis de sa soutane on
pouvait apercevoir les perons du garde d'honneur.

Arrivs  l'appartement de l'vque, de grands laquais bien chamarrs
daignrent  peine rpondre au vieux cur que Monseigneur n'tait pas
visible. On se moqua de lui quand il voulut expliquer qu'en sa qualit
de doyen du chapitre noble de Bray-le-Haut, il avait le privilge d'tre
admis en tout temps auprs de l'voque officiant.

L'humeur hautaine de Julien fut choque de l'insolence des laquais. Il
se mit  parcourir Tes dortoirs de l'antique abbaye, secouant toutes les
portes qu'il rencontrait. Une fort petite cda  ses efforts, et il se
trouva dans une cellule au milieu des valets de chambre de Monseigneur,
en habit noir et la chane au cou. A son air press, ces messieurs le
crurent mand par l'vque et le laissrent passer. Il fit quelques pas
et se trouva dans une immense salle gothique extrmement sombre, et
toute lambrisse de chne noir;  l'exception d'une seule, les fentres
en ogive avaient t mures avec des briques. La grossiret de cette
maonnerie n'tait dguise par rien, et faisait un triste contraste
avec l'antique magnificence de la boiserie. Les deux grands cts de
cette salle clbre parmi les antiquaires bourguignons et que le duc
Charles le Tmraire avait fait btir vers 1470 en expiation de quelque
pch, taient garnis de stalles de bois richement sculptes. On y
voyait, figurs en bois de diffrentes couleurs, tous les mystres de
l'Apocalypse.

Cette magnificence mlancolique, dgrade par la vue des briques nues et
du pltre encore tout blanc, toucha Julien. Il s'arrta en silence. A
l'autre extrmit de la salle, prs de l'unique fentre par laquelle le
jour pntrait, il vit un miroir mobile en acajou. Un jeune homme, en
robe violette et en surplis de dentelle, mais la tte nue, tait arrt
 trois pas de la glace. Ce meuble semblait trange en un tel lieu, et,
sans doute, y avait t apport de la ville. Julien trouva que le jeune
homme avait l'air irrit; de la main droite, il donnait gravement des
bndictions du ct du miroir.

Que peut signifier ceci, pensa-t-il? est-ce une crmonie prparatoire
qu'accomplit ce jeune prtre? C'est peut-tre le secrtaire de
l'vque... il sera insolent comme les laquais... ma foi, n'importe,
essayons.

Il avana et parcourut assez lentement la longueur de la salle, toujours
la vue fixe vers l'unique fentre, et regardant ce jeune homme qui
continuait  donner des bndictions excutes lentement mais en nombre
infini, et sans se reposer un instant.

A mesure qu'il approchait, il distinguait mieux son air fch. La
richesse du surplis garni de dentelles arrta involontairement Julien 
quelques pas du magnifique miroir.

Il est de mon devoir de parler, se dit-il enfin; mais la beaut de la
salle l'avait mu, et il tait froiss d'avance des mots durs qu'on
allait lui adresser.

Le jeune homme le vit dans la psych, se retourna, et quittant
subitement l'air fch, lu dit du ton le plus doux:

--H bien! Monsieur, est-elle enfin arrange?

Julien resta stupfait. Comme ce jeune homme se tournait vers lui,
Julien vit la croix pectorale sur sa poitrine: c'tait l'vque d'Agde.
Si jeune, pensa Julien; tout au plus six ou huit ans de plus que moi!...

Et il eut honte de ses perons.

--Monseigneur, rpondit-il timidement, je suis envoy par le doyen du
chapitre, M. Chlan.

--Ah! il m'est fort recommand, dit l'vque d'un ton poli qui redoubla
l'enchantement de Julien. Mais je vous demande pardon, Monsieur, je vous
prenais pour la personne qui doit me rapporter ma mitre. On l'a mal
emballe  Paris; la toile d'argent est horriblement gte vers le haut.
Cela fera le plus vilain effet, ajouta le jeune vque d'un air triste,
et encore on me fait attendre!

--Monseigneur, je vais chercher la mitre, si Votre Grandeur le permet.

Les beaux yeux de Julien firent leur effet.

--Allez, Monsieur, rpondit l'vque avec une politesse charmante; il me
la faut sur-le-champ. Je suis dsol de faire attendre messieurs du
chapitre.

Quand Julien fut arriv au milieu de la salle il se retourna vers
l'vque et le vit qui s'tait remis  donner des bndictions.
Qu'est-ce que cela peut tre? se demanda Julien, sans doute c'est une
prparation ecclsiastique ncessaire  la crmonie qui va avoir lieu.
Comme il arrivait dans la cellule o se tenaient les valets de chambre,
il vit la mitre entre leurs mains. Ces messieurs, cdant malgr eux au
regard imprieux de Julien, lui remirent la mitre de Monseigneur.

Il se sentit fier de la porter: en traversant la salle, il marchait
lentement; il la tenait avec respect. Il trouva l'vque assis devant la
glace; mais, de temps  autre, sa main droite, quoique fatigue, donnait
encore la bndiction. Julien l'aida  placer sa mitre. L'voque secoua
la tte.

--Ah! elle tiendra, dit-il  Julien d'un air content. Voulez-vous vous
loigner un peu?

Alors l'vque alla fort vite au milieu de la pice, puis se rapprochant
du miroir  pas lents, il reprit l'air fch, et donnait gravement des
bndictions.

Julien tait immobile d'tonnement; il tait tent de comprendre, mais
n'osait pas. L'vque s'arrta, et le regardant avec un air qui perdait
rapidement de sa gravit:

--Que dites-vous de ma mitre, Monsieur, va-t-elle bien?

--Fort bien, Monseigneur.

--Elle n'est pas trop en arrire? cela aurait l'air un peu niais; mais
il ne faut pas non plus la porter baisse sur les yeux comme un shako
d'officier.

--Elle me semble aller fort bien.

--Le roi de *** est accoutum  un clerg vnrable et sans doute fort
grave. Je ne voudrais pas,  cause de mon ge surtout, avoir l'air trop
lger.

Et l'vque se mit de nouveau  marcher en donnant des bndictions.

C'est clair, dit Julien, osant enfin comprendre, il s'exerce  donner la
bndiction.

Aprs quelques instants:

--Je suis prt, dit l'voque. Allez, monsieur, avertir M. le doyen et
messieurs du chapitre.

Bientt M. Chlan suivi des deux curs les plus gs, entra par une fort
grande porte magnifiquement sculpte, et que Julien n'avait pas aperue.
Mais cette fois, il resta  son rang le dernier de tous, et ne put voir
l'vque que par-dessus les paules des ecclsiastiques qui se
pressaient en foule  cette porte.

L'vque traversait lentement la salle; lorsqu'il fut arriv sur le
seuil, les curs se formrent en procession. Aprs un petit moment de
dsordre, la procession commena  marcher en entonnant un psaume.
L'vque s'avanait le dernier entre M. Chlan et un autre cur fort
vieux. Julien se glissa tout  fait prs de Monseigneur, comme attach 
l'abb Chlan. On suivit les longs corridors de l'abbaye de
Bray-le-Haut; malgr le soleil clatant, ils taient sombres et humides.
On arriva enfin au portique du clotre. Julien tait stupfait
d'admiration pour une si belle crmonie. L'ambition rveille par le
jeune ge de l'vque, la sensibilit et la politesse exquise de ce
prlat se disputaient son coeur. Cette politesse tait bien autre chose
que celle de M. de Rnal, mme dans ses bons jours. Plus on s'lve vers
le premier rang de la socit, se dit Julien, plus on trouve de ces
manires charmantes.

On entrait dans l'glise par une porte latrale; tout  coup un bruit
pouvantable fit retentir ses votes antiques Julien crut qu'elles
s'croulaient. C'tait encore la petite pice de canon; trane par huit
chevaux au galop, elle venait d'arriver; et  peine arrive, mise en
batterie par les canonniers de Leipzig, elle tirait cinq coups par
minute, comme si les Prussiens eussent t devant elle.

Mais ce bruit admirable ne fit plus d'effet sur Julien, il ne songeait
plus  Napolon et  la gloire militaire. Si jeune, pensait-il, tre
vque d'Agde! mais o est Agde? et combien cela rapporte-t-il? deux ou
trois cent mille francs peut-tre.

Les laquais de Monseigneur parurent avec un dais magnifique; M. Chlan
prit l'un des btons, mais dans le fait ce fut Julien qui le porta.
L'vque se plaa dessous. Rellement il tait parvenu  se donner l'air
vieux; l'admiration de notre hros n'eut plus de bornes. Que ne fait-on
pas avec de l'adresse! pensa-t-il.

Le roi entra. Julien eut le bonheur de le voir de trs prs. L'vque le
harangua avec onction, et sans oublier une petite nuance de trouble fort
poli pour Sa Majest. Nous ne rpterons point la description des
crmonies de Bray-le-Haut; pendant quinze jours, elles ont rempli les
colonnes de tous les journaux du dpartement. Julien apprit par le
discours de l'vque, que le roi descendait de Charles le Tmraire.

Plus tard il entra dans les fonctions de Julien de vrifier les comptes
de ce qu'avait cot cette crmonie. M. de La Mole, qui avait fait
avoir un vch  son neveu, avait voulu lui faire la galanterie de se
charger de tous les frais. La seule crmonie de Bray-le-Haut cota
trois mille huit cents francs.

Aprs le discours de l'vque et la rponse du roi, Sa Majest se plaa
sous le dais, ensuite elle s'agenouilla fort dvotement sur un coussin
prs de l'autel. Le choeur tait environn de stalles, et les stalles
leves de deux marches sur le pav. C'tait sur la dernire de ces
marches que Julien tait assis aux pieds de M. Chlan,  peu prs comme
un caudataire prs de son cardinal,  la chapelle Sixtine,  Rome. Il y
eut un _Te Deum_, des flots d'encens des dcharges infinies de
mousqueterie et d'artillerie; les paysans taient ivres de bonheur et de
pit. Une telle journe dfait l'ouvrage de cent numros des journaux
jacobins.

Julien tait  six pas du roi, qui rellement priait avec abandon. Il
remarqua, pour la premire fois, un petit homme au regard spirituel et
qui portait un habit presque sans broderies. Mais il avait un cordon
bleu de ciel par-dessus cet habit fort simple. Il tait plus prs du roi
que beaucoup d'autres seigneurs, dont les habits taient tellement
brods d'or, que, suivant l'expression de Julien, on ne voyait pas le
drap. Il apprit quelques moments aprs, que c'tait M. de La Mole. Il
lui trouva l'air hautain et mme insolent.

Ce marquis ne serait pas poli comme mon joli vque, pensa-t-il. Ah!
l'tat ecclsiastique rend doux et sage. Mais le roi est venu pour
vnrer la relique, et je ne vois point de relique. O sera saint
Clment?

Un petit clerc, son voisin, lui apprit que la vnrable relique tait
dans le haut de l'difice, dans une chapelle ardente.

Qu'est-ce qu'une chapelle ardente? se dit Julien.

Mais il ne voulut pas demander l'explication de ce mot. Son attention
redoubla.

En cas de visite d'un prince souverain l'tiquette veut que les
chanoines n'accompagnent pas l'vque. Mais en se mettant en marche pour
la chapelle ardente, monseigneur d'Agde appela l'abb Chlan; Julien osa
le suivre.

Aprs avoir mont un long escalier, on parvint  une porte extrmement
petite, mais dont le chambranle gothique tait dor avec magnificence.
Cet ouvrage avait l'air fait de la veille.

Devant la porte, taient runies  genoux vingt-quatre jeunes filles,
appartenant aux familles les plus distingues de Verrires. Avant
d'ouvrir la porte, l'vque se mit  genoux au milieu de ces jeunes
filles toutes jolies. Pendant qu'il priait  haute voix, elles
semblaient ne pouvoir assez admirer ses belles dentelles, sa bonne
grce, sa figure si jeune et si douce. Ce spectacle fit perdre  notre
hros ce qui lui restait de raison. En cet instant, il se ft battu pour
l'Inquisition, et de bonne foi. La porte s'ouvrit tout  coup. La petite
chapelle parut comme embrase de lumire. On apercevait sur l'autel plus
de mille cierges diviss en huit rangs, spars entre eux par des
bouquets de fleurs. L'odeur suave de l'encens le plus pur sortait en
tourbillon de la porte du sanctuaire. La chapelle dore  neuf tait
fort petite, mais trs leve. Julien remarqua qu'il y avait sur l'autel
des cierges qui avaient plus de quinze pieds de haut. Les jeunes filles
ne purent retenir un cri d'admiration. On n'avait admis dans le petit
vestibule de la chapelle que les vingt-quatre jeunes filles, les deux
curs et Julien.

Bientt le roi arriva, suivi du seul M. de La Mole et de son grand
chambellan. Les gardes eux-mmes restrent en dehors,  genoux, et
prsentant les armes.

Sa Majest se prcipita plutt qu'elle ne se jeta sur le prie-Dieu. Ce
fut alors seulement que Julien, coll contre la porte dore, aperut,
par-dessous le bras nu d'une jeune fille, la charmante statue de saint
Clment. Il tait cach sous l'autel, en costume de jeune soldat romain.
Il avait au cou une large blessure d'o le sang semblait couler.
L'artiste s'tait surpass ses yeux mourants, mais pleins de grce,
taient  demi ferms. Une moustache naissante ornait cette bouche
charmante, qui  demi ferme avait encore l'air de prier. A cette vue,
la jeune fille voisine de Julien pleura  chaudes larmes; une de ses
larmes tomba sur la main de Julien.

Aprs un instant de prires dans le plus profond silence, troubl
seulement par le son lointain des cloches de tous les villages  dix
lieues  la ronde, l'vque d'Agde demanda au roi la permission de
parler. Il finit un petit discours fort touchant par des paroles
simples, mais dont l'effet n'en tait que mieux assur.

--N'oubliez jamais, jeunes chrtiennes, que vous avez vu l'un des plus
grands rois de la terre  genoux devant les serviteurs de ce Dieu
tout-puissant et terrible. Ces serviteurs faibles, perscuts assassins
sur la terre comme vous le voyez par la blessure encore sanglante de
saint Clment, ils triomphent au ciel. N'est-ce pas, jeunes chrtiennes,
vous vous souviendrez  jamais de ce jour? vous dtesterez l'impie. A
jamais vous serez fidles  ce Dieu si grand, si terrible, mais si bon.

A ces mots l'vque se leva avec autorit.

--Vous me le promettez, dit-il, en avanant le bras, d'un air inspir.

--Nous le promettons, dirent les jeunes filles, en fondant en larmes.

--Je reois votre promesse, au nom du Dieu terrible ajouta l'voque,
d'une voix tonnante.

Et la crmonie fut termine.

Le roi lui-mme pleurait. Ce ne fut que longtemps aprs que Julien eut
assez de sang-froid pour demander o taient les os du saint envoys de
Rome  Philippe le Bon, duc de Bourgogne. On lui apprit qu'ils taient
cachs dans la charmante figure de cire.

Sa Majest daigna permettre aux demoiselles qui l'avaient accompagne
dans la chapelle de porter un ruban rouge sur lequel taient brods ces
mots: HAINE A L'IMPIE, ADORATION PERPETUELLE.

M. de La Mole fit distribuer aux paysans dix mille bouteilles de vin. Le
soir,  Verrires, les libraux trouvrent une raison pour illuminer
cent fois mieux que les royalistes. Avant de partir, le roi fit une
visite  M. de Moirod.




CHAPITRE XIX

PENSER FAIT SOUFFRIR

    Le grotesque des vnements de tous les jours vous cache le vrai
    malheur des passions.

    BARNAVE.


En replaant les meubles ordinaires dans la chambre qu'avait occupe M.
de La Mole, Julien trouva une feuille de papier trs fort, plie en
quatre. Il lut au bas de la premire page:

A.S.E.M. le marquis de La Mole, pair de France, chevalier des ordres du
roi, etc., etc.

C'tait une ptition en grosse criture de cuisinire.

Monsieur le marquis,

J'ai eu toute ma vie des principes religieux. J'tais dans Lyon, expos
aux bombes, lors du sige, en 93, d'excrable mmoire. Je communie, je
vais tous les dimanches  la messe en l'glise paroissiale. Je n'ai
jamais manqu au devoir pascal, mme en 93, d'excrable mmoire. Ma
cuisinire, avant la Rvolution j'avais des gens, ma cuisinire fait
maigre le vendredi. Je jouis dans Verrires d'une considration
gnrale, et j'ose dire mrite. Je marche sous le dais dans les
processions  ct de M. le cur et de M. le maire. Je porte, dans les
grandes occasions, un gros cierge achet  mes frais. De tout quoi les
certificats sont  Paris au ministre des Finances. Je demande 
Monsieur le marquis le bureau de loterie de Verrires, qui ne peut
manquer d'tre bientt vacant d'une manire ou d'une autre, le titulaire
tant fort malade, et d'ailleurs votant mal aux lections; etc.

DE CHOLIN.

En marge de cette ptition tait une apostille signe De Moirod, et qui
commenait par cette ligne:

J'ai eu l'honneur de parler _yert_ du bon sujet qui fait cette
demande, etc.

Ainsi, mme cet imbcile de Cholin me montre le chemin qu'il faut
suivre, se dit Julien.

Huit jours aprs le passage du roi de ***  Verrires ce qui surnageait
des innombrables mensonges, sottes interprtations, discussions
ridicules, etc., etc., dont avaient t l'objet, successivement, le roi,
l'vque d'Agde, le marquis de La Mole, les dix mille bouteilles de vin,
le pauvre tomb de Moirod, qui dans l'espoir d'une croix, ne sortit de
chez lui qu'un mois aprs sa chute, ce fut l'indcence extrme d'avoir
bombard dans la garde d'honneur Julien Sorel, fils d'un charpentier. Il
fallait entendre,  ce sujet, les riches fabricants de toiles peintes,
qui, soir et matin, s'enrouaient au caf,  prcher l'galit. Cette
femme hautaine, Mme de Rnal, tait l'auteur de cette abomination. La
raison? les beaux yeux et les joues si fraches du petit abb Sorel la
disaient de reste.

Peu aprs le retour  Vergy, Stanislas-Xavier, le plus jeune des
enfants, prit la fivre; tout  coup Mme de Rnal tomba dans des remords
affreux. Pour la premire fois, elle se reprocha son amour d'une faon
suivie, elle sembla comprendre, comme par miracle, dans quelle faute
norme elle s'tait laiss entraner. Quoique d'un caractre
profondment religieux, jusqu' ce moment elle n'avait pas song  la
grandeur de son crime aux yeux de Dieu.

Jadis, au couvent du Sacr-Coeur elle avait aim Dieu avec passion; elle
le craignit de mme en cette circonstance. Les combats qui dchiraient
son me taient d'autant plus affreux qu'il n'y avait rien de
raisonnable dans sa peur. Julien prouva que le moindre raisonnement
l'irritait, loin de la calmer, elle y voyait le langage de l'enfer.
Cependant, comme Julien aimait beaucoup lui-mme le petit Stanislas, il
tait mieux venu  lui parler de sa maladie: elle prit bientt un
caractre grave. Alors le remords continu ta  Mme de Rnal jusqu' la
facult de dormir; elle ne sortait point d'un silence farouche: si elle
et ouvert la bouche, c'et t pour avouer son crime  Dieu et aux
hommes.

--Je vous en conjure, lui disait Julien ds qu'ils se trouvaient seuls,
ne parlez  personne que je sois le seul confident de vos peines. Si
vous m'aimez encore, ne parlez pas: vos paroles ne peuvent ter la
fivre  notre Stanislas.

Mais ses consolations ne produisaient aucun effet; il ne savait pas que
Mme de Rnal s'tait mis dans la tte que pour apaiser la colre du Dieu
jaloux, il fallait har Julien ou voir mourir son fils. C'tait parce
qu'elle sentait qu'elle ne pouvait har son amant qu'elle tait si
malheureuse.

--Fuyez-moi dit-elle un jour  Julien au nom de Dieu, quittez cette
maison: c'est votre prsence ici qui tue mon fils.

Dieu me punit, ajouta-t-elle  voix basse, il est juste j'adore son
quit, mon crime est affreux et je vivais sans remords! C'tait le
premier signe de l'abandon de Dieu: je dois tre punie doublement.

Julien fut profondment touch. Il ne pouvait voir l ni hypocrisie ni
exagration. Elle croit tuer son fils en m'aimant, et cependant la
malheureuse m'aime plus que son fils. Voil, je n'en puis douter, le
remords qui la tue; voil de la grandeur dans les sentiments. Mais
comment ai-je pu inspirer un tel amour, moi, si pauvre, si mal lev, si
ignorant, quelquefois si grossier dans mes faons?

Une nuit, l'enfant fut au plus mal. Vers les deux heures du matin, M. de
Rnal vint le voir. L'enfant, dvor par la fivre, tait fort rouge et
ne put reconnatre son pre. Tout  coup Mme de Rnal se jeta aux pieds
de son mari: Julien vit qu'elle allait tout dire et se perdre  jamais.

Par bonheur, ce mouvement singulier importuna M. de Rnal.

--Adieu! adieu! dit-il en s'en allant.

--Non, coute-moi, s'cria sa femme  genoux devant lui, et cherchant 
le retenir. Apprends toute la vrit. C'est moi qui tue mon fils. Je lui
ai donn la vie, et je la lui reprends. Le ciel me punit; aux yeux de
Dieu, je suis coupable de meurtre. Il faut que je me perde et m'humilie
moi-mme: peut-tre ce sacrifice apaisera le Seigneur.

Si M. de Rnal et t un homme d'imagination, il savait tout.

--Ides romanesques, s'cria-t-il en loignant sa femme qui cherchait 
embrasser ses genoux. Ides romanesques que tout cela! Julien, faites
appeler le mdecin  la pointe du jour.

Et il retourna se coucher. Mme de Rnal tomba  genoux,  demi vanouie,
en repoussant avec un mouvement convulsif Julien qui voulait la
secourir.

Julien resta tonn.

Voil donc l'adultre! se dit-il. Serait-il possible que ces prtres si
fourbes... eussent raison? Eux qui commettent tant de pchs, auraient
le privilge de connatre la vraie thorie du pch? Quelle
bizarrerie!...

Depuis vingt minutes que M. de Rnal s'tait retir Julien voyait la
femme qu'il aimait, la tte appuye sur le petit lit de l'enfant,
immobile et presque sans connaissance. Voil une femme d'un gnie
suprieur, rduite au comble du malheur parce qu'elle m'a connu, se
dit-il.

Les heures avancent rapidement. Que puis-je pour elle? Il faut se
dcider. Il ne s'agit plus de moi ici. Que m'importent les hommes et
leurs plates simagres? Que puis-je pour elle?... la quitter? Mais je la
laisse seule en proie  la plus affreuse douleur. Cet automate de mari
lui nuit plus qu'il ne lui sert. Il lui dira quelque mot dur,  force
d'tre grossier; elle peut devenir folle, se jeter par la fentre.

Si je la laisse, si je cesse de veiller sur elle, elle lui avouera tout.
Et que sait-on, peut-tre, malgr l'hritage qu'elle doit lui apporter,
il fera un esclandre. Elle peut tout dire, grand dieu!  ce c...' d'abb
Maslon, qui prend prtexte de la maladie d'un enfant de six ans, pour ne
plus bouger de cette maison et non sans dessein. Dans sa douleur et sa
crainte de Dieu, elle oublie tout ce qu'elle sait de l'homme; elle ne
voit que le prtre.

--Va-t'en, lui dit tout  coup Mme de Rnal, en ouvrant les yeux.

--Je donnerais mille fois ma vie, pour savoir ce qui peut t'tre le plus
utile, rpondit Julien: jamais je ne t'ai tant aime, mon cher ange, ou
plutt, de cet instant seulement, je commence  t'adorer comme tu
mrites de l'tre. Que deviendrai-je loin de toi, et avec la conscience
que tu es malheureuse par moi! Mais qu'il ne soit pas question de mes
souffrances. Je partirai oui, mon amour. Mais, si je te quitte, si je
cesse de veiller sur toi, de me trouver sans cesse entre toi et ton
mari, tu lui dis tout, tu te perds. Songe que c'est avec ignominie qu'il
te chassera de sa maison; tout Verrires, tout Besanon parleront de ce
scandale. On te donnera tous les torts; jamais tu ne te relveras de
cette honte...

--C'est ce que je demande, s'cria-t-elle, en se levant debout. Je
souffrirai, tant mieux.

--Mais, par ce scandale abominable, tu feras aussi son malheur  lui!

--Mais je m'humilie moi-mme, je me jette dans la fange; et, par l
peut-tre, je sauve mon fils. Cette humiliation, aux yeux de tous, c'est
peut-tre une pnitence publique? Autant que ma faiblesse peut en juger,
n'est-ce pas le plus grand sacrifice que je puisse faire  Dieu?...
Peut-tre daignera-t-il prendre mon humiliation et me laisser mon fils.
Indique-moi un autre sacrifice plus pnible, et j'y cours.

--Laisse-moi me punir. Moi aussi, je suis coupable. Veux-tu que je me
retire  la Trappe? L'austrit de cette vie peut apaiser ton Dieu...
Ah! ciel! que ne puis-je prendre pour moi la maladie de Stanislas...

--Ah! tu l'aimes, toi, dit Mme de Rnal, en se relevant et se jetant
dans ses bras.

Au mme instant, elle le repoussa avec horreur.

--Je te crois! je te crois! continua-t-elle, aprs s'tre remise 
genoux;  mon unique ami!  pourquoi n'es-tu pas le pre de Stanislas?
Alors ce ne serait pas un horrible pch de t'aimer mieux que ton fils.

--Veux-tu me permettre de rester, et que dsormais je ne t'aime que
comme un frre? C'est la seule expiation raisonnable; elle peut apaiser
la colre du Trs-Haut.

--Et moi, s'cria-t-elle, en se levant et prenant la tte de Julien
entre ses deux mains, et la tenant devant ses yeux  distance, et moi,
t'aimerai-je comme un frre? Est-il en mon pouvoir de t'aimer comme un
frre?

Julien fondait en larmes.

--Je t'obirai, dit-il, en tombant  ses pieds, je t'obirai quoi que tu
m'ordonnes c'est tout ce qui me reste  faire. Mon esprit est frapp
d'aveuglement; je ne vois aucun parti  prendre. Si je te quitte, tu dis
tout  ton mari, tu te perds et lui avec. Jamais, aprs ce ridicule, il
ne sera nomm dput. Si je reste, tu me crois la cause de la mort de
ton fils, et tu meurs de douleur. Veux-tu essayer de l'effet de mon
dpart? Si tu veux, je vais me punir de notre faute, en te quittant pour
huit jours. J'irai les passer dans la retraite o tu voudras. A l'abbaye
de Bray-le-Haut, par exemple: mais jure-moi pendant mon absence de ne
rien avouer  ton mari. Songe que je ne pourrai plus revenir si tu
parles.

Elle promit, il partit, mais fut rappel au bout de deux jours.

--Il m'est impossible sans toi de tenir mon serment. Je parlerai  mon
mari, si tu n'es pas l constamment pour m'ordonner par tes regards de
me taire. Chaque heure de cette vie abominable me semble durer une
journe.

Enfin le ciel eut piti de cette mre malheureuse. Peu  peu Stanislas
ne fut plus en danger. Mais la glace tait brise, sa raison avait connu
l'tendue de son pch: elle ne put plus reprendre l'quilibre. Les
remords restrent et ils furent ce qu'ils devaient tre dans un coeur si
sincre. Sa vie fut le ciel et l'enfer: l'enfer quand elle ne voyait pas
Julien, le ciel quand elle tait  ses pieds.

--Je ne me fais plus aucune illusion, lui disait-elle, mme dans les
moments o elle osait se livrer  tout son amour: je suis damne,
irrsistiblement damne. Tu es jeune, tu as cd  mes sductions, le
ciel peut te pardonner mais moi je suis damne. Je le connais  un signe
certain. J'ai peur: qui n'aurait pas peur devant la vue de l'enfer? Mais
au fond, je ne me repens point. Je commettrais de nouveau ma faute si
elle tait  commettre. Que le ciel seulement ne me punisse pas ds ce
monde, et dans mes enfants, et j'aurai plus que je ne mrite. Mais toi,
du moins, mon Julien, s'criait-elle dans d'autres moments, es-tu
heureux? Trouves-tu que je t'aime assez?

La mfiance et l'orgueil souffrant de Julien qui avait surtout besoin
d'un amour  sacrifices, ne tinrent pas devant la vue d'un sacrifice si
grand, si indubitable et fait  chaque instant. Il adorait Mme de Rnal.
Elle a beau tre noble, et moi le fils d'un ouvrier, elle m'aime... Je
ne suis pas auprs d'elle un valet de chambre charg des fonctions
d'amant. Cette crainte loigne, Julien tomba dans toutes les folies de
l'amour, dans ses incertitudes mortelles.

--Au moins, s'criait-elle en voyant ses doutes sur son amour, que je te
rende bien heureux pendant le peu de jours que nous avons  passer
ensemble! Htons-nous; demain peut-tre, je ne serai plus  toi. Si le
ciel me frappe dans mes enfants, c'est en vain que je chercherai  ne
vivre que pour t'aimer,  ne pas voir que c'est mon crime qui les tue.
Je ne pourrai survivre  ce coup. Quand je le voudrais, je ne pourrais;
je deviendrais folle.

--Ah! si je pouvais prendre sur moi ton pch, comme tu m'offrais si
gnreusement de prendre la fivre ardente de Stanislas!

Cette grande crise morale changea la nature du sentiment qui unissait
Julien  sa matresse. Son amour ne fut plus seulement de l'admiration
pour la beaut, l'orgueil de la possder.

Leur bonheur tait dsormais d'une nature bien suprieure, la flamme qui
les dvorait fut plus intense. Ils avaient des transports pleins de
folie. Leur bonheur et paru plus grand aux yeux du monde. Mais ils ne
retrouvrent plus la srnit dlicieuse, la flicit sans nuages le
bonheur facile des premires poques de leurs amours, quand la seule
crainte de Mme de Rnal tait de n'tre pas assez aime de Julien. Leur
bonheur avait quelquefois la physionomie du crime.

Dans les moments les plus heureux et en apparence les plus tranquilles:

--Ah! grand Dieu! je vois l'enfer, s'criait tout  coup Mme de Rnal,
en serrant la main de Julien d'un mouvement convulsif. Quels supplices
horribles! je les ai bien mrits.

Elle le serrait, s'attachant  lui comme le lierre  la muraille.

Julien essayait en vain de calmer cette me agite. Elle lui prenait la
main, qu'elle couvrait de baisers. Puis, retombe dans une rverie
sombre:

--L'enfer, disait-elle, l'enfer serait une grce pour moi; j'aurais
encore sur la terre quelques jours  passer avec lui, mais l'enfer ds
ce monde, la mort de mes enfants... Cependant  ce prix, peut-tre mon
crime me serait pardonn... Ah! grand Dieu! ne m'accordez point ma grce
 ce prix. Ces pauvres enfants ne vous ont point offens; moi, moi. Je
suis la seule coupable! J'aime un homme qui n'est point mon mari.

Julien voyait ensuite Mme de Rnal arriver  des moments tranquilles en
apparence. Elle cherchait  prendre sur elle, elle voulait ne pas
empoisonner la vie de ce qu'elle aimait.

Au milieu de ces alternatives d'amour, de remords et de plaisir les
journes passaient pour eux avec la rapidit de l'clair. Julien perdit
l'habitude de rflchir.

Mlle lisa alla suivre un petit procs qu'elle avait  Verrires. Elle
trouva M. Valenod fort piqu contre Julien. Elle hassait le prcepteur,
et lui en parlait souvent.

--Vous me perdriez, monsieur, si je disais la vrit!... disait-elle un
jour  M. Valenod. Les matres sont tous d'accord entre eux pour les
choses importantes... On ne pardonne jamais certains aveux aux pauvres
domestiques...

Aprs ces phrases d'usage, que l'impatiente curiosit de M. Valenod
trouva l'art d'abrger, il apprit les choses les plus mortifiantes pour
son amour-propre.

Cette femme la plus distingue du pays, que pendant six ans il avait
environne de tant de soins, et malheureusement au vu et au su de tout
le monde; cette femme si fire, dont les ddains l'avaient tant de fois
fait rougir, elle venait de prendre pour amant un petit ouvrier dguis
en prcepteur. Et afin que rien ne manqut au dpit de M. le directeur
du dpt, Mme de Rnal adorait cet amant.

--Et ajoutait la femme de chambre avec un soupir, M. Julien ne s'est
point donn de peine pour faire cette conqute, il n'est point sorti
pour madame de sa froideur habituelle.

lisa n'avait eu des certitudes qu' la campagne, mais elle croyait que
cette intrigue datait de bien plus loin.

--C'est sans doute pour cela, ajouta-t-elle avec dpit, que dans le
temps il a refus de m'pouser. Et moi imbcile, qui allais consulter
Mme de Rnal! qui l priais de parler au prcepteur!

Ds le mme soir, M. de Rnal reut de la ville, avec son journal, une
longue lettre anonyme qui lui apprenait dans le plus grand dtail ce qui
se passait chez lui. Julien le vit plir en lisant cette lettre crite
sur du papier bleutre, et jeter sur lui des regards mchants. De toute
la soire, le maire ne se remit point de son trouble; ce fut en vain que
Julien lui fit la cour en lui demandant des explications sur la
gnalogie des meilleures familles de la Bourgogne.




CHAPITRE XX

LES LETTRES ANONYMES

    Do not give dalliance
    Too much the rein; the strongest oaths are straw
    To the fire i' the blood.

    TEMPEST.


Comme on quittait le salon sur le minuit, Julien eut le temps de dire 
son amie:

--Ne nous voyons pas ce soir, votre mari a des soupons; je jurerais que
cette grande lettre qu'il lisait en soupirant est une lettre anonyme.

Par bonheur Julien se fermait  clef dans sa chambre. Mme de Rnal eut
la folle ide que cet avertissement n'tait qu'un prtexte pour ne pas
la voir. Elle perdit la tte absolument, et  l'heure ordinaire vint 
sa porte. Julien qui entendit du bruit dans le corridor souffla sa lampe
 l'instant. On faisait des efforts pour ouvrir sa porte tait-ce Mme de
Rnal tait-ce un mari jaloux?

Le lendemain de fort bonne heure, la cuisinire qui protgeait Julien
lui apporta un livre sur la couverture duquel il lut ces mots crits en
italien: _Guardate alla pagina 130_.

Julien frmit de l'imprudence, chercha la page cent trente et y trouva
attache, avec une pingle, la lettre suivante crite  la hte, baigne
de larmes et sans la moindre orthographe. Ordinairement Mme de Rnal la
mettait fort bien il fut touch de ce dtail et oublia un peu
l'imprudence effroyable.

Tu n'as pas voulu me recevoir cette nuit? Il est des moments o je crois
n'avoir jamais lu jusqu'au fond de ton me. Tes regards m'effrayent.
J'ai peur de toi. Grand Dieu! ne m'aurais-tu jamais aime? En ce cas,
que mon mari dcouvre nos amours, et qu'il m'enferme dans une ternelle
prison,  la campagne, loin de mes enfants. Peut-tre Dieu le veut
ainsi. Je mourrai bientt. Mais tu seras un monstre.

Ne m'aimes-tu pas, es-tu las de mes folies, de mes remords, impie?
Veux-tu me perdre? je t'en donne un moyen facile. Va, montre cette lettre
dans tout Verrires ou plutt montre-la au seul M. Valenod. Dis-lui que
je t'aime; mais non, ne prononce pas un tel blasphme; dis-lui que je
t'adore, que la vie n'a commenc pour moi que le jour o je t'ai vu; que
dans les moments les plus fous de ma jeunesse, je n'avais jamais mme
rv le bonheur que je te dois; que je t'ai sacrifi ma vie, que je te
sacrifie mon me. Tu sais que je te sacrifie bien plus.

Mais se connat-il en sacrifices, cet homme? Dis-lui, dis-lui pour
l'irriter, que je brave tous les mchants, et qu'il n'est plus au monde
qu'un malheur pour moi, celui de voir changer le seul homme qui me
retienne  la vie. Quel bonheur pour moi de la perdre, de l'offrir en
sacrifice, et de ne plus craindre pour mes enfants!

N'en doute pas cher ami, s'il y a une lettre anonyme, elle vient de cet
tre odieux qui, pendant six ans, m'a poursuivie de sa grosse voix, du
rcit de ses sauts  cheval, de sa fatuit, et de l'numration
ternelle de tous ses avantages.

Y a-t-il une lettre anonyme? mchant, voil ce que je voulais discuter
avec toi; mais non, tu as bien fait. Te serrant dans mes bras, peut-tre
pour la dernire fois jamais je n'aurais pu discuter froidement, comme
je fais tant seule. De ce moment, notre bonheur ne sera plus aussi
facile. Sera-ce une contrarit pour vous? Oui les jours o vous n'aurez
pas reu de M. Fouqu quelque livre amusant. Le sacrifice est fait;
demain, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas de lettre anonyme, moi aussi je
dirai  mon mari que j'ai reu une lettre anonyme et qu'il faut 
l'instant te faire un pont d'or, trouver quelque prtexte honnte, et
sans dlai te renvoyer  tes parents.

Hlas, cher ami, nous allons tre spars quinze jours, un mois
peut-tre! Va, je te rends justice, tu souffriras autant que moi. Mais
enfin voil le seul moyen de parer l'effet de cette lettre anonyme; ce
n'est pas la premire que mon mari ait reue, et sur mon compte encore.
Hlas! combien j'en riais!

Tout le but de ma conduite, c'est de faire penser  mon mari que la
lettre vient de M. Valenod; je ne doute pas qu'il n'en soit l'auteur. Si
tu quittes la maison, ne manque pas d'aller t'tablir  Verrires. Je
ferai en sorte que mon mari ait l'ide d'y passer quinze jours, pour
prouver aux sots qu'il n'y a pas de froid entre lui et moi. Une fois 
Verrires, lie-toi d'amiti avec tout le monde, mme avec les libraux.
Je sais que toutes ces dames te rechercheront.

Ne va pas te fcher avec M. Valenod, ni lui couper les oreilles, comme
tu disais un jour; fais-lui au contraire toutes tes bonnes grces.
L'essentiel est que l'on croie  Verrires que tu vas entrer chez le
Valenod, ou chez tout autre, pour l'ducation des enfants.

Voil ce que mon mari ne souffrira jamais. Dt-il s'y rsoudre, eh bien!
au moins tu habiteras Verrires, et je te verrai quelquefois. Mes
enfants qui t'aiment tant iront te voir. Grand Dieu! je sens que j'aime
mieux mes enfants, parce qu'ils t'aiment. Quel remords! comment tout
ceci finira-t-il?... Je m'gare... Enfin tu comprends ta conduite; sois
doux, poli, point mprisant avec ces grossiers personnages, je te le
demande  genoux: ils vont tre les arbitres de notre sort. Ne doute pas
un instant que mon mari ne se conforme  ton gard  ce que lui
prescrira l'opinion publique.

C'est toi qui vas me fournir la lettre anonyme arme-toi de patience et
d'une paire de ciseaux. Coup dans un livre les mots que tu vas voir;
colle-les ensuite, avec de la colle  bouche sur la feuille de papier
bleutre que je t'envoie; elle me vient de M. Valenod. Attends-toi  une
perquisition chez toi; brle les pages du livre que tu auras mutil. Si
tu ne trouves pas les mots tout faits, aie la patience de les former
lettre par lettre. Pour pargner ta peine, j'ai fait la lettre anonyme
trop courte. Hlas! si tu ne m'aimes plus, comme je le crains, que la
mienne doit te sembler longue!

    LETTRE ANONYME

  MADAME,

Toutes vos petites menes sont connues, mais les personnes qui ont
intrt  les rprimer sont averties. Par un reste d'amiti pour vous,
je vous engage  vous dtacher totalement du petit paysan. Si vous tes
assez sage pour cela, votre mari croira que l'avis qu'il a reu le
trompe, et on lui laissera son erreur. Songez que j'ai votre secret
tremblez, malheureuse; il faut  cette heure _marcher droit_ devant
moi.

Ds que tu auras fini de coller les mots qui composent cette lettre (y
as-tu reconnu les faons de parler du directeur?) sors dans la maison,
je te rencontrerai.

J'irai dans le village, et reviendrai avec un visage troubl; je le
serai en effet beaucoup. Grand Dieu! qu'est-ce que je hasarde, et tout
cela parce que tu as cru deviner une lettre anonyme. Enfin, avec un
visage renvers, je donnerai  mon mari cette lettre qu'un inconnu
m'aura remise. Toi, va te promener sur le chemin des grands bois avec
les enfants, et ne reviens qu' l'heure du dner.

Du haut des rochers, tu peux voir la tour du Colombier. Si nos affaires
vont bien, j'y placerai un mouchoir blanc; dans le cas contraire, il n'y
aura rien.

Ton coeur, ingrat, ne te fera-t-il pas trouver le moyen de me dire que
tu m'aimes, avant de partir pour cette promenade? Quoi qu'il puisse
arriver, sois sr d'une chose: je ne survivrais pas d'un jour  notre
sparation dfinitive. Ah, mauvaise mre! Ce sont deux mots vains que je
viens d'crire l, cher Julien. Je ne les sens pas; je ne puis songer
qu' toi en ce moment, je ne les ai crits que pour ne pas tre blme
de toi. Maintenant que je me vois au moment de te perdre,  quoi bon
dissimuler? Oui! que mon me te semble atroce, mais que je ne mente pas
devant l'homme que j'adore! Je n'ai dj que trop tromp en ma vie. Va,
je te pardonne si tu ne m'aimes plus. Je n'ai pas le temps de relire ma
lettre. C'est peu de chose  mes yeux que de payer de la vie les jours
heureux que je viens de passer dans tes bras. Tu sais qu'ils me
coteront davantage.




CHAPITRE XXI

DIALOGUE AVEC UN MATRE


    Alas, our frailty is the cause, not we,
    For such as we are made of, such we be.

    TWELFTH NIGHT.


Ce fut avec un plaisir d'enfant que pendant une heure Julien assembla
des mots. Comme il sortait de sa chambre, il rencontra ses lves et
leur mre; elle prit la lettre avec une simplicit et un courage dont le
calme l'effraya.

--La colle  bouche est-elle assez sche? lui dit-elle.

Est-ce l cette femme que le remords rendait si folle? pensa-t-il. Quels
sont ses projets en ce moment? Il tait trop fier pour le lui demander;
mais, jamais peut-tre, elle ne lui avait plu davantage.

--Si ceci tourne mal, ajouta-t-elle, avec le mme sang-froid, on m'tera
tout. Enterrez ce dpt dans quelque endroit de la montagne; ce sera
peut-tre un jour ma seule ressource.

Elle lui remit un tui  verre, en maroquin rouge, rempli d'or et de
quelques diamants.

--Partez maintenant, lui dit-elle.

Elle embrassa les enfants, et deux fois le plus jeune. Julien restait
immobile. Elle le quitta d'un pas rapide et sans le regarder.

Depuis l'instant qu'il avait ouvert la lettre anonyme, l'existence de M.
de Rnal avait t affreuse. Il n'avait pas t aussi agit depuis un
duel qu'il avait failli avoir en 1816, et, pour lui rendre justice,
alors la perspective de recevoir une balle l'avait rendu moins
malheureux. Il examinait la lettre dans tous les sens: N'est-ce pas l
une criture de femme? se disait-il. En ce cas, quelle femme l'a crite?
Il passait en revue toutes celles qu'il connaissait  Verrires, sans
pouvoir fixer ses soupons. Un homme aurait-il dict cette lettre? quel
est cet homme? Ici pareille incertitude; il tait jalous et sans doute
ha de la plupart de ceux qu'il connaissait. Il faut consulter ma femme,
se dit-il par habitude, en se levant du fauteuil o il tait abm.

A peine lev:

--Grand Dieu! dit-il, en se frappant la tte, c'est d'elle surtout qu'il
faut que je me mfie; elle est mon ennemie en ce moment. Et de colre,
les larmes lui vinrent aux yeux.

Par une juste compensation de la scheresse de coeur qui fait toute la
sagesse pratique de la province, les deux hommes que, dans ce moment, M.
de Rnal redoutait le plus, taient ses deux amis les plus intimes.

Aprs ceux-l, j'ai dix amis peut-tre, et il les passa en revue,
estimant  mesure le degr de consolation qu'il pourrait tirer de
chacun. A tous!  tous, s'cria-t-il avec rage, mon affreuse aventure
fera le plus extrme plaisir! Par bonheur, il se croyait fort envi, non
sans raison. Outre sa superbe maison de la ville, que le roi de ***
venait d'honorer  jamais en y couchant, il avait fort bien arrang son
chteau de Vergy. La faade tait peinte en blanc, et les fentres
garnies de beaux volets verts. Il fut un instant consol par l'ide de
cette magnificence. Le fait est que ce chteau tait aperu de trois ou
quatre lieues de distance, au grand dtriment de toutes les maisons de
campagne ou soi-disant chteaux du voisinage, auxquels on avait laiss
l'humble couleur grise donne par le temps.

M. de Rnal pouvait compter sur les larmes et la piti d'un de ses amis,
le marguillier de la paroisse, mais c'tait un imbcile qui pleurait de
tout. Cet homme tait cependant sa seule ressource.

Quel malheur est comparable au mien! s'cria-t-il avec rage; quel
isolement!

Est-il possible se disait cet homme vraiment  plaindre, est-il possible
que, dans mon infortune, je n'aie pas un ami  qui demander conseil, car
ma raison s'gare, je le sens! Ah! Falcoz! Ah! Ducros! s'cria-t-il avec
amertume. C'taient les noms de deux amis d'enfance qu'il avait loigns
par ses hauteurs en 1814. Ils n'taient pas nobles, et il avait voulu
changer le ton d'galit sur lequel ils vivaient depuis l'enfance.

L'un d'eux, Falcoz, homme d'esprit et de coeur, marchand de papier 
Verrires, avait achet une imprimerie dans le chef-lieu du dpartement
et entrepris un journal. La congrgation avait rsolu de le ruiner: son
journal avait t condamn, son brevet d'imprimeur lui avait t retir.
Dans ces tristes circonstances, il essaya d'crire  M. de Rnal pour la
premire fois depuis dix ans. Le maire de Verrires crut devoir rpondre
en vieux Romain: Si le ministre du roi me faisait l'honneur de me
consulter, je lui dirais: Ruinez sans piti tous les imprimeurs de
province et mettez l'imprimerie en monopole comme le tabac. Cette lettre
 un ami intime, que tout Verrires admira dans le temps, M. de Rnal
s'en rappelait les termes avec horreur. Qui m'et dit qu'avec mon rang,
ma fortune, mes croix, je le regretterais un jour? Ce fut dans ces
transports de colre, tantt contre lui-mme, tantt contre tout ce qui
l'entourait, qu'il passa une nuit affreuse; mais, par bonheur, il n'eut
pas l'ide d'pier sa femme.

Je suis accoutum  Louise, se disait-il, elle sait toutes mes affaires;
je serais libre de me marier demain que je ne trouverais pas  la
remplacer. Alors il se complaisait dans l'ide que sa femme tait
innocente; cette faon de voir ne le mettait pas dans la ncessit de
montrer du caractre, et l'arrangeait bien mieux; combien de femmes
calomnies n'a-t-on pas vues!

Mais quoi! s'criait-il tout  coup en marchant d'un pas convulsif;
souffrirai-je comme si j'tais un homme de rien, un va-nu-pieds, quelle
se moque de moi avec son amant? Faudra-t-il que tout Verrires fasse des
gorges chaudes sur ma dbonnairet? Que n'a-t-on pas dit de Charmier
(c'tait un mari notoirement tromp du pays)? Quand on le nomme, le
sourire n'est-il pas sur toutes les lvres? Il est bon avocat, qui
est-ce qui parle jamais de son talent pour la parole? Ah, Charmier,
dit-on! le Charmier de Bernard, on le dsigne ainsi le nom de l'homme
qui fait son opprobre.

Grce au ciel, disait M. de Rnal dans d'autres moments, je n'ai point
de fille, et la faon dont je vais punir la mre ne nuira point 
l'tablissement de mes enfants; je puis surprendre ce petit paysan avec
ma femme et les tuer tous les deux, dans ce cas le tragique de l'aventure
en tera peut-tre le ridicule. Cette ide lui sourit; il la suivit dans
tous ses dtails. Le code pnal est pour moi, et, quoiqu'il arrive,
notre congrgation et mes amis du jury me sauveront. Il examina son
couteau de chasse qui tait fort tranchant; mais l'ide du sang lui fit
peur.

Je puis rouer de coups ce prcepteur insolent et le chasser; mais quel
clat dans Verrires et mme dans tout le dpartement! Aprs la
condamnation du journal de Falcoz, quand son rdacteur en chef sortit de
prison, je contribuai  lui faire perdre sa place de six cents francs.
On dit que cet crivailleur ose se remontrer dans Besanon, il peut me
tympaniser avec adresse et de faon  ce qu'il soit impossible de
l'amener devant les tribunaux. L'amener devant les tribunaux...
L'insolent insinuera de mille faons qu'il a dit vrai. Un homme bien n,
qui tient son rang comme moi, est ha de tous les plbiens. Je me
verrai dans ces affreux journaux de Paris,  mon Dieu! quel abme! voir
l'antique nom de Rnal plong dans la fange du ridicule... Si je voyage
jamais, il faudra changer de nom quoi! quitter ce nom qui fait ma gloire
et ma forc. Quel comble de misre!

Si je ne tue pas ma femme, et que je la chasse avec ignominie, elle a sa
tante  Besanon, qui lui donnera de la main  la main toute sa fortune.
Ma femme ira vivre  Paris avec Julien, on le saura  Verrires, et je
serai encore pris pour dupe. Cet homme malheureux s'aperut alors  la
pleur de sa lampe que le jour commenait  paratre. Il alla chercher
un peu d'air frais au jardin. En ce moment il tait presque rsolu  ne
point faire d'clat, par cette ide surtout qu'un clat comblerait de
joie ses bons amis de Verrires.

La promenade au jardin le calma un peu. Non, s'cria-t-il, je ne me
priverai point de ma femme, elle m'est trop utile. Il se figura avec
horreur ce que serait sa maison sans sa femme; il n'avait pour toute
parente que la marquise de R... vieille, imbcile et mchante.

Une ide d'un grand sens lui apparut, mais l'excution demandait une
force de caractre bien suprieure au peu que le pauvre homme en avait.
Si je garde ma femme, se dit-il, je me connais, un jour, dans un moment
o elle m'impatientera, je lui reprocherai sa faute. Elle est fire,
nous nous brouillerons, et tout cela arrivera avant qu'elle n'ait hrit
de sa tante. Alors, comme on se moquera de moi! ma femme aime ses
enfants, tout finira par leur revenir. Mais moi, je serai la fable de
Verrires. Quoi, diront-ils, il n'a pas su mme se venger de sa femme!
Ne vaudrait-il pas mieux m'en tenir aux soupons et ne rien vrifier? A
ors je me lie les mains, je ne puis par la suite lui rien reprocher.

Un instant aprs M. de Rnal repris par la vanit blesse se rappelait
laborieusement tous les moyens cits au billard du Casino ou Cercle
noble de Verrires, quand quelque beau parleur interrompt la poule pour
s'gayer aux dpens d'un mari tromp. Combien, en cet instant, ces
plaisanteries lui paraissaient cruelles!

Dieu! que ma femme n'est-elle morte! alors je serais inattaquable au
ridicule. Que ne suis-je veuf! j'irais passer six mois  Paris dans les
meilleures socits. Aprs ce moment de bonheur donn par l'ide du
veuvage son imagination en revint aux moyens de s'assurer de la vrit.
Rpandrait-il  minuit, aprs que tout le monde serait couch une lgre
couche de son devant la porte de la chambr de Julien? Le lendemain
matin, au jour, il verrait l'impression des pas.

Mais ce moyen ne vaut rien, s'cria-t-il tout  coup avec rage, cette
coquine d'lisa s'en apercevrait, et l'on saurait bientt dans la maison
que je suis jaloux.

Dans un autre conte fait au Casino, un mari s'tait assur de sa
msaventure en attachant avec un peu de cire un cheveu qui fermait comme
un scell la porte de sa femme et celle du galant.

Aprs tant d'heures d'incertitudes, ce moyen d'claircir son sort lui
semblait dcidment le meilleur, et il songeait  s'en servir, lorsque
au dtour d'une alle il rencontra cette femme qu'il et voulu voir
morte.

Elle revenait du village. Elle tait alle entendre la messe dans
l'glise de Vergy. Une tradition fort incertaine aux yeux du froid
philosophe, mais  laquelle elle ajoutait foi, prtend que la petite
glise dont on se sert aujourd'hui tait la chapelle du chteau du sire
de Vergy. Cette ide obsda Mme de Rnal tout le temps qu'elle comptait
passer  prier dans cette glise. Elle se figurait sans cesse son mari
tuant Julien  la chasse, comme par accident, et ensuite le soir lui
faisant manger son coeur.

Mon sort, se dit-elle, dpend de ce qu'il va penser en m'coutant. Aprs
ce quart d'heure fatal, peut-tre ne trouverai-je plus l'occasion de lui
parler. Ce n'est pas un tre sage et dirig par la raison. Je pourrais
alors,  l'aide de ma faible raison, prvoir ce qu'il fera ou dira. Lui
dcidera notre sort commun, il en a le pouvoir. Mais ce sort est dans
mon habilet, dans l'art de diriger les ides de ce fantasque, que sa
colre rend aveugle, et empche de voir la moiti des choses. Grand
Dieu! il me faut du talent, du sang-froid; o les prendre?

Elle retrouva le calme comme par enchantement en entrant au jardin et
voyant de loin son mari. Ses cheveux et ses habits en dsordre
annonaient qu'il n'avait pas dormi.

Elle lui remit une lettre dcachete mais replie. Lui, sans l'ouvrir,
regardait sa femme avec des yeux fous.

--Voici une abomination, lui dit-elle, qu'un homme de mauvaise mine, qui
prtend vous connatre et vous devoir de la reconnaissance, m'a remise
comme je passais derrire le jardin du notaire. J'exige une chose de
vous, c'est que vous renvoyiez  ses parents, et sans dlai, ce M.
Julien.

Mme de Rnal se hta de dire ce mot, peut-tre un peu avant le moment,
pour se dbarrasser de l'affreuse perspective d'avoir  le dire.

Elle fut saisie de joie en voyant celle qu'elle causait  son mari. A la
fixit du regard qu'il attachait sur elle, elle comprit que Julien avait
devin juste. Au lieu de s'affliger de ce malheur fort rel, quel gnie,
pensa-t-elle, quel tact parfait! et dans un jeune homme encore sans
aucune exprience! A quoi n'arrivera-t-il pas par la suite? Hlas! alors
ses succs feront qu'il m'oubliera.

Ce petit acte d'admiration pour l'homme qu'elle adorait la remit tout 
fait de son trouble.

Elle s'applaudit de sa dmarche. Je n'ai pas t indigne de Julien, se
dit-elle, avec une douce et intime volupt.

Sans dire un mot, de peur de s'engager, M. de Rnal examinait la seconde
lettre anonyme compose, si le lecteur s'en souvient, de mots imprims
colls sur un papier tirant sur le bleu. On se moque de moi de toutes
les faons, se disait M. de Rnal accabl de fatigue.

Encore de nouvelles insultes  examiner, et toujours  cause de ma
femme! Il fut sur le point de l'accabler des injures les plus
grossires, la perspective de l'hritage de Besanon l'arrta  grande
peine. Dvor du besoin de s'en prendre  quelque chose, il chiffonna le
papier de cette seconde lettre anonyme, et se mit  se promener  grands
pas, il avait besoin de s'loigner de sa femme. Quelques instants aprs,
il revint auprs d'elle, et plus tranquille.

--Il s'agit de prendre un parti et de renvoyer Julien lui dit-elle
aussitt; ce n'est aprs tout que le fils d'un ouvrier. Vous le
ddommagerez par quelques cus, et d'ailleurs il est savant et trouvera
facilement  se placer, par exemple chez M. Valenod ou chez le
sous-prfet de Maugiron qui ont des enfants. Ainsi vous ne lui ferez
point de tort...

--Vous parlez l comme une sotte que vous tes s'cria M. de Rnal d'une
voix terrible. Quel bon sens peut-on esprer d'une femme? Jamais vous ne
prtez attention  ce qui est raisonnable, comment sauriez-vous quelque
chose? Votre nonchalance, votre paresse ne vous donnent d'activit que
pour la chasse aux papillons tres faibles et que nous sommes malheureux
d'avoir dans nos familles...

Mme de Rnal le laissait dire, et il dit longtemps; _il passait sa
colre_, c'est le mot du pays.

--Monsieur, lui rpondit-elle enfin, je parle comme une femme outrage
dans son honneur, c'est--dire dans ce qu'elle a de plus prcieux.

Mme de Rnal eut un sang-froid inaltrable pendant toute cette pnible
conversation, de laquelle dpendait la possibilit de vivre encore sous
le mme toit avec Julien. Elle cherchait les ides qu'elle croyait les
plus propres  guider la colre aveugle de son mari. Elle avait t
insensible  toutes les rflexions injurieuses qu'il lui avait
adresses, elle ne les coutait pas, elle songeait alors  Julien.
Sera-t-il content de moi?

--Ce petit paysan que nous avons combl de prvenances et mme de
cadeaux, peut tre innocent, dit-elle enfin, mais il n'en est pas moins
l'occasion du premier affront que je reois... Monsieur! quand j'ai lu
ce papier abominable, je me suis promis que lui ou moi sortirions de
votre maison.

--Voulez-vous faire un esclandre pour me dshonorer et vous aussi? vous
faites bouillir du lait  bien des gens dans Verrires.

--Il est vrai, on envie gnralement l'tat de prosprit o la sagesse
de votre administration a su placer vous, votre famille et la ville...
Eh bien! je vais engager Julien  vous demander un cong pour aller
passer un mois chez ce marchand de bois de la montagne, digne ami de ce
petit ouvrier.

--Gardez-vous d'agir, reprit M. de Rnal avec assez de tranquillit. Ce
que j'exige avant tout, c'est que vous ne lui parliez pas. Vous y
mettriez de la colre, et me brouilleriez avec lui, vous savez combien
ce petit Monsieur est sur l'oeil.

--Ce jeune homme n'a point de tact, reprit Mme de Rnal, il peut tre
savant, vous vous y connaissez, mais ce n'est au fond qu'un vritable
paysan. Pour moi, je n'en ai jamais eu bonne ide depuis qu'il a refus
d'pouser lisa; c'tait une fortune assure; et cela sous prtexte que
quelquefois, en secret, elle fait des visites  M. Valenod.

--Ah! dit M. de Rnal, levant le sourcil d'une faon dmesure, quoi,
Julien vous a dit cela?

--Non, pas prcisment, il m'a toujours parl de la vocation qui
l'appelle au saint ministre; mais, croyez-moi, la premire vocation
pour ces petites gens, c'est d'avoir du pain. Il me faisait assez
entendre qu'il n'ignorait pas ces visites secrtes.

--Et moi, moi, je les ignorais! s'cria M. de Rnal reprenant toute sa
fureur, et pesant sur les mots. Il se passe chez moi des choses que
j'ignore... Comment! il y a eu quelque chose entre lisa et Valenod?

--H! c'est de l'histoire ancienne, mon cher ami, dit Mme de Rnal en
riant, et peut-tre il ne s'est point pass de mal. C'tait dans le
temps que votre bon ami Valenod n'aurait pas t fch que l'on penst
dans Verrires qu'il s'tablissait entre lui et moi un petit amour tout
platonique.

--J'ai eu cette ide une fois, s'cria M. de Rnal se frappant la tte
avec fureur, et marchant de dcouvertes en dcouvertes, et vous ne m'en
avez rien dit?

--Fallait-il brouiller deux amis pour une petite bouffe de vanit de
notre cher directeur? O est la femme de la socit  laquelle il n'a
pas adress quelques lettres extrmement spirituelles et mme un peu
galantes?

--Il vous aurait crit?

--Il crit beaucoup.

--Montrez-moi ces lettres  l'instant, je l'ordonne, et M. de Rnal se
grandit de six pieds.

--Je m'en garderai bien, lui rpondit-on avec une douceur qui allait
presque jusqu' la nonchalance, je vous les montrerai un jour quand vous
serez plus sage.

--A l'instant mme, morbleu! s'cria M. de Rnal ivre de colre, et
cependant plus heureux qu'il ne l'avait t depuis douze heures.

--Me jurez-vous, dit Mme de Rnal fort gravement, de n'avoir jamais de
querelle avec le directeur du dpt au sujet de ces lettres?

--Querelle ou non, je puis lui ter les enfants trouvs; mais,
continua-t-il avec fureur, je veux ces lettres  l'instant, o
sont-elles?

--Dans un tiroir de mon secrtaire; mais certes, je ne vous en donnerai
pas la clef.

--Je saurai le briser, s'cria-t-il, en courant vers la chambre de sa
femme.

Il brisa, en effet, avec un pal de fer un prcieux secrtaire d'acajou
ronceux venu de Paris, qu'il frottait souvent avec le pan de son habit,
quand il croyait y apercevoir quelque tache.

Mme de Rnal avait mont en courant les cent vingt marches du colombier,
elle attachait le coin d'un mouchoir blanc  l'un des barreaux de fer de
la petite fentre. Elle tait la plus heureuse des femmes. Les larmes
aux yeux, elle regardait vers les grands bois de la montagne. Sans
doute, se disait-elle, de dessous un de ces htres touffus, Julien pie
ce signal heureux. Longtemps elle prta l'oreille, ensuite elle maudit
le bruit monotone des cigales et le chant des oiseaux. Sans ce bruit
importun, un cri de joie, parti des grandes roches, aurait pu arriver
jusqu'ici. Son oeil avide dvorait cette pente immense de verdure sombre
et unie comme un pr, que forme le sommet des arbres. Comment n'a-t-il
pas l'esprit, se dit-elle tout attendrie d'inventer quelque signal pour
me dire que son bonheur est gal au mien? Elle ne descendit du
colombier, que quand elle eut peur que son mari ne vnt l'y chercher.

Elle le trouva furieux. Il parcourait les phrases anodines de M.
Valenod, peu accoutumes  tre lues avec tant d'motion.

Saisissant un moment o les exclamations de son mari lui laissaient la
possibilit de se faire entendre:

--J'en reviens toujours  mon ide, dit Mme de Rnal, il convient que
Julien fasse un voyage. Quelque talent qu'il ait pour le latin, ce n'est
aprs tout qu'un paysan souvent grossier et manquant de tact; chaque
jour, croyant tre poli, il m'adresse des compliments exagrs et de
mauvais got, qu'il apprend par coeur dans quelque roman...

--Il n'en lit jamais, s'cria M. de Rnal; je m'en suis assur.
Croyez-vous que je sois un matre de maison aveugle et qui ignore ce qui
se passe chez lui?

--Eh bien! s'il ne lit nulle part ces compliments ridicules, il les
invente, et c'est encore tant pis pour lui. Il aura parl de moi sur ce
ton dans Verrires... et sans aller si loin, dit Mme de Rnal avec l'air
de faire une dcouverte, il aura parl ainsi devant lisa, c'est  peu
prs comme s'il et parl devant M. Valenod.

--Ah! s'cria M. de Rnal en branlant la table et l'appartement par un
des plus grands coups de poing qui aient jamais t donns, la lettre
anonyme imprime et les lettres du Valenod sont crites sur le mme
papier.

Enfin!... pensa Mme de Rnal; elle se montra atterre de cette
dcouverte et sans avoir le courage d'ajouter un seul mot, alla
s'asseoir au loin sur le divan, au fond du salon.

La bataille tait dsormais gagne; elle eut beaucoup  faire pour
empcher M. de Rnal d'aller parler  l'auteur suppos de la lettre
anonyme.

--Comment ne sentez-vous pas que faire une scne, sans preuves
suffisantes,  M. Valenod, est la plus insigne des maladresses? Vous
tes envi, monsieur,  qui la faute?  vos talents: votre sage
administration, vos btisses pleines de got, la dot que je vous ai
apporte, et surtout l'hritage considrable que nous pouvons esprer de
ma bonne tante, hritage dont on exagre infiniment l'importance, ont
fait de vous le premier personnage de Verrires.

--Vous oubliez la naissance, dit M. de Rnal, en souriant un peu.

--Vous tes l'un des gentilshommes les plus distingus de la province
reprit avec empressement Mme de Rnal, si le roi tait libre et pouvait
rendre justice  la naissance, vous figureriez sans doute  la chambre
des pairs, etc. Et c'est dans cette position magnifique que vous voulez
donner  l'envie un fait  commenter?

Parler  M. Valenod de sa lettre anonyme, c'est proclamer dans tout
Verrires, que dis-je, dans Besanon, dans toute la province, que ce
petit bourgeois, admis imprudemment peut-tre  l'intimit _d'un Rnal_,
a trouv le moyen de l'offenser. Quand ces lettres que vous venez de
surprendre prouveraient que j'ai rpondu  l'amour de M. Valenod, vous
devriez me tuer, je l'aurais mrit cent fois, mais non pas lui
tmoigner de la colre. Songez que tous vos voisins n'attendent qu'un
prtexte pour se venger de votre supriorit; songez qu'en 1816 vous
avez contribu  certaines arrestations. Cet homme rfugi sur son
toit...

--Je songe que vous n'avez ni gards, ni amiti pour moi, s'cria M. de
Rnal, avec toute l'amertume que rveillait un tel souvenir, et je n'ai
pas t pair!...

--Je pense, mon ami, reprit en souriant Mme de Rnal, que je serai plus
riche que vous, que je suis votre compagne depuis douze ans, et qu'
tous ces titres, je dois avoir voix au chapitre, et surtout dans
l'affaire d'aujourd'hui. Si vous me prfrez un M. Julien, ajouta-t-elle
avec un dpit mal dguis, je suis prte  aller passer un hiver chez ma
tante.

Ce mot fut dit _avec bonheur_. Il y avait une fermet qui cherche 
s'environner de politesse; il dcida M. de Rnal. Mais, suivant
l'habitude de la province, il parla encore pendant longtemps, revint sur
tous les arguments, sa femme le laissait dire, il y avait encore de la
colre dans son accent. Enfin deux heures de bavardage inutile
puisrent les forces d'un homme qui avait subi un accs de colre de
toute une nuit. Il fixa la ligne de conduite qu'il allait suivre envers
M. Valenod, Julien et mme lisa.

Une ou deux fois, durant cette grande scne, Mme de Rnal fut sur le
point d'prouver quelque sympathie pour le malheur fort rel de cet
homme qui pendant douze ans avait t son ami. Mais les vraies passions
sont gostes. D'ailleurs elle attendait  chaque instant l'aveu de la
lettre anonyme qu'il avait reue la veille, et cet aveu ne vint point.
Il manquait  la sret de Mme de Rnal de connatre les ides qu'on
avait pu suggrer  l'homme duquel son sort dpendait. Car, en province,
les maris sont matres de l'opinion. Un mari qui se plaint se couvre de
ridicule, chose tous les jours moins dangereuse en France; mais sa
femme, s'il ne lui donne pas d'argent, tombe  l'tat d'ouvrire 
quinze sols par journe; et encore les bonnes mes se font-elles un
scrupule de l'employer.

Une odalisque du srail peut  toute force aimer le sultan; il est
tout-puissant, elle n'a aucun espoir de lui drober son autorit par une
suite de petites finesses. La vengeance du matre est terrible,
sanglante, mais militaire, gnreuse, un coup de poignard finit tout.
C'est  coups de mpris public qu'un mari tue sa femme au XIXe sicle;
c'est en lui fermant tous les salons.

Le sentiment du danger fut vivement veill chez Mme de Rnal,  son
retour chez elle, elle fut choque du dsordre o elle trouva sa
chambre. Les serrures de tous ses jolis petits coffres avaient t
brises; plusieurs feuilles de parquet taient souleves. Il et t
sans piti pour moi, se dit-elle! Gter ainsi ce parquet en bois de
couleur, qu'il aime tant; quand un de ses enfants y entre avec des
souliers humides, il devient rouge de colre. Le voil gt  jamais! La
vue de cette violence loigna rapidement les derniers reproches qu'elle
se faisait pour sa trop rapide victoire.

Un peu avant la cloche du dner Julien rentra avec les enfants. Au
dessert, quand les domestiques se furent retirs, Mme de Rnal lui dit
fort schement:

--Vous m'avez tmoign le dsir d'aller passer une quinzaine de jours 
Verrires, M. de Rnal veut bien vous accorder un cong. Vous pouvez
partir quand bon vous semblera. Mais, pour que les enfants ne perdent
pas leur temps, chaque jour on vous enverra leurs thmes, que vous
corrigerez.

--Certainement, ajouta M. de Rnal, d'un ton fort aigre, je ne vous
accorderai pas plus d'une semaine.

Julien trouva sur sa physionomie l'inquitude d'un homme profondment
tourment.

--Il ne s'est pas encore arrt  un parti, dit-il  son amie, pendant
un instant de solitude qu'ils eurent au salon.

Mme de Rnal lui conta rapidement tout ce qu'elle avait fait depuis le
matin.

--A cette nuit les dtails, ajouta-t-elle en riant.

Perversit de femme! pensa Julien. Quel plaisir, quel instinct les porte
 nous tromper!

--Je vous trouve  la fois claire et aveugle par votre amour, lui
dit-il avec quelque froideur, votre conduite d'aujourd'hui est
admirable; mais y a-t-il de la prudence  essayer de nous voir ce soir?
Cette maison est pave d'ennemis; songez  la haine passionne qu'lisa
a pour moi.

--Cette haine ressemble beaucoup  de l'indiffrence passionne que vous
auriez pour moi.

--Mme indiffrent, je dois vous sauver d'un pril o je vous ai
plonge. Si le hasard veut que M. de Rnal parle  lisa, d'un mot elle
peut tout lui apprendre. Pourquoi ne se cacherait-il pas prs de ma
chambre, bien arm...

--Quoi! pas mme du courage, dit Mme de Rnal, avec toute la hauteur
d'une fille noble.

--Je ne m'abaisserai jamais  parler de mon courage, dit froidement
Julien, c'est une bassesse. Que le monde juge sur les faits. Mais,
ajouta-t-il en lui prenant la main, vous ne concevez pas combien je vous
suis attach, et quelle est ma joie de pouvoir prendre cong de vous
avant cette cruelle absence.




CHAPITRE XXII

FAONS D'AGIR EN 1830

    La parole a t donne  l'homme pour cacher sa pense.

    R. P. MAMAGRIDA


A peine arriv  Verrires, Julien se reprocha son injustice envers Mme
de Rnal. Je l'aurais mprise comme une femmelette, si, par faiblesse,
elle avait manqu sa scne avec M. de Rnal! Elle s'en tire comme un
diplomate, et je sympathise avec le vaincu qui est mon ennemi. Il y a
dans mon fait petitesse bourgeoise; ma vanit est choque, parce que M.
de Rnal est un homme! illustre et vaste corporation  laquelle j'ai
l'honneur d'appartenir, je ne suis qu'un sot.

M. Chlan avait refus les logements que les libraux les plus
considrs du pays lui avaient offerts  l'envi lorsque sa destitution
le chassa du presbytre. Les deux chambres qu'il avait loues taient
encombres par ses livres. Julien, voulant montrer  Verrires ce que
c'tait qu'un prtre, alla prendre chez son pre une douzaine de
planches de sapin, qu'il porta lui mme sur le dos tout le long de la
grande rue. Il emprunta des outils  un ancien camarade, et eut bientt
bti une sorte de bibliothque dans laquelle il rangea les livres de M.
Chlan.

--Je te croyais corrompu par la vanit du monde, lui disait le vieillard
pleurant de joie; voil qui rachte bien l'enfantillage de ce brillant
uniforme de garde d'honneur qui t'a fait tant d'ennemis.

M. de Rnal avait ordonn  Julien de loger chez lui. Personne ne
souponna ce qui s'tait pass. Le troisime jour aprs son arrive,
Julien vit monter jusque dans sa chambre un non moindre personnage que
M. le sous-prfet de Maugiron. Ce ne tut qu'aprs doux grandes heures de
bavardage insipide et de grandes jrmiades sur la mchancet des
hommes, sur le peu de probit des gens chargs de l'administration des
deniers publics, sur les dangers de cette pauvre France, etc., etc., que
Julien vit poindre enfin le sujet de la visite. On tait dj sur le
palier de l'escalier, et le pauvre prcepteur  demi disgraci
reconduisait avec le respect convenable le futur prfet de quelque
heureux dpartement, quand il plut  celui-ci de s'occuper de la fortune
de Julien, de louer sa modration en affaires d'intrt, etc., etc.
Enfin M. de Maugiron le serrant dans ses bras de l'air le plus paterne
lui proposa de quitter M. de Rnal et d'entrer chez un fonctionnaire qui
avait des enfants  _duquer_, et qui, comme le roi Philippe,
remercierait le ciel, non pas tant de les lui avoir donns que de les
avoir fait natre dans le voisinage de M. Julien. Leur prcepteur
jouirait de huit cents francs d'appointements payables non pas de mois
en mois, ce qui n'est pas noble, dit M. de Maugiron, mais par quartier,
et toujours d'avance.

C'tait le tour de Julien, qui, depuis une heure et demie, attendait la
parole avec ennui. Sa rponse fut parfaite, et surtout longue comme un
mandement; elle laissait tout entendre, et cependant ne disait rien
nettement. On y et trouv  la fois du respect pour M. de Rnal, de la
vnration pour le public de Verrires et de la reconnaissance pour
l'illustre sous-prfet. Ce sous-prfet tonn de trouver plus jsuite
que lui essaya vainement d'obtenir quelque chose de prcis. Julien,
enchant, saisit l'occasion de s'exercer, et recommena sa rponse en
d'autres termes. Jamais ministre loquent, qui veut user la fin d'une
sance o la Chambre a l'air de vouloir se rveiller, n'a moins dit en
plus de paroles. A peine M. de Maugiron sorti, Julien se mit  rire
comme un fou. Pour profiter de sa verve jsuitique, il crivit une
lettre de neuf pages  M. de Rnal, dans laquelle il lui rendait compte
de tout ce qu'on lui avait dit, et lui demandait humblement conseil. Ce
coquin ne m'a pourtant pas dit le nom de la personne qui fait l'offre!
Ce sera M. Valenod qui voit dans mon exil  Verrires l'effet de sa
lettre anonyme.

Sa dpche expdie, Julien, content comme un chasseur qui,  six heures
du matin, par un beau jour d'automne, dbouche dans une plaine abondante
en gibier, sortit pour aller demander conseil  M. Chlan. Mais avant
d'arriver chez le bon cur, le ciel qui voulait lui mnager des
jouissances, jeta sous ses pas M. Valenod, auquel il ne cacha point que
son coeur tait dchir; un pauvre garon comme lui se devait tout
entier  la vocation que le ciel avait place dans son coeur, mais la
vocation n'tait pas tout dans ce bas monde. Pour travailler dignement 
la vigne du Seigneur, et n'tre pas tout  fait indigne de tant de
savants collaborateurs, il fallait l'instruction; il fallait passer au
sminaire de Besanon deux annes bien dispendieuses, il devenait donc
indispensable et l'on pouvait dire que c'tait en quelque sorte un
devoir de faire des conomies, ce qui tait bien plus facile sur un
traitement de huit cents francs pays par quartier qu'avec six cents
francs qu'on mangeait de mois en mois. D'un autre ct, le ciel, en le
plaant auprs des jeunes de Rnal, et surtout en lui inspirant pour eux
un attachement spcial, ne semblait-il pas lui indiquer qu'il n'tait
pas  propos d'abandonner cette ducation pour une autre...

Julien atteignit un tel degr de perfection dans ce genre d'loquence
qui a remplac la rapidit d'action de l'Empire, qu'il finit par
s'ennuyer lui-mme par le son de ses paroles.

En rentrant, il trouva un valet de M. Valenod, en grande livre, qui le
cherchait dans toute la ville, avec un billet d'invitation  dner pour
le mme jour.

Jamais Julien n'tait all chez cet homme; quelques jours seulement
auparavant il ne songeait qu'aux moyens de lui donner une vole de coups
de bton sans se faire une affaire en police correctionnelle. Quoique le
dner ne ft indiqu que pour une heure Julien trouva plus respectueux
de se prsenter ds midi et demi dans le cabinet de travail de M. le
directeur du dpt. Il le trouva talant son importance au milieu d'une
foule de cartons. Ses gros favoris noirs, son norme quantit de
cheveux, son bonnet grec plac de travers sur le haut de la tte, sa
pipe immense ses pantoufles brodes, les grosses chanes d'or croises
en tous sens sur sa poitrine et tout cet appareil d'un financier de
province, qui se croit homme  bonnes fortunes, n'imposaient point 
Julien; il n'en pensait que plus aux coups de bton qu'il lui devait.

Il demanda l'honneur d'tre prsent  Mme Valenod; elle tait  sa
toilette et ne pouvait recevoir. Par compensation, il eut l'avantage
d'assister  celle de M. le directeur du dpt. On passa ensuite chez
Mme Valenod, qui lui prsenta ses enfants les larmes aux yeux. Cette
dame, l'une des plus considrables de Verrires, avait une grosse figure
d'homme,  laquelle elle avait mis du rouge pour cette grande crmonie.
Elle y dploya tout le pathos maternel.

Julien pensait  Mme de Rnal. Sa mfiance ne le laissait gure
susceptible que de ce genre de souvenirs qui sont appels par les
contrastes, mais alors il en tait saisi jusqu' l'attendrissement.
Cette disposition fut augmente par l'aspect de la maison du directeur
du dpt. On la lui fit visiter. Tout y tait magnifique et neuf, et on
lui disait le prix de chaque meuble. Mais Julien y trouvait quelque
chose d'ignoble et qui sentait l'argent vol. Jusqu'aux domestiques,
tout le monde y avait l'air d'assurer sa contenance contre le mpris.

Le percepteur des contributions, l'homme des impositions indirectes,
l'officier de gendarmerie, et deux ou trois autres fonctionnaires
publics arrivrent avec leurs femmes. Ils furent suivis de quelques
libraux riches. On annona le dner. Julien, dj fort mal dispos,
vint  penser que de l'autre ct du mur de la salle  manger, se
trouvaient de pauvres dtenus, sur la portion de viande desquels on
avait peut-tre grivel pour acheter tout ce luxe de mauvais got dont
on voulait l'tourdir.

Ils ont faim peut-tre en ce moment, se dit-il  lui-mme; sa gorge se
serra, il lui fut impossible de manger et presque de parler. Ce fut bien
pis un quart d'heure aprs, on entendant de loin en loin quelques
accents d'une chanson populaire et, il faut l'avouer, un peu ignoble,
que chantait l'un des reclus. M. Valenod regarda un de ses gens en
grande livre, qui disparut, et bientt on n'entendit plus chanter. Dans
ce moment, un valet offrait  Julien du vin du Rhin, dans un verre vert,
et Mme Valenod avait soin de lui faire observer que ce vin cotait neuf
francs la bouteille pris sur place. Julien, tenant son verre vert, dit 
M. Valenod:

--On ne chante plus cette vilaine chanson.

--Parbleu! je le crois bien, rpondit le directeur triomphant, j'ai fait
imposer silence aux gueux.

Ce mot fut trop fort pour Julien, il avait les manires, mais non pas
encore le coeur de son tat. Malgr toute son hypocrisie si souvent
exerce, il sentit une grosse larme couler le long de sa joue.

Il essaya de la cacher avec le verre vert, mais il lui fut absolument
impossible de faire honneur au vin du Rhin. _L'empcher de chanter!_ se
disait-il  lui-mme,  mon Dieu! et tu le souffres.

Par bonheur, personne ne remarqua son attendrissement de mauvais ton. Le
percepteur des contributions avait entonn une chanson royaliste.
Pendant le tapage du refrain, chant en choeur: Voil donc, se disait la
conscience de Julien, la sale fortune  laquelle tu parviendras, et tu
n'en jouiras qu' cette condition et en pareille compagnie! Tu auras
peut-tre une place de vingt mille francs, mais il faudra que, pendant
que tu te gorges de viandes, tu empches de chanter le pauvre
prisonnier; tu donneras  dner avec l'argent que tu auras vol sur sa
misrable pitance, et pendant ton dner il sera encore plus
malheureux!--O Napolon! qu'il tait doux de ton temps de monter  la
fortune par les dangers d'une bataille; mais augmenter lchement la
douleur du misrable!

J'avoue que la faiblesse, dont Julien fait preuve dans ce monologue, me
donne une pauvre opinion de lui. Il serait digne d'tre le collgue de
ces conspirateurs en gants jaunes, qui prtendent changer toute la
manire d'tre d'un grand pays, et ne veulent pas avoir  se reprocher
la plus petite gratignure.

Julien fut violemment rappel  son rle. Ce n'tait pas pour rver et
ne rien dire qu'on l'avait invit  dner en si bonne compagnie.

Un fabricant de toiles peintes retir, membre correspondant de
l'acadmie de Besanon et de celle d'Uzs, lui adressa la parole, d'un
bout de la table  l'autre, pour lui demander si ce que l'on disait
gnralement de ses progrs tonnants dans l'tude du Nouveau Testament
tait vrai.

Un silence profond s'tablit tout  coup; un Nouveau Testament latin se
rencontra comme par enchantement dans les mains du savant membre de deux
acadmies. Sur la rponse de Julien, une demi-phrase latine fut lue au
hasard. Il rcita: sa mmoire se trouva fidle, et ce prodige fut admir
avec toute la bruyante nergie de la fin d'un dner. Julien regardait la
figure enlumine des dames; plusieurs n'taient pas mal. Il avait
distingu la femme du percepteur beau chanteur.

--J'ai honte, en vrit, de parler si longtemps latin devant ces dames,
dit-il en la regardant. Si M. Rubigneau, c'tait le membre des deux
acadmies, a la bont de lire au hasard une phrase latine, au lieu de
rpondre en suivant le texte latin, j'essayerai de le traduire
impromptu.

Cette seconde preuve mit le comble  sa gloire.

Il y avait l plusieurs libraux riches, mais heureux pres d'enfants
susceptibles d'obtenir des bourses, et en cette qualit subitement
convertis depuis la dernire mission. Malgr ce trait de fine politique,
jamais M. de Rnal n'avait voulu les recevoir chez lui. Ces braves gens
qui ne connaissaient Julien que de rputation et pour lavoir vu  cheval
le jour de l'entre du roi de *** taient ses plus bruyants admirateurs.
Quand ces sots se lasseront-ils d'couter ce style biblique, auquel ils
ne comprennent rien? pensait-il. Mais au contraire ce style les amusait
par son tranget; ils en riaient. Mais Julien se lassa.

Il se leva gravement comme six heures sonnaient et parla d'un chapitre
de la nouvelle thologie de Ligorio qu'il avait  apprendre pour le
rciter le lendemain  M. Chlan. Car mon mtier, ajouta-t-il
agrablement est de faire rciter des leons et d'en rciter moi-mme.

On rit beaucoup, on admira, tel est l'esprit  l'usage de Verrires.
Julien tait dj debout tout le monde se leva malgr le dcorum; tel
est l'empire du gnie. Mme Valenod le retint encore un quart d'heure: il
fallait bien qu'il entendt les enfants rciter leur catchisme, ils
firent les plus drles de contusions, dont lui seul s'aperut. Il n'eut
garde de les relever. Quelle ignorance des premiers principes de la
religion, pensait-il! Il saluait enfin et croyait pouvoir s'chapper,
mais il fallut essuyer une fable de La Fontaine.

--Cet auteur est bien immoral, dit Julien  Mme Valenod, certaine fable,
sur messire Jean Chouart, ose dverser le ridicule sur ce qu'il y a de
plus vnrable. Il est vivement blm par les meilleurs commentateurs.

Julien reut avant de sortir quatre ou cinq invitations  dner. Ce
jeune homme fait honneur au dpartement, s'criaient tous  la fois les
convives fort gays. Ils allrent jusqu' parler d'une pension vote
sur les fonds communaux, pour le mettre  mme de continuer ses tudes 
Paris.

Pendant que cette ide imprudente faisait retentir la salle  manger,
Julien avait gagn lestement la porte cochre. Ah! canaille! canaille!
s'cria-t-il  voix basse trois ou quatre fois de suite, en se donnant
le plaisir de respirer l'air frais.

Il se trouvait tout aristocrate en ce moment, lui qui, pendant
longtemps, avait t tellement choqu du sourire ddaigneux et de la
supriorit hautaine qu'il dcouvrait au fond de toutes les politesses
qu'on lui adressait chez M. de Rnal. Il ne put s'empcher de sentir
l'extrme diffrence. Oublions mme, se disait-il en s'en allant, qu'il
s'agit d'argent vol aux pauvres dtenus, et encore qu'on empche de
chanter! Jamais M. de Rnal s'avisa-t-il de dire  ses htes le prix de
chaque bouteille de vin qu'il leur prsente? Et ce M. Valenod, dans
l'numration de ses proprits, qui revient sans cesse, il ne peut
parler de sa maison, de son domaine, etc., si sa femme est prsente,
sans dire ta maison, ton domaine.

Cette dame, apparemment si sensible au plaisir de la proprit, venait
de faire une scne abominable, pendant le dner,  un domestique qui
avait cass un verre  pied et dpareill une de ses douzaines; et ce
domestique avait rpondu avec la dernire insolence.

Quel ensemble! se disait Julien; ils me donneraient la moiti de tout ce
qu'ils volent, que je ne voudrais pas vivre avec eux. Un beau jour, je
me trahirais; je ne pourrais retenir l'expression du ddain qu'ils
m'inspirent.

Il fallut cependant, d'aprs les ordres de Mme de Rnal, assister 
plusieurs dners du mme genre, Julien fut  la mode, on lui pardonnait
son habit de garde d'honneur, ou plutt cette imprudence tait la cause
vritable de ses succs. Bientt il ne fut plus question dans Verrires
que de voir qui l'emporterait dans la lutte pour obtenir le savant jeune
homme, de M. de Rnal, ou du directeur du dpt. Ces messieurs formaient
avec M. Maslon un triumvirat qui, depuis nombre d'annes tyrannisait la
ville. On jalousait le maire, les libraux avaient  s'en plaindre; mais
aprs tout il tait noble et fait pour la supriorit, tandis que le
pre de M. Valenod ne lui avait pas laiss six cents livres de rente. Il
avait fallu passer pour lui de la piti pour le mauvais habit vert pomme
que tout le monde lui avait connu dans sa jeunesse,  l'envie pour ses
chevaux normands, pour ses chanes d'or, pour ses habits venus de Paris,
pour toute sa prosprit actuelle.

Dans le flot de ce monde nouveau pour Julien, il crut dcouvrir un
honnte homme; il tait gomtre, s'appelait Gros, et passait pour
jacobin. Julien, s'tant vou  ne jamais dire que des choses qui lui
semblaient fausses  lui-mme, fut oblig de s'en tenir au soupon 
l'gard de M. Gros. Il recevait de Vergy de gros paquets de thmes. On
lui conseillait de voir souvent son pre, il se conformait  cette
triste ncessit. En un mot, il raccommodait assez bien sa rputation,
lorsqu'un matin il fut bien surpris de se sentir rveiller par deux
mains qui lui fermaient les yeux.

C'tait Mme de Rnal, qui avait fait un voyage  la ville, et qui,
montant les escaliers quatre  quatre, et laissant ses enfants occups
d'un lapin favori qui tait du voyage, tait parvenue  la chambre de
Julien un instant avant eux. Ce moment fut dlicieux, mais bien court:
Mme de Rnal avait disparu quand les enfants arrivrent avec le lapin,
qu'ils voulaient montrer  leur ami. Julien fit bon accueil  tous mme
au lapin. Il lui semblait retrouver sa famille, il sentit qu'il aimait
ces enfants qu'il se plaisait  jaser avec eux. Il tait tonn de l
douceur de leur voix, de la simplicit et de la noblesse de leurs
petites faons, il avait besoin de laver son imagination de toutes les
faons d'agir vulgaires, de toutes les penses dsagrables au milieu
desquelles il respirait  Verrires. C'tait toujours la crainte de
manquer, c'taient toujours le luxe et la misre se prenant aux cheveux.
Les gens chez qui il dnait,  propos de leur rti faisaient des
confidences humiliantes pour eux, et nausabondes pour qui les
entendait.

--Vous autres nobles, vous avez raison d'tre fiers disait-il  Mme de
Rnal. Et il lui racontait tous les dners qu'il avait subis.

--Vous tes donc  la mode! Et elle riait de bon coeur en songeant au
rouge que Mme Valenod se croyait oblige de mettre toutes les fois
qu'elle attendait Julien. Je crois qu'elle a des projets sur votre
coeur, ajoutait-elle.

Le djeuner fut dlicieux. La prsence des enfants, quoique gnante en
apparence, dans le fait augmentait le bonheur commun. Ces pauvres
enfants ne savaient comment tmoigner leur joie de revoir Julien. Les
domestiques n'avaient pas manqu de leur conter qu'on lui offrait deux
cents francs de plus, pour _duquer_ les petits Valenod.

Au milieu du djeuner, Stanislas-Xavier, encore ple de sa grande
maladie, demanda tout  coup  sa mre combien valaient son couvert
d'argent et le gobelet dans lequel il buvait.

--Pourquoi cela?

--Je veux les vendre pour en donner le prix  M. Julien, et qu'il ne
soit pas _dupe_ en restant avec nous.

Julien l'embrassa, les larmes aux yeux. Sa mre pleurait tout  fait,
pendant que Julien, qui avait pris Stanislas sur ses genoux, lui
expliquait qu'il ne fallait pas se servir de ce mot dupe, qui, employ
dans ce sens, tait une faon de parler de laquais. Voyant le plaisir
qu'il faisait  Mme de Rnal, il chercha  expliquer par des exemples
pittoresques, qui amusaient les enfants, ce que c'tait qu'tre dupe.

--Je comprends, dit Stanislas, c'est le corbeau qui a la sottise de
laisser tomber son fromage, que prend le renard qui tait un flatteur.

Mme de Rnal, folle de joie, couvrait ses enfants de baisers, ce qui ne
pouvait gure se faire sans s'appuyer un peu sur Julien.

Tout  coup la porte s'ouvrit; c'tait M. de Rnal. Sa figure svre et
mcontente fit un trange contraste avec la douce joie que sa prsence
chassait. Mme de Rnal plit; elle se sentait hors d'tat de rien nier.
Julien saisit la parole et, parlant trs haut, se mit  raconter  M. le
maire le trait du gobelet d'argent que Stanislas voulait vendre. Il
tait sr que cette histoire serait mal accueillie. D'abord M. de Rnal
fronait le sourcil par bonne habitude au seul nom d'argent. La mention
de ce mtal disait-il, est toujours une prface  quelque mandat tir
sur ma bourse.

Mais ici il y avait plus qu'intrt d'argent; il y avait augmentation de
soupons. L'air de bonheur qui animait sa famille en son absence n'tait
pas fait pour arranger les choses, auprs d'un homme domin par une
vanit aussi chatouilleuse. Comme sa femme lui vantait la manire
remplie de grce et d'esprit avec laquelle Julien donnait des ides
nouvelles  ses lves:

--Oui! oui! je le sais, il me rend odieux  mes enfants; il lui est bien
ais d'tre pour eux cent fois plus aimable que moi qui, au fond suis le
matre. Tout tend dans ce sicle  jeter de l'odieux sur l'autorit
_lgitime_. Pauvre France!

Mme de Rnal ne s'arrta point  examiner les nuances de l'accueil que
lui faisait son mari. Elle venait d'entrevoir la possibilit de passer
douze heures avec Julien. Elle avait une foule d'emplettes  faire  la
ville, et dclara qu'elle voulait absolument aller dner au _cabaret_;
quoi que pt dire ou faire son mari, elle tint  son ide. Les enfants
taient ravis de ce seul mot cabaret, que prononce avec tant de plaisir
la pruderie moderne.

M. de Rnal laissa sa femme dans la premire boutique de nouveauts o
elle entra, pour aller faire quelques visites. Il revint plus morose que
le matin, il tait convaincu que toute la ville s'occupait de lui et de
Julien. A la vrit, personne ne lui avait encore laiss souponner la
partie offensante des propos du public. Ceux qu'on avait redits  M. le
maire avaient trait uniquement  savoir si Julien resterait chez lui
avec six cents francs, ou accepterait les huit cents francs offerts par
M. le directeur du dpt.

Ce directeur, qui rencontra M. de Rnal dans le monde, lui _battit
froid_. Cette conduite n'tait pas sans habilet, il y a peu
d'tourderie en province: les sensations y sont si rares, qu'on les
coule  fond.

M. Valenod tait ce qu'on appelle,  cent lieues de Paris, un _faraud_;
c'est une espce d'un naturel effront et grossier. Son existence
triomphante, depuis 1815, avait renforc ses belles dispositions. Il
rgnait, pour ainsi dire,  Verrires, sous les ordres de M. de Rnal,
mais beaucoup plus actif, ne rougissant de rien, se mlant de tout, sans
cesse allant, crivant, parlant, oubliant les humiliations, n'ayant
aucune prtention personnelle il avait fini par balancer le crdit de
son maire, aux yeux du pouvoir ecclsiastique. M. Valenod avait dit en
quelque sorte aux piciers du pays: Donnez-moi les deux plus sots
d'entre vous; aux gens de loi: indiquez-moi les deux plus ignares; aux
officiers de sant: dsignez-moi les deux plus charlatans. Quand il
avait eu rassembl les plus effronts de chaque mtier, il leur avait
dit: rgnons ensemble.

Les faons de ces gens-l blessaient M. de Rnal. La grossiret du
Valenod n'tait offense de rien, pas mme des dmentis que le petit
abb Maslon ne lui pargnait pas en public.

Mais, au milieu de cette prosprit, M. Valenod avait besoin de se
rassurer, par de petites insolences de dtail contre les grosses vrits
qu'il sentait bien que tout le monde tait en droit de lui adresser. Son
activit avait redoubl depuis les craintes que lui avait laisses la
visite de M. Appert; il avait fait trois voyages  Besanon; il crivait
plusieurs lettres chaque courrier; il en envoyait d'autres par des
inconnus qui passaient chez lui  la tombe de la nuit. Il avait eu tort
peut-tre de faire destituer le vieux cur Chlan; car cette dmarche
vindicative l'avait fait regarder, par plusieurs dvotes de bonne
naissance, comme un homme profondment mchant. D'ailleurs ce service
rendu l'avait mis dans la dpendance absolue de M. le grand vicaire de
Frilair, et il en recevait d'tranges commissions. Sa politique en tait
 ce point, lorsqu'il cda au plaisir d'crire une lettre anonyme. Pour
surcrot d'embarras sa femme lui dclara qu'elle voulait avoir Julien
chez elle; sa vanit s'en tait coiffe.

Dans cette position, M. Valenod prvoyait une scne dcisive avec son
ancien confdr M. de Rnal. Celui-ci lui adresserait des paroles
dures, ce qui lui tait assez gal; mais il pouvait crire  Besanon et
mme  Paris. Un cousin de quelque ministre pouvait tomber tout  coup 
Verrires, et prendre le dpt de mendicit. M. Valenod pensa  se
rapprocher des libraux: c'est pour cela que plusieurs taient invits
au dner o Julien rcita. Il aurait t puissamment soutenu contre le
maire. Mais des lections pouvaient survenir, et il tait trop vident
que le dpt et un mauvais vote taient incompatibles. Le rcit de cette
politique fort bien devine par Mme de Rnal, avait t fait  Julien,
pendant qu'il lui donnait le bras pour aller d'une boutique  l'autre,
et peu  peu les avait entrans au COURS DE LA FIDLIT, o ils
passrent plusieurs heures, presque aussi tranquilles qu' Vergy.

Pendant ce temps, M. Valenod essayait d'loigner une scne dcisive avec
son ancien patron, en prenant lui-mme l'air audacieux envers lui. Ce
jour-l ce systme russit, mais augmenta l'humeur du maire.

Jamais la vanit aux prises avec tout ce que le petit amour de l'argent
peut avoir de plus pre et de plus mesquin n'ont mis un homme dans un
plus pitre tat que celui o se trouvait M. de Rnal, en entrant au
cabaret. Jamais au contraire ses enfants n'avaient t plus joyeux et
plus gais. Ce contraste acheva de le piquer.

--Je suis de trop dans ma famille,  ce que je puis voir! dit-il en
entrant, d'un ton qu'il voulut rendre imposant.

Pour toute rponse, sa femme le prit  part, et lui exprima la ncessit
d'loigner Julien. Les heures de bonheur qu'elle venait de trouver lui
avaient rendu l'aisance et la fermet ncessaires pour suivre le plan de
conduite qu'elle mditait depuis quinze jours. Ce qui achevait de
troubler de fond en comble le pauvre maire de Verrires, c'est qu'il
savait que l'on plaisantait publiquement dans la ville sur son
attachement pour l'espce. M. Valenod tait gnreux comme un voleur, et
lui, il s'tait conduit d'une manire plus prudente que brillante dans
les cinq ou dix dernires qutes pour la confrrie de Saint-Joseph, pour
la congrgation de la Vierge, pour la congrgation du Saint-Sacrement,
etc., etc., etc.

Parmi les hobereaux de Verrires et des environs adroitement classs sur
le registre des frres collecteurs d'aprs le montant de leurs
offrandes, on avait vu plus d'une fois le nom de M. de Rnal occuper la
dernire ligne. En vain disait-il que lui ne _gagnait rien_. Le clerg
ne badine pas sur cet article.




CHAPITRE XXIII

CHAGRINS D'UN FONCTIONNAIRE

    Il piacere di alzar la testa tutto l'anno,  ben pagato
    da certi quarti d'ora che bisogna passar.

        CASTI.


Mais laissons ce petit homme  ses petites craintes pourquoi a-t-il pris
dans sa maison un homme de coeur tandis qu'il lui fallait l'me d'un
valet? Que ne sait-il choisir ses gens? La marche ordinaire du XIXe
sicle est que, quand un tre puissant et noble rencontre un homme de
coeur, il le tue, l'exile, l'emprisonne ou l'humilie tellement, que
l'autre a la sottise d'en mourir de douleur. Par hasard ici, ce n'est
pas encore l'homme de coeur qui souffre. Le grand malheur des petites
villes de France et des gouvernements par lections comme celui de New
York, c'est de ne pas pouvoir oublier qu'il existe au monde des tres
comme M. de Rnal. Au milieu d'une ville de vingt mille habitants, ces
hommes font l'opinion publique, et l'opinion publique est terrible dans
un pays qui a la charte. Un homme dou d'une me noble, gnreuse, et
qui et t votre ami, mais qui habite  cent lieues, juge de vous par
l'opinion publique de votre ville, laquelle est faite par les sots que
le hasard a fait natre nobles, riches et modrs. Malheur  qui se
distingue.

Aussitt aprs le dner, on repartit pour Vergy; mais, ds le
surlendemain, Julien vit revenir toute la famille  Verrires.

Une heure ne s'tait pas coule, qu' son grand tonnement, il
dcouvrit que Mme de Rnal lui faisait mystre de quelque chose. Elle
interrompait ses conversations avec son mari ds qu'il paraissait et
semblait presque dsirer qu'il s'loignt. Julien n se fit pas donner
deux fois cet avis. Il devint froid et rserv; Mme de Rnal s'en
aperut et ne chercha pas d'explication. Va-t-elle me donner un
successeur? pensa Julien. Avant-hier encore, si intime avec moi! Mais on
dit que c'est ainsi que ces grandes dames en agissent. C'est comme les
rois, jamais plus de prvenances qu'au ministre qui, en rentrant chez
lui, va trouver sa lettre de disgrce.

Julien remarqua que dans ces conversations, qui cessaient brusquement 
son approche, il tait souvent question d'une grande maison appartenant
 la commune de Verrires, vieille, mais vaste et commode, et situe
vis--vis l'glise, dans l'endroit le plus marchand de la ville. Que
peut-il y avoir de commun entre cette maison et un nouvel amant? se
disait Julien. Dans son chagrin, il se rptait ces jolis vers de
Franois Ier, qui lui semblaient nouveaux, parce qu'il n'y avait pas un
mois que Mme de Rnal les lui avait appris. Alors, par combien de
serments, par combien de caresses chacun de ces vers n'tait-il pas
dmenti!

    Souvent femme varie
    Bien fol qui s'y fie.

M. de Rnal partit en poste pour Besanon. Ce voyage se dcida en deux
heures, il paraissait fort tourment. Au retour, il jeta un gros paquet
couvert de papier gris sur la table.

--Voil cette affaire, dit-il  sa femme.

Une heure aprs, Julien vit l'afficheur qui emportait ce gros paquet; il
le suivit avec empressement. Je vais savoir le secret au premier coin de
rue.

Il attendait, impatient, derrire l'afficheur, qui, avec son gros
pinceau, barbouillait le dos de l'affiche. A peine fut-elle en place,
que la curiosit de Julien y vit l'annonce fort dtaille de la location
aux enchres publiques de cette grande et vieille maison, dont le nom
revenait si souvent dans les conversations de M. de Rnal avec sa femme.
L'adjudication du bail tait annonce pour le lendemain  deux heures en
la salle de la commune,  l'extinction du troisime feu. Julien fut fort
dsappoint; il trouvait bien le dlai un peu court: comment tous les
concurrents auraient-ils le temps d'tre avertis? Mais du reste, cette
affiche, qui tait date de quinze jours auparavant et qu'il relut tout
entire en trois endroits diffrents, ne lui apprenait rien.

Il alla visiter la maison  louer. Le portier, ne le voyant pas
approcher, disait mystrieusement  un voisin:

--Bah! bah! peine perdue. M. Maslon lui a promis qu'il l'aura pour trois
cents francs, et comme le maire regimbait, il a t mand  l'vch par
M. le grand vicaire de Frilair.

L'arrive de Julien eut l'air de dranger beaucoup les deux amis qui
n'ajoutrent plus un mot.

Julien n manqua pas l'adjudication du bail. Il y avait foule dans une
salle mal claire; mais tout le monde se toisait d'une faon
singulire. Tous les yeux taient fixs sur une table, o Julien
aperut, dans un plat d'tain, trois petits bouts de bougie allums.
L'huissier criait: _Trois cents francs, messieurs!_

--Trois cents francs! c'est trop fort, dit un homme,  voix basse,  son
voisin. Et Julien tait entre eux deux. Elle en vaut plus de huit cents;
je veux couvrir cette enchre.

--C'est cracher en l'air. Que gagneras-tu  te mettre  dos M. Maslon,
M. Valenod, l'vque, son terrible grand vicaire de Frilair, et toute la
clique.

--Trois cent vingt francs, dit l'autre en criant.

--Vilaine bte! rpliqua son voisin. Et voil justement un espion du
maire, ajouta-t-il, en montrant Julien.

Julien se retourna vivement pour punir ce propos; mais les deux
Francs-Comtois ne faisaient plus aucune attention  lui. Leur sang-froid
lui rendit le sien. En ce moment, le dernier bout de bougie s'teignit,
et la voix tranante de l'huissier adjugeait la maison, pour neuf ans, 
M. de Saint-Giraud, chef de bureau  la prfecture de ***, et pour trois
cent trente francs.

Ds que le maire fut sorti de la salle, les propos commencrent.

--Voil trente francs que l'imprudence de Grogeot vaut  la commune,
disait l'un.

--Mais M. de Saint-Giraud, rpondait-on, se vengera de Grogeot, il la
sentira passer.

--Quelle infamie! disait un gros homme  la gauche de Julien: une maison
dont j'aurais donn, moi, huit cents francs pour ma fabrique, et
j'aurais fait un bon march.

--Bah! lui rpondait un jeune fabricant libral, M. de Saint-Giraud
n'est-il pas de la congrgation? ses quatre enfants n'ont-ils pas des
bourses? Le pauvre homme! Il faut que la commune de Verrires lui fasse
un supplment de traitement de cinq cents francs, voil tout.

--Et dire que le maire n'a pas pu l'empcher! remarquait un troisime.
Car il est ultra, lui,  la bonne heure; mais il ne vole pas.

--Il ne vole pas? reprit un autre; non, c'est pigeon qui vole. Tout cela
entre dans une grande bourse commune, et tout se partage au bout de
l'an. Mais voil ce petit Sorel; allons-nous-en.

Julien rentra de trs mauvaise humeur; il trouva Mme de Rnal fort
triste.

--Vous venez de l'adjudication? lui dit-elle.

--Oui, madame, o j'ai eu l'honneur de passer pour l'espion de M. le
maire.

--S'il m'avait cru, il et fait un voyage.

A ce moment, M. de Rnal parut; if tait fort sombre. Le dner se passa
sans mot dire. M. de Rnal ordonna  Julien de suivre les enfants 
Vergy; le voyage fut triste. Mme de Rnal consolait son mari:

--Vous devriez y tre accoutum, mon ami.

Le soir, on tait assis en silence, autour du foyer domestique; le bruit
du htre enflamm tait la seule distraction. C'tait un des moments de
tristesse qui se rencontrent dans les familles les plus unies. Un des
enfants s'cria joyeusement:

--On sonne! on sonne!

--Morbleu! si c'est M. de Saint-Giraud qui vient me relancer sous
prtexte de remerciement, s'cria le maire, je lui dirai son fait, c'est
trop fort. C'est au Valenod qu'il en aura l'obligation, et c'est moi qui
suis compromis. Que dire, si ces maudits journaux jacobins vont
s'emparer de cette anecdote, et faire de moi un M. Nonante-cinq?

Un fort bel homme, aux gros favoris noirs, entrait en ce moment  la
suite du domestique.

--Monsieur le maire, je suis _il signor_ Geronimo. Voici une lettre que
M. le chevalier de Beauvaisis, attach  l'ambassade de Naples, m'a
remise pour vous  mon dpart; il n'y a que neuf jours, ajouta le
_signor_ Geronimo, d'un air gai, en regardant Mme de Rnal. Le _signor_
de Beauvaisis, votre cousin, et mon bon ami, madame, dit que vous savez
l'italien.

La bonne humeur du Napolitain changea cette triste soire en une soire
fort gaie. Mme de Rnal voulut absolument lui donner  souper. Elle mit
toute sa maison en mouvement; elle voulait  tout prix distraire Julien
de la qualification d'espion que, deux fois dans cette journe, il avait
entendu retentir  son oreille. Le _signor_ Geronimo tait un chanteur
clbre, homme de bonne compagnie, et cependant fort gai, qualits qui,
en France, ne sont gure plus compatibles. Il chanta aprs souper un
petit duettino avec Mme de Rnal. Il fit des contes charmants. A une
heure du matin, les enfants se rcrirent, quand Julien leur proposa
d'aller se coucher.

--Encore cette histoire, dit l'an.

--C'est la mienne, _Signorino_, reprit _il signor_ Geronimo. Il y a huit
ans, j'tais comme vous un jeune lve du conservatoire de Naples,
j'entends j'avais votre ge; mais je n'avais pas l'honneur d'tre le
fils de l'illustre maire de la jolie ville de Verrires.

Ce mot fit soupirer M. de Rnal, il regarda sa femme.

Le _signor_ Zingarelli, continua le jeune chanteur, outrant un peu son
accent qui faisait pouffer de rire les enfants, le _signor_ Zingarelli
tait un matre excessivement svre. Il n'est pas aim au
conservatoire; mais il veut qu'on agisse toujours comme si on l'aimait.
Je sortais le plus souvent que je pouvais; j'allais au petit thtre de
San Carlino, o j'entendais une musique des dieux: mais,  ciel! comment
faire pour runir les huit sous que cote l'entre du parterre? Somme
norme, dit-il en regardant les enfants, et les enfants de rire. Le
_signor_ Giovannone, directeur de San Carlino, m'entendit chanter.
J'avais seize ans: a Cet enfant il est un trsor, dit-il.

--Veux-tu que je t'engage, mon cher ami? vint-il me dire.

--Et combien me donnerez-vous?

--Quarante ducats par mois.

Messieurs, c'est cent soixante francs. Je crus voir les cieux ouverts.

--Mais comment, dis-je  Giovannone, obtenir que le svre Zingarelli me
laisse sortir?

--_Lascia fare a me._

--Laissez faire  moi! s'cria l'an des enfants.

--Justement, mon jeune seigneur. Le _signor_ Giovannone il me dit: Caro,
d'abord un petit bout d'engagement. Je signe: il me donne trois ducats.
Jamais je n'avais vu tant d'argent. Ensuite il me dit ce que je dois
faire.

Le lendemain, je demande une audience au terrible _signor_ Zingarelli.
Son vieux valet de chambre me fait entrer.

--Que me veux-tu, mauvais sujet? dit Zingarelli.

--Maestro, lui fis-je, je me repens de mes fautes; jamais je ne sortirai
du conservatoire en passant par-dessus la grille de fer. Je vais
redoubler d'application.

--Si je ne craignais pas de gter la plus belle voix de basse que j'aie
jamais entendue, je te mettrais en prison au pain et  l'eau pour quinze
jours, polisson.

--Maestro, repris-je, je vais tre le modle de toute l'cole, _credete
a me_. Mais je vous demande une grce; si quelqu'un vient me demander
pour chanter dehors, refusez-moi. De grce, dites que vous ne pouvez
pas.

--Et qui diable veux-tu qui demande un mauvais garnement tel que toi?
Est-ce que je permettrai jamais que tu quittes le conservatoire? Est-ce
que tu veux te moquer de moi? Dcampe, dcampe, dit-il, en cherchant 
me donner un coup de pied au c..., ou gare le pain sec et la prison.

Une heure aprs, le _signor_ Giovannone arrive chez le directeur:

--Je viens vous demander de faire ma fortune, lui dit-il, accordez-moi
Geronimo. Qu'il chante  mon thtre, et cet hiver je marie ma fille.

--Que veux-tu faire de ce mauvais sujet? lui dit Zingarelli. Je ne veux
pas; tu ne l'auras pas; et d'ailleurs, quand j'y consentirais, jamais il
ne voudra quitter le conservatoire, il vient de me le jurer.

--Si ce n'est que de sa volont qu'il s'agit, dit gravement Giovannone,
en tirant de sa poche mon engagement, carta canta! voici sa signature.

Aussitt Zingarelli, furieux, se pend  sa sonnette:

--Qu'on chasse Geronimo du conservatoire, cria-t-il bouillant de colre.

On me chassa donc, moi riant aux clats. Le mme soir, je chantai l'air
_del Moltiplico_. Polichinelle veut se marier et compte, sur ses doigts,
les objets dont il aura besoin dans son mnage, et il s'embrouille 
chaque instant dans ce calcul.

--Ah! veuillez, Monsieur, nous chanter cet air, dit Mme de Rnal.

Geronimo chanta, et tout le monde pleurait  force de rire. _Il signor_
Geronimo n'alla se coucher qu' deux heures du matin, laissant cette
famille enchante de ses bonnes manires, de sa complaisance et de sa
gaiet.

Le lendemain, M. et Mme de Rnal lui remirent les lettres dont il avait
besoin  la cour de France.

Ainsi, partout de la fausset, dit Julien. Voil _il signor_ Geronimo
qui va  Londres avec soixante mille francs d'appointements. Sans le
savoir-faire du directeur de San Carlino, sa voix divine n'et peut-tre
t connue et admire que dix ans plus tard... Ma foi, j'aimerais mieux
tre un Geronimo qu'un Rnal. Il n'est pas si honor dans la socit,
mais il n'a pas le chagrin de faire des adjudications comme celle
d'aujourd'hui, et sa vie est gaie.

Une chose tonnait Julien: les semaines solitaires passes  Verrires,
dans la maison de M. de Rnal avaient t pour lui une poque de
bonheur. Il n'avait rencontr le dgot et les tristes penses qu'aux
dners qu'on lui avait donns dans cette maison solitaire, ne pouvait-il
pas lire, crire, rflchir, sans tre troubl? A chaque instant, il
n'tait pas tir de ses rveries brillantes par la cruelle ncessit
d'tudier les mouvements d'une me basse, et encore afin de la tromper
par des dmarches ou des mots hypocrites.

Le bonheur serait-il si prs de moi?... La dpense d'une telle vie est
peu de chose, je puis  mon choix pouser Mlle lisa, ou me faire
l'associ de Fouqu... Mais le voyageur qui vient de gravir une montagne
rapide s'assied au sommet, et trouve un plaisir parfait  se reposer.
Serait-il heureux, si on le forait  se reposer toujours?

L'esprit de Mme de Rnal tait arriv  des penses fatales. Malgr ses
rsolutions, elle avait avou  Julien toute l'affaire de
l'adjudication. Il me fera donc oublier tous mes serments, pensait-elle!

Elle et sacrifi sa vie sans hsiter pour sauver celle de son mari, si
elle l'et vu en pril. C'tait une de ces mes nobles et romanesques,
pour qui apercevoir la possibilit d'une action gnreuse, et ne pas la
faire, est la source d'un remords presque gal  celui du crime commis.
Toutefois il y avait des jours funestes o elle ne pouvait chasser
l'image de l'excs de bonheur qu'elle goterait, si, devenant veuve tout
 coup, elle pouvait pouser Julien.

Il aimait ses fils beaucoup plus que leur pre; malgr sa justice
svre, il en tait ador. Elle sentait bien qu'pousant Julien, il
fallait quitter ce Vergy dont les ombrages lui taient si chers. Elle se
voyait vivant  Paris, continuant  donner  ses fils cette ducation
qui faisait l'admiration de tout le monde. Ses enfants, elle, Julien,
tous taient parfaitement heureux.

trange effet du mariage, tel que l'a fait le XIXe sicle! L'ennui de la
vie matrimoniale fait prir l'amour srement, quand l'amour a prcd le
mariage. Et cependant, dirait un philosophe, il amne bientt chez les
gens assez riches pour ne pas travailler, l'ennui profond de toutes les
jouissances tranquilles. Et ce n'est que les mes sches, parmi les
femmes, qu'il ne prdispose pas  l'amour.

La rflexion du philosophe me fait excuser Mme de Rnal mais on ne
l'excusait pas  Verrires, et toute la ville, sans qu'elle s'en doutt,
n'tait occupe que du scandale de ses amours. A cause de cette grande
affaire, cet automne-l on s'y ennuya moins que de coutume.

L'automne, une partie de l'hiver passrent bien vite. Il fallut quitter
les bois de Vergy. La bonne compagnie de Verrires commenait 
s'indigner de ce que ses anathmes faisaient si peu d'impression sur M.
de Rnal. En moins de huit jours, des personnes graves qui se
ddommagent de leur srieux habituel par le plaisir de remplir ces
sortes de missions, lui donnrent les soupons les plus cruels, mais en
se servant des termes les plus mesurs.

M. Valenod qui jouait serr avait plac lisa dans une famille noble et
fort considre o il y avait cinq femmes. lisa craignant, disait-elle
de ne pas trouver de place pendant l'hiver, n'avait demand  cette
famille que les deux tiers  peu prs de ce qu'elle recevait chez M. le
maire. D'elle-mme, cette fille avait eu l'excellente ide d'aller se
confesser  l'ancien cur Chlan et en mme temps au nouveau, afin de
leur raconter  tous les deux le dtail des amours de Julien.

Le lendemain de son arrive, ds six heures du matin l'abb Chlan fit
appeler Julien:

--Je ne vous demande rien, lui dit-il, je vous prie et au besoin je vous
ordonne de ne me rien dire, j'exige que sous trois jours vous partiez
pour le sminaire de Besanon ou pour la demeure de votre ami Fouqu qui
est toujours dispos  vous faire un sort magnifique. J'ai tout prvu,
tout arrang, mais il faut partir et ne pas revenir d'un an  Verrires.

Julien ne rpondit point; il examinait si son honneur devait s'estimer
offens des soins que M. Chlan, qui aprs tout n'tait pas son pre,
avait pris pour lui.

--Demain  pareille heure, j'aurai l'honneur de vous revoir, dit-il
enfin au cur.

M. Chlan, qui comptait l'emporter de haute lutte sur un si jeune homme,
parla beaucoup. Envelopp dans l'attitude et la physionomie la plus
humble, Julien n'ouvrit pas la bouche.

Il sortit enfin, et courut prvenir Mme de Rnal, qu'il trouva au
dsespoir. Son mari venait de lui parler avec une certaine franchise. La
faiblesse naturelle de son caractre s'appuyant sur la perspective de
l'hritage de Besanon, l'avait dcid  la considrer comme
parfaitement innocente. Il venait de lui avouer l'trange tat dans
lequel il trouvait l'opinion publique de Verrires. Le public avait
tort, il tait gar par des envieux, mais enfin que faire?

Mme de Rnal eut un instant l'illusion que Julien pourrait accepter les
offres de M. Valenod, et rester  Verrires. Mais ce n'tait plus cette
femme simple et timide de l'anne prcdente; sa fatale passion, ses
remords l'avaient claire. Elle eut bientt la douleur de se prouver 
elle-mme, tout en coutant son mari, qu'une sparation au moins
momentane tait devenue indispensable. Loin de moi Julien va retomber
dans ses projets d'ambition si naturels quand on n'a rien. Et moi grand
Dieu! je suis si riche! et si inutilement pour mon bonheur! Il
m'oubliera. Aimable comme il est, il sera aim, il aimera. Ah!
malheureuse... De quoi puis-je me plaindre? Le ciel est juste, je n'ai
pas eu le mrite de faire cesser le crime, il m'te le jugement. Il ne
tenait qu' moi de gagner lisa  force d'argent, rien ne m'tait plus
facile. Je n'ai pas pris la peine de rflchir un moment, les folles
imaginations de l'amour absorbaient tout mon temps. Je pris.

Julien fut frapp d'une chose: en apprenant la terrible nouvelle du
dpart  Mme de Rnal, il ne trouva aucune objection goste. Elle
faisait videmment des efforts pour ne pas pleurer.

--Nous avons besoin de fermet, mon ami.

Elle coupa une mche de ses cheveux.

--Je ne sais pas ce que je ferai, lui dit-elle mais si je meurs,
promets-moi de ne jamais oublier mes enfants. De loin ou de prs, tche
d'en faire d'honntes gens. S'il y a une nouvelle rvolution, tous les
nobles seront gorgs, leur pre s'migrera peut-tre  cause de ce
paysan tu sur un toit. Veille sur la famille... Donne-moi ta main.
Adieu, mon ami! Ce sont ici les derniers moments. Ce grand sacrifice
fait, j'espre qu'en public j'aurai le courage de penser  ma
rputation.

Julien s'attendait  du dsespoir. La simplicit de ces adieux le
toucha.

--Non, je ne reois pas ainsi vos adieux. Je partirai; ils le veulent;
vous le voulez vous-mme. Mais, trois jours aprs mon dpart, je
reviendrai vous voir de nuit.

L'existence de Mme de Rnal fut change. Julien l'aimait donc bien,
puisque de lui-mme il avait trouv l'ide de la revoir! Son affreuse
douleur se changea en un des plus vifs mouvements de joie qu'elle et
prouvs de sa vie. Tout lui devint facile. La certitude de revoir son
ami tait  ces derniers moments tout ce qu'ils avaient de dchirant.
Ds cet instant, la conduite, comme la physionomie de Mme de Rnal fut
noble, ferme et parfaitement convenable.

M. de Rnal rentra bientt; il tait hors de lui. Il parla enfin  sa
femme de la lettre anonyme reue deux mois auparavant.

--Je veux la porter au Casino, montrer  tous qu'elle est de cet infme
Valenod, que j'ai pris  la besace, pour en faire un des plus riches
bourgeois de Verrires. Je lui en ferai honte publiquement, et puis me
battrai avec lui. Ceci est trop fort.

Je pourrais tre veuve, grand Dieu! pensa Mme de Rnal. Mais presque au
mme instant, elle se dit: Si je n'empche pas ce duel, comme
certainement je le puis, je serai la meurtrire de mon mari.

Jamais elle n'avait mnag sa vanit avec autant d'adresse. En moins de
deux heures elle lui fit voir, et toujours par des raisons trouves par
lui, qu'il fallait marquer plus d'amiti que jamais  M. Valenod, et
mme reprendre lisa dans la maison. Mme de Rnal eut besoin de courage
pour se dcider  revoir cette fille cause de tous ses malheurs. Mais
cette ide venait de Julien.

Enfin, aprs avoir t mis trois ou quatre fois sur la voie. M. de Rnal
arriva tout seul  l'ide financirement bien pnible, que ce qu'il y
aurait de plus dsagrable pour lui, ce serait que Julien au milieu de
l'effervescence et des propos de tout Verrires, y restt comme
prcepteur des enfants de M. Valenod. L'intrt vident de Julien tait
d'accepter les offres du directeur du dpt de mendicit. Il importait
au contraire  la gloire de M. de Rnal, que Julien quittt Verrires
pour entrer au sminaire de Besanon ou  celui de Dijon. Mais comment
l'y dcider, et ensuite comment y vivrait-il?

M. de Rnal voyant l'imminence du sacrifice d'argent, tait plus au
dsespoir que sa femme. Pour elle, aprs cet entretien, elle tait dans
la position d'un homme de coeur qui, las de la vie, a pris une dose de
stramonium; il n'agit plus que par ressort, pour ainsi dire, et ne porte
plus d'intrt  rien. Ainsi il arriva  Louis XIV mourant, de dire:
_Quand j'tais roi._ Parole admirable!

Le lendemain, ds le grand matin, M. de Rnal reut une lettre anonyme.
Celle-ci tait du style le plus insultant. Les mots les plus grossiers
applicables  sa position s'y voyaient  chaque ligne. C'tait l'ouvrage
de quelque envieux subalterne. Cette lettre le ramena  la pense de se
battre avec M. Valenod. Bientt son courage alla jusqu'aux ides
d'excution immdiate. Il sortit seul, et alla chez l'armurier prendre
des pistolets qu'il fit charger.

Au fait, se disait-il, l'administration svre de l'empereur Napolon
reviendrait au monde, que moi je n'ai pas un sou de friponneries  me
reprocher. J'ai tout au plus ferm les yeux; mais j'ai de bonnes lettres
dans mon bureau qui m'y autorisent.

Mme de Rnal fut effraye de la colre froide de son mari, elle lui
rappelait la fatale ide de veuvage qu'elle avait tant de peine 
repousser. Elle s'enferma avec lui. Pendant plusieurs heures elle lui
parla en vain, la nouvelle lettre anonyme le dcidait. Enfin elle
parvint  transformer le courage de donner un soufflet  M. Valenod en
celui d'offrir six cents francs  Julien, pour une anne de sa pension
dans un sminaire. M. de Rnal maudissant mille fois le jour o il avait
eu la fatale ide de prendre un prcepteur chez lui, oublia la lettre
anonyme.

Il se consola un peu par une ide, qu'il ne dit pas  sa femme: avec de
l'adresse et en se prvalant des ides romanesques du jeune homme, il
esprait l'engager, pour une somme moindre,  refuser les offres de M.
Valenod.

Mme de Rnal eut bien plus de peine  prouver  Julien que, faisant aux
convenances de son mari le sacrifice d'une place de huit cents francs
que lui offrait publiquement le directeur du dpt, il pouvait sans
honte accepter un ddommagement.

--Mais, disait toujours Julien, jamais je n'ai eu, mme pour un instant,
le projet d'accepter ces offres. Vous m'avez trop accoutum  la vie
lgante, la grossiret de ces gens-l me tuerait.

La cruelle ncessit, avec sa main de fer, plia la volont de Julien.
Son orgueil lui offrait l'illusion de n'accepter que comme un prt la
somme offerte par le maire de Verrires, et de lui en faire un billet
portant remboursement dans cinq ans avec intrts.

Mme de Rnal avait toujours quelques milliers de francs cachs dans la
petite grotte de la montagne.

Elle les lui offrit en tremblant, et sentant trop qu'elle serait refuse
avec colre.

--Voulez-vous, lui dit Julien, rendre le souvenir de nos amours
abominable?

Enfin Julien quitta Verrires. M. de Rnal fut bien heureux au moment
fatal d'accepter de l'argent de lui, ce sacrifice se trouva trop fort
pour Julien. Il refusa net. M. de Rnal lui sauta au cou les larmes aux
yeux. Julien lui ayant demand un certificat de bonne conduite, il ne
trouva pas dans son enthousiasme de termes assez magnifiques pour
exalter sa conduite. Notre hros avait cinq louis d'conomies et
comptait demander une pareille somme  Fouqu.

Il tait fort mu. Mais  une lieue de Verrires, o il laissait tant
d'amour, il ne songea plus qu'au bonheur de voir une capitale, une
grande ville de guerre comme Besanon.

Pendant cette courte absence de trois jours, Mme de Rnal fut trompe
par une des plus cruelles dceptions de l'amour. Sa vie tait passable,
il y avait entre elle et l'extrme malheur cette dernire entrevue
qu'elle devait avoir avec Julien. Elle comptait les heures, les minutes
qui l'en sparaient. Enfin, pendant la nuit du troisime jour, elle
entendit de loin le signal convenu. Aprs avoir travers mille dangers,
Julien parut devant elle.

De ce moment, elle n'eut plus qu'une pense: c'est pour la dernire fois
que je le vois. Loin de rpondre aux empressements de son ami, elle fut
comme un cadavre  peine anim. Si elle se forait  lui dire qu'elle
l'aimait, c'tait d'un air gauche qui prouvait presque le contraire.
Rien ne put la distraire de l'ide cruelle de sparation ternelle. Le
mfiant Julien crut un instant tre dj oubli. Ses mots piqus dans ce
sens ne furent accueillis que par de grosses larmes coulant en silence,
et des serrements de mains presque convulsifs.

--Mais, grand Dieu! comment voulez-vous que je vous croie, rpondait
Julien aux froides protestations de son amie, vous montreriez cent fois
plus d'amiti sincre  Mme Derville,  une simple connaissance.

Mme de Rnal, ptrifie, ne savait que rpondre.

--Il est impossible d'tre plus malheureuse... j'espre que je vais
mourir... je sens mon coeur se glacer...

Telles furent les rponses les plus longues qu'il put en obtenir.

Quand l'approche du jour vint rendre le dpart ncessaire les larmes de
Mme de Rnal cessrent tout  fait. Elle le vit attacher une corde noue
 la fentre sans mot dire, sans lui rendre ses baisers. En vain Julien
lui disait:

--Nous voici arrivs  l'tat que vous avez tant souhait. Dsormais
vous vivrez sans remords. A la moindre indisposition de vos enfants,
vous ne les verrez plus dans la tombe.

--Je suis fche que vous ne puissiez pas embrasser Stanislas, lui
dit-elle froidement.

Julien finit par tre profondment frapp des embrassements sans chaleur
de ce cadavre vivant; il ne put penser  autre chose pendant plusieurs
lieues. Son me tait navre, et avant de passer la montagne, tant qu'il
put voir le clocher de l'glise de Verrires, souvent il se retourna.




CHAPITRE XXIV

UNE CAPITALE

    Que de bruit, que de gens affairs! que d'ides pour l'avenir dans une
    tte de vingt ans! quelle distraction pour l'amour!

    BARNAVE.


Enfin il aperut, sur une montagne lointaine, des murs noirs; c'tait la
citadelle de Besanon. Quelle diffrence pour moi, dit-il en soupirant,
si j'arrivais dans cette noble ville de guerre, pour tre
sous-lieutenant dans un des rgiments chargs de la dfendre!

Besanon n'est pas seulement une des plus jolies villes de France, elle
abonde en gens de coeur et d'esprit. Mais Julien n'tait qu'un petit
paysan et n'eut aucun moyen d'approcher les hommes distingus.

Il avait pris chez Fouqu un habit bourgeois, et c'est dans ce costume
qu'il passa les ponts-levis. Plein de l'histoire du sige de 1674, il
voulut voir, avant de s'enfermer au sminaire, les remparts et la
citadelle. Deux ou trois fois, il fut sur le point de se faire arrter
par les sentinelles il pntrait dans des endroits que le gnie
militaire interdit au public, afin de vendre pour douze ou quinze francs
de foin tous les ans.

La hauteur des murs, la profondeur des fosss, l'air terrible des canons
l'avaient occup pendant plusieurs heures, lorsqu'il passa devant le
grand caf sur le boulevard. Il resta immobile d'admiration; il avait
beau lire le mot caf, crit en gros caractres au-dessus des deux
immenses portes, il ne pouvait en croire ses yeux. Il fit effort sur sa
timidit; il osa entrer, et se trouva dans une salle longue de trente ou
quarante pas, et dont le plafond est lev de vingt pieds au moins. Ce
jour-l, tout tait enchantement pour lui.

Deux parties de billard taient en train. Les garons criaient les
points, les joueurs couraient autour des billards encombrs de
spectateurs. Des flots de fume de tabac, s'lanant de la bouche de
tous, les enveloppaient d'un nuage bleu. La haute stature de ces hommes,
leurs paules arrondies, leur dmarche lourde, leurs normes favoris,
les longues redingotes qui les couvraient, tout attirait l'attention de
Julien. Ces nobles enfants de l'antique Bisontium ne parlaient qu'en
criant, ils se donnaient les airs de guerriers terribles. Julien
admirait immobile; il songeait  l'immensit et  la magnificence d'une
grande capitale telle que Besanon. Il ne se sentait nullement le
courage de demander une tasse de caf  un de ces messieurs au regard
hautain, qui criaient les points du billard.

Mais la demoiselle du comptoir avait remarqu la charmante figure de ce
jeune bourgeois de campagne, qui, arrt  trois pas du pole, et son
petit paquet sous le bras, considrait le buste du roi, en beau pltre
blanc. Cette demoiselle, grande Franc-comtoise, fort bien faite, et mise
comme il le faut pour faire valoir un caf, avait dj dit deux fois,
d'une petite voix qui cherchait  n'tre entendue que de Julien:

--Monsieur! monsieur!

Julien rencontra de grands yeux bleus fort tendres, et vit que c'tait 
lui qu'on parlait.

Il s'approcha vivement du comptoir et de la jolie fille, comme il et
march  l'ennemi. Dans ce grand mouvement, son paquet tomba.

Quelle piti notre provincial ne va-t-il pas inspirer aux jeunes lycens
de Paris qui,  quinze ans savent dj entrer dans un caf d'un air si
distingu? Mais ces enfants, si bien styls  quinze ans,  dix-huit
tournent au commun. La timidit passionne que l'on rencontre en
province se surmonte quelquefois, et alors elle enseigne  vouloir. En
s'approchant de cette jeune fille si belle, qui daignait lui adresser la
parole, il faut que je lui dise la vrit, pensa Julien, qui devenait
courageux  force de timidit vaincue.

--Madame, je viens pour la premire fois de ma vie  Besanon; je
voudrais bien avoir, en payant, un pain et une tasse de caf.

La demoiselle sourit un peu et puis rougit; elle craignait, pour ce joli
jeune homme, l'attention ironique et les plaisanteries des joueurs de
billard. Il serait effray et ne reparatrait plus.

--Placez-vous ici prs de moi, dit-elle en lui montrant une table de
marbre, presque tout  fait cache par l'norme comptoir d'acajou qui
s'avance dans la salle.

La demoiselle se pencha en dehors du comptoir, ce qui lui donna
l'occasion de dployer une taille superbe. Julien la remarqua, toutes
ses ides changrent. La belle demoiselle venait de placer devant lui
une tasse, du sucre et un petit pain. Elle hsitait  appeler un garon
pour avoir du caf, comprenant bien qu' l'arrive de ce garon, son
tte--tte avec Julien allait finir.

Julien, pensif, comparait cette beaut blonde et gaie  certains
souvenirs qui l'agitaient souvent. L'ide de la passion dont il avait
t l'objet lui ta presque toute sa timidit. La belle demoiselle
n'avait qu'un instant; elle lut dans les regards de Julien.

--Cette fume de pipe vous fait tousser, venez djeuner demain avant
huit heures du matin; alors, je suis presque seule.

--Quel est votre nom? dit Julien, avec le sourire caressant de la
timidit heureuse.

--Amanda Binet.

--Permettez-vous que je vous envoie, dans une heure, un petit paquet
gros comme celui-ci?

La belle Amanda rflchit un peu.

--Je suis surveille: ce que vous me demandez peut me compromettre;
cependant je m'en vais crire mon adresse sur une carte, que vous
placerez sur votre paquet. Envoyez-le-moi hardiment.

--Je m'appelle Julien Sorel, dit le jeune homme; je n'ai ni parents, ni
connaissance  Besanon.

--Ah! je comprends, dit-elle avec joie, vous venez pour l'cole de
droit?

--Hlas! non, rpondit Julien; on m'envoie au sminaire.

Le dcouragement le plus complet teignit les traits d'Amanda; elle
appela un garon: elle avait du courage maintenant. Le garon versa du
caf  Julien, sans le regarder.

Amanda recevait de l'argent au comptoir; Julien tait fier d'avoir os
parler: on se disputa  l'un des billards. Les cris et les dmentis des
joueurs, retentissant dans cette salle immense, faisaient un tapage qui
tonnait Julien. Amanda tait rveuse et baissait les yeux.

--Si vous voulez mademoiselle, lui dit-il tout  coup avec assurance, je
dirai que je suis votre cousin?

Ce petit air d'autorit plut  Amanda. Ce n'est pas un jeune homme de
rien, pensa-t-elle. Elle lui dit fort vite, sans le regarder, car son
oeil tait occup  voir si quelqu'un s'approchait du comptoir:

--Moi je suis de Genlis, prs de Dijon; dites que vous tes aussi de
Genlis, et cousin de ma mre.

--Je n'y manquerai pas.

--Tous les jeudis  cinq heures en t, MM. les sminaristes passent ici
devant le caf.

--Si vous pensez  moi, quand je passerai, ayez un bouquet de violettes
 la main.

Amanda le regarda d'un air tonn; ce regard changea le courage de
Julien en tmrit; cependant il rougit beaucoup en lui disant:

--Je sens que je vous aime de l'amour le plus violent.

--Parlez donc plus bas, lui dit-elle d'un air effray. Julien songeait 
se rappeler les phrases d'un volume dpareill de la _Nouvelle Hlose_,
qu'il avait trouv  Vergy. Sa mmoire le servit bien; depuis dix
minutes, il rcitait la _Nouvelle Hlose_  Mlle Amanda, ravie, il
tait heureux de sa bravoure, quand tout  coup la belle Franc-comtoise
prit un air glacial. Un de ses amants paraissait  la porte du caf.

Il s'approcha du comptoir, en sifflant et marchant des paules; il
regarda Julien. A l'instant, l'imagination de celui-ci, toujours dans
les extrmes, ne fut remplie que d'ides de duel. Il plit beaucoup,
loigna sa tasse, prit une mine assure, et regarda son rival fort
attentivement. Comme ce rival baissait la tte en se versant
familirement un verre d'eau-de-vie sur le comptoir, d'un regard Amanda
ordonna  Julien de baisser les yeux. Il obit, et, pendant deux
minutes, se tint immobile  sa place ple rsolu et ne songeant qu' ce
qui allait arriver; il tait vraiment bien en cet instant. Le rival
avait t tonn des yeux de Julien, son verre d'eau-de-vie aval d'un
trait il dit un mot  Amanda, plaa ses deux mains dans les poches
latrales de sa grosse redingote, et s'approcha d'un billard en
soufflant et regardant Julien. Celui-ci se leva transport de colres;
mais il ne savait comment s'y prendre pour tre insolent. Il posa son
petit paquet, et, de l'air le plus dandinant qu'il put, marcha vers le
billard.

En vain la prudence lui disait: Mais avec un duel ds l'arrive 
Besanon, la carrire ecclsiastique est perdue.

Qu'importe, il ne sera pas dit que je manque un insolent.

Amanda vit son courage, il faisait un joli contraste avec la navet de
ses manires; en un instant, elle le prfra au grand jeune homme en
redingote. Elle se leva, et, tout en avant l'air de suivre de l'oeil
quelqu'un qui passait dans la rue, elle vint se placer rapidement entre
lui et le billard:

--Gardez-vous de regarder de travers ce monsieur, c'est mon beau-frre.

--Que m'importe? il m'a regard.

--Voulez-vous me rendre malheureuse? Sans doute il vous a regard,
peut-tre mme il va venir vous parler. Je lui ai dit que vous tes un
parent de ma mre, et que vous arrivez de Genlis. Lui est Franc-comtois
et n'a jamais dpass Dole, sur la route de la Bourgogne; ainsi dites ce
que vous voudrez, ne craignez rien.

Julien hsitait encore, elle ajouta bien vite, son imagination de dame
de comptoir lui fournissant des mensonges en abondance:

--Sans doute il vous a regard, mais c'est au moment o il me demandait
qui vous tes; c'est un homme qui est manant avec tout le monde, il n'a
pas voulu vous insulter.

L'oeil de Julien suivait le prtendu beau-frre; il le vit acheter un
numro  la poule que l'on jouait au plus loign des deux billards.
Julien entendit sa grosse voix qui criait, d'un ton menaant: Je prends
 faire. Il passa vivement derrire Mlle Amanda, et fit un pas vers le
billard. Amanda le saisit par le bras:

--Venez me payer d'abord, lui dit-elle.

C'est juste, pensa Julien; elle a peur que je ne sorte sans payer.
Amanda tait aussi agite que lui et fort rouge; elle lui rendit de la
monnaie le plus lentement qu'elle put, tout en lui rptant  voix
basse:

--Sortez  l'instant du caf, ou je ne vous aime plus; et cependant, je
vous aime bien.

Julien sortit en effet, mais lentement. N'est-il pas de mon devoir, se
rptait-il, d'aller regarder  mon tour en soufflant ce grossier
personnage? Cette incertitude le retint une heure sur le boulevard
devant le caf; il regardait si son homme sortait. Il ne parut pas, et
Julien s'loigna.

Il n'tait  Besanon que depuis quelques heures, et dj il avait
conquis un remords. Le vieux chirurgien-major lui avait donn autrefois,
malgr sa goutte, quelques leons d'escrime, telle tait toute la
science que Julien trouvait au service de sa colre. Mais cet embarras
n'et rien t s'il et su comment se fcher autrement qu'en donnant un
soufflet, et si l'on en venait aux coups de poing, son rival, homme
norme, l'et battu et puis plant l.

Pour un pauvre diable comme moi, se dit Julien, sans protecteurs et sans
argent, il n'y aura pas grande diffrence entre un sminaire et une
prison; il faut que je dpose mes habits bourgeois dans quelque auberge,
o je reprendrai mon habit noir. Si jamais je parviens  sortir du
sminaire pour quelques heures, je pourrai fort bien avec mes habits
bourgeois revoir Mlle Amanda. Ce raisonnement tait beau; mais Julien,
passant devant toutes les auberges, n'osait entrer dans aucune.

Enfin, comme il repassait devant l'htel des Ambassadeurs, ses yeux
inquiets rencontrrent ceux d'une grosse femme, encore assez jeune,
haute en couleur,  l'air heureux et gai. Il s'approcha d'elle et lui
raconta son histoire.

--Certainement, mon joli petit abb, lui dit l'htesse des Ambassadeurs,
je vous garderai vos habits bourgeois et mme les ferai pousseter
souvent. De ce temps-ci, il ne fait pas bon laisser un habit de drap
sans le toucher. Elle prit une clef et le conduisit elle-mme dans une
chambre, en lui recommandant d'crire la note de ce qu'il laissait.

--Bon Dieu! que vous avez bonne mine comme a, monsieur l'abb Sorel,
lui dit la grosse femme, quand il descendit  la cuisine, je m'en vais
vous faire servir un bon dner, et, ajouta-t-elle  voix basse, il ne
vous cotera que vingt sols au lieu de cinquante que tout le monde paye;
car il faut bien mnager votre petit _boursicot_.

--J'ai dix louis, rpliqua Julien, avec une certaine fiert.

--Ah! bon Dieu! rpondit la bonne htesse alarme, ne parlez pas si
haut; il y a bien des mauvais sujets dans Besanon. On vous volera cela
en moins de rien. Surtout n'entrez jamais dans les cafs, ils sont
remplis de mauvais sujets.

--Vraiment! dit Julien,  qui ce mot donnait  penser.

--Ne venez jamais que chez moi, je vous ferai faire du caf.
Rappelez-vous que vous trouverez toujours ici une amie et un bon dner 
vingt sols, c'est parler a, j'espre. Allez vous mettre  table, je
vais vous servir moi-mme.

--Je ne saurais manger, lui dit Julien, je suis trop mu, je vais entrer
au sminaire, en sortant de chez vous.

La bonne femme ne le laissa partir qu'aprs avoir empli ses poches de
provisions. Enfin Julien s'achemina vers le lieu terrible; l'htesse, de
dessus sa porte, lui en indiquait la route.




CHAPITRE XXV

LE SMINAIRE

    Trois cent trente-six dners  83 centimes trois cent
    trente-six soupers  38 centimes; du chocolat  qui; de droit;
    combien y a-t-il  gagner sur la soumission?

    LE VALENOD de BESANON.


Il vit de loin la croix de fer dor sur la porte; il approcha lentement,
ses jambes semblaient se drober sous lui. Voil donc cet enfer sur la
terre, dont je ne pourrai sortir! Enfin il se dcida  sonner. Le bruit
de la cloche retentit, comme dans un lieu solitaire. Au bout de dix
minutes un homme ple, vtu de noir, vint lui ouvrir. Julien le regarda
et aussitt baissa les yeux. Il trouva  ce portier une physionomie
singulire. La pupille saillante et verte de ses yeux s'arrondissait
comme celle d'un chat; les contours immobiles de ses paupires
annonaient l'impossibilit de toute sympathie, ses lvres minces se
dveloppaient en demi-cercle sur des dents qui avanaient. Cependant
cette physionomie ne montrait pas le crime mais plutt cette
insensibilit parfaite qui inspire bien plus de terreur  la jeunesse.
Le seul sentiment que le regard rapide de Julien put deviner sur cette
longue figure dvote fut un mpris profond pour tout ce dont on voudrait
lui parler, et qui ne serait pas l'intrt du ciel.

Julien releva les yeux avec effort, et d'une voix que le battement de
coeur rendait tremblante, il expliqua qu'il dsirait parler  M. Pirard,
le directeur du sminaire. Sans dire une parole, l'homme noir lui fit
signe de le suivre. Ils montrent deux tages par un large escalier 
rampe de bois, dont les marches djetes penchaient tout  fait du ct
oppos au mur, et semblaient prtes  tomber. Une petite porte,
surmonte d'une grande croix de cimetire en bois blanc peint en noir,
fut ouverte avec difficult et le portier le fit entrer dans une chambre
sombre et basse, dont les murs blanchis  la chaux taient garnis de
deux grands tableaux noircis par le temps. L, Julien fut laiss seul il
tait atterr, son coeur battait violemment, il et t heureux d'oser
pleurer. Un silence de mort rgnait dans toute la maison.

Au bout d'un quart d'heure, qui lui parut une journe, le portier 
figure sinistre reparut sur le pas d'une porte  l'autre extrmit de la
chambre, et, sans daigner parler lui fit signe d'avancer. Il entra dans
une pice encore plus grande que la premire et fort mal claire. Les
murs aussi taient blanchis, mais il n'y avait pas de meubles. Seulement
dans un coin prs de la porte, Julien vit en passant un lit de bois
blanc, deux chaises de paille, et un petit fauteuil en planches de sapin
sans coussin. A l'autre extrmit de la chambre, prs d'une petite
fentre  vitres jaunies garnie de vases de fleurs tenus salement, il
aperut un homme assis devant une table, et couvert d'une soutane
dlabre, il avait l'air en colre, et prenait l'un aprs l'autre une
foule de petits carrs de papier qu'il rangeait sur sa table, aprs y
avoir crit quelques mots. Il ne s'apercevait pas de la prsence de
Julien. Celui-ci tait immobile debout vers le milieu de la chambre, l
o l'avait laiss le portier, qui tait ressorti en fermant la porte.

Dix minutes se passrent ainsi, l'homme mal vtu crivait toujours.
L'motion et la terreur de Julien taient telles qu'il lui semblait tre
sur le point de tomber. Un philosophe et dit, peut-tre en se trompant:
C'est la violente impression du laid sur une me faite pour aimer ce qui
est beau.

L'homme qui crivait leva la tte, Julien ne s'en aperut qu'au bout
d'un moment, et mme, aprs l'avoir vu, il restait encore immobile,
comme frapp  mort par le regard terrible dont il tait l'objet. Les
yeux troubls de Julien distinguaient  peine une figure longue et toute
couverte de taches rouges, except sur le front, qui laissait voir une
pleur mortelle. Entre ces joues rouges et ce front blanc, brillaient
deux petits yeux noirs faits pour effrayer le plus brave. Le vaste
contour de ce front tait marqu par des cheveux pais, plats et d'un
noir de jais.

--Voulez-vous approcher, oui ou non? dit enfin cet homme avec
impatience.

Julien s'avana d'un pas mal assur, et enfin, prt  tomber et ple,
comme de sa vie il ne l'avait t, il s'arrta  trois pas de la petite
table de bois blanc couverte de carrs de papier.

--Plus prs, dit l'homme.

Julien s'avana encore en tendant la main, comme cherchant  s'appuyer
sur quelque chose.

--Votre nom?

--Julien Sorel.

--Vous avez bien tard, lui dit-on, en attachant de nouveau sur lui un
oeil terrible.

Julien ne put supporter ce regard, tendant la main comme pour se
soutenir, il tomba tout de son long sur le plancher.

L'homme sonna. Julien n'avait perdu que l'usage des yeux et la force de
se mouvoir; il entendit des pas qui s'approchaient.

On le releva, on le plaa sur le petit fauteuil de bois blanc. Il
entendit l'homme terrible qui disait au portier:

--Il tombe du haut mal apparemment, il ne manquait plus que a.

Quand Julien put ouvrir les yeux, l'homme  la figure rouge continuait 
crire; le portier avait disparu. Il faut avoir du courage, se dit notre
hros, et surtout cacher ce que je sens: il prouvait un violent mal de
coeur, s'il m'arrive un accident, Dieu sait ce qu'on pensera de moi.
Enfin l'homme cessa d'crire, et regardant Julien de ct:

--tes-vous en tat de me rpondre.

--Oui, monsieur, dit Julien, d'une voix affaiblie.

--Ah! c'est heureux.

L'homme noir s'tait lev  demi et cherchait avec impatience une lettre
dans le tiroir de sa table de sapin qui, s'ouvrit en criant. Il la
trouva, s'assit lentement, et regardant de nouveau Julien, d'un air 
lui arracher le peu de vie qui lui restait:

--Vous m'tes recommand par M. Chlan, c'tait le meilleur cur du
diocse, homme vertueux s'il en fut, et mon ami depuis trente ans.

--Ah! c'est  M. Pirard que j'ai l'honneur de parler, dit Julien d'une
voix mourante.

--Apparemment, rpliqua le directeur du sminaire, en le regardant avec
humeur.

Il y eut un redoublement d'clat dans ses petits yeux, suivi d'un
mouvement involontaire des muscles des coins de la bouche. C'tait la
physionomie du tigre gotant par avance le plaisir de dvorer sa proie.

--La lettre de Chlan est courte, dit-il, comme se parlant  lui-mme.
_Intelligenti pauca_; par le temps qui court, on ne saurait crire trop
peu. Il lut haut:

Je vous adresse Julien Sorel de cette paroisse, que j'ai baptis il y
aura bientt vingt ans; fils d'un charpentier riche, mais qui ne lui
donne rien. Julien sera un ouvrier remarquable dans la vigne du
Seigneur. La mmoire, l'intelligence ne manquent point, il y a de la
rflexion. Sa vocation sera-t-elle durable? est-elle sincre?

--_Sincre!_ rpta l'abb Pirard, d'un air tonn, et en regardant
Julien; mais dj le regard de l'abb tait moins dnu de toute
humanit; _sincre!_ rpta-t-il en baissant la voix et reprenant sa
lecture:

Je vous demande pour Julien Sorel une bourse; il la mritera en
subissant les examens ncessaires. Je lui ai montr un peu de thologie,
de cette ancienne et bonne thologie des Bossuet, des Arnault, des
Fleury. Si ce sujet ne vous convient pas, renvoyez-le-moi; le directeur
du dpt de mendicit, que vous connaissez bien, lui offre huit cents
francs pour tre prcepteur de ses enfants.--Mon intrieur est
tranquille, grce  Dieu. Je m'accoutume au coup terrible. _Vale et me
ama_.

L'abb Picard, ralentissant la voix comme il lisait la signature,
pronona avec un soupir le mot _Chlan_.

--Il est tranquille dit-il, en effet sa vertu mritait cette rcompense;
Dieu puisse-t-il me l'accorder, le cas chant!

Il regarda le ciel et fit un signe de croix. A la vue de ce signe sacr,
Julien sentit diminuer l'horreur profonde qui, depuis son entre dans
cette maison, l'avait glac.

--J'ai ici trois cent vingt et un aspirants  l'tat le plus saint, dit
enfin l'abb Pirard, d'un ton de voix svre, mais non mchant: sept ou
huit seulement me sont recommands par des hommes tels que l'abb
Chlan; ainsi parmi les trois cent vingt et un, vous allez tre le
neuvime. Mais ma protection n'est ni faveur, ni faiblesse; elle est
redoublement de soins et de svrit contr les vices. Allez fermer
cette porte  clef.

Julien fit un effort pour marcher et russit  ne pas tomber. Il
remarqua qu'une petite fentre, voisine de la porte d'entre, donnait
sur la campagne. Il regarda les arbres; cette vue lui fit du bien, comme
s'il et aperu d'anciens amis.

--_Loquerisne linguam latinam?_ (Parlez-vous latin?) lui dit l'abb
Pirard, comme il revenait.

--_Ita, pater optime_ (Oui, mon excellent pre), rpondit Julien,
revenant un peu  lui. Certainement jamais homme au monde ne lui avait
paru moins excellent que M. Pirard, depuis une demi-heure.

L'entretien continua en latin. L'expression des yeux de l'abb
s'adoucissait; Julien reprenait quelque sang-froid. Que je suis faible,
pensa-t-il, de m'en laisser imposer par ces apparences de vertu! cet
homme sera tout simplement un fripon comme M. Maslon; et Julien
s'applaudit d'avoir cach presque tout son argent dans ses bottes.

L'abb Pirard examina Julien sur la thologie, il fut surpris de
l'tendue de son savoir. Son tonnement augmenta quand il l'interrogea
en particulier sur les saintes critures. Mais quand il arriva aux
questions sur la doctrine des Pres, il s'aperut que Julien ignorait
presque jusqu'aux noms de saint Jrme, de saint Augustin, de saint
Bonaventure de saint Basile, etc., etc.

Au fait, pensa l'abb Pirard, voil bien cette tendance fatale au
protestantisme que j'ai toujours reproche  Chlan. Une connaissance
approfondie et trop approfondie des saintes critures.

(Julien venait de lui parler, sans tre interrog  ce sujet, du temps
vritable o avaient t crits la Gense, le Pentateuque, etc.)

A quoi mne ce raisonnement infini sur les saintes critures, pensa
l'abb Pirard, si ce n'est  l'examen personnel, c'est--dire au plus
affreux protestantisme? Et  ct de cette science imprudente, rien sur
les Pres qui puisse compenser cette tendance.

Mais l'tonnement du directeur du sminaire n'eut plus de bornes,
lorsqu'interrogeant Julien sur l'autorit du Pape, et s'attendant aux
maximes de l'ancienne glise gallicane, le jeune homme lui rcita tout
le livre de M. de Maistre.

Singulier homme que ce Chlan, pensa l'abb Pirard; lui a-t-il montr ce
livre pour lui apprendre  s'en moquer?

Ce fut en vain qu'il interrogea Julien pour tcher de deviner s'il
croyait srieusement  la doctrine de M. de Maistre. Le jeune homme ne
rpondait qu'avec sa mmoire. De ce moment, Julien fut rellement trs
bien, il sentait qu'il tait matre de soi. Aprs un examen fort long,
il lui sembla que la svrit de M. Pirard envers lui n'tait plus
qu'affecte. En effet, sans les principes de gravit austre que, depuis
quinze ans, il s'tait imposs envers ses lves en thologie, le
directeur du sminaire et embrass Julien au nom de la logique tant il
trouvait de clart, de prcision et de nettet dans ses rponses.

Voil un esprit hardi et sain, se disait-il, mais corpus dbile (le
corps est faible).

--Tombez-vous souvent ainsi? dit-il  Julien en franais et lui montrant
du doigt le plancher.

--C'est la premire fois de ma vie, la figure du portier m'avait glac,
ajouta Julien en rougissant comme un enfant.

L'abb Pirard sourit presque.

--Voil l'effet des vaines pompes du monde, vous tes accoutum
apparemment  des visages riants, vritables thtres de mensonge. La
vrit est austre, monsieur. Mais notre tche ici-bas n'est-elle pas
austre aussi? Il faudra veiller  ce que votre conscience se tienne en
garde contre cette faiblesse: _Trop de sensibilit aux vaines grces de
l'extrieur._

Si vous ne m'tiez pas recommand, dit l'abb Pirard, en reprenant la
langue latine avec un plaisir marqu, si vous ne m'tiez pas recommand
par un homme tel que l'abb Chlan, je vous parlerais le vain langage de
ce monde auquel il parat que vous tes trop accoutum. La bourse
entire que vous sollicitez, vous dirais-je, est la chose du monde la
plus difficile  obtenir. Mais l'abb Chlan a mrit bien peu, par
cinquante-six ans de travaux apostoliques, s'il ne peut disposer d'une
bourse au sminaire.

Aprs ces mots, l'abb Pirard recommanda  Julien de n'entrer dans
aucune socit ou congrgation secrte sans son consentement.

--Je vous en donne ma parole d'honneur, dit Julien avec l'panouissement
de coeur d'un honnte homme.

Le directeur du sminaire sourit pour la premire fois.

--Ce mot n'est point de mise ici, lui dit-il, il rappelle trop le vain
honneur des gens du monde qui les conduit  tant de fautes, et souvent 
des crimes. Vous me devez la sainte obissance, en vertu du paragraphe
dix-sept de la bulle _Unam ecclesiam_ de saint Pie V. Je suis votre
suprieur ecclsiastique. Dans cette maison, entendre, mon trs-cher
fils, c'est obir. Combien avez-vous d'argent?

Nous y voici, se dit Julien; c'tait pour cela qu'tait le trs-cher
fils.

--Trente-cinq francs, mon pre.

--crivez soigneusement l'emploi de cet argent; vous aurez  m'en rendre
compte.

Cette pnible sance avait dur trois heures, Julien appela le portier.

--Allez installer Julien Sorel dans la cellule n 103, dit l'abb Pirard
 cet homme.

Par une grande distinction, il accordait  Julien un logement spar.

--Portez-y sa malle, ajouta-t-il.

Julien baissa les yeux et vit sa malle prcisment en face de lui; il la
regardait depuis trois heures, et ne l'avait pas reconnue.

En arrivant au n 103 (c'tait une petite chambrette de huit pieds en
carr, au dernier tage de la maison), Julien remarqua qu'elle donnait
sur les remparts, et par-del on apercevait la jolie plaine que le Doubs
spare de la ville.

Quelle vue charmante! s'cria Julien; en se parlant ainsi, il ne sentait
pas ce qu'exprimaient ces mots. Les sensations si violentes qu'il avait
prouves depuis le peu de temps qu'il tait  Besanon, avaient
entirement puis ses forces. Il s'assit prs de la fentre sur
l'unique chaise de bois qui ft dans sa cellule, et tomba aussitt dans
un profond sommeil. Il n'entendit point la cloche du souper, ni celle du
salut; on l'avait oubli.

Quand les premiers rayons du soleil le rveillrent le lendemain matin,
il se trouva couch sur le plancher.




CHAPITRE XXVI

LE MONDE OU CE QUI MANQUE AU RICHE


    Je suis seul sur la terre, personne ne daigne penser  moi. Tous
    ceux que je vois faire fortune ont une effronterie et une duret de
    coeur que je ne me sens point. Ils me hassent  cause de ma bont
    facile. Ah! bientt je mourrai, soit de faim, soit du malheur de
    voir les hommes si durs.

    YOUNG.


Il se hta de brosser son habit et de descendre, il tait en retard. Un
sous-matre le gronda svrement, au lieu de chercher  se justifier,
Julien croisa les bras sur sa poitrine:

--_Peccavi, pater optime_ (j'ai pch, j'avoue ma faute,  mon pre),
dit-il d'un air contrit.

Ce dbut eut un grand succs. Les gens adroits parmi les sminaristes
virent qu'ils avaient affaire  un homme qui n'en tait pas aux lments
du mtier. L'heure de la rcration arriva, Julien se vit l'objet de la
curiosit gnrale. Mais on ne trouva chez lui que rserve et silence.
Suivant les maximes qu'il s'tait faites, il considra ses trois cent
vingt et un camarades comme des ennemis; le plus dangereux de tous, 
ses yeux, tait l'abb Pirard.

Peu de jours aprs Julien eut  choisir un confesseur, on lui prsenta
une liste.

Eh! bon Dieu! pour qui me prend-on, se dit-il, croit-on que je ne
comprenne pas ce que parler veut dire? et il choisit l'abb Pirard.

Sans qu'il s'en doutt, cette dmarche tait dcisive. Un petit
sminariste tout jeune, natif de Verrires, et qui ds le premier jour,
s'tait dclar son ami, lui apprit que s'il et choisi M. Castande, le
sous-directeur du sminaire, il et peut-tre agi avec plus de prudence.

--L'abb Castande est l'ennemi de M. Pirard qu'on souponne de
jansnisme, ajouta le petit sminariste en se penchant vers son oreille.

Toutes les premires dmarches de notre hros qui se croyait si prudent
furent, comme le choix d'un confesseur, des tourderies. gar par toute
la prsomption d'un homme  imagination, il prenait ses intentions pour
des faits, et se croyait un hypocrite consomm. Sa folie allait jusqu'
se reprocher ses succs dans cet art de la faiblesse.

Hlas! c'est ma seule arme!  une autre poque se disait-il, c'est par
des actions parlantes, en face de l'ennemi, que j'aurais gagn mon pain.

Julien, satisfait de sa conduite, regardait autour de lui; il trouvait
partout l'apparence de la vertu la plus pure.

Huit ou dix sminaristes vivaient en odeur de saintet, et avaient des
visions comme sainte Thrse et saint Franois, lorsqu'il reut les
stigmates sur le mont _Vernia_ dans l'Apennin. Mais c'tait un grand
secret, leurs amis le cachaient. Ces pauvres jeunes gens  visions
taient presque toujours  l'infirmerie. Une centaine d'autres
runissaient  une foi robuste une infatigable application. Ils
travaillaient au point de se rendre malades, mais sans apprendre
grand'chose. Deux ou trois se distinguaient par un talent rel et, entre
autres, un nomm Chazel; mais Julien se sentait de l'loignement pour
eux et eux pour lui.

Le reste des trois cent vingt et un sminaristes ne se composait que
d'tres grossiers qui n'taient pas bien srs de comprendre les mots
latins qu'ils rptaient tout le long de la journe. Presque tous
taient des fils de paysans, et ils aimaient mieux gagner leur pain en
rcitant quelques mots latins qu'en piochant la terre. C'est d'aprs
cette observation que, ds les premiers jours, Julien se promit de
rapides succs. Dans tout service, il faut des gens intelligents, car
enfin, il y a un travail  faire, se disait-il. Sous Napolon, j'eusse
t sergent; parmi ces futurs curs, je serai grand vicaire.

Tous ces pauvres diables, ajoutait-il, manoeuvriers ds l'enfance, ont
vcu jusqu' leur arrive ici de lait caill et de pain noir. Dans leurs
chaumires, ils ne mangeaient de la viande que cinq ou six fois par an.
Semblables aux soldats romains qui trouvaient la guerre un temps de
repos, ces grossiers paysans sont enchants des dlices du sminaire.

Julien ne lisait jamais dans leur oeil morne que le besoin physique
satisfait aprs le dner, et le plaisir physique attendu avant le repas.
Tels taient les gens au milieu desquels il fallait se distinguer; mais
ce que Julien ne savait pas, ce qu'on se gardait de lui dire, c'est que,
tre le premier dans les diffrents cours de dogme, d'histoire
ecclsiastique, etc., etc., que l'on suit au sminaire, n'tait  leurs
yeux qu'un pch _splendide_. Depuis Voltaire, depuis le gouvernement
des deux chambres qui n'est au fond que _mfiance et examen personnel_,
et donne  l'esprit des peuples cette mauvaise habitude de se mfier,
l'glise de France semble avoir compris que les livres sont ses vrais
ennemis. C'est la soumission de coeur qui est tout  ses yeux. Russir
dans les tudes mme sacres lui est suspect et  bon droit. Qui
empchera l'homme suprieur de passer de l'autre ct, comme Sieys ou
Grgoire! L'glise tremblante s'attache au pape comme  la seule chance
de salut. Le pape seul peut essayer de paralyser l'examen personnel, et,
par les pieuses pompes des crmonies de sa cour, faire impression sur
l'esprit ennuy et malade des gens du monde.

Julien, pntrant  demi ces diverses vrits, que cependant toutes les
paroles prononces dans un sminaire tendent  dmentir, tombait dans
une mlancolie profonde. Il travaillait beaucoup, et russissait
rapidement  apprendre des choses trs utiles  un prtre, trs fausses
 ses yeux, et auxquelles il ne mettait aucun intrt. Il croyait
n'avoir rien autre chose  faire.

Suis-je donc oubli de toute la terre? pensait-il. Il ne savait pas que
M. Pirard avait reu et jet au feu quelques lettres timbres de Dijon,
et o, malgr les formes du style le plus convenable, perait la passion
la plus vive. De grands remords semblaient combattre cet amour. Tant
mieux, pensait l'abb Pirard, ce n'est pas du moins une femme impie que
ce jeune homme a aime.

Un jour l'abb Pirard ouvrit une lettre qui semblait  demi efface par
les larmes, c'tait un ternel adieu. Enfin, disait-on  Julien, le ciel
m'a fait la grce de har, non l'auteur de ma faute, il sera toujours ce
que j'aurai de plus cher au monde, mais ma faute en elle-mme. Le
sacrifice est fait, mon ami. Ce n'est pas sans larmes comme vous voyez.
Le salut des tres auxquels je me dois et que vous avez tant aims,
l'emporte. Un Dieu juste mais terrible ne pourra plus se venger sur eux
des crimes de leur mre. Adieu, Julien, soyez juste envers les hommes.

Cette fin de lettre tait presque absolument illisible. On donnait une
adresse  Dijon, et cependant on esprait que jamais Julien ne
rpondrait, ou que du moins il se servirait de paroles qu'une femme
revenue  la vertu pourrait entendre sans rougir.

La mlancolie de Julien, aide par la mdiocre nourriture que
fournissait au sminaire l'entrepreneur des dners  83 centimes,
commenait  influer sur sa sant lorsque un matin Fouqu parut tout 
coup dans sa chambre.

--Enfin j'ai pu entrer. Je suis venu cinq fois  Besanon, sans
reproche, pour te voir. Toujours visage de bois. J'ai apost quelqu'un 
la porte du sminaire; pourquoi diable est-ce que tu ne sors jamais?

--C'est une preuve que je me suis impose.

--Je te trouve bien chang. Enfin je te revois. Deux beaux cus de cinq
francs viennent de m'apprendre que je n'tais qu'un sot de ne pas les
avoir offerts ds le premier voyage.

La conversation fut infinie entre les deux amis. Julien changea de
couleur, lorsque Fouqu lui dit:

--A propos, sais-tu? la mre de tes lves est tombe dans la plus haute
dvotion.

Et il parlait de cet air dgag qui fait une si singulire impression
sur l'me passionne de laquelle on bouleverse, sans s'en douter, les
plus chers intrts.

--Oui, mon ami, dans la dvotion la plus exalte. On dit qu'elle fait
des plerinages. Mais  la honte ternelle de l'abb Maslon, qui a
espionn si longtemps ce pauvre M. Chlan, Mme de Rnal n'a pas voulu de
lui. Elle va se confesser  Dijon ou  Besanon.

--Elle vient  Besanon! dit Julien, le front couvert de rougeur.

--Assez souvent, rpondit Fouqu, d'un air interrogatif.

--As-tu des _Constitutionnels_ sur toi?

--Que dis-tu? rpliqua Fouqu.

--Je te demande si tu as des _Constitutionnels_, reprit Julien, du ton
de voix le plus tranquille. Ils se vendent trente sous le numro ici.

--Quoi! mme au sminaire, des libraux! s'cria Fouqu. Pauvre France!
ajouta-t-il, en prenant la voix hypocrite et le ton doux de l'abb
Maslon.

Cette visite et fait une profonde impression sur notre hros, si, ds
le lendemain, un mot que lui adressa ce petit sminariste de Verrires,
qui lui semblait si enfant, ne lui et fait faire une importante
dcouverte. Depuis qu'il tait au sminaire, la conduite de Julien
n'avait t qu'une suite de fausses dmarches. Il se moqua de lui-mme
avec amertume.

A la vrit, les actions importantes de sa vie taient savamment
conduites mais il ne soignait pas les dtails, et les habiles au
sminaire ne regardent qu'aux dtails. Aussi, passait-il dj parmi ses
camarades pour un esprit fort. Il avait t trahi par une foule de
petites actions.

A leurs yeux, il tait convaincu de ce vice norme, _il pensait, il
jugeait par lui-mme_, au lieu de suivre aveuglment _l'autorit_ et
l'exemple. L'abb Pirard ne lui avait t d'aucun secours; il ne lui
avait pas adress une seule fois la parole hors du tribunal de la
pnitence, o encore il coutait plus qu'il ne parlait. Il en et t
bien autrement s'il et choisi l'abb Castande.

Du moment que Julien se fut aperu de sa folie, il ne s'ennuya plus. Il
voulut connatre toute l'tendue du mal et,  cet effet, sortit un peu
de ce silence hautain et obstin avec lequel il repoussait ses
camarades. Ce fut alors qu'on se vengea de lui. Ses avances furent
accueillies par un mpris qui alla jusqu' la drision. Il reconnut que,
depuis son entre au sminaire, il n'y avait pas eu une heure, surtout
pendant les rcrations, qui n'et port consquence pour ou contre lui,
qui n'et augment le nombre de ses ennemis, ou ne lui et concili la
bienveillance de quelque sminariste sincrement vertueux ou un peu
moins grossier que les autres. Le mal  rparer tait immense, la tche
fort difficile. Dsormais l'attention de Julien fut sans cesse sur ses
gardes; il s'agissait de se dessiner un caractre tout nouveau.

Les mouvements de ses yeux, par exemple, lui donnrent beaucoup de
peine. Ce n'est pas sans raison qu'en ces lieux-l on les porte baisss.
Quelle n'tait pas ma prsomption  Verrires! se disait Julien, je
croyais vivre; je me prparais seulement  la vie; me voici enfin dans
le monde, tel que je le trouverai jusqu' la fin de mon rle, entour de
vrais ennemis. Quelle immense difficult, ajoutait-il, que cette
hypocrisie de chaque minute! c'est  faire plir les travaux d'Hercule.
L'Hercule des temps modernes, c'est Sixte-Quint trompant quinze annes
de suite, par sa modestie quarante cardinaux qui l'avaient vu vif et
hautain pendant toute sa Jeunesse.

La science n'est donc rien ici! se disait-il avec dpit; les progrs
dans le dogme, dans l'histoire sacre, etc., ne comptent qu'en
apparence. Tout ce qu'on dit  ce sujet est destin  faire tomber dans
le pige les fous tels que moi. Hlas! mon seul mrite consistait dans
mes progrs rapides, dans ma faon de saisir ces balivernes. Est-ce
qu'au fond ils les estimeraient  leur vraie valeur? les jugent-ils
comme moi? Et j'avais la sottise d'en tre fier! Ces premires places
que j'obtiens toujours n'ont servi qu' me donner de mauvaises notes
pour les vritables places que l'on obtient  la sortie du sminaire et
o l'on gagne de l'argent. Chazel, qui a plus de science que moi jette
toujours dans ses compositions quelque balourdise qui le fait relguer 
la cinquantime place; s'il obtient la premire, c'est par distraction.
Ah! qu'un mot, un seul mot de M. Pirard m'et t utile!

Du moment que Julien fut dtromp, les longs exercices de pit
asctique, tels que le chapelet cinq fois la semaine, les cantiques au
Sacr-Coeur, etc., etc., qui lui semblaient si mortellement ennuyeux,
devinrent ses moments d'action les plus intressants. En rflchissant
svrement sur lui-mme, et cherchant surtout  ne pas s'exagrer ses
moyens, Julien n'aspira pas d'emble, comme les sminaristes qui
servaient de modles aux autres,  faire  chaque instant des actions
_significatives_, c'est--dire prouvant un genre de perfection
chrtienne. Au sminaire, il est une faon de manger un ouf  la coque,
qui annonce les progrs faits dans la vie dvote.

Le lecteur, qui sourit peut-tre, daignerait-il se souvenir de toutes
les fautes que fit, en mangeant un ouf l'abb Delille invit  djeuner
chez une grande dame de la cour de Louis XVI.

Julien chercha d'abord  arriver au _non culpa_; c'est l'tat du jeune
sminariste dont la dmarche, dont la faon de mouvoir les bras, les
yeux, etc., n'indiquent  la vrit rien de mondain, mais ne montrent
pas encore l'tre absorb par l'ide de l'autre vie et le _pur nant_ de
celle-ci.

Sans cesse Julien trouvait crites au charbon, sur les murs des
corridors, des phrases telles que celle-ci: Qu'est-ce que soixante ans
d'preuves, mis en balance avec une ternit de dlices ou une ternit
d'huile bouillante en enfer! Il ne les mprisa plus; il comprit qu'il
fallait les avoir sans cesse devant les yeux. Que ferai-je toute ma vie?
se disait-il; je vendrai aux fidles une place dans le ciel. Comment
cette place leur sera-t-elle rendue visible? par la diffrence de mon
extrieur et de celui d'un lac.

Aprs plusieurs mois d'application de tous les instants, Julien avait
encore l'air de penser. Sa faon de remuer les yeux et de porter la
bouche n'annonait pas la foi implicite et prte  tout croire et  tout
soutenir, mme par le martyre. C'tait avec colre que Julien se voyait
prim dans ce genre par les paysans les plus grossiers. Il y avait de
bonnes raisons pour qu'ils n'eussent pas l'air penseur.

Que de peine ne se donnait-il pas pour arriver  ce front bat et
troit,  cette physionomie de foi fervente et aveugle, prte  tout
croire et  tout souffrir, que l'on trouve si frquemment dans les
couvents d'Italie, et dont  nous autres lacs, le Guerchin a laiss de
si parfaits modles dans ses tableaux d'glise.[*]

[*] Voir, au muse du Louvre. Franois duc d'Aquitaine dposant la
couronne et prenant l'habit de moine n 1130.

Les jours de grande fte, on donnait aux sminaristes des saucisses avec
de la choucroute. Les voisins de table de Julien avaient observ qu'il
tait insensible  ce bonheur, ce fut l un de ses premiers crimes. Ses
camarades y virent un trait odieux de la plus sotte hypocrisie; rien ne
lui fit plus d'ennemis. Voyez ce bourgeois, voyez ce ddaigneux,
disaient-ils, qui fait semblant de mpriser la meilleure _pitance_, des
saucisses avec de la choucroute! fi, le vilain! l'orgueilleux! le damn!
Il aurait d s'abstenir par pnitence d'en manger une partie et faire ce
sacrifice de dire  quelque ami, en montrant la choucroute:

--Qu'est-ce que l'homme peut offrir  un tre tout-puissant, si ce n'est
la douleur volontaire?

Julien n'avait pas l'exprience qui fait voir si facilement les choses
de ce genre.

Hlas! l'ignorance de ces jeunes paysans, mes camarades, est pour eux,
un avantage immense, s'criait-il, dans ses moments de dcouragement. A
leur arrive au sminaire, le professeur n'a point  les dlivrer de ce
nombre effroyable d'ides mondaines que j'y apporte, et qu'ils lisent
sur ma figure quoi que je fasse.

Julien tudiait, avec une attention voisine de l'envie les plus
grossiers des petits paysans qui arrivaient au sminaire. Au moment o
on les dpouillait de leur veste de ratine, pour leur faire endosser la
robe noire, leur ducation se bornait  un respect immense et sans
bornes pour l'argent sec et liquide, comme on dit en Franche-Comt.

C'est la manire sacramentelle et hroque d'exprimer l'ide sublime
_d'argent comptant_.

Le bonheur, pour ces sminaristes, comme pour les hros des romans de
Voltaire, consiste surtout  bien dner. Julien dcouvrait chez presque
tous un respect inn pour l'homme qui porte un habit de _drap fin_. Ce
sentiment apprcie la _justice distributive_, telle que nous la donnent
nos tribunaux,  sa valeur et mme au-dessous de sa valeur. Que peut-on
gagner, rptaient-ils souvent entre eux,  plaider contre un gros?

C'est le mot des valles du Jura, pour exprimer un homme riche. Qu'on
juge de leur respect pour l'tre le plus riche de tous: le gouvernement!

Ne pas sourire avec respect au seul nom de M. le prfet, passe, aux yeux
des paysans de la Franche-Comt, pour une imprudence, or l'imprudence
chez le pauvre est rapidement punie par le manque de pain.

Aprs avoir t comme suffoqu dans les premiers temps par le sentiment
du mpris, Julien finit par prouver de la piti: il tait arriv
souvent aux pres de la plupart de ses camarades de rentrer le soir dans
l'hiver  leur chaumire, et de n'y trouver ni pain, ni chtaignes, ni
pommes de terre. Qu'y a-t-il donc d'tonnant, se disait Julien, si
l'homme heureux,  leurs yeux, est d'abord celui qui vient de bien
dner, et ensuite celui qui possde un bon habit! Mes camarades ont une
vocation ferme, c'est--dire qu'ils voient dans l'tat ecclsiastique
une longue continuation de ce bonheur: bien dner et avoir un habit
chaud en hiver.

Il arriva  Julien d'entendre un jeune sminariste, dou d'imagination,
dire  son compagnon:

--Pourquoi ne deviendrais-je pas pape comme Sixte Quint, qui gardait les
pourceaux?

--On ne fait papes que des Italiens, rpondit l'ami; mais pour sr on
tirera au sort parmi nous, pour des places de grands vicaires, de
chanoines, et peut-tre d'vques. M. P..., vque de Chlons, est fils
d'un tonnelier: c'est l'tat de mon pre.

Un jour, au milieu d'une leon de dogme, l'abb Pirard fit appeler
Julien. Le pauvre jeune homme fut ravi de sortir de l'atmosphre
physique et morale au milieu de laquelle il tait plong.

Julien trouva chez M. le directeur l'accueil qui l'avait tant effray le
jour de son entre au sminaire.

--Expliquez-moi ce qui est crit sur cette carte  jouer, lui dit-il, en
le regardant de faon  le faire rentrer sous terre.

Julien lut:

Amanda Binet, au caf de la Girafe, avant huit heures. Dire que l'on
est de Genlis, et le cousin de ma mre.

Julien vit l'immensit du danger; la police de l'abb Castande lui
avait vol cette adresse.

--Le jour o j'entrai ici, rpondit-il en regardant le front de l'abb
Pirard, car il ne pouvait supporter son oeil terrible, j'tais
tremblant: M. Chlan m'avait dit que c'tait un lieu plein de dlations
et de mchancets de tous les genres; l'espionnage et la dnonciation
entre camarades y sont encourags. Le ciel le veut ainsi, pour montrer
la vie telle qu'elle est aux jeunes prtres, et leur inspirer le dgot
du monde et de ses pompes.

--Et c'est  moi que vous faites des phrases, dit l'abb Pirard furieux.
Petit coquin!

--A Verrires, reprit froidement Julien, mes frres me battaient
lorsqu'ils avaient sujet d'tre jaloux de moi...

--Au fait! au fait! s'cria M. Pirard, presque hors de lui.

Sans tre le moins du monde intimid, Julien reprit sa narration.

--Le jour de mon arrive  Besanon, vers midi, j'avais faim, j'entrai
dans un caf. Mon coeur tait rempli de rpugnance pour un lieu si
profane; mais je pensai que mon djeuner me coterait moins cher l qu'
l'auberge. Une dame, qui paraissait tre la matresse de la boutique,
eut piti de mon air novice. Besanon est rempli de mauvais sujets, me
dit-elle, je crains pour vous, monsieur. S'il vous arrivait quelque
mauvaise affaire, ayez recours  moi, envoyez chez moi avant huit
heures. Si les portiers du sminaire refusent de faire votre commission,
dites que vous tes mon cousin, et natif de Genlis...

--Tout ce bavardage va tre vrifi, s'cria l'abb Pirard, qui, ne
pouvant rester en place, se promenait dans la chambre. Qu'on se rende
dans sa cellule.

L'abb suivit Julien et l'enferma  clef. Celui-ci se mit aussitt 
visiter sa malle, au fond de laquelle la fatale carte tait
prcieusement cache. Rien ne manquait dans la malle, mais il y avait
plusieurs drangements; cependant la clef ne le quittait jamais. Quel
bonheur, se dit Julien, que, pendant le temps de mon aveuglement, je
n'aie jamais accept la permission de sortir, que M. Castande m'offrait
si souvent avec une bont que je comprends maintenant. Peut-tre
j'aurais eu la faiblesse de changer d'habits et d'aller voir la belle
Amanda, je me serais perdu. Quand on a dsespr de tirer parti du
renseignement de cette manire, pour ne pas le perdre on en a fait une
dnonciation.

Deux heures aprs, le directeur le fit appeler.

--Vous n'avez pas menti, lui dit-il avec un regard moins svre; mais
garder une telle adresse est une imprudence dont vous ne pouvez
concevoir la gravit. Malheureux enfant! dans dix ans, peut-tre, elle
vous portera dommage.




CHAPITRE XXVII

PREMIRE EXPRIENCE DE LA VIE

    Le temps prsent, grand Dieu! c'est l'arche du Seigneur.
    Malheur  qui y touche.

    DIDEROT.


Le lecteur voudra bien nous permettre de donner trs peu de faits clairs
et prcis sur cette poque de la vie de Julien. Ce n'est pas qu'ils nous
manquent, bien au contraire; mais, peut-tre ce qu'il vit au sminaire
est-il trop noir pour le coloris modr que l'on a cherch  conserver
dans ces feuilles. Les contemporains qui souffrent de certaines choses
ne peuvent s'en souvenir qu'avec une horreur qui paralyse tout autre
plaisir, mme celui de lire un conte.

Julien russissait peu dans ses essais d'hypocrisie de gestes; il tomba
dans des moments de dgot et mme de dcouragement complet. Il n'avait
pas de succs, et encore dans une vilaine carrire. Le moindre secours
extrieur et suffi pour soutenir sa constance, la difficult  vaincre
n'tait pas bien grande; mais il tait seul comme une barque abandonne
au milieu de l'Ocan. Et quand je russirais, se disait-il, avoir toute
une vie  passer en si mauvaise compagnie! Des gloutons qui ne songent
qu' l'omelette au lard qu'ils dvoreront au dner, ou des abbs
Castande, pour qui aucun crime n'est trop noir! ils parviendront au
pouvoir; mais  quel prix, grand Dieu!

La volont de l'homme est puissante, je le lis partout; mais suffit-elle
pour surmonter un tel dgot? La tche des grands hommes a t facile;
quelque terrible que ft le danger, ils le trouvaient beau; et qui peut
comprendre, except moi, la laideur de ce qui m'environne?

Ce moment fut le plus prouvant de sa vie. Il lui tait si facile de
s'engager dans un des beaux rgiments en garnison  Besanon! Il pouvait
se faire matre de latin; il lui fallait si peu pour sa subsistance!
Mais alors plus de carrire, plus d'avenir pour son imagination: c'tait
mourir. Voici le dtail d'une de ses tristes journes.

Ma prsomption s'est si souvent applaudie de ce que j'tais diffrent
des autres jeunes paysans! Eh bien, j'ai assez vcu pour voir que
_diffrence engendre haine_, se disait-il un matin. Cette grande vrit
venait de lui tre montre par une de ses plus piquantes irrussites. Il
avait travaill huit jours  plaire  un lve qui vivait en odeur de
saintet. Il se promenait avec lui dans la cour, coutant avec
soumission des sottises  dormir debout. Tout  coup le temps tourna 
l'orage, le tonnerre gronda, et le saint lve s'cria, le repoussant
d'une faon grossire:

--coutez; chacun pour soi dans ce monde, je ne veux pas tre brl par
le tonnerre: Dieu peut vous foudroyer comme un impie, comme un Voltaire.

Les dents serres de rage et les yeux ouverts vers ce ciel sillonn par
la foudre: Je mriterais d'tre submerg si je m'endors pendant la
tempte! s'cria Julien. Essayons la conqute de quelque autre cuistre.

Le cours d'histoire sacre de l'abb Castande sonna.

A ces jeunes paysans si effrays du travail pnible et de la pauvret de
leurs pres, l'abb Castande enseignait ce jour-l que cet tre si
terrible  leurs yeux, le gouvernement, n'avait de pouvoir rel et
lgitime qu'en vertu de la dlgation du vicaire de Dieu sur la terre.

--Rendez-vous dignes des bonts du pape par la saintet de votre vie,
par votre obissance, soyez comme un bton entre ses mains, ajoutait-il,
et vous allez obtenir une place superbe o vous commanderez en chef,
loin de tout contrle; une place inamovible, dont le gouvernement paie
le tiers des appointements, et les fidles, forms par vos prdications,
les deux autres tiers.

Au sortir de son cours, M. Castande s'arrta dans la cour, au milieu de
ses lves, ce jour-l plus attentifs.

--C'est bien d'un cur que l'on peut dire: Tant vaut l'homme, tant vaut
la place, disait-il aux lves qui faisaient cercle autour de lui. J'ai
connu, moi qui vous parle, des paroisses de montagne, dont le casuel
valait mieux que celui de bien des curs de ville. Il y avait autant
d'argent, sans compter les chapons gras, les oeufs, le beurre frais et
mille agrments de dtail, et l, le cur est le premier sans contredit:
point de bon repas o il ne soit invit, ft, etc.

A peine M. Castande fut-il remont chez lui, que les lves se
divisrent en groupes. Julien n'tait d'aucun; on le laissait comme une
brebis galeuse. Dans tous les groupes, il voyait un lve jeter un sol
en l'air, et s'il devinait juste au jeu de croix ou pile, ses camarades
en concluaient qu'il aurait bientt une de ces cures  riche casuel.

Vinrent ensuite les anecdotes. Tel jeune prtre,  peine ordonn depuis
un an, ayant offert un lapin priv  la servante d'un vieux cur, il
avait obtenu d'tre demand pour vicaire, et peu de mois aprs, car le
cur tait mort bien vite, l'avait remplac dans la bonne cure. Tel
autre avait russi  se faire dsigner pour successeur  la cure d'un
gros bourg fort riche, en assistant  tous les repas du vieux cur
paralytique, et lui dcoupant ses poulets avec grce.

Les sminaristes, comme les gens dans toutes les carrires, s'exagrent
l'effet de ces petits moyens qui ont de l'extraordinaire et frappent
l'imagination.

Il faut, se disait Julien, que je me fasse  ces conversations. Quand on
ne parlait pas de saucisses et de bonnes cures, on s'entretenait de la
partie mondaine des doctrines ecclsiastiques; des diffrends des
vques et des prfets, des maires et des curs. Julien voyait
apparatre l'ide d'un second Dieu, mais d'un Dieu bien plus  craindre
et bien plus puissant que l'autre; ce second Dieu tait le pape. On se
disait mais en baissant la voix et quand on tait bien sr de n'tre pas
entendu par M. Pirard, que si le pape ne se donne pas la peine de nommer
tous les prfets et tous les maires de France, c'est qu'il a commis  ce
soin le roi de France, en le nommant fils an de l'glise.

Ce fut vers ce temps que Julien crut pouvoir tirer parti pour sa
considration du livre du Pape, par M. de Maistre. A vrai dire, il
tonna ses camarades, mais ce fut encore un malheur. Il leur dplut en
exposant mieux qu'eux-mmes leurs propres opinions. M. Chlan avait t
imprudent pour Julien comme il l'tait pour lui-mme. Aprs lui avoir
donn l'habitude de raisonner juste et de ne pas se laisser payer de
vaines paroles, il avait nglig de lui dire que, chez l'tre peu
considr, cette habitude est un crime, car tout bon raisonnement
offense.

Le bien dire de Julien lui fut donc un nouveau crime. Ses camarades, 
force de songer  lui, parvinrent  exprimer d'un seul mot toute
l'horreur qu'il leur inspirait: ils le surnommrent Martin Luther;
surtout, disaient-ils,  cause de cette infernale logique qui le rend si
fier.

Plusieurs jeunes sminaristes avaient des couleurs plus fraches et
pouvaient passer pour plus jolis garons que Julien, mais il avait les
mains blanches et ne pouvait cacher certaines habitudes de propret
dlicate. Cet avantage n'en tait pas un dans la triste maison o le
sort l'avait jet. Les sales paysans au milieu desquels il vivait
dclarrent qu'il avait des moeurs fort relches. Nous craignons de
fatiguer le lecteur du rcit des mille infortunes de notre hros. Par
exemple, les plus vigoureux de ses camarades voulurent prendre
l'habitude de le battre; il fut oblig de s'armer d'un compas de fer et
d'annoncer, mais par signes, qu'il en ferait usage. Les signes ne
peuvent pas figurer, dans un rapport d'espion, aussi avantageusement que
des paroles.




CHAPITRE XXVIII

UNE PROCESSION

    Tous les coeurs taient mus. La prsence de Dieu semblait
    descendue dans ces rues troites et gothiques, tendues de toutes
    parts et bien sables par les soins des fidles.

    YOUNG.


Julien avait beau se faire petit et sot, il ne pouvait plaire, il tait
trop diffrent. Cependant, se disait-il, tous ces professeurs sont gens
trs fins, et choisis entre mille; comment n'aiment-ils pas mon
humilit? Un seul lui semblait abuser de sa complaisance  tout croire
et  sembler dupe de tout. C'tait l'abb Chas-Bernard, directeur des
crmonies de la cathdrale, o, depuis quinze ans, on lui faisait
esprer une place de chanoine; en attendant il enseignait l'loquence
sacre au sminaire. Dans le temps de son aveuglement, ce cours tait un
de ceux o Julien se trouvait le plus habituellement le premier. L'abb
Chas tait parti de l pour lui tmoigner de l'amiti, et,  la sortie
de son cours, il le prenait volontiers sous le bras pour faire quelques
tours de Jardin.

O veut-il en venir? se disait Julien. Il voyait avec tonnement que,
pendant des heures entires, l'abb Chas lui parlait des ornements
possds par la cathdrale. Elle avait dix-sept chasubles galonnes,
outre les ornements de deuil. On esprait beaucoup de la vieille
prsidente de Rubempr, cette dame, ge de quatre-vingt-dix ans,
conservait depuis soixante-dix au moins ses robes de noce en superbes
toffes de Lyon, broches d'or.

--Figurez-vous, mon ami, disait l'abb Chas, en s'arrtant tout court,
et ouvrant de grands yeux, que ces toffes se tiennent droites tant il y
a d'or. C'est l'opinion commune de tous les honntes gens de Besanon
que, par le testament de la prsidente, le trsor de la cathdrale sera
augment de plus de dix chasubles, sans compter quatre ou cinq chapes
pour les grandes ftes. Je vais plus loin, ajoutait l'abb Chas en
baissant la voix, j'ai des raisons pour penser que la prsidente nous
laissera huit magnifiques flambeaux d'argent dor, que l'on suppose
avoir t achets en Italie, par le duc de Bourgogne Charles le
Tmraire, dont un de ses anctres fut le ministre favori.

Mais o cet homme veut-il en venir avec toute cette friperie, pensait
Julien? Cette prparation adroite dure depuis un sicle, et rien ne
parat. Il faut qu'il se mfie bien de moi! Il est plus adroit que tous
les autres, dont en quinze jours on devine si bien le but secret. Je
comprends, l'ambition de celui-ci souffre depuis quinze ans!

Un soir, au milieu de la leon d'armes, Julien fut appel chez l'abb
Pirard, qui lui dit:

--C'est demain la fte du _Corpus Domini_ (la fte Dieu). M. l'abb
Chas-Bernard a besoin de vous pour l'aider  orner la cathdrale, allez
et obissez.

L'abb Pirard le rappela, et, de l'air de la commisration, ajouta:

-C'est  vous de voir si vous voulez profiter de l'occasion pour vous
carter dans la ville.

--_Incedo per ignes_, rpondit Julien (j'ai des ennemis cachs).

Le lendemain, ds le grand matin, Julien se rendit  la cathdrale, les
yeux baisss. L'aspect des rues et de l'activit qui commenait  rgner
dans la ville lui fit du bien. De toutes parts on tendait le devant des
maisons pour la procession. Tout le temps qu'il avait pass au sminaire
ne lui sembla plus qu'un instant. Sa pense tait  Vergy et  cette
jolie Amanda Binet, qu'il pouvait rencontrer, car son caf n'tait pas
bien loign. Il aperut de loin l'abb Chas-Bernard sur la porte de sa
chre cathdrale, c'tait un gros homme  face rjouie et  l'air
ouvert. Ce jour-l, il tait triomphant:

--Je vous attendais, mon cher fils, s'cria-t-il, du plus loin qu'il vit
Julien, soyez le bienvenu. La besogne de cette journe sera longue et
rude, fortifions-nous par un premier djeuner; le second viendra  dix
heures pendant la grand'messe.

--Je dsire, Monsieur, lui dit Julien d'un air grave, n'tre pas un
instant seul; daignez remarquer, ajouta-t-il en lui montrant l'horloge
au-dessus de leur tte, que j'arrive  cinq heures moins une minute.

--Ah! ces petits mchants du sminaire vous font peur! Vous tes bien
bon de penser  eux, dit l'abb Chas. Un chemin est-il moins beau parce
qu'il y a des pines dans les haies qui le bordent? Les voyageurs font
route et laissent les pines mchantes se morfondre  leur place. Du
reste,  l'ouvrage, mon cher ami,  l'ouvrage!

L'abb Chas avait raison de dire que la besogne serait rude. Il y avait
eu la veille une grande crmonie funbre  la cathdrale, l'on n'avait
pu rien prparer, il fallait donc, en une seule matine, revtir tous
les piliers gothiques qui forment les trois nefs, d'une sorte d'habit de
damas rouge qui monte  trente pieds de hauteur. M. l'vque avait fait
venir par la malle-poste quatre tapissiers de Paris, mais ces Messieurs
ne pouvaient suffire  tout, et loin d'encourager la maladresse de leurs
camarades bison tins, ils la redoublaient en se moquant d'eux.

Julien vit qu'il fallait monter  l'chelle lui-mme, son agilit le
servit bien. Il se chargea de diriger les tapissiers de la ville. L'abb
Chas enchant le regardait voltiger d'chelle en chelle. Quand tous les
piliers furent revtus de damas, il fut question d'aller placer cinq
normes bouquets de plumes sur le grand baldaquin, au-dessus du
matre-autel. Un riche couronnement de bois dor est soutenu par huit
grandes colonnes torses en marbre d'Italie. Mais pour arriver au centre
du baldaquin, au-dessus du tabernacle, il fallait marcher sur une
vieille corniche en bois, peut-tre vermoulue et  quarante pieds
d'lvation.

L'aspect de ce chemin ardu avait teint la gaiet, si brillante
jusque-l, des tapissiers parisiens; ils regardaient d'en bas,
discutaient beaucoup et ne montaient pas. Julien se saisit des bouquets
de plumes, et monta l'chelle en courant. Il les plaa fort bien sur
l'ornement en forme de couronne, au centre du baldaquin. Comme il
descendait de l'chelle, l'abb Chas-Bernard le serra dans ses bras.

--_Optime_, s'cria le bon prtre, je conterai a  Monseigneur.

Le djeuner de dix heures fut trs gai. Jamais l'abb Chas n'avait vu
son glise si belle.

--Cher disciple, disait-il  Julien, ma mre tait loueuse de chaises
dans cette vnrable basilique, de sorte que j'ai t nourri dans ce
grand difice. La Terreur de Robespierre nous ruina; mais,  huit ans
que j'avais alors, je servais dj des messes en chambre, et l'on me
nourrissait le jour de la messe. Personne ne savait plier une chasuble
mieux que moi, jamais les galons n'taient coups. Depuis le
rtablissement du culte par Napolon, j'ai le bonheur de tout diriger
dans cette vnrable mtropole. Cinq fois par an, mes yeux la voient
pare de ces ornements si beaux. Mais jamais elle n'a t si
resplendissante, jamais les lais de damas n'ont t aussi bien attachs
qu'aujourd'hui, aussi collants aux piliers.

Enfin il va me dire son secret, pensa Julien, le voil qui me parle de
lui; il y a panchement. Mais rien d'imprudent ne fut dit par cet homme
videmment exalt. Et pourtant il a beaucoup travaill, il est heureux,
se dit Julien, le bon vin n'a pas t pargn. Quel homme! quel exemple
pour moi!  lui le pompon. (C'tait un mauvais mot qu'il tenait du vieux
chirurgien.)

Comme le Sanctus de la grand'messe sonna, Julien voulut prendre un
surplis pour suivre l'vque  la superbe procession.

--Et es voleurs, mon ami, et les voleurs! s'cria l'abb Chas, vous n'y
pensez pas. La procession va sortir; l'glise restera dserte; nous
veillerons vous et moi. Nous serons bien heureux s'il ne nous manque
qu'une couple d'aunes de ce beau galon qui environne le bas des piliers.
C'est encore un don de Mme de Rubempr; il provient du fameux comte son
bisaeul, c'est de l'or pur mon cher ami, ajouta l'abb, en lui parlant
 l'oreille, et d'un air videmment exalt, rien de faux! Je vous charge
de l'inspection de l'aile du nord, n'en sortez pas. Je garde pour moi
l'aile du midi et la grand'nef. Attention aux confessionnaux; c'est de
l que les espionnes des voleurs pient le moment o nous avons le dos
tourn.

Comme il achevait de parler, onze heures trois quarts sonnrent,
aussitt la grosse cloche se fit entendre. Elle sonnait  pleine vole,
ces sons si pleins et si solennels murent Julien. Son imagination
n'tait plus sur la terre.

L'odeur de l'encens et des feuilles de roses jetes devant le
Saint-Sacrement par les petits enfants dguiss en saint Jean acheva de
l'exalter.

Les sons si graves de cette cloche n'auraient d rveiller chez Julien
que l'ide du travail de vingt hommes pays  cinquante centimes, et
aides peut-tre par quinze ou vingt fidles. Il et d penser  l'usure
des cordes,  celle de la charpente, au danger de la cloche elle-mme,
qui tombe tous les deux sicles, et rflchir au moyen de diminuer le
salaire des sonneurs ou de les payer par quelque indulgence ou autre
grce tire des trsors de l'glise, et qui n'aplatit pas sa bourse.

Au lieu de ces sages rflexions, l'me de Julien, exalte par ces sons
si mles et si pleins, errait dans les espaces imaginaires. Jamais il ne
fera ni un bon prtre, ni un grand administrateur. Les mes qui
s'meuvent aussi sont bonnes tout au plus  produire un artiste. Ici
clate dans tout son jour la prsomption de Julien. Cinquante,
peut-tre, des sminaristes ses camarades, rendus attentifs au rel de
la vie par la haine publique et le jacobinisme qu'on leur montre en
embuscade derrire chaque haie, en entendant la grosse cloche de la
cathdrale, n'auraient song qu'au salaire des sonneurs. Ils auraient
examin avec le gnie de Barrme si le degr d'motion du public valait
l'argent qu'on donnait aux sonneurs. Si Julien et voulu songer aux
intrts matriels de la cathdrale son imagination, s'lanant au-del
du but aurait pens  conomiser quarante francs  la fabrique et laiss
perdre l'occasion d'viter une dpense de vingt-cinq centimes.

Tandis que, par le plus beau jour du monde, la procession parcourait
lentement Besanon, et s'arrtait aux brillants reposoirs levs 
l'envi par toutes les autorits l'glise tait reste dans un profond
silence. Une demi-obscurit, une agrable fracheur y rgnaient; elle
tait encore embaume par le parfum des fleurs et de l'encens.

Le silence, la solitude profonde, la fracheur des longues nefs
rendaient plus douce la rverie de Julien. Il ne craignait point d'tre
troubl par l'abb fort occup dans une autre partie de l'difice. Son
me avait presque abandonn son enveloppe mortelle, qui se promenait 
pas lents dans l'aile du nord confie  sa surveillance. Il tait
d'autant plus tranquille, qu'il s'tait assur qu'il n'y avait dans les
confessionnaux que quelques femmes pieuses son oeil regardait sans voir.

Cependant sa distraction fut  demi vaincue par l'aspect de deux femmes
fort bien mises qui taient  genoux, l'une dans un confessionnal, et
l'autre tout prs de la premire, sur une chaise. Il regardait sans
voir; cependant, soit sentiment vague de ses devoirs, soit admiration
pour la mise noble et simple de ces dames, il remarqua qu'il n'y avait
pas de prtre dans ce confessionnal. Il est singulier, pensa-t-il, que
ces belles dames ne soient pas  genoux devant quelque reposoir, si
elles sont dvotes; ou places avantageusement au premier rang de
quelque balcon, si elles sont du monde. Comme cette robe est bien prise!
quelle grce! Il ralentit le pas pour chercher  les voir.

Celle qui tait  genoux dans le confessionnal, dtourna un peu la tte
en entendant le bruit des pas de Julien au milieu de ce grand silence.
Tout  coup elle jeta un petit cri, et se trouva mal.

En perdant ses forces, cette dame  genoux tomba en arrire; son amie,
qui tait prs d'elle, s'lana pour la secourir. En mme temps, Julien
vit les paules de la dame qui tombait en arrire. Un collier de grosses
perles fines en torsade, de lui bien connu, frappa ses regards. Que
devint-il en reconnaissant la chevelure de Mme de Rnal! c'tait elle.
La dame qui cherchait  lui soutenir la tte, et  l'empcher de tomber
tout  fait, tait Mme Derville. Julien, hors de lui, s'lana; la chute
de Mme de Rnal et peut-tre entran son amie si Julien ne les et
soutenues. Il vit la tte de Mme de Rnal ple, absolument prive de
sentiment, flottant sur son paule. Il aida Mme Derville  placer cette
tte charmante sur l'appui d'une chaise de paille; il tait  genoux.

Mme Derville se retourna et le reconnut:

--Fuyez, monsieur, fuyez, lui dit-elle avec l'accent de la plus vive
colre. Que surtout elle ne vous revoie pas. Votre vue doit en effet lui
faire horreur, elle tait si heureuse avant vous! Votre procd est
atroce. Fuyez; loignez-vous, s'il vous reste quelque pudeur.

Ce mot fut dit avec tant d'autorit, et Julien tait si faible dans ce
moment, qu'il s'loigna. Elle m'a toujours ha, se dit-il en pensant 
Mme Derville.

Au mme instant, le chant nasillard des premiers prtres de la
procession retentit dans l'glise; elle rentrait. L'abb Chas-Bernard
appela plusieurs fois Julien qui d'abord ne l'entendit pas: il vint
enfin le prendre par le bras derrire un pilier o Julien s'tait
rfugi  demi mort. Il voulait le prsenter  l'vque.

--Vous vous trouvez mal, mon enfant, lui dit l'abb, en le voyant si
ple, et presque hors d'tat de marcher; vous avez trop travaill.

L'abb lui donna le bras.

--Venez, asseyez-vous sur ce petit banc du donneur d'eau bnite,
derrire moi; je vous cacherai. Ils taient alors  ct de la grande
porte. Tranquillisez-vous, nous avons encore vingt bonnes minutes avant
que Monseigneur ne paraisse. Tchez de vous remettre; quand il passera,
je vous soulverai, car je suis fort et vigoureux malgr mon ge.

Mais quand l'vque passa, Julien tait tellement tremblant, que l'abb
Chas renona  l'ide de le prsenter.

--Ne vous affligez pas trop, lui dit-il, je retrouverai une occasion.

Le soir, il fit porter  la chapelle du sminaire dix livres de cierges
conomiss, dit-il, par les soins de Julien, et la rapidit avec
laquelle il avait fait teindre. Rien de moins vrai. Le pauvre garon
tait teint lui-mme, il n'avait pas eu une ide depuis la vue de Mme
de Rnal.




CHAPITRE XXIX

LE PREMIER AVANCEMENT

    Il a connu son sicle, il a connu son dpartement, et il est riche.

    LE PRECURSEUR.


Julien n'tait pas encore revenu de la rverie profonde o l'avait
plong l'vnement de la cathdrale, lorsqu'un matin le svre abb
Pirard le fit appeler.

--Voil M. l'abb Chas-Bernard qui m'crit en votre faveur. Je suis
assez content de l'ensemble de votre conduite. Vous tes extrmement
imprudent et mme tourdi sans qu'il y paraisse; cependant, jusqu'ici le
coeur est bon et mme gnreux, l'esprit est suprieur. Au total, je
vois en vous une tincelle qu'il ne faut pas ngliger.

Aprs quinze ans de travaux, je suis sur le point de sortir de cette
maison: mon crime est d'avoir laiss les sminaristes  leur libre
arbitre, et de n'avoir ni protg, ni desservi cette socit secrte
dont vous m'avez parl au tribunal de la pnitence. Avant de partir, je
veux faire quelque chose pour vous; j'aurais agi deux mois plus tt, car
vous le mritez, sans la dnonciation fonde sur l'adresse d'Amanda
Binet, trouve chez vous. Je vous fais rptiteur pour le Nouveau et
l'Ancien Testament.

Julien, transport de reconnaissance, eut bien l'ide de se jeter 
genoux et de remercier Dieu mais il cda  un mouvement plus vrai. Il
s'approcha de l'abb Pirard, et lui prit la main, qu'il porta  ses
lvres.

--Qu'est ceci? s'cria le directeur, d'un air fch mais les yeux de
Julien en disaient encore plus que son action.

L'abb Pirard le regarda avec tonnement, tel qu'un homme qui, depuis de
longues annes, a perdu l'habitude de rencontrer des motions dlicates.
Cette attention trahit le directeur, sa voix s'altra.

--Eh bien! oui, mon enfant je te suis attach. Le ciel sait que c'est
bien malgr moi. Je devrais tre juste, et n'avoir ni haine ni amour
pour personne. Ta carrire sera pnible. Je vois en toi quelque chose
qui offense le vulgaire. La jalousie et la calomnie te poursuivront. En
quelque lieu que la Providence te place, tes compagnons ne te verront
jamais sans te har, et s'ils feignent de t'aimer, ce sera pour te
trahir plus srement. A cela il n'y a qu'un remde: n'aie recours qu'
Dieu, qui t'a donn, pour te punir de ta prsomption, cette ncessit
d'tre ha; que ta conduite soit pure; c'est la seule ressource que je
te voie. Si tu tiens  la vrit d'une treinte invincible, tt ou tard
tes ennemis seront confondus.

Il y avait si longtemps que Julien n'avait entendu une voix amie, qu'il
faut lui pardonner une faiblesse: il fondit en larmes. L'abb Pirard lui
ouvrit les bras; ce moment fut bien doux pour tous les deux.

Julien tait fou de joie; cet avancement tait le premier qu'il
obtenait; les avantages taient immenses. Pour les concevoir, il faut
avoir t condamn  passer des mois entiers sans un instant de
solitude, et dans un contact immdiat avec des camarades pour le moins
importuns, et la plupart intolrables. Leurs cris seuls eussent suffi
pour porter le dsordre dans une organisation dlicate. La joie bruyante
de ces paysans bien nourris et bien vtus ne savait jouir d'elle-mme,
ne se croyait entire que lorsqu'ils criaient de toute la force de leurs
poumons.

Maintenant, Julien dnait seul, ou  peu prs, une heure plus tard que
les autres sminaristes. Il avait une clef du jardin, et pouvait s'y
promener aux heures o il est dsert.

A son grand tonnement, Julien s'aperut qu'on le hassait moins; il
s'attendait au contraire  un redoublement de haine. Ce dsir secret
qu'on ne lui adresst pas la parole, qui tait trop vident et lui
valait tant d'ennemis, ne fut plus une marque de hauteur ridicule. Aux
yeux des tres grossiers qui l'entouraient, ce fut un juste sentiment de
sa dignit. La haine diminua sensiblement surtout parmi les plus jeunes
de ses camarades devenus ses lves, et qu'il traitait avec beaucoup de
politesse. Peu  peu il eut mme des partisans; il devint de mauvais ton
de l'appeler Martin Luther.

Mais  quoi bon nommer ses amis, ses ennemis? Tout cela est laid, et
d'autant plus laid que le dessein est plus vrai. Ce sont cependant l
les seuls professeurs de morale qu'ait le peuple, et sans eux que
deviendrait-il? Le journal pourra-t-il jamais remplacer le cur?

Depuis la nouvelle dignit de Julien, le directeur du sminaire affecta
de ne lui parler jamais sans tmoins. Il y avait dans cette conduite
prudence pour le matre, comme pour le disciple; mais il y avait surtout
preuve. Le principe invariable du svre jansniste Pirard tait: Un
homme a-t-il du mrite  vos yeux? mettez obstacle  tout ce qu'il
dsire,  tout ce qu'il entreprend. Si le mrite est rel, il saura bien
renverser ou tourner les obstacles.

C'tait le temps de la chasse. Fouqu eut l'ide d'envoyer au sminaire
un cerf et un sanglier de la part des parents de Julien. Les animaux
morts furent dposs dans le passage, entre la cuisine et le rfectoire.
Ce fut l que tous les sminaristes les virent en allant dner. Ce fut
un grand objet de curiosit. Le sanglier, tout mort qu'il tait, faisait
peur aux plus jeunes, ils touchaient ses dfenses. On ne parla d'autre
chose pendant huit jours.

Ce don qui classait la famille de Julien dans la partie de la socit
qu'il faut respecter, porta un coup mortel  l'envie. Il fut une
supriorit consacre par la fortune. Chazel et les plus distingus des
sminaristes lui firent des avances, et se seraient presque plaints 
lui de ce qu'il ne les avait pas avertis de la fortune de ses parents,
et les avait ainsi exposs  manquer de respect  l'argent.

Il y eut une conscription dont Julien fut exempt en sa qualit de
sminariste. Cette circonstance l'mut profondment. Voil donc pass 
jamais l'instant o vingt ans plus tt, une vie hroque et commenc
pour moi.

Il se promenait seul dans le jardin du sminaire, il entendit parler
entre eux des maons qui travaillaient au mur de clture.

--H bien! y faut partir, v'l une nouvelle conscription.

--Dans le temps de l'autre  la bonne heure, un maon y devenait
officier, y devenait gnral, on a vu a.

--Va-t'en voir maintenant! il n'y a que les gueux qui partent. Celui qui
a de quoi reste au pays.

--Qui est n misrable, reste misrable, et v'l.

--Ah a, est-ce bien vrai, ce qu'ils disent, que l'autre est mort?
reprit un troisime maon.

--Ce sont les gros qui disent a, vois-tu! l'autre leur faisait peur.

--Quelle diffrence, comme l'ouvrage allait de son temps! Et dire qu'il
a t trahi par ses marchaux! Faut-y tre tratre!

Cette conversation consola un peu Julien. En s'loignant il rptait
avec un soupir:

    Le seul roi dont le peuple ait gard la mmoire!

Le temps des examens arriva. Julien rpondit d'une faon brillante; il
vit que Chazel lui-mme cherchait  montrer tout son savoir.

Le premier jour, les examinateurs nomms par le fameux grand vicaire de
Frilair, furent trs contraris de devoir toujours porter le premier ou
tout au plus le second, sur leur liste, ce Julien Sorel, qui leur tait
signal comme le benjamin de l'abb Pirard. Il y eut des paris au
sminaire, que dans la liste de l'examen gnral, Julien aurait le
numro premier, ce qui emportait l'honneur de dner chez Mgr l'vque.
Mais  la fin d'une sance, o il avait t question des Pres de
l'glise, un examinateur adroit, aprs avoir interrog Julien sur saint
Jrme et sa passion pour Cicron, vint  parler d'Horace, de Virgile et
des autres auteurs profanes. A l'insu de ses camarades, Julien avait
appris par coeur un grand nombre de passages de ces auteurs. Entran
par ses succs, il oublia le lieu o il tait, et, sur la demande
ritre de l'examinateur, rcita et paraphrasa avec feu plusieurs odes
d'Horace. Aprs l'avoir laiss s'enferrer pendant vingt minutes, tout 
coup l'examinateur changea de visage, et lui reprocha avec aigreur le
temps qu'il avait perdu  ces tudes profanes, et les ides inutiles ou
criminelles qu'il s'tait mises dans la tte.

--Je suis un sot, monsieur, et vous avez raison, dit Julien d'un air
modeste, en reconnaissant le stratagme adroit dont il tait victime.

Cette ruse de l'examinateur fut trouve sale, mme au sminaire, ce qui
n'empcha pas M. l'abb de Frilair, cet homme adroit qui avait organis
si savamment le rseau de la congrgation bisontine, et dont les
dpches  Paris faisaient trembler juges, prfet, et jusqu'aux
officiers gnraux de la garnison, de placer, de sa main puissante le
numro 198  ct du nom de Julien. Il avait de la joie  mortifier son
ennemi, le jansniste Pirard.

Depuis dix ans, sa grande affaire tait de lui enlever la direction du
sminaire. Cet abb, suivant pour lui-mme le plan de conduite qu'il
avait indiqu  Julien, tait sincre, pieux, sans intrigues, attach 
ses devoirs. Mais le ciel, dans sa colre lui avait donn ce temprament
bilieux, fait pour sentir profondment les injures et la haine. Aucun
des outrages qu'on lui adressait n'tait perdu pour cette me ardente.
Il et cent fois donn sa dmission mais il se croyait utile dans le
poste o la Providence l'avait plac. J'empche les progrs du
jsuitisme et de l'idoltrie, se disait-il.

A l'poque des examens, il y a avait deux mois peut-tre qu'il n'avait
parl  Julien, et cependant il fut malade pendant huit jours, quand, en
recevant la lettre officielle annonant le rsultat du concours, il vit
le numro 198 plac  ct du nom de cet lve qu'il regardait comme la
gloire de sa maison. La seule consolation pour ce caractre svre fut
de concentrer sur Julien tous ses moyens de surveillance. Ce fut avec
ravissement qu'il ne dcouvrit en lui ni colre, ni projets de
vengeance, ni dcouragement.

Quelques semaines aprs, Julien tressaillit en recevant une lettre; elle
portait le timbre de Paris. Enfin, pensa-t-il, Mme de Rnal se souvient
de ses promesses. Un monsieur qui signait Paul Sorel et qui se disait
son parent, lui envoyait une lettre de change de cinq cents francs. On
ajoutait que si Julien continuait  tudier avec succs les bons auteurs
latins, une somme pareille lui serait adresse chaque anne.

C'est elle, c'est sa bont! se dit Julien attendri, elle veut me
consoler; mais pourquoi pas une seule parole d'amiti?

Il se trompait sur cette lettre, Mme de Rnal, dirige par son amie Mme
Derville, tait tout entire  ses remords profonds. Malgr elle, elle
pensait souvent  l'tre singulier dont la rencontre avait boulevers
son existence, mais se fut bien garde de lui crire.

Si nous parlions le langage du sminaire, nous pourrions reconnatre un
miracle dans cet envoi de cinq cents francs, et dire que c'tait de M.
de Frilair lui-mme, que le ciel se servait pour faire ce don  Julien.

Douze annes auparavant, M. l'abb de Frilair tait arrive  Besanon
avec un porte-manteau des plus exigus, lequel, suivant la chronique,
contenait toute sa fortune. Il se trouvait maintenant l'un des plus
riches propritaires du dpartement. Dans le cours de ses prosprits il
avait achet la moiti d'une terre, dont l'autre partie chut par
hritage de M. de La Mole. De l un grand procs entre ces personnages.

Malgr sa brillante existence  Paris, et les emplois qu'il avait  la
Cour, M. le marquis de La Mole sentit qu'il tait dangereux de lutter 
Besanon contre un grand vicaire qui passait pour faire et dfaire les
prfets. Au lieu de solliciter une gratification de cinquante mille
francs, dguise sous un nom quelconque admis par le budget, et
d'abandonner  l'abb de Frilair ce chtif procs de cinquante mille
francs, le marquis se pique. Il croyait avoir raison: belle raison!

Or, s'il est permis de le dire: quel est le juge qui n'a pas un fils ou
du moins un cousin  pousser dans le monde?

Pour clairer les plus aveugles, huit jours aprs le premier arrt qu'il
obtint, M. l'abb de Frilair prit le carrosse de Mgr l'vque, et alla
lui-mme porter la croix de la Lgion d'honneur  son avocat. M. de La
Mole un peu tourdi de la contenance de sa partie adverse, et sentant
faiblir ses avocats, demanda des conseils  l'abb Chlan, qui le mit en
relation avec M. Pirard.

Ces relations avaient dur plusieurs annes  l'poque de notre
histoire. L'abb Pirard porta son caractre passionn dans cette
affaire. Voyant sans cesse les avocats du marquis, il tudia sa cause,
et la trouvant juste, il devint ouvertement le solliciteur du marquis de
La Mole contre le tout-puissant grand vicaire. Celui-ci fut outr de
l'insolence, et de la part d'un petit jansniste encore!

--Voyez ce que c'est que cette noblesse de coeur qui se prtend si
puissante! disait  ses intimes l'abb de Frilair; M. de La Mole n'a pas
seulement envoy une misrable croix  son agent  Besanon, et va le
laisser platement destituer. Cependant, m'crit-on, ce noble pair ne
laisse pas passer de semaine sans aller taler son cordon bleu dans le
salon du garde des Sceaux, quel qu'il soit.

Malgr toute l'activit de l'abb Pirard, et quoique M. de La Mole fut
toujours au mieux avec le ministre de la Justice et surtout avec ses
bureaux, tout ce qu'il avait pu faire, aprs six annes de soins, avait
t de ne pas perdre absolument son procs.

Sans cesse en correspondance avec l'abb Pirard, pour une affaire qu'ils
suivaient tous les deux avec passion, le marquis finis par goter le
genre d'esprit de l'abb. Peu  peu, malgr l'immense distance des
positions sociales, leur correspondance prit le ton de l'amiti. L'abb
Pirard disait au marquis qu'on voulait l'obliger  force d'avanies 
donner sa dmission. Dans la colre que lui inspire le stratagme
infme, suivant lui, employ contre Julien, il parla du jeune homme au
marquis.

Quoique fort riche, ce grand seigneur n'tait point avare. De la vie, il
n'avait pu faire accepter  l'abb Pirard, mme le remboursement des
frais de poste occasionns par le procs. Il saisit l'ide d'envoyer
cinq cents francs  son lve favori.

M. de La Mole se donna la peine d'crire lui-mme la lettre d'envoi.
Cela le fit penser  l'abb.

Un jour celui-ci reut un petit billet qui, pour affaire pressante
l'engageait  passer sans dlai dans une auberge du faubourg de
Besanon. Il y trouva l'intendant de M. de La Mole.

--M. le marquis m'a charg de vous amener sa calche, lui dit cet homme.
Il espre qu'aprs avoir lu cette lettre, il vous conviendra de partir
pour Paris, dans quatre ou cinq jours. Je vais employer le temps que
vous voudrez bien m'indiquer  parcourir les terres de M. le marquis en
Franche-Comt. Aprs quoi, le jour qui vous conviendra, nous partirons
pour Paris.

La lettre tait courte:

Dbarrassez-vous, mon cher monsieur, de toutes les tracasseries de
province, venez respirer un air tranquille  Paris. Je vous envoie ma
voiture, qui a l'ordre d'attendre votre dtermination pendant quatre
jours. Je vous attendrai moi-mme  Paris jusqu'a mardi. Il ne me faut
qu'un oui de votre part, monsieur, pour accepter en votre nom une des
meilleures cures des environs de Paris. Le plus riche de vos future
paroissiens ne vous a jamais vu, mais vous est dvou plus que vous ne
pouvez croire; c'est le marquis de La Mole.

Sans s'en douter, le svre abb Pirard aimait ce sminaire peupl de
ses ennemis, et auquel, depuis quinze ans, il consacrait toutes ses
penses. La lettre de M. de La Mole fut pour lui comme l'apparition du
chirurgien charg de faire une opration cruelle et ncessaire. Sa
destitution tait certaine. Il donna rendez-vous  l'intendant  trois
jours de l.

Pendant quarante-huit heures, il eut la fivre d'incertitude. Enfin, il
crivit  M. de La Mole, et compose pour Mgr l'vque une lettre,
chef-d'oeuvre de style ecclsiastique, mais un peu longue. Il eut t
difficile de trouver des phrases plus irrprochables et respirant un
respect plus sincre. Et toutefois cette lettre, destine  donner une
heure difficile  M. de Frilair, vis--vis de son patron articulait tous
les sujets de plainte graves, et descendait jusqu'aux petites
tracasseries sales qui, aprs avoir t endures avec rsignation
pendant six ans, foraient abb Pirard  quitter le diocse.

On lui volait son bois dans son bcher, on empoisonnait son chien, etc.,
etc.

Cette lettre finie, il fit rveiller Julien, qui  huit heures du soir
dormait dj, ainsi que tous les sminaristes.

--Vous savez o est l'vch? lui dit-il en beau style latin; portez
cette lettre  Monseigneur. Je ne vous dissimulerai point que je vous
envoie au milieu des loups. Soyez tout yeux et tout oreilles. Point de
mensonge dans vos rponses; mais songez que qui vous interroge
prouverait peut-tre une joie vritable  pouvoir vous nuire. Je suis
bien aise, mon enfant, de vous donner cette exprience avant de vous
quitter, car je ne vous le cache point, la lettre que vous portez est ma
dmission.

Julien resta immobile, il aimait l'abb Pirard. La prudence avait beau
lui dire: Aprs le dpart de cet honnte homme, le parti du Sacr-Coeur
va me dgrader et peut-tre me chasser.

Il ne pouvait penser  lui. Ce qui l'embarrassait, c'tait une phrase
qu'il voulait arranger d'une manire polie, et rellement il ne s'en
trouvait pas l'esprit.

--H bien! mon ami, ne partez-vous pas?

--C'est qu'on dit, monsieur, dit timidement Julien, que pendant votre
longue administration, vous n'avez rien mis de ct. J'ai six cents
francs.

Les larmes l'empchrent de continuer.

--Cela aussi sera marqu, dit froidement l'ex-directeur du sminaire.
Allez  l'vch, il se fait tard.

Le hasard voulut que, ce soir-l, M. l'abb de Frilair ft de service
dans le salon de l'vch; Monseigneur dnait  la prfecture. Ce fut
donc  M. de Frilair lui-mme que Julien remit la lettre, mais il ne le
connaissait pas.

Julien vit avec tonnement cet abb ouvrir hardiment la lettre adresse
 l'vque. La belle figure du grand vicaire exprima bientt une
surprise mle de vif plaisir, et redoubla de gravit. Pendant qu'il
lisait, Julien, frapp de sa bonne mine, eut le temps de l'examiner.
Cette figure et eu plus de gravit sans la finesse extrme qui
apparaissait dans certains traits, et qui ft alle jusqu' dnoter la
fausset si le possesseur de ce beau visage et cess un instant de s'en
occuper. Le nez trs avanc formait une seule ligne parfaitement droite,
et donnait par malheur  un profil, fort distingu d'ailleurs, une
ressemblance irrmdiable avec la physionomie d'un renard. Du reste, cet
abb qui paraissait si occup de la dmission de M. Pirard, tait mis
avec une lgance qui plut beaucoup  Julien, et qu'il n'avait jamais
vue  aucun prtre.

Julien ne sut que plus tard quel tait le talent spcial de l'abb de
Frilair. Il savait amuser son vque, vieillard aimable, fait pour le
sjour de Paris, et qui regardait Besanon comme un exil. Cet vque
avait une fort mauvaise vue et aimait passionnment le poisson. L'abb
de Frilair tait les artes du poisson qu'on servait  Monseigneur.

Julien regardait en silence l'abb qui relisait la dmission, lorsque
tout  coup la porte s'ouvrit avec fracas. Un laquais, richement vtu,
passa rapidement. Julien n'eut que le temps de se retourner vers la
porte; il aperut un petit vieillard, portant une croix pectorale. Il se
prosterna: l'vque lui adressa un sourire de bont, et passa. Le bel
abb le suivit, et Julien resta seul dans le salon, dont il put  loisir
admirer la magnificence pieuse.

L'voque de Besanon, homme d'esprit prouv, mais non pas teint par
les longues misres de l'migration, avait plus de soixante-quinze ans,
et s'inquitait infiniment peu de ce qui arriverait dans dix ans.

--Quel est ce sminariste, au regard fin, que je crois avoir vu en
passant? dit l'voque. Ne doivent-ils pas suivant mon rglement, tre
couchs  l'heure qu'il est?

--Celui-ci est fort veill, je vous jure, Monseigneur, et il apporte
une grande nouvelle: c'est la dmission du seul jansniste qui restt
dans votre diocse. Ce terrible abb Pirard comprend enfin ce que parler
veut dire.

--Eh bien! dit l'vque avec un sourire malin, je vous dfie de le
remplacer par un homme qui le vaille. Et pour vous montrer tout le prix
de cet homme, je l'invite  dner pour demain.

Le grand vicaire voulut glisser quelques mots sur le choix du
successeur. Le prlat, peu dispos  parler d'affaires, lui dit:

--Avant de faire entrer cet autre, sachons un peu comment celui-ci s'en
va. Faites-moi venir ce sminariste, la vrit est dans la bouche des
enfants.

Julien fut appel: Je vais me trouver au milieu de deux inquisiteurs,
pensa-t-il. Jamais il ne s'tait senti plus de courage.

Au moment o il entra, deux grands valets de chambre, mieux mis que M.
Valenod lui-mme, dshabillaient Monseigneur. Ce prlat, avant d'en
venir  M. Pirard crut devoir interroger Julien sur ses tudes. Il parla
un peu de dogme, et fut tonn. Bientt il en vint aux humanits, 
Virgile,  Horace,  Cicron. Ces noms-l, pensa Julien, m'ont valu mon
numro 198. Je n'ai rien  perdre, essayons de briller. Il russit; le
prlat, excellent humaniste lui-mme, fut enchant.

Au dner de la prfecture, une jeune fille justement clbre avait
rcit le pome de la Madeleine. Il tait en train de parler littrature
et oublia bien vite l'abb Pirard et toutes les affaires pour discuter,
avec le sminariste, la question de savoir si Horace tait riche ou
pauvre. Le prlat cita plusieurs odes, mais quelquefois sa mmoire tait
paresseuse, et sur-le-champ Julien rcitait l'ode tout entire, d'un air
modeste; ce qui frappa l'vque fut que Julien ne sortait point du ton
de la conversation, il disait ses vingt ou trente vers latins comme il
et parl de ce qui se passait dans son sminaire. On parla longtemps de
Virgile, de Cicron. Enfin le prlat ne put s'empcher de faire
compliment au jeune sminariste.

--Il est impossible d'avoir fait de meilleures tudes.

--Monseigneur, dit Julien, votre sminaire peut vous offrir cent
quatre-vingt-dix-sept sujets bien moins indignes de votre haute
approbation.

--Comment cela? dit le prlat tonn de ce chiffre.

--Je puis appuyer d'une preuve officielle ce que j'ai l'honneur de dire
devant Monseigneur.

A l'examen annuel du sminaire, rpondant prcisment sur les matires
qui me valent, dans ce moment, l'approbation de Monseigneur, j'ai obtenu
le numro 198.

--Ah! c'est le Benjamin de l'abb Pirard, s'cria l'vque en riant et
regardant M. de Frilair; nous aurions d nous y attendre; mais c'est de
bonne guerre. N'est-ce pas, mon ami, ajouta-t-il en s'adressant 
Julien, qu'on vous a fait rveiller pour vous envoyer ici?

--Oui, Monseigneur. Je ne suis sorti seul du sminaire qu'une seule fois
en ma vie, pour aller aider M. l'abb Chas-Bernard  orner la
cathdrale, le jour de la Fte-Dieu.

--_Optime_, dit l'vque; quoi, c'est vous qui avez fait preuve de tant
de courage, en plaant les bouquets de plumes sur le baldaquin? Ils me
font frmir chaque anne; je crains toujours qu'ils ne me cotent la vie
d'un homme. Mon ami, vous irez loin mais je ne veux pas arrter votre
carrire, qui sera brillante, en vous faisant mourir de faim.

Et sur l'ordre de l'voque, on apporta des biscuits et du vin de Malaga,
auxquels Julien fit honneur, et encore plus l'abb de Frilair, qui
savait que son vque aimait  voir manger gaiement et de bon apptit.

Le prlat, de plus en plus content de la fin de sa soire, parla un
instant d'histoire ecclsiastique. Il vit que Julien ne comprenait pas.
Le prlat passa  l'tat moral de l'Empire romain, sous les empereurs du
sicle de Constantin. La fin du paganisme tait accompagne de cet tat
d'inquitude et de doute qui, au dix-neuvime sicle, dsole les esprits
tristes et ennuys. Monseigneur remarqua que Julien ignorait presque
jusqu'au nom de Tacite.

Julien rpondit avec candeur,  l'tonnement de son voque, que cet
auteur ne se trouvait pas dans la bibliothque du sminaire.

--J'en suis vraiment bien aise, dit l'vque gaiement. Vous me tirez
d'embarras depuis dix minutes, je cherche le moyen de vous remercier de
la soire aimable que vous m'avez procure, et certes de manire bien
imprvue. Je ne m'attendais pas  trouver un docteur dans un lve de
mon sminaire. Quoique le don ne soit pas trop canonique, je veux vous
donner un Tacite.

Le prlat se fit apporter huit volumes suprieurement relis, et voulut
crire lui-mme, sur le titre du premier un compliment latin pour Julien
Sorel. L'vque se piquait de belle latinit; il finit par lui dire,
d'un ton srieux, qui tranchait tout  fait avec celui du reste de la
conversation:

--Jeune homme, _si vous tes sage_, vous aurez un jour la meilleure cure
de mon diocse, et pas  cent lieues de mon palais piscopal; mais il
faut _tre sage_.

Julien, charg de ses volumes, sortit de l'vch fort tonn, comme
minuit sonnait.

Monseigneur ne lui avait pas dit un mot de l'abb Pirard. Julien tait
surtout tonn de l'extrme politesse de l'vque. Il n'avait pas l'ide
d'une telle urbanit de formes, runie  un air de dignit aussi
naturel. Julien fut surtout frapp du contraste en revoyant le sombre
abb Pirard qui l'attendait en s'impatientant.

--_Quid tibi dixerunt?_ (Que vous ont-ils dit?) lui cria-t-il d'une voix
forte, du plus loin qu'il l'aperut.

Julien s'embrouillant un peu  traduire en latin les discours de
l'vque:

--Parlez franais, et rptez les propres paroles de Monseigneur, sans y
ajouter rien, ni rien retrancher, dit l'ex-directeur du sminaire, avec
son ton dur et ses manires profondment inlgantes.

--Quel trange cadeau de la part d'un voque  un jeune sminariste!
disait-il en feuilletant le superbe _Tacite_, dont la tranche dore
avait l'air de lui faire horreur.

Deux heures sonnaient, lorsque aprs un compte rendu fort dtaill, il
permit  son lve favori de regagner sa chambre.

--Laissez-moi le premier volume de votre Tacite, o est le compliment de
Monseigneur l'vque, lui dit-il. Cette ligne latine sera votre
paratonnerre dans cette maison, aprs mon dpart.

_Erit tibi fili mi, successor meus tanquam leo quoerens quem devoret._
(Car pour toi, mon fils, mon successeur sera comme un lion furieux, et
qui cherche  dvorer.)

Le lendemain matin Julien trouva quelque chose d'trange dans la manire
dont ses camarades lui parlaient. Il n'en fut que plus rserv. Voil,
pensa-t-il, l'effet de la dmission de M. Pirard. Elle est connue de
toute la maison, et je passe pour son favori. Il doit y avoir de
l'insulte dans ces faons; mais il ne pouvait l'y voir. Il y avait, au
contraire, absence de haine dans les yeux de tous ceux qu'il rencontrait
le long des dortoirs: Que veut dire ceci? C'est un pige sans doute,
jouons serr. Enfin le petit sminariste de Verrires lui dit en riant:

--_Cornelii Taciti opera omnia_ (Oeuvres compltes de Tacite).

A ce mot, qui fut entendu tous comme  l'envi firent compliment 
Julien, non seulement sur le magnifique cadeau qu'il avait reu de
Monseigneur, mais aussi de la conversation de deux heures dont il avait
t honor. On savait jusqu'aux plus petits dtails. De ce moment, il
n'y eut plus d'envie; on lui fit la cour bassement: l'abb Castande,
qui, la veille encore, tait de la dernire insolence envers lui, vint
le prendre par le bras et l'invita  djeuner.

Par une fatalit du caractre de Julien, l'insolence de ces tres
grossiers lui avait fait beaucoup de peine; leur bassesse lui causa du
dgot et aucun plaisir.

Vers midi, l'abb Pirard quitta ses lves, non sans leur adresser une
allocution svre. Voulez-vous les honneurs du monde, leur dit-il, tous
les avantages sociaux, le plaisir de commander, celui de se moquer des
lois et d'tre insolent impunment envers tous? ou bien voulez-vous
votre salut ternel? les moins avancs d'entre vous n'ont qu' ouvrir
les yeux pour distinguer les deux routes.

A peine fut-il sorti que les dvots du _Sacr-Coeur de Jsus_ allrent
entonner un _Te Deum_ dans la chapelle. Personne au sminaire ne prit au
srieux l'allocution de l'ex-directeur. Il a beaucoup d'humeur de sa
destitution, disait-on de toutes parts. Pas un seul sminariste n'eut la
simplicit de croire  la dmission volontaire d'une place qui donnait
tant de relations avec de gros fournisseurs.

L'abb Pirard alla s'tablir dans la plus belle auberge de Besanon; et
sous prtexte d'affaires qu'il n'avait pas, voulut y passer deux jours.

L'vque l'avait invit  dner, et, pour plaisanter son grand vicaire
de Frilair, cherchait  le faire briller. On tait au dessert,
lorsqu'arriva de Paris l'trange nouvelle que l'abb Pirard tait nomm
 la magnifique cure de N...,  quatre lieues de la capitale. Le bon
prlat l'en flicita sincrement. Il vit dans toute cette affaire un
bien jou qui le mit de bonne humeur et lui donna la plus haute opinion
des talents de l'abb. Il lui donna un certificat latin magnifique, et
imposa silence  l'abb de Frilair, qui se permettait des remontrances.

Le soir, Monseigneur porta son admiration chez la marquise de Rubempr.
Ce fut une grande nouvelle pour la haute socit de Besanon; on se
perdait en conjectures sur cette faveur extraordinaire. On voyait dj
l'abb Pirard vque. Les plus fins crurent M. de La Mole ministre, et
se permirent ce jour-l de sourire des airs imprieux que M. l'abb de
Frilair portait dans le monde.

Le lendemain matin, on suivait presque l'abb Pirard dans les rues, et
les marchands venaient sur la porte de leurs boutiques, lorsqu'il alla
solliciter les juges du marquis. Pour la premire fois, il en fut reu
avec politesse. Le svre jansniste, indign de tout ce qu'il voyait,
fit un long travail avec les avocats qu'il avait choisis pour le marquis
de La Mole et partit pour Paris. Il eut la faiblesse de dire  deux ou
trois amis de collge, qui l'accompagnaient jusqu' la calche dont ils
admirrent les armoiries, qu'aprs avoir administr le sminaire pendant
quinze ans, il quittait Besanon avec cinq cent vingt francs d'conomie.
Ces amis l'embrassrent en pleurant, et se dirent entre eux:

--Le bon abb et pu s'pargner ce mensonge, il est aussi par trop
ridicule.

Le vulgaire, aveugl par l'amour de l'argent, n'tait pas fait pour
comprendre que c'tait dans sa sincrit que l'abb Pirard avait trouv
la force ncessaire pour lutter seul pendant six ans contre Marie
Alacoque, le Sacr-Coeur de Jsus, les jsuites et son vque.




CHAPITRE XXX

UN AMBITIEUX

    Il n'y a plus qu'une seule noblesse, c'est le titre de duc,
    marquis est ridicule, au mot duc on tourne la tte.

    EDINBURGH REVIEW.


L'abb fut tonn de l'air noble et du ton presque gai du marquis.
Cependant ce futur ministre le recevait sans aucune de ces petites
faons de grand seigneur, si polies, mais si impertinentes pour qui les
comprend. C'et t du temps perdu, et le marquis tait assez avant dans
les grandes affaires pour n'avoir point de temps  perdre.

Depuis six mois, il intriguait pour faire accepter  la fois au roi et 
la nation un certain ministre, qui, par reconnaissance, le ferait duc.

Le marquis demandait en vain, depuis de longues annes,  son avocat de
Besanon un travail clair et prcis sur ses procs de Franche-Comt.
Comment l'avocat clbre les lui et-il expliqus, s'il ne les
comprenait pas lui-mme?

Le petit carr de papier, que lui remit l'abb, expliquait tout.

--Mon cher abb, lui dit le marquis, aprs avoir expdi en moins de
cinq minutes toutes les formules de politesse et d'interrogation sur les
choses personnelles, mon cher abb, au milieu de ma prtendue
prosprit, il me manque du temps pour m'occuper srieusement de deux
petites choses assez importantes pourtant: ma famille et mes affaires.
Je soigne en grand la fortune de ma maison, je puis la porter loin; je
soigne mes plaisirs, et c'est ce qui doit passer avant tout, du moins 
mes yeux, ajouta-t-il en surprenant de l'tonnement dans ceux de l'abb
Pirard.

Quoique homme de sens, l'abb tait merveill de voir un vieillard
parler si franchement de ses plaisirs.

--Le travail existe sans doute  Paris, continua le grand seigneur, mais
perch au cinquime tage; et ds que je me rapproche d'un homme, il
prend un appartement au second, et la femme prend un jour, par
consquent plus de travail, plus d'effort que pour tre ou paratre un
homme du monde. C'est l leur unique affaire ds qu'ils ont du pain.

Pour mes procs, exactement parlant, et encore pour chaque procs pris 
part, j'ai des avocats qui se tuent; il m'en est mort un de la poitrine,
avant-hier. Mais, pour mes affaires en gnral, croiriez-vous, monsieur,
que, depuis trois ans, j'ai renonc  trouver un homme qui, pendant
qu'il crit pour moi, daigne songer un peu srieusement  ce qu'il fait?
Au reste, tout ceci n'est qu'une prface.

Je vous estime, et j'oserais ajouter, quoique vous voyant pour la
premire fois, je vous aime. Voulez-vous tre mon secrtaire, avec huit
mille francs d'appointements ou bien avec le double? J'y gagnerai
encore, je vous jure; et je fais mon affaire de vous conserver votre
belle cure, pour le jour o nous ne nous conviendrons plus.

L'abb refusa, mais vers la fin de la conversation le vritable embarras
o il voyait le marquis lui suggra une ide.

--J'ai laiss au fond de mon sminaire, dit-il au marquis, un pauvre
jeune homme, qui, si je ne me trompe, va y tre rudement perscut. S'il
n'tait qu'un simple religieux, il serait dj _in pace_.

Jusqu'ici ce jeune homme ne sait que le latin et l'criture sainte; mais
il n'est pas impossible qu'un jour il dploie de grands talents soit
pour la prdication, soit pour la direction des mes. J'ignore ce qu'il
fera, mais il a le feu sacr, il peut aller loin. Je comptais le donner
 notre vque, si jamais il nous en tait venu un qui et un peu de
votre manire de voir les hommes et les affaires.

--D'o sort votre jeune homme? dit le marquis.

--On le dit fils d'un charpentier de nos montagnes, mais je le croirais
plutt fils naturel de quelque homme riche. Je lui ai vu recevoir une
lettre anonyme ou pseudonyme avec une lettre de change de cinq cents
francs.

--Ah! c'est Julien Sorel, dit le marquis.

--D'o savez-vous son nom? dit l'abb tonn; et comme il rougissait de
sa question:

--C'est ce que je ne vous dirai pas, rpondit le marquis.

--Eh bien! reprit l'abb, vous pourriez essayer d'en faire votre
secrtaire; il a de l'nergie, de la raison; en un mot, c'est un essai 
tenter.

--Pourquoi pas? dit le marquis; mais serait-ce un homme  se laisser
graisser la patte par le prfet de police ou par tout autre pour faire
l'espion chez moi? Voil toute mon objection.

D'aprs les assurances favorables de l'abb Pirard, le marquis prit un
billet de mille francs:

--Envoyez ce viatique  Julien Sorel; faites-le-moi venir.

--L'habitude d'habiter Paris doit, en effet, M. le marquis, produire
cette illusion dans votre esprit; vous ne connaissez pas, parce que vous
tes dans une position sociale leve, la tyrannie qui pse sur nous
autres pauvres provinciaux, et en particulier sur les prtres non amis
des jsuites. On ne voudra pas laisser partir Julien Sorel, on saura se
couvrir des prtextes les plus habiles on me rpondra qu'il est malade,
la poste aura perdu les lettres, etc., etc.

--Je prendrai un de ces jours une lettre du ministre  l'vque, dit le
marquis.

--J'oubliais une prcaution, dit l'abb: ce jeune homme quoique n bien
bas a le coeur haut, il ne sera d'aucune utilit dans vos affaires si
l'on effarouche son orgueil; vous le rendriez stupide.

--Ceci me plat, dit le marquis, j'en ferai le camarade de mon fils,
cela suffira-t-il?

Quelque temps aprs, Julien reut une lettre d'une criture inconnue et
portant le timbre de Chlon, il y trouva un mandat sur un marchand de
Besanon, et l'avis de se rendre  Paris sans dlai. La lettre tait
signe d'un nom suppos, mais en l'ouvrant Julien avait tressailli: une
grosse tache d'encre tait tombe au milieu du treizime mot. C'tait le
signal dont il tait convenu avec l'abb Pirard.

Moins d'une heure aprs, Julien fut appel  l'vch o il se vit
accueillir avec une bont toute paternelle. Tout en citant Horace,
Monseigneur lui fit, sur les hautes destines qui l'attendaient  Paris,
des compliments fort adroits et qui, pour remerciements, attendaient des
explications. Julien ne put rien dire, d'abord parce qu'il ne savait
rien et Monseigneur prit beaucoup de considration pour lui. Un des
petits prtres de l'vch crivit au maire qui se hta d'apporter
lui-mme un passeport sign, mais o l'on avait laiss en blanc le nom
du voyageur.

Le soir avant minuit, Julien tait chez Fouqu, dont l'esprit sage fut
plus tonn que charm de l'avenir qui semblait attendre son ami.

--Cela finira pour toi, dit cet lecteur libral, par une place de
gouvernement, qui t'obligera  quelque dmarche qui sera vilipende dans
les journaux. C'est par ta honte que j'aurai de tes nouvelles.
Rappelle-toi que, mme financirement parlant, il vaut mieux gagner cent
louis dans un bon commerce de bois, dont on est le matre que de
recevoir quatre mille francs d'un gouvernement ft-il celui du roi
Salomon.

Julien ne vit dans tout cela que la petitesse d'esprit d'un bourgeois de
campagne. Il allait enfin paratre sur le thtre des grandes choses. Il
aimait mieux moins de certitude et des chances plus vastes. Dans ce
coeur-l il n'y avait plus la moindre peur de mourir de faim. Le bonheur
d'aller  Paris, qu'il se figurait peupl de gens d'esprit fort
intrigants, fort hypocrites, mais aussi polis que l'vque de Besanon
et que l'vque d'Agde, clipsait tout  ses yeux. Il se reprsenta
humblement  son ami, comme priv de son libre arbitre par la lettre de
l'abb Pirard.

Le lendemain vers midi, il arriva dans Verrires le plus heureux des
hommes; il comptait revoir Mme de Rnal. Il alla d'abord chez son
premier protecteur, le bon abb Chlan. Il trouva une rception svre.

--Croyez-vous m'avoir quelque obligation? lui dit M. Chlan, sans
rpondre  son salut. Vous allez djeuner avec moi, pendant ce temps on
ira vous louer un autre cheval, et vous quitterez Verrires, sans y voir
personne.

--Entendre c'est obir, rpondit Julien avec une mine de sminaire, et
il ne fut plus question que de thologie et de belle latinit.

Il monta  cheval, fit une lieue, aprs quoi apercevant un bois, et
personne pour l'y voir entrer, il s'y enfona. Au coucher du soleil, il
renvoya le cheval par un paysan  la porte voisine. Plus tard, il entra
chez un vigneron qui consentit  lui vendre une chelle et  le suivre
en la portant jusqu'au petit bois qui domine le COURS DE LA FIDLIT, 
Verrires.

--Je suis un pauvre conscrit rfractaire...

--Ou un contrebandier, dit le paysan, en prenant cong de lui, mais peu
m'importe! mon chelle est bien paye, et moi-mme je ne suis pas sans
avoir pass quelques mouvements de montre en ma vie.

La nuit tait fort noire. Vers une heure du matin, Julien, charg de son
chelle, entra dans Verrires. Il descendit le plus tt qu'il put dans
le lit du torrent, qui traverse les magnifiques jardins de M. de Rnal 
une profondeur de dix pieds, et contenu entre deux murs. Julien monta
facilement avec l'chelle. Quel accueil me feront les chiens de garde?
pensait-il. Toute la question est l. Les chiens aboyrent, et
s'avancrent au galop sur lui; mais il siffla doucement, et ils vinrent
le caresser.

Remontant alors de terrasse en terrasse, quoique toutes les grilles
fussent fermes, il lui fut facile d'arriver jusque sous la fentre de
la chambre  coucher de Mme de Rnal qui, du ct du jardin, n'est
leve que de huit ou dix pieds au-dessus du sol.

Il y avait aux volets une petite ouverture en forme de coeur, que Julien
connaissait bien. A son grand chagrin, cette petite ouverture n'tait
pas claire par la lumire intrieure d'une veilleuse.

Grand Dieu! se dit-il, cette nuit, cette chambre n'est pas occupe par
Mme de Rnal! O sera-t-elle couche? La famille est  Verrires,
puisque j'ai trouv les chiens; mais je puis rencontrer dans cette
chambre, sans veilleuse, M. de Rnal lui-mme ou un tranger, et alors
quel esclandre!

Le plus prudent tait de se retirer; mais ce parti fit horreur  Julien.
Si c'est un tranger, je me sauverai  toutes jambes, abandonnant mon
chelle; mais si c'est elle, quelle rception m'attend? Elle est tombe
dans le repentir et dans la plus haute pit, je n'en puis douter; mais
enfin, elle a encore quelque souvenir de moi, puisqu'elle vient de
m'crire. Cette raison le dcida.

Le coeur tremblant, mais cependant rsolu  prir ou  la voir, il jeta
de petits cailloux contre le volet; point de rponse. Il appuya son
chelle  ct de la fentre, et frappa lui-mme contre le volet,
d'abord doucement, puis plus fort. Quelque obscurit qu'il fasse, on
peut me tirer un coup de fusil, pensa Julien. Cette ide rduisit
l'entreprise folle  une question de bravoure.

Cette chambre est inhabite cette nuit, pensa-t-il, ou, quelle que soit
la personne qui y couche, elle est veille maintenant. Ainsi plus rien
 mnager envers elle; il faut seulement tcher de n'tre pas entendu
par les personnes qui couchent dans les autres chambres.

Il descendit, plaa son chelle contre un des volets, remonta et passant
la main dans l'ouverture en forme de coeur, il eut le bonheur de trouver
assez vite le fil de fer attach au crochet qui fermait le volet. Il
tira ce fil de fer ce fut avec une joie inexprimable qu'il sentit que ce
volet n'tait plus retenu et cdait  son effort. Il faut l'ouvrir petit
 petit, et faire reconnatre ma voix. Il ouvrit le volet assez pour
passer la tte, et en rptant  voix basse: C'est un ami.

Il s'assura, en prtant l'oreille, que rien ne troublait le silence
profond de la chambre. Mais dcidment, il n'y avait point de veilleuse
mme  demi teinte, dans la chemine; c'tait un bien mauvais signe.

Gare le coup de fusil! Il rflchit un peu; puis, avec le doigt, il osa
frapper contre la vitre: pas de rponse; il frappa plus fort. Quand je
devrais casser la vitre, il faut en finir. Comme il frappait trs fort,
il crut entrevoir, au milieu de l'extrme obscurit comme une ombre
blanche qui traversait la chambr. Enfin, il n'y eut plus de doute, il
vit une ombre qui semblait s'avancer avec une extrme lenteur. Tout 
coup il vit une joue qui s'appuyait  la vitre contre laquelle tait son
oeil.

Il tressaillit, et s'loigna un peu. Mais la nuit tait tellement noire
que, mme  cette distance, il ne put distinguer si c'tait Mme de
Rnal. Il craignait un premier cri d'alarme; depuis un moment, il
entendait les chiens rder et gronder  demi autour du pied de son
chelle.

--C'est moi, rptait-il assez haut, un ami.

Pas de rponse; le fantme blanc avait disparu.

--Daignez m'ouvrir, il faut que je vous parle, je suis trop malheureux!
et il frappait de faon  briser la vitre.

Un petit bruit sec se fit entendre; l'espagnolette de la fentre cdait;
il poussa la croise, et sauta lgrement dans la chambre.

Le fantme blanc s'loignait; il lui prit les bras; c'tait une femme.
Toutes ses ides de courage s'vanouirent. Si c'est elle, que va-t-elle
dire? Que devint-il, quand il comprit  un petit cri que c'tait Mme de
Rnal?

Il la serra dans ses bras; elle tremblait, et avait  peine la force de
le repousser.

--Malheureux! que faites-vous?

A peine si sa voix convulsive pouvait articuler ces mots. Julien y vit
l'indignation la plus vraie.

--Je viens vous voir aprs quatorze mois d'une cruelle sparation.

--Sortez, quittez-moi  l'instant. Ah! M. Chlan, pourquoi m'avoir
empch de lui crire? j'aurais prvenu cette horreur. Elle le repoussa
avec une force vraiment extraordinaire. Je me repens de mon crime, le
ciel a daign m'clairer, rptait-elle d'une voix entrecoupe. Sortez!
fuyez!

--Aprs quatorze mois de malheur, je ne vous quitterai certainement pas
sans vous avoir parl. Je veux savoir tout ce que vous avez fait. Ah! je
vous ai assez aime pour mriter cette confidence... Je veux tout
savoir.

Malgr Mme de Rnal, ce ton d'autorit avait de l'empire sur son coeur.

Julien, qui la tenait serre avec passion, et rsistait  ses efforts
pour se dgager, cessa de la presser dans ses bras. Ce mouvement rassura
un peu Mme de Rnal.

--Je vais retirer l'chelle, dit-il, pour qu'elle ne nous compromette
pas si quelque domestique, veill par le bruit, fait une ronde.

--Ah! sortez, sortez au contraire, lui dit-on avec une vritable colre!
Que m'importent les hommes? c'est Dieu qui voit l'affreuse scne que
vous me faites et qui m'en punira. Vous abusez lchement des sentiments
que j'eus pour vous, mais que je n'ai plus. Entendez-vous, monsieur
Julien?

Il retirait l'chelle fort lentement pour ne pas faire de bruit.

--Ton mari est-il  la ville? lui dit-il, non pour la braver mais
emport par l'ancienne habitude.

--Ne me parlez pas ainsi, de grce, ou j'appelle mon mari. Je ne suis
dj que trop coupable de ne pas vous avoir chass, quoi qu'il pt en
arriver. J'ai piti de vous lui dit-elle, cherchant  blesser son
orgueil qu'elle connaissait si irritable.

Ce refus de tutoiement, cette faon brusque de briser un lien si tendre,
et sur lequel il comptait encore, portrent jusqu'au dlire le transport
d'amour de Julien.

--Quoi! est-il possible que vous ne m'aimiez plus! lui dit-il avec un de
ces accents du coeur, si difficiles  couter de sang-froid.

Elle ne rpondit pas; pour lui, il pleurait amrement.

Rellement, il n'avait plus la force de parler.

--Ainsi je suis compltement oubli du seul tre qui m'ait jamais aim!
A quoi bon vivre dsormais? Tout son courage l'avait quitt ds qu'il
n'avait plus eu  craindre le danger de rencontrer un homme; tout avait
disparu de son coeur, hors l'amour.

Il pleura longtemps en silence; elle entendait le bruit de ses sanglots.
Il prit sa main, elle voulut la retirer; et cependant, aprs quelques
mouvements presque convulsifs, elle la lui laissa. L'obscurit tait
extrme; ils se trouvaient l'un et l'autre assis sur le lit de Mme de
Rnal.

Quelle diffrence avec ce qui tait il y a quatorze mois! pensa Julien;
et ses larmes redoublrent. Ainsi l'absence dtruit srement tous les
sentiments de l'homme! Il vaut mieux m'en aller.

--Daignez me dire ce qui vous est arriv, dit enfin Julien d'une voix
presque teinte par la douleur.

--Sans doute, rpondit Mme de Rnal d'une voix dure, et dont l'accent
avait quelque chose de sec et de reprochant pour Julien, mes garements
taient connus dans la ville, lors de votre dpart. Il y avait eu tant
d'imprudence dans vos dmarches! Quelque temps aprs, alors j'tais au
dsespoir, le respectable M. Chlan vint me voir. Ce fut en vain que,
pendant longtemps, il voulut obtenir un aveu. Un jour, il eut l'ide de
me conduire dans cette glise de Dijon, o j'ai fait ma premire
communion. L, il osa parler le premier...

Mme de Rnal fut interrompue par ses larmes.

--Quel moment de honte! J'avouai tout. Cet homme si bon daigna ne point
m'accabler du poids de son indignation: il s'affligea avec moi. Dans ce
temps-l, je vous crivais tous les jours des lettres que je n'osais
vous envoyer; je les cachais soigneusement, et quand j'tais trop
malheureuse, je m'enfermais dans ma chambre et relisais mes lettres.

Enfin, M. Chlan obtint que je les lui remettrais... Quelques-unes,
crites avec un peu plus de prudence, vous avaient t envoyes; vous ne
me rpondiez point.

--Jamais, je te jure, je n'ai reu aucune lettre de toi au sminaire.

--Grand Dieu! qui les aura interceptes?

--Juge de ma douleur, avant le jour o je t'aperut  la cathdrale, je
ne savais si tu vivais encore.

--Dieu me fit la grce de comprendre combien je pchais envers lui,
envers mes enfants, envers mon mari reprit Mme de Rnal. Il ne m'a
jamais aime comme je croyais alors que vous m'aimiez...

Julien se prcipita dans ses bras, rellement sans projet et hors de
lui. Mais Mme de Rnal le repoussa, et continuant avec assez de fermet:

--Mon respectable ami M. Chlan me fit comprendre qu'en pousant M. de
Rnal, je lui avais engag toutes mes affections, mme celles que je ne
connaissais pas, et que je n'avais jamais prouves avant une liaison
fatale... Depuis le grand sacrifice de ces lettres, qui m'taient si
chres, ma vie s'est coule sinon heureusement, du moins avec assez de
tranquillit. Ne la troublez point; soyez un ami pour moi... le meilleur
de mes amis. Julien couvrit ses mains de baisers; elle sentit qu'il
pleurait encore. Ne pleurez point, vous me faites tant de peine...
Dites-moi  votre tour ce que vous avez fait. Julien ne pouvait parler.
Je veux savoir votre genre de vie au sminaire, rpta-t-elle, puis vous
vous en irez.

Sans penser  ce qu'il racontait, Julien parla des intrigues et des
jalousies sans nombre qu'il avait d'abord rencontres, puis de sa vie
plus tranquille depuis qu'il avait t nomm rptiteur.

--Ce fut alors, ajouta-t-il, qu'aprs un long silence, qui sans doute
tait destin  me faire comprendre ce que je vois trop aujourd'hui, que
vous ne m'aimiez plus et que j'tais devenu indiffrent pour vous...

Mme de Rnal serra ses mains.

--Ce fut alors que vous m'envoytes une somme de cinq cents francs.

--Jamais, dit Mme de Rnal.

--C'tait une lettre timbre de Paris et signe Paul Sorel afin de
djouer tous les soupons.

Il s'leva une petite discussion sur l'origine possible de cette lettre.
La position morale changea. Sans le savoir, Mme de Rnal et Julien
avaient quitt le ton solennel; ils taient revenus  celui d'une tendre
amiti. Ils ne se voyaient point, tant l'obscurit tait profonde, mais
le son de la voix disait tout. Julien passa le bras autour de la taille
de son amie, ce mouvement avait bien des dangers. Elle essaya d'loigner
le bras de Julien, qui avec assez d'habilet, attira son attention dans
ce moment par une circonstance intressante de son rcit. Ce bras fut
comme oubli et resta dans la position qu'il occupait.

Aprs bien des conjectures sur l'origine de la lettre aux cinq cents
francs, Julien avait repris son rcit, il devenait un peu plus matre de
lui en parlant de sa vie passe, qui auprs de ce qui lui arrivait en
cet instant, l'intressait si peu. Son attention se fixa tout entire
sur la manire dont allait finir sa visite.

--Vous allez sortir, lui disait-on toujours, de temps en temps, et avec
un accent bref.

Quelle honte pour moi si je suis conduit! ce sera un remords 
empoisonner toute ma vie se disait-il, jamais elle ne m'crira. Dieu
sait quand je reviendrai en ce pays! De ce moment tout ce qu'il y avait
de cleste dans la position de Julien disparut rapidement de son coeur.
Assis  ct d'une femme qu'il adorait, la serrant presque dans ses
bras, dans cette chambre o il avait t si heureux, au milieu d'une
obscurit profonde, distinguant fort bien que depuis un moment elle
pleurait sentant, au mouvement de sa poitrine, qu'elle avait des
sanglots, il eut le malheur de devenir un froid politique presque aussi
calculant et aussi froid que lorsque, dans la cour du sminaire, il se
voyait en butte  quelque mauvaise plaisanterie de la part d'un de ses
camarades plus fort que lui. Julien faisait durer son rcit, et parlait
de la vie malheureuse qu'il avait mene depuis son dpart de Verrires.
Ainsi, se disait Mme de Rnal, aprs un an d'absence, priv presque
entirement de marques de souvenir, tandis que moi je l'oubliais il
n'tait occup que des jours heureux qu'il avait trouvs  Vergy. Ses
sanglots redoublaient. Julien vit le succs de son rcit. Il comprit
qu'il fallait tenter la dernire ressource: il arriva brusquement  la
lettre qu'il venait de recevoir de Paris.

--J'ai pris cong de Monseigneur l'vque.

--Quoi! vous ne retournez pas  Besanon! vous nous quittez pour
toujours?

--Oui, rpondit Julien, d'un ton rsolu; oui, j'abandonne un pays o je
suis oubli mme de ce que j'ai le plus aim en ma vie, et je le quitte
pour ne jamais le revoir. Je vais  Paris...

--Tu vas  Paris! s'cria assez haut Mme de Rnal.

Sa voix tait presque touffe par les larmes, et montrait tout l'excs
de son trouble. Julien avait besoin de cet encouragement; il allait
tenter une dmarche qui pouvait tout dcider contre lui; et avant cette
exclamation, n'y voyant point il ignorait absolument l'effet qu'il
parvenait  produire. Il n'hsita plus, la crainte du remords lui
donnait tout empire sur lui-mme; il ajouta froidement en se levant:

--Oui, madame, je vous quitte pour toujours, soyez heureuse, adieu.

Il fit quelques pas vers la fentre; dj il l'ouvrait. Mme de Rnal
s'lana vers lui. Il sentit sa tte sur son paule et qu'elle le
serrait dans ses bras, en collant sa joue contre la sienne.

Ainsi, aprs trois heures de dialogue, Julien obtint ce qu'il avait
dsir avec tant de passion pendant les deux premires. Un peu plus tt
arrivs, le retour aux sentiments tendres, l'clipse des remords chez
Mme de Rnal eussent t un bonheur divin, ainsi obtenus avec art, ce ne
fut plus qu'un triomphe. Julien voulut absolument, contre les instances
de son amie, allumer la veilleuse.

--Veux-tu donc, lui disait-il, qu'il ne me reste aucun souvenir de
t'avoir vue? L'amour qui est sans doute dans ces yeux charmants sera
donc perdu pour moi? la blancheur de cette jolie main me sera donc
invisible? Songe que je te quitte pour bien longtemps peut-tre!

Quelle honte! se disait Mme de Rnal, mais elle n'avait rien  refuser 
cette ide de sparation pour toujours qui la faisait fondre en larmes.
L'aube commenait  dessiner vivement les contours des sapins sur la
montagne  l'orient de Verrires. Au lieu de s'en aller Julien ivre de
volupt demanda  Mme de Rnal de passer toute la journe cach dans sa
chambre, et de ne partir que la nuit suivante.

--Et pourquoi pas? rpondit-elle. Cette fatale rechute m'te toute
estime pour moi, et fait  jamais mon malheur: et elle le pressait
contre son coeur avec ravissement. Mon mari n'est plus le mme, il a des
soupons; il croit que je l'ai men dans toute cette affaire, et se
montre fort piqu contre moi. S'il entend le moindre bruit je suis
perdue, il me chassera comme une malheureuse que je suis.

--Ah! voil une phrase de M. Chlan, dit Julien, tu ne m'aurais pas
parl ainsi avant ce cruel dpart pour le sminaire, tu m'aimais alors!

Julien fut rcompens du sang-froid qu'il avait mis dans ce mot: il vit
son amie oublier en un clin d'oeil le danger que la prsence de son mari
lui faisait courir pour songer au danger bien plus grand de voir Julien
douter de son amour. Le jour croissait rapidement et clairait vivement
la chambre, Julien retrouva toutes les volupts de l'orgueil, lorsqu'il
put revoir dans ses bras et presque  ses pieds, cette femme charmante,
la seule qu'il et aime et qui, peu d'heures auparavant, tait tout
entire  la crainte d'un Dieu terrible et  l'amour de ses devoirs. Des
rsolutions fortifies par un an de constance n'avaient pu tenir devant
son courage.

Bientt on entendit du bruit dans la maison, une chose  laquelle elle
n'avait pas song vint troubler Mme de Rnal.

--Cette mchante lisa va entrer dans la chambre: que faire de cette
norme chelle? dit-elle  son ami; o la cacher? Je vais la porter au
grenier, s'cria-t-elle tout  coup, avec une sorte d'enjouement.

--C'est l ta physionomie d'autrefois! dit Julien ravi. Mais il faut
passer dans la chambre du domestique.

--Je laisserai l'chelle dans le corridor, j'appellerai le domestique et
lui donnerai une commission.

--Songe  prparer un mot pour le cas o le domestique passant devant
l'chelle, dans le corridor, la remarquera.

--Oui, mon ange dit Mme de Rnal en lui donnant un baiser. Toi, song 
te cacher bien vite sous le lit, si, pendant mon absence, lisa entre
ici.

Julien fut tonn de cette gaiet soudaine. Ainsi, pensa-t-il l'approche
d'un danger matriel, loin de la troubler, lui rend sa gaiet, parce
qu'elle oublie ses remords! Femme vraiment suprieure! ah! voil un
coeur dans lequel il est glorieux de rgner! Julien tait ravi.

Mme de Rnal prit l'chelle; elle tait videmment trop pesante pour
elle. Julien allait  son secours; il admirait cette taille lgante et
qui tait si loin d'annoncer de la force, lorsque tout  coup, sans
aide, elle saisit l'chelle, et l'enleva comme elle et fait une chaise.
Elle la porta rapidement dans le corridor du troisime tage o elle la
coucha le long du mur. Elle appela le domestique, et pour lui laisser le
temps de s'habiller, monta au colombier. Cinq minutes aprs,  son
retour dans le corridor, elle ne trouva plus l'chelle. Qu'tait-elle
devenue? Si Julien et t hors de la maison, ce danger ne l'et gure
touche. Mais, dans ce moment, si son mari voyait cette chelle! Cet
incident pouvait tre abominable. Mme de Rnal courait partout. Enfin
elle dcouvrit cette chelle sous le toit o le domestique l'avait
porte et mme cache. Cette circonstance tait singulire, autrefois
elle l'et alarme.

Que m'importe, pensa-t-elle, ce qui peut arriver dans vingt-quatre
heures, quand Julien sera parti? tout ne sera-t-il pas alors pour moi
horreur et remords?

Elle avait comme une ide vague de devoir quitter la vie, mais
qu'importe? Aprs une sparation qu'elle avait crue ternelle, il lui
tait rendu, elle le revoyait, et ce qu'il avait fait pour parvenir
jusqu' elle montrait tant d'amour!

En racontant l'vnement de l'chelle  Julien:

--Que rpondrai-je  mon mari, lui dit-elle, si le domestique lui conte
qu'il a trouv cette chelle? Elle rva un instant. Il leur faudra
vingt-quatre heures pour dcouvrir le paysan qui te l'a vendue; et se
jetant dans les bras de Julien, en le serrant d'un mouvement convulsif:
Ah! mourir, mourir ainsi! s'criait-elle en le couvrant de baisers, mais
il ne faut pas que tu meures de faim, dit-elle en riant.

Viens; d'abord je vais te cacher dans la chambre de Mme Derville, qui
reste toujours ferme  clef. Elle alla veiller  l'extrmit du
corridor, et Julien passa en courant. Garde-toi d'ouvrir, si l'on
frappe, lui dit-elle en l'enfermant  clef; dans tous les cas, ce ne
serait qu'une plaisanterie des enfants en jouant entre eux.

--Fais-les venir dans le jardin, sous la fentre, dit Julien, que j'aie
le plaisir de les voir, fais-les parler.

--Oui, oui, lui cria Mme de Rnal en s'loignant.

Elle revint bientt avec des oranges, des biscuits, une bouteille de vin
de Malaga, il lui avait t impossible de voler du pain.

--Que fait ton mari? dit Julien.

--Il crit des projets de marchs avec des paysans.

Mais huit heures avaient sonn, on faisait beaucoup de bruit dans la
maison. Si l'on n'et pas vu Mme de Rnal, on l'et cherche partout;
elle fut oblige de le quitter.

Bientt elle revint, contre toute prudence, lui apportant une tasse de
caf, elle tremblait qu'il ne mourt de faim. Aprs le djeuner, elle
russit  amener les enfants sous la fentre de la chambre de Mme
Derville. Il les trouva fort grandis, mais ils avaient pris l'air
commun, ou bien ses ides avaient chang. Mme de Rnal leur parla de
Julien. L'an rpondit avec amiti et regrets pour l'ancien prcepteur;
mais il se trouva que les cadets l'avaient presque oubli.

M. de Rnal ne sortit pas ce matin-l; il montait et descendait sans
cesse dans la maison, occup  faire des marchs avec des paysans,
auxquels il vendait sa rcolte de pommes de terre. Jusqu'au dner, Mme
de Rnal n'eut pas un instant  donner  son prisonnier. Le dner sonn
et servi, elle eut l'ide de voler pour lui une assiette de soupe
chaude. Comme elle approchait sans bruit de la porte de la chambre qu'il
occupait, portant cette assiette avec prcaution, elle se trouva face 
face avec le domestique qui avait cach l'chelle le matin. Dans ce
moment il s'avanait aussi sans bruit dans le corridor et comme
coutant. Probablement Julien avait march avec imprudence. Le
domestique s'loigna un peu confus. Mme de Rnal entra hardiment chez
Julien, cette rencontre le fit frmir.

--Tu as peur! lui dit-elle; moi, je braverais tous les dangers du monde
et sans sourciller. Je ne crains qu'une chose, c'est le moment o je
serai seule aprs ton dpart.

Et elle le quitta en courant.

--Ah! se dit Julien exalt, le remords est le seul danger que redoute
cette me sublime!

Enfin le soir vint. M. de Rnal alla au Casino. Sa femme avait annonc
une migraine affreuse, elle se retira chez elle, se hta de renvoyer
lisa, et se releva bien vite pour aller ouvrir  Julien.

Il se trouva que rellement il mourait de faim. Mme de Rnal alla 
l'office chercher du pain. Julien entendit un grand cri. Mme de Rnal
revint, et lui raconta qu'entrant dans l'office sans lumire,
s'approchant d'un buffet o l'on serrait le pain, et tendant la main,
elle avait touch un bras de femme. C'tait lisa qui avait jet le cri
entendu par Julien.

--Que faisait-elle l?

--Elle volait quelques sucreries, ou bien elle nous piait, dit Mme de
Rnal avec une indiffrence complte. Mais heureusement j'ai trouv un
pt et un gros pain.

--Qu'y a-t-il donc l? dit Julien, en lui montrant les poches de son
tablier.

Mme de Rnal avait oubli que, depuis le dner, elles taient remplies
de pain.

Julien la serra dans ses bras avec la plus vive passion; jamais elle ne
lui avait sembl si belle. Mme  Paris, se disait-il confusment je ne
pourrai rencontrer un plus grand caractre. Elle avait toute la
gaucherie d'une femme peu accoutume  ces sortes de soins, et en mme
temps le vrai courage d'un tre qui ne craint que des dangers d'un autre
ordre et bien autrement terribles.

Pendant que Julien soupait de grand apptit, et que son amie le
plaisantait sur la simplicit de ce repas, car elle avait horreur de
parler srieusement, la porte de la chambre fut tout  coup secoue avec
force. C'tait M. de Rnal.

--Pourquoi t'es-tu enferme? lui criait-il.

Julien n'eut que le temps de se glisser sous le canap.

--Quoi! vous tes tout habille, dit M. de Rnal en entrant; vous
soupez, et vous avez ferm votre porte  clef!

Les jours ordinaires, cette question, faite avec toute la scheresse
conjugale, et troubl Mme de Rnal, mais elle sentait que son mari
n'avait qu' se baisser un peu pour apercevoir Julien; car M. de Rnal
s'tait jet sur la chaise que Julien occupait un moment auparavant
vis--vis le canap.

La migraine servit d'excuse  tout. Pendant qu' son tour son mari lui
contait longuement les incidents de la poule qu'il avait gagne au
billard du Casino, une poule de dix-neuf francs, ma foi! ajoutait-il,
elle aperut sur une chaise,  trois pas devant eux le chapeau de
Julien. Son sang-froid redoubla, elle se mit  se dshabiller, et, dans
un certain moment, passant rapidement derrire son mari, jeta une robe
sur la chaise au chapeau.

M. de Rnal partit enfin. Elle pria Julien de recommencer le rcit de sa
vie au sminaire.

--Hier je ne t'coutais pas, je ne songeais, pendant que tu parlais,
qu' obtenir de moi le courage de te renvoyer.

Elle tait l'imprudence mme. Ils parlaient trs haut et il pouvait tre
deux heures du matin, quand ils furent interrompus par un coup violent 
la porte. C'tait encore M. de Rnal.

--Ouvrez-moi bien vite, il y a des voleurs dans la maison! disait-il,
Saint-Jean a trouv leur chelle ce matin.

--Voici la fin de tout, s'cria Mme de Rnal, en se jetant dans les bras
de Julien. Il va nous tuer tous les deux, il ne croit pas aux voleurs,
je vais mourir dans tes bras, plus heureuse  ma mort que je ne le fus
de la vie.

Elle ne rpondait nullement  son mari qui se fchait elle embrassait
Julien avec passion.

--Sauve la mre de Stanislas, lui dit-il avec le regard du commandement.
Je vais sauter dans la cour par la fentre du cabinet, et me sauver dans
le jardin, les chiens m'ont reconnu. Fais un paquet de mes habits, et
jette-le dans le jardin aussitt que tu pourras. En attendant, laisse
enfoncer la porte. Surtout, point d'aveux je le dfends, il vaut mieux
qu'il ait des soupons que des certitudes.

--Tu vas te tuer en sautant! fut sa seule rponse et sa seule
inquitude.

Elle alla avec lui  la fentre du cabinet, elle prit ensuite le temps de
cacher ses habits. Elle ouvrit enfin  son mari bouillant de colre. Il
regarda dans la chambre dans le cabinet, sans mot dire, et disparut. Les
habits de Julien lui furent jets, il les saisit, et courut rapidement
vers le bas du jardin du ct du Doubs.

Comme il courait, il entendit siffler une balle, et aussitt le bruit
d'un coup de fusil.

Ce n'est pas M. de Rnal, pensa-t-il, il tire trop mal pour cela. Les
chiens couraient en silence  ses cts un second coup cassa apparemment
la patte  un chien car il se mit  pousser des cris lamentables. Julien
sauta le mur d'une terrasse, fit  couvert une cinquantaine de pas, et
se remit  fuir dans une autre direction. Il entendit des voix qui
s'appelaient, et vit distinctement le domestique son ennemi tirer un
coup de fusil; un fermier vint aussi tirailler de l'autre ct du
jardin, mais dj Julien avait gagn la rive du Doubs o il s'habillait.

Une heure aprs, il tait  une lieue de Verrires, sur la route de
Genve; si l'on a des soupons, pensa Julien, c'est sur la route de
Paris qu'on me cherchera.


Fin du Premier Volume




VOLUME SECOND

    Elle n'est pas jolie, elle n'a point de rouge.

    SAINTE-BEUVE




CHAPITRE PREMIER

LES PLAISIRS DE LA CAMPAGNE


    _O rus quando ego te adspiciam!_

    VIRGILE.


--Monsieur vient sans doute attendre la malle-poste de Paris? lui dit le
matre d'une auberge o il s'arrta pour djeuner.

--Celle d'aujourd'hui ou celle de demain, peu m'importe, dit Julien.

La malle-poste arriva comme il faisait l'indiffrent. Il y avait deux
places libres.

--Quoi! c'est toi, mon pauvre Falcoz, dit le voyageur qui arrivait du
ct de Genve  celui qui montait en voiture en mme temps que Julien.

--Je te croyais tabli aux environs de Lyon, dit Falcoz dans une
dlicieuse valle prs du Rhne?

--Joliment tabli. Je fuis.

--Comment! tu fuis? toi Saint-Giraud! avec cette mine sage, tu as commis
quelque crime? dit Falcoz en riant.

--Ma foi, autant vaudrait. Je fuis l'abominable vie que l'on mne en
province. J'aime la fracheur des bois et la tranquillit champtre,
comme tu sais; tu m'as souvent accus d'tre romanesque. Je ne voulais
de la vie entendre parler politique, et la politique me chasse.

--Mais de quel parti es-tu?

--D'aucun, et c'est ce qui me perd. Voici toute ma politique: J'aime la
musique, la peinture, un bon livre est un vnement pour moi; je vais
avoir quarante-quatre ans. Que me reste-t-il  vivre? Quinze, vingt
trente ans tout au plus? Eh bien! je tiens que dans trente ans, les
ministres seront un peu plus adroits, mais tout aussi honntes gens que
ceux d'aujourd'hui. L'histoire d'Angleterre me sert de miroir pour notre
avenir. Toujours il se trouvera un roi qui voudra augmenter sa
prrogative; toujours l'ambition de devenir dput la gloire et les
centaines de mille francs gagns par Mirabeau empcheront de dormir les
gens riches de la province: ils appelleront cela tre libral et aimer
le peuple. Toujours l'envie de devenir pair ou gentilhomme de la Chambre
galopera les ultras. Sur le vaisseau de l'tat, tout le monde voudra
s'occuper de la manoeuvre car elle est bien paye. N'y aura-t-il donc
jamais une pauvre petite place pour le simple passager?

--Au fait, au fait, qui doit tre fort plaisant avec ton caractre
tranquille. Sont-ce les dernires lections qui te chassent de ta
province?

--Mon mal vient de plus loin. J'avais, il y a quatre ans, quarante ans
et cinq cent mille francs. J'ai quatre ans de plus aujourd'hui, et
probablement cinquante mille francs de moins que je vais perdre sur la
vente de mon chteau de Monfleury, prs du Rhne, position superbe.

A Paris, j'tais las de cette comdie perptuelle,  laquelle oblige ce
que vous appelez la civilisation du dix-neuvime sicle. J'avais soif de
bonhomie et de simplicit. J'achte une terre dans les montagnes prs du
Rhne, rien d'aussi beau sous le ciel.

Le vicaire du village et les hobereaux du voisinage me font la cour
pendant six mois; je leur donne  dner; j'ai quitt Paris, leur dis-je,
pour de ma vie ne parler ni n'entendre parler politique. Comme vous le
voyez, je ne suis abonn  aucun journal. Moins le facteur de la poste
m'apporte de lettres, plus je suis content.

Ce n'tait pas le compte du vicaire; bientt je suis en butte  mille
demandes indiscrtes, tracasseries, etc. Je voulais donner deux ou trois
cents francs par an aux pauvres, on me les demande pour des associations
pieuses: celle de Saint-Joseph, celle de la Vierge etc., je refuse:
alors on me fait cent insultes. J'ai la btise d'en tre piqu. Je ne
puis plus sortir le matin pour aller jouir de la beaut de nos
montagnes, sans trouver quelque ennui qui me tire de mes rveries, et me
rappelle dsagrablement les hommes et leur mchancet. Aux processions
des Rogations, par exemple, dont le chant me plat (c'est probablement
une mlodie grecque), on ne bnit plus mes champs, parce que, dit le
vicaire, ils appartiennent  un impie. La vache d'une vieille paysanne
dvote meurt, elle dit que c'est  cause du voisinage d'un tang qui
appartient  moi impie, philosophe venant de Paris, et huit jours aprs
je trouve tous mes poissons le ventre en l'air, empoisonns avec de la
chaux. La tracasserie m'environne sous toutes les formes. Le juge de
paix, honnte homme, mais qui craint pour sa place, me donne toujours
tort. La paix des champs est pour moi un enfer. Une fois que l'on m'a vu
abandonn par le vicaire, chef de la congrgation du village, et non
soutenu par le capitaine en retraite, chef des libraux, tous me sont
tombs dessus, jusqu'au maon que je faisais vivre depuis un an,
jusqu'au charron qui voulait me friponner impunment en raccommodant mes
charrues.

Afin d'avoir un appui et de gagner pourtant quelques-uns de mes procs,
je me fais libral, mais comme tu dis, ces diables d'lections arrivent,
on me demande ma voix...

--Pour un inconnu?

--Pas du tout, pour un homme que je ne connais que trop. Je refuse,
imprudence affreuse! ds ce moment, me voil aussi les libraux sur les
bras, ma position devient intolrable. Je crois que s'il ft venu dans
la tte au vicaire de m'accuser d'avoir assassin ma servante, il y
aurait eu vingt tmoins des deux partis, qui auraient jur avoir vu
commettre le crime.

--Tu veux vivre  la campagne sans servir les passions de tes voisins,
sans mme couter leurs bavardages. Quelle faute!...

--Enfin, elle est rpare. Monfleury est en vente, je perds cinquante
mille francs, s'il le faut, mais je suis tout joyeux, je quitte cet
enfer d'hypocrisie et de tracasseries. Je vais chercher la solitude et
la paix champtre au seul lieu o elles existent en France, dans un
quatrime tage donnant sur les Champs-lyses. Et encore j'en suis 
dlibrer, si je ne commencerai pas ma carrire politique, dans le
quartier du Roule, par rendre le pain bnit  la paroisse.

-Tout cela ne te ft pas arriv sous Bonaparte, dit Falcoz avec des yeux
brillants de courroux et de regret.

--A la bonne heure, mais pourquoi n'a-t-il pas su se tenir en place, ton
Bonaparte? tout ce dont je souffre aujourd'hui, c'est lui qui l'a fait.

Ici l'attention de Julien redoubla. Il avait compris du premier mot que
le bonapartiste Falcoz tait l'ancien ami d'enfance de M. de Rnal, par
lui rpudi en 1816, et le philosophe Saint-Giraud devait tre frre de
ce chef de bureau  la prfecture de..., qui savait se faire adjuger 
bon compte les maisons des communes.

--Et tout cela c'est ton Bonaparte qui l'a fait, continuait
Saint-Giraud: un honnte homme, inoffensif s'il en fut, avec quarante
ans et cinq cent mille francs, ne peut pas s'tablir en province et y
trouver la paix, ses prtres et ses nobles l'en chassent.

--Ah! ne dis pas de mal de lui, s'cria Falcoz, jamais la France n'a t
si haut dans l'estime des peuples que pendant les treize ans qu'il a
rgn. Alors, il y avait de la grandeur dans tout ce qu'on faisait.

--Ton Empereur, que le diable emporte, reprit l'homme de quarante-quatre
ans n'a t grand que sur ses champs de bataille, et lorsqu'il a rtabli
les finances vers 1802. Que veut dire toute sa conduite depuis? Avec ses
chambellans sa pompe et ses rceptions aux Tuileries, il a donn une
nouvelle dition de toutes les niaiseries monarchiques. Elle tait
corrige, elle et pu passer encore un sicle ou deux. Les nobles et les
prtres ont voulu revenir  l'ancienne, mais ils n'ont pas la main de
fer qu'il faut pour la dbiter au public.

--Voil bien le langage d'un ancien imprimeur!

--Qui me chasse de ma terre? continua l'imprimeur en colre. Les
prtres, que Napolon a rappels par son concordat, au lieu de les
traiter comme l'tat traite les mdecins, les avocats, les astronomes,
de ne voir en eux que des citoyens, sans s'inquiter de l'industrie par
laquelle ils cherchent  gagner leur vie. Y aurait-il aujourd'hui des
gentilshommes insolents, si ton Bonaparte n'et fait des barons et des
comtes? Non, la mode en tait passe. Aprs les prtres, ce sont les
petits nobles campagnards qui m'ont donn le plus d'humeur, et m'ont
forc  me faire libral.

La conversation fut infinie, ce texte va occuper la France encore un
demi-sicle. Comme Saint-Giraud rptait toujours qu'il tait impossible
de vivre en province, Julien proposa timidement l'exemple de M. de
Rnal.

--Parbleu, jeune homme, vous tes bon! s'cria Falcoz il s'est fait
marteau pour n'tre pas enclume, et un terrible marteau encore. Mais je
le vois dbord par le Valenod. Connaissez-vous ce coquin-l? voil le
vritable. Que dira votre M. de Rnal lorsqu'il se verra destitu un de
ces quatre matins, et le Valenod mis  sa place?

--Il restera tte  tte avec ses crimes, dit Saint-Giraud. Vous
connaissez donc Verrires, jeune homme? Eh bien! Bonaparte, que le ciel
confonde, lui et ses friperies monarchiques, a rendu possible le rgne
des Rnal et des Chlan, qui a amen le rgne des Valenod et des Maslon.

Cette conversation d'une sombre politique tonnait Julien, et le
distrayait de ses rveries voluptueuses.

Il fut peu sensible au premier aspect de Paris, aperu dans le lointain.
Les chteaux en Espagne sur son sort  venir avaient  lutter avec le
souvenir encore prsent des vingt-quatre heures qu'il venait de passer 
Verrires. Il se jurait de ne jamais abandonner les enfants de son amie,
et de tout quitter pour les protger, si les impertinences des prtres
nous donnent la rpublique et les perscutions contre les nobles.

Que serait-il arriv la nuit de son arrive  Verrires si au moment o
il appuyait son chelle contre la croise de la chambre  coucher de Mme
de Rnal, il avait trouv cette chambre occupe par un tranger, ou par
M. de Rnal?

Mais aussi quelles dlices, les deux premires heures, quand son amie
voulait sincrement le renvoyer et qu'il plaidait sa cause, assis auprs
d'elle dans l'obscurit! Une me comme celle de Julien est suivie par de
tels souvenirs durant toute une vie. Le reste de l'entrevue se
confondait dj avec les premires poques de leurs amours, quatorze
mois auparavant.

Julien fut rveill de sa rverie profonde, parce que la voiture
s'arrta. On venait d'entrer dans la cour des postes, rue
J.-J.-Rousseau.

--Je veux aller  la Malmaison, dit-il  un cabriolet qui s'approcha.

--A cette heure, monsieur, et pour quoi faire?

--Que vous importe! marchez.

Toute vraie passion ne songe qu' elle. C'est pourquoi, ce me semble,
toutes les passions sont si ridicules  Paris, o le voisin prtend
toujours qu'on pense beaucoup  lui. Je me garderai de raconter les
transports de Julien  la Malmaison. Il pleura. Quoi! malgr les vilains
murs blancs construits cette anne, et qui coupent ce parc en morceaux?
--Oui, monsieur; pour Julien comme pour la postrit, il n'y avait rien
entre Arcole, Sainte-Hlne et la Malmaison.

Le soir, Julien hsita beaucoup avant d'entrer au spectacle, il avait
des ides tranges sur ce lieu de perdition.

Une profonde mfiance l'empcha d'admirer le Paris vivant, il n'tait
touch que des monuments laisss par son hros.

Me voici donc dans le centre de l'intrigue et de l'hypocrisie! Ici
rgnent les protecteurs de l'abb de Frilair.

Le soir du troisime jour, la curiosit l'emporta sur le projet de tout
voir avant de se prsenter  l'abb Pirard. Cet abb lui expliqua, d'un
ton froid, le genre de vie qui l'attendait chez M. de La Mole.

--Si, au bout de quelques mois, vous n'tes pas utile, vous rentrerez au
sminaire, mais par la bonne porte. Vous allez loger chez le marquis,
l'un des plus grands seigneurs de France. Vous porterez l'habit noir,
mais comme un homme qui est en deuil, et non pas comme un
ecclsiastique. J'exige que, trois fois la semaine, vous suiviez vos
tudes en thologie dans un sminaire, o je vous ferai prsenter.
Chaque jour,  midi, vous vous tablirez dans la bibliothque du
marquis, qui compte vous employer  faire des lettres pour des procs et
d'autres affaires. Le marquis crit, en deux mots, en marge de chaque
lettre qu'il reoit, le sommaire de la rponse qu'il faut y faire. J'ai
prtendu qu'au bout de trois mois, vous seriez en tat de faire ces
rponses, de faon que, sur douze que vous prsenterez  la signature du
marquis, il puisse en signer huit ou neuf. Le soir,  huit heures, vous
mettrez son bureau en ordre, et  dix vous serez libre.

Il se peut, continua l'abb Pirard, que quelque vieille dame ou quelque
homme au ton doux vous fasse entrevoir des avantages immenses, ou tout
grossirement vous offre de l'or pour lui montrer les lettres reues par
le marquis...

--Ah monsieur! s'cria Julien rougissant.

--Il est singulier, dit l'abb avec un sourire amer que pauvre comme
vous l'tes, et aprs une anne de sminaire, il vous reste encore de
ces indignations vertueuses. Il faut que vous ayez t bien aveugle!

Serait-ce la force du sang? se dit l'abb  demi-voix et comme se
parlant  soi-mme.

--Ce qu'il y a de singulier, ajouta-t-il en regardant Julien, c'est que
le marquis vous connat... Je ne sais comment. Il vous donne, pour
commencer, cent louis d'appointements. C'est un homme qui n'agit que par
caprices, c'est l son dfaut, il luttera d'enfantillages avec vous.
S'il est content, vos appointements pourront s'lever par la suite
jusqu' huit mille francs.

Mais vous sentez bien, reprit l'abb d'un ton aigre qu'il ne vous donne
pas tout cet argent pour vos beaux yeux. Il s'agit d'tre utile. A votre
place, moi, je parlerais trs peu, et surtout je ne parlerais jamais de
ce que j'ignore.

Ah! dit l'abb, j'ai pris des informations pour vous; j'oubliais la
famille de M. de La Mole. Il a deux enfants une fille et un fils de
dix-neuf ans, lgant par excellence espce de fou, qui ne sait jamais 
midi ce qu'il fera  deux heures. Il a de l'esprit, de la bravoure il a
fait la guerre d'Espagne. Le marquis espre je n sais pourquoi, que
vous deviendrez l'ami du jeune comte Norbert. J'ai dit que vous tiez un
grand latiniste, peut-tre compte-t-il que vous apprendrez  son fils
quelques phrases toutes faites, sur Cicron et Virgile.

A votre place, je ne me laisserais jamais plaisanter par ce beau jeune
homme; et, avant de cder  ses avances parfaitement polies, mais un peu
gtes par l'ironie, je me les ferais rpter plus d'une fois.

Je ne vous cacherai pas que le jeune comte de La Mole doit vous mpriser
d'abord, parce que vous n'tes qu'un petit bourgeois. Son aeul  lui
tait de la Cour, et eut l'honneur d'avoir la tte tranche en place de
Grve le 26 avril 1574, pour une intrigue politique. Vous, vous tes le
fils d'un charpentier de Verrires, et de plus, aux gages de son pre.
Pesez bien ces diffrences et tudiez l'histoire de cette famille dans
Moreri; tous les flatteurs qui dnent chez eux y font de temps en temps
ce qu'ils appellent des allusions dlicates.

Prenez garde  la faon dont vous rpondrez aux plaisanteries de M. le
comte Norbert de La Mole, chef d'escadron de hussards et futur pair de
France, et ne venez pas me faire des dolances par la suite.

--Il me semble, dit Julien en rougissant beaucoup, que je ne devrais pas
mme rpondre  un homme qui me mprise.

--Vous n'avez pas ide de ce mpris-l; il ne se montrera que par des
compliments exagrs. Si vous tiez un sot, vous pourriez vous y laisser
prendre; si vous vouliez faire fortune, vous devriez vous y laisser
prendre.

--Le jour o tout cela ne me conviendra plus, dit Julien, passerai-je
pour un ingrat, si je retourne  ma petite cellule n 103?

--Sans doute, rpondit l'abb, tous les complaisants de la maison vous
calomnieront, mais je paratrai, moi. _Adsum qui feci_. Je dirai que
c'est de moi que vient cette rsolution.

Julien tait navr du ton amer et presque mchant qu'il remarquait chez
M. Pirard; ce ton gtait tout  fait sa dernire rponse.

Le fait est que l'abb se faisait un scrupule de conscience d'aimer
Julien, et c'est avec une sorte de terreur religieuse qu'il se mlait
aussi directement du sort d'un autre.

--Vous verrez encore, ajouta-t-il avec la mme mauvaise grce, et comme
accomplissant un devoir pnible vous verrez Mme la marquise de La Mole.
C'est une grande femme blonde, dvote, hautaine, parfaitement polie, et
encore plus insignifiante. Elle est fille du vieux duc de Chaulnes, si
connu par ses prjugs nobiliaires. Cette grande dame est une sorte
d'abrg en haut relief de ce qui fait au fond le caractre des femmes
de son rang. Elle ne cache pas, elle, qu'avoir eu des anctres qui
soient alls aux croisades est le seul avantage qu'elle estime. L'argent
ne vient que longtemps aprs: cela vous tonne? nous ne sommes plus en
province, mon ami.

Vous verrez dans son salon plusieurs grands seigneurs parler de nos
princes avec un ton de lgret singulier. Pour Mme de La Mole, elle
baisse la voix par respect toutes les fois qu'elle nomme un prince et
surtout une princesse. Je ne vous conseillerais pas de dire devant elle
que Philippe II ou Henri VIII furent des monstres. Ils ont t rois, ce
qui leur donne des droits imprescriptibles aux respects de tous et
surtout aux respects d'tres sans naissance, tels que vous et moi.
Cependant, ajouta M. Pirard, nous sommes prtres car elle vous prendra
pour tel,  ce titre elle nous considre comme des valets de chambre
ncessaires  son salut.

--Monsieur, dit Julien, il me semble que je ne serai pas longtemps 
Paris.

--A la bonne heure; mais remarquez qu'il n'y a de fortune, pour un homme
de notre robe, que par les grands seigneurs. Avec ce je ne sais quoi
d'indfinissable, du moins pour moi, qu'il y a dans votre caractre, si
vous ne faites pas fortune vous serez perscut; il n'y a pas de moyen
terme pour vous. Ne vous abusez pas. Les hommes voient qu'ils ne vous
font pas plaisir en vous adressant la parole; dans un pays social comme
celui-ci, vous tes vou au malheur, si vous n'arrivez pas aux respects.

Que seriez-vous devenu  Besanon, sans ce caprice du marquis de La
Mole? Un jour, vous comprendrez toute la singularit de ce qu'il fait
pour vous, et, si vous n'tes pas un monstre, vous aurez pour lui et sa
famille une ternelle reconnaissance. Que de pauvres abbs, plus savants
que vous, ont vcu des annes  Paris, avec les quinze sous de leur
messe et les dix sous de leurs arguments en Sorbonne!... Rappelez-vous
ce que je vous contais, l'hiver dernier des premires annes de ce
mauvais sujet de cardinal Dubois. Votre orgueil se croirait-il, par
hasard, plus de talent que lui?

Moi, par exemple, homme tranquille et mdiocre, je comptais mourir dans
mon sminaire; j'ai eu l'enfantillage de m'y attacher. Eh bien! j'allais
tre destitu quand j'ai donn ma dmission. Savez-vous quelle tait ma
fortune? j'avais cinq cent vingt francs de capital, ni plus ni moins;
pas un ami,  peine deux ou trois connaissances. M. de La Mole, que je
n'avais jamais vu, m'a tir de ce mauvais pas, il n'a eu qu'un mot 
dire, et l'on m'a donn une cure dont tous les paroissiens sont des gens
aiss, au-dessus des vices grossiers, et le revenu me fait honte, tant
il est peu proportionn  mon travail. Je ne vous ai parl aussi
longtemps que pour mettre un peu de plomb dans cette tte.

Encore un mot: j'ai le malheur d'tre irascible, il est possible que
vous et moi nous cessions de nous parler.

Si les hauteurs de la marquise, ou les mauvaises plaisanteries de son
fils, vous rendent cette maison dcidment insupportable, je vous
conseille de finir vos tudes dans quelque sminaire  trente lieues de
Paris, et plutt au nord qu'au midi. Il y a au nord plus de civilisation
et moins d'injustices, et, ajouta-t-il en baissant la voix, il faut que
je l'avoue, le voisinage des journaux de Paris fait peur aux petits
tyrans.

Si nous continuons  trouver du plaisir  nous voir, et que la maison du
marquis ne vous convienne pas, je vous offre la place de mon vicaire, et
je partagerai par moiti avec vous ce que rend cette cure. Je vous dois
cela et plus encore, ajouta-t-il en interrompant les remerciements de
Julien, pour l'offre singulire que vous m'avez faite  Besanon. Si au
lieu de cinq cent vingt francs, je n'avais rien eu, vous m'eussiez
sauv.

L'abb avait perdu son ton de voix cruel. A sa grande honte Julien se
sentit les larmes aux yeux il mourait d'envie de se jeter dans les bras
de son ami: il ne put s'empcher de lui dire, de l'air le plus mle
qu'il put affecter:

--J'ai t ha de mon pre depuis le berceau; c'tait un de mes grands
malheurs; mais je ne me plaindrai plus du hasard, j'ai retrouv un pre
en vous, monsieur.

--C'est bon, c'est bon, dit l'abb embarrass; puis rencontrant fort 
propos un mot de directeur de sminaire: il ne faut jamais dire le
hasard, mon enfant, dites toujours la Providence.

Le fiacre s'arrta; le cocher souleva le marteau de bronze d'une porte
immense: c'tait l'HTEL DE LA MOLE; et, pour que les passants ne
pussent en douter, ces mots se lisaient sur un marbre noir au-dessus de
la porte.

Cette affectation dplut  Julien.

Ils ont tant de peur des jacobins! Ils voient un Robespierre et sa
charrette derrire chaque haie; ils en sont souvent  mourir de rire et
ils affichent ainsi leur maison pour que la canaille la reconnaisse en
cas d'meute, et la pille. Il communiqua sa pense  l'abb Pirard.

--Ah! pauvre enfant vous serez bientt mon vicaire. Quelle pouvantable
ide vous est venue l!

--Je ne trouve rien de si simple, dit Julien.

La gravit du portier et surtout la propret de la cour l'avaient frapp
d'admiration. Il faisait un beau soleil.

--Quelle architecture magnifique! dit-il  son ami.

Il s'agissait d'un de ces htels  faade si plate du faubourg
Saint-Germain, btis vers le temps de la mort de Voltaire. Jamais la
mode et le beau n'ont t si loin l'un de l'autre.




CHAPITRE II

ENTRE DANS LE MONDE

    Souvenir ridicule et touchant: Le premier salon o  dix-huit ans l'on a
    paru seul et sans appui! le regard d'une femme suffisait pour
    m'intimider. Plus je voulais plaire, plus je devenais gauche. Je me
    faisais de tout les ides les plus fausses; ou je me livrais sans
    motifs, ou je voyais dans un homme un ennemi parce qu'il m'avait regard
    d'un air grave. Mais alors, au milieu des affreux malheurs de ma
    timidit, qu'un beau jour tait beau!

    KANT.


Julien s'arrtait bahi au milieu de la cour.

--Ayez donc l'air raisonnable, dit l'abb Pirard il vous vient des ides
horribles, et puis vous n'tes qu'un enfant! O est le _nil mirari_
d'Horace? (Jamais d'enthousiasme.) Songez que ce peuple de laquais, vous
voyant tabli ici, va chercher  se moquer de vous; ils verront en vous
un gal, mis injustement au-dessus d'eux. Sous les dehors de la
bonhomie, des bons conseils, du dsir de vous guider, ils vont essayer
de vous faire tomber dans quelque grosse balourdise.

--Je les en dfie dit Julien en se mordant la lvre, et il reprit toute
sa mfiance.

Les salons que ces messieurs traversrent au premier tage, avant
d'arriver au cabinet du marquis, vous eussent sembl,  mon lecteur,
aussi tristes que magnifiques. On vous les donnerait tels qu'ils sont,
que vous refuseriez de les habiter, c'est la patrie du billement et du
raisonnement triste. Ils redoublrent l'enchantement de Julien. Comment
peut-on tre malheureux, pensait-il quand on habite un sjour aussi
splendide!

Enfin, ces messieurs arrivrent  la plus laide des pices de ce superbe
appartement:  peine s'il y faisait jour; l, se trouva un petit homme
maigre,  l'oeil vif et en perruque blonde. L'abb se retourna vers
Julien et le prsenta. C'tait le marquis. Julien eut beaucoup de peine
 le reconnatre, tant il lui trouva l'air poli. Ce n'tait plus le
grand seigneur  mine si altire de l'abbaye de Bray-le-Haut. Il sembla
 Julien que sa perruque avait beaucoup trop de cheveux. A l'aide de
cette sensation il ne fut point du tout intimid. Le descendant de l'ami
de Henri III lui parut d'abord avoir une tournure assez mesquine. Il
tait fort maigre et s'agitait beaucoup. Mais il remarqua bientt que le
marquis avait une politesse encore plus agrable  l'interlocuteur que
celle de l'vque de Besanon lui-mme. L'audience ne dura pas trois
minutes. En sortant, l'abb dit  Julien:

--Vous avez regard le marquis, comme vous eussiez fait un tableau. Je
ne suis pas un grand grec dans ce que ces gens-ci appellent la
politesse, bientt vous en saurez plus que moi; mais enfin la hardiesse
de votre regard m'a sembl peu polie.

On tait remont en fiacre, le cocher arrta prs du boulevard; l'abb
introduisit Julien dans une suite de grands salons. Julien remarqua
qu'il n'y avait pas de meubles. Il regardait une magnifique pendule
dore, reprsentant un sujet trs indcent selon lui, lorsqu'un monsieur
fort lgant s'approcha d'un air riant. Julien fit un demi-salut.

Le monsieur sourit et lui mit la main sur l'paule. Julien tressaillit
et fit un saut en arrire. Il rougit de colre. L'abb Pirard, malgr sa
gravit, rit aux larmes. Le monsieur tait un tailleur.

--Je vous rends votre libert pour deux jours, lui dit l'abb en
sortant; c'est alors seulement que vous pourrez tre prsent  Mme de
la Mole. Un autre vous garderait comme une jeune fille en ces premiers
moments de votre sjour dans cette nouvelle Babylone. Perdez-vous tout
de suite si vous avez  vous perdre, et je serai dlivr de la faiblesse
que j'ai de penser  vous. Aprs-demain matin, ce tailleur vous portera
deux habits; vous donnerez cinq francs au garon qui vous les essaiera.
Du reste, ne faites pas connatre le son de votre voix  ces
Parisiens-l. Si vous dites un mot, ils trouveront le secret de se
moquer de vous. C'est leur talent. Aprs-demain soyez chez moi  midi...
Allez, perdez-vous... J'oubliais, allez commander des bottes, des
chemises, un chapeau aux adresses que voici.

Julien regardait l'criture de ces adresses.

--C'est la main du marquis, dit l'abb; c'est un homme actif qui prvoit
tout, et qui aime mieux faire que commander. Il vous prend auprs de lui
pour que vous lui pargniez ce genre de peines. Aurez-vous assez
d'esprit pour bien excuter toutes les choses que cet homme vif vous
indiquera  demi-mot? C'est ce que montrera l'avenir: gare  vous!

Julien entra, sans dire un seul mot, chez les ouvriers indiqus par les
adresses; il remarqua qu'il en tait reu avec respect, et le bottier,
en crivant son nom sur son registre, mit M. Julien de Sorel.

Au cimetire du Pre-Lachaise, un monsieur fort obligeant, et encore
plus libral dans ses propos, s'offrit pour indiquer  Julien le tombeau
du marchal Ney, qu'une politique savante prive de l'honneur d'une
pitaphe. Mais en se sparant de ce libral, qui, les larmes aux yeux,
le serrait presque dans ses bras, Julien n'avait plus de montre. Ce fut
riche de cette exprience, que le surlendemain,  midi, il se prsenta 
l'abb Pirard, qui le regarda beaucoup.

--Vous allez peut-tre devenir un fat, lui dit l'abb d'un air svre.
Julien avait l'air d'un fort jeune homme en grand deuil, il tait  la
vrit trs bien, mais le bon abb tait trop provincial lui-mme pour
voir que Julien avait encore cette dmarche des paules qui en province,
est  la fois lgance et importance. En voyant Julien, le marquis jugea
ses grces d'une manire si diffrente de celle du bon abb, qu'il lui
dit:

--Auriez-vous quelque objection  ce que M. Sorel prt des leons de
danse?

L'abb resta ptrifi.

--Non, rpondit-il enfin, Julien n'est pas prtre.

Le marquis montant deux  deux les marches d'un petit escalier drob,
alla lui-mme installer notre hros dans une jolie mansarde qui donnait
sur l'immense jardin de l'htel. Il lui demanda combien il avait pris de
chemises chez la lingre.

--Deux, rpondit Julien, intimid de voir un si grand seigneur descendre
 ces dtails.

--Fort bien, reprit le marquis d'un air srieux et avec un certain ton
impratif et bref, qui donna  penser  Julien; fort bien! prenez encore
vingt-deux chemises. Voici le premier quartier de vos appointements.

En descendant de la mansarde, le marquis appela un homme g:

--Arsne, lui dit-il, vous servirez M. Sorel.

Peu de minutes aprs, Julien se trouva seul dans une bibliothque
magnifique; ce moment fut dlicieux. Pour n'tre pas surpris dans son
motion, il alla se cacher dans un petit coin sombre; de l il
contemplait avec ravissement le dos brillant des livres: Je pourrai lire
tout cela, se disait-il. Et comment me dplairais-je ici? M. de Rnal se
serait cru dshonor  jamais de la centime partie de ce que le marquis
de La Mole vient de faire pour moi.

Mais, voyons les copies  faire. Cet ouvrage termin Julien osa
s'approcher des livres; il faillit devenir fou de oie en trouvant une
dition de Voltaire. Il courut ouvrir la porte de la bibliothque pour
n'tre pas surpris. Il se donna ensuite le plaisir d'ouvrir chacun des
quatre-vingts volumes. Ils taient relis magnifiquement, c'tait le
chef-d'oeuvre du meilleur ouvrier de Londres. Il n'en fallait pas tant
pour porter au comble l'admiration de Julien.

Une heure aprs, le marquis entra, regarda les copies et remarqua avec
tonnement que Julien crivait _cela_ avec deux _ll_, _cella_. Tout ce
que l'abb m'a dit de sa science serait-il tout simplement un conte! Le
marquis fort dcourage, lui dit avec douceur:

--Vous n'tes pas sr de votre orthographe?

--Il est vrai, dit Julien, sans songer le moins du monde au tort qu'il
se faisait; il tait attendri des bonts du marquis, qui lui rappelait
le ton rogue de M. de Rnal.

C'est du temps perdu que toute cette exprience de petit abb
franc-comtois, pensa le marquis; mais j'avais un si grand besoin d'un
homme sr!

--Cela ne s'crit qu'avec un l, lui dit le marquis; quand vos copies
seront termines, cherchez dans le dictionnaire les mots de
l'orthographe desquels vous ne serez pas sr.

A six heures, le marquis le fit demander; il regarda avec une peine
vidente les bottes de Julien:

--J'ai un tort  me reprocher, je ne vous ai pas dit que tous les jours
 cinq heures et demie, il faut vous habiller.

Julien le regardait sans comprendre.

--Je veux dire mettre des bas, Arsne vous en fera souvenir; aujourd'hui
je ferai vos excuses.

En achevant ces mots, M. de La Mole faisait passer Julien dans un salon
resplendissant de dorures. Dans les occasions semblables, M. de Rnal ne
manquait jamais de doubler le pas pour avoir l'avantage de passer le
premier  la porte. La petite vanit de son ancien patron fit que Julien
marcha sur les pieds du marquis, et lui fit beaucoup de mal  cause de
sa goutte. Ah! il est balourd par-dessus le march, se dit celui-ci. Il
le prsenta  une femme de haute taille et d'un aspect imposant. C'tait
la marquise. Julien lui trouva l'air impertinent, un peu comme Mme de
Maugiron, la sous-prfte de l'arrondissement de Verrires, quand elle
assistait au dner de la Saint-Charles. Un peu troubl de l'extrme
magnificence du salon, Julien n'entendit pas ce que disait M. de La
Mole. La marquise daigna  peine le regarder. Il y avait quelques hommes
parmi lesquels Julien reconnut avec un plaisir indicible le jeune voque
d'Agde, qui avait daign lui parler quelques mois auparavant,  la
crmonie de Bray-le-Haut. Ce jeune prlat fut effray sans doute des
yeux tendres que fixait sur lui la timidit de Julien, et ne se soucia
point de reconnatre ce provincial.

Les hommes runis dans ce salon semblrent  Julien avoir quelque chose
de triste et de contraint; on parle bas  Paris, et l'on n'exagre pas
les petites choses.

Un joli jeune homme, avec des moustaches, trs ple et trs lanc,
entra vers les six heures et demie; il avait une tte fort petite.

--Vous vous ferez toujours attendre, dit la marquise,  laquelle il
baisait la main.

Julien comprit que c'tait le comte de La Mole. Il le trouva charmant
ds le premier abord.

Est-il possible, se dit-il, que ce soit l l'homme, dont les
plaisanteries offensantes doivent me chasser de cette maison.

A force d'examiner le comte Norbert, Julien remarqua qu'il tait en
bottes et en perons; et moi je dois tre en souliers apparemment
comme infrieur. On se mit  table. Julien entendit la marquise qui
disait un mot svre, en levant un peu la voix. Presque en mme temps,
il aperut une jeune personne, extrmement blonde et fort bien faite,
qui vint s'asseoir vis--vis de lui. Elle ne lui plut point; cependant
en la regardant attentivement, il pensa qu'il n'avait jamais vu des yeux
aussi beaux; mais ils annonaient une grande froideur d'me. Par la
suite, Julien trouva qu'ils avaient l'expression de l'ennui qui examine,
mais qui se souvient de l'obligation d'tre imposant. Mme de Rnal avait
cependant de bien beaux yeux, se disait-il, le monde lui en faisait
compliment; mais ils n'avaient rien de commun avec ceux-ci. Julien
n'avait pas assez d'usage pour distinguer que c'tait du feu de la
saillie, que brillaient de temps en temps les yeux de Mlle Mathilde,
c'est ainsi qu'il l'entendit nommer. Quand les yeux de Mme de Rnal
s'animaient, c'tait du feu des passions, ou par l'effet d'une
indignation gnreuse au rcit de quelque action mchante. Vers la fin
du repas Julien trouva un mot pour exprimer le genre de beaut des yeux
de Mlle de La Mole: ils sont scintillants, se dit-il. Du reste, elle
ressemblait cruellement  sa mre, qui lui dplaisait de plus en plus,
et il cessa de la regarder. En revanche, le comte Norbert lui semblait
admirable de tous points. Julien tait tellement sduit, qu'il n'eut pas
l'ide d'en tre jaloux et de le har, parce qu'il tait plus riche et
plus noble que lui.

Julien trouva que le marquis avait l'air de s'ennuyer.

Vers le second service, il dit  son fils:

--Norbert, je te demande tes bonts pour M. Julien Sorel que je viens de
prendre  mon tat-major, et dont je prtends faire un homme, si cella
se peut.

--C'est mon secrtaire, dit le marquis  son voisin, et il crit _cela_
avec deux _ll_.

Tout le monde regarda Julien, qui fit une inclination de tte un peu
trop marque  Norbert; mais en gnral on fut content de son regard.

Il fallait que le marquis et parl du genre d'ducation que Julien
avait reue, car un des convives l'attaqua sur Horace: C'est prcisment
en parlant d'Horace que j'ai russi auprs de l'vque de Besanon, se
dit Julien, apparemment qu'ils ne connaissent que cet auteur. A partir
de cet instant, il fut matre de lui. Ce mouvement tut rendu facile,
parce qu'il venait de dcider que Mlle de La Mole ne serait jamais une
femme  ses yeux. Depuis le sminaire, il mettait les hommes au pis, et
se laissait difficilement intimider par eux. Il et joui de tout son
sang-froid, si la salle  manger et t meuble avec moins de
magnificence. C'tait, dans le fait, deux glaces de huit pieds de haut
chacune, et dans lesquelles il regardait quelquefois son interlocuteur
en parlant d'Horace, qui lui imposaient encore. Ses phrases n'taient
pas trop longues pour un provincial. Il avait de beaux yeux dont la
timidit tremblante ou heureuse, quand il avait bien rpondu, redoublait
l'clat. Il fut trouv agrable. Cette sorte d'examen jetait un peu
d'intrt dans un dner grave. Le marquis engagea par un signe
l'interlocuteur de Julien  le pousser vivement. Serait-il possible
qu'il st quelque chose? pensait-il.

Julien rpondit en inventant ses ides, et perdit assez de sa timidit
pour montrer non pas de l'esprit chose impossible  qui ne sait pas; a
langue dont on se sert  paris, mais il eut des ides nouvelles quoique
prsentes sans grce ni -propos, et l'on vit qu'il savait parfaitement
le latin.

L'adversaire de Julien tait un acadmicien des Inscriptions, qui, par
hasard savait le latin, il trouva en Julien un trs bon humaniste, n'eut
plus la crainte de le faire rougir, et chercha rellement 
l'embarrasser. Dans la chaleur du combat, Julien oublia enfin
l'ameublement magnifique de la salle  manger il en vint  exposer sur
les potes latins des ides que l'interlocuteur n'avait lues nulle part.
En honnte homme il en fit honneur au jeune secrtaire. Par bonheur, on
entama une discussion sur la question de savoir si Horace a t pauvre
ou riche: un homme aimable, voluptueux et insouciant, faisant des vers
pour s'amuser, comme Chapelle, l'ami de Molire et de La Fontaine, ou un
pauvre diable de pote laurat suivant la cour et faisant des odes pour
le jour de naissance du roi, comme Southey, l'accusateur de lord Byron.
On parla de l'tat de la socit sous Auguste et sous George, aux deux
poques l'aristocratie tait toute-puissante; mais  Rome, elle se
voyait arracher le pouvoir par Mcne, qui n'tait que simple chevalier;
et en Angleterre elle avait rduit George  peu prs  l'tat d'un doge
de Venise. Cette discussion sembla tirer le marquis de l'tat de
torpeur, o l'ennui le plongeait au commencement du dner.

Julien ne comprenait rien  tous les noms modernes comme Southey, lord
Byron, George, qu'il entendait prononcer pour la premire fois. Mais il
n'chappa  personne que, toutes les fois qu'il tait question de faits
passs  Rome, et dont la connaissance pouvait se dduire des ouvres
d'Horace, de Martial, de Tacite, etc., il avait une incontestable
supriorit. Julien s'empara sans faon de plusieurs ides qu'il avait
apprises de l'vque de Besanon, dans la fameuse discussion qu'il avait
eue avec ce prlat; ce ne furent pas les moins gotes.

Lorsque l'on fut las de parler de potes, la marquise, qui se faisait
une loi d'admirer tout ce qui amusait son mari, daigna regarder Julien.

--Les manires gauches de ce jeune abb cachent peut-tre un homme
instruit dit  la marquise l'acadmicien qui se trouvait prs d'elle; et
Julien en entendit quelque chose.

Les phrases toutes faites convenaient assez  l'esprit de la matresse
de la maison, elle adopta celle-ci sur Julien et se sut bon gr d'avoir
engag l'acadmicien  dner. Il amuse M. de La Mole, pensait-elle.




CHAPITRE III

LES PREMIERS PAS

    Cette immense valle remplie de lumires clatantes et de tant de
    milliers d'hommes blouit ma vue. Pas un ne me connat, tous me sont
    suprieurs. Ma tte se perd.

    Poemi dell'av. REINA.


Le lendemain, de fort bonne heure, Julien faisait des copies de lettres
dans la bibliothque, lorsque Mlle Mathilde y entra par une petite porte
de dgagement, fort bien cache avec des dos de livres. Pendant que
Julien admirait cette invention Mlle Mathilde paraissait fort tonne et
assez contrarie de le rencontrer l. Julien lui trouva, en papillotes
l'air dur, hautain et presque masculin. Mlle de La Mole avait le secret
de voler des livres dans la bibliothque de son pre, sans qu'il y
part. La prsence de Julien rendait inutile sa course de ce matin, ce
qui la contraria d'autant plus, qu'elle venait chercher le second volume
de _la Princesse de Babylone_ de Voltaire, digne complment d'une
ducation minemment monarchique et religieuse, chef-d'oeuvre du
Sacr-Coeur! Cette pauvre fille,  dix-neuf ans, avait dj besoin du
piquant de l'esprit pour s'intresser  un roman.

Le comte Norbert parut dans la bibliothque vers les trois heures; il
venait tudier un journal, pour pouvoir parler politique le soir, et fut
bien aise de rencontrer Julien, dont il avait oubli l'existence. Il fut
parfait pour lui: il lui offrit de monter  cheval.

--Mon pre nous donne cong jusqu'au dner.

Julien comprit ce _nous_ et le trouva charmant.

--Mon Dieu, monsieur le comte, dit Julien, s'il s'agissait d'abattre un
arbre de quatre-vingts pieds de haut, de! quarrir et d'en faire des
planches, je m'en tirerais bien, J'ose le dire; mais monter  cheval,
cela ne m'est pas arriv six fois en ma vie.

--Eh bien, ce sera la septime, dit Norbert.

Au fond, Julien se rappelait l'entre du roi de ***,  Verrires, et
croyait monter  cheval suprieurement. Mais, en revenant du bois de
Boulogne, au beau milieu de la rue du Bac, il tomba en voulant viter
brusquement un cabriolet et se couvrit de boue. Bien lui prit d'avoir
deux habits. Au dner, le marquis voulant lui adresser la parole, lui
demanda des nouvelles de sa promenade; Norbert se hta de rpondre en
termes gnraux.

--M. le comte est plein de bonts pour moi, reprit Julien, je l'en
remercie, et j'en sens tout le prix. Il a daign me faire donner le
cheval le plus doux et le plus joli; mais enfin il ne pouvait pas m'y
attacher, et, faute de cette prcaution, je suis tomb au beau milieu de
cette rue si longue, prs du pont.

Mlle Mathilde essaya en vain de dissimuler un clat de rire; ensuite son
indiscrtion demanda des dtails. Julien s'en tira avec beaucoup de
simplicit; il eut de la grce sans le savoir.

--J'augure bien de ce petit prtre dit le marquis  l'acadmicien; un
provincial simple en pareille occurrence! c'est ce qui ne s'est jamais
vu et ne se verra plus; et encore il raconte son malheur devant des
dames!

Julien mit tellement les auditeurs  leur aise sur son infortune, qu'
la fin du dner, lorsque la conversation gnrale eut pris un autre
cours, Mlle Mathilde faisait des questions  son frre sur les dtails
de l'vnement malheureux. Ses questions se prolongeant, et Julien
rencontrant ses yeux plusieurs fois, il osa rpondre directement,
quoiqu'il ne ft pas interrog, et tous trois finirent par rire, comme
auraient pu faire trois jeunes habitants d'un village au fond d'un bois.

Le lendemain, Julien assista  deux cours de thologie, et revint
ensuite transcrire une vingtaine de lettres. Il trouva tabli prs de
lui, dans la bibliothque, un jeune homme mis avec beaucoup de soin;
mais la tournure tait mesquine, et la physionomie celle de l'envie.

Le marquis entra.

--Que faites-vous ici, monsieur Tanbeau? dit-il au nouveau venu d'un ton
svre.

--Je croyais..., reprit le jeune homme en souriant bassement.

--Non monsieur, vous ne croyiez pas. Ceci est un essai, mais il est
malheureux.

Le jeune Tanbeau se leva furieux et disparut. C'tait un neveu de
l'acadmicien ami de Mme de La Mole, il se destinait aux lettres.
L'acadmicien avait obtenu que le marquis le prendrait pour secrtaire.
Tanbeau, qui travaillait dans une chambre carte, ayant su la faveur
dont Julien tait l'objet voulut la partager et le matin il tait venu
tablir son critoire dans la bibliothque.

A quatre heures, Julien osa aprs un peu d'hsitation, paratre chez le
comte Norbert. Celui-ci allait monter  cheval, et fut embarrass, car
il tait parfaitement poli.

--Je pense, dit-il  Julien, que bientt vous irez au mange; et, aprs
quelques semaines, je serai ravi de monter  cheval avec vous.

--Je voulais avoir l'honneur de vous remercier des bonts que vous avez
eues pour moi; croyez, monsieur, ajouta Julien d'un air fort srieux,
que je sens tout ce que je vous dois. Si votre cheval n'est pas bless
par suite de ma maladresse d'hier, et s'il est libre, je dsirerais le
monter ce matin.

--Ma foi, mon cher Sorel,  vos risques et prils. Supposez que je vous
ai fait toutes les objections que rclame la prudence, le fait est qu'il
est quatre heures, nous n'avons pas de temps  perdre.

Une fois qu'il fut  cheval:

--Que faut-il faire pour ne pas tomber? dit Julien au jeune comte.

--Bien des choses, rpondit Norbert en riant aux clats: par exemple,
tenir le corps en arrire.

Julien prit le grand trot. On tait sur la place Louis XVI.

--Ah! jeune tmraire, dit Norbert, il y a trop de voitures, et encore
menes par des imprudents! Une fois par terre, leurs tilburys vont vous
passer sur le corps; ils n'iront pas risquer de gter la bouche de leur
cheval en l'arrtant tout court.

Vingt fois Norbert vit Julien sur le point de tomber; mais enfin la
promenade finit sans accident. En rentrant le jeune comte dit  sa
soeur:

--Je vous prsente un hardi casse-cou.

A dner, parlant  son pre, d'un bout de la table  l'autre, il rendit
justice  la hardiesse de Julien; c'tait tout ce qu'on pouvait louer
dans sa faon de monter  cheval. Le jeune comte avait entendu le matin
les gens qui pansaient les chevaux dans la cour prendre texte de la
chute de Julien pour se moquer de lui outrageusement.

Malgr tant de bont, Julien se sentit bientt parfaitement isol au
milieu de cette famille. Tous les usages lui semblaient singuliers, et
il manquait  tous. Ses bvues faisaient la joie des valets de chambre.

L'abb Pirard tait parti pour sa cure. Si Julien est un faible roseau,
qu'il prisse; si c'est un homme de coeur qu'il se tire d'affaire tout
seul, pensait-il.




CHAPITRE IV

L'HTEL DE LA MOLE

    Que fait-il ici? s'y plairait-il? penserait-il y plaire?

    RONSARD.


Si tout semblait trange  Julien, dans le noble salon de l'htel de La
Mole, ce jeune homme, ple et vtu de noir, semblait  son tour fort
singulier aux personnes qui daignaient le remarquer. Mme de La Mole
proposa  son mari de l'envoyer en mission les jours o l'on avait 
dner certains personnages.

--J'ai envie de pousser l'exprience jusqu'au bout, rpondit le marquis.
L'abb Pirard prtend que nous avons tort de briser l'amour-propre des
gens que nous admettons auprs de nous. _On ne s'appuie que sur ce qui
rsiste_, etc. Celui-ci n'est inconvenant que par sa figure inconnue,
c'est du reste un sourd-muet.

Pour que je puisse m'y reconnatre, il faut, se dit Julien, que j'crive
les noms et un mot sur le caractre des personnages que je vois arriver
dans ce salon.

Il plaa en premire ligne cinq ou six amis de la maison, qui lui
faisaient la cour  tout hasard, le croyant protg par un caprice du
marquis. C'taient de pauvres hres, plus ou moins plats; mais, il faut
le dire  la louange de cette classe d'hommes, telle qu'on la trouve
aujourd'hui dans les salons de l'aristocratie, ils n'taient pas plats
galement pour tous. Tel d'entre eux se ft laiss malmener par le
marquis, qui se ft rvolt contre un mot dur  lui adress par Mme de
La Mole.

Il y avait trop de fiert et trop d'ennui au fond du caractre des
matres de la maison, ils taient trop accoutumes  outrager pour se
dsennuyer, pour qu'ils pussent esprer de vrais amis. Mais, except les
jours de pluie, et dans les moments d'ennui froce, qui taient rares,
on les trouvait toujours d'une politesse parfaite.

Si les cinq ou six complaisants qui tmoignaient une amiti si
paternelle  Julien eussent dsert l'htel de La Mole, la marquise et
t expose  de grands moments de solitude; et, aux veux des femmes de
ce rang, la solitude est affreuse: c'est l'emblme de la _disgrce_.

Le marquis tait parfait pour sa femme; il veillait  ce que son salon
ft suffisamment garni; non pas de pairs, il trouvait ses nouveaux
collgues pas assez nobles pour venir chez lui comme amis, pas assez
amusants pour y tre admis comme subalternes.

Ce ne fut que bien plus tard que Julien pntra ces secrets. La
politique dirigeante qui fait l'entretien des maisons bourgeoises n'est
aborde dans celle de la classe du marquis, que dans les instants de
dtresse.

Tel est encore, mme dans ce sicle ennuy, l'empire de la ncessit de
s'amuser, que mme les Jours de dners,  peine le marquis avait-il
quitt le salon, tout le monde prenait la fuite. Pourvu qu'on ne
plaisantt ni de Dieu, ni des prtres, ni du roi, ni des gens en place,
ni des artistes protgs par la Cour, ni de tout ce qui est tabli;
pourvu qu'on ne dt du bien ni de Branger, ni des journaux de
l'opposition, ni de Voltaire, ni de Rousseau, ni de tout ce qui se
permet un peu de franc-parler; pourvu surtout qu'on ne parlt jamais
politique, on pouvait librement raisonner de tout.

Il n'y a pas de cent mille cus de rentes ni de cordon bleu qui puissent
lutter contre une telle charte de salon. La moindre ide vive semblait
une grossiret. Malgr le bon ton, la politesse parfaite, l'envie
d'tre agrable, l'ennui se lisait sur tous les fronts. Les jeunes gens
qui venaient rendre des devoirs, ayant peur de parler de quelque chose
qui ft souponner une pense, ou de trahir quelque lecture prohibe, se
taisaient aprs quelques mots bien lgants sur Rossini et le temps
qu'il taisait.

Julien observa que la conversation tait ordinairement maintenue vivante
par deux vicomtes et cinq barons que M. de La Mole avait connus dans
l'migration. Ces messieurs jouissaient de six  huit mille livres de
rente; quatre tenaient pour ta _Quotidienne_, et trois pour la Gazette
de France. L'un d'eux avait tous les jours  raconter quelque anecdote
du Chteau o le mot admirable n'tait pas pargn. Julien remarqua
qu'il avait cinq croix, les autres n'en avaient en gnral que trois.

En revanche, on voyait dans l'antichambre dix laquais en livre, et
toute la soire, on avait des glaces ou du th tous les quarts d'heure;
et, sur le minuit, une espce de souper avec du vin de Champagne.

C'tait la raison qui quelquefois faisait rester Julien jusqu' la fin;
du reste, il ne comprenait presque pas que l'on pt couter srieusement
la conversation ordinaire de ce salon si magnifiquement dor.
Quelquefois il regardait les interlocuteurs, pour voir si eux-mmes ne
se moquaient pas de ce qu'ils disaient. Mon M. de Maistre, que je sais
par coeur, a dit cent fois mieux, pensait-il, et encore est-il bien
ennuyeux.

Julien n'tait pas le seul  s'apercevoir de l'asphyxie morale. Les uns
se consolaient en prenant force glaces; les autres par le plaisir de
dire tout le reste de la soire: je sors de l'htel de La Mole, o j'ai
su que la Russie, etc...

Julien apprit, d'un des complaisants, qu'il n'y avait pas encore six
mois que Mme de La Mole avait rcompens une assiduit de plus de vingt
annes en faisant prfet le pauvre baron Le Bourguignon, sous-prfet
depuis la Restauration.

Ce grand vnement avait retremp le zle de tous ces messieurs, ils se
seraient fchs de bien peu de chose auparavant, ils ne se fchrent
plus de rien. Rarement le manque d'gards tait direct mais Julien avait
dj surpris  table deux ou trois petits dialogues brefs, entre le
marquis et sa femme, cruels pour ceux qui taient placs auprs d'eux.
Ces nobles personnages ne dissimulaient pas le mpris sincre pour tout
ce qui n'tait pas issu de gens _montant dans les carrosses du roi_.
Julien observa que le mot croisade tait le seul qui donnt  leur
figure l'expression du srieux profond, ml de respect. Le respect
ordinaire avait toujours une nuance de complaisance.

Au milieu de cette magnificence et de cet ennui, Julien ne s'intressait
 rien qu' M. de La Mole; il l'entendit avec plaisir protester un jour
qu'il n'tait pour rien dans l'avancement de ce pauvre Le Bourguignon.
C'tait une attention pour la marquise, Julien savait la vrit par
l'abb Pirard.

Un matin que l'abb travaillait avec Julien dans la bibliothque du
marquis,  l'ternel procs de Frilair:

--Monsieur, dit Julien tout  coup, dner tous les jours avec Mme la
marquise, est-ce un de mes devoirs, ou est-ce une bont que l'on a pour
moi?

--C'est un honneur insigne! reprit l'abb, scandalis. Jamais M. N...
l'acadmicien, qui, depuis quinze ans, fait une cour assidue, n'a pu
l'obtenir pour son neveu M. Tanbeau.

--C'est pour moi, monsieur, la partie la plus pnible de mon emploi. Je
m'ennuyais moins au sminaire. Je vois biller quelquefois jusqu' Mlle
de La Mole, qui pourtant doit tre accoutume  l'amabilit des amis de
la maison. J'ai peur de m'endormir. De grce, obtenez-moi la permission
d'aller dner  quarante sous dans quelque auberge obscure.

L'abb, vritable parvenu, tait fort sensible  l'honneur de dner avec
un grand seigneur. Pendant qu'il s'efforait de faire comprendre ce
sentiment par Julien un bruit loger leur fit tourner la tte. Julien vit
Mlle de La Mole qui coutait. Il rougit. Elle tait venue chercher un
livre et avait tout entendu; elle prit quelque considration pour
Julien. Celui-l n'est pas n  genoux pensa-t-elle, comme ce vieil
abb. Dieu! qu'il est laid.

A dner, Julien n'osait pas regarder Mlle de La Mole mais elle eut la
bont de lui adresser la parole. Ce jour-l on attendait beaucoup de
monde, elle l'engagea  rester. Les jeunes filles de Paris n'aiment
gure les gens d'un certain ge, surtout quand ils sont mis sans soin.
Julien n'avait pas eu besoin de beaucoup de sagacit pour s'apercevoir
que les collgues de M. Le Bourguignon rests dans le salon, avaient
l'honneur d'tre l'objet ordinaire des plaisanteries de Mlle de La Mole.
Ce jour-l, qu'il y et ou non de l'affectation de sa part, elle fut
cruelle pour les ennuyeux.

Mlle de La Mole tait le centre d'un petit groupe qui se formait presque
tous les soirs derrire l'immense bergre de la marquise. L, se
trouvaient le marquis de Croisenois, le comte de Caylus, le vicomte de
Luz et deux ou trois autres jeunes officiers, amis de Norbert ou de sa
soeur. Ces messieurs s'asseyaient sur un grand canap bleu. A
l'extrmit du canap, oppose  celle qu'occupait la brillante Mathilde
Julien tait plac silencieusement sur une petite chaise de paille assez
basse. Ce poste modeste tait envi par tous les complaisants, Norbert y
maintenait dcemment le jeune secrtaire de son pre, en lui adressant
la parole ou en le nommant une ou deux fois par soire. Ce jour-l, Mlle
de La Mole lui demanda quelle pouvait tre la hauteur de la montagne sur
laquelle est place la citadelle de Besanon. Jamais Julien ne put dire
si cette montagne tait plus ou moins haute que Montmartre. Souvent il
riait de grand coeur de ce qu'on disait dans ce petit groupe; mais il se
sentait incapable de rien inventer de semblable. C'tait comme une
langue trangre qu'il et comprise et admire, mais qu'il n'et pu
parler.

Les amis de Mathilde taient ce jour-l en hostilit continue avec les
gens qui arrivaient dans ce magnifique salon. Les amis de la maison
eurent d'abord la prfrence, comme tant mieux connus. On peut juger si
Julien tait attentif; tout l'intressait, et le fond des choses, et la
manire d'en plaisanter.

--Ah! voici M. Descoulis, dit Mathilde, il n'a plus de perruque; est-ce
qu'il voudrait arriver  la prfecture par le gnie? il tale ce front
chauve qu'il dit rempli de hautes penses.

--C'est un homme qui connat toute la terre, dit le marquis de
Croisenois; il vient aussi chez mon oncle le cardinal. Il est capable de
cultiver un mensonge auprs de chacun de ses amis, pendant des annes de
suite, et il a deux ou trois cents amis. Il sait alimenter l'amiti,
c'est son talent. Tel que vous le voyez, il est dj crott,  la porte
d'un de ses amis, ds les sept heures du matin, en hiver.

Il se brouille de temps en temps, et il crit sept ou huit lettres pour
la brouillerie. Puis il se rconcilie, et il a sept ou huit lettres pour
les transports d'amiti. Mais c'est dans l'panchement franc et sincre
de l'honnte homme qui ne garde rien sur le coeur, qu'il brille le plus.
Cette manoeuvre parat, quand il a quelque service  demander. Un des
grands vicaires de mon oncle est admirable quand il raconte la vie de M.
Descoulis depuis la Restauration. Je vous l'amnerai.

--Bah! je ne croirais pas  ces propos, c'est jalousie de mtier entre
petites gens, dit le comte de Caylus.

--M. Descoulis aura un nom dans l'histoire, reprit le marquis, il a fait
la Restauration avec l'abb de Pradt et MM. de Talleyrand et Pozzo di
Borgo.

--Cet homme a mani des millions, dit Norbert, et je ne conois pas
qu'il vienne ici embourser les pigrammes de mon pre, souvent
abominables. Combien avez-vous trahi de fois vos amis, mon cher
Descoulis? Lui criait-il l'autre jour d'un bout de la table  l'autre.

--Mais est-il vrai qu'il ait trahi? dit Mlle de La Mole. Qui n'a pas
trahi?

--Quoi! dit le comte de Caylus  Norbert, vous avez chez vous M.
Sainclair, ce fameux libral, et que diable vient-il y faire? Il faut
que je l'approche, que je lui parle que je me fasse parler; on dit qu'il
a tant d'esprit.

--Mais comment ta mre va-t-elle le recevoir? dit M. de Croisenois. Il a
des ides si extravagantes, si gnreuses, si indpendantes...

--Voyez, dit Mlle de La Mole, voil l'homme indpendant, qui salue
jusqu' terre M. Descoulis, et qui saisit sa main. J'ai presque cru
qu'il allait la porter  ses lvres.

--Il faut que Descoulis soit mieux avec le pouvoir que nous ne le
croyons, reprit M. de Croisenois.

--Sainclair vient ici pour tre de l'acadmie, dit Norbert, voyez comme
il salue le baron L..., Croisenois.

--Il serait moins bas de se mettre  genoux, reprit M. de Luz.

--Mon cher Sorel, dit Norbert, vous qui avez de l'esprit, mais qui
arrivez de vos montagnes, tchez de ne jamais saluer comme fait ce grand
pote, ft-ce Dieu le Pre.

--Ah! voici l'homme d'esprit par excellence, M. le baron Bton, dit Mlle
de La Mole, imitant un peu la voix du laquais qui venait de l'annoncer.

--Je crois que mme vos gens se moquent de lui. Quel nom, baron Bton!
dit M. de Caylus.

--Que fait le nom? nous disait-il l'autre jour, reprit Mathilde
Figurez-vous le duc de Bouillon annonc pour la premire fois: Il ne
manque au public,  mon gard, qu'un peu d'habitude...

Julien quitta le voisinage du canap. Peu sensible encore aux charmantes
finesses d'une moquerie lgre pour rire d'une plaisanterie, il
prtendait qu'elle ft fonde en raison. Il ne voyait, dans les propos
de ces jeunes gens, que le ton de dnigrement gnral, et en tait
choqu. Sa pruderie provinciale ou anglaise allait jusqu' y voir de
l'envie, en quoi assurment il se trompait.

Le comte Norbert, se disait-il,  qui j'ai vu faire trois brouillons
pour une lettre de vingt lignes  son colonel, serait bien heureux s'il
avait crit de sa vie une page comme celles de M. Sainclair.

Passant inaperu  cause de son peu d'importance, Julien s'approcha
successivement de plusieurs groupes; il suivait de loin le baron Bton
et voulait l'entendre. Cet homme de tant d'esprit avait l'air inquiet,
et Julien ne le vit se remettre un peu que lorsqu'il eut trouv trois ou
quatre phrases piquantes. Il sembla  Julien que ce genre d'esprit avait
besoin d'espace.

Le baron ne pouvait pas dire des mots, il lui fallait au moins quatre
phrases de six lignes chacune pour tre brillant.

--_Cet homme disserte_, il ne cause pas, disait quelqu'un derrire
Julien.

Il se retourna et rougit de plaisir quand il entendit nommer le comte
Chalvet. C'est l'homme le plus fin du sicle. Julien avait souvent
trouv son nom dans le _Mmorial de Sainte-Hlne_ et dans les morceaux
d'histoire dicts par Napolon. Le comte Chalvet tait bref dans sa
parole, ses traits taient des clairs, justes, vifs, quelquefois
profonds. S'il parfait d'une affaire, sur-le-champ on voyait la
discussion faire un pas. Il y portait des faits, c'tait plaisir de
l'entendre. Du reste, en politique, il tait cynique effront.

--Je suis indpendant, moi, disait-il  un monsieur portent trois
plaques, et dont apparemment il se moquait. Pourquoi veut-on que je sois
aujourd'hui de la mme opinion qu'il y a six semaines? En ce cas, mon
opinion serait mon tyran.

Quatre jeunes gens graves, qui l'entouraient, firent la mine, ces
messieurs n'aiment pas le genre plaisant. Le comte vit qu'il tait all
trop loin. Heureusement, il aperut l'honnte M. Balland, tartufe
d'honntet. Le comte se mit  lui parler: on se rapprocha, on comprit
que le pauvre Balland allait tre immol. A force de morale et de
moralit, quoique horriblement laid, et aprs des premiers pas dans le
monde, difficiles  raconter, M. Balland a pous une femme fort riche,
qui est morte; ensuite une seconde femme fort riche, que l'on ne volt
point dans le monde. Il jouit en toute humilit de soixante mille livres
de rentes, et a lui-mme des flatteurs. Le comte Chalvet lui parla de
tout cela et sans piti. Il y eut bientt autour d'eux un cercle de
trente personnel. Tout le monde souriait, mme les jeunes gens graves,
l'espoir du sicle.

Pourquoi vient-il chez M. de La Mole, o il est le plastron videmment?
pensa Julien. Il se rapprocha de l'abb Pirard, pour le lui demander.

M. Balland s'esquiva.

--Bon! dit Norbert, voil un des espions de mon pre parti il ne reste
plus que le petit boiteux Napier.

Serait-ce l le mot de l'nigme? pensa Julien. Mais en ce cas, pourquoi
le marquis reoit-il M. Balland?

Le svre abb Pirard faisait la mine dans un coin du salon, en
entendant les laquais annoncer.

--C'est donc une caverne, disait-il comme Basile, je ne vois arriver que
des gens tars.

C'est que le svre abb ne connaissait pas ce qui tient  la haute
socit. Mais, par ses amis les jansnistes, il avait des notions fort
exactes sur ces hommes qui n'arrivent dans les salons que par leur
extrme finesse au service de tous les partis, ou leur fortune
scandaleuse. Pendant quelques minutes, ce soir-l, il rpondit
d'abondance de coeur aux questions empresss de Julien, puis s'arrta
tout court, dsol d'avoir toujours du mal  dire de tout le monde, et
se l'imputant  pch. Bilieux, jansniste, et croyant au devoir de la
charit chrtienne sa vie dans le monde tait un combat.

--Quelle figure a cet abb Pirard! disait Mlle de La Mole, comme Julien
se rapprochait du canap.

Julien se sentit irrit, mais pourtant elle avait raison. M. Pirard
tait sans contredit le plus honnte homme du salon, mais sa figure
couperose, qui s'agitait des bourrlements de sa conscience, le rendait
hideux en ce moment. Croyez aprs cela aux physionomies pensa Julien;
c'est dans le moment o la dlicatesse de l'abb Pirard se reproche
quelque peccadille, qu'il a l'air atroce; tandis que sur la figure de ce
Napier, espion connu de tous, on lit un bonheur pur et tranquille.
L'abb Pirard avait fait cependant de grandes concessions  son parti;
il avait pris un domestique, il tait fort bien vtu.

Julien remarqua quelque chose de singulier dans le salon: c'tait un
mouvement de tous les yeux vers la porte, et un demi-silence subit. Le
laquais annonait le fameux baron de Tolly, sur lequel les lections
venaient de fixer tous les regards. Julien s'avana et le vit fort bien.
Le baron prsidait un collge: il eut l'ide lumineuse d'escamoter les
petite carrs de papier portent les votes d'un des partis. Mais, pour
qu'il y et compensation, il les remplaait  mesure par d'autres petite
morceaux de papier portent un nom qui lui tait agrable. Cette
manoeuvre dcisive fut aperue par quelques lecteurs qui s'empressrent
de faire compliment au baron de Tolly. Le bonhomme tait encore ple de
cette grande affaire. Des esprits mal faits avaient annonc le mot de
galres. M. de La Mole le reut froidement. Le pauvre baron s'chappa.

--S'il nous quitte si vite, c'est pour aller chez M. Comte, dit le comte
Chalvet, et l'on rit.

Au milieu de quelques grands seigneurs muets et des intrigants, la
plupart tars, mais tous gens d'esprit qui, ce soir-l, abordaient
successivement dans le salon de M. de La Mole (on parlait de lui pour un
ministre), le petit Tanbeau faisait ses premires armes. S'il n'avait
pas encore la finesse des aperus, il s'en ddommageait, comme on va
voir, par l'nergie des paroles.

--Pourquoi ne pas condamner cet homme  dix ans de prison? disait-il au
moment o Julien approcha de son groupe; c'est dans un fond de
basse-fosse qu'il faut confiner les reptiles; on doit les faire mourir 
l'ombre, autrement leur venin s'exalte et devient plus dangereux. A quoi
bon le condamner  mille cus d'amende? Il est pauvre, soit, tant mieux;
mais son parti paiera pour lui. Il fallait cinq cents francs d'amende et
dix ans de basse-fosse.

Eh bon dieu! quel est donc le monstre dont on parle? pensa Julien, qui
admirait le ton vhment et les gestes saccads de son collgue. La
petite figure maigre et tire du neveu favori de l'acadmicien tait
hideuse en ce moment. Julien apprit bientt qu'il s'agissait du plus
grand pote de l'poque.

--Ah, monstre! s'cria Julien  demi haut, et des larmes gnreuses
vinrent mouiller ses yeux. Ah, petit gueux! pensa-t-il, je te revaudrai
ce propos.

Voil pourtant, pensa-t-il, les enfants perdus du parti dont le marquis
est un des chefs! Et cet homme illustre qu'il calomnie, que de croix,
que de sincures n'et-il pas accumules, s'il se ft vendu, je ne dis
pas au plat ministre de M. de Nerval, mais  quelqu'un de ces ministres
passablement honntes que nous avons vus se succder?

L'abb Pirard fit signe de loin  Julien, M. de La Mole venait de lui
dire un mot. Mais quand Julien, qui dans ce moment coutait, les yeux
baisss les gmissements d'un vque, fut libre enfin, et put approcher
de son ami, il le trouva accapar par cet abominable petit Tanbeau. Ce
petit monstre l'excrait comme la source de la faveur de Julien, et
venait lui faire la court.

_Quand la mort nous dlivrera-t-elle de cette vieille pourriture?_
C'tait dans ces termes, d'une nergie biblique, que le petit homme de
lettres parfait en ce moment du respectable Lord Holland. Son mrite
tait de savoir trs bien la biographie des hommes vivants, et il venait
de faire une revue rapide de tous les hommes qui pouvaient aspirer 
quelque influence sous le rgne du nouveau roi d'Angleterre.

L'abb Pirard passe dans un salon voisin; Julien le suivit:

--Le marquis n'aime pas les crivailleurs, je vous en avertis; c'est sa
seule antipathie. Sachez le latin, le grec si vous pouvez, l'histoire
des gyptiens, des Perses, etc., il vous honore et vous protgera comme
un savant. Mais n'allez pas crire une page en franais, et surtout sur
des matires graves et au-dessus de votre position dans le monde, il
vous appellerait crivailleur, et vous prendrait en guignon. Comment,
habitant l'htel d'un grand seigneur, ne savez-vous pas le mot du duc de
Castries sur d'Alembert et Rousseau: Cela veut raisonner de tout, et n'a
pas mille cus de rente!

Tout se sait, pensa Julien, ici comme au sminaire! Il avait crit huit
ou dix pages assez emphatiques: c'tait une sorte d'loge historique du
vieux chirurgien-major qui disait-il, l'avait fait homme. Et ce petit
cahier, se dit Julien, a toujours t enferm  clef! Il monta chez lui
brla son manuscrit, et revint au salon. Les coquins brillants l'avaient
quitt, il ne restait que les hommes  plaques.

Autour de la table, que les gens venaient d'apporter toute servie, se
trouvaient sept  huit femmes fort nobles, fort dvotes, fort affectes,
ges de trente  trente-cinq ans. La brillante marchale de Fervaques
entra en faisant des excuses sur l'heure tardive. Il tait plus de
minuit; elle alla prendre place auprs de la marquise. Julien fut
profondment mu; elle avait les yeux et le regard de Mme de Rnal.

Le groupe de Mlle de La Mole tait encore peupl. Elle tait occupe
avec ses amis  se moquer du malheureux comte de Thaler. C'tait le fils
unique de ce fameux juif, clbre par les richesses qu'il avait acquises
en prtant de l'argent aux rois pour faire la guerre aux peuples. Le
juif venait de mourir laissant  son fils cent mille cus de rente par
mois, et un nom, hlas! trop connu. Cette position singulire et exig
de la simplicit dans le caractre, ou beaucoup de force de volont.

Malheureusement, le comte n'tait qu'un bon garon garni de toutes
sortes de prtentions qui se rveillaient successivement  la voix de
ses flatteurs.

M. de Caylus prtendait qu'on lui avait donn la volont de demander en
mariage Mlle de La Mole ( laquelle le marquis de Croisenois, qui devait
tre duc avec cent mille livres de rente, faisait la cour).

--Ah! ne l'accusez pas d'avoir une volont, disait piteusement Norbert.

Ce qui manquait peut-tre le plus  ce pauvre comte de Thaler, c'tait
la facult de vouloir. Par ce ct de son caractre il et t digne
d'tre roi. Prenant sans cesse conseil de tout le monde, il n'avait le
courage de suivre aucun avis jusqu'au bout.

Sa physionomie et suffi  elle seule, disait Mlle de La Mole, pour lui
inspirer une joie ternelle. C'tait un mlange singulier d'inquitude
et de dsappointement; mais de temps  autre on y distinguait fort bien
des bouff es d'importance et de ce ton tranchant que doit avoir l'homme
le plus riche de France, quand surtout il est assez bien fait de sa
personne et n'a pas encore trente-six ans. Il est timidement insolent,
disait M. de Croisenois. Le comte de Caylus, Norbert et deux ou trois
jeunes gens  moustaches le persiflrent tant qu'ils voulurent, sans
qu'il s'en doutt, et enfin le renvoyrent comme une heure sonnait:

--Sont-ce vos fameux chevaux arabes qui vous attendent  la porte par le
temps qu'il fait? lui dit Norbert.

--Non, c'est un nouvel attelage bien moins cher rpondit M. de Thaler.
Le cheval de gauche me cot cinq mille francs, et celui de droite ne
vaut que cent louis, mais je vous prie de croire qu'on ne l'attelle que
de nuit. C'est que son trot est parfaitement semblable  celui de
l'autre.

La rflexion de Norbert fit penser au comte qu'il tait dcent pour un
homme comme lui d'avoir la passion des chevaux, et qu'il ne fallait pas
laisser mouiller les siens. Il partit, et ces messieurs sortirent un
instant aprs en se moquant de lui.

Ainsi, pensait Julien en les entendant rire dans l'escalier, il m'a t
donn de voir l'autre extrme de ma situation! Je n'ai pas vingt louis
de rente, et je me suis trouv cte  cte avec un homme qui a vingt
louis de rente par heure, et l'on se moquait de lui... Une telle vue
gurit de l'envie.




CHAPITRE V

LA SENSIBILIT ET UNE GRANDE DAME DVOTE

    Une ide un peu vive y a l'air d'une grossiret, tant on y est
    accoutum aux mots sans relief. Malheur  qui invente en parlant!

    FAUBRAS


Aprs plusieurs mois d'preuves, voici o en tait Julien le jour o
l'intendant de la maison lui remit le troisime quartier de ses
appointements. M. de La Mole l'avait charg de suivre l'administration
de ses terres en Bretagne et en Normandie. Julien y faisait de frquents
voyages. Il tait charg en chef de la correspondance relative au fameux
procs avec l'abb de Frilair; M. Pirard l'avait instruit.

Sur les courtes notes que le marquis griffonnait en marge des papiers de
tout genre qui lui taient adresss, Julien composait des lettres, qui
presque toutes taient signes.

A l'cole de thologie, ses professeurs se plaignaient de son peu
d'assiduit, mais ne l'en regardaient pas moins comme un de leurs lves
les plus distingus. Ces diffrents travaux, saisis avec toute l'ardeur
de l'ambition souffrante, avaient bien vite enlev  Julien les fraches
couleurs qu'il avait apportes de la province. Sa pleur tait un mrite
aux yeux des jeunes sminaristes ses camarades; il les trouvait beaucoup
moins mchants, beaucoup moins  genoux devant un cu que ceux de
Besanon; eux le croyaient attaqu de la poitrine. Le marquis lui avait
donn un cheval.

Craignant d'tre rencontr dans ses courses  cheval, Julien leur avait
dit que cet exercice lui tait prescrit par les mdecins. L'abb Pirard
l'avait men dans plusieurs maisons jansnistes. Julien fut tonn,
l'ide de la religion tait invinciblement lie dans son esprit  celle
d'hypocrisie et d'espoir de gagner de l'argent. Il admira ces hommes
pieux et svres qui ne songent pas au budget. Plusieurs jansnistes
l'avaient pris en amiti et lui donnaient des conseils. Un monde nouveau
s'ouvrait devant lui. Il connut chez les jansnistes un comte Altamira
qui avait prs de six pieds de haut, libral condamn  mort dans son
pays, et dvot. Cet trange contraste, la dvotion et l'amour de la
libert, le frappa.

Julien tait en froid avec le jeune comte. Norbert avait trouv qu'il
rpondait trop vivement aux plaisanteries de quelques-uns de ses amis.
Julien, ayant manqu une ou deux fois aux convenances, s'tait prescrit
de ne jamais adresser la parole  Mlle Mathilde. On tait toujours
parfaitement poli  son gard  l'htel de La Mole mais il se sentait
dchu. Son bon sens de province expliquait cet effet par le proverbe
vulgaire, _tout beau tout nouveau_.

Peut-tre tait-il un peu plus clairvoyant que les premiers jours, ou
bien le premier enchantement produit par l'urbanit parisienne tait
pass.

Ds qu'il cessait de travailler, il tait en proie  un ennui mortel,
c'est l'effet desschant de la politesse admirable, mais si mesure, si
parfaitement gradue suivant les positions, qui distingue la haute
socit. Un coeur un peu sensible voit l'artifice.

Sans doute, on peut reprocher  la province un ton commun ou peu poli.
Mais on se passionne un peu en vous rpondant. Jamais  l'htel de La
Mole l'amour-propre de Julien n'tait bless; mais souvent,  la fin de
la journe, en prenant sa bougie dans l'antichambre, il se sentait
l'envie de pleurer. En province, un garon de caf prend intrt  vous,
s'il vous arrive un accident en entrant dans son caf. Mais si cet
accident offre quelque chose de dsagrable pour l'amour-propre, en vous
plaignant, il rptera dix fois le mot qui vous torture. A Paris, on a
l'attention de se cacher pour rire, mais vous tes toujours un tranger.

Nous passons sous silence une foule de petites aventures, qui eussent
donn des ridicules  Julien, s'il n'et pas t en quelque sorte
au-dessous du ridicule. Une sensibilit folle lui faisait commettre des
milliers de gaucheries. Tous ses plaisirs taient de prcaution: il
tirait le pistolet tous les jours, il tait un des bons lves des plus
fameux matres d'armes. Ds qu'il pouvait disposer d'un instant, au lieu
de l'employer  lire comme autrefois, il courait au mange et demandait
les chevaux les plus vicieux. Dans les promenades avec le matre du
mange, il tait presque rgulirement jet par terre.

Le marquis le trouvait commode  cause de son travail obstin, de son
silence, de son intelligence, et peu  peu, lui confia la suite de
toutes les affaires un peu difficiles  dbrouiller. Dans les moments o
sa haute ambition lui laissait quelque relche, le marquis faisait des
affaires avec sagacit;  porte de savoir des nouvelles, il avait du
bonheur  la Bourse. Il achetait des maisons, des bois; mais il prenait
facilement de l'humeur. Il donnait des centaines de louis et plaidait
pour des centaines de francs. Les hommes riches qui ont le coeur haut
cherchent dans les affaires de l'amusement et non des rsultats. Le
marquis avait besoin d'un chef d'tat-major qui mt un ordre clair et
facile  saisir dans toutes ses affaires d'argent.

Mme de La Mole, quoique d'un caractre si mesur, se moquait quelquefois
de Julien. L'imprvu produit par la sensibilit est l'horreur des
grandes dames; c'est l'antipode des convenances. Deux ou trois fois le
marquis prit son parti: S'il est ridicule dans votre salon, il triomphe
dans son bureau. Julien, de son ct, crut saisir le secret de la
marquise. Elle daignait s'intresser  tout ds qu'on annonait le baron
de La Joumate. C'tait un tre froid,  physionomie impassible. Il tait
petit, mince, laid, fort bien mis, passait sa vie au Chteau, et, en
gnral, ne disait rien sur rien. Telle tait sa faon de penser. Mme de
La Mole et t passionnment heureuse pour la premire fois de sa vie,
si elle et pu en faire le mari de sa fille.




CHAPITRE VI

MANIRE DE PRONONCER

    Leur haute mission est de juger avec calme les petits vnements de la
    vie journalire des peuples. Leur sagesse doit prvenir les grandes
    colres pour les petites causes, ou pour des vnements que la voix de
    la renomme transfigure en les portant au loin.

    GRATIUS.


Pour un nouveau dbarqu, qui, par hauteur, ne faisait jamais de
questions, Julien ne tomba pas dans de trop grandes sottises. Un jour,
pouss dans un caf de la rue Saint-Honor, par une averse soudaine, un
grand homme en redingote de castorine, tonn de son regard sombre le
regarda  son tour, absolument comme jadis,  Besanon, l'amant de Mlle
Amanda.

Julien s'tait reproch trop souvent d'avoir laiss passer cette
premire insulte, pour souffrir ce regard. Il en demanda l'explication.
L'homme en redingote lui adressa aussitt les plus sales injures: tout
ce qui tait dans le caf les entoura; les passants s'arrtaient devant
la porte. Par une prcaution de provincial, Julien portait toujours des
petits pistolets, sa main les serrait dans sa poche d'un mouvement
convulsif. Cependant il fut sage, et se borna  rpter  son homme de
minute en minute: _Monsieur votre adresse? je vous mprise._

La constance avec laquelle il s'attachait  ces six mots finit par
frapper la foule.

Dame! il faut que l'autre qui parle tout seul lui donne son adresse.
L'homme  la redingote, entendant cette dcision souvent rpte, jeta
au nez de Julien cinq ou six cartes. Aucune heureusement ne l'atteignit
au visage, il s'tait promis de ne faire usage de ses pistolets que dans
le cas o il serait touch. L'homme s'en alla, non sans se retourner de
temps en temps pour le menacer du poing et lui adresser des injures.

Julien se trouva baign de sueur. Ainsi il est au pouvoir du dernier des
hommes de m'mouvoir  ce point! se disait-il avec rage. Comment tuer
cette sensibilit si humiliante?

Il et voulu pouvoir se battre  l'instant. Mais une difficult
l'arrtait. Dans tout ce grand Paris, o prendre un tmoin? il n'avait
pas un ami. Il avait eu plusieurs connaissances; mais toutes,
rgulirement, au bout de six semaines de relations, s'loignaient de
lui. Je suis insociable, et m'en voil cruellement puni, pensa-t-il.
Enfin, il eut l'ide de chercher un ancien lieutenant du 96e, nomm
Livin, pauvre diable avec qui il faisait souvent des armes. Julien fut
sincre avec lui.

--Je veux bien tre votre tmoin, dit Livin, mais  une condition: si
vous ne blessez pas votre homme, vous vous battrez avec moi, sance
tenante.

--Convenu, dit Julien en lui serrant la main avec enthousiasme; et ils
allrent chercher M. C. de Beauvoisis  l'adresse indique par ses
billets, au fond du faubourg Saint-Germain.

Il tait sept heures du matin. Ce ne fut qu'en se faisant annoncer chez
lui que Julien pensa que ce pouvait bien tre le jeune parent de Mme de
Rnal, employ jadis  l'ambassade de Rome ou de Naples, et qui avait
donn une lettre de recommandation au chanteur Geronimo.

Julien avait remis  un grand valet de chambre une des cartes jetes la
veille, et une des siennes.

On le fit attendre, lui et son tmoin, trois grands quarts d'heure;
enfin ils furent introduits dans un appartement admirable d'lgance.
Ils trouvrent un grand jeune homme en redingote rose-orange et blanc,
mis comme une poupe; ses traits offraient la perfection et
l'insignifiance de la beaut grecque. Sa tte, remarquablement troite,
portait une pyramide de cheveux du plus beau blond. Ils taient friss
avec beaucoup de soin, pas un cheveu ne dpassait l'autre. C'est pour se
faire friser ainsi, pensa le lieutenant du 96e, que ce maudit fat nous a
fait attendre. La robe de chambre bariole, le pantalon du matin, tout,
jusqu'aux pantoufles brodes, tait correct et merveilleusement soign.
Sa physionomie, noble et vide, annonait des ides convenables et rares
l'idal de l'homme aimable, l'horreur de l'imprvu et de la
plaisanterie, beaucoup de gravit.

Julien, auquel son lieutenant du 96e avait expliqu que se faire
attendre si longtemps, aprs lui avoir jet si grossirement sa carte 
la figure, tait une offense de plus, entra brusquement chez M. de
Beauvoisis. Il avait l'intention d'tre insolent, mais il aurait bien
voulu en mme temps tre de bon ton.

Il fut si frapp de la douceur des manires de M. de Beauvoisis, de son
air  la fois compass, important et content de soi de l'lgance
admirable de ce qui l'entourait, qu'il perdit en un clin d'oeil toute
ide d'tre insolent. Ce n'tait pas son homme de la veille. Son
tonnement fut tel de rencontrer un tre aussi distingu au lieu du
grossier personnage rencontr au caf, qu'il ne put trouver une seule
parole. Il prsenta une des cartes qu'on lui avait jetes.

--C'est mon nom, dit l'homme  la mode, auquel l'habit noir de Julien
ds sept heures du matin, inspirait assez peu de considration; mais je
ne comprends pas, d'honneur...

La manire de prononcer ces derniers mots rendit  Julien une partie de
son humeur.

--Je viens pour me battre avec vous, monsieur, et il expliqua d'un trait
toute l'affaire.

M. Charles de Beauvoisis, aprs y avoir mrement pens, tait assez
content de la coupe de l'habit noir de Julien. Il est de Staub, c'est
clair, se disait-il en l'coutant parler; ce gilet est de bon got, ces
bottes sont bien; mais, d'un autre ct, cet habit noir ds le grand
matin!... Ce sera pour mieux chapper  la balle, se dit le chevalier de
Beauvoisis.

Ds qu'il se fut donn cette explication, il revint  une politesse
parfaite, et presque d'gal  gal envers Julien. Le colloque fut assez
long, l'affaire tait dlicate, mais enfin Julien ne put se refuser 
l'vidence. Le jeune homme si bien n qu'il avait devant lui n'offrait
aucun point de ressemblance avec le grossier personnage, qui la veille,
l'avait insult.

Julien prouvait une invincible rpugnance  s'en aller, il faisait
durer l'explication. Il observait la suffisance du chevalier de
Beauvoisis, c'est ainsi qu'il s'tait nomm en parlant de lui, choqu de
ce que Julien l'appelait tout simplement monsieur.

Il admirait sa gravit, mle d'une certaine fatuit modeste, mais qui
ne l'abandonnait pas un seul instant. Il tait tonn de sa manire
singulire de remuer la langue en prononant les mots... Mais enfin,
dans tout cela, il n'y avait pas la plus petite raison de lui chercher
querelle.

Le jeune diplomate offrait de se battre avec beaucoup de grce, mais
l'ex-lieutenant du 96e, assis depuis une heure, les jambes cartes, les
mains sur les cuisses, et les coudes en dehors, dcida que son ami M.
Sorel n'tait point fait pour chercher une querelle d'Allemand  un
homme, parce qu'on avait vol  cet homme ses billets de visite.

Julien sortait de fort mauvaise humeur. La voiture du chevalier de
Beauvoisis l'attendait dans la cour, devant le perron; par hasard,
Julien leva les yeux et reconnut son homme de la veille dans le cocher.

Le voir, le tirer par sa grande jaquette, le faire tomber de son sige
et l'accabler de coups de cravache ne fut que l'affaire d'un instant.
Deux laquais voulurent dfendre leur camarade; Julien reut des coups de
poing: au mme instant il arma un de ses petits pistolets et le tira sur
eux; ils prirent la fuite. Tout cela fut l'affaire d'une minute.

Le chevalier de Beauvoisis descendait l'escalier avec la gravit la plus
plaisante, rptant avec sa prononciation de grand seigneur:

--Qu'est a? qu'est a?

Il tait videmment fort curieux, mais l'importance diplomatique ne lui
permettait pas de marquer plus d'intrt. Quand il sut de quoi il
s'agissait, la hauteur le disputa encore dans ses traits au sang-froid
lgrement badin qui ne doit jamais quitter une figure de diplomate.

Le lieutenant du 96e comprit que M. de Beauvoisis avait envie de se
battre; il voulut diplomatiquement aussi conserver  son ami les
avantages de l'initiative.

--Pour le coup, s'cria-t-il, il y a l matire  duel!

--Je le croirais assez, reprit le diplomate.

--Je chasse ce coquin, dit-il  ses laquais; qu'un autre monte.

On ouvrit la portire de la voiture: le chevalier voulut absolument en
faire les honneurs  Julien et  son tmoin. On alla chercher un ami de
M. de Beauvoisis, qui indiqua une place tranquille. La conversation en
allant fut vraiment bien. Il n'y avait de singulier que le diplomate en
robe de chambre.

Ces messieurs, quoique trs nobles, pensa Julien, ne sont point ennuyeux
comme les personnes qui viennent dner chez M. de La Mole, et je vois
pourquoi, ajouta-t-il un instant aprs ils se permettent d'tre
indcents. On parlait des danseuses que le public avait distingues dans
un ballet donn la veille. Ces messieurs faisaient allusion  des
anecdotes piquantes que Julien et son tmoin, le lieutenant du 96e,
ignoraient absolument. Julien n'eut point la sottise de prtendre les
savoir; il avoua de bonne grce son ignorance. Cette franchise plut 
l'ami du chevalier, il lui raconta ces anecdotes dans les plus grands
dtails, et fort bien.

Une chose tonna infiniment Julien. Un reposoir que l'on construisait au
milieu de la rue, pour la procession de la Fte-Dieu, arrta un instant
la voiture. Ces messieurs se permirent plusieurs plaisanteries; le cur,
suivant eux, tait fils d'un archevque. Jamais chez le marquis de La
Mole, qui voulait tre duc, on n'et os prononcer un tel mot.

Le duel fut fini en un instant: Julien eut une balle dans le bras, on le
lui serra avec des mouchoirs; on les mouilla avec de l'eau-de-vie et le
chevalier de Beauvoisis pria Julien trs poliment de lui permettre de le
reconduire chez lui dans la mme voiture qui l'avait amen. Quand Julien
indiqua l'htel de La Mole, il y eut change de regards entre le jeune
diplomate et son ami. Le fiacre de Julien tait l, mais il trouvait la
conversation de ces messieurs infiniment plus amusante que celle du bon
lieutenant du 96e.

Mon Dieu! un duel, n'est-ce que a? pensait Julien. Que je suis heureux
d'avoir retrouv ce cocher! Quel serait mon malheur, si j'avais d
supporter encore cette injure dans un caf! La conversation amusante
n'avait presque pas t interrompue. Julien comprit alors que
l'affectation diplomatique est bonne  quelque chose.

L'ennui n'est donc point inhrent, se disait-il,  une conversation
entre gens de haute naissance! Ceux-ci plaisantent de la procession de
la Fte-Dieu, ils osent raconter et avec dtails pittoresques des
anecdotes fort scabreuses. Il ne leur manque absolument que le
raisonnement sur la chose politique, et ce manque-l est plus que
compens par la grce de leur ton et la parfaite justesse de leurs
expressions. Julien se sentait une vive inclination pour eux. Que je
serais heureux de les voir souvent!

A peine se fut-on quitt, que le chevalier de Beauvoisis courut aux
informations: elles ne furent pas brillantes.

Il tait fort curieux de connatre son homme; pouvait-il dcemment lui
faire une visite? Le peu de renseignements qu'il put obtenir n'taient
pas d'une nature encourageante.

--Tout cela est affreux! dit-il  son tmoin. Il est impossible que
j'avoue m'tre battu avec un simple secrtaire de M. de La Mole, et
encore parce que mon cocher m'a vol mes cartes de visite.

--Il est sr qu'il y aurait dans tout cela possibilit de ridicule.

Le soir mme, le chevalier de Beauvoisis et son ami dirent partout que
ce M. Sorel, d'ailleurs un jeune homme parfait, tait fils naturel d'un
ami intime du marquis de La Mole. Ce fait passa sans difficult. Une
fois qu'il fut tabli, le jeune diplomate et son ami daignrent faire
quelques visites  Julien, pendant les quinze jours qu'il passa dans sa
chambre. Julien leur avoua qu'il n'tait all qu'une fois en sa vie 
l'Opra.

--Cela est pouvantable, lui dit-on, on ne va que l; il faut que votre
premire sortie soit pour le _Comte Ory_.

A l'Opra, le chevalier de Beauvoisis le prsenta au fameux chanteur
Geronimo, qui avait alors un immense succs.

Julien faisait presque la cour au chevalier; ce mlange de respect pour
soi-mme, d'importance mystrieuse et de fatuit de jeune homme
l'enchantait. Par exemple le chevalier bgayait un peu, parce qu'il
avait l'honneur de voir souvent un grand seigneur qui avait ce dfaut.
Jamais Julien n'avait trouv runis dans un seul tre le ridicule qui
amuse et la perfection des manires qu'un pauvre provincial doit
chercher  imiter.

On le voyait  l'Opra avec le chevalier de Beauvoisis; cette liaison
fit prononcer son nom.

--Eh bien! lui dit un jour M. de La Mole, vous voil donc le fils
naturel d'un riche gentilhomme de Franche-Comt, mon ami intime?

Le marquis coupa la parole  Julien, qui voulait protester qu'il n'avait
contribu en aucune faon  accrditer ce bruit.

--M. de Beauvoisis n'a pas voulu s'tre battu contre le fils d'un
charpentier.

--Je le sais, je le sais, dit M. de La Mole; c'est  moi maintenant de
donner de la consistance  ce rcit, qui me convient. Mais j'ai une
grce  vous demander, et qui ne vous cotera qu'une petite demi-heure
de votre temps: tous les jours d'Opra,  onze heures et demie, allez
assister dans le vestibule  la sortie du beau monde. Je vous vois
encore quelquefois des faons de province, il faudrait vous en dfaire,
d'ailleurs il n'est pas mal de connatre, au moins de vue, de grands
personnages auprs desquels je puis un jour vous donner quelque mission.
Passez au bureau de location pour vous faire reconnatre; on vous a
donn les entres.




CHAPITRE VII

UNE ATTAQUE DE GOUTTE

    Et j'eus de l'avancement, non pour mon mrite, mais parce que mon matre
    avait la goutte.

    BERTOLOTTI.


Le lecteur est peut-tre surpris de ce ton libre et presque amical; nous
avons oubli de dire que, depuis six semaines, le marquis tait retenu
chez lui par une attaque de goutte.

Mlle de La Mole et sa mre taient  Hyres, auprs de la mre de la
marquise. Le comte Norbert ne voyait son pre que des instants, ils
taient fort bien l'un pour l'autre, mais n'avaient rien  se dire. M.
de La Mole, rduit  Julien, fut tonn de lui trouver des ides. Il se
faisait lire les journaux. Bientt le jeune secrtaire fut en tat de
choisir les passages intressants. Il y avait un journal nouveau que le
marquis abhorrait; il avait jur de ne le jamais lire, et chaque jour en
parlait. Julien riait et admirait la pauvret du duel entre le pouvoir
et une ide. Cette petitesse du marquis lui rendait tout le sang-froid
qu'il tait tent de perdre en passant des soires tte  tte avec un
si grand seigneur. Le marquis, irrit contre le temps prsent, se fit
lire Tite-Live; la traduction improvise sur le texte latin l'amusait.

Un jour le marquis dit, avec ce ton de politesse excessive, qui souvent
impatientait Julien:

--Permettez, mon cher Sorel, que je vous fasse cadeau d'un habit bleu:
quand il vous conviendra de le prendre et de venir chez moi, vous serez,
 mes yeux, le frre cadet du comte de Retz, c'est--dire le fils de mon
ami le vieux duc.

Julien ne comprenait pas trop de quoi il s'agissait; le soir mme, il
essaya une visite en habit bleu. Le marquis le traita comme un gal.
Julien avait un coeur digne de sentir la vraie politesse, mais il
n'avait pas l'ide des nuances. Il et jur, avant cette fantaisie du
marquis, qu'il tait impossible d'tre reu par lui avec plus d'gards.
Quel admirable talent! se dit Julien; quand il se leva pour sortir, le
marquis lui fit des excuses de ne pouvoir l'accompagner  cause de sa
goutte.

Cette ide singulire occupa Julien: se moquerait-il de moi? pensa-t-il.
Il alla demander conseil  l'abb Pirard, qui, moins poli que le
marquis, ne lui rpondit qu'en sifflant et parlant d'autre chose. Le
lendemain matin, Julien se prsenta au marquis, en habit noir, avec son
portefeuille et ses lettres  signer. Il en fut reu  l'ancienne
manire. Le soir en habit bleu, ce fut un ton tout diffrent et
absolument aussi poli que la veille.

--Puisque vous ne vous ennuyez pas trop dans les visites que vous avez
la bont de faire  un pauvre vieillard malade, lui dit le marquis, il
faudrait lui parler de tous les petits incidents de votre vie, mais
franchement et sans songer  autre chose qu' raconter clairement et
d'une faon amusante. Car il faut s'amuser continua le marquis; il n'y a
que cela de rel dans la vie. Un homme ne peut pas me sauver la vie  la
guerre tous les jours, ou me faire tous les jours cadeau d'un million;
mais si j'avais Rivarol, ici, auprs de ma chaise longue, tous les jours
il m'terait une heure de souffrances et d'ennui. Je l'ai beaucoup vu 
Hambourg, pendant l'migration.

Et le marquis conta  Julien les anecdotes de Rivarol avec les
Hambourgeois qui s'associaient quatre pour comprendre un bon mot.

M. de La Mole, rduit  la socit de ce petit abb, voulut
l'moustiller. Il piqua d'honneur l'orgueil de Julien. Puisqu'on lui
demandait la vrit, Julien rsolut de tout dire; mais en taisant deux
choses: son admiration fanatique pour un nom qui donnait de l'humeur au
marquis, et la parfaite incrdulit qui n'allait pas trop bien  un
futur cur. Sa petite affaire avec le chevalier de Beauvoisis arriva
fort  propos. Le marquis rit aux larmes de la scne dans le caf de la
rue Saint-Honor avec le cocher qui l'accablait d'injures sales. Ce fut
l'poque d'une franchise parfaite dans les relations entre le matre et
le protg.

M. de La Mole s'intressa  ce caractre singulier. Dans les
commencements, il caressait les ridicules de Julien, afin d'en jouir;
bientt il trouva plus d'intrt  corriger tout doucement les fausses
manires de voir de ce jeune homme. Les autres provinciaux qui arrivent
 Paris admirent tout, pensait le marquis; celui-ci hait tout. Ils ont
trop d'affectation, lui n'en a pas assez, et les sots le prennent pour
un sot.

L'attaque de goutte fut prolonge par les grands froids de l'hiver et
dura plusieurs mois.

On s'attache bien  un bel pagneul se disait le marquis, pourquoi ai-je
tant de honte de m'attacher  ce petit abb? il est original. Je le
traite comme un fils, eh bien! o est l'inconvnient? Cette fantaisie,
si elle dure me cotera un diamant de cinq cents louis dans mon
testament.

Une fois que le marquis eut compris le caractre ferme de son protg,
chaque jour il le chargeait de quelque nouvelle affaire.

Julien remarqua avec effroi qu'il arrivait  ce grand seigneur de lui
donner des dcisions contradictoires sur le mme objet.

Ceci pouvait le compromettre gravement. Julien ne travailla plus avec le
marquis sans apporter un registre sur lequel il crivait les dcisions,
et le marquis les paraphait. Julien avait pris un commis qui
transcrivait les dcisions relatives  chaque affaire sur un registre
particulier. Ce registre recevait aussi la copie de toutes les lettres.

Cette ide sembla d'abord le comble du ridicule et de l'ennui. Mais, en
moins de deux mois, le marquis en sentit les avantages. Julien lui
proposa de prendre un commis sortant de chez un banquier, et qui
tiendrait en partie double le compte de toutes les recettes et de toutes
les dpenses des terres que Julien tait charg d'administrer.

Ces mesures claircirent tellement aux yeux du marquis ses propres
affaires, qu'il put se donner le plaisir d'entreprendre deux ou trois
nouvelles spculations sans le secours de son prte-nom qui le volait.

--Prenez trois mille francs pour vous, dit-il un jour  son jeune
ministre.

--Monsieur, ma conduite peut tre calomnie.

--Que vous faut-il donc? reprit le marquis avec humeur.

--Que vous veuilliez bien prendre un arrt et l'crire de votre main
sur le registre; cet arrt me donnera une somme de trois mille francs.
Au reste, c'est M. l'abb Pirard qui a eu l'ide de toute cette
comptabilit. Le marquis, avec la mine ennuye du marquis de Moncade,
coutant les comptes de M. Poisson, son intendant, crivit la dcision.

Le soir, lorsque Julien paraissait en habit bleu, il n'tait jamais
question d'affaires. Les bonts du marquis taient si flatteuses pour
l'amour-propre toujours souffrant de notre hros, que bientt, malgr
lui, il prouva une sorte d'attachement pour ce vieillard aimable. Ce
n'est pas que Julien ft sensible, comme on l'entend  Paris; mais ce
n'tait pas un monstre, et personne, depuis la mort du vieux
chirurgien-major, ne lui avait parl avec tant de bont. Il remarquait
avec tonnement que le marquis avait pour son amour-propre des
mnagements de politesse qu'il n'avait jamais trouvs chez le vieux
chirurgien. Il comprit enfin que le chirurgien tait plus fier de sa
croix que le marquis de son cordon bleu. Le pre du marquis tait un
grand seigneur.

Un jour,  la fin d'une audience du matin, en habit noir et pour les
affaires, Julien amusa le marquis, qui le retint deux heures, et voulut
absolument lui donner quelques billets de banque que son prte-nom
venait de lui apporter de la Bourse.

--J'espre, Monsieur le marquis, ne pas m'carter du profond respect que
je vous dois en vous suppliant de me permettre un mot.

--Parlez, mon ami.

--Que Monsieur le marquis daigne souffrir que je refuse ce don. Ce n'est
pas  l'homme en habit noir qu'il est adress, et il gterait tout 
fait les faons que l'on a la bont de tolrer chez l'homme en habit
bleu.

Il salua avec beaucoup de respect, et sortit sans regarder.

Ce trait amusa le marquis. Il le conta le soir  l'abb Pirard.

--Il faut que je vous avoue enfin une chose mon cher abb. Je connais la
naissance de Julien, et je vous autorise  ne pas me garder le secret
sur cette confidence.

Son procd de ce matin est noble, pensa le marquis, et moi je
l'anoblis.

Quelque temps aprs, le marquis put enfin sortir.

--Allez passer deux mois  Londres, dit-il  Julien. Les courriers
extraordinaires et autres vous porteront les lettres reues par moi avec
mes notes. Vous ferez les rponses et me les renverrez en mettant chaque
lettre dans sa rponse. J'ai calcul que le retard ne sera que de cinq
jours.

En courant la poste sur la route de Calais, Julien s'tonnait de la
futilit des prtendues affaires pour lesquelles on l'envoyait.

Nous ne dirons point avec quel sentiment de haine et presque d'horreur,
il toucha le sol anglais. On connat sa folle passion pour Bonaparte. Il
voyait dans chaque officier un sir Hudson Lowe, dans chaque grand
seigneur un Lord Bathurst, ordonnant les infamies de Sainte-Hlne et en
recevant la rcompense par dix annes de ministre.

A Londres, il connut enfin la haute fatuit. Il s'tait li avec de
jeunes seigneurs russes qui l'initirent.

--Vous tes prdestin, mon cher Sorel, lui disaient-ils vous avez
naturellement cette mine froide et  mille lieues de la sensation
prsente, que nous cherchons tant  nous donner.

--Vous n'avez pas compris votre sicle, lui disait le prince Korasoff:
Faites toujours le contraire de ce qu'on attend de vous. Voil,
d'honneur, la seule religion de l'poque, ne soyez ni fou, ni affect,
car alors on attendrait de vous des folies et des affectations, et le
prcepte ne serait plus accompli.

Julien se couvrit de gloire un jour dans le salon du duc de Fitz-Folke,
qui l'avait engag  dner, ainsi que le prince Korasoff. On attendit
pendant une heure. La faon dont Julien se conduisit, au milieu des
vingt personnes qui attendaient, est encore cite parmi les jeunes
secrtaires d'ambassade  Londres. Sa mine fut impayable.

Il voulut voir, malgr les plaisanteries des dandys ses amis, le clbre
Philippe Vane, le seul philosophe que l'Angleterre ait eu depuis Locke.
Il le trouva achevant sa septime anne de prison. L'aristocratie ne
badine pas en ce pays-ci, pensa Julien; de plus, Vane est dshonor,
vilipend, etc.

Julien le trouva gaillard; la rage de l'aristocratie le dsennuyait.
Voil, se dit Julien en sortant de prison, le seul homme gai que j'aie
vu en Angleterre.

_L'ide la plus utile aux tyrans est celle de Dieu_, lui avait dit
Vane...

Nous supprimons le reste du systme comme cynique.

A son retour:

--Quelle ide amusante m'apportez-vous d'Angleterre? lui dit M. de La
Mole...

Il se taisait.

--Quelle ide apportez-vous, amusante ou non? reprit le marquis
vivement.

--Primo, dit Julien, l'Anglais le plus sage est fou une heure par jour;
il est visit par le dmon au suicide, qui est le dieu du pays.

2 L'esprit et le gnie perdent vingt-cinq pour cent de leur valeur en
dbarquant en Angleterre.

3 Rien au monde n'est beau, admirable, attendrissant comme les paysages
anglais.

--A mon tour, dit le marquis:

Primo pourquoi allez-vous dire, au bal chez l'ambassadeur de Russie,
qu'il y a en France trois cent mille jeunes gens de vingt-cinq ans qui
dsirent passionnment la guerre? croyez-vous que cela soit obligeant
pour les rois?

--On ne sait comment faire en parlant  nos grands diplomates, dit
Julien. Ils ont la manie d'ouvrir des discussions srieuses. Si l'on
s'en tient aux lieux communs des journaux, on passe pour un sot. Si l'on
se permet quelque chose de vrai et de neuf, ils sont tonns, ne savent
que rpondre, et le lendemain matin,  sept heures, ils vous font dire
par le premier secrtaire d'ambassade qu'on a t inconvenant.

--Pas mal, dit le marquis en riant. Au reste, je parie, monsieur l'homme
profond, que vous n'avez pas devin ce que vous tes all faire en
Angleterre.

--Pardonnez-moi, reprit Julien; j'y ai t pour dner une fois la
semaine chez l'ambassadeur du roi, qui est le plus poli des hommes.

--Vous tes all chercher la croix que voil, lui dit le marquis. Je ne
veux pas vous faire quitter votre habit noir et je suis accoutum au ton
plus amusant que j'ai pris avec l'homme portant l'habit bleu. Jusqu'
nouvel ordre, entendez bien ceci: quand je verrai cette croix vous serez
le fils cadet de mon ami le duc de Retz, qui sans s'en douter, est
depuis six mois employ dans l diplomatie. Remarquez, ajouta le
marquis, d'un air fort srieux, et coupant court aux actions de grces,
que je ne veux point vous sortir de votre tat. C'est toujours une faute
et un malheur pour le protecteur comme pour le protg. Quand mes procs
vous ennuieront, ou que vous ne me conviendrez plus, je demanderai pour
vous une bonne cure, comme celle de notre ami l'abb Pirard, et n'en de
plus, ajouta le marquis d'un ton fort sec.

--Cette croix mit  l'aise l'orgueil de Julien; il parla beaucoup plus.
Il se crut moins souvent offens et pris de mire par ces propos,
susceptibles de quelque explication peu polie et qui, dans une
conversation anime, peuvent chapper  tout le monde.

Cette croix lui valut une singulire visite; ce fut celle de M. le baron
de Valenod, qui venait  Paris remercier le ministre de sa baronnie et
s'entendre avec lui. Il allait tre nomm maire de Verrires en
remplacement de M. de Rnal destitu.

Julien rit bien, intrieurement, quand M. de Valenod lui fit entendre
qu'on venait de dcouvrir que M. de Rnal tait un jacobin. Le fait est
que, dans une rlection gnrale qu'on prparait pour la Chambre des
dputs, le nouveau baron tait le candidat du ministre, et au grand
collge du dpartement,  la vrit fort ultra, c'tait M. de Rnal qui
tait port par les libraux.

Ce fut en vain que Julien essaya de savoir quelque chose de Mme de
Rnal; le baron parut se souvenir de leur ancienne rivalit, et fut
impntrable. Il finit par demander  Julien la voix de son pre dans
les lections qui allaient avoir lieu. Julien promit d'crire.

--Vous devriez, Monsieur le chevalier, me prsenter  M. le marquis de
La Mole.

En effet, _je le devrais_, pensa Julien; mais un tel coquin!...

--En vrit, rpondit-il, je suis un trop petit garon  l'htel de La
Mole pour prendre sur moi de prsenter.

Julien disait tout au marquis; le soir il lui conta la prtention du
Valenod, ainsi que ses faits et gestes depuis 1814.

--Non seulement, reprit M. de La Mole, d'un air fort srieux, vous me
prsenterez demain le nouveau baron, mais je l'invite  dner pour
aprs-demain. Ce sera un de nos nouveaux prfets.

--En ce cas, reprit Julien froidement, je demande la place de directeur
du dpt de mendicit pour mon pre.

--A la bonne heure dit le marquis en reprenant l'air gai; accord; je
m'attendais  des moralits. Vous vous formez.

Julien apprit par M. de Valenod que le titulaire du bureau de loterie de
Verrires venait de mourir, Julien trouva plaisant de donner cette place
 M. de Cholin, ce vieil imbcile dont jadis il avait ramass la
ptition dans la chambre de M. de La Mole. Le marquis rit de bon coeur
de la ptition que Julien rcita en lui faisant signer la lettre qui
demandait cette place au ministre des finances.

A peine M. de Cholin nomm, Julien apprit que cette place avait t
demande par la dputation du dpartement pour M. Gros, le clbre
gomtre: cet homme gnreux n'avait que quatorze cents francs de rente,
et chaque anne prtait six cents francs au titulaire qui venait de
mourir, pour l'aider  lever sa famille.

Julien fut tonn de ce qu'il avait fait. Cette famille du mort, comment
vit-elle aujourd'hui? Cette ide lui serra le coeur. Ce n'est rien, se
dit-il; il faudra en venir  bien d'autres injustices, si je veux
parvenir, et encore savoir les cacher sous de belles paroles
sentimentales: pauvre M. Gros! c'est lui qui mritait la croix, c'est
moi qui l'ai, et je dois agir dans le sens du gouvernement qui me la
donne.




CHAPITRE VIII

QUELLE EST LA DCORATION QUI DISTINGUE?

    Ton eau ne me rafrachit pas, dit le gnie altr.--C'est pourtant le
    puits le plus frais de tout le Diar-Bkir.

    PELLICO.


Un jour Julien revenait de la charmante terre de Villequier, sur les
bords de la Seine, que M. de La Mole voyait avec intrt, parce que, de
toutes les siennes, c'tait la seule qui et appartenu au clbre
Boniface de La Mole. Il trouva  l'htel la marquise et sa fille, qui
arrivaient d'Hyres.

Julien tait un dandy maintenant, et comprenait l'art de vivre  Paris.
Il fut d'une froideur parfaite envers Mlle de La Mole. Il parut n'avoir
gard aucun souvenir des temps o elle lui demandait si gaiement des
dtails sur sa manire de tomber de cheval avec grce.

Mlle de La Mole le trouva grandi et pli. Sa taille, sa tournure
n'avaient plus rien du provincial; il n'en tait pas ainsi de sa
conversation; on y remarquait encore trop de srieux, trop de positif.
Malgr ces qualits raisonnables, grce  son orgueil, elle n'avait rien
de subalterne, on sentait seulement qu'il regardait encore trop de
choses comme importantes. Mais on voyait qu'il tait homme  soutenir
son dire.

--Il manque de lgret, mais non pas d'esprit, dit Mlle de La Mole 
son pre, en plaisantant avec lui sur la croix qu'il avait donne 
Julien. Mon frre vous l'a demande pendant dix-huit mois, et c'est un
La Mole!

--Oui, mais Julien a de l'imprvu, c'est ce qui n'est jamais arriv au
La Mole dont vous me parlez.

On annona M. le duc de Retz.

Mathilde se sentit saisie d'un billement irrsistible;  le voir, il
lui semblait qu'elle reconnaissait les antiques dorures et les anciens
habitus du salon paternel. Elle se faisait une image parfaitement
ennuyeuse de la vie qu'elle allait reprendre  Paris. Et cependant, 
Hyres, elle regrettait Paris.

Et pourtant j'ai dix-neuf ans! pensait-elle; c'est l'ge du bonheur,
disent tous ces nigauds  tranches dores. Elle regardait huit ou dix
volumes de posies nouvelles accumuls, pendant le voyage de Provence,
sur la consol du salon. Elle avait le malheur d'avoir plus d'esprit que
MM. de Croisenois, de Caylus, de Luz et ses autres amis. Elle se
figurait tout ce qu'ils allaient lui dire sur le beau ciel de la
Provence, la posie, le midi, etc., etc.

Ces yeux si beaux, o respiraient l'ennui le plus profond et, pis encore
le dsespoir de trouver le plaisir s'arrtrent sur Julien. Du moins, il
n'tait pas exactement comme un autre.

--Monsieur Sorel, dit-elle avec cette voix vive, brve et qui n'a rien
de fminin, qu'emploient les jeunes femmes de la haute classe, Monsieur
Sorel, venez-vous ce soir au bal de M. de Retz?

--Mademoiselle, je n'ai pas eu l'honneur d'tre prsent  M. le duc.
(On et dit que ces mots et ce titre corchaient la bouche du provincial
orgueilleux.)

--Il a charg mon frre de vous amener avec lui; et, si vous y tiez
venu, vous m'auriez donn des dtails sur la terre de Villequier, il est
question d'y aller au printemps. Je voudrais savoir si le chteau est
logeable, et si les environs sont aussi jolis qu'on le dit. Il y a tant
de rputations usurpes!

Julien ne rpondait pas.

--Venez au bal avec mon frre, ajouta-t-elle d'un ton fort sec.

Julien salua avec respect. Ainsi, mme au milieu du bal, je dois des
comptes  tous les membres de la famille; ne suis-je pas pay comme
homme d'affaires? Sa mauvaise humeur ajouta: Dieu sait encore si ce que
je dirai  la fille ne contrariera pas les projets du pre, du frre, de
la mre! C'est une vritable cour de prince souverain. Il faudrait y
tre d'une nullit parfaite, et cependant ne donner  personne le droit
de se plaindre.

Que cette grande fille me dplat! pensa-t-il en regardant marcher Mlle
de La Mole, que sa mre avait appele pour la prsenter  plusieurs
femmes de ses amies. Elle outre toutes les modes; sa robe lui tombe des
paules... elle est encore plus ple qu'avant son voyage... Quels
cheveux sans couleur,  force d'tre blonds; on dirait que le jour passe
 travers!... Que de hauteur dans cette faon de saluer, dans ce regard!
quels gestes de reine!

Mlle de La Mole venait d'appeler son frre, au moment o il quittait le
salon.

Le comte Norbert s'approcha de Julien:

--Mon cher Sorel, lui dit-il, o voulez-vous que je vous prenne  minuit
pour le bal de M. de Retz? Il m'a charg expressment de vous amener.

--Je sais bien  qui je dois tant de bonts, rpondit Julien, en saluant
jusqu' terre.

Sa mauvaise humeur, ne pouvant rien trouver  reprendre au ton de
politesse et mme d'intrt avec lequel Norbert lui avait parl, se mit
 s'exercer sur la rponse que lui, Julien, avait faite  ce mot
obligeant. Il y trouvait une nuance de bassesse.

Le soir, en arrivant au bal, il fut frapp de la magnificence de l'htel
de Retz. La cour d'entre tait couverte d'une immense tente de coutil
cramoisi avec des toiles en or: rien de plus lgant. Au-dessous de
cette tente, la cour tait transforme en un bois d'orangers et de
lauriers-roses en fleurs. Comme on avait eu soin d'enterrer suffisamment
les vases, les lauriers et les orangers avaient l'air de sortir de
terre. Le chemin que parcouraient les voitures tait sabl.

Cet ensemble parut extraordinaire  notre provincial. Il n'avait pas
l'ide d'une telle magnificence; en un instant, son imagination mue fut
 mille lieues de la mauvaise humeur. Dans la voiture, en venant au bal,
Norbert tait heureux, et lui voyait tout en noir;  peine entrs dans
la cour, les rles changrent.

Norbert n'tait sensible qu' quelques dtails, qui, au milieu de tant
de magnificence, n'avaient pu tre soigns. Il valuait la dpense de
chaque chose et,  mesure qu'il arrivait  un total lev, Julien
remarqua qu'il s'en montrait presque jaloux et prenait de l'humeur.

Pour lui, il arriva sduit, admirant et presque timide  force
d'motion, dans le premier des salons o l'on dansait. On se pressait 
la porte du second et la foule tait si grande, qu'il lui fut impossible
d'avancer. La dcoration de ce second salon reprsentait l'Alhambra de
Grenade.

--C'est la reine du bal, il faut en convenir, disait un jeune homme 
moustaches, dont l'paule entrait dans la poitrine de Julien.

--Mlle Fourmont, qui tout l'hiver a t la plus jolie, lui rpondait son
voisin, s'aperoit qu'elle descend  la seconde place; vois son air
singulier.

--Vraiment elle met toutes voiles dehors pour plaire. Vois, vois ce
sourire gracieux au moment o elle figure seule dans cette contredanse.
C'est, d'honneur impayable.

--Mlle de La Mole a l'air d'tre matresse du plaisir que lui fait son
triomphe, dont elle s'aperoit fort bien. On dirait qu'elle craint de
plaire  qui lui parle.

--Trs bien! voil l'art de sduire.

Julien faisait de vains efforts pour apercevoir cette femme sduisante:
sept ou huit hommes plus grands que lui l'empchaient de la voir.

--Il y a bien de la coquetterie dans cette retenue si noble, reprit le
jeune homme  moustaches.

--Et ces grands yeux bleus qui s'abaissent si lentement au moment o
l'on dirait qu'ils sont sur le point de se trahir, reprit le voisin. Ma
foi, rien de plus habile.

--Vois comme auprs d'elle la belle Fourmont a l'air commun, dit un
troisime.

--Cet air de retenue veut dire: Que d'amabilit je dploierais pour
vous, si vous tiez l'homme digne de moi!

--Et qui peut tre digne de la sublime Mathilde? dit le premier; quelque
prince souverain, beau, spirituel bien fait, un hros  la guerre, et
g de vingt ans tout au plus.

--Le fils naturel de l'empereur de Russie... auquel, en faveur de ce
mariage, on ferait une souverainet; ou tout simplement le comte de
Thaler, avec son air de paysan habill...

La porte fut dgage, Julien put entrer.

Puisqu'elle passe pour si remarquable aux yeux de ces poupes, elle vaut
la peine que je l'tudie, pensa-t-il. Je comprendrai quelle est la
perfection pour ces gens-l.

Comme il la cherchait des yeux, Mathilde le regarda. Mon devoir
m'appelle, se dit Julien; mais il n'y avait plus d'humeur que dans son
expression. La curiosit le faisait avancer avec un plaisir que la robe,
fort basse des paules, de Mathilde augmenta bien vite,  la vrit
d'une manire peu flatteuse pour son amour-propre. Sa beaut a de la
jeunesse, pensa-t-il. Cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels Julien
reconnut ceux qu'il avait entendus  la porte, taient entre elle et
lui.

--Vous monsieur, qui avez t ici tout l'hiver, lui dit-elle, n'est-il
pas vrai que ce bal est le plus joli de la saison?

Il ne rpondait pas.

--Ce quadrille de Coulon me semble admirable et ces dames le dansent
d'une faon parfaite.

Les jeunes gens se retournrent pour voir quel tait l'homme heureux
dont on voulait absolument avoir une rponse. Elle ne fut pas
encourageante.

--Je ne saurais tre un bon juge, mademoiselle; je passe ma vie 
crire: c'est le premier bal de cette magnificence que j'aie vu.

Les jeunes gens  moustaches furent scandaliss.

--Vous tes un sage, Monsieur Sorel, reprit-on avec un intrt plus
marqu; vous voyez tous ces bals, toutes ces ftes, comme un philosophe,
comme J.-J. Rousseau. Ces folies vous tonnent sans vous sduire.

Un mot venait d'teindre l'imagination de Julien, et de chasser de son
coeur toute illusion. Sa bouche prit l'expression d'un ddain un peu
exagr peut-tre.

--J.-J. Rousscau, rpondit-il, n'est  mes yeux qu'un sot, lorsqu'il
s'avise de juger le grand monde; il ne le comprenait pas, et y portait
le coeur d'un laquais parvenu.

--Il a fait le _Contrat Social_, dit Mathilde du ton de la vnration.

--Tout en prchant la rpublique et le renversement des dignits
monarchiques, ce parvenu est ivre de bonheur, si un duc change la
direction de sa promenade aprs dner, pour accompagner un de ses amis.

--Ah! oui, le duc de Luxembourg  Montmorency accompagne un M. Coindet
du ct de Paris..., reprit Mlle de La Mole avec le plaisir et l'abandon
de la premire jouissance de pdanterie. Elle tait ivre de son savoir 
peu prs comme l'acadmicien qui dcouvrit l'existence du roi Feretrius.
L'oeil de Julien resta pntrant et svre. Mathilde avait eu un moment
d'enthousiasme, la froideur de son _partner_ la dconcerta profondment.
Elle fut d'autant plus tonne, que c'tait elle qui avait coutume de
produire cet effet-l sur les autres.

Dans ce moment, le marquis de Croisenois s'avanait avec empressement
vers Mlle de La Mole. Il fut un instant  trois pas d'elle, sans pouvoir
pntrer  cause de la foule. Il la regardait en souriant de l'obstacle.
La jeune marquise de Rouvray tait prs de lui: c'tait une cousine de
Mathilde. Elle donnait le bras  son mari, qui ne l'tait que depuis
quinze jours. Le marquis de Rouvray, fort jeune aussi, avait tout
l'amour niais qui prend un homme qui, faisant un mariage de convenance
uniquement arrang par les notaires, trouve une personne parfaitement
belle. M. de Rouvray allait tre duc  la mort d'un oncle fort g.

Pendant que le marquis de Croisenois, ne pouvant percer la foule,
regardait Mathilde d'un air riant elle arrtait ses grands yeux, d'un
bleu cleste, sur lui et ses voisins. Quoi de plus plat, se dit-elle que
tout ce groupe! Voil Croisenois qui prtend m'pouser, il est doux,
poli, il a des manires parfaites comme M. de Rouvray. Sans l'ennui
qu'ils donnent ces messieurs seraient fort aimables. Lui aussi me suivra
au bal avec cet air born et content. Un an aprs le mariage, ma
voiture, mes chevaux, mes robes, mon chteau  vingt lieues de Paris,
tout cela sera aussi bien que possible tout  fait ce qu'il faut pour
faire prir d'envie une parvenue, une comtesse de Roiville par exemple;
et aprs?...

Mathilde s'ennuyait en espoir. Le marquis de Croisenois parvint 
l'approcher, et lui parlait, mais elle rvait sans l'couter. Le bruit
de ses paroles se confondait pour elle avec le bourdonnement du bal.
Elle suivait de l'oeil machinalement Julien, qui s'tait loign d'un
air respectueux, mais fier et mcontent. Elle aperut dans un coin, loin
de la foule circulante, le comte Altamira, condamn  mort dans son
pays, que le lecteur connat dj. Sous Louis XIV, une de ses parentes
avait pous un prince de Conti; ce souvenir le protgeait un peu contre
la police de la congrgation.

Je ne vois que la condamnation  mort qui distingue un homme, pensa
Mathilde, c'est la seule chose qui ne s'achte pas.

Ah! c'est un bon mot que je viens de me dire! quel dommage qu'il ne soit
pas venu de faon  m'en faire honneur. Mathilde avait trop de got pour
amener dans la conversation un bon mot fait d'avance, mais elle avait
aussi trop de vanit pour ne pas tre enchante d'elle-mme. Un air de
bonheur remplaa dans ses traits l'apparence de l'ennui. Le marquis de
Croisenois, qui lui parlait toujours, crut entrevoir le succs, et
redoubla de faconde.

Qu'est-ce qu'un mchant pourrait objecter  mon bon mot? se dit
Mathilde. Je rpondrais au critique: Un titre de baron, de vicomte, cela
s'achte; une croix, cela se donne; mon frre vient de l'avoir,
qu'a-t-il fait? un grade, cela s'obtient. Dix ans de garnison, ou un
parent ministre de la guerre, et l'on est chef d'escadron comme Norbert.
Une grande fortune!... c'est encore ce qu'il y a de plus difficile et
par consquent de plus mritoire. Voil ce qui est drle! c'est le
contraire de tout ce que disent les livres... Eh bien! pour la fortune,
on pouse la fille de M. Rothschild.

Rellement mon mot a de la profondeur. La condamnation  mort est encore
la seule chose que l'on ne soit pas avis de solliciter.

--Connaissez-vous le comte Altamira? dit-elle  M. de Croisenois.

Elle avait l'air de revenir de si loin, et cette question avait si peu
de rapport avec tout ce que le pauvre marquis lui disait depuis cinq
minutes, que son amabilit en fut dconcerte. C'tait pourtant un homme
d'esprit et fort renomm comme tel.

Mathilde a de la singularit, pensa-t-il; c'est un inconvnient, mais
elle donne une si belle position sociale  son mari! Je ne sais comment
fait ce marquis de La Mole; il est li avec ce qu'il y a de mieux dans
toutes les nuances, c'est un homme qui ne peut sombrer. Et d'ailleurs,
cette singularit de Mathilde peut passer pour du gnie. Avec une haute
naissance et beaucoup de fortune le gnie n'est point un ridicule, et
alors quelle distinction! Elle a si bien d'ailleurs, quand elle veut, ce
mlange d'esprit, de caractre et d'-propos, qui fait l'amabilit
parfaite... Comme il est difficile de faire bien deux choses  la fois,
le marquis rpondait  Mathilde d'un air vide et comme rcitant une
leon:

--Qui ne connat ce pauvre Altamira? Et il lui faisait l'histoire de sa
conspiration, ridicule, absurde.

--Trs absurde! dit Mathilde, comme se parlant  elle-mme, mais il a
agi. Je veux voir un homme; amenez-le-moi, dit-elle au marquis trs
choqu.

Le comte Altamira tait un des admirateurs les plus dclars de l'air
hautain et presque impertinent de Mlle de La Mole, elle tait suivant
lui l'une des plus belles personnes de Paris.

--Comme elle serait belle sur un trne! dit-il  M. de Croisenois, et il
se laissa amener sans difficult.

Il ne manque pas de gens dans le monde qui veulent tablir que rien
n'est de mauvais ton comme une conspiration; cela sent le jacobin. Et
quoi de plus laid que le jacobin sans succs?

Le regard de Mathilde se moquait du libralisme d'Altamira avec M. de
Croisenois, mais elle l'coutait avec plaisir.

Un conspirateur au bal, c'est un joli contraste, pensait-elle. Elle
trouvait  celui-ci, avec ses moustaches noires, la figure du lion quand
il se repose; mais elle s'aperut bientt que son esprit n'avait qu'une
attitude: _l'utilit, l'admiration pour l'utilit_.

Except ce qui pouvait donner  son pays le gouvernement de deux
Chambres, le jeune comte trouvait que rien n'tait digne de son
attention. Il quitta avec plaisir Mathilde, la plus sduisante personne
du bal, parce qu'il vit entrer un gnral pruvien.

Dsesprant de l'Europe, le pauvre Altamira en tait rduit  penser
que, quand les tats de l'Amrique mridionale seront forts et
puissants, ils pourront rendre  l'Europe la libert que Mirabeau leur a
envoye. Un tourbillon de jeunes gens  moustaches s'tait approch de
Mathilde. Elle avait bien vu qu'Altamira n'tait pas sduit, et se
trouvait pique de son dpart; elle voyait son oeil noir briller en
parlant au gnral pruvien. Mlle de La Mole promenait ses regards sur
les jeunes Franais avec ce srieux profond qu'aucune de ses rivales ne
pouvait imiter. Lequel d'entre eux, pensait-elle, pourrait se faire
condamner  mort, en lui supposant mme toutes les chances favorables?

Ce regard singulier flattait ceux qui avaient peu d'esprit, mais
inquitait les autres. Ils redoutaient l'explosion de quelque mot
piquant et de rponse difficile.

Une haute naissance donne cent qualits dont l'absence m'offenserait, je
le vois par l'exemple de Julien, pensait Mathilde, mais elle tiole ces
qualits de l'me qui font condamner  mort.

En ce moment, quelqu'un disait prs d'elle:

--Ce comte Altamira est le second fils du prince de San Nazaro-Pimentel;
c'est un Pimentel qui tenta de sauver Conradin, dcapit en 1268. C'est
l'une des plus nobles familles de Naples.

Voil, se dit Mathilde, qui prouve joliment ma maxime La haute naissance
te la force de caractre sans laquelle on ne se fait point condamner 
mort! Je suis donc prdestine  draisonner ce soir. Puisque je ne suis
qu'une femme comme une autre, eh bien, il faut danser. Elle cda aux
instances du marquis de Croisenois, qui depuis une heure sollicitait une
galope. Pour se distraire de son malheur en philosophie, Mathilde voulut
tre parfaitement sduisante, M. de Croisenois fut ravi.

Mais ni la danse, ni le dsir de plaire  l'un des plus jolis hommes de
la cour, rien ne put distraire Mathilde. Il tait impossible d'avoir
plus de succs. Elle tait la reine du bal, elle le voyait, mais avec
froideur.

Quelle vie efface je vais passer avec un tre tel que Croisenois! se
disait-elle, comme il la ramenait  sa place une heure aprs... O est
le plaisir pour moi, ajouta-t-elle tristement, si, aprs six mois
d'absence, je ne le trouve pas au milieu d'un bal, qui fait l'envie de
toutes les femmes de Paris? Et encore, j'y suis environne des hommages
d'une socit que je ne puis pas imaginer mieux compose. Il n'y a ici
de bourgeois que quelques pairs et un ou deux Julien peut-tre. Et
cependant, ajoutait-elle avec une tristesse croissante, quels avantages
le sort ne m'a-t-il pas donns: illustration, fortune jeunesse! hlas!
tout, except le bonheur.

Les plus douteux de mes avantages sont encore ceux dont ils m'ont parl
toute la soire. L'esprit, j'y crois, car je leur fais peur videmment 
tous. S'ils osent aborder un sujet srieux, au bout de cinq minutes de
conversation, ils arrivent tout hors d'haleine, et comme faisant une
grande dcouverte,  une chose que je leur rpte depuis une heure. Je
suis belle, j'ai cet avantage pour lequel Mme de Stal et tout
sacrifi, et pourtant il est de fait que je meurs d'ennui. Y a-t-il une
raison pour que je m'ennuie moins, quand j'aurai chang mon nom pour
celui du marquis de Croisenois?

Mais, mon Dieu! ajouta-t-elle presque avec l'envie de pleurer, n'est-ce
pas un homme parfait? c'est le chef-d'oeuvre de l'ducation de ce
sicle; on ne peut le regarder sans qu'il trouve une chose aimable, et
mme spirituelle,  vous dire, il est brave... Mais ce Sorel est
singulier, se dit-elle, et son oeil quittait l'air morne pour l'air
fch. Je l'ai averti que j'avais  lui parler, et il ne daigne pas
reparatre!




CHAPITRE IX

LE BAL

    Le luxe des toilettes, l'clat des bougies, les parfums; tant de jolis
    bras, de belles paules! des bouquets! des airs de Rossini qui enlvent,
    des peintures de Cicri! Je suis hors de moi!

    Voyages d'Uzeri.


--Vous avez de l'humeur, lui dit la marquise de La Mole, je vous en
avertis, c'est de mauvaise grce au bal.

--Je ne me sens que mal  la tte, rpondit Mathilde d'un air
ddaigneux, il fait trop chaud ici.

A ce moment, comme pour justifier Mlle de La Mole le vieux baron de
Tolly se trouva mal et tomba; on fut oblig de l'emporter. On parla
d'apoplexie, ce fut un vnement dsagrable.

Mathilde ne s'en occupa point. C'tait un parti pris, chez elle, de ne
regarder jamais les vieillards et tous les tres reconnus pour dire des
choses tristes.

Elle dansa pour chapper  la conversation sur l'apoplexie, qui mme
n'en tait pas une, car le surlendemain le baron reparut.

Mais M. Sorel ne vient point, se dit-elle encore, aprs qu'elle eut
dans. Elle le cherchait presque des yeux, lorsqu'elle l'aperut dans un
autre salon. Chose tonnante, il semblait avoir perdu ce ton de froideur
impassible qui lui tait si naturel; il n'avait plus l'air anglais.

Il cause avec le comte Altamira, mon condamn  mort! se dit Mathilde.
Son oeil est plein d'un feu sombre il a la tournure d'un prince dguis,
son regard  redoubl d'orgueil.

Julien se rapprochait de la place o elle tait, toujours causant avec
Altamira, elle le regardait fixement tudiant ses traits pour y chercher
ces hautes qualits qui peuvent valoir  un homme l'honneur d'tre
condamn  mort.

Comme il passait prs d'elle:

--Oui, disait-il au comte Altamira, Danton tait un homme!

O ciel! serait-il un Danton, se dit Mathilde, mais il a une figure si
noble, et ce Danton tait si horriblement laid un boucher, je crois.
Julien tait encore assez prs d'elle, elle n'hsita pas  l'appeler,
elle avait la conscience et l'orgueil de faire une question
extraordinaire pour une jeune fille.

--Danton n'tait-il pas un boucher? lui dit-elle.

--Oui, aux yeux de certaines personnes, lui rpondit Julien, avec
l'expression du mpris le plus mal dguis, et l'oeil encore enflamm de
sa conversation avec Altamira mais malheureusement pour les gens bien
ns, il tait avocat  Mry-sur-Seine; c'est--dire, mademoiselle,
ajouta-t-il d'un air mchant, qu'il a commenc comme plusieurs pairs que
je vois ici. Il est vrai que Danton avait un dsavantage norme aux yeux
de la beaut, il tait fort laid.

Ces derniers mots furent dits rapidement, d'un air extraordinaire et
assurment fort peu poli.

Julien attendit un instant, le haut du corps lgrement pench, et avec
un air orgueilleusement humble. Il semblait dire: Je suis pay pour vous
rpondre, et je vis de mon salaire. Il ne daignait pas lever l'oeil sur
Mathilde. Elle, avec ses beaux yeux ouverts extraordinairement et fixs
sur lui, avait l'air de son esclave. Enfin, comme le silence continuait,
il la regarda ainsi qu'un valet regarde son matre, afin de prendre des
ordres. Quoique ses veux rencontrassent en plein ceux de Mathilde,
toujours fixs sur lui avec un regard trange, il s'loigna avec un
empressement marqu.

Lui, qui est rellement si beau se dit enfin Mathilde sortant de sa
rverie, faire un tel loge de la laideur! Jamais de retour sur
lui-mme! Il n'est pas comme Caylus ou Croisenois. Ce Sorel a quelque
chose de l'air que prend mon pre quand il fait si bien Napolon au bal.
Elle avait tout  fait oubli Danton. Dcidment ce soir, je m'ennuie.
Elle saisit le bras de son frre, et,  son grand chagrin, le fora de
faire un tour dans le bal. L'ide lui vint de suivre la conversation du
condamn  mort avec Julien.

La foule tait norme. Elle parvint cependant  les rejoindre au moment
o,  deux pas devant elle, Altamira s'approchait d'un plateau pour
prendre une glace. Il parlait  Julien, le corps  demi tourn. Il vit
un bras d'habit brod qui prenait une glace  ct de la sienne. La
broderie sembla exciter son attention; il se retourna tout  fait pour
voir le personnage  qui appartenait ce bras. A l'instant, ces yeux
noirs, si nobles et si nafs prirent une lgre expression de ddain.

--Vous voyez cet homme, dit-il assez bas  Julien; c'est le prince
d'Araceli, ambassadeur de ***. Ce matin il a demand mon extradition 
votre ministre des affaires trangres de France, M. de Nerval. Tenez,
le voil l-bas, qui joue au whist. M. de Nerval est assez dispos  me
livrer, car nous vous avons donn deux ou trois conspirateurs en 1862.
Si l'on me rend  mon roi je suis pendu dans les vingt-quatre heures. Et
ce sera quelqu'un de ces jolis messieurs  moustaches qui
_m'empoignera_.

--Les infmes! s'cria Julien  demi haut.

Mathilde ne perdait pas une syllabe de leur conversation. L'ennui avait
disparu.

--Pas si infmes, reprit le comte Altamira. Je vous ai parl de moi pour
vous frapper d'une image vive. Regardez le prince d'Araceli, toutes les
cinq minutes il jette les yeux sur sa toison d'or, il ne revient pas du
plaisir de voir ce colifichet sur sa poitrine. Ce pauvre homme n'est au
fond qu'un anachronisme. Il y a cent ans, la toison tait un honneur
insigne, mais alors elle et pass bien au-dessus de sa tte.
Aujourd'hui, parmi les gens bien ns, il faut tre un Araceli pour en
tre enchant. Il et fait pendre toute une ville pour l'obtenir.

--Est-ce  ce prix qu'il l'a eue? dit Julien avec anxit.

--Non pas prcisment, rpondit Altamira froidement; il a peut-tre fait
jeter  la rivire une trentaine de riches propritaires de son pays,
qui passaient pour libraux.

--Quel monstre! dit encore Julien.

Mlle de La Mole, penchant la tte avec le plus vif intrt, tait si
prs de lui, que ses beaux cheveux touchaient presque son paule.

--Vous tes bien jeune! rpondait Altamira. Je vous disais que j'ai une
soeur marie en Provence; elle est encore jolie, bonne, douce, c'est une
excellente mre de famille, fidle  tous ses devoirs, pieuse et non
dvote.

O veut-il en venir? pensait Mlle de La Mole.

--Elle est heureuse, continua le comte Altamira; elle l'tait en 1815.
Alors j'tais cach chez elle, dans sa terre prs d'Antibes; eh bien, au
moment o elle apprit l'excution du marchal Ney, elle se mit  danser!

--Est-il possible? dit Julien atterr.

--C'est l'esprit de parti, reprit Altamira. Il n'y a plus de passions
vritables au XIXe sicle; c'est pour cela que l'on s'ennuie tant en
France. On fait les plus grandes cruauts, mais sans cruaut.

--Tant pis! dit Julien; du moins, quand on fait des crimes, faut-il les
faire avec plaisir; ils n'ont que cela de bon, et l'on ne peut mme les
justifier un peu que par cette raison.

Mlle de La Mole, oubliant tout  fait ce qu'elle se devait  elle-mme,
s'tait place presque entirement entre Altamira et Julien. Son frre
qui lui donnait le bras, accoutum  lui obir, regardait ailleurs dans
la salle, et, pour se donner une contenance, avait l'air d'tre arrt
par la foule.

--Vous avez raison, disait Altamira; on fait tout sans plaisir et sans
s'en souvenir, mme les crimes. Je puis vous montrer dans ce bal dix
hommes peut-tre qui seront damns comme assassins. Ils l'ont oubli, et
le monde aussi.

Plusieurs sont mus jusqu'aux larmes si leur chien se cas se la patte.
Au Pre-Lachaise, quand on jette des fleurs sur leur tombe, comme vous
dites si plaisamment  Paris, on nous apprend qu'ils runissaient toutes
les vertus des preux chevaliers, et l'on parle des grandes actions de
leur bisaeul qui vivait sous Henri IV. Si, malgr les bons offices du
prince d'Araceli, je ne suis pas pendu et que je jouisse jamais de ma
fortune  Paris, je veux vous faire dner avec huit ou dix assassins
honors et sans remords.

Vous et moi,  ce dner, nous serons les seuls purs de sang, mais je
serai mpris et presque ha, comme un monstre sanguinaire et jacobin,
et vous, mpris simplement comme homme du peuple intrus dans la bonne
compagnie.

--Rien de plus vrai, dit Mlle de La Mole.

Altamira la regarda tonn; Julien ne daigna pas la regarder.

--Notez que la rvolution  la tte de laquelle je me suis trouv,
continua le comte Altamira, n'a pas russi uniquement parce que je n'ai
pas voulu faire tomber trois ttes et distribuer  nos partisans sept 
huit millions qui se trouvaient dans une caisse dont j'avais la clef.
Mon roi qui, aujourd'hui, brle de me faire pendre, et qui, avant la
rvolte, me tutoyait, m'et donn le grand cordon de son ordre si
j'avais fait tomber ces trois ttes et distribuer l'argent de ces
caisses, car j'aurais obtenu au moins un demi-succs, et mon pays et eu
une charte telle quelle... Ainsi va le monde, c'est une partie d'checs.

--Alors, reprit Julien l'oeil en feu, vous ne saviez pas le jeu,
maintenant...

--Je ferais tomber des ttes, voulez-vous dire, et je ne serais pas un
Girondin comme vous me le faisiez entendre l'autre jour?... Je vous
rpondrai, dit Altamira, d'un air triste, quand vous aurez tu un homme
en duel, ce qui encore est bien moins laid que de le faire excuter par
un bourreau.

--Ma foi! dit Julien, qui veut la fin veut les moyens; si, au lieu
d'tre un atome, j'avais quelque pouvoir, je ferais pendre trois hommes
pour sauver la vie  quatre.

Ses yeux exprimaient le feu de la conscience et le mpris des vains
jugements des hommes; ils rencontrrent ceux de Mlle de La Mole tout
prs de lui, et ce mpris, loin de se changer en air gracieux et civil,
sembla redoubler.

Elle en fut profondment choque, mais il ne fut plus en son pouvoir
d'oublier Julien; elle s'loigna avec dpit, entranant son frre.

Il faut que je prenne du punch et que je danse beaucoup, se dit-elle, je
veux choisir ce qu'il y a de mieux et faire effet  tout prix. Bon,
voici ce fameux impertinent, le comte de Fervaques. Elle accepta son
invitation, ils dansrent. Il s'agit de voir, pensa-t-elle, qui des deux
sera le plus impertinent; mais, pour me moquer pleinement de lui, il
faut que je le fasse parler. Bientt tout le reste de la contredanse ne
dansa que par contenants. On ne voulait pas perdre une des reparties
piquantes de Mathilde. M. de Fervaques se troublait, et, ne trouvant que
des paroles lgantes au lieu d'ides faisait des mines, Mathilde, qui
avait de l'humeur, fut cruelle pour lui, et s'en fit un ennemi. Elle
dansa jusqu'au jour, et enfin se retira horriblement fatigue. Mais, en
voiture, le peu de forces qui lui restait tait encore employ  la
rendre triste et malheureuse. Elle avait t mprise par Julien, et ne
pouvait le mpriser.

Julien tait au comble du bonheur, ravi  son insu par la musique, les
fleurs, les belles femmes, l'lgance gnrale, et, plus que tout, par
son imagination qui rvait des distinctions pour lui et la libert pour
tous.

--Quel beau bal! dit-il au comte, rien n'y manque.

--Il y manque la pense, rpondit Altamira.

Et sa physionomie trahissait ce mpris, qui n'en est que plus piquant,
parce qu'on voit que la politesse s'impose le devoir de le cacher.

--Vous y tes, Monsieur le comte. N'est-ce pas la pense et conspirante
encore?

--Je suis ici  cause de mon nom. Mais on hait la pense dans vos
salons. Il faut qu'elle ne s'lve pas au-dessus de la pointe d'un
couplet de vaudeville, alors on la rcompense. Mais l'homme qui pense,
s'il a de l'nergie et de la nouveaut dans ses saillies, vous l'appelez
cynique. N'est-ce pas ce nom-l qu'un de vos juges a donn  Courier?
Vous l'avez mis en prison, ainsi que Branger. Tout ce qui vaut quelque
chose, chez vous, par l'esprit, la congrgation le jette  la police
correctionnelle; et la bonne compagnie applaudit.

C'est que votre socit vieillie prise avant tout les convenances...
Vous ne vous lverez jamais au-dessus de la bravoure militaire; vous
aurez des Murat, et jamais de Washington. Je ne vois en France que de la
vanit. Un homme qui invente en parlant arrive facilement  une saillie
imprudente, et le matre de la maison se croit dshonor.

A ces mots, la voiture du comte, qui ramenait Julien s'arrta devant
l'htel de La Mole. Julien tait amoureux de son conspirateur. Altamira
lui avait fait ce beau compliment, videmment chapp  une profonde
conviction: Vous n'avez pas la lgret franaise et comprenez le
principe de l'_utilit_. Or il se trouvait que, justement
l'avant-veille, Julien avait vu _Marino Faliero_, tragdie de M. Casimir
Delavigne.

Isral Bertuccio, un simple charpentier de l'arsenal, n'a-t-il pas plus
de caractre que tous ces nobles Vnitiens? se disait notre plbien
rvolt, et cependant ce sont des gens dont la noblesse prouve remonte
 l'an 700, un sicle avant Charlemagne, tandis que tout ce qu'il y
avait de plus noble ce soir, au bal de M. de Retz, ne remonte, et encore
clopin-clopant, que jusqu'au XIIIe sicle. Eh bien! au milieu de ces
nobles de Venise, si grands par la naissance, mais si tiols, mais si
effacs par le caractre, c'est d'Isral Bertuccio qu'on se souvient.

Une conspiration anantit tous les titres donns par les caprices
sociaux. L, un homme prend d'emble le rang que lui assigne sa manire
d'envisager la mort. L'esprit lui-mme perd de son empire...

Que serait Danton aujourd'hui, dans ce sicle des Valenod et des Rnal?
pas mme substitut du procureur du roi...

Que dis-je? il se serait vendu  la congrgation, il serait ministre,
car enfin ce grand Danton a vol. Mirabeau aussi s'est vendu. Napolon
avait vol des millions en Italie, sans quoi il et t arrt tout
court par la pauvret, comme Pichegru. La Fayette seul n'a jamais vol.
Faut-il voler, faut-il se vendre? pensa Julien. Cette question l'arrta
tout court. Il passa le reste de la nuit  lire l'histoire de la
rvolution.

Le lendemain, en faisant ses lettres dans la bibliothque, il ne
songeait encore qu' la conversation du comte Altamira.

Dans le fait, se disait-il, aprs une longue rverie, si ces Espagnols
libraux avaient compromis le peuple par des crimes, on ne les et pas
balays avec cette facilit. Ce furent des enfants orgueilleux et
bavards... comme moi! s'cria tout  coup Julien, comme se rveillant en
sursaut.

Qu'ai-je fait de difficile qui me donne le droit de juger de pauvres
diables, qui enfin, une fois en la vie, ont os, ont commenc  agir? Je
suis comme un homme qui, au sortir de table, s'crie: Demain je ne
dnerai pas; ce qui ne m'empchera point d'tre fort et allgre comme je
le suis aujourd'hui. Qui sait ce qu'on prouve  moiti chemin d'une
grande action? Car enfin ces choses-l ne se font pas comme on tire un
coup de pistolet... Ces hautes penses furent troubles par l'arrive
imprvue de Mlle de La Mole, qui entrait dans la bibliothque. Il tait
tellement anim par son admiration pour les grandes qualits de Danton,
de Mirabeau, de Carnot, qui ont su n'tre pas vaincus, que ses yeux
s'arrtrent sur Mlle de La Mole, mais sans songer  elle, sans la
saluer, sans presque la voir. Quand enfin ses grands yeux si ouverts
s'aperurent de sa prsence, son regard s'teignit. Mlle de La Mole le
remarqua avec amertume.

En vain elle lui demanda un volume de l'Histoire de France de Velly,
plac au rayon le plus lev ce qui obligeait Julien  aller chercher la
plus grande des deux chelles; Julien avait approch l'chelle, il avait
cherch le volume, il le lui avait remis, sans encore pouvoir songer 
elle. En remportant l'chelle, dans sa proccupation, il donna un coup
de coude dans une des glaces de la bibliothque; les clats, en tombant
sur le parquet le rveillrent enfin. Il se hta de faire des excuses 
Mlle de La Mole, il voulut tre poli, mais il ne fut que poli. Mathilde
vit avec vidence qu'elle l'avait troubl, et qu'il et mieux aim
songer  ce qui l'occupait avant son arrive, que lui parler. Aprs
l'avoir beaucoup regard elle s'en alla lentement. Julien la regardait
marcher. Il jouissait du contraste de la simplicit de sa toilette
actuelle, avec l'lgance magnifique de celle de la veille. La
diffrence entre les deux physionomies tait presque aussi frappante.
Cette jeune fille, si altire au bal du duc de Retz, avait presque en ce
moment un regard suppliant. Rellement, se dit Julien, cette robe noire
fait briller encore mieux la beaut de sa taille. Elle a un port de
reine, mais pourquoi est-elle en deuil?

Si je demande  quelqu'un la cause de ce deuil, il se trouvera que je
commets encore une gaucherie. Julien tait tout  fait sorti des
profondeurs de son enthousiasme. Il faut que je relise toutes les
lettres que j'ai faites ce matin; Dieu sait les mots sauts et les
balourdises que j'y trouverai. Comme il lisait avec une attention force
la premire de ces lettres, il entendit tout prs de lui le bruissement
d'une robe de soie, il se retourna rapidement; Mlle de La Mole tait 
deux pas de sa table, elle riait. Cette seconde interruption donna de
l'humeur  Julien.

Pour Mathilde, elle venait de sentir vivement qu'elle n'tait rien pour
ce jeune homme; ce rire tait fait pour cacher son embarras, elle y
russit.

--videmment, vous songez  quelque chose de bien intressant, Monsieur
Sorel. N'est-ce point quelque anecdote curieuse sur la conspiration qui
nous a envoy  Paris M. le comte Altamira? Dites-moi ce dont il s'agit,
je brle de le savoir; je serai discrte, je vous le jure.

Elle fut tonne de ce mot en se l'entendant prononcer. Quoi donc, elle
suppliait un subalterne! Son embarras augmentant, elle ajouta d'un petit
air lger:

--Qu'est-ce qui a pu faire de vous, ordinairement si froid, un tre
inspir, une espce de prophte de Michel-Ange?

Cette vive et indiscrte interrogation, blessant Julien profondment,
lui rendit toute sa folie.

--Danton a-t-il bien fait de voler? lui dit-il brusquement et d'un air
qui devenait de plus en plus farouche. Les rvolutionnaires du Pimont,
de l'Espagne, devaient-ils compromettre le peuple par des crimes? donner
 des gens mme sans mrite toutes les places de l'arme, toutes les
croix? les gens qui auraient port ces croix n'eussent-ils pas redout
le retour du roi? fallait-il mettre le trsor de Turin au pillage? En un
mot, mademoiselle, dit-il en s'approchant d'elle d'un air terrible,
l'homme qui veut chasser l'ignorance et le crime de la terre, doit-il
passer comme la tempte et faire le mal comme au hasard?

Mathilde eut peur, ne put soutenir son regard, et recula deux pas. Elle
le regarda un instant; puis, honteuse de sa peur, d'un pas lger elle
sortit de la bibliothque.




CHAPITRE X

LA REINE MARGUERITE

    Amour! dans quelle folie ne parviens-tu pas  nous faire trouver du
    plaisir?

    _Lettre d'une_ RELIGIEUSE PORTUGAISE.


Julien relut ses lettres. Quand la cloche du dner se fit entendre:
Combien je dois avoir t ridicule aux yeux de cette poupe parisienne!
se dit-il; quelle folie de lui dire rellement ce  quoi je pensais!
mais peut-tre folie pas si grande. La vrit dans cette occasion tait
digne de moi.

Pourquoi aussi venir m'interroger sur des choses intimes? cette question
est indiscrte de sa part. Elle a manqu d'usage. Mes penss sur Danton
ne font point partie du service pour lequel son pre me paye.

En arrivant dans la salle  manger, Julien fut distrait de son humeur
par le grand deuil de Mlle de La Mole, qui le frappa d'autant plus
qu'aucune autre personne de la famille n'tait en noir.

Aprs dner, il se trouva tout  fait dbarrass de l'accs
d'enthousiasme qui l'avait obsd toute la journe. Par bonheur,
l'acadmicien qui savait le latin tait de ce dner. Voil l'homme qui
se moquera le moins de moi, se dit Julien, si, comme je le prsume, ma
question sur le deuil de Mlle de La Mole est une gaucherie.

Mathilde le regardait avec une expression singulire. Voil bien la
coquetterie des femmes de ce pays telle que Mme de Rnal me l'avait
peinte, se dit Julien. Je n'ai pas t aimable pour elle ce matin, je
n'ai pas cd  la fantaisie qu'elle avait de causer. J'en augmente de
prix  ses yeux. Sans doute le diable n'y perd rien. Plus tard, sa
hauteur ddaigneuse saura bien se venger. Je la mets  pis faire. Quelle
diffrence avec ce que j'ai perdu! quel naturel charmant! quelle
navet! Je savais ses penses avant elle, je les voyais natre, je
n'avais pour antagoniste, dans son coeur, que la peur de la mort de ses
enfants; c'tait une affection raisonnable et naturelle, aimable mme
pour moi qui en souffrais. J'ai t un sot. Les ides que je me faisais
de Paris m'ont empch d'apprcier cette femme sublime.

Quelle diffrence, grand Dieu! et qu'est-ce que je trouve ici? de la
vanit sche et hautaine, toutes les nuances de l'amour-propre et rien
de plus.

On se levait de table. Ne laissons pas engager mon acadmicien, se dit
Julien. Il s'approcha de lui comme on passait au jardin, prit un air
doux et soumis, et partagea sa fureur contre le succs d'_Hernani_.

--Si nous tions encore au temps des lettres de cachet!... dit-il.

--Alors il n'et pas os, s'cria l'acadmicien avec un geste  la
Talma.

A propos d'une fleur, Julien cita quelques mots des Gorgiques de
Virgile, et trouva que rien n'tait gal aux vers de l'abb Delille. En
un mot, il flatta l'acadmicien de toutes les faons. Aprs quoi, de
l'air le plus indiffrent:

--Je suppose, lui dit-il que Mlle de La Mole a hrit de quelque oncle
dont elle porte le deuil.

--Quoi! vous tes de la maison, dit l'acadmicien en s'arrtant tout
court, et vous ne savez pas sa folie? Au fait, il est trange que sa
mre lui permette de telles choses, mais, entre nous, ce n'est pas
prcisment par la force du caractre qu'on brille dans cette maison.
Mlle Mathilde en a pour eux tous et les mne. C'est aujourd'hui le 30
avril! et l'acadmicien s'arrta en regardant Julien d'un air fin.
Julien sourit de l'air le plus spirituel qu'il put.

Quel rapport peut-il y avoir entre mener toute une maison, porter une
robe noire et le 30 avril? se disait-il. Il faut que je sois encore plus
gauche que je ne le pensais.

--Je vous avouerai..., dit-il  l'acadmicien, et son oeil continuait 
interroger.

--Faisons un tour de jardin, dit l'acadmicien entrevoyant avec
ravissement l'occasion de faire une longue narration lgante.

--Quoi! est-il bien possible que vous ne sachiez pas ce qui s'est pass
le 30 avril 1574?

--Et o? dit Julien tonn.

--En place de Grve.

Julien tait si tonn que ce mot ne le mit pas au fait. La curiosit,
l'attente d'un intrt tragique, si en rapport avec son caractre, lui
donnaient ces yeux brillants qu'un narrateur aime tant  voir chez la
personne qui coute. L'acadmicien, ravi de trouver une oreille vierge,
raconta longuement  Julien comme quoi, le 30 avril 1574, le plus joli
garon de son sicle, Boniface de La Mole et Annibal de Coconasso,
gentilhomme pimontais, son ami, avaient eu la tte tranche en place de
Grve. La Mole tait l'amant ador de la reine Marguerite de Navarre.

--Et remarquez, ajouta l'acadmicien, que Mlle de La Mole s'appelle
_Mathilde-Marguerite_. La Mole tait en mme temps le favori du duc
d'Alenon et l'intime ami du roi de Navarre, depuis Henri IV, mari de sa
matresse. Le jour du mardi-gras de cette anne 1574, la cour se
trouvait  Saint-Germain avec le pauvre roi Charles IX, qui s'en allait
mourant. La Mole voulut enlever les princes ses amis, que la reine
Catherine de Mdicis retenait comme prisonniers  la cour. Il fit
avancer deux cents chevaux sous les murs de Saint-Germain, le duc
d'Alenon eut peur, et La Mole fut jet au bourreau.

Mais ce qui touche Mlle Mathilde, ce qu'elle m'a avou elle-mme, il y a
sept  huit ans, quand elle en avait douze, car c'est une tte, une
tte!... et l'acadmicien leva les yeux au ciel. Ce qui l'a frappe dans
cette catastrophe politique, c'est que la reine Marguerite de Navarre,
cache dans une maison de la place de Grve osa faire demander au
bourreau la tte de son amant. Et la nuit suivante,  minuit, elle prit
cette tte dans sa voiture, et alla l'enterrer elle-mme dans une
chapelle situe au pied de la colline de Montmartre.

--Est-il possible? s'cria Julien touch.

--Mlle Mathilde mprise son frre, parce que, comme vous le voyez, il ne
songe nullement  toute cette histoire ancienne, et ne prend point le
deuil le 30 avril. C'est depuis ce fameux supplice, et pour rappeler
l'amiti intime de La Mole pour Coconasso, lequel Coconasso comme un
Italien qu'il tait, s'appelait Annibal, que tous les hommes de cette
famille portent ce nom. Et, ajouta l'acadmicien en baissant la voix, ce
Coconasso fut, au dire de Charles IX lui-mme, l'un des plus cruels
assassins du 24 aot 1572... Mais comment est-il possible, mon cher
Sorel, que vous ignoriez ces choses, vous, commensal de cette maison?

--Voil donc pourquoi, deux fois  dner, Mlle de La Mole a appel son
frre Annibal. Je croyais avoir mal entendu.

--C'tait un reproche. Il est trange que la marquise souffre de telles
folies... Le mari de cette grande fille en verra de belles!

Ce mot fut suivi de cinq ou six phrases satiriques. La joie et
l'intimit qui brillaient dans les yeux de l'acadmicien choqurent
Julien. Nous voici deux domestiques occups  mdire de leurs matres,
pensa-t-il. Mais rien ne doit m'tonner de la part de cet homme
d'acadmie.

Un jour, Julien l'avait surpris aux genoux de la marquise de La Mole; il
lui demandait une recette de tabac pour un neveu de province. Le soir,
une petite femme de chambre de Mlle de La Mole, qui faisait la cour 
Julien comme jadis lisa, lui donna cette ide, que le deuil de sa
matresse n'tait point pris pour attirer les regards. Cette bizarrerie
tenait au fond de son caractre. Elle aimait rellement ce La Mole,
amant aim de la reine la plus spirituelle de son sicle et qui mourut
pour avoir voulu rendre la libert  ses amis. Et quels amis! le premier
prince du sang et Henri IV.

Accoutum au naturel parfait qui brillait dans toute la conduite de Mme
de Rnal, Julien ne voyait qu'affectation dans toutes les femmes de
Paris; et, pour peu qu'il ft dispos  la tristesse, ne trouvait rien 
leur dire. Mlle de La Mole fit exception.

Il commenait  ne plus prendre pour de la scheresse de coeur le genre
de beaut qui tient  la noblesse du maintien. Il eut de longues
conversations avec Mlle de La Mole, qui, pendant les beaux jours du
printemps, se promenait avec lui dans le jardin, le long des fentres
ouvertes du salon. Elle lui dit un jour qu'elle lisait l'histoire de
d'Aubign, et Brantme. Singulire lecture pensa Julien; et la marquise
ne lui permet pas de lire les romans de Walter Scott!

Un jour elle lui raconta, avec ces veux brillants de plaisir qui
prouvent la sincrit de l'admiration, ce trait d'une jeune femme du
rgne de Henri III, qu'elle venait de lire dans les _Mmoires_ de
l'toile: Trouvant son mari infidle, elle le poignarda.

L'amour-propre de Julien tait flatt. Une personne environne de tant
de respects, et qui, au dire de l'acadmicien, menait toute la maison,
daignait lui parler d'un air qui pouvait presque ressembler  de
l'amiti.

Je m'tais tromp, pensa bientt Julien, ce n'est pas de la familiarit
je ne suis qu'un confident de tragdie c'est le besoin de parler. Je
passe pour savant dans cette famille. Je m'en vais lire Brantme,
d'Aubign, l'stoile. Je pourrai contester quelques-unes des anecdotes
dont me parle Mlle de La Mole. Je veux sortir de ce rle de confident
passif.

Peu  peu ses conversations avec cette jeune fille, d'un maintien si
imposant et en mme temps si ais, devinrent plus intressantes. Il
oubliait son triste rle de plbien rvolt. Il la trouvait savante, et
mme raisonnable. Ses opinions dans le jardin taient bien diffrentes
de celles qu'elle avouait au salon. Quelquefois elle avait avec lui un
enthousiasme et une franchise qui formaient un contraste parfait avec sa
manire d'tre ordinaire, si altire et si froide.

Les guerres de La Ligue sont les temps hroques de la France lui
disait-elle un jour, avec des yeux tincelants de gnie et
d'enthousiasme. Alors chacun se battait pour obtenir une certaine chose
qu'il dsirait, pour faire triompher son parti, et non pas pour gagner
platement une croix, comme du temps de votre empereur. Convenez qu'il y
avait moins d'gosme et de petitesse. J'aime ce sicle.

--Et Boniface de La Mole en fut le hros, lui dit-il.

--Du moins il fut aim comme peut-tre il est doux de l'tre. Quelle
femme actuellement vivante n'aurait horreur de toucher  la tte de son
amant dcapit?

Mme de La Mole appela sa fille. L'hypocrisie, pour tre utile, doit se
cacher; et Julien, comme on voit, avait fait  Mlle de La Mole une
demi-confidence sur son admiration pour Napolon.

Voil l'immense avantage qu'ils ont sur nous, se dit Julien, rest seul
au jardin. L'histoire de leurs aeux les lve au-dessus des sentiments
vulgaires, et ils n'ont pas toujours  songer  leur subsistance! Quelle
misre! ajoutait-il avec amertume, je suis indigne de raisonner sur ces
grands intrts. Je les vois mal sans doute. Ma vie n'est qu'une suite
d'hypocrisies, parce que je n'ai pas mille francs de rente pour acheter
du pain.

--A quoi rvez-vous l, monsieur? lui dit Mathilde, qui revenait en
courant.

Il y avait de l'intimit dans cette question, et elle revenait en
courant et essouffle pour tre avec lui. Julien tait las de se
mpriser. Par orgueil, il dit franchement sa pense. Il rougit beaucoup
en parlant de sa pauvret  une personne aussi riche. Il chercha  bien
exprimer par son ton fier qu'il ne demandait rien. Jamais il n'avait
sembl aussi joli  Mathilde; elle lui trouva une expression de
sensibilit et de franchise qui souvent lui manquait.

A moins d'un mois de l, Julien se promenait pensif, dans le jardin de
l'htel de La Mole, mais sa figure n'avait plus la duret et la roguerie
philosophique qu'y imprimait le sentiment continu de son infriorit. Il
venait de reconduire jusqu' la porte du salon Mlle de La Mole, qui
prtendait s'tre fait mal au pied en courant avec son frre.

Elle s'est appuye sur mon bras d'une faon bien singulire! se disait
Julien. Suis-je un fat, ou serait-il vrai qu'elle a du got pour moi?
Elle m'coute d'un air si doux, mme quand je lui avoue toutes les
souffrances de mon orgueil! Elle qui a tant de fiert avec tout le
monde! On serait bien tonn au salon, si on lui voyait cette
physionomie. Trs certainement cet air doux et bon, elle ne l'a avec
personne.

Julien cherchait  ne pas s'exagrer cette singulire amiti. Il la
comparait lui-mme  un commerce arm. Chaque jour en se retrouvant,
avant de reprendre le ton presque intime de la veille, on se demandait
presque: Serons-nous aujourd'hui amis ou ennemis? Dans les premires
phrases changes, le fond des choses n'tait plus rien. On n'tait
attentif des deux cts qu' la forme. Julien avait compris que se
laisser offenser impunment une seule fois par cette fille si hautaine,
c'tait tout perdre. Si je dois me brouiller, ne vaut-il pas mieux que
ce soit de prime abord, en dfendant les justes droits de mon orgueil,
qu'en repoussant les marques de mpris dont serait bientt suivi le
moindre abandon de ce que je dois  ma dignit personnelle?

Plusieurs fois, en des jours de mauvaise humeur Mathilde essaya de
prendre avec lui le ton d'une grande dame; elle mettait une rare finesse
 ces tentatives, mais Julien les repoussait rudement.

Un jour il l'interrompit brusquement:

--Mademoiselle de La Mole a-t-elle quelque ordre  donner au secrtaire
de son pre? lui dit-il; il doit couter ses ordres et les excuter avec
respect, mais du reste, il n'a pas le plus petit mot  lui adresser. Il
n'est point pay pour lui communiquer ses penses.

Cette manire d'tre et les singuliers doutes qu'avait Julien firent
disparatre l'ennui qu'il avait trouv durant les premiers mois dans ce
salon si magnifique, mais o l'on avait peur de tout, et o il n'tait
convenable de plaisanter de rien.

Il serait plaisant qu'elle m'aimt! Qu'elle m'aime ou non, continuait
Julien, j'ai pour confidente intime une fille d'esprit, devant laquelle
je vois trembler toute la maison, et, plus que tous les autres, le
marquis de Croisenois. Ce jeune homme si poli, si doux, si brave, et qui
runit tous les avantages de naissance et de fortune dont un seul me
mettrait le coeur si  l'aise! Il en est amoureux fou, c'est--dire
autant qu'un Parisien peut tre amoureux, il doit l'pouser. Que de
lettres M. de la Mole m'a fait crire aux deux notaires pour arranger le
contrat! Et moi qui me vois, le matin, si subalterne la plume  la main,
deux heures aprs, ici dans le jardin, je triomphe de ce jeune homme si
aimable, car enfin, les prfrences sont frappantes, directes. Peut-tre
aussi elle hait en lui un mari futur. Elle a assez de hauteur pour cela.
Et alors, les bonts qu'elle a pour moi, je les obtiens  titre de
confident subalterne!

Mais non, ou je suis fou, ou elle me fait la cour plus je me montre
froid et respectueux avec elle, plus elle me recherche. Ceci pourrait
tre un parti pris, une affectation; mais je vois ses yeux s'animer,
quand je parais  l'improviste. Les femmes de Paris savent-elles feindre
 ce point? Que m'importe! j'ai l'apparence pour moi jouissons des
apparences. Mon Dieu, qu'elle est belle! Que ses grands yeux bleus me
plaisent, vus de prs, et me regardant comme ils le font souvent! Quelle
diffrence de ce printemps-ci  celui de l'anne passe, quand je
vivais malheureux et me soutenant  force de caractre, au milieu de ces
trois cents hypocrites mchants et sales! J'tais presque aussi mchant
qu'eux.

Dans les jours de mfiance: Cette jeune fille se moque de moi, pensait
Julien. Elle est d'accord avec son frre pour me mystifier. Mais elle a
l'air de tellement mpriser le manque d'nergie de ce frre! Il est
brave, et puis c'est tout, me dit-elle. Et encore, brave devant l'pe
des Espagnols. A Paris tout lui fait peur, il voit partout le danger du
ridicule. Il n'a pas une pense qui ose s'carter de la mode. C'est
toujours moi qui suis oblig de prendre sa dfense. Une jeune fille de
dix-neuf ans! A cet ge peut-on tre fidle  chaque instant de la
journe  l'hypocrisie qu'on s'est prescrite?

D'un autre ct, quand Mlle de La Mole fixe sur moi ses grands yeux
bleus avec une certaine expression singulire, toujours le comte Norbert
s'loigne. Ceci m'est suspect; ne devrait-il pas s'indigner de ce que sa
soeur distingue un _domestique_ de leur maison? car j'ai entendu le duc
de Chaulnes parler ainsi de moi. A ce souvenir, la colre remplaait
tout autre sentiment. Est-ce amour du vieux langage chez ce duc
maniaque?

Eh bien, elle est jolie! continuait Julien avec des regards de tigre. Je
l'aurai, je m'en irai ensuite, et malheur  qui me troublera dans ma
fuite!

Cette ide devint l'unique affaire de Julien; il ne pouvait plus penser
 rien autre. Ses journes passaient comme des heures.

A chaque instant, cherchant  s'occuper de quelque affaire srieuse, sa
pense se perdait dans une rverie profonde et il se rveillait un quart
d'heure aprs, le coeur palpitant d'ambition, la tte trouble et rvant
 cette ide: M'aime-t-elle?




CHAPITRE XI

L'EMPIRE D'UNE JEUNE FILLE!

    J'admire sa beaut, mais je crains son esprit.

    MERIME.


Si Julien et employ  examiner ce qui se passait dans le salon le
temps qu'il mettait  s'exagrer la beaut de Mathilde, ou  se
passionner contre la hauteur naturelle  sa famille, qu'elle oubliait
pour lui, il et compris en quoi consistait son empire sur tout ce qui
l'entourait. Ds qu'on dplaisait  Mlle de La Mole, elle savait punir
par une plaisanterie si mesure, si bien choisie, si convenable en
apparence, lance si  propos, que la blessure croissait  chaque
instant, plus on y rflchissait. Peu  peu elle devenait atroce pour
l'amour-propre offens. Comme elle n'attachait aucun prix  bien des
choses qui taient des objets de dsirs srieux pour le reste de la
famille, elle paraissait toujours de sang-froid  leurs yeux.

Les salons de l'aristocratie sont agrables  citer, quand on en sort,
mais voil tout. L'insignifiance complte, les propos communs surtout
qui vont au-devant mme de l'hypocrisie finissent par impatienter 
force de douceur nausabonde. La politesse toute seule n'est quelque
chose par elle-mme que les premiers jours. Julien l'prouvait; aprs le
premier enchantement, le premier tonnement: La politesse, se disait-il,
n'est que l'absence de la colre que donneraient les mauvaises manires.
Mathilde s'ennuyait souvent, peut-tre se ft-elle ennuye partout.
Alors aiguiser une pigramme tait pour elle une distraction et un vrai
plaisir.

C'tait peut-tre pour avoir des victimes un peu plus amusantes que ses
grands-parents, que l'acadmicien et les cinq ou six autres subalternes
qui leur faisaient la cour, qu'elle avait donn des esprances au
marquis de Croisenois, au comte de Caylus et deux ou trois autres jeunes
gens de la premire distinction. Ils n'taient pour elle que de nouveaux
objets d'pigramme.

Nous avouerons avec peine, car nous aimons Mathilde, qu'elle avait reu
des lettres de plusieurs d'entre eux et leur avait quelquefois rpondu.
Nous nous htons d'ajouter que ce personnage fait exception aux moeurs
du sicle. Ce n'est pas en gnral le manque de prudence que l'on peut
reprocher aux lves du noble couvent du Sacr-Coeur.

Un jour, le marquis de Croisenois rendit  Mathilde une lettre assez
compromettante qu'elle lui avait crite la veille. Il croyait par cette
marque de haute prudence avancer beaucoup ses affaires. Mais c'tait
l'imprudence que Mathilde aimait dans ses correspondances. Son plaisir
tait de jouer son sort. Elle ne lui adressa pas la parole de six
semaines.

Elle s'amusait des lettres de ces jeunes gens; mais, suivant elle,
toutes se ressemblaient. C'tait toujours la passion la plus profonde,
la plus mlancolique.

--Ils sont tous le mme homme parfait, prt  partir pour la Palestine,
disait-elle  sa cousine. Connaissez-vous quelque chose de plus
insipide? Voil donc les lettres que je vais recevoir toute la vie! Ces
lettres-l ne doivent changer que tous les vingt ans, suivant le genre
d'occupation qui est  la mode. Elles devaient tre moins dcolores du
temps de l'Empire. Alors tous ces jeunes gens du grand monde avaient vu
ou fait des actions qui _rellement_ avaient de la grandeur. Le duc de
N***, mon oncle, a t  Wagram.

--Quel esprit faut-il pour donner un coup de sabre? Et quand cela leur
est arriv, ils en parlent si souvent! dit Mlle de Sainte-Hrdit, la
cousine de Mathilde.

--Eh bien! ces rcits me font plaisir. tre dans une vritable bataille,
une bataille de Napolon, o l'on tuait dix mille soldats, cela prouve
du courage. S'exposer au danger lve l'me et la sauve de l'ennui o
mes pauvres adorateurs semblent plongs; et il est contagieux, cet
ennui. Lequel d'entre eux a l'ide de faire quelque chose
d'extraordinaire? Ils cherchent  obtenir ma main, la belle affaire! Je
suis riche et mon pre avancera son gendre. Ah! pt-il en trouver un qui
ft un peu amusant!

La manire de voir vite, nette, pittoresque de Mathilde gtait son
langage comme on voit. Souvent un mot d'elle taisait tache aux yeux de
ses amis si polis. Ils se seraient presque avou, si elle et t moins
 la mode, que son parler avait quelque chose d'un peu color pour la
dlicatesse fminine.

Elle, de son ct, tait bien injuste envers les jolis cavaliers qui
peuplent le bois de Boulogne. Elle voyait l'avenir non pas avec terreur,
c'et t un sentiment vif, mais avec un dgot bien rare  son ge.

Que pouvait-elle dsirer? la fortune, la haute naissance, l'esprit, la
beaut  ce qu'on disait, et  ce qu'elle croyait, tout avait t
accumul sur elle par les mains du hasard.

Voil quelles taient les penses de l'hritire la plus envie du
faubourg Saint-Germain, quand elle commena  trouver du plaisir  se
promener avec Julien. Elle fut tonne de son orgueil; elle admira
l'adresse de ce petit bourgeois. Il saura se faire vque comme l'abb
Maury, se dit-elle.

Bientt cette rsistance sincre et non joue, avec laquelle notre hros
accueillait plusieurs de ses ides l'occupa; elle y pensait; elle
racontait  son amie les moindres dtails des conversations, et trouvait
que jamais elle ne parvenait  en bien rendre toute la physionomie.

Une ide l'illumina tout  coup: J'ai le bonheur d'aimer, se dit-elle un
jour, avec un transport de joie incroyable. J'aime, j'aime, c'est clair!
A mon ge, une fille jeune, belle, spirituelle, o peut-elle trouver des
sensations, si ce n'est dans l'amour? J'ai beau faire, je n'aurai jamais
d'amour pour Croisenois, Caylus, _et tutti quanti_. Ils sont parfaits,
trop parfaits peut-tre, enfin, ils m'ennuient.

Elle repassa dans sa tte toutes les descriptions de passion qu'elle
avait lues dans _Manon Lescaut_, la _Nouvelle Hlose_, les _Lettres
d'une Religieuse portugaise_, etc., etc. Il n'tait question, bien
entendu, que de la grande passion; l'amour lger tait indigne d'une
fille de son ge et de sa naissance. Elle ne donnait le nom d'amour qu'
ce sentiment hroque que l'on rencontrait en France du temps de Henri
III et de Bassompierre. Cet amour-l ne cdait point bassement aux
obstacles, mais, bien loin de l, faisait faire de grandes choses. Quel
malheur pour moi qu'il n'y ait pas une cour vritable, comme celle de
Catherine de Mdicis ou de Louis XIII! Je me sens au niveau de tout ce
qu'il y a de plus hardi et de plus grand. Que ne ferais-je pas d'un roi
homme de coeur, comme Louis XIII, soupirant  mes pieds! Je le mnerais
en Vende, comme dit si souvent le baron de Tolly, et de l il
reconquerrait son royaume; alors plus de charte... et Julien me
seconderait. Que lui manque-t-il? un nom et de la fortune. Il se ferait
un nom, il acquerrait de la fortune.

Rien ne manque  Croisenois, et il ne sera toute sa vie qu'un duc  demi
ultra,  demi libral, un tre indcis parlant quand il faut agir,
toujours loign des extrmes, et par consquent se trouvant le second
partout.

Quelle est la grande action qui ne soit pas un extrme au moment o on
l'entreprend? C'est quand elle est accomplie, qu'elle semble possible
aux tres du commun. Oui, c'est l'amour avec tous ses miracles qui va
rgner dans mon coeur; je le sens au feu qui m'anime. Le ciel me devait
cette faveur. Il n'aura pas en vain accumul sur un seul tre tous les
avantages. Mon bonheur sera digne de moi. Chacune de mes journes ne
ressemblera pas froidement  celle de la veille. Il y a dj de la
grandeur et de l'audace  oser aimer un homme plac si loin de moi par
sa position sociale. Voyons: continuera-t-il  me mriter? A la premire
faiblesse que je vois en lui, je l'abandonne. Une fille de ma naissance,
et avec le caractre chevaleresque que l'on veut bien m'accorder
(c'tait un mot de son pre), ne doit pas se conduire comme une sotte.

N'est-ce pas l le rle que je jouerais si j'aimais le marquis de
Croisenois? J'aurais une nouvelle dition du bonheur de mes cousines,
que je mprise si compltement. Je sais d'avance tout ce que me dirait
le pauvre marquis, tout ce que j'aurais  lui rpondre. Qu'est-ce qu'un
amour qui fait biller? autant vaudrait tre dvote. J'aurais une
signature de contrat comme celle de la cadette de mes cousines, o les
grands-parents s'attendriraient, si pourtant ils n'avaient pas d'humeur
 cause d'une dernire condition introduite la veille dans le contrat
par le notaire de la partie adverse.




CHAPITRE XII

SERAIT-CE UN DANTON?

    Le besoin d'anxit, tel tait le caractre de la belle Marguerite de
    Valois, ma tante, qui bientt pousa le roi de Navarre, que nous voyons
    de prsent rgner en France, sous le nom de Henry IVe. Le besoin de
    jouer formait tout le secret du caractre de cette princesse aimable; de
    l ses brouilles et ses raccommodements avec ses frres ds l'ge de
    seize ans. Or que peut jouer une jeune fille? Ce qu'elle a de plus
    prcieux: sa rputation, la considration de toute sa vie.

    _Mmoires du duc_ d'ANGOULME, _fils naturel de Charles IX_.


Entre Julien et moi il n'y a point de signature de contrat, point de
notaire pour la crmonie bourgeoise; tout est hroque, tout sera fils
du hasard. A la noblesse prs, qui lui manque, c'est l'amour de
Marguerite de Valois pour le jeune La Mole, l'homme le plus distingu de
son temps. Est-ce ma faute  moi, si les jeunes gens de la Cour sont de
si grands partisans du convenable, et plissent  la seule ide de la
moindre aventure un peu singulire? Un petit voyage en Grce ou en
Afrique est, pour eux, le comble de l'audace, et encore ne savent-ils
marcher qu'en troupe. Ds qu'ils se voient seuls, ils ont peur, non de
la lance du Bdouin, mais du ridicule, et cette peur les rend fous.

Mon petit Julien, au contraire, n'aime  agir que seul. Jamais, dans cet
tre privilgi, la moindre ide de chercher de l'appui et du secours
dans les autres! il mprise les autres et c'est pour cela que je ne le
mprise pas.

Si, avec sa pauvret, Julien tait noble, mon amour ne serait qu'une
sottise vulgaire, une msalliance plate; je n'en voudrais pas; il
n'aurait point ce qui caractrise les grandes passions: l'immensit de
la difficult  vaincre et la noire incertitude de l'vnement.

Mlle de La Mole tait si proccupe de ces beaux raisonnements, que le
lendemain, sans s'en douter, elle vantait Julien au marquis de
Croisenois et  son frre. Son loquence alla si loin, qu'elle les
piqua.

--Prenez bien garde  ce jeune homme qui a tant d'nergie, s'cria son
frre; si la rvolution recommence, il nous fera tous guillotiner.

Elle se garda de rpondre, et se hta de plaisanter son frre et le
marquis de Croisenois sur la peur que leur faisait l'nergie. Ce n'est
au fond que la peur de rencontrer l'imprvu, que la crainte de rester
court en prsence de l'imprvu...

--Toujours, toujours, messieurs, la peur du ridicule, monstre qui, par
malheur, est mort en 1816.

--Il n'y a plus de ridicule, disait M. de La Mole, dans un pays o il y
a deux partis.

Sa fille avait compris cette ide.

--Ainsi, messieurs, disait-elle aux ennemis de Julien, vous aurez eu
bien peur toute votre vie, et aprs on vous dira:

    Ce n'tait pas un loup, ce n'en tait que l'ombre.

Mathilde les quitta bientt. Le mot de son frre lui faisait horreur; il
l'inquita beaucoup; mais, ds le lendemain, elle y voyait la plus belle
des louanges.

Dans ce sicle, o toute nergie est morte, son nergie leur fait peur.
Je lui dirai le mot de mon frre, je veux voir la rponse qu'il y fera.
Mais je choisirai un des moments o ses yeux brillent. Alors il ne peut
me mentir.

Ce serait un Danton! ajouta-t-elle aprs une longue et indistincte
rverie. Eh bien! la rvolution aurait recommenc. Quels rles
joueraient alors Croisenois et mon frre? Il est crit d'avance: La
rsignation sublime. Ce seraient des moutons hroques, se laissant
gorger sans mot dire. Leur seule peur en mourant serait encore d'tre
de mauvais got. Mon petit Julien brlerait la cervelle au jacobin qui
viendrait l'arrter, pour peu qu'il et l'esprance de se sauver. Il n'a
pas peur d'tre de mauvais got, lui.

Ce dernier mot la rendit passive; il rveillait de pnibles souvenirs,
et lui ta toute sa hardiesse. Ce mot lui rappelait les plaisanteries de
MM. de Caylus, de Croisenois, de Luz et de son frre. Ces messieurs
reprochaient unanimement  Julien l'air prtre: humble et hypocrite.

Mais, reprit-elle tout  coup, l'oeil brillant de joie, l'amertume et la
frquence de leurs plaisanteries prouvent, en dpit d'eux, que c'est
l'homme le plus distingu que nous ayons eu cet hiver. Qu'importent ses
dfauts, ses ridicules? Il a de la grandeur et ils en sont choqus, eux
d'ailleurs si bons et si indulgents. Il est sr qu'il est pauvre et
qu'il a tudi pour tre prtre; eux sont chefs d'escadron, et n'ont pas
eu besoin d'tudes, c'est plus commode.

Malgr tous les dsavantages de son ternel habit noir et cette
physionomie de prtre, qu'il lui faut bien avoir, le pauvre garon, sous
peine de mourir de faim, son mrite leur fait peur, rien de plus clair.
Et cette physionomie de prtre, il ne l'a plus ds que nous sommes
quelques instants seuls ensemble. Et quand ces messieurs disent un mot
qu'ils croient fin et imprvu, leur premier regard n'est-il pas pour
Julien? je l'ai fort bien remarqu. Et pourtant ils savent bien que
jamais il ne leur parle,  moins d'tre interrog. Ce n'est qu' moi
qu'il adresse la parole, il me croit l'me haute. Il ne rpond  leurs
objections que juste autant qu'il faut pour tre poli. Il tourne au
respect tout de suite. Avec moi, il discute des heures entires, il
n'est pas sr de ses ides tant que j'y trouve la moindre objection.
Enfin, tout cet hiver, nous n'avons pas eu de coups de fusil, il ne
s'est agi que d'attirer l'attention par des paroles. Eh bien, mon pre,
homme suprieur, et qui portera loin la fortune de notre maison,
respecte Julien. Tout le reste le hait, personne ne le mprise, que les
dvotes amies de ma mre.

Le comte de Caylus avait ou feignait une grande passion pour les
chevaux; il passait sa vie dans son curie et souvent y djeunait. Cette
grande passion, jointe  l'habitude de ne jamais rire, lui donnait
beaucoup de considration parmi ses amis: c'tait l'aigle de ce petit
cercle.

Ds qu'il fut runi le lendemain derrire la bergre de Mme de La Mole,
Julien n'tant point prsent, M. de Caylus, soutenu par Croisenois et
par Norbert, attaqua vivement la bonne opinion que Mathilde avait de
Julien, et cela sans -propos, et presque au premier moment o il vit
Mlle de La Mole. Elle comprit cette finesse d'une lieue, et en fut
charme.

Les voil tous ligus, se dit-elle, contre un homme de gnie qui n'a pas
dix louis de rente, et qui ne peut leur rpondre qu'autant qu'il est
interrog. Ils en ont peur sous son habit noir. Que serait-ce avec des
paulettes?

Jamais elle n'avait t plus brillante. Ds les premires attaques, elle
couvrit de sarcasmes plaisants Caylus et ses allis. Quand le feu des
plaisanteries de ces brillants officiers fut teint:

--Que demain quelque hobereau des montagnes de la Franche-Comt,
dit-elle  M. de Caylus, s'aperoive que Julien est son fils naturel, et
lui donne un nom et quelques milliers de francs, dans six semaines il a
des moustaches comme vous, messieurs; dans six mois il est officier des
housards comme vous, messieurs. Et alors la grandeur de son caractre
n'est plus un ridicule. Je vous vois rduit, Monsieur le duc futur, 
cette ancienne mauvaise raison: la supriorit de la noblesse de coeur
sur la noblesse de province. Mais que vous resterat-il si je veux vous
pousser  bout, si j'ai la malice de donner pour pre  Julien un duc
espagnol, prisonnier de guerre  Besanon du temps de Napolon, et qui,
par scrupule de conscience, le reconnat  son lit de mort?

Toutes ces suppositions de naissance non lgitime furent trouves
d'assez mauvais got par MM. de Caylus et de Croisenois. Voil tout ce
qu'ils virent dans le raisonnement de Mathilde.

Quelque domin que ft Norbert, les paroles de sa soeur taient si
claires, qu'il prit un air grave qui allait assez mal, il faut l'avouer,
 sa physionomie souriante et bonne. Il osa dire quelques mots:

--tes-vous malade, mon ami? lui rpondit Mathilde d'un petit air
srieux. Il faut que vous soyez bien mal pour rpondre  des
plaisanteries par de la morale.

--De la morale, vous! est-ce que vous sollicitez une place de prfet?

Mathilde oublia bien vite l'air piqu du comte de Caylus, l'humeur de
Norbert et le dsespoir silencieux de M. de Croisenois. Elle avait 
prendre un parti sur une ide fatale qui venait de saisir son me.

Julien est assez sincre avec moi, se dit-elle;  son ge, dans une
fortune infrieure, malheureux comme il l'est par une ambition
tonnante, on a besoin d'une amie. Je suis peut-tre cette amie; mais je
ne lui vois point d'amour. Avec l'audace de son caractre, il m'et
parl de cet amour.

Cette incertitude, cette discussion avec soi-mme, qui, ds cet instant,
occupa chacun des instants de Mathilde, et pour laquelle,  chaque fois
que Julien lui parlait, elle se trouvait de nouveaux arguments, chassa
tout  fait ces moments d'ennui auxquels elle tait tellement sujette.

Fille d'un homme d'esprit qui pouvait devenir ministre et rendre ses
bois au clerg, Mlle de La Mole avait t, au couvent du Sacr-Coeur,
l'objet des flatteries les plus excessives. Ce malheur jamais ne se
rpare. On lui avait persuad qu' cause de tous ses avantages de
naissance, de fortune, etc., elle devait tre plus heureuse qu'une
autre. C'est la source de l'ennui des princes et de toutes leurs folies.

Mathilde n'avait point chapp  la funeste influence de cette ide.
Quelque esprit qu'on ait, l'on n'est pas en garde  dix ans contre les
flatteries de tout un couvent, et aussi bien fondes en apparence.

Du moment qu'elle eut dcid qu'elle aimait Julien, elle ne s'ennuya
plus. Tous les jours, elle se flicitait du parti qu'elle avait pris de
se donner une grande passion. Cet amusement a bien des dangers,
pensait-elle. Tant mieux! mille fois tant mieux!

Sans grande passion, j'tais languissante d'ennui au plus beau moment de
la vie, de seize ans jusqu' vingt. J'ai dj perdu mes plus belles
annes oblige pour tout plaisir  entendre draisonner les amies de ma
mre, qui,  Coblentz en 1792, n'taient pas tout  fait, dit-on, aussi
svres que leurs paroles d'aujourd'hui.

C'tait pendant que ces grandes incertitudes agitaient Mathilde, que
Julien ne comprenait pas ses longs regards qui s'arrtaient sur lui. Il
trouvait bien un redoublement de froideur dans les manires du comte
Norbert, et un nouvel accs de hauteur dans celles de MM. de Caylus, de
Luz et de Croisenois. Il y tait accoutum. Ce malheur lui arrivait
quelquefois  la suite d'une soire o il avait brill plus qu'il ne
convenait  sa position. Sans l'accueil particulier que lui faisait
Mathilde, et la curiosit que tout cet ensemble lui inspirait, il et
vit de suivre au jardin ces brillants jeunes gens  moustaches,
lorsque, les aprs-dners, ils y accompagnaient Mlle de La Mole.

Oui, il est impossible que je me le dissimule, se disait Julien, Mlle de
La Mole me regarde d'une faon singulire. Mais, mme quand ses beaux
yeux bleus fixs sur moi sont ouverts avec le plus d'abandon, j'y lis
toujours un fond d'examen, de sang-froid et de mchancet. Est-ce
possible que ce soit l de l'amour? Quelle diffrence avec les regards
de Mme de Rnal!

Une aprs-dner, Julien, qui avait suivi M. de La Mole dans son cabinet,
revenait rapidement au jardin. Comme il approchait sans prcaution du
groupe de Mathilde, il surprit quelques mots prononcs trs haut. Elle
tourmentait son frre. Julien entendit son nom prononc distinctement
deux fois. Il parut; un silence profond s'tablit tout  coup, et l'on
fit de vains efforts pour le faire cesser. Mlle de La Mole et son frre
taient trop anims pour trouver un autre sujet de conversation. MM. de
Caylus, de Croisenois, de Luz et un de leurs amis parurent  Julien d'un
froid de glace. Il s'loigna.




CHAPITRE XIII

UN COMPLOT

    Des propos dcousus, des rencontres par effet du hasard se transforment
    en preuves de la dernire vidence aux yeux de l'homme  imagination
    s'il a quelque feu dans le coeur.

    SCHILLER.


Le lendemain, il surprit encore Norbert et sa soeur qui parlaient de
lui. A son arrive, un silence de mort s'tablit, comme la veille. Ses
soupons n'eurent plus de bornes. Ces aimables jeunes gens auraient-ils
entrepris de se moquer de moi? Il faut avouer que cela est beaucoup plus
probable, beaucoup plus naturel qu'une prtendue passion de Mlle de La
Mole, pour un pauvre diable de secrtaire. D'abord, ces gens-l ont-ils
des passions? Mystifier est leur fort. Ils sont jaloux de ma pauvre
petite supriorit de paroles. tre jaloux est encore un de leurs
faibles. Tout s'explique dans ce systme. Mlle de La Mole veut me
persuader qu'elle me distingue, tout simplement pour me donner en
spectacle  son prtendu.

Ce cruel soupon changea toute la position morale de Julien. Cette ide
trouva dans son coeur un commencement d'amour qu'elle n'eut pas de peine
 dtruire. Cet amour n'tait fond que sur la rare beaut de Mathilde,
ou plutt sur ses faons de reine et sa toilette admirable. En cela
Julien tait encore un parvenu. Une jolie femme du grand monde est,  ce
qu'on assure, ce qui tonne le plus un paysan homme d'esprit, quand il
arrive aux premires classes de la socit. Ce n'tait point le
caractre de Mathilde qui faisait rver Julien les jours prcdents. Il
avait assez de sens pour comprendre qu'il ne connaissait point ce
caractre. Tout ce qu'il en voyait pouvait n'tre qu'une apparence.

Par exemple, pour tout au monde, Mathilde n'aurait pas manqu la messe
un dimanche; presque tous les jours elle y accompagnait sa mre. Si,
dans le salon de l'htel de La Mole, quelque imprudent oubliait le lieu
o il tait et se permettait l'allusion la plus loigne  une
plaisanterie contre les intrts vrais ou supposs du trne ou de
l'autel, Mathilde devenait  l'instant d'un srieux de glace. Son
regard, qui tait si piquant, reprenait toute la hauteur impassible d'un
vieux portrait de famille.

Mais Julien s'tait assur qu'elle avait toujours dans sa chambre un ou
deux des volumes les plus philosophiques de Voltaire. Lui-mme volait
souvent quelques tomes de la belle dition si magnifiquement relie. En
cartant un peu chaque volume de son voisin, il cachait l'absence de
celui qu'il emportait; mais bientt il s'aperut qu'une autre personne
lisait Voltaire. Il eut recours  une finesse de sminaire, il plaa
quelques petits morceaux de crin sur les volumes qu'il supposait pouvoir
intresser Mlle de La Mole. Ils disparaissaient pendant des semaines
entires.

M. de La Mole, impatient contre son libraire, qui lui envoyait tous les
_faux Mmoires_, chargea Julien d'acheter toutes les nouveauts un peu
piquantes. Mais, pour que le venin ne se rpandt pas dans la maison, le
secrtaire avait l'ordre de dposer ces livres dans une petite
bibliothque, place dans la chambre mme du marquis. Il eut bientt la
certitude que, pour peu que ces livres nouveaux fussent hostiles aux
intrts du trne et de l'autel, ils ne tardaient pas  disparatre.
Certes, ce n'tait pas Norbert qui lisait.

Julien s'exagrant cette exprience, croyait  Mlle de La Mole la
duplicit de Machiavel. Cette sclratesse prtendue tait un charme 
ses yeux, presque l'unique charme moral qu'elle et. L'ennui de
l'hypocrisie et des propos de vertu le jetait dans cet excs.

Il excitait son imagination plus qu'il n'tait entran par son amour.

C'tait aprs s'tre perdu en rveries sur l'lgance de la taille de
Mlle de La Mole, sur l'excellent got de sa toilette, sur la blancheur
de sa main, sur la beaut de son bras, sur la disinvoltura de tous ses
mouvements, qu'il se trouvait amoureux. Alors, pour achever le charme,
il la croyait une Catherine de Mdicis. Rien n'tait trop profond ou
trop sclrat pour le caractre qu'il lui prtait. C'tait l'idal des
Maslon, des Frilair et des Castande par lui admirs dans sa jeunesse.
C'tait, en un mot, pour lui l'idal de Paris.

Y eut-il jamais rien de plus plaisant que de supposer de la profondeur
ou de la sclratesse au caractre parisien?

Il est possible que ce _trio_ se moque de moi, pensait Julien. On
connat bien peu son caractre, si l'on ne voit pas dj l'expression
sombre et froide que prirent ses regards en rpondant  ceux de
Mathilde. Une ironie amre repoussa les assurances d'amiti que Mlle de
La Mole tonne osa hasarder deux ou trois fois.

Piqu par cette bizarrerie soudaine, le coeur de cette jeune fille
naturellement froid, ennuy, sensible  l'esprit devint aussi passionn
qu'il tait dans sa nature de l'tre. Mais il y avait aussi beaucoup
d'orgueil dans le caractre de Mathilde, et la naissance d'un sentiment
qui faisait dpendre d'un autre tout son bonheur fut accompagne d'une
sombre tristesse.

Julien avait dj assez profit depuis son arrive  Paris, pour
distinguer que ce n'tait pas l la tristesse sche de l'ennui. Au lieu
d'tre avide, comme autrefois, de soires, de spectacles et de
distractions de tous genres, elle les fuyait.

La musique chante par des Franais ennuyait Mathilde  la mort, et
cependant Julien qui se faisait un devoir d'assister  la sortie de
l'Opra, remarqua qu'elle s'y faisait mener le plus souvent qu'elle
pouvait. Il crut distinguer qu'elle avait perdu un peu de la mesure
parfaite qui brillait dans toutes ses actions. Elle rpondait
quelquefois  ses amis par des plaisanteries outrageantes  force de
piquante nergie. Il lui sembla qu'elle prenait en guignon le marquis de
Croisenois. Il faut que ce jeune homme aime furieusement l'argent, pour
ne pas planter l cette fille, si riche qu'elle soit! pensait Julien. Et
pour lui, indign des outrages faits  la dignit masculine, il
redoublait de froideur envers elle. Souvent il alla jusqu'aux rponses
peu polies.

Quelque rsolu qu'il ft  ne pas tre dupe des marques d'intrt de
Mathilde, elles taient si videntes de certains jours, et Julien dont
les yeux commenaient  se dessiller, la trouvait si jolie, qu'il en
tait quelquefois embarrass.

L'adresse et la longanimit de ces jeunes gens du grand monde finiraient
par triompher de mon peu d'exprience, se dit-il; il faut partir et
mettre un terme  tout ceci. Le marquis venait de lui confier
l'administration d'une quantit de petites terres et de maisons qu'il
possdait dans le Bas-Languedoc. Un voyage tait ncessaire: M. de La
Mole y consentit avec peine. Except pour les matires de haute
ambition, Julien tait devenu un autre lui-mme.

Au bout du compte, ils ne m'ont point attrap, se disait Julien, en
prparant son dpart. Que les plaisanteries que Mlle de La Mole fait 
ces messieurs soient relles ou seulement destines  m'inspirer de la
confiance je m'en suis amus.

S'il n'y a pas conspiration contre le fils du charpentier, Mlle de La
Mole est inexplicable, mais elle l'est pour le marquis de Croisenois du
moins autant que pour moi. Hier, par exemple, son humeur tait bien
relle, et j'ai eu le plaisir de faire bouquer par ma faveur un jeune
homme aussi noble et aussi riche que je suis gueux et plbien. Voil le
plus beau de mes triomphes, il m'gaiera dans ma chaise de poste, en
courant les plaines du Languedoc.

Il avait fait de son dpart un secret, mais Mathilde savait mieux que
lui qu'il allait quitter Paris le lendemain, et pour longtemps. Elle eut
recours  un mal de tte fou, qu'augmentait l'air touff du salon. Elle
se promena beaucoup dans le jardin, et poursuivit tellement de ses
plaisanteries mordantes Norbert le marquis de Croisenois, Caylus, de Luz
et quelques autres jeunes gens qui avaient dn  l'htel de La Mole,
qu'elle les fora de partir. Elle regardait Julien d'une faon trange.

Ce regard est peut-tre une comdie, pensa Julien; mais cette
respiration presse, mais tout ce trouble! Bah! se dit-il, qui suis-je
pour juger de toutes ces choses? Il s'agit ici de ce qu'il y a de plus
sublime et de plus fin parmi les femmes de Paris. Cette respiration
presse qui a t sur le point de me toucher, elle l'aura tudie chez
Lontine Fay, qu'elle aime tant.

Ils taient rests seuls; la conversation languissait videmment. Non!
Julien ne sent rien pour moi, se disait Mathilde vraiment malheureuse.

Comme il prenait cong d'elle, elle lui serra le bras avec force:

--Vous recevrez ce soir une lettre de moi, lui dit-elle d'une voix
tellement altre, que le son n'en tait pas reconnaissable.

Cette circonstance toucha sur-le-champ Julien.

--Mon pre, continua-t-elle, a une juste estime pour les services que
vous lui rendez. Il faut ne pas partir demain, trouvez un prtexte.

Et elle s'loigna en courant.

Sa taille tait charmante. Il tait impossible d'avoir un plus joli
pied, elle courait avec une grce qui ravit Julien; mais devinerait-on 
quoi fut sa seconde pense aprs qu'elle eut tout  fait disparu? Il fut
offens du ton impratif avec lequel elle avait dit ce mot _il faut_.
Louis XV aussi, au moment de mourir, fut vivement piqu du mot _il
faut_, maladroitement employ par son premier mdecin, et Louis XV
pourtant n'tait pas un parvenu.

Une heure aprs, un laquais remit une lettre  Julien; c'tait tout
simplement une dclaration d'amour.

Il n'y a pas trop d'affectation dans le style, se dit Julien, cherchant
par ses remarques littraires  contenir la joie qui contractait ses
joues et le forait  rire malgr lui.

Enfin moi, s'cria-t-il tout  coup, la passion tant trop forte pour
tre contenue, moi, pauvre paysan, j'ai donc une dclaration d'amour
d'une grande dame!

Quant  moi, ce n'est pas mal, ajouta-t-il en comprimant sa joie le plus
possible. J'ai su conserver la dignit de mon caractre. Je n'ai point
dit que j'aimais. Il se mit  tudier la forme des caractres, Mlle de
La Mole avait une jolie petite criture anglaise. Il avait besoin d'une
occupation physique pour se distraire d'une joie qui allait jusqu'au
dlire.

Votre dpart m'oblige  parler... Il serait au-dessus de mes forces de
ne plus vous voir...

Une pense vint frapper Julien comme une dcouverte interrompre l'examen
qu'il faisait de la lettre de Mathilde, et redoubler sa joie. Je
l'emporte sur le marquis de Croisenois, s'cria-t-il, moi, qui ne dis
que des choses srieuses! Et lui est si joli! il a des moustaches, un
charmant uniforme il trouve toujours  dire, juste au moment convenable
un mot spirituel et fin.

Julien eut un instant dlicieux; il errait  l'aventure dans le jardin,
fou de bonheur.

Plus tard il monta  son bureau et se fit annoncer chez le marquis de La
Mole, qui heureusement n'tait pas sorti. Il lui prouva facilement, en
lui montrant quelques papiers marqus arrivs de Normandie, que le soin
des procs normands l'obligeait  diffrer son dpart pour le Languedoc.

--Je suis bien aise que vous ne partiez pas lui dit le marquis, quand
ils eurent fini de parler d'affaires, j'aime  vous voir. Julien sortit;
ce mot le gnait.

Et moi je vais sduire sa fille! rendre impossible peut-tre ce mariage
avec le marquis de Croisenois qui fait le charme de son avenir: s'il
n'est pas duc, du moins sa fille aura un tabouret. Julien eut l'ide de
partir pour le Languedoc malgr la lettre de Mathilde, malgr
l'explication donne au marquis. Cet clair de vertu disparut bien vite.

Que je suis bon, se dit-il; moi, plbien, avoir piti d'une famille de
ce rang! Moi que le duc de Chaulnes appelle un domestique! Comment le
marquis augmente-t-il son immense fortune? En vendant de la rente, quand
il apprend au chteau qu'il y aura le lendemain apparence de coup
d'tat. Et moi, jet au dernier rang par une providence martre, moi a
qui elle a donne un coeur noble et pas mille francs de rente,
c'est--dire pas de pain, exactement parlant, pas de pain, moi refuser
un plaisir qui s'offre! Une source limpide qui vient tancher ma soif
dans le dsert brlant de la mdiocrit que je traverse si pniblement!
Ma foi, pas si bte chacun pour soi dans ce dsert d'gosme qu'on
appelle la vie.

Et il se rappela quelques regards remplis de ddain,  lui adresss par
Mme de La Mole, et surtout par les dames ses amies.

Le plaisir de triompher du marquis de Croisenois vint achever la droute
de ce souvenir de vertu.

Que je voudrais qu'il se fcht! dit Julien; avec quelle assurance je
lui donnerais maintenant un coup d'pe. Et il faisait le geste du coup
de seconde. Avant ceci j'tais un cuistre, abusant bassement d'un peu de
courage. Aprs cette lettre, je suis son gal.

Oui, se disait-il avec une volupt infinie et en parlant lentement, nos
mrites, au marquis et  moi, ont t pess, et le pauvre charpentier du
Jura l'emporte.

Bon! s'cria-t-il, voil la signature de ma rponse trouve. N'allez pas
vous figurer, mademoiselle de La Mole, que j'oublie mon tat. Je vous
ferai comprendre et bien sentir que c'est pour le fils d'un charpentier
que vous trahissez un descendant du fameux Guy de Croisenois, qui suivit
saint Louis  la croisade.

Julien ne pouvait contenir sa joie. Il fut oblig de descendre au
jardin. Sa chambre, o il s'tait enferm  clef, lui semblait trop
troite pour y respirer.

Moi, pauvre paysan du Jura, se rptait-il sans cesse, moi, condamn 
porter toujours ce triste habit noir! Hlas! vingt ans plus tt,
j'aurais port l'uniforme comme eux! Alors un homme comme moi tait tu,
ou gnral  trente-six ans. Cette lettre, qu'il tenait serre dans sa
main, lui donnait la taille et l'attitude d'un hros. Maintenant, il est
vrai, avec cet habit noir,  quarante ans, on a cent mille francs
d'appointements et le cordon bleu, comme M. l'vque de Beauvais.

Eh bien! se dit-il en riant comme Mphistophls, j'ai plus d'esprit
qu'eux; je sais choisir l'uniforme de mon sicle. Et il sentit redoubler
son ambition et son attachement  l'habit ecclsiastique. Que de
cardinaux ns plus bas que moi et qui ont gouvern! mon compatriote
Granvelle, par exemple.

Peu  peu l'agitation de Julien se calma; la prudence surnagea. Il se
dit, comme son matre Tartuffe, dont il savait le rle par coeur:

    Je puis croire ces mots un artifice honnte.
      ..................................
    Je ne me firai point  des propos si doux;
    Qu'un peu de ses faveurs, aprs quoi je soupire,
    Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire.

    TARTUFFE, acte IV, scne V.

Tartuffe aussi fut perdu par une femme, et il en valait bien un autre...
Ma rponse peut tre montre...,  quoi nous trouvons ce remde,
ajouta-t-il en prononant lentement, et avec l'accent de la frocit qui
se contient, nous la commenons par les phrases les plus vives de la
lettre de la sublime Mathilde.

Oui, mais quatre laquais de M. de Croisenois se prcipitent sur moi et
m'arrachent l'original.

Non, car je suis bien arm, et j'ai l'habitude, comme on sait, de faire
feu sur les laquais.

Eh bien! l'un d'eux a du courage; il se prcipite sur moi. On lui a
promis cent napolons. Je le tue ou je le blesse,  la bonne heure,
c'est ce qu'on demande. On me jette en prison fort lgalement; je parais
en police correctionnelle, et l'on m'envoie, avec toute justice et
quit de la part des juges, tenir compagnie dans Poissy  MM. Fontan et
Magallon. L, je couche avec quatre cents gueux ple-mle... Et j'aurais
quelque piti de ces gens-l? s'cria-t-il en se levant imptueusement.
En ont-ils pour les gens du tiers-tat, quand ils les tiennent? Ce mot
fut le dernier soupir de sa reconnaissance pour M. de La Mole qui,
malgr lui, le tourmentait jusque-l.

Doucement, messieurs les gentilshommes, je comprends ce petit trait de
machiavlisme, l'abb Maslon ou M. Castande du sminaire n'auraient pas
mieux fait. Vous m'enlverez la lettre _provocatrice_, et je serai le
second tome du colonel Caron  Colmar.

Un instant, messieurs, je vais envoyer la lettre fatale en dpt dans un
paquet bien cachet  M. l'abb Pirard. Celui-l est honnte homme,
jansniste, et en cette qualit  l'abri des sductions du budget. Oui,
mais il ouvre les lettres..., c'est  Fouqu que j'enverrai celle-ci.

Il faut en convenir, le regard de Julien tait atroce, sa physionomie
hideuse; elle respirait le crime sans alliage. C'tait l'homme
malheureux en guerre avec toute la socit.

Aux armes! s'cria Julien. Et il franchit d'un saut les marches du
perron de l'htel. Il entra dans l'choppe de l'crivain du coin de la
rue; il lui fit peur.

--Copiez, lui dit-il en lui donnant la lettre de Mlle de La Mole.

Pendant que l'crivain travaillait, il crivit lui-mme  Fouqu; il le
priait de lui conserver un dpt prcieux. Mais, se dit-il en
s'interrompant, le cabinet noir  la poste ouvrira ma lettre et vous
rendra celle que vous cherchez...; non, messieurs. Il alla acheter une
norme bible chez un libraire protestant, cacha fort adroitement la
lettre de Mathilde dans la couverture, fit emballer le tout, et son
paquet partit par la diligence, adress  un des ouvriers de Fouqu,
dont personne  Paris ne savait le nom.

Cela fait, il rentra joyeux et leste  l'htel de La Mole. A nous!
maintenant, s'cria-t-il, en s'enfermant  clef dans sa chambre, et
jetant son habit:

Quoi! mademoiselle, crivait-il  Mathilde, c'est Mlle de La Mole qui,
par les mains d'Arsne, laquais de son pre, fait remettre une lettre
trop sduisante  un pauvre charpentier du Jura, sans doute pour se
jouer de sa simplicit... Et il transcrivait les phrases les plus
claires de la lettre qu'il venait de recevoir.

La sienne et fait honneur  la prudence diplomatique de M. le chevalier
de Beauvoisis. Il n'tait encore que dix heures; Julien, ivre de bonheur
et du sentiment de sa puissance, si nouveau pour un pauvre diable, entra
 l'Opra italien. Il entendit chanter son ami Geronimo. Jamais la
musique ne l'avait exalt  ce point. Il tait un dieu.




CHAPITRE XIV

PENSES D'UNE JEUNE FILLE

    Que de perplexits! Que de nuits passes sans sommeil! Grand Dieu!
    vais-je me rendre mprisable? Il me mprisera lui-mme. Mais il part,
    il s'loigne.

    ALFRED DE MUSSET.


Ce n'tait point sans combats que Mathilde avait crit. Quel qu'et t
le commencement de son intrt pour Julien, bientt il domina l'orgueil
qui, depuis qu'elle se connaissait, rgnait seul dans son coeur. Cette
me haute et froide tait emporte pour la premire fois par un
sentiment passionn. Mais s'il dominait l'orgueil, il tait encore
fidle aux habitudes de l'orgueil. Deux mois de combats et de sensations
nouvelles renouvelrent, pour ainsi dire, tout son tre moral.

Mathilde croyait voir le bonheur. Cette vue toute-puissante sur les mes
courageuses, lies  un esprit suprieur, eut  lutter longuement contre
la dignit et tous les sentiments de devoirs vulgaires. Un jour, elle
entra chez sa mre, ds sept heures du matin, la priant de lui permettre
de se rfugier  Villequier. La marquise ne daigna pas mme lui
rpondre, et lui conseilla d'aller se remettre au lit. Ce fut le dernier
effort de la sagesse vulgaire et de la dfrence aux ides reues.

La crainte de mal faire et de heurter les ides tenues pour sacres par
les Caylus, les de Luz, les Croisenois avait assez peu d'empire sur son
me; de tels tres ne lui semblaient pas faits pour la comprendre; elle
les et consults s'il et t question d'acheter une calche ou une
terre. Sa vritable terreur tait que Julien ne ft mcontent d'elle.

Peut-tre aussi n'a-t-il que les apparences d'un homme suprieur?

Elle abhorrait le manque de caractre, c'tait sa seule objection contre
les beaux jeunes gens qui l'entouraient. Plus ils plaisantaient avec
grce tout ce qui s'carte de la mode, ou la suit mal, croyant la
suivre, plus ils se perdaient  ses yeux.

Ils taient braves, et voil tout. Et encore, comment braves? se
disait-elle: en duel. Mais le duel n'est plus qu'une crmonie. Tout en
est su d'avance, mme ce que l'on doit dire en tombant. tendu sur le
gazon, et la main sur le coeur, il faut un pardon gnreux pour
l'adversaire et un mot pour une belle souvent imaginaire, ou bien qui va
au bal le jour de votre mort, de peur d'exciter les soupons.

On brave le danger  la tte d'un escadron tout brillant d'acier, mais
le danger solitaire, singulier, imprvu vraiment laid?

Hlas! se disait Mathilde, c'tait  la cour de Henri III que l'on
trouvait des hommes grands par le caractre comme par la naissance! Ah!
si Julien avait servi  Jarnac ou  Moncontour, je n'aurais plus de
doute. En ces temps de vigueur et de force, les Franais n'taient pas
des poupes. Le jour de la bataille tait presque celui des moindres
perplexits.

Leur vie n'tait pas emprisonne, comme une momie d'gypte, sous une
enveloppe toujours commune  tous, toujours la mme. Oui, ajoutait-elle,
il y avait plus de vrai courage  se retirer seul  onze heures du soir,
en sortant de l'htel de Soissons, habit par Catherine de Mdicis,
qu'aujourd'hui  courir  Alger. La vie d'un homme tait une suite de
hasards. Maintenant la civilisation et le prfet de police ont chass le
hasard, plus d'imprvu. S'il parat dans les ides, il n'est pas assez
d'pigrammes pour lui; s'il parat dans les vnements, aucune lchet
n'est au-dessus de notre peur. Quelque folie que nous fasse faire la
peur, elle est excuse. Sicle dgnr et ennuyeux! Qu'aurait dit
Boniface de La Mole si, levant hors de la tombe sa tte coupe, il et
vu, en 1793, dix-sept de ses descendants, se laisser prendre comme des
moutons, pour tre guillotins deux jours aprs? La mort tait certaine,
mais il et t de mauvais ton de se dfendre et de tuer au moins un
jacobin ou deux. Ah! dans les temps hroques de la France, au sicle de
Boniface de La Mole, Julien et t le chef d'escadron et mon frre le
jeune prtre, aux moeurs convenables, avec la sagesse dans les yeux et
la raison  la bouche.

Quelques mois auparavant, Mathilde dsesprait de rencontrer un tre un
peu diffrent du patron commun. Elle avait trouv quelque bonheur en se
permettant d'crire  quelques jeunes gens de la socit. Cette
hardiesse si inconvenante, si imprudente chez une jeune fille pouvait la
dshonorer aux yeux de M. de Croisenois, du duc de Chaulnes son pre, et
de tout l'htel de Chaulnes, qui, voyant se rompre le mariage projet,
aurait voulu savoir pourquoi. En ce temps-l, les jours o elle avait
crit une de ces lettres, Mathilde ne pouvait dormir. Mais ces lettres
n'taient que des rponses.

Ici elle osait dire qu'elle aimait. Elle crivait la premire (quel mot
terrible!)  un homme plac dans les derniers rangs de la socit.

Cette circonstance assurait, en cas de dcouverte, un dshonneur
ternel. Laquelle des femmes venant chez sa mre et os prendre son
parti? Quelle phrase et-on pu leur donner  rpter pour amortir le
coup de l'affreux mpris des salons?

Et encore parler tait affreux, mais crire! _Il est des choses qu'on
n'crit pas_, s'criait Napolon apprenant la capitulation de Baylen. Et
c'tait Julien qui lui avait cont ce mot! comme lui faisant d'avance
une leon.

Mais tout cela n'tait rien encore, l'angoisse de Mathilde avait
d'autres causes. Oubliant l'effet horrible sur la socit la tache
ineffaable et toute pleine de mpris, car elle outrageait sa caste,
Mathilde allait crire  un tre d'une bien autre nature que les
Croisenois, les de Luz, les Caylus.

La profondeur, l'_inconnu_ du caractre de Julien eussent effray, mme
en nouant avec lui une relation ordinaire. Et elle en allait faire son
amant, peut-tre son matre!

Quelles ne seront pas ses prtentions, si jamais il peut tout sur moi?
Eh bien! je me dirai comme Mde: _Au milieu de tant de prils, il me
reste_ MOI.

Julien n'avait nulle vnration pour la noblesse du sang, croyait-elle.
Bien plus, peut-tre il n'avait nul amour pour elle!

Dans ces derniers moments de doutes affreux, se prsentrent les ides
d'orgueil fminin. Tout doit tre singulier dans le sort d'une fille
comme moi, s'cria Mathilde impatiente. Alors l'orgueil qu'on lui avait
inspir ds le berceau se trouvait un adversaire pour la vertu. Ce fut
dans cet instant que le dpart de Julien vint tout prcipiter.

(De tels caractres sont heureusement fort rares.)

Le soir, fort tard, Julien eut la malice de faire descendre une malle
trs pesante chez le portier; il appela pour la transporter le valet de
pied qui faisait la cour  la femme de chambre de Mlle de La Mole. Cette
manoeuvre peut n'avoir aucun rsultat, se dit-il, mais si elle russit,
elle me croit parti. Il s'endormit fort gai sur cette plaisanterie.
Mathilde ne ferma pas l'oeil.

Le lendemain, de fort grand matin, Julien sortit de l'htel sans tre
aperu, mais il rentra avant huit heures.

A peine tait-il dans la bibliothque, que Mlle de La Mole parut sur la
porte. Il lui remit sa rponse. Il pensait qu'il tait de son devoir de
lui parler, rien n'tait plus commode du moins, mais Mlle de La Mole ne
voulut pas l'couter et disparut. Julien en fut charm, il ne savait que
lui dire.

Si tout ceci n'est pas un jeu convenu avec le comte Norbert, il est
clair que ce sont mes regards pleins de froideur qui ont allum l'amour
baroque que cette fille de si haute naissance s'avise d'avoir pour moi.
Je serais un peu plus sot qu'il ne convient, si jamais je me laissais
entraner  avoir du got pour cette grande poupe blonde. Ce
raisonnement le laissa plus froid et plus calculant qu'il n'avait t de
sa vie.

Dans la bataille qui se prpare, ajouta-t-il, l'orgueil de la naissance
sera comme une colline leve, formant position militaire entre elle et
moi. C'est l-dessus qu'il faut manoeuvrer. J'ai fort mal fait de rester
 Paris; cette remise de mon dpart m'avilit et m'expose, si tout ceci
n'est qu'un jeu. Quel danger y avait-il  partir? Je me moquais d'eux,
s'ils se moquent de moi. Si son intrt pour moi a quelque ralit, je
centuplais cet intrt.

La lettre de Mlle de La Mole avait donn  Julien une jouissance de
vanit si vive, que, tout en riant de ce qui lui arrivait, il avait
oubli de songer srieusement  la convenance du dpart.

C'tait une fatalit de son caractre d'tre extrmement sensible  ses
fautes. Il tait fort contrari de celle-ci et ne songeait presque plus
 la victoire incroyable qui avait prcd ce petit chec, lorsque, vers
les neuf heures, Mlle de La Mole parut sur le seuil de la porte de la
bibliothque, lui jeta une lettre et s'enfuit.

Il parat que ceci va tre le roman par lettres, dit-il en relevant
celle-ci. L'ennemi fait un faux mouvement, moi je vais faire donner la
froideur et la vertu.

On lui demandait une rponse dcisive avec une hauteur qui augmenta sa
gaiet intrieure. Il se donna le plaisir de mystifier, pendant deux
pages, les personnes qui voudraient se moquer de lui, et ce fut encore
par une plaisanterie qu'il annona, vers la fin de sa rponse, son
dpart dcid pour le lendemain matin.

Cette lettre termine: Le jardin va me servir pour la remettre,
pensa-t-il, et il y alla. Il regardait la fentre de la chambre de Mlle
de La Mole.

Elle tait au premier tage,  ct de l'appartement de sa mre, mais il
y avait un grand entresol.

Ce premier tait tellement lev, qu'en se promenant sous l'alle de
tilleuls, sa lettre  la main, Julien ne pouvait tre aperu de la
fentre de Mlle de La Mole. La vote forme par les tilleuls, fort bien
taills, interceptait la vue. Mais quoi! se dit Julien avec humeur,
encore une imprudence! Si l'on a entrepris de se moquer de moi, me faire
voir une lettre  la main, c'est servir mes ennemis.

La chambre de Norbert tait prcisment au-dessus de celle de sa soeur,
et si Julien sortait de la vote forme par les branches tailles des
tilleuls, le comte et ses amis pouvaient suivre tous ses mouvements.

Mlle de La Mole parut derrire sa vitre; il montra sa lettre  demi;
elle baissa la tte. Aussitt Julien remonta chez lui en courant, et
rencontra par hasard, dans le grand escalier, la belle Mathilde, qui
saisit sa lettre avec une aisance parfaite et des yeux riants.

Que de passion il y avait dans les yeux de cette pauvre Mme de Rnal, se
dit Julien, quand, mme aprs six mois de relations intimes, elle osait
recevoir une lettre de moi! De sa vie, je crois, elle ne m'a regard
avec des yeux riants.

Il ne s'exprima pas aussi nettement le reste de sa rponse, avait-il
honte de la futilit des motifs? Mais aussi quelle diffrence, ajoutait
sa pense, dans l'lgance de la robe du matin, dans l'lgance de la
tournure! En apercevant Mlle de La Mole  trente pas de distance un
homme de got devinerait le rang qu'elle occupe dans la socit. Voil
ce qu'on peut appeler un mrite explicite.

Tout en plaisantant, Julien ne s'avouait pas encore toute sa pense; Mme
de Rnal n'avait pas de marquis de Croisenois  lui sacrifier. Il
n'avait pour rival que cet ignoble sous-prfet M. Charcot, qui se
faisait appeler de Maugiron, parce qu'il n'y a plus de Maugirons.

A cinq heures, Julien reut une troisime lettre; elle lui fut lance de
la porte de la bibliothque. Mlle de La Mole s'enfuit encore. Quelle
manie d'crire! se dit-il en riant, quand on peut se parler si
commodment! L'ennemi veut avoir de mes lettres c'est clair, et
plusieurs! Il ne se htait point d'ouvrir celle-ci. Encore des phrases
lgantes, pensait-il; mais il plit en lisant. Il n'y avait que huit
lignes:

J'ai besoin de vous parler; il faut que je vous parle ce soir; au
moment o une heure aprs minuit sonnera trouvez-vous dans le jardin.
Prenez la grande chelle du jardinier auprs du puits, placez-la contre
ma fentre et montez chez moi. Il fait clair de lune; n'importe.




CHAPITRE XV

EST-CE UN COMPLOT?

    Ah! que l'intervalle est cruel entre un grand projet conu et son
    excution! Que de vaines terreurs! que d'irrsolutions! Il s'agit de la
    vie.

    --Il s'agit de bien plus: de l'honneur!

    SCHILLER.


Ceci devient srieux, pensa Julien... et un peu trop clair ajouta-t-il
aprs avoir pens. Quoi! cette belle demoiselle peut me parler dans la
bibliothque avec une libert qui, grce  Dieu, est entire; le
marquis, dans la peur qu'il a que je ne lui montre des comptes, n'y
vient jamais. Quoi! M. de la Mole et le comte Norbert, les seules
personnes qui entrent ici, sont absents presque toute la journe; on
peut facilement observer le moment de leur rentre  l'htel, et la
sublime Mathilde, pour la main de laquelle un prince souverain ne serait
pas trop noble, veut que je commette une imprudence abominable!

C'est clair, on veut me perdre ou se moquer de moi, tout au moins.
D'abord, on a voulu me perdre avec mes lettres; elles se trouvent
prudentes; eh bien! il leur faut une action plus claire que le jour. Ces
jolis petits messieurs me croient aussi trop bte ou trop fat. Diable!
par le plus beau clair de lune du monde, monter ainsi par une chelle 
un premier tage de vingt-cinq pieds d'lvation! on aura le temps de me
voir, mme des htels voisins. Je serai beau sur mon chelle! Julien
monta chez lui et se mit  faire sa malle en sifflant. Il tait rsolu 
partir et  ne pas mme rpondre.

Mais cette sage rsolution ne lui donnait pas la paix du coeur. Si par
hasard, se dit-il tout  coup, sa malle ferme, Mathilde tait de bonne
foi! alors moi je joue,  ses yeux, le rle d'un lche parfait. Je n'ai
point de naissance, moi, il me faut de grandes qualits, argent
comptant, sans suppositions complaisantes, bien prouves par des actions
parlantes...

Il fut un quart d'heure  se promener dans sa chambre. A quoi bon le
nier? dit-il enfin, je serai un lche  ses veux. Je perds non seulement
la personne la plus brillante de la haute socit, ainsi qu'ils disaient
tous au bal de M. le duc de Retz, mais encore le divin plaisir de me
voir sacrifier le marquis de Croisenois, le fils d'un duc, et qui sera
duc lui-mme. Un jeune homme charmant qui a toutes les qualits qui me
manquent: esprit d'-propos, naissance, fortune...

Ce remords va me poursuivre toute ma vie, non pour elle, il est tant de
matresses!

    ...Mais il n'est qu'un honneur!

dit le vieux don Digue, et ici clairement et nettement, je recule
devant le premier pril qui m'est offert, car ce duel avec M. de
Beauvoisis se prsentait comme une plaisanterie. Ceci est tout
diffrent. Je puis tre tir au blanc par un domestique, mais c'est le
moindre danger, je puis tre dshonor!

Ceci devient srieux, mon garon, ajouta-t-il avec une gaiet et un
accent gascons. Il y a de l'_honur_. Jamais un pauvre diable, jet aussi
bas que moi par le hasard, ne retrouvera une telle occasion: j'aurai des
bonnes fortunes mais subalternes...

Il rflchit longtemps, il se promenait  pas prcipits, s'arrtant
tout court de temps  autre. On avait dpos dans sa chambre un
magnifique buste en marbre du cardinal de Richelieu qui, malgr lui,
attirait ses regards. Ce buste clair par sa lampe avait l'air de le
regarder d'une faon svre, et comme lui reprochant le manque de cette
audace qui doit tre si naturelle au caractre franais. De ton temps,
grand homme, aurais-je hsit?

Au pire, se dit enfin Julien, supposons que tout ceci soit un pige, il
est bien noir et bien compromettant pour une jeune fille. On sait que je
ne suis pas homme  me taire. Il faudra donc me tuer. Cela tait bon en
1574 du temps de Boniface de La Mole, mais jamais celui d'aujourd'hui
n'oserait. Ces gens-l ne sont plus les mmes. Mlle de La Mole est si
envie! Quatre cents salons retentiraient demain de sa honte, et avec
quel plaisir!

Les domestiques jasent, entre eux, des prfrences marques dont je suis
l'objet, je le sais, je les ai entendus...

D'un autre ct, ses lettres!... ils peuvent croire que je les ai sur
moi. Surpris dans sa chambre, on me les enlve. J'aurai affaire  deux,
trois, quatre hommes que sais-je? Mais ces hommes, o les prendront-ils?
o trouver des subalternes discrets  Paris? La justice leur fait
peur... Parbleu! les Caylus, les Croisenois les de Luz eux-mmes. Ce
moment, et la sotte figure que je ferai au milieu d'eux sera ce qui les
aura sduits. Gare le sort d'Abeilard, M. le secrtaire!

Eh bien, parbleu! messieurs, vous porterez de mes marques, je frapperai
 la figure, comme les soldats de Csar  Pharsale... Quant aux lettres,
je puis les mettre en lieu sr.

Julien fit des copies des deux dernires, les cacha dans un volume du
beau Voltaire de la bibliothque, et porta lui-mme les originaux  la
poste.

Quand il fut de retour: Dans quelle folie je vais me jeter! se dit-il
avec surprise et terreur. Il avait t un quart d'heure sans regarder en
face son action de la nuit prochaine.

Mais, si je refuse, je me mprise moi-mme dans la suite! Toute la vie,
cette action sera un grand sujet de doute pour moi et un tel doute est
le plus cuisant des malheurs. Ne l'ai-je pas prouv pour l'amant
d'Amanda! Je crois que je me pardonnerais plus aisment un crime bien
clair; une fois avou, je cesserais d'y penser.

Quoi! un destin, incroyable  force de bonheur, me tire de la foule pour
me mettre en rivalit avec un homme portant un des plus beaux noms de
France, et je me serai moi-mme, de gaiet de coeur, dclar son
infrieur! Au fond, il y a de la lchet  ne pas aller. Ce mot dcide
tout, s'cria Julien en se levant... d'ailleurs elle est bien jolie!

Si ceci n'est pas une trahison, quelle folie elle fait pour moi!... Si
c'est une mystification parbleu! messieurs, il ne tient qu' moi de
rendre la plaisanterie srieuse, et ainsi ferai-je.

Mais s'ils m'attachent les bras au moment de l'entre dans la chambre;
ils peuvent avoir plac quelque machine ingnieuse!

C'est comme un duel, se dit-il en riant, il y a parade  tout, dit mon
matre d'armes, mais le bon Dieu, qui veut qu'on en finisse, fait que
l'un des deux oublie de parer. Du reste, voici de quoi leur rpondre: il
tirait ses pistolets de poche; et quoique l'amorce ft fulminante, il la
renouvela.

Il y avait encore bien des heures  attendre; pour faire quelque chose,
Julien crivit  Fouqu:

Mon ami, n'ouvre la lettre ci-incluse qu'en cas d'accident, si tu
entends dire que quelque chose d'trange m'est arriv. Alors, efface les
noms propres du manuscrit que je t'envoie et fais-en huit copies que tu
enverras aux journaux de Marseille, Bordeaux, Lyon, Bruxelles, etc.; dix
jours plus tard, fais imprimer ce manuscrit, envoie le premier
exemplaire  M. le marquis de La Mole, et quinze jours aprs, jette les
autres exemplaires de nuit dans les rues de Verrires.

Ce petit mmoire justificatif arrang en forme de conte, que Fouqu ne
devait ouvrir qu'en cas d'accident, Julien le fit aussi peu
compromettant que possible pour Mlle de La Mole; mais enfin, il peignait
fort exactement sa position.

Julien achevait de fermer son paquet, lorsque la cloche du dner sonna,
elle fit battre son coeur. Son imagination proccupe du rcit qu'il
venait de composer, tait toute aux pressentiments tragiques. Il s'tait
vu saisi par des domestiques, garrott, conduit dans une cave, avec un
billon dans la bouche. L, un domestique le gardait  vue, et si
l'honneur de la noble famille exigeait que l'aventure et une fin
tragique, il tait facile de tout finir avec ces poisons qui ne laissent
point de traces; alors, on disait qu'il tait mort de maladie, et on le
transportait mort dans sa chambre.

mu de son propre conte comme un auteur dramatique Julien avait
rellement peur lorsqu'il entra dans la salle  manger. Il regardait
tous ces domestiques en grande livre. Il tudiait leur physionomie.
Quels sont ceux qu'on a choisis pour l'expdition de cette nuit? se
disait-il. Dans cette famille, les souvenirs de la cour de Henri III
sont si prsents, si souvent rappels, que, se croyant outrags, ils
auront plus de dcision que les autres personnages de leur rang. Il
regarda Mlle de La Mole pour lire dans ses yeux les projets de sa
famille; elle tait ple, et il lui trouvait tout  fait une physionomie
du Moyen ge. Jamais il ne lui avait vu l'air si grand, elle tait
vraiment belle et imposante. Il en devint presque amoureux. _Pallida
morte futura_, se dit-il (Sa pleur annonce ses grands desseins).

En vain, aprs dner, il affecta de se promener longtemps dans le
jardin, Mlle de La Mole n'y parut pas. Lui parler et, dans ce moment,
dlivr son coeur d'un grand poids.

Pourquoi ne pas l'avouer? il avait peur. Comme il tait rsolu  agir,
il s'abandonnait  ce sentiment sans vergogne. Pourvu qu'au moment
d'agir, je me trouve le courage qu'il faut, se disait-il, qu'importe ce
que je puis sentir en ce moment? Il alla reconnatre la situation et le
poids de l'chelle.

C'est un instrument, se dit-il en riant, dont il est dans mon destin de
me servir! ici comme  Verrires. Quelle diffrence! Alors, ajouta-t-il
avec un soupir, je n'tais pas oblig de me mfier de la personne pour
laquelle je m'exposais. Quelle diffrence aussi dans le danger!

J'eusse t tu dans les jardins de M. de Rnal qu'il n'y avait point de
dshonneur pour moi. Facilement on et rendu ma mort inexplicable. Ici,
quels rcits abominables ne va-t-on pas faire dans les salons de l'htel
de Chaulnes, de l'htel de Caylus, de l'htel de Retz, etc., partout
enfin. Je serai un monstre dans la postrit.

Pendant deux ou trois ans, reprit-il en riant, et se moquant de soi.
Mais cette ide l'anantissait. Et moi, o pourra-t-on me justifier? En
supposant que Fouqu imprime mon pamphlet posthume, ce ne sera qu'une
infamie de plus. Quoi! Je suis reu dans une maison, et pour prix de
l'hospitalit que j'y reois, des bonts dont on m'y accable, j'imprime
un pamphlet sur ce qui s'y passe! j'attaque l'honneur des femmes! Ah,
mille fois plutt, soyons dupes!

Cette soire fut affreuse.




CHAPITRE XVI

UNE HEURE DU MATIN

    Ce jardin tait fort grand, dessin depuis peu d'annes avec un got
    parfait. Mais les arbres avaient figur dans le fameux Pr-aux-Clercs,
    si clbre du temps de Henry III, ils avaient plus d'un sicle. On y
    trouvait quelque chose de champtre.

    MASSINGER


Il allait crire un contre-ordre  Fouqu lorsque onze heures sonnrent.
Il fit jouer avec bruit la serrure de la porte de sa chambre, comme s'il
se ft enferme chez lui. Il alla observer  pas de loup ce qui se
passait dans toute la maison, surtout dans les mansardes du quatrime,
habites par les domestiques. Il n'y avait rien d'extraordinaire. Une
des femmes de chambre de Mme de La Mole donnait soire, les domestiques
prenaient du punch fort gaiement. Ceux qui rient ainsi, pensa Julien, ne
doivent pas faire partie de l'expdition nocturne, ils seraient plus
srieux.

Enfin il alla se placer dans un coin obscur du jardin. Si leur plan est
de se cacher des domestiques de la maison, ils feront arriver par-dessus
les murs du jardin les gens chargs de me surprendre.

Si M. de Croisenois porte quelque sang-froid dans tout ceci, il doit
trouver moins compromettant pour la jeune personne qu'il veut pouser de
me faire surprendre avant le moment o je serai entr dans sa chambre.

Il fit une reconnaissance militaire et fort exacte. Il s'agit de mon
honneur, pensa-t-il; si je tombe dans quelque bvue, ce ne sera pas une
excuse  mes propres yeux de me dire: Je n'y avais pas song.

Le temps tait d'une srnit dsesprante. Vers les onze heures la lune
s'tait leve,  minuit et demi elle clairait en plein la faade de
l'htel donnant sur le Jardin.

Elle est folle, se disait Julien comme une heure sonna, il y avait
encore de la lumire aux fentres du comte Norbert. De sa vie Julien
n'avait eu autant de peur il ne voyait que les dangers de l'entreprise,
et n'avait aucun enthousiasme.

Il alla prendre l'immense chelle, attendit cinq minutes, pour laisser
le temps  un contre-ordre, et  une heure cinq minutes posa l'chelle
contre la fentre de Mathilde. Il monta doucement le pistolet  la main,
tonn de n'tre pas attaqu. Comme il approchait de la fentre, elle
s'ouvrit sans bruit:

--Vous voil, monsieur, lui dit Mathilde avec beaucoup d'motion; je
suis vos mouvements depuis une heure.

Julien tait fort embarrass, il ne savait comment se conduire, il
n'avait pas d'amour du tout. Dans son embarras, il pensa qu'il fallait
oser, il essaya d'embrasser Mathilde.

--Fi donc? lui dit-elle en le repoussant.

Fort content d'tre conduit, il se hta de jeter un coup d'oeil autour
de lui: la lune tait si brillante que les ombres qu'elle formait dans
la chambre de Mlle de La Mole taient noires. Il peut fort bien y avoir
l des hommes cachs sans que je les voie, pensa-t-il.

--Qu'avez-vous dans la poche de ct de votre habit? lui dit Mathilde,
enchante de trouver un sujet de conversation. Elle souffrait
trangement, tous les sentiments de retenue et de timidit, si naturels
 une fille bien ne, avaient repris leur empire, et la mettaient au
supplice.

--J'ai toutes sortes d'armes et de pistolets, rpondit Julien, non moins
content d'avoir quelque chose  dire.

--Il faut abaisser l'chelle, dit Mathilde.

--Elle est immense, et peut casser les vitres du salon en bas, ou de
l'entresol.

--Il ne faut pas casser les vitres, reprit Mathilde essayant en vain de
prendre le ton de la conversation ordinaire, vous pourriez, ce me
semble, abaisser l'chelle au moyen d'une corde qu'on attacherait au
premier chelon. J'ai toujours une provision de cordes chez moi.

Et c'est l une femme amoureuse! pensa Julien, elle ose dire qu'elle
aime! tant de sang-froid, tant de sagesse dans les prcautions
m'indiquent assez que je ne triomphe pas de M. de Croisenois comme je le
croyais sottement, mais que tout simplement je lui succde. Au fait que
m'importe! est-ce que je l'aime? je triomphe du marquis en ce sens,
qu'il sera trs fch d'avoir un successeur, et plus fch encore que ce
successeur soit moi. Avec quelle hauteur il me regardait hier soir au
caf Tortoni, en affectant de ne pas me reconnatre; avec quel air
mchant il me salua ensuite, quand il ne put plus s'en dispenser!

Julien avait attach la corde au dernier chelon de l'chelle, il la
descendait doucement, et en se penchant beaucoup en dehors du balcon
pour faire en sorte qu'elle ne toucht pas les vitres. Beau moment pour
me tuer pensa-t-il, si quelqu'un est cach dans la chambre de Mathilde;
mais un silence profond continuait  rgner partout.

L'chelle toucha la terre, Julien parvint  la coucher dans la
plate-bande de fleurs exotiques le long du mur.

--Que va dire ma mre, dit Mathilde, quand elle verra ses belles plantes
tout crases!... Il faut jeter la corde, ajouta-t-elle d'un grand
sang-froid. Si on l'apercevait remontant au balcon, ce serait une
circonstance difficile  expliquer.

--Et comment moi m'en aller? dit Julien d'un ton plaisant, et en
affectant le langage crole. (Une des femmes de chambre de la maison
tait ne  Saint-Domingue.)

--Vous, vous en aller par la porte, dit Mathilde ravie de cette ide.

Ah! que cet homme est digne de tout mon amour! pensa-t-elle.

Julien venait de laisser tomber la corde dans le jardin; Mathilde lui
serra le bras. Il crut tre saisi par un ennemi, et se retourna vivement
en tirant un poignard. Elle avait cru entendre ouvrir une fentre. Ils
restrent immobiles et sans respirer. La lune les clairait en plein. Le
bruit ne se renouvelant pas, il n'y eut plus d'inquitude.

Alors l'embarras recommena, il tait grand des deux parts. Julien
s'assura que la porte tait ferme avec tous ses verrous; il pensait
bien  regarder sous le lit, mais n'osait pas; on avait pu y placer un
ou deux laquais. Enfin il craignit un reproche futur de sa prudence et
regarda.

Mathilde tait tombe dans toutes les angoisses de la timidit la plus
extrme. Elle avait horreur de sa position.

--Qu'avez-vous fait de mes lettres? dit-elle enfin.

Quelle bonne occasion de dconcerter ces messieurs s'ils sont aux
coutes, et d'viter la bataille! pensa Julien.

--La premire est cache dans une grosse bible protestante que la
diligence d'hier soir emporte bien loin d'ici.

Il parlait fort distinctement en entrant dans ces dtails, et de faon 
tre entendu des personnes qui pouvaient tre caches dans deux grandes
armoires d'acajou qu'il n'avait pas os visiter.

--Les deux autres sont  la poste, et suivent la mme route que la
premire.

--Eh, grand Dieu! pourquoi toutes ces prcautions? dit Mathilde tonne.

A propos de quoi est-ce que je mentirais? pensa Julien, et il lui avoua
tous ses soupons.

--Voil donc la cause de la froideur de tes lettres! s'cria Mathilde
avec l'accent de la folie plus que de la tendresse.

Julien ne remarqua pas cette nuance. Ce tutoiement lui fit perdre la
tte, ou du moins ses soupons s'vanouirent, il se trouva lev  ses
propres yeux, il osa serrer dans ses bras cette fille si belle, et qui
lui inspirait tant de respect. Il ne fut repouss qu' demi.

Il eut recours  sa mmoire, comme jadis  Besanon auprs d'Amanda
Binet, et rcita plusieurs des plus belles phrases de la _Nouvelle
Hlose_.

--Tu as un coeur d'homme, lui rpondit-on sans trop couter ses phrases;
j'ai voulu prouver ta bravoure, je l'avoue. Tes premiers soupons et ta
rsolution te montrent plus intrpide encore que je ne croyais.

Mathilde faisait effort pour le tutoyer, elle tait videmment plus
attentive  cette trange faon de parler qu'au fond des choses qu'elle
disait. Ce tutoiement dpouill du ton de la tendresse, au bout d'un
moment ne fit aucun plaisir  Julien; il s'tonnait de l'absence du
bonheur; enfin, pour le sentir, il eut recours  sa raison. Il se voyait
estim par cette jeune fille si fire, et qui n'accordait jamais de
louanges sans restriction; avec ce raisonnement il parvint  un bonheur
d'amour-propre.

Ce n'tait pas, il est vrai, cette volupt de l'me qu'il avait trouve
quelquefois auprs de Mme de Rnal. Quelle diffrence, grand Dieu! Il
n'y avait rien de tendre dans ses sentiments de ce premier moment.
C'tait le plus vif bonheur d'ambition, et Julien tait surtout
ambitieux. Il parla de nouveau des gens par lui souponns, et des
prcautions qu'il avait inventes. En parlant, il songeait aux moyens de
profiter de sa victoire.

Mathilde encore fort embarrasse, et qui avait l'air atterre de sa
dmarche, parut enchante de trouver un sujet de conversation. On parla
des moyens de se revoir. Julien jouit dlicieusement de l'esprit et de
la bravoure dont il fit preuve de nouveau pendant cette discussion. On
avait affaire  des gens trs clairvoyants, le petit Tanbeau tait
certainement un espion, mais Mathilde et lui n'taient pas non plus sans
adresse.

Quoi de plus facile que de se rencontrer dans la bibliothque, pour
convenir de tout?

--Je puis paratre, sans exciter de soupons, dans toutes les parties de
l'htel, ajoutait Julien, et presque jusque dans la chambre de Mme de La
Mole. Il fallait absolument la traverser pour arriver  celle de sa
fille. Si Mathilde trouvait mieux qu'il arrivt toujours par une chelle
c'tait avec un coeur ivre de joie qu'il s'exposerait  ce faible
danger.

En l'coutant parler, Mathilde tait choque de cet air de triomphe. Il
est donc mon matre! se dit-elle. Dj elle tait en proie au remords.
Sa raison avait horreur de l'insigne folie qu'elle venait de commettre.
Si elle l'et pu, elle et ananti elle et Julien. Quand, par instants
la force de sa volont faisait taire les remords, des sentiments de
timidit et de pudeur souffrante la rendaient fort malheureuse. Elle
n'avait nullement prvu l'tat affreux o elle se trouvait.

Il faut cependant que je lui parle, se dit-elle  la fin cela est dans
les convenances, on parle  son amant. Et alors, pour accomplir un
devoir et avec une tendresse qui tait bien plus dans les paroles dont
elle se servait que dans le son de sa voix, elle raconta les diverses
rsolutions qu'elle avait prises  son gard pendant ces derniers jours.

Elle avait dcid que, s'il osait arriver chez elle avec le secours de
l'chelle du jardinier, ainsi qu'il lui tait prescrit, elle serait
toute  lui. Mais jamais l'on ne dit d'un ton plus froid et plus poli
des choses aussi tendres. Jusque-l ce rendez-vous tait glac. C'tait
 faire prendre l'amour en haine. Quelle leon de morale pour une jeune
imprudente! Vaut-il la peine de perdre son avenir pour un tel moment?

Aprs de longues incertitudes, qui eussent pu paratre  un observateur
superficiel l'effet de la haine la plus dcide, tant les sentiments
qu'une femme se doit  elle-mme avaient de peine  cder  une volont
aussi ferme, Mathilde finit par tre pour lui une matresse aimable.

A la vrit, ces transports taient un peu voulus. L'amour passionn
tait bien plutt un modle qu'on imitait qu'une ralit.

Mlle de La Mole croyait remplir un devoir envers elle-mme et envers son
amant. Le pauvre garon, se disait-elle, a t d'une bravoure acheve,
il doit tre heureux, ou bien c'est moi qui manque de caractre. Mais
elle et voulu racheter au prix d'une ternit de malheur la ncessit
cruelle o elle se trouvait.

Malgr la violence affreuse qu'elle s'imposait, elle fut parfaitement
matresse de ses paroles.

Aucun regret, aucun reproche ne vinrent gter cette nuit qui sembla
singulire plutt qu'heureuse  Julien. Quelle diffrence, grand Dieu!
avec son dernier sjour de vingt-quatre heures  Verrires! Ces belles
faons de Paris ont trouv le secret de tout gter, mme l'amour, se
disait-il dans son injustice extrme.

Il se livrait  ces rflexions debout dans une des grandes armoires
d'acajou o on l'avait fait entrer aux premiers bruits entendus dans
l'appartement voisin, qui tait celui de Mme de La Mole. Mathilde suivit
sa mre  la messe, les femmes quittrent l'appartement, et Julien
s'chappa avant qu'elles ne revinssent terminer leurs travaux.

Il monta  cheval et alla au pas rechercher les endroits les plus
solitaires du bois de Meudon. Il tait bien plus tonn qu'heureux. Le
bonheur qui, de temps  autre, venait occuper son me, tait comme celui
d'un jeune sous-lieutenant qui,  la suite de quelque action tonnante,
aurait t nomm colonel d'emble par le gnral en chef; il se sentait
port  une immense hauteur. Tout ce qui tait au-dessus de lui la
veille, tait  ses cts maintenant ou bien au-dessous. Peu  peu le
bonheur de Julien augmenta  mesure qu'il s'loignait.

S'il n'y avait rien de tendre dans son me, c'est que, quelque trange
que ce mot puisse paratre, Mathilde, dans toute sa conduite avec lui,
avait accompli un devoir. Il n'y eut rien d'imprvu pour elle dans tous
les vnements de cette nuit que le malheur et la honte qu'elle avait
trouvs au lieu de ces transports divins dont parlent les romans.

Me serais-je trompe, n'aurais-je pas d'amour pour lui? se dit-elle.




CHAPITRE XVII

UNE VIEILLE PE

    I now mean to be serious;--it is time,
    Since laughter now-a-days is deem'd too serious
    A jest at vice by virtue's called a crime.

    _Don Juan_, C. XIII.


Elle ne parut point au dner. Le soir elle vint un instant au salon,
mais ne regarda pas Julien. Cette conduite lui parut trange; mais,
pensa-t-il, je dois me l'avouer, je ne connais les usages de la bonne
compagnie que par les actions de la vie de tous les jours que j'ai vu
faire cent fois, elle me donnera quelque bonne raison pour tout ceci.
Toutefois, agit par la plus extrme curiosit, il tudiait l'expression
des traits de Mathilde, il ne put pas se dissimuler qu'elle avait l'air
sec et mchant. videmment ce n'tait pas la mme femme qui, la nuit
prcdente, avait ou feignait des transports de bonheur trop excessifs
pour tre vrais.

Le lendemain, le surlendemain mme froideur de sa part; elle ne le
regardait point, elle ne s'apercevait pas de son existence. Julien,
dvor par la plus vive inquitude, tait  mille lieues des sentiments
de triomphe qui l'avaient seuls anim le premier jour. Serait-ce, par
hasard, se dit-il, un retour  la vertu? Mais ce mot tait bien
bourgeois pour l'altire Mathilde.

Dans les positions ordinaires de la vie elle ne croit gure  la
religion, pensait Julien, elle l'aime comme utile aux intrts de sa
caste.

Mais par simple dlicatesse fminine ne peut-elle pas se reprocher
vivement la faute irrparable qu'elle a commise? Julien croyait tre son
premier amant.

Mais, se disait-il dans d'autres instants, il faut avouer qu'il n'y a
rien de naf, de simple, de tendre dans toute sa manire d'tre; jamais
je ne l'ai vue plus semblable  une reine qui vient de descendre de son
trne. Me mpriserait-elle? Il serait digne d'elle de se reprocher ce
qu'elle a fait pour moi,  cause seulement de la bassesse de ma
naissance.

Pendant que Julien, rempli de ses prjugs puiss dans les livres et
dans les souvenirs de Verrires, poursuivait la chimre d'une matresse
tendre et qui ne songe plus  sa propre existence du moment qu'elle a
fait le bonheur de son amant, la vanit de Mathilde tait furieuse
contre lui.

Comme elle ne s'ennuyait plus depuis deux mois, elle ne craignait plus
l'ennui; ainsi, sans pouvoir s'en douter le moins du monde, Julien avait
perdu son plus grand avantage.

Je me suis donc donn un matre! se disait Mlle de La Mole en se
promenant agite dans sa chambre. Il est rempli d'honneur,  la bonne
heure; mais si je pousse  bout sa vanit, il se vengera en faisant
connatre la nature de nos relations. Tel est le malheur de notre
sicle, les plus tranges garements mme ne gurissent pas de l'ennui.
Julien tait le premier amour de Mathilde, et, dans cette circonstance
de la vie qui donne quelques illusions tendres mme aux mes les plus
sches, elle tait en proie aux rflexions les plus amres.

Il a sur moi un empire immense, puisqu'il rgne par la terreur et peut
me punir d'une peine atroce, si je le pousse  bout. Cette seule ide
suffisait pour porter Mathilde  l'outrage, car le courage tait la
premire qualit de son caractre. Rien ne pouvait lui donner quelque
agitation et la gurir d'un fond d'ennui sans cesse renaissant que
l'ide qu'elle jouait  croix ou pile son existence entire.

Le troisime jour, comme Mlle de La Mole s'obstinait  ne pas le
regarder, Julien la suivit aprs dner, et videmment malgr elle dans
la salle de billard.

--Eh bien, monsieur, vous croyez donc avoir acquis des droits bien
puissants sur moi, lui dit-elle avec une colre  peine retenue, puisque
en opposition  ma volont bien clairement dclare, vous prtendez me
parler?... Savez-vous que personne au monde n'a jamais tant os?

Rien ne fut plaisant comme le dialogue de ces deux jeunes amants, sans
s'en douter ils taient anims l'un contre l'autre des sentiments de la
haine la plus vive. Comme aucun des deux n'avait le caractre endurant
que d'ailleurs ils avaient des habitudes de bonne compagnie, ils en
furent bientt  se dclarer nettement qu'ils se brouillaient  jamais.

--Je vous jure un ternel secret, dit Julien, j'ajouterais mme que
jamais je ne vous adresserai la parole, si votre rputation ne pouvait
souffrir de ce changement trop marqu.

Il salua avec un parfait respect et partit.

Il accomplissait sans trop de peine ce qu'il croyait un devoir, il tait
bien loin de se croire fort amoureux de Mlle de La Mole. Sans doute il
ne l'aimait pas trois jours auparavant, quand on l'avait cach dans la
grande armoire d'acajou. Mais tout changea rapidement dans son me, du
moment qu'il se vit  jamais brouill avec elle.

Sa mmoire cruelle se mit  lui retracer les moindres circonstances de
cette nuit qui, dans la ralit, l'avait laiss si froid.

Ds la seconde nuit qui suivit la dclaration de brouille ternelle,
Julien faillit devenir fou en tant oblig de s'avouer qu'il avait de
l'amour pour Mlle de La Mole.

Des combats affreux suivirent cette dcouverte: tous ses sentiments
taient bouleverss.

Huit jours aprs, au lieu d'tre fier avec M. de Croisenois, il l'aurait
presque embrass en fondant en larmes.

L'habitude du malheur lui donna une lueur de bon sens, il se dcida 
partir pour le Languedoc, fit sa malle et alla  la poste.

Il se sentit dfaillir quand, arriv au bureau des malles-poste, on lui
apprit que, par un hasard singulier, il y avait une place ds le
lendemain dans la malle de Toulouse. Il l'arrta et revint  l'htel de
La Mole, annoncer son dpart au marquis.

M. de La Mole tait sorti. Plus mort que vif, Julien alla l'attendre
dans la bibliothque. Que devint-il en y trouvant Mlle de La Mole?

En le voyant paratre, elle prit un air de mchancet auquel il lui fut
impossible de se mprendre.

Emport par son malheur, gar par la surprise, Julien eut la faiblesse
de lui dire, du ton le plus tendre et qui venait de l'me:

--Ainsi, vous ne m'aimez plus?

--J'ai horreur de m'tre livre au premier venu, dit Mathilde, en
pleurant de rage contre elle-mme.

--_Au premier venu_! s'cria Julien, et il s'lana sur une vieille pe
du Moyen ge, qui tait conserve dans la bibliothque comme une
curiosit.

Sa douleur, qu'il croyait extrme au moment o il avait adress la
parole  Mlle de La Mole, venait d'tre centuple par les larmes de
honte qu'il lui voyait rpandre. Il et t le plus heureux des hommes
de pouvoir la tuer.

Au moment o il venait de tirer l'pe, avec quelque peine, de son
fourreau antique, Mathilde, heureuse d'une sensation si nouvelle,
s'avana firement vers lui; ses larmes s'taient taries.

L'ide du marquis de La Mole, son bienfaiteur, se prsenta vivement 
Julien. Je tuerais sa fille! se dit-il, quelle horreur! Il fit un
mouvement pour jeter l'pe. Certainement, pensa-t-il, elle va clater
de rire  la vue de ce mouvement de mlodrame: il dut  cette ide le
retour de tout son sang-froid. Il regarda la lame de la vieille pe
curieusement et comme s'il y et cherch quelque tache de rouille, puis
il la remit dans le fourreau, et avec la plus grande tranquillit la
replaa au clou de bronze dor qui la soutenait.

Tout ce mouvement, fort lent sur la fin, dura bien une minute, Mlle de
La Mole le regardait tonne: J'ai donc t sur le point d'tre tue par
mon amant! se disait-elle.

Cette ide la transportait dans les plus belles annes du sicle de
Charles IX et de Henri III.

Elle tait immobile, debout devant Julien qui venait de replacer l'pe,
elle le regardait avec des yeux d'o la haine s'tait envole. Il faut
convenir qu'elle tait bien sduisante en ce moment, certainement jamais
femme n'avait moins ressembl  une poupe parisienne (Ce mot tait la
grande objection de Julien contre les femmes de ce pays).

Je vais retomber dans quelque faiblesse pour lui pensa Mathilde; c'est
bien pour le coup qu'il se croirait mon seigneur et matre, aprs une
rechute, et au moment prcis o je viens de lui parler si ferme. Elle
s'enfuit.

Mon Dieu! qu'elle est belle! dit Julien en la voyant courir: voil cet
tre qui se prcipitait dans mes bras avec tant de fureur il n'y a pas
quinze jours... et ces instants ne reviendront jamais! et c'est par ma
faute! et au moment d'une action si extraordinaire, si intressante pour
moi, je n'y tais pas sensible!... Il faut avouer que je suis n avec un
caractre bien plat et bien malheureux.

Le marquis parut; Julien se hta de lui annoncer son dpart.

--Pour o? dit M. de La Mole.

--Pour le Languedoc.

--Non pas, s'il vous plat, vous tes rserv  de plus hautes
destines, si vous partez ce sera pour le Nord... mme, en termes
militaires, je vous consigne  l'htel. Vous m'obligerez de n'tre
jamais plus de deux ou trois heures absent, je puis avoir besoin de vous
d'un moment  l'autre.

Julien salua et se retira sans mot dire, laissant le marquis fort
tonn, il tait hors d'tat de parler, il s'enferma dans sa chambre.
L, il put s'exagrer en libert toute l'atrocit de son sort.

Ainsi, pensait-il, je ne puis pas mme m'loigner! Dieu sait combien de
jours le marquis va me retenir  Paris; grand Dieu! que vais-je devenir?
et pas un ami que je puisse consulter: l'abb Pirard ne me laisserait
pas finir la premire phrase, le comte Altamira me proposerait, pour me
distraire, de m'affilier  quelque conspiration.

Et cependant je suis fou, je le sens; je suis fou!

Qui pourra me guider, que vais-je devenir?




CHAPITRE XVIII

MOMENTS CRUELS

    Et elle me l'avoue! Elle dtaille jusqu'aux moindres circonstances! Son
    oeil si beau fix sur le mien peint l'amour qu'elle sent pour un autre!

    SCHILLER


Mademoiselle de la Mole ravie ne songeait qu'au bonheur d'avoir t sur
le point d'tre tue. Elle allait jusqu' se dire: il est digne d'tre
mon matre, puisqu'il a t sur le point de me tuer. Combien faudrait-il
fondre ensemble de beaux jeunes gens de la socit pour arriver  un tel
mouvement de passion?

Il faut avouer qu'il tait bien joli au moment o il est mont sur la
chaise, pour replacer l'pe prcisment dans la position pittoresque
que le tapissier dcorateur lui a donne! Aprs tout, je n'ai pas t si
folle de l'aimer!

Dans cet instant, s'il se ft prsent quelque moyen honnte de renouer,
elle l'et saisi avec plaisir. Julien enferm  double tour dans sa
chambre, tait en proie au plus violent dsespoir. Dans ses ides
folles, il pensait  se jeter  ses pieds. Si au lieu de se tenir dans
un lieu cart, il et err au jardin et dans l'htel de manire  se
tenir  porte des occasions, il et peut-tre, en un seul instant,
chang en bonheur le plus vif son affreux malheur.

Mais l'adresse dont nous lui reprochons l'absence aurait exclu le
mouvement sublime de saisir l'pe qui, dans ce moment, le rendait si
joli aux yeux de Mlle de La Mole. Ce caprice, favorable  Julien dura
toute la journe; Mathilde se faisait une image charmante des courts
instants pendant lesquels elle l'avait aim, elle les regrettait.

Au fait, se disait-elle, ma passion pour ce pauvre garon n'a dur  ses
yeux que depuis une heure aprs minuit, quand je l'ai vu arriver par son
chelle avec tous ses pistolets dans la poche de ct de son habit,
jusqu' neuf heures du matin. C'est un quart d'heure aprs, en entendant
la messe  Sainte-Valre, que j'ai commenc  penser qu'il allait se
croire mon matre, et qu'il pourrait bien essayer de me faire obir au
nom de la terreur.

Aprs dner, Mlle de La Mole, loin de fuir Julien, lui parla et
l'engagea en quelque sorte  la suivre au jardin; il obit. Cette
preuve lui manquait. Mathilde cdait, sans trop s'en douter,  l'amour
qu'elle reprenait pour lui. Elle trouvait un plaisir extrme  se
promener  ses cts; c'tait avec curiosit qu'elle regardait ces mains
qui, le matin, avaient saisi l'pe pour la tuer.

Cependant, aprs tout ce qui s'tait pass, il ne pouvait plus tre
question de leur ancienne conversation.

Peu  peu, Mathilde se mit  lui parler avec confidence intime de l'tat
de son coeur. Elle trouvait une singulire volupt dans ce genre de
conversation, elle en vint  lui raconter longuement les mouvements
d'enthousiasme passager qu'elle avait prouvs jadis pour M. de
Croisenois, ensuite pour M. de Caylus...

--Quoi! pour M. de Caylus aussi! s'cria Julien; et toute l'amre
jalousie d'un amant dlaiss clatait dans ce mot. Mathilde en jugea
ainsi, et n'en fut point offense.

Elle continua  torturer Julien, en lui dtaillant ses sentiments
d'autrefois de la faon la plus pittoresque, et avec l'accent de la plus
intime vrit. Il voyait qu'elle peignait ce qu'elle avait sous les
yeux. Il avait la douleur de remarquer qu'en parlant, elle faisait des
dcouvertes dans son propre coeur.

Le malheur de la jalousie ne peut aller plus loin.

Souponner qu'un rival est aim est dj bien cruel mais se voir avouer
en dtail l'amour qu'il inspire par l femme qu'on adore est peut-tre
le comble des douleurs.

O combien taient punis, en cet instant, les mouvements d'orgueil qui
avaient port Julien  se prfrer aux Caylus, aux Croisenois! Avec quel
malheur intime et senti, il s'exagrait leurs plus petits avantages!
Avec quelle bonne foi ardente il se mprisait lui-mme!

Mathilde lui semblait un tre au-dessus du divin; toute parole est
faible pour exprimer l'excs de son admiration. En se promenant  ct
d'elle, il regardait  la drobe ses mains, ses bras, sa taille de
reine. Il tait sur le point de tomber  ses pieds, ananti d'amour et
de malheur, et en criant: Piti!

Et cette personne si belle, si suprieure  tout, qui une fois m'a aim,
c'est M. de Caylus qu'elle aimera sans doute bientt.

Julien ne pouvait douter de la sincrit de Mlle de La Mole l'accent de
la vrit tait trop vident dans tout ce qu'elle disait. Pour que rien
absolument ne manqut  son malheur, il y eut des moments o,  force de
s'occuper des sentiments qu'elle avait prouvs une fois pour M. de
Caylus, Mathilde en vint  parler de lui comme si elle l'aimait
actuellement. Certainement il y avait de l'amour dans son accent, Julien
le voyait nettement.

L'intrieur de sa poitrine et t inond de plomb fondu qu'il et moins
souffert. Comment, arriv  cet excs de malheur, le pauvre garon
et-il pu deviner que c'tait parce qu'elle parlait  lui, que Mlle de
La Mole trouvait tant de plaisir  repenser aux vellits d'amour
qu'elle avait prouves jadis pour M. de Caylus ou M. de Croisenois?

Rien ne saurait exprimer les tortures de Julien. Il coutait les
confidences dtailles de l'amour prouv pour d'autres, dans cette mme
alle de tilleuls o, si peu de jours auparavant, il attendait qu'une
heure sonnt pour pntrer dans sa chambre. Un tre humain ne peut
soutenir le malheur  un plus haut degr.

Ce genre d'intimit cruelle dura huit grands jours. Mathilde tantt
semblait rechercher, tantt ne fuyait pas les occasions de lui parler;
et le sujet de conversation, auquel ils semblaient tous deux revenir
avec une sorte de volupt cruelle, c'tait le rcit des sentiments
qu'elle avait prouvs pour d'autres: elle lui racontait les lettres
qu'elle avait crites, elle lui en rappelait jusqu'aux paroles, elle lui
rcitait des phrases entires. Les derniers jours, elle semblait
contempler Julien avec une sorte de joie maligne. Ses douleurs taient
une vive jouissance pour elle; elle y voyait la faiblesse de son tyran,
elle pouvait donc se permettre de l'aimer.

On voit que Julien n'avait aucune exprience de la vie, il n'avait pas
mme lu de romans; s'il et t un peu moins gauche et qu'il et dit
avec quelque sang-froid  cette jeune fille, par lui si adore et qui
lui faisait des confidences si tranges:

--Convenez que quoique je ne vaille pas tous ces messieurs, c'est
pourtant moi que vous aimez...

Peut-tre et-elle t heureuse d'tre devine; du moins le succs
et-il dpendu entirement de la grce avec laquelle Julien et exprim
cette ide, et du moment qu'il et choisi. Dans tous les cas, il sortait
bien, et avec avantage pour lui, d'une situation qui allait devenir
monotone aux yeux de Mathilde.

--Et vous ne m'aimez plus, moi qui vous adore! lui dit un jour, aprs
une longue promenade, Julien perdu d'amour et de malheur.

Cette sottise tait  peu prs la plus grande qu'il pt commettre.

Ce mot dtruisit en un clin d'oeil tout le plaisir que Mlle de La Mole
trouvait  lui parler de l'tat de son coeur. Elle commenait 
s'tonner qu'aprs ce qui s'tait pass il ne s'offenst pas de ses
rcits; elle allait jusqu' s'imaginer, au moment o il lui tint ce sot
propos, que peut-tre il ne l'aimait plus. La fiert a sans doute teint
son amour, se disait-elle. Il n'est pas homme  se voir impunment
prfrer des tres comme Caylus, de Luz Croisenois, qu'il avoue lui tre
tellement suprieurs. Non je ne le verrai plus  mes pieds!

Les jours prcdents, dans la navet de son malheur Julien lui faisait
un loge passionn des brillantes qualits de ces messieurs; il allait
jusqu' les exagrer. Cette nuance n'avait point chapp  Mlle de La
Mole, elle en tait tonne. L'me frntique de Julien, en louant un
rival qu'il croyait aim, sympathisait avec son bonheur.

Son mot si franc, mais si stupide, vint tout changer en un instant;
Mathilde, sre d'tre aime, le mprisa parfaitement.

Elle se promenait avec lui au moment de ce propos maladroit; elle le
quitta, et son dernier regard exprimait le plus affreux mpris. Rentre
au salon, de toute la soire elle ne le regarda plus. Le lendemain ce
mpris occupait tout son coeur; il n'tait plus question du mouvement
qui, pendant huit jours, lui avait fait trouver tant de plaisir 
traiter Julien comme l'ami le plus intime, sa vue lui tait dsagrable.
La sensation de Mathilde alla bientt jusqu'au dgot; rien ne saurait
exprimer l'excs du mpris qu'elle prouvait en le rencontrant sous ses
yeux.

Julien n'avait rien compris  tout ce qui s'tait pass dans le coeur de
Mathilde, mais sa vanit clairvoyante discerna le mpris. Il eut le bon
sens de ne paratre devant elle que le plus rarement possible, et jamais
ne la regarda.

Mais ce ne fut pas sans une peine mortelle qu'il se priva en quelque
sorte de sa prsence. Il crut sentir que son malheur s'en augmentait
encore. Le courage d'un coeur d'homme ne peut aller plus loin, se
disait-il. Il passait sa vie  une petite fentre dans les combles de
l'htel; la persienne en tait ferme avec soin, et de l du moins il
pouvait apercevoir Mlle de La Mole dans les instants o elle paraissait
au jardin.

Que devenait-il quand, aprs dner, il la voyait se promener avec M. de
Caylus, M. de Luz ou tel autre pour qui elle lui avait avou quelque
vellit d'amour autrefois prouve?

Julien n'avait pas l'ide d'une telle intensit de malheur; il tait sur
le point de jeter des cris, cette me si ferm tait enfin bouleverse
de fond en comble.

Toute pense trangre  Mlle de La Mole lui tait devenue odieuse; il
tait incapable d'crire les lettres les plus simples.

--Vous tes fou, lui dit un matin le marquis.

Julien, tremblant d'tre devin, parla de maladie et parvint  se faire
croire. Heureusement pour lui, M. de La Mole le plaisanta  dner sur
son prochain voyage: Mathilde comprit qu'il pouvait tre fort long. Il y
avait dj plusieurs jours que Julien la fuyait, et les jeunes gens si
brillants qui avaient tout ce qui manquait  cet tre si ple et si
sombre autrefois aim d'elle, n'avaient plus le pouvoir de la tirer de
sa rverie.

Une fille ordinaire, se disait-elle, et cherch l'homme qu'elle prfre
parmi ces jeunes gens qui attirent tous les regards dans un salon; mais
un des caractres du gnie est de ne pas traner sa pense dans
l'ornire trace par le vulgaire.

Compagne d'un homme tel que Julien, auquel il ne manque que de la
fortune que j'ai, j'exciterai continuellement l'attention, je ne
passerai point inaperue dans la vie. Bien loin de redouter sans cesse
une rvolution comme mes cousines, qui, de peur du peuple, n'osent pas
gronder un postillon qui les mne mal, je serai sre de jouer un rle et
un grand rle, car l'homme que j'ai choisi a du caractre et une
ambition sans bornes. Que lui manque-t-il? des amis, de l'argent? je lui
donne tout cela. Mais sa pense traitait un peu Julien en tre infrieur
dont on fait la fortune quand et comment on veut et de l'amour duquel on
ne se permet pas mme de douter.




CHAPITRE XIX

L'OPRA BOUFFE

    O how this spring of love resembleth
    The uncertain glory of an April day;
    Which now shows all the beauty of the sun
    And by and by a cloud takes all away!

    SHAKESPEARE.


Occupe de l'avenir et du rle singulier qu'elle esprait, Mathilde en
vint bientt jusqu' regretter les discussions sches et mtaphysiques
quelle avait jadis avec Julien. Fatigue de si hautes penses,
quelquefois aussi elle regrettait les moments de bonheur qu'elle avait
trouvs auprs de lui, ces derniers souvenirs ne paraissaient point sans
remords, elle en tait accable dans de certains moments.

Mais si l'on a une faiblesse, se disait-elle, il est digne d'une fille
telle que moi de n'oublier ses devoirs que pour un homme de mrite; on
ne dira point que ce sont ses jolies moustaches ni sa grce  monter 
cheval qui m'ont sduite, mais ses profondes discussions sur l'avenir
qui attend la France, ses ides sur la ressemblance que les vnements
qui vont fondre sur nous peuvent avoir avec la rvolution de 1688 en
Angleterre. J'ai t sduite, rpondait-elle  ses remords, je suis une
faible femme, mais du moins je n'ai pas t gare comme une poupe par
les avantages extrieurs.

S'il y a une rvolution, pourquoi Julien Sorel ne jouerait-il pas le
rle de Roland, et moi celui de Mme Roland? j'aime mieux ce rle que
celui de Mme de Stal: l'immoralit de la conduite sera un obstacle dans
notre sicle. Certainement on ne me reprochera pas une seconde faiblesse
j'en mourrais de honte.

Les rveries de Mathilde n'taient pas toutes aussi graves, il faut
l'avouer, que les penses que nous venons de transcrire.

Elle regardait Julien  la drobe, elle trouvait une grce charmante 
ses moindres actions.

Sans doute, se disait-elle, je suis parvenue  dtruire chez lui jusqu'
la plus petite ide qu'il a des droits.

L'air de malheur et de passion profonde avec lequel le pauvre garon m'a
dit ce mot d'amour naf, au jardin, il y a huit jours, le prouve de
reste, il faut convenir que j'ai t bien extraordinaire de me fcher
d'un mot o brillaient tant de respect, tant de passion. Ne suis-je pas
sa femme? Son mot tait naturel, et, il faut l'avouer, il tait bien
aimable. Julien m'aimait encore aprs des conversations ternelles, dans
lesquelles je ne lui avais parl et avec bien de la cruaut j'en
conviens, que des vellits d'amour que l'ennui de la vie que je mne
m'avait inspires pour ces jeunes gens de la socit desquels il est si
jaloux. Ah! s'il savait combien ils sont peu dangereux pour lui! combien
auprs de lui ils me semblent tiols et ples copies les uns des
autres.

En faisant ces rflexions, Mathilde, pour se donner une contenance aux
yeux de sa mre qui la regardait, traait au hasard des traits de crayon
sur une feuille de son album. Un des profils qu'elle venait d'achever
l'tonna, la ravit: il ressemblait  Julien d'une faon frappante. C'est
la voix du ciel! voil un des miracles de l'amour, s'cria-t-elle avec
transport: sans m'en douter, je fais son portrait.

Elle s'enfuit dans sa chambre, s'y enferma, prit des couleurs,
s'appliqua beaucoup, chercha srieusement  faire le portrait de Julien,
mais elle ne put russir; le profil trac au hasard se trouva toujours le
plus ressemblant; Mathilde en fut enchante, elle y vit une preuve
vidente de grande passion.

Elle ne quitta son album que fort tard, quand la marquise la fit appeler
pour aller  l'Opra italien. Elle n'eut qu'une ide, chercher Julien
des yeux pour le faire engager par sa mre a les accompagner.

Il ne parut point, ces dames n'eurent que des tres vulgaires dans leur
loge. Pendant tout le premier acte de l'opra, Mathilde rva  l'homme
qu'elle aimait avec les transports de la passion la plus vive; mais au
second acte, une maxime d'amour chante, il faut l'avouer, sur une
mlodie digne de Cimarosa, pntra son coeur. L'hrone de l'opra
disait: Il faut me punir de l'excs d'adoration que je sens pour lui,
c'est trop l'aimer!

Du moment qu'elle eut entendu cette cantilne sublime, tout ce qui
existait au monde disparut pour Mathilde. On lui parlait, elle ne
rpondait pas; sa mre la grondait,  peine pouvait-elle prendre sur
elle de la regarder. Son extase arriva  un tat d'exaltation et de
passion comparable aux mouvements les plus violents que, depuis quelques
jours, Julien avait prouvs pour elle. La cantilne, pleine d'une grce
divine, sur laquelle tait chante la maxime qui lui semblait faire une
application si frappante  sa position, occupait tous les instants o
elle ne songeait pas directement  Julien. Grce  son amour pour la
musique, elle fut ce soir-l comme Mme de Rnal tait toujours en
pensant  Julien. L'amour de tte a plus d'esprit sans doute que l'amour
vrai, mais il n'a que des instants d'enthousiasme; il se connat trop,
il se juge sans cesse; loin d'garer la pense il n'est bti qu' force
de penses.

De retour  la maison, quoi que pt dire Mme de La Mole, Mathilde
prtendit avoir la fivre et passa une partie de la nuit  rpter cette
cantilne sur son piano. Elle chantait les paroles de l'air clbre qui
l'avait charme:

    _Devo punirmi devo punirmi,_
    _Se troppo amai_

etc.

Le rsultat de cette nuit de folie fut qu'elle crut tre parvenue 
triompher de son amour. (Cette page nuira de plus d'une faon au
malheureux auteur. Les mes glaces l'accuseront d'indcence. Il ne fait
point l'injure aux jeunes personnes qui brillent dans les salons de
Paris, de supposer qu'une seule d'entre elles soit susceptible des
mouvements de folie qui dgradent le caractre de Mathilde. Ce
personnage est tout  fait d'imagination, et mme imagin bien en dehors
des habitudes sociales qui, parmi tous les sicles, assureront un rang
si distingu  la civilisation du XIXe sicle.

Ce n'est point la prudence qui manque aux jeunes filles qui ont fait
l'ornement des bals de cet hiver.

Je ne pense pas non plus que l'on puisse les accuser de trop mpriser
une brillante fortune, des chevaux, de belles terres et tout ce qui
assure une position agrable dans le monde. Loin de ne voir que de
l'ennui dans tous ces avantages, ils sont en gnral l'objet des dsirs
les plus constants, et, s'il y a passion dans les cours, elle est pour
eux.

Ce n'est point l'amour non plus qui se charge de la fortune des jeunes
gens dous de quelque talent comme Julien, ils s'attachent d'une
treinte invincible  une coterie, et quand la coterie fait fortune,
toutes les bonnes choses de la socit pleuvent sur eux. Malheur 
l'homme d'tude qui n'est d'aucune coterie, on lui reprochera jusqu' de
petits succs fort incertains, et la haute vertu triomphera en le
volant. H, monsieur, un roman est un miroir qui se promne sur une
grande route. Tantt il reflte  vos yeux l'azur des cieux, tantt la
fange des bourbiers de la route. Et l'homme qui porte le miroir dans sa
hotte sera par vous accus d'tre immoral! Son miroir montre la fange,
et vous accusez le miroir! Accusez bien plutt le grand chemin o est le
bourbier, et plus encore l'inspecteur des routes qui laisse l'eau
croupir et le bourbier se former.

Maintenant qu'il est bien convenu que le caractre de Mathilde est
impossible dans notre sicle non moins prudent que vertueux, je crains
moins d'irriter en continuant le rcit des folies de cette aimable
fille.)

Pendant toute la journe du lendemain, elle pia les occasions de
s'assurer de son triomphe sur sa folle passion. Son grand but fut de
dplaire en tout  Julien; mais aucun de ses mouvements ne lui chappa.

Julien tait trop malheureux et surtout trop agit pour deviner une
manoeuvre de passion aussi complique, encore moins put-il voir tout ce
qu'elle avait de favorable pour lui: il en fut la victime; jamais
peut-tre son malheur n'avait t aussi excessif. Ses actions taient
tellement peu sous la direction de son esprit, que si quelque philosophe
chagrin lui et dit: Songez  profiter rapidement des dispositions qui
vont vous tre favorables, dans ce genre d'amour de tte, que l'on voit
 Paris, la mme manire d'tre ne peut durer plus de deux jours, il ne
l'et pas compris. Mais quelque exalt qu'il ft, Julien avait de
l'honneur. Son premier devoir tait la discrtion; il le comprit.
Demander conseil, raconter son supplice au premier venu et t un
bonheur comparable  celui du malheureux qui, traversant un dsert
enflamm, reoit du ciel une gorge d'eau glace. Il connut le pril, il
craignit de rpondre par un torrent de larmes  l'indiscret qui
l'interrogerait; il s'enferma chez lui.

Il vit Mathilde se promener longtemps au jardin; quand enfin elle l'eut
quitt, il y descendit; il s'approcha d'un rosier o elle avait pris une
fleur.

La nuit tait sombre, il put se livrer  tout son malheur sans craindre
d'tre vu. Il tait vident pour lui que Mlle de La Mole aimait un de
ces jeunes officiers avec qui elle venait de parler si gaiement. Elle
l'avait aim lui, mais elle avait connu son peu de mrite.

Et en effet, j'en ai bien peu! se disait Julien avec pleine conviction;
je suis au total un tre bien plat, bien vulgaire, bien ennuyeux pour
les autres, bien insupportable  moi-mme. Il tait mortellement dgot
de toutes ses bonnes qualits, de toutes les choses qu'il avait aimes
avec enthousiasme; et dans cet tat d'_imagination renverse_, il
entreprenait de juger la vie avec son imagination. Cette erreur est d'un
homme suprieur.

Plusieurs fois l'ide du suicide s'offrit  lui, cette image tat pleine
de charmes c'tait comme un repos dlicieux, c'tait le verre d'eau
glace offert au misrable qui, dans le dsert, meurt de soif et de
chaleur.

Ma mort augmentera le mpris qu'elle a pour moi! s'cria-t-il. Quel
souvenir je laisserai!

Tomb dans ce dernier abme du malheur, un tre humain n'a de ressource
que le courage. Julien n'eut pas assez de gnie pour se dire: Il faut
oser; mais comme le soir, il regardait la fentre de la chambre de
Mathilde, il vit  travers les persiennes qu'elle teignait sa lumire:
il se figurait cette chambre charmante qu'il avait vue, hlas! une fois
en sa vie. Son imagination n'allait pas plus loin.

Une heure sonna; entendre le son de la cloche et se dire: Je vais monter
avec l'chelle, ne fut qu'un instant.

Ce fut l'clair du gnie, les bonnes raisons arrivrent en foule.
Puis-je tre plus malheureux! se disait-il. Il courut  l'chelle, le
jardinier l'avait enchane. A l'aide du chien d'un de ses petits
pistolets, qu'il brisa, Julien anim dans ce moment d'une force
surhumaine, tordit un des chanons de la chane qui retenait l'chelle;
il en fut matre en peu de minutes, et la plaa contre la fentre de
Mathilde.

Elle va se fcher, m'accabler de mpris, qu'importe? Je lui donne un
baiser, un dernier baiser, je monte chez moi et je me tue...; mes lvres
toucheront sa joue avant que de mourir!

Il volait en montant l'chelle, il frappe  la persienne; aprs quelques
instants Mathilde l'entend, elle veut ouvrir la persienne, l'chelle s'y
oppose: Julien se cramponne au crochet de fer destin  tenir la
persienne ouverte, et, au risque de se prcipiter mille fois, donne une
violente secousse  l'chelle et la dplace un peu. Mathilde peut ouvrir
la persienne.

Il se jette dans la chambre plus mort que vif:

--C'est donc toi! dit-elle en se prcipitant dans ses bras.

       *       *       *       *       *

Qui pourra dcrire l'excs du bonheur de Julien? celui de Mathilde fut
presque gal.

Elle lui parlait contre elle-mme, elle se dnonait  lui.

--Punis-moi de mon orgueil atroce, lui disait-elle, en le serrant dans
ses bras de faon  l'touffer; tu es mon matre, je suis ton esclave,
il faut que je te demande pardon  genoux d'avoir voulu me rvolter.

Elle quittait ses bras pour tomber  ses pieds.

--Oui, tu es mon matre, lui disait-elle encore, ivre de bonheur et
d'amour; rgne  jamais sur moi, punis svrement ton esclave quand elle
voudra se rvolter.

Dans un autre moment, elle s'arrache de ses bras allume la bougie, et
Julien a toutes les peines du mond  l'empcher de se couper tout un
ct de ses cheveux.

--Je veux me rappeler, lui dit-elle, que je suis ta servante: si jamais
un excrable orgueil vient m'garer, montre-moi ces cheveux et dis: Il
n'est plus question d'amour, il ne s'agit pas de l'motion que votre me
peut prouver en ce moment, vous avez jur d'obir, obissez sur
l'honneur.

Mais il est plus sage de supprimer la description d'un tel degr
d'garement et de flicit.

La vertu de Julien fut gale  son bonheur.

--Il faut que je descende par l'chelle, dit-il  Mathilde, quand il vit
l'aube du jour paratre sur les chemines lointaines du ct de
l'orient, au-del des jardins. Le sacrifice que je m'impose est digne de
vous, je me prive de quelques heures du plus tonnant bonheur qu'une me
humaine puisse goter, c'est un sacrifice que je fais  votre
rputation: si vous connaissez mon coeur, vous comprenez la violence que
je me fais. Serez-vous toujours pour moi ce que vous tes en ce moment?
mais l'honneur parle, il suffit. Apprenez que, lors de notre premire
entrevue, tous les soupons n'ont pas t dirigs contre les voleurs. M.
de La Mole a fait tablir une garde dans le jardin. M. de Croisenois est
environn d'espions, on sait ce qu'il fait chaque nuit...

--Le pauvre garon, s'cria Mathilde et elle rit aux clats. Sa mre et
une femme de service furent veilles; tout  coup on lui adressa la
parole  travers la porte. Julien la regarda, elle plit en grondant la
femme de chambre et ne daigna pas adresser la parole  sa mre.

--Mais si elles ont l'ide d'ouvrir la fentre, elles voient l'chelle!
lui dit Julien.

Il la serra encore une fois dans ses bras, se jeta sur l'chelle et se
laissa glisser plutt qu'il ne descendit; en un moment il fut  terre.

Trois secondes aprs, l'chelle tait sous l'alle de tilleuls, et
l'honneur de Mathilde sauv. Julien, revenu  lui, se trouva tout en
sang et presque nu, il s'tait bless en se laissant glisser sans
prcaution.

L'excs du bonheur lui avait rendu toute l'nergie de son caractre:
vingt hommes se fussent prsents, que les attaquer seul, en cet
instant, n'et t qu'un plaisir de plus. Heureusement sa vertu
militaire ne fut pas mise  l'preuve: il coucha l'chelle  sa place
ordinaire; il replaa la chane qui la retenait: il n'oublia point de
revenir effacer l'empreinte que l'chelle avait laisse dans la
plate-bande de fleurs exotiques sous la fentre de Mathilde.

Comme, dans l'obscurit, il promenait sa main sur la terre molle pour
s'assurer que l'empreinte tait entirement efface, il sentit tomber
quelque chose sur ses mains, c'tait tout un ct des cheveux de
Mathilde qu'elle avait coup et qu'elle lui jetait.

Elle tait  sa fentre.

--Voil ce que t'envoie ta servante, lui dit-elle assez haut, c'est le
signe d'une obissance ternelle. Je renonce  l'exercice de ma raison,
sois mon matre.

Julien vaincu fut sur le point d'aller reprendre l'chelle et de
remonter chez elle. Enfin la raison fut la plus forte.

Rentrer du jardin dans l'htel n'tait pas chose facile. Il russit 
forcer la porte d'une cave; parvenu dans la maison, il fut oblig
d'enfoncer le plus silencieusement possible la porte de sa chambre. Dans
son trouble il avait laiss, dans la petite chambre qu'il venait
d'abandonner si rapidement, jusqu' la clef qui tait dans la poche de
son habit. Pourvu pensa-t-il, qu'elle songe  cacher toute cette
dpouill mortelle!

Enfin, la fatigue l'emporta sur le bonheur, et, comme le soleil se
levait, il tomba dans un profond sommeil.

La cloche du djeuner eut grand'peine  l'veiller, il parut  la salle
 manger. Bientt aprs Mathilde y entra. L'orgueil de Julien eut un
moment bien heureux en voyant l'amour qui clatait dans les yeux de
cette personne si belle et environne de tant d'hommages; mais bientt
sa prudence eut lieu d'tre effraye.

Sous prtexte du peu de temps qu'elle avait eu pour soigner sa coiffure,
Mathilde avait arrang ses cheveux de faon  ce que Julien pt
apercevoir du premier coup d'oeil toute l'tendue du sacrifice qu'elle
avait fait pour lui en les coupant la nuit prcdente. Si une aussi
belle figure avait pu tre gte par quelque chose, Mathilde y serait
parvenue; tout un ct de ses beaux cheveux, d'un blond cendr, tait
coup ingalement  un demi-pouce de la tte.

A djeuner, toute la manire d'tre de Mathilde rpondit  cette
premire imprudence. On et dit qu'elle prenait  tche de faire savoir
 tout le monde la folle passion qu'elle avait pour Julien.
Heureusement, ce jour-l, M. de La Mole et la marquise taient fort
occups d'une promotion de cordons bleus, qui allait avoir lieu, et dans
laquelle M. de Chaulnes n'tait pas compris. Vers la fin du repas, il
arriva  Mathilde, qui parlait  Julien, de l'appeler mon matre. Il
rougit jusqu'au blanc des yeux.

Soit hasard ou fait exprs de la part de Mlle de La Mole, Mathilde ne
fut pas un instant seule ce jour-l. Le soir, en passant de la salle 
manger au salon, elle trouva pourtant le moment de dire  Julien:

--Tous mes projets sont renverss. Croirez-vous que ce soit un prtexte
de ma part? maman vient de dcider qu'une de ses femmes s'tablira la
nuit dans mon appartement.

Cette journe passa comme un clair, Julien tait au comble du bonheur.
Ds sept heures du matin, le lendemain, il tait install dans la
bibliothque; il esprait que Mlle de La Mole daignerait y paratre, il
lui avait crit une lettre infinie.

Il ne la vit que bien des heures aprs, au djeuner. Elle tait ce
jour-l coiffe avec le plus grand soin; un art merveilleux s'tait
charg de cacher la place des cheveux coups. Elle regarda une ou deux
fois Julien, mais avec des yeux polis et calmes, il n'tait plus
question de l'appeler mon matre.

L'tonnement de Julien l'empchait de respirer... Mathilde se reprochait
presque tout ce qu'elle avait fait pour lui.

En y pensant mrement, elle avait dcid que c'tait un tre, si ce
n'est tout  fait commun, du moins ne sortant pas assez de la ligne pour
mriter toutes les tranges folies qu'elle avait oses pour lui. Au
total, elle ne songeait gure  l'amour; ce jour-l, elle tait lasse
d'aimer.

Pour Julien, les mouvements de son coeur furent ceux d'un enfant de
seize ans. Le doute affreux, l'tonnement le dsespoir l'occuprent tour
 tour pendant ce djeuner qui lui sembla d'une ternelle dure.

Ds qu'il put dcemment se lever de table il se prcipita plutt qu'il
ne courut  l'curie, sella lui-mme son cheval et partit au galop; il
craignait de se dshonorer par quelque faiblesse. Il faut que je tue mon
coeur  force de fatigue physique, se disait-il en galopant dans les
bois de Meudon. Qu'ai-je fait, qu'ai-je dit pour mriter une telle
disgrce?

Il faut ne rien faire, ne rien dire aujourd'hui, pensa-t-il en rentrant
 l'htel, tre mort au physique comme je le suis au moral. Julien ne
vit plus, c'est son cadavre qui s'agite encore.




CHAPITRE XX

LE VASE DU JAPON

    Son coeur ne comprend pas d'abord tout l'excs de son malheur: il est
    plus troubl qu'mu. Mais  mesure que la raison revient, il sent la
    profondeur de son infortune. Tous les plaisirs de la vie se trouvent
    anantis pour lui, il ne peut sentir que les vives pointes du dsespoir
    qui le dchire. Mais  quoi bon parler de douleur physique? Quelle
    douleur, sentie par le corps seulement, est comparable  celle-ci?

    JEAN-PAUL.


On sonnait le dner, Julien n'eut que le temps de s'habiller, il trouva
au salon Mathilde, qui faisait des instances  son frre et  M. de
Croisenois, pour les engager  ne pas aller passer la soire  Suresnes,
chez Mme la marchale de Fervaques.

Il et t difficile d'tre plus sduisante et plus aimable pour eux.
Aprs dner parurent MM. de Luz, de Caylus et plusieurs de leurs amis.
On et dit que Mlle de La Mole avait repris avec le culte de l'amiti
fraternelle, celui des convenances les plus exactes. Quoique le temps
ft charmant ce soir-l, elle insista pour ne pas aller au jardin elle
voulut que l'on ne s'loignt pas de la bergre o Mme de La Mole tait
place. Le canap bleu fut le centre du groupe, comme en hiver.

Mathilde avait de l'humeur contre le jardin, ou du moins il lui semblait
parfaitement ennuyeux: il tait li au souvenir de Julien.

Le malheur diminue l'esprit. Notre hros eut la gaucherie de s'arrter
auprs de cette petite chaise de paille, qui jadis avait t tmoin de
triomphes si brillants. Aujourd'hui personne ne lui adressa la parole;
sa prsence tait comme inaperue et pire encore. Ceux des amis de Mlle
de La Mole, qui taient placs prs de lui  l'extrmit du canap,
affectaient en quelque sorte de lui tourner le dos, du moins il en eut
l'ide.

C'est une disgrce de cour, pensa-t-il. Il voulut tudier un instant les
gens qui prtendaient l'accabler de leur ddain.

L'oncle de M. de Luz avait une grande charge auprs du roi, d'o il
rsultait que ce bel officier plaait au commencement de sa
conversation, avec chaque interlocuteur qui survenait, cette
particularit piquante: son oncle s'tait mis en route  sept heures
pour Saint-Cloud, et le soir il comptait y coucher. Ce dtail tait
amen avec toute l'apparence de la bonhomie, mais toujours il arrivait.

En observant M. de Croisenois avec l'oeil svre du malheur, Julien
remarqua l'extrme influence que cet aimable et bon jeune homme
supposait aux causes occultes. C'tait au point qu'il s'attristait et
prenait de l'humeur, s'il voyait attribuer un vnement un peu important
 une cause simple et toute naturelle. Il y a l un commencement de
folie, se dit Julien. Ce caractre a un rapport frappant avec celui de
l'empereur Alexandre, tel que me l'a dcrit le prince Korasoff. Durant
la premire anne de son sjour  Paris, le pauvre Julien sortant du
sminaire, bloui par les grces pour lui si nouvelles de tous ces
aimables jeunes gens, n'avait pu que les admirer. Leur vritable
caractre commenait seulement  se dessiner  ses yeux.

Je joue ici un rle indigne, pensa-t-il tout  coup. Il s'agissait de
quitter sa petite chaise de paille d'une faon qui ne ft pas trop
gauche. Il voulut inventer, il demandait quelque chose de nouveau  une
imagination tout occupe ailleurs. Il fallait avoir recours  la
mmoire, la sienne tait, il faut l'avouer, peu riche en ressources de
ce genre; le pauvre garon avait encore bien peu d'usage, aussi fut-il
d'une gaucherie parfaite et remarque de tous lorsqu'il se leva pour
quitter le salon. Le malheur tait trop vident dans toute sa manire
d'tre. Il jouait depuis trois quarts d'heure le rle d'un importun
subalterne auquel on ne se donne pas la peine de cacher ce qu'on pense
de lui.

Les observations critiques qu'il venait de faire sur ses rivaux,
l'empchrent toutefois de prendre son malheur trop au tragique; il
avait, pour soutenir sa fiert, le souvenir de ce qui s'tait pass
l'avant-veille. Quels que soient leurs mille avantages sur moi,
pensait-il en entrant seul au jardin, Mathilde n'a t pour aucun d'eux
ce que, deux fois dans ma vie, elle a daign tre pour moi.

Sa sagesse n'alla pas plus loin. Il ne comprenait nullement le caractre
de la personne singulire que le hasard venait de rendre matresse
absolue de tout son bonheur.

Il s'en tint, la journe suivante,  tuer de fatigue lui et son cheval.
Il n'essaya plus de s'approcher, le soir, du canap bleu, auquel
Mathilde restait fidle. Il remarqua que le comte Norbert ne daignait
pas mme le regarder en le rencontrant dans la maison. Il doit se faire
une trange violence, pensa-t-il, lui naturellement si poli.

Pour Julien, le sommeil et t le bonheur. En dpit de la fatigue
physique, des souvenirs trop sduisants commenaient  envahir toute son
imagination. Il n'eut pas le gnie de voir que, par ses grandes courses
 cheval dans les bois des environs de Paris, n'agissant que sur
lui-mme et nullement sur le coeur ou sur l'esprit de Mathilde, il
laissait au hasard la disposition de son sort.

Il lui semblait qu'une chose apporterait  sa douleur un soulagement
infini: ce serait de parler  Mathilde. Mais cependant qu'oserait-il lui
dire?

C'est  quoi, un matin,  sept heures, il rvait profondment, lorsque
tout  coup il la vit entrer dans la bibliothque.

--Je sais, monsieur, que vous dsirez me parler.

--Grand Dieu! qui vous l'a dit?

--Je le sais, que vous importe? Si vous manquez d'honneur, vous pouvez
me perdre, ou du moins le tenter; mais ce danger, que je ne crois pas
rel, ne m'empchera certainement pas d'tre sincre. Je ne vous aime
plus, monsieur, mon imagination folle m'a trompe...

A ce coup terrible, perdu d'amour et de malheur, Julien essaya de se
justifier. Rien de plus absurde. Se justifie-t-on de dplaire? Mais la
raison n'avait plus aucun empire sur ses dmarches. Un instinct aveugle
le poussait  retarder la dcision de son sort. Il lui semblait que tant
qu'il parlait, tout n'tait pas fini. Mathilde n'coutait pas ses
paroles, leur son l'irritait, elle ne concevait pas qu'il et l'audace
de l'interrompre.

Les remords de la vertu et ceux de l'orgueil la rendaient, ce matin-l,
galement malheureuse. Elle tait en quelque sorte anantie par
l'affreuse ide d'avoir donn des droits sur elle  un petit abb fils
d'un paysan. C'est  peu prs, se disait-elle dans les moments o elle
s'exagrait son malheur, comme si j'avais  me reprocher une faiblesse
pour un des laquais.

Dans les caractres hardis et fiers, il n'y a qu'un pas de la colre
contre soi-mme  l'emportement contre les autres; les transports de
fureur sont dans ce cas un plaisir vif.

En un instant, Mlle de La Mole arriva au point d'accabler Julien des
marques de mpris les plus excessives. Elle avait infiniment d'esprit,
et cet esprit triomphait dans l'art de torturer les amours-propres et de
leur infliger des blessures cruelles.

Pour la premire fois de sa vie, Julien se trouvait soumis  l'action
d'un esprit suprieur anim contre lui de la haine la plus violente.
Loin de songer le moins du monde  se dfendre en cet instant, son
imagination mobile en vint  se mpriser soi-mme. En s'entendant
accabler de marques de mpris si cruelles, et calcules avec tant
d'esprit pour dtruire toute bonne opinion qu'il pouvait avoir de soi,
il lui semblait que Mathilde avait raison, et qu'elle n'en disait pas
assez.

Pour elle, elle trouvait un plaisir d'orgueil dlicieux  punir ainsi
elle et lui de l'adoration quelle avait sentie quelques jours
auparavant.

Elle n'avait pas besoin d'inventer et de penser pour la premire fois
les choses cruelles qu'elle lui adressait avec tant de complaisance.
Elle ne faisait que rpter ce que depuis huit jours, disait dans son
coeur l'avocat du parti contraire  l'amour.

Chaque mot centuplait l'affreux malheur de Julien. Il voulut fuir, Mlle
de La Mole le retint par le bras avec autorit.

--Daignez remarquer, lui dit-il, que vous parlez trs haut, on vous
entendra de la pice voisine.

--Qu'importe! reprit firement Mlle de La Mole, qui osera dire qu'on
m'entend? Je veux gurir  jamais votre petit amour-propre des ides
qu'il a pu se figurer sur mon compte.

Lorsque Julien put sortir de la bibliothque, il tait tellement tonn,
qu'il en sentait moins son malheur. Eh bien! elle ne m'aime plus, se
rptait-il en se parlant tout haut comme pour s'apprendre sa position.
Il parat qu'elle m'a aim huit ou dix jours, et moi je l'aimerai toute
la vie.

Est-il bien possible, elle n'tait rien! rien pour mon coeur, il y a si
peu de jours!

Les jouissances d'orgueil inondaient le coeur de Mathilde; elle avait
donc pu rompre  tout jamais! Triompher si compltement d'un penchant si
puissant la rendrait parfaitement heureuse. Ainsi, ce petit monsieur
comprendra, et une fois pour toutes, qu'il n'a et n'aura jamais aucun
empire sur moi. Elle tait si heureuse que rellement elle n'avait plus
d'amour en ce moment.

Aprs une scne aussi atroce, aussi humiliante, chez un tre moins
passionn que Julien, l'amour ft devenu impossible. Sans s'carter un
seul instant de ce qu'elle se devait  elle-mme Mlle de La Mole lui
avait adress de ces choses dsagrables, tellement bien calcules,
qu'elles peuvent paratre une vrit, mme quand on s'en souvient de
sang-froid.

La conclusion que Julien tira dans le premier moment d'une scne si
tonnante, fut que Mathilde avait un orgueil infini. Il croyait
fermement que tout tait fini  tout jamais entre eux, et cependant le
lendemain, au djeuner, il fut gauche et timide devant elle. C'tait un
dfaut qu'on n'avait pu lui reprocher jusque-l. Dans les petites comme
dans les grandes choses, il savait nettement ce qu'il devait et voulait
faire, et l'excutait.

Ce jour-l, aprs le djeuner, comme Mme de La Mole lui demandait une
brochure sditieuse et pourtant assez rare, que le matin son cur lui
avait apporte en secret, Julien, en la prenant sur une console, fit
tomber un vieux vase de porcelaine bleue, laid au possible.

Mme de La Mole se leva en jetant un cri de dtresse, et vint considrer
de prs les ruines de son vase chri. C'tait du vieux Japon,
disait-elle il me venait de ma grand'tante abbesse de Chelles; c'tait
un prsent des Hollandais au duc d'Orlans rgent qui l'avait donn  sa
fille...

Mathilde avait suivi le mouvement de sa mre, ravie de voir bris ce
vase bleu qui lui semblait horriblement laid. Julien tait silencieux et
point trop troubl; il vit Mlle de La Mole tout prs de lui.

--Ce vase, lui dit-il, est  jamais dtruit, ainsi en est-il d'un
sentiment qui fut autrefois le matre de mon coeur; je vous prie
d'agrer mes excuses de toutes les folies qu'il m'a fait faire; et il
sortit.

--On dirait en vrit, dit Mme de La Mole, comme il s'en allait, que ce
M. Sorel est fier et content de ce qu'il vient de faire.

Ce mot tomba directement sur le coeur de Mathilde. Il est vrai, se
dit-elle, ma mre a devin juste, tel est le sentiment qui l'anime.
Alors seulement cessa la joie de la scne qu'elle lui avait faite la
veille. Eh bien, tout est fini, se dit-elle avec un calme apparent, il
me reste un grand exemple, cette erreur est affreuse humiliante! elle me
vaudra la sagesse pour tout le reste de la vie.

Que n'ai-je dit vrai? pensait Julien, pourquoi l'amour que j'avais pour
cette folle me tourmente-t-il encore?

Cet amour, loin de s'teindre comme il l'esprait, fit des progrs
rapides. Elle est folle il est vrai, se disait-il en est-elle moins
adorable? est-il possible d'tre plus jolie? Tout ce que la civilisation
la plus lgante peut prsenter de vifs plaisirs, n'tait-il pas runi
comme  l'envi chez Mlle de La Mole? Ces souvenirs de bonheur pass
s'emparaient de Julien, et dtruisaient rapidement tout l'ouvrage de la
raison.

La raison lutte en vain contre les souvenirs de ce genre; ses essais
svres ne font qu'en augmenter le charme.

Vingt-quatre heures aprs la rupture du vase de vieux Japon, Julien
tait dcidment l'un des hommes les plus malheureux.




CHAPITRE XXI

LA NOTE SECRTE

    Car tout ce que je raconte, je l'ai vu; et si j'ai pu me tromper en le
    voyant, bien certainement je ne vous trompe point en vous le disant.

    Lettre  l'Auteur.


Le marquis le fit appeler; M. de La Mole semblait rajeuni, son oeil
tait brillant.

--Parlons un peu de votre mmoire, dit-il  Julien, on dit qu'elle est
prodigieuse! Pourriez-vous apprendre par coeur quatre pages et aller les
rciter  Londres? mais sans changer un mot!...

Le marquis chiffonnait avec humeur la _Quotidienne_ du jour, et
cherchait en vain  dissimuler un air fort srieux et que Julien ne lui
avait jamais vu, mme lorsqu'il tait question du procs Frilair.

Julien avait dj assez d'usage pour sentir qu'il devait paratre tout 
fait dupe du ton lger qu'on lui montrait.

--Ce numro de la _Quotidienne_ n'est peut-tre pas fort amusant; mais,
si Monsieur le marquis le permet, demain matin j'aurai l'honneur de le
lui rciter tout entier.

--Quoi! mme les annonces?

--Fort exactement, et sans qu'il y manque un mot.

--M'en donnez-vous votre parole? reprit le marquis avec une gravit
soudaine.

--Oui, monsieur, la crainte d'y manquer pourrait seule troubler ma
mmoire.

--C'est que j'ai oubli de vous faire cette question hier: je ne vous
demande pas votre serment de ne jamais rpter ce que vous allez
entendre; je vous connais trop pour vous faire cette injure. J'ai
rpondu de vous, je vais vous mener dans un salon o se runiront douze
personnes; vous tiendrez note de ce que chacun dira.

Ne soyez pas inquiet, ce ne sera point une conversation confuse, chacun
parlera  son tour, je ne veux pas dire avec ordre, ajouta le marquis en
reprenant l'air fin et lger qui lui tait si naturel. Pendant que nous
parlerons, vous crirez une vingtaine de pages; vous reviendrez ici avec
moi, nous rduirons ces vingt pages  quatre. Ce sont ces quatre pages
que vous me rciterez demain matin, au lieu de tout le numro de la
_Quotidienne_. Vous partirez aussitt aprs, il faudra courir la poste
comme un jeune homme qui voyage pour ses plaisirs. Votre but sera de
n'tre remarqu de personne. Vous arriverez auprs d'un grand
personnage. L, il vous faudra plus d'adresse. Il s'agit de tromper tout
ce qui l'entoure; car parmi ses secrtaires, parmi ses domestiques, il y
a des gens vendus  nos ennemis, et qui guettent nos agents au passage
pour les intercepter. Vous aurez une lettre de recommandation
insignifiante.

Au moment o Son Excellence vous regardera, vous tirerez ma montre que
voici et que je vous prte pour le voyage. Prenez-la sur vous, c'est
toujours autant de fait donnez-moi la vtre.

Le duc lui-mme daignera crire sous votre dicte les quatre pages que
vous aurez apprises par coeur.

Cela fait, mais non plus tt, remarquez bien, vous pourrez, si Son
Excellence vous interroge, raconter la sance  laquelle vous allez
assister.

Ce qui vous empchera de vous ennuyer le long du voyage, c'est qu'entre
Paris et la rsidence du ministre, il y a des gens qui ne demanderaient
pas mieux que de tirer un coup de fusil  M. l'abb Sorel. Alors sa
mission est finie et je vois un grand retard; car, mon cher, comment
saurons-nous votre mort? votre zle ne peut pas aller jusqu' nous en
faire part.

Courez sur-le-champ acheter un habillement complet reprit le marquis
d'un air srieux. Mettez-vous  la mode d'il y a deux ans. Il faut ce
soir que vous ayez l'air peu soign. En voyage, au contraire, vous serez
comme  l'ordinaire. Cela vous surprend, votre mfiance devine? Oui, mon
ami, un des vnrables personnages que vous allez entendre opiner est
fort capable d'envoyer des renseignements, au moyen desquels on pourra
bien vous donner au moins de l'opium, le soir, dans quelque bonne
auberge o vous aurez demand  souper.

--Il vaut mieux, dit Julien faire trente lieues de plus et ne pas
prendre la route directe. Il s'agit de Rome, je suppose...

Le marquis prit un air de hauteur et de mcontentement que Julien ne lui
avait pas vu  ce point depuis Bray-le-Haut.

--C'est ce que vous saurez, monsieur, quand je jugerai  propos de vous
le dire. Je n'aime pas les questions.

--Ceci n'en tait pas une reprit Julien avec effusion; je vous le jure,
monsieur, je pensais tout haut, je cherchais dans mon esprit la route la
plus sre.

--Oui, il parat que votre esprit tait bien loin. N'oubliez jamais
qu'un ambassadeur, et de votre ge encore, ne doit pas avoir l'air de
forcer la confiance.

Julien fut trs mortifi, il avait tort. Son amour-propre cherchait une
excuse et ne la trouvait pas.

--Comprenez donc, ajouta M. de La Mole que toujours on en appelle  son
coeur quand on a fait quelque sottise.

Une heure aprs, Julien tait dans l'antichambre du marquis avec une
tournure subalterne, des habits antiques, une cravate d'un blanc
douteux, et quelque chose de cuistre dans toute l'apparence.

En le voyant, le marquis clata de rire, et alors seulement la
justification de Julien fut complte.

Si ce jeune homme me trahit, se disait M. de La Mole,  qui se fier? et
cependant quand on agit, il faut se fier  quelqu'un. Mon fils et ses
brillants amis de mme acabit ont du coeur, de la fidlit pour cent
mille; s'il fallait se battre, ils priraient sur les marches du trne,
ils savent tout... except ce dont on a besoin dans le moment. Du diable
si je vois un d'entre eux qui puisse apprendre par coeur quatre pages et
faire cent lieues sans tre dpist. Norbert saurait se faire tuer comme
ses aeux, c'est aussi le mrite d'un conscrit...

Le marquis tomba dans une rverie profonde: Et encore se faire tuer,
dit-il avec un soupir, peut-tre ce Sorel le saurait-il aussi bien que
lui...

--Montons en voiture, dit le marquis, comme pour chasser une ide
importune.

--Monsieur, dit Julien, pendant qu'on arrangeait cet habit, j'ai appris
par coeur la premire page de la _Quotidienne_ d'aujourd'hui.

Le marquis prit le journal, Julien rcita sans se tromper d'un seul mot.
Bon, dit le marquis, fort diplomate ce soir-l; pendant ce temps, ce
jeune homme ne remarque pas les rues par lesquelles nous passons.

Ils arrivrent dans un grand salon d'assez triste apparence, en partie
bois et en partie tendu de velours vert. Au milieu du salon, un laquais
renfrogn achevait d'tablir une grande table  manger, qu'il changea
plus tard en table de travail, au moyen d'un immense tapis vert tout
tach d'encre, dpouille de quelque ministre.

Le matre de la maison tait un homme norme, dont le nom ne fut point
prononc; Julien lui trouva la physionomie et l'loquence d'un homme qui
digre.

Sur un signe du marquis, Julien tait rest au bas bout de la table.
Pour se donner une contenance, il se mit  tailler des plumes. Il compta
du coin de l'oeil sept interlocuteurs, mais Julien ne les apercevait que
par le dos. Deux lui parurent adresser la parole  M. de La Mole sur le
ton de l'galit; les autres semblaient plus ou moins respectueux.

Un nouveau personnage entra sans tre annonc. Ceci est singulier, pensa
Julien, on n'annonce point dans ce salon. Est-ce que cette prcaution
serait prise en mon honneur? Tout le monde se leva pour recevoir le
nouveau venu. Il portait la mme dcoration extrmement distingue que
trois autres des personnes qui taient dj dans le salon. On parlait
assez bas. Pour juger le nouveau venu, Julien en fut rduit  ce que
pouvaient lui apprendre ses traits et sa tournure. Il tait court et
pais, haut en couleur, l'oeil brillant et sans expression autre qu'une
mchancet de sanglier.

L'attention de Julien fut vivement distraite par l'arrive presque
immdiate d'un tre tout diffrent. C'tait un grand homme trs maigre
et qui portait trois ou quatre gilets. Son oeil tait caressant, son
geste poli.

C'est toute la physionomie du vieil vque de Besanon, pensa Julien.
Cet homme appartenait videmment  l'glise, il n'annonait pas plus de
cinquante  cinquante-cinq ans, on ne pouvait pas avoir l'air plus
paterne.

Le jeune vque d'Agde parut, il eut l'air fort tonn quand, faisant la
revue des prsents, ses yeux arrivrent  Julien. Il ne lui avait pas
adress la parole depuis la crmonie de Bray-le-Haut. Son regard
surpris embarrassa et irrita Julien. Quoi donc! se disait celui-ci
connatre un homme me tournera-t-il toujours  malheur? Tous ces grands
seigneurs que je n'ai jamais vus ne m'intimident nullement, et le regard
de ce jeune vque me glace! Il faut convenir que je suis un tre bien
singulier et bien malheureux.

Un petit homme extrmement noir entra bientt avec fracas, et se mit 
parler ds la porte, il avait le teint jaune et l'air un peu fou. Ds
l'arrive de ce parleur impitoyable, des groupes se formrent,
apparemment pour viter l'ennui de l'couter.

En s'loignant de la chemine, on se rapprochait du bas bout de la
table, occup par Julien.. Sa contenance devenait de plus en plus
embarrasse, car enfin, quelque effort qu'il ft, il ne pouvait pas ne
pas entendre, et quelque peu d'exprience qu'il et, il comprenait toute
l'importance des choses dont on parlait sans aucun dguisement; et
combien les hauts personnages qu'il avait apparemment sous les yeux
devaient tenir  ce qu'elles restassent secrtes!

Dj, le plus lentement possible. Julien avait taill une vingtaine de
plumes; cette ressource allait lui manquer. Il cherchait en vain un
ordre dans les yeux de M. de La Mole; le marquis l'avait oubli.

Ce que je fais est ridicule, se disait Julien en taillant ses plumes;
mais des gens  physionomie aussi mdiocre, et chargs par d'autres ou
par eux-mmes d'aussi grands intrts, doivent tre fort susceptibles.
Mon malheureux regard a quelque chose d'interrogatif et de peu
respectueux, qui sans doute les piquerait. Si je baisse dcidment les
yeux, j'aurai l'air de faire collection de leurs paroles.

Son embarras tait extrme, il entendait de singulires choses.




CHAPITRE XXII

LA DISCUSSION

    La rpublique!--Pour un, aujourd'hui, qui sacrifierait tout au bien
    public, il en est des milliers et des millions qui ne connaissent que
    leurs jouissances, leur vanit. On est considr,  Paris,  cause de sa
    voiture et non  cause de sa vertu.

    NAPOLON, Mmorial.


Le laquais entra prcipitamment en disant:

--Monsieur le duc de ***:

--Taisez-vous, vous n'tes qu'un sot, dit le duc en entrant.

Il dit si bien ce mot, et avec tant de majest, que malgr lui, Julien
pensa que savoir se fcher contre un laquais tait toute la science de
ce grand personnage. Julien leva les yeux et les baissa aussitt. Il
avait si bien devin la porte du nouvel arrivant, qu'il trembla que son
regard ne ft une indiscrtion.

Ce duc tait un homme de cinquante ans, mis comme un dandy, et marchant
par ressorts. Il avait la tte troite, avec un grand nez, et un visage
busqu et tout en avant; il et t difficile d'avoir l'air plus noble
et plus insignifiant. Son arrive dtermina l'ouverture de la sance.

Julien fut vivement interrompu dans ses observations physiognomoniques
par la voix de M. de La Mole.

--Je vous prsente M. l'abb Sorel, disait le marquis; il est dou d'une
mmoire tonnante; il n'y a qu'une heure que je lui ai parl de la
mission dont il pouvait tre honor, et, afin de donner une preuve de sa
mmoire, il a appris par coeur la premire page de la _Quotidienne_.

--Ah! les nouvelles trangres de ce pauvre N..., dit le matre de la
maison.

Il prit le journal avec empressement, et regardant Julien d'un air
plaisant,  force de chercher  tre important:

--Parlez, monsieur, lui dit-il.

Le silence tait profond, tous les yeux fixs sur Julien; il rcita si
bien qu'au bout de vingt lignes:

--Il suffit, dit le duc.

Le petit homme au regard de sanglier s'assit. Il tait le prsident, car
 peine en place, il montra  Julien une table de jeu, et lui fit signe
de l'apporter auprs de lui. Julien s'y tablit avec ce qu'il faut pour
crire. Il compta douze personnes assises autour du tapis vert.

--Monsieur Sorel, dit le duc, retirez-vous dans la pice voisine, on
vous fera appeler.

Le matre de la maison prit l'air fort inquiet:

--Les volets ne sont pas ferms, dit-il  demi bas  son voisin.

--Il est inutile de regarder par la fentre, cria-t-il sottement 
Julien. Me voici fourr dans une conspiration tout au moins, pensa
celui-ci. Heureusement, elle n'est pas de celles qui conduisent en place
de Grve. Quand il y aurait du danger, je dois cela et plus encore au
marquis. Heureux s'il m'tait donn de rparer tout le chagrin que mes
folies peuvent lui causer un jour!

Tout en pensant  ses folies et  son malheur, il regardait les lieux de
faon  ne jamais les oublier. Il se souvint alors seulement qu'il
n'avait point entendu le marquis dire au laquais le nom de la rue, et le
marquis avait fait prendre un fiacre, ce qui ne lui arrivait jamais.

Longtemps Julien fut laiss  ses rflexions. Il tait dans un salon
tendu en velours rouge avec de larges galons d'or. Il y avait sur la
console un grand crucifix en ivoire, et sur la chemine, le livre du
Pape, de M. de Maistre, dor sur tranches, et magnifiquement reli.
Julien l'ouvrit pour ne pas avoir l'air d'couter. De moment en moment
on parlait trs haut dans la pice voisine. Enfin, la porte s'ouvrit, on
l'appela.

--Songez, messieurs, disait le prsident, que de ce moment nous parlons
devant le duc de ***. Monsieur, dit-il en montrant Julien, est un jeune
lvite, dvou  notre sainte cause, et qui redira facilement,  l'aide
de sa mmoire tonnante, jusqu' nos moindres discours.

La parole est  monsieur, dit-il en indiquant le personnage  l'air
paterne, et qui portait trois ou quatre gilets.

Julien trouva qu'il et t plus naturel de nommer le Monsieur aux
gilets. Il prit du papier et crivit beaucoup.

(Ici l'auteur et voulu placer une page de points. Cela aura mauvaise
grce, dit l'diteur, et pour un crit aussi frivole, manquer de grce,
c'est mourir.

--La politique, reprend l'auteur, est une pierre attache au cou de la
littrature, et qui, en moins de six mois, la submerge. La politique au
milieu des intrts d'imagination, c'est un coup de pistolet au milieu
d'un concert. Ce bruit est dchirant sans tre nergique. Il ne
s'accorde avec le son d'aucun instrument. Cette politique va offenser
mortellement une moiti de lecteurs et ennuyer l'autre qui l'a trouve
bien autrement spciale et nergique dans le journal du matin...

--Si vos personnages ne parlent pas politique reprend l'diteur, ce ne
sont plus les Franais de 1830, et votre livre n'est plus un miroir,
comme vous en avez la prtention...)

Le procs-verbal de Julien avait vingt-six pages; voici un extrait bien
ple, car il a fallu, comme toujours supprimer les ridicules dont
l'excs et sembl odieux o peu vraisemblable. (Voir la _Gazette des
Tribunaux._)

L'homme aux gilets et  l'air paterne (c'tait un vque peut-tre)
souriait souvent, et alors ses yeux, entours de paupires flottantes,
prenaient un brillant singulier et une expression moins indcise que de
coutume. Ce personnage, que l'on faisait parler le premier devant le duc
(mais quel duc? se disait Julien), apparemment pour exposer les opinions
et faire les fonctions d'avocat gnral, parut  Julien tomber dans
l'incertitude et l'absence de conclusions dcides que l'on reproche
souvent  ces magistrats. Dans le courant de la discussion, le duc alla
mme jusqu' le lui reprocher.

Aprs plusieurs phrases de morale et d'indulgente philosophie, l'homme
aux gilets dit:

--La noble Angleterre, guide par un grand homme, l'immortel Pitt, a
dpens quarante milliards de francs pour contrarier la rvolution. Si
cette assemble me permet d'aborder avec quelque franchise une ide
triste, l'Angleterre ne comprit pas assez qu'avec un homme tel que
Bonaparte, quand surtout on n'avait  lui opposer qu'une collection de
bonnes intentions, il n'y avait de dcisif que les moyens personnels...

--Ah! encore l'loge de l'assassinat! dit le matre de la maison d'un
air inquiet.

--Faites-nous grce de vos homlies sentimentales, s'cria avec humeur
le prsident, son oeil de sanglier brilla d'un clat froce. Continuez,
dit-il  l'homme aux gilets. Les joues et le front du prsident
devinrent pourpres.

--La noble Angleterre, reprit le rapporteur, est crase aujourd'hui;
car chaque Anglais, avant de payer son pain, est oblig de payer
l'intrt des quarante milliards de francs qui furent employs contre
les jacobins. Elle n'a plus de Pitt...

--Elle a le duc de Wellington, dit un personnage militaire qui prit
l'air fort important.

--De grce, silence, messieurs, s'cria le prsident; si nous disputons
encore, il aura t inutile de faire entrer M. Sorel.

--On sait que monsieur a beaucoup d'ides, dit le duc d'un air piqu, en
regardant l'interrupteur, ancien gnral de Napolon.

Julien vit que ce mot faisait allusion  quelque chose de personnel et
de fort offensant. Tout le monde sourit; le gnral transfuge parut
outr de colre.

--Il n'y a plus de Pitt, messieurs, reprit le rapporteur, de l'air
dcourag d'un homme qui dsespre de faire entendre raison  ceux qui
l'coutent. Y et-il un nouveau Pitt en Angleterre, on ne mystifie pas
deux fois une nation par les mmes moyens...

--C'est pourquoi un gnral vainqueur, un Bonaparte est dsormais
impossible en France, s'cria l'interrupteur militaire.

Pour cette fois, ni le prsident ni le duc n'osrent se fcher, quoique
Julien crt lire dans leurs yeux qu'ils en avaient bonne envie. Ils
baissrent les yeux, et le duc se contenta de soupirer de faon  tre
entendu de tous.

Mais le rapporteur avait pris de l'humeur.

--On est press de me voir finir, dit-il avec feu, et en laissant tout 
fait de ct cette politesse souriante et ce langage plein de mesure que
Julien croyait l'expression de son caractre, on est press de me voir
finir, on ne me tient nul compte des efforts que je fais pour n'offenser
les oreilles de personne, de quelque longueur qu'elles puissent tre. Eh
bien, messieurs, je serai bref.

Et je vous dirai en paroles bien vulgaires: l'Angleterre n'a plus un sou
au service de la bonne cause. Pitt lui-mme reviendrait, qu'avec tout
son gnie il ne parviendrait pas  mystifier les petits propritaires
anglais car ils savent que la brve campagne de Waterloo leur  cot, 
elle seule, un milliard de francs. Puisque l'on veut des phrases nettes
ajouta le rapporteur en s'animant de plus en plus, je vous dirai:
Aidez-vous vous-mmes, car l'Angleterre n'a pas une guine  votre
service, et quand l'Angleterre ne paye pas, l'Autriche, la Russie, la
Prusse, qui n'ont que du courage et pas d'argent, ne peuvent faire
contre la France plus d'une campagne ou deux.

L'on peut esprer que les jeunes soldats rassembls par le jacobinisme
seront battus  la premire campagne,  la seconde peut-tre; mais  la
troisime, duss-je passer pour un rvolutionnaire  vos yeux prvenus,
 la troisime vous aurez les soldats de 1794, qui n'taient plus les
paysans enrgiments de 1792.

Ici l'interruption partit de trois ou quatre points  la fois.

--Monsieur, dit le prsident  Julien, allez mettre au net dans la pice
voisine le commencement de procs-verbal que vous avez crit. Julien
sortit  son grand regret. Le rapporteur venait d'aborder des
probabilits qui faisaient le sujet de ses mditations habituelles.

Ils ont peur que je ne me moque d'eux, pensa-t-il. Quand on le rappela,
M. de La Mole disait, avec un srieux qui, pour Julien qui le
connaissait, semblait bien plaisant:

--... Oui, messieurs, c'est surtout de ce malheureux peuple qu'on peut
dire:

Sera-t-il dieu, table ou cuvette?

_Il sera dieu!_ s'crie le fabuliste. C'est  vous, messieurs que semble
appartenir ce mot si noble et si profond. Agissez par vous-mmes et la
noble France reparatra telle  peu prs que nos aeux l'avaient faite
et que nos regards l'ont encore vue avant la mort de Louis XVI.

L'Angleterre, ses nobles lords du moins, excre autant que nous
l'ignoble jacobinisme: sans l'or anglais, l'Autriche, la Russie, la
Prusse ne peuvent livrer que deux ou trois batailles. Cela suffira-t-il
pour amener une heureuse occupation, comme celle que M. de Richelieu
gaspilla si btement en 1817? Je ne le crois pas.

Ici il y eut interruption, mais touffe par les chut de tout le monde.
Elle partait encore de l'ancien gnral imprial, qui dsirait le cordon
bleu, et voulait marquer parmi les rdacteurs de la note secrte.

--Je ne le crois pas, reprit M. de La Mole aprs le tumulte.

Il insista sur le _Je_, avec une insolence qui charma Julien. Voil du
bien jou, se disait-il, tout en faisant voler sa plume presque aussi
vite que la parole du marquis. Avec un mot bien dit, M. de La Mole
anantit les vingt campagnes de ce transfuge.

--Ce n'est pas  l'tranger tout seul, continua le marquis du ton le
plus mesur, que nous pouvons devoir une nouvelle occupation militaire.
Toute cette jeunesse, qui fait des articles incendiaires dans le
_Globe_, vous donnera trois ou quatre mille jeunes capitaines, parmi
lesquels peut se trouver un Klber, un Hoche, un Jourdan, un Pichegru,
mais moins bien intentionn.

--Nous n'avons pas su lui faire de la gloire, dit le prsident, il
fallait le maintenir immortel.

--Il faut enfin qu'il y ait en France deux partis, reprit M. de La Mole,
mais deux partis, non pas seulement de nom, deux partis bien nets bien
tranchs. Sachons qui il faut craser. D'un ct les journalistes, les
lecteurs l'opinion en un mot, la jeunesse et tout ce qui l'admire.
Pendant qu'elle s'tourdit du bruit de ses vaines paroles, nous, nous
avons l'avantage certain de consommer le budget.

Ici encore l'interruption.

--Vous, monsieur, dit M. de La Mole  l'interrupteur avec une hauteur et
une aisance admirables, vous ne consommez pas, si le mot vous choque,
vous dvorez quarante mille francs ports au budget de l'tat, et
quatre-vingt mille que vous recevez de la liste civile.

Eh bien, monsieur, puisque vous m'y forcez, je vous prends hardiment
pour exemple. Comme vos nobles aeux qui suivirent saint Louis  la
croisade, vous devriez pour ces cent vingt mille francs, nous montrer au
moins un rgiment, une compagnie, que dis-je! une demi-compagnie, ne
ft-elle que de cinquante hommes prts  combattre, et dvous  la
bonne cause,  la vie et  la mort. Vous n'avez que des laquais qui, en
cas de rvolte, vous feraient peur  vous-mme.

Le trne, l'autel, la noblesse peuvent prir demain, messieurs, tant que
vous n'aurez pas cr dans chaque dpartement une force de cinq cents
hommes _dvous_; mais je dis dvous, non seulement avec toute la
bravoure franaise, mais aussi avec la constance espagnole.

La moiti de cette troupe devra se composer de nos enfants, de nos
neveux de vrais gentilshommes enfin. Chacun d'eux aura  ses cts, non
pas un petit bourgeois bavard, prt  arborer la cocarde tricolore si
1815 se prsente de nouveau mais un bon paysan simple et franc comme
Cathelineau; notre gentilhomme l'aura endoctrin, ce sera son frre de
lait s'il se peut. Que chacun de nous sacrifie le cinquime de son
revenu pour former cette petite troupe dvoue de cinq cents hommes par
dpartement. Alors vous pourrez compter sur une occupation trangre.
Jamais le soldat tranger ne pntrera jusqu' Dijon seulement, s'il
n'est sr de trouver cinq cents soldats amis dans chaque dpartement.

Les rois trangers ne vous couteront que quand vous leur annoncerez
vingt mille gentilshommes prts  saisir les armes pour leur ouvrir les
portes de la France. Ce service est pnible, direz-vous, messieurs,
notre tte est  ce prix. Entre la libert de la presse et notre
existence comme gentilshommes il y a guerre  mort. Devenez des
manufacturiers, des paysans, ou prenez votre fusil. Soyez timides si
vous voulez, mais ne soyez pas stupides; ouvrez les yeux.

_Formez vos bataillons_, vous dirai-je avec la chanson des jacobins;
alors il se trouvera quelque noble GUSTAVE-ADOLPHE, qui, touch du pril
imminent du principe monarchique, s'lancera  trois cents lieues de son
pays, et fera pour vous ce que Gustave fit pour les princes protestants.
Voulez-vous continuer  parler sans agir? Dans cinquante ans il n'y aura
plus en Europe que des prsidents de rpublique, et pas un roi. Et avec
ces trois lettres R, O, I s'en vont les prtres et les gentilshommes. Je
ne vois plus que des candidats faisant la cour  des majorits crottes.

Vous avez beau dire que la France n'a pas en ce moment un gnral
accrdit, connu et aim de tous, que l'arme n'est organise que dans
l'intrt du trne et de l'autel, qu'on lui a t tous les vieux
troupiers, tandis que chacun des rgiments prussiens et autrichiens
compte cinquante sous-officiers qui ont vu le feu.

Deux cent mille jeunes gens appartenant  la petite bourgeoisie sont
amoureux de la guerre...

--Trve de vrits dsagrables, dit d'un ton suffisant un grave
personnage, apparemment fort avant dans les dignits ecclsiastiques,
car M. de La Mole sourit agrablement au lieu de se fcher, ce qui fut
un grand signe pour Julien.

Trve de vrits dsagrables, rsumons-nous, messieurs: l'homme  qui
il est question de couper une jambe gangrene serait mal venu de dire 
son chirurgien: cette jambe malade est fort saine. Passez-moi
l'expression, messieurs, le noble duc de *** est notre chirurgien...

Voil enfin le grand mot prononc, pensa Julien, c'est vers le... que je
galoperai cette nuit.




CHAPITRE XXIII

LE CLERG, LES BOIS, LA LIBERT

    La premire loi de tout tre, c'est de se conserver, c'est de vivre.
    Vous semez de la cigu et prtendez voir mrir des pis!

    MACHIAVEL.


Le grave personnage continuait; on voyait qu'il savait; il exposait avec
une loquence douce et modre, qui plut infiniment  Julien, ces
grandes vrits:

1 L'Angleterre n'a pas une guine  notre service; l'conomie et Hume y
sont  la mode. Les Saints mme ne nous donneront pas d'argent, et M.
Brougham se moquera de nous.

2 Impossible d'obtenir plus de deux campagnes des rois de l'Europe,
sans l'or anglais; et deux campagnes ne suffiront pas contre la petite
bourgeoisie.

3 Ncessit de former un parti arm en France, sans quoi le principe
monarchique d'Europe ne hasardera pas mme ces deux campagnes.

--Le quatrime point que j'ose vous proposer comme vident est celui-ci:

_Impossibilit de former un parti arm en France sans le clerg._ Je
vous le dis hardiment, parce que je vais vous le prouver, messieurs. Il
faut tout donner au clerg.

1 Parce que s'occupant de son affaire nuit et jour, et guid par des
hommes de haute capacit tablis loin des orages  trois cents lieues de
vos frontires...

--Ah! Rome, Rome! s'cria le matre de la maison...

--Oui, monsieur, _Rome_! reprit le cardinal avec fiert. Quelles que
soient les plaisanteries plus ou moins ingnieuses qui furent  la mode
quand vous tiez jeune, je dirai hautement, en 1830, que le clerg,
guid par Rome, parle seul au petit peuple.

Cinquante mille prtres rptent les mmes paroles au jour indiqu par
les chefs, et le peuple, qui, aprs tout, fournit les soldats, sera plus
touch de la voix de ses prtres que de tous les petits vers du monde...

(Cette personnalit excita des murmures.)

--Le clerg a un gnie suprieur au vtre, reprit le cardinal en
haussant la voix; tous les pas que vous avez faits vers ce point
capital, _avoir en France un parti arm_, ont t faits par nous. Ici
parurent des faits... Qui a envoy quatre-vingt mille fusils en
Vende?... etc., etc.

Tant que le clerg n'a pas ses bois, il ne tient rien. A la premire
guerre, le ministre des finances crit  ses agents qu'il n'y a plus
d'argent que pour les curs. Au fond, la France ne croit pas, et elle
aime la guerre. Qui que ce soit qui la lui donne, il sera doublement
populaire, car faire la guerre, c'est affamer les Jsuites, pour parler
comme le vulgaire, faire la guerre, c'est dlivrer ces monstres
d'orgueil, les Franais, de la menace de l'intervention trangre.

Le cardinal tait cout avec faveur...

--Il faudrait, dit-il, que M. de Nerval quittt le ministre, son nom
irrite inutilement.

A ce mot, tout le monde se leva et parla  la fois. On va me renvoyer
encore, pensa Julien, mais le sage prsident lui-mme avait oubli la
prsence et l'existence de Julien.

Tous les yeux cherchaient un homme que Julien reconnut. C'tait M. de
Nerval, le premier ministre qu'il avait aperu au bal de M. le duc de
Retz.

_Le dsordre fut  son comble_, comme disent les journaux en parlant de
la chambre. Au bout d'un gros quart d'heure, le silence se rtablit un
peu.

Alors M. de Nerval se leva, et, prenant le ton d'un aptre:

--Je ne vous affirmerai point, dit-il d'une voix singulire, que je ne
tiens pas au ministre.

Il m'est dmontr, messieurs, que mon nom double les forces des jacobins
en dcidant contre nous beaucoup de modrs. Je me retirerais donc
volontiers; mais les voies du Seigneur sont visibles  un petit nombre;
mais ajouta-t-il en regardant fixement le cardinal, j'ai une mission; le
ciel m'a dit: Tu porteras ta tte sur un chafaud, ou tu rtabliras la
monarchie en France, et rduiras les Chambres  ce qu'tait le parlement
sous Louis XV, et cela, messieurs, _je le ferai_.

Il se tut, se rassit, et il y eut un grand silence.

Voil un bon acteur, pensa Julien. Il se trompait toujours comme 
l'ordinaire, en supposant trop d'esprit aux gens. Anim par les dbats
d'une soire aussi vive, et surtout par la sincrit de la discussion
dans ce moment M. de Nerval croyait  sa mission. Avec un grand courage,
cet homme n'avait pas de sens.

Minuit sonna pendant le silence qui suivit le beau mot _je le ferai_.
Julien trouva que le son de la pendule avait quelque chose d'imposant et
de funbre. Il tait mu.

La discussion reprit bientt avec une nergie croissante, et surtout une
incroyable navet. Ces gens-ci me feront empoisonner, pensait Julien
dans de certains moments. Comment dit-on de telles choses devant un
plbien?

Deux heures sonnaient que l'on parlait encore. Le matre de la maison
dormait depuis longtemps; M. de La Mole fut oblig de sonner pour faire
renouveler les bougies. M. de Nerval, le ministre, tait sorti  une
heure trois quarts, non sans avoir souvent tudi la figure de Julien
dans une glace que le ministre avait  ses cts. Son dpart avait paru
mettre  l'aise tout le monde.

Pendant qu'on renouvelait les bougies:

--Dieu sait ce que cet homme va dire au roi! dit tout bas  son voisin
l'homme aux gilets. Il peut nous donner bien des ridicules et gter
notre avenir.

Il faut convenir qu'il y a chez lui suffisance bien rare et mme
effronterie  se prsenter ici. Il y paraissait avant d'arriver au
ministre, mais le portefeuille change tout, noie tous les intrts d'un
homme, il et d le sentir.

A peine le ministre sorti, le gnral de Bonaparte avait ferm les yeux.
En ce moment, il parla de sa sant, de ses blessures, consulta sa montre
et s'en alla.

--Je parierais, dit l'homme aux gilets, que le gnral court aprs le
ministre; il va s'excuser de s'tre trouv ici, et prtendre qu'il nous
mne.

Quand les domestiques  demi endormis eurent termin le renouvellement
des bougies:

--Dlibrons enfin, messieurs, dit le prsident, n'essayons plus de nous
persuader les uns les autres. Songeons  la teneur de la note qui, dans
quarante-huit heures, sera sous les yeux de nos amis du dehors. On a
parl des ministres. Nous pouvons le dire maintenant que M. de Nerval
nous a quitts, que nous importent les ministres? nous les ferons
vouloir.

Le cardinal approuva par un sourire fin.

--Rien de plus facile, ce me semble, que de rsumer notre position, dit
le jeune vque d'Agde, avec le feu concentr et contraint du fanatisme
le plus exalt. Jusque-l il avait gard le silence son oeil, que Julien
avait observ, d'abord doux et calme s'tait enflamm aprs la premire
heure de discussion. Maintenant son me dbordait comme la lave du
Vsuve.

--De 1806  1814, l'Angleterre n'a eu qu'un tort, dit-il, c'est de ne
pas agir directement et personnellement sur Napolon. Ds que cet homme
eut fait des ducs et des chambellans ds qu'il eut rtabli le trne, la
mission que Dieu lui avait confie tait finie; il n'tait plus bon qu'
immoler. Les saintes critures nous enseignent en plus d'un endroit la
manire d'en finir avec les tyrans. (Ici il y eut plusieurs citations
latines.)

Aujourd'hui, messieurs, ce n'est plus un homme qu'il faut immoler, c'est
Paris. Toute la France copie Paris. A quoi bon armer vos cinq cents
hommes par dpartement? Entreprise hasardeuse et qui n'en finira pas. A
quoi bon mler la France  la chose qui est personnelle  Paris? Paris
seul avec ses journaux et ses salons a fait le mal, que la nouvelle
Babylone prisse.

Entre l'autel et Paris, il faut en finir. Cette catastrophe est mme
dans les intrts mondains du trne. Pourquoi Paris n'a-t-il pas os
souffler sous Bonaparte? Demandez-le au canon de Saint-Roch...

       *       *       *       *       *

Ce ne fut qu' trois heures du matin que Julien sortit avec M. de La
Mole.

Le marquis tait honteux et fatigu. Pour la premire fois, en parlant 
Julien, il y eut de la prire dans son accent. Il lui demandait sa
parole de ne jamais rvler les excs de zle, ce fut son mot, dont le
hasard venait de le rendre tmoin.

--N'en parlez  notre ami de l'tranger que s'il insiste srieusement
pour connatre nos jeunes fous. Que leur importe que l'tat soit
renvers? ils seront cardinaux, et se rfugieront  Rome. Nous, dans nos
chteaux, nous serons massacrs par les paysans.

La note secrte que le marquis rdigea d'aprs le grand procs-verbal de
vingt-six pages, crit par Julien, ne fut prte qu' quatre heures trois
quarts.

--Je suis fatigu  la mort, dit le marquis, et on le voit bien  cette
note qui manque de nettet vers la fin, j'en suis plus mcontent que
d'aucune chose que j'aie faite en ma vie. Tenez, mon ami, ajouta-t-il,
allez vous reposer quelques heures, et de peur qu'on ne vous enlve, moi
je vais vous enfermer  clef dans votre chambre.

Le lendemain, le marquis conduisit Julien  un chteau isol assez
loign de Paris. L se trouvrent des htes singuliers, que Julien
jugea tre prtres. On lui remit un passeport qui portait un nom
suppose, mais Indiquait enfin le vritable but du voyage qu'il avait
toujours feint d'ignorer. Il monta seul dans une calche.

Le marquis n'avait aucune inquitude sur sa mmoire Julien lui avait
rcit plusieurs fois la note secrte, mais il craignait tort qu'il ne
ft intercept.

--Surtout n'ayez l'air que d'un fat qui voyage pour tuer le temps, lui
dit-il avec amiti, au moment o il quittait le salon. Il y avait
peut-tre plus d'un faux frre dans notre assemble d'hier soir.

Le voyage fut rapide et fort triste. A peine Julien avait-il t hors de
la vue du marquis qu'il avait oubli et la note secrte et la mission,
pour ne songer qu'aux mpris de Mathilde.

Dans un village  quelques lieues au-del de Metz, le matre de poste
vint lui dire qu'il n'y avait pas de chevaux. Il tait dix heures du
soir; Julien, fort contrari, demanda  souper. Il se promena devant la
porte, et insensiblement, sans qu'il y part, passa dans la cour des
curies. Il n'y vit pas de chevaux.

L'air de cet homme tait pourtant singulier, se disait Julien; son oeil
grossier m'examinait.

Il commenait, comme on voit,  ne pas croire exactement tout ce qu'on
lui disait. Il songeait  s'chapper aprs souper, et pour apprendre
toujours quelque chose sur le pays, il quitta sa chambre pour aller se
chauffer au feu de la cuisine. Quelle ne fut pas sa joie d'y trouver _il
signor_ Geronimo, le clbre chanteur!

tabli dans un fauteuil qu'il avait fait apporter prs du feu, le
Napolitain gmissait tout haut, et parlait plus,  lui tout seul, que
les vingt paysans allemands qui l'entouraient bahis.

--Ces gens-ci me ruinent, cria-t-il  Julien, j'ai promis de chanter
demain  Mayence. Sept princes souverains, sont accourus pour
m'entendre. Mais allons prendre l'air, ajouta-t-il d'un air
significatif.

Quand il fut  cent pas sur la route, et hors de la possibilit d'tre
entendu:

--Savez-vous de quoi il retourne? dit-il  Julien; ce matre de poste
est un fripon. Tout en me promenant, j'ai donn vingt sous  un petit
polisson qui m'a tout dit. Il y a plus de douze chevaux dans une curie
 l'autre extrmit du village. On veut retarder quelque courrier.

--Vraiment? dit Julien d'un air innocent.

Ce n'tait pas le tout que de dcouvrir la fraude, il fallait partir:
c'est  quoi Geronimo et son ami ne purent russir.

--Attendons le jour, dit enfin le chanteur, on se mfie de nous. C'est
peut-tre  vous ou  moi qu'on en veut. Demain matin nous commandons un
bon djeuner; pendant qu'on le prpare nous allons nous promener, nous
nous chappons, nous louons des chevaux et gagnons la poste prochaine.

--Et vos effets? dit Julien, qui pensait que peut-tre Geronimo lui-mme
pouvait tre envoy pour l'intercepter.

Il fallut souper et se coucher. Julien tait encore dans le premier
sommeil, quand il fut rveill en sursaut par la voix de deux personnes
qui parlaient dans sa chambre, sans trop se gner.

Il reconnut le matre de poste, arm d'une lanterne sourde. La lumire
tait dirige vers le coffre de la calche, que Julien avait fait monter
dans sa chambre. A ct du matre de poste tait un homme qui fouillait
tranquillement dans le coffre ouvert. Julien ne distinguait que les
manches de son habit, qui taient noires et fort serres.

C'est une soutane, se dit-il, et il saisit doucement de petits pistolets
qu'il avait placs sous son oreiller.

--Ne craignez pas qu'il se rveille, monsieur le cur, disait le matre
de poste. Le vin qu'on leur a servi tait de celui que vous avez prpar
vous-mme.

--Je ne trouve aucune trace de papiers, rpondait le cur. Beaucoup de
linge, d'essences, de pommades, de futilits, c'est un jeune homme du
sicle, occup de ses plaisirs. L'missaire sera plutt l'autre, qui
affecte de parler avec un accent italien.

Ces gens se rapprochrent de Julien pour fouiller dans les poches de son
habit de voyage. Il tait bien tent de les tuer comme voleurs. Rien de
moins dangereux pour les suites. Il en eut bonne envie... Je ne serais
qu'un sot se dit-il, je compromettrais ma mission. >, Son habit fouill:

--Ce n'est pas l un diplomate, dit le prtre: il s'loigna et fit bien.

S'il me touche dans mon lit, malheur  lui! se disait Julien; il peut
fort bien venir me poignarder, et c'est ce que je ne souffrirai pas.

Le cur tourna la tte, Julien ouvrait les yeux  demi; quel ne fut pas
son tonnement! c'tait l'abb Castande! En effet, quoique les deux
personnes voulussent parler assez bas, il lui avait sembl, ds l'abord,
reconnatre une des voix. Julien fut saisi d'une envie dmesure de
purger la terre d'un de ses plus lches coquins...

Mais ma mission! se dit-il.

Le cur et son acolyte sortirent. Un quart d'heure aprs, Julien fit
semblant de s'veiller. Il appela et rveilla toute la maison.

--Je suis empoisonn, s'criait-il, je souffre horriblement! Il voulait
un prtexte pour aller au secours de Geronimo. Il le trouva  demi
asphyxi par le laudanum contenu dans le vin.

Julien craignant quelque plaisanterie de ce genre, avait soup avec du
chocolat apport de Paris. Il ne put venir  bout de rveiller assez
Geronimo pour le dcider  partir.

--On me donnerait tout le royaume de Naples disait le chanteur, que je
ne renoncerais pas en ce moment  la volupt de dormir.

--Mais les sept princes souverains!

--Qu'ils attendent.

Julien partit seul et arriva sans autre incident auprs du grand
personnage. Il perdit toute une matine  solliciter en vain une
audience. Par bonheur vers les quatre heures, le duc voulut prendre
l'air. Julien le vit sortir  pied, il n'hsita pas  l'approcher et 
lui demander l'aumne. Arriv  deux pas du grand personnage, il tira la
montre du marquis de La Mole, et la montra avec affectation.

--_Suivez-moi de loin_, lui dit-on sans le regarder.

A un quart de lieue de l le duc entra brusquement dans un petit
Caf-hauss. Ce fut dans une chambre de cette auberge du dernier ordre
que Julien eut l'honneur de rciter au duc ses quatre pages. Quand il
eut fini:

--Recommencez et allez plus lentement, lui dit-on.

Le prince prit des notes.

--_Gagnez  pied la poste voisine. Abandonnez ici vos effets et votre
calche. Allez  Strasbourg comme vous pourrez et le vingt-deux du mois_
(on tait au dix) _trouvez-vous  midi et demi dans ce mme Caf-hauss
N'en sortez que dans une demi-heure. Silence!_

Telles furent les seules paroles que Julien entendit. Elles suffirent
pour le pntrer de la plus haute admiration. C'est ainsi, pensa-t-il,
qu'on traite les affaires, que dirait ce grand homme d'tat, s'il
entendait les bavards passionns d'il y a trois jours?

Julien en mit deux  gagner Strasbourg, il lui semblait qu'il n'avait
rien  y faire. Il prit un grand dtour. Si ce diable d'abb Castande
m'a reconnu, il n'est pas homme  perdre facilement ma trace. Et quel
plaisir pour lui de se moquer de moi, et de faire chouer ma mission!

L'abb Castande, chef de la police de la congrgation, sur toute la
frontire du nord, ne l'avait heureusement pas reconnu. Et les jsuites
de Strasbourg, quoique trs zls, ne songrent nullement  observer
Julien, qui, avec sa croix et sa redingote bleue, avait l'air d'un jeune
militaire fort occup de sa personne.




CHAPITRE XXIV

STRASBOURG

    Fascination! tu as de l'amour toute son nergie, toute sa puissance
    d'prouver le malheur. Ses plaisirs enchanteurs, ses douces jouissances
    sont seuls au-del de ta sphre. Je ne pouvais pas dire en la voyant
    dormir: elle est toute  moi, avec sa beaut d'ange et ses douces
    faiblesses! La voil livre  ma puissance, telle que le ciel la fit
    dans sa misricorde pour enchanter un coeur d'homme.

    _Ode_ de SCHILLER


Forc de passer huit jours  Strasbourg, Julien cherchait  se distraire
par des ides de gloire militaire et de dvouement  la patrie. tait-il
donc amoureux? il n'en savait rien, il trouvait seulement dans son me
bourrele Mathilde matresse absolue de son bonheur comme de son
imagination. Il avait besoin de toute l'nergie de son caractre pour se
maintenir au-dessus du dsespoir. Penser  ce qui n'avait pas quelque
rapport  Mlle de La Mole tait hors de sa puissance. L'ambition, les
simples succs de vanit le distrayaient autrefois des sentiments que
Mme de Rnal lui avait inspirs. Mathilde avait tout absorb, il la
trouvait partout dans l'avenir.

De toutes parts, dans cet avenir, Julien voyait le manque de succs. Cet
tre que l'on a vu  Verrires si rempli de prsomption, si orgueilleux,
tait tomb dans un excs de modestie ridicule.

Trois jours auparavant il et tu avec plaisir l'abb Castande, et si,
 Strasbourg, un enfant se ft pris de querelle avec lui, il et donn
raison  l'enfant. En repensant aux adversaires, aux ennemis qu'il avait
rencontrs dans sa vie, il trouvait toujours que lui, Julien, avait eu
tort.

C'est qu'il avait maintenant pour implacable ennemie cette imagination
puissante, autrefois sans cesse employe  lui peindre dans l'avenir des
succs si brillants.

La solitude absolue de la vie de voyageur augmentait l'empire de cette
noire imagination. Quel trsor n'et pas t un ami! Mais, se disait
Julien, est-il donc un coeur qui batte pour moi? Et quand j'aurais un
ami, l'honneur ne me commande-t-il pas un silence ternel?

Il se promenait  cheval tristement dans les environs de Kehl; c'est un
bourg, sur le bord du Rhin, immortalis par Desaix et Gouvion Saint-Cyr.
Un paysan allemand lui montrait les petits ruisseaux, les chemins, les
lots du Rhin, auxquels le courage de ces grands gnraux a fait un nom.
Julien, conduisant son cheval de la main gauche tenait dploye de la
droite la superbe carte qui orne les _Mmoires du marchal Saint-Cyr_.
Une exclamation de gaiet lui fit lever la tte.

C'tait le prince Korasoff cet ami de Londres, qui lui avait dvoil
quelques mois auparavant les premires rgles de la haute fatuit.
Fidle  ce grand art, Korasoff arriv de la veille  Strasbourg, depuis
une heure  Kehl et qui de la vie n'avait lu une ligne sur le sige de
1796, se mit  tout expliquer  Julien. Le paysan allemand le regardait
tonn, car il savait assez de franais pour distinguer les normes
bvues dans lesquelles tombait le prince. Julien tait  mille lieues
des ides du paysan, il regardait avec tonnement ce beau jeune homme,
il admirait sa grce  monter  cheval.

L'heureux caractre! se disait-il. Comme son pantalon va bien, avec
quelle lgance sont coups ses cheveux! Hlas! si j'eusse t ainsi,
peut-tre qu'aprs m'avoir aim trois jours, elle ne m'et pas pris en
aversion.

Quand le prince eut fini son sige de Kehl:

--Vous avez la mine d'un trappiste, dit-il  Julien, vous outrez le
principe de la gravit que je vous ai donn  Londres. L'air triste ne
peut tre de bon ton, c'est l'air ennuy qu'il faut. Si vous tes
triste, c'est donc quelque chose qui vous manque, quelque chose qui ne
vous a pas russi.

_C'est montrer soi infrieur_. tes-vous ennuy, au contraire, c'est ce
qui a essay vainement de vous plaire qui est infrieur. Comprenez donc,
mon cher, combien la mprise est grave.

Julien jeta un cu au paysan qui les coutait bouche bante.

--Bien! dit le prince, il y a de la grce, un noble ddain! fort bien!
et il mit son cheval au galop. Julien le suivit, rempli d'une admiration
stupide.

Ah! si j'eusse t ainsi, elle ne m'et pas prfr Croisenois! Plus sa
raison tait choque des ridicules du prince, plus il se mprisait de ne
pas les admirer, et s'estimait malheureux de ne pas les avoir. Le dgot
de soi-mme ne peut aller plus loin.

Le prince le trouvait dcidment triste:

--Ah! , mon cher, lui dit-il en rentrant  Strasbourg vous tes de
mauvaise compagnie, avez-vous perdu tout votre argent, ou seriez-vous
amoureux de quelque petite actrice?

Les Russes copient les moeurs franaises, mais toujours  cinquante ans
de distance. Ils en sont maintenant au sicle de Louis XV.

Ces plaisanteries sur l'amour mirent des larmes dans les yeux de Julien:

Pourquoi ne consulterais-je pas cet homme si aimable? se dit-il tout 
coup.

--Eh bien oui, mon cher, dit-il au prince, vous me voyez  Strasbourg
fort amoureux et mme dlaiss. Une femme charmante, qui habite une
ville voisine, m'a plant l aprs trois jours de passion, et ce
changement me tue.

Il peignit au prince, sous des noms supposs, les actions et le
caractre de Mathilde.

--N'achevez pas, dit Korasoff: pour vous donner confiance en votre
mdecin, je vais terminer la confidence. Le mari de cette jeune femme
jouit d'une fortune norme, ou bien plutt elle appartient, elle  la
plus haute noblesse du pays. Il faut qu'elle soit fire de quelque
chose.

Julien fit un signe de tte, il n'avait plus le courage de parler.

--Fort bien, dit le prince, voici trois drogues assez amres que vous
allez prendre sans dlai:

1 Voir tous les jours Mme..., comment l'appelez-vous?

--Mme de Dubois.

--Quel nom! dit le prince en clatant de rire; mais pardon, il est
sublime pour vous. Il s'agit de voir chaque jour Mme de Dubois, n'allez
pas surtout paratre  ses yeux froid et piqu rappelez-vous le grand
principe de votre sicle: soyez le contraire de ce  quoi l'on s'attend.
Montrez-vous prcisment tel que vous tiez huit jours avant d'tre
honor de ses bonts.

--Ah! j'tais tranquille alors, s'cria Julien avec dsespoir, je
croyais la prendre en piti...

--Le papillon se brle  la chandelle, continua le prince, comparaison
vieille comme le monde.

1 Vous la verrez tous les jours.

2 Vous ferez la cour  une femme de sa socit mais sans vous donner
les apparences de la passion, entendez-vous? Je ne vous le cache pas,
votre rle est difficile; vous jouez la comdie, et si l'on devine que
vous la jouez, vous tes perdu.

--Elle a tant d'esprit et moi si peu! Je suis perdu, dit Julien
tristement.

--Non, vous tes seulement plus amoureux que je ne le croyais. Mme de
Dubois est profondment occupe d'elle-mme, comme toutes les femmes qui
ont reu du ciel ou trop de noblesse ou trop d'argent. Elle se regarde
au lieu de vous regarder, donc elle ne vous connat pas. Pendant les
deux ou trois accs d'amour qu'elle s'est donns en votre faveur, 
grand effort d'imagination, elle voyait en vous le hros qu'elle avait
rv, et non pas ce que vous tes rellement.

Mais que diable, ce sont l les lments, mon cher Sorel, tes-vous tout
 fait un colier?...

Parbleu! entrons dans ce magasin, voil un col noir charmant, on le
dirait fait par John Anderson, de Burlington-street; faites-moi le
plaisir de le prendre, et de jeter bien loin cette ignoble corde noire
que vous avez au cou.

Ah! , continua le prince en sortant de la boutique du premier
passementier de Strasbourg, quelle est la socit de Mme de Dubois?
grand Dieu! quel nom! Ne vous fchez pas, mon cher Sorel, c'est plus
fort que moi... A qui ferez-vous la cour?

--A une prude par excellence, fille d'un marchand de bas immensment
riche. Elle a les plus beaux yeux du monde et qui me plaisent
infiniment, elle tient sans doute le premier rang dans le pays; mais au
milieu de toutes ses grandeurs, elle rougit au point de se dconcerter
si quelqu'un vient  parler de commerce et de boutique. Et par malheur,
son pre tait l'un des marchands les plus connus de Strasbourg.

--Ainsi si l'on parle d'_industrie_, dit le prince en riant vous tes
sr que votre belle songe  elle et non pas  vous. Ce ridicule est
divin et fort utile, il vous empchera d'avoir le moindre moment de
folie auprs de ces beaux yeux. Le succs est certain.

Julien songeait  Mme la marchale de Fervaques qui venait beaucoup 
l'htel de La Mole. C'tait une belle trangre qui avait pous le
marchal un an avant sa mort. Toute sa vie semblait n'avoir d'autre
objet que de faire oublier qu'elle tait fille d'un industriel, et, pour
tre quelque chose  Paris, elle s'tait mise  la tte de la vertu.

Julien admirait sincrement le prince; que n'et-il pas donn pour avoir
ses ridicules! La conversation entre les deux amis fut infinie; Korasoff
tait ravi: jamais un Franais ne l'avait cout aussi longtemps. Ainsi,
j'en suis enfin venu, se disait le prince charm  me faire couter en
donnant des leons  mes matres!

--Nous sommes bien d'accord, rptait-il  Julien pour la dixime fois,
pas l'ombre de passion quand vous parlerez  la jeune beaut, fille du
marchand de bas de Strasbourg, en prsence de Mme de Dubois. Au
contraire, passion brlante en crivant. Lire une lettre d'amour bien
crite est le souverain plaisir pour une prude; c'est un moment de
relche. Elle ne joue pas la comdie, elle ose couter son coeur donc
deux lettres par jour.

--Jamais, jamais! dit Julien dcourag; je me ferais plutt piler dans
un mortier que de composer trois phrases; je suis un cadavre, mon cher,
n'esprez plus rien de moi. Laissez-moi mourir au bord de la route.

--Et qui vous parle de composer des phrases? J'ai dans mon ncessaire
six volumes de lettres d'amour manuscrites. Il y en a pour tous les
caractres de femme, j'en ai pour la plus haute vertu. Est-ce que
Kalisky n'a pas fait la cour  Richemond-la-Terrasse, vous savez, 
trois lieues de Londres,  la plus jolie quakeresse de toute
l'Angleterre?

Julien tait moins malheureux quand il quitta son ami  deux heures du
matin.

Le lendemain le prince fit appeler un copiste, et, deux jours aprs,
Julien eut cinquante-trois lettres d'amour bien numrotes, destines 
la vertu la plus sublime et la plus triste.

--Il n'y en a pas cinquante-quatre, dit le prince, parce que Kalisky se
fit conduire; mais que vous importe d'tre maltrait par la fille du
marchand de bas, puisque vous ne voulez agir que sur le coeur de Mme de
Dubois?

Tous les jours on montait  cheval: le prince tait fou de Julien, ne
sachant comment lui tmoigner son amiti soudaine, il finit par lui
offrir la main d'une de ses cousines, riche hritire de Moscou.

--Et une fois mari, ajouta-t-il, mon influence et la croix que vous
avez l vous font colonel en deux ans.

--Mais cette croix n'est pas donne par Napolon, il s'en faut bien.

--Qu'importe, dit le prince, ne l'a-t-il pas invente? Elle est encore
de bien loin la premire en Europe.

Julien fut sur le point d'accepter; mais son devoir le rappelait auprs
du grand personnage, en quittant Korasoff, il promit d'crire. Il reut
la rponse  la note secrte qu'il avait apporte, et courut vers Paris;
mais  peine eut-il t seul deux jours de suite, que quitter la France
et Mathilde lui parut un supplice pire que la mort. Je n'pouserai pas
les millions que m'offre Korasoff, se dit-il, mais je suivrai ses
conseils.

Aprs tout, l'art de sduire est son mtier, il ne songe qu' cette
seule affaire depuis plus de quinze ans, car il en a trente. On ne peut
pas dire qu'il manque d'esprit; il est fin et cauteleux; l'enthousiasme,
la posie sont une impossibilit dans ce caractre: c'est un procureur;
raison de plus pour qu'il ne se trompe pas.

Il le faut, je vais faire la cour  Mme de Fervaques.

Elle m'ennuiera bien peut-tre un peu, mais je regarderai ces yeux si
beaux, et qui ressemblent tellement  ceux qui m'ont le plus aim au
monde.

Elle est trangre; c'est un caractre nouveau  observer.

Je suis fou, je me noie, je dois suivre les conseils d'un ami et ne pas
m'en croire moi-mme.




CHAPITRE XXV

LE MINISTRE DE LA VERTU

    Mais si je prends de ce plaisir avec tant de prudence et de
    circonspection, ce ne sera plus un plaisir pour moi.

    LOPE DE VEGA.


A peine de retour  Paris, et au sortir du cabinet du marquis de La
Mole, qui parut fort dconcert des dpches qu'on lui prsentait, notre
hros courut chez le comte Altamira. A l'avantage d'tre condamn 
mort, ce bel tranger runissait beaucoup de gravit et le bonheur
d'tre dvot; ces deux mrites, et, plus que tout, la haute naissance du
comte, convenaient tout  fait  Mme de Fervaques, qui le voyait
beaucoup.

Julien lui avoua gravement qu'il en tait fort amoureux.

--C'est la vertu la plus pure et la plus haute, rpondit Altamira,
seulement un peu jsuitique et emphatique. Il est des jours o je
comprends chacun des mots dont elle se sert, mais je ne comprends pas la
phrase tout entire. Elle me donne souvent l'ide que je ne sais pas le
franais aussi bien qu'on le dit. Cette connaissance fera prononcer
votre nom, elle vous donnera du poids dans le monde. Mais allons chez
Bustos, dit le comte Altamira, qui tait un esprit d'ordre; il a fait la
cour  Mme la marchale.

Don Diego Bustos se fit longtemps expliquer l'affaire, sans rien dire,
comme un avocat dans son cabinet. Il avait une grosse figure de moine
avec des moustaches noires, et une gravit sans pareille; du reste, bon
carbonaro.

--Je comprends, dit-il enfin  Julien. La marchale de Fervaques
a-t-elle eu des amants, n'en a-t-elle pas eu? Avez-vous ainsi quelque
espoir de russir? voil la question. C'est vous dire que, pour ma part,
j'ai chou. Maintenant que je ne suis plus piqu, je me fais ce
raisonnement: souvent elle a de l'humeur, et, comme je vous le
raconterai bientt, elle n'est pas mal vindicative.

Je ne lui trouve pas ce temprament bilieux qui est celui du gnie, et
jette sur toutes les actions comme un vernis de passion. C'est au
contraire  la faon d'tre flegmatique et tranquille des Hollandais
qu'elle doit sa rare beaut et ses couleurs si fraches.

Julien s'impatientait de la lenteur et du flegme inbranlable de
l'Espagnol; de temps en temps, malgr lui, quelques monosyllabes lui
chappaient.

--Voulez-vous m'couter? lui dit gravement don Diego Bustos.

--Pardonnez  la _furia francese_; je suis tout oreilles, dit Julien.

--La marchale de Fervaques est donc fort adonne  la haine; elle
poursuit impitoyablement des gens qu'elle n'a jamais vus, des avocats,
de pauvres diables d'hommes de lettres qui ont fait des chansons comme
Coll. Vous savez?

    _J'ai la marotte_
    _D'aimer Marote._

etc.

Et Julien dut essuyer la citation tout entire. L'Espagnol tait bien
aise de chanter en franais.

Cette divine chanson ne fut jamais coute avec plus d'impatience. Quand
elle fut finie:

--La marchale, dit don Diego Bustos, a fait destituer l'auteur de cette
chanson:

    Un jour l'amour au cabaret...

Julien frmit qu'il ne voult la chanter. Il se contenta de l'analyser.
Rellement elle tait impie et peu dcente.

--Quand la marchale se prit de colre contre cette chanson, dit Don
Diego, je lui fis observer qu'une femme de son rang ne devait point lire
toutes les sottises qu'on publie. Quelques progrs que fassent la pit
et la gravit, il y aura toujours en France une littrature de cabaret.
Quand Mme de Fervaques eut fait ter  l'auteur, pauvre diable en
demi-solde, une place de dix-huit cents francs: Prenez garde, lui
dis-je, vous avez attaqu ce rimailleur avec vos armes, il peut vous
rpondre avec ses rimes: il fera une chanson sur la vertu. Les salons
dors seront pour vous; les gens qui aiment  rire rpteront ses
pigrammes. Savez-vous, monsieur, ce que la marchale me rpondit?--Pour
l'intrt du Seigneur, tout Paris me verrait marcher au martyre; ce
serait un spectacle nouveau en France. Le peuple apprendrait  respecter
la qualit. Ce serait le plus beau jour de ma vie. Jamais ses yeux ne
furent plus beaux.

--Et elle les a superbes, s'cria Julien.

--Je vois que vous tes amoureux... Donc, reprit gravement don Diego
Bustos, elle n'a pas la constitution bilieuse qui porte  la vengeance.
Si elle aime  nuire pourtant, c'est qu'elle est malheureuse, je
souponne l malheur intrieur. Ne serait-ce point une prude lasse de
son mtier?

L'Espagnol le regarda en silence pendant une grande minute.

--Voil toute la question, ajouta-t-il gravement, et c'est de l que
vous pouvez tirer quelque espoir. J'y ai beaucoup rflchi pendant les
deux ans que je me suis port son trs humble serviteur. Tout votre
avenir, monsieur qui tes amoureux, dpend de ce grand problme: Est-ce
une prude lasse de son mtier, et mchante parce qu'elle est
malheureuse?

--Ou bien, dit Altamira sortant enfin de son profond silence, serait-ce
ce que je t'ai dit vingt fois? tout simplement de la vanit franaise;
c'est le souvenir de son pre, le fameux marchand de draps, qui fait le
malheur de ce caractre naturellement morne et sec. Il n'y aurait qu'un
bonheur pour elle, celui d'habiter Tolde, et d'tre tourmente par un
confesseur qui chaque jour lui montrerait l'enfer tout ouvert.

Comme Julien sortait:

--Altamira m'apprend que vous tes des ntres, lui dit Don Diego,
toujours plus grave. Un jour vous nous aiderez  reconqurir notre
libert, ainsi veux-je vous aider dans ce petit amusement. Il est bon
que vous connaissiez le style de la marchale; voici quatre lettres de
sa main.

--Je vais les copier, s'cria Julien, et vous les rapporter.

--Et jamais personne ne saura par vous un mot de ce que nous avons dit?

--Jamais, sur l'honneur! s'cria Julien.

--Ainsi Dieu vous soit en aide! ajouta l'Espagnol, et il reconduisit
silencieusement, jusque sur l'escalier, Altamira et Julien.

Cette scne gaya un peu notre hros, il fut sur le point de sourire. Et
voil le dvot Altamira, se disait-il, qui m'aide dans une entreprise
d'adultre!

Pendant toute la grave conversation de don Diego Bustos, Julien avait
t attentif aux heures sonnes par l'horloge de l'htel d'Aligre.

Celle du dner approchait, il allait donc revoir Mathilde! Il rentra, et
s'habilla avec beaucoup de soin.

Premire sottise, se dit-il en descendant l'escalier; il faut suivre 
la lettre l'ordonnance du prince.

Il remonta chez lui, et prit un costume de voyage on ne peut pas plus
simple.

Maintenant, pensa-t-il, il s'agit des regards. Il n'tait que cinq
heures et demie, et l'on dnait  six. Il eut l'ide de descendre au
salon, qu'il trouva solitaire. A la vue du canap bleu, il se prcipita
 genoux et baisa l'endroit o Mathilde appuyait son bras, il rpandit
des larmes, ses joues devinrent brlantes. Il faut user cette
sensibilit sotte, se dit-il avec colre; elle me trahirait. Il prit un
journal pour avoir une contenance, et passa trois ou quatre fois du
salon au jardin.

Ce ne fut qu'en tremblant et bien cach par un grand chne, qu'il osa
lever les yeux jusqu' la fentre de Mlle de La Mole. Elle tait
hermtiquement ferme, il fut sur le point de tomber et resta longtemps
appuy contre le chne; ensuite, d'un pas chancelant, il alla revoir
l'chelle du jardinier.

Le chanon, jadis forc par lui en des circonstances hlas! si
diffrentes, n'avait point t raccommod. Emport par un mouvement de
folie, Julien le pressa contre ses lvres.

Aprs avoir err longtemps du salon au jardin, Julien se trouva
horriblement fatigu; ce fut un premier succs qu'il sentit vivement.
Mes regards seront teints et ne me trahiront pas! Peu  peu les
convives arrivrent au salon, jamais la porte ne s'ouvrit sans jeter un
trouble mortel dans le coeur de Julien.

On se mit  table. Enfin parut Mlle de La Mole, toujours fidle  son
habitude de se faire attendre. Elle rougit beaucoup en voyant Julien; on
ne lui avait pas dit son arrive. D'aprs la recommandation du prince
Korasoff, Julien regarda ses mains, elles tremblaient. Troubl lui-mme
au-del de toute expression par cette dcouverte, il fut assez heureux
pour ne paratre que fatigu.

M. de La Mole fit son loge. La marquise lui adressa la parole un
instant aprs, et lui fit compliment sur son air de fatigue. Julien se
disait  chaque instant: Je ne dois pas trop regarder Mlle de La Mole,
mais mes regards non plus ne doivent point la fuir. Il faut paratre ce
que j'tais rellement huit jours avant mon malheur... Il eut lieu
d'tre satisfait du succs et resta au salon. Attentif pour la premire
fois envers la matresse de la maison, il fit tous ses efforts pour
faire parler les hommes de sa socit et maintenir la conversation
vivante.

Sa politesse fut rcompense, sur les huit heures, on annona Mme la
marchale de Fervaques. Julien s'chappa et reparut bientt, vtu avec
le plus grand soin. Mme de La Mole lui sut un gr infini de cette marque
de respect, et voulut lui tmoigner sa satisfaction, en parlant de son
voyage  Mme de Fervaques. Julien s'tablit auprs de la marchale, de
faon  ce que ses yeux ne fussent pas aperus de Mathilde. Plac ainsi,
suivant toutes les rgles de l'art, Mme de Fervaques fut pour lui
l'objet de l'admiration la plus bahie. C'est par une tirade sur ce
sentiment que commenait la premire des cinquante-trois lettres dont le
prince Korasoff lui avait fait cadeau.

La marchale annona qu'elle allait  l'Opra-Buffa. Julien y courut; il
trouva le chevalier de Beauvoisis, qui l'emmena dans une loge de
messieurs les gentilshommes de la chambre, justement  ct de la loge
de Mme de Fervaques. Julien la regarda constamment. Il faut, se dit-il
en rentrant  l'htel, que je tienne un journal de sige; autrement
j'oublierais mes attaques. Il se fora  crire deux ou trois pages sur
ce sujet ennuyeux, et parvint ainsi, chose admirable,  ne presque pas
penser  Mlle de La Mole.

Mathilde l'avait presque oubli pendant son voyage. Ce n'est aprs tout
qu'un tre commun, pensait-elle son nom me rappellera toujours la plus
grande tache de ma vie. Il faut revenir de bonne foi aux ides vulgaires
de sagesse et d'honneur; une femme a tout  perdre en les oubliant. Elle
se montra dispose  permettre enfin la conclusion de l'arrangement avec
le marquis de Croisenois, prpare depuis si longtemps. Il tait fou de
joie; on l'et bien tonn en lui disant qu'il y avait de la rsignation
au fond de cette manire de sentir de Mathilde, qui le rendait si fier.

Toutes les ides de Mlle de La Mole changrent en voyant Julien. Au
vrai, c'est l mon mari, se dit-elle; si je reviens de bonne foi aux
ides de sagesse, c'est videmment lui que je dois pouser.

Elle s'attendait  des importunits,  des airs de malheur de la part de
Julien; elle prparait ses rponses: car sans doute, au sortir du dner,
il essaierait de lui adresser quelques mots. Loin de l, il resta ferme
au salon, ses regards ne se tournrent pas mme vers le jardin. Dieu
sait avec quelle peine! Il vaut mieux avoir tout de suite cette
explication, se dit Mlle de La Mole; elle alla seule au jardin, Julien
n'y parut pas. Mathilde vint se promener prs des portes-fentres du
salon; elle le vit fort occup  dcrire  Mme de Fervaques les vieux
chteaux en ruine qui couronnent les coteaux des bords du Rhin et leur
donnent tant de physionomie. Il commenait  ne pas mal se tirer de la
phrase sentimentale et pittoresque qu'on appelle _esprit_ dans certains
salons.

Le prince Korasoff et t bien fier, s'il se ft trouv  Paris: cette
soire tait exactement ce qu'il avait prdit.

Il et approuv la conduite que tint Julien les jours suivants.

Une intrigue parmi les membres du gouvernement occulte allait disposer
de quelques cordons bleus; Mme la marchale de Fervaques exigeait que
son grand oncle ft chevalier de l'ordre. Le marquis de La Mole avait la
mme prtention pour son beau-pre; ils runirent leurs efforts, et la
marchale vint presque tous les jours  l'htel de La Mole. Ce fut
d'elle que Julien apprit que le marquis allait tre ministre: il offrait
 la _Camarilla_ un plan fort ingnieux pour anantir la Charte, sans
commotion, en trois ans.

Julien pouvait esprer un vch, si M. de La Mole arrivait au
ministre; mais,  ses yeux, tous ces grands intrts s'taient comme
recouverts d'un voile. Son imagination ne les apercevait plus que
vaguement et pour ainsi dire dans le lointain. L'affreux malheur qui en
faisait un maniaque lui montrait tous les intrts de la vie dans sa
manire d'tre avec Mlle de La Mole. Il calculait qu'aprs cinq ou six
ans de soins, il parviendrait  s'en faire aimer de nouveau.

Cette tte si froide tait, comme on voit, tombe  l'tat de draison
complet. De toutes les qualits qui l'avaient distingu autrefois il ne
lui restait qu'un peu de fermet. Matriellement fidle au plan de
conduite dict par le prince Korasoff, chaque soir il se plaait assez
prs du fauteuil de Mme de Fervaques, mais il lui tait impossible de
trouver un mot  dire.

L'effort qu'il s'imposait pour paratre guri aux yeux de Mathilde
absorbait toutes les forces de son me, il restait auprs de la
marchale comme un tre  peine anim; ses yeux mme, ainsi que dans
l'extrme souffrance physique, avaient perdu tout leur feu.

Comme la manire de voir de Mme de La Mole n'tait jamais qu'une
contre-preuve des opinions de ce mari qui pouvait la faire duchesse,
depuis quelques jours elle portait aux nues le mrite de Julien.




CHAPITRE XXVI

L'AMOUR MORAL

    There also was of course in Adeline
    That calm patrician polish in the address,
    Which ne'er can pass the equinoctial line
    Of any thing which Nature would express:
    Just as a Mandarin finds nothing fine,
    At least his manner suffers not to guess
    That any thing he views can greatly please.

    _Don Juan_. C. XIII, stanza 84.


Il y a un peu de folie dans la manire de voir de toute cette famille,
pensait la marchale; ils sont engous de leur jeune abb, qui ne sait
qu'couter, avec d'assez beaux yeux, il est vrai.

Julien, de son ct, trouvait dans les faons de la marchale un exemple
 peu prs parfait de ce _calme patricien_ qui respire une politesse
exacte et encore plus l'impossibilit d'aucune vive motion. L'imprvu
dans les mouvements, le manque d'empire sur soi-mme, et scandalis Mme
de Fervaques presque autant que l'absence de majest envers les
infrieurs. Le moindre signe de sensibilit et t  ses yeux comme une
sorte d'_ivresse morale_ dont il faut rougir, et qui nuit fort  ce
qu'une personne d'un rang lev se doit  soi-mme. Son grand bonheur
tait de parler de la dernire chasse du roi, son livre favori les
_Mmoires du duc de Saint-Simon_, surtout pour la partie gnalogique.

Julien savait la place qui, d'aprs la disposition des lumires,
convenait au genre de beaut de Mme de Fervaques. Il s'y trouvait
d'avance, mais avait grand soin de tourner sa chaise de faon  ne pas
apercevoir Mathilde. tonne de cette constance  se cacher d'elle un
jour elle quitta le canap bleu et vint travailler auprs d'une petite
table voisine du fauteuil de la marchale. Julien la voyait d'assez prs
par-dessous le chapeau de Mme de Fervaques. Ces yeux, qui disposaient de
son sort, l'effrayrent d'abord, aperus de si prs, ensuite le jetrent
violemment hors de son apathie habituelle, il parla et fort bien.

Il adressait la parole  la marchale, mais son but unique tait d'agir
sur l'me de Mathilde. Il s'anima de telle sorte que Mme de Fervaques
arriva  ne plus comprendre ce qu'il disait.

C'tait un premier mrite. Si Julien et eu l'ide de le complter par
quelques phrases de mysticit allemande, de haute religiosit et de
jsuitisme, la marchale l'et rang d'emble parmi les hommes
suprieurs appels  rgnrer le sicle.

Puisqu'il est d'assez mauvais got, se disait Mlle de La Mole, pour
parler aussi longtemps et avec tant de feu  Mme de Fervaques, je ne
l'couterai plus. Pendant toute la fin de cette soire, elle tint
parole, quoique avec peine.

A minuit, lorsqu'elle prit le bougeoir de sa mre pour l'accompagner 
sa chambre, Mme de La Mole s'arrta sur l'escalier pour faire un loge
complet de Julien. Mathilde acheva de prendre de l'humeur, elle ne
pouvait trouver le sommeil Une ide la calma: ce que je mprise peut
encore faire un homme de grand mrite aux yeux de la marchale.

Pour Julien, il avait agi, il tait moins malheureux; ses yeux tombrent
par hasard sur le portefeuille en cuir de Russie, o le prince Korasoff
avait enferm les cinquante-trois lettres d'amour dont il lui avait fait
cadeau. Julien vit en note, au bas de la premire lettre: _On envoie le
n 1 huit jours aprs la premire vue_.

Je suis en retard! s'cria Julien, car il y a bien longtemps que je vois
Mme de Fervaques. Il se mit aussitt  transcrire cette premire lettre
d'amour c'tait une homlie remplie de phrases sur la vertu et ennuyeuse
 prir; Julien eut le bonheur de s'endormir  la seconde page.

Quelques heures aprs, le grand soleil le surprit appuy sur sa table.
Un des moments les plus pnibles de sa vie tait celui o, chaque matin,
en s'veillant, il s'apprenait son malheur. Ce jour-l, il acheva la
copie de sa lettre presque en riant. Est-il possible, se disait-il,
qu'il se soit trouv un jeune homme pour crire ainsi! Il compta
plusieurs phrases de neuf lignes. Au bas de l'original, il aperut une
note au crayon:

_On porte ces lettres soi-mme:  cheval, cravate notre, redingote
bleue. On remet la lettre au portier d'un air contrit; profonde
mlancolie dans le regard. Si l'on aperoit quelque femme de chambre,
essuyer ses yeux furtivement. Adresser la parole  la femme de chambre._

Tout cela fut excut fidlement.

Ce que je fais est bien hardi, pensa Julien en sortant de l'htel de
Fervaques, mais tant pis pour Korasoff. Oser crire  une vertu si
clbre! Je vais en tre trait avec le dernier mpris, et rien ne
m'amusera davantage. C'est, au fond, la seule comdie  laquelle je
puisse tre sensible. Oui couvrir de ridicule cet tre si odieux, que
j'appelle moi, m'amusera. Si je m'en croyais, je commettrais quelque
crime pour me distraire.

Depuis un mois, le plus beau moment de la vie de Julien tait celui o
il remettait son cheval  l'curie. Korasoff avait expressment dfendu
de regarder, sous quelque prtexte que ce ft, la matresse qui l'avait
quitt. Mais le pas de ce cheval qu'elle connaissait si bien, la manire
avec laquelle Julien frappait de sa cravache  la porte de l'curie pour
appeler un homme attiraient quelquefois Mathilde derrire le rideau de
sa fentre. La mousseline tait si lgre que Julien voyait au travers.
En regardant d'une certaine faon sous le bord de son chapeau, il
apercevait la taille de Mathilde sans voir ses yeux. Par consquent, se
disait-il, elle ne peut voir les miens, et ce n'est point l la
regarder.

Le soir, Mme de Fervaques fut pour lui exactement comme si elle n'et
pas reu la dissertation philosophique, mystique et religieuse que, le
matin, il avait remise  son portier avec tant de mlancolie. La veille,
le hasard avait rvl  Julien le moyen d'tre loquent; il s'arrangea
de faon  voir les yeux de Mathilde. Elle, de son ct, un instant
aprs l'arrive de la marchale, quitta le canap bleu: c'tait dserter
sa socit habituelle. M. de Croisenois parut constern de ce nouveau
caprice; sa douleur vidente ta  Julien ce que son malheur avait de
plus atroce.

Cet imprvu dans sa vie le fit parler comme un ange; et comme
l'amour-propre se glisse mme dans les cours qui servent de temple  la
vertu la plus auguste Mme de La Mole a raison, se dit la marchale en
remontant en voiture, ce jeune prtre a de la distinction. Il faut que,
les premiers jours, ma prsence l'ait intimid. Dans le fait, tout ce
que l'on rencontre dans cette maison est bien lger; je n'y vois que des
vertus aides par la vieillesse, et qui avaient grand besoin des glaces
de l'ge. Ce jeune homme aura su voir la diffrence, il crit bien mais
je crains fort que cette demande de l'clairer de mes conseils, qu'il me
fait dans sa lettre, ne soit au fond qu'un sentiment qui s'ignore
soi-mme.

Toutefois, que de conversions ont ainsi commenc! Ce qui me fait bien
augurer de celle-ci, c'est la diffrence de son style avec celui des
jeunes gens dont j'ai eu l'occasion de voir les lettres. Il est
impossible de ne pas reconnatre de l'onction, un srieux profond et
beaucoup de conviction dans la prose de ce jeune lvite, il aura la
doute vertu de Massillon.




CHAPITRE XXVII

LES PLUS BELLES PLACES DE L'GLISE

    Des services! des talents! du mrite! bah! soyez d'une coterie.

    TLMAQUE.


Ainsi l'ide d'vch tait pour la premire fois mle avec celle de
Julien dans la tte d'une femme qui, tt ou tard, devait distribuer les
plus belles places de l'glise de France. Cet avantage n'et gure
touch Julien; en cet instant, sa pense ne s'levait  rien d'tranger
 son malheur actuel: tout le redoublait, par exemple, la vue de sa
chambre lui tait devenue insupportable. Le soir, quand il rentrait avec
sa bougie, chaque meuble, chaque petit ornement lui semblait prendre une
voix pour lui annoncer aigrement quelque nouveau dtail de son malheur.

Ce jour-l, j'ai un travail forc, se dit-il en rentrant et avec une
vivacit que, depuis longtemps, il ne connaissait plus: esprons que la
seconde lettre sera aussi ennuyeuse que la premire.

Elle l'tait davantage. Ce qu'il copiait lui semblait si absurde, qu'il
en vint  transcrire ligne par ligne, sans songer au sens.

C'est encore plus emphatique, se disait-il, que les pices officielles
du trait de Mnster, que mon professeur de diplomatie me faisait copier
 Londres.

Il se souvint seulement alors des lettres de Mme de Fervaques dont il
avait oubli de rendre les originaux au grave Espagnol don Diego Bustos.
Il les chercha; elles taient rellement presque aussi amphigouriques
que celles du jeune seigneur russe. Le vague tait complet. Cela voulait
tout dire et ne rien dire. C'est la harpe olienne du style, pensa
Julien. Au milieu des plus hautes penses sur le nant, sur la mort, sur
l'infini, etc., je ne vois de rel qu'une peur abominable du ridicule.

Le monologue que nous venons d'abrger fut rpt pendant quinze jours
de suite. S'endormir en transcrivant une sorte de commentaire de
l'Apocalypse, le lendemain aller porter une lettre d'un air
mlancolique, remettre le cheval  l'curie avec l'esprance
d'apercevoir la robe de Mathilde, travailler, le soir paratre  l'Opra
quand Mme de Fervaques ne venait pas  l'htel de La Mole, tels taient
les vnements monotones de la vie de Julien. Elle avait plus d'intrt
quand Mme de Fervaques venait chez la marquise; alors il pouvait
entrevoir les yeux de Mathilde sous une aile du chapeau de la marchale,
et il tait loquent. Ses phrases pittoresques et sentimentales
commenaient  prendre une tournure plus frappante  la fois et plus
lgante.

Il sentait bien que ce qu'il disait tait absurde aux yeux de Mathilde,
mais il voulait la frapper par l'lgance de la diction. Plus ce que je
dis est faux, plus je dois lui plaire, pensait Julien, et alors, avec
une hardiesse abominable, il exagrait certains aspects de la nature. Il
s'aperut bien vite que, pour ne pas paratre vulgaire aux yeux de la
marchale il fallait surtout se bien garder des ides simples et
raisonnables. Il continuait ainsi, ou abrgeait ses amplifications
suivant qu'il voyait le succs ou l'indiffrence dans les yeux des deux
grandes dames auxquelles il fallait plaire.

Au total, sa vie tait moins affreuse que lorsque ses journes se
passaient dans l'inaction.

Mais, se disait-il un soir, me voici transcrivant la quinzime de ces
abominables dissertations; les quatorze premires ont t fidlement
remises au suisse de la marchale. Je vais avoir l'honneur de remplir
toutes les cases de son bureau. Et cependant elle me traite exactement
comme si je n'crivais pas! Quelle peut tre la fin de tout ceci? Ma
constance l'ennuierait-elle autant que moi? Il faut convenir que ce
Russe, ami de Korasoff et amoureux de la belle quakeresse de Richemond,
fut en son temps un homme terrible; on n'est pas plus assommant.

Comme tous les tres mdiocres que le hasard met en prsence des
manoeuvres d'un grand gnral, Julien ne comprenait rien  l'attaque
excute par le jeune Russe sur le coeur de la svre Anglaise. Les
quarante premires lettres n'taient destines qu' se faire pardonner
la hardiesse d'crire. Il fallait faire contracter  cette douce
personne, qui peut-tre s'ennuyait infiniment, l'habitude de recevoir
des lettres peut-tre un peu moins insipides que sa vie de tous les
jours.

Un matin, on remit une lettre  Julien; il reconnut les armes de Mme de
Fervaques, et brisa le cachet avec un empressement qui lui et sembl
bien impossible quelques jours auparavant: ce n'tait qu'une invitation
 dner.

Il courut aux instructions du prince Korasoff. Malheureusement, le jeune
Russe avait voulu tre lger comme Dorat, l o il et fallu tre simple
et intelligible; Julien ne put deviner la position morale qu'il devait
occuper au dner de la marchale.

Le salon tait de la plus haute magnificence, dor comme la galerie de
Diane aux Tuileries, avec des tableaux  l'huile au lambris. Il y avait
des taches claires dans ces tableaux. Julien apprit plus tard que les
sujets avaient sembl peu dcents  la matresse du logis, qui avait
fait corriger les tableaux. _Sicle moral!_ pensa-t-il.

Dans ce salon, il remarqua trois des personnages qui avaient assist 
la rdaction de la note secrte. L'un d'eux, Mgr l'voque de ***, oncle
de la marchale, avait la feuille des bnfices et, disait-on, ne savait
rien refuser  sa nice. Quel pas immense j'ai fait se dit Julien en
souriant avec mlancolie, et combien il m'est indiffrent! Me voici
dnant avec le fameux vque de ***.

Le dner fut mdiocre et la conversation impatientante. C'est la table
d'un mauvais livre, pensait Julien. Tous les plus grands sujets des
penses des hommes y sont firement abords. coute-t-on trois minutes,
on se demande ce qui l'emporte, de l'emphase du parleur ou de son
abominable ignorance.

Le lecteur a sans doute oubli ce petit homme de lettres, nomm Tanbeau,
neveu de l'acadmicien et futur professeur, qui, par ses basses
calomnies, semblait charg d'empoisonner le salon de l'htel de La Mole.

Ce fut par ce petit homme que Julien eut la premire ide qu'il se
pourrait bien que Mme de Fervaques, tout en ne rpondant pas  ses
lettres, vit avec indulgence le sentiment qui les dictait. L'me noire
de M. Tanbeau tait dchire en pensant aux succs de Julien, mais comme
d'un autre ct, un homme de mrite, pas plus qu'un sot ne peut tre en
deux endroits  la fois, si Sorel devient l'amant de la sublime
marchale se disait le futur professeur, elle le placera dans l'glise
de quelque manire avantageuse, et j'en serai dlivr  l'htel de La
Mole.

M. l'abb Pirard adressa aussi  Julien de longs sermons sur ses succs
 l'htel de Fervaques. Il y avait _jalousie de secte_ entre l'austre
jansniste et le salon jsuitique, rgnrateur et monarchique de la
vertueuse marchale.




CHAPITRE XXVIII

MANON LESCAUT

    Or, une fois qu'il fut bien convaincu de la sottise et nerie du prieur,
    il russissait assez ordinairement en appelant noir ce qui tait blanc,
    et blanc ce qui tait noir.

    LICHTENBERG.


Les instructions russes prescrivaient imprieusement de ne jamais
contredire de vive voix la personne  qui on crivait. On ne devait
s'carter sous aucun prtexte, du rle de l'admiration la plus
extatique; les lettres partaient toujours de cette supposition.

Un soir,  l'Opra, dans la loge de Mme de Fervaques Julien portait aux
nues le ballet de _Manon Lescaut_. Sa seule raison pour parler ainsi,
c'est qu'il le trouvait insignifiant.

La marchale dit que ce ballet tait bien infrieur au roman de l'abb
Prvost.

Comment! pensa Julien tonn et amus, une personne d'une si haute vertu
vanter un roman! Mme de Fervaques faisait profession, deux ou trois fois
la semaine, du mpris le plus complet pour les crivains qui, au moyen
de ces plats ouvrages, cherchent  corrompre une jeunesse qui n'est,
hlas! que trop dispose aux erreurs des sens.

Dans ce genre immoral et dangereux, _Manon Lescaut_ continua la
marchale, occupe, dit-on, un des premiers rangs. Les faiblesses et les
angoisses mrites d'un coeur bien criminel y sont, dit-on, dpeintes
avec une vrit qui a de la profondeur, ce qui n'empche pas votre
Bonaparte de prononcer  Sainte-Hlne que c'est un roman crit pour des
laquais.

Ce mot rendit toute son activit  l'me de Julien. On a voulu me perdre
auprs de la marchale; on lui a dit mon enthousiasme pour Napolon. Ce
fait l'a assez pique pour qu'elle cde  la tentation de me le faire
sentir. Cette dcouverte l'amusa toute la soire, et le rendit amusant.
Comme il prenait cong de la marchale sous le vestibule de l'Opra:

--Souvenez-vous, monsieur, lui dit-elle, qu'il ne faut pas aimer
Bonaparte quand on m'aime; on peut tout au plus l'accepter comme une
ncessit impose par la Providence. Du reste, cet homme n'avait pas
l'me assez flexible pour sentir les chefs-d'oeuvre des arts.

_Quand on m'aime!_ se rptait Julien, cela ne veut rien dire, ou veut
tout dire. Voil des secrets de langage qui manquent  nos pauvres
provinciaux. Et il songea beaucoup  Mme de Rnal, en copiant une lettre
immense destine  la marchale.

--Comment se fait-il, lui dit-elle le lendemain d'un air d'indiffrence
qu'il trouva mal jou, que vous me parliez de _Londres_ et de
_Richemond_ dans une lettre que vous avez crite hier soir,  ce qu'il
semble, au sortir de l'Opra?

Julien fut trs embarrass, il avait copi ligne par ligne, sans songer
 ce qu'il crivait, et apparemment avait oubli de substituer aux mots
_Londres_ et _Richemond_, qui se trouvaient dans l'original, ceux de
_Paris_ et _Saint-Cloud_. Il commena deux ou trois phrases, mais sans
possibilit de les achever il se sentait sur le point de cder au rire
fou. Enfin en cherchant ses mots il parvint  cette ide: Exalt par la
discussion des plus sublimes, des plus grands intrts de l'me humaine,
la mienne, en vous crivant, a pu avoir une distraction.

Je produis une impression se dit-il donc je puis m'pargner l'ennui du
reste de la soire. Il sortit en courant de l'htel de Fervaques. Le
soir, en revoyant l'original de la lettre par lui copie la veille, il
arriva bien vite  l'endroit fatal o le jeune Russe parlait de Londres
et de Richemond. Julien fut bien tonn de trouver cette lettre presque
tendre.

C'tait le contraste de l'apparente lgret de ses propos, avec la
profondeur sublime et presque apocalyptique de ses lettres qui l'avait
fait distinguer. La longueur des phrases plaisait surtout  la
marchale; ce n'est pas l ce style sautillant mis  la mode par
Voltaire, cet homme immoral! Quoique notre hros ft tout au monde pour
bannir toute espce de bon sens de sa conversation, elle avait encore
une couleur antimonarchique et impie qui n'chappait pas  Mme de
Fervaques. Environne de personnages minemment moraux, mais qui souvent
n'avaient pas une ide par soire cette dame tait profondment frappe
de tout ce qui ressemblait  une nouveaut, mais en mme temps, elle
croyait se devoir  elle-mme d'en tre offense. Elle appelait ce
dfaut, _garder l'empreinte de la lgret du sicle_...

Mais de tels salons ne sont bons  voir que quand on sollicite. Tout
l'ennui de cette vie sans intrt que menait Julien est sans doute
partag par le lecteur. Ce sont l les landes de notre voyage.

Pendant tout le temps usurp dans la vie de Julien par l'pisode
Fervaques, Mlle de La Mole avait besoin de prendre sur elle pour ne pas
songer  lui. Son me tait en proie  de violents combats: quelquefois
elle se flattait de mpriser ce jeune homme si triste; mais, malgr
elle, sa conversation la captivait. Ce qui l'tonnait surtout, c'tait
sa fausset parfaite, il ne disait pas un mot  la marchale qui ne ft
un mensonge, ou du moins un dguisement abominable de sa faon de
penser, que Mathilde connaissait si parfaitement sur presque tous les
sujets. Ce machiavlisme la frappait. Quelle profondeur! se disait-elle;
quelle diffrence avec les nigauds emphatiques ou les fripons communs,
tels que M. Tanbeau, qui tiennent le mme langage!

Toutefois, Julien avait des journes affreuses. C'tait pour accomplir
le plus pnible des devoirs qu'il paraissait chaque jour dans le salon
de la marchale. Ses efforts pour jouer un rle achevaient d'ter toute
force  son me. Souvent, la nuit, en traversant la cour immense de
l'htel de Fervaques ce n'tait qu' force de caractre et de
raisonnement qu'il parvenait  se maintenir un peu au-dessus du
dsespoir.

J'ai vaincu le dsespoir au sminaire, se disait-il: pourtant quelle
affreuse perspective j'avais alors! Je faisais ou je manquais ma
fortune, dans l'un comme dans l'autre cas, je me voyais oblig de passer
toute ma vie en socit intime avec ce qu'il y a sous le ciel de plus
mprisable et de plus dgotant. Le printemps suivant onze petits mois
aprs seulement, j'tais le plus heureux peut-tre des jeunes gens de
mon ge.

Mais bien souvent, tous ces beaux raisonnements taient sans effet
contre l'affreuse ralit. Chaque jour il voyait Mathilde au djeuner et
 dner. D'aprs les lettres nombreuses que lui dictait M. de La Mole,
il la savait  la veille d'pouser M. de Croisenois. Dj cet aimable
jeune homme paraissait deux fois par jour  l'htel de La Mole: l'oeil
jaloux d'un amant dlaiss ne perdait pas une seule de ses dmarches.

Quand il avait cru voir que Mlle de La Mole traitait bien son prtendu,
en rentrant chez lui, Julien ne pouvait s'empcher de regarder ses
pistolets avec amour.

Ah! que je serais plus sage, se disait-il, de dmarquer mon linge, et
d'aller dans quelque fort solitaire,  vingt lieues de Paris, finir
cette excrable vie! Inconnu dans le pays, ma mort serait cache pendant
quinze jours, et qui songerait  moi aprs quinze jours! >.

Ce raisonnement tait fort sage. Mais le lendemain, le bras de Mathilde,
entrevu entre la manche de sa robe et son gant, suffisait pour plonger
notre jeune philosophe dans des souvenirs cruels, et qui cependant
l'attachaient  la vie. Eh bien! se disait-il alors, je suivrai jusqu'au
bout cette politique russe. Comment cela finira-t-il?

A l'gard de la marchale, certes, aprs avoir transcrit ces
cinquante-trois lettres, je n'en crirai pas d'autres.

A l'gard de Mathilde, ces six semaines de comdie si pnible, ou ne
changeront rien  sa colre, ou m'obtiendront un instant de
rconciliation. Grand Dieu! j'en mourrais de bonheur! Et il ne pouvait
achever sa pense.

Quand, aprs une longue rverie, il parvenait  reprendre son
raisonnement: Donc, se disait-il, j'obtiendrais un jour de bonheur,
aprs quoi recommenceraient ses rigueurs fondes, hlas! sur le peu de
pouvoir que j'ai de lui plaire et il ne me resterait plus aucune
ressource, je serais ruin, perdu  jamais...

Quelle garantie peut-elle me donner avec son caractre? Hlas! mon peu
de mrite rpond  tout. Je manquerai d'lgance dans mes manires, ma
faon de parler sera lourde et monotone. Grand Dieu! Pourquoi suis-je
moi?




CHAPITRE XXIX

L'ENNUI

    Se sacrifier  ses passions, passe: mais  des passions qu'on n'a pas!
    O triste dix-neuvime sicle!

    GIRODET.


Aprs avoir lu sans plaisir d'abord les longues lettres de Julien, Mme
de Fervaques commenait  en tre occupe; mais une chose la dsolait:
quel dommage que M. Sorel ne soit pas dcidment prtre! On pourrait
l'admettre  une sorte d'intimit; avec cette croix et cet habit presque
bourgeois, on est expos  des questions cruelles, et que rpondre? Elle
n'achevait pas sa pense: quelque amie maligne peut supposer et mme
rpandre que c'est un petit cousin subalterne, parent de mon pre,
quelque marchand dcor par la garde nationale.

Jusqu'au moment o elle avait vu Julien, le plus grand plaisir de Mme de
Fervaques avait t d'crire le mot marchale  ct de son nom. Ensuite
une vanit de parvenue, maladive et qui s'offensait de tout, combattit
un commencement d'intrt.

Il me serait si facile, se disait la marchale, d'en faire un grand
vicaire dans quelque diocse voisin de Paris! Mais M. Sorel tout court,
et encore petit secrtaire de M. de La Mole! c'est dsolant.

Pour la premire fois, cette me qui craignait tant, tait mue d'un
intrt tranger  ses prtentions de rang et de supriorit sociale.
Son vieux portier remarqua que lorsqu'il apportait une lettre de ce beau
jeune homme qui avait l'air si triste, il tait sr de voir disparatre
l'air distrait et mcontent que la marchale avait toujours soin de
prendre  l'arrive d'un de ses gens.

L'ennui d'une faon de vivre toute ambitieuse d'effet sur le public,
sans qu'il y et au fond du coeur jouissance relle pour ce genre de
succs, tait devenu si intolrable depuis qu'on pensait  Julien, que
pour que les femmes de chambre ne fussent pas maltraites de toute une
journe, il suffisait que, pendant la soire de la veille, on et pass
une heure avec ce jeune homme singulier. Son crdit naissant rsista 
des lettres anonymes, fort bien faites. En vain le petit Tanbeau fournit
 MM. de Luz, de Croisenois, de Caylus deux ou trois calomnies fort
adroites, et que ces messieurs prirent plaisir  rpandre sans trop se
rendre compte de la vrit des accusations. La marchale, dont l'esprit
n'tait pas fait pour rsister  ces moyens vulgaires, racontait ses
doutes  Mathilde, et toujours tait console.

Un jour, aprs avoir demand trois fois s'il y avait des lettres, Mme de
Fervaques se dcida subitement  rpondre  Julien. Ce fut une victoire
de l'ennui. A la seconde lettre, la marchale fut presque arrte par
l'inconvenance d'crire de sa main une adresse aussi vulgaire: _A M.
Sorel, chez M. le marquis de La Mole_.

--Il faut, dit-elle le soir  Julien d'un air fort sec, que vous
m'apportiez des enveloppes sur lesquelles il y aura votre adresse.

Me voil constitu amant valet de chambre, pensa Julien, et il s'inclina
en prenant plaisir  se grimer comme Arsne, le vieux valet de chambre
du marquis.

Le mme soir, il apporta des enveloppes, et le lendemain, de fort bonne
heure, il eut une troisime lettre: il en lut cinq ou six lignes au
commencement, et deux ou trois vers la fin. Elle avait quatre pages
d'une petite criture fort serre.

Peu  peu on prit la douce habitude d'crire presque tous les jours.
Julien rpondait par des copies fidles des lettres russes, et tel est
l'avantage du style emphatique: Mme de Fervaques n'tait point tonne
du peu de rapport des rponses avec ses lettres.

Quelle n'et pas t l'irritation de son orgueil, si le petit Tanbeau,
qui s'tait constitu espion volontaire des dmarches de Julien, et pu
lui apprendre que toutes ses lettres non dcachetes taient jetes au
hasard dans le tiroir de Julien.

Un matin, le portier lui apportait dans la bibliothque une lettre de la
marchale, Mathilde rencontra cet homme, vit la lettre et l'adresse de
l'criture de Julien. Elle entra dans la bibliothque comme le portier
en sortait, la lettre tait encore sur le bord de la table; Julien, fort
occup  crire, ne l'avait pas place dans son tiroir.

--Voil ce que je ne puis souffrir, s'cria Mathilde en s'emparant de la
lettre; vous m'oubliez tout  fait, moi qui suis votre pouse. Votre
conduite est affreuse, Monsieur.

A ces mots, son orgueil, tonn de l'effroyable inconvenance de sa
dmarche, la suffoqua; elle fondit en larmes, et bientt parut  Julien
hors d'tat de respirer.

Surpris, confondu, Julien ne distinguait pas bien tout ce que cette
scne avait d'admirable et d'heureux pour lui. Il aida Mathilde 
s'asseoir; elle s'abandonnait presque dans ses bras.

Le premier instant o il s'aperut de ce mouvement fut de joie extrme.
Le second fut une pense pour Korasoff: je puis tout perdre par un seul
mot.

Ses bras se raidirent, tant l'effort impos par la politique tait
pnible. Je ne dois pas mme me permettre de presser contre mon coeur ce
corps souple et charmant, ou elle me mprise et me maltraite. Quel
affreux caractre!

Et en maudissant le caractre de Mathilde, il l'en aimait cent fois
plus; il lui semblait avoir dans ses bras une reine.

L'impassible froideur de Julien redoubla le malheur d'orgueil qui
dchirait l'me de Mlle de La Mole. Elle tait loin d'avoir le
sang-froid ncessaire pour chercher  deviner dans ses yeux ce qu'il
sentait pour elle en cet instant. Elle ne put se rsoudre  le regarder;
elle tremblait de rencontrer l'expression du mpris.

Assise sur le divan de la bibliothque immobile et la tte tourne du
ct oppos  Julien, elle tait en proie aux plus vives douleurs que
l'orgueil et l'amour puissent faire prouver  une me humaine. Dans
quelle atroce dmarche elle venait de tomber!

Il m'tait rserv, malheureuse que je suis! de voir repousser les
avances les plus indcentes! et repousses par qui? ajoutait l'orgueil
fou de douleur, repousses par un domestique de mon pre.

--C'est ce que je ne souffrirai pas, dit-elle  haute voix.

Et, se levant avec fureur, elle ouvrit le tiroir de la table de Julien
place  deux pas devant elle. Elle resta comme glace d'horreur en y
voyant huit ou dix lettres non ouvertes, semblables en tout  celle que
le portier venait de monter. Sur toutes les adresses, elle reconnaissait
l'criture de Julien, plus ou moins contrefaite.

--Ainsi, s'cria-t-elle hors d'elle-mme, non seulement vous tes bien
avec elle, mais encore vous la mprisez. Vous, un homme de rien,
mpriser Mme la marchale de Fervaques!

Ah! pardon, mon ami, ajouta-t-elle en se jetant  ses genoux,
mprise-moi si tu veux, mais aime-moi, je ne puis plus vivre prive de
ton amour. Et elle tomba tout  fait vanouie.

La voil donc, cette orgueilleuse,  mes pieds! se dit Julien.




CHAPITRE XXX

UNE LOGE AUX BOUFFES

    As the blackest sky
    Foretells the heaviest tempest.

    _Don Juan_, C. I, st. 75.


Au milieu de tous ces grands mouvements, Julien tait plus tonn
qu'heureux. Les injures de Mathilde lui montraient combien la politique
russe tait sage. _Peu parler peu agir_, voil mon unique moyen de
salut.

Il releva Mathilde, et sans mot dire la replaa sur le divan. Peu  peu
les larmes la gagnrent.

Pour se donner une contenance, elle prit dans ses mains les lettres de
Mme de Fervaques; elle les dcachetait lentement. Elle eut un mouvement
nerveux bien marqu, quand elle reconnut l'criture de la marchale.
Elle tournait sans les lire les feuilles de ces lettres; la plupart
avaient six pages.

--Rpondez-moi, du moins, dit enfin Mathilde du ton de voix le plus
suppliant, mais sans oser regarder Julien. Vous savez bien que j'ai de
l'orgueil; c'est le malheur de ma position et mme de mon caractre, je
l'avouerai; Mme de Fervaques m'a donc enlev votre coeur... A-t-elle
fait pour vous tous les sacrifices o ce fatal amour m'a entrane?

Un morne silence fut toute la rponse de Julien. De quel droit
pensait-il, me demande-t-elle une indiscrtion indigne d'un honnte
homme?

Mathilde essaya de lire les lettres; ses yeux remplis de larmes lui en
taient la possibilit.

Depuis un mois elle tait malheureuse, mais cette me hautaine tait
loin de s'avouer ses sentiments. Le hasard tout seul avait amen cette
explosion. Un instant la jalousie et l'amour l'avaient emport sur
l'orgueil. Elle tait place sur le divan et fort prs de Julien. Il
voyait ses cheveux et son cou d'albtre, un moment il oublia tout ce
qu'il se devait; il passa le bras autour de sa taille, et la serra
presque contre sa poitrine.

Elle tourna la tte vers lui lentement: il fut tonn de l'extrme
douleur qui tait dans ses yeux, c'tait  ne pas reconnatre leur
physionomie habituelle.

Julien sentit ses forces l'abandonner, tant tait mortellement pnible
l'acte de courage qu'il s'imposait.

Ces yeux n'exprimeront bientt que le plus froid ddain, se dit Julien,
si je me laisse entraner au bonheur de l'aimer. Cependant, d'une voix
teinte et avec des paroles qu'elle avait  peine la force d'achever,
elle lui rptait, en ce moment l'assurance de tous ses regrets pour des
dmarches que trop d'orgueil avait pu conseil.

--J'ai aussi de l'orgueil, lui dit Julien d'une voix  peine forme, et
ses traits peignaient le point extrme de l'abattement physique.

Mathilde se retourna vivement vers lui. Entendre sa voix tait un
bonheur  l'esprance duquel elle avait presque renonc. En ce moment
elle ne se souvenait de sa hauteur que pour la maudire, elle et voulu
trouver des dmarches insolites, incroyables, pour lui prouver jusqu'
quel point elle l'adorait et se dtestait elle-mme.

--C'est probablement  cause de cet orgueil, continua Julien, que vous
m'avez distingu un instant; c'est certainement  cause de cette fermet
courageuse et qui convient  un homme, que vous m'estimez en ce moment.
Je puis avoir de l'amour pour la marchale...

Mathilde tressaillit; ses yeux prirent une expression trange. Elle
allait entendre prononcer son arrt. Ce mouvement n'chappa point 
Julien; il sentit faiblir son courage.

Ah! se disait-il en coutant le son des vaines paroles que prononait sa
bouche, comme il et fait un bruit tranger; si je pouvais couvrir de
baisers ces joues si ples, et que tu ne le sentisses pas!

--Je puis avoir de l'amour pour la marchale, continuait-il... et sa
voix s'affaiblissait toujours; mais certainement, je n'ai de son intrt
pour moi aucune preuve dcisive...

Mathilde le regarda; il soutint ce regard, du moins il espra que sa
physionomie ne l'avait pas trahi. Il se sentait pntr d'amour jusque
dans les replis les plus intimes de son coeur. Jamais il ne l'avait
adore  ce point, il tait presque aussi fou que Mathilde. Si elle se
ft trouv assez de sang-froid et de courage pour manoeuvrer, il ft
tomb  ses pieds, en abjurant toute vaine comdie. Il eut assez de
force pour pouvoir continuer  parler. Ah! Korasoff, s'cria-t-il
intrieurement, que n'tes-vous ici! quel besoin j'aurais d'un mot pour
diriger ma conduite! Pendant ce temps sa voix disait:

--A dfaut de tout autre sentiment la reconnaissance suffirait pour
m'attacher  la marchale; elle m'a montr de l'indulgence, elle m'a
consol quand on me mprisait... Je puis ne pas avoir une foi illimite
en de certaines apparences extrmement flatteuses sans doute, mais
peut-tre aussi bien peu durables.

--Ah! grand Dieu! s'cria Mathilde.

--Eh bien! quelle garantie me donnerez-vous? reprit Julien avec un
accent vif et ferme, et qui semblait abandonner pour un instant les
formes prudentes de la diplomatie. Quelle garantie, quel dieu me
rpondra que la position que vous semblez dispose  me rendre en cet
instant vivra plus de deux jours?

--L'excs de mon amour et de mon malheur si vous ne m'aimez plus, lui
dit-elle en lui prenant les mains et se tournant vers lui.

Le mouvement violent qu'elle venait de faire avait un peu dplac sa
plerine; Julien apercevait ses paules charmantes. Ses cheveux un peu
drangs lui rappelrent un souvenir dlicieux...

Il allait cder. Un mot imprudent, se dit-il, et je fais recommencer
cette longue suite de journes passes dans le dsespoir. Mme de Rnal
trouvait des raisons pour faire ce que son coeur lui dictait: cette
jeune fille du grand monde ne laisse son coeur s'mouvoir que
lorsqu'elle s'est prouv par bonnes raisons qu'il doit tre mu.

Il vit cette vrit en un clin d'oeil et, en un clin d'oeil aussi,
retrouva du courage.

Il retira ses mains que Mathilde pressait dans les siennes et, avec un
respect marqu, s'loigna un peu d'elle. Un courage d'homme ne peut
aller plus loin. Il s'occupa ensuite  runir toutes les lettres de Mme
de Fervaques qui taient parses sur le divan, et ce fut avec
l'apparence d'une politesse extrme et si cruelle en ce moment qu'il
ajouta:

--Mademoiselle de La Mole daignera me permettre de rflchir sur tout
ceci.

Il s'loigna rapidement et quitta la bibliothque; elle l'entendit
refermer successivement toutes les portes.

Le monstre n'est point troubl, se dit-elle.

Mais que dis-je, monstre! il est sage, prudent, bon; c'est moi qui ai
plus de torts qu'on ne pourrait imaginer.

Cette manire de voir dura. Mathilde fut presque heureuse ce jour-l,
car elle fut toute  l'amour; on et dit que jamais cette me n'avait
t agite par l'orgueil, et quel orgueil!

Elle tressaillit d'horreur quand, le soir au salon, un laquais annona
Mme de Fervaques, la voix de cet homme lui parut sinistre. Elle ne put
soutenir la vue de la marchale et s'loigna bien vite. Julien, peu
enorgueilli de sa pnible victoire, avait craint ses propres regards, et
n'avait pas dn  l'htel de La Mole.

Son amour et son bonheur augmentaient rapidement  mesure qu'il
s'loignait du moment de la bataille; il en tait dj  se blmer.
Comment ai-je pu lui rsister! se disait-il, si elle allait ne plus
m'aimer! un moment peut changer cette me altire, et il faut convenir
que je l'ai traite d'une faon affreuse.

Le soir, il sentit bien qu'il fallait absolument paratre aux Bouffes,
dans la loge de Mme de Fervaques. Elle l'avait expressment invit:
Mathilde ne manquerait pas de savoir sa prsence ou son absence impolie.
Malgr l'vidence de ce raisonnement, il n'eut pas la force, au
commencement de la soire, de se plonger dans la socit. En parlant, il
allait perdre la moiti de son bonheur.

Dix heures sonnrent: il fallut absolument se montrer.

Par bonheur, il trouva la loge de la marchale remplie de femmes et fut
relgu prs de la porte, et tout  fait cach par les chapeaux. Cette
position lui sauva un ridicule; les accents divins du dsespoir de
Caroline dans le _Matrimonio segreto_ le firent fondre en larmes. Mme de
Fervaques vit ces larmes, elles faisaient un tel contraste avec la mle
fermet de sa physionomie habituelle, que cette me de grande dame, ds
longtemps sature de tout ce que la fiert de parvenue a de plus
corrodant, en fut touche. Le peu qui restait chez elle d'un coeur de
femme la porta  parler. Elle voulut jouir du son de sa voix en ce
moment.

--Avez-vous vu les dames de La Mole, lui dit-elle, elles sont aux
troisimes. A l'instant, Julien se pencha dans la salle en s'appuyant
assez impoliment sur le devant de la loge: il vit Mathilde; ses yeux
taient brillants de larmes.

Et cependant ce n'est pas leur jour d'opra, pensa Julien, quel
empressement!

Mathilde avait dcid sa mre  venir aux Bouffes, malgr l'inconvenance
du rang de la loge qu'une complaisante de la maison s'tait empresse de
leur offrir. Elle voulait voir si Julien passerait cette soire avec la
marchale.




CHAPITRE XXXI

LUI FAIRE PEUR

    Voil donc le beau miracle de votre civilisation! De l'amour vous avez
    fait une affaire ordinaire.

    BARNAVE.


Julien courut dans la loge de Mme de La Mole. Ses regards rencontrrent
d'abord les yeux en larmes de Mathilde; elle pleurait sans nulle
retenue, il n'y avait l que des personnages subalternes, l'amie qui
avait prt la loge et des hommes de sa connaissance. Mathilde posa sa
main sur celle de Julien; elle avait comme oubli toute crainte de sa
mre. Presque touffe par ses larmes, elle ne lui dit que ce seul mot:

--Des garanties!

Au moins, que je ne lui parle pas, se disait Julien fort mu lui-mme,
et se cachant tant bien que mal les yeux avec la main, sous prtexte du
lustre qui blouit le troisime rang de loges. Si je parle, elle ne peut
plus douter de l'excs de mon motion, le son de ma voix me trahira,
tout peut tre perdu encore.

Ses combats taient bien plus pnibles que le matin, son me avait eu le
temps de s'mouvoir. Il craignait de voir Mathilde se piquer de vanit.
Ivre d'amour et de volupt, il prit sur lui de ne pas lui parler.

C'est, selon moi, l'un des plus beaux traits de son caractre, un tre
capable d'un tel effort sur lui-mme peut aller loin, _si fata sinant_.

Mlle de La Mole insista pour ramener Julien  l'htel. Heureusement il
pleuvait beaucoup. Mais la marquise le fit placer vis--vis d'elle, lui
parla constamment et empcha qu'il ne pt dire un mot  sa fille. On et
pens que la marquise soignait le bonheur de Julien; ne craignant plus
de tout perdre par l'excs de son motion, il s'y livrait avec folie.

Oserai-je dire qu'en rentrant dans sa chambre, Julien se jeta  genoux
et couvrit de baisers les lettres d'amour donnes par le prince
Korasoff?

O grand homme! que ne te dois-je pas? s'cria-t-il dans sa folie.

Peu  peu quelque sang-froid lui revint. Il se compara  un gnral qui
vient de gagner  demi une grande bataille. L'avantage est certain,
immense, se dit-il; mais que se passera-t-il demain? Un instant peut
tout perdre.

Il ouvrit d'un mouvement passionn les _Mmoires_ dicts  Sainte-Hlne
par Napolon, et pendant deux longues heures se fora  les lire, ses
yeux seuls lisaient n'importe, il s'y forait. Pendant cette singulire
lecture sa tte et son coeur monts au niveau de tout ce qu'il y  de
plus grand, travaillaient  son insu. Ce coeur est bien diffrent de
celui de Mme de Rnal, se disait-il, mais il n'allait pas plus loin.

LUI FAIRE PEUR s'cria-t-il tout  coup en jetant le livre au loin.
L'ennemi ne m'obira qu'autant que je lui ferai peur, alors il n'osera
me mpriser.

Il se promenait dans sa petite chambre ivre de joie. A la vrit, ce
bonheur tait plus d'orgueil que d'amour.

Lui faire peur! se rptait-il firement, et il avait raison d'tre
fier. Mme dans ses moments les plus heureux, Mme de Rnal doutait
toujours que mon amour ft gal au sien. Ici, c'est un dmon que je
subjugue, donc il faut subjuguer.

Il savait bien que le lendemain ds huit heures du matin, Mathilde
serait  la bibliothque; il n'y parut qu' neuf heures, brlant
d'amour, mais sa tte dominait son coeur. Une seule minute peut-tre ne
se passa pas sans qu'il ne se rptt: la tenir toujours occupe de ce
grand doute, m'aime-t-il? Sa brillante position, les flatteries de tout
ce qui lui parle la portent un peu trop  se rassurer.

Il la trouva ple, calme, assise sur le divan, mais hors d'tat
apparemment de faire un seul mouvement. Elle lui tendit la main:

--Ami, je t'ai offens, il est vrai; tu peux tre fch contre moi.

Julien ne s'attendait pas  ce ton si simple. Il fut sur le point de se
trahir.

--Vous voulez des garanties, mon ami, ajouta-t-elle aprs un silence
qu'elle avait espr voir rompre; il est juste. Enlevez-moi, partons
pour Londres... Je serai perdue  jamais, dshonore...

Elle eut le courage de retirer sa main  Julien pour s'en couvrir les
yeux. Tous les sentiments de retenue et de vertu fminine taient
rentrs dans cette me...

--Eh bien! dshonorez-moi, dit-elle enfin avec un soupir; c'est une
garantie.

Hier j'ai t heureux, parce que j'ai eu le courage d'tre svre avec
moi-mme, pensa Julien. Aprs un petit moment de silence, il eut assez
d'empire sur son coeur pour dire d'un ton glacial:

--Une fois en route pour Londres, une fois dshonore, pour me servir de
vos expressions, qui me rpond que vous m'aimerez? que ma prsence dans
la chaise de poste ne vous semblera point importune? Je ne suis pas un
monstre, vous avoir perdue dans l'opinion ne sera pour moi qu'un malheur
de plus. Ce n'est pas votre position avec le monde qui fait obstacle,
c'est par malheur votre caractre. Pouvez-vous vous rpondre  vous-mme
que vous m'aimerez huit jours?

Ah! qu'elle m'aime huit jours, huit jours seulement, se disait tout bas
Julien, et j'en mourrai de bonheur. Que m'importe l'avenir, que
m'importe la vie? et ce bonheur divin peut commencer en cet instant si
je veux, il ne dpend que de moi!

Mathilde le vit pensif.

--Je suis donc tout  fait indigne de vous, dit-elle en lui prenant la
main.

Julien l'embrassa, mais  l'instant la main de fer du devoir saisit son
coeur. Si elle voit combien je l'adore, je la perds. Et, avant de
quitter ses bras, il avait repris toute la dignit qui convient  un
homme.

Ce jour-l et les suivants, il sut cacher l'excs de sa flicit; il y
eut des moments o il se refusait jusqu'au plaisir de la serrer dans ses
bras.

Dans d'autres instants, le dlire du bonheur l'emportait sur tous les
conseils de la prudence.

C'tait auprs d'un berceau de chvrefeuilles dispos pour cacher
l'chelle, dans le jardin, qu'il avait coutume d'aller se placer pour
regarder de loin la persienne de Mathilde, et pleurer son inconstance.
Un fort grand chne tait tout prs, et le tronc de cet arbre
l'empchait d'tre vu des indiscrets.

Passant avec Mathilde dans ce mme lieu qui lui rappelait si vivement
l'excs de son malheur, le contraste du dsespoir pass et de la
flicit prsente fut trop fort pour son caractre; des larmes
inondrent ses yeux, et, portant  ses lvres la main de son amie:

--Ici, je vivais en pensant  vous; ici, je regardais cette persienne,
j'attendais des heures entires le moment fortun o je verrais cette
main l'ouvrir...

Sa faiblesse fut complte. Il lui peignit, avec ces couleurs vraies
qu'on n'invente point, l'excs de son dsespoir d'alors. De courtes
interjections tmoignaient de son bonheur actuel qui avait fait cesser
cette peine atroce...

Que fais-je, grand Dieu! se dit Julien revenant  lui tout  coup. Je me
perds.

Dans l'excs de son alarme, il crut dj voir moins d'amour dans les
yeux de Mlle de La Mole. C'tait une illusion, mais la figure de Julien
changea rapidement et se couvrit d'une pleur mortelle. Ses yeux
s'teignirent un instant, et l'expression d'une hauteur non exempte de
mchancet succda bientt  celle de l'amour le plus vrai et le plus
abandonn.

--Qu'avez-vous donc mon ami? lui dit Mathilde avec tendresse et
inquitude.

--Je mens, dit Julien avec humeur, et je mens  vous. Je me le reproche,
et cependant Dieu sait que je vous estime assez pour ne pas mentir. Vous
m'aimez, vous m'tes dvoue, et je n'ai pas besoin de faire des phrases
pour vous plaire.

--Grand Dieu! ce sont des phrases que tout ce que vous me dites de
ravissant depuis dix minutes?

--Et je me les reproche vivement, chre amie. Je les ai composes
autrefois pour une femme qui m'aimait et m'ennuyait... C'est le dfaut
de mon caractre, je me dnonce moi-mme  vous, pardonnez-moi.

Des larmes amres inondaient les joues de Mathilde.

--Ds que par quelque nuance qui m'a choqu, j'ai un moment de rverie
force, continuait Julien, mon excrable mmoire, que je maudis en ce
moment, m'offre une ressource et j'en abuse.

--Je viens donc de tomber  mon insu dans quelque action qui vous aura
dplu, dit Mathilde avec une navet charmante.

--Un jour, je m'en souviens, passant prs de ces chvrefeuilles, vous
avez cueilli une fleur, M. de Luz vous l'a prise, et vous la lui avez
laisse. J'tais  deux pas.

--M. de Luz? c'est impossible, reprit Mathilde, avec la hauteur qui lui
tait si naturelle: je n'ai point ces faons.

--J'en suis sr, rpliqua vivement Julien.

--Eh bien! il est vrai, mon ami, dit Mathilde en baissant les yeux
tristement.

Elle savait positivement que, depuis bien des mois, elle n'avait pas
permis une telle action  M. de Luz.

Julien la regarda avec une tendresse inexprimable: Non, se dit-il, elle
ne m'aime pas moins.

Elle lui reprocha le soir, en riant, son got pour Mme de Fervaques:

--Un bourgeois aimer une parvenue! Les cours de cette espce sont
peut-tre les seuls que mon Julien ne puisse rendre fous. Elle avait
fait de vous un vrai dandy, disait-elle en jouant avec ses cheveux.

Dans le temps qu'il se croyait mpris de Mathilde, Julien tait devenu
l'un des hommes les mieux mis de Paris. Mais encore avait-il un avantage
sur les gens de cette espce; une fois sa toilette arrange, il n'y
songeait plus.

Une chose piquait Mathilde, Julien continuait  copier les lettres
russes, et  les envoyer  la marchale.




CHAPITRE XXXII

LE TIGRE

    Hlas! pourquoi ces choses et non pas d'autres?

    BEAUMARCHAIS.


Un voyageur anglais raconte l'intimit o il vivait avec un tigre; il
n'avait lev et le caressait, mais toujours sur sa table tenait un
pistolet arm.

Julien ne s'abandonnait  l'excs de son bonheur que dans les instants
o Mathilde ne pouvait en lire l'expression dans ses yeux. Il
s'acquittait avec exactitude du devoir de lui dire de temps  autre
quelque mot dur.

Quand la douceur de Mathilde, qu'il observait avec tonnement, et
l'excs de son dvouement taient sur le point de lui ter tout empire
sur lui-mme, il avait le courage de la quitter brusquement.

Pour la premire fois Mathilde aima.

La vie, qui toujours pour elle s'tait trane  pas de tortue, volait
maintenant.

Comme il fallait cependant que l'orgueil se ft jour de quelque faon,
elle voulait s'exposer avec tmrit  tous les dangers que son amour
pouvait lui faire courir.

C'tait Julien qui avait de la prudence, et c'tait seulement quand il
tait question de danger qu'elle ne cdait pas  sa volont; mais soumise
et presque humble avec lui, elle n'en montrait que plus de hauteur
envers tout ce qui dans la maison l'approchait, parents ou valets.

Le soir au salon, au milieu de soixante personnes, elle appelait Julien
pour lui parler en particulier et longtemps.

Le petit Tanbeau s'tablissant un jour  ct d'eux, elle le pria
d'aller lui chercher dans la bibliothque le volume de Smollett o se
trouve la rvolution de 1682; et comme il hsitait:

--Que rien ne vous presse, ajouta-t-elle avec une expression
d'insultante hauteur qui fut un baume pour l'me de Julien.

--Avez-vous remarqu le regard de ce petit monstre? lui dit-il.

--Son oncle a dix ou douze ans de service dans ce salon, sans quoi je le
ferais chasser  l'instant.

Sa conduite envers MM. de Croisenois, de Luz, etc., parfaitement polie
pour la forme, n'tait gure moins provocante au fond. Mathilde se
reprochait vivement toutes les confidences faites jadis  Julien, et
d'autant plus qu'elle n'osait lui avouer qu'elle avait exagr les
marques d'intrt presque tout  fait innocentes dont ces messieurs
avaient t l'objet.

Malgr les plus belles rsolutions, sa fiert de femme l'empchait tous
les jours de dire  Julien:

--C'est parce que je parlais  vous que je trouvais du plaisir  dcrire
la faiblesse que j'avais de ne pas retirer ma main, lorsque M. de
Croisenois posant la sienne sur une table de marbre, venait 
l'effleurer un peu.

Aujourd'hui,  peine un de ces messieurs lui parlait-il quelques
instants, qu'elle se trouvait avoir une question  faire  Julien, et
c'tait un prtexte pour le retenir auprs d'elle.

Elle se trouva enceinte et l'apprit avec joie  Julien.

--Maintenant douterez-vous de moi? N'est-ce pas une garantie? Je suis
votre pouse  jamais.

Cette annonce frappa Julien d'un tonnement profond. Il fut sur le point
d'oublier le principe de sa conduite. Comment tre volontairement froid
et offensant envers cette pauvre jeune fille qui se perd pour moi?
Avait-elle l'air un peu souffrant, mme les jours o la sagesse faisait
entendre sa voix terrible, il ne se trouvait plus le courage de lui
adresser un de ces mots cruels si indispensables selon son exprience, 
la dure de leur amour.

--Je veux crire  mon pre, lui dit un jour Mathilde; c'est plus qu'un
pre pour moi, c'est un ami: comme tel, je trouverais indigne de vous et
de moi de chercher  le tromper, ne ft-ce qu'un instant.

--Grand Dieu! qu'allez-vous faire? dit Julien effray.

--Mon devoir, rpondit-elle avec des yeux brillants de joie.

Elle se trouvait plus magnanime que son amant.

--Mais il me chassera avec ignominie!

--C'est son droit, il faut le respecter. Je vous donnerai le bras et
nous sortirons par la porte cochre, en plein midi.

Julien tonn la pria de diffrer d'une semaine.

--Je ne puis, rpondit-elle l'honneur parle, j'ai vu le devoir, il faut
le suivre, et  l'instant.

--Eh bien! je vous ordonne de diffrer, dit enfin Julien. Votre honneur
est  couvert, je suis votre poux. Notre tat  tous les deux va tre
chang par cette dmarche capitale. Je suis aussi dans mon droit. C'est
aujourd'hui mardi; mardi prochain c'est le jour du duc de Retz, le soir,
quand M. de La Mole rentrera, le portier lui remettra la lettre
fatale... Il ne pense qu' vous faire duchesse, j'en suis certain, jugez
de son malheur!

--Voulez-vous dire: jugez de sa vengeance?

--Je puis avoir piti de mon bienfaiteur, tre navr de lui nuire; mais
je ne crains et ne craindrai jamais personne.

Mathilde se soumit. Depuis qu'elle avait annonc son nouvel tat 
Julien, c'tait la premire fois qu'il lui parlait avec autorit; jamais
il ne l'avait tant aime. C'tait avec bonheur que la partie tendre de
son me saisissait le prtexte de l'tat o se trouvait Mathilde pour se
dispenser de lui adresser des mots cruels. L'aveu  M. de La Mole
l'agita profondment. Allait-il tre spar de Mathilde? et avec quelque
douleur qu'elle le vt partir, un mois aprs son dpart, songerait-elle
 lui?

Il avait une horreur presque gale des justes reproches que le marquis
pouvait lui adresser.

Le soir, il avoua  Mathilde ce second sujet de chagrin, et ensuite,
gar par son amour, il fit l'aveu du premier.

Elle changea de couleur.

--Rellement, lui dit-elle, six mois passs loin de moi seraient un
malheur pour vous!

--Immense, le seul au monde que je voie avec terreur.

Mathilde fut bien heureuse. Julien avait suivi son rle avec tant
d'application, qu'il tait parvenu  lui faire penser qu'elle tait
celle des deux qui avait le plus d'amour.

Le mardi fatal arriva bien vite. A minuit, en rentrant, le marquis
trouva une lettre avec l'adresse qu'il fallait pour qu'il l'ouvrt
lui-mme, et seulement quand il serait sans tmoins.

  Mon pre,

Tous les liens sociaux sont rompus entre nous, il ne reste plus que
ceux de la nature. Aprs mon mari, vous tes et serez toujours l'tre
qui me sera le plus cher. Mes yeux se remplissent de larmes, je songe 
la peine que je vous cause; mais pour que ma honte ne soit pas publique,
pour vous laisser le temps de dlibrer et d'agir, je n'ai pu diffrer
plus longtemps l'aveu que je vous dois. Si votre amiti, que je sais
tre extrme pour moi, veut m'accorder une petite pension, j'irai
m'tablir o vous voudrez, en Suisse par exemple, avec mon mari. Son nom
est tellement obscur, que personne ne reconnatra votre fille dans Mme
Sorel, belle-fille d'un charpentier de Verrires. Voil ce nom qui m''a
fait tant de peine  crire. Je redoute pour Julien votre colre, si
juste en apparence. Je ne serai pas duchesse, mon pre; mais je le
savais en l'aimant car c'est moi qui l'ai aim la premire, c'est moi
qui l'ai sduit. Je tiens de vous et de nos aeux une me trop leve
pour arrter mon attention  ce qui est ou me semble vulgaire. C'est en
vain que, dans le dessein de vous plaire, j'ai song  M. de Croisenois.
Pourquoi aviez-vous plac le vrai mrite sous mes yeux? vous me l'avez
dit vous-mme  mon retour d'Hyres: ce jeune Sorel est le seul tre qui
m'amuse; le pauvre garon est aussi afflig que moi, s'il est possible,
de la peine que vous fait cette lettre. Je ne puis empcher que vous ne
soyez irrit comme pre; mais aimez-moi toujours comme ami.

Julien me respectait. S'il me parlait quelquefois, c'tait uniquement 
cause de sa profonde reconnaissance pour vous: car la hauteur naturelle
de son caractre le porte  ne jamais rpondre qu'officiellement  tout
ce qui est tellement au-dessus de lui. Il a un sentiment vif et inn de
la diffrence des positions sociales. C'est moi, je l'avoue, en
rougissant,  mon meilleur ami, et jamais un tel aveu ne sera fait  un
autre, c'est moi qui un jour au jardin lui ai serr le bras.

Aprs vingt-quatre heures, pourquoi seriez-vous irrit contre lui? Ma
faute est irrparable. Si vous l'exigez, c'est par moi que passeront les
assurances de son profond respect et de son dsespoir de vous dplaire.
Vous ne le verrez jamais, mais J'irai le rejoindre o il voudra. C'est
son droit, c'est mon devoir, il est le pre de mon enfant. Si votre
bont veut bien nous accorder six mille francs pour vivre, je les
recevrai avec reconnaissance: sinon Julien compte s'tablir  Besanon
o il commencera le mtier de matre de latin et de littrature. De
quelque bas degr qu'il parte, j'ai la certitude qu'il s'lvera. Avec
lui, je ne crains pas l'obscurit. S'il y a rvolution, je suis sre
pour lui d'un premier rle. Pourriez-vous en dire autant d'aucun de ceux
qui ont demand ma main? Ils ont de belles terres! Je ne puis trouver
dans cette seule circonstance une raison pour admirer. Mon Julien
atteindrait une haute position mme sous le rgime actuel, s'il avait un
million et la protection de mon pre...


Mathilde, qui savait que le marquis tait un homme tout de premier
mouvement, avait crit huit pages.

Que faire? se disait Julien, en se promenant  minuit dans le jardin
pendant que M. de La Mole lisait cette lettre, o est 1 mon devoir, 2
mon intrt? Ce que je lui dois est immense: j'eusse t sans lui un
coquin subalterne, et pas assez coquin pour n'tre point ha et
perscut par les autres. Il m'a fait un homme du monde. Mes coquineries
_ncessaires_ seront 1 plus rares, 2 moins ignobles. Cela est plus que
s'il m'et donn un million. Je lui dois cette croix et l'apparence de
services diplomatiques qui me tirent du pair.

S'il tenait la plume pour prescrire ma conduite, qu'est-ce qu'il
crirait?...

Julien fut brusquement interrompu par le vieux valet de chambre de M. de
La Mole.

--Le marquis vous demande  l'instant, vtu ou non vtu.

Le valet ajouta  voix basse, en marchant  ct de Julien:

--M. le marquis est hors de lui, prenez garde  vous.




CHAPITRE XXXIII

L'ENFER DE LA FAIBLESSE

    En taillant ce diamant un lapidaire malhabile lui a t quelques-unes
    de ses plus vives tincelles. Au Moyen ge, que dis-je? encore sous
    Richelieu, le Franais avait la force de vouloir.

    MIRABEAU.


Julien trouva le marquis furieux: pour la premire fois de sa vie,
peut-tre, ce seigneur fut de mauvais ton; il accabla Julien de toutes
les injures qui lui vinrent  la bouche. Notre hros fut tonn,
impatient, mais sa reconnaissance n'en fut point branle. Que de beaux
projets depuis longtemps chris au fond de sa pense le pauvre homme
voit crouler en un instant! Mais je lui dois de lui rpondre, mon
silence augmenterait sa colre. La rponse fut fournie par le rle de
Tartuffe.

--_Je ne suis pas un ange_... Je vous ai bien servi, vous m'avez pay
avec gnrosit... J'tais reconnaissant, mais j'ai vingt-deux ans...
Dans cette maison, ma pense n'tait comprise que de vous et de cette
personne aimable...

--Monstre! s'cria le marquis. Aimable! aimable! Le jour o vous l'avez
trouve aimable, vous deviez fuir.

--Je l'ai tent; alors, je vous demandai de partir pour le Languedoc.

Las de se promener avec fureur, le marquis, dompt par la douleur, se
jeta dans un fauteuil; Julien l'entendit se dire  demi-voix: Ce n'est
point l un mchant homme.

--Non, je ne le suis pas pour vous, s'cria Julien en tombant  ses
genoux.

Mais il eut une honte extrme de ce mouvement et se releva bien vite.

Le marquis tait rellement gar. A la vue de ce mouvement, il
recommena  l'accabler d'injures atroces et dignes d'un cocher de
fiacre. La nouveaut de ces jurons tait peut-tre une distraction.

--Quoi! ma fille s'appellera Mme Sorel! quoi! ma fille ne sera pas
duchesse! Toutes les fois que ces deux ides se prsentaient aussi
nettement, M. de La Mole tait tortur et les mouvements de son me
n'taient plus volontaires. Julien craignit d'tre battu.

Dans les intervalles lucides, et lorsque le marquis commenait 
s'accoutumer  son malheur, il adressait  Julien des reproches assez
raisonnables:

--Il fallait fuir, monsieur, lui disait-il... Votre devoir tait de
fuir... Vous tes le dernier des hommes...

Julien s'approcha de la table et crivit:

_Depuis longtemps ta vie m'est insupportable, j'y mets un terme. Je
prie monsieur le marquis d'agrer, avec l'expression d'une
reconnaissance sans bornes, mes excuses de l'embarras que ma mort dans
son htel peut causer._

--Que monsieur le marquis daigne parcourir ce papier... Tuez-moi, dit
Julien, ou faites-moi tuer par votre valet de chambre. Il est une heure
du matin, je vais me promener au jardin vers le mur du fond.

--Allez  tous les diables, lui cria le marquis comme il s'en allait.

Je comprends, pensa Julien; il ne serait pas fch de me voir pargner
la faon de ma mort  son valet de chambre... Qu'il me tue,  la bonne
heure c'est une satisfaction que je lui offre... Mais, parbleu, j'aime
la vie... Je me dois  mon fils.

Cette ide qui, pour la premire fois, paraissait aussi nettement  son
imagination, l'occupa tout entier aprs les premires minutes de
promenade donnes au sentiment du danger.

Cet intrt si nouveau en fit un tre prudent. Il me faut des conseils
pour me conduire avec cet homme fougueux... Il n'a aucune raison, il est
capable de tout. Fouqu est trop loign, d'ailleurs il ne comprendrait
pas les sentiments d'un coeur tel que celui du marquis.

Le comte Altamira... Suis-je sr d'un silence ternel? Il ne faut pas
que ma demande de conseils soit une action et complique ma position.
Hlas! il ne me reste que le sombre abb Pirard... Son esprit est
rtrci par le jansnisme... Un coquin de jsuite connatrait le monde,
et serait mieux mon fait... M. Pirard est capable de me battre, au seul
nonc du crime.

Le gnie de Tartuffe vint au secours de Julien: Eh bien j'irai me
confesser  lui. Telle fut la dernire rsolution qu'il prit au jardin,
aprs s'tre prononc deux grandes heures. Il ne pensait plus qu'il
pouvait tre surpris par un coup de fusil; le sommeil le gagnait.

Le lendemain, de trs grand matin, Julien tait  plusieurs lieues de
Paris, frappant  la porte du svre jansniste. Il trouva,  son grand
tonnement, qu'il n'tait point trop surpris de sa confidence.

--J'ai peut-tre des reproches  me faire, se disait l'abb plus
soucieux qu'irrit. J'avais cru deviner cet amour... Mon amiti pour
vous, petit malheureux, m'a empch d'avertir le pre...

--Que va-t-il faire? lui dit vivement Julien.

(Il aimait l'abb en ce moment, et une scne lui et t fort pnible.)

--Je vois trois partis, continua Julien: 1 M. de La Mole peut me faire
donner la mort, et il raconta la lettre de suicide qu'il avait laisse
au marquis. 2 Me faire tirer au blanc par le comte Norbert, qui me
demanderait un duel.

--Vous accepteriez? dit l'abb furieux, et se levant.

--Vous ne me laissez pas achever. Certainement je ne tirerai jamais sur
le fils de mon bienfaiteur.

3 Il peut m'loigner. S'il me dit: Allez  Edimbourg,  New York,
j'obirai. Alors on peut cacher la position de Mlle de La Mole; mais je
ne souffrirai point qu'on supprime mon fils.

--Ce sera l, n'en doutez point, la premire ide de cet homme
corrompu...

A Paris, Mathilde tait au dsespoir. Elle avait vu son pre vers les
sept heures. Il lui avait montr la lettre de Julien, elle tremblait
qu'il n'et trouv noble de mettre fin  sa vie: Et sans ma permission?
se disait-elle avec une douleur qui tait de la colre.

--S'il est mort, je mourrai, dit-elle  son pre. C'est vous qui serez
cause de sa mort... Vous vous en rjouirez peut-tre... Mais je le jure
 ses mnes, d'abord je prendrai le deuil, et serai publiquement _Mme
veuve Sorel_; j'enverrai mes billets de faire-part, comptez l-dessus...
Vous ne me trouverez ni pusillanime ni lche.

Son amour allait jusqu' la folie. A son tour, M. de La Mole fut
interdit.

Il commena  voir les vnements avec quelque raison. Au djeuner,
Mathilde ne parut point. Le marquis fut dlivr d'un poids immense et
surtout flatt, quand il s'aperut qu'elle n'avait rien dit  sa mre.

Vers les midi Julien arriva. On entendit le pas du cheval retentir dans
la cour. Julien descendit. Mathilde le fit appeler, et se jeta dans ses
bras presque  la vue de sa femme de chambre. Julien ne fut pas trs
reconnaissant de ce transport, il sortait fort diplomate et fort
calculateur de sa longue confrence avec l'abb Pirard. Son imagination
tait teinte par le calcul des possibles. Mathilde, les larmes aux
yeux, lui apprit qu'elle avait vu sa lettre de suicide.

--Mon pre peut se raviser; faites-moi le plaisir de partir  l'instant
mme pour Villequier. Remontez  cheval, sortez de l'htel avant qu'on
ne se lve de table.

Comme Julien ne quittait point l'air tonn et froid elle eut un accs
de larmes.

--Laisse-moi conduire nos affaires, s'cria-t-elle avec transport, et en
le serrant dans ses bras. Tu sais bien que ce n'est pas volontairement
que je me spare de toi. Ecris sous le couvert de ma femme de chambre,
que l'adresse soit d'une main trangre, moi je t'crirai des volumes.
Adieu! fuis.

Ce dernier mot blessa Julien, il obit cependant. Il est fatal,
pensait-il, que, mme dans leurs meilleurs moments, ces gens-l trouvent
le secret de me choquer.

Mathilde rsista avec fermet  tous les projets prudents de son pre.
Elle ne voulut jamais tablir la ngociation sur d'autres bases que
celles-ci: Elle serait Mme Sorel, et vivrait pauvrement avec son mari en
Suisse, ou chez son pre  Paris. Elle repoussait bien loin la
proposition d'un accouchement clandestin.

--Alors commencerait pour moi la possibilit de la calomnie et du
dshonneur. Deux mois aprs le mariage, j'irai voyager avec mon mari, et
il nous sera facile de supposer que mon fils est n  une poque
convenable.

D'abord accueillie par des transports de colre, cette fermet finit par
donner des doutes au marquis.

Dans un moment d'attendrissement:

--Tiens! dit-il  sa fille voil une inscription de dix mille livres de
rente, envoie-la  ton Julien, et qu'il me mette bien vite dans
l'impossibilit de la reprendre.

Pour _obir_  Mathilde, dont il connaissait l'amour pour le
commandement Julien avait fait quarante lieues inutiles: il tait 
Villequier, rglant les comptes des fermiers; ce bienfait du marquis fut
l'occasion de son retour. Il alla demander asile  l'abb Pirard, qui,
pendant son absence, tait devenu l'alli le plus utile de Mathilde.
Toutes les fois qu'il tait interrog par le marquis, il lui prouvait
que tout autre parti que le mariage public serait un crime aux yeux de
Dieu.

--Et par bonheur, ajoutait l'abb, la sagesse du monde est ici d'accord
avec la religion. Pourrait-on compter un instant, avec le caractre
fougueux de Mlle de La Mole, sur le secret qu'elle ne se serait pas
impos  elle-mme? Si l'on n'admet pas la marche franche d'un mariage
public la socit s'occupera beaucoup plus longtemps de cette
msalliance trange. Il faut tout dire en une fois, sans apparence ni
ralit du moindre mystre.

--Il est vrai, dit le marquis pensif. Dans ce systme, parler de ce
mariage aprs trois jours, devient un rabchage d'homme qui n'a pas
d'ides. Il faudrait profiter de quelque grande mesure anti-jacobine du
gouvernement et se glisser incognito  la suite.

Deux ou trois amis de M. de La Mole pensaient comme l'abb Pirard. Le
grand obstacle,  leurs yeux, tait le caractre dcid de Mathilde.
Mais aprs tant de beaux raisonnements, l'me du marquis ne pouvait
s'accoutumer  renoncer  l'espoir du tabouret pour sa fille.

Sa mmoire et son imagination taient nourries des roueries et des
faussets de tous genres qui taient encore possibles dans sa jeunesse.
Cder  la ncessit, avoir peur de la loi lui semblait chose absurde et
dshonorante pour un homme de son rang. Il payait cher maintenant ces
rveries enchanteresses qu'il se permettait depuis dix ans sur l'avenir
de cette fille chrie.

Qui l'et pu prvoir? se disait-il. Une fille d'un caractre si altier,
d'un gnie si lev, plus fire que moi du nom qu'elle porte! dont la
main m'tait demande d'avance par tout ce qu'il y a de plus illustre en
France!

Il faut renoncer  toute prudence. Ce sicle est fait pour tout
confondre! nous marchons vers le chaos.




CHAPITRE XXXIV

UN HOMME D'ESPRIT

    Le prfet cheminant sur son cheval se disait: Pourquoi ne serais-je pas
    ministre, prsident du conseil, duc? Voici comment je ferais la
    guerre... Par ce moyen je jetterais les novateurs dans les fers...

    LE GLOBE


Aucun argument ne vaut pour dtruire l'empire de dix annes de rveries
agrables. Le marquis ne trouvait pas raisonnable de se fcher, mais ne
pouvait se rsoudre  pardonner. Si ce Julien pouvait mourir par
accident! se disait-il quelquefois. C'est ainsi que cette imagination
attriste trouvait quelque soulagement  poursuivre les chimres les
plus absurdes. Elles paralysaient l'influence des sages raisonnements de
l'abb Pirard. Un mois se passa ainsi sans que le ngociation ft un
pas.

Dans cette affaire de famille, comme dans celles de la politique, le
marquis avait des aperus brillants dont il s'enthousiasmait pendant
trois jours. Alors, un plan de conduite ne lui plaisait pas parce qu'il
tait tay par de bons raisonnements; mais les raisonnements ne
trouvaient grce  ses yeux qu'autant qu'ils appuyaient son plan favori.
Pendant trois jours, il travaillait avec toute l'ardeur et
l'enthousiasme d'un pote,  amener les choses  une certaine position;
le lendemain, il n'y songeait plus.

D'abord Julien fut dconcert des lenteurs du marquis; mais, aprs
quelques semaines, il commena  deviner que M. de La Mole n'avait, dans
cette affaire, aucun plan arrt.

Mme de La Mole et toute la maison croyaient que Julien voyageait en
province pour l'administration des terres, il tait cach au presbytre
de l'abb Pirard, et voyait Mathilde presque tous les jours; elle,
chaque matin, allait passer une heure avec son pre, mais quelquefois
ils taient des semaines entires sans parler de l'affaire qui occupait
toutes leurs penses.

--Je ne veux pas savoir o est cet homme, lui dit un jour le marquis;
envoyez-lui cette lettre. Mathilde lut:

Les terres de Languedoc rendent 20.600 fr. Je donne 10.600 fr.  ma
fille, et 10.000 fr.  M. Julien Sorel. Je donne les terres mmes, bien
entendu. Dites au notaire de dresser deux actes de donation spars, et
de me les apporter demain; aprs quoi, plus de relations entre nous. Ah!
Monsieur, devais-je m'attendre  tout ceci?

  _Le marquis de_ LA MOLE.

--Je vous remercie beaucoup, dit Mathilde gaiement. Nous allons nous
fixer au chteau d'Aiguillon, entre Agen et Marmande. On dit que c'est
un pays aussi beau que l'Italie.

Cette donation surprit extrmement Julien. Il n'tait plus l'homme
svre et froid que nous avons connu. La destine de son fils absorbait
d'avance toutes ses penses. Cette fortune imprvue et assez
considrable pour un homme si pauvre en fit un ambitieux. Il se voyait,
 sa femme ou  lui 36.000 livres de rente. Pour Mathilde, tous ses
sentiments taient absorbs dans son adoration pour son mari, car c'est
ainsi que son orgueil appelait toujours Julien. Sa grande, son unique
ambition tait de faire reconnatre son mariage. Elle passait sa vie 
s'exagrer la haute prudence qu'elle avait montre en liant son sort 
celui d'un homme suprieur. Le mrite personnel tait  la mode dans sa
tte.

L'absence presque continue, la multiplicit des affaires, le peu de
temps que l'on avait pour parler d'amour, vinrent complter le bon effet
de la sage politique autrefois invente par Julien.

Mathilde finit par s'impatienter de voir si peu l'homme qu'elle tait
parvenue  aimer rellement.

Dans un moment d'humeur, elle crivit  son pre, et commena sa lettre
comme Othello:

Que j'aie prfr Julien aux agrments que la socit offrait  la fille
de M. le marquis de La Mole, mon choix le prouve assez. Ces plaisirs de
considration et de petite vanit sont nuls pour moi. Voici bientt six
semaines que je vis spare de mon mari. C'est assez pour vous tmoigner
mon respect. Avant jeudi prochain, je quitterai la maison paternelle.
Vos bienfaits nous ont enrichis. Personne ne connat mon secret, que le
respectable abb Pirard. J'irai chez lui, il nous mariera, et une heure
aprs la crmonie, nous serons en route pour le Languedoc, et ne
reparatrons jamais  Paris que d'aprs vos ordres. Mais ce qui me perce
le coeur, c'est que tout ceci va faire anecdote piquante contre moi,
contre vous. Les pigrammes d'un public sot ne peuvent-elles pas obliger
notre excellent Norbert  chercher querelle  Julien? Dans cette
circonstance, je le connais, je n'aurais aucun empire sur lui. Nous
trouverions dans son me du plbien rvolt. Je vous en conjure 
genoux,  mon pre! venez assister  mon mariage, dans l'glise de M.
Pirard, jeudi prochain. Le piquant de l'anecdote maligne sera adouci, et
la vie de votre fils unique, celle de mon mari seront assures, etc.,
etc.

L'me du marquis fut jete par cette lettre dans un trange embarras. Il
fallait donc  la fin prendre un parti. Toutes les petites habitudes,
tous les amis vulgaires avaient perdu leur influence.

Dans cette trange circonstance, les grands traits du caractre,
imprims par les vnements de la jeunesse, reprirent tout leur empire.
Les malheurs de l'migration en avaient fait un homme  imagination.
Aprs avoir joui pendant deux ans d'une fortune immense et de toutes les
distinctions de la cour, 1790 l'avait jet dans les affreuses misres
des migrs. Cette dure cole avait chang une me de vingt-deux ans. Au
fond, il tait camp au milieu de ses richesses actuelles, plus qu'il
n'en tait domin. Mais cette mme imagination qui avait prserv son
me de la gangrne de l'or, l'avait jet en proie  une folle passion
pour voir sa tille dcore d'un beau titre. Pendant les six semaines qui
venaient de s'couler, tantt pouss par un caprice, le marquis avait
voulu enrichir Julien, la pauvret lui semblait ignoble, dshonorante
pour lui M. de La Mole, impossible chez l'poux de sa fille; il jetait
l'argent. Le lendemain, son imagination prenant un autre cours, il lui
semblait que Julien allait entendre le langage muet de cette gnrosit
d'argent, changer de nom, s'exiler en Amrique, crire  Mathilde qu'il
tait mort pour elle... M. de La Mole supposait cette lettre crite, il
suivait son effet sur le caractre de sa fille...

Le jour o il fut tir de ces songes si jeunes par la lettre relle de
Mathilde aprs avoir pens longtemps  tuer Julien ou  le faire
disparatre, il rvait  lui btir une brillante fortune. Il lui faisait
prendre le nom d'une de ses terres, et pourquoi ne lui ferait-il pas
passer sa pairie? M. le duc de Chaulnes, son beau-pre, lui avait parl
plusieurs fois, depuis que son fils unique avait t tu en Espagne, du
dsir de transmettre son titre  Norbert...

L'on ne peut refuser  Julien une singulire aptitude aux affaires, de
la hardiesse, peut-tre mme du brillant se disait le marquis... mais au
fond de ce caractre, je trouve quelque chose d'effrayant. C'est
l'impression qu'il produit sur tout le monde. Donc il y a l quelque
chose de rel (plus ce point rel tait difficile  saisir, plus il
effrayait l'me imaginative du vieux marquis).

Ma fille me le disait fort adroitement l'autre jour (dans une lettre
supprime): Julien ne s'est affili  aucun salon,  aucune coterie. Il
ne s'est mnag aucun appui contre moi, pas la plus petite ressource si
je l'abandonne... Mais est-ce l ignorance de l'tat actuel de la
socit?... Deux ou trois fois je lui ai dit: Il n'y a de candidature
relle et profitable, que celle des salons...

Non, il n'a pas le gnie adroit et cauteleux d'un procureur qui ne perd
ni une minute ni une opportunit... Ce n'est point un caractre  la
Louis XI. D'un autre ct, je lui vois les maximes les plus
antignreuses... Je m'y perds... Se rpterait-il ces maximes, pour
servir de _digue_  ses passions?

Du reste, une chose surnage: il est impatient du mpris, je le tiens par
l.

Il n'a pas la religion de la haute naissance, il est vrai, il ne nous
respecte pas d'instinct... C'est un tort, mais enfin, l'me d'un
sminariste devrait n'tre impatiente que du manque de jouissance et
d'argent. Lui, bien diffrent, ne peut supporter le mpris  aucun prix.

Press par la lettre de sa fille, M. de La Mole vit la ncessit de se
dcider: Enfin, voici la grande question: l'audace de Julien est-elle
alle jusqu' entreprendre de faire la cour  ma fille, parce qu'il sait
que je l'aime avant tout, et que j'ai cent mille cus de rente?

Mathilde proteste du contraire... Non, mon Julien, voil un point sur
lequel je ne veux pas me laisser faire illusion.

Y a-t-il eu amour vritable, imprvu? ou bien dsir vulgaire de s'lever
 une belle position? Mathilde est clairvoyante, elle a senti d'abord
que ce soupon peut le perdre auprs de moi, de l cet aveu: c'est elle
qui s'est avise de l'aimer la premire...

Une fille d'un caractre si altier se serait oublie jusqu' faire des
avances matrielles!... Lui serrer le bras au jardin, un soir, quelle
horreur! comme si elle n'avait pas eu cent moyens moins indcents de lui
faire connatre qu'elle le distinguait.

Qui s'excuse s'accuse; je me dfie de Mathilde... Ce jour-l, les
raisonnements du marquis taient plus concluants qu' l'ordinaire.
Cependant l'habitude l'emporta il rsolut de gagner du temps et d'crire
 sa fille. Car on s'crivait d'un ct de l'htel  l'autre; M. de La
Mole n'osait discuter avec Mathilde et lui tenir tte. Il avait peur de
tout finir par une concession subite.

    LETTRE

Gardez-vous de faire de nouvelles folies voici un brevet de lieutenant
de hussards, pour M. le chevalier Julien Sorel de La Vernaye. Vous voyez
ce que je fais pour lui. Ne me contrariez pas, ne m'interrogez pas.
Qu'il parte dans vingt-quatre heures, pour se faire recevoir 
Strasbourg, o est son rgiment. Voici un mandat sur mon banquier; qu'on
m'obisse.

       *       *       *       *       *

L'amour et la joie de Mathilde n'eurent plus de bornes; elle voulut
profiter de la victoire, et rpondit  l'instant:

       *       *       *       *       *

M. de La Vernaye serait  vos pieds, perdu de reconnaissance, s'il
savait tout ce que vous daignez faire pour lui. Mais au milieu de cette
gnrosit, mon pre m'a oublie, l'honneur de votre fille est en
danger. Une indiscrtion peut faire une tache ternelle et que vingt
mille cus de rente ne rpareraient pas. Je n'enverrai le brevet  M. de
La Vernaye que si vous me donnez votre parole que, dans le courant du
mois prochain, mon mariage sera clbr en public,  Villequier. Bientt
aprs cette poque, que je vous supplie de ne pas outrepasser, votre
fille ne pourra paratre en public qu'avec le nom de Mme de La Vernaye.
Que je vous remercie, cher papa, de m'avoir sauve de ce nom de Sorel,
etc., etc.

       *       *       *       *       *

Le rponse fut imprvue.

       *       *       *       *       *

Obissez, ou je me rtracte de tout. Tremblez, jeune imprudente. Je ne
sais pas encore ce que c'est que votre Julien, et vous-mme vous le
savez moins que moi. Qu'il parte pour Strasbourg, et songe  marcher
droit. Je ferai connatre mes volonts d'ici  quinze jours.

       *       *       *       *       *

Cette rponse si ferme tonna Mathilde. _Je ne connais pas Julien_; ce
mot la jeta dans une rverie, qui bientt finit par les suppositions les
plus enchanteresses; mais elle les croyait la vrit. L'esprit de mon
Julien n'a pas revtu le petit _uniforme_ mesquin des salons, et mon
pre ne croit pas  sa supriorit, prcisment  cause de ce qui la
prouve...

Toutefois, si je n'obis pas  cette vellit de caractre, je vois la
possibilit d'une scne publique; un clat abaisse ma position dans le
monde, et peut me rendre moins aimable aux yeux de Julien. Aprs
l'clat... pauvret pour dix ans; et la folie de choisir un mari  cause
de son mrite ne peut se sauver du ridicule que par la plus brillante
opulence. Si je vis loin de mon pre,  son ge, il peut m'oublier...
Norbert pousera une femme aimable adroite: le vieux Louis XIV fut
sduit par la duchesse de Bourgogne...

Elle se dcida  obir, mais se garda de communiquer la lettre de son
pre  Julien, ce caractre farouche et pu tre port  quelque folie.

Le soir, lorsqu'elle apprit  Julien qu'il tait lieutenant de hussards,
sa joie fut sans bornes. On peut se la figurer par l'ambition de toute
sa vie, et par la passion qu'il avait maintenant pour son fils. Le
changement de nom le frappait d'tonnement.

Aprs tout, pensait-il, mon roman est fini, et  moi seul tout le
mrite. J'ai su me faire aimer de ce monstre d'orgueil, ajoutait-il en
regardant Mathilde; son pre ne peut vivre sans elle, et elle sans moi.




CHAPITRE XXXV

UN ORAGE

    Mon Dieu, donnez-moi la mdiocrit!

    MIRABEAU.


Son me tait absorbe, il ne rpondait qu' demi  la vive tendresse
qu'elle lui tmoignait. Il restait silencieux et sombre. Jamais il
n'avait paru si grand, si adorable aux yeux de Mathilde. Elle redoutait
quelque subtilit de son orgueil qui viendrait dranger toute la
position.

Presque tous les matins, elle voyait l'abb Pirard arriver  l'htel.
Par lui, Julien ne pouvait-il pas avoir pntr quelque chose des
intentions de son pre? Le marquis lui-mme, dans un moment de caprice,
ne pouvait-il pas lui avoir crit? Aprs un aussi grand bonheur comment
expliquer l'air svre de Julien? Elle n'osa l'interroger.

Elle n'osa! elle, Mathilde! Il y eut, ds ce moment, dans son sentiment
pour Julien, du vague, de l'imprvu, presque de la terreur. Cette me
sche sentit de la passion tout ce qui en est possible dans un tre
lev au milieu de cet excs de civilisation que Paris admire.

Le lendemain de grand matin, Julien tait au presbytre de l'abb
Pirard. Des chevaux de poste arrivaient dans la cour avec une chaise
dlabre, loue  la poste voisine.

--Un tel quipage n'est plus de saison, lui dit le svre abb d'un air
rechign. Voici vingt mille francs, dont M. de La Mole vous fait cadeau;
il vous engage  les dpenser dans l'anne, mais en tchant de vous
donner le moins de ridicules possibles. (Dans une somme aussi forte,
jete  un jeune homme, le prtre ne voyait qu'une occasion de pcher.)

Le marquis ajoute: M. Julien de La Vernaye aura reu cet argent de son
pre, qu'il est inutile de dsigner autrement. M. de La Vernaye jugera
peut-tre convenable de faire un cadeau  M. Sorel, charpentier 
Verrires, qui soigna son enfance... Je pourrai me charger de cette
partie de la commission, ajouta l'abb; j'ai enfin dtermin M. de La
Mole  transiger avec cet abb de Frilair, si jsuite. Son crdit est
dcidment trop fort pour le ntre. La reconnaissance implicite de votre
haute naissance par cet homme qui gouverne Besanon, sera une des
conditions tacites de l'arrangement.

Julien ne fut plus matre de son transport, il embrassa l'abb, il se
voyait reconnu.

--Fi donc! dit M. Pirard en le repoussant, que veut dire cette vanit
mondaine?... Quant  Sorel et  ses fils, je leur offrirai, en mon nom,
une pension annuelle, de cinq cents francs, qui leur sera paye 
chacun, tant que je serai content d'eux.

Julien tait dj froid et hautain. Il remercia, mais en termes trs
vagues et n'engageant  rien. Serait-il bien possible, se disait-il que
je fusse le fils naturel de quelque grand seigneur exil dans nos
montagnes par le terrible Napolon? A chaque instant, cette ide lui
semblait moins improbable... Ma haine pour mon pre serait une preuve...
Je ne serais plus un monstre!

Peu de jours aprs ce monologue, le quinzime rgiment de hussards, l'un
des plus brillants de l'arme, tait en bataille sur la place d'armes de
Strasbourg. M. le chevalier de La Vernaye montait le plus beau cheval de
l'Alsace, qui lui avait cot six mille francs. Il tait reu
lieutenant, sans avoir jamais t sous-lieutenant que sur les contrles
d'un rgiment dont jamais il n'avait ou parler.

Son air impassible, ses yeux svres et presque mchants, sa pleur, son
inaltrable sang-froid commencrent sa rputation ds le premier jour.
Peu aprs, sa politesse parfaite et pleine de mesure, son adresse au
pistolet et aux armes, qu'il fit connatre sans trop d'affectation,
loignrent l'ide de plaisanter  haute voix sur son compte. Aprs cinq
ou six jours d'hsitation, l'opinion publique du rgiment se dclara en
sa faveur. Il y a tout dans ce jeune homme, disaient les vieux officiers
goguenards, except de la jeunesse.

De Strasbourg, Julien crivit  M. Chlan, l'ancien cur de Verrires,
qui touchait maintenant aux bornes de l'extrme vieillesse.

       *       *       *       *       *

Vous aurez appris avec une joie, dont je ne doute pas les vnements
qui ont port ma famille  m'enrichir. Voici cinq cents francs que je
vous prie de distribuer sans bruit, ni mention aucune de mon nom, aux
malheureux, pauvres maintenant comme je le fus autrefois, et que sans
doute vous secourez comme autrefois vous m'avez secouru.

       *       *       *       *       *

Julien tait ivre d'ambition et non pas de vanit toutefois il donnait
une grande part de son attention  l'apparence extrieure. Ses chevaux,
ses uniformes, les livres de ses gens taient tenus avec une correction
qui aurait fait honneur  la ponctualit d'un grand seigneur anglais. A
peine lieutenant, par faveur et depuis deux jours, il calculait dj
que, pour commander en chef  trente ans, au plus tard, comme tous les
grands gnraux il fallait  vingt-trois tre plus que lieutenant. Il n
pensait qu' la gloire et  son fils.

Ce fut au milieu des transports de l'ambition la plus effrne qu'il fut
surpris par un jeune valet de pied de l'htel de La Mole, qui arrivait
en courrier.

       *       *       *       *       *

Tout est perdu, lui crivait Mathilde, accourez le plus vite possible,
sacrifiez tout, dsertez s'il le faut. A peine arriv, attendez-moi dans
un fiacre, prs la petite porte du jardin, au n... de la rue... J'irai
vous parler, peut-tre pourrai-je vous introduire dans le jardin. Tout
est perdu, et je le crains, sans ressource; comptez sur moi, vous me
trouverez dvoue et ferme dans l'adversit. Je vous aime.

       *       *       *       *       *

En quelques minutes, Julien obtint une permission du colonel, et partit
de Strasbourg  franc trier; mais l'affreuse inquitude qui le dvorait
ne lui permit pas de continuer cette faon de voyager au-del de Metz.
Il se jeta dans une chaise de poste; et ce fut avec une rapidit presque
incroyable qu'il arriva au lieu indiqu, prs la petite porte du jardin
de l'htel de La Mole. Cette porte s'ouvrit, et  l'instant Mathilde,
oubliant tout respect humain, se prcipita dans ses bras. Heureusement
il n'tait que cinq heures du matin, et la rue tait encore dserte.

--Tout est perdu; mon pre, craignant mes larmes, est parti dans la nuit
de jeudi. Pour o? personne ne le sait. Voici sa lettre, lisez. Et elle
monta dans le fiacre avec Julien.

       *       *       *       *       *

Je pouvais tout pardonner, except le projet de vous sduire parce que
vous tes riche. Voil, malheureuse fille, l'affreuse vrit. Je vous
donne ma parole d'honneur que je ne consentirai jamais  un mariage avec
cet homme. Je lui assure dix mille livres de rente s'il veut vivre au
loin, hors des frontires de France, ou mieux encore en Amrique. Lisez
la lettre que je reois en rponse aux renseignements que j'avais
demands. L'impudent m'avait engag lui-mme  crire  Mme de Rnal.
Jamais je ne lirai une ligne de vous relative  cet homme. Je prends en
horreur Paris et vous. Je vous engage  recouvrir du plus grand secret
ce qui doit arriver. Renoncez franchement  un homme vil, et vous
retrouverez un pre.

       *       *       *       *       *

--O est la lettre de Mme de Rnal? dit froidement Julien.

--La voici. Je n'ai voulu te la montrer qu'aprs que tu aurais t
prpar.

    LETTRE

Ce que je dois  la cause sacre de la religion et de la morale
m'oblige, monsieur,  la dmarche pnible que je viens accomplir auprs
de vous; une rgle qui ne peut faillir m'ordonne de nuire en ce moment 
mon prochain, mais afin d'viter un plus grand scandale. La douleur que
j'prouve doit tre surmonte par le sentiment du devoir. Il n'est que
trop vrai, monsieur, la conduite de la personne au sujet de laquelle
vous me demandez toute la vrit, a pu sembler inexplicable ou mme
honnte. On a pu croire convenable de cacher ou de dguiser une partie
de la ralit, la prudence le voulait aussi bien que la religion. Mais
cette conduite que vous dsirez connatre, a t dans le fait
extrmement condamnable et plus que je ne puis le dire. Pauvre et avide,
c'est  l'aide de l'hypocrisie la plus consomme, et par la sduction
d'une femme faible et malheureuse, que cet homme a cherch  se faire un
tat et  devenir quelque chose. C'est une partie de mon pnible devoir
d'ajouter que je suis oblige de croire que M. J... n'a aucun principe
de religion. En conscience, je suis contrainte de penser qu'un de ses
moyens pour russir dans une maison est de chercher  sduire la femme
qui a le principal crdit. Couvert par une apparence de dsintressement
et par des phrases de roman, son grand et unique objet est de parvenir 
disposer du matre de la maison et de sa fortune. Il laisse aprs lui le
malheur et des regrets ternels, etc., etc., etc.

Cette lettre, extrmement longue et  demi efface par des larmes tait
bien de la main de Mme de Rnal elle tait mme crite avec plus de soin
qu' l'ordinaire.

--Je ne puis blmer M. de La Mole, dit Julien aprs l'avoir finie; il
est juste et prudent. Quel pre voudrait donner sa fille chrie  un tel
homme! Adieu!

Julien sauta  bas du fiacre et courut  sa chaise de poste arrte au
bout de la rue. Mathilde, qu'il semblait avoir oublie, fit quelques pas
pour le suivre; mais les regards des marchands qui s'avanaient sur la
porte de leurs boutiques, et desquels elle tait connue, la forcrent 
rentrer prcipitamment au jardin.

Julien tait parti pour Verrires. Dans cette route rapide, il ne put
crire  Mathilde comme il en avait le projet, sa main ne formait sur le
papier que des traits illisibles.

Il arriva  Verrires un dimanche matin. Il entra chez l'armurier du
pays qui l'accabla de compliments sur sa rcente fortune. C'tait la
nouvelle du pays.

Julien eut beaucoup de peine  lui faire comprendre qu'il voulait une
paire de pistolets. L'armurier sur sa demande chargea les pistolets.

Les _trois coups_ sonnaient; c'est un signal bien connu dans les
villages de France, et qui, aprs les diverses sonneries de la matine,
annonce le commencement immdiat de la messe.

Julien entra dans l'glise neuve de Verrires. Toutes les fentres
hautes de l'difice taient voiles avec des rideaux cramoisis. Julien
se trouva  quelques pas derrire le banc de Mme de Rnal. Il lui sembla
qu'elle priait avec ferveur. La vue de cette femme qui l'avait tant aim
fit trembler le bras de Julien d'une telle faon, qu'il ne put d'abord
excuter son dessein. Je ne le puis, se disait-il  lui-mme;
physiquement, je ne le puis.

En ce moment, le jeune clerc qui servait la messe sonna pour
l'_lvation_. Mme de Rnal baissa la tte qui un instant se trouva
presque entirement cache par les plis de son chle. Julien ne la
reconnaissait plus aussi bien; il tira sur elle un coup de pistolet et
la manqua; il tira un second coup, elle tomba.




CHAPITRE XXXVI

DTAILS TRISTES

    Ne vous attendez point de ma part  de la faiblesse. Je me suis veng.
    J'ai mrit la mort et me voici. Priez pour mon me.

    SCHILLER


Julien resta immobile, il ne voyait plus. Quand il revint un peu  lui,
il aperut tous les fidles qui s'enfuyaient de l'glise; le prtre
avait quitt l'autel. Julien se mit  suivre d'un pas assez lent
quelques femmes qui s'en allaient en criant. Une femme, qui voulait fuir
plus vite que les autres, le poussa rudement, il tomba. Ses pieds
s'taient embarrasss dans une chaise renverse par la foule; en se
relevant, il se sentit le cou serr; c'tait un gendarme en grande tenue
qui l'arrtait. Machinalement Julien voulut avoir recours  ses petits
pistolets; mais un second gendarme s'emparait de ses bras.

Il fut conduit  la prison. On entra dans une chambre, on lui mit les
fers aux mains, on le laissa seul, la porte se ferma sur lui  double
tour; tout cela fut excut trs vite, et il y fut insensible.

Ma foi, tout est fini, dit-il tout haut en revenant  lui... Oui, dans
quinze jours la guillotine... ou se tuer d'ici l.

Son raisonnement n'allait pas plus loin il se sentait la tte comme si
elle et t serre avec violence. Il regarda pour voir si quelqu'un le
tenait. Aprs quelques instants, il s'endormit profondment.

Mme de Rnal n'tait pas blesse mortellement. La premire balle avait
perc son chapeau; comme elle se retournait le second coup tait parti.
La balle l'avait frappe  l'paule et, chose tonnante, avait t
renvoye par l'os de l'paule, que pourtant elle cassa, contre un pilier
gothique, dont elle dtacha un norme clat de pierre.

Quand, aprs un pansement long et douloureux, le chirurgien, homme
grave, dit  Mme de Rnal: je rponds de votre vie comme de la mienne,
elle fut profondment afflige.

Depuis longtemps, elle dsirait sincrement la mort. La lettre qui lui
avait t impose par son confesseur actuel, et qu'elle avait crite 
M. de La Mole, avait donn le dernier coup  cet tre affaibli par un
malheur trop constant. Ce malheur tait l'absence de Julien; elle
l'appelait, elle, le remords. Le directeur, jeune ecclsiastique
vertueux et fervent, nouvellement arriv de Dijon, ne s'y trompait pas.

Mourir ainsi, mais non de ma main, ce n'est point un pch, pensait Mme
de Rnal. Dieu me pardonnera peut-tre de me rjouir de ma mort. Elle
n'osait ajouter: Et mourir de la main de Julien, c'est le comble des
flicits.

A peine fut-elle dbarrasse de la prsence du chirurgien et de tous les
amis accourus en foule, qu'elle fit appeler lisa sa femme de chambre.

--Le gelier, lui dit-elle en rougissant beaucoup, est un homme cruel.
Sans doute il va le maltraiter, croyant en cela faire une chose agrable
pour moi... Cette ide m'est insupportable. Ne pourriez-vous pas aller
comme de vous-mme remettre au gelier ce petit paquet qui contient
quelques louis? Vous lui direz que la religion ne permet pas qu'il le
maltraite... Il faut surtout qu'il n'aille pas parler de cet envoi
d'argent.

C'est  la circonstance dont nous venons de parler que Julien dut
l'humanit du gelier de Verrires; c'tait toujours ce M. Noiroud,
ministriel parfait, auquel nous avons vu la prsence de M. Appert faire
une si belle peur.

Un juge parut dans la prison.

--J'ai donn la mort avec prmditation, lui dit Julien; j'ai achet et
fait charger les pistolets chez un tel, l'armurier. L'article 1342 du
code pnal est clair, je mrite la mort et je l'attends.

Le petit esprit du juge ne comprenant pas cette franchise, il
multipliait les questions pour faire en sorte que l'accus se coupt
dans ses rponses.

--Mais ne voyez-vous pas, lui dit Julien en souriant, que je me fais
aussi coupable que vous pouvez le dsirer? Allez, monsieur, vous ne
manquerez pas la proie que vous poursuivez. Vous aurez le plaisir de
condamner. pargnez-moi votre prsence.

Il me reste un ennuyeux devoir  remplir, pensa Julien, il faut crire 
Mlle de La Mole.

       *       *       *       *       *

Je me suis veng, lui disait-il. Malheureusement, mon nom paratra dans
les journaux, et je ne puis m'chapper de ce monde incognito. Je vous en
demande pardon. Je mourrai dans deux mois. La vengeance a t atroce,
comme la douleur d'tre spar de vous. De ce moment, je m'interdis
d'crire et de prononcer votre nom. Ne parlez jamais de moi, mme  mon
fils: le silence est la seule faon de m'honorer. Pour le commun des
hommes, je serai un assassin vulgaire... Permettez-moi la vrit en ce
moment suprme: vous m'oublierez. Cette grande catastrophe dont je vous
conseille de ne jamais ouvrir la bouche  tre vivant, aura puis pour
plusieurs annes tout ce que je voyais de romanesque et de trop
aventureux dans votre caractre. Vous tiez faite pour vivre avec les
hros du moyen ge; montrez en cette occurrence leur ferme caractre.
Que ce qui doit se passer soit accompli en secret et sans vous
compromettre. Vous prendrez un faux nom, et n'aurez pas de confident.
Sil vous faut absolument le secours d'un ami, je vous lgue l'abb
Pirard.

Ne parlez  nul autre, surtout pas de gens de votre classe: les de Luz,
les Caylus.

Un an aprs ma mort, pousez M. de Croisenois, je vous en prie, je vous
l'ordonne comme votre poux. Ne m'crivez point, je ne rpondrais pas.
Bien moins mchant que Iago,  ce qu'il me semble, je vais dire comme
lui: _From this time forth I never will speak word._

On ne me verra ni parler ni crire; vous aurez eu mes dernires paroles
comme mes dernires adorations.

    J. S.

       *       *       *       *       *

Ce fut aprs avoir fait partir cette lettre que, pour la premire fois
Julien, un peu revenu  lui, fut trs malheureux. Chacune des esprances
de l'ambition dut tre arrache successivement de son coeur par ce grand
mot: Je mourrai, il faut mourir. La mort en elle-mme n'tait pas
horrible  ses yeux. Toute sa vie n'avait t qu'une longue prparation
au malheur, et il n'avait eu garde d'oublier celui qui passe pour le
plus grand de tous.

Quoi donc! se disait-il, si dans soixante jours je devais me battre en
duel avec un homme trs fort sur les armes, est-ce que j'aurais la
faiblesse d'y penser sans cesse, et la terreur dans l'me? il passa plus
d'une heure  chercher  se bien connatre sous ce rapport.

Quand il eut vu clair dans son me, et que la vrit parut devant ses
yeux aussi nettement qu'un des piliers de sa prison, il pensa au
remords.

Pourquoi en aurais-je? J'ai t offens d'une manire atroce; j'ai tu,
je mrite la mort, mais voil tout. Je meurs aprs avoir sold mon
compte envers l'humanit. Je ne laisse aucune obligation non remplie, je
ne dois rien  personne; ma mort n'a rien de honteux que l'instrument:
cela seul, il est vrai, suffit richement pour ma honte aux yeux des
bourgeois de Verrires, mais sous le rapport intellectuel, quoi de plus
mprisable! Il me reste un moyen d'tre considrable  leurs yeux: c'est
de jeter au peuple des pices d'or en allant au supplice. Ma mmoire,
lie  l'ide de l'or, sera resplendissante pour eux.

Aprs ce raisonnement, qui au bout d'une minute lui sembla vident: Je
n'ai plus rien  faire sur la terre, se dit Julien, et il s'endormit
profondment.

Vers les neuf heures du soir, le gelier le rveilla en lui apportant 
souper.

--Que dit-on dans Verrires?

--Monsieur Julien, le serment que j'ai prt devant le crucifix,  la
cour royale, le jour que je fus install dans ma place, m'oblige au
silence.

Il se taisait, mais restait. La vue de cette hypocrisie vulgaire amusa
Julien. Il faut, pensa-t-il, que je lui fasse attendre longtemps les
cinq francs qu'il dsire pour me vendre sa conscience.

Quand le gelier vit le repas finir sans tentative de sduction:

--L'amiti que j'ai pour vous, monsieur Julien, dit-il d'un air faux et
doux, m'oblige  parler, quoiqu'on dise que c'est contre l'intrt de la
justice, parce que cela peut vous servir  arranger votre dfense...
Monsieur Julien, qui est bon garon, sera bien content si je lui
apprends que Mme de Rnal va mieux.

--Quoi! elle n'est pas morte? s'cria Julien en se levant de table hors
de lui.

--Quoi! vous ne saviez rien! dit le gelier d'un air stupide qui bientt
devint de la cupidit heureuse. Il sera bien juste que monsieur donne
quelque chose au chirurgien qui, d'aprs la loi et justice, ne devait
pas parler. Mais pour faire plaisir  monsieur, je suis all chez lui,
et il m'a tout cont...

--Enfin, la blessure n'est pas mortelle, lui dit Julien impatient en
s'avanant vers lui, tu m'en rponds sur ta vie?

Le gelier, gant de six pieds de haut eut peur et se retira vers la
porte. Julien vit qu'il prenait une mauvaise route pour arriver  la
vrit, il se rassit et jeta un napolon  M. Noiroud.

A mesure que le rcit de cet homme prouvait  Julien que la blessure de
Mme de Rnal n'tait pas mortelle, il se sentait gagn par les larmes.

--Sortez! lui dit-il brusquement.

Le gelier obit. A peine la porte fut-elle ferme: Grand Dieu! elle
n'est pas morte! s'cria Julien, et il tomba  genoux, pleurant 
chaudes larmes.

Dans ce moment suprme, il tait croyant. Qu'importent les hypocrisies
des prtres? peuvent-elles ter quelque chose  la vrit et  la
sublimit de l'ide de Dieu?

Seulement alors, Julien commena  se repentir du crime commis. Par une
concidence qui lui vita le dsespoir, en cet instant seulement, venait
de cesser l'tat d'irritation physique et de demi-folie o il tait
plong depuis son dpart de Paris pour Verrires.

Ses larmes avaient une source gnreuse, il n'avait aucun doute sur la
condamnation qui l'attendait.

Ainsi elle vivra! se disait-il... Elle vivra pour me pardonner et pour
m'aimer...

Le lendemain matin fort tard, quand le gelier le rveilla:

--Il faut que vous ayez un fameux coeur, monsieur Julien, lui dit cet
homme. Deux fois je suis venu et j'ai fait conscience de vous rveiller.
Voici deux bouteilles d'excellent vin que vous envoie M. Maslon notre
cur.

--Comment? ce coquin est encore ici? dit Julien.

--Oui, monsieur, rpondit le gelier en baissant la voix, mais ne parlez
pas si haut, cela pourrait vous compromettre.

Julien rit de bon coeur.

--Au point o j'en suis, mon ami, vous seul pourriez me nuire si vous
cessiez d'tre doux et humain... Vous serez bien pay, dit Julien en
s'interrompant et reprenant l'air imprieux.

Cet air fut justifi  l'instant par le don d'une pice de monnaie.

M. Noiroud raconta de nouveau et dans les plus grands dtails tout ce
qu'il avait appris sur Mme de Rnal, mais il ne parla point de la visite
de Mlle lisa.

Cet homme tait bas et soumis autant que possible. Une ide traversa la
tte de Julien: Cette espce de gant difforme peut gagner trois ou
quatre cents francs, car sa prison n'est gure frquente; je puis lui
assurer dix mille francs, s'il veut se sauver en Suisse avec moi... La
difficult sera de le persuader de ma bonne foi. L'ide du long colloque
 avoir avec un tre aussi vil inspira du dgot  Julien, il pensa 
autre chose.

Le soir, il n'tait plus temps. Une chaise de poste vint le prendre 
minuit. Il fut trs content des gendarmes, ses compagnons de voyage. Le
matin, lorsqu'il arriva  la prison de Besanon, on eut la bont de le
loger dans l'tage suprieur d'un donjon gothique. Il jugea
l'architecture du commencement du XIXe sicle; il en admira la grce et
le lgret piquante. Par un troit intervalle entre deux murs au-del
d'une cour profonde, il avait une chappe de vue superbe.

Le lendemain, il y eut un interrogatoire, aprs quoi, pendant plusieurs
jours, on le laissa tranquille. Son me tait calme. Il ne trouvait rien
que de simple dans son affaire: J'ai voulu tuer, je dois tre tu.

Sa pense ne s'arrta pas davantage  ce raisonnement. Le jugement,
l'ennui de paratre en public la dfense il considrait tout cela comme
de lgers embarras, des crmonies ennuyeuses auxquelles il serait temps
de songer le jour mme. Le moment de la mort ne l'arrtait gure plus:
J'y songerai aprs le jugement. La vie n'tait point ennuyeuse pour lui,
il considrait toutes choses sous un nouvel aspect, il n'avait plus
d'ambition. Il pensait rarement  Mlle de La Mole. Ses remords
l'occupaient beaucoup et lui prsentaient souvent l'image de Mme de
Rnal, surtout pendant le silence des nuits troubl seulement, dans ce
donjon lev, par le chant de l'orfraie!

Il remerciait le ciel de ne l'avoir pas blesse  mort. Chose tonnante!
se disait-il, je croyais que par sa lettre  M. de La Mole elle avait
dtruit  jamais mon bonheur  venir et moins de quinze jours aprs la
date de cette lettre, je ne songe plus  tout ce qui m'occupait alors...
Deux ou trois mille livres de rente pour vivre tranquille dans un pays
de montagnes comme Vergy... J'tais heureux alors... Je ne connaissais
pas mon bonheur!

Dans d'autres instants, il se levait en sursaut de sa chaise. Si j'avais
bless  mort Mme de Rnal, je me serais tu... J'ai besoin de cette
certitude pour ne pas me faire horreur  moi-mme.

Me tuer! voil la grande question, se disait-il. Ces juges si
formalistes, si acharns aprs le pauvre accus, qui feraient pendre le
meilleur citoyen pour accrocher la croix... Je me soustrairais  leur
empire,  leurs injures en mauvais franais, que le journal du
dpartement va appeler de l'loquence...

Je puis vivre encore cinq ou six semaines, plus ou moins... Me tuer! ma
foi non, se dit-il aprs quelques jours, Napolon a vcu...

D'ailleurs, la vie m'est agrable; ce sjour est tranquille; je n'y ai
point d'ennuyeux, ajouta-t-il en riant, et il se mit  faire la note des
livres qu'il voulait faire venir de Paris.




CHAPITRE XXXVII

UN DONJON

    Le tombeau d'un ami.

    STERNE.


Il entendit un grand bruit dans le corridor; ce n'tait pas l'heure o
l'on montait dans sa prison; l'orfraie s'envola en criant, la porte
s'ouvrit, et le vnrable cur Chlan tout tremblant et la canne  la
main, se jeta dans ses bras.

--Ah! grand Dieu! est-il possible, mon enfant... Monstre! devrais-je
dire.

Et le bon vieillard ne put ajouter une parole. Julien craignit qu'il ne
tombt. Il fut oblig de le conduire  une chaise. La main du temps
s'tait appesantie sur cet homme autrefois si nergique. Il ne parut
plus  Julien que l'ombre de lui-mme.

Quand il eut repris haleine:

--Avant-hier seulement, je reois votre lettre de Strasbourg, avec vos
cinq cents francs pour les pauvres de Verrires, on me l'a apporte dans
la montagne,  Liveru o je suis retir chez mon neveu Jean. Hier,
J'apprends la catastrophe... O ciel! est-il possible!

Et le vieillard ne pleurait plus, il avait l'air priv d'ide, et ajouta
machinalement:

--Vous aurez besoin de vos cinq cents francs, je vous les rapporte.

--J'ai besoin de vous voir, mon pre, s'cria Julien attendri. J'ai de
l'argent de reste.

Mais il ne put plus obtenir de rponse sense. De temps  autre, M.
Chlan versait quelques larmes qui descendaient silencieusement le long
de sa joue; puis il regardait Julien, et tait comme tourdi de le voir
lui prendre les mains et les porter  ses lvres. Cette physionomie si
vive autrefois, et qui peignait avec tant d'nergie les plus nobles
sentiments, ne sortait plus de l'air apathique. Une espce de paysan
vint bientt chercher le vieillard.

--Il ne faut pas le fatiguer et le faire trop parler, dit-il  Julien,
qui comprit que c'tait le neveu.

Cette apparition laissa Julien plong dans un malheur cruel et qui
loignait les larmes. Tout lui paraissait triste et sans consolation; il
sentait son coeur glac dans sa poitrine.

Cet instant fut le plus cruel qu'il et prouv depuis le crime. Il
venait de voir la mort, et dans toute sa laideur. Toutes les illusions
de grandeur d'me et de gnrosit s'taient dissipes comme un nuage
devant la tempte.

Cette affreuse situation dura plusieurs heures. Aprs l'empoisonnement
moral, il faut des remdes physiques et du vin de Champagne. Julien se
ft estim un lche d'y avoir recours. Vers la fin d'une journe
horrible, passe tout entire  se promener dans son troit donjon: Que
je suis fou! s'cria-t-il. C'est dans le cas o je devrais mourir comme
un autre, que la vue de ce pauvre vieillard aurait d me jeter dans
cette affreuse tristesse; mais une mort rapide et  la fleur des ans me
met prcisment  l'abri de cette triste dcrpitude.

Quelques raisonnements qu'il se ft, Julien se trouva attendri comme un
tre pusillanime, et par consquent malheureux de cette visite.

Il n'y avait plus rien de rude et de grandiose en lui, plus de vertu
romaine; la mort lui apparaissait  une plus grande hauteur, et comme
chose moins facile.

Ce sera l mon thermomtre, se dit-il. Ce soir, je suis  dix degrs
au-dessous du courage qui me conduit de niveau  la guillotine. Ce
matin, je l'avais ce courage. Au reste, qu'importe? pourvu qu'il me
revienne au moment ncessaire. Cette ide de thermomtre l'amusa, et
enfin parvint  le distraire.

Le lendemain  son rveil, il eut honte de la journe de la veille. Mon
bonheur, ma tranquillit sont enjeu. Il rsolut presque d'crire  M. le
procureur gnral, pour demander que personne ne ft admis auprs de
lui. Et Fouqu? pensa-t-il. S'il peut prendre sur lui de venir 
Besanon, quelle ne serait pas sa douleur!

Il y avait deux mois peut-tre qu'il n'avait song  Fouqu. J'tais un
grand sot  Strasbourg, ma pense n'allait pas au-del du collet de mon
habit. Le souvenir de Fouqu l'occupa beaucoup et le laissa plus
attendri. Il se promenait avec agitation. Me voici dcidment de vingt
degrs au-dessous du niveau de la mort... Si cette faiblesse augmente,
il vaudra mieux me tuer. Quelle joie pour les abbs Maslon et les
Valenod, si je meurs comme un cuistre!

Fouqu arriva, cet homme simple et bon tait perdu de douleur. Son
unique ide, s'il en avait, tait de vendre tout son bien pour sduire
le gelier et faire sauver Julien. Il lui parla longuement de l'vasion
de M. de Lavalette.

--Tu me fais peine, lui dit Julien; M. de Lavalette tait innocent, moi
je suis coupable. Sans le vouloir, tu me fais songer  la diffrence...

Mais, est-il vrai? Quoi! tu vendrais tout ton bien? dit Julien
redevenant tout  coup observateur et mfiant.

Fouqu ravi de voir enfin son ami rpondre  son ide dominante, lui
dtaille longuement et  cent francs prs, ce qu'il tirerait de chacune
de ses proprits.

Quel effort sublime chez un propritaire de province! pensa Julien. Que
d'conomies, que de petites demi-lsineries qui me faisaient tant rougir
lorsque je les lui voyais faire il sacrifie pour moi! Un de ces beaux
jeunes gens que j'ai vus  l'htel de La Mole, et qui lisent Ren,
n'aurait aucun de ces ridicules; mais except ceux qui sont fort jeunes
et encore enrichis par hritage, et qui ignorent la valeur de l'argent,
quel est celui de ces beaux Parisiens qui serait capable d'un tel
sacrifice?

Toutes les fautes de franais, tous les gestes communs de Fouqu
disparurent, il se jeta dans ses bras. Jamais la province, compare 
Paris, n'a reu un plus bel hommage. Fouqu, ravi du moment
d'enthousiasme qu'il voyait dans les yeux de son ami, le prit pour un
consentement  la fuite.

Cette vue du sublime rendit  Julien toute la force que l'apparition de
M. Chlan lui avait fait perdre. Il tait encore bien jeune; mais,
suivant moi, ce tut une belle plante. Au lieu de marcher du tendre au
ruse, comme la plupart des hommes, l'ge lui et donn la bont facile 
s'attendrir, il se ft guri d'une mfiance folle... Mais  quoi bon ces
vaines prdictions?

Les interrogatoires devenaient plus frquents en dpit des efforts de
Julien, dont toutes les rponses tendaient  abrger l'affaire:

--J'ai tu ou du moins j'ai voulu donner la mort et avec prmditation,
rptait-il chaque jour.

Mais le juge tait formaliste avant tout. Les dclarations de Julien
n'abrgeaient nullement les interrogatoires, l'amour-propre du juge fut
piqu. Julien ne sut pas qu'on avait voulu le transfrer dans un affreux
cachot, et que c'tait grce aux dmarches de Fouqu qu'on lui laissait
sa jolie chambre  cent quatre-vingts marches d'lvation.

M. l'abb de Frilair tait au nombre des hommes importants qui
chargeaient Fouqu de leur provision de bois de chauffage. Le bon
marchand parvint jusqu'au tout-puissant grand vicaire. A son
inexprimable ravissement, M. de Frilair lui annona que, touch des
bonnes qualits de Julien et des services qu'il avait autrefois rendus
au sminaire, il comptait le recommander aux juges. Fouqu entrevit
l'espoir de sauver son ami, et en sortant, et se prosternant jusqu'
terre, pria M. le grand vicaire de distribuer en messes, pour implorer
l'acquittement de l'accus, une somme de dix louis.

Fouqu se mprenait trangement. M. de Frilair n'tait point un Valenod.
Il refusa et chercha mme  faire entendre au bon paysan qu'il ferait
mieux de garder son argent. Voyant qu'il tait impossible d'tre clair
sans imprudence, il lui conseilla de donner cette somme en aumne pour
les pauvres prisonniers, qui, dans le fait, manquaient de tout.

Ce Julien est un tre singulier, son action est inexplicable, pensait M.
de Frilair, et rien ne doit l'tre pour moi... Peut-tre sera-t-il
possible d'en faire un martyr... Dans tous les cas, je saurai le fin de
cette affaire et trouverai peut-tre une occasion de faire peur  cette
Mme de Rnal, qui ne nous estime point, et au fond me dteste...
Peut-tre pourrai-je rencontrer dans tout ceci un moyen de
rconciliation clatante avec M. de La Mole, qui a un faible pour ce
petit sminariste.

La transaction sur le procs avait t signe quelques semaines
auparavant, et l'abb Pirard tait reparti de Besanon, non sans avoir
parl de la mystrieuse naissance de Julien, le jour mme o le
malheureux assassinait Mme de Rnal dans l'glise de Verrires.

Julien ne voyait plus qu'un vnement dsagrable entre lui et la mort,
c'tait la visite de son pre. Il consulta Fouqu sur l'ide d'crire 
M. le procureur gnral, pour tre dispens de toute visite. Cette
horreur pour la vue d'un pre, et dans un tel moment, choqua
profondment le coeur honnte et bourgeois du marchand de bois.

Il crut comprendre pourquoi tant de gens hassaient passionnment son
ami. Par respect pour le malheur, il cacha sa manire de sentir.

--Dans tous les cas lui rpondit-il froidement, cet ordre de secret ne
serait pas appliqu  ton pre.




CHAPITRE XXXVIII

UN HOMME PUISSANT

    Mais il y a tant de mystre dans ses dmarches et d'lgance dans sa
    taille! Qui peut-elle tre?

    SCHILLER.


Les portes du donjon s'ouvrirent de fort bonne heure le lendemain.
Julien fut rveill en sursaut.

--Ah! bon Dieu, pensa-t-il, voil mon pre. Quelle scne dsagrable!

Au mme instant, une femme vtue en paysanne se prcipita dans ses bras
en le serrant d'une faon convulsive; il eut peine  la reconnatre.
C'tait Mlle de La Mole.

--Mchant, je n'ai su que par ta lettre o tu tais. Ce que tu appelles
ton crime, et qui n'est qu'une noble vengeance qui me rvle toute la
hauteur du coeur qui bat dans cette poitrine, je ne l'ai su qu'
Verrires...

Malgr ses prventions contre Mlle de La Mole, que d'ailleurs il ne
s'avouait pas bien nettement, Julien la trouva fort jolie. Comment ne
pas voir dans toute cette faon d'agir et de parler un sentiment noble,
dsintress, bien au-dessus de tout ce qu'aurait os une me petite et
vulgaire? Il crut encore aimer une reine, et aprs quelques instants, ce
fut avec une rare noblesse d'locution et de pense qu'il lui dit:

--L'avenir se dessinait  mes yeux fort clairement. Aprs ma mort, je
vous remariais  M. de Croisenois, qui aurait pous une veuve. L'me
noble mais un peu romanesque de cette veuve charmante, tonne et
convertie au culte de la prudence vulgaire par un vnement singulier,
tragique et grand pour elle, et daign comprendre le mrite fort rel
du jeune marquis. Vous vous seriez rsigne  tre heureuse du bonheur
de tout le monde: la considration, les richesses, le haut rang... Mais,
chre Mathilde, votre arrive  Besanon, si elle est souponne, va
tre un coup mortel pour M. de La Mole, et voil ce que jamais je ne me
pardonnerai. Je lui ai dj caus tant de chagrin! L'acadmicien va dire
qu'il a rchauff un serpent dans son sein.

--J'avoue que je m'attendais peu  tant de froide raison,  tant de
souci pour l'avenir, dit Mlle de La Mole  demi fche. Ma femme de
chambre, presque aussi prudente que vous, a pris un passeport pour elle,
et c'est sous le nom de Mme Michelet que j'ai couru la poste.

--Et Mme Michelet a pu arriver aussi facilement jusqu' moi?

--Ah! tu es toujours l'homme suprieur, celui que j'ai distingu!
D'abord, j'ai offert cent francs  un secrtaire de juge, qui prtendait
que mon entre dans ce donjon tait impossible. Mais l'argent reu, cet
honnte homme m'a fait attendre, a lev des objections, j'ai pens
qu'il songeait  me voler...

Elle s'arrta.

--Eh bien? dit Julien.

--Ne te fche pas, mon petit Julien, lui dit-elle en l'embrassant, j'ai
t oblige de dire mon nom  ce secrtaire, qui me prenait pour une
jeune ouvrire de Paris amoureuse du beau Julien... En vrit, ce sont
ses termes. Je lui ai jur que j'tais ta femme, et j'aurai une
permission pour te voir chaque jour.

La folie est complte, pensa Julien, je n'ai pu l'empcher. Aprs tout,
M. de La Mole est un si grand seigneur, que l'opinion saura bien trouver
une excuse au jeune colonel qui pousera cette charmante veuve. Ma mort
prochaine couvrira tout, et il se livra avec dlices  l'amour de
Mathilde; c'tait de la folie, de la grandeur d'me, tout ce qu'il y a
de plus singulier. Elle lui proposa srieusement de se tuer avec lui.

Aprs ces premiers transports, et lorsqu'elle se fut rassasie du
bonheur de voir Julien, une curiosit vive s'empara tout  coup de son
me. Elle examinait son amant, qu'elle trouva bien au-dessus de ce
qu'elle s'tait imagin. Boniface de La Mole lui semblait ressuscit,
mais plus hroque.

Mathilde vit les premiers avocats du pays, qu'elle offensa en leur
offrant de l'or trop crment; mais ils finirent par accepter.

Elle arriva rapidement  cette ide, qu'en fait de choses douteuses et
d'une haute porte, tout dpendait  Besanon de M. l'abb de Frilair.

Sous le nom obscur de Mme Michelet, elle trouva d'abord d'insurmontables
difficults pour parvenir jusqu'au tout-puissant congrganiste. Mais le
bruit de la beaut d'une jeune marchande de modes, folle d'amour, et
venue de Paris  Besanon, pour consoler le jeune abb Julien Sorel, se
rpandit dans la ville.

Mathilde courait seule  pied, dans les rues de Besanon, elle esprait
n'tre pas reconnue. Dans tous les cas, elle ne croyait pas inutile  sa
cause de produire une grande impression sur le peuple. Sa folie songeait
 le faire rvolter pour sauver Julien marchant  la mort. Mlle de La
Mole croyait tre vtue simplement et comme il convient  une femme dans
la douleur; elle l'tait de faon  attirer tous les regards.

Elle tait  Besanon l'objet de l'attention de tous lorsque aprs huit
jours de sollicitations, elle obtint une audience de M. de Frilair.

Quel que ft son courage, les ides de congrganiste influent et de
profonde et prudente sclratesse taient tellement lices dans son
esprit, qu'elle trembla en sonnant  la porte de l'vch. Elle pouvait
 peine marcher, lorsqu'il lui fallut monter l'escalier qui conduisait 
l'appartement du premier grand vicaire. La solitude du palais piscopal
lui donnait froid. Je puis m'asseoir sur un fauteuil, et ce fauteuil me
saisir les bras, j'aurai disparu. A qui ma femme de chambre
pourra-t-elle me demander? Le capitaine de gendarmerie se gardera bien
d'agir... Je suis isole dans cette grande ville!

A son premier regard dans l'appartement, Mlle de La Mole fut rassure.
D'abord c'tait un laquais en livre fort lgante, qui lui avait
ouvert. Le salon o on la fit attendre talait ce luxe fin et dlicat,
si diffrent de la magnificence grossire, et que l'on ne trouve  Paris
que dans les meilleures maisons. Ds qu'elle aperut M. de Frilair qui
venait  elle d'un air paterne, toutes les ides de crime atroce
disparurent. Elle ne trouva pas mme sur cette belle figure, l'empreinte
de cette vertu nergique et quelque peu sauvage si antipathique  la
socit de Paris. Le demi-sourire qui animait les traits du prtre, qui
disposait de tout  Besanon, annonait l'homme de bonne compagnie, le
prlat instruit, l'administrateur habile. Mathilde se crut  Paris.

Il ne fallut que quelques instants  M. de Frilair pour amener Mathilde
 lui avouer qu'elle tait la fille de son puissant adversaire, le
marquis de La Mole.

--Je ne suis point en effet Mme Michelet, dit-elle en reprenant toute la
hauteur de son maintien, et cet aveu me cote peu, car je viens vous
consulter, monsieur, sur la possibilit de procurer l'vasion de M. de
La Vernaye. D'abord il n'est coupable que d'une tourderie, la femme sur
laquelle il a tir se porte bien. En second lieu, pour sduire les
subalternes, je puis remettre sur-le-champ cinquante mille francs, et
m'engager pour le double. Enfin, ma reconnaissance et celle de ma
famille ne trouvera rien d'impossible pour qui aura sauv M. de La
Vernaye.

M. de Frilair paraissait tonn de ce nom. Mathilde lui montra plusieurs
lettres du ministre de la guerre, adresses  M. Julien Sorel de La
Vernaye.

--Vous voyez, monsieur, que mon pre se chargeait de sa fortune. C'est
tout simple, je l'ai pous en secret, mon pre dsirait qu'il ft
officier suprieur, avant de dclarer ce mariage un peu singulier pour
une La Mole.

Mathilde remarqua que l'expression de la bont et d'une gaiet douce
s'vanouissait rapidement,  mesure que M. de Frilair arrivait  des
dcouvertes importantes. Une finesse mle de fausset profonde se
peignit sur sa figure.

L'abb avait des doutes, il relisait lentement les documents officiels.

Quel parti puis-je tirer de ces tranges confidences? se disait-il. Me
voici tout d'un coup en relation intime avec une amie de la clbre
marchale de Fervaques nice toute-puissante de Mgr l'voque de ***, par
qui l'on est vque en France.

Ce que je regardais comme recul dans l'avenir se prsente 
l'improviste. Ceci peut me conduire au but de tous mes voeux.

D'abord Mathilde fut effraye du changement rapide de la physionomie de
cet homme si puissant, avec lequel elle se trouvait seule dans un
appartement recul. Mais quoi! se dit-elle bientt, la pire chance
n'et-elle pas t de ne faire aucune impression sur le froid gosme
d'un prtre rassasi de pouvoir et de jouissances?

bloui de cette voie rapide et imprvue qui s'ouvrait  ses yeux pour
arriver  l'piscopat, tonn du gnie de Mathilde, un instant M. de
Frilair ne fut plus sur ses gardes. Mlle de La Mole le vit presque  ses
pieds, ambitieux et vif jusqu'au tremblement nerveux.

Tout s'claircit, pensa-t-elle, rien ne sera impossible ici  l'amie de
Mme de Fervaques. Malgr un sentiment de jalousie encore bien
douloureux, elle eut le courage d'expliquer que Julien tait l'ami
intime de la marchale, et rencontrait presque tous les jours chez elle
Mgr l'vque de ***.

--Quand l'on tirerait au sort quatre ou cinq fois de suite une liste de
trente-six jurs parmi les notables habitants de ce dpartement, dit le
grand vicaire avec l'pre regard de l'ambition et en appuyant sur les
mots, je me considrerais comme bien peu chanceux, si, dans chaque
liste, je ne comptais pas huit ou dix amis et les plus intelligents de
la troupe. Presque toujours, j'aurais la majorit, plus qu'elle mme
pour condamner, voyez mademoiselle, avec quelle grande facilit je puis
faire absoudre...

L'abb s'arrta tout  coup, comme tonn du son de ses paroles; il
avouait des choses que l'on ne dit jamais aux profanes.

Mais,  son tour, il frappa Mathilde de stupeur, quand il lui apprit que
ce qui tonnait et intressait surtout la socit de Besanon dans
l'trange aventure de Julien, c'est qu'il avait inspir autrefois une
grande passion  Mme de Rnal, et l'avait longtemps partage. M. de
Frilair s'aperut facilement du trouble extrme que produisait son
rcit.

J'ai ma revanche! pensa-t-il. Enfin, voici un moyen de conduire cette
petite personne si dcide; je tremblais de n'y pas russir. L'air
distingu et peu facile  mener redoublait  ses yeux le charme de la
rare beaut qu'il voyait presque suppliante devant lui. Il reprit tout
son sang-froid, et n'hsita point  retourner le poignard dans son
coeur.

--Je ne serais pas surpris aprs tout, lui dit-il d'un air lger, quand
nous apprendrions que c'est par jalousie que M. Sorel a tir deux coups
de pistolet  cette femme autrefois tant aime. Il s'en faut bien
qu'elle soit sans agrments, et depuis peu elle voyait fort souvent un
certain abb Marquinot de Dijon, espce de jansniste sans moeurs, comme
ils sont tous.

M. de Frilair tortura voluptueusement et  loisir le coeur de cette
jolie fille, dont il avait surpris le secret.

--Pourquoi, disait-il en arrtant des yeux ardents sur Mathilde, M.
Sorel aurait-il choisi l'glise, si ce n'est parce que, prcisment en
cet instant son rival y clbrait la messe? Tout le monde accorde
infiniment d'esprit, et encore plus de prudence  l'homme heureux que
vous protgez. Quoi de plus simple que de se cacher dans les jardins de
M. de Rnal qu'il connat si bien? l, avec la presque certitude de
n'tre ni vu, ni pris, ni souponn, il pouvait donner la mort  la
femme dont il tait jaloux.

Ce raisonnement, si juste en apparence, acheva de jeter Mathilde hors
d'elle-mme. Cette me altire, mais sature de toute cette prudence
sche qui passe dans le grand monde pour peindre fidlement le coeur
humain, n'tait pas faite pour comprendre vite le bonheur de se moquer
de toute prudence, qui peut tre si vif pour une me ardente. Dans les
hautes classes de la socit de Paris, o Mathilde avait vcu, la
passion ne peut que bien rarement se dpouiller de prudence, et c'est du
cinquime tage qu'on se jette par la fentre.

Enfin, l'abb de Frilair fut sr de son empire. Il fit entendre 
Mathilde (sans doute il mentait), qu'il pouvait disposer  son gr du
ministre public, charg de soutenir l'accusation contre Julien.

Aprs que le sort aurait dsign les trente-six jurs de la session, il
ferait une dmarche directe et personnelle auprs de trente jurs au
moins.

Si Mathilde n'avait pas sembl si jolie  M. de Frilair, il ne lui et
parl aussi clairement qu' la cinq ou sixime entrevue.




CHAPITRE XXXIX

L'INTRIGUE

    Castres 1676.--Un frre vient d'assassiner sa soeur dans la maison
    voisine de la mienne; ce gentilhomme tait dj coupable d'un meurtre.
    Son pre, en faisant distribuer secrtement cinq cents cus aux
    conseillers, lui a sauv la vie.

    LOCKE, Voyage en France.


En sortant de l'vch, Mathilde n'hsita pas  envoyer un courrier 
Mme de Fervaques; la crainte de se compromettre ne l'arrta pas une
seconde. Elle conjurait sa rivale d'obtenir une lettre pour M. de
Frilair crite en entier de la main de Mgr l'vque de ***. Elle allait
jusqu' la supplier d'accourir elle-mme  Besanon. Ce trait fut
hroque de la part d'une me jalouse et fire.

D'aprs le conseil de Fouqu, elle avait eu la prudence de ne point
parler de ses dmarches  Julien. Sa prsence le troublait assez sans
cela. Plus honnte homme  l'approche de la mort qu'il ne l'avait t
durant sa vie, il avait des remords non seulement envers M. de La Mole
mais aussi pour Mathilde.

Quoi donc! se disait-il, je trouve auprs d'elle des moments de
distraction et mme de l'ennui. Elle se perd pour moi, et c'est ainsi
que je l'en rcompense! Serais-je donc un mchant? Cette question l'et
bien peu occup quand il tait ambitieux; alors, ne pas russir tait la
seule honte  ses yeux.

Son malaise moral auprs de Mathilde, tait d'autant plus dcid, qu'il
lui inspirait en ce moment la passion la plus extraordinaire et la plus
folle. Elle ne parlait que des sacrifices tranges qu'elle voulait faire
pour le sauver.

Exalte par un sentiment dont elle tait fire et qui l'emportait sur
tout son orgueil, elle et voulu ne pas laisser passer un instant de sa
vie sans le remplir par quelque dmarche extraordinaire. Les projets les
plus tranges, les plus prilleux pour elle remplissaient ses longs
entretiens avec Julien. Les geliers, bien pays, la laissaient rgner
dans la prison. Les ides de Mathilde ne se bornaient pas au sacrifice
de sa rputation; peu lui importait de faire connatre son tat  toute
la socit. Se jeter  genoux pour demander la grce de Julien, devant
la voiture du roi allant au galop, attirer l'attention du prince, au
risque de se faire mille fois craser, tait une des moindres chimres
que rvait cette imagination exalte et courageuse. Par ses amis
employs auprs du roi, elle tait sre d'tre admise dans les parties
rserves du parc de Saint-Cloud.

Julien se trouvait peu digne de tant de dvouement,  vrai dire il tait
fatigu d'hrosme. C'et t  une tendresse simple, nave et presque
timide, qu'il se ft trouv sensible, tandis qu'au contraire, il fallait
toujours l'ide d'un public et des autres  l'me hautaine de Mathilde.

Au milieu de toutes ses angoisses, de toutes ses craintes pour la vie de
cet amant, auquel elle ne voulait pas survivre, Julien sentait qu'elle
avait un besoin secret d'tonner le public par l'excs de son amour et
la sublimit de ses entreprises.

Julien prenait de l'humeur de ne point se trouver touch de tout cet
hrosme. Qu'et-ce t s'il et connu toutes les folies dont Mathilde
accablait l'esprit dvou, mais minemment raisonnable et born du bon
Fouqu?

Il ne savait trop que blmer dans le dvouement de Mathilde; car lui
aussi et sacrifi toute sa fortune et expos sa vie aux plus grands
hasards pour sauver Julien. Il tait stupfait de la quantit d'or jet
par Mathilde. Les premiers jours, les sommes ainsi dpenses en
imposrent  Fouqu, qui avait pour l'argent toute la vnration d'un
provincial.

Enfin, il dcouvrit que les projets de Mlle de La Mole variaient
souvent, et,  son grand soulagement, trouva un mot pour blmer son
caractre si fatigant pour lui: elle tait changeante. De cette pithte
 celle de mauvaise tte, le plus grand anathme en province, il n'y a
qu'un pas.

Il est singulier, se disait Julien, un jour que Mathilde sortait de sa
prison, qu'une passion si vive et dont je suis l'objet me laisse
tellement insensible! et je l'adorais il y a deux mois! J'avais bien lu
que l'approche de la mort dsintresse de tout, mais il est affreux de
se sentir ingrat et de ne pouvoir se changer. Je suis donc un goste?
Il se faisait  ce sujet les reproches les plus humiliants.

L'ambition tait morte en son coeur, une autre passion y tait sortie de
ses cendres; il l'appelait le remords d'avoir assassin Mme de Rnal.

Dans le fait, il en tait perdument amoureux. Il trouvait un bonheur
singulier quand laiss absolument seul et sans crainte d'tre
interrompu, il pouvait se livrer tout entier au souvenir des journes
heureuses qu'il avait passes jadis  Verrires ou  Vergy. Les moindres
incidents de ces temps trop rapidement envols avaient pour lui une
fracheur et un charme irrsistibles. Jamais il ne pensait  ses succs
de Paris, il en tait ennuy.

Ces dispositions qui s'accroissaient rapidement furent en partie
devines par la jalousie de Mathilde. Elle s'apercevait fort clairement
qu'elle avait  lutter contre l'amour de la solitude. Quelquefois, elle
prononait avec terreur le nom de Mme de Rnal. Elle voyait frmir
Julien. Sa passion n'eut dsormais ni bornes, ni mesure.

S'il meurt, je meurs aprs lui, se disait-elle avec toute la bonne foi
possible. Que diraient les salons de Paris en voyant une fille de mon
rang adorer  ce point un amant destin  la mort? Pour trouver de tels
sentiments, il faut remonter au temps des hros, c'taient des amours de
ce genre qui faisaient palpiter les cours du sicle de Charles IX et de
Henri III.

Au milieu des transports les plus vifs, quand elle serrait contre son
coeur la tte de Julien: Quoi! se disait-elle avec horreur, cette tte
charmante serait destine  tomber! Eh bien! ajoutait-elle enflamme
d'un hrosme qui n'tait pas sans bonheur, mes lvres, qui se pressent
contre ces jolis cheveux, seront glaces moins de vingt-quatre heures
aprs.

Les souvenirs de ces moments d'hrosme et d'affreuse volupt
l'attachaient d'une treinte invincible! L'ide de suicide, si occupante
par elle-mme, et jusqu'ici si loigne de cette me altire, y pntra,
et ce fut pour y rgner bientt avec un empire absolu. Non, le sang de
mes anctres ne s'est point attidi en descendant jusqu' moi, se disait
Mathilde avec orgueil.

--J'ai une grce  vous demander, lui dit un jour son amant: mettez
votre enfant en nourrice  Verrires, Mme de Rnal surveillera la
nourrice.

--Ce que vous me dites l est bien dur...

Et Mathilde plit.

--Il est vrai, et je t'en demande mille fois pardon, s'cria Julien
sortant de sa rverie et la serrant dans ses bras.

Aprs avoir sch ses larmes, il revint  sa pense, mais avec plus
d'adresse. Il avait donn  la conversation un tour de philosophie
mlancolique. Il parlait de cet avenir qui allait sitt se fermer pour
lui.

--Il faut convenir, chre amie, que les passions sont un accident dans
la vie, mais cet accident ne se rencontre que chez les mes
suprieures... La mort de mon fils serait au fond un bonheur pour
l'orgueil de votre famille, c'est ce que devineront les subalternes. La
ngligence sera le lot de cet enfant du malheur et de la honte...
J'espre qu' une poque que je ne veux point fixer, mais que pourtant
mon courage entrevoit, vous obirez  mes dernires recommandations:
Vous pouserez M. le marquis de Croisenois.

--Quoi, dshonore!

--Le dshonneur ne pourra prendre sur un nom tel que le vtre. Vous
serez une veuve et la veuve d'un fou, voil tout. J'irai plus loin: mon
crime n'ayant point l'argent pour moteur ne sera point dshonorant.
Peut-tre  cette poque, quelque lgislateur philosophe aura obtenu,
des prjugs de ses contemporains, la suppression de la peine de mort.
Alors, quelque voix amie dira comme un exemple: Tenez, le premier poux
de Mlle de La Mole tait un fou, mais non pas un mchant homme, un
sclrat. Il fut absurde de faire tomber cette tte... Alors ma mmoire
ne sera point infme; du moins aprs un certain temps... Votre position
dans le monde, votre fortune, et, permettez-moi de le dire, votre gnie
feront jouer  M. de Croisenois, devenu votre poux, un rle auquel tout
seul il ne saurait atteindre. Il n'a que de la naissance et de la
bravoure, et ces qualits toutes seules qui faisaient un homme accompli
en 1729, sont un anachronisme un sicle plus tard, et ne donnent que des
prtentions. Il faut encore d'autres choses pour se placer  la tte de
la jeunesse franaise.

Vous porterez le secours d'un caractre ferme et entreprenant au parti
politique o vous jetterez votre poux. Vous pourrez succder aux
Chevreuse et aux Longueville de la Fronde... Mais alors, chre amie, le
feu cleste qui vous anime en ce moment sera un peu attidi.

Permettez-moi de vous le dire, ajouta-t-il aprs beaucoup d'autres
phrases prparatoires, dans quinze ans vous regarderez comme une folie
excusable, mais pourtant comme une folie, l'amour que vous avez eu pour
moi...

Il s'arrta tout  coup et devint rveur. Il se trouvait de nouveau
vis--vis cette ide si choquante pour Mathilde:

--Dans quinze ans, Mme de Rnal adorera mon fils, et vous l'aurez
oubli.




CHAPITRE XL

LA TRANQUILLIT

    C'est parce que alors j'tais fou qu'aujourd'hui je suis sage. O
    philosophe qui ne vois rien que d'instantan, que tes vues sont courtes!
    Ton mil n'est pas fait pour suivre le travail souterrain des passions.

    Mme GOETHE.


Cet entretien fut coup par un interrogatoire, suivi d'une confrence
avec l'avocat charg de la dfense. Ces moments taient les seuls
absolument dsagrables d'une vie pleine d'incurie et de rveries
tendres.

--Il y a meurtre, et meurtre avec prmditation, dit Julien au juge
comme  l'avocat. J'en suis fch, messieurs, ajouta-t-il en souriant;
mais ceci rduit votre besogne  bien peu de chose.

Aprs tout, se disait Julien, quand il fut parvenu  se dlivrer de ces
deux tres, il faut que je sois brave, et apparemment plus brave que ces
deux hommes. Ils regardent comme le comble des maux, comme le roi des
pouvantements, ce duel  issue malheureuse, dont je ne m'occuperai
srieusement que le jour mme.

C'est que j'ai connu un plus grand malheur, continua Julien en
philosophant avec lui-mme. Je souffrais bien autrement durant mon
premier voyage  Strasbourg, quand je me croyais abandonn par
Mathilde... Et pouvoir dire que j'ai dsir avec tant de passion cette
intimit parfaite qui aujourd'hui me laisse si froid!... Dans le fait,
je suis plus heureux seul que quand cette fille si belle partage ma
solitude...

L'avocat, homme de rgle et de formalits, le croyait fou et pensait
avec le public que c'tait la jalousie qui lui avait mis le pistolet 
la main. Un jour, il hasarda de faire entendre  Julien que cette
allgation, vraie ou fausse, serait un excellent moyen de plaidoirie.
Mais l'accus redevint en un clin d'oeil un tre passionn et incisif.

--Sur votre vie, monsieur, s'cria Julien hors de lui, souvenez-vous de
ne plus profrer cet abominable mensonge.

Le prudent avocat eut peur un instant d'tre assassin.

Il prparait sa plaidoirie, parce que l'instant dcisif approchait
rapidement. Besanon et tout le dpartement ne parlaient que de cette
cause clbre. Julien ignorait ce dtail, il avait pri qu'on ne lui
parlt jamais de ces sortes de choses.

Ce jour-l, Fouqu et Mathilde ayant voulu lui apprendre certains bruits
publics fort propres, selon eux,  donner des esprances, Julien les
avait arrts ds le premier mot.

--Laissez-moi ma vie idale. Vos petites tracasseries vos dtails de la
vie relle, plus ou moins froissants pour moi, me tireraient du ciel. On
meurt comme on peut; moi je ne veux penser  la mort qu' ma manire.
Que m'importent les autres? Mes relations avec les autres vont tre
tranches brusquement. De grce ne me parlez plus de ces gens-l: c'est
bien assez d'tre encore encanaill  la vue du juge d'instruction et de
l'avocat.

Au fait, se disait-il  lui-mme, il parat que mon destin est de mourir
en rvant. Un tre obscur, tel que moi, sr d'tre oubli avant quinze
jours, serait bien dupe il faut l'avouer, de jouer la comdie...

Il est singulier pourtant que je n'aie connu l'art de jouir de la vie
que depuis que j'en vois le terme si prs de moi.

Il passait ces dernires journes  se promener sur l'troite terrasse
au haut du donjon, fumant d'excellents cigares que Mathilde avait envoy
chercher en Hollande par un courrier, et sans se douter que son
apparition tait attendue chaque jour par tous les tlescopes de la
ville. Sa pense tait  Vergy. Jamais il ne parlait de Mme de Rnal 
Fouqu, mais, deux ou trois fois, cet ami lui dit qu'elle se
rtablissait rapidement, et ce mot retentit dans son coeur.

Pendant que l'me de Julien tait presque toujours tout entire dans le
pays des ides, Mathilde occupe des choses relles, comme il convient 
un coeur aristocrate avait su avancer  un tel point l'intimit de la
correspondance directe entre Mme de Fervaques et M. de Frilair, que dj
le grand mot vch avait t prononc.

Le vnrable prlat charg de la feuille des bnfices ajouta en
apostille  une lettre de sa nice: _Ce pauvre Sorel n'est qu'un tourdi
j'espre qu'on nous le rendra._

A la vue de ces lignes, M. de Frilair fut comme hors de lui. Il ne
doutait pas de sauver Julien.

--Sans cette loi jacobine qui a prescrit la formation d'une liste
innombrable de jurs, et qui n'a d'autre but rel que d'enlever toute
influence aux gens bien ns, disait-il  Mathilde la veille du tirage au
sort des trente-six jurs de la session, j'aurais rpondu du verdict.
J'ai bien fait acquitter le cur N...

Ce fut avec plaisir que, le lendemain, parmi les noms sortis de l'urne,
M. de Frilair trouva cinq congrganistes de Besanon, et parmi les
trangers  la ville, les noms de MM. Valenod, de Moirod, de Cholin.

--Je rponds d'abord de ces huit jurs-ci, dit-il  Mathilde. Les cinq
premiers sont des machines. Valenod est mon agent, Moirod me doit tout,
de Cholin est un imbcile qui a peur de tout.

Le journal rpandit dans le dpartement les noms des jurs et Mme de
Rnal,  l'inexprimable terreur de son mari voulut venir  Besanon.
Tout ce que M. de Rnal put obtenir fut qu'elle ne quitterait point son
lit, afin de ne pas avoir le dsagrment d'tre appele en tmoignage.

--Vous ne comprenez pas ma position, disait l'ancien maire de Verrires,
je suis maintenant libral de la dfection, comme ils disent, nul doute
que ce polisson de Valenod et M. de Frilair n'obtiennent facilement du
procureur gnral et des juges tout ce qui pourra m'tre dsagrable.

Mme de Rnal cda sans peine aux ordres de son mari. Si je paraissais 
la cour d'assises, se disait-elle, j'aurais l'air de demander vengeance.

Malgr toutes les promesses de prudence faites au directeur de sa
conscience et  son mari,  peine arrive  Besanon elle crivit de sa
main  chacun des trente-six jurs:

       *       *       *       *       *

Je ne paratrai point le jour du jugement monsieur parce que ma
prsence pourrait jeter de la dfaveur sur la cause de M. Sorel. Je ne
dsire qu'une chose au monde et avec passion, c'est qu'il soit sauv.
N'en doutez point, l'affreuse ide qu' cause de moi un innocent a t
conduit  la mort empoisonnerait le reste de ma vie et sans doute
l'abrgerait. Comment pourriez-vous le condamner  mort, tandis que moi
je vis? Non, sans doute, la socit n'a point le droit d'arracher la
vie, et surtout  un tre tel que Julien Sorel. Tout le monde, 
Verrires, lui a connu des moments d'garement. Ce pauvre jeune homme a
des ennemis puissants; mais, mme parmi ses ennemis (et combien n'en
a-t-il pas!) quel est celui qui met en doute ses admirables talents et
sa science profonde? Ce n'est pas un sujet ordinaire que vous allez
juger, monsieur. Durant prs de dix-huit mois, nous l'avons tous connu
pieux, sage, appliqu; mais, deux ou trois fois par an, il tait saisi
par des accs de mlancolie qui allaient jusqu' l'garement. Toute la
ville de Verrires, tous nos voisins de Vergy o nous passons la belle
saison, ma famille entire, M. le sous-prfet lui-mme, rendront justice
 sa pit exemplaire; il sait par coeur toute la sainte Bible. Un impie
se ft-il appliqu pendant des annes  apprendre le livre saint? Mes
fils auront l'honneur de vous prsenter cette lettre: ce sont des
enfants. Daignez les interroger, monsieur, ils vous donneront sur ce
pauvre jeune homme tous les dtails qui seraient encore ncessaires pour
vous convaincre de la barbarie qu'il y aurait  le condamner. Bien loin
de me venger, vous me donneriez la mort.

Qu'est-ce que ses ennemis pourront opposer  ce fait? La blessure, qui
a t le rsultat d'un de ces moments de folie que mes enfants eux-mmes
remarquaient chez leur prcepteur, est tellement peu dangereuse,
qu'aprs moins de deux mois elle m'a permis de venir en poste de
Verrires  Besanon. Si j'apprends, monsieur, que vous hsitiez le
moins du monde  soustraire  la barbarie des lois un tre si peu
coupable, je sortirai de mon lit o me retiennent uniquement les ordres
de mon mari et j'irai me jeter  vos pieds.

Dclarez, monsieur, que la prmditation n'est pas constante, et vous
n'aurez pas  vous reprocher le sang d'un innocent, etc., etc.




CHAPITRE XLI

LE JUGEMENT

    Le pays se souviendra longtemps de ce procs clbre. L'intrt pour
    l'accus tait port jusqu' l'agitation: c'est que son crime tait
    tonnant et pourtant pas atroce. L'et-il t, ce jeune homme tait si
    beau! Sa haute fortune sitt finie augmentait l'attendrissement. Le
    condamneront-ils? demandaient les femmes aux hommes de leur
    connaissance, et on les voyait plissantes attendre la rponse.

    SAINTE-BEUVE.


Enfin parut ce jour, tellement redout de Mme de Rnal et de Mathilde.

L'aspect trange de la ville redoublait leur terreur, et ne laissait pas
sans motion mme l'me ferme de Fouqu. Toute la province tait
accourue  Besanon pour voir juger cette cause romanesque.

Depuis plusieurs jours, il n'y avait plus de place dans les auberges. M.
le prsident des assises tait assailli par des demandes de billets,
toutes les dames de la ville voulaient assister au jugement; on criait
dans les rues le portrait de Julien, etc., etc.

Mathilde tenait en rserve pour ce moment suprme une lettre crite en
entier de la main de Mgr l'vque de ***. Ce prlat, qui dirigeait
l'glise de France et faisait des vques, daignait demander
l'acquittement de Julien. La veille du jugement, Mathilde porta cette
lettre au tout-puissant grand vicaire.

A la fin de l'entrevue, comme elle s'en allait fondant en larmes:

--Je rponds de la dclaration du jury, lui dit M. de Frilair sortant
enfin de sa rserve diplomatique, et presque mu lui-mme. Parmi les
douze personnes charges d'examiner si le crime de votre protg est
constant, et surtout s'il y a eu prmditation, je compte six amis
dvous  ma fortune, et je leur ai fait entendre qu'il dpendait d'eux
de me porter  l'piscopat. Le baron Valenod, que j'ai fait maire de
Verrires, dispose entirement de deux de ses administrs, MM. de Moirod
et de Cholin. A la vrit, le sort nous a donn pour cette affaire deux
jurs fort mal pensants; mais, quoique ultra-libraux, ils sont fidles
 mes ordres dans les grandes occasions, et je les ai fait prier de
voter comme M. Valenod. J'ai appris qu'un sixime jur industriel,
immensment riche et bavard libral, aspire en secret  une fourniture
au ministre de la guerre, et sans doute il ne voudrait pas me dplaire.
Je lui ai fait dire que M. de Valenod a mon dernier mot.

--Et quel est ce M. Valenod? dit Mathilde inquite.

--Si vous le connaissiez, vous ne pourriez douter du succs. C'est un
parleur audacieux, impudent, grossier fait pour mener des sots. 1814 l'a
pris  la misre, et je vais en faire un prfet. Il est capable de
battre les autres jurs, s'ils ne veulent pas voter  sa guise.

Mathilde fut un peu rassure.

Une autre discussion l'attendait dans la soire. Pour ne pas prolonger
une scne dsagrable et dont,  ses yeux, le rsultat tait certain,
Julien tait rsolu  ne pas prendre la parole.

--Mon avocat parlera, c'est bien assez, dit-il  Mathilde. Je ne serai
que trop longtemps expos en spectacle  tous mes ennemis. Ces
provinciaux ont t choqus de la fortune rapide que je vous dois, et,
croyez-m'en, il n'en est pas un qui ne dsire ma condamnation, sauf 
pleurer comme un sot quand on me mnera  la mort.

--Ils dsirent vous voir humili, il n'est que trop vrai, rpondit
Mathilde, mais je ne les crois point cruels. Ma prsence  Besanon et
le spectacle de ma douleur ont intress toutes les femmes: votre jolie
figure fera le reste. Si vous dites un mot devant vos juges, tout
l'auditoire est pour vous, etc., etc.

Le lendemain  neuf heures, quand Julien descendit de sa prison pour
aller dans la grande salle du palais de justice, ce fut avec beaucoup de
peine que les gendarmes parvinrent  carter la foule immense entasse
dans la cour. Julien avait bien dormi, il tait fort calme et
n'prouvait d'autre sentiment qu'une piti philosophique pour cette
foule d'envieux qui, sans cruaut, allaient applaudir  son arrt de
mort. Il fut bien surpris lorsque retenu plus d'un quart d'heure au
milieu de la foule, il fut oblig de reconnatre que sa prsence
inspirait au public une piti tendre. Il n'entendit pas un seul propos
dsagrable. Ces provinciaux sont moins mchants que je ne le croyais,
se dit-il.

En entrant dans la salle du jugement, il fut frapp de l'lgance de
l'architecture. C'tait un gothique propre, et une foule de jolies
petites colonnes tailles dans la pierre avec le plus grand soin. Il se
crut en Angleterre.

Mais bientt toute son attention fut absorbe par douze ou quinze jolies
femmes qui, places vis--vis la sellette de l'accus, remplissaient les
trois balcons au-dessus des juges et des jurs. En se retournant vers le
public, il vit que la tribune circulaire qui rgne au-dessus de
l'amphithtre tait remplie de femmes: la plupart taient jeunes et lui
semblrent fort jolies, leurs yeux taient brillants et remplis
d'intrt. Dans le reste de la salle, la foule tait norme, on se
battait aux portes, et les sentinelles ne pouvaient obtenir de silence.

Quand tous les yeux qui cherchaient Julien s'aperurent de sa prsence,
en le voyant occuper la place un peu plus leve rserve  l'accus, il
fut accueilli par un murmure d'tonnement et de tendre intrt.

On et dit, ce jour-l, qu'il n'avait pas vingt ans; il tait mis fort
simplement, mais avec une grce parfaite, ses cheveux et son front
taient charmants; Mathilde avait voulu prsider elle-mme  sa
toilette. La pleur de Julien tait extrme. A peine assis sur la
sellette, il entendit dire de tous cts:

--Dieu! comme il est jeune! Mais c'est un enfant.... Il est bien mieux
que son portrait.

--Mon accus, fui dit le gendarme assis  sa droite, voyez-vous ces six
dames qui occupent ce balcon? Le gendarme lui indiquait une petite
tribune en saillie au-dessus de l'amphithtre o sont placs les jurs.
C'est Mme la prfte, continua le gendarme,  ct Mme la Marquise de
N***, celle-l vous aime bien; je l'ai entendue parler au juge
d'instruction. Aprs, c'est Mme Derville...

--Mme Derville! s'cria Julien, et une vive rougeur couvrit son front.
Au sortir d'ici, pensa-t-il, elle va crire  Mme de Rnal. Il ignorait
l'arrive de Mme de Rnal  Besanon.

Les tmoins furent entendus; cela prit plusieurs heures. Ds les
premiers mots de l'accusation soutenue par l'avocat gnral, deux de ces
dames places dans le petit balcon, tout  fait en face de Julien,
fondirent en larmes. Mme Derville ne s'attendrit point ainsi, pensa
Julien. Cependant il remarqua qu'elle tait fort rouge.

L'avocat gnral faisait du pathos en mauvais franais sur la barbarie
du crime commis, Julien observa que les voisines de Mme Derville avaient
l'air de le dsapprouver vivement. Plusieurs jurs, apparemment de la
connaissance de ces dames leur parlaient et semblaient les rassurer.
Voil qui ne laisse pas d'tre de bon augure, pensa Julien.

Jusque-l il s'tait senti pntr d'un mpris sans mlange pour tous
les hommes qui assistaient au jugement. L'loquence plate de l'avocat
gnral augmenta ce sentiment de dgot. Mais peu  peu la scheresse
d'me de Julien disparut devant les marques d'intrt dont il tait
videmment l'objet.

Il fut content de la mine ferme de son avocat.

--Pas de phrases, lui dit-il tout bas comme il allait prendre la parole.

--Toute l'emphase pille  Bossuet, qu'on a tale contre vous, vous a
servi, dit l'avocat.

En effet,  peine avait-il parl pendant cinq minutes, que presque
toutes les femmes avaient leur mouchoir  la main. L'avocat, encourag
adressa aux jurs des choses extrmement fortes. Julien frmit, il se
sentait sur le point de verser des larmes. Grand Dieu! que diront mes
ennemis?

Il allait cder  l'attendrissement qui le gagnait, lorsque,
heureusement pour lui, il surprit un regard insolent de M. le baron de
Valenod.

Les yeux de ce cuistre sont flamboyants, se dit-il; quel triomphe pour
cette me basse! Quand mon crime n'aurait amen que cette seule
circonstance, je devrais le maudire. Dieu sait ce qu'il dira de moi,
dans les soires d'hiver,  Mme de Rnal!

Cette ide effaa toutes les autres. Bientt aprs, Julien fut rappel 
lui-mme par les marques d'assentiment du public. L'avocat venait de
terminer sa plaidoirie. Julien se souvint qu'il tait convenable de lui
serrer la main. Le temps avait pass rapidement.

On apporta des rafrachissements  l'avocat et  l'accus. Ce fut alors
seulement que Julien fut frapp d'une circonstance: aucune femme n'avait
quitt l'audience pour aller dner.

--Ma foi, je meurs de faim, dit l'avocat, et vous?

--Moi de mme, rpondit Julien.

--Voyez, voil Mme la prfte qui reoit aussi son dner, lui dit
l'avocat en lui indiquant le petit balcon. Bon courage, tout va bien.

La sance recommena.

Comme le prsident faisait son rsum, minuit sonna. Le prsident fut
oblig de s'interrompre, au milieu du silence de l'anxit universelle,
le retentissement de la cloche de l'horloge remplissait la salle.

Voil le dernier de mes jours qui commence, pensa Julien. Bientt il se
sentit enflamm par l'ide du devoir. Il avait domin jusque-l son
attendrissement, et gard sa rsolution de ne point parler; mais quand
le prsident des assises lui demanda s'il avait quelque chose  ajouter,
il se leva. Il voyait devant lui les yeux de Mme Derville qui, aux
lumires, lui semblrent bien brillants. Pleurerait-elle, par hasard?
pensa-t-il.

    Messieurs les jurs,

L'horreur du mpris, que je croyais pouvoir braver au moment de la
mort, me fait prendre la parole. Messieurs, je n'ai point l'honneur
d'appartenir  votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s'est
rvolt contr la bassesse de sa fortune.

Je ne vous demande aucune grce continua Julien en affermissant sa
voix. Je ne me fais point illusion, la mort m'attend: elle sera juste.
J'ai pu attenter aux jours de la femme la plus digne de tous les
respects, de tous les hommages. Mme de Rnal avait t pour moi comme
une mre. Mon crime est atroce, et il fut prmdit. J'ai donc mrit la
mort, messieurs les jurs. Quand je serais moins coupable, je vois des
hommes qui, sans s'arrter  ce que ma jeunesse peut mriter de piti,
voudront punir en moi et dcourager  jamais cette classe de jeunes gens
qui, ns dans un ordre infrieur, et en quelque sorte opprims par la
pauvret, ont le bonheur de se procurer une bonne ducation, et l'audace
de se mler  ce que l'orgueil des gens riches appelle la socit.

Voil mon crime, messieurs, et il sera puni avec d'autant plus de
svrit, que, dans le fait, je ne suis point jug par mes pairs. Je ne
vois point sur les bancs des jurs quelque paysan enrichi, mais
uniquement des bourgeois indigns....

Pendant vingt minutes, Julien parla sur ce ton; il dit tout ce qu'il
avait sur le coeur; l'avocat gnral, qui aspirait aux faveurs de
l'aristocratie, bondissait sur son sige; mais malgr le tour un peu
abstrait que Julien avait donn  la discussion toutes les femmes
fondaient en larmes. Mme Derville elle-mme avait son mouchoir sur ses
yeux. Avant de finir, Julien revint  la prmditation,  son repentir,
au respect,  l'adoration filiale et sans bornes que, dans des temps
plus heureux, il avait pour Mme de Rnal... Mme Derville jeta un cri et
s'vanouit.

Une heure sonnait comme les jurs se retiraient dans leur chambre.
Aucune femme n'avait abandonn sa place; plusieurs hommes avaient les
larmes aux yeux. Les conversations furent d'abord trs vives, mais peu 
peu, la dcision du jury se faisant attendre, la fatigue gnrale
commena  jeter du calme dans l'assemble. Ce moment tait solennel;
les lumires jetaient moins d'clat. Julien, trs fatigu, entendait
discuter auprs de lui la question de savoir si ce retard tait de bon
ou de mauvais augure. Il vit avec plaisir que tous les voeux taient
pour lui; le jury ne revenait point, et cependant aucune femme ne
quittait la salle.

Comme deux heures venaient de sonner, un grand mouvement se fit
entendre. La petite porte de la chambre des jurs s'ouvrit. M. le baron
de Valenod s'avana d'un pas grave et thtral, il tait suivi de tous
les jurs. Il toussa, puis dclara qu'en son me et conscience la
dclaration unanime du jury tait que Julien Sorel tait coupable de
meurtre, et de meurtre avec prmditation: cette dclaration entranait
la peine de mort; elle fut prononce un instant aprs. Julien regarda sa
montre, et se souvint de M. de Lavalette, il tait deux heures et un
quart. C'est aujourd'hui vendredi, pensa-t-il.

Oui, mais ce jour est heureux pour le Valenod qui me condamne... Je suis
trop surveill pour que Mathilde puisse me sauver comme fit Mme de
Lavalette... Ainsi, dans trois jours,  cette mme heure, je saurai 
quoi m'en tenir sur le _grand peut-tre_.

En ce moment, il entendit un cri et fut rappel aux choses de ce monde.
Les femmes autour de lui sanglotaient il vit que toutes les figures
taient tournes vers une petite tribune pratique dans le couronnement
d'un pilastre gothique. Il sut plus tard que Mathilde s'y tait cache.
Comme le cri ne se renouvela pas, tout le monde se remit  regarder
Julien, auquel les gendarmes cherchaient  faire traverser la foute.

Tchons de ne pas apprter  rire  ce fripon de Valenod pensa Julien.
Avec quel air contrit et patelin il a prononc la dclaration qui
entrane la peine de mort! tandis que ce pauvre prsident des assises,
tout juge qu'il est depuis nombre d'annes, avait la larme  l'oeil en
me condamnant. Quelle joie pour le Valenod de se venger de notre
ancienne rivalit auprs de Mme de Rnal!... Je ne la verrai donc plus!
C'en est fait... Un dernier adieu est impossible entre nous, je le
sens... Que j'aurais t heureux de lui dire toute l'horreur que j'ai de
mon crime!

Seulement ces paroles: Je me trouve justement condamn.




CHAPITRE XLII


En ramenant Julien en prison, on l'avait introduit dans une chambre
destine aux condamns  mort. Lui qui, d'ordinaire, remarquait
jusqu'aux plus petites circonstances, ne s'tait point aperu qu'on ne
le faisait pas remonter  son donjon. Il songeait  ce qu'il dirait 
Mme de Rnal, si, avant le dernier moment, il avait le bonheur de la
voir. Il pensait qu'elle l'interromprait et voulait du premier mot
pouvoir lui peindre tout son repentir. Aprs une telle action, comment
lui persuader que je l'aime uniquement? car enfin, j'ai voulu la tuer
par ambition ou par amour pour Mathilde.

En se mettant au lit, il trouva des draps d'une toile grossire. Ses
yeux se dessillrent. Ah! je suis au cachot, se dit-il, comme condamn 
mort. C'est juste...

Le comte Altamira me racontait que, la veille de sa mort, Danton disait
avec sa grosse voix: C'est singulier, le verbe guillotiner ne peut pas
se conjuguer dans tous ses temps, on peut bien dire: Je serai
guillotin, tu seras guillotin, mais on ne dit pas: J'ai t
guillotin.

Pourquoi pas, reprit Julien, s'il y a une autre vie?...

Ma foi, si je trouve le Dieu des chrtiens, je suis perdu: c'est un
despote, et, comme tel, il est rempli d'ides de vengeance; sa Bible ne
parle que de punitions atroces. Je ne l'ai jamais aim, je n'ai mme
jamais voulu croire qu'on l'aimt sincrement. Il est sans piti (et il
se rappela plusieurs passages de la Bible). Il me punira d'une manire
abominable...

Mais si je trouve le Dieu de Fnelon! Il me dira peut-tre: Il te sera
beaucoup pardonn, parce que tu as beaucoup aim...

Ai-je beaucoup aim? Ah! j'ai aim Mme de Rnal mais ma conduite a t
atroce. L, comme ailleurs, le mrite simple et modeste a t abandonn
pour ce qui est brillant...

Mais aussi, quelle perspective!... Colonel de hussards, si nous avions
la guerre; secrtaire de lgation pendant la paix, ensuite
ambassadeur... car bientt j'aurais su les affaires... et quand je
n'aurais t qu'un sot, le gendre du marquis de La Mole a-t-il quelque
rivalit  craindre? Toutes mes sottises eussent t pardonnes, ou
plutt comptes pour des mrites. Homme de mrite et jouissant de la
plus grande existence  Vienne ou  Londres...

--Pas prcisment, monsieur, guillotin dans trois jours.

Julien rit de bon coeur de cette saillie de son esprit. En vrit,
l'homme a deux tres en lui, pensa-t-il. Qui diable songeait  cette
rflexion maligne?

Eh bien, oui, mon ami, guillotin dans trois jours rpondit-il 
l'interrupteur. M. de Cholin louera une fentre, de compte  demi avec
l'abb Maslon. Eh bien, pour le prix de location de cette fentre,
lequel de ces deux dignes personnages volera l'autre?

Ce passage du _Venceslas_ de Rotrou lui revint tout  coup:

        LADISLAS.

    ... Mon me est toute prte.

      LE ROI, _pre de Ladislas_.

    L'chafaud l'est aussi; portez-y votre tte.

Belle rponse! pensa-t-il, et il s'endormit. Quelqu'un le rveilla le
matin en le serrant fortement.

--Quoi, dj! dit Julien en ouvrant un oeil hagard. Il se croyait entre
les mains du bourreau.

C'tait Mathilde. Heureusement, elle ne m'a pas compris. Cette rflexion
lui rendit tout son sang-froid. Il trouva Mathilde change comme par six
mois de maladie: rellement elle n'tait pas reconnaissable.

--Cet infme Frilair m'a trahie, lui disait-elle en se tordant les
mains, la fureur l'empchait de pleurer.

--N'tais-je pas beau hier, quand j'ai pris la parole? rpondit Julien.
J'improvisais, et pour la premire fois de ma vie! Il est vrai qu'il est
 craindre que ce ne soit aussi la dernire.

Dans ce moment, Julien jouait sur le caractre de Mathilde avec tout le
sang-froid d'un pianiste habile qui touche un piano...

--L'avantage d'une naissance illustre me manque, il est vrai,
ajouta-t-il, mais la grande me de Mathilde a lev son amant jusqu'
elle. Croyez-vous que Boniface de La Mole ait t mieux devant ses
juges?

Mathilde, ce jour-l, tait tendre sans affectation, comme une pauvre
fille habitant un cinquime tage; mais elle ne put obtenir de lui des
paroles plus simples. Il lui rendait, sans le savoir, le tourment
qu'elle lui avait souvent inflig.

On ne connat point les sources du Nil, se disait Julien; il n'a point
t donn  l'oeil de l'homme de voir le roi des fleuves dans l'tat de
simple ruisseau: ainsi aucun oeil humain ne verra Julien faible d'abord
parce qu'il ne l'est pas. Mais j'ai le coeur facile  toucher; la parole
la plus commune, si elle est dite avec un accent vrai, peut attendrir ma
voix et mme faire couler mes larmes. Que de fois les coeurs secs ne
m'ont-ils pas mpris pour ce dfaut! Ils croyaient que je demandais
grce: voil ce qu'il ne faut pas souffrir.

On dit que le souvenir de sa femme mut Danton au pied de l'chafaud
mais Danton avait donn de la force  une nation de freluquets, et
empchait l'ennemi d'arriver  Paris... Moi seul, je sais ce que
j'aurais pu faire... Pour les autres, je ne suis tout au plus qu'un
PEUT-TRE.

Si Mme de Rnal tait ici, dans mon cachot, au lieu de Mathilde,
aurais-je pu rpondre de moi? L'excs de mon dsespoir et de mon
repentir et pass, aux yeux des Valenod et de tous les patriciens du
pays, pour l'ignoble peur de la mort; ils sont si fiers, ces coeurs
faibles que leur position pcuniaire met au-dessus des tentations! Voyez
ce que c'est, auraient dit MM. de Moirod et de Cholin, qui viennent de
me condamner  mort, que de natre fils d'un charpentier! On peut
devenir savant, adroit, mais le coeur!... le coeur ne s'apprend pas.
Mme avec cette pauvre Mathilde, qui pleure maintenant, ou plutt qui ne
peut plus pleurer, dit-il en regardant ses yeux rouges... et il la serra
dans ses bras: l'aspect d'une douleur vraie lui fit oublier son
syllogisme... Elle a pleur toute la nuit peut-tre, se dit-il mais un
jour, quelle honte ne lui fera pas ce souvenir! Elle se regardera comme
ayant t gare, dans sa premire jeunesse, par les faons de penser
basses d'un plbien... Le Croisenois est assez faible pour l'pouser,
et, ma foi, il fera bien. Elle lui fera jouer un rle.

    Du droit qu'un esprit ferme et vaste en ses desseins
    A sur l'esprit grossier des vulgaires humains.

Ah ! voici qui est plaisant: depuis que je dois mourir, tous les vers
que j'ai jamais sus en ma vie me reviennent  la mmoire. Ce sera un
signe de dcadence...

Mathilde lui rptait d'une voix teinte:

--Il est l, dans la pice voisine.

Enfin il fit attention  ces paroles. Sa voix est faible, pensa-t-il,
mais tout ce caractre imprieux est encore dans son accent. Elle baisse
la voix pour ne pas se fcher.

--Et qui est l? lui dit-il d'un air doux.

--L'avocat, pour vous faire signer votre appel.

--Je n'appellerai pas.

--Comment! vous n'appellerez pas, dit-elle en se levant et les yeux
tincelants de colre, et pourquoi, s'il vous plat?

--Parce que, en ce moment, je me sens le courage de mourir sans trop
faire rire  mes dpens. Et qui me dit que dans deux mois, aprs un long
sjour dans ce cachot humide. Je serai aussi bien dispose? Je prvois
des entrevues avec des prtres, avec mon pre... Rien au monde ne peut
m'tre aussi dsagrable. Mourons.

Cette contrarit imprvue rveilla toute la partie altire du caractre
de Mathilde. Elle n'avait pu voir l'abb de Frilair avant l'heure o
l'on ouvre les cachots de la prison de Besanon; sa fureur retomba sur
Julien. Elle l'adorait, et pendant un grand quart d'heure, il retrouva
dans ses imprcations contre son caractre, de lui Julien, dans ses
regrets de l'avoir aim, toute cette me hautaine qui jadis l'avait
accabl d'injures si poignantes, dans la bibliothque de l'htel de La
Mole.

--Le ciel devait  la gloire de ta race de te faire natre homme, lui
dit-il.

Mais quant  moi, pensait-il, je serais bien dupe de vivre encore deux
mois dans ce sjour dgotant, en butte  tout ce que la faction
patricienne peut inventer d'infme et d'humiliant[*], et ayant pour
unique consolation les imprcations de cette folle... Eh bien
aprs-demain matin, je me bats en duel avec un homme connu par son
sang-froid et par une adresse remarquable... Fort remarquable, dit le
parti mphistophls; il ne manque Jamais son coup.

[*] C'est un jacobin qui parle.

Eh bien, soit,  la bonne heure (Mathilde continuait  tre loquente).
Parbleau non, se dit-il, je n'appellerai pas.

Cette rsolution prise, il tomba dans la rverie... Le courrier en
passant apportera le journal  six heures comme  l'ordinaire  huit
heures, aprs que M. de Rnal l'aura lu, lisa marchant sur la pointe du
pied, viendra le dposer sur son lit. Plus tard elle s'veillera: tout 
coup en lisant, elle sera trouble, sa jolie main tremblera; elle lira
jusqu' ces mots... A dix heures et cinq minutes il avait cess
d'exister.

Elle pleurera  chaudes larmes, je la connais, en vain j'ai voulu
l'assassiner, tout sera oubli. Et la personne  qui j'ai voulu ter la
vie sera la seule qui sincrement pleurera ma mort.

Ah! ceci est une antithse! pensa-t-il, et, pendant un grand quart
d'heure que dura encore la scne que lui faisait Mathilde, il ne songea
qu' Mme de Rnal. Malgr lui, et quoique rpondant souvent  ce que
Mathilde lui disait, il ne pouvait dtacher son me du souvenir de la
chambre  coucher de Verrires. Il voyait la gazette de Besanon sur la
courtepointe de taffetas orange. Il voyait cette main si blanche qui la
serrait d'un mouvement convulsif, il voyait Mme de Rnal pleurer... Il
suivait la route de chaque larme sur cette figure charmante.

Mlle de La Mole ne pouvant rien obtenir de Julien, fit entrer l'avocat.
C'tait heureusement un ancien capitaine de l'arme d'Italie, de 1796,
o il avait t camarade de Manuel.

Pour la forme, il combattit la rsolution du condamn. Julien, voulant
le traiter avec estime, lui dduisit toutes ses raisons.

--Ma foi, on peut penser comme vous, finit par lui dire M. Flix Vaneau,
c'tait le nom de l'avocat. Mais vous avez trois jours pleins pour
appeler, et il est de mon devoir de revenir tous les jours. Si un volcan
s'ouvrait sous la prison, d'ici  deux mois vous seriez sauv. Vous
pouvez mourir de maladie, dit-il en regardant Julien.

Julien lui serra la main.

--Je vous remercie, vous tes un brave homme. A ceci je songerai.

Et lorsque Mathilde sortit enfin avec l'avocat, il se sentait beaucoup
plus d'amiti pour l'avocat que pour elle.




CHAPITRE XLIII


Une heure aprs, comme il dormait profondment, il fut veill par des
larmes qu'il sentait couler sur sa main. Ah! c'est encore Mathilde,
pensa-t-il  demi veill. Elle vient, fidle  la thorie, attaquer ma
rsolution par les sentiments tendres. Ennuy de la perspective de cette
nouvelle scne dans le genre pathtique, il n'ouvrit pas les yeux. Les
vers de Belphgor fuyant sa femme lui revinrent  la pense.

Il entendit un soupir singulier; il ouvrit les yeux, c'tait Mme de
Rnal.

--Ah! je te revois avant que de mourir, est-ce une illusion?
s'cria-t-il en se jetant  ses pieds.

Mais pardon, madame, je ne suis qu'un assassin  vos yeux, dit-il 
l'instant, en revenant  lui.

--Monsieur... je viens vous conjurer d'appeler, je sais que vous ne le
voulez pas... Ses sanglots l'touffaient; elle ne pouvait parler.

--Daignez me pardonner.

--Si tu veux que je te pardonne, lui dit-elle en se levant et se jetant
dans ses bras, appelle tout de suite de ta sentence de mort.

Julien la couvrait de baisers.

--Viendras-tu me voir tous les jours pendant ces deux mois?

--Je te le jure. Tous les jours,  moins que mon mari ne me le dfende.

--Je signe! s'cria Julien. Quoi! tu me pardonnes! est-il possible!

Il la serrait dans ses bras; il tait fou. Elle jeta un petit cri.

--Ce n'est rien, lui dit-elle tu m'as fait mal.

--A ton paule, s'cria Julien fondant en larmes. Il s'loigna un peu,
et couvrit sa main de baisers de flamme. Qui me l'et dit, la dernire
fois que je te vis, dans ta chambre  Verrires?...

--Qui m'et dit alors que j'crirais  M. de La Mole cette lettre
infme?...

--Sache que je t'ai toujours aime, que je n'ai aim que toi.

--Est-il bien possible! s'cria Mme de Rnal, ravie  son tour.

Elle s'appuya sur Julien, qui tait  ses genoux, et longtemps ils
pleurrent en silence.

A aucune poque de sa vie, Julien n'avait trouv un moment pareil.

Bien longtemps aprs, quand on put parler:

--Et cette jeune Mme Michelet, dit Mme de Rnal ou plutt cette Mlle de
La Mole, car je commence en vrit  croire cet trange roman.

--Il n'est vrai qu'en apparence, rpondit Julien. C'est ma femme, mais
ce n'est pas ma matresse...

En s'interrompant cent fois l'un l'autre, ils parvinrent  grand'peine 
se raconter ce qu'ils ignoraient. La lettre crite  M. de La Mole avait
t faite par le jeune prtre qui dirigeait la conscience de Mme de
Rnal, et ensuite copie par elle.

--Quelle horreur m'a fait commettre la religion! lui disait-elle; et
encore j'ai adouci les passages les plus affreux de cette lettre...

Les transports et le bonheur de Julien lui prouvaient combien il lui
pardonnait. Jamais il n'avait t aussi fou d'amour.

--Je me crois pourtant pieuse, lui disait Mme de Rnal dans la suite de
la conversation. Je crois sincrement en Dieu, je crois galement, et
mme cela m'est prouv, que le crime que je commets est affreux, et ds
que je te vois, mme aprs que tu m'as tir deux coups de pistolet...

Et ici, malgr elle, Julien la couvrit de baisers.

--Laisse-moi, continua-t-elle, je veux raisonner avec toi, de peur de
l'oublier... Ds que je te vois, tous les devoirs disparaissent, je ne
suis plus qu'amour pour toi, ou plutt, le mot amour est trop faible. Je
sens pour toi ce que je devrais sentir uniquement pour Dieu: un mlange
de respect, d'amour, d'obissance... En vrit, je ne sais pas ce que tu
m'inspires. Tu me dirais de donner un coup de couteau au gelier, que le
crime serait commis avant que j'y eusse song. Explique-moi cela bien
nettement avant que je te quitte je veux voir clair dans mon coeur; car
dans deux mois nous nous quittons... A propos, nous quitterons-nous? lui
dit-elle en souriant.

--Je retire ma parole, s'cria Julien en se levant; je n'appelle pas de
la sentence de mort, si par poison, couteau, pistolet, charbon ou de
toute autre manire quelconque, tu cherches  mettre fin ou obstacle 
ta vie.

La physionomie de Mme de Rnal changea tout  coup; la plus vive
tendresse fit place  une rverie profonde.

--Si nous mourions tout de suite? lui dit-elle enfin.

--Qui sait ce que l'on trouve dans l'autre vie? rpondit Julien;
peut-tre des tourments, peut-tre rien du tout. Ne pouvons-nous pas
passer deux mois ensemble d'une manire dlicieuse? Deux mois, c'est
bien des jours. Jamais je n'aurai t aussi heureux.

--Jamais tu n'auras t aussi heureux!

--Jamais, rpta Julien ravi, et je te parle comme je me parle 
moi-mme. Dieu me prserve d'exagrer.

--C'est me commander que de parler ainsi, dit-elle avec un sourire
timide et mlancolique.

--Eh bien! tu jures, sur l'amour que tu as pour moi de n'attenter  ta
vie par aucun moyen direct, ni indirect... songe, ajouta-t-il, qu'il
faut que tu vives pour mon fils, que Mathilde abandonnera  des laquais,
ds qu'elle sera marquise de Croisenois.

--Je jure, reprit-elle froidement, mais je veux emporter ton appel crit
et sign de ta main. J'irai moi-mme chez M. le procureur gnral.

--Prends garde, tu te compromets.

--Aprs la dmarche d'tre venue te voir dans ta prison, je suis 
jamais, pour Besanon et toute la Franche-Comt, une hrone
d'anecdotes, dit-elle d'un air profondment afflig. Les bornes de
l'austre pudeur sont franchies... Je suis une femme perdue d'honneur;
il est vrai que c'est pour toi...

Son accent tait si triste que Julien l'embrassa avec un bonheur tout
nouveau pour lui. Ce n'tait plus l'ivresse de l'amour, c'tait
reconnaissance extrme. Il venait d'apercevoir, pour la premire fois,
toute l'tendue du sacrifice qu'elle lui avait fait.

Quelque me charitable informa, sans doute, M. de Rnal des longues
visites que sa femme faisait  la prison de Julien; car, au bout de
trois jours, il lui envoya sa voiture, avec l'ordre exprs de revenir
sur-le-champ  Verrires.

Cette sparation cruelle avait mal commenc la journe pour Julien. On
l'avertit, deux ou trois heures aprs, qu'un certain prtre intrigant et
qui pourtant n'avait pu se pousser parmi les jsuites de Besanon,
s'tait tabli depuis le matin en dehors de la porte de la prison, dans
la rue. Il pleuvait beaucoup, et l cet homme prtendait jouer le
martyr. Julien tait mal dispos, cette sottise le toucha profondment.

Le matin il avait dj refus la visite de ce prtre, mais cet homme
s'tait mis en tte de confesser Julien et de se faire un nom parmi les
jeunes femmes de Besanon, par toutes les confidences qu'il prtendrait
en avoir reues.

Il dclarait  haute voix qu'il allait passer la journe et la nuit  la
porte de la prison:

--Dieu m'envoie pour toucher le coeur de cet autre apostat...

Et le bas peuple, toujours curieux d'une scne, commenait 
s'attrouper.

--Oui, mes frres, leur disait-il, je passerai ici la journe, la nuit,
ainsi que toutes les journes, et toutes les nuits qui suivront. Le
Saint-Esprit m'a parl, j'ai une mission d'en haut; c'est moi qui dois
sauver l'me du jeune Sorel. Unissez-vous  mes prires, etc., etc.

Julien avait horreur du scandale et de tout ce qui pouvait attirer
l'attention sur lui. Il songea  saisir le moment pour s'chapper du
monde incognito; mais il avait quelque espoir de revoir Mme de Rnal, et
il tait perdument amoureux.

La porte de la prison tait situe dans l'une des rues les plus
frquentes. L'ide de ce prtre crott, faisant foule et scandale,
torturait son me. Et, sans nul doute,  chaque instant il rpte mon
nom! Ce moment fut plus pnible que la mort.

Il appela deux ou trois fois,  une heure d'intervalle, un porte-clefs
qui lui tait dvou, pour l'envoyer voir si le prtre tait encore  la
porte de la prison.

--Monsieur, il est  deux genoux dans la boue, lui disait toujours le
porte-clefs; il prie  haute voix et dit des litanies pour votre me...

L'impertinent! pensa Julien. En ce moment, en effet, il entendit un
bourdonnement sourd, c'tait le peuple rpondant aux litanies. Pour
comble d'impatience, il vit le porte-clefs lui-mme agiter ses lvres en
rptant les mots latins.

--On commence  dire, ajouta le porte-clefs, qu'il faut que vous ayez le
coeur bien endurci pour refuser le secours de ce saint homme.

O ma patrie! que tu es encore barbare! s'cria Julien ivre de colre. Et
il continua son raisonnement tout haut et sans songer  la prsence du
porte-clefs.

Cet homme veut un article dans le journal, et le voil sr de l'obtenir.

Ah! maudits provinciaux!  Paris, je ne serais pas soumis  toutes ces
vexations. On y est plus savant en charlatanisme.

--Faites entrer ce saint prtre dit-il enfin au porte-clefs, et la sueur
coulait  grand flots sur son front.

Le porte-clefs fit le signe de la croix et sortit tout joyeux.

Ce saint prtre se trouva horriblement laid, il tait encore plus
crott. La pluie froide qu'il faisait augmentait l'obscurit et
l'humidit du cachot. Le prtre voulut embrasser Julien, et se mit 
s'attendrir en lui parlant. La plus basse hypocrisie tait trop
vidente; de sa vie, Julien n'avait t aussi en colre.

Un quart d'heure aprs l'entre du prtre, Julien se trouva tout  fait
un lche. Pour la premire fois, la mort lui parut horrible. Il pensait
 l'tat de putrfaction o serait son corps deux jours aprs
l'excution, etc., etc.

Il allait se trahir par quelque signe de faiblesse ou se jeter sur le
prtre et l'trangler avec sa chane, lorsqu'il eut l'ide de prier le
saint homme d'aller dire pour lui une bonne messe de quarante francs, ce
jour-l mme.

Or, il tait prs de midi, le prtre dcampa.




CHAPITRE XLIV


Ds qu'il fut sorti, Julien pleura beaucoup et pleura de mourir. Peu 
peu il se dit que, si Mme de Rnal et t  Besanon, il lui et avou
sa faiblesse...

Au moment o il regrettait le plus l'absence de cette femme adore, il
entendit le pas, de Mathilde.

Le pire des malheurs en prison, pensa-t-il, c'est de ne pouvoir fermer
sa porte. Tout ce que Mathilde lui dit ne fit que l'irriter.

Elle lui raconta que, le jour du jugement, M. de Valenod ayant en poche
sa nomination de prfet, il avait os se moquer de M. de Frilair et se
donner le plaisir de le condamner  mort.

Quelle ide a eue votre ami, vient de me dire M. de Frilair, d'aller
rveiller et attaquer la petite vanit de cette _aristocratie
bourgeoise_! Pourquoi parler de caste? Il leur a indiqu ce qu'ils
devaient faire dans leur intrt politique: ces nigauds n'y songeaient
pas et taient prts  pleurer. Cet intrt de caste est venu masquer 
leurs yeux l'horreur de condamner  mort. Il faut avouer que M. Sorel
est bien neuf aux affaires. Si nous ne parvenons  le sauver par le
recours en grce, sa mort sera une sorte de _suicide_...

Mathilde n'eut garde de dire  Julien ce dont elle ne se doutait pas
encore: c'est que l'abb de Frilair, voyant Julien perdu, croyait utile
 son ambition d'aspirer  devenir son successeur.

Presque hors de lui  force de colre impuissante et de contrarit:

--Allez couter une messe pour moi, dit-il  Mathilde, et laissez-moi un
instant de paix.

Mathilde, dj fort jalouse des visites de Mme de Rnal, et qui venait
d'apprendre son dpart, comprit la cause de l'humeur de Julien, et
fondit en larmes.

Sa douleur tait relle, Julien le voyait et n'en tait que plus irrit.
Il avait un besoin imprieux de solitude, et comment se la procurer?

Enfin, Mathilde, aprs avoir essay de tous les raisonnements pour
l'attendrir, le laissa seul, mais presque au mme instant Fouqu parut.

--J'ai besoin d'tre seul, dit-il  cet ami fidle...

Et comme il le vit hsiter:

--Je compose un mmoire pour mon recours en grce... du reste...
fais-moi un plaisir, ne me parle jamais de la mort. Si j'ai besoin de
quelques services particuliers ce jour-l, laisse-moi t'en parler le
premier.

Quand Julien se fut enfin procur la solitude, il se trouva plus accabl
et plus lche qu'auparavant. Le peu de forces qui restait  cet me
affaiblie, avait t puis  dguiser son tat  Mlle de La Mole et 
Fouqu.

Vers le soir, une ide le consola:

Si ce matin, dans un moment o la mort me paraissait si laide, on m'et
averti pour l'excution, l'_oeil du public et t aiguillon de gloire_,
peut-tre ma dmarche et-elle eu quelque chose d'empes, comme celle
d'un fat timide qui entre dans un salon. Quelques gens clairvoyants,
s'il en est parmi ces provinciaux, eussent pu deviner ma faiblesse...
mais personne _ne l'et vue_.

Et il se sentit dlivr d'une partie de son malheur. Je suis un lche en
ce moment, se rptait-il en chantant, mais personne ne le saura.

Un vnement presque plus dsagrable encore l'attendait pour le
lendemain. Depuis longtemps, son pre annonait sa visite, ce jour-l,
avant le rveil de Julien, le vieux charpentier en cheveux blancs parut
dans son cachot.

Julien se sentit faible, il s'attendait aux reproches les plus
dsagrables. Pour achever de complter sa pnible sensation, ce
matin-l il prouvait vivement le remords de ne pas aimer son pre.

Le hasard nous a placs l'un prs de l'autre sur la terre, se disait-il
pendant que le porte-clefs arrangeait un peu le cachot, et nous nous
sommes fait  peu prs tout le mal possible. Il vient au moment de ma
mort me donner le dernier coup.

Les reproches svres du vieillard commencrent ds qu'ils furent sans
tmoin.

Julien ne put retenir ses larmes. Quelle indigne faiblesse! se dit-il
avec rage. Il ira partout exagrer mon manque de courage; quel triomphe
pour les Valenod et pour tous les plats hypocrites qui rgnent 
Verrires! Ils sont bien grands en France, ils runissent tous les
avantages sociaux. Jusqu'ici je pouvais au moins me dire: Ils reoivent
de l'argent, il est vrai, tous les honneurs s'accumulent sur eux, mais
moi j'ai la noblesse du coeur.

Et voil un tmoin que tous croiront, et qui certifiera  tout
Verrires, et en l'exagrant, que j'ai t faible devant la mort!
J'aurai t un lche dans cette preuve que tous comprennent!

Julien tait prs du dsespoir. Il ne savait comment renvoyer son pre.
Et feindre de manire  tromper ce vieillard si clairvoyant se trouvait
en ce moment tout  fait au-dessus de ses forces.

Son esprit parcourait rapidement tous les possibles.

--_J'ai fait des conomies_! s'cria-t-il tout  coup.

Ce mot de gnie changea la physionomie du vieillard et la position de
Julien.

--Comment dois-je en disposer? continua Julien plus tranquille: l'effet
produit lui avait t tout sentiment d'infriorit.

Le vieux charpentier brlait du dsir de ne pas laisser chapper cet
argent, dont il semblait que Julien voulait laisser une partie  ses
frres. Il parla longtemps et avec feu. Julien put tre goguenard.

--Eh bien! le Seigneur m'a inspir pour mon testament. Je donnerai mille
francs  chacun de mes frres et le reste  vous.

--Fort bien, dit le vieillard, ce reste m'est d; mais puisque Dieu vous
a fait la grce de toucher votre coeur, si vous voulez mourir en bon
chrtien, il convient de payer vos dettes. Il y a encore les frais de
votre nourriture et de votre ducation que j'ai avancs, et auxquels
vous ne songez pas...

Voil donc l'amour de pre! se rptait Julien l'me navre,
lorsqu'enfin il fut seul. Bientt parut le gelier.

--Monsieur, aprs la visite des grands parents, j'apporte toujours  mes
htes une bouteille de bon vin de Champagne. Cela est un peu cher, six
francs la bouteille, mais cela rjouit le coeur.

--Apportez trois verres, lui dit Julien avec un empressement d'enfant,
et faites entrer deux des prisonniers que j'entends se promener dans le
corridor.

Le gelier lui amena deux galriens tombs en rcidive et qui se
prparaient  retourner au bagne. C'taient des sclrats fort gais et
rellement trs remarquables par la finesse, le courage et le
sang-froid.

--Si vous me donnez vingt francs, dit l'un d'eux  Julien, je vous
conterai ma vie en dtail. C'est du chenu.

--Mais vous allez me mentir? dit Julien.

--Non pas, rpondit-il, mon ami que voil, et qui est jaloux de mes
vingt francs, me dnoncera si je dis faux.

Son histoire tait abominable. Elle montrait un coeur courageux, o il
n'y avait plus qu'une passion, celle de l'argent.

Aprs leur dpart, Julien n'tait plus le mme homme. Toute sa colre
contre lui-mme avait disparu. La douleur atroce, envenime par la
pusillanimit,  laquelle il tait en proie depuis le dpart de Mme de
Rnal, s'tait tourne en mlancolie.

A mesure que j'aurais t moins dupe des apparences, se disait-il,
j'aurais vu que les salons de Paris sont peupls d'honntes gens tels
que mon pre, ou de coquins habiles tels que ces galriens. Ils ont
raison, jamais les hommes de salon ne se lvent le matin avec cette
pense poignante: Comment dnerai-je? Et ils vantent leur probit! et,
appels au jury, ils condamnent firement l'homme qui a vol un couvert
d'argent parce qu'il se sentait dfaillir de faim!

Mais y a-t-il une cour, s'agit-il de perdre ou de gagner un
portefeuille, mes honntes gens de salon tombent dans des crimes
exactement pareils  ceux que la ncessit de dner a inspirs  ces
deux galriens...

Il n'y a point de droit naturel, ce mot n'est qu'une antique niaiserie
bien digne de l'avocat gnral qui m'a donn chasse l'autre jour, et
dont l'aeul fut enrichi par une confiscation de Louis XIV. Il n'y a de
droit que lorsqu'il y a une loi pour dfendre de faire telle chose sous
peine de punition. Avant la loi il n'y a de naturel que la force du
lion, ou le besoin de l'tre qui a faim, qui a froid, le besoin en un
mot... Non, les gens qu'on honor ne sont que des fripons qui ont eu le
bonheur de n'tre pas pris en flagrant dlit. L'accusateur que la
socit lance aprs moi, a t enrichi par une infamie... J'ai commis un
assassinat et je suis justement condamn mais,  cette seule action
prs, le Valenod qui m'a condamn est cent fois plus nuisible  la
socit.

Eh bien! ajouta Julien tristement, mais sans colre malgr son avarice,
mon pre vaut mieux que tous ces hommes-l. Il ne m'a jamais aim. Je
viens combler la mesure en le dshonorant par une mort infme. Cette
crainte de manquer d'argent cette vue exagre de la mchancet des
hommes qu'on appelle avarice, lui fait voir un prodigieux motif de
consolation et de scurit dans une somme de trois ou quatre cents louis
que je puis lui laisser. Un dimanche aprs dner, il montrera son or 
tous ses envieux de Verrires. A ce prix, leur dira son regard, lequel
d'entre vous ne serait pas charm d'avoir un fils guillotin?

Cette philosophie pouvait tre vraie, mais elle tait de nature  faire
dsirer la mort. Ainsi se passrent cinq longues journes. Il tait poli
et doux envers Mathilde qu'il voyait exaspre par la plus vive
jalousie. Un soir Julien songeait srieusement  se donner la mort. Son
me tait nerve par le malheur profond o l'avait jet le dpart de
Mme de Rnal. Rien ne lui plaisait plus, ni dans la vie relle, ni dans
l'imagination. Le dfaut d'exercice commenait  altrer sa sant et 
lui donner le caractre exalt et faible d'un jeune tudiant allemand.
Il perdait cette mle hauteur qui repousse par un nergique jurement
certaines ides peu convenables, dont l'me des malheureux est
assaillie.

J'ai aim la vrit... O est-elle?... Partout hypocrisie ou du moins
charlatanisme, mme chez les plus vertueux, mme chez les plus grands;
et ses lvres prirent l'expression du dgot... Non, l'homme ne peut pas
se fier  l'homme.

Mme de *** faisant une qute pour ses pauvres orphelins, me disait que
tel prince venait de donner dix louis; mensonge. Mais que dis-je?
Napolon  Sainte-Hlne!... Pur charlatanisme, proclamation en faveur
du roi de Rome.

Grand Dieu! si un tel homme, et encore quand le malheur doit le rappeler
svrement au devoir, s'abaisse jusqu'au charlatanisme,  quoi
s'attendre du reste de l'espce?...

O est la vrit? Dans la religion... Oui, ajouta-t-il avec le sourire
amer du plus extrme mpris, dans la bouche des Maslon, des Frilair, des
Castande... Peut-tre dans le vrai christianisme, dont les prtres ne
seraient pas plus pays que les aptres ne l'ont t?... Mais saint Paul
fut pay par le plaisir de commander, de parler, de faire parler de
soi...

Ah! s'il y avait une vraie religion... Sot que je suis! je vois une
cathdrale gothique, des vitraux vnrables; mon coeur faible se figure
le prtre de ces vitraux... Mon me le comprendrait, mon me en a
besoin... Je ne trouve qu'un fat avec des cheveux sales... aux agrments
prs, un chevalier de Beauvoisis.

Mais un vrai prtre un Massillon un Fnelon... Massillon a sacr Dubois.
Les Mmoires de Saint-Simon m'ont gt Fnelon; mais enfin un vrai
prtre... Alors, les mes tendres auraient un point de runion dans le
monde... Nous ne serions pas isols... Ce bon prtre nous parlerait de
Dieu. Mais quel Dieu? Non celui de la Bible, petit despote cruel et
plein de la soif de se venger... mais le Dieu de Voltaire, juste, bon,
infini...

Il fut agit par tous les souvenirs de cette Bible qu'il savait par
coeur... Mais comment, ds qu'on sera _trois ensemble_, croire  ce
grand nom DIEU, aprs l'abus effroyable qu'en font nos prtres?

Vivre isol!... Quel tourment!...

Je deviens fou et injuste, se dit Julien en se frappant le front. Je
suis isol ici dans ce cachot, mais je n'ai pas _vcu isol_ sur la
terre; j'avais la puissante ide du _devoir_. Le devoir que je m'tais
prescrit,  tort ou  raison... a t comme le tronc d'un arbre solide
auquel je m'appuyais pendant l'orage; je vacillais, j'tais agit. Aprs
tout, je n'tais qu'un homme... mais je n'tais pas emporte.

C'est l'air humide de ce cachot qui me fait penser  l'isolement...

Et pourquoi tre encore hypocrite en maudissant l'hypocrisie? Ce n'est
ni la mort, ni le cachot, ni l'air humide, c'est l'absence de Mme de
Rnal qui m'accable. Si,  Verrires, pour la voir, j'tais oblig de
vivre des semaines entires, cach dans les caves de sa maison est-ce
que je me plaindrais?

L'influence de mes contemporains l'emporte, dit-il tout haut et avec un
rire amer. Parlant seul avec moi-mme,  deux pas de la mort, je suis
encore hypocrite... O dix-neuvime sicle!

... Un chasseur tire un coup de fusil dans une fort, sa proie tombe, il
s'lance pour la saisir. Sa chaussure heurte une fourmilire haute de
deux pieds, dtruit l'habitation des fourmis, sme au loin les fourmis,
leurs oeufs... Les plus philosophes parmi les fourmis ne pourront jamais
comprendre ce corps noir, immense effroyable: la botte du chasseur, qui
tout  coup a pntr dans leur demeure, avec une incroyable rapidit,
et prcde d'un bruit pouvantable, accompagn de gerbes d'un feu
rougetre..

... Ainsi la mort, la vie l'ternit, choses fort simples pour qui
aurait les organes assez vastes pour les concevoir...

Une mouche phmre nat  neuf heures du matin dans les grands jours
d't, pour mourir  cinq heures du soir, comment comprendrait-elle le
mot nuit?

Donnez-lui cinq heures d'existence de plus, elle voit et comprend ce que
c'est que la nuit.

Ainsi moi, je mourrai  vingt-trois ans. Donnez-moi cinq annes de vie
de plus, pour vivre avec Mme de Rnal...

Il se mit  rire comme Mphistophls. Quelle folie de discuter ces
grands problmes!

1 Je suis hypocrite comme s'il y avait l quelqu'un pour m'couter.

2 J'oublie de vivre et d'aimer, quand il me reste si peu de jours 
vivre... Hlas! Mme de Rnal est absente; peut-tre son mari ne la
laissera plus revenir  Besanon, et continuer  se dshonorer.

Voil ce qui m'isole, et non l'absence d'un Dieu juste, tout-puissant,
point mchant, point avide de vengeance...

Ah! s'il existait... hlas! je tomberais  ses pieds: J'ai mrit la
mort, lui dirais-je; mais, grand Dieu, Dieu bon, Dieu indulgent,
rends-moi celle que j'aime!

La nuit tait alors fort avance. Aprs une heure ou deux d'un sommeil
paisible, arriva Fouqu.

Julien se sentait fort et rsolu comme l'homme qui voit clair dans son
me.




CHAPITRE XLV

--Je ne veux pas jouer  ce pauvre abb Chas-Bernard le mauvais tour de
le faire appeler, dit-il  Fouqu; il n'en dnerait pas de trois jours.
Mais tche de me trouver un jansniste, ami de M. Pirard et inaccessible
 l'intrigue.

Fouqu attendait cette ouverture avec impatience. Julien s'acquitta avec
dcence de tout ce qu'on doit  l'opinion, en province. Grce  M.
l'abb de Frilair, et malgr le mauvais choix de son confesseur, Julien
tait dans son cachot le protg de la congrgation; avec plus d'esprit
de conduite, il et pu s'chapper. Mais le mauvais air du cachot
produisant son effet, sa raison diminuait. Il n'en fut que plus heureux,
au retour de Mme de Rnal.

--Mon premier devoir est envers toi, lui dit-elle en l'embrassant; je me
suis sauve de Verrires...

Julien n'avait point de petit amour-propre  son gard, il lui raconta
toutes ses faiblesses. Elle fut bonne et charmante pour lui.

Le soir,  peine sortie de la prison, elle fit venir chez sa tante le
prtre qui s'tait attach  Julien comme  une proie, comme il ne
voulait que se mettre en crdit auprs des jeunes femmes appartenant 
la haute socit de Besanon, Mme de Rnal l'engagea facilement  aller
faire une neuvaine  l'abbaye de Bray-le-Haut.

Aucune parole ne peut rendre l'excs et la folie de l'amour de Julien.

A force d'or, et en usant et abusant du crdit de sa tante, dvote
clbre et riche, Mme de Rnal obtint de le voir deux fois par jour.

A cette nouvelle, la jalousie de Mathilde s'exalta jusqu' l'garement.
M. de Frilair lui avait avou que tout son crdit n'allait pas jusqu'
braver toutes les convenances au point de lui faire permettre de voir
son ami plus d'une fois chaque jour. Mathilde fit suivre Mme de Rnal
afin de connatre ses moindres dmarches. M. de Frilair puisait toutes
les ressources d'un esprit fort adroit pour lui prouver que Julien tait
indigne d'elle.

Au milieu de tous ces tourments, elle ne l'en aimait que plus, et,
presque chaque jour, lui faisait une scne horrible.

Julien voulait  toute force tre honnte homme jusqu' la fin envers
cette pauvre jeune fille qu'il avait si trangement compromise, mais, 
chaque instant l'amour effrn qu'il avait pour Mme de Rnal
l'emportait. Quand, par de mauvaises raisons, il ne pouvait venir  bout
de persuader Mathilde de l'innocence des visites de sa rivale:
Dsormais, la fin du drame doit tre bien proche, se disait-il; c'est
une excuse pour moi si je ne sais pas mieux dissimuler.

Mlle de La Mole apprit la mort du marquis de Croisenois. M. de Thaler,
cet homme si riche, s'tait permis des propos dsagrables sur la
disparition de Mathilde.

M. de Croisenois alla le prier de les dmentir: M. de Thaler lui montra
des lettres anonymes  lui adresses, et remplies de dtails rapprochs
avec tant d'art qu'il fut impossible au pauvre marquis de ne pas
entrevoir la vrit.

M. de Thaler se permit des plaisanteries dnues de finesse. Ivre de
colre et de malheur, M. de Croisenois exigea des rparations tellement
fortes, que le millionnaire prfra un duel. La sottise triompha, et
l'un des hommes de Paris les plus dignes d'tre aims trouva la mort 
moins de vingt-quatre ans.

Cette mort fit une impression trange et maladive sur l'me affaiblie de
Julien.

--Le pauvre Croisenois, disait-il  Mathilde, a t rellement bien
raisonnable et bien honnte homme envers nous; il et d me har lors de
vos imprudences dans le salon de madame votre mre, et me chercher
querelle; car la haine qui succde au mpris est ordinairement
furieuse...

La mort de M. de Croisenois changea toutes les ides de Julien sur
l'avenir de Mathilde, il employa plusieurs journes  lui prouver
qu'elle devait accepter la main de M. de Luz. C'est un homme timide,
point trop jsuite, lui disait-il, et qui, sans doute, va se mettre sur
les rangs. D'une ambition plus sombre et plus suivie que le pauvre
Croisenois, et sans duch dans sa famille, il ne fera aucune difficult
d'pouser la veuve de Julien Sorel.

--Et une veuve qui mprise les grandes passions, rpliqua froidement
Mathilde; car elle a assez vcu pour voir, aprs six mois, son amant lui
prfrer une autre femme, et une femme origine de tous leurs malheurs.

--Vous tes injuste, les visites de Mme de Rnal fourniront des phrases
singulires  l'avocat de Paris charg de mon recours en grce, il
peindra le meurtrier honor des soins de sa victime. Cela peut faire
effet, et peut-tre, un jour, vous me verrez le sujet de quelque
mlodrame, etc., etc.

Une jalousie furieuse et impossible  venger, la continuit d'un malheur
sans espoir (car, mme en supposant Julien sauv, comment regagner son
coeur?) la honte et la douleur d'aimer plus que jamais cet amant
infidle, avaient jet Mlle de La Mole dans un silence morne, et dont
les soins empresss de M. de Frilair, pas plus que la rude franchise de
Fouqu, ne pouvaient la faire sortir.

Pour Julien, except dans les moments usurps par la prsence de
Mathilde, il vivait d'amour et sans presque songer  l'avenir. Par un
trange effet de cette passion, quand elle est extrme et sans feinte
aucune, Mme de Rnal partageait presque son insouciance et sa douce
gaiet.

--Autrefois, lui disait Julien, quand j'aurais pu tre si heureux
pendant nos promenades dans les bois de Vergy, une ambition fougueuse
entranait mon me dans les pays imaginaires. Au lieu de serrer contre
mon coeur ce bras charmant qui tait si prs de mes lvres, l'avenir
m'enlevait  toi; j'tais aux innombrables combats que j'aurais 
soutenir pour btir une fortune colossale... Non, je serais mort sans
connatre le bonheur, si vous n'tiez venue me voir dans cette prison.

Deux vnements vinrent troubler cette vie tranquille. Le confesseur de
Julien, tout jansniste qu'il tait, ne fut point  l'abri d'une
intrigue de jsuites, et,  son insu, devint leur instrument.

Il vint lui dire un jour qu' moins de tomber dans l'affreux pch du
suicide, il devait faire toutes les dmarches possibles pour obtenir sa
grce. Or, le clerg avant beaucoup d'influence au ministre de la
Justice  Paris, un moyen facile se prsentait: il fallait se convertir
avec clat...

--Avec clat! rpta Julien. Ah! je vous y prends, vous aussi, mon pre,
jouant la comdie comme un missionnaire...

--Votre ge, reprit gravement le jansniste, la figure intressante que
vous tenez de la Providence, le motif mme de votre crime, qui reste
inexplicable, les dmarches hroques que Mlle de La Mole prodigue en
votre faveur, tout enfin, jusqu' l'tonnante amiti que montre pour
vous votre victime, tout a contribu  vous faire le hros des jeunes
femmes de Besanon. Elles ont tout oubli pour vous, mme la
politique...

Votre conversion retentirait dans leurs coeurs et y laisserait une
impression profonde. Vous pouvez tre d'une utilit majeure  la
religion, et moi j'hsiterais par la frivole raison que les jsuites
suivraient la mme marche en pareille occasion! Ainsi, mme dans ce cas
particulier qui chappe  leur rapacit, ils nuiraient encore! Qu'il
n'en soit pas ainsi... Les larmes que votre conversion fera rpandre
annuleront l'effet corrosif de dix ditions des ouvres impies de
Voltaire.

--Et que me restera-t-il, rpondit froidement Julien, si je me mprise
moi-mme? J'ai t ambitieux, je ne veux point me blmer; alors, j'ai
agi suivant les convenances du temps. Maintenant, je vis au jour le
jour. Mais  vue de pays, je me ferais fort malheureux, si je me livrais
 quelque lchet...

L'autre incident qui fut bien autrement sensible  Julien, vint de Mme
de Rnal. Je ne sais quelle amie intrigante tait parvenue  persuader 
cette me nave et si timide qu'il tait de son devoir de partir pour
Saint-Cloud, et d'aller se jeter aux genoux du roi Charles X.

Elle avait fait le sacrifice de se sparer de Julien, et aprs un tel
effort, le dsagrment de se donner en spectacle qui, en d'autres temps,
lui et sembl pire que la mort n'tait plus rien  ses yeux.

--J'irai au roi, j'avouerai hautement que tu es mon amant; la vie d'un
homme et d'un homme tel que Julien doit l'emporter sur toutes les
considrations. Je dirai que c'est par jalousie que tu as attente  ma
vie. Il y a de nombreux exemples de pauvres jeunes gens sauvs dans ce
cas par l'humanit du jury, ou celle du roi...

--Je cesse de te voir, je te fais fermer ma prison s'cria Julien, et
bien certainement le lendemain je me tue de dsespoir, si tu ne me jures
de ne faire aucune dmarche qui nous donne tous les deux en spectacle au
public. Cette ide d'aller  Paris n'est pas de toi. Dis-moi le nom de
l'intrigante qui te l'a suggre...

Soyons heureux pendant le petit nombre de jours de cette courte vie.
Cachons notre existence, mon crime n'est que trop vident. Mlle de La
Mole a tout crdit  Paris, crois bien qu'elle fait ce qui est
humainement possible. Ici en province, j'ai contre moi tous les gens
riches et considrs. Ta dmarche aigrirait encore ces hommes riches et
surtout modrs, pour qui la vie est chose si facile... N'apprtons
point  rire aux Maslon, aux Valenod et  mille gens qui valent mieux.

Le mauvais air du cachot devenait insupportable  Julien. Par bonheur,
le jour o on lui annona qu'il fallait mourir, un beau soleil
rjouissait la nature, et Julien tait en veine de courage. Marcher au
grand air fut pour lui une sensation dlicieuse, comme la promenade 
terre pour le navigateur qui longtemps a t  la mer. Allons, tout va
bien, se dit-il, je ne manque point de fermet.

Jamais cette tte n'avait t aussi potique qu'au moment o elle allait
tomber. Les plus doux moments qu'il avait trouvs jadis dans les bois de
Vergy se peignaient en foule  sa pense et avec une extrme nergie.

Tout se passa simplement, convenablement, et de sa part sans aucune
affectation.

L'avant-veille, il avait dit  Fouqu:

--Pour de l'motion, je ne puis en rpondre; ce cachot si laid, si
humide, me donne des moments de fivre o je ne me reconnais pas; mais
de la peur, non on ne me verra point plir.

Il avait pris ses arrangements d'avance pour que, le matin du dernier
jour, Fouqu enlevt Mathilde et Mme de Rnal.

--Emmne-les dans la mme voiture, lui avait-il dit. Arrange-toi pour
que les chevaux de poste ne quittent pas le galop. Elles tomberont dans
les bras l'une de l'autre, ou se tmoigneront une haine mortelle. Dans
les deux cas, les pauvres femmes seront un peu distraites de leur
affreuse douleur.

Julien avait exig de Mme de Rnal le serment qu'elle vivrait pour
donner des soins au fils de Mathilde.

--Qui sait? peut-tre avons-nous encore des sensations aprs notre mort,
disait-il un jour  Fouqu. J'aimerais assez  reposer, puisque reposer
est le mot, dans cette petite grotte de la grande montagne qui domine
Verrires. Plusieurs fois, je te l'ai cont; retir la nuit dans cette
grotte, et ma vue plongeant au loin sur les plus riches provinces de
France, l'ambition a enflamm mon coeur: alors, c'tait ma passion...
Enfin, cette grotte m'est chre, et l'on ne peut disconvenir qu'elle ne
soit situe d'une faon  faire envie  l'me d'un philosophe... eh
bien! ces bons congrganistes de Besanon font argent de tout; si tu
sais t'y prendre, ils te vendront ma dpouille mortelle...

Fouqu russit dans cette triste ngociation. Il passait la nuit seul
dans sa chambre, auprs du corps de son ami, lorsqu' sa grande surprise
il vit entrer Mathilde. Peu d'heures auparavant, il l'avait laisse 
dix lieues de Besanon. Elle avait le regard et les yeux gars.

--Je veux le voir, lui dit-elle.

Fouqu n'eut pas le courage de parler ni de se lever. Il lui montra du
doigt un grand manteau bleu sur le plancher; l tait envelopp ce qui
restait de Julien.

Elle se jeta  genoux. Le souvenir de Boniface de La Mole et de
Marguerite de Navarre lui donna sans doute un courage surhumain. Ses
mains tremblantes ouvrirent le manteau. Fouqu dtourna les yeux.

Il entendit Mathilde marcher avec prcipitation dans la chambre. Elle
allumait plusieurs bougies. Lorsque Fouqu eut la force de la regarder,
elle avait plac sur une petite table de marbre, devant elle, la tte de
Julien, et la baisait au front...

Mathilde suivit son amant jusqu'au tombeau qu'il s'tait choisi. Un
grand nombre de prtres escortaient la bire et,  l'insu de tous, seule
dans sa voiture drape, elle porta sur ses genoux la tte de l'homme
qu'elle avait tant aim.

Arrivs ainsi vers le point le plus lev d'une des hautes montagnes du
Jura, au milieu de la nuit, dans cette petite grotte magnifiquement
illumine d'un nombre infini de cierges, vingt prtres clbrrent le
service des morts. Tous les habitants des petits villages de montagne,
traverss par le convoi, l'avaient suivi, attirs par la singularit de
cette trange crmonie.

Mathilde parut au milieu d'eux en longs vtements de deuil et,  la fin
du service, leur fit jeter plusieurs milliers de pices de cinq francs.

Reste seule avec Fouqu, elle voulut ensevelir de ses propres mains la
tte de son amant. Fouqu faillit en devenir fou de douleur.

Par les soins de Mathilde, cette grotte sauvage fut orne de marbres
sculpts  grands frais, en Italie.

Mme de Rnal fut fidle  sa promesse. Elle ne chercha en aucune manire
 attenter  sa vie; mais, trois jours aprs Julien, elle mourut en
embrassant ses enfants.


FIN







End of the Project Gutenberg EBook of Le Rouge et le noir, by Stendhal

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROUGE ET LE NOIR ***

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