The Project Gutenberg eBook, Notes sur Laclos et Les Liaisons Dangereuses,
by Jacques de Boisjoslin and George Moss


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Title: Notes sur Laclos et Les Liaisons Dangereuses


Author: Jacques de Boisjoslin and George Moss



Release Date: February 25, 2013  [eBook #42192]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES SUR LACLOS ET LES LIAISONS
DANGEREUSES***


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NOTES SUR LACLOS ET LES _LIAISONS DANGEREUSES_


Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous pays,
y compris la Sude et la Norvge.


JACQUES DE BOISJOSLIN ET GEORGE MOSS

NOTES SUR LACLOS ET LES _LIAISONS DANGEREUSES_







PARIS
P. SEVIN & E. REY, LIBRAIRES
8, BOULEVARD DES ITALIENS, 8
1904

_ACHEV D'IMPRIMER_
le vingt fvrier mil neuf cent quatre
PAR
BLAIS & ROY
A POITIERS
pour
P. SEVIN ET E. REY
LIBRAIRES
A PARIS




TABLE


    I.--LACLOS

    NOTES SUR LACLOS                                       5


    II.--LES LIAISONS DANGEREUSES

    I. LACLOS MORALISTE                                   19

    II. LE MONDE                                          23

    III. L'ART                                            25

    IV. LES CARACTRES                                    29

    V. L'HUMANIT                                         35

    VI. LES LIAISONS DANGEREUSES ET LA RVOLUTION       38

    APPENDICE                                             43




I

LACLOS

   La nature fait le mrite, et la fortune le met en oeuvre.

    (LA ROCHEFOUCAULD, _Maximes_, 53.)


I

L'auteur des _Liaisons dangereuses_ ne fut point un perscut de la
fortune, pas davantage un favoris. L'obscurit de sa vie, et la
clbrit de son oeuvre, ses talents incontests, son gnie, comme
on disait alors, gnie inquiet et inquitant, sa condition subalterne
et son influence dans la politique louche d'un parti dcri; rien de
tout cela, chose singulire, n'avait attir sur le personnage
l'attention de la postrit.

Mais aujourd'hui que l'tude des moeurs de l'ancien rgime jette sur
la Rvolution une clart plus vive, Laclos _le moraliste_ apparat
enfin sous l'auteur du Mauvais livre.

Le peu qu'on a dit de lui, le peu qu'il a laiss dnote une me
ferme, un esprit grave, fin, pntrant; une intelligence froide,
tendue vers l'action. S'il avait rempli tout son mrite, selon
l'expression du cardinal de Retz, il se serait illustr par quelque
oeuvre de politique ou d'histoire, comme Rousseau ou Montesquieu,
peut-tre par des formules imprissables, comme La Rochefoucauld,
Vauvenargues ou Chamfort. Ou bien, entr dans les faits, il aurait
clat au centre mme de l'histoire, et non en marge; il tait digne
de jouer un rle de premier plan et non de comparse, dans ce drame
grandiose et sombre de la Rvolution Franaise.

L'observation des moeurs de son temps fut sa premire tude, et il en
est sorti son unique livre, qui est aussi un livre unique: le pome
brutal de la corruption contagieuse. Plus tard, en 1791, il fut
prcisment, par une sorte de fatalit, l'un des promoteurs de la
seule meute qui n'ait pas russi, pendant la priode rvolutionnaire.
Il a souffert les perscutions communes  cette poque. Il s'est
rfugi dans l'arme, sa carrire; il y a atteint les grades
suprieurs, suffisants aujourd'hui pour l'amour-propre, alors prims
par la gloire de gouverner.

Parmi les documents en petit nombre qui le rvlent, le plus proche
consiste dans les renseignements qu'il a donns lui-mme aux agents de
son arrestation sous la Terreur, et dans l'impression qu'ils en ont
consigne en leurs procs-verbaux[1]. C'est l qu'il se peint
lui-mme plus nettement que dans son oeuvre, o se montre seule sa
mentalit.

  [1] Le dossier en est reproduit dans les pices justificatives
  d'un rcent travail; c'est un mmoire inachev de Laclos sur
  l'ducation des femmes, publi par M. Champion d'aprs les
  manuscrits de la Bibliothque nationale. Paris, Vanier, 1903.

Mais cette mentalit mme, comment se fait-il que, ni de son temps ni
du ntre[2], elle n'ait piqu la curiosit de la critique? Comment
s'expliquer le silence des biographes devant cette figure si
originale? Pourquoi n'a-t-elle pas tent l'rudition d'un
Sainte-Beuve, ou la sagacit plus fureteuse d'un Monselet?

  [2] La seule biographie qui soit mentionne dans les
  Encyclopdies est une notice sur le gnral Laclos par Pariset,
  plaq. in-8, sans lieu ni date.--Nous ne parlerons pas d'une
  publication parue rcemment dans une revue, et o figurent des
  lettres de Laclos au duc d'Orlans, lettres dont l'authenticit
  aurait mis en veil Emile Chasles lui-mme.

Une des rares sources o puiser est la correspondance de Grimm qui,
comme on le sait, n'avait qu'une publicit restreinte--heureusement la
source est claire.--Grimm assez frquemment fait mention de Laclos,
mais il est  peu prs le seul; et le monstrum des _Liaisons
dangereuses_ est rest jusqu'ici dans la pnombre injuste des oublis
et des ddaigns.


II

Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos naquit  Amiens en 1741. En 1759
il fut officier d'artillerie.--Voil son groupe marqu, sa base pour
prendre l'essor;--il est le militaire homme de lettres, un type du
temps, le personnage rgnant, comme disait Taine,  qui s'adressent
les travaux de l'esprit, et qui rpond par des oeuvres de science ou
de littrature. Selon l'tage social, c'est M. de Boufflers, dont les
contes et l'amour fidle difirent le grand monde; le chevalier de
Bonnard, autre pote que Mme de Genlis fit renvoyer du Palais-Royal,
aprs l'y avoir introduit; le chevalier de Bertin, lgiaque et
idyllique; puis deux autres, hants par des proccupations plus
fortes, Carnot, Bonaparte. Au sicle suivant on ne trouvera plus que
Paul-Louis Courier et un peu Stendhal, encore dans l'intendance.

Laclos fait de petits vers. On cite de lui une ptre  Margot qui
fit quelque bruit en 1774, sous le rgne de Mme Dubarry. En 1777 il
fait reprsenter un opra comique: Ernestine, tir d'un roman de Mme
Riccoboni; les paroles ont t revues par un faiseur du temps nomm
Desfontaines; la musique tait du fameux multre le chevalier de
Saint-Georges, que Grimm appelle un jeune Amricain plein de talents,
le plus habile tireur d'armes qu'il y ait en France, et l'un des
coryphes du concert des Amateurs.

En 1778, Laclos est vers dans le gnie, il est capitaine  37 ans. On
l'envoie construire un fort  l'le d'Aix. C'est l'anne de la mort de
Voltaire et de Rousseau. Turgot depuis deux ans n'est plus au
ministre. Laclos videmment crit, converse avec les lettrs que
recle la province; il est membre de l'Acadmie de La Rochelle. Sans
doute, en ces loisirs, il conoit, mdite son roman qui paratra en
1782. Un ouvrage de cette envergure est crit bien avant d'tre
publi, et longtemps port dans la tte; aussi faut-il y voir un
tableau des moeurs de la socit dans les premires annes du rgne de
Louis XVI, peut-tre les dernires de Louis XV.

Les _Liaisons dangereuses_ parurent donc en 1782 et le succs en fut
rapide, puisque Grimm en rend compte dans un long article ds le mois
d'avril de la mme anne (Grimm, XI, p. 81). Le genre de clbrit que
dcernait Grimm n'tait pas l'opinion qu'un critique donne au public,
de son autorit propre. Grimm crivait  des souverains du Nord et 
des princesses en Allemagne, il leur envoyait l'opinion de Paris, et
sur les sujets seulement dont Paris s'occupait. Son article sur Laclos
est courtois, abondant, admiratif et svre. Il l'appelle le Rtif de
la bonne compagnie, en souvenir de Rtif de la Bretonne qu'on a
surnomm le Rousseau du ruisseau. Il signale la vrit des
peintures, mais ne croit pas que le dnouement justicier puisse en
compenser le dangereux attrait. C'est d'ailleurs l'esthtique
courante: ne faites pas vrai, le vrai est immoral.

Malgr ces rserves, Grimm, observateur un peu sec, mais critique
avis, eut le sentiment de la supriorit de l'artiste, et s'intressa
 lui. Il ne laissa rien passer de Laclos sans le noter avec loge,
sans lui faire, comme on dirait aujourd'hui, un bout de rclame.

Il parle en 1783 d'un volume de posies fugitives, c'taient des vers
badins  la faon de Voltaire; il relate en mai 1784 l'impromptu de
la pomme[3]; il raconte au long en 1785 (aot) dans quelles
circonstances Laclos improvisa l'pitaphe de Lemierre, qui n'tait pas
mort; mais Grimm s'honore en prenant la dfense du pote aux vers
rocailleux (noble pote cependant) habituel objet des railleries d'une
socit de puristes qui n'crivent point. Voici cette pitaphe o
Laclos a enchss le fameux vers grav sur la porte de l'arsenal de
Toulon:

    Passant, entre en cet antre et pleure sur ce roc
    Un rare et grand auteur qui passa la noire onde,
    Ravi d'avoir avant, tir de son estoc;
    _Le Trident de Neptune est le sceptre du monde_.

  [3] Impromptu de M. de Laclos  une dame,  qui il offrait une
  pomme dans un bal, et qui ne voulait la recevoir qu'avec des
  vers.

    Comme Vnus vous tes belle,
    Comme Pris je suis berger;
    Comme lui je viens de juger;
    Voulez-vous me traiter comme elle?

  En 1786, Laclos adresse une lettre  l'Acadmie franaise qui
  avait mis au concours l'loge de Vauban.

  Vauban tait un de ces opposants de Louis XIV que le sicle
  suivant recueillait pieusement, entourait de respects affects.
  L'Acadmie, qui, depuis Voltaire, Duclos et Condorcet, tait la
  forteresse des intellectuels, avait cru bien faire de provoquer un
  loge du guerrier philanthrope. Mais Laclos est un homme que la
  gloire n'blouit pas; d'autre part, il est ingnieur, il peut juger
  un confrre mme illustre. Il ne concourt pas, mais il prie
  l'Acadmie de remarquer que Vauban n'est ni infaillible ni
  intangible. Ce qui est caractristique, c'est que l'Acadmie
  tait alors considre comme un snat charg d'encourager les
  tudes de la nation sur les moeurs et les lois. (C'est, dj huit
  ans avant brumaire an IV, la classe des sciences morales et
  politiques de l'Institut.) Enfin, en 1787, on publie une assez
  longue pice de vers d'un officier d'artillerie sur Orosmane et
  Zare, badinage assez gracieux, mais un peu prolixe et sans grande
  valeur...

  Entre temps, et ds le mois de mars 1783, Laclos avait tent
  d'aborder un sujet plus vaste: l'ducation des femmes. C'tait une
  question mise au concours par l'Acadmie de Chlons-sur-Marne.

  Il dut probablement se voir dj (comme Rousseau devant l'Acadmie
  de Dijon) clbre du jour au lendemain, et il se mit  la besogne.
  Comme tout le monde alors, il soutenait la thse du retour  la
  nature. Aprs la Chine et l'Inde, dont l'antiquit devait faire
  plir la Bible, ce que le XVIIIe sicle aimait le plus, c'taient
  les sauvages. J.-J. Rousseau domine ici au dtriment de Buffon et
  de Voltaire lui-mme, de Voltaire civilis, entach de
  mtaphysique, et qui veut absolument qu'il y ait une _morale
  universelle_. Laclos allait droit  l'amour libre,  la douce
  apathie des hommes sur le sein de la nature.

  Mais il s'arrta court, on ne sait pourquoi, et le mmoire ne fut
  ni termin ni publi.

  A ce moment, le monde, les vers de socit, la gloire littraire
  le rclamaient, et pendant plus de six ans l'officier d'artillerie
  trana dans les salons de Paris sa muse et ses esprances.


  III

  Au dbut de l'anne 1789, il fut nomm secrtaire surnumraire des
  commandements du duc d'Orlans. C'est l, autant qu'on peut juger
  des destines, c'est  ce tournant de sa vie qu'il fut dcid que
  cet homme n'aurait pas d'action prpondrante sur les vnements.
  A la veille d'un bouleversement politique--qu'il n'avait su ni
  prvoir ni attendre--ce lien, cette livre plutt, le frappait
  d'incapacit pour les grands rles dont la Rvolution allait
  disposer. C'est  Mme de Genlis que Laclos dut son emploi, semble
  dire Michelet, qui relate les patronages des gens de lettres:
  Beaumarchais chez Mesdames, Chamfort chez le prince de Cond,
  Laclos chez Mme de Genlis, etc...

  Michelet qui visiblement, de par l'hrdit et la tradition, avait
  gard la terreur superstitieuse du livre tristement clbre que
  peut-tre il ne lut jamais, Michelet montre les intrigues du duc
  d'Orlans, et devant les fentres du Palais Royal: J'y vois
  distinctement, dit-il, une femme blanche, un homme noir[4]; ce sont
  les conseillers du prince, le vice et la vertu, Mme de Genlis, et
  Choderlos de Laclos.

  [4] Michelet sans doute avait lu la phrase des mmoires de Tilly
  (1828). Un grand Monsieur, maigre, jaune, en habit _noir_.

  De l, l'homme noir.

M. Champion, en citant cette phrase, ne craint pas d'affirmer que
Michelet a dit une btise pour le plaisir d'une banale opposition.

C'est tre un peu tranchant, car la citation est courte; le grand
historien ne s'en tient pas  son antithse; il prcise son ironie:
Dans cette maison o tout est faux, la vertu est reprsente par Mme
de Genlis,--scheresse et sensiblerie--un torrent de larmes et
d'encre,--le charlatanisme d'une ducation modle, la constante
exhibition de la jeune Pamla.

Ds 1789, Laclos avait collabor  la galerie des Etats-Gnraux
(c'est l qu'il publia entr'autres un portrait curieux et piquant du
chevalier de Boufflers, qu'il appelait Fulber)[5].

  [5] V. ce portrait  l'appendice.

Son nom fut ml aux vnements des 5 et 6 octobre, mais on ne connat
pas exactement la part qu'il a pu prendre  ces vnements. Comme son
matre le duc d'Orlans, il s'tait affili aux Jacobins. L'homme
noir, qui est au bureau, qui sourit d'un air si sombre, c'est l'agent
mme du prince, dit Michelet, qui plus loin l'accuse nettement de
distribuer aux meutiers l'argent du duc d'Orlans.

Les Jacobins dcident qu'un journal sera cr pour publier par
extraits la correspondance de la Socit avec les dpartements. C'est
Laclos qui est charg de le rdiger sous le nom de Journal des amis
de la Constitution.

Un tel journal, dit Michelet, tait une vritable _dictature_ de
_dlation_. Il attaquait violemment le _Cercle Social_ de Fauchet et
Bonneville et ces attaques, ajoute l'historien, taient un indigne
mange par lequel le parti orlaniste cherchait la popularit dans des
fureurs hypocrites.

Mais l'oeuvre capitale de Laclos, qui fut en mme temps son testament
politique, c'est la ptition du Champs-de-Mars.

Aprs la fuite  Varennes, l'Assemble n'avait rien statu sur Louis
XVI; elle avait vot des mesures prventives contre une dsertion
possible du roi,--folle assemble de tant d'hommes sages, qui dlivre
d'un roi le remettait sur le trne pour ne pas renoncer  sa
constitution! Mais ici il convient de citer Michelet textuellement,
moins  cause de l'exactitude que de la beaut du tableau.

L'homme du duc d'Orlans, Laclos, qui prsidait ce jour-l aux
Jacobins, demanda qu'on ft  Paris et par toute la France une
ptition pour la dchance. Il y aura, dit-il, j'en rponds, dix
millions de signatures; nous ferons signer les enfants, les femmes. Il
savait bien qu'en gnral les femmes voulaient un roi, et qu'elles ne
signeraient contre Louis XVI qu'au profit d'un autre roi. Un grand
flot de foule envahit la salle. Mme Roland dit que c'taient les
aboyeurs ordinaires du Palais Royal avec une bande de filles,
probablement une machine monte par les Orlanistes, pour mieux
appuyer Laclos. Cette foule se mit sans faon dans les rangs des
Jacobins pour dlibrer avec eux. Laclos monte  la tribune. Vous le
voyez, dit-il, c'est le peuple, voil le peuple, la ptition est
ncessaire.--Et plus loin... aprs le dpart de Danton, restent face
 face Laclos et Brissot, c'est--dire l'Orlanisme et la Rpublique.
Laclos ayant, dit-il, mal  la tte, laisse la plume  Brissot qui la
prend sans hsiter. Il met en saillie les deux points de la situation:
1 le timide silence de l'assemble; 2 son abdication de fait, enfin
la ncessit de _pourvoir au remplacement_. Arriv l, Laclos sortant
de son demi-sommeil arrte un moment la plume rapide: La Socit
signera-t-elle, si l'on ajoute un petit mot qui ne gte rien  la
chose, remplacement par _tous les moyens constitutionnels_? Ces moyens
qu'taient-ils sinon la rgence, le dauphin sous un rgent? Ainsi
Laclos trouvait moyen d'introduire implicitement son matre dans la
ptition. Soit lgret, soit faiblesse, Brissot crivit ce que Laclos
demandait.

Mais la supercherie de Laclos est arrte au passage par Bonneville de
la Bouche de fer; on signe  d'innombrables noms par cinquante
feuilles; l'Assemble, qui se sent menace, suspend par un dcret le
Pouvoir excutif _jusqu' l'acceptation de la constitution_. C'tait
couper court  tout ptitionnement, rtablir Louis XVI. Les vnements
se prcipitent; Bailly proclame la loi martiale. C'est
l'autorisation du massacre du Champ-de-Mars, c'est la fin de la vie
politique de Laclos.


IV

Il ne s'abandonnait pas. Il avait donn sa dmission d'officier en
1791, avant la ptition; il la reprend en 1792; il est nomm chef de
brigade, adjoint  Luckner, le gnral en chef contre l'Allemagne. Il
rentre  Paris en 1793. Arrt avec Egalit, il est incarcr  La
Force. C'est de l qu'il crit aux comits du gouvernement pour leur
soumettre des plans de rforme et des projets d'expriences sur une
nouvelle espce de projectiles. Relch, il fait ses essais  Meudon
et  La Fre, avec quelques succs, parat-il. Peu aprs, il est nomm
gouverneur des tablissements du Cap! Pourquoi n'y va-t-il pas? On ne
sait. Mais voici que ce gouverneur, ce marchal de camp, tout  coup
voit entrer chez lui la force arme. Seconde arrestation, septembre
1793; il est emprisonn  Picpus.

Le dsordre du temps, de toutes ces administrations qui se croisent et
qui, chacune dans sa sphre, agissent, rdigent, enqutent avec
minutie, clate  la lecture des procs-verbaux transcrits
consciencieusement par des illettrs, qui disposent de la libert, de
la vie des premiers hommes de la nation. L nous apprenons, et de
Laclos lui-mme et de ses geliers, divers dtails de famille et de
fortune: qu'il est mari, qu'il a deux enfants, l'un de 9 ou 10 ans,
l'autre de 5  6; qu'avant la Rvolution son revenu se composait de
1800 l. de rentes de la succession de son pre, plus de 4  6000 l. du
chef de sa femme, plus ses appointements d'officier.

En 1789, en plus 6000 fr. d'appointements du duc d'Orlans rduits en
1790  4000, puis  3000, et supprims le 1er octobre 1792. Au 1er
juin 1791, il a obtenu une pension de retraite de 1200  1400 livres
de rentes, son revenu actuel est de 1000  1200 l., ayant vendu le
reste dans le dessein d'acqurir un fonds d'industrie qui le mette 
mme de faire vivre sa famille.

Est-ce un faiseur? Nullement. Comme presque tous les hommes de ce
temps, il tient les mtiers pour gaux, il ne se fie pas uniquement au
budget.

La captivit dure prs de neuf  dix mois; il sort de prison, comme
tant d'autres, au lendemain de Thermidor. Thermidor ne fut pas, du
moins au dbut, une raction; ce fut une reprise du pouvoir et des
places par tout ce qui n'tait pas Robespierriste. A ce moment il n'y
a plus rien contre Laclos. Il est du monde rvolutionnaire, du
personnel des cinq grandes annes. Pour vivre, vraisemblablement, il
dut continuer l'ouvrage du jur Vilate: Les causes secrtes de la
Rvolution du 9 Thermidor.--On ne sait gure de lui d'autre crit
contre-rvolutionnaire.

Quelque temps aprs, il est nomm par le Directoire secrtaire gnral
de l'administration des hypothques. Ce n'tait pas l un emploi pour
ses facults, et la mme anne il est envoy comme gnral de brigade
 l'arme du Rhin. C'est la svre arme de Moreau (en parfait
contraste avec les bandits de l'arme d'Italie), qui a fait les
campagnes de l'an IV racontes par l'Archiduc Charles.

Sous le Consulat, sans date exacte, il est inspecteur gnral de
l'arme du sud de l'Italie, non plus l'arme de Macdonald, disperse
en 1799 par les Russes  la Trbie, mais une autre qui opre
concurremment avec l'arme consulaire de Marengo. Le 5 novembre 1803
il meurt  Tarente. Sentant venir sa fin, il crit au Premier Consul
une lettre touchante, o il recommande sa femme et ses enfants.

Le portrait de Laclos est  Versailles[6] (salles de la Rvolution) en
costume de gnral. L'homme noir est rouge d'habit et de figure.
Dans son uniforme, il n'a pas l'air militaire, trs rare alors. Son
port de tte djet, renvers, mditatif, n'est pas d'un personnage
officiel, c'est celui d'un lutteur, d'un homme de volont. Sous le
flegme du visage, une ardeur concentre. Les traits inharmoniques,
point d'amnit, mais rien non plus de l'air rogue ou de la morgue des
gens en place. Aucune lgance, une personnalit irrcusable. Les yeux
translucides dardant une flamme trange, la mme qu'on rencontre aux
portraits de Schopenhauer.

  [6] Il existe  Versailles un autre portrait de Laclos, par
  Ducreux. Celui dont nous parlons est de Boilly.

Les deux intelligences pntrantes: le grand philosophe de l'humanit
en gnral, et l'observateur aigu d'une socit spciale et complique
ont le mme regard attentif.

    _The proper study of mankind is man._

    (POPE.)




II

LES LIAISONS DANGEREUSES

    ... les moeurs qui rgnent aussi imprieusement que les lois.

    (MONTESQUIEU).


I

LACLOS MORALISTE

_Habent sua fata libelli_, a dit Terentianus Maurus. Voici un roman
moral qui a longtemps pass pour le plus immoral des romans, un
ouvrage o il n'y a pas l'ombre d'indcence, qui figure encore dans la
littrature rotique du XVIIIe sicle, entre _le Sopha_ de Crbillon
le fils et les _Amours du chevalier de Faublas_. L'auteur a suivi le
sort de son livre. Jamais il n'a t tenu pour ce qu'il est en
ralit, c'est--dire pour un _moraliste_. Il n'est ni un grand
crivain ni un penseur profond, mais il a fait une oeuvre
d'observation, d'enseignement, de moralit.

C'est rendre service aux moeurs, dit-il dans sa prface, que de
dvoiler les moyens qu'emploient ceux qui en ont de mauvaises pour
corrompre ceux qui en ont de bonnes. Remarquons ce mot de _moyens_;
le vice, en effet, a une mthode. Laclos a voulu prouver: 1 que
toute femme qui consent  recevoir dans sa socit un homme sans
moeurs finit par en devenir la victime; 2 qu'une mre est au moins
imprudente, qui souffre qu'une autre ait la confiance de sa fille; 3
que l'amiti que les personnes de mauvaises moeurs paraissent accorder
si facilement aux jeunes gens de l'un et de l'autre sexe, n'est jamais
qu'un pige dangereux. Le fond c'est qu'il ne faut pas faire de
mauvaises connaissances.

Il prvoit l'indignation que soulvera son livre:

Les hommes et les femmes dpravs auront intrt  dcrier un ouvrage
qui peut leur nuire, et comme ils ne manquent pas d'adresse, peut-tre
auront-ils celle de mettre dans leur parti les rigoristes alarms par
le tableau des mauvaises moeurs qu'on n'a pas craint de prsenter.

C'est d'ailleurs ainsi qu'on a toujours condamn non seulement les
ouvrages libres, mais encore toutes les oeuvres hardies, qu'elles
attaquent un travers, un prjug, un vice ou une institution. L'auteur
est toujours accus de calomnier ses contemporains ou de spculer sur
le scandale. Toute vrit n'est pas bonne  dire. Ou plutt: _Aucune
vrit n'est bonne  dire_; ou: _le mensonge seul est moral_.

Pour inspirer l'horreur du vice, il faut le dpeindre, moyen trop sr
de le faire aimer, et d'tre souponn de le mettre en pratique. Les
biographes de la Restauration qui parlrent de Laclos (ils sont
d'ailleurs peu nombreux) ne manqurent pas de le confondre avec ses
personnages encore qu'il ait eu, semble-t-il, des moeurs plutt
svres.

Les gnrations nouvelles connaissent peu M. Nisard, illustre critique
en son temps. Il est rest de lui la thorie _des deux morales_, acte
de courtisanerie envers le Second Empire. Dans son livre, d'ailleurs
spirituel et mme rudit, des Potes latins de la dcadence, il
attaqua Juvnal lui-mme. Il imputa au grand satirique une secrte
complaisance pour les vices qu'il flagelle.

Les _Liaisons dangereuses_, imprimes en mars 1782, eurent ds le mois
suivant une clbrit europenne. Grimm en Laclos vit tout de suite un
matre. L'article de _la Correspondance_ (tome XI, p. 81, Paris,
Furne, 1830) n'est pas de Diderot, qui  ce moment n'crivait plus. Il
est de Grimm, de sa froide sagesse. Le critique ne s'tonne point de
l'empressement avec lequel on a reu cet ouvrage, qui montre avec
tant de naturel le dsordre des principes et des moeurs. Il faut
s'tonner encore moins de tout le mal que les femmes se croient
obliges d'en dire... Comment un homme qui les connat si bien et qui
garde si mal leur secret ne passerait-il pas pour un monstre? L'auteur
n'a pas os se dispenser de faire justice de ses personnages, mais
peut-on prsumer que ce soit assez de morale pour dtruire le poison
rpandu dans quatre volumes de sduction?

Les dnouements sont des accidents tant qu'ils ne dcoulent pas, de
toute ncessit, du caractre des personnages et de leurs actes; c'est
l un reproche qu'on ne peut pas faire  Laclos. Sa Nmsis n'est
point amene du dehors. Le sducteur est tu en duel, et les femmes
reoivent le juste chtiment de leurs mfaits.

Voil donc une morale exemplaire. Eh bien! ce n'est point assez, ou
plutt c'est  ct; et on dtache trs bien la moralit de la fable.
Tous les lecteurs voudront vivre la vie intense de ces passions, et se
flatteront d'chapper  leurs sinistres consquences.

La punition des coupables ne fait que venger la rgle des moeurs; elle
n'en assure pas l'observance. La vertu elle-mme n'est pas rendue
clatante par la laideur des vices, si bien peints, trop bien peints.
C'est donc un _mauvais livre_.

Justement, c'tait l'poque des _mauvais livres_. Aprs les _Liaisons
dangereuses_, en juillet de la mme anne, les _Confessions_ de
Rousseau; en juin 1783, la rptition du _Mariage de Figaro_, 
Versailles, arrte d'ailleurs par ordre de Louis XVI; sans parler
d'un recueil obscne de Mirabeau, qui n'est pas de la littrature.

Le scandale a dur. En dehors de Nodier, qui prtend que l'ennui
devrait depuis longtemps avoir fait justice de ce _Satyricon de
Garnison_, et de Janin, qui l'appelle un ple et licencieux reflet
de la _Nouvelle Hlose_, la critique s'est tue, effraye.

Il y a quelques mois seulement, on a publi des notes indites de
Baudelaire. Il n'tait pas homme  se scandaliser. Le premier il osa
dclarer que c'est l un livre de moraliste aussi haut que les plus
levs. Mais il s'est attach surtout aux moeurs et aux caractres.
Sur la morale il dit trop ou trop peu: Tous les livres sont
immoraux.


II

LE MONDE

   Le monde! Je n'en pense pas de bien, je n'en dirai pas de mal; je
   ne pense pas que c'est tout, mais je ne dirai pas que ce n'est
   rien; c'est l'cume argente au bord de l'ocan humain.

    (ANATOLE FRANCE.)

Les personnages des _Liaisons dangereuses_ forment, dit Grimm, ce
qu'on appelle la bonne compagnie et qu'on ne peut se dispenser
d'appeler ainsi.

En effet ces gens sont polis et polics; ils vivent dans le luxe, ils
font partie des classes qui gouvernent, et ils savent par ducation ce
qui doit se faire; ils violent la loi morale, mais ils ne l'ignorent
pas. Il faut aimer ce mot de monde dans le sens d'lite. Il ne
s'carte gure de son tymologie _mundus_, _cosmos_, ce qui est
propre, le contraire d'immonde, et aussi la plante Terre et les
astres du mme Systme. Cette socit ne se prend-elle pas pour
l'Univers, et ne voit-elle pas en elle la quintessence de l'Humanit?
Ils sont gens du monde, mais en mme temps ils sont les figures de
leur poque trs circonscrite; et la pice dont ils sont les acteurs
ne saurait se passer dans un autre pays ni dans un autre temps.

Un pome est logiquement conu, si la fable justifie la thse, si
l'exemple est bien adapt  la morale. Les vieux rapsodes n'y
manquaient pas. Leur objet c'tait la socit hroque, leur sujet, la
Guerre de Troie ou les Siges de Thbes.

Les deux lments des _Liaisons dangereuses_ sont: 1 la Vie Mondaine;
2 la Dcadence de l'aristocratie  la fin du XVIIIe sicle.

Les vices dcrits par l'auteur closent dans un milieu spcial. Ce
n'est pas la Cour, o ces vices fleurissent aussi mais subordonns 
d'autres proccupations, l'art de gouverner par exemple, une vie de
reprsentation pompeuse, symbole o s'tale la souverainet
traditionnelle. Ce n'est point la Bourgeoisie; elle a des moeurs plus
graves, elle exerce des professions, attache moins de prix 
l'lgance, et y a du reste moins d'aptitude. Il ne peut tre question
du peuple, dont la seule apparition quelques annes plus tard fera
vanouir ces passions et leurs grces, dans leur dcor de feries
mensongres.

C'est la Noblesse oisive. Ce n'est gure plus une caste, mais c'est
encore une classe, qui, par dfinition, vit pour le plaisir et pour la
vanit. On ne voit pas trace d'autres passions. L personne n'est m
par l'ambition ni par la curiosit d'esprit; la religion, qui est
l'ambiance hrditaire de toute la socit, n'y fait sentir sa
prsence que lorsque les fautes de conduite y sont imminentes ou
accomplies. Plaisir et vanit, ce sont bien les mobiles essentiels
des oisifs. Un symptme irrcusable les annonce: la Frivolit, le
signe certain de dcomposition sociale, la tare indlbile des
existences sans but.

Ce tableau de moeurs prcise d'autant mieux l'poque qu'il y manque,
en ce sicle de l'esprit, la littrature. La lacune s'explique. Les
annes qui roulent autour des _Liaisons dangereuses_ ont clair un
entr'acte de la vie pensante. Les grands philosophes sont morts ou
mourants; les futurs _Idologues_ sont encore obscurs. Ce n'est pas
qu'on ne soit tourdi du bruit que font les acadmiciens, les potes,
les pamphltaires, les diseurs de bons mots. Mais Laclos n'entendait
pas faire un roman cyclique comme _Gil-Blas_, il ne peignait pas
_toute_ la socit. Ses personnages ne sont occups que de leurs
passions, ils ne reprsentent que des formes de sentiment. Son roman
est donc bien un roman de moeurs, mais non au sens de recueil de
travers ou de modes du moment, c'est un roman de moeurs permanent.


III

L'ART

Les _Liaisons dangereuses_ sont une oeuvre forte, pleine, l'oeuvre de
la quarantime anne, celle qu'on a longtemps mrie, et qu'on crit en
toute scurit de mthode et de style. C'est un roman par lettres,
forme d'expression psychologique, qui permet d'expliquer bien des
nuances, mais se prte peu  l'exposition des vnements, n'en montre
que la rpercussion. Son appareil factice est visible. Quand une
lettre commence par une situation fixe, elle finit par un fait
catastrophique, et rciproquement. Ce genre tient du thtre, car il
dialogue et ncessite des ressorts imprvus, mais c'est un thtre
lointain, o les personnages se prsentent successivement et ne
parlent qu'indirectement.

Les moralistes dous du gnie sermonnaire affectionnent le roman par
lettres: Richardson, Rousseau, Snancour, Mme Sand, Cherbuliez. Laclos
y excelle. Il y a pourtant de la rptition dans la correspondance de
Valmont et de Mme de Tourvel, la situation trane, les dcisions ne
sont pas franches. Ces lettres--mrite bien rare--, n'ont pas le style
pistolaire; jamais de protocole, de descriptions, de digressions.
C'est un style d'action, _in medias res_. Comme c'tait un roman par
lettres on a voulu que ce ft la langue de la _Nouvelle-Hlose_. Loin
d'tre la langue de Rousseau, ce serait plutt celle de Voltaire,
abstraite et sans onction, prcise sans purisme, et allant  son but
comme une flche. A une poque d'emphase et de dclamation, cette
forme surprend par sa vive sobrit. Pas d'exclamations, nulle
apostrophe; parfois des traits plus fermes, un ton plus grave font
penser  Montesquieu. La lettre LXXXI, la fameuse lettre o Mme de
Merteuil expose sa vie, l'affranchissement de tout prjug, la
doctrine de domination qu'elle s'est forme, est crite presque dans
le style du dialogue de Sylla et d'Eucrate.

Mais moi, qu'ai-je de commun avec ces femmes inconsidres? Quand
m'avez-vous vue m'carter des rgles que je me suis prescrites, et
manquer  mes principes? Je dis mes principes, et je le dis  dessein,
car ils ne sont pas comme ceux des autres femmes, donns au hasard,
reus sans examen et suivis par habitude. Ils sont le fruit de mes
profondes rflexions, et je puis dire que je suis mon propre ouvrage.

C'tait un avantage pour les crivains de la fin du XVIIIe sicle, de
n'avoir lu que des auteurs consacrs, d'une priode _troite_: trs
peu de vers avant Malherbe, trs peu de prose avant Pascal. Dgags de
la recherche des formes et des curiosits du vocabulaire, ils
portaient plus d'attention sur l'ordonnance, sur la relation des ides
entre elles. La composition de Laclos est d'un tacticien, sa
discussion d'un dialecticien. A chaque lettre de nouveaux sentiments
apparaissent, amenant logiquement la succession des faits.

Laclos se flatte, dans sa prface, d'avoir fait parler  chaque
personnage le langage de son caractre et de son tat. Tmoignage
mrit. Les gens du monde qui sont en majorit dans le roman parlent
une langue pure, classique, sans accent.--Le magistrat qui, aprs la
catastrophe, annonce qu'il va tout apaiser, si les intresss veulent
tre discrets, a juste l'autorit et la sagesse dsabuse qui
conviennent. La lettre o le fidle Bertrand fait le rcit du duel et
de la mort de Valmont est respectueuse, mais digne et empreinte du
sentiment qu'il occupe une place honorable dans la famille. Le
chasseur Azolan (ce nom est pris d'un conte de Voltaire) crit 
Valmont en un style ais de faquin, portant avec fiert les vices qui
le rendent si prcieux  un petit-matre[7]. Les phrases d'colire de
la petite Volange, ses expressions courtes et naves, sa syntaxe plate
sont bien de la pensionnaire, qui ne demande qu' tre sduite. La
Prsidente dvote a les lans voluptueux et mystiques du style prtre.
Valmont agit  la fois par la persuasion enveloppante, le persiflage
et la nettet cynique. La tante indulgente et vertueuse crit avec de
l'azur, un peu pli. A propos de Mme de Merteuil, de sa prcision
imprieuse, de son implacable moquerie, nous n'avons pas craint de
nommer Montesquieu.

  [7] Le mot, comme on le sait, date de Louis XIV. L'Encyclopdie
  le dfinit ainsi: Petit-matre, nom qu'on a donn  la jeunesse
  ivre de l'amour de soi-mme, avantageuse dans ses propos,
  affecte dans ses manires et recherche dans son ajustement.
  Quelqu'un a dfini le petit-matre: un insecte lger qui brille
  dans sa parure phmre, papillonne et secoue ses ailes poudres.
  Nos petits-matres, dit Voltaire, sont l'espce la plus ridicule
  qui rampe avec orgueil sur la surface de la terre.

Tout peintre de moeurs participe  l'art de son temps. On a rapproch
de Laclos divers artistes, notamment Fragonard et Moreau le jeune; il
est bien plus prs de Greuze. C'tait l'avis des Goncourt qui
rhabilitrent l'Art du XVIIIe sicle. Greuze moraliste et disciple de
Diderot voulut tre le peintre de la vertu; mais la vertu qui revient
sans cesse sous ses pinceaux, disent les Goncourt, semble sortir des
contes de Marmontel, avec une pointe de libertinage. L'ingnuit qu'il
personnifie est l'ingnuit mme de Ccile Volange.


IV

LES CARACTRES

Ces mondains passionns ne manquent pas de sens critique et chacun
dfinit trs bien les autres. Voici le portrait de Ccile Volange, par
Mme de Merteuil: Sans esprit et sans finesse, elle a pourtant une
certaine fausset naturelle qui quelquefois m'tonne moi-mme et qui
russira d'autant mieux que sa figure offre l'image de la candeur. Et
plus loin: Je me dsintresse entirement sur son compte. J'aurais eu
quelque envie d'en faire une intrigante subalterne, et de la prendre
pour jouer les seconds rles, sous moi; mais je vois qu'il n'y a pas
d'toffe; elle a une sotte ingnuit... et c'est, selon moi, la
maladie la plus grave qu'une femme puisse avoir. Elle dnote surtout
une faiblesse de caractre incurable et qui s'oppose  tout; de sorte
que, tandis que nous nous occuperions  former cette petite fille pour
l'intrigue, nous n'en ferions qu'une femme facile, et je ne connais
rien de plus plat que cette facilit de btise qui se rend sans savoir
ni comment ni pourquoi, uniquement parce qu'on l'attaque et qu'elle ne
sait pas rsister.

Valmont est bien dessin par Mme de Volange, qui ne se doute pas qu'il
sduira sa fille. Il sait calculer tout ce qu'un homme peut se
permettre sans se compromettre; et pour tre cruel et mchant sans
danger, il a choisi les femmes pour victimes.

Il faut qu'il y ait quelque chose de vrai dans cette observation
fonde sur la faiblesse des femmes.

Leur insolence pourtant, leurs railleries, les faux respects dont
elles sont entoures, tout cela devrait leur servir de sauvegarde, et
reste sans force devant leur curiosit, leur sensualit, et cette
prsomption qui les porte  s'exposer, en se croyant capables de se
ressaisir.

Les trois premiers personnages sont: Valmont, Mme de Merteuil et Mme
de Tourvel.

Valmont est le Don Juan de l'poque, si l'on peut remonter  ce hros
presque mythique de la Sduction et du Blasphme. Ses modles les plus
rapprochs sont Lovelace dans les imaginaires, et parmi les individus
rels, vraisemblablement le marchal de Richelieu, son fils Fronsac,
Lauzun-Biron. Lovelace est le produit d'une race plus forte, plus
hardie, de l'athltisme anglo-saxon. Par l il dpasse Valmont, qui
est surtout homme de salon, et dont les gots, les sentiments,
l'esprit sont plus triqus, mais avec plus de souplesse, et plus de
grce. Tous deux d'ailleurs dans l'amour _ne cherchent que le charme
de longs combats, et les dtails d'une pnible dfaite_.

Les ressorts de Valmont sont le besoin du plaisir, la vanit,
l'impudence, l'gosme froce. Il commet des noirceurs inutiles; il se
complat  des intrigues basses. La lecture subreptice des lettres de
la Prsidente, la comdie de charit organise pour frapper son
imagination  travers son coeur; et surtout le viol  demi consenti
de la jeune Volange, voil des actes de pure dpravation.

Il a d'ailleurs le got de l'observation, son tableau des gaucheries
du jeune chevalier de Malte est joliment trac: Puisque vous
commencez  faire des ducations apprenez  vos lves  ne pas rougir
et se dmonter  la moindre plaisanterie,  ne pas nier si vivement
pour une seule femme, ce dont ils se dfendent avec tant de mollesse
pour toutes les autres. Apprenez-leur encore  savoir entendre l'loge
de leur matresse, sans se croire obligs d'en faire les honneurs, et
si vous leur permettez de vous regarder dans le cercle, qu'ils sachent
au moins auparavant dguiser ce regard de possession, si facile 
reconnatre, et qu'ils confondent si maladroitement avec celui de
l'amour.

L'acte culminant de sa vie, c'est la sduction de la femme vertueuse.
C'est de la vertu plutt que de la rsistance fminine qu'il veut
triompher. Quel dlice d'tre tour  tour l'objet et le vainqueur de
ses remords! Loin de moi l'ide de dtruire les prjugs qui
l'assigent; ils ajouteront  mon bonheur et  ma gloire. Qu'elle
croie  la vertu, mais qu'elle me la sacrifie! Que ses fautes
l'pouvantent sans pouvoir l'arrter; et que, agite de mille
terreurs, elle ne puisse les oublier, les vaincre que dans mes bras.

Le caractre principal, le portrait auquel l'artiste a donn une
beaut effrayante, c'est celui de Mme de Merteuil.

Les femmes meneuses d'hommes ne manquaient pas en ce sicle. Il
s'tait ouvert par Mme de Maintenon, le gnie de la direction, dit
Michelet, allant au pouvoir par les voies caches en dclinant les
apparences.

Mme de Tencin avait suivi. La femme qui devina Montesquieu, qui groupa
les premiers philosophes dans son cercle de Mre de l'Eglise; qui, ds
1743, prdit la Rvolution en annonant la culbute de l'Etat, tait
un tonnant mlange d'ouverture d'esprit et d'immoralit, de
scheresse d'me et d'hypocrite douceur. On sait le mot de l'abb
Trublet racont par Chamfort: Si elle et eu intrt  vous
empoisonner, elle et choisi le poison le plus doux. C'est elle qui
disait que les gens d'esprit faisaient beaucoup de fautes de
conduite, parce qu'ils ne croyaient jamais le monde assez bte, aussi
bte qu'il l'est.

Une autre femme d'intrigue et d'ambition a pu galement servir de
modle au peintre: Mme de Grammont, la chanoinesse, qui avait inaugur
le rgne des Choiseul, et qui pensait pour toute la famille.

L'ge de Mme de Merteuil n'est pas indiqu, ni celui de Valmont; mais
ils ne sont plus de la premire jeunesse, puisqu'elle lui crit
(lettre X), en parlant de la Prsidente: Cette femme, qui vous a
rendu les _illusions_ de la _jeunesse_, vous en rendra bientt aussi
les ridicules prjugs. Quel que soit son ge, la supriorit de son
intelligence, la marque pour les premiers rles, grands rles
mondains, de vie prive. Son but c'est la domination, son moyen,
l'intrigue. Elle veut en tenir cole, mais cole secrte. Il faut
qu'elle soit bien artificieuse, pour qu'en ce temps d'universel dcri
rciproque sa rputation reste intacte, jusqu' la catastrophe. La
considration lui est ncessaire pour dominer, et dominer, c'est aussi
jouir sans trouble, car elle est  la fois perverse et sensuelle.

Le trait le plus original de son caractre, aprs tous ceux-l qui
sont communs  tant d'autres femmes, c'est le mpris de la faiblesse,
le culte de la volont. L'orgueil et le ressentiment mnent  sa perte
cette me altire. Elle n'a jamais pardonn  Valmont (qui ne s'en
doute pas) de l'avoir quitte. Pour le mme crime, la vengeance
qu'elle veut tirer de Gercourt dpasse toute mesure. Et dans sa
conduite envers Prvan l'art n'gale-t-il pas la perfidie? Quant 
Prvan, crit-elle  Valmont, je veux l'avoir et je l'aurai, il veut
le dire, et il ne le dira pas; en deux mots voil notre roman... et
elle tient parole.

Elle est jalouse de la beaut de la Prsidente, qu'elle n'a vue qu'une
fois; il ne lui suffit pas de l'emporter par l'esprit.

Quand la guerre est dclare, sa constance ne se dment pas; jamais de
plaintes ni de prires. Elle fait tte  l'orage, et fuit sans rien
dire, aprs la dfaite, vers de nouvelles destines. Ruine, borgne,
dfigure, elle abordera la Hollande, le pays des libelles, des
intrigues et des conspirations.

Mais le personnage le plus instructif, le plus contrast de
rvlations inattendues, c'est la prude, tendre et dvote Prsidente
de Tourvel. Elle est Prsidente, parce que, au noble d'pe qu'est
Valmont, il fallait une victime de robe, une vertu bourgeoise appuye
sur les principes de la morale et les pratiques de la religion. Alors,
a lieu ce duel fond sur l'attrait de la dvote et du rou; les deux
types se compltent. Valmont est l'homme  bonnes fortunes, sa
rputation le prcde, et devrait avertir Mme de Tourvel, mais la
curiosit la tient attache  ce problme de corruption. Ravie en
adoration du principe masculin brillant et dangereux, elle se joue 
elle-mme la comdie de convertir le dbauch. Dans sa moralit
incertaine, elle voudrait les agrments du vice et les avantages de la
vertu. Aussi, voir son aigreur contre l'amie qui l'a claire, et dont
elle suit pour un temps, et bien  contre-coeur, les conseils de
prudence. Elle lui en veut de ne pas reconnatre une vertu si rare.
Elle a l'esprit tellement fauss par la dvotion qu'elle en vient
 se persuader que l'homme qui la sduit ne peut tre qu'un saint.
Il n'y a, dans cette sensualit qui s'ignore, pas l'ombre de
l'intellectualit de Mme de Merteuil.

Quelle fausset dans son mange! Elle ne se lasse pas d'crire 
Valmont qu'elle ne lui crira plus, et cela, dans un flot de reproches
 peine justifis, presque insolents; et,  chaque lettre, son ardeur
renaissante ouvre au sducteur une porte de rentre. La femme qui
implore est toute prte  cder. Mme de Tourvel supplie en phrases
touchantes et d'une mlope d'hrode:

Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse et suppliante, vous
demander le repos de l'innocence. Ah, Dieu! sans vous, et-elle t
jamais rduite  cette humiliante demande? Je ne vous reproche rien;
je sens trop par moi-mme combien il est difficile de rsister  un
sentiment imprieux. Une plainte n'est pas un murmure. Faites par
gnrosit ce que je fais par devoir, et  tous les sentiments que
vous m'avez inspirs je joindrai celui d'une ternelle reconnaissance.
Adieu, Monsieur.

L'honnte femme en prires nous en impose. Elle est plus tentatrice
que la courtisane. La vertu ainsi abaisse est l'excuse de Don Juan.
Certes Mme de Tourvel est le plus immoral des personnages du roman.
Les autres bravent la morale, celle-ci la dgrade.

Ces trois types, Valmont, Mme de Merteuil, Mme de Tourvel n'taient
pas rares. Ils signalaient la faillite d'une socit par trois formes
de dchance: l'effmination de l'homme tomb  des fourberies
indignes et dnu de toute lvation d'esprit, la dviation de la
femme de tte organisant la domination en vue du plaisir, et
l'avilissement de l'hrone intressante vertueuse et pleurarde.

C'tait bien le temps anormal et malsain qui appelait le retour  la
nature et ncessitait le remde de la loi.


V

L'HUMANIT

Laclos a une conception personnelle de l'espce humaine. Il divise la
socit en deux classes: les honntes gens, niais, tourdis, dups,
se tirant des difficults avec l'estime publique,--Mme de Tourvel,
dans sa grande douleur, meurt entoure d'amis, plainte et
respecte;--puis les autres, intelligents, astucieux, arrivant  leurs
fins, embrouills dans leurs fils, finissant mal.

Il indique trs bien les ges. L'extrme jeunesse, nave et confiante,
fautive, mais se relevant par une crise de conscience,--le chevalier
d'Anceny provoque Valmont, Ccile Volange s'enfuit au couvent.--La
seconde jeunesse, trs dangereuse, active, exprimente (c'est l'ge
indcis de Valmont et de Mme de Merteuil). L'ge mr, voyant juste
chez autrui, faux dans sa propre cause (Mme de Volange qui juge si
bien Valmont et qui surveille si mal sa fille). La vieillesse
prudente, tolrante qui apaise, teint tout, c'est l'oeuvre de Mme de
Rosemonde du prsident sagace, de l'honnte Bertrand.

Mais nulle bont vraie en tout ce monde; de la sagesse, des principes.

La bont avait t comprise et professe par Diderot. Il la proclamait
au milieu des clairs, dans un ciel fumeux. Rousseau avait ramen de
l'Antiquit classique la _Vertu_; et de sa vie errante, abandonne, il
avait tir la _Sensibilit_.

La _Bienfaisance_,--un mot de l'abb de Saint-Pierre mis par Voltaire
en circulation,--s'illustrait par Helvtius, par D'Holbach. Elle tait
fastueuse, thtrale; Valmont, pour intresser Mme de Tourvel, fait
mouvoir un ressort de ce genre.

Valmont n'est pas seulement un corrupteur, il est aussi un _mchant_.
Au XVIIe sicle, le mot signifiait, mauvais, mal fait, de mchants
vers. Le XVIIIe sicle lui donne le sens qu'il a conserv: l'homme
qui nuit par excs d'gosme, pour montrer son esprit, son absence de
scrupules, ou mme pour le seul plaisir de nuire.

    Leur bien premirement, et puis le mal d'autrui,

a dit La Fontaine. Le hros de Gresset est le _mchant_ au second
sens. C'tait, disait-on, Stainville (Choiseul)  ses dbuts,
comprometteur de femmes, pas encore homme d'Etat.

Le misanthrope souponneux, insociable, envieux, c'est Rousseau, que
les Encyclopdistes appellent un mchant. Il leur renvoie l'injure,
les taxe de perscution. Mais pour la premire fois dans l'histoire de
la morale humaine, la philosophie dgageait de la morale religieuse le
phnomne de la mchancet.

La Religion est dans le roman une pure sauvegarde de la morale. Le
pre Anselme, par qui Valmont trouve moyen d'arriver  Mme de Tourvel,
est, dans sa duperie, fort digne et respectable. Mme de Merteuil,
hypocrite de moeurs, ne l'est pas de religion; elle persuade  la
jeune Volange que son confesseur a trahi son secret.--Laclos, dans une
note, signale ce ton d'impit.--Lui-mme est bien en avant du
Voltairianisme courant... Il ne s'agit plus d'affranchir l'esprit
humain, mais de renouveler les lois et les moeurs. Tel tait le fond
de sa pense, si l'on en juge par ses crits ultrieurs, insignifiants
au regard de son chef-d'oeuvre. Ici, il se sent faible sur ce point
dlicat du remde  tant de maux. Il fait parler la vieille tante,
Mme de Rosemonde, qui rsume  la fin le [Grec: mythos dloi hoti].
Il faut, dit la bonne dame, s'en tenir aux Lois et  la Religion.
Cela a l'air simple, mais pourquoi les Lois et la Religion ont-elles
si peu d'empire? On les lude, on les brave; et d'ailleurs elles sont
variables. Les codes et les catchismes sont l'oeuvre de magistrats et
de prtres de sang-froid. Quand ils quittent la robe ou la simarre,
ils sont comme l'un de nous. En tenant pour vrais ces lois et ces
dogmes, qui les rendra efficaces? _Le Roi_, aurait dit l'Ancien
Rgime, _le Droit_, rpond la Rvolution.


VI

LES LIAISONS DANGEREUSES ET LA RVOLUTION

Les notes informes de Baudelaire sur Laclos sont parsemes d'clairs;
ce sont des ides qui pourraient devenir des thories, susciter au
moins des recherches. Il faut lui passer ses tirades sataniques, son
_pch originel_, qu'il oppose au bon coeur dissolu des romans
humanitaires de Mme Sand.

Il a en gnral bien marqu le trait distinctif des caractres du
roman, sauf en ce qui concerne Mme de Tourvel, qu'il appelle une Eve
touchante, un type simple, grandiose, attendrissant. Mais on peut
s'arrter aux rapports qu'il signale entre l'rotisme du XVIIIe sicle
et la Rvolution. La Rvolution, dit-il, a t faite par des
voluptueux. Certes, il y en a, le duc d'Orlans, Saint-Just,
Hrault-Schelles et d'autres, mais il y a aussi des puritains.

Les livres libertins, dit-il encore, commentent et expliquent la
Rvolution. Formule obscure. Veut-il dire que la barbarie renat de
la corruption? ou bien que la socit dcrite par cette littrature
allait  sa subversion totale?

La premire proposition est vague et incomplte. Ce n'est pas parce
qu'il y avait plus de luxe, plus d'amour du plaisir, plus de
raffinement dans les arts et plus de livres libertins, que la
Rvolution a acclr sa marche et a eu si tt recours  des mthodes
d'extermination. La cruaut juridique, la Terreur, un moment rige en
systme par des politiques affols, sortait tout naturellement de la
pression des vnements. Les mobiles de la Terreur sont complexes, et
encore difficiles  dmler.

La seconde explication parat plus prs des faits. Oui, la socit
ainsi dcrite s'imagina se rgnrer par la violence. Ce mot
rgnrer, qu'on prend au figur, se ramne ici facilement au sens
propre. Car Baudelaire cite M. de Maistre: Au moment o la Rvolution
clata, la noblesse franaise tait une race _physiquement_ diminue.

Baudelaire ajoute: La Rvolution a pour cause principale la
dgradation _morale_ de la noblesse. Il revient au physique par une
citation de Bernardin de saint Pierre. Si l'on compare la figure des
nobles franais  celle de leurs anctres, dont la peinture et la
sculpture nous ont transmis les traits, on voit  l'vidence que les
races ont dgnr. (_Etudes de la Nature._)

Ici la race c'est l'poque, aucun mouvement de peuple ne s'tant opr
en France de 1715  1789. La dgnrescence, si elle est constate,
est bien la dcomposition physique et morale d'un certain groupe de
familles, sous l'influence des ides et des institutions, soit par
l'abandon des traditions et des principes, soit par l'insuffisance des
dogmes ou des garanties. On pourrait allguer les mariages de la
Noblesse avec les filles des financiers, mais on ne manquerait pas de
rpliquer que le sang plbien rajeunissait la race.

La dcadence physique n'tant atteste que par quelques bustes et
quelques gravures, il y avait une dpression morale due  l'usure des
Institutions. Les crits qui peignaient cette socit et lui
montraient  nu ses vices lui faisaient horreur et dgot.

On dit souvent que c'est _le Mariage de Figaro_ qui annona le
prochain cataclysme: cette oeuvre, connue ds 1783, ne fut joue qu'en
1785, et _les Liaisons dangereuses_ parurent en 1782. Regardons la
srie des dates, elles sont instructives:

1782. _Les Liaisons dangereuses._--_Les Confessions._

1783. Rptitions du _Mariage de Figaro_.

1784. Les Mmoires de Beaumarchais.

1785. Polmiques avec Mirabeau. _Mariage de Figaro._

1786. Affaire du Collier.

A la suite des Encyclopdistes, une littrature toute politique et
sociale abonde en projets de rformes. Il y a beaucoup de citoyens.
Ils rglent les Finances, la Police et la Justice, l'Hygine publique
et prive. Ils lgifrent. Leurs brochures, leurs pamphlets, leurs
mmoires, leurs rveries s'chelonnent de 1783 Mmoires sur la
Bastille, de Linguet,  1789, Qu'est-ce que le Tiers-Etat, de
Sieys.

La Rvolution est une leon terrible qui n'a pas servi. Ceux qu'elle a
frapps l'ont regarde comme une iniquit du ciel et des hommes, ceux
qu'elle a privilgis copient les vices qui l'ont rendue invitable.

Les romans satiriques sont toujours de circonstance, comme peinture,
mais non comme enseignement. Les rvolutions dveloppent l'esprit
humain et adoucissent les lois, sans corriger la conduite. L'Art est
indpendant de ses effets sociaux, il influe sur un vnement et le
prcipite; l'vnement pass, l'oeuvre reste, objet d'excration pour
les contemporains, d'admiration pour la postrit.

    Janvier 1904.




APPENDICE


Portrait du chevalier de Boufflers sous le nom de Fulber publi par
Laclos dans la Galerie des Etats-gnraux.

Fulber et t le plus heureux des hommes s'il avait pu demeurer
toujours  vingt-cinq ans. Ecrits voluptueux, couplets amusants, vers
agrables, cette foule de rieurs qui font le succs d'une jeunesse
partage entre l'amour et les talents, donnent une espce de
clbrit; mais lorsque la raison revient revendiquer ses droits, elle
rougit des succs dus  de si petites causes. Fulber en est  ces
tristes expriences; il a voulu faire succder la vrit aux contes,
la pense au coloris, la mditation  la posie. Quel a t son
tonnement, lorsque l'habitude des choses frivoles a rendu pnible
l'usage de l'esprit appliqu  des vues plus utiles.

Fulber abonde dans ce qu'on appelle esprit, et il parle comme
quelqu'un qui a besoin de ne rien perdre. N srieux, il veut tre
grave; bon, il veut tre caustique; paresseux, il veut jouer le
travailleur. Il court aprs les petits succs et parat les ddaigner.
A peine fut-il parvenu au fauteuil qu'il plaisanta sur les honneurs
acadmiques. Il est n quatre-vingts ans trop tard. Du temps des
Fontenelle, des La Mothe, des Gresset, il et brill sur le Parnasse
franais;  l'poque o nous nous trouvons, qu'est-ce que l'esprit
tout seul, ou de l'esprit potique, ou de l'esprit d'Acadmie, ou de
l'esprit de boudoir, ou de l'esprit des soupers?--Nous vitons,  un
certain ge, le ridicule des couleurs tendres, de la danse et autres
amusements.

    Qui n'a pas l'esprit de son ge,
    De son ge a tout le malheur.




      *      *      *      *      *




Note sur la transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas
t harmonise.



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DANGEREUSES***


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