The Project Gutenberg eBook, Philosophes et crivains Religieux, by J.
Barbey d'Aurevilly


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Title: Philosophes et crivains Religieux


Author: J. Barbey d'Aurevilly



Release Date: September 6, 2012  [eBook #40694]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PHILOSOPHES ET CRIVAINS
RELIGIEUX***


E-text prepared by Anna Tuinman, Sophie, Jana Srna, Norbert H. Langkau,
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J. BARBEY D'AUREVILLY

LES OEUVRES ET LES HOMMES
(XIXe SICLE)

PHILOSOPHES ET CRIVAINS RELIGIEUX

PREMIRE SRIE







Paris
Alphonse Lemerre, diteur
23-33, Passage Choiseul, 23-33
M DCCCCXII




A MON FRRE

L'ABB LON BARBEY D'AUREVILLY


_Tu as le grand honneur d'tre prtre et le grand avantage de ne pas
crire. Tu agis sur les mes de plus haut que nous, vulgaires
crivains... Voil pourquoi je te ddie ce livre sur les philosophes
et les philosophies de ce temps. Je te le ddie,  toi, thologien,
que les choses qu'il contient regardent et qui as mieux que du gnie
pour en connatre, puisque tu as grce d'tat pour en juger._

_Puisse ton jugement m'tre favorable et donner  mon livre un peu de
ton autorit._

_Ton frre_,

     J. B. d'A.




E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




PRFACE


Voici le premier volume d'un ouvrage qui doit en avoir beaucoup
d'autres si la vie, avec ses ironies et ses trahisons ordinaires,
permet  l'auteur de raliser, au moins en partie, l'ide qu'il a en
lui depuis longtemps. Cette ide serait de dresser, dans un cadre qui
prendrait chaque anne plus de profondeur et d'espace, l'inventaire
intellectuel du XIXe sicle. Ce serait, en un mot, de faire pour la
littrature du XIXe sicle ce que La Harpe, plus ambitieux que
puissant, essaya de faire pour la littrature franaise tout entire
et pour les deux littratures dont elle est issue. Malheureusement il
fallait, pour raliser l'ide de La Harpe, tre un gant de critique
et d'rudition, et cette plante-l ne pousse gures dans le pot 
fleurs de rhtorique d'un Athne... Je ne veux pas dire du mal de La
Harpe. On n'en a que _trop_ dit... Le _petit pdant_ de Gilbert a
grandi depuis que nous avons vu ses successeurs. Les mpris qu'on a
tendus sur son nom ne l'ont pas effac. Salive humaine bientt
sche! Mais enfin La Harpe a manqu, avec talent, ce qu'il voulait
faire, et il fallait russir.

L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ russira-t-il?... Il a _dtripl_
l'ide de La Harpe, et ce qu'il en a pris, il l'a excut dj et
continuera de l'excuter sous une forme  lui et qui ne rappellera
nullement celle de La Harpe. La Harpe fut un professeur, qui, pour la
premire fois en France, fit entrer l'loquence dans la critique.
C'est l son mrite le plus net. L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_
n'a jamais eu  subir, comme les orateurs de mtier, la tyrannie
toujours abaissante d'un auditoire qu'ils croient mener et qui les
domine, mme les plus fiers! Quoique journaliste, il n'a jamais crit
que dans l'indpendance de sa pense. Et d'un autre ct, prcisment
parce qu'il est journaliste, il ne se meurt d'amour ni d'estime pour
le journalisme tel qu'il est constitu, si on peut dire ce mot-l du
journalisme, cette fonction toute moderne, qui aurait pu tre si
grande et qui sera si petite devant la postrit! Mais il reconnat
cependant que, dans la somme des acquisitions littraires de ce temps,
le journalisme, pernicieux ailleurs, n'aura pas t entirement
strile puisqu'il a introduit dans la littrature une forme de
plus,--une forme svelte, rapide, retrousse, presque militaire, et que
cette traneuse de robe  longs plis, dans les livres, ne connaissait
pas. Au lieu de deux ailes qu'elle avait, il en a donc donn quatre 
la pense... Eh bien, c'est sous cette forme concentre et
particulire, appele _articles de journal_ par la vulgarit qui
dshonore tout quand elle parle de quelque chose, que les divers
chapitres de ce livre ont t crits! Les changements qu'on y
trouverait, si la curiosit retournait  ces feuilles qui s'en vont
chaque jour, sans tre des oracles, o s'en allaient les feuilles
sibyllines, et les rattrapait dans le vent, les changements seraient
des accroissements plutt que des changements rels. Ce serait, en
effet, de temps en temps, un mot, ou un jugement, ou mme un chapitre
intgral devant lequel la rdaction en chef, cette hrone, a eu froid
dans le dos, et qu'avec cette grce qui n'appartient qu' elle elle a
lestement supprim!

Ainsi, un livre dans lequel la forme de l'crivain (quelle qu'elle
soit: ce n'est pas la question!) est matresse chez elle, quand elle
ne l'est pas dans les journaux, o, comme partout, la forme emporte le
fond (ou l'empte), tel est ce premier volume des _Oeuvres et des
Hommes_. C'est de la critique qui peut se tromper, mais qui, du moins,
ne trompera pas. C'est de la critique sans mitaines, sans souliers
feutrs, sans cache-nez et sans les trente-six attirails de la
prudence,--de cette prudence qui est si contente d'elle quand elle a
pu parvenir, en se tortillant,  se faire appeler la finesse. L'auteur
de ceci n'accepte pas l'immense platitude, devenue lieu commun, qui
fait encore lgislation  cette heure,  savoir qu'on doit aux
vivants des gards et qu'on ne doit qu'aux morts la vrit. Il pense,
lui, qu'on doit la vrit  tous,--sur tout,--en tout lieu et  tout
moment,--et qu'on doit couper la main  ceux qui, l'ayant dans cette
main, la ferment. Il ne croit qu' la critique personnelle,
irrvrente et indiscrte, qui ne s'arrte pas  faire de
l'esthtique, frivole ou imbcille,  la porte de la conscience de
l'crivain dont elle examine l'oeuvre, mais qui y pntre, et
quelquefois le fouet  la main, pour voir ce qu'il y a dedans... Il ne
pense pas qu'il y ait plus  se vanter d'tre impersonnel que d'tre
incolore, deux qualits aussi vivantes l'une que l'autre, et qu'en
littrature il faut renvoyer aux Albinos! Enfin, il n'a, certes! pas
intitul son livre les _Oeuvres et les Hommes_ pour parler des oeuvres
et laisser les hommes de ct. Et, d'ailleurs, il n'imagine pas que
cela soit possible. Tout livre est l'homme qui l'a crit, tte, coeur,
foie et entrailles. La Critique doit donc traverser le livre pour
arriver  l'homme ou l'homme pour arriver au livre, et clouer toujours
l'un sur l'autre, ou bien c'est... qu'elle manquerait de clous!

Quant aux principes sur lesquels elle s'appuie... pour clouer... cette
Critique,--qui n'est, telle que nous la concevons, ni la description,
ni l'analyse, ni la nomenclature, ni la sensation morbide ou bien
portante, innocente ou dprave, ni la conscience de l'homme de got,
c'est--dire le plus souvent la conscience du sentiment des autres,
toutes choses qu'on nous a donnes successivement pour la
Critique,--elle les exposera certainement dans leur gnralit la plus
prcise, mais lorsque l'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ arrivera 
cette partie de son inventaire intellectuel intitule: _Les Juges
jugs ou la critique de la Critique_... Seulement, d'ici-l, sans les
formuler, ces principes auront rayonn assez dru dans tout ce qu'il
aura crit pour qu'on ne puisse pas s'y tromper.

Le livre des _Oeuvres et des Hommes_ sera, en effet, distribu en
autant de catgories qu'il y a de fonctions spciales et de vocations
dans l'esprit humain, et chaque srie de fonctions aura autant de
volumes que le ncessiteront le nombre des crivains et la valeur de
leurs travaux. On y observera l'ordre hirarchique des connaissances
et des gnies, et c'est pour cela qu'on commence aujourd'hui par ce
qu'il y a de plus _gnral_ dans la pense: les Philosophes et les
crivains religieux. Aprs les Philosophes, viendront les Historiens;
aprs les Historiens, les Potes; aprs les Potes, les Romanciers;
aprs les Romanciers, les Femmes (les Bas-Bleus du XIXe sicle); aprs
les Femmes, les Voyageurs; aprs les Voyageurs, les Critiques; et
ainsi de suite, de srie en srie, jusqu' ce que le zodiaque de
l'esprit humain ait t entirement parcouru.

Enfin un mot encore, et le dernier.

L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ ne faisant pas une histoire
littraire, mais un rsum critique des travaux contemporains, ne
s'est point astreint  l'ordre chronologique. Son livre, qui
embrassera tout le XIXe sicle, ne s'ouvrira point cependant  1800
pour s'avancer ainsi, d'anne en anne, jusqu' l'poque o nous voil
parvenus. Il a cru mieux faire, et attirer sur son oeuvre un intrt
plus grand, en commenant la publication qu'il prpare par l'examen
des livres les plus actuels, quitte  se replier plus tard sur les
plus anciens, les ditions nouvelles offrant une occasion toute
naturelle d'en parler. Toute lacune dans l'examen des oeuvres et des
hommes qui se sont fait une place quelconque au soleil de la
publicit, ou qui l'ont usurpe, ne sera donc jamais que provisoire.
Un jour, le compte diffr aura lieu. On se croit bien oblig de dire
cela  ceux qui s'tonneraient de voir aujourd'hui, dans ce premier
volume consacr aux Philosophes du XIXe sicle, M. Cousin, par
exemple, qui fut si longtemps le chef officiel de la philosophie
franaise, ne briller que par son absence et par quelques-uns de ses
lves. C'est que, de fait, Cousin le philosophe n'existe plus
maintenant; son talent est tomb en quenouille. Sans tre un Hercule,
il file aux pieds d'une Omphale qui ne lui permettrait mme pas de s'y
asseoir si elle tait vivante; mais nous n'en aurons pas moins
probablement l'occasion de nous replier sur ses anciens travaux 
propos de quelque dition de ses oeuvres, et alors il aura le jugement
auquel il a droit, comme Lamennais, Royer-Collard, Ballanche et tant
d'autres, qui-- quatre pas dans le pass--semblent dj s'enfoncer
dans l'ombre d'un sicle.

     J. B. d'A.

Novembre 1860.




SAINT THOMAS D'AQUIN[1]


I

Si l'Acadmie des sciences morales et politiques n'avait pas pris sur
elle de mettre au concours saint Thomas d'Aquin et sa doctrine, quel
livre ou quel journal, avec la superficialit de nos moeurs
littraires, et os jamais parler d'un tel sujet? Aucun sans nul
doute. Quoi! saint Thomas d'Aquin! un saint et un scolastique! Oh!
certes, il ne fallait rien moins que la prpondrance de l'Acadmie
des sciences morales et politiques sur l'opinion pour faire de saint
Thomas d'Aquin une _actualit_. Son livre immense--qui s'appelle _la
Somme_, et qui assomme,--sifflotait un voltairien au sicle dernier,
serait majestueusement rest dans cette gloire ronge d'oubli o le
nom de l'homme se voit encore, mais o ses ides ne se voient plus.

  [1] _La Philosophie de saint Thomas d'Aquin_, par Charles Jourdain,
  ouvrage couronn par l'Acadmie; _La Somme thologique de saint Thomas
  d'Aquin_, traduite en franais et annote par Lachat, avec le texte
  latin (_Pays_, 19 avril 1859).

Des ides de ce grand homme d'ides, qui s'en occupe, en effet, depuis
deux sicles? Qui en a pris souci depuis que Descartes et Bacon ont
saisi le monde moderne et l'ont confisqu? Qui en parle? Qui voudrait
en parler? Pour en parler, il faudrait tre prtre et entre prtres.
Mais entre laques, instruits, positifs, de leur temps, allons donc!
C'est matire de brviaire, aurait dit Rabelais. On n'en dit mot ou
l'on s'en moque. Tout au plus peut-tre, parmi les moqueurs, quelqu'un
de poli et d'indulgent pour les stupidits du moyen ge se
risquerait-il  rappeler le mot du bon Leibnitz (qui voyait tout en
beau d'ailleurs) sur cette scolastique dont le fumier a des parcelles
d'or. Ce serait l tout. On n'est pas Hercule. On ne tracasserait pas
ce fumier davantage et l'or s'y morfondrait, en attendant les coqs qui
trouvent des perles... dans les fables, si l'Acadmie n'y avait
bravement lch les siens.

Grces soient donc rendues  l'Acadmie! Le silence gard, deux
sicles durant, sur l'un des plus fiers livres qu'ait produits non le
gnie d'un homme, mais le gnie des hommes, tait en vrit par trop
honteux, et c'est tre dlivr de la honte que d'tre autoris  en
parler aujourd'hui sans qu'on vous jette une soutane sur la tte pour
mieux enterrer vos admirations arrires! En plaant l'examen de la
doctrine de saint Thomas d'Aquin parmi les examens de son programme,
l'Acadmie a obi, volontairement ou involontairement,  cet esprit
historique qui est la force de cette poque sans invention et livre 
tous les rabchages de la vieillesse.

Quand le gnie de l'invention s'teint, le gnie de l'histoire
s'veille, et c'est ce gnie de l'histoire qui devra, dans un temps
donn, ramener avec respect les yeux des philosophes officiels sur les
ides et les systmes honors le plus longtemps de leur mpris. Quoi
qu'il en puisse tre, du reste, rjouissons-nous de ce qui arrive.
Rjouissons-nous de ce que, grce  l'initiative de l'Acadmie, nous
puissions parler, sans tre moine et  d'autres qu' des moines, d'un
des plus grands esprits du temps pass, qui eut le malheur moderne
d'tre moine. En d'autres termes, disons qu'il est heureux que saint
Thomas d'Aquin rentre par cette petite porte dans le monde qu'il a
autrefois rempli de sa renomme,--et par cela seul qu'il s'est trouv
 Paris, en l'an de grce 1858, un monsieur Jourdain  couronner!

Et ce n'est point une ironie. N'allez pas croire que nous voulions
rire de ce monsieur Jourdain, qui fait de la prose, mais qui le
sait...

N'allez pas vous imaginer que nous nous inscrivions en faux contre sa
couronne. Non pas! Il la mrite, et il l'a mrite si bien qu'on
s'tonne, quand on connat le train infortun de tous les mrites, que
l'Acadmie la lui ait donne. Ce que nous voulions seulement poser
aujourd'hui, c'est l'incroyable singularit, bien honorable pour notre
sicle, qui exige que le nom de saint Thomas d'Aquin soit couvert par
celui de Charles Jourdain pour qu'on se permette d'en occuper
l'opinion. Et nous ne dclamons pas. Nous n'exagrons pas. Ceci est un
fait.

Bien avant que Charles Jourdain et t mis au monde par l'Acadmie
des sciences morales et politiques, il se faisait, depuis 1854, une
traduction de _la Somme_[2] de saint Thomas, texte latin en regard,
avec notes, commentaires, claircissements et toute l'armature
ncessaires  un pareil vaisseau en matire de livre. Et qui l'a
annonce? Personne. Quel est le lettr de ce temps, o les _Mmoires
de mademoiselle Cleste Mogador_ trouvent des plumes galantes qui en
crivent, quel est le lettr qui, par un mot, ait seulement donn une
ide juste de ce beau et utile travail de bndictin que Lachat a
entrepris et qui devrait honorer la littrature du pays o il s'est
produit?... Qui, except les clercs, comme on disait au moyen ge,
sait quelque chose de cette dition _princeps_ dont il a dj paru
plus de dix volumes en quatre ans?

    Et qui saurait sans moi que Cotin a prch?

disait Boileau, avec un orgueil qui n'en devait gures donner au
pauvre Cotin! Et qui saurait sans moi qu'aprs tout saint Thomas
d'Aquin n'tait pas un cuistre? peut se dire l'Acadmie, avec un
orgueil moins cruel, elle qui, aujourd'hui, la main tendue sur la
tte de Jourdain, son laurat et l'interprte de sa pense, nous
assure solennellement que saint Thomas d'Aquin, toute rflexion faite,
avait vraiment de la philosophie dans la tte, quoiqu'il ft... un
thologien!

  [2] Louis Vivs.


II

Tel est, en effet, tout l'esprit et toute la porte du travail que
Jourdain vient de publier. Prouver que saint Thomas d'Aquin,
l'Aristote du catholicisme (mais du catholicisme: voil bien ce qui
gte un peu l'Aristote!), fut un philosophe plus et mieux que Kant et
Hegel, par exemple, les Veaux non pas d'or, mais d'ides, de la
philosophie contemporaine; montrer qu'on peut trs bien dgager de son
oeuvre thologique une philosophie complte, avec tous ses
compartiments, et que le monde d'un instant qui l'a pris pour une tte
norme, ce grand _Boeuf de Sicile_ dont les mugissements ont branl
l'univers, ne fut dupe ni de l'illusion ni de l'ignorance; demander
enfin pardon au XIXe sicle pour une telle gloire: voil le programme
de l'Acadmie et le livre de son laurat.

Cela n'est pas trs ambitieux, n'est-ce pas? et mme cela se contente
d'tre modeste. Cela mutile saint Thomas, le gant d'ensemble, qui
concentra dans une colossale unit la science divine et la science
humaine. Cela renverse le sens de la lorgnette et fait voir les choses
par le petit ct, non par le grand. Mais que voulez-vous? Tout est
relatif. C'est beaucoup encore. Qui se serait attendu  cela il y a
seulement quelques annes: saint Thomas d'Aquin exalt dans une
acadmie de philosophes, Charles de Rmusat rapportant? Publi
aujourd'hui sous la forme de deux gros volumes in-8[3], le travail
de Jourdain s'ajuste aux proportions du cadre trac par l'Acadmie.

  [3] Hachette et Cie.

L'auteur a l'esprit de sa consigne. Il n'est tmraire ni pour
personne ni contre personne. Il a des prudences, quoiqu'il ne soit pas
un serpent. Comme Covielle, on lui souhaiterait d'en tre un, et un
lion aussi! On lui souhaiterait encore--comme Covielle--que son rosier
ft plus fleuri. Mais enfin le tout de sa petite culture est fort
propre. Philosophe qui se surveille et qui se lave beaucoup les mains
ds qu'il a touch  la thologie, il n'efface pas, du moins, sur son
front la trace de son baptme, et quand il approche le plus de
l'Acadmie il se dit chrtien avec une honnte rougeur.

Car il est chrtien. Il est bien un peu paen aussi, et de famille
paenne par-dessus le march, ami de son temps; mais il est pris
d'une chrtienne qu'il veut faire accepter par les siens. Son livre
est trs diplomatique. C'est un plaidoyer insinuant, adroit, accordant
quelque chose pour obtenir beaucoup, qutant la tolrance
philosophique avec des airs aimables,--on qute toujours dans un sac
de velours,--indiquant des rapports tranges et bons entre la
philosophie de saint Thomas d'Aquin et les philosophes modernes, et
poussant  ce qu'on se prenne la main et qu'on s'embrasse. Le procd
de Jourdain est accommodatif. Il consiste  reprendre d'une main tout
doucettement ce qu'il a donn de l'autre avec un grand geste, et ce
qui suit va le faire comprendre.

Agrg  la Facult des lettres, sorti de l'Universit pour entrer 
l'Acadmie dont il a voulu le prix, qu'il n'a pas manqu, ayant par
consquent des terreurs respectueuses fort naturelles pour le
progrs, et non moins naturellement des affections intellectuelles
pour l'glise, Jourdain a t le juge de paix qui appelle les parties
en conciliation dans son cabinet avec la plus grande politesse.

Il y a mand les doctrines les plus opposes, et, en vertu de sa
modration, vertu moderne, et de ce style modr qui est le style de
la maison dans laquelle il juge, il a tout arrang  l'amiable entre
la scolastique et la philosophie, entre les tnbres du moyen ge et
les lumires de cet ge-ci, entre la foi et la raison...

Les esprits absolus n'accepteront probablement pas les dcisions
onctueuses, gracieuses et officieuses de Jourdain, car les esprits
absolus n'acceptent rien et veulent tout prendre; mais l'Acadmie les
a acceptes. Qui pourrait s'en tonner n'aurait pas lu Jourdain.
Correct et grave, mais surtout trs grave, ayant mme l'avantage
d'tre lourd parfois, ce qui ajoute encore  la gravit, cette fortune
des crivains actuels, Jourdain n'a ni une seule expression
pittoresque ni une seule expression incisive, ce qui serait une
indcence en mtaphysique. Esprit de juste milieu, qui se
dmne--rendons-lui cette justice!--pour tre juste, il reste milieu,
mais non juste,  peu prs en toutes choses, et c'est par l qu'il a
triomph. Avec son style naturellement sans couleur, ce style blanc et
doux que l'abstraction a blanchi encore, il n'a fait aucun mal aux
yeux des hommes  conserves qui avaient  le juger, et ils ont tous
apprci infiniment cette flanelle.

Certainement, pour manquer le prix il fallait s'y prendre de tout
autre manire. Mais Jourdain n'avait pas l'ambition de manquer le prix
avec clat. Il aurait fallu une hauteur dans l'aperu et une dcision
dans la pense qui n'taient pas dans les plans de Jourdain,
eussent-elles t dans ses puissances. Jourdain, ne nous y trompons
pas! est, de naissance comme d'tat, un philosophe. C'est un
philosophe qui chasse de race, un philosophe de pre en fils, dont le
pre eut autrefois aussi son prix d'acadmie, et qui a voulu continuer
cette gloire paternelle. Certes! ce n'est pas avec de telles
proccupations que l'on peut dpasser, par la fiert ou la soudainet
de l'aperu, par l'indpendance, par un style vivant et anti officiel,
les conditions du programme de l'Acadmie, cet tablissement de haute
bienfaisance littraire, qui n'existe que pour mettre en lumire les
talents qui, tout seuls, ne s'y mettraient pas.


III

Nous l'avons dit dj, du reste, le dfaut du programme de l'Acadmie
tait d'tre par trop exclusivement philosophique quand il s'agissait
d'apprcier un homme qui, comme saint Thomas, tait un grand
thologien bien avant d'tre un grand philosophe. La gloire de celui
qui fut appel l'Ange de l'cole, son influence inoue sur un temps o
la foi primait encore la raison, sa proccupation perptuelle et
absorbante des intrts de l'glise, et jusqu' son genre de gnie,
qui ne fut vraiment original que par sa souveraine certitude et la
toute-puissante clart de son orthodoxie, furent une gloire, une
influence, une proccupation et un gnie essentiellement thologiques.
Si saint Thomas d'Aquin n'avait t qu'un philosophe, il nous aurait
dcalqu Aristote avec une telle exactitude qu'on aurait dit qu'ils
n'taient deux, ces immenses Mnechmes crbraux, que parce qu'entre
eux on aurait pu compter les sicles. Saint Thomas d'Aquin, c'est la
Nature se faisant cho  elle-mme  travers les temps, recommenant
un homme comme une cration, et remoulant un Aristote sur l'exemplaire
qu'elle avait gard du premier. Phnomne trange dont elle donne
rarement le spectacle! Saint Thomas d'Aquin ne serait donc qu'un tome
second d'Aristote, si le thologien, l'homme de la science
surnaturelle, ne le frappait pas tout  coup d'une diffrence
sublime,--empreinte ternelle qui empchera dsormais les sicles de
confondre cette tte rase de moine avec la tte aux cheveux courts de
la mdaille du Stagyrite.

Ce qui marque la personnalit de saint Thomas d'Aquin avec une
incroyable profondeur, ce n'est pas l'invention. Saint Thomas d'Aquin
n'a presque rien invent. Il semble, lui qui avait fait voeu de
pauvret dans la vie, avoir fait voeu aussi de pauvret en invention.
Mais ce qu'il possde, c'est justement le bien des pauvres, c'est la
tradition de l'glise, et, par l'tude thologique dont il a report
les habitudes sur les choses de la philosophie, la prcision et le
gnie de la formule,--tellement claire, dit trs heureusement Charles
Jourdain, qu'elle peut se passer de dmonstration. Les qualits de cet
esprit, pour lequel on pouvait inventer, mieux que pour personne, le
mot d'esprit fort, sont l'normit de la puissance dans la nuance, la
force d'quilibre, la statique, la froideur du front. Croirait-on, si
ses oeuvres ne l'attestaient, qu'il n'a jamais vers dans le
mysticisme de Malebranche au XVIIe sicle, lui, l'homme du XIIIe et le
saint? N'est-ce pas merveilleux de force et de pouvoir sur soi?

Du haut des sommets de la mtaphysique, saint Thomas d'Aquin peut
regarder impunment dans tous les gouffres: le vertige lui est
inconnu; il reste impassible. Aussi sa gloire, sa gloire relle, est
bien moins de s'tre lev que de n'tre jamais tomb. Un moment
peut-tre, au commencement de son enseignement, il inclina vers le
ct qui est devenu la pente moderne et mme la chute. Il alla du
connu  l'inconnu, de l'homme  l'ange et  Dieu. Mais bientt il
redressa ce faux pli de mthode, il se ressouvint qu'il tait
thologien, et il commena son systme par la question thologique des
attributs de Dieu. Alors la thologie, comme un aigle qui a enfin
toute la pousse de ses ailes, l'emporta vers le monde d'o il n'est
jamais descendu. Pendant que la philosophie cherchait  le retenir en
bas, il monta, et telle fut l'indfectible scurit, le matre aplomb
de cet homme,--que les analogies, ou, pour mieux parler, les identits
de sa pense avec celle d'Aristote, entranaient vers les erreurs du
pripattisme,--qu'il s'arrta toujours  temps pour les viter.

Eh bien, voil le thologien dans l'oeuvre duquel l'Acadmie des
sciences morales et politiques, qui bat, en ce moment, le ban et
l'arrire-ban de la philosophie en dtresse, a donn l'ordre d'aller
chercher un philosophe, et Charles Jourdain, ce terre-neuve de
l'Acadmie, l'a rapport! Il nous a donn une analyse trs exacte de
la thodice, de la mtaphysique et de la morale de l'illustre auteur
de _la Somme_. Il a tourn, en homme qui comprend ces questions et ces
langages, dans ce rond d'ides qui ne s'est pas largi d'Aristote 
saint Thomas d'Aquin et de saint Thomas d'Aquin  Kant lui-mme.

Impossible de suivre, dans un seul chapitre d'un livre comme celui-ci,
le dtail infini d'un travail expos  grand'peine en deux volumes;
mais ce qui rsulte de ce travail, c'est l'inutilit dmontre de la
peine qu'on a prise au point de vue des acquts et des accroissements
de la philosophie. Que gagnera-t-elle, en effet,  dclarer l'_Ange de
l'cole_ un philosophe?... Elle lui aura t ses ailes. Mme saint
Thomas, dans le problme humain, dans l'ordre des connaissances
naturelles, ne peut rien quand il s'agit d'ajouter une certitude 
celles que l'esprit de l'homme craint de ne pas avoir. Pour tre le
docteur des docteurs, la lumire et la loi des esprits, l'autorit
irrfragable, il faut  saint Thomas d'Aquin--le second
Aristote--l'glise, la rvlation et l'histoire, c'est--dire tout ce
que Jourdain aperoit trs bien dans tout le cours de son ouvrage,
mais dont il se dtourne pour ne pas contrarier l'Acadmie et...
manquer son prix!




JEAN REYNAUD[4]


Quand la Critique a devant elle un pareil ouvrage, elle n'est pas
mdiocrement embarrasse; mais son embarras ne vient point de ce que
l'amour-propre de l'auteur pourrait supposer. Nous le dirons, sans
fatuit d'aucune espce, le livre de _Terre et Ciel_[5] de Jean
Reynaud, ce livre au titre colossal, n'est pas,  nos yeux, un
colosse. Le systme qu'il dresse devant nous ne nous parat point
inexpugnable. Quand on le lit et quand on l'examine, on trouve qu'il
n'y a pas l _intellectuellement_ de quoi trembler. Le livre et le
systme se composent, en effet, de deux affirmations sans preuves,
qu'on peut fort bien contredire sans insolence et rfuter sans
beaucoup de peine. La premire de ces affirmations, c'est... le
croira-t-on?... la pluralit des mondes et l'habitation des toiles,
que Jean Reynaud nous certifie, avec une gravit de Christophe Colomb
astronomique au dbott de son voyage, et dont il nous donne
somptueusement sa parole d'honneur. La seconde... le croira-t-on
davantage?... c'est l'ancienne redite d'une mtempsycose progressive 
laquelle la philosophie revient,--comme la vieillesse revient 
l'enfance. Dans tout cela, il faut en convenir, il n'y a rien de bien
blouissant et de bien formidable, rien qui force le plus modeste des
esprits philosophiques  se croire petit et  baisser les yeux.
Seulement, voici o l'embarras commence. Si la Critique prend au
srieux ce gros livre de _Terre et Ciel_ que d'aucuns regardent comme
un monument, si elle se croit oblige d'entrer dans les discussions
qu'il provoque et d'accepter ces formes prmdites d'un langage
scientifique assez semblable au latin de Sganarelle, mais moins gai,
la voil expose  asphyxier d'ennui le lecteur comme elle a t
elle-mme asphyxie. Et cependant, d'un autre ct, si on touche
lgrement  une chose si pesante, d'honntes esprits s'imagineront
sans doute que c'est difficult de la manier.

  [4] _Terre et Ciel_ (_Pays_, 13 septembre 1854).

  [5] Furne et Cie.

Car,  tort o  raison,--et  tort selon nous,--le livre de Jean
Reynaud passe en ce moment pour une oeuvre trs forte. On se le dit et
on le croit. On n'y regarde pas. Je ne suis pas bien sr qu'on lise ce
livre compact et sans lumire, indigestion de deux ou trois ruditions
spciales, et qui roule, dans un style pais, de si misrables erreurs
qu'elles ne sont plus que des lubies; mais on le feuillette et on le
vante, et je le conois! Rationalistes, panthistes, clectiques,
voltairiens, toutes les varits de philosophes qui se tiennent entre
eux comme des crustacs, sont intresss  vanter un livre, quel qu'il
soit dont les ides ne vont  rien moins qu' la destruction intgrale
de nos dogmes et  la ruine de l'glise romaine. Aussi nul d'entre
eux n'y a-t-il manqu. Mme les voltairiens, trop spirituels pour lire
d'autres romans que _Candide_ et la _Princesse de Babylone_, ont parl
avec faveur de celui-ci dans le plus clbre de leurs journaux. Ils ne
l'ont pas discut, il est vrai; ils ne lui ont tmoign prudemment que
ce genre de respect qui ne touche pas aux choses qu'on respecte; mais
ils l'ont trait avec la haute considration de tous les mandarins
entre eux. Quoique eux surtout, les voltairiens, n'aient de got pour
aucune espce d'Apocalypse,--pas plus pour celle de Jean Reynaud que
pour celle de l'autre Jean,--quoique rien ne ressemble moins au verre
d'eau de leur style que le limon visqueux du style de Jean Reynaud,
ils n'ont pas moins apprci les trois grandes puissances sur la tte
humaine qui se trouvent dans ce livre de _Terre et Ciel_ et qui en
protgent actuellement la fortune:  savoir l'appareil des mots
scientifiques pour cacher le vide de la pense, l'effronterie gratuite
de l'hypothse et la majest de l'ennui.

Certes! dans un autre temps et pour un autre livre, ils auraient souri
de ces trois puissances qui correspondent  des faiblesses. Ils
auraient accompagn du petit fifre de leur ironie ordinaire cette
lourde thorie astronomique et cosmologique, qui n'est ni de la
science ni de l'invention. Mais,  une poque o le rationalisme
souffre tant des blessures qu'il se fait  lui-mme et o
l'enseignement de l'glise commence de reprendre dans les esprits
minents l'empire qu'il avait perdu au XVIIIe sicle, ils se sont dit
probablement qu'il ne fallait mpriser le secours de personne. Ils ont
accueilli Jean Reynaud comme si c'tait Pythagore. Ils ont cout
srieusement cet cho attard, que Pythagore, s'il l'entendait,
n'adorerait plus! Et, quittes  se moquer plus tard d'un livre qui
doit _faire mal aux nerfs_ de leurs esprits positifs et lgers, ils
ont pouss au succs de ce livre en disant bien haut qu'il le
mritait.

Tel est tout le secret de cette facile renomme de deux jours, faite
si gnreusement  un ouvrage qui ne saura pas la garder. Le livre de
_Terre et Ciel_ de Jean Reynaud est un coup port, par une main
philosophique de plus, au christianisme et  l'glise. Comment ceux
qui hassent l'glise et le christianisme n'en seraient-ils pas
reconnaissants?... Sans doute, avec plus de talent, le coup serait
mieux assn; mais enfin--il faut tre juste!--c'est un coup de plus.
Jean Reynaud a un mrite que les philosophes doivent singulirement
apprcier, et qui ne tient ni  ses ides ni  la force de son gnie.
De tous les ennemis de la religion de nos pres, de tous ceux qui
disent que le catholicisme est une doctrine dpasse par l'esprit
humain et qui a fait son temps (comme les conscrits) dans l'histoire,
cet excellent Jean Reynaud est peut-tre le plus dangereux. Il est
doux et il se dit chrtien. C'est au nom d'un christianisme meilleur
qu'il vient poser la ncessit de corriger ce chtif Symbole de Nice,
qui, dcemment, ne convient plus  des chrtiens aussi distingus que
nous. Jean Reynaud, quand il parle du christianisme, affecte une
impartialit  duper beaucoup d'imbcilles. Il ne casse pas tout,
comme Proudhon. Il n'a pas le talent roux et le coup de corne de boeuf
de ce robuste btard d'Hegel en dmence. La forme de son exposition se
recommande aux esprits modrs par je ne sais quelle fausse bonhomie,
et jusqu' son talent d'crivain, trop empt pour tre mordant,--trop
mollusque pour tre serpent,--rien n'avertit et tout rassure quand il
se dit chrtien, comme la plupart des hrtiques, du reste, qui n'ont
jamais manqu de se dire chrtiens pour mieux atteindre le
christianisme en plein coeur!

La seule originalit de Jean Reynaud est d'tre--au XIXe sicle--bien
plus un hrtique qu'un philosophe. Aprs Diderot, qui voulait
_largir Dieu_, il veut largir le christianisme. Nous savons bien--et
lui aussi, probablement,--ce qui resterait du christianisme aprs cet
largissement  la Diderot! mais, pour les simples de coeur et
d'esprit qui se laissent ptrir par la main de toutes les propagandes,
un tel langage a sa sduction. Les philosophes ont le verbe pre et
haut. Ils ne barbouillent pas, et quelquefois ils pouvantent.
Spinoza, Voltaire, Hegel, tous ces insectes humains, enivrs de la
goutte de gnie que Dieu leur versa dans la tte et qu'ils ont rejete
contre Dieu, jouent leur rlet de titans-myrmidons jusqu'au bout et
visire leve. Mme quand Voltaire se fait capucin, il rit, le
sacrilge! mais il ne trompe pas. Tandis que Jean Reynaud, le
thologien de contrebande qui part du pied gauche aujourd'hui pour
demander--comme le pieux et pur Saint-Bonnet--que la thologie se
relve dans l'opinion et les tudes du XIXe sicle, ne rit pas et ne
nous fait pas rire, mais il pourrait bien nous tromper!

Nous tromper comme il se trompe lui-mme!--car il ne faut pas croire
que cette tte, aux notions confuses, n'ait pas vis--vis d'elle-mme
la bonne foi de ses confusions. L'auteur de _Terre et Ciel_, dont la
prtention le plus en relief est la thologie, qui s'en croit
l'aptitude et qui n'en a pas mme le rudiment, invoque navement dans
son livre une thologie qui changerait en dogmes ses erreurs. Esprit
physiologiquement religieux, tourn de tendance primitive et de
temprament vers les choses de la contemplation intellectuelle,
mtaphysicien et presque mystique, l'auteur de _Terre et Ciel_ n'tait
point, par le fait de ses facults, destin aux doctrines de la
philosophie moderne; mais, pour des raisons qu'il connat mieux que
nous et qu'il retrouverait s'il faisait l'examen de conscience de sa
pense, il n'a pu cependant y chapper. Il est le fils du XVIIIe
sicle. Avec sa foi dans le progrs indfini du genre humain, c'est
une bouture de Condorcet. Mais--disons-le  son loge!--le XVIIIe
sicle, dont il procde, n'a pu lui donner ce mpris de brute pour les
problmes surnaturels qui distingue ses plus beaux gnies. Dieu,
l'me, son essence et ses destines, les hirarchies spirituelles,
etc., sont rests des questions pour Jean Reynaud, et des questions
que le panthisme contemporain ne rsoud pas. En vertu de son genre
d'intelligence, la notion thologique n'a donc pas t abolie en lui,
mais seulement obscurcie et fausse. Et voil justement ce qui a
produit, sous la plume de ce philosophe singulier qui a le _coup de
marteau de la thologie_, un chaos galement monstrueux pour les
thologiens et pour les philosophes! Voil pourquoi il a mutil, au
nom de la thologie, le triple monde que la thologie enseigne, et
qu'il le rduit  un seul dans son livre, malgr son double titre de
_Terre et Ciel_!

En effet, pour qui sait l'embrasser et l'treindre, ce livre, au
fond, n'est autre chose qu'une mutilation et un renversement des
ides chrtiennes. C'est notre _Credo_ pris  rebours et fond sur
la pluralit des mondes ternels, sans royaume des cieux et sans
enfer. Telle, en deux mots, la conception thologique du livre de
Jean Reynaud; mais ce n'est pas tout au dtail. L'auteur de _Terre
et Ciel_ a beau s'en dfendre, il n'est rellement qu'un panthiste
de notre temps, sous les guenilles de tous les hrtiques de ce
moyen ge contre lequel il se permet tant de mpris. N'oublions pas
que son livre n'est, avant tout et aprs tout, qu'un essai de
cosmologie... Parti du cosmos pour aller au cosmos, en passant sur
le cosmos, l'auteur s'agite, mais strilement, pour organiser plus
qu'un cimetire... Le mot de _Ciel_ est de trop dans le titre de son
ouvrage, et la _Terre_ mme comme il la conoit n'est pas la notion
chrtienne de la terre. Ce n'est plus le lieu de l'expiation et de
l'preuve, le champ de mort d'o une chrysalide de cent cinquante
milliards d'mes doit un jour se dployer et s'envoler dans les
cieux. Cette double notion de la terre et du ciel, la seule que
puissent admettre galement l'intelligence des penseurs et
l'imagination des potes, Jean Reynaud, thologien agrandi par la
philosophie, l'a rpute mesquine, enfantine et dborde par ce
triomphant Esprit humain, qui a le droit d'exiger mieux. Seulement,
pour la remplacer, cette notion infrieure et grossire, l'minent
inventeur n'a trouv rien de plus puissant que de ramasser, dans la
poussire des rves de l'humanit les plus rongs par les sicles et
les plus transparents de folie, le systme rumin par l'Inde--cette
vache de la philosophie--d'une mtempsycose progressive, qui met
l'homme aux galres  perptuit de la mtamorphose et son
immortalit en hachis!

Au moins, pour expliquer de cette faon le problme surnaturel de
l'homme et de sa destine, pour revenir, en plein XIXe sicle,--aprs
les travaux philosophiques de Hegel et de Schelling,-- ce risible
systme de la mtempsycose, digne tout au plus d'inspirer une chanson
au marquis de Boufflers ou  Branger, qui l'a faite, fallait-il se
sentir une force d'induction et de dduction irrsistible; fallait-il
que la grandeur des facults philosophiques sauvt la misre du point
de vue que l'on ne craignait pas de relever. Et c'est ici qu'aprs la
question du point de vue, gnral et dominateur, qui emporte l'honneur
d'un livre en philosophie, devait se poser la question du talent et de
ses ressources, qui couvre l'amour-propre de l'auteur. Eh bien, nous
le disons en toute vrit et sans vouloir y faire de blessures,
l'amour-propre de Jean Reynaud ne sera pas couvert! Une fois le fond
du livre cart, les qualits qui resteront pour le dfendre
n'imposeront point par leur clat aux vritables connaisseurs. Et nous
ne parlons pas encore ici de la forme la plus extrieure de ce livre,
de sa conformation littraire. Nous restons mtaphysicien. En
mtaphysique, il sera trs facilement constat, par tous ceux qui ont
l'habitude ou l'amour de ce genre de mditation, que les tendances de
Reynaud sont plus vives et plus fortes que ses facults.

Le trait de _Terre et Ciel_, qui rsume toute sa vie intellectuelle,
car il a t effeuill dans des revues et des journaux depuis dix ans,
ce trait, regard comme un systme  toute solution par un petit
nombre de gens solennels et mystrieux qu'on pourrait appeler les
Importants de la philosophie, est, qu'on nous passe le mot (le seul
qu'il y ait, hlas! pour exprimer notre pense)! un perptuel
coq--l'ne sur les relations du temps  l'ternit. Pour un
mtaphysicien, qui doit connatre les lments de la science qu'il
cultive et n'avoir pas de distractions, Jean Reynaud est entirement
tranger  la conception de l'ternit, ou, s'il la pose parfois, il
l'oublie. C'est qu'au fond il n'a rien de net, de ferme, de
premptoire et d'arrt dans l'esprit. Il patauge.

L'infinit,--dit quelque part ce panthiste malgr lui ou  dessein
(lequel des deux?),--l'infinit est un des attributs de l'univers.
Mais l'infinit est le contraire de la mesure, comme l'ternit est le
contraire du nombre! Des coliers sauraient cela. Et voyez la
singulire consquence: si l'on met l'infini  la place de l'tendue,
o pose-t-on l'axe du monde et que devient pour Jean Reynaud cette
gravitation dont il est si sr et si fier? Dans le chapitre de
_l'Homme_, o le rcit de la Gense est culbut par l'hypothse,
l'ternelle hypothse du dveloppement progressif de la vie et de la
cration graduelle, Jean Reynaud mconnat l'Absolu divin. Il semble
ignorer que Dieu soit un acte pur, et ce que c'est mme qu'un _acte
pur_! Il s'imagine que Dieu, comme l'homme, a son chemin  faire et
qu'il a besoin d'exprience... Ce manque de prcision, qui, en
mtaphysique, se mue si vite en erreur ou s'tale si pompeusement en
btise, on le signalerait  toutes pages dans le livre de _Terre et
Ciel_ si on ne craignait pas de fatiguer le lecteur par des citations
trop abstraites.

Ainsi donc, en nous rsumant, nous trouvons,  ct de la donne
vicieuse et purile du livre de Jean Reynaud, des qualits
mtaphysiques d'un degr infrieur, sans puret et sans force relle,
un langage trouble toujours et souvent contradictoire. Le trait de
_Terre et Ciel_ est une petite Babel btie par un seul homme. C'est la
_confusion des langues_ de plusieurs sciences, qui se croisent et
s'embrouillent sous la plume pesante de l'auteur. Sa pense ne domine
pas tous ces divers langages et ne les fait pas tourner autour d'elle,
avec leurs clarts diffrentes, dans la convergence de quelque
puissante unit. Thologien de prtention malgr son caractre
philosophique, thologien _quiquengrogne_ en philosophie, il peut
avoir beaucoup lu les thologiens catholiques, mais il n'a point de
connaissances accomplies, lumineuses, en thologie; car, s'il en
avait, aurait-il paul le systme du progrs indfini de Condorcet
avec la mtempsycose de Pythagore?... Aurait-il pu jamais adopter
comme vrai ce systme du dveloppement progressif de la vie et de ses
perptuelles mtamorphoses, qui parque l'homme sur son globe et
applique  la cration tout entire,  l'oeuvre du Dieu tout-puissant,
lequel a cr spontanment l'homme complet, innocent et libre, ce
procd de rapin qui, par des changements imperceptibles et
successifs, se vante de faire une tte d'Apollon avec le profil du
crapaud? Le sophisme picurien, le plus compromis des sophismes grecs,
qui donnait  la Divinit la forme de l'homme parce qu'on n'en connat
pas de plus belle, est le genre de preuves le plus familier de
Reynaud. Ne comprenant jamais l'action divine que comme il comprend
l'action humaine, l'auteur de _Terre et Ciel_ se croit fond  tirer
une impertinente induction de nous  Dieu, et cet abus de
raisonnement, qui revient dans son livre comme un tic de son
intelligence, produit pour consquence de ces normits qui coupent
court  toute discussion. Pour n'en citer qu'un seul exemple, Jean
Reynaud exige la pluralit des mondes ou il n'admet pas Dieu, parce
que (ajoute-t-il avec un srieux qui rend la chose plus comique
encore), sans la pluralit des mondes, Dieu est videmment ls dans
son caractre de crateur. On conoit, n'est-il pas vrai? qu'aprs
des affirmations de cette nature un homme sens ne discute plus.

Nous avons, nous,  peine discut. Nous ne pouvions, ni pour le public
ni pour nous, ni pour le livre mme dont il s'agit, l'examiner dans le
dtail trop spcial, trop _technique_, des nombreuses questions qu'il
soulve; mais le peu que nous avons dit suffira. Si ce singulier
trait de philosophie religieuse, qui essaie de renverser tous nos
dogmes, sans exception, sous l'ide chimrique des transformations
ternelles et successives de l'humanit et sous un panthisme plus
fort que l'auteur et qui le mne et le malmne; si ce trait brillait
au moins par une exposition mthodique, nous aurions pu donner le
squelette de ce mastodonte de contradictions et d'erreurs. Mais Jean
Reynaud n'a point de mthode. Son livre de _Terre et Ciel_ est une
conversation,  btons rompus, entre un philosophe thologien de
l'avenir,

    C'est moi-mme, messieurs, sans nulle vanit!

et un pauvre thologien catholique (et je vous demande si le
catholicisme est bien reprsent!), lequel laisse passer fort
respectueusement toutes les _bourdes_, dirait Michel Montaigne de
l'auteur de _Terre et Ciel_, absolument comme on laisse passer, en se
rangeant un peu, les boulets de canon auxquels il est dfendu de
riposter. Vieux livre sous une peau nouvelle, l'ouvrage de Jean
Reynaud a emprunt jusqu' sa peau. En effet, c'est l'opposition et la
caricature de ces _Soires de Saint-Ptersbourg_ dans lesquelles
l'auteur esquive aussi la difficult d'une exposition mthodique par
cette forme trop aise du dialogue, mais, du moins, en sait racheter
l'infriorit par l'clat de la discussion, le montant de la repartie,
la beaut de la thse et de l'antithse et une charmante varit de
tons, depuis la bonhomie accablante du thologien jusqu' la
_sveltesse_ militaire; depuis l'aplomb du grand seigneur qui badine
avec la science comme il badinerait avec le ruban de son crachat
jusqu'au gnie de la plaisanterie comme l'avait Voltaire.
Malheureusement l'esprit de Jean Reynaud n'a pas, lui, toutes ces
puissances. Il est monocorde, et la corde sur laquelle il joue n'est
pas d'or. Ses longues dissertations dialogues, que ne brise jamais le
moindre mot spirituel, manquent profondment de vie, d'animation, de
passion enthousiaste ou convaincue, et elles nous versent dans les
veines je ne sais quelle torpeur mortelle. On dirait le procd Gannal
appliqu  notre esprit tout vivant. Dsagrable sensation! Au milieu
de cette logomachie thologique, si incroyablement obstine et dans
laquelle pourtant exclusion est faite des miracles, de la virginit,
des sacrements, de l'ide de famille, il n'y a de clair, pour qui sait
voir, que la haine de Jsus-Christ sous le nom de moyen ge. Seulement
cette haine entortille, insidieuse, nous fait payer par un ennui 
nous dformer la figure les embarras de la pense de l'auteur. Ah!
qu'on aimerait mieux un peu de passion franche, et, comme disait
Shelley, l'athe, que le serpent, une bonne fois, se dresst sur sa
queue et sifflt tous ses sifflements. Au lieu de ces longueurs
indcises, de ces toiles d'araigne philosophiques, de cette mosaque
de filandreuses dissertations, qui se lvent par plaques sous les
pieds de l'esprit et qui en retardent la marche, qu'on aimerait mieux
quelques lignes de conclusion, nettes et courageuses, les articles
(enfin arrts) du Symbole de la philosophie, de ce Symbole qu'on nous
jetterait  la tte,  nous les arrirs, comme les Aptres eurent
autrefois l'impudence sublime de jeter le leur, en bloc,  la tte du
genre humain!

Mais rien de tout cela. Le livre de Jean Reynaud est et reste tout
simplement une hypothse, qu'on propose, mais qu'on n'impose pas...
Ils savent trs bien risquer le faux, les philosophes, mais ils ne
sont jamais assez srs que le faux qu'ils risquent est le vrai pour
avoir l'aplomb d'en faire un symbole. Ceci n'est rserv qu'aux
prtres. Nous l'avons dit dj, ce trait de _Terre et Ciel_, qui n'a
de grave que le ton, agrandit vainement et cache mal, sous le
trompe-l'oeil des dtails scientifiques, une thorie qui, rduite 
ses plus simples termes, n'est que ridicule et... immorale; car voil
son ct srieux! La mtempsycose, ou la transformation successive de
l'humanit, emporte la morale humaine dans sa visible absurdit. Si
cette transformation qui recommence toujours est en effet la loi du
monde, tous les crimes et mme l'assassinat ne sont plus que des
drangements de molcules qui sauront toujours bien se reconstituer,
et l'affreux pote du suicide avait bien raison quand il chantait:

    De son sort l'homme seul dispose!
    Il a toujours, quand il lui plat,
    Dans la balle d'un pistolet,
    La clef de sa mtamorphose!

Telle est la conclusion que les _hommes pratiques_ tireront de la
doctrine du philosophe. Assurment, on doit esprer que de si
dgradantes consquences, une fois seulement indiques, diminueront un
peu dans l'opinion l'importance que le parti philosophique
antichrtien veut crer au livre de Jean Reynaud.

Et qu'on nous permette d'ajouter encore un dernier mot.

Quand on s'lve  une certaine hauteur, il n'y a plus que deux sortes
de livres,--deux grandes catgories, dans lesquelles tous les genres
et tous les sujets peuvent rentrer: les livres faits par l'observation
et les livres faits par la rverie. Observation et rverie, voil les
tiges-mres de toutes les familles de l'esprit humain. Eh bien, ni
comme observateur ni comme rveur Jean Reynaud n'occupera une place
leve dans la hirarchie des intelligences de son temps! Tout au plus
donnera-t-il le bras  Pierre Leroux, l'auteur de _l'Humanit_, avec
lequel il a plus d'une analogie, et s'en iront-ils tous deux  la
fosse commune de l'oubli. Observateur nul, puisque son systme n'est
qu'une induction, et rien de plus, il choque profondment en nous la
facult qui a soif de ralits et de vrit, mais il n'intresse pas
l'imagination davantage. Quand on a lu cet immense volume d'hypothses
sur la pluralit des mondes ternels, savez-vous  quoi l'on retourne
pour se dlasser d'une telle lecture?... Aux historiettes
astronomiques de Fontenelle et aux gasconnades de Cyrano de Bergerac.




DONOSO CORTS[6]


I

Intellectuellement, c'est une frgate  la mer que la publication de
ces oeuvres[7] de Donoso Corts. Chargs de vrit et, pour ainsi
parler, pavoiss des couleurs d'un grand talent, dont le caractre est
l'clat, ces trois volumes, comme le vaisseau que montait l'aeul de
Corts pour aller  la conqute d'un monde, s'en vont  la conqute
des mes, qui sont aussi des mondes, et peut-tre plus difficiles 
conqurir... Quelle que soit leur destine, c'est un service rendu 
l'glise que d'avoir pens  les traduire et  les publier dans cette
langue franaise qui n'est pas seulement, comme on l'a dit, la langue
de la diplomatie et de la philosophie, mais qui est plus qu'une autre
la langue de la propagation et de la foi.

  [6] _Oeuvres de Donoso Corts, marquis de Valdegamas_, prcdes d'une
  introduction par Louis Veuillot (_Pays_, 6 juillet 1859).

  [7] Vaton.

Donoso Corts, marquis de Valdegamas, est un des crivains catholiques
les plus minents de ces dernires annes. Il a laiss, presque ds
son dbut, des traces trop vives et trop profondes dans l'opinion
contemporaine pour qu'on pt oublier de runir les crits dus  cette
plume brillante que la mort a si tt brise, et qu'il et brise
lui-mme s'il avait vcu davantage, tant elle satisfaisait peu son me
sainte! D'un bien autre gnie que Silvio Pellico, mais d'une humilit
non moins touchante, le marquis de Valdegamas avait plus de confiance
dans une dizaine de chapelet, dite d'un coeur fervent, que dans tous
les talages de la pense. Et il avait raison! Mais ses amis qui le
publient aujourd'hui n'ont pas tort pourtant de le publier. Ils savent
que Dieu, pour traverser les coeurs, met dans nos carquois toutes
sortes de flches, et que la flche du talent pntre encore aprs les
plus perantes,--celles de la prire et de la charit!

Du reste, catholiques avant tout, ils n'ont point publi les oeuvres
compltes du marquis de Valdegamas. Ils ont laiss la littrature de
l'homme exclusivement littraire (Donoso Corts l'avait t un
moment), et ils n'ont pris dans ses travaux que ce que le catholicisme
a anim de son inspiration toute-puissante. Ils se sont donc
strictement renferms dans l'oeuvre catholique de Donoso, trouvant le
reste de peu de signifiance, mme pour sa gloire. En cela, ils ont
sainement jug.

Donoso Corts, cet crivain incontestablement suprieur par un talent
qui touche au premier ordre, cet orateur qui a pouss ces deux ou
trois discours dont l'air que nous avons autour de la tte vibre
encore, l'illustre Donoso Corts, disons-le brutalement, ne serait
rien sans le catholicisme, et ce n'est pas, certes! pour l'abaisser
que nous disons cela. Rest l'homme des penses du temps, il ne se
serait jamais beaucoup lev au-dessus de la fonction vulgaire d'un
mdiocre littrateur. Pitre destine! Mais, avec le catholicisme, son
gnie a commenc dans son me. C'est le catholicisme qui lui a cr
une pense. Il a reu la langue de feu... Il ne l'avait pas!


II

Et la preuve, elle est ici, dans ces oeuvres qui ne sont pas
compltes, mais choisies. Trop facile  donner si nous examinions
l'intgralit des crits de Donoso Corts, cette preuve ne brille que
mieux en ces oeuvres partielles, runies par ces deux soeurs pieuses,
l'admiration et l'amiti. Les diteurs de Donoso ont publi, avec son
ouvrage principal: l'_Essai sur le catholicisme, le libralisme et le
socialisme_, qui a fix sa gloire et qui la gardera, beaucoup de
discours, d'articles de journaux, de lettres dates de diverses
poques, et il en est plusieurs de celles-l o, comme tant de ses
contemporains, Donoso Corts, trop fort d'esprit pour n'avoir pas le
respect du catholicisme, reculait encore devant la pratique, cet
effroi des lches, sans laquelle il est impossible au penseur le plus
fort de se justifier tout son respect.

Eh bien, quoique tous ces crits portent,  des degrs diffrents, la
marque de ce catholicisme qui finit par s'emparer compltement de
Donoso Corts et le fit natre  force de le fconder, il saute aux
yeux que les plus faibles _catholiquement_ de ces crits sont, au
point de vue du _talent seul_, d'une faiblesse plus que relative!...
On voit, clair comme le jour,  travers ces crits, ce qu'aurait t
toute sa vie Donoso Corts sans ce catholicisme matrisant et
transfigurateur qui fut le ciel pour son talent. Il serait, sans nul
doute, rest, en toutes choses, l'homme de l'incroyable jugement sur
Talleyrand de _La France en 1842_, et cet homme tait un rhteur. Il
n'y a qu'un rhteur, en effet, et un rhteur de la pire espce, qui
puisse comparer Napolon et Talleyrand, et mettre Talleyrand au-dessus
de Napolon!

Oui! cette tache de la rhtorique se serait tendue sur toute la
pense, et la taie et bientt couvert l'oeil. Cet esprit, n
brillant, n'aurait bientt plus rsist  la tentation d'une seule
antithse. La solidit ne serait pas venue, ni la force simple ni la
sincrit. Le talent de _nature_ aurait grandi, plus ou moins mensonge
ou caresse; le talent de _grce_ n'aurait point paru. Nous aurions eu
dans tout son dveloppement le rhteur qui est au fond--tout au
fond--du talent de Donoso Corts; car il y est, le rhteur,--plus ou
moins dou, plus ou moins puissant, ce n'est pas la question!--mais il
y est. Malgr la grce du catholicisme, la Critique l'y voit encore
sous cette grce qui a tout dompt.

Donoso Corts est du pays des grands rhteurs, Snque, Lucain et
Gongora. Il l'est aussi, mme quand il croit et veut le moins l'tre,
mme quand il insulte la beaut littraire: J'ai eu--dit-il dans une
lettre  Montalembert--le fanatisme de l'expression, le fanatisme de
la beaut dans les formes, et ce fanatisme est pass... Je ddaigne
plutt que je n'admire ce talent qui est plus une _maladie de nerfs_
qu'un talent de l'esprit... ce qui est assez insolent et assez faux,
par parenthse. Et au moment mme o il crit cela, sans transition et
comme pour se punir, il ajoute ce mot de rhteur inconsquent, de
rhteur incorrigible, qui tout  coup reparat: Les formes d'une
lettre ne sont ni littraires ni belles. Misrable axiome de
rhtorique, non moins faux!

Et pourquoi ne seraient-elles pas belles?... Mais laissons l ces
ddains factices qui n'ont pas le droit d'exister. Le catholicisme,
cette source sublime d'inspiration, a donn  Donoso Corts une
assez belle forme pour qu'il ne puisse la ddaigner sans affectation
ou sans injustice, et il ne la lui a donne qu' la condition
d'lever, d'purer, de grandir toutes les forces de sa pense; car
la pense et la forme ne se sparent pas. Elles sont congnres et
consubstantielles. L'homme ne se ddouble pas. Il y prirait. Les
rhteurs seuls ont pu inventer cette platitude du vtement et du
corps, pour dire le style et la pense. Mais o cela s'est-il vu?
Pour notre part, nous ne croyons pas plus  l'crivain sans pense
qu'au penseur sans style... Kant lui-mme a du style, quand, par
raret, il a raison.


III

Donoso Corts, qui a toujours raison quand il est entirement
catholique, est donc un grand crivain dont la Critique est
appele, aujourd'hui qu'on publie ses oeuvres,  dire les dfauts et
leur tendue, les qualits et leur limite. Son mrite le plus net, 
nos yeux, le plus grand honneur de sa pense, c'est d'avoir ajout 
une preuve infinie; c'est, aprs tant de penseurs et d'apologistes
qui, depuis dix-huit cents ans, ont dvoil tous les cts de la
vrit chrtienne, d'avoir montr,  son tour, dans cette vrit, des
cts que le monde ne voyait pas; c'est, enfin, d'avoir, sur la chute,
sur le mal, sur la guerre, sur la socit domestique et politique, t
nouveau aprs le comte de Maistre et le vicomte de Bonald, ces
imposants derniers venus! La vrit a des fonds de sac tonnants et
inpuisables. On croit que c'est la fin, et voil que tout recommence,
sans se rpter!

Ce que le comte de Maistre et le vicomte de Bonald firent contre les
erreurs de leur temps, le marquis de Valdegamas l'a fait contre les
erreurs du sien, et il l'a fait avec des qualits tout  la fois
semblables aux leurs et diffrentes... L'un (le comte de Maistre)
tait un grand esprit intuitif; l'autre (le vicomte de Bonald) un
grand esprit d'enchanement. Donoso Corts a bien parfois l'aperu de
Joseph de Maistre, mais cet aperu n'arrive pas chez lui, comme chez
de Maistre, pareil  un trait de lumire qui part du fond de la
pense, au rayon visuel qui jaillit du centre de l'oeil. C'est lui
plutt, Donoso, qui arrive  l'aperu comme  une lumire en dehors de
sa pense, et,  force d'aller vers elle, de raisonnement en
raisonnement.

On pourrait dire de Donoso Corts qu'il a de l'_aperu par
dveloppement_, tandis que pour de Maistre l'aperu point d'abord et
le dveloppement vient ensuite, s'il en est besoin. Pour cette raison
mme, Donoso Corts a certainement autant de logique que de Bonald. Il
y a plus: on peut affirmer que c'est la logique, entre toutes les
puissances de son esprit, qui lui fait sa supriorit absolue. Il en a
les formes rigides et souples, l'enthymme, l'numration, le sorite.
C'est toujours enfin de la pure logique qu'il tire, lorsqu'elle est
belle, toute la beaut de sa pense. Soit donc qu'il fasse acte
d'crivain  tte repose ou d'orateur s'exprimant dans un parlement,
Donoso Corts est partout et surtout un formidable logicien, et
tellement logicien qu'il ne craint pas d'tre scolastique par la
forme, car il a assez d'expression  son service pour ne jamais
paratre sec.

Il a, en effet, les dons du gnie espagnol. Il en a la solennit, qui
est l'emphase contenue. Il en a la pompe, l'harmonie, le nombre, la
plnitude, la sonorit. C'est un large cours de penses que ses
penses, enchanes les unes aux autres comme les flots aux flots,
mais auxquelles il faut de la place. Il faut  Donoso Corts de
l'espace pour rouler son fleuve! Il n'a pas le monosyllabe, la
paillette qui fait du fleuve un Pactole, la pointe acre et
tincelante, ce clou d'or, quand il n'est pas de diamant, qu'avait
Joseph de Maistre, et qu'il fichait si bien, de sa main spirituelle,
entre les blocs carrs et lisses de son style au ciment romain.

Le style d'un homme, lorsque cet homme n'est pas assez fort pour le
faire avec sa seule manire de sentir, a ses origines. Pascal, par
exemple, c'est Montaigne, plus la manire de sentir de Pascal, et
cette manire, c'tait l'pouvante, l'effarement, le cabrement devant
l'abme. L'origine du style de Donoso Corts est saint Augustin dans
ses _Confessions_. Saint Augustin l'attire par sa tendresse, la grande
qualit de son esprit et de son me. Il l'attire aussi par son dfaut
peut-tre, car saint Augustin, sous les magnificences de son gnie,
comme Donoso Corts sous le sien, cache son atome de rhteur.


IV

Tel nous trouvons en ces trois volumes le talent du marquis de
Valdegamas. Plus oratoire que littraire, Donoso Corts a, mme
lorsqu'il s'efforce d'tre didactique, comme dans son _Essai sur le
catholicisme, le libralisme et le socialisme_, les aspirations, les
apostrophes, le mouvement et le redoublement antithtique. Il a de
l'orateur: Il doit avoir lu immensment les sermonnaires. Il a les
grands mots oratoires qui une fois dits ne s'oublient plus: Ou un
seul homme--dit-il un jour--suffirait pour sauver la socit: cet
homme n'existe pas; ou, s'il existe, Dieu _dissout pour lui un peu de
poison dans les airs_! Un autre jour: Dieu a fait la chair pour la
pourriture, et le _couteau pour la chair pourrie_. Et encore: O que
l'homme porte ses pas, il la rencontre (la douleur), statue _muette et
en larmes, toujours devant lui_! Rappelez-vous ce qu'il dit une fois
de Sainte-Hlne: Napolon, le matre du monde, devait mourir spar
du monde par un _foss dans lequel coulerait l'Ocan_. Il parle
quelque part de je ne sais quelle doctrine indigne de _la majest de
l'absurde_.

Un peu plus, il serait dclamateur; mais il s'arrte  temps et le
got est sauv. Du reste, rarement fin, et ceci l'honore... La finesse
de l'esprit n'est souvent qu'une ressource de sa lchet. Donoso est
le courage mme. Il a la foi de ce qu'il dit, et il ne se baisserait
pas d'une ligne pour ramasser tout un monde de popularit si Dieu le
mettait  ses pieds.

C'est le contraire d'un autre clatant, de Chateaubriand, sur lequel
il l'emporte par la puret, le calme et la beaut de l'me, s'il ne
l'emporte pas par la beaut de son gnie. Il se soucie peu de la
gloire. Je ne veux pas que mon nom rsonne--dit-il dans une de ses
lettres;--je ne veux pas que les chos le rptent et qu'il retentisse
sur les montagnes. Il n'est pas en mon pouvoir d'empcher mes
adversaires de le prononcer, mais je suis rsolu  empcher mes amis
de le faire, et c'est le but de cette lettre.

Et lorsqu'il crit cela il est trs vrai. Il est consquent  ce qu'on
trouve partout,  mainte page de ses oeuvres: L'idal de la
vie,--dit-il,--c'est la vie monastique. Ceux qui prient pour le monde
font plus que ceux qui combattent. Et, en effet, lui, l'ambassadeur
qui n'a jamais fait comme Chateaubriand, ce fat d'affaires, ce porteur
d'empire sur le bout du doigt, ennuy  la mort si on l'en croyait et
lass de ce faucon qui pse si peu au poing du gnie, il allait,
lorsque la tombe le prit, quitter simplement ses costumes de palais,
qu'il n'appelle nulle part des guenilles, et revtir une soutane. Dieu
ne le permit point; il lui gardait un autre autel  desservir. Il
l'appela et en fit son prtre... pour l'ternit, dans les cieux!


V

Nous avons dit que l'ouvrage principal de Donoso Corts, le seul qui
lui gardera dans la postrit cette gloire  laquelle il ne tint point
durant sa vie, tait son _Essai sur le catholicisme, le libralisme et
le socialisme_, et c'est mme le seul ouvrage rgulirement _compos_
qu'il ait laiss parmi ses oeuvres. Turbulences dans un temps
turbulent, cris loquents pousss sous la pression des circonstances,
les autres crits de Donoso Corts, discours, articles de journaux ou
lettres, ne sont pas des livres  proprement parler et dont la
Critique puisse donner l'anatomie.

On les lira encore quelque temps, puis ils tomberont des mains, ne
laissant dans les esprits d'autre impression que l'impression du bruit
qu'ils firent, et ce sera bientt effac. Les journalistes et les
orateurs sont plus mortels que les autres hommes. Ils se rsolvent
mieux et plus vite en poussire. Voix de la bouche, voix de la plume,
qui se sont fies  l'air,  cette petite bouffe de vent dans
laquelle elles ont parl... Le vent ne les trahit pas, et il les
emporte! Quoiqu'il ait eu, comme orateur, ses deux  trois moments
sublimes, Donoso Corts, ni dans le journal ni  la tribune, n'a t
un de ces voyants  distance, qu'on nous passe le mot! un de ces
prophtes de longueur qu'il faut forcment tre si, comme orateur ou
comme journaliste, on a la prtention, que je trouve un peu forte, de
ne pas mourir.

Dans ses _Lettres sur la France en 1851_, il parcourt, jour par jour,
le cercle que toutes les intelligences de ce temps, quand elles
n'taient pas folles, ont pu parcourir; mais je ne vois rien l de
prdominant et de suprieur.

Les vnements lui donnent dans les yeux de leur impalpable cendre de
chaque jour et font ciller ses mlancoliques paupires, qui n'ont pas
l'immobilit de celles de l'aigle. Lorsque ailleurs, je crois, sur
cette immense et noire tenture de mort dans laquelle il voit l'Europe
enveloppe (et qui l'est... peut-tre), il se mle de dcouper de
petites prophties spciales, il ne russit pas. Il manque son coup:
Si la Russie--dit-il--entre en Allemagne, il n'y a plus qu'
accepter, en y ajoutant le mot de Napolon: L'Europe sera
rpublicaine ou cosaque... si elle n'est catholique, et pourtant rien
de tout cela n'est arriv. La peur, comme l'espoir, voit plus grand
que nature.

Le vieux monde s'est rassis sur ses vieux fondements, et 'a t tout.
videmment, la gloire vraie de Donoso Corts n'est point dans des
perspicacits de cet ordre. Elle est ailleurs, et c'est dans son
_Essai sur le catholicisme_ qu'il faut la chercher.

Elle est aussi dans cette philosophie de l'histoire qu'on trouve, ds
1849, dans la lettre, date de Berlin,  Montalembert, et qui est
d'ailleurs la vue gnratrice de toutes les vrits de l'_Essai_,
lesquelles sont nombreuses. Cette vue exprime et dveloppe dj par
Donoso Corts, et qu'il dmontre,  savoir: le triomphe _naturel_ du
mal sur le bien, et le triomphe _surnaturel_ de Dieu sur le mal, par
le moyen d'une action _directe personnelle et souveraine_, n'avait
jamais t formule avec cette plnitude et cette vigueur. C'est dans
la radieuse clart de cette vue complte que Donoso crivit l'_Essai_,
qui est tout ensemble la plus profonde apologie du dogme catholique et
une attaque contre les doctrines contemporaines dont le but est
d'abattre ce dogme et de le ruiner.

Pour Donoso Corts comme pour Blanc-Saint-Bonnet (une autre gloire
catholique qui se fait prsentement devant Dieu, et qui, un jour,
saisira l'attention des hommes), la thologie est la seule science qui
explique l'histoire, qui la prpare et puisse la gouverner, et il le
prouva en en appliquant les notions  tous les problmes soulevs dans
son livre. L il dposa tout son effort, toute sa force, et sa vie
presque. Il mourut, en effet, quelque temps aprs qu'il eut fini ce
livre, qu'on mettra dsormais entre les _Soires de Saint-Ptersbourg_
et les _Recherches philosophiques_ de l'auteur de la _Lgislation
primitive_;-- ct, mais un peu au-dessous des _Soires_;  ct des
_Recherches_, mais aussi un peu au-dessus.

Avec son _seul_ livre de l'_Essai_, le marquis de Valdegamas s'est
plac entre le comte de Maistre et le vicomte de Bonald, qu'on
pourrait presque appeler les Pres laques de l'glise romaine. On
s'en souvient, ils avaient, au XVIIIe sicle, mis partout leurs trois
dieux: Voltaire, Rousseau et Franklin, qu'ils appelaient le _Flambeau
de l'humanit_, dans le style du temps, srieux et comique,
dclamatoire et plat.

Nous, catholiques du XIXe sicle, nous n'avions  opposer aux trois
colosses de la philosophie que deux hommes de hauteur, qui en valaient
bien trois, il est vrai: de Maistre et de Bonald; mais il nous
manquait le troisime. A prsent, nous l'avons, et ce sera Donoso
Corts.

Dans cette rplique d'un sicle  un autre par ses plus grands hommes,
le comte de Maistre,--avec son esprit merveilleux, si aristocratique,
si franais, et ce don de plaisanterie charmante qui tait comme la
fleur de son profond gnie,--le comte de Maistre tient naturellement
la place de Voltaire, et c'est bien le Voltaire du catholicisme, en
effet. Bonald, qui en est le Montesquieu, Bonald, loquent  force de
dialectique, s'y oppose vivement  Rousseau, et, chose singulire et
piquante! Donoso Corts, du pays du Cid et de sainte Thrse, Donoso
Corts, qui a mis toutes les sciences de la terre aux pieds de la
thologie, y fait vis--vis et contraste au naturaliste Franklin!


VI

Les oeuvres choisies de Donoso Corts sont prcdes d'une
introduction de Louis Veuillot, qui, comme il nous l'apprend, fut
l'ami du marquis de Valdegamas. Cette introduction est de la placidit
pleine de force qu'ont les chrtiens quand ils regardent deux choses
tristes:--le monde et un tombeau. Elle n'a point de chtive petite
mlancolie.

Le monde ne sut point assez ce que valait Donoso Corts, et Veuillot
l'a dit tranquillement, sans rien surfaire. Au premier rang de ce
monde par les titres et les relations, Donoso Corts, marquis de
Valdegamas, n'y exera pas toute l'influence  laquelle, de talent et
d'me, il avait droit, et la faute en fut justement au monde de ce
temps, hasseur de toute vigueur et de toute vrit complte. Il
fallait  un homme comme Donoso Corts l'poque de Ximens, et Ximens
mme pour ministre. Il ne l'eut point, et, comme tant d'autres, il
vint trop tard. Mais n'admirez-vous pas cette louange amre? Le plus
grand honneur qu'on puisse faire aux hommes du XIXe sicle, c'est de
supposer qu'ils n'en sont pas!




SAISSET[8]


I

L'_Essai de philosophie religieuse_ d'mile Saisset veut  toute force
tre modeste. C'est une composition trs travaille en modestie. On
s'attendait peu  ce ton, agrable du reste, et convenable surtout, de
la part de Saisset, un des diacres de Cousin, qui proclamait, il y a
peu d'annes, que les philosophes taient dsormais les seuls prtres
de l'avenir, et cela avec le contentement fastueux d'un homme qui en
tenait sous clef tout un petit sminaire. Saisset, professeur, et, si
je ne me trompe, supplant de Cousin, lequel, lui, a donn sa
dmission de philosophe entre les mains des dames et est entr dans
les pages de madame de Longueville, Saisset a baiss infiniment de
note depuis le temps o il se croyait un prtre et, qui sait?
peut-tre un vque des temps futurs. Sa religion de l'avenir lui
parat, en ce moment, fort menace, et son livre est un cri d'alarme;
mais un cri d'alarme discrtement pouss, car tout est discret dans
Saisset: le ton, le talent, et mme la peur.

  [8] _Essai de Philosophie religieuse_ (_Pays_, 8 novembre 1859).

Il a peur, en effet. Et il y a de quoi. La philosophie _qu'il adore_
(_sic_) est cerne et va mourir un de ces jours, non pas, comme
Constantin Palologue, au centre d'un monceau d'ennemis circulairement
immols autour d'elle, car la philosophie de Saisset n'a jamais tu
personne: elle n'est meurtrire que de vrit; mais elle va mourir au
milieu d'ennemis chaque jour plus nombreux, plus prompts aux coups et
plus puissants... Parmi eux, bien entendu, le catholicisme est l qui
la presse, et non pas seulement le catholicisme farouche, haineux,
thocratique et rtrograde, que hait modestement Saisset, mais le
doux, le rationnel, le tolrant, que les prtres des temps futurs
souffrent auprs d'eux en attendant leur propre ordination dfinitive.
Il est assez simple et assez naturel que le catholicisme soit contre
la philosophie, qui veut lui succder. Mais voici plus tonnant et
plus terrible. La philosophie est attaque par la philosophie
elle-mme. Ses parricides entrailles se retournent contre elle. _Tu
quoque, fili!_ Elle est frappe par son fils Brutus. Le fils Brutus de
la philosophie est le panthisme, et ce fils Brutus mrite bien son
nom. Il est brute et brutal.

Et, de fait, le panthisme, vous dira mile Saisset, est en train de
devenir tout  l'heure la philosophie universelle de l'Europe. Que
l'Europe le sache ou l'ignore, qu'elle en soit consciente ou
inconsciente, elle est en lui, il est en elle, il est partout! Il
est dans les penseurs, il est dans les artistes, il est mme dans
les femmes, qui croient  la substance et plaisantent...
panthistiquement! La France fut assez jeune, dans le temps que
Cousin n'tait pas encore dans les pages de madame de Longueville
et _commissionnait_ pour le compte de la philosophie franaise, la
France fut assez nave (ce n'est pas l pourtant son habitude, mais
c'tait la France philosophique, il est vrai,) pour accepter comme
une merveille exotique les germes de l'hegelianisme rapports
pieusement dans le chapeau ou sous le chapeau de Cousin, et cette
fleur a donn ses fruits. Qui a got du Proudhon, du Taine, du
Renan, du Vacherot, les connat, ces fruits germaniques, cultivs
par des mains franaises sur un sol franais. Ce n'est pas bon, mais
c'est demand, et la philosophie telle que l'enseigne Saisset
commence  ne plus placer ses produits. Ils paraissent insuffisants,
fades et mme fadasses, aux gots dvelopps et  la fureur d'un
temps dprav. Il y a des choses qui font trembler Saisset.
L'accroissement de la personnalit qui s'en va monstrueux, la rage
universelle de jouir, et tout de suite encore! enfin l'activit de
l'esprit aiguillonne, exaspre par cette rage de jouir, voil ce
que ne saurait diminuer, apaiser ou contenir la philosophie, un peu
vieillotte, maintenant, pour ce faire, qu'on appelle proprement la
philosophie franaise, celle-l qui sortit de Descartes,--lequel,
lui, ne sut jamais sortir de lui-mme!--qui fit un jour sa grande
fredaine de Locke, mais qui s'en est repentie quand elle fut sur
l'ge, plus morale en cela qu'une de ses amies, la _grand'mre_ de
Branger.

Eh bien, cette philosophie est-elle irrmdiablement finie? Doit-elle
dfinitivement cder la place, l'influence et l'empire, au
catholicisme, qui nous ramnera au moyen ge ou au panthisme, qui
nous amnera un ge comme l'histoire n'en a pas encore vu? Car la
question se dbat, selon Saisset, entre ces deux alternatives: Il n'y
a que deux espces de penseurs consquents,--dit-il textuellement  la
page XXV de son introduction:--ceux qui nient la raison, la science et
le progrs et veulent le retour de la thocratie du moyen ge, et ceux
qui veulent une reconstitution radicale de la socit et de la vie
humaine. Pour lesquels nous prononcerons-nous?...

Aprs ces paroles et la question ainsi pose, qui ne croirait que
Saisset a choisi? Qui ne croirait qu'il est un de ces radicaux
courageux, un de ces panthistes qui semblent les progressistes rels
en philosophie, puisqu'ils sont les derniers venus? Et cependant, non!
il ne l'est pas. Loin de choisir, il se drobe. Bien loin d'tre une
dclaration de panthisme, le livre est, au contraire, une discussion
en forme contre le panthisme et une doctrine leve  ct pour
chapper aux conclusions envahissantes de ce flau qui s'tend
toujours. Entre les thocrates du moyen ge et les terribles sculiers
de l'avenir, qui a donc pu retenir Saisset et lui faire tracer une
tangente par laquelle il se sauve des uns et des autres? Cela est
curieux, mais cela doit tre certainement la thocratie  son usage,
cette thocratie philosophique qui n'est pas rtrograde, celle-l, et
qu'il a rve pour lui et pour ses amis. Il ne veut pas manquer sa
prtrise. Il ne lche pas sa part de troupeau, et son livre, intitul
_Essai de Philosophie religieuse_[9], n'a pas d'autre sens que
celui-l, sous ses formes d'une simplicit piperesse et d'une modestie
qui prouve qu'on n'a plus la puissance, car l'humiliation n'est pas
l'humilit!

  [9] Charpentier.


II

Mais, si Saisset a vu trs juste dans les circonstances
contemporaines, et si la question morale et intellectuelle du monde
doit s'agiter entre les consquents du catholicisme et les consquents
du panthisme, a-t-il vu galement juste en croyant possible
d'tablir, ou, pour parler aussi modestement que lui, de pressentir
une troisime solution  introduire, en _catimini_, sous les regards
de l'opinion, avec des patelinages de plume qui montrent au moins de
la souplesse dans son talent? Si la question philosophique du temps
prsent est, comme il l'a dit et comme je le crois, la question de la
personnalit divine; si, au terme o est arriv l'esprit humain, il
faut, de rigueur, tre pour l'homme-Dieu tel que la religion de
Jsus-Christ nous l'enseigne, ou pour le Dieu-homme tel que l'tablit
Hegel, Saisset, qui veut bien du sentiment chrtien, mais qui ne veut
pas de la religion chrtienne, et qui, non plus, ne veut pas du
panthisme, qu'il hait comme un voleur d'hritage parce qu'il le
priverait de la succession sur laquelle il a compt, Saisset,  qui je
ne demanderai pas plus qu'il ne peut me donner, a-t-il fait, du moins,
dans son _Essai de philosophie religieuse_, pour le compte de la
personnalit divine, quelque dcouverte qui fasse avancer cette
question?

Je viens de lire cette longue mditation cartsienne, faite les yeux
ferms et les mains jointes avec les airs de recueillement d'un
philosophe en oraison, dans _l'in pace_ de la conscience, dans le
silence profond de la petite Trappe psychologique que tout philosophe
porte en soi pour y faire des retraites difiantes de temps en temps
et s'y nettoyer l'entendement, et, je l'avoue, je n'y ai rien trouv
qui m'clairt d'un jour inconnu et fcond la personnalit divine que
nous autres catholiques nous savons clairer du jour surnaturel de la
foi.

Et il y a plus! je n'ai trouv, dans cet _Essai de philosophie
religieuse_, ni philosophie ni religion, car le disme n'est pas plus
une religion que le spiritualisme n'est une philosophie, et le mot
mme d'essai n'est pas plus vrai que le reste avec sa modestie, car un
essai suppose qu'on s'efforce  dire une chose neuve, et l'auteur en
_redit_ une vieille dont nous sommes blass, tant nous la connaissons!

En effet, Saisset, dans ce livre nouveau, quoiqu'il soit imit de
Descartes, est ternellement le Saisset de la _Revue des Deux Mondes_
et des _Essais sur la religion et la philosophie au_ XIXe _sicle_.
Les philosophes ont bien parfois des vellits de transformation, mais
ils ne russissent gures  s'enlever de la glu d'ides dans laquelle
ils ont t pris une fois, et leur pense y reste prise. L'englument
clectique n'a point manqu  Saisset. Il ne s'en retirera jamais.
L'clectique qu'il fut dans sa jeunesse, il l'est encore.
Philosophiquement, comme tous ses pareils, les clectiques du
commencement du sicle, faits par Cousin  son image, il a toujours eu
un petit bagage d'ides fort lger. Comme les clectiques, ces
emprunteurs  tout le monde, il les doit, ses ides,  Descartes, 
Leibnitz ou  Reid, et cela s'appelle la progression des tres, le
grand optimisme, la libert humaine, la Providence et l'tude des
faits de conscience; et voil la valise faite de Saisset et de ces
messieurs!

Eh bien, aujourd'hui que cette philosophie court-vtue et en souliers
plats, et fort plats,--comme la Perrette, portant sur sa tte son pot
au lait, dans la fable,--aujourd'hui que cette philosophie a une peur
blme pour ce pot au lait qui va tomber peut-tre, Saisset a-t-il au
moins ajout quelque chose  son poids pour en assurer l'quilibre? Y
a-t-il mis le poids d'une ide de plus, et n'est-ce pas sans cesse le
mme ballonnage de spiritualiste et de providentiel, qui ne leste
rien, n'assure rien et titube toujours?...

Son livre est divis en deux parties: la premire est l'histoire
discursive et critique des philosophes antrieurs et contemporains et
de leurs systmes: Descartes, Malebranche, Spinoza, Newton, Leibnitz,
Kant, Fichte, Schelling et Hegel, et, dans un temps o la philosophie
n'est plus que l'histoire de la philosophie, cette partie du livre,
dans laquelle il y a l'habitude des matires traites qui singe assez
bien le talent, se recommande par l'intrt d'une discussion mene
grand train et avec aisance; mais, d'importance de sujet, elle est
bien infrieure  cette seconde partie o l'esprit s'attend  trouver,
contre toutes les erreurs et les extravagances signales par l'auteur
dans toutes les philosophies, un boulevard doctrinal solide, et
s'achoppe assez tristement contre ces infiniment petits
philosophiques: le disme de la psychologie et ses consquences
inductives et probables,--ce disme dont Bossuet disait, avec la
premptoire autorit de sa parole, qu'il n'est qu'un athisme
dguis! Avouez que c'est l une puissante manire de fortifier aux
yeux des hommes la personnalit de Dieu.

Telle est pourtant la thorie d'mile Saisset.

Ce n'est pas mme une thorie. Ce sont des affirmations peu carres et
peu appuyes, mais rondes plutt et glissantes, de ces inductions
donnes cent fois par l'cole cartsienne tout entire, cette cole du
_moi_ qui n'a jamais su jeter de pont d'elle  Dieu et dont l'auteur
de l'_Essai d'une philosophie religieuse_ a rpt, sans les varier,
les termes connus. Ce n'est ni plus ni moins qu'un petit catchisme
cartsien  l'usage des faibles qui ne veulent pas devenir forts, car
la force, c'est une tmrit pour les prudents, et la force serait,
sur cette question de Dieu, de s'lever plus haut qu'une philosophie
qui la pose, l'agite, mais n'a jamais pu la rsoudre.

Certes! oui, Saisset a bien raison d'tre modeste. Quand il l'est, on
peut le prendre au mot. Sans originalit d'aucune sorte, trivial mme
dans le faux, par exemple dans la question des religions, qui ne sont,
d'aprs lui, que des amusettes et des symboles, l'oeuvre de Saisset
n'ose rien de dogmatique et de rellement dcisif sur la personnalit
divine, d'abord parce que le disme pur ne le permet pas, et ensuite
parce que, sur cette question de Dieu, l'Institut ne se soucie pas
qu'on dpasse la ligne circonspecte d'une haute convenance sociale.
Or, Saisset est un diste qui vit toujours, de pense, de dsir et
d'me, en la prsence de l'Institut.


III

Mais, si le livre de Saisset est d'une si profonde nullit dans sa
partie affirmative, nous serons assez juste pour revenir et pour
insister sur la valeur de la partie ngative ou critique de son
ouvrage. Cette partie ngative, d'ailleurs, est toujours la meilleure
chez tous les philosophes, ce qui, par parenthse, est un cruel
arrt, implicitement port par les faits, contre la philosophie
elle-mme. Les philosophes ne sont vraiment forts que les uns contre
les autres. Sans leurs erreurs mutuelles, que seraient-ils?...

Saisset, qui n'a jamais t une de ces supriorits qui ont, de gnie,
le droit de haute et basse justice sur les systmes couverts du
porte-respect des grands noms, Saisset, qui ne fut jamais rien de
beaucoup plus qu'un joli sujet en philosophie, n'en a pas moins exerc
la magistrature du bon sens et de la raison, en maint endroit de ses
critiques, contre des hommes de l'imposance d'un Leibnitz, d'un
Descartes, d'un Kant, d'un Spinoza. Je sais bien qu'en relevant
l'erreur il reste courb devant celui qui l'a produite, et je
reconnais l le joli sujet dont je parlais tout  l'heure, respectueux
pour ses matres et obstin au respect pour eux, malgr leurs plus
honteuses et leurs plus dangereuses folies.

Un esprit plus vigoureux que celui de Saisset ne vnrerait pas la
force jusque dans l'abus qu'on fait d'elle, un bon sens plus fier
n'aurait pas de ces attitudes devant les gauchissements du gnie ou
ses crimes,--car les fautes intellectuelles d'un homme investi de
facults transcendantes peuvent aller jusque-l; mais il faut se
rappeler que Saisset est professeur, et je nomme ce respect dplac le
_mal de l'cole_. Un professeur n'a pas la recherche libre de la
philosophie. Il est professeur avant d'tre philosophe. S'il tait
plus philosophe, il ne serait pas professeur... De plus, quand on vit
en intimit d'tude avec les grands esprits philosophiques, avec ces
grands cerveaux, tous fausseurs ou corrupteurs, plus ou moins, de la
tte humaine, si on leur arrache par la rflexion l'intgrit de sa
pense, on leur laisse de sa dignit par l'admiration qu'on ne leur
arrache pas, et c'est ce qui est arriv  Saisset quand il se spare
des sophismes de ses matres et qu'il a le courage de les montrer.
Ainsi pour Spinoza, par exemple, dont il voit trs bien le vice
radical et profond, le vice irrmissible, il reste sans conclure par
le mpris mrit avec ce fakir hollandais et juif beaucoup trop vant,
n de la kabbale et du gnosticisme, dans un coin, et qui ne fut jamais
que le gnie obscur de l'abstraction et de la gomtrie, dvoy dans
l'tude de l'homme. L'enthousiasme du mandarin, et je dirai plus, de
l'colier, est ici plus fort que le bon sens primitif, et met un
dfaut de proportion des plus choquants entre la critique qu'on s'est
permise et l'admiration qu'on garde encore...

Eh bien, cela est infrieur! Il est infrieur aussi, aprs avoir
conclu au particulier dans chacune de ces biographies intellectuelles,
de n'avoir pas su conclure au gnral et, aprs avoir fait passer
philosophes et systmes par le creuset de l'analyse, de n'avoir pas
jaug d'un dernier regard la puissance en soi de la philosophie. Otez,
en effet, les vrits _indmontrables_ et ncessaires  la vie et  la
pense humaines qu'on savait avant les philosophes et auxquelles ils
n'ont pas donn un degr de certitude de plus,--le nombre infini de
leurs sophismes laborieux,--les forces d'Hercule perdues par eux pour
saisir le faux ou le vide,--le mal social de leurs doctrines, qui
n'ont pas mme besoin d'tre grandes pour produire les plus grands
maux,--tez cela, aprs l'avoir pes, et dites-moi ce qui reste de
tous ces philosophes et de toutes ces philosophies, mme de ceux ou de
celles qui paraissent le plus des colosses!

Je m'en vais vous dire ce qui reste. Il reste de grands potes, fort
curieux d'abord et ensuite assez fatigants  connatre, des potes
tranges, les _potes de l'abstraction_ bien plus que des
dcouvreurs de vrits. Depuis Aristote jusqu' Kant, qui l'a
complt, depuis Hegel, le descendant, jusqu' Spinoza, l'aeul, et
qu'un autre pote, mais qui valait mieux, Lessing, a rhabilit 
force de posie, vous n'avez, prenez-y bien garde! dans tous ces
philosophes, que des potes abstraits. Voyez! ils sont presque tous
gomtres, parce que la gomtrie est suprmement la science de
l'imagination, et, de l'aveu de Saisset lui-mme, c'est par l
qu'ils prissent comme observateurs. Avec leurs tourbillons, leur
vide et leur plein, leur dynamique, leurs harmonies prtablies,
leurs idalismes impossibles, ce sont de grands potes, mais
abstraits,--des _faiseurs_, comme dit le mot _pote_, des crateurs
de puissantes ou d'impuissantes chimres... Car l'homme n'invente
rellement que sur le terrain de l'imagination; mais Dieu lui donne
et il reoit seulement sur celui de la vrit. Ce sont d'normes
potes abstraits, mais le moindre pote vivant, avec la plus modeste
des fleurs  la bouche, le moindre pote d'expression, vaut mieux
que tout cela, et--je finirai par ce blasphme philosophique,--fait
plus vritablement que tous ces abstracteurs de quintessence pour
l'avancement moral du genre humain!




SAINT-REN TAILLANDIER[10]


I

Aprs la philosophie, la littrature. Aprs mile Saisset et son livre
de Philosophie religieuse, voici Saint-Ren Taillandier, qui publie 
son tour un volume d'histoire et de philosophie,--religieuse aussi.
C'est comme un cho! J'aurais pu trs bien--nous dit-il dans son
introduction--appeler ce recueil _la Libert religieuse_. Et c'est la
vrit. Pourquoi donc pas? Mais, mystrieux et profond, il en reste l
tout  coup de sa confidence et ne nous apprend pas pourquoi il a
prfr pour son livre cet autre titre, qui aura paru probablement
moins compromettant  sa vaillance: _Essai de philosophie
religieuse... Histoire et philosophie religieuse_[11]. Toujours la
religion mle  la philosophie! N'y a-t-il l qu'un rapport de titres
entre deux ouvrages diffrents?... mile Saisset et Saint-Ren
Taillandier, s'ils ne sont pas gens de mme doctrine, sont gens de
mme maison. Ils crivent tous les deux, depuis longtemps,  la
_Revue des Deux Mondes_. Seulement Saisset a le haut du pav sur
Taillandier. mile Saisset est  Saint-Ren Taillandier ce que le
philosophe est  l'homme de lettres. Il a dans la tte des
constructions quelconques que l'autre n'a pas.

  [10] _Histoire et Philosophie religieuse_ (_Pays_, 23 novembre 1859).

  [11] Lvy.

L'autre est un esprit entirement... plane. Except un vent obstin de
libert qui y souffle perptuellement, il n'y a pas grand'chose 
rencontrer dans cette cervelle tout en surface. La libert! la
libert! voil la seule ide qui habite dans l'esprit de Saint-Ren
Taillandier,--un steppe.... moins l'tendue! Dans les huit articles de
revue dont il a compos son livre, Saint-Ren Taillandier ne cesse pas
de nous rpter, sur un ton qu'on voudrait plus vari: Soyons
religieux, mais surtout soyons libres, libres mme de n'tre pas
religieux du tout, si cela nous plait. Car, avec la libert telle que
la conoit ce libral immense, la religion ne peut plus tre que la
libert de n'avoir pas de religion. De tous les _dilettanti_ de
libert, nombreux en ce sicle, Taillandier est, sans contredit, un
des plus ardents et des plus exigeants que nous ayons connus. En
voulez-vous la preuve? Vous aviez cru peut-tre avec nous que nous
avions la libert religieuse en France. Eh bien, non! selon Saint-Ren
Taillandier, nous ne l'avons pas... Hein! quel amateur!

Nous n'en avons gures qu'un pitre fragment, un  peu prs
insuffisant. Rien de plus.--Mais ce que nous en avons dj pourra
servir  nous en faire avoir encore; et c'est l le but grandiose
auquel le devoir ou l'honneur du XIXe sicle est de pousser de toutes
ses forces runies. Chose plus difficile  accepter! c'est
aussi--toujours selon Taillandier--le devoir du christianisme
lui-mme. Le christianisme doit tablir la libert contre sa propre
personne, et il n'est mme le christianisme _vrai_ qu' ce prix. Ne
riez pas, et ne croyez pas que Saint-Ren Taillandier, qui crit cela,
soit un ennemi du christianisme! Non pas! C'est un ami plutt.

Il diffre par un point de Saisset. Il ne se contente pas de saluer
avec un respect froid cette religion qui passe (on l'espre bien), et
qu'on ne salue que parce qu'on croit qu'une fois passe elle ne
reviendra plus et que la philosophie pourra s'installer  sa place.
Lui, Taillandier, s'agenouille encore devant elle... Critique doux,
simple professeur de littrature en province, il n'a pas l'ambition du
sacerdoce philosophique. Il ne demande pas mieux que de rester
chrtien et tranquille,--l'unique chrtien, je crois, de la _Revue des
Deux Mondes_. Mais, pourtant, c'est  la condition que le
christianisme se conduira bien, c'est--dire ira se relchant chaque
jour un peu plus dans une libert indfinie. Tel est le christianisme,
l'_idal_ de christianisme de Saint-Ren Taillandier, et  la _Revue
des Deux Mondes_, qui, comme on sait, est rdige par une socit de
mnechmes, c'est son originalit.


II

Il n'en a pas d'autre, en effet. Il crit comme on crit dans cette
maison-l, avec la gravit pesante, grise et uniforme qui n'y
distingue personne. Il a ce gros style qu'on appellera dans cinquante
ans _style Revue des Deux Mondes_, comme on dit le _style rfugi_, ce
style que chacun met sur sa pense  cette revue et qui ressemble 
une casaque pendue dans l'antichambre pour le service de tous les dos.

Saint-Ren Taillandier est dj un des anciens de la maison et de la
casaque. Pendant que les talents qui fondrent l'une et rejetrent
l'autre, et qui avaient trop de personnalit et de vie pour se laisser
grossirement teindre, s'en allaient successivement  la file, il
resta, et passa matre, les matres partis. Il n'avait rien de ce qui
avait brouill les fondateurs de la maison avec un homme qui traitait
ses crivains comme un allumeur de quinquets attaqu d'ophtalmie
traite ses becs de gaz, dont il hait et diminue la clart. Taillandier
tait, lui, un quinquet fort sage, de lumire modre, de chaleur sans
inconvnient; enfin il tait comme il fallait tre pour vivre
ternellement dans le clair-obscur de l'endroit. Chose importante! il
russissait dans l'ennui. En talent, il tait le billon dont Gustave
Planche tait la monnaie blanche. C'tait du Gustave Planche tomb
dans de l'allemand, une vase terrible et de laquelle on n'a jamais pu
le sortir! S'il n'y avait pas d'Allemands au monde, on peut se
demander ce que serait Saint-Ren Taillandier. Il est bien probable
que nous serions privs de ce grand homme. Aujourd'hui, les
connaissances que son livre atteste sont, comme toujours, des
importations d'Allemagne, sur lesquelles ne rayonne jamais l'aperu
qui les nationaliserait.

La seule chose en propre qui appartienne donc  Taillandier, c'est son
christianisme _libre_, lequel ne lui a pas cot grand'peine,
puisqu'il n'est, dans une tte ouverte  toutes les choses vagues, que
la notion confuse d'une libert sans limites. Ce christianisme sans
gne est fort au-dessous d'un protestantisme quelconque, car le
protestantisme a des liens qui l'embrassent et qui le retiennent en
des communions dtermines, et comme le catholicisme, mais avec moins
de bonheur et de facilit que le catholicisme, il a toujours essay de
dfendre son unit, sans cesse menace et fausse d'ailleurs par son
principe mme. Non! Taillandier n'a pas l'honneur d'tre protestant,
ou, s'il l'est, car tout le monde qui dsobit peut l'tre, c'est un
protestant sans doctrine, comme il est un philosophe sans philosophie,
comme il est un fantaisiste sans invention, et l'introduction de son
livre d'_histoire et de philosophie religieuse_ nous met
particulirement au courant de cette fantaisie sans puissance.

Dans cette introduction, en effet, Taillandier, qui a la prtention de
remuer ses petites ides gnrales tout comme un autre, s'efforce de
rsumer et de bloquer celles qu'il a disperses dans les _articles_ de
son livre, et, comme ici nous n'avons pas de romans allemands 
exposer ou des cancans d'rudition allemande  faire, nous montrons
mieux ce que nous sommes par nous-mme dans cette introduction, d'une
clart tout  la fois innocente et cruelle. Quand on a lu ce triste et
tratre morceau, impossible de se mprendre sur l'incurable faiblesse
d'esprit d'un homme qui a os crire au front de son livre les mots
d'_histoire_ et de _philosophie religieuse_, et qui, prcisment dans
ces deux grands ordres d'ides, ne procde que par sophismes
vulgaires, et a dmontr qu'il n'y avait en lui que la pauvret de
l'erreur.

Saint-Ren Taillandier a repris une millime fois la thse maintenant
abandonne de tout ce qui a quelque ressource de discussion dans la
pense, cette distinction banale de l'avocasserie philosophique d'un
christianisme du pass mis en contraste avec le christianisme de
l'avenir. Le christianisme du pass est judaque,--dit-il insolemment
pour les juifs, nos anctres, et pour nous;--il est judaque parce
qu'il prtend maintenir, sans hrsie, sans atteinte  la tradition,
l'intgrit de la croyance. Et pour lgitimer cette affirmation, qui,
vous le voyez, se dtruit seulement en s'exprimant, et prouver qu'il
est de l'essence de la vrit ternelle d'tre moins forte que le
temps et de changer avec lui, aprs avoir pos le principe faux du
changement ncessaire il le complte en l'appuyant sur des
affirmations historiques d'une gale fausset.

Ainsi--dit-il--l'glise de saint Louis n'tait pas l'glise de
Constantin, et on pourrait le mettre au dfi de dire en quoi ces deux
glises diffrent! Ainsi encore il assure ailleurs que le
christianisme aurait pri au XVIe sicle sans la rforme protestante,
et il ne parle pas de cette grande rforme du concile de Trente qui,
pendant que Luther et les autres voulaient tout anantir, sauve tout,
en sauvegardant le dogme,--le dogme ternel! Certes! Taillandier, qui
est un professeur et un lettr, n'a pu rester en de si profondes
ignorances ou tomber dans des oublis si lgers, et je sais bien quel
mot la Critique pourrait lui infliger si elle ne savait aussi la
triste facult de se faire illusion qu'ont les hommes, et ceux-l mme
dont la tte a le moins de fcondit.

Du reste, il n'y a pas, dans cette introduction aux fragments
d'_histoire et de philosophie religieuse_, que l'erreur souche du
point de vue principal. Sur la grosse erreur, Taillandier en a brod
fort bien de petites, comme on brode sur un fond de perles des perles
plus fines. Il n'y a que les perles qui manquent ici. Taillandier n'a
pas mme la perle de l'erreur. Il n'en a que la verroterie.
Croira-t-on, par exemple, que dans sa fameuse introduction il ait
confondu honteusement le monde religieux et le monde politique?
Croirait-on qu'il compte deux sortes d'esprits dans le XVIIIe sicle?
Et pourquoi pas trois? pourquoi pas dix?... A quel _fond de choses
relles_ vont ces vieilles rubriques, uses comme pantoufles par les
sophistes du temps, et qui sont chez Taillandier les procds
ordinaires?... Spiritualiste de prtention, spiritualiste que nous
connaissons bien, et dont toute la vise et tout l'espoir est de
spiritualiser tellement le christianisme qu'il n'en reste absolument
rien, il pouvait s'pargner ces comdies de _queue_ que les renards
jouent aux dindons; il pouvait s'pargner les filires par lesquelles
il veut faire passer sa pense... qui n'y passe pas et que nous voyons
toujours!

Parlons maintenant sans ironie. L'amour du christianisme de
Taillandier est tout simplement la haine du catholicisme, comme le
respect de Saisset en est l'envie. Le christianisme prtendu de
Taillandier, c'est la tolrance de tout, sans cela, il ne le
tolrerait pas. Ce christianisme repousse formellement, aprs l'avoir
cit, ce mot sublime: _le Christ aux bras troits_, de Bossuet. Il
veut que son Christ,  lui, ait les bras ouverts d'une courtisane! Je
demande bien pardon de mettre de pareils mots l'un en face de l'autre,
mme par horreur des ides qu'ils expriment; mais j'en renvoie le
sacrilge  la philanthropie contemporaine, qui,  force d'amour pour
l'auguste libert des hommes, est parvenue  faire de son Dieu la
prostitue du genre humain.


III

Telles sont les ides, en propre, de Saint-Ren Taillandier, de cet
homme qui, par la mdiocrit de son talent, mriterait bien la
misricorde de la Critique, mais qui, par le dogmatisme de ses
affirmations errones, mrite sa svrit. Telles sont la philosophie
et l'histoire de cet optimiste faux chrtien qui croit, dit-il,  la
Providence divine, comme il croit  la destine, comme il croit  ce
XIXe sicle qui _a rveill l'infini_, comme  la science, comme 
tout, et qui a le mysticisme de toutes ces sornettes contemporaines,
lesquelles formeront un jour une logomachie  faire pouffer de rire
nos descendants!

Hors ces _ides gnrales_, dont nous avons essay de donner l'ide,
il y a dans le livre de Taillandier son train-train de critique
ordinaire, et cette partie du livre n'a plus pour nous le mme
intrt. Les opinions d'un homme ne sont-elles pas tout en cet homme?
Qu'importent ses relations et ses gots! Les relations de Saint-Ren
Taillandier, c'est tout le personnel, ancien et moderne, de la _Revue
des Deux Mondes_, pour laquelle son livre est une pouvantable
_rclame_ de quatre cents pages environ, et ses gots, c'est Renan et
Edgar Quinet, auxquels il a consacr toute la partie du volume qu'il a
pu arracher aux Allemands. Il est vrai qu'il y a beaucoup d'allemand
encore dans Renan et Quinet. Et voil pourquoi, sans nul doute, ces
deux messieurs, dont l'un tta Herder et l'autre Hegel,--le puissant
Hegel, dit Taillandier avec tremblement,--lui paraissent presque deux
hommes de gnie. L'opinion personnelle de Taillandier nous tant assez
indiffrente,  nous qui avons aussi notre opinion sur ces messieurs,
nous ne ferons pas de la critique sur de la critique, et nous
laisserons Taillandier au charme de ses impressions.

Ce qui est curieux, ce n'est pas que deux rdacteurs de la _Revue des
Deux Mondes_ paraissent deux fiers hommes  un troisime rdacteur de
la _Revue des Deux Mondes_. Le curieux, dans ces articles, c'est
justement ce qui se mle parfois d'une manire tout  fait inattendue
 l'loge de l'un et de l'autre. Par exemple, vous aviez cru, n'est-ce
pas? qu'Ernest Renan, quoique sorti du sminaire, n'tait pas
prcisment la gloire de ce respectable tablissement? Eh bien,
c'tait l une erreur! C'est comme cette libert religieuse qui manque
 la France! Aux yeux de colombe de Taillandier, ce tendre Fnelon de
la religion libre de l'infini, Renan,--qui a le _sentiment de
l'infini_ et qui est un sonneur de cloches de cette religion de
l'infini _rveille_,--Renan est profondment religieux, et si
Saint-Ren Taillandier ne s'ajustait pas trs bien, par son genre de
talent,  la consigne absolue de la _Revue des Deux Mondes_: soyez
gris et lourd!, il aurait peut-tre t piquant et color pour la
premire fois de sa vie en nous parlant des sentiments religieux de
Renan; mais Buloz, qui ne badine pas, a t obi!

De mme, dans l'article sur Edgar Quinet. Quinet, le rvolutionnaire,
n'est pas seulement religieux, lui, il est _patricien_ et
_sacerdotal_, ce qui, par parenthse, n'est pas une injure, comme vous
pourriez le croire, sous la plume du dvot _libre_ au christianisme de
l'infini!

Ces inconsquences, ces titubations, n'inquitent pas beaucoup
Taillandier. Elles sont nombreuses dans son livre, mais parmi toutes
il y en a une sur Machiavel que je me permettrai de citer... Il y a,
de par le monde allemand, un certain Gervinus qui a fait une
justification de Machiavel, comme Macaulay en a fait une autre en
Angleterre. Seulement ce Gervinus n'a pas le brillant coup de batte de
Macaulay, qui a t un peu, ce jour-l, l'Arlequin de l'histoire.
Gervinus est plus lourd naturellement, plus compendieusement
travaill, plus creus et plus creux que l'historien anglais.

Tout le temps que Taillandier examine et dveloppe les ides de
Gervinus, il n'ose pas s'inscrire en faux contre cet Allemand, qui lui
impose comme tout Allemand; mais ailleurs, quand il a besoin de
fltrir, je crois, les vieux catholiques intolrants, il oublie que
Machiavel est un grand coeur pur de citoyen, finement ironique
seulement quand il est atroce, et il se permet une tournure hautaine:
Quoi qu'en puissent penser les Machiavel! dit-il avec un mpris qui
n'est pas pour Machiavel tout seul, mais qui cependant l'clabousse!
Aimable lgret, et bien justifie. Taillandier est un homme de
lettres, et, malgr ses fragments de _philosophie_, il n'est nullement
un philosophe; il a le droit du caprice qu'ont les hommes
d'imagination et les jolies femmes. Or, un homme de lettres est
toujours cens avoir de l'imagination...


IV

Mais finissons. Aussi bien est-ce assez comme cela sur Saint-Ren
Taillandier et sur toute cette littrature de pices et de morceaux
qu'il nous donne. Son livre n'ajoutera rien  l'opinion qu'on a,
depuis qu'on la lit dans la _Revue des Deux Mondes_, de cette plume de
_peine_ de Buloz. Il n'y a que la _Revue_ qui puisse rcompenser par
un loge semblable  celui qu'il fait de toute sa rdaction les
services que lui rend Taillandier.

Il faut tre juste, pourtant: Saint-Ren Taillandier n'est pas le plus
mauvais crivain du groupe littraire dont il fait partie, de ce
groupe obscur, sans couleur, sans sonorit, de peu de nerf, qui s'en
va laissant sa critique sur les crits contemporains et qu'on pourrait
appeler trs bien les colimaons de la littrature, car ils portent
aussi leur maison sur le dos et ils la tranent partout comme les
crivains de la _Revue des Deux Mondes_, qui ne sont jamais nulle part
que des crivains de la _Revue des Deux Mondes_. Seulement, ce qu'ils
laissent sur les littratures est moins brillant que la trace des
colimaons des jardins sur les feuilles vertes dplies.

Et Saint-Ren Taillandier en est bien heureux! Sans cela on le
congdierait.




JULES SIMON[12]


I

Dans le _Journal des Dbats_, quand parurent la _Religion naturelle_
et _le Devoir_[13], Taine crivit une pompeuse rclame sur ces deux
livres, se vantant, pour le compte de Jules Simon, des _deux cent
mille_ lecteurs qu'en moyenne il devait avoir. Dans l'tat actuel du
journalisme et de nos moeurs, une _rclame_ quelconque ne saurait
tonner personne, mais celle-ci avait du caractre, et d'ailleurs, qui
sait? peut-tre ne mentait-elle pas. Taine, qui l'avait signe, est
l'auteur des _Philosophes franais_, dans lesquels il n'est pas dit un
mot de ce grand philosophe franais, Jules Simon, dcouvert depuis, et
dont il annonce les mrites avec un accent triomphal. En les
annonant, Taine n'a pas eu l'illusion d'une mme philosophie. Il
n'est pas philosophe  la manire de Simon. Ce n'est pas un panthiste
que Taine, c'est mieux,--c'est--dire pis; mais il a pour le
panthisme les bonts qui conviennent  un homme comme lui.

  [12] _La Religion naturelle_; _Le Devoir_ (_Pays_, 7 fvrier 1860).

  [13] Hachette et Cie.

Or, l'humble Simon n'est, lui, qu'un simple diste; mais, tout simple
diste qu'il soit, il a, prcisment dans le livre dont Taine est le
cornac sonore, appliqu au panthisme ce dernier coup de pied qui fait
_mourir deux fois_ les lions mourants... Quelle raison secrte a donc
dict la _rclame_ de Taine?... Est-ce le rachat d'un ancien silence,
jug impertinent par la maison dans laquelle Taine et Simon
travaillent tous les deux?... Les philosophes auraient-ils leurs
expiations ou leurs pardons d'injures, comme ces misrables chrtiens
qu'ils mprisent?... Ou ne serait-ce, encore et toujours, que la
coalition ternellement prte  se reformer de toutes les philosophies
contre la religion chrtienne?... Quoi qu'il en soit, du reste, je ne
repousse pas l'arithmtique de la _rclame_. Eh! pourquoi Jules Simon
n'aurait-il pas ses deux cent mille lecteurs tout comme un autre?...
Henri Martin les a bien! Pourquoi Jules Simon ne serait-il pas l'Henri
Martin de la philosophie? Il a tout ce qu'il faut pour cela.

Pas tout  fait, pourtant. Ce serait vraiment trop dire. Henri
Martin--on le verra mieux dans l'tude que nous lui consacrerons--a
sur un fond terne un relief comique; un seul, il est vrai, mais trs
comique, il faut l'avouer. Il a le regain d'imagination qui fut
suffisant pour produire cette ineffable plaisanterie du druidisme,
_gui_ d'un ridicule fabuleux que la Critique doit couper, avec une
serpette d'or, sur les chnes de son histoire. Comme le dirait Hugo,
moins abracadabrant qu'Henri Martin, Jules Simon n'a que le fond
terne. Le relief lui manque, et jamais chez lui l'imagination ne nous
venge, par un cart plus ou moins burlesque, des longs dveloppements,
trs consciencieusement ennuyeux.

Jules Simon tait autrefois, si je ne me trompe, le supplant de
Cousin avant Saisset. C'tait un de ces supplants qui ne peuvent
inquiter l'amour-propre de ceux qu'ils supplent, et qui les
rappellent, mais par tout ce qu'ils ne sont pas. Seulement, il aurait
d venir aprs Saisset, pour l'ordre des nuances et des dgradations.
Il l'aurait diminu et il aurait t lui-mme. Gens de mme cole, de
mme tude, de mme doctrine chtive,--car une doctrine doit tre une
affirmation sous peine de maigreur,--complices dans le travail d'un
mme dictionnaire, ces deux Arcadiens--_Arcades ambo_--avaient bien
des cts fraternels. Mais Simon tait un Saisset... effac. Il pense
 peu prs les mmes choses que Saisset, mais il les dit plus
mollement; il les empte _un petit_. Il fait plus gras et plus pesant
le beignet philosophique. Ce n'est pas lui qui aurait dit cette
nettet, par exemple: Les philosophes, voil les seuls prtres de
l'avenir! Il n'aurait pas os. Il aurait donc d venir aprs Saisset.
Cet escalier d'une philosophie descendante, dont les premiers degrs
sont par en haut Royer-Collard et Cousin, et t plus rgulier si
Jules Simon ft venu aprs Saisset et qu'il et t, de l'escalier, la
dernire marche. Qu'y a-t-il  descendre aprs Simon? Vous tes  ras
de sol.

Esprits, du reste, tous les deux, qui sont des exemples, et qui nous
font dire--et ce serait avec dsespoir si nous croyions  cette grande
vanit de la philosophie--qu'il n'y aura pas de gloire qui s'appelle,
en France, au XIXe sicle, la gloire philosophique. Jules Simon, ce
blond jeune homme qui n'a pas bruni, a, comme Saisset, pass toute sa
vie  citer des textes et  commenter des doctrines tombes en
dsutude et dans le mpris de l'histoire, si l'histoire n'tait pas
une pdante quand elle est crite par des professeurs! Nous avons
entendu les historiettes de Simon lorsqu'il faisait son cours sur
l'cole d'Alexandrie. Jeunes et de bonne heure en posture,  cet ge
o la tte est fconde, ft-ce mme en folies, Jules Simon et Saisset
ne furent que sages et ne crrent rien. Ils jourent, plus ou moins
correctement, ces Arcadiens, de la serinette de l'cole. Mais ce fut
tout. Ils n'eurent la crnerie d'aucune hypothse, l'insolence
d'aucune gnralisation, qui les eussent peut-tre gars, mais sur
des hauteurs. Ils ne turent sous eux aucun systme, et ils passrent
leur temps et leur jeunesse  faire, sur la pense et les systmes des
autres, le petit travail critique que fait sur lui-mme le pauvre
enfant de Murillo dont je veux leur pargner le nom!

Aujourd'hui, arriv  cet autre ge de la vie o l'on paquette son
bagage pour la postrit, Jules Simon, dont il est plus
particulirement question ici, d'ancien anecdotier philosophique s'est
fait moraliste pour son propre compte, et presque thologien.
Singulire morale, il est vrai, et thologie plus trange encore! Il a
crit un livre du _Devoir_ sans sanction, et un autre livre de la
_Religion naturelle_ qui n'est qu'un catchisme  l'usage de ceux qui
n'ont pas la tte faite pour la philosophie et de ceux qui n'ont pas
le coeur fait pour la religion.


II

En effet, ni philosophie positive ni religion positive, et la manire
de se passer de toutes les deux leve  l'tat de thorie, voil d'un
mot tout le livre de Jules Simon qu'il appelle la _Religion
naturelle_, et qui pourrait trs bien, sans jeu de mots, dispenser du
_Devoir_, qui a d le suivre, car, quel que soit l'ordre de succession
dans la publicit, il est certain que le _Devoir_ est la consquence
de la _Religion naturelle_, au moins dans la tte de l'auteur.
D'ailleurs,  dfaut d'une ide, cette mre robuste d'une ide, c'est
le mme sentiment qui les a inspirs. Si je pouvais,--nous dit Simon
dans la prface de sa _Religion naturelle_, avec ce ton plus doux qui
n'appartient qu' lui et qui fait de la voix de son confrre Saisset
un miaulement tigresque;--si je pouvais seulement ranimer une
esprance... pacifier un coeur souffrant, je croirais que ces
_humbles_ pages n'ont pas t entirement perdues. Et dans la
prface du _Devoir_: J'ai combattu ces impits--(l'impit d'avoir
condamn cet hrtique d'Abeilard et Descartes!)--pendant dix-sept ans
d'enseignement... Je ddie  cette ternelle cause mon _humble_
livre... Toujours l'humilit! Jules Simon est l'humble des humbles en
philosophie:

    Le plus humble de ceux que son amour inspire!

car il y a en ce moment l'_cole des humbles_ en philosophie, et ce
sont ceux-l qui, comme Simon, au lieu de compliquer et de tortiller,
 la manire allemande, les arabesques dj si brouilles de la
philosophie, les simplifient, au contraire, jusqu' la ligne la plus
mince et la plus diaphane, afin que cela devienne si facile d'tre
philosophe que _naturellement_ tout le monde le soit!

Et tout le monde le sera. Pourquoi donc pas?... Le seul dogme de la
_Religion naturelle_ de Simon est l'incomprhensibilit de Dieu. Comme
c'est commode pour la haute picerie que d'y renoncer! Jules Simon,
qui a lu beaucoup et cit beaucoup Pascal dans ses notes, ne se
rejette pas, comme Pascal, de dsespoir, devant cet abme du
scepticisme qui gronde mais qui ne rpond pas, au Dieu positif de la
Rvlation et de l'glise. Il a la tte plus forte que Pascal:
Philosophiquement--dit-il--nous ne _savons le comment de rien_; mais
voil pourquoi--ajoute-t-il--il y a une religion naturelle. Moi, je
dirais plutt: Voil pourquoi il _doit y avoir_ une religion
positive, une religion qui, sur toutes les questions important 
l'homme et  sa destine, prend un parti net et lui impose une
solution.

Mais telle n'est pas l'opinion de Jules Simon. Si, selon lui, le Dieu
philosophique n'est pas comprhensible, mme aux plus grands gnies
philosophiques, et si le Dieu de la rvlation n'est pas digne
d'occuper ces immenses esprits, qui ne peuvent tablir le leur par le
raisonnement, eh bien, tout n'est pas perdu! Il y a le Dieu de la
conscience naturelle que chacun porte avec soi et en soi, comme le
sauvage porte son manitou  sa ceinture. C'est  ce Dieu excessivement
peu compliqu du disme libre qu'il faut revenir. C'est  ce Dieu
marionnette, dont chacun tire le fil comme il veut ou ne le tire pas
du tout, que Jules Simon nous renvoie. C'est le _Dieu des bonnes
gens_,--sans l'excuse de la chanson et du cabaret!


III

Certes! je n'ai jamais, pour mon compte, estim beaucoup la
philosophie, mais je ne l'ai jamais mprise autant que le
_philosophe franais_ Jules Simon. Dans sa _Religion naturelle_ il
l'a mise bien bas, cette vieille mre qui avait son orgueil et
voulait rgner comme Agrippine. Il l'a ravale jusqu'au niveau des
intelligences galitaires les plus gales entre elles; il l'a enfin
dmocratise. Et voil la cause d'un succs sonn sur le trombone de
Taine, ce musicien polonais de dentiste que le succs a donn 
Jules Simon! La notion de la religion naturelle, anti-philosophique
et anti-thologique, comme l'entend le sens trs commun de Jules
Simon, doit trouver,  coup sr, plus de deux cent mille lecteurs.

Mais je ne mprise pas assez la philosophie, et je respecte trop toute
religion, et en particulier la mienne, pour vouloir seulement discuter
cette notion de religion naturelle que Simon oppose, d'un ct  toute
religion positive, et de l'autre  toute philosophie. Il doit suffire
 la Critique de la signaler. Si cette ide tait nouvelle, peut-tre
faudrait-il l'exposer dans ses menus dtails, car toute nouveaut,
pour les esprits faibles, est un charme; mais elle est dcrpite, et
Jules Simon ne l'a pas rajeunie. Dieu trouv au fond du coeur,--quand
on l'y trouve; Dieu inn, _toile inconnue du monde invisible, aimable
et brillante_,--pas trop brillante, cependant, si elle est aimable;
Dieu qui promet, par la souffrance et le spectacle de l'injustice, une
immortalit... probable, et n'ayant pour _tout culte_ qu'une prire
qui ne demande rien, par respect pour les lois gnrales du monde,
mais qui remercie, on ne sait trop pourquoi! telle est cette _religion
naturelle_, mle d'un stocisme incertain qui voudrait bien qu'on lui
payt les appointements de sa vertu, mais qui n'est pas sr de les
toucher. Telle est cette religion que Jules Simon a rajuste et
retape, comme Henri Martin l'_Histoire de France_, pour l'ducation
de la bourgeoisie du XIXe sicle.

videmment, la notion d'une religion pareille n'est pas trop dure pour
la foi, ce ressort rouill et dtraqu qui ne va plus. Elle ne brise
pas non plus, sous une difficult paisse et accablante, l'esprit qui
aime la clart dans un petit espace. Enfin, elle n'enchane pas de
trop court cette follette chevrette de libert, la petite bte la plus
aime de cette vieille fille que nous appelons notre poque avec
tant d'orgueil! Elle a donc, il faut en convenir, toutes les
conditions d'une popularit immense, car il est des temps pour
niaiser, a dit Pascal,--Pascal qui ne se doutait gures, quand il
criait sa torture de sceptique, des citateurs qui devaient lui venir,
et qui s'en serait all  la Trappe, pour ne plus rien dire, s'il
avait pu les deviner!

Mais ce n'est pas l'ide d'une religion naturelle, invente pour
envoyer se promener toutes les autres religions positives, au nom
d'une philosophie qui y va avec elles, ce n'est pas cette ide que je
blme le plus dans ce livre. Les notions sont ce qu'elles peuvent tre
dans les ttes humaines. La loi gomtrique nous dit que le contenu ne
peut pas tre plus grand que le contenant. Le disme, l'ide la plus
faible qu'il y ait en philosophie religieuse, est proportionnel au
cerveau de Jules Simon. Mais ce que je blme plus que ce disme,
peut-tre involontaire, c'est de l'avoir capitonn, pour lui faire
faire illusion, avec des ides qu'on n'aurait jamais eues sans la
religion positive qu'on repousse.

Jules Simon n'est pas, comme on pourrait le croire, un ignorant en
christianisme; et, malgr la simplicit, chre aux esprits vulgaires,
de sa religion naturelle, dont il nous donne les preuves humaines,
psychologiques, individuelles, et par consquent peu obligatoires, ce
qu'il y a d'illusionnant et de dangereux dans cette religion,  porte
de toutes les faiblesses, c'est encore ce que le christianisme, dont
l'action nous pntre comme la lumire, y a vers d'influence secrte
et dmentie. L est le mal, un mal profond, que celui qui le fait
n'ignore pas.

On doit tout au christianisme, mme les ides qui masquent le mieux la
fausse thorie qu'on dresse contre lui, et tout est bon 
l'ingratitude. C'est pour mieux lui prendre ses plumes qu'on veut tuer
le divin oiseau. Oui! on gorge, ou du moins on essaie d'gorger le
christianisme, selon cette grande loi de prcaution que le plus sr
est toujours d'gorger celui que l'on pille, et la doctrine
_assassine_ se revt de la morale de la doctrine assassine et nous
soutient que c'est  elle, cette morale vole dont elle ne peut pas
mme se servir.

Car la punition des sophistes qui vivent sur les ides chrtiennes,
c'est de ne pouvoir longtemps en vivre. Ils sont trop faibles pour les
manier. Il faut une sanction  la morale chrtienne, que seul le
christianisme a trouve, et qu'une doctrine humaine, philosophique ou
naturelle, ne peut remplacer!

Mais qu'importe, du reste? l'effet est produit, et il s'agit peut-tre
plus pour Jules Simon de tactique que de thorie. Sa tactique, c'est
la substitution d'un thophilanthropisme nominalement religieux aux
religions qui furent jusqu'ici l'honneur et la force morale du monde,
et c'est cette substitution qu'il est bon de raliser sans coup frir
et sans danger, sans veiller les justes susceptibilits de ces
religions, puissantes encore, et en leur tmoignant tous les respects.
Platon mettait les potes  la porte de sa rpublique avec des
couronnes; le Platon de la maison Hachette veut mettre toutes les
religions  la porte de tous les coeurs, en se prosternant devant tous
les sanctuaires. Depuis La Rveillre-Lepeaux, d'inepte et fade
mmoire, rien de pareil ne s'tait vu. Jules Simon est un La
Rveillre-Lepeaux sans les fleurs. Il est, dans l'ordre laque et
philosophique, dans un ordre tendu et profond, ce que fut l'abb
Chtel dans l'ordre ecclsiastique et circonscrit. Non seulement il se
fait prtre contre les prtres et trace lui-mme l'vangile de son
thophilanthropisme, mais il va le prcher. Il fait des tournes. La
Belgique, cette terre spongieuse de toute sottise d'incrdulit,
appelle souvent ce singulier missionnaire et boit avidement ses
prdications albumineuses, car l'loquence de Jules Simon ressemble 
son style, c'est du _vicaire savoyard_; mais baveux o l'autre est
coulant. Dans ces tournes pour l'entretien de ce culte ais et rduit
qu'il prche, Jules Simon place des _Devoirs_, des _Liberts_, des
_Religions naturelles_, comme les missionnaires protestants placent
des Bibles; mais avec cette diffrence qu'il ne les donne pas...

Vous voyez bien qu'il n'y a plus l ni philosophie, ni religion, ni
mme littrature, ni rien qui puisse appartenir  un examen
dsintress d'ides ou de langage. La Bibliographie peut enregistrer
une curiosit de plus, mais la Critique littraire doit se taire et
faire place  une autre critique,--la Critique des moeurs. On a parl
beaucoup de _signes du temps_ en ces dernires annes. Eh bien, en
voil un, et qui n'est pas un mtore! C'est Simon. Ah! nous sommes
bien loin maintenant de Saisset. Quand nous nous retournons vers lui
de Jules Simon, nous le trouvons bien brave et bien franc, et presque
bien grand philosophe, ce pauvre Saisset, qui du moins, lui, ne baise
point les pieds du christianisme pour le tirer par l, comme on tire 
soi un cadavre dont on veut nettoyer le sol! Je sais bien que le
talent n'est pas dans Jules Simon et que l'ennui, un immense ennui,
s'chappe de ses oeuvres; mais raison de plus pour tout craindre.
L'ennui n'est pas une garantie, et n'avoir pas de talent du tout en
voulant qu'il n'y ait plus du tout de religion est un moyen d'agir sur
la reconnaissance des hommes, et c'est la seule chose d'esprit
peut-tre dont on puisse, dans son systme, louer Jules Simon.




VERA[14]


I

Ce sont les travaux de Vera--un nom heureux pour un philosophe!--que
nous tenons surtout  faire connatre ici bien plus que les travaux de
Hegel, qui sont connus[15] et mis, par certaines gens, dans la gloire.
Lui, Hegel, est bien plus que connu. Il est clbre. Il n'est plus, il
est vrai, dans la priode ascendante d'une clbrit qui monta comme
la mer, mais qui commence de s'abaisser et de reculer comme elle, et
non pas, comme elle, pour revenir... Trente ans,--disait le plus
positif des esprits de ce sicle positif,--trente ans, voil ce que
dure  peu prs toute gloire philosophique allemande! Et il avait
raison. C'est moins long que la beaut d'une femme! Kant, Fichte,
Jacobi, Schelling n'existent plus... que dans Tennemann. Mettons pour
Hegel, qui est le plus fort de tous ces Allemands, mettons quelque
chose comme quatre-vingts  cent ans d'influence malsaine sur le
monde, quelque chose comme la beaut de Ninon qui, vieille, fit des
conqutes jusqu' l'pe dans le ventre, car on se tua pour ses beaux
vieux yeux chargs de tant d'iniquits. Oui! mettons cela, si vous
l'exigez... Mais aprs, et mme peut-tre avant, Hegel, comme Kant,
aura son Henri Heine. Il lui surgira un Heine, un Yorick, un bouffon
quelconque, qui lui jettera sa pellete de plaisanteries sur la tte,
et c'en sera pour jamais!

  [14] _Introduction  la Philosophie de Hegel; La logique de Hegel_
  (_Pays_, 20 mars 1860).

  [15] De rputation plus que de fait, pourtant. Il y a une trs
  curieuse traduction, par H. Sloman et J. Wallon, de la _Logique
  subjective_ de Hegel, qui n'est pas la _Logique_ dont il est question
  ici. Nous en parlerons quelque jour.

C'est de la plaisanterie, en effet, que ressortent tous ces systmes
de philosophie qui veulent expliquer ce monde de mystre et en
supprimer le crpuscule.

C'est de la plaisanterie. La plaisanterie, qu'on croit lgre, c'est
si souvent du dsespoir! Ainsi que tous les derniers venus en
philosophie,--et ni plus ni moins qu'eux,--le grand Hegel a cru nous
apporter le dernier mot des choses. La grosseur d'un tel ridicule
s'est augmente de toute la grandeur de son esprit, et le ridicule
n'en a t que plus gros. Cet esprit puissant, mais dans un vide
immense, s'est tromp, de la plus petite erreur et de la plus commune,
sur le compte de la destine humaine, que Schelling--un philosophe
comme lui, pourtant!--ne pouvait expliquer sans la chute. Perdu dans
l'abstraction o ils se perdent tous, il a ddaign de regarder cette
tte de l'homme, qui s'est dforme en tombant, et dont les facults,
devenues inaptes  saisir la vrit d'une prise souveraine, ne font
plus pour la prendre que de gauches mouvements.

Il n'a vu ni le dehors ni le dedans de ce condamn politique de Dieu,
en prison dans ses organes et en prison sur sa mappemonde, ce double
pnitentiaire parfaitement construit, avec ses climats et ses langues,
qui,  lui seul, dirait la faute, quand l'histoire, plus certaine que
la philosophie, ne nous la dirait pas. Et il a eu la prtention
superbe, froide, mais nave, de pntrer les _essences_, de saisir
l'_absolu_ dans sa notion la plus prcise et la plus profonde, de
_construire_ enfin ici-bas _scientifiquement_ la vrit (je parle sa
langue, non la mienne). C'tait, en d'autres termes, la prtention de
hausser un peu la vote du ciel pour nous faire plus de jour! Que
voulez-vous? Si pdant, si triste, si Allemand qu'on soit, quand on
fait le Titan on est toujours burlesque. L'atroce ennui qui s'chappe
de sa logique, et sa logique est tout son systme, ne servira pas de
bouclier  Hegel contre les Heine de l'avenir qui l'attendent, car,
comme Kant, tu par un Allemand, il ne mourra pas d'une plaisanterie
franaise. Ce serait trop! Il est plus digne de l'esprit de la
Providence qu'il meure sous une plaisanterie de son pays.

Et cependant, malgr cet ennui inconnu en Allemagne, mais partout
ailleurs insupportable, d'une _logique_ qui dchiquette l'abstraction
plus que toutes les autres _logiques_ qui aient jamais t publies
par les anatomistes du raisonnement, malgr l'effrayante spcialit de
son langage et tout ce qui nous empche de peser sur le texte mme de
Hegel, nous ne pourrons pas ne point l'atteindre puisque nous voulons
vous parler des travaux d'un crivain qui en a fait le fond et le but
de ses oeuvres. Vera est n de Hegel ou pour Hegel. Il respire et
pense par Hegel. _Il a mal  sa poitrine_, c'est--dire...  son
cerveau. Je crains bien, pour ma part, qu'il ne lui ait donn sa
pense--comme on donne quelquefois sa vie!--de manire  ne pouvoir
plus la reprendre, et, franchement, je le regretterais. C'est une
intelligence trs noble et trs savante que celle de Vera, amoureuse
de la clart jusque dans les tnbres de son matre, et la
produisant--ce qui n'est pas facile dans un pareil milieu-- force de
l'aimer. Universitaire franais sous un nom espagnol (descend-il de
l'historien Vera?), docteur et professeur de philosophie, Vera est
tellement hegelien qu'il pourrait bien rester tel, par une de ces
destines qui tiennent  l'ordre hirarchique des esprits, dont les
plus forts, dans un ordre d'ides, sont les plus fidles; mais, s'il
reste hegelien, nous lui devrons toujours Hegel,--ce Hegel auquel il
devra, lui, sa philosophie. Non seulement il nous l'aura traduit, mais
il nous l'aura interprt. Cet homme fameux, mais mal expliqu dans
l'arcane de son texte, dont jusqu'ici on ne nous a donn que des
dchirures, ce _Vieux de la Montagne_ philosophique, compromis par les
Cousins et les Proudhons et toute la bande d'_assassins_ littraires
ou politiques, Vera nous l'aura dvoil. Il l'aura vulgaris, sans
jamais le compromettre, et il aura pu quelquefois le suppler. Ce
n'est pas l un mince service. Par lui, le dieu pour les uns, le
monstre pour les autres, sera mis debout, les pieds sur la terre, 
porte de main. Nous pourrons en juger l'organisation, la musculature,
l'intgralit. Nous saurons enfin ce que c'est que le hegelianisme et
ce qu'il doit tenir de place dans l'histoire de l'esprit humain.
L'erreur au moins sera mesure, et, ft-elle colossale, toute erreur
mesure diminue toujours.


II

Malheureusement, cette mesure, dont nous sommes impatients, ne peut
tre prise immdiatement. Nous ne pouvons que l'annoncer. Vera, qui
nous donnera un jour le Hegel complet, ne nous donne encore qu'une
partie des oeuvres, et la partie la plus difficile  comprendre, la
plus aride, et, pour ainsi parler, la moins traduisible: cette
affreuse _Logique_[16] dont Hegel tire tout, en forant tout. C'est
parce que Vera est un philosophe qu'il a commenc sa publication par
cette traduction de _la Logique_. Mais, s'il avait plus song 
l'ducation  faire de l'intelligence du public, qu'il doit, avec ses
convictions, vouloir rendre hegelien, qu' l'ducation toute faite des
philosophes comme lui, il et commenc par les autres oeuvres de
Hegel, moins cruellement abstraites (par exemple, les ides sur la
religion, sur l'tat, sur l'art, etc.), et il serait remont de l
vers les principes philosophiques d'o dpend toute la philosophie de
son matre, et il et plac ainsi le lecteur, familiaris avec les
ides et le langage hegelien,  la source mme du systme.

  [16] Ladrange.

Il est vrai que, dans l'ordre de ses travaux, Vera a dbut par une
_Introduction gnrale  la philosophie de Hegel_[17], cette
philosophie compose de trois parties: la logique, la nature et
l'esprit, termes diffrents--comme il dit--du syllogisme absolu de la
connaissance des tres, et que cette _Introduction_, dans laquelle
Vera a fait filtrer autant de clart qu'il en peut passer  travers
cette fort germanique d'abstractions, de gnralits et de formules,
est beaucoup plus intelligible que ces deux volumes de _Logique_
crits par Hegel lui-mme. Mais c'est aussi la partie de cette
introduction qu'on voudrait la plus longue qui est justement la plus
courte, c'est--dire la partie de la nature et de l'esprit. Faute
norme, mortelle  la propagation des ides qu'un critique plus
hegelien que je ne le suis ne pardonnerait point  Vera, moins habile
qu'il n'est philosophe, et qui, en l'ennuyant par trop, doit rater son
public.

  [17] A. Franck.

Il n'y a, en effet, que des philosophes  vocation dtermine, ou,
pour mieux dire,  fringale furieuse, qui puissent avaler cette
pierre, digne de Saturne, que Vera leur offre ainsi en deux morceaux,
c'est--dire en deux volumes. Vera, qui l'a pese, a pourtant fait
tout ce qu'il a pu pour en diminuer la densit et le poids. Il a
traduit, avec une expression franaise qui est  l'allemand ce que
l'opale est  du grs, cette _Logique_, qui n'est plus la _logique_
des autres _philosophies_, et  laquelle Hegel s'est vant de donner
une existence substantielle. Et ce n'est pas tout! Non content de
cette traduction _sueur de sang_, Vera, dans des notes d'une
transparence profonde, et, selon moi, bien suprieures au texte de sa
traduction, s'est efforc  nouveau de dgager cette chtive lueur, si
c'en est une, qui a tant de peine  sortir de la langue obscure et
rtracte d'Hegel. Eh bien, ces hroques efforts ne seront compts
que par ceux-l pour qui on n'avait pas besoin de les faire! Les
philosophes aborderont seuls cette dure logique substance, avec
leurs fronts construits, disait Joubert, pour craser des oeufs
d'autruche.

Les philosophes seuls auront le courage de s'enfoncer dans les
tautologies et les logomachies de ce bouddhiste de la logique, qui a
cr la _science absolue_, c'est--dire la science qui _se connat par
l'ide et dans l'ide_, cette _ide_ qui _enveloppe tout_ l'esprit,
qui absorbe l'tre et la pense, l'exprience et la raison, l'histoire
et la science, et qui est la raison des choses, leur fin et leur
principe; cette ide qui _unit_ l'me et le corps, dont l'volution a
_trois moments_ (ce qui est exquis): _tre en soi, tre contre soi et
tre pour soi_ (sans doute le moment le plus agrable!); l'ide qui a
pour _rythme_ la _thse_, l'_antithse_ et la _synthse_ (on nous a
dj bercs sur cette escarpolette); enfin, les _ides unes_ dans
l'_ide_! Arrtons-nous! Certes! nous pourrions continuer longtemps
des citations de cette espce; mais quel lecteur franais continuerait
de lire un chapitre de cet allemand-l?

Seulement, disons-le en passant, cette thorie incroyable de _l'ide_,
qui dpasse par sa finesse de fils d'araigne les subtilits les plus
tnues de la scholastique, cette thorie qui, selon les hegeliens, est
la seule doctrine qui ait le droit de s'appeler l'idalisme, n'a
qu'un malheur, c'est d'arriver promptement aux mmes consquences par
en haut que le matrialisme par en bas. L'idalisme ou le
matrialisme! Quand ils ne sont que cela, l'un et l'autre, ils n'ont
pas le droit de se mpriser. L'un va au nihilisme, l'autre au nant.
Sous des noms diffrents, destine commune. En philosophie, les hommes
eux-mmes, si contraires qu'ils soient par la doctrine et par tout le
reste, ont l'identit de la chimre. Diderot, qui tait presque un
Allemand du XIXe sicle parmi les Franais du XVIIIe, crivait, avec
le mme aplomb que Hegel:

On ne sait pas plus ce que les animaux taient autrefois qu'on ne
sait ce qu'ils deviendront... L'homme est un clavecin, dou de
sensibilit et de mmoire. Que ce clavecin anim et sensible soit
dou aussi de la facult de se nourrir et de se reproduire, et il
produira de petits clavecins. Il disait: Mme substance,
diffremment organise: la serinette est de bois, l'homme de chair.
Et encore: Nos organes ne sont que des _animaux distincts_ que la loi
de continuit tient dans une identit gnrale. Et il concluait,
comme s'il l'avait _vu_: Quand on a vu la matire inerte passer 
l'tat sensible, rien ne doit plus tonner! Il se trompait. Il y
avait encore  s'tonner des philosophes. Mais, au fond, dans toutes
ces stupides et loquentes matrialits de Diderot, il n'y avait pas
plus d'audace et de niaiserie que dans la thorie idaliste de Hegel,
cette thorie qui croit aller du nant au devenir, de l'tre  la
notion, du sujet  l'objet, du fini  l'infini, de la connaissance 
la volont, bref, de l'ide  la nature, et qui n'y va pas!


III

Audace et niaiserie... Ce sont l des mots bien insolents pour le
gnie. Diderot, dit-on encore, en avait la flamme, et Vera, qui se
connat en pense, appelle Hegel le plus prodigieux des penseurs qui
aient jamais exist. Mais c'est que le gnie lui-mme est, en
philosophie, dans des conditions trs particulires et trs
imprieuses. Il ne s'y agit pas de talent, mais de vrit. S'il ne s'y
agissait que de talent, que d'invention quelconque, que d'effort, de
ressource et de profondeur dans l'invention, nous dirions, tout aussi
bien qu'un autre, que Hegel est un esprit formidablement puissant.
Mais c'est prcisment son invention qui le perd en philosophie. Il
part d'une prconception qui lui appartient trop, sans justesse et
sans ralit. Il a une notion fausse et folle de la force humaine. Il
croit  une science absolue que l'on peut construire  l'aide d'une
mthode absolue. Dification de la science et de l'homme, tout
simplement! Une fois cela lch, rien n'tonne plus, et on a tout ce
grand systme, le pome pique de l'absurdit.

Ce pome, illisible sans la grce d'tat philosophique, n'est
dangereux que par fragments. Aussi est-ce par fragments qu'on nous l'a
donn jusqu'ici. Je l'ai dit plus haut, mais il est bon d'insister!
les mandarins seuls de la philosophie se sont risqus et continueront
de se risquer dans la _logique_ de Hegel; mais ils ont rapport dj,
et continueront de rapporter de leur accointance avec les oeuvres du
professeur de Berlin, une mthode historique et des vues sur
l'histoire qui pourraient trs bien bouleverser le monde sous prtexte
de l'expliquer. La philosophie de Hegel fait la modeste, en tentant
l'orgueil. C'est le comble de l'art. Elle ne rompt pas avec le pass,
comme la philosophie de Bacon et celle de Descartes. Elle sort de Kant
et respecte son pre. Voil la modestie. Mais elle mprise Reid et la
philosophie du sens commun,--avec juste raison, je le crois, et mme
j'en suis sr;--mais c'est pour poser la ncessit d'une science
suprieure  tout, et voil qui tente singulirement l'orgueil des
petits Nabuchodonosors de la cuistrerie. Pour elle, il y a mieux et
plus profond que de condamner le pass: c'est de l'absoudre; c'est de
prononcer, de bien haut, un bill d'indemnit suprme sur toutes les
horreurs et les infamies de l'histoire; c'est enfin d'admettre
l'optimisme absolu d'une science absolue, car, une fois admise, cette
terrible notion d'absolu se rpercute en mille chos et fait craquer
la cration tout entire.

Leibnitz aussi,--encore un philosophe!--qui crut un jour pouvoir
forcer la porte du pnitentiaire de Dieu en mariant les langues, dans
lesquelles nous sommes dports, pour en faire une communaut et une
langue universelle; Leibnitz aussi laissa se prendre sa religion et
son gnie  cette btise impie d'un optimisme interdit ncessairement
 un monde en chute. Mais c'est Hegel qui devait lever  l'tat de
principe le pressentiment de Leibnitz.

Il se dit religieux, pourtant,--et Vera, qui jurerait pour lui s'il
en tait besoin, nous l'assure. Mais cette religion de Hegel, nous
la connaissons. C'est encore la science qui est cette religion,
comme elle est tout, puisqu'elle est absolue: C'est la lumire de
la pense pure,--comme dit Cousin: Cousin, la rhtorique dans la
philosophie,--ce n'est plus le demi-jour du symbole. Quand on
absout l'humanit parce que, dit-on, on la comprend, quand la
meilleure justification des choses est... qu'elles _sont_ ou
qu'elles _furent_, il faut bien accepter la religion avec tout le
reste, car il y en a eu assez, de religions, sur la terre de ce
globe, et assez de sentiment religieux dans les coeurs qui battent
encore  sa surface ou qui dorment glacs dessous.

Mais, franchement, nous autres chrtiens, qui faisons notre
philosophie avec nos rvlations et l'histoire, pouvons-nous tenir
grand compte  Hegel et  sa doctrine de cette religion qu'il fait,
lui, avec sa propre philosophie?... Pouvons-nous admettre autrement
que comme une prcaution,--que, certes! Diderot, plus franc, n'aurait
pas eue, et qui tient  l'hypocrisie de ce sicle, lequel a dplac
Tartuffe,--pouvons-nous admettre autrement que comme une prcaution ce
respect pour le christianisme, cette religion qui n'est pas la
science, et que Hegel a voulu montrer en expliquant  sa manire le
dogme de la Sainte Trinit?...

Certes! pour ma part, je ne connais rien de plus hideux que cette
singerie; mais aussi je ne connais rien de plus vain. Laissez donc la
Sainte Trinit tranquille, sophistes tracassiers et peureux, puisque
vous ne croyez pas  la chute! Pourquoi invoquez-vous ce dogme plutt
que nos autres dogmes? Pourquoi prenez-vous  partie, entre tous, ce
grand mystre d'une religion qui a fait une vertu pour l'homme
orgueilleux de la rsignation au mystre et qui l'a condamn  la foi
obissante, si ce n'est pour faire preuve de la possibilit de saisir
tout mystre sous une forme scientifique et de l'exposer  ce que vous
appelez le jour?... Nous n'en sommes pas rduits, heureusement, 
fournir des arguments aux hegeliens!


IV

Vera, qui est certainement, en France, le plus distingu, le plus
savant et le plus net de tous, ne s'est pas inscrit en faux une seule
fois contre les ides et les tentatives de son matre. Dans son
_Introduction_, trop courte, et dans ses belles notes, dont il a
presque doubl les deux volumes de _la Logique_, il rapporte tout,
explique tout et consent tout, avec une docilit et une fidlit
gales. Je n'ai jamais vu d'esprit si fort et moins indpendant. C'est
l son originalit. Tout de mme qu'on est parfois mtaphysicien
malgr soi, en raison d'une conformation spciale de la tte, et tout
en sachant trs bien que la mtaphysique est l'agitation instinctive
et rflchie de problmes qui n'ont pas toutes leurs solutions dans ce
monde, tout de mme il y a des esprits qui, de conformation naturelle,
rflchissent les mtaphysiques qu'ils n'ont pas cres, et, pour nous
servir d'une expression hegelienne, qui _repensent la pense_ des
autres.

Vera est un de ces purs miroirs intellectuels. On souffre un peu de
voir une intelligence d'une trempe si mle, si solide et si claire,
porter perptuellement l'image d'Hegel et la retenir, comme la glace
ne retient pas l'image mais comme le bronze retient l'effigie. On
souffre de voir un pareil homme suivre Hegel les pieds dans la trace
de ses pieds et presque servilement, si on pouvait tre servile quand
on suit ce qu' tort ou  raison on a pris pour la vrit.

Mais on se dit, malgr la crainte que j'exprimais au commencement de
ce chapitre, qu'il n'y a pas plus de fatalit pour l'esprit que pour
le coeur et que l'homme est son matre, tout en se donnant et mme
aprs s'tre donn un matre!

D'ailleurs, puisqu'il a l'orgueilleuse faiblesse de croire  la
science absolue, ce Vera, assez ferme de regard pourtant pour voir
qu'elle ne peut jamais, dans ce monde infrieur, tre que relative,
contingente et borne, autant pour lui Hegel qu'un autre! Autant mme
pour nous, si nous y croyions!

Il est vident que Hegel est l'homme le plus minent de la philosophie
dans la nation la plus forte en philosophie qu'il y ait prsentement
dans le monde, et si c'est l une mesure trs rassurante pour ceux qui
tiennent la philosophie pour le peu qu'elle est, c'est une chose
troublante et trs entranante pour ceux-l qui l'aiment, et qui
l'exagrent parce qu'ils l'aiment. Seulement, il y a deux manires
d'aimer la philosophie: comme sa matresse,--on lui passe tout; comme
sa fille,--on devient exigeant pour elle. Jusqu'ici, comment Vera
l'a-t-il aime, et comment, plus tard, l'aimera-t-il?...




DU MYSTICISME ET DE SAINT MARTIN[18]


Voici une surprise. Lorsque nous avons ouvert le livre que Caro a
publi sur Saint Martin[19], et qu' la premire page nous avons
trouv,  ct du nom de l'auteur, le titre, toujours suspect, jusqu'
l'inventaire des doctrines de celui qui le porte, de professeur de
philosophie; quand,  la seconde page, nous avons lu une ddicace 
MM. Jules Simon et Saisset, traits respectueusement et
affectueusement de matres et d'amis, nous avons naturellement pens
que le rationalisme contemporain allait, sans tre un aigle, avoir
beau jeu du bec et des griffes contre le mysticisme pris  partie,
pour l'excuter mieux et plus vite, dans la personne de Saint Martin.
Nous n'avons pas hsit  croire que ce grand gar de Saint Martin,
qui a fait un livre intitul _Ecce homo_, ne ft pris  son tour pour
l'_Ecce homo_ du mysticisme et outrageusement trait comme tel. Se
marier,--disait le grand lord Bacon,--c'est toujours donner des otages
 la fortune. Entre philosophes, la ddicace d'un livre, n'est-ce pas
comme un mariage d'ides? Et quand cette ddicace est adresse 
Saisset et Jules Simon, n'est-ce pas l un otage au rationalisme
qu'ils reprsentent et qu'ils servent, au rationalisme qui est la
mauvaise fortune de ce temps? Voil ce que nous disions quand,
heureusement, la lecture de l'ouvrage de Caro a rpondu  toutes nos
prvisions en les trompant. Ce livre, qui, de la personne trs peu
connue jusqu'ici et maintenant plus tudie de Saint Martin et de ses
ides, s'lve jusqu' la hauteur d'une discussion et d'un jugement
sur le mysticisme en gnral, est une oeuvre qui veut tre impartiale
et svre. La Critique ne saurait l'oublier. C'est un de ces livres
discrets et transparents qui ne disent pas tout ce qu'ils pourraient
dire, mais qui le laissent entrevoir; c'est un de ces sphinx, au front
de marbre diaphane,  travers lequel perce le secret qu'on garde
encore mais qui doit un jour en sortir. Rien, en effet, dans un
ouvrage o la clart qu'on trouve rend trs difficile sur la clart
qui n'y est pas, ne nous atteste d'une manire prcise et fermement
articule que l'auteur ait le bonheur d'tre catholique; mais rien non
plus n'affirme qu'il ne le soit pas. Au contraire. Toutes les fois
qu'il y parle du catholicisme, ce n'est pas seulement avec un respect
qui est plus que de la convenance, mais c'est avec une telle
intelligence qu'on croirait presque  la sagesse de la foi. Quoiqu'il
juge le mysticisme au point de vue de la philosophie et de la
mtaphysique humaines, et qu' ce point de vue il le repousse et le
condamne comme n'apportant sous le regard de la connaissance aucun
systme vritablement digne de ce nom, l'auteur est non moins net et
non moins premptoire quand il le prend et quand il le juge au point
de vue du catholicisme.

  [18] Caro: _Du Mysticisme au XVIIIe sicle; Essai sur la vie et les
  doctrines de Saint Martin, le philosophe inconnu_ (_Pays_, 23 mai
  1853).

  [19] Hachette et Cie.

Nous l'affirmons, avec une joie qu'un regret tempre: un catholique
qui se serait plus hautement avou dans un tel livre et qui y aurait
mis bravement le crucifix sur son coeur aurait dit davantage; mais,
sur la limite o Caro s'arrte, si un catholique avait pu s'y arrter
il n'aurait peut-tre pas dit mieux.

Et, vritablement, pour qui n'a pas abandonn l'observation et
l'analyse, le mysticisme--quelle que soit la forme qu'il revt--n'est
jamais qu'une aberration du sentiment religieux en vertu de sa propre
force, si une autorit extrieure ne le rgle pas et ne contient pas,
d'une main souveraine, la turbulence de ses lans. Or, nous ne
connaissons dans l'histoire du monde que le catholicisme qui ait
jamais pu rgler et contenir cet extravasement de la facult
religieuse, parce que le catholicisme, cette force organise de la
vrit, a, par son glise, l'autorit ternellement prsente et
vigilante qui sauve l'homme de son propre excs et le ramne, tout
frmissant,  l'unit, quand le malheureux s'en carte, ft-ce mme
par une tangente sublime! Partout ailleurs que sous le gouvernement de
l'glise et en dehors de son orthodoxie le mysticisme,--et il en faut
bien prvenir les mes ardentes et pures qu'une telle coupe  vider
tenterait,--le mysticisme n'a donc t et ne continuera d'tre qu'une
immense erreur et une blouissante ivresse de cette facult de
l'infini, la gloire de l'homme et son danger, et qui fait de
lui--diraient les naturalistes--un animal religieux. Certes! la longue
chane du mysticisme a bien des anneaux; mais, depuis le fakir de
l'Inde, livr aux volupts et aux martyres de l'extase, jusqu' ces
illumins des _voies intrieures_ dont parle Saint Martin en parlant
de lui-mme, tous les mystiques ne sont gures, en fin de compte, que
les victimes plus ou moins foudroyes du sentiment religieux, trop
fort pour l'homme quand il se confie sans rserve  sa chtive et
tratre personnalit.

Quel est donc l'insens qui ne se dfierait jamais de son me? Est-ce
que le roseau qui perce le mieux la main humaine n'est pas le roseau
pensant de Pascal? De toutes les religions connues le catholicisme
ayant le mieux trait la personnalit de l'homme selon ce qu'elle
vaut, en lui arrachant son orgueil, a eu seul aussi la puissance de
creuser un lit dans les mes pour ce torrent de l'infini qui submerge
certaines natures et finirait par les engloutir. Lui seul, dans cette
balance si vite fausse de nos facults, a fait quilibre au bassin
qui penche, sous le poids accablant de l'amour, en jetant dans l'autre
bassin la charge de l'obissance. C'est ainsi qu'il a cr, au milieu
de toutes les contradictions de l'tre humain, la plus divine des
harmonies, et qu'en nous donnant des saints comme Franois de Sales,
Barthlemy des Martyrs, sainte Thrse, sainte Brigitte, sainte
Catherine de Sienne, Franois-Xavier, Louis de Gonzague, Stanislas
Kostka, Philippe de Nri, Jean de Dieu, Angle de Brescia et tant
d'autres, il a ralis pendant un moment sur la terre une vraie
transposition du ciel!

Telle est l'oeuvre, et je dirais presque le miracle du catholicisme.
Telle est, en vertu de son incorruptible puissance, l'assainissement
qu'il opre sur cette disposition  la mysticit qui, pour certaines
mes, est encore bien moins une facult qu'une maladie. Assurment,
Caro sait tout cela aussi bien que nous, et il en touche mme un mot
en passant dans son chapitre du mysticisme en gnral. Mais la
Critique, qui a ses convictions, qui n'examine, ne raisonne et ne
conclut que du milieu d'elles, a le droit de demander au philosophe
pourquoi, dans un livre o toutes les questions lies  son sujet sont
touches de manire  les faire vibrer dans les esprits, il a nglig
d'appuyer plus longtemps et plus fort sa juste et pntrante analyse
sur le ct fcond et sanctifi du mysticisme. Le mysticisme des
religions fausses, le mysticisme htrodoxe, et qui n'est qu'une des
faces, et la plus flamboyante, du monstre multiple de l'hrsie ou de
l'erreur, Caro nous montre trs bien comment le catholicisme les
traite et quel droit indfectible il a pour les condamner et pour les
punir. Mais, Caro en convient, il n'est pas au monde que ces sortes de
mysticismes, tous plus ou moins faux, plus ou moins individuels. Il y
a aussi le mysticisme dans la rgle, dans l'orthodoxie, dans l'unit
de la foi et du dogme, dans l'obissance de la discipline, le grand
mysticisme catholique enfin. Nous en avons nomm plus haut les plus
glorieux reprsentants et les plus splendides interprtes. Celui-l
n'est point une dviation de la facult religieuse, il en est
l'exaltation; mais l'exaltation dirige, l'enthousiasme ardent et
profond et cependant gouvern, cette espce d'enthousiasme qui a le
regard clair au lieu de l'avoir bloui, et qui, multipliant pour la
premire fois son intensit par sa dure, ne dfaille jamais parce
qu'il se retrempe dans l'inextinguible flamme de l'Unit comme  la
source vive de la lumire. Un tel fait, de quelque nom qu'on
l'appelle, de quelque explication qu'on l'taie, mritait d'avoir une
plus large place que celle qui lui est accorde dans un livre ayant
pour but de descendre au fond de la question du mysticisme. Cependant,
est-ce prudence? est-ce inattention? Caro passe rapidement auprs de
ce fait, qu'il mentionne, mais qu'il ne creuse pas. Lui, dont les yeux
sont fins et srs, n'a-t-il pas senti que s'il les avait fixs
profondment sur ce qui n'est pas seulement une distinction nominale,
faite par la haute sagesse gouvernementale de l'glise, il n'aurait
pu s'empcher de voir, se dtachant du fond commun des ides et des
phnomnes imputs au mysticisme pris dans son acception la plus
gnrale et la plus confuse, un autre mysticisme, ayant ses caractres
trs dtermins,--l'clatante ralit, enfin, qui contient la vrit
intgrale que la religion seule met sous les mains de nos esprits,
mais dont la philosophie les dtourne?... Alors le dernier mot du
livre aurait t dit, et ce mot n'et pas t une ngation.

Car, en pressant bien, voil la fin et la conclusion d'un crit auquel
nous voudrions moins de rserve. L'auteur, dont nous pressentons les
opinions  certains accents qui passent  travers les surveillances de
sa pense, l'auteur nie  Saint Martin et au mysticisme la vrit
philosophique et religieuse,--ces deux vrits qui, pour nous, n'en
font qu'une, mais que les rationalistes croient trs habile de
sparer. Et il a raison s'il ne s'agit ici que de Saint Martin, le
philosophe inconnu du XVIIIe sicle, et du mysticisme hors
l'orthodoxie, du mysticisme de l'hrsie ou de l'erreur. Mais,
srieusement, et pour qui n'ignore pas la pente des choses et o la
logique pousse l'esprit encore plus qu'elle ne le mne, pour qui nous
a prouv que le mysticisme de Saint Martin, comme tout mysticisme en
dehors de la rgle pose par l'glise, trane l'esprit jusqu'au
panthisme, pour un homme expriment en ces matires, qui sait fort
bien qu'il n'y a plus maintenant face  face, en philosophie, que le
catholicisme et le panthisme, et que toute ide se ramne forcment
 l'un ou  l'autre de ces grands systmes sans pouvoir jamais en
sortir, tait-ce bien la peine de s'interrompre et de s'arrter?
Fallait-il rester devant un mur si transparent, dont l'impntrabilit
peut-tre effrayait moins que la transparence? Une vraie critique
philosophique, si elle avait voulu mriter l'honneur de son pithte,
devait-elle, aprs avoir accumul les ngations, s'enfoncer et
disparatre dans le nant qu'elle avait fait, et, sous peine de trop
ressembler  tout ce qu'elle avait pulvris, n'tait-elle pas tenue
d'ajouter et d'affirmer quelque chose de plus? Que si elle n'affirmait
pas, ne retombait-elle point invitablement  la monographie pure et
simple, aux petites analyses, qui pincent les fibrilles des choses au
lieu de les briser d'une seule et grande rupture dans leurs muscles
les plus rsistants? Ne revenait-elle pas, enfin,  tous ces procds
microscopiques si chers et si familiers aux philosophies infcondes,
aux philosophies sur le retour?... Nonobstant de si tristes conditions
acceptes, le livre de Caro, tout incomplet qu'il soit par la
conclusion, est d'un intrt trs vif encore. Nous y avons trouv ce
qui _vivifie_ tous les livres philosophiques: la verve de la
discussion, la proprit du langage, et surtout la nouveaut
inattendue et piquante du renseignement.

On y tait tenu avec Saint Martin plus qu'avec aucun autre. Saint
Martin n'a point le rare privilge des grands esprits nets, des hommes
 dcouvertes dans l'ordre de la pense et  rsultats positifs.
Ceux-l, on les trouve sans les chercher dans ce qu'ils ont fait et
dans les influences qu'ils ont laisses aprs leur passage, tandis que
dj, et  la distance d'une moiti de sicle, il nous faut chercher
Saint Martin pour l'apercevoir. De son vivant, il aimait  s'appeler
le philosophe inconnu, et il a bien manqu de sombrer sous ce nom-l
dans la mmoire des hommes, puni justement, d'ailleurs, par
l'obscurit de tous ces petits mystres de secte dans lesquels il
avait comme entortill sa pense. Sans le mot enthousiaste de madame
de Stal dans son _Allemagne_, un autre mot plus grave et mieux pes
de J. de Maistre dans ses _Soires de Saint-Ptersbourg_, l'image de
Joubert, qui en fait un aigle avec des ailes de chauve-souris, et
quelques lignes impertinentes de Chateaubriand dans ses _Mmoires
d'outre-tombe_, qui donc, dans le monde du XIXe sicle, connatrait
_de vue_ Saint Martin, sinon les curieux qui lisent tout et qui se
font des bibliothques de folies? Le temps a march sur les hommes qui
croyaient au grand mystique des voies intrieures et qui
sympathisaient  ses ides. Il a pri presque tout entier. Il n'a
point laiss de trace et de ciment parmi eux, comme Swedenborg, cet
autre mystique, qui passa aussi sa vie dans la contemplation et dans
l'obscurit, mais dont le systme, plus hardi et plus exprim, a jet
un clat qui rappelle les aurores borales de son pays. Swedenborg a
encore des milliers de disciples. Il est vrai qu'ils sont en
Amrique,--ce qui diminue le mrite d'en avoir,--dans le pays qui pare
sa jeunesse avec les oripeaux tombs de la tte branlante de la
vieille Europe. Saint Martin n'en a gures nulle part... Le
mysticisme, qui est de tout temps comme l'orgueil de l'homme, sa
personnalit et sa soif d'infini, a chang de peau comme un serpent.
Il n'en est plus o il en tait au XVIIIe sicle, et Caro, nous
dveloppant la doctrine de Saint Martin, cette mystrieuse et nuageuse
doctrine qui partit de Boehm pour aboutir misrablement  une madame
de Krudner, nous produit bien moins l'effet d'un philosophe que d'un
antiquaire, qui nous dsenveloppe une momie et nous fait compter ses
bandelettes.

Du reste, philosophe ou antiquaire, Caro s'est proccup, surtout et
avant tout, d'tre historien. La biographie intellectuelle de Saint
Martin n'tait qu'une curiosit philosophique, mais, rattache 
l'histoire du XVIIIe sicle, elle prenait presque aussitt de la
consistance et de la valeur. Alors il ne s'agissait plus des
excentricits de la pense d'un homme plus ou moins dou d'imagination
ou de gnie, il s'agissait du gnie mme ou de l'imagination de son
poque, dont un homme, quels que soient sa force et son parti pris,
dpend toujours. Le grand prjug contemporain, c'est de croire que le
XVIIIe sicle fut uniquement le sicle de l'analyse, de la philosophie
d'exprience, des sciences positives, de la dmonstration, de la
clart, quand la vrit est qu'il fut autant le sicle des synthses
blouissantes ou tnbreuses, des _ priori_ audacieux, des sciences
menteuses  leur nom, enfin de l'indmontrable en toutes choses.
Prendre un sicle comme un homme, par ses prtentions, est un mauvais
moyen de le connatre, mme quand il s'agit d'apprcier le mal qu'il
a fait... ce qui parat toujours facile. Caro s'est bien gard d'une
vue si superficielle et si confiante. En dtaillant, sous son analyse,
l'individualit de Saint Martin, il a compris que cette plante trange
avait pourtant sa racine dans le terrain de son sicle, et, pour qu'on
ne pt s'y mprendre, il nous a retourn le sicle en quelques traits
justes et profonds et nous en a ainsi montr le fond et la superficie.
Or, c'tait une poque de mysticisme, autant et plus que les sicles
dont on s'tait le plus moqu. Voltaire ricanait l-bas, auprs de sa
goutte d'eau; mais le monde roulait son train ternel sous le souffle
de la croyance, et de la croyance dvoye, de la croyance insense,
superstitieuse et bte, parce qu'elle tait individuelle, parce
qu'elle tait sortie du vrai dogme et de l'unit. L'illuminisme
s'tendait comme une longue nue sur l'horizon intellectuel du temps.
Il avait le vague de la nue; mais il en avait l'lectricit. Il tait
partout. On ne le nommait pas partout par son vrai nom; mais partout,
du moins, il se sentait, et les esprits les plus matriels, les plus
attachs aux angles des choses positives, portaient ses invisibles
influences, comme on porte une temprature.

En Allemagne, o l'on n'a pas plus peur des mots que des ides, il
s'tait hautement et firement organis. Berlin avait vu natre une
secte qui s'appela plus tard la secte d'Avignon et qui fut suivie de
la grande socit des claireurs (Aufklrer), laquelle se rpandit
dans l'Allemagne entire et jusque sur les pics de la Suisse. Caro--et
nous prenons acte de ceci venant d'un philosophe--nous les donne pour
les prcurseurs de Hegel. Le chef influent de cette secte tait le
fameux Nicola, le libraire prussien, assez oubli  prsent, qui
tenait l'opinion, la critique et la littrature sous la triple fourche
de la _Gazette littraire d'Ina_, du _Journal de Berlin_ et du
_Musum allemand_. L'ascendant de Nicola  Berlin, Weishaupt
l'obtenait en Bavire. C'tait un Proudhon en action qui devanait la
thorie, comme les potes devancent les potiques, et qui voulait
dtruire tous les gouvernements. En Suisse, Lavater couvrait de je ne
sais quelles vertus, plus dangereuses que des vices, car elles font
illusion, un mysticisme qui touchait  l'illuminisme allemand par une
extrmit et par l'autre  la thurgie. Gasner, Cagliostro, Mesmer,
ces puissants jongleurs, se jouaient de l'imagination et des passions
de l'Europe incrdule... folle d'un besoin de croire qu'elle avait
voulu supprimer. En Angleterre, il n'y avait pas, il est vrai,
d'associations comme en Allemagne, mais une vogue immense entourait
William Law, qui commentait ce vieux Boehm, si cher aux imaginations
des races germaniques. En Sude, Swedenborg clatait et jouissait
d'une autorit illimite. En France enfin, le pays des railleurs, o
les torrents de madame Guyon ne s'taient pas couls sans laisser
les fanges molles et chaudes du quitisme au fond de bien des mes,
les dispositions  une mysticit sans guide et sans appui taient si
grandes que l'odieux jansnisme mme, cette froide chose, arrivait
aussi au mysticisme, non par la tendresse, mais par l'orgueil. Tel
tait en ralit le XVIIIe sicle quand y apparut Saint Martin.

Il ne fit aucun fracas tout d'abord, pas plus que depuis. C'tait une
intelligence recueillie, une espce de sensitive de la pense qui
fleurissait pudiquement dans la solitude, la mditation et le mystre,
et qui se rtractait avec trouble, et presque honteusement, sous le
doigt si souvent familier, maladroit ou brutal, de la publicit. S'il
eut des lueurs,--comme dit madame de Stal,--il eut plus de parfums
encore, et c'est qu'il est des fleurs dont le calice,  certains
moments, semble verser de la lumire. Fleur rveuse de mysticit, il
ressemblait  une de ces fraxinelles,  une de ces capucines
timidement phosphorescentes, comme on en trouve parfois le soir sur
les murs disjoints des vieilles chapelles. Pntr, ds sa jeunesse,
des influences fatalement mystiques d'une socit qui, comme le dit
excellemment Caro, ne pouvait secouer le joug de ses croyances que
pour tomber sous le joug de ses illusions, il ne monta point sur
l'horizon intellectuel de son temps comme un astre plein de puissance,
mais il s'y coula furtivement, comme un rayon qui s'gare. Son nom
mme, il ne le donna point  la secte qu'il allait crer. Il le trouva
et il le prit. Les martinistes, chose singulire! existaient avant
Saint Martin. Un juif portugais, savant dans la cabale, nomm Martinez
Pasqualis, avait fond, en 1768, la secte des martinistes, voue aux
oeuvres violentes de la thurgie, et c'est de cette cole que Saint
Martin fut le fils; mais bientt le fils dissident. Martinez mort, il
la modifia. Dou d'une me qui fut son gnie, on aurait pu dire de lui
le mot charmant du vieux Mirabeau, qu'il tait fait de la rognure des
anges. Mais, puisque des anges sont tombs, une telle rognure ne
garantit pas les hommes, et Saint Martin, si chrtiennement n, se
perdit. Certes! si l'glise a des mlancolies comme celles des mres,
ce doit tre en voyant se dtacher d'elle des mes comme celle de
Saint Martin. Dj tout plein de Swedenborg, qu'il n'acceptait pas
dans toute son audace, en relation avec le commentateur William Law,
il lut Boehm, et tout fut dit. Sa vocation et sa chute furent
dcides. Voil le plus grand vnement de sa vie, dit-il, et il a
raison. C'tait en 1781: L'_aurore naissante_ de Boehm, qui se leva
dans l'ther de son me, l'empcha de voir cette autre et terrible
aurore qui allait s'tendre sur le monde des ralits et dans le ciel
sanglant de l'histoire. Biographe avec scrupule, Caro nous montre
Saint Martin abrit contre la rvolution franaise dans le dsert
intrieur de sa spiritualit, et, quand la tempte est passe, plus
tard, en 1795, il suit avec un intrt ml d'loge le solitaire,
devenu homme public, rpondant sur la question de l'enseignement,
agite alors officiellement par le pouvoir, aux attaques cauteleuses
de Garat, le rhtoricien de la sensation. Caro insiste beaucoup sur
cette discussion, dans laquelle Saint Martin dploya une aptitude
philosophique vritablement suprieure. Mais nous, qui ne sommes ni
professeur ni philosophe, Dieu merci! nous  qui la suite des temps a
trop appris que le spiritualisme du XIXe sicle a fait autant de mal
que le matrialisme du XVIIIe, nous nous intressons fort peu  ce
dbat entre Garat et Saint Martin. A notre sens, le philosophe inconnu
n'existe rellement que dans sa pense religieuse, et c'est
exclusivement l qu'il faut le surprendre et le chercher.

Et, nous le rptons, Caro l'y a saisi avec habilet. Il nous a donn,
en quelques pages presses et pleines, toute la substance mdullaire
des doctrines de Saint Martin. En les lisant, on est surtout frapp de
cette ide que le XVIIIe sicle, dans sa haine contre le catholicisme,
n'a pas seulement trouv, pour la servir, des raisonneurs et des
impies, comme l'affreuse socit qui soupait contre Dieu chez
d'Holbach, mais aussi des mes d'lite, des coeurs tendres, aux
intentions pures, de nobles esprits qui croyaient au ciel. Saint
Martin fut un de ces ennemis du catholicisme qui le frapprent d'une
main chrtienne. Il avait au plus haut degr ce qui est le signe de
l'hrsie depuis que l'hrsie est dans le monde, c'est--dire la
haine du sacerdoce et la fureur de sa propre interprtation.

Qu'avaient de plus Luther et Calvin? Caro, qu'il faut lire si l'on
veut connatre cet hrsiarque au petit pied et qui se croyait et se
disait n avec dispense, et qui peut-tre, hlas! aurait t un
saint s'il avait eu l'obissance; Caro tourne contre Saint Martin tous
ces grands arguments de l'glise contre le protestantisme qui, depuis
Bossuet, sont notre muse d'artillerie. C'est qu'effectivement Saint
Martin n'est qu'un protestant modifi.

C'est un protestant par l'esprit, avec un temprament catholique.
Combinaison regrettable, qui le rend plus dangereux et plus nuisible
qu'un protestant!

En effet, pour nous dgoter de l'erreur de son principe et de sa
doctrine, le protestant a la scheresse de sa raison et la superbe de
son orgueil. Mais Saint Martin a l'imagination du pote, l'amour du
croyant, et son orgueil est si doux (car il y a toujours de l'orgueil
dans un chef de secte) qu'on le prendrait presque pour cette vertu qui
est un charme et qu'on appelle l'humilit. Voil par quoi, de son
vivant, il a entran les mes analogues  la sienne, qui sont, aprs
tout, il faut bien le dire, la meilleure partie de l'humanit. Portes
toujours en haut, comme lui, par leur aspiration naturelle, il a voulu
crer pour elles un christianisme suprieur et indpendant. Il a
oubli que, pour l'homme, l'abme le plus terrible n'est pas celui
qu'il a sous les pieds, mais celui qu'il a sur la tte, et que l'me,
comme le corps, meurt aussi bien de trop monter que de trop descendre.
Tel a t le tort de Saint Martin et le reproche qu'on peut lui faire.
Il a raffin sur ce qui n'admet pas de raffinement, c'est--dire sur
la vrit du catholicisme, qui est la vrit absolue, et il a t,
dans l'ordre des choses religieuses, ce que furent les prcieuses dans
l'ordre des choses littraires. Mais ce qui n'a que l'importance du
ridicule en littrature, en religion devient criminel. Voil pourquoi
il faut tre implacable pour ces tentateurs d'une perfection
impossible, et quand ils ont, comme Saint Martin les avait, les
sductions de la puret dans le talent et dans la vie, il faut l'tre
pour leur gnie, et mme jusque pour leurs vertus.




L'ABB MITRAUD[20]


Le livre[21] de l'abb Thobald Mitraud a t l'occasion d'un
vritable phnomne. Ce livre d'un prtre qui pose la ncessit d'une
thocratie a t salu par tous les ennemis de la thocratie et des
prtres. Ils l'ont exalt presque  l'gal d'une dcouverte. N'est-ce
pas singulier?... Tous ces hasseurs de la vieille glise romaine se
sont pris de je ne sais quel got--ou plutt d'un got que je
m'explique trs bien--pour un livre qui a la prtention d'tre un
livre de science sociale en restant du christianisme. Tous les
critiques de notre temps, qui nous disent avec des variantes que
Joseph de Maistre n'est qu'un sublime brise-raison et Bonald un
antiquaire d'ides, ont vant l'abb Mitraud et en ont fait un
colosse, portable encore, il est vrai, mais un de ces jours trop
lourd, mme pour le triomphe. La chose est devenue si forte que ce ne
sont plus les lauriers de Miltiade qui doivent empcher de dormir ce
nouveau Thmistocle: ce sont les siens. Un journal le comparait 
saint Paul... Tant de gloire est bien compromettante. Pour un prtre,
c'est une gloire  faire peur.

  [20] _De la Nature des Socits humaines_ (_Pays_, 11 janvier 1855).

  [21] Librairie nouvelle.

Car l'abb Mitraud--quel que soit son talent, qui est rel, et sa
charit, qui doit tre ardente,--n'a pas converti ces messieurs. Il
leur a plu. Il a mu leurs sympathies, mais il ne les a pas changs.
Des philosophes ne se convertissent pas par la vertu des brochures.
Quand cela leur arrive, il leur faut, comme  La Harpe, le coup de
tonnerre dans le sang de la place Louis XV et le chemin de Damas de la
guillotine! Mais, quant  des livres, ils en font trop pour que le
_Prends et lis_ du figuier d'Augustin se renouvelle. C'est donc du
haut de leurs ides et de leur orgueil que les ennemis de l'glise ont
fait tomber l'loge sur le front panoui de l'abb Mitraud et qu'ils
ont tendu leur main de Grecs (_Timeo Danaos et dona ferentes!_)  son
catholicisme romain. Certainement, la montagne n'est pas venue  lui.
Faut-il donc conclure qu'il soit all  la montagne?... Nous aurions
bien voulu le nier. Malheureusement, c'est impossible. Nous avons lu,
avec l'attention qu'il mrite, le livre de l'abb Mitraud sur la
_Nature des Socits humaines_, comme il dit, et ce livre, dont tout,
pour nous, jusqu'au titre, manque de rigueur et de vrit, nous a jet
dans des perplexits tranges. A ce titre seul nous avions reconnu le
problme du temps prsent, la chimre du sicle, comme disait saint
Bernard,--car les littratures font beaucoup de thories sociales
lorsque les peuples ont relch ou bris tous les liens sociaux,
absolument comme on crit des potiques lorsque le temps des pomes
piques est pass,--et il tait curieux de savoir comment le prtre
avait remu  son tour le problme vainement agit si longtemps par
les philosophes. Tant de mains que l'on croyait puissantes s'taient
blesses, comme des mains d'enfant,  pousser ce cerceau dans le vide,
que nous nous demandions s'il fallait accuser la faiblesse maladroite
des hommes ou la difficult radicale du problme. Eh bien, aprs y
avoir regard, nous nous le demandons encore! Le prtre, aujourd'hui,
n'a pas plus avanc la question que les philosophes. Seulement ce
n'est pas l'infortune du rsultat qui les a rendus si doux pour lui,
car nul d'entre eux ne doute de la virtualit de ses ides. Ils ne
sont pas si btes que d'tre sceptiques sur leur propre compte! La
philosophie a remplac la foi religieuse, qui pour tant de gens est
une duperie, par l'infatuation de la vanit, qui pour tout le monde
est un profit.

Mais si ce n'est pas le mme malheur et le mme sentiment
d'impuissance qui unissent si tendrement, pour le quart d'heure, les
crivains philosophiques de ce temps et l'abb Mitraud, il faut donc
qu'il y ait dans le livre de ce dernier un fond de choses qui soit un
terrain commun o ils se rencontrent et s'embrassent, une petite le
des Faisans quelconque o le prtre et le philosophe passent leur
trait des Pyrnes. Voil ce que nous dsirions et ce que nous avons
vainement cherch pourtant dans le livre qui nous occupe. Le
croira-t-on? dans ce trait qui s'intitule somptueusement _De la
Nature des Socits humaines_, le fond des choses, s'il en est un,
n'est pas visible. Il n'est pas mis en lumire une seule fois. Ce
livre qui nous promet un systme ne le donne point: il nous l'annonce,
et, aprs des rfutations tardives de doctrines puises, rfutations
qui ne peuvent pas passer dcemment pour des prolgomnes, il nous
renvoie au _numro prochain_, c'est--dire  un second volume qu'il
nous faut attendre pour juger la valeur philosophique de Mitraud.
Certes! pour notre compte, nous attendrons trs volontiers. Mais
l'abb Mitraud aurait tout aussi bien pu s'attendre lui-mme; car
c'est souvent une force que de savoir s'attendre,--a dit madame de
Stal. L'auteur des _Socits humaines_ a mieux aim envoyer devant
lui ses premiers bagages. Littrairement, il a eu tort. Il a eu tort
aussi dans l'intrt de ses ides... futures. Qu'il le sache bien! si
libre que soit un auteur dans l'application de sa mthode et dans
l'exposition de ses thories attardes, il est des formes littraires
qui sont comme les devoirs de politesse de la pense. Nous en
prvenons l'abb Mitraud, le public est un sultan blas et superbe. Il
aura mal aux nerfs d'une lecture qui le mne et le courbature pendant
quatre cent cinquante pages pour ne lui apprendre que ce qu'il sait et
pour le laisser o elle l'a pris.

Mais, _sans prvoir les malheurs de si loin_, jusqu'ici, il faut bien
le dire, tout a russi  Mitraud. Cette absence de thorie,--nous ne
disons pas absolument d'ides,--ce renvoi aux calendes grecques d'un
second volume, cette discrtion d'un homme qui sait gouverner sa
philosophie intrieure,--car s'il y avait un prix Montyon de la
rticence il serait gagn par l'abb Mitraud,--tout cela, qui aurait
perdu un autre homme devant la Critique, ne s'est pas retourn contre
lui. La Critique a t pour l'heureux auteur une dame Mcne, au lieu
d'tre une dame Xantippe, comme elle l'est, hlas! presque toujours.
Assurment il devait y avoir un mot cach  cette nigme. Nous croyons
l'avoir devin.

En effet, si, philosophiquement, le fond des choses manque au livre
des _Socits humaines_, si la thorie n'y btit mme pas la premire
arche du pont sur lequel elle doit passer, il y a nanmoins, dans
cette oeuvre d'expectative, des opinions qui font prendre patience aux
plus presss et qui prviennent sur ce qui doit suivre. Il est sr
qu'il n'est en retard qu'en faveur du mouvement. Il y a des
affirmations parfois, mais bien plus souvent des tendances qui sont
comme une aurore d'ides, un peu brumeuse encore, il est vrai, mais 
travers laquelle les philosophes, qui ont la vue bonne, voient trs
clair. Si enveloppes et si drapes qu'elles soient, si ingnieuses de
rserves et d'explications qu'elles puissent tre, il s'chappe des
doctrines des hommes, il suinte, pour ainsi parler, de leur pense et
de leur expression, de ces vapeurs intellectuelles qui pntrent et
qui avertissent. Impossible de s'y tromper! La sonnette du lpreux
s'entendait avant qu'on ne vt le pauvre malade... L'abb Mitraud, qui
a, selon nous, dans la pense, la contagion des maladies spirituelles
contemporaines, fait entendre  nos coeurs et  nos esprits une triste
sonnette dans ce premier crit o sa personnalit philosophique,
c'est--dire sa thorie, ne parat pas encore, mais s'annonce. Ceux
pour qui elle n'a pas le mme timbre que pour nous ont bien reconnu
l'homme qui s'annonait ainsi, et tel est le secret de leur accueil et
de leurs loges. Ne l'oubliez pas! il est si bien  eux qu'ils l'ont
laiss s'acharner tout  son aise contre les doctrines plus ou moins
mortes de Cousin, Thiers et Proudhon, et qu'ils ne l'ont nullement
troubl dans ce pitinement de cadavres par la trs excellente raison
que les philosophes ont le droit de se battre entre eux, comme
Sganarelle et sa femme, sans que personne y trouve  redire. Selon
nous,  dfaut d'autres marques, cela seul et prouv qu'ils le
reconnaissaient pour un des leurs, c'est--dire pour un philosophe,
malgr sa foi et son titre de prtre,--et ils avaient raison, du
reste, car, malgr tout cela, il en est un!

Oui! il en est un... C'est un philosophe. Sa fonction de prtre ne l'a
point prserv. Il a bu  cette coupe de la philosophie comme le
sicle dernier l'a faite, de cette philosophie qui est devenue
l'abreuvoir de tous les esprits, et mme des plus mdiocres, et il s'y
est enivr! L'abb Mitraud, avec ses tendances gnrales et son manque
provisoire de thorie carre et rsolue, nous fait l'effet d'une
espce d'abb de Saint-Pierre, mais renouvel, rajeuni, rajust par
les formes et le langage de la discussion au XIXe sicle. C'est un
utopiste du mme genre, rest utopiste malgr des expriences qui
auraient corrig l'abb de Saint-Pierre s'il avait vcu dans notre
temps et si les prtres, tombs de plus haut que les autres hommes
dans l'ordre spirituel, pouvaient se relever et n'taient pas presque
toujours incorrigibles!

Tte que j'oserai appeler anti historique, cervelle rechercheuse
d'abstractions, l'abb Mitraud n'a ni le sens de l'histoire ni le sens
de la nature humaine. Toute profonde ralit lui chappe. Comme
l'homme au projet de _paix perptuelle_, et comme beaucoup d'autres
rveurs d'une date moins ancienne et qu'il vante dans son livre, il ne
comprend rien  ce grand fait de la guerre, qui,  lui seul, est toute
une philosophie. Il ne le comprend ni dans l'ordre politique, ni dans
l'ordre moral, ni dans l'ordre domestique. Il le mconnat. D'un autre
ct, vainement l'glise lui a-t-elle appris cette charit chrtienne
qui a suffi au monde depuis l'vangile, il ne s'en est pas moins
laiss mordre par la brebis enrage de la philanthropie moderne, et,
comme l'cole tout entire du XVIIIe sicle, qu'il essaie de combattre
mais qui le tient sous elle comme un vaincu, il se proccupe,  toute
page de son livre philanthropique, du droit _de chaque homme_
vis--vis de la socit, et il va chercher ce _droit individuel_ dans
des notions incompltes ou fausses pour l'exprimer dans de nuageuses
dfinitions, que le XVIIIe sicle n'aurait certes pas repousses!
_Le droit_--nous dit-il assez grossirement quelque part--_est la
rsultante des droits de la nature_. Est-ce que le XVIIIe sicle
n'aurait pas sign cette phrase-l? L'abb Mitraud est un de ces
esprits qui croient au dveloppement futur ou possible sur la terre
d'une justice et d'une libert absolues, et qui commencent par oublier
les conditions de la nature de l'homme et les ides qu'il faut avoir
de la libert et de la justice; car la libert a ses trois limites, de
nombre, de mesure et de poids, qu'aucune thorie ne saurait briser, et
la justice a son glaive  ct de sa balance, le glaive qui, par la
rigueur du retranchement, rtablit l'galit des proportions.
Rvolutionnaire, quoiqu'il dise pour s'en dfendre, l'auteur de la
_Nature des Socits humaines_ a crit que _les rvolutions sont les
suprmes efforts du genre humain pour dcouvrir les vraies conditions
de sa vie, pour les dfinir exactement et s'y soumettre_; ce qui
revient positivement  dire que toutes les ivrogneries de la colre
doivent servir  clarifier la vue... Singulier collyre, il faut en
convenir! Enfin, comme tous les utopistes de ce temps et de tous les
temps qui ont renvers le grand aperu chrtien, l'abb Mitraud semble
prendre la socit pour un tat dfinitif au lieu de la concevoir
comme un tat de passage, et alors la question devient pour lui ce
qu'elle fut, par exemple, pour Fourier, Saint-Simon et tant d'autres
rformateurs, c'est--dire qu'elle consiste  trouver des institutions
qui tablissent le ciel sur la terre,--ce qu'on cherchera probablement
longtemps encore!--au lieu de faire monter la terre dans le ciel,
comme la religion nous l'enseigne, et, dans son affranchissement des
mes, sait l'excuter tous les jours.

Telles sont les ides qui circulent,  l'tat plus ou moins confus,
dans le livre de Mitraud, et qui crent une parent d'erreur profonde
entre son ouvrage et tant d'autres crits fades et dangereux. Le
danger des livres est relatif. Il tient autant  ceux qui les lisent
qu' ceux qui les composent. Les peuples vigoureux et purs ont des
livres svres comme de fermes lgislations. Mais, quand ils
s'nervent, l'utopie de leurs penseurs s'nerve aussi et tombe au
niveau de la moralit gnrale. C'est ce qui est arriv  l'abb
Mitraud. La thologie, qu'il a tudie et qui aurait d donner de la
trempe  son esprit, n'a pu l'empcher d'tre et de rester un
mtaphysicien d'un ordre infrieur, qu'attire un problme qui chappe
 sa porte. Il est vident, en effet, qu'au-dessous de toute cette
battologie philosophique l'auteur de la _Nature des Socits humaines_
ne sait pas ce qu'on doit entendre par ce mot de socit dont il se
sert, et qu'il en confond la notion mtaphysique avec la notion
historique des diffrents peuples qui se sont agits sur la terre et
se sont efforcs de raliser cet idal de socit qui, pour
l'incrdule, n'est qu'une ironie, et pour le chrtien, qu'une
aspiration. Il a vu,  la vrit, passer  travers l'histoire des
masses d'hommes, sous la lance de leurs conducteurs. Mais cet tat des
multitudes dans l'univers donne-t-il le droit d'affirmer,  un penseur
rigoureux, que l'idal social existe rellement sur la terre en dehors
de cette socit--qu'on nous passe le mot!--crpusculaire cre par
le christianisme, entre les tnbres de l'ancien monde et la lumire
du Jour Divin?

Car voil la question qu'un esprit plus mthodique et plus creusant
que l'abb Mitraud aurait pose  la premire page de son livre, et
qui, rsolue, aurait clair toutes les autres. Hors le christianisme
y a-t-il un idal de socit, en d'autres termes, une socit digne de
ce nom, dans son sens absolu et mtaphysique, et s'il n'y en a pas
d'autre cette _unique_ socit est-elle soumise, ou ne l'est-elle pas,
 la loi du progrs indfini comme les philosophes la comprennent?...
Mitraud ne s'est pas expliqu sur ce point fondamental avec une
nettet suffisante. Il tourne et patine autour de la question en
effaant sa personne et sa pense, mais en le lisant on ne voit pas
clairement (quoiqu'on ait peur de le deviner) vers quelle opinion il
se range, en matire de perfectibilit ou d'imperfectibilit sociale.
Cependant, sur ce point-l, il n'est pas loisible de balancer ou de se
voiler. Certainement, nous ne croyons pas que l'abb Mitraud puisse
mconnatre l'unit de la tradition sociale, plus ou moins viole chez
tous les peuples, moins un, qui ont prcd le christianisme, et qu'il
ne sache pas tirer la conclusion force, invitable, de ce fait
immense qu'avant Jsus-Christ toutes les socits, except la socit
juive, taient en dehors de l'ordre moral. Seulement, s'il la tire
comme nous, cette conclusion; si, pour lui comme pour nous, la vrit
sociale a t rvle  Mose pour tre complte par Jsus-Christ,
nous demanderons  Mitraud s'il y a et s'il peut y avoir des
_interprtations_ ou des _dveloppements_ ultrieurs  cette vrit
sociale et au christianisme tels que l'glise les enseigne et les a
toujours enseigns. Nous lui demanderons, enfin, s'il y a un
christianisme transcendant, suprieur, un christianisme de l'avenir
qui ralisera en ce monde une socit parfaite, ainsi que l'ont cru
tous les hrtiques, tous les illumins et tous les utopistes de la
terre; et s'il nous rpond qu'il n'y en a pas, nous lui demanderons
alors pourquoi son livre?

Oui! pourquoi ce livre, o l'on cherche en vain ces ides fortes,
senses, pratiques, allant au coeur de la ralit, les ides enfin
d'un prtre catholique qui vient, aprs les philosophes, parler
_socit_  son tour? Pourquoi l'abb Mitraud, rest prtre (nous en
convenons) dans la lettre de son livre, ne l'est-il pas rest dans son
esprit? Pourquoi les premiers mots qui vous frappent, dans un crit
ayant la prtention d'tre une solution chrtienne  la grande
question du temps prsent, sont-ils une dfinition orde et paenne de
la notion de droit: Le droit est la rsultante des besoins de la
nature? Pour un homme qui, comme l'abb Mitraud, doit avoir de la
thologie et de la tradition dans la tte, le droit a-t-il son
expression ailleurs que dans les relations de la famille? Or, l'auteur
des _Socits humaines_ touche-t-il une seule fois  cette question de
la famille, type et pierre angulaire de toute socit, et  l'aide de
laquelle un penseur nergique aurait tout expliqu,--car Bonald n'a
pas tout dit, et il a mme interverti les termes de sa trinit
domestique?

Mitraud, qui parle de socit et d'analyse comme il parle de tout,
sans rigueur, sans serrer la voile d'une expression qui l'emporte  la
drive de toute pense et le noie  la fin dans une cume de mots
brillants, a-t-il analys les lments constitutifs de toute socit?
A-t-il vu quelles en taient les institutions essentielles,
ncessaires, et au sein desquelles les familles doivent se grouper et
se mouvoir? S'il l'avait vu est-ce une thorie aprs laquelle il
aurait couru (et court encore)? Au lieu d'une thorie n'aurait-il pas
fait une histoire, l'histoire de la constitution catholique qui n'est,
au fond, que le jeu harmonieux des constellations de la famille dans
le zodiaque de l'ordre, et qu'il aurait oppose, comme une suprme
rponse,  tous ces essais de socit mcanique rvs par les
philosophes du XIXe sicle en dehors du sociisme humain? L'abb
Mitraud nous dit bien, il est vrai, que le catholicisme renferme
toute vrit, qu'il est l'affirmation universelle, qu'il n'y a pas
une loi qu'il ne contienne. Gnralits assez vulgaires, qui ne
signifient que quand on les explique ou quand on les fconde! Il
fallait les dgager, ces lois dont on parle, et c'est ce que Mitraud
n'a pas fait. Le caractre de son ouvrage est un vague immense sur
toutes choses; sorte de harpe olienne philosophique, qui donne des
notes et ne joue pas d'airs. C'est peut-tre l'explication de son
succs parmi les esprits les plus diffrents d'opinion. Chacun voit
ce qu'il veut dans les nuages. L'abb Mitraud a charm galement
beaucoup d'esprits inexacts et innocents, et beaucoup d'autres,
cruellement logiciens, et qui ne bougent pas  cette heure, mais dont
il connatra peut-tre plus tard la logique et la perversit.

Et qu'il ne s'y trompe pas! l'loge que font ces derniers de son livre
n'a t combin que pour cela. Pousser un esprit de bonne foi et de
bonne volont, mais sans connaissance de la profondeur des partis et
de leurs desseins, sur la voie dangereuse o il s'est imprudemment
avanc, lui retourner un jour ses ides contre ses intentions,
compromettre un prtre, compromettre Dieu, dans cette question du
socialisme contre laquelle un gouvernement d'nergie ferait plus que
tous les crivains runis, voil ce que l'abb Mitraud, dans les
illusions de sa charit, ne voit pas au fond des loges donns  son
livre par tous ceux-l qui devraient le plus le repousser. Nous
l'avons dit dj, mais il faut le crier: le livre de Mitraud pose la
ncessit d'une thocratie, et les ennemis jurs de toute thocratie
l'acclament. Et ce n'est pas tout! Le mme livre s'inscrit en faux
contre la souverainet politique de l'homme et contre la souverainet
philosophique de la raison, et tous ceux qui veulent et posent dans
leurs thories que les gouvernements personnels et hirarchiques
doivent tre remplacs par des mcaniques sociales dont ils ont le
devis tout fait dans leur poche, et les rationalistes de toute nuance,
protestants, hegeliens, sceptiques, l'acceptent comme la dernire et
la plus heureuse interprtation de l'vangile des temps futurs.
videmment il y a une raison  cette anomalie, dont l'abb Mitraud ne
se doute pas. videmment il y a pour les philosophes, dans cette
thocratie que l'abb Mitraud appelle et qu'il justifie, je ne sais
quoi qui n'est pas la thocratie du moyen ge et du cardinal
Bellarmin, mais quelque chose qu'ils flairent avec plaisir et qui
odore, comme la thocratie de Gioberti, par exemple, de Gioberti, cet
autre abb cher  cette ogresse d'abbs: la rvolution! Il y a, enfin,
dans toute cette dilatation des entrailles catholiques de Mitraud,
qu'il ne faudrait pas cependant dilater au point de le perdre, ce
christianisme de l'utopie que la philosophie aime  embusquer partout
dans l'intrt de son service, et qui, sur les dbris des institutions
monarchiques, ferait volontiers descendre--et toujours sous la forme
d'une colombe!--un Saint-Esprit par trop dsarm.

Que l'abb Thobald Mitraud se tienne donc pour averti!--et s'il a
rellement un systme, un second volume dans la pense, qu'il en
surveille l'expression et qu'il ne le lance dans le monde qu'aprs y
avoir regard. La Circ des partis lui verse le philtre de l'loge
pour faire de lui un compagnon d'Ulysse... ce qui n'irait pas mal  ce
jurisconsulte des _besoins de la Nature_. Qu'il prenne garde! qu'il se
dfie et qu'il soit plus fort que Circ! Ce que nous disons ici est
au-dessus de toute critique littraire. Mais, quand il s'agit d'un
livre sur la _Nature des Socits humaines_, la Critique, sous peine
de n'tre pas au niveau de sa tche, a plus que des considrations de
littrature  faire valoir. Du reste, littrairement, nous ne serions
pas moins svre pour le livre de Mitraud que nous ne l'avons t
pour ce qu'il croit sa philosophie; car, littrairement, on ne trouve
ni la dduction ni l'ordre d'un livre dans cet crit, dcousu comme un
pamphlet, et qui n'a ni commencement, ni milieu, ni fin.

La Critique, cette _dissection sur le vif_, comme disait Rivarol, nous
a trop appris la physiologie littraire pour que nous ne voyions pas
trs bien, sous les lignes de la composition, quel a d tre le
procd de l'auteur. Or, nous ne serions pas tonn que Mitraud, au
lieu de faire un livre dans sa complexe et forte unit, n'et utilis
d'anciennes notes, des fragments pars, en les rapprochant.

Cependant, nous l'avons dit au commencement de ce chapitre, l'abb
Mitraud a du talent, et un talent dans lequel il entre du coeur. Il
est crivain, il est nerveux, il est mu, il est loquent. Mais cela
ne suffit pas sans l'intuition premire, sans le point de dpart bien
arrt et dominateur. La logique mme, qui conduit l'esprit du point
de dpart au point d'arrive, ne suffirait pas davantage, et Mitraud,
nous le reconnaissons, en a une trs dlie et trs forte contre les
sophistes contemporains. Ce qui lui manque, c'est donc le plus
important: c'est l'intuition, l'observation, le principe net et
subjuguant qui empche de se mprendre sur la pense d'un livre et
d'un homme et  la lueur duquel les amis se reconnaissent,--et les
ennemis aussi, malgr la ruse de guerre de leurs perfides
applaudissements!




ERNEST RENAN[22]


I

Les _tudes religieuses_[23] d'Ernest Renan ont dj paru, feuille par
feuille, ici ou l, dans des revues et dans des journaux. A proprement
parler, ce n'est pas un livre. C'est une suite d'articles de critique
sur des sujets consanguins, runis, pour tout procd de composition,
par le fil du brocheur, et sous le couvert d'une prface; car faire un
livre n'est pas maintenant plus difficile que cela. Vous enfilez les
uns au bout des autres les oeufs que vous avez pondus, et c'est un
collier... pour le public! et vous vous croyez un grand lama qui fait
des bijoux avec les djections... de sa pense. parpill dans les
journaux en vue desquels il a t crit, le livre d'Ernest Renan tait
l  sa vraie place pour faire illusion. Quelques esprits pleins de
fracheur, mais ignorant parfaitement, dans leur virginit franaise,
tout ce qui se brasse de paradoxes outre-Rhin, avaient pouss leur
petit cri d'admiration en humant le matin, avec leur caf, des ides
qui leur semblaient nouvelles. tonns et flatts de la sensation, ils
se disaient avec mystre: Quel est donc ce Renan?... Voil un
critique redoutable! Il semblait que dans les jungles du journalisme
on entendt miauler--doucement encore, il est vrai,--un tigre de la
plus belle espce et dont la voix devait arriver aux plus terribles
diapasons. Si Renan tait rest dans la publicit des journaux, cette
publicit d'clairs suivis d'ombre, nous n'aurions pas eu la mesure de
ses ides dans leurs strictes proportions. Nous aurions pu le croire
formidable. Mais avec un livre nous pouvons le juger. Aujourd'hui que
le tigre est sorti de ses jungles, nous nous apercevons qu'il a fait
ses humanits en Allemagne et qu'il n'est qu'un chat assez mouchet,
car il a du style par places, mais cachant sous sa robe fourre et ses
airs patelins la trs grande peur et la petite tratrise de tous les
chats,--ces tigres manqus!

  [22] _tudes d'histoire religieuse; Origine du Langage_ (_Pays_, 21
  avril 1857; 8 avril 1858).

  [23] Lvy frres.

Oui! peur et tratrise, voil les deux seules originalits des
_tudes religieuses_ de Renan. Ordinairement, en France, on est plus
brave. S'il y a des poltrons d'ides, ce ne sont pas du moins ceux qui
les ont. Voyons! Renan, au fond, est un philosophe. C'est un
rationaliste; c'est un hegelien plus ou moins; c'est l'ennemi du
_surnaturel_; c'est le critique qui montre comment _cela_ pousse dans
l'humanit mais n'est jamais la vrit en soi, indfectible, absolue,
comme nous y croyons, nous! Il pense, lui aussi, comme Diderot[24],
qu'il faut _largir Dieu_ pour faire tomber les murs des glises.
Mais, quand Diderot attaquait l'glise, il frappait bravement, par
devant,  grands coups, avec l'abominable hrosme de son sacrilge.
Quand Voltaire blasphmait Jsus-Christ, il ne bgayait pas. Il criait
sur les toits: _crasons l'infme!_ Quand l'Allemagne elle-mme, si
longtemps nomme la douce et religieuse Allemagne, mais qui a
dernirement recommenc le XVIIIe sicle en mettant de grands mots et
des obscurits d'cole o le XVIIIe avait mis de petites phrases
claires comme de l'eau (car il ne faut pas profaner ce mot de
lumire); quand l'Allemagne elle-mme attaque Dieu, elle n'y va pas de
main morte. Elle ne lui demande pas respectueusement la permission de
le jeter par la fentre; elle l'y jette, voil tout, et elle ferme la
porte pour l'empcher de remonter par l'escalier. Mais cette manire
d'agir, au moins nette, au moins vaillante, et qui semble au moins
convaincue, n'est pas celle que Renan emploie aujourd'hui. Au
contraire! il la trouve imprudente; il ne craint pas de la blmer. Il
reproche  Feuerbach et  la jeune cole hegelienne leur violence
contre Dieu. Il les accuse d'avoir _le pdantisme de leur hardiesse_
et de ne pas mettre dans la ngation de la vrit chrtienne assez _de
placidit et d'amour_. O Athniens d'Allemagne, vous n'tes que des
enfants! Beaucoup d'esprits droits et honntes--dit-il--s'attribuent
sans les mriter _les honneurs de l'athisme_. Mais ne les a pas qui
veut et qui s'en vante! Feu Machiavel nous a lgu son me. Il faut
les mriter et ne s'en vanter pas. Feuerbach--nous dit encore Renan
avec un sourire placide et superbe--a crit en tte de la 2e dition
de son _Essence du Christianisme_: _Par ce livre, je me suis brouill
avec Dieu et le monde._ Nous croyons que c'est un peu de sa faute, et
que, _s'il l'avait voulu, Dieu et le monde lui auraient pardonn_.
Voil la sagesse pour Ernest Renan. Faire pardonner  Dieu les
insolences qu'on lui dbite:

    Je crois bien, entre nous, que vous n'existez pas!

n'est pas trs embarrassant quand on ne croit pas au Dieu personnel et
terrible. Mais les faire pardonner au monde, c'est plus difficile et
plus grave, et telles sont la prtention et la politique du livre de
Renan. Arranger l'athisme dans un plat convenable, avec tous les
ingrdients de l'rudition, et le faire trouver bon, mme aux hommes
religieux; imposer la ngation de Dieu au nom de Dieu mme, joli tour
de duplicit philosophique. Nous allons voir comment Renan l'a
excut!

  [24] Rien de plus strile que la pense philosophique au XIXe sicle.
  C'est par l que le monstre se distinguera: l'infcondit! La pense
  de Diderot: _l'largissement de Dieu jusqu' ce qu'il en crve_, est
  l'ide que nous retrouvons dans la plupart des crits de ce pauvre
  temps. On est oblig d'avertir.


II

Mais, nous l'avons dit, il n'a rien invent pour cela. L'excution est
reste au-dessous de la prtention. Les ides sur lesquelles il
s'appuie sont communes en Allemagne, o les ides cessent de dominer
ds qu'elles sont populaires, et en France dj elles se sont
produites obscurment et sans succs. Renan, qui parle, dans ses
_tudes d'histoire religieuse_, de tous ceux qui s'avisrent les
premiers de lever, comme une catapulte, le misrable ftu de leur
critique contre les religions et leurs symboles, et qui nomme des
mdiocrits comme Boulanger, Dupuis, meric-David, Petit-Radel, Renan
a oubli de citer l'homme qui, dans un livre intelligible et franais,
a pos l'ide gnrale qui domine la critique de dtail dont on est si
fier aujourd'hui et dont on attend tant de ruines. Et voici pourquoi:
il l'imitait trop pour le nommer! Benjamin Constant a crit un livre
sur les religions, et l'ide de ce livre, trs simple et trs
dangereuse dans un pays qui croit que la vrit ne peut jamais tre
complique, l'ide de ce livre est que les formes religieuses passent,
mais que le sentiment religieux est ternel. Eh bien, c'est toute la
thorie de Renan! L'auteur des _tudes_, et dans sa prface et dans
vingt-cinq endroits de son livre, reprend l'ide de Benjamin
Constant, la retourne, la commente, l'explique et l'applique. Rien de
plus. La religion,--dit-il,--en mme temps qu'elle atteint par son
sommet _le ciel pur de l'idal_,--par exemple Benjamin Constant, qui
filtrait son eau du Rhin avant de la boire, tait trop spirituel et
trop Franais, lui, pour nous parler de l'_idal_ ailleurs que dans un
roman!--la religion pose par sa base sur le sol _mouvant_ des choses
humaines et participe  ce qu'elles ont d'instable et de
_dfectueux_. Et plus bas: ternellement sacres dans leur esprit,
les religions ne peuvent l'tre galement dans leurs formes... Selon
Renan, l'humanit a le sentiment religieux, ou le sentiment du
surnaturel, plus fort ici que l, dans certaines races que dans
certaines autres, mais elle l'a incontestablement. C'est un fait
presque physiologique, tant il est visible et impossible  rejeter!
Seulement, les formes  travers lesquelles ce fait s'exprime sont plus
ou moins menteuses, vieillies et tombes, et elles tomberont toutes de
plus en plus jusqu'au jour o l'humanit arrivera  la _culture de
l'idal pour l'idal_... Si elle y arrive! car l'humanit aura
toujours besoin de symbolisme. La religion de Renan n'est gures bonne
que pour des mandarins et des savants, et il en convient de bonne
grce: Dites aux simples--dit-il de son ton protecteur--de _vivre
d'aspiration_  la vrit,  la beaut,  la bont morale, ces mots
n'auront pour eux aucun sens. Dites-leur d'aimer Dieu, de ne pas
offenser Dieu, ils vous comprendront  merveille. Dieu, Providence,
immortalit, autant de _bons vieux mots un peu lourds_ que la
philosophie interprtera _dans des sens de plus en plus raffins_,
mais qu'elle ne remplacera pas avec avantage. L'aveu est toujours bon
 enregistrer. Mais qu'importent les simples! Renan est l'aristocrate
de la science. C'est lui qui a os crire: Il ne faut pas sacrifier 
Dieu nos instincts scientifiques. Aprs cela, vous comprenez trs
bien le charmant dtour que l'auteur des _tudes_ a pris, ou l'immense
illusion dont il est la dupe. Quand on a dport Dieu dans les culs de
basse-fosse de l'intelligence, on se lave les mains et on affirme que
l'on n'a rien fait contre lui.

Voil pourtant le systme de Renan, voil le dessous de ce trait du
_Prince_ qui a la prtention d'tre si profond contre les religions en
gnral et le christianisme en particulier. A ne prendre la chose qu'
son point de vue exclusivement philosophique, une thse pareille,
dangereuse par cela seul qu'elle est comprhensible aux intelligences
les plus basses, n'est, aprs tout, qu'une pauvret. Benjamin
Constant, qui n'avait pas dans ses livres le merveilleux esprit qu'il
avait de plain-pied dans la vie, l'avait en vain revtue de ces formes
les plus sveltes et les plus clairement brillantes que l'on et vues
depuis Voltaire; elle n'en tait pas moins tombe dans l'oubli avec le
silence des choses lgres, car il faut de la consistance pour, mme
en tombant, retentir! Ernest Renan, rudit, philologue, chercheur,
d'une vaste lecture, mais, comme tous les hommes, la crature d'une
philosophie, l'instrument de deux ou trois ides mtaphysiques, que
nous acceptons ou que nous subissons, mais qui nous tyrannisent et ne
nous lchent jamais quand elles nous ont pris, Renan n'a rien ajout
 cette vue premire,  cette pitre gnralit dont il n'a pas cach
le nant sous les applications historiques qu'il en a faites. Ces
applications--il faut bien le dire--n'ont point, malgr les efforts de
l'rudit, plus de consistance, de grandeur et de solidit que la vue
premire qui les a dtermines. Le critique n'a pas relev le
philosophe. En ces _tudes d'histoire religieuse_, la ngation dans le
dtail n'est ni plus imposante ni plus forte que l'affirmation dans
les points de dpart et les conclusions, de sorte que le livre qui
contient ces travaux, construits avec tant de petites notions si
laborieusement accumules, et qui se maintient avec tant de peine,
entre toutes les opinions, dans un quilibre favorable  son
influence, croule, pour peu qu'on le touche d'une main ferme, de tous
les cts  la fois.

En effet, prenez-le, et jugez! Les grands morceaux du livre de Renan
sont au nombre de quatre: les _Religions de l'antiquit_; l'_Histoire
du peuple d'Isral_; les _Historiens critiques de Jsus_; _Mahomet et
les Origines de l'Islamisme_. Les autres ne sont pour ainsi dire que
les satellites de ceux-l, et c'est dans ceux-l que le critique a le
mieux expos sa mthode en l'appliquant. Eh bien, soyons de bonne foi!
cette mthode et les rsultats obtenus par elle dans ces quatre
articles ont-ils rien qui doive nous faire trembler, et ne
pouvons-nous pas dire de cette mthode ce que nous avons dit de l'ide
des _tudes religieuses_:  savoir que nous la connaissons et que
nous avons travers dj tous ces atomes de poussire? Renan
proclame, avec l'orgueil d'un homme d'aujourd'hui, que la Critique est
d'hier et qu'elle tient  cette haute indiffrence (pourquoi haute?)
dans laquelle se trouve actuellement l'esprit humain. Tout en prenant
ses prcautions contre eux, il reconnat, par l'admiration qu'il leur
a voue, que Wolf et Strauss sont ses matres,--Strauss, le
prestidigitateur de l'rudition, l'escamoteur historique, dont le
livre apoplectique veut expliquer tous les faits de l'vangile par des
mythes purs, comme on avait, avant lui, essay de les lucider avec
des explications naturelles. Quoique Strauss soit maintenant dpass
en Allemagne, c'est toujours sa critique qu'on invoque, c'est
toujours, dans les mains de Renan comme dans celles de Wilkes, de
Weiss et de Bruno Bauer, cette critique essentiellement ennemie du
surnaturel et cette mthode qui, de nuance en nuance et d'effacement
en effacement, dpouille et ple le fait historique jusqu' ce qu'il
n'en reste absolument rien. Or, cette critique qu'on varie, mais qu'on
ne change pas, a-t-elle rellement entam ce qu'elle a cru si aisment
dtruire? Le bon sens public s'est-il pay de cette monnaie? A-t-il de
tout cela jailli une lumire, quelque grande certitude, devant
lesquelles, puisqu'il s'agit ici de la vie de Jsus, par exemple, la
Bible et l'vangile ne causent plus d'tonnement?... Renan dit et
rpte  satit que la critique historique est _toute dans les
nuances_, qu'elle n'est pas ailleurs. Mais, avec les procds de sa
mthode, les nuances finissent par devenir si fines qu'elles cessent
d'exister et que bientt on ne les voit plus; ses hypothses manquent
bientt du corps mme d'une hypothse. Assertions hasardes, systmes
 l'tat de dentelles. On n'invoquerait pas les raisons qui, selon
lui, simplifient et clairent l'histoire, pour se dcider dans la plus
vulgaire action de la vie! On ne paierait pas le mmoire de sa
blanchisseuse d'aprs cela! Mais le moyen de faire passer les choses
les plus risiblement affirmatives ou les plus tristement vagues, c'est
le srieux avec lequel on les crit. Impossible, dans un seul
chapitre, de suivre l'auteur des _tudes_ dans les discussions
auxquelles il se livre sur les quatre sujets que nous avons signals.
Seulement, qu'il suffise de savoir que, tout en relevant de Strauss,
il se permet de le critiquer, et tombe au-dessous de lui dans sa
malencontreuse critique. Les lgendes des pays  demi ouverts  la
culture rationnelle--dit-il, page 63 du volume,--ont t formes bien
plus souvent par la _perception indcise_, par le _vague de la
tradition_, par les _ou-dire grossissants_, par l'_loignement entre
le fait et le rcit_, par le _dsir de glorifier les hros_, que par
cration pure comme cela a pu avoir lieu pour l'difice presque entier
des mythologies indo-europennes. Et, suspendu entre le je ne sais
qui et le je ne sais quoi, il ajoute alors cette incroyable phrase
qu'il importe de recueillir: Tous les procds ont contribu dans des
proportions _indiscernables_ au tissu de ces broderies merveilleuses,
qui mettent _en dfaut toutes les catgories scientifiques_ et 
l'affirmation desquelles a prsid la plus _insaisissable fantaisie_.
Proportions indiscernables! catgories scientifiques en dfaut!
insaisissables fantaisies! Ce n'est pas l seulement le scepticisme
dans l'histoire, c'est le plus bel aveu d'impuissance que la science
inconsquente--car elle s'expose en le faisant--ait jamais fait!


III

Mais le scepticisme dans l'histoire des religions, c'est dj un
rsultat pour la philosophie, et d'ailleurs Renan a moins crit son
livre pour rsoudre des difficults qu'au fond il regarde lui-mme
comme insolubles que pour proclamer les droits de la Critique
indpendante et dsintresse, de la Critique en dehors de tout
dogmatisme et de toute polmique, comme il dit. Cette dfinition de la
Critique, qui correspond  la dfinition que Taine, dont nous
parlerons plus loin, a donne de la science, et qui permettrait 
toutes les deux de faire leur travail de destruction dans la plus
complte scurit et sans s'inquiter de savoir s'il y a une morale,
une socit, des gouvernements, un foyer domestique, tout un ensemble
de choses organises autour de soi  respecter, cette dfinition,
qu'il est si important de faire admettre  tout le monde, est la
grande affaire et le coup d'tat actue des philosophes. Si la pleine
libert de la Critique tait consentie, si la science avait le droit
d'agir en vue seulement des rsultats scientifiques, on n'aurait plus
besoin de rien, on aurait tout, et les vpres siciliennes de la
philosophie sonneraient,  pleines voles, sur nos ttes! Voil
pourquoi le monde hsite  admettre cette notion de la Critique en
dehors du monde et se soucie mdiocrement qu'on le mette  feu, sous
prtexte de science, dans l'intrt de la plus vaine et de la plus
inepte curiosit. N'y aurait-il  cela que l'nervation des forces
sociales, en avons-nous tant dj que nous puissions impunment les
diminuer?... Le doux Renan, cet officier de paix de la Critique, qui
blme Bauer de ses colres comme il a blm Feuerbach, revient 
toutes les pages de son livre sur cette ide fixe de l'indpendance
absolue de la Critique, de la sparation complte des hommes et des
choses. Quand l'historien de Jsus-Christ--dit-il--sera aussi libre
dans ses apprciations que l'historien de Mahomet et de Bouddha, il ne
songera pas  injurier ceux qui ne pensent pas comme lui. Raison
pitoyable! N'insulte-t-on pas tout ce qui contrarie et rsiste, quand
on est violent et orgueilleux, et les savants ont-ils l'habitude de
manquer de violence ou d'orgueil? Seulement, il faut bien essayer de
justifier n'importe comment ce qu'on voudrait faire accepter 
l'opinion. Les moyens employs  cette fin par Renan seraient d'un
tacticien suprieur s'ils ne finissaient pas par trop veiller la
gaiet. Que diable! il faut s'arrter dans les nuances dont on parle
tant! La critique des origines d'une religion--dit Ernest
Renan--n'est pas l'oeuvre du libre penseur, mais des sectateurs les
plus zls de cette religion. C'est pour cela sans doute qu'il est
sorti de Saint-Sulpice. Manire de se retrouver prtre quand on a jet
sa soutane aux buissons du chemin! Ailleurs, il ajoute, avec une
componction d'me pntre: La critique renferme l'acte du culte le
plus pur. C'est le mysticisme de la chose! Mais n'est-ce pas trop gai
qu'un tel langage, et le rire qui prend n'avertit-il pas?

On en avait besoin, du reste. Except  deux ou trois endroits o
l'hypocrisie monte jusqu'au comique, le livre de Renan est d'une
grande tristesse; il est triste comme un impuissant. Malgr
l'expression qui veut les rchauffer, on sent comme un froid viprin
s'exhalant de toutes ces pages mortes et dj ftides, de toutes ces
vsanies allemandes dont un Franais avait mieux  faire que de se
faire le chiffonnier! Renan les met, il est vrai,  l'abri sous cette
tolrance chre aux philosophes, sous ce paratonnerre o tombe le
mpris. Sans conclusion ferme et qui satisfasse mme l'auteur, ces
_tudes d'histoire religieuse_ ne sont gures qu'une collection glace
de huit  dix blasphmes qui forment un symbole d'insolences. En vain
le rcite-t-on fort bas, ce symbole, on l'entend. On veut tre habile,
on veut tre discret, et on n'est pas mme spirituel. Les grands
courants de la btise contemporaine traversent majestueusement le
livre de Renan: l'optimisme bat, la foi dans l'humanit en masse qui
_fait bien tout ce qu'elle fait_, et aussi en l'homme individuel, dont
Renan ne craint pas de dire _qu'il cre la saintet de ce qu'il croit
et la beaut de ce qu'il aime_. Il est presque incomprhensible
qu'avec du talent, car Renan n'en manque pas, la pense d'un homme
incline fatalement ou de choix vers les thses les plus niaises et
maintenant les plus compromises. Anomalie singulire, mais non rare,
et dont la Critique littraire est encore  chercher le mot. crites
avec puret et quelquefois avec une transparence colore, ces
_tudes_, logiquement et scientifiquement sans valeur, ont des dtails
qui attireront, qui ont attir dj les esprits de peu de pense et
qui aiment l'expression partout o elle s'attache. Ils sont venus  ce
livre; mais ils n'y reviendront pas. Quant au genre d'effet qu'il
produit, c'est directement le contraire de celui qu'il avait en vue.
Renan voulait faire les affaires de l'athisme sans clat et sans
embarras, sans casser les vitres, comme on dit, et il s'est trahi par
les prcautions mmes qu'il a prises pour se cacher. Il voulait
(soi-disant), dans un but lev de connaissances, dgager l'ide
religieuse de ce qui la fait une religion positive  telle heure de
l'histoire, opposer le sentiment ternel  la forme passagre, et en
le lisant on n'a jamais plus senti que c'tait impossible; que, la
forme enleve, l'esprit suivait, et qu'aprs tout, malgr le progrs
et  part la vrit divine, socialement, la dernire des
superstitions valait encore mieux que la premire des philosophies!


IV

Le livre de l'_Origine du langage_[25] est postrieur aux _tudes
religieuses_, non dans la publicit, mais dans l'attention publique.
On dit que quelques personnes l'avaient lu dj avant que Renan, qui
le republie, et attrap son petit bout de renomme. Il a toujours t
heureux, ce Renan! Parmi les trois ou quatre enfants gts (qui
resteront marmots) de ce sicle gt et que la Fortune a pris par le
menton pour les faire nager, Ernest Renan est un de ceux qu'elle a
conduits  tout de cette manire. Sorti du sminaire comme un certain
empereur de Constantinople qui fuyait et qui se retournait pour
cracher sur les murs de sa ville, Renan entra aisment, et pour cette
raison mme, au _Journal des Dbats_, et il y est encore, je crois,
les jours de grande fte; de l, il cingla vers l'Institut, et le
voil, non pas sans travaux, puisqu'il chiffonne dans l'rudition
allemande, et c'est une terrible besogne, mais, rapidement et sans
luttes, le voil regard comme un critique, un rudit et un crivain
formidable, mme par ses ennemis. Avant de l'attaquer, ils le saluent,
comme les Franais saluaient les Anglais  Fontenoy. Seulement, les
Anglais nous rendirent le salut et allaient devenir des hros, tandis
que Renan garde le salut sans le rendre, et, dans l'ordre
intellectuel, n'est, je l'ai dit dj, qu'un poltron d'ides, qui,
comme le livre chez les grenouilles, ne fera jamais peur qu' de plus
poltrons que lui... Telle est, en deux mots, l'histoire de Renan; ce
n'est pas encore un illustre, mais c'est un gros Monsieur, et, si on
le laisse faire, il sera illustre demain. Nous sommes ainsi en France.
Ou nous marchandons tout  un homme, ou nous ne lui marchandons rien.
C'est le pays des engouements. Or, que fait un homme qui s'engoue? Il
tousse un peu et il est dlivr. C'est cette petite toux salutaire que
la Critique voudrait provoquer aujourd'hui.

  [25] Lvy frres.

Et l'heure est bien choisie pour ce dbarras. La surprise du premier
moment, cette grande duperie, est passe, et Renan se prte lui-mme 
la circonstance. Il en est  l'heure des secondes ditions. Il fait
cette roue. Il revient sur ses premiers livres. Il nous rcapitule sa
gloire; il se rimprime; il n'oublie rien de ce qu'on aurait oubli.
Ses essais de jeunesse trouvent maintenant les diteurs qu'ils
cherchrent, et, grce  eux, il nous tale les premiers costumes de
sa pense avec la tendresse que M. Denis avait pour son habit jaune en
bouracan. Le bouracan de M. Renan est remis sous la vitrine:

    Ah! nous ne voulons pas perdre nos rogatons!

L'essai sur le langage est de 1848. C'est un enfant de douze ans qui
n'a pas grandi. Renan ne l'a ni modifi, ni augment, ni raffermi. Il
s'est content d'y joindre une prface o il se flicite d'avoir pens
comme MM. tel et tel d'Allemagne, et de ne diffrer que de quelques
nuances de ces grands hommes qui ne sont encore que de grands
Allemands. Or, les nuances impliquent tant de choses aux yeux de ces
laborieux tisseurs de riens! Vains et tristes tissages. On dirait, 
les voir tous dans cette prface, des alins,  force de science,
occups  chercher la petite bte invisible, la mouche narquoise de
l'impalpable, qui fuit leur main. Ils sont l tous, ces happeurs de
vide! Il y a l un M. Grimm, qui croit aux langues monosyllabiques
sans flexion, mais _agglutines_, et qui compte trois ges dans le
dveloppement du langage aprs trente mille ans de chronologie. Il y a
un M. Steinthal, trop subtil mme pour M. Renan, qui l'accuse de
s'vanouir dans un formalisme profondment creux,--M. Steinthal, qui a
travaill normment pour arriver  dire que le langage nat dans
l'me d'une manire _aveugle_.

Il y a encore MM. Bunsen et Max Muller, qui ont invent une famille
TOURANIENNE  l'aide de laquelle ils _cherchent_, de l'aveu de Renan,
 tablir un lien de parent entre des langues entirement diverses.
Enfin, il y a Renan, qui se prlasse et s'introduit lui-mme dans ce
majestueux conclave de rudes travailleurs en fils d'araigne. On
dirait que le prtre manqu vise au moins  une petite papaut
philologique, et, au fait, pourquoi ne serait-il pas le premier parmi
ces peseurs de diphthongues? Ils sont tous chimriques, hypothtiques
et faux, et il a sur eux l'avantage d'crire mme assez brillamment en
franais... Du reste, cet essai n'entamera en aucune faon son
amour-propre ou sa personne, car dans ce mmoire d'acadmie, long de
247 pages, Renan tient tout entier tel que nous le connaissons, tel
que nous venons de le voir dans ses _tudes religieuses_. Nous
craignons bien qu'il ne puisse jamais changer.

A consulter ce livre, on voit que ds son dbut dans la science Renan
tait destin  porter toute sa vie cette double livre de Hegel et de
Strauss qu'il a endosse. Shakespeare, avec son ironie charmante,
appelle quelque part les laquais messieurs les chevaliers de
l'arc-en-ciel. Avait-il devin les laquais de la philosophie du
_mythe_, de la _contradiction_ et du _devenir_, ces nues colories et
que le premier vent de bon sens, s'il vient  souffler, emportera? La
mthode, que Renan n'a point invente et qu'il a commenc par
appliquer  la thorie du langage, est cette mthode connue des
_tudes religieuses_ dont nous parlons pour la premire et dernire
fois. La Critique n'a point  crer d'importances en s'acharnant sur
des thories mprisables. Appliquer  tous les ordres de faits le mme
procd superficiel et vicieux est une opration qu'on signale, mais
sur laquelle il n'y a point  revenir. Dornavant, quand nous
parlerons d'Ernest Renan et de ses oeuvres, c'est qu'il aura pris la
peine de se transformer.


V

En effet, Hegel aujourd'hui, Hegel lui-mme est en question, compromis
et  la veille du dshonneur philosophique le plus complet, malgr les
transcendantes aptitudes de sa pense. Or, s'il en est ainsi, que
voulez-vous qu'on dise des esprits de second ou de troisime degr qui
vivent sur sa mthode comme le puceron dans sa feuille? Il y a
cependant  dire en faveur de Renan que, de tous ceux qui se sont
servis de l'instrument logique forg par Hegel, il est celui qui a le
plus entass de contradictions l'une sur l'autre et lev le plus haut
la philosophie du rien sur des pyramides de peut-tres. Proudhon avait
dj commenc cette terrible vulgarisation de la mthode hegelienne
qui doit la ruiner, mais Proudhon est un brutal et mme un bestial,
quand il n'est pas un ironique qui se moque de lui-mme et de son
lecteur, et qui a raison pour tous les deux! Il y a dans cet homme de
gausserie profonde la carrure d'un ngateur effroyable et d'un
mystificateur prodigieux, tandis que dans Renan l'homme s'ajuste avec
le systme, l'esprit avec le caractre, pour redoubler autour de soi
l'indcision et la confusion. Mercure qui saute et s'parpille,
couleuvre qui glisse, ombre qui s'efface dans le brouillard, il se
ddouble, se renverse, se drobe, comme ce polype qui fuit sous l'eau
quand il l'a trouble. Hegel mariait la thse et l'antithse dans une
synthse faite de toutes deux. Du moins c'tait sa prtention
hautaine. Mais Renan se contente, lui, de marier les extrmes dans une
quivoque. Il adopte ce qu'il rfute et rfute ce qu'il adopte. Sa
logique est de l'escamotage. Seulement, pour accomplir ses
prestidigitations, ce Robert Houdin de la philologie se contente
d'abaisser la lampe. Son _fiat lux_, c'est l'clipse systmatique de
la clart.

Et nous disons systmatique en pesant sur le mot, car le manque de
clart dans Renan n'est point l'impuissance d'tre clair. C'est la
consquence d'une mthode insense, mais c'est aussi et c'est surtout,
ne nous y trompons pas! la diplomatie sans courage d'un incrdule
prmdit. Avant d'tre un philosophe, avant d'tre un linguiste,
Renan tait un incrdule. La foi de ses premires annes s'tait
teinte sur les marches mmes de l'autel, et, quand il les eut
descendues, la question fut pour lui de les dmolir. Le moyen, il
allait le chercher; il le trouverait peut-tre; ce serait ceci ou ce
serait cela. Mais la question tait cet autel! C'tait la guerre 
Dieu qu'il fallait faire, arm de prudence, car cette guerre a son
danger dans une socit o il existe un peu d'ordre encore. Alors
Renan devint hegelien. A l'ombre des formules logiques de Hegel, de ce
prince de la formule... et des tnbres, il ne dit pas l'_infme_
comme l'avait dit Voltaire, cette coquette ou plutt cette coquine
d'impit; mais ce qu'il dit impliquait toutes les ngations du XVIIIe
sicle.

Sans cesser d'tre un hegelien, Ernest Renan devint philologue. Ce
fut l son tat, le dessus de porte de sa pense et de sa vie; mais
l'tude des langues, par laquelle il voulait faire son chemin, n'en
fut pas moins sa manire spciale de prouver cette non-existence de
Dieu qui est la grande affaire de la philosophie du temps. L'_Origine
du langage_ est le premier essai de cette preuve qu'ait faite Renan,
qui l'a continue avec acharnement dans ses _tudes d'histoire
religieuse_, dans son _Histoire compare des langues smitiques_, dans
ses _Essais de critique et de morale_; et, quoique dans ce premier
livre, plus peut-tre que dans les suivants, ce jeune serpent de la
sagesse ait eu les prcautions d'un vieux et les proccupations de sa
spcialit, cependant il est ais de voir que la chimre philologique,
le passage de la pense au langage ou du langage  la pense, les
_pluchettes_ des premires syllabes que l'homme-enfant ait jetes
dans ses premiers cris, ne sont, en dfinitive, que des prtextes ou
des manires particulires d'arriver  la question vraiment
importante, la question du fond et du tout, qui est de biffer
insolemment Mose et de se passer dsormais parfaitement de Dieu!


VI

On sait ce qu'affirme Mose. Dans le rcit qu'il nous a laiss, on
voit Adam et ve, vis--vis de leur destine, tomber dans la chute et
se faire les ducateurs du genre humain, qu'ils ont prcipit avec
eux. C'est l une assertion nette, tranche et puissante. Le bon sens,
quand on l'articule, ne gmit pas dconcert. Les expressions de Mose
sont pleines et prcieuses. Puisqu'il s'agit de son langage:
L'univers--dit-il avec son tour appropri et sublime--fut fait d'une
seule lvre. Ce que dit historiquement le grand Rvlateur, la petite
rvlation du sens le plus infime le rpte, avec une force inoue,
dans la conscience du genre humain. La socit a prexist  l'homme,
Dieu  la socit, et, comme il leur prexistait, il les a constitus
par le langage, cette condition _sine qua non_ de tous nos
dveloppements en tous genres, sans laquelle l'esprit de l'homme
avorterait. Ces simples et fortes notions, que le XVIIIe sicle avait
troubles, furent reprises au commencement du XIXe et poses comme
bases d'un systme auquel le gnie de Bonald donna de sa propre
solidit. Renan, qui trouve galement loigns d'une explication
scientifique le systme du caprice individuel et des onomatopes de la
brute, qui fut la toquade du XVIIIe sicle, et le systme religieux
que nous venons de signaler, a donn le sien  son tour, et nous ne
croyons pas que, dans des esprits passablement faits, il puisse
remplacer le systme de l'cole thologique, comme dit Renan avec un
ddain assez contenu, mais il n'en a pas moins pour vise de le
remplacer.

Ce systme, qui consiste  affirmer sans preuves possibles, du moins
dans l'essai actuel de Renan, que le langage de l'homme s'est comme
form d'un _seul coup_ et est _comme_ sorti instantanment du gnie de
chaque race, pose donc la diversit de la race  la premire ligne de
son affirmation. Voil qui est acquis. Le langage fut constitu ds le
premier jour, mais il faut savoir ce qu'Ernest Renan entend par le
premier jour: Cette expression de premier jour--dit-il  la page 19
de sa prface--n'est-elle qu'une _mtaphore_ pour dsigner un tat
plus ou moins long durant lequel s'accomplit le mystre de
l'apparition de la conscience? Quant  la langue primitive de cette
priode _mtaphore_, il est impossible de la retrouver. Seulement,
pour construire scientifiquement la thorie des premiers ges de
l'humanit, il faut tudier l'enfant et le sauvage. C'est--dire le
sens sur le contre-sens, la lumire sur les tnbres, et la monte sur
la descente. Nous savons ce que l'enfant et le sauvage nous donnent,
quoique Renan prtende que le sourd-muet se _cre tout seul des moyens
d'expression_ (page 97) suprieurs  ceux qu'on lui enseigne; ce qui
prouve que l'abb de l'pe tait un sot. Sans le verbe qui leur
allume l'esprit et le coeur, le sauvage et l'enfant croupiraient
ternellement dans l'argile de leur organisme, comme avant Pygmalion
et l'Amour il n'y avait pas de Galate! Mais, autre hypothse de
Renan: L'enfant humanitaire avait (toujours dans l'poque _mtaphore_)
des forces que n'a plus l'homme individuel de notre temps. Il serait
trop rigoureux--dit-il encore--d'exiger du linguiste la vrification
de la loi d'onomatope dans chaque cas particulier. Il y a tant de
relations imitatives qui nous chappent et qui frappaient vivement
les premiers hommes!... L'intelligence la plus claire et la plus
pntrante--ajoute-t-il ailleurs--fut le partage de l'homme au
commencement. Ce qui est vrai pour nous qui croyons  la chute, ce
qui est faux pour lui qui n'y croit pas et qui invente aujourd'hui un
progrs abcdaire o rien n'est acquis, o plus on recule plus on
avance, et o il faut remonter  l'origine de tout pour savoir
seulement quelque chose!

Et ce n'est l que la premire brume d'hypothses que l'auteur de
l'_Origine du langage_ oppose  la ralit svre de la mtaphysique
de Bonald, en si magnifique conformit avec le rcit de Mose. Mais le
brouillard, sans tre plus saisissable pour cela, s'paissit, et
bientt on s'y perd, notions et langue mme! En effet, on doute, en
lisant Renan, s'il dit rellement ce qu'il veut dire et s'il croit ce
qu'il affecte de savoir. Le primitif de Renan n'est point Adam, car le
risible mythographe a depuis longtemps dcapit l'histoire avec son
couteau  papier! Il n'y a pas d'individus pour lui, mais des
collections. Il n'y a pas d'Homre, il n'y a pas de Lycurgue. Caligula
philologique  faire mourir de rire, qui voudrait que l'humanit n'et
qu'une tte pour la lui couper, si cette tte portait un nom propre!
Donc il n'y a pas d'Adam. Mais son primitif, quel est-il? homme ou
enfant, esprit humain, race, et quelle race, ou autre chose? Quoi,
enfin? Il faudrait prciser et dfinir, et c'est ce que ne fait jamais
Renan. Il scintille et passe, farfadet verbeux, sur le dos fluant d'un
_peut-tre_ ou d'un _il semblerait_ comme on en trouve dans son livre.
Quelle autorit que cet homme!

Inconsquent d'ailleurs autant qu'hypothtique, le fait qu'il rige en
fondement de son systme c'est que le langage s'est form d'un coup,
et voil qu' la page 175 de son essai il dit qu'aux poques
primitives chacun _parlait  sa faon_,--ce qui tait Babel avant
Babel, Babel ds la cration du monde, mais toutefois sans la
confusion et la destine de Babel. Renan finit par s'trangler dans
les noeuds coulants et redoubls de ses hypothses. Ainsi, il suppose
pour un jour  l'homme la puissance de Dieu, dplaant le miracle pour
ne pas voir le miracle. Il fait de ce miracle une loi qui ne se
reproduit plus qu' la charge pour nous de nous retrouver dans la mme
position exceptionnelle. Paralogisme, tautologie, misrable saut de
carpe ternel! A ses yeux brouills, qui dcomposent les choses en les
regardant, le mythe, qui est le roman individuel, l'emporte sur
l'histoire, qui est le mythe gnral. Prcisez, si vous pouvez, ces
nuances! Seulement, si nous devons mpriser l'histoire, combien plus
devons-nous mpriser les romans et les conjectures  l'aide desquelles
on veut remplacer _scientifiquement_ des traditions avres qui
accableraient, s'il ne fallait pas savoir o prendre un homme pour
l'accabler.

Mais, nous le rptons, voil l'important, le fin du fin de toutes ces
finesses d'rudition bateleuse et dsosse. blouir, comme le renard
de La Fontaine, tous les dindons oisifs de la libre pense qui le
regardent tourner en rond, prendre ses poussires  l'apparence et
faire monter cette vile fume sur le soleil de nos traditions, tel est
le ct srieux du personnage qu'Ernest Renan nous joue aujourd'hui.
Cela n'est pas que vain et que risible, comme le crible aux
diphthongues, cela est srieux. Dans l'tat actuel de la science et
des grotesques respects qu'elle inspire  la plupart des hommes, qui
croient qu'elle leur donnera la clef de ce monde que Dieu a garde, il
n'tait ni si indiffrent ni si bouffon de confisquer Mose au profit
du sanscrit et de ramener la question de Dieu, si peu scientifique, 
une simple question de dehors et de dedans, qui l'est beaucoup plus!


VII

Otez, en effet, l'athisme,--l'athisme masqu et la haine de la
tradition chrtienne qui font le sens rel de ce livre et de tous les
livres crits jusqu'ici par Renan,--et vous n'avez plus rien dans ce
rudiment de sa jeunesse. Positivement, il n'y a rien, pas mme du
talent. La rputation qu'on a faite un peu vite  Renan, pour quelques
pages agrablement tournes sur les matires o les crivains sont
trs rares, ne nous impose pas.

Il nous est impossible, quand il s'agit de sujets comme ceux qu'il
traite, de voir du talent l o manquent la nettet, les preuves,
l'enchanement et la conclusion. D'ailleurs, le style n'est pas plus
ici que le reste. Dans cette _Origine du langage_, il n'y a encore
que le brouillon scientifique, lequel a persist.

Renan n'a pas su aborder par les cts grands et fconds une question
o tout se rduit  savoir si la pense, l'acte pensant,
l'_intellectus agens_, a sa mappemonde encyclopdique et son pidestal
d'quilibre en dehors de la parole qui la corporise; absolument la
mme question que celle de l'me, oblige au corps et  la terre dans
la conqute successive de sa propre possession. Il n'a rien compris 
cette mtaphysique d'une si grande force dans sa simplicit. Il
rpugne au simple. C'est un esprit qui rapetisse et crispe ce qu'il
touche.

Comme tous les savants qui n'ont point la hauteur de la vue adquate 
l'tat de leurs connaissances, il aime les bagatelles difficiles. Pour
faire suite  cet _Essai sur le langage_ chimrique et confus qu'il
rimprime aujourd'hui, il est homme  nous donner demain quelque autre
essai sur ces intressants problmes: Qui nous a coup le filet?
Quelle est l'origine du geste? D'o procde l'articulation? La
gnration de l'inflexion est-elle spontane?... et gagner par l, si
on pouvait en avoir deux, un second fauteuil  l'Institut! Hors
l'Institut (et encore peut-tre), qui prendrait got  ces casse-tte
chinois de la science vaine et de l'analyse impossible?

Du reste, le danger du livre de Renan est diminu par l'ennui qu'il
inspire. Il est ennuyeux... illisiblement ennuyeux. Mme ceux qui
tiennent pour certain que le catholicisme doit prir, et qui
glorifient tous ceux qui l'attaquent, ou par devant, avec le glaive
bravement tir des doctrines franches, ou par derrire, avec le
stylet des rserves et des faux-fuyants, ne feront pas  Renan une
gloire bien grande. Ce fuyard de sminaire n'a pas le talent d'un
Lamennais pour toffer son apostasie. Dans le mal, on a vu plus fort,
soit comme action, soit comme intelligence; nous avons eu Verger et
Stendhal, et il ne viendra qu'aprs eux.




GORINI[26]


I

Ce n'est point un livre rellement compos que ces trois volumes[27],
mais c'est un travail immense et trs tonnant de dtail. L'auteur de
ce travail, l'abb Sauveur Gorini, ne peut pas passer pour un crivain
dans le sens littraire du mot, quoiqu'il ait souvent ce qui fait le
fond de l'crivain,--une manire de dire personnelle,--mais c'est un
rudit, et un rudit d'une nouvelle espce, venu en pleine terre,  la
campagne, comme une fleur sauvage ou comme un pote... Jusqu'ici vous
aviez cru, n'est-ce pas? que les rudits fleurissaient  l'ombre des
bibliothques, sous ces couches de poussire savante qui sont la terre
vgtale de ces sortes de fleurs. Vous aviez cru qu'il fallait la
docte destination du bndictin pour qu'un prtre, par exemple, avec
les saintes occupations de son ministre, pt devenir, par la science,
un Mabillon ou un Pitra.

  [26] _Dfense de l'glise_ contre les erreurs historiques de MM.
  Guizot, Augustin et Amde Thierry, Michelet, Ampre, Quinet, Fauriel
  et H. Martin (_Pays_, 26 juillet 1859).

  [27] Girard et Josserand (Lyon).

Eh bien, c'tait l une erreur, l'abb Gorini va nous apprendre qu'on
peut devenir,  force d'attention, de volont, que dis-je! de
vocation, cette reine des miracles, un rudit sans bibliothques, sans
livres, ou avec peu de livres, au fond du plus modeste presbytre,
dans une campagne perdue, et tout en remplissant les devoirs du
pasteur qui a charge d'mes et qui sait porter son fardeau! Jamais la
vocation, la force de la vocation, n'a touch de plus prs au gnie.
Ce n'est donc pas un simple savant que l'abb Gorini, c'est un savant
exceptionnel, et, ma foi! qu'il nous passe le mot! c'est presque un
phnomne.

Mais rassurons-nous et rassurons-le: c'est un phnomne sans aucun air
de phnomne, Dieu merci! un phnomne bon enfant, sans charlatanisme,
sans tromperie, sans trompe et sans trompette, qui, malgr la
rputation qui lui vient de Paris, tout doucement, goutte par goutte,
flot par flot, comme l'eau vient  l'coute-s'il-pleut de sa paroisse,
n'a pas cess de vivre  l'cart, au fond de sa province, y continuant
son petit train (un train silencieux) de savant, d'annotateur et de
critique. L'abb Gorini n'a pas fait tout d'abord le bruit clatant et
mrit que l'on doit, par exemple,  un de ces grands vaudevillistes
qui seront toujours les premiers hommes en France, et cela ne se
pouvait pas. Qui pouvait l'exiger?... Mais enfin, pour un provincial
et un prtre livr  la duperie des travaux svres, il faut en
convenir, il n'a pas t trop malheureux! Il n'a pas trop attendu  la
barrire. Son nom a perc  Paris. On l'y a prononc avec respect
parmi ceux qui savent. Il est vrai que ce n'est pas chez beaucoup de
gens!

Il y a plus, la modestie de l'ancien et pauvre cur de campagne est,
dit on, menace d'une place  l'Institut, et je ne crois pas qu'elle
s'en inquite. Les honneurs et la gloire ne peuvent pas grand'chose,
j'imagine, sur ce casanier de l'rudition, qui, depuis qu'il n'est
plus cur, s'est clotr dans la science, et qui doit joindre
l'insouciante bonhomie du savant  l'indiffrence du saint pour les
choses du sicle. Qu'un jour l'Institut lui arrive (et l'on dit que
c'est par Guizot qu'il doit lui arriver), l'Institut le trouvera comme
Montaigne voulait que la mort nous trouvt tous, nonchalant d'elle et
de notre jardin inachev. Or, le jardin de l'abb Gorini, que je
tiens  ce qu'il achve, est le jardin public--trop public--de
l'histoire contemporaine, un potager d'erreurs de toute sorte, et dans
lequel prcisment ce vigoureux sarcleur d'abb Gorini a retourn plus
d'une plate-bande pour le compte de Guizot.

C'est donc un procd gnreux  Guizot que de placer  l'Institut le
savant abb, son critique; car Guizot, le politique de la paix  tout
prix, tout grand politique qu'il se contemple, n'a pas pu penser
oprer un dsarmement. Un homme, un champion de la vrit historique
comme l'abb Gorini, ne dsarme que quand il n'y a plus le moindre
petit mauvais texte  tuer. Nous n'en sommes pas l encore. L'abb
Gorini n'est pas un de ces savants  patience d'insecte qui pousse
imperturbablement devant lui son petit trou dans sa poutre. S'il
l'tait, on l'arrterait bien, ce savant-l! On lui jetterait,  cet
insecte, une prise de bon tabac d'acadmicien sur la tte, et tout
serait dit. On aurait la paix.

L'abb Gorini n'a pas non plus cet amour en cercle de serpent qui se
mord la queue qu'on appelle l'amour de l'art pour l'art ou de la
science pour la science. Sa science,  lui, c'est l'glise. S'il n'y
avait pas d'glise, peut-tre que pour lui il n'y aurait pas de
science du tout. Quoiqu'il et quelque part, sans doute, dans un angle
de son cerveau, un pli o dormait cette vocation de savant que son
amour pour l'glise n'a pas cre, l'glise n'en n'a pas moins t
l'tincelle  la poudre qui a fait partir la vocation. Sans l'honneur
de l'glise indignement mis en cause par les historiens de ce temps,
ce simple et doux abb Gorini n'aurait pas song  interrompre la
plantureuse lecture de ce brviaire qui renferme assez d'rudition
pour un prtre, et cela afin de relever, un  un, dans les livres du
XIXe sicle, tous les mensonges et sophismes qui s'y talent, sous
cette apparence d'impartialit qui est l'hypocrisie de l'histoire
quand ce n'en est pas la trahison!


II

Et ce serait une intressante page de biographie  crire et qui
clairerait la Critique. L'abb Gorini, au doux nom italien, est un
prtre de Bourg, qui a pass la plus longue partie de sa jeunesse et
de sa vie dans un des plus tristes pays et une des plus pauvres
paroisses du dpartement de l'Ain, si pour les prtres, qui vivent les
yeux en haut et la pense sur l'invisible, il y avait, comme pour
nous, des pays tristes et de pauvres paroisses, et si mme la plus
pauvre de toutes n'tait pas la plus riche pour eux! En supposant que
l'abb Gorini n'et pas t un prtre ayant l'esprit de son tat,
j'admettrais volontiers que ce milieu morne, dsert, insalubre, dans
lequel il fut oblig de vivre tout le temps qu'il fut l'humble cur de
la Tranchre, l'aurait rejet dsesprment  la science pour
l'arracher aux accablements de la solitude; mais de lui je ne le crois
pas. Les prtres vraiment prtres n'ont ni nos manires de juger ni
nos manires de sentir la vie. Ils ne se laissent pas conduire par
l'influence de nos misrables sentimentalits, et d'ailleurs peut-il y
avoir une solitude pour qui fait descendre son Dieu, tous les matins,
dans sa poitrine?

Que l'abb Gorini, ds cette poque, lt assidment l'histoire de
l'glise quand il tait revenu de sa chapelle ou de chez ses pauvres,
rien l qui ft plus que l'ordinaire occupation d'un prtre
intelligent et sens; mais pour qu'il devnt un historien lui-mme,
comme il l'est devenu, dans cette solitude o les livres, sans
lesquels il n'y a pas d'histoire, durent lui manquer, et o il ne dut
s'en procurer que de trs rares, il fallait certainement plus que le
sentiment vulgaire ou maladif de cette solitude. Il fallut deux
choses, et les deux choses les plus puissantes que je connaisse dans
une me humaine: la sensation d'une pouvante et le sentiment d'un
devoir.

En effet, c'tait quelque temps aprs 1830. A cette poque de
rnovation littraire, l'histoire, si longtemps hostile  l'glise, et
devenue presque innocente  force d'imbcillit sous les dernires
plumes qui l'avaient crite, l'histoire remonta dans l'opinion des
hommes par le talent et par le srieux des recherches; mais elle
remonta aussi dans le danger dont l'abjection de beaucoup d'crivains
semblait avoir dlivr l'glise. L'glise retrouvait tout  coup ses
ennemis du XVIIIe sicle, non plus insolents, pigrammatiques et
frivoles, comme au temps de Voltaire et de Montesquieu, mais
respectueux, dogmatiques et profonds, et qui avaient invent pour
draper leur haine deux superbes manteaux dont celui de Tartufe
n'aurait t qu'un pan: l'clectisme et l'impartialit.

Jamais l'glise ne courut plus de danger peut-tre qu'avec ces
respectueux, qui la saluaient pour mieux faire croire qu'elle tait
morte; et l'abb Gorini le comprit. Ce dut tre quelque publication
d'alors qui lui montra, comme un clair, latente au fond de son
esprit, sa vocation de critique historique. Car il le devint, malgr
sa position isole, loign des villes, de toute source
intellectuelle, de tout renseignement; impuissant en tout! Il le
devint, et lui seul pourrait nous dire comment il s'y prit pour le
devenir. Il avait deux  trois amis  des points assez distants dans
le pays, et qui possdaient quelques bouquins comme on en a  la
campagne. Il les leur emprunta et il en chercha encore. Il se fit un
mendiant de livres! un frre quteur, un capucin d'rudition!

On le rencontrait par les chemins, courb sous le poids des volumes
qu'il rapportait  dos, comme les pauvres rapportent leur bois et leur
pain. Ceux-l une fois lus, il s'ingniait pour en dcouvrir d'autres
plus loin dans la contre. C'tait un Robinson de lecture dans son le
dserte, finissant, comme l'autre Robinson, par se nourrir et
s'ameubler  force d'industrie, de ressources dans la pense et la
volont. Il lisait, d'ailleurs, comme on lit quand on n'a que trs peu
de livres, avec une mmoire qui retient tout et une intelligence
avive par le besoin et devenue intuitive, qui devine ce qui manque et
dgage l'inconnue de l'quation. Et c'est ainsi qu'en vingt annes, et
sans sortir de l'aride milieu qu'il sut fconder, il put crire sa
_Dfense de l'glise_, qu'il publia en 1853 et dont il nous donne une
seconde dition.

Qui fut bien tonn? qui fut stupfi? Les historiens mmes qu'il
avait si bien passs au crible! Cela leur parut prodigieux, et
vraiment cela l'tait. C'tait plus tonnant que Jasmin le coiffeur,
que Reboul le boulanger, que Mangiamel l'arithmticien, ce pauvre
prtre de campagne parachev rudit en vingt ans, on ne sait comment,
mais qui certainement s'tait donn plus que la peine de natre. On ne
revenait pas de cette succession de tours de force qu'il avait d
faire pour devenir une perle de science, positivement, dans le
dsert... pour s'toffer savant comme la chvre se nourrit au piquet,
en tondant seulement le diamtre de sa corde! L'abb Gorini avait pris
la lune avec ses dents,--la lune de l'rudition. Thierry lui crivit.
Guizot en parla dans une de ses nouvelles prfaces. Ils avaient senti
le vent des ailes d'un taon qui aurait pu devenir terrible et qui
pouvait transpercer tous leurs textes de son aiguillon. Mais
heureusement pour eux que le taon tait une merveilleuse abeille, qui
bouchait les trous qu'elle faisait avec du miel.


III

En effet, le critique tait prtre, et jamais il ne l'oublia. Sa
charit, pour le moins, galait sa science. Ce ne fut point une
polmique passionne et personnelle qu'il commena avec les historiens
du XIXe sicle, qui _s'taient tromps_ ou _avaient tromp_ sur
l'glise; ce fut une chasse, non aux hommes, mais une chasse
implacable seulement aux textes faux, aux interprtations irrflchies
ou... trop rflchies, aux altrations imperceptibles. Il chassa
tout, en fait d'erreurs, la grosse et la petite bte, et parfois mme
il prfra la petite, comme plus difficile  tirer. Il fut incroyable
d'adresse, de sagacit et d'acharnement; mais il respecta les
personnes,--et pour nous, qui n'avons pas ses vertus, il les respecta
trop. Ce lynx de texte, qui dchiquetait si bien en dtail les livres
de ce temps, se fit myope, plus que myope, pour les dfauts et les
dbililits de l'auteur. Il se fourra les deux poings de sa charit
dans les yeux!

Et cela fut quelquefois si fort qu'on put le croire un badaud en
hommes, cet esprit si fin et si avis en textes, ou bien, sous forme
dissimule, un moqueur. Les hommes qu'il a surfaits, tout en vannant
leurs oeuvres, n'ont pas, eux, vu la moquerie, mais ils ont pris
l'admiration, et cela les a consols de la critique. Les hommes sont
si petits, ils tiennent si peu  la vrit et tant  leur personne,
que, pour peu que vous leur disiez qu'ils ont du talent, ils vous
pardonneront d'avoir dit qu'ils en ont mal us. Et pourtant, si on
comprenait, c'est la chose mortelle! Pour cette raison apparemment
l'auteur de la _Dfense de l'glise_, livre dshonorant au fond,--car
l'honneur des historiens, c'est l'exactitude!--n'a soulev aucun des
ressentiments que la contradiction soulve d'ordinaire entre rudits.
Ils avaient, je l'ai dit, senti les ailes du taon, mais ce ne fut
point comme dans La Fontaine, o

    Le quadrupde cume et son oeil tincelle;

les lions de l'histoire attaqus n'cumrent ni ne rugirent. tait-ce
de peur d'irriter l'ennemi, ces lions prudents, ou le ton du livre en
avait-il adouci les coups?


IV

Il serait difficile d'en rendre compte, du reste. Il serait difficile,
pour ne pas dire impossible,  l'analyse de prendre, pour vous la
montrer, dans le fond de sa main, toute cette poussire de textes
broys par l'auteur de la _Dfense de l'glise_ sur toutes les
questions les plus varies et les moins lies les unes aux autres. Sur
les saints: saint Pierre, saint Irne, saint Vincent de Leris, saint
Boniface; sur la bibliothque d'Alexandrie, sur la croyance religieuse
des seigneurs gallo-romains aux IVe et Ve sicles, sur l'glise
celtique, sur la hirarchie ecclsiastique, sur les rapports de la
papaut avec les glises particulires, italienne septentrionale,
espagnole, gallicane, etc., etc.

Le grand dfaut, le seul dfaut, capital peut-tre, de l'ouvrage de
l'abb Gorini, qui l'empchera d'tre lu et got du public, nous
l'avons signal au commencement de ce chapitre: c'est de n'tre pas un
livre ayant son commencement, son milieu, sa fin, son organisme et son
art. C'est plutt une suite de dissertations bonnes pour le _Journal
des Savants_, et encore ces dissertations ont une exposition et des
formes par trop _scolaires_. Il est trop primitif, en vrit, de
mettre en capitales, au haut ou au bas d'une page, pour la rfuter:
_Opinion de Guizot_, _opinion de Thierry_, _opinion de Fauriel_, et
quand on l'a discute, cette opinion, de recommencer avec une autre,
prsente identiquement de la mme manire.

On voudrait, sans tre exigeant, quelque chose de plus ingnieux dans
la transition,--dans la transition _tout le style_, disait le svre
Boileau, qui condamnait La Bruyre! Boileau avait trop de rigueur,
mais, s'il condamnait La Bruyre, que dirait-il de l'abb Gorini?
lequel a aussi son langage d'un alina  un autre, et un langage d'une
correction pleine de clart o passent  et l d'aimables sourires.

Je ne sais pas ce qu'il dirait, mais je dis, moi, que c'est dommage de
n'avoir pas fait descendre avec un peu d'art dans la publicit, la
grande et commune publicit, une rudition trop concentre entre
rudits par la forme mme qu'elle a revtue, une rudition qui ne ft
alle  rien moins, sous une forme plus agrable ou plus habile, qu'
discrditer profondment, et une fois pour toutes, l'histoire
contemporaine en tout ce qui touche  l'glise.

L'ouvrage de l'abb Gorini, malgr son titre, est moins un plaidoyer
et un jugement aprs plaidoyer sur les choses de l'glise qu'un long
mmoire  consulter. C'est un livre pour faire d'autres livres; mais
en France on n'avance une ide qu'avec des livres qui sont faits.
L'ide que l'abb Gorini tait si apte  tablir dans la majorit des
ttes par un livre autrement tricot que le sien, l'ide que
l'histoire a t fausse tant de fois et sur tant de questions par
les mains rvres de ceux qui l'ont manie avec le plus de puissance,
parerait au mal actuel de son enseignement.

Et je dis actuel, car plus tard, il n'y a point  en douter, la
critique de l'abb Gorini portera ses fruits contre ceux qui l'ont
suscite. Cette critique, qui s'en prend aux textes et qui s'est faite
aussi fine, aussi dlie, aussi imperceptible  l'oeil nu ou
inattentif que ce tas d'erreurs qui, pour peu qu'on les voie, nous
aveuglent bien souvent comme la poussire, cette critique aigu,
suraigu,  mille coups d'aiguille qui percent et dchiquettent 
force de percer, l'histoire contemporaine n'en a souffl mot. Elle ne
s'en est pas plus plainte que l'enfant qui avait le petit renard dans
le ventre. Il ne disait rien; mais enfin il l'avait! Et elle qui,
comme lui, en a souffert sans mot dire, plus tard,--dans l'avenir,
elle en souffrira bien davantage.

Les travaux de l'abb Gorini ne s'envoleront pas. S'il n'a pas su les
mettre dans un livre que tous pussent lire avec plaisir, un autre les
y mettra. La Critique reste sur les ruines qu'elle fait, et c'est un
bon endroit pour attendre. Personne n'aura donc plus amoindri ou ruin
l'histoire de la premire moiti du XIXe sicle que l'abb Gorini, qui
rappelle la fronde du berger victorieux, car c'est un cur de bergers!
Avec sa pointe d'pingle et son coup d'oeil microscopique, nul n'aura
mieux frapp l'histoire. Son honneur,  elle, aura coul par tous ces
petits trous d'aiguille qui n'taient rien,  ce qu'il semblait,
quand elle les recevait, et on l'en verra puise.

Seulement, c'est ce moment-l, ce moment expiateur, d'une joie
suprme, que j'aurais voulu avancer!




DOUBLET ET TAINE[28]


I

C'est une chose assez rare, dans ce temps, qu'un livre spcial de
philosophie. La philosophie manque d'interprtes. Elle est partout,
circulant dans beaucoup de livres, comme certains poisons circulent
dans le sang; mais elle ne se formule nulle part dans des oeuvres
transcendantes, non pas seulement de fait mais mme de vise. Depuis
la mort de Jouffroy et la publication de l'_Essai_--rest essai--_de
philosophie_ par Lamennais, on n'a plus vu que quelques livres de
morale sans autorit et quelques maigres monographies. D'oeuvres
fortes, aucune. Cousin,--qui a nomm l'clectisme, mais qui ne l'a pas
invent, qui a donn une possession d'tat  ce btard de l'optimisme
de Leibnitz,--Cousin ne dit plus rien, perdu sous les affiquets des
grandes dames du XVIIe sicle. Il est plus que mort, il est enseveli,
et d'antiques jupons doublent son cercueil. En dehors du
saint-simonisme et de la doctrine de Fourier, qui furent moins des
philosophies que des essais d'institutions sociales, nous vivons 
peu prs sur le fond d'ides qui s'est produit de 1811  1828. Nous
rongeons toujours cette feuille d'oranger que voil suffisamment
dchiquete. Nous n'avons pas su la remplacer. La bonne volont de la
Critique d'tendre son examen aux livres de philosophie pure lui est 
peu prs inutile. Il n'y en a pas.

  [28] _Histoire de l'Intelligence; Les Philosophes franais du XIXe
  sicle_ (_Pays_, 27 juillet 1857).

En voici deux pourtant qui, exceptionnellement, nous tombent sous la
main et que nous pouvons mettre ensemble. L'un est l'_Histoire de
l'Intelligence_,--de l'intelligence _in se_, comme disent les
Allemands. Livre grave, qui se fronce et se donne un mal terrible pour
tre profond; illisible d'ailleurs, quand on ne connat pas le chinois
de la philosophie moderne, et qui, pour cette raison, mriterait
d'tre traduit. L'autre: _Les Philosophes franais du XIXe sicle non
y compris_ l'auteur, (bien entendu), est encore, sous une autre forme,
une histoire de l'intelligence, mais de l'intelligence _en acte_,
puisqu'il s'agit des systmes et des plus beaux esprits philosophiques
contemporains. Quant  ce second livre, il n'a pas le ton du premier.
Il n'est pas grave. Bien au contraire! Il veut tre lger, et il l'est
trop. L'auteur, qui commence par imiter Fontenelle, finit, ma foi! par
se croire Voltaire. C'est un ricaneur perptuel qui fait joujou des
plus grosses questions, s'imaginant les rouler avec la plus gracieuse
facilit _du bout de l'ongle long qu'il porte au petit doigt_,
Clitandre de la philosophie! Eh bien, quelle que soit la diffrence de
ton de ces deux ouvrages, ils ont cela de commun qu'ils montrent trs
bien, chacun  sa faon, l'tat actuel de la philosophie et sur quel
pauvre grabat d'ides la malheureuse se sent mourir! L'_Histoire de
l'Intelligence_[29] de Doublet a t faite suivant une mthode, et le
livre des _Philosophes franais_[30] nous donne pour conclusion la
sienne, sans avoir l'air d'y tenir plus qu' tout le reste, dans ce
singulier livre. Or, ces mthodes connues dj, reprises cent fois en
sous-oeuvre depuis Descartes,--le pre de tous les faiseurs de
philosophie solitaires,--ces mthodes retournes, changes de ct,
modifies, ici ou l, par des travaux d'insecte, mais ternellement
les mmes, c'est--dire partant du _moi_ pour aller au _moi_ par le
_moi_, donneront-elles enfin  la philosophie, sous la main de ces
deux derniers venus, Doublet et Taine, ce qui lui a manqu jusqu'
cette heure:--la vie et la fcondit? Doublet et Taine doivent tre
deux jeunes gens. On le sent en lisant leurs livres. Mais nous
apportent-ils l'un et l'autre une si grande dcouverte que l'un soit 
juste titre d'une satisfaction si orgueilleusement modeste quand il se
regarde, et l'autre d'une si fringante impertinence quand il regarde
ses prdcesseurs et ses matres?...

  [29] Hachette et Cie.

  [30] Ibid.

Nous commencerons par Doublet. Nous ne le comparerons pas  Taine;
nous croyons qu'il vaut beaucoup mieux. Doublet, quelque soit son ge
d'ailleurs, est un franc jeune homme en philosophie. Il y croit. Il
peut donc un jour tre dtromp. Fatigu d'une treinte si vaine, il
peut un jour prendre dans ses bras autre chose que cette nue et
produire une oeuvre vivante. Il a de la force, de la volont, de la
rflexion, et mme dans des proportions assez viriles; tandis que
Taine, esprit frivole, ne croit absolument  rien, se moque de tout,
et ne changera pas. Taine n'est pas seulement un athe de la grande
manire: il l'est de la petite; il l'est de toutes. C'est l'athe pur.
Il l'est envers Dieu et envers les hommes,--n'admettant que lui-mme
et sa propre plaisanterie. Or, puisqu'il s'agit de cela, et pour le
dire en passant, nous ne croyons pas beaucoup aux ravages de la
plaisanterie de Taine. Ses _Philosophes franais_ sont un clat de
rire dans l'eau. On n'est pas un serpent pour souffler dans une clef
fore! Doublet, lui, qui ne souffle que de fatigue, est au moins un
esprit de bonne foi et d'acharnement dans la recherche. Mcontent (on
le conoit trs bien!) de ne rien comprendre aux philosophies
contemporaines, il est descendu en lui-mme pour y chercher
l'affirmation qui ne s'y trouve pas. Mais l prcisment a t le mal.
Il est descendu en lui-mme comme les philosophies contemporaines. Il
s'est jet dans la psychologie, le puits de l'abme pour les
philosophes: la _cave_ de Maine de Biran, comme dit Taine,--et il y
est rest.


II

Jamais on n'a t tent... et trahi par un plus beau sujet:
l'_Histoire de l'Intelligence_. Quel titre ptillant d'ambition et
d'orgueil! Ce que Bichat a fait pour la vie, et a mal fait, il faut
bien le dire, malgr le respect qu'on a pour son gnie, Doublet a
voulu le faire pour l'intelligence, et le psychologue, qui n'tait pas
Bichat, a eu le mme sort que le grand physiologiste. Ni la
physiologie, ni la psychologie, interroges isolment, ne peuvent, en
effet, rpondre  ces deux grandes questions: qu'est-ce que
l'intelligence? qu'est-ce que la vie? Sur ce terrain, il n'y a jamais
eu que deux hypothses: l'hypothse--qui est le fait dominateur--de la
tradition et de l'histoire, ou l'hypothse scientifique et...
chimrique des philosophes. Pour le malheur de sa pense, c'est
celle-l que Doublet a choisie. Laissant la ralit humaine, la
socit et l'histoire, pour observer les premires volutions de son
esprit individuel, Doublet s'est imagin que l'histoire de
l'intelligence tait crite en nous, dans quelque repli de notre tre,
et il s'est dvou  rendre visible ce palimpseste et  le dchiffrer.
Il a donc remu toutes ces ombres et toutes ces poussires qu'on
appelle les faits de conscience. Il a dcrit avec d'ineffables
minuties les voyages de Gulliver de sa pense, et il a construit,
comme Kant, et mme contre Kant, une thorie. Cette thorie de la
perception,--de l'_apprhension de l'ide_,--de sa _subsumption dans
les concepts_, cette thorie, trs travaille, trs allemande, trs
subtile, mais dans le dtail de laquelle nous ne pouvons entrer sans
donner une congestion crbrale au lecteur, se rduirait, si on la
dpouillait de sa logomachie d'cole,  une de ces inutilits logiques
qu'un enfant de la Doctrine chrtienne mpriserait! Doublet lui-mme
n'est pas si convaincu de la solidit de cette thorie qu'il ne sente
le besoin de l'appuyer sur autre chose... Et vous douteriez-vous
jamais sur quoi il l'appuie? sur l'ide d'une vie antrieure,
c'est--dire que le voil du coup en pleine mtempsycose comme
Pythagore et Jean Reynaud le pythagoricien! Honteux d'tre oblig de
rtrograder jusque-l, car il a un bon sens qui se rvolte
probablement contre les conclusions de sa philosophie, l'historien de
l'_Intelligence_ essaie de s'abriter sous l'opinion (d'ailleurs
rtracte) de saint Augustin, dont le gnie, comme on le sait, lev
dans les coles, oscilla plus d'une fois aux souffles de son temps
avant de devenir la ferme lumire qui a brill dans le monde
catholique, phare immobile  travers les sicles! Mais quel que soit,
du reste, le grand nom dont on abuse en s'en couvrant, et n'importe 
qui elle appartienne, l'ide d'une vie antrieure pour expliquer
l'intelligence actuelle de l'homme peut tre un systme, mais n'est
pas, certes! une solution. Doubler la question n'est pas la rsoudre,
et la Critique garde le droit de dire au philosophe: Vous reculez
toujours, mais quand sauterez-vous? Doublet ne sautera pas. Nous le
prdisons.

Telle est, en quelques mots, cette _Histoire de l'Intelligence_. Tel
est le fond de ce livre, dans lequel un esprit fait pour mieux que
cela se remue puissamment dans le vide et finit par mourir, faute
d'air, comme un robuste oiseau pris sous la machine pneumatique. Selon
nous, il n'y avait qu'un moyen d'arriver  une solution dans cette
question de l'intelligence; mais ce moyen, dont un philosophe ne se
serait jamais avis, aurait t de relever intrpidement le lieu
commun en face de la philosophie. En place de l'homme individuel, qui
n'arriverait jamais  l'intelligence s'il tait seul, il fallait
saisir toute la personne sociale. Au lieu de rechercher
microscopiquement dans la conscience ou dans la mmoire le fait
primitif fondamental, et qui constitue l'intelligence humaine, il
fallait en prendre le germe mystrieux et complexe et montrer que,
sans la couve du pre et de la mre, il serait non avenu, puisqu'il
ne se dvelopperait pas!

Il fallait prouver que la plus haute source de mmoire,
d'intelligence, de bonne volont, d'acquisition, c'est la famille,
l'ducation et le langage. La voix de l'homme est un fait
ultra-mondain tranger au cosmos et particulier  l'homme, venant,
nous le voulons bien, d'une vie antrieure, mais  la condition que
cette vie antrieure sera Dieu. La parole renferme le mystre
gnrateur de la pense... _In principio erat verbum_. C'est donc par
une thorie de la parole, et non par l'analyse de faits de conscience
imperceptibles, que Doublet devait commencer son histoire. Il ne l'a
pas fait et nous ne savons pourquoi. Le catholicisme l'aurait enlev 
la philosophie, et, comme Hercule touffait Ante en l'arrachant  la
terre, la religion aurait touff le philosophe dans le ciel! Doublet
n'en dit pas un mot. Il est curieux de voir l'historien de
_l'intelligence_ s'abstraire de l'histoire tout en critiquant
l'abstraction, et, par suite, ngliger le profond enseignement de la
tradition, qui fait partie de l'homme cependant. Oui! cela est
curieux, car nous n'imaginons pas que, pour un esprit comme celui de
Doublet, s'abstraire de l'histoire ce soit la nier.

Seul, en effet, cet enseignement de la tradition, depuis qu'il existe
des philosophies, a su tout comprendre et tout expliquer. coutez-le!
Rien de plus simple et de plus beau. den est dans les racines de
notre tre. L'enfance en est une lueur charmante encore. Puis tout
s'clipse avec l'apparition de la libert. L'homme tombe; il perd
Dieu, la lumire, l'intelligence. Qui peut lui rendre ce Dieu
perdu?... L'ducation, la pdagogie, c'est la ncessit d'apprendre 
l'homme son malheur; c'est le redressement de l'homme par la peine.
Malheur  ce titan foudroy s'il n'a le fouet! Il faut le rompre  sa
condition et lui enseigner sa chute, sinon la cration arme
l'crasera, puis le ciel arm; car Adam, le pdagogue et le pre,
rpond pour ses enfants. Voil la magnifique donne que Doublet n'a
pas mme aperue dans son ternelle proccupation du _moi_. Timide
dans sa conception de la vie comme tous les philosophes, qu'il accuse
justement de pusillanimit, il s'imagine,--ide vulgaire!--comme tous
les philosophes, que nos puissances se surajoutent les unes aux
autres, quand c'est le contraire qui est vrai. L'homme ne vit ici-bas
qu'en s'croulant. Nos puissances tombent en poussire  mesure que
nous avanons dans la vie, et la vie elle-mme n'est qu'un germe
suprieur que nous dcomposons jusqu' la mort. Quant aux procds de
Doublet pour _apprhender l'ide_, comme il dit, par exemple l'ide de
la ligne et de l'tendue, ils consistent dans des gnralisations et
des abstractions si multiplies, si difficiles et si incertaines,
qu'avec un pareil systme de recherche Mathusalem lui-mme serait mort
sur la moiti du ba, be, bi, bo, bu, et nous ne croyons pas qu'il
l'et apprise. Philosophie d'cole buissonnire, bonne pour les
paresseux superbes! Peu de gens ont le temps de se pencher ainsi sur
eux-mmes et d'observer les infiniment petits--les _fils de la Vierge_
intellectuels--sur lesquels Doublet concentre apoplectiquement
l'effort de son oeil et de son cerveau. Dans cette vie, qui a un but
sans doute, un but important et peut-tre terrible, puisque c'est le
tout de notre destine, on a moins le temps d'apprendre comment se
font les choses que le temps de les faire. Qu'on nous laisse passer
avec notre ignorance! la besogne presse. Mais ce n'est point le compte
des philosophes. L'un veut deviner comme l'oeil voit, et il se crve
un oeil; l'autre, comment l'pi devient tel, et il ne sme pas. Au
moins le formica-leo prend des insectes ncessaires  sa vie en
creusant son trou dans le sable, mais les psychologues, comme
Doublet, dans quoi creusent-ils, et que prennent-ils, que
l'inanit?...


III

Certes! quand on touche de pareils rsultats, quand on lit ce livre
laborieux dans le rien o l'abstraction met le monde en poudre, on
comprend que Taine, l'auteur des _Philosophes franais du XIXe
sicle_, dise hardiment, et pour cette fois avec vrit, que la
psychologie est dshonore. Elle l'est, en effet, et  jamais. Aprs
avoir, par la main de Descartes,--ce Robinson du _moi_ enferm dans
son _je_ comme dans une le dserte, mais sans aucune espce de
_Vendredi_,--dtrn la scolastique, qui valait mieux qu'elle, la
psychologie est tombe dans le mpris de la philosophie elle-mme, et
Taine, le lettr, le docteur s lettres et l'lve de l'cole normale,
avec son livre des _Philosophes franais au_ XIXe _sicle_, tous
psychologues au premier chef: Laromiguire, Royer-Collard, Maine de
Biran, Cousin, Jouffroy, est le tmoignage le plus frappant et le plus
loquent de ce mpris.

Le livre de Taine est effectivement, sous des formes qui veulent tre
gaies et amusantes avant tout, un soufflet bien et dment appliqu sur
les deux joues de la philosophie contemporaine. C'est un de ces
soufflets semblables  ceux que le bourreau donnait parfois  sa
victime immole! Seulement, comme on ne tue pas avec la batte
d'Arlequin, le joyeux bourreau n'a pas tu ici la philosophie, qui
continuera d'aller  ses affaires comme M. de Pourceaugnac avec son
soufflet. Jamais, depuis qu'on crit des articles de petits journaux
(c'en est un de 362 pages que ce livre), on n'a trait avec un
laisser-aller plus irrespectueux, avec un dtail d'anecdotes plus
malhonntes (sont-elles vraies?), les hommes et les choses que les
lettrs de ce pays-ci ont adors depuis quarante ans. Taine a
parfaitement appris,  l'cole d'o il est sorti, le dfaut de
l'armure de ses matres, la vacuit de leurs systmes, le vice de leur
enseignement et les grimaces de leurs prtentions. Il sait tout cela
comme un de nous, et nous ne lui reprochons ni de le savoir ni de le
dire. Dans la splendeur anime du monde catholique, o nous assistons
 la vie, les philosophes nous semblent des ombres chinoises, des
marionnettes noires qui s'agitent sur une toile blanche tamise de
lumire, et cela nous cause je ne sais quel frmissement de plaisir de
les voir se livrer aux affreux amusements de la discorde et se briser
des meubles sur leur majestueux angle facial. Ils se font ainsi
justice eux-mmes. Et d'ailleurs, avant tout, mme avant les
convenances et les respects d'cole, la vrit! Mais ce que nous ne
pouvons nous empcher de blmer dans le livre de Taine, c'est le
manque absolu de srieux et le scepticisme de ton, qui invalide la
critique que l'on fait; c'est surtout une perversit de doctrines pire
que celle des philosophies dont il se moque en les exposant.

Taine est un homme du XVIIIe sicle. Il l'est par l'expression et par
le fond des choses, et, comme il est tel dans le XIXe sicle, il est
trs au-dessous, en ralit, des hommes du XVIIIe sicle, car l'erreur
change d'poque ressemble  un monstre dterr. Elle est plus laide
qu'elle n'tait du temps de sa vie. Si on appliquait  l'auteur des
_Philosophes franais_ un des procds de son livre, qui consiste 
changer un homme de place,-- faire natre Cousin, par exemple, en
1640 et  le mtamorphoser en abb, en thologien et en successeur de
Bossuet, espce de truc  l'aide duquel il est facile de rencontrer
des analogies d'imagination assez drlettes,--nous dirions, nous, que
Taine fut un ami de La Mettrie et qu'il a soup chez d'Holbach, trs
hardi quand les domestiques taient partis. Il a la prudence des
serpents d'alors, qui taient fort plats; il ne dduit pas longtemps
ses ides, il les ombrage quand elles deviennent trop claires et les
brise dans cette plaisanterie qui est une ressource; mais on n'en voit
pas moins passer la lueur. Ces petites prcautions ne tromperont
personne. Taine distingue profondment la science, cet objet
d'ternelle recherche, de la morale, de la religion, du gouvernement.
La science, dit-il, ne s'occupe que de rechercher les faits et de les
dcrire analytiquement. Or, comme il estime que la science doit faire,
dans un temps donn, les destines du genre humain, il se trouve que
la religion et la morale, qui ne sont pas la vrit scientifique et
sur lesquelles les philosophes ont pris l'avance, s'en iront un jour
avec les vieilles lunes. Telle est la foi et l'esprance de Taine.
S'il y avait quelque chose qui ressemblt  du respect dans sa pense,
ce serait pour Condillac et pour Voltaire. Ses livres de chevet
doivent tre la _Langue des calculs_ et _Candide_. _Candide_ pour lui,
son livre de couchette,--et la _Langue des calculs_ pour les badauds
et quand quelqu'un monte l'escalier. Chose naturelle! La philosophie
qu'il galonne le moins de ses pigrammes est celle de Laromiguire,
parce qu'elle se rapproche le plus de la philosophie du XVIIIe sicle.
Son Dieu,--le plus grand psychologue de ce temps, dit-il,--c'est Henri
Beyle (Stendhal); Henri Beyle, un esprit puissant, c'est
incontestable, mais d'un matrialisme presque crapuleux. Il faut bien
le dire, c'est le matrialisme aussi qu'exhale le livre de Taine. Il
n'y est pas formul, mais il y est; et sous les fleurs de la rhtorique
et les roses  pines de la plaisanterie, sous les fadeurs et les
fadaises de ce vieux pastel effac, on sent l'infecte solfatare...

Quant au talent, un talent littraire qui anime tout cela, il n'est
pas norme. Il consiste dans le programme assez bien tudi de la
philosophie  l'cole normale et dans cette fausse lgance qui joue
au dandy sur des sujets qui ne comportent pas le dandysme. Un jour,
Cousin, en verve de pdagogie, s'criait, avec la solennit thtrale
et l'emphase de voix et de geste qui font de lui le plus grand comique
involontaire qu'on ait vu: Surtout, mon cher Labitte, n'oublions
jamais que nous sommes des cuistres. Mais Taine, qui n'a pas l'esprit
de son tat, veut, lui,  toute force, le faire oublier. C'est
l'Alfred de Musset de la philosophie railleuse,--moins l'aristocratie
naturelle du pote. Les cigarettes de Taine se fumeraient beaucoup
moins longtemps. Quand on l'a lu, on est impatient d'une atmosphre
plus saine et plus pure. On est impatient de sortir de la science
telle qu'il nous la montre dans ce _profil perdu_, mais qui fait
trembler, et de rentrer dans la famille, dans l'ordre, dans
l'histoire, toutes choses ignores du bourgeois clibataire, jongleur
et parisien, lequel _cherche  rechercher_ un objet de _recherche_
d'un got _recherch_; car voil toute la philosophie de Taine.
Misrables hypoges philosophiques! L'esprit solitaire y a froid,
malgr le rire qu'on affecte d'y faire entendre. Dj,  propos d'un
premier livre sur La Fontaine, nous avons conseill  Taine, dans
l'intrt de son esprit et de sa renomme, de retourner  cette
traduction de Shakespeare dont il nous a donn un jour de si beaux
fragments. Aprs avoir lu les _Philosophes franais_, nous
l'avertissons qu'il est plus pressant que jamais de retourner au vieux
Shakespeare. Mais nous coutera-t-il, et faudra-t-il donc l'y
conduire, comme ces jeunes filles qui ne veulent pas chanter par
obstination de modestie et que l'on conduit au piano?...




PASCAL[31]


I

Les _Penses de Pascal_ et l'_tude littraire_ d'Ernest Havet[32] ne
sont point une publication nouvelle. Elles datent de 1852. A cette
poque, les travaux sur Pascal de Cousin, Sainte-Beuve, Nisard, Vinet,
etc., etc., avaient clat, et, sans prtendre les rsumer, cette
publication les treignit tous, comme ides, en un bloc consistant et
trs ferme, pour le compte d'une dition spciale, faite avec soin sur
les textes confronts, et le rtablissement du sens de Pascal, si
longtemps obscurci et mutil. Quoique pleine de choses connues dj,
l'_tude_ d'Ernest Havet ne fut pas cependant uniquement la
concentration nergique et habile de ce qui avait t dit prcdemment
dans le courant de cette moiti de sicle. Havet se permit d'avoir
aussi son opinion sur Pascal. Il se permit d'avoir de la pntration
souvent,--plus souvent de la solidit. J'oserai mme dire que, dans
l'tat actuel de la pense du XIXe sicle sur Pascal, personne n'est
encore all plus avant qu'Havet dans ce clair-obscur tonnant--plus
tonnant que celui de Rembrandt--qui s'appelle l'me et le gnie de
Pascal. En vivant longtemps dans l'tude de ce grand esprit, Havet a
fait amiti, je ne dirai pas avec ces tnbres,--comme disait Augustin
Thierry de sa ccit,--mais avec cette profondeur agite, et, s'il n'a
pas toujours dcouvert ce qu'il nous y montre, il a parfois ajout 
ce qui dj y avait t dcouvert. Qu'elles appartinssent donc  lui
ou  d'autres, les opinions qui donnent la vie  son _tude_ sur
Pascal, et qui n'ont t jusqu'ici dpasses par aucune vue nouvelle,
mritaient l'attention d'une critique qui a bien le droit de se
demander si ce sont l les derniers mots qu'on puisse dire sur Pascal,
et s'il y aura mme jamais un dernier mot  dire sur cet homme qui
fait l'effet d'un infini  lui seul!

  [31] _Les Penses de Pascal_, prcdes d'une _tude littraire_, par
  Ernest Havet (_Pays_, 5 juin 1860).

  [32] Dezobry et Magdeleine.

Pascal, en effet, a t plus retrouv, plus restaur, plus racont que
jug de ce jugement dfinitif et suprme qui donne la _raison
suffisante_ d'un homme; il a produit plus d'tonnement que
d'admiration encore, et presque plus de frayeur que d'tonnement. Les
critiques  classification et  catgories, les nomenclateurs qui
croient aux familles d'esprits, ont t compltement drouts par ce
grand Singulier, sceptique et dvot, gomtre et pote, l'ordre et le
dsordre, qui se bat contre sa tte avec son coeur. Ils n'ont rien
compris, ou du moins ont compris peu de chose  ce solitaire, plus
solitaire que tous les solitaires de Port-Royal dont il faisait
partie, car jamais la rgle et la communaut de doctrine et de foi
n'empchrent qu'il ne ft seul, ternellement seul, sur la montagne
de son esprit. Hlas! il y resta jusqu' son dernier jour, tent comme
le Sauveur Jsus, aussi sur la montagne; et son tentateur,  lui, fut
son propre gnie, affam de ce que les sciences de la terre n'ont
jamais donn: la certitude! On l'a si peu compris que les uns le
traitrent comme un philosophe aberrant et lui firent la petite leon
philosophique; les autres comme un chrtien trbuchant dans le
jansnisme et lui firent la petite leon religieuse, quand il et
mieux valu montrer les causes si particulires et presque _organiques_
de ce jansnisme de Pascal. En somme, tout cela fut assez pitoyable.
Chacun, avec son petit lumignon, ne montrait, en tournant alentour,
qu'un point isol du sphinx norme qui, du fond de l'ombre o il tait
aux trois quarts plong, semblait dfier tous ces porteurs de bobche!
Nulle lumire, en effet, ne s'tait coule autour de lui pour
l'embrasser dans la beaut entire de sa forme trange, et ne le
simplifiait en nous l'clairant dans son irrductible unit et malgr
ces incohrences de surface, cet homme, cet tre plutt que cet homme,
qui fut encore autre chose qu'un grand gomtre, un grand sceptique,
un grand dvot! Mais quoi?... C'est ce qu'il fallait dire, et c'est l
ce qu'on n'a point dit.

Eh bien, pour notre compte et dans la mesure de nos forces, c'est ce que
nous voulons essayer de dire aujourd'hui! Nous ne voulons imiter
personne: ni Voltaire, dont les _Remarques sur Pascal_ ne sont qu'un
verre d'eau claire dans lequel il y a de petites raisons qui ressemblent
 des animalcules; ni Cousin, ce cartsien _constitutionnel_ pour qui
1828 dure toujours, et qui,  propos de Pascal, bon Dieu! tablit le
plus grotesque des rapports entre le scepticisme philosophique et
l'opposition politique qui n'est pas _constitutionnelle_; ni mme
Sainte-Beuve, meilleur  imiter cependant, car du moins celui-l est
humain sous sa littrature et recherche les influences de la vie dans
les rvlations de la pense. Pour nous, l n'est point la question.
Pour nous, il s'agira bien moins ici des oeuvres de Pascal et de sa
valeur comparative ou absolue que de son entit, que de ce qui le fait
Pascal,--ce prodige ou ce monstre, comme on voudra, mais, quel que soit
le mot qu'on choisisse, la crature d'exception jusqu' lui inconnue qui
s'appelle Pascal, et mme Blaise Pascal! Blaise, un nom de niais, accol
par le hasard, le roi des insolents et des ironiques,  cet autre nom de
Pascal que la gloire devait faire un jour tellement resplendir!


II

Ainsi, nous prions instamment qu'on ne l'oublie pas! nous n'avons
point  prendre la hauteur intellectuelle de Pascal. Nous voulons
seulement indiquer quelle fut sa _vraie ralit_,--qu'on nous passe le
mot! quoiqu'il ait l'air d'un plonasme. D'ailleurs, quand on regarde
 la lettre mme de ses oeuvres, Pascal n'est pas si grand qu'on l'a
cru pour une Critique qui n'est pas gte par cette admiration
traditionnelle que lui, le plus fier de tous les gnies, mprisait.
Comme mathmaticien, en effet, il fut pour les mthodes anciennes
contre les mthodes nouvelles, dont il mconnut la porte, ce qui lui
mrita peut-tre que Voltaire le mt, comme gomtre, trs au dessous
de Condorcet. Comme crivain, oprant sur une langue qu'il n'inventa
pas, quoiqu'on l'ait dit, car nous avons un si effroyable besoin de
flatter que nous finissons par flatter la gloire, il imita Montaigne,
et l'imitateur ne fit pas oublier l'imit. Sans Montaigne, et sans un
sentiment dont nous allons parler tout  l'heure, Pascal n'aurait
jamais t que l'crivain des _Provinciales_, ce chef-d'oeuvre qui ne
serait pas si grand si les Jsuites taient moins grands et moins
has, les _Provinciales_, o le comique de cet immense Triste, qui
veut plaisanter, consiste dans une ironie rpte dix-huit fois en
_dix-huit lettres_, et dans cet heureux emploi de la formule: _mon
rvrend pre_, qui--puisqu'on parlait  un jsuite--n'tait pas
extrmement difficile  trouver.

Mais, encore une fois, Pascal, l'immortel phnomne, n'est pas l.
Avant de dire ce qu'est un homme, il faut bien dire ce qu'il n'est
pas. Le Pascal profond n'est pas plus dans son initiative scientifique
que dans l'originalit de sa langue littraire. Ce n'est point l
qu'il faut chercher la caractristique, l'lment gnrateur de son
gnie. Ce qui distingue Pascal, ce n'est pas la force de sa raison,
car souvent il voit faux; ce n'est pas non plus la puret de sa foi,
car souvent elle est trouble. Un pas de plus du ct o il marche,
c'est dans l'hrsie qu'il tomberait. Non! ce qui le cre Pascal, ce
qui lui fait, par l'accent seul, une langue  lui  travers celle de
Montaigne, dont il a les tours et dont il s'assimile les qualits; ce
qui lui donne une originalit incomparable entre tous les esprits
originaux de toutes les littratures, et le fait aller si loin dans
l'originalit que parfois il rase l'abme de la folie et donne le
vertige, c'est un sentiment,--un sentiment unique, un sentiment assez
gnralement mpris par le superficiel orgueil des hommes,--et ce
sentiment, c'est la peur!

Mais tout ce qui est intense est magnifique dans ce monde sans
nergie, et, d'ailleurs, la peur, ce n'est pas la lchet! Quel est
le lche qui n'a jamais eu peur?... disait Ney, le _brave des
braves_. La peur de Pascal tait digne de son me et de son esprit.
Elle pouvait exister sans honte, car c'tait la peur du seul tre avec
lequel on puisse bien n'tre pas brave: c'tait la peur de Dieu! Je
n'ai point  examiner si cette peur, qui tait pour l'me immatrielle
de Pascal ce que serait une hypertrophie pour nos coeurs de chair,
tait lgitime ou exagre, mauvaise ou salutaire; si elle avait le
droit philosophique ou religieux d'exister; ou si elle n'tait pas
plutt un manque d'quilibre et un garement dans des facults toutes
puissantes. Je me contente de la constater, car elle me suffit pour
expliquer le Pascal sans gal, le Pascal des _Penses_. Cette
sublimit qu'on rencontre en ces quelques pages inacheves, et qui
n'ont aucun modle quant  l'inspiration qui les anime, cette
sublimit qui n'existait plus depuis les effarements de quelques
prophtes, je la trouve en Pascal dans la peur de Dieu et de sa
justice, la plus grande peur de la plus grande chose qui pt exister
dans la plus grande me: l'me de Pascal, que j'appelais plus haut: 
elle seule tout un infini!

Et il fallait qu'elle ft grande, en effet, cette me, pour tre plus
forte que l'esprit dont elle tait accompagne; car, cet esprit, elle
l'a vaincu, elle l'a emport hors de la science et hors du monde,
comme un lion emporte un enfant! L, dans le dsert, le saint dsert,
comme disaient ces anachortes, la terrible lionne l'a foul aux
pieds, dchir, dchiquet, et elle a rpandu autour d'elle ses
lambeaux saignants avec une fureur de mpris dont vous pouvez juger
encore; car ces lambeaux, ce sont les _Penses_ de Pascal! Dbris
grandioses, auxquels les articulations manquent; mais quel prodigieux
organisme ne font-ils pas supposer? L'ivresse de la terreur, d'une
terreur sans bornes, a pu seule donner  l'me d'un homme la force de
briser un esprit pareil; car l'me et l'esprit sont adquats chez
Pascal. C'est mme la raison, par parenthse, qui m'a toujours empch
de croire qu'et-il vcu plus longtemps, et n'et-il pas eu dans le
coeur le nant de tout qui empche de rien achever, Pascal et pu
lever  la religion le monument que l'on regrette. Non que
l'ordonnance d'un beau livre ne ft dans les puissances de ce grand
esprit de dduction et de gomtrie, mais la peur fait trembler la
main et drange les combinaisons de l'artiste, tandis que la terreur,
tout le temps qu'elle ne vous glace pas, fait pousser le cri
pathtique. Et le cri pathtique, chez l'crivain, c'est l'expression;
ce n'est plus l'art, c'est le gnie!


III

Le gnie donc, mais le gnie de l'expression et du sentiment, voil la
supriorit nette (_reina netta!_) de Pascal. Quelque pntrant qu'il
soit, il est plus _pntr_, il est plus loquent encore. Dans ce
livre qui saigne, ce n'est pas la pense qui domine, c'est le
pathtique. La pense qui circule dans ces _Penses_ est bientt dite,
et c'est toujours la mme pense: Rien de certain, rien qui se
dmontre, la philosophie radicalement impuissante, la _raison sotte_,
Dieu donc est Dieu, c'est--dire Jsus-Christ,--tel est le fond. Mais
la forme,--et plus que la forme, car, au point de vue extrieur, cette
forme, c'est Montaigne: Montaigne, c'est l'corce du style de Pascal;
mais l'me inoue qui circule dans tout cela, qui passe  travers ce
fond de si peu d'invention et cette forme de tant de mmoire, voil le
Pascal en propre, voil l'originalit qu'on n'avait pas vue et qu'on
ne reverra peut-tre jamais! Quoiqu'il y ait l de bien grandes images
qui frappent le front, les yeux et l'esprit comme une main, ce qui est
plus beau que l'image encore,--l'image, d'un physique si
puissant!--c'est l'accent, l'intime accent. Jamais il n'en fut de plus
tragique, de plus amer, de plus angoiss, de plus mprisant, quand, du
pied de la croix, cette grande me qui souffre la _passion_ de la
raison humaine se retourne vers le monde, et aussi de plus humble
quand, du monde, au contraire, elle se retourne vers la croix!

Telle est la beaut des _Penses_. Ce n'est pas la partie des
_Penses_ qui veut fonder, qui essaie de construire, qui raisonne
enfin, qui est la plus sublime en Pascal: c'est la partie qui tremble,
crie et doute, a horreur de douter, doute encore, et s'pouvante de
son doute vis--vis de la seule clart qu'il y ait pour elle,
l'pouvantable clart de Dieu! Effrayant gnie que Pascal! a dit
Chateaubriand. Ah! il et d dire effray! car l'effroi qu'il ressent
est encore plus terrible que celui qu'il cause. C'est l'pouvante
jusqu' la posie de l'pouvante. Oui! sous les lignes brises de ce
grand dessin gomtrique qu'on aperoit encore en ces _Penses_, comme
le plan interrompu d'une Pomp quelconque aprs le tremblement de
terre qui l'a engloutie, il y a une posie, une posie qu'on ne
connaissait pas avant Pascal, dans son sicle rgl et tir  quatre
pingles: la posie du dsespoir, de la foi par dsespoir, de l'amour
de Dieu par dsespoir! une posie  faire plir celle de ce Byron qui
viendra un sicle plus tard et de ce Shakespeare qui est venu un
sicle plus tt. Pascal, en effet, c'est le Hamlet du catholicisme, un
Hamlet plus mle et plus sombre que le beau damoysel de Shakespeare.
Mais c'est tout  la fois le pome et le pote! C'est un Hamlet mort 
trente ans passs, qui n'eut pas d'Ophlie, qui _cause_ aussi, et dans
quelle langue, grand Dieu! avec la tte de mort que les solitaires
mettent auprs de leur crucifix, et qui, s'il se rejette, comme
l'autre Hamlet, en arrire, devant le trou de la tombe, c'est qu'au
fond il voit l'enfer, que l'autre Hamlet n'y voyait pas!

Ainsi, c'est un pote, en dfinitive, que Pascal. C'est le pote de la
peur, qui a crit ce grand mot caractristique de son me: Le silence
des astres m'pouvante! C'est un pote, qui a dvor, dans sa flamme,
le gomtre, le philosophe et mme le sceptique qui tait en lui, et
de cette cendre il a fait jaillir sa posie. Posie nave s'il en fut,
celle-l, car elle ne se sait pas posie, et quand elle le saurait,
elle ne s'en soucierait pas. Chose prodigieuse! dans une doctrine qui
touche par un seul point  celle de Calvin, mais qui y touche, Pascal
a su tre un grand pote. Or, le calvinisme teint tout, except
l'enfer. C'est la seule orthodoxie qu'il ait garde. Eh bien, l'enfer
a t la source de la formidable posie de Pascal! C'est par le
sentiment, mme quand il est inexprim, de cette posie terrible, plus
que par sa roulette, plus que par un pamphlet toujours populaire, plus
que par tout ce qu'il a fait jamais, qu'il est rest le dominateur des
esprits et mme de ceux qui lui sont rebelles; car on a rpondu, bien
ou mal,  toutes ses _raisons_, et malgr l'accablante expression de
son gnie l'intelligence humaine n'est pas vaincue, mais ses
_sentiments_ emportent tout, et ceux-l qu'il n'a pu convaincre de ce
qu'il croit il les a emports par la beaut de ce qu'il crit, et ils
conviennent qu'ils sont emports! Qui sait, du reste? peut-tre n'y
a-t-il pas d'autre manire de mettre les pieds sur ces deux rvolts
tenaces: le coeur de l'homme et son esprit!


IV

Et c'est aussi par l qu'il vivra toujours, le Pascal des _Penses_.
Rien n'est plus immortel qu'un pote, que la grandeur de sentiment qui
fait les potes et les hros; car les hros sont aussi des potes, les
potes de l'action! Les sciences vieillissent, bonnes femmes qui
radotent en nous parlant de leur ternelle jeunesse. Les philosophies
se succdent. Je ne veux pas dire que Descartes ne soit plus; mais il
est bien chang: on en a fait un universitaire. Quel aplatissement!
S'il revenait au monde, il se trouverait un peu _verdi_ dans la
_mirette_ de Cousin. Aprs Kant, d'ailleurs, aprs Schelling, aprs
Hegel, il faut convenir que, mme sans Cousin, l'homme du _cogito_
serait un peu terni. Mais Pascal, lui, le Pascal des _Penses_, n'a
pas, comme on dit, pris un jour. Toute une arme de gomtres a pass
pourtant sur le gomtre du XVIIe sicle, et plant plus loin que la
place o il tait tomb l'tendard de la dcouverte. Le jansnisme
s'en est all en fume avec les autres poussires d'un sicle croul,
et jusqu'en ce beau livre des _Penses_ il s'est trouv de vastes
places qui maintenant font trou dans le reste, comme dans un tableau
caill. La foi religieuse a pli. La croyance au surnaturel, qui
tait le seul naturel pour Pascal, a diminu dans les esprits,
retourns vers l'en-bas des choses. Il y a donc tout un Pascal de mort
dans Pascal. Mais il y en a un autre qui ne mourra pas, c'est le pote
des _Penses_! c'est le pote qui est par-dessous tous ces
raisonnements, tous ces doutes, toute cette syllogistique dsespre,
toute cette algbre de feu qui cherche l'inconnue et ne la trouve
jamais, et qui, comme un phnix effray, aveugl par les cendres du
bcher o il s'est consum lui-mme, se sauve tout  coup dans le
ciel!

Du reste, on l'a trait en pote, allez! Le XVIIIe sicle, qui avait
bien ses raisons pour ne pas aimer la posie, l'a assez insolemment
tois du bas de sa prose, de sa raison et de sa froideur! Un jsuite
l'avait appel athe, ce Pascal qui tue l'intelligence sous Dieu. Des
philosophes l'appelrent visionnaire. Ils en firent un malade et ils
inventrent mme une petite lgende d'_abme qu'il voyait incessamment
ouvert  ses pieds_, et cette lgende, qui rapetissait Pascal, a eu
crdit longtemps, et c'est un pote, c'est Sainte-Beuve, qui,
impatient, l'a mise  la fin en pices l'autre jour!

Poltron qui avait peur du diable! Voil comme on traduisait cette
terreur sainte du Dieu irrit et jaloux, qui fconda Pascal et en fit
un pote incomprhensible aux pousseurs d'alexandrins de tragdie.
Voltaire, Voltaire qui se croyait, avec raison, plus philosophe que
pote, eut les pitis les plus impertinentes pour Pascal. Dans ces
_Remarques_, dont j'ai parl, et dans lesquelles il fait tour  tour
le joli coeur et le Tartufe: Ne mettons point--dit-il d'un ton
protecteur--de capuchon  Archimde... tes-vous fou, mon grand
homme? lui dit-il encore en se dboutonnant, familier et maraud. S'il
l'tait, c'tait de cette folie dont il faut avoir _trois quarts_ avec
un _seul quart_ de raison pour tre un homme de gnie, disait
Royer-Collard, et cette folie-l, avec ses trois quarts de raison,
Voltaire ne l'avait pas!

Devant la postrit, et cette partie de la postrit qui aime les
grands potes, Voltaire n'aura jamais l'honneur d'avoir t, en toute
sa vie, une seule minute fou comme Pascal!




AUGUSTE MARTIN[33]


I

De Pascal  Auguste Martin, quelle cascade! Auguste Martin est
l'auteur d'une _Histoire de la Morale_[34], et si Pascal est le pote
de l'pouvante, Martin est le philosophe de la scurit. Mon Dieu,
oui! l'_Histoire de la Morale_! Voil le sujet qu'aborde
Martin,--_auteur de plusieurs ouvrages_, comme il dit sur la
couverture de son livre. Les religions, les gouvernements, les ordres
religieux, les grands hommes et mme les grands sclrats, ont eu leur
histoire. Seule, la morale, cette chose  part des religions et qu'on
est pri instamment de ne pas confondre avec elles, seule, la morale
n'avait pas la sienne. Ces tourdis d'hommes n'y avaient pas pens!

  [33] _Histoire de la Morale_, par Louis-Auguste Martin, auteur de
  plusieurs ouvrages (_sic_) (_Pays_, 11 octobre 1859).

  [34] Bestel.

Elle avait bien ses philosophes. Jules Simon, avec son _Devoir_, sa
_Libert_ et sa _Conscience_, tait un des philosophes actuels et
prsentement des plus compts de cette morale _par elle-mme_, de cet
indpendant _quelque chose_ qui s'appelle la morale, sans Dieu et sans
sanction! Mais d'historien, aucun encore, quand Martin, qui depuis
quinze ans poursuit la morale chez tous les peuples de la terre, comme
Villemain, dont nous parlerons quand nous parlerons des critiques, y
poursuit la posie lyrique, Martin a pris possession de ce grand sujet
dans un premier volume, prcurseur de beaucoup d'autres...
Louis-Auguste Martin, comme il s'appelle lui-mme. Ne dirait-on pas un
vque?... Vous allez voir que ce n'en est pas un.

L'_Histoire de la Morale_ commence par la morale de la Chine. Le livre
que nous annonons a mme pour sous-titre: _Premire partie:--de la
Morale chez les Chinois._ Ce commencement nous plat. C'est une bonne
ouverture, et nous en faisons sincrement notre compliment  l'auteur.
En tant qu'on se proccupe de la morale _par elle-mme_, il faut la
prendre o elle brille le mieux, o elle a son caractre le plus
saillant et le plus incontestable, l enfin o elle a le plus rgn
sans s'appuyer sur cette robuste et grossire paule des religions
dont elle n'a plus besoin pour aller toute seule  prsent... Or, qui
ne le sait? Ce pays-l n'est-il pas, n'a-t-il pas toujours t la
Chine?

La Chine a bien vu par-ci par-l quelques vestiges de ces invitables
religions, branches casses et disperses du candlabre primitivement
allum et qui brlent encore dans les diverses poussires o les porta
une tempte qui ne les teignit pas. La Chine, nonobstant, est de tous
les pays du globe celui-l o la philosophie et la science, et par
consquent la morale, leur fille strile, ont le plus pitin ces
dbris de flambeaux renverss. Les bonzes de la Chine, les bonzes, qui
sont les calotins de l'endroit, ont t effacs par messieurs les
mandarins, qui en sont les littrateurs et les philosophes. Martin a
donc agi avec une vigueur de procd qui l'honore en retraant
d'abord, et avant toutes les autres nations, la Chine et l'influence
qu'y exerce la morale pour montrer que la morale est quelque chose en
soi, car elle y est tout, et aprs l'avoir montr Louis-Auguste
Martin, l'_auteur de plusieurs ouvrages_, pourra se dispenser d'en
faire un de plus!


II

Et il n'y a point ici de confusion. La morale qu'adore Martin et dont
il entreprend l'histoire est bien la morale telle qu'on l'entend en
Chine, cette morale athe qui charma, quand il la dcouvrit, tout le
XVIIIe sicle, qui se connaissait  cette morale-l. C'est cette
morale, enfin, que certains esprits du XIXe sicle professent encore
aujourd'hui, en prenant la peine de la dtacher adroitement de toute
philosophie comme elle tait dj dtache de toute religion. Or c'est
prcisment ce dtachement, cet isolement de tout systme de
philosophie, qui fait le danger de cette morale, _crite_ seulement
_dans nos coeurs_, et peu importe par quelle main!

L'homme n'est pip que par les ides les plus simples. Tout systme de
philosophie a des complications qui n'entrent pas facilement dans
d'esprit de l'homme, ou des parties tellement ridicules (voyez comme
exemple seulement les monades du grand et sage Leibnitz!) que,
dcemment, il ne peut les admettre sans tre lui-mme un philosophe,
apte  avaler tout en fait d'normits. Mais ce moralisme faux qui ne
se rclame pas d'une thodice,--une thodice, c'est de la thologie
philosophique,--ce moralisme facile  comprendre, lav et bross de
tout mysticisme, brillant et transparent comme le vide, qui prtend
n'tre rien de plus que la constatation d'un pur fait de conscience,
et comment ne pas admettre un fait? ce moralisme positif et _bon
garon_ est la plus dangereuse erreur qu'il y ait pour le commun des
hommes, parce qu'elle est de niveau avec eux et qu'elle entre, sans
avoir mme  lever le pied, dans la majorit des esprits. Eh bien,
c'est ce moralisme que professe aujourd'hui Martin, comme Jules Simon
et tant d'autres! Et encore je crois que Martin, avec son air pos et
doux (je ne dirai pas son air de colombe, mais de bon gros pigeon
pattu et pas trop rengorg dans son jabot dormant), est plus rsolu et
tranche plus net que Jules Simon, lequel me fait l'effet d'tre bien
empt encore de disme et de traner aprs lui quelque chose de ce
pot au noir de fume.

Martin, lui, est parfaitement et tranquillement et sereinement athe,
comme un mandarin  quarante boutons. Dans l'avant-propos de son livre
il a dfini, comme il le devait, du reste, cette morale dont il a
rsolu d'crire l'histoire. Il nous a donn un petit systme qui
marche sur les trois roulettes que voici: les devoirs de l'homme
envers lui-mme d'abord ( tout seigneur tout honneur!), d'o la
sagesse,--les devoirs de l'homme envers la socit, d'o l'amour,--et
les devoirs de la socit envers chacun de ses membres, d'o le
_droit_. Est-ce net? Est-ce peu compliqu? Est-ce roulant?... Une si
jolie petite mcanique enfile l'esprit comme une petite voiture enfile
une alle de jardin!

De Dieu, pas un mot. Des devoirs envers Dieu, pas l'ombre. Allons
donc! pour qui nous prenez-vous?... Le nom mme de Dieu, ce diable
de vieux mot qui embarbouille l'esprit et nuit  sa clart suprme,
Louis-Auguste Martin ne l'a pas mme crit par distraction une seule
fois. Louis-Auguste Martin n'est pas un distrait. Il est  son
affaire, et son affaire, c'est l'homme, la sagesse de l'homme,
l'amour de l'homme, le _droit_ de l'homme! J'ai vu souvent de
l'individualisme. Je n'en ai jamais vu d'aussi naf et d'aussi gros
dans sa navet. En vertu de toutes les raisons qu'il vient
d'exposer, Martin demande pour l'homme une plus grande libert,
moins de pnalit, et, comme tous ces messieurs les philanthropes
humanitaires, un petit paradis sur la terre. Nous connaissons cette
ancienne guitare. On nous la rcle depuis assez longtemps!

Tel est le systme de Louis-Auguste Martin, _l'auteur de plusieurs
ouvrages_ que je n'ai pas lus, que je n'ai pas besoin de lire,
celui-ci me suffisant pour juger l'homme, qui doit tre, j'en suis
sr, de la plus profonde unit. Tel est le systme  la lueur duquel
l'historien va jeter ses regards sur la Chine. Moraliste, il est vrai,
dont la morale a cela de suprieur, selon lui,--et d'infrieur, selon
nous,-- la morale chinoise, qu'il n'aime point le bambou, et que la
Chine a toujours jou de ce gracieux bton  noeuds avec l'alacrit,
la vigueur et la prestesse d'un btonniste. Mme le suave Confucius ou
Khoung-Tseu, si cher  Pauthier, dont Martin emprunte la traduction,
se servait du bton avec avantage, car, un jour, trouvant son meilleur
ami d'enfance vieux et assis  l'orientale sur ses talons au bord d'un
chemin: Qui, vieux, ne sait pas mourir, ne vaut rien, dit l'aimable
sage, et il frappa en perfection le trop vivant bonhomme, tant la
Chine, jusque par la main de ses sages, a l'habitude de badiner avec
le bambou!

Il y a dans ce badinage, il est vrai, aux yeux du trs srieux
Louis-Auguste Martin, quelque chose de trs offensant pour le _droit
humain_, et c'est l le grand reproche qu'il ait  faire  la Chine;
mais, enfin, il n'en dit pas moins, fier pour elle comme s'il tait
lui-mme un Chinois: Ce qui caractrise la civilisation en Chine,
c'est la morale. C'est ce qui la distingue des autres civilisations...
Chez aucun autre peuple on ne trouve aussi compltement _formules_
les ternelles lois du beau, du vrai et du juste, _inscrites dans la
conscience de l'homme_. On les retrouve  chaque page de son histoire,
_invoques_ par ses empereurs, ses ministres, ses philosophes et ses
lettrs...


III

Et c'est la vrit. Martin nous analyse les _livres sacrs_, les
quatre livres de Confucius, le Ta-Hio, le Tchong-young, le Lun-yu, le
Yao-King (voil assez de cette musique, n'est-ce pas?), et tout
cela--c'est la vrit--est d'une majest  laquelle, dans l'histoire
intellectuelle des nations, il n'y a rien  comparer. Et cependant,
malgr ces _invocations_ et ces _formules_, qu'a fait la morale de la
Chine, cette morale transcendante rgnant en Chine plus que l'empereur
lui-mme, ce grand moraliste en robe jaune qui, sous les inscriptions
et les tiquettes, est souvent un monstre d'immoralit auprs duquel
les Csars de la dcadence romaine ne seraient que d'aimables jeunes
gens en goguette?

Est-ce que les Chinois, ces potiches, pris en masse et de sicle en
sicle, ne cachent pas des hommes affreux? Est-ce que ces grotesques
dont on rit, qui sont les marionnettes des Occidentaux, ne sont pas
au fond l'abjection, la trahison, l'abomination, l'infamie du globe?
Est-ce que dernirement encore l'immense caricature n'a pas tourn au
tragique, et avions-nous besoin de cela pour savoir ce qu'ils ont dans
le ventre, ces poussahs au cerveau fig et  la poitrine vide de tout
sentiment d'humanit et d'honneur?

Auguste Martin avoue lui-mme que Confucius, le plus sage des Chinois,
ne put jamais parvenir  raliser les rformes qu'il avait mdites,
tant dj les Chinois de son temps taient pourris de vices, morts sur
pied, irrmdiablement finis! Or, depuis Confucius, la corruption, qui
va toujours son train, n'a fait que ronger davantage ce cadavre de
nation. Comment donc cette histoire politique et sociale de la Chine,
qu'il a tudie, n'a-t-elle pas fait trembler quelque peu l'intrpide
Martin sur l'efficacit et la solidit de cette morale qui doit, dans
un avenir heureux, remplacer glorieusement ces drlesses de religions
chez tous les peuples!

En effet, il ne tremble pas. C'est un hroque. Il croit  la morale
par _elle-mme_, et il y croit si dru qu'il n'est pas du tout frapp
comme il devrait l'tre de ce grand fait qui se retourne contre sa
pauvre morale, la soufflette et la convainc d'impuissance,--le
contraste qui existe et n'a pas cess d'exister en Chine entre la
moralit enfle ou sentimentale des paroles et la sclratesse des
actes. Incroyable, ou plutt trs croyable proccupation! La niaiserie
mme de cette morale lui chappe; car, vous le savez, le _truism_
soleille en Orient, la btise a dans ces contres la beaut et la
grandeur du climat, et les Chinois en particulier ( un trs petit
nombre prs de proverbes qui font exception au reste de leur
littrature), les Chinois sont d'incommensurables La Palisse.
Seulement, ces La Palisse en fait de maximes, ces tautologistes d'une
imbcillit grandiose, sont doubls des coquins les plus dlis et les
plus retors qui aient jamais exist.

Toute cette morale dont ils se chamarrent n'est donc pour eux que de
l'ornementation pure, _pices d'estomac_, broderies de robe,
inscriptions de lambris, peintures d'ventail, dessus de portes,
arabesques; mais elle n'a aucune influence relle sur leur caractre
et leurs actes et elle ne peut pas en avoir, car voici prcisment o
un homme qui n'aurait pas t Louis-Auguste Martin aurait t amen 
conclure de toute cette histoire de la Chine.--C'est que la morale ne
peut pas exister par elle-mme, et qu'o elle est seule, avec ses
principes tirs de soi, sans le Dieu personnel et rmunrateur qui
punit ou qui rcompense, elle n'est plus qu'une sotte et intolrable
drision!


IV

Mais, pour Louis-Auguste Martin, la conclusion devait tre et a t
toute diffrente et mme contraire. La morale qui a le plus marqu une
civilisation de son cachet, comme la civilisation chinoise, a-t-il
dit, ne l'a marque que par dehors, comme l'habit ou la peau d'un
homme; mais elle n'a jamais pntr dans ses moeurs. Eh bien,
Louis-Auguste Martin n'en est nullement tonn! Il a rponse  tout.
C'est que la morale des Chinois n'est pas assez la morale par
elle-mme! Et probablement ce n'est pas chez ce peuple cul-de-jatte
qu'elle progressera assez pour le devenir.

Oui! ce qui l'empchait d'entrer, cette morale, dans les moeurs, c'est
d'abord le vilain bambou, incompatible avec le _droit_ humain. Puis
c'tait aussi le droit de primogniture, odieux partout, en Orient et
en Occident (encore une vieille guitare connue)! Enfin, c'tait la
solidarit du fils et du pre, ce ciment social que Martin s'amuse 
gratter avec son petit coutelet de moraliste et  faire tomber d'entre
les pierres d'un difice qui, sans un reste de ce ciment, depuis
longtemps ne tiendrait plus.

Ah! Louis-Auguste Martin est un homme de rare consquence. Il ne se
dment pas. Il est un... _en plusieurs ouvrages_; mais si, par hasard,
il ne l'tait pas, il l'est dans celui-ci. Une raison encore qu'il
nous donne du peu d'influence de la morale chez les Chinois, ses
civiliss et ses rgnicoles, c'est ce qu'il appelle l'esclavage de la
femme. Louis-Auguste Martin, comme tous les moralistes modernes, qui
ont remplac les chevaliers errants,--et qui parfois errent
aussi,--veut l'mancipation de la femme, mme en Occident. La femme,
crit-il, doit jouer un rle gal  celui de l'homme dans une
civilisation bien faite: Mais ce jour semble ajourn  l'poque o ne
domineront plus l'audace, la valeur guerrire, incompatibles avec sa
nature douce et rsigne... Seulement, soyons tranquilles, ce jour
arrivera... Dites-le-vous bien, messieurs les officiers de spahis!

En vain une femme, une Chinoise, la seule Chinoise _bas-bleu_ ou
_babouche-bleue_ que l'on connaisse et qu'ait eue la Chine, la clbre
Pan-Hoe-Pan, a eu une opinion contraire  celle de Louis-Auguste
Martin et  toutes les femmes de lettres de notre Occident ambitieux.
En vain a-t-elle rappel la femme au sentiment tout-puissant de sa
faiblesse et a-t-elle dit, avec un grand bon sens chinois tonnant et
qui tonnerait mme en Europe, qu'il n'y avait pour la femme que la
modestie qui rougit et l'ombre du mystre qui voile cette rougeur
charmante, Louis-Auguste Martin n'a pas l'humble opinion de madame
Pan-Hoe-Pan, et il lui rsiste vertueusement, au nom de la morale
universelle, comme un Joseph... intellectuel.

Voil, en somme, le livre de Martin. On n'y trouve gures plus que ce
que nous venons de voir, comme ensemble et porte; mais, nous l'avons
dit, nous le tenons pour plus dangereux qu'un livre plus fort. C'est
de l'hameon en masse dans le vivier des sots, qui ont une pente
invincible  croire  la morale sans bambou ou sans punition d'un
autre genre,  cette commode morale par _elle-mme_ qui s'accote dans
ses remords, quand elle en a, et fait bon mnage avec eux. Quant aux
dtails chinois du livre, ils sont pris  Duhalde, au pre Amyot, 
Brosset, loyalement cits, du reste, et  notre courageux et impartial
voyageur, le pre Huc, qui, lui, ne nous donna pas sur la Chine des
ides de troisime main... Il y a bien par-ci, par-l, deux ou trois
manires assez inconvenantes de parler du christianisme et de son
divin fondateur qui tonnent et dtonnent dans l'auteur, athe discret
qui surveille sa parole tout en laissant passer sa pense, et qui,
quoique badaud d'opinion, a quelquefois le sourire fin...
Louis-Auguste Martin se permet de parler de Notre-Seigneur
Jsus-Christ comme il parlerait d'un moraliste chinois. C'est par
trop... chinois, cela, et mrite le bambou de toute critique qui en a
un! A propos des prescriptions du Divin Matre, Martin, cet arpenteur
exact de l'me et de ses devoirs, prononce que le christianisme a
_dpass la puissance de l'homme_ en lui ordonnant de faire le bien 
ses ennemis et de rpondre aux offenses par des bienfaits. Sa petite
morale _par elle-mme_ est dconcerte de cela, et je le crois bien;
mais ce n'est pas l une raison pour avoir, en exprimant un jugement
faux, une familiarit qui n'est pas seulement un manque de respect,
mais une faute de got. Et d'ailleurs il n'a donc lu aucune histoire,
pas mme celle de la Chine, ce moraliste chinois de Martin, pour dire
que le _christianisme dpasse la puissance de l'homme_! Et le plus
crasant dmenti ne lui est-il pas donn par l'histoire tout entire,
qui atteste que le christianisme a centupl cette puissance l o il a
saisi la nature humaine,--en Chine mme, comme ailleurs et partout!




BUFFON[35]


I

Ce travail, trs complet et trs intressant, sur l'un des premiers
hommes du XVIIIe sicle, confine  deux mondes et embrasse galement
la science et la littrature. Et lorsque je dis l'un des premiers
hommes du XVIIIe sicle, ce n'est pas assez: c'est le premier qu'il
faudrait dire. Car, dans l'ordre religieux, suprieur  tout, Joseph
de Maistre et Bonald doivent tre compts comme tant du XIXe sicle,
et, dans les sciences naturelles, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire en
sont aussi. Buffon, moins spirituel que Voltaire, dont l'esprit me
fait, d'ailleurs, toujours l'effet d'un bruit de grelots mis en
vibration par les mouvements ptulants d'un singe, moins mme que
Montesquieu, qui a le sien finissant en pointe sans tre pour cela un
oblisque (car un oblisque, c'est un colosse!), Buffon, qui pourrait
bien, si on y regarde, n'avoir pas d'esprit du tout, est pourtant fort
au-dessus de ces deux hommes, bien plus vants que lui et par la seule
raison qu'ils ont plus troubl la moralit de leur sicle. videmment
il les domina par la facult la plus leve d'entre les facults
humaines, quel que soit l'objet auquel on l'applique,--par cette
facult de l'ordre, que Voltaire n'eut jamais qu'avec ses domestiques
et ses libraires, et que Montesquieu aurait pu avoir sans cet amour
mesquin de l'pigramme qui l'a tant rapetiss.

  [35] _Histoire des travaux et des ides de Buffon; Des manuscrits de
  Buffon_, par Flourens (_Pays_, 31 janvier 1860).

Buffon, en effet, est l'ordre mme, l'ordre concert, enchan,
lumineux! C'est l le caractre le plus visible de son gnie. Investi
de la double aptitude de la science et de l'art d'crire, le plus
savant de tous les arts, Buffon est au moins toujours l'ordre, s'il
n'est pas toujours la vrit. Grand talent descriptif, qui sait encore
mieux distribuer et encadrer ses tableaux que les peindre, il a
prcisment comme peintre le dfaut de sa qualit souveraine: il pche
par l'ardeur; il est froid... comme l'exactitude et comme la majest.
N en 1707, sous Louis XIV, le roi rgl et clatant comme le soleil,
qu'il avait pris pour son symbole, Buffon devait garder sur tout
lui-mme un imprissable reflet de ce grand rgne, qui expira sur son
berceau, et montrer ce reste de _grandeur par la rgle_ comme pour
faire leon en sa personne  la socit drgle au sein de laquelle
il ne vcut pas.

    Le croirait-on, de loin?...

Buffon, l'homme aux manchettes, qu'il mettait pour lui seul, est
presque un solitaire dans son sicle. Un solitaire en grande
toilette! Il hassait Paris, le dsordonn Paris, dont les soupers
faillirent tuer jusqu'au gnie de Montesquieu,--et il le fuyait. Quand
il n'tait plus au Jardin du Roi, il tait  Montbard, dans ce
pavillon arien qu'il avait fait btir au-dessus de toutes les
terrasses et dans la lanterne vitre duquel il passa cinquante ans 
son bureau. C'est l, et _de l_, qu'il porta dans les rsultats de
ses travaux et dans sa manire de travailler, dans son style, _qui
tait l'homme_, et dans les moindres dtails de la vie, cette hauteur
tranquille et cette ternelle proccupation de l'ordre et de la rgle
qui fit sa gloire et son bonheur; car il fut heureux! Il ne le fut
point  la manire du chaste Newton, ce clibataire sublime, qui
n'aima que Dieu et ses lois. Il avait, lui, quelque chose de trop
tempr, de trop harmonieux pour se mutiler ainsi le coeur, pour tre
un si cruel ascte de la science. Non! il se maria tard, dans sa
beaut mrie, et distribua ses jours entre la mditation et la nature,
entre l'amour sans trouble du mariage et les vigilances tendres et
lucides de la paternit. Il avait mis tant d'ordre dans sa vie qu'il
put, sans inconvnient, la partager!

Voil l'homme,--le seul homme calme, comme un ancien, d'un temps ivre
de vin de Champagne et de pire encore; voil le Buffon que Flourens a
voulu nous peindre, consacrant  l'homme un talent trs vif de
biographe et au savant une science qui a l'accroissement de presque un
sicle de plus. Flourens est un de ces esprits issus de Buffon dont on
pourrait dire: Si Buffon n'avait pas t, existeraient-ils? Pour moi,
je le crois, quant  Flourens. Il a une personnalit trs distincte et
parfaitement  lui; nous la montrerons tout  l'heure. Mais peut-tre,
lui, ne le croit-il pas? Il adore Buffon, et depuis trente ans il lui
a donn probablement bien plus de vie qu'il n'en a reu de ce grand
homme. Flourens ne s'est pas seulement fait un artiste en gloire pour
le compte de Buffon: il est le meilleur de sa gloire. Parmi tous les
bonheurs et toutes les somptuosits de cette prodigieuse destine que
Dieu, aprs sa mort, continue  cet heureux qui aurait pu jeter sa
bague aux poissons du Jardin des Plantes, le meilleur c'est cette
gloire plus intelligente et plus pure incarne dans l'admiration d'un
rare esprit qui sait, lui, pourquoi il admire, et qui se dtache de ce
fond d'loges traditionnels et de sots respects qui compose le gros de
toute renomme. En exprimant, en filtrant cette dernire goutte de
gloire exquise sur la mmoire de Buffon, Flourens semble avoir oubli
la sienne. Mais qu'il soit tranquille! il ne l'aura pas moins
par-dessus le march[36].

  [36] On verra plus loin les titres  cette grande chose qu'a Flourens
  par ses travaux _personnels_.


II

Ainsi, double biographie:--la biographie intrieure et la biographie
extrieure de Buffon, les faits de sa vie et ceux de son intelligence,
tels sont les deux volumes de Flourens et qui se compltent et
s'appellent. Publie  dix ans d'intervalle de l'_Histoire des travaux
et des ides de Buffon_[37], l'_Histoire des manuscrits_[38] n'est
qu'un dernier mot que Flourens, aprs tout ce qu'il avait dit dj,
pouvait ne pas dire sans faire prjudice  l'homme de son culte, mais
qu'il a dit parce que l'amour infini a soif de lumire infinie.
Buffon, on le savait, avait des collaborateurs, et ce n'tait l ni
une infirmit ni une pauvret de son gnie, mais, au contraire, une
puissance de plus. Ce furent l'abb Bexon, Guneau de Montbliard,
Daubenton, ses lieutenants en histoire naturelle auxquels il dcoupait
le monde pour leur en donner  chacun une province  lui dcrire et 
lui rapporter. Eh bien, ces collaborateurs ont un peu troubl les
scrupules religieux de Flourens! Il ne s'est pas assez rappel le sort
de ces collaborateurs de Mirabeau, qu'on reprocha aussi  son gnie...
qui les a parfaitement dvors. L'_Histoire des manuscrits_ a t
commise en vue d'apaiser cette pieuse et mme superstitieuse terreur.
Flourens a voulu montrer, par ces _manuscrits_ dont il nous cite
beaucoup de passages,  quel point l'esprit attentif de Buffon
s'imprimait encore, en corrections, sur les pages qu'il n'avait pas
traces; mais rellement, pour nous, peu importe!

  [37] Garnier frres.

  [38] Ibid.

Outre qu'en bonne justice ces corrections sont insignifiantes, elles
ne le seraient pas qu'elles n'ajouraient rien au respect qu'on doit 
Buffon, qui, aprs avoir pris la part du lion dans cette histoire
naturelle dont il a eu la grande pense, cra, avec l'histoire, des
naturalistes pour l'crire  ct de lui. Et ne sera-t-il pas,
d'ailleurs, toujours plus beau d'inspirer les hommes comme la Muse que
de les corriger ou de leur dicter comme un professeur? Seulement, dans
ce volume sur les _Manuscrits_, que je regarde comme l'pi vid de
l'autre beau volume si plein sur les _Ides et les travaux de Buffon_,
il y a cette biographie extrieure que Flourens n'avait encore
jusqu'ici qu'bauche et dont on peut se passer d'autant moins, quand
il s'agit de cet homme d'une si magnifique ordonnance, que son talent
explique sa vie comme sa vie explique son talent, et que les triples
pentes de l'esprit, du caractre et de la destine se confondent et
forment son identit.

Et il l'a bien compris, le fin biographe! Il s'est bien gard de
remcher l'ide, vieillotte de vulgarit, de ce superficiel Voltaire,
qui disait: L'existence des hommes des lettres est dans leurs crits
et non ailleurs, et il nous a donn, avec le dtail le plus
pointilleux et la charmante petite monnaie des anecdotes, dont on n'a
jamais trop  dpenser, la biographie de cet imposant homme de science
et de lettres dont la vie reflta sans cesse la pense, mais qui est
une _vie_ sous sa pense, comme il y a de l'_eau_ sous le bleu du ciel
que refltent les eaux! Flourens nous l'a crite ainsi qu'un homme
d'action qui n'abstrait pas l'action humaine de l'existence du plus
grand des contemplateurs.

Flourens, il est vrai, n'est pas un savant de livres ou d'ides
pures, c'est un naturaliste, un exprimentateur, c'est--dire un
esprit incessamment  l'afft du caractre interne ou externe des
choses, et, pour cette raison, il ne pouvait gures oublier les
caractres de l'homme dans le contemplateur du belvdre de Montbard.
Ds les premires pages de cette biographie, o le savant que nous
allons retrouver dans les _Travaux et ides de Buffon_ se sent et pse
si peu, je vois, avant toute vocation scientifique, cette facult de
l'ordre que j'ai signale et qui est la matresse facult et la
facult matresse dans Buffon. Trs jeune,  l'ge o les autres
jeunes gens se dissipent,  l'ge des coups d'pe (il en donna un),
il se fait rendre compte judiciairement par son pre de la gestion de
sa fortune, en proie aux plus affreuses dilapidations, rachte la
terre de Buffon que ce bourreau d'argent avait vendue, et le garde
tendrement chez lui, ce bourreau qui se remarie et dont il garde
galement et lve les enfants. C'est, jeune, absolument le mme homme
qui, vieux, envoyant son fils  l'impratrice de Russie et lui
constituant presque une maison, lui dit, au milieu de ses largesses et
de ses tendresses: Et surtout payez vos gens toutes les semaines,
monsieur!

Riche par le fait de son nergie, il employa sa fortune  former des
relations ncessaires  son ambition sans turbulence, et il avait ds
lors, nous dit son biographe, l'aplomb de la richesse et de la
beaut, ces deux choses qui font d'ordinaire perdre leur quilibre
aux hommes. Il s'occupait de mathmatiques, traduisait les _Fluxions_
de Newton, mais dj il se mettait en mesure avec l'avenir par des
mmoires sur les vgtaux qui le firent passer,  l'Acadmie, de la
classe de mcanique dans celle de botanique, et dcidrent plus tard
de sa nomination  l'intendance du Jardin du Roi, qu'il visait depuis
longtemps avec la tranquillit de regard de la prvoyance. Une fois
nomm  cette fonction, l'homme d'ordre de l'intimit apparut dans la
vie publique. Buffon administra le Jardin comme il avait administr sa
fortune. C'est alors qu'il cra des naturalistes qui durent l'aider
dans le gouvernement de ce Jardin, ouvert aux produits des quatre
rgnes de la nature, et qui vinrent de tous les coins du globe s'y
accumuler! Comme les hommes qui savent choisir ceux qui les
remplacent, il fut _invisible_ et _prsent_ au Jardin du Roi. Except
quatre mois de l'anne, il restait  Montbard, perch comme un aigle
dans cette aire de cristal qu'il s'y tait btie pour mieux y mditer
dans la lumire, et ce ne fut qu'au bout de dix ans qu'il en
descendit, rapportant, imprgns, tremps et saturs de cette lumire,
les trois premiers volumes de son _Histoire naturelle_.

A dater de ce moment sa gloire commena, sa vraie gloire. Jusque-l,
il n'avait t que clbre. Mais cette gloire caressante, dont les
baisers sonnent, ne l'empcha pas de remonter les escaliers grills du
pavillon plein de silence o l'attendait l'tude pensive, l'tude
aprs laquelle--disait-il--vient la gloire, si elle peut et si elle
veut, et elle vient toujours! Je l'ai dit, et Flourens l'a prouv,
ce qui distingue Buffon des hommes de son temps, que la gloire rendit
fous, comme Rousseau et Voltaire,--de vrais parvenus,--c'est que sa
belle tte calme sut rsister  cette sirne. Il l'aima, mais comme il
aima tout: avec une raison bien autrement belle que l'ivresse. Il
l'aima comme il aima sa femme, comme il aima son fils, comme il aima
sa province, qu'il ne quitta jamais. La province o l'on est n,
patrie concentre, patrie dans la patrie, peut-tre plus profonde et
plus chre encore que l'autre patrie! Ah! ce n'est pas lui qui aurait
quitt sa Bourgogne et Montbard pour venir se faire couronner  Paris
par des cabotines et pour donner des bndictions dclamatoires au
marmot de Franklin. Flourens cite un mot de cette madame de Pompadour
que Voltaire le familier avait bien raison d'appeler Pompadourette,
qui rime  grisette, et qui dit bien le ton de _fille_ de cette
femme-l: Vous tes un joli garon, monsieur de Buffon, on ne vous
voit jamais! Il tait un _joli garon_ comme Corneille:

    A mon gr, le Corneille est joli quelquefois!

Mais quelle plus honorable accusation de solitude! En effet, il ne
venait  Paris que dans quelque occasion solennelle, par exemple pour
prononcer un jour,  l'Acadmie franaise, le seul discours de
rception que la postrit n'ait pas oubli... et il s'en retournait
aprs reprendre l'immense travail auquel il avait consacr sa vie. Il
l'interrompait, cependant, pour recevoir dignement ceux qui venaient
visiter cette gloire, qui n'tait pas sauvage, mais qui sentait
qu'elle ne grandirait que dans le labeur et l'isolement des hommes
toujours plus! Sachant le prix du temps, le prix de tout, planant sur
les proccupations de son me et les distractions de la vie, ne
permettant pas  ces distractions d'emporter jamais sa pense hors de
l'atmosphre o, sans effort, il la maintenait, Buffon, comme
Rousseau, ne jouait pas au hibou de Minerve. Ses manires de _poser_
taient plus aimables.

Il avait beau tre un homme de gnie, c'tait aussi un grand seigneur
de sentiment, toujours prt  l'hospitalit, vous tendant sa belle
main du fond de ses manchettes, qui se levait de son bureau pour vous
faire accueil, mis plutt comme un marchal de France que comme un
homme de lettres, disait Hume tonn; car il avait cette faiblesse
d'aimer la parure qui fut la faiblesse de tant de grands hommes. C'est
ainsi que vcut Buffon, c'est ainsi qu'entre la socit et la nature,
mais plus loin de l'une que de l'autre, il atteignit cette vieillesse
qui devait tre longue et qui lui alla mieux que la jeunesse, tant ce
grand esprit d'ordre et de paix majestueuse paraissait plus grand,
dans le rassoiement de sa puissance, par ces dernires annes voisines
de la mort, qu'au temps de la virilit!

De tous les sentiments qu'il permit  son me, je crois que le plus
touchant et le plus profond fut pour son fils, et c'est aussi la
pense de son biographe. Le sentiment paternel, si protgeant et si
lev, rentrait dans sa nature ordonnante et souveraine. Tous les
autres devaient faire un peu grimacer son me, comme les petits
sujets faisaient grimacer son style. Il ne s'y adaptait pas. Quand il
met sa grande robe sur les petits objets, elle fait mille plis,
disait gracieusement, pour la premire fois de sa vie, en parlant de
lui, ce gotre de Suisse, madame Necker.


III

Telle est en abrg cette biographie dont on ne peut donner l'ide en
quelques mots; telle est cette oeuvre d'agrable renseignement et de
piquante justesse qui, selon nous, fait tout le prix de l'inutile
volume des _Manuscrits_. Il n'en est point de mme de l'autre volume
de Flourens: _Des ides et des travaux de Buffon_. Ce n'est plus l
seulement un ouvrage agrable ou piquant comme cette notice
biographique dont nous venons de rendre compte, mais c'est un livre
dans lequel on constate une vritable supriorit. L, on trouve une
critique de Buffon pleine de verve, de mouvement, de sagacit et de
science,--une critique faite par un amour qui a dchir son bandeau,
mais qui n'en est pas moins de l'amour encore.

C'est le cas pour Flourens. Assurment nous ne croyons pas que jamais
il sorte de cette critique de l'amour, qui est la sienne quand il
s'agit de Buffon, et qu'il puisse entrer dans cette impartialit
froide qui est la vraie temprature de toute critique; mais
rendons-lui justice et convenons que pour lui, l'enfant de Buffon, le
cartsien comme Buffon, l'homme incessamment occup  brosser comme un
diamant la gloire de Buffon pour qu'elle brille davantage, il a
cependant dans le regard une fermet qui tonne quand il le porte sur
son matre. Il ose le regarder, et trs souvent il le voit bien. Il le
voit entre les thories et les systmes, constatant nettement que
Buffon, tir  deux philosophies, tenait de Descartes le got des
hypothses, et de Newton le respect et la recherche des faits. Au
fond, en effet, Buffon n'tait pas, malgr des qualits de gnie, un
de ces intuitifs qui sont les premiers en tout gnie humain. Le fait
de son esprit, qui finit, nous le reconnaissons, par devenir
tout-puissant par l'ordre (toujours l'ordre!), la continuit,
l'enchanement, la gnration des ides, tait plus un ttonnement
sublime que cette intuition qui n'hsite jamais et va droit  la
dcouverte.

Buffon avait commenc sa vie pensante et savante par les
mathmatiques, qui sont une science de dduction, et il apporta les
habitudes mathmatiques partout o depuis s'engagea sa pense, et
c'est  cause de cela, selon nous, bien plus qu' cause de ses
accointances avec Descartes, qui avait t aussi un mathmaticien bien
avant d'tre un philosophe, c'est  cause de cela que Buffon admit si
souvent l'hypothse comme une rgle de fausse position. Buffon, nous
dit Flourens, se trompa d'abord sur la mthode, rien n'tant moins
dans la nature de son esprit que les nomenclatures et les caractres
gnraux. Seulement, comme, aprs l'avoir abaiss d'une main, Flourens
relve Buffon de l'autre, en ajoutant qu'il se fit plus tard une
mthode parce qu'il tait un esprit toujours en marche, progressif et
se compltant, Flourens n'attribue pas avec assez de rigueur,  notre
sens, quoiqu'il l'indique, l'absence de vue perante de Buffon, en
fait de mthode,  une conformation de tte qui n'avait rien de
mtaphysique et  des facults qui devaient entraner celui qui les
avait comme l'imagination entrane.

C'est un peintre, en effet, avant tout, que Buffon, et son grand
mrite, qui est norme et que nous ne voulons pas plus diminuer que ne
le veut Flourens, est d'avoir fond la partie descriptive et
historique des sciences naturelles. Mais la loi abstraite, la mthode
qui donne tout dans un seul procd, disons-le hardiment, ne pntrait
pas en cette tte pompeusement prise de gnralits, de diffrences
et de coloris. Buffon est bien plus une imagination qui reoit des
impressions et qui en fait jaillir des tableaux vivants, qu'un
observateur dans la force exacte de ce mot. Il n'tait pas anatomiste,
ce myope superbe.

Nous avons dit qu'il ttonnait. Le bton avec lequel il ttonna et sur
lequel il s'appuya, en anatomie, par exemple, fut Daubenton; mais par
Daubenton (qu'importe le moyen!) il crait l'anatomie compare--dit
Flourens--et il en comprenait l'importance. C'tait l'habitude de son
esprit, et c'en tait aussi la force, de comprendre, de fconder,
d'largir les faits qu'il n'avait pas dcouverts. Moins
exprimentateur habile que gnralisateur formidable, il promenait sa
vue sur les expriences qu'il n'avait pas faites; il en tirait les
consquences les plus loignes; il en appuyait des conjectures.
Et,--dit l'loquent Flourens, qui voudrait couvrir de sa tte tout
entire, comme on couvre de sa poitrine celui qu'on aime, les erreurs
de Buffon, ces erreurs qui sont souvent grandioses,--et j'aime mieux,
 tout prendre, une conjecture qui lve mon esprit, qu'un fait exact
qui le laisse  terre... J'appellerai toujours grande l'a pense qui
me fait penser.

C'est l le gnie de Buffon--ajoute-t-il encore--et le secret de son
pouvoir, c'est qu'il a une force qui se communique, c'est qu'il ose et
qu'il inspire  son lecteur quelque chose de sa hardiesse.

Et pourtant est-ce que les paroles de Flourens ne sont pas
singulires? Ensorcellement par la beaut, par la grandeur, par le
charme enfin du gnie, plus que par la vrit qu'on lui doit... Si,
vous autres savants, vous vous laissez entraner ainsi hors du vrai
limit, imprieux, immuable, que voulez-vous que nous devenions, nous,
devant les beauts littraires de cet homme, qui fut certainement, en
dfinitive, plus un grand artiste dans l'ordre scientifique qu'un
savant!


IV

Car voil Buffon,--le vrai Buffon, pour nous! Buffon, c'est le grand
peintre du XVIIIe sicle, qui n'a pas invent seulement la description
scientifique, comme parle Flourens, mais la description
naturelle,--l'art de peindre avec des mots,--et qui, dans l'ordre
hirarchique de cet art nouveau, prcda immdiatement Chateaubriand,
lequel commena sa carrire d'crivain par tre aussi naturaliste. En
cette _Histoire des travaux et des ides de Buffon_, Flourens
s'occupe, avec une comptence dont nous ne sommes point juge, du
dtail de toutes les questions techniques que nous ne saturions
aborder dans ce livre, nous qui n'crivons ni pour une spcialit ni
pour une acadmie. Les ides de Buffon sur l'conomie animale, sur la
gnration et sur la dgnration des animaux, etc., etc., etc.,
toutes ces diverses vues sont passes au crible de la plus patiente
analyse. Mais, la conclusion que nous venons de citer l'atteste, ce
qui reste au fond du crible c'est le gnie de l'homme qui a remu
toutes ces questions; le rsultat qu'on atteint, c'est la
dmonstration de sa force; mais, franchement, ce n'est gures rien de
plus! Except l'unit du genre humain et la thorie de la terre, les
deux plus grandes solidits de Buffon, l'actif de vrit, dans son
bilan, est assez petit. Seulement, nous l'avons dit, c'est bien moins
l'hypothse qui est  admirer dans ce majestueux manieur d'hypothses,
que l'ordre dans lequel il les dresse et fait avec elles de grands
spectacles!

Or, c'est l ce qui nous importe,  nous. Nous nous soucions fort peu,
pour notre compte, que la science, dont la preuve dfinitive n'est
jamais faite, revienne maintenant, comme on le dit, aux _poques de la
nature_, aprs les avoir insultes. Quand elle y sera revenue,
peut-tre s'en retournera-t-elle encore, aprs y avoir laiss son
respect et y avoir repris son mpris. Toutes ces titubations, ces
chancellements, ces alles et venues d'une science perdue et
incertaine, n'empcheront pas que ces _poques de la nature_ ne soient
un monument littraire au pied duquel elle peut, s'il lui plat,
s'agiter. Quand les sciences naturelles, qui sont d'hier, auront
grandi et seront dveloppes, Buffon en sera probablement
l'Hsiode,--un Hsiode dont les hypothses seront les fables, mais qui
seront inviolables au temps sous la garde d'un langage assez beau pour
tre immortel!




SAINT-BONNET ET LE R. P. DANIEL[39]


I

Il est une question qui brlait hier, et qui, tide aujourd'hui,
pourrait, d'un jour  l'autre, reprendre sa chaleur premire, car elle
n'a pas t rsolue. C'est cette question des classiques grecs et
latins, en apparence toute littraire, mais dont le sens profond n'a
frapp personne quand on l'a agite puisqu'elle cache,--et tout le
monde l'a senti,--sous son intitul modeste, cet norme problme
politique et social de l'ducation, qui dj faisait sourciller le
vaste et serein gnie de Leibnitz bien avant que l'Europe n'et vu le
XVIIIe sicle et la rvolution franaise! Rendu, par ce double
vnement, bien plus difficile  rsoudre, un tel problme, malgr
tout ce qu'il a inspir aux esprits les plus opposs, n'tait pas
cependant arriv  ce point de dmonstration qu'il pt imposer sa
solution, comme une loi,  l'tat lui-mme, aprs l'avoir impose 
l'opinion comme une vrit. Et il y avait plus. Sur cette question de
l'enseignement, si grave, si pressante, si peu faite pour attendre
puisqu'elle implique l'avenir et le compromet, c'tait surtout
l'opinion qui tait reste indcise. Elle s'tait mue, il est vrai;
mais elle ne s'tait pas prononce. Les hommes qui devraient la
conduire et ceux qui pourraient l'garer s'taient passionns. On
avait bataill de part et d'autre; mais d'aucun ct on n'avait
vaincu. D'aucun ct (jusqu'ici du moins) ne s'tait leve, pour en
finir, une de ces intelligences suprieures qui ferment les dbats sur
une question, comme Cromwell ferma la porte du parlement et en mit la
clef dans sa poche; et la Critique attendait toujours le mot concluant
et dfinitif qui devient, au bout d'un certain temps, la pense de
tout le monde,--ce mot qui est le coup de canon de lumire aprs
lequel il peut y avoir des ennemis encore, mais aprs lequel il n'y a
plus de combattants.

  [39] _De l'Affaiblissement de la Raison en Europe; Des tudes
  classiques dans la socit chrtienne_ (_Pays_, 1er septembre 1861).

Eh bien, ce que la Critique attendait, elle ne l'attend plus! Le mot
dictatorial dont nous parlons a t dit, et, comme nous le prvoyions
bien, du reste, il vient d'tre dit par une intelligence chrtienne.
Saint-Bonnet ne serait pas chrtien que, de nature et de physiologie
intellectuelle, il irait au fond des choses et creuserait les
questions jusqu'au tuf. Il se tient si loin de la forge aux
rputations, il fait si peu antichambre dans les boutiques o nous
brassons la renomme; moiti aigle et moiti colombe, c'est un esprit
si haut et si chaste, dans la solitude de sa province, qu'on est
oblig de rappeler qu' vingt-trois ans il achevait son ouvrage de
l'_Unit spirituelle_, trois volumes tonnants d'aperus, malgr leurs
erreurs, et qui donnaient du moins la puissance de jet et le plein
cintre de cet esprit qui s'lanait, et que plus tard il s'levait,
d'un adorable _Trait de la douleur_, jusqu' cette _Restauration
franaise_, l'ouvrage le plus fort d'ides qu'on ait crit sur notre
poque. Mtaphysicien comme Malebranche, avec la posie d'expression
au service de la mtaphysique que Malebranche, malgr son chapitre des
_Passions_ (admiration d'cole!), n'avait pas, Saint-Bonnet est une de
ces pompes intellectuelles qui vident toute question  laquelle
s'applique le formidable appareil de leur cerveau. Quel qu'et t le
courant d'ides dans lequel il et fonctionn, nous aurions eu
toujours sur cette question de l'enseignement, puisqu'il la traitait,
un livre remarquable avec lequel il et fallu rudement discuter; mais
Saint-Bonnet est chrtien. La discussion, s'il y en a une, ne nous
regarde plus. Saint-Bonnet a ajout la vigueur de l'ide chrtienne
aux forces vives de son esprit, et c'est ainsi qu'il est arriv, non 
la vrit par clairs, mais au plein jour de la vrit.

Et, quel qu'ait t le renfort de l'ide chrtienne, il y est arriv
pourtant par sa voie propre d'tudes habituelles et de facults
profondes, intuitives et rflchies tour  tour. On n'a pas oubli
sans doute que les prtentions en prsence, sur cette question de
l'enseignement, c'taient, d'une part, l'innocuit morale des
classiques et leur convenance littraire, et, de l'autre, le danger
auquel ils exposent de jeunes esprits qui prennent leurs premiers
plis et reoivent les terribles premires impressions de la
vie,--terribles, car ce sont peut-tre les seules qui doivent leur
rester! Comme les autres crivains qui ont discut l'influence de la
littrature ancienne sur l'intelligence des gnrations modernes,
Saint-Bonnet ne s'est pas content de poser une question d'histoire
et d'tablir superficiellement un rapport de cause  effet entre la
moralit des auteurs paens, dont les oeuvres sont livres trop tt
 de sympathiques admirations, et la moralit des hommes ns dans le
sein du christianisme et qu'a lavs, mme intellectuellement, le
baptme. Saint-Bonnet a voulu davantage. Habitu  la mditation
philosophique,  ce reploiement de la pense qui s'aiguise en se
pntrant, il a entrepris de dgager cette loi de dduction qui,
chez les autres crivains, n'avait encore t qu'indique, et de la
faire toucher par tant de cts et  tant de reprises  ses lecteurs
qu'il ft impossible de la nier. A notre sens, il a russi. Il a
travers rapidement les faits d'exprience que de part et d'autre on
s'opposait, puis, enfonant la griffe de sa toute-puissante analyse
dans les flancs mmes de la question psychologique, il a substitu
une question de nature humaine et d'invitabilit logique  un
rapprochement dcevant dont on pourrait galement dire: Cela est-il
ou cela n'est-il pas? Consquent  la manire des grands
observateurs, qui gnralisent quand ils concluent, anatomiste de la
pense comme Bichat et Cuvier l'taient des organes, il a pris la
tte humaine dans sa main et il a dit: Cette tte tant conforme
comme elle est, il est vident que telles ides ou tels sentiments
qu'on y infiltre quand elle est vierge encore doivent produire tel
effet funeste,--absolument comme le chimiste dit: Tel liquide vers
dans un autre liquide doit produire tel prcipit  coup sr. Et par
l il a donn  une argumentation puise le degr de solidit qui
devait la rendre invincible.

Certes!  ne voir en bloc qu'un tel rsultat, ce serait dj une chose
grande et belle que de l'avoir atteint, et la Critique, qui sait la
profondeur et la difficult des ides simples, ne pourrait oublier de
le signaler avec clat. Mais l ne se borne point le mrite du livre
dont il est question. Il faut entrer dans les dtails de ce nouvel
ouvrage de Saint-Bonnet pour tre frapp comme il convient de toutes
les qualits d'excution de sa pense. Alors seulement on comprendra
le magnifique titre qui surprend d'abord: _De l'Affaiblissement de la
Raison en Europe_[40], donn  une brochure sur la question des
classiques; et ce titre, si plein de choses, sera compltement
justifi.

  [40] L. Herv.

En effet, l'horizon de l'auteur de l'_Affaiblissement de la Raison_ ne
se circonscrit pas dans les limites, si agrandies et si fouilles
qu'elles soient, d'une question de psychologie. Il est assez
indiffrent pour le quart d'heure de savoir si c'est le mtaphysicien
qui veille en lui l'esprit politique ou si c'est l'esprit politique,
effray des temptes qui dorment sous nos pieds  fleur de sol, qui a
repouss le mtaphysicien sur lui-mme; mais ce qui est visible
jusqu' la splendeur, c'est que le mtaphysicien et l'esprit
politique, dont l'union fait un homme presque aussi merveilleux qu'une
chimre, forment en Saint-Bonnet une exceptionnelle harmonie. Aux yeux
de ce double penseur, l'anarchie, fille de la rvolution franaise,
ne dans le sang affreusement fcond qu'avait essuy pourtant un grand
homme, l'anarchie, vaincue une seconde fois dans l'tat, se rfugie
actuellement dans la pense, dans la philosophie, dans cette partie
immatrielle et abstraite de l'homme d'o, au premier jour, elle
redescendra dans les faits, plus forte que jamais, plus arme et plus
menaante! On croit teinte la rvolution,--dit Saint-Bonnet, au
commencement de son livre, dans des lignes qui, pour tre un tocsin,
n'en sonnent pas moins aussi tristement qu'une agonie,--c'est croire
teinte l'antique envie que la foi comprimait autrefois dans les
mes... envie amoncele, en ce moment, comme la mer, par un vent qui,
depuis un sicle, souffle sur elle. Laissons les Pangloss du progrs
se vautrer dans la niaiserie de leur optimisme. Le vieux serpent de
l'erreur ne prit pas pour changer de peau. Au contraire, en changer,
c'est pour lui une des conditions de la vie. Devenue panthiste sur
les sommets de la pense et socialiste dans le terre--terre de la
pratique et de la ralit, cette rvolution intellectuelle, qui fait
l'intrim de la rvolution politique en attendant son retour, est pour
Saint-Bonnet, comme pour nous, du reste, comme pour tous ceux qui
portent un regard assur sur l'Europe actuelle, l'application complte
de toutes les doctrines du XVIIIe sicle  l'homme et  la socit.
Seulement, plus frapp que personne, en vertu de son tour d'esprit, de
l'inutilit des _charges  fond_ excutes par les meilleures
intelligences contre la rvolution dans les systmes qu'elle a
engendrs par la tte de ses plus illustres penseurs, et voyant, sur
ces systmes rompus, dshonors, dfaits, la rvolution vivre encore
et continuer de ravager la pense sociale, Saint-Bonnet s'est dit
qu'il fallait l'attaquer plus profondment, plus intimement que dans
ces systmes, forteresses de quelques jours! Il s'est dit qu'il
fallait la poursuivre jusque dans son dernier retranchement, jusque
dans les facults de l'homme, fausses et perdues par une ducation
premire, et qui n'en restent pas moins perdues quand l'homme ne croit
plus  la lettre de son enseignement. Or, de toutes les facults de
l'homme, la plus gauchie, la plus radicalement altre, c'est
prcisment celle-l que la philosophie croit avoir le plus
dveloppe, c'est la facult qui sert  concevoir le vrai:--la raison!
Pour le prouver, Saint-Bonnet nous en fait l'histoire. Il nous en
raconte les dfaillances. Terrifiante et majestueuse peinture! Le
propre des esprits vritablement suprieurs est d'lever jusqu' eux
les questions qu'ils posent et de n'en descendre pas moins jusqu'au
fond de ces questions souleves. Saint-Bonnet a prouv  quelle race
d'esprits il appartenait en donnant pour base  une question de
rforme dans l'ducation publique cette histoire de l'affaiblissement
de la raison en Europe, qui serait la plus sre prophtie de notre
prochaine dcadence si le livre o elle est annonce ne renfermait pas
les meilleurs moyens de l'viter.

Et c'est ici que l'originalit du livre commence; c'est ici qu'on sent
 quel mtaphysicien on a affaire. Nous avons nomm la raison. Mais,
comme tous les grands esprits philosophiques, qui savent que les mots
reprsentent la pense, qui poinonnent la langue et donnent le
vocabulaire de leurs conceptions, Saint-Bonnet nous explique ce qu'il
entend par cette facult, d'ordinaire si vaguement dfinie.
Indpendamment de sa justesse, nous, chez qui bat le coeur de
l'artiste, nous ne savons rien de plus beau que cette dfinition de la
raison, qui a les proportions d'une analyse. Selon Saint-Bonnet, la
raison, c'est la facult divine, impersonnelle, qui nous met en
rapport avec l'infini. Une des confusions les plus frquentes et les
plus dplorables d'une fausse philosophie, c'est la confusion de la
raison et de l'intelligence, qu'il faut si svrement distinguer. La
raison, c'est ce qui nous est rest du rayon divin aprs la grande
rupture de la chute; l'intelligence, c'est la puissance de l'homme,
le rsultat, soit du hasard, soit du mystre de sa contingente
organisation. Comme la sensation est en l'homme le reprsentant et la
voix de la nature, la raison est dans sa conscience le reprsentant et
la voix de Dieu.

La fonction psychologique de la raison--dit Saint-Bonnet--est de
placer continuellement la notion de l'tre, la notion de la loi, du
ncessaire, de l'unit, du juste, du bien en soi, en un mot du divin,
sous les perceptions innombrables du phnomne du variable, du
relatif, du fini que lui transmet sans cesse l'intelligence,
recueillant le produit des sens, et d'empcher que nous ne restions de
simples animaux. La fonction de la raison, en un mot, est de rappeler
constamment l'homme des perceptions contingentes et personnelles aux
perceptions impersonnelles et immuables; de la nature physique o le
retient le corps  la raison ternelle d'o lui descend la vrit.
Une telle facult, qui soude presque l'homme  Dieu, s'il est permis
de parler ainsi, devait tre la premire que la philosophie du XVIIIe
sicle, la philosophie du _moi_ et de la chose exclusivement humaine,
dt fausser. Et elle n'y manqua pas. Elle la brisa. Pour cela, la
philosophie pesa sur l'esprit de l'homme de deux manires: par les
sciences, qui ne s'adressent qu' l'esprit et qui finissent par lui
donner le vertige de sa force, et par l'effet du paganisme sur l'me.
Influence--il faut le reconnatre--que le XVIIIe sicle n'avait pas
cre, qui existait depuis la Renaissance; mais qui, grossie chaque
jour, avait fait avalanche sur la pente escarpe de ce sicle, o
toutes les erreurs entasses avaient fini par se prcipiter.

Tel est le chemin que l'auteur de l'_Affaiblissement de la Raison_
parcourt, aprs l'avoir creus, pour arriver  cette question de
l'influence du paganisme sur de jeunes mes qui ne semble tre qu'une
question de rhtorique aux esprits superficiels, mais qui est, pour
les esprits profonds, une question de philosophie, de gouvernement,
d'avenir du monde. Les esprits superficiels, nous savons ce qu'ils
sont dans une poque o le systme des majorits est une mthode de
vrit. Nous savons que, pour peu qu'ils aient une misre de talent,
de palette, et mme sans cela de renomme, les voil les conducteurs
et les chauffeurs de l'opinion sur tous les rails. Mais qu'importe!!
nous renverrons ceux qui croient  leurs paroles lgres au livre de
Saint-Bonnet. A qui suivra comme nous ce grand mineur, ce grand
stratgiste, qui creuse si bien le dessous des questions qu'il veut
rsoudre, il ne restera nulle incertitude pour les plus inquiets.
Toute anxit sera dissipe! La question qui a dernirement scandalis
MM. les dandies littraires, cette fine fleur d'humanistes  gants
blancs de cette poque de doctrinaires en toutes choses, lesquels
prtendent savoir le latin et ne vouloir l'tudier que dans les
sources les plus pures, cette question, qui n'est pas seulement une
question de pdagogue, mais une question d'me, sera plus que
rsolue: elle sera puise. Saint-Bonnet l'a retourne dans tous les
sens. Il en a sond toutes les faces. Naturalisme d'abord, scepticisme
ensuite, toutes les influences qui sortent pour l'enfant des premires
impressions littraires, des premires ivresses de son imagination
ravie, Saint-Bonnet les a tudies, les a poursuivies dans les mille
canaux de l'me et de la vie, comme un grand mdecin qui poursuivrait,
dans les rseaux des veines et au plus secret de nos organes, le virus
mystrieux de quelque horrible maladie. Oui! cet observateur si fort
sur la nature morale de l'homme, sur tout ce qui la trouble et
l'altre, nous fait l'effet d'un grand mdecin. L o les autres
voient la sant ou une hygine sans inconvnient et sans pril, le
grand mdecin voit le mal, l'empoisonnement et la mort. Du reste, le
remde propos par notre pathologiste intellectuel est bien simple. Il
demande que les premires motions, que les premires admirations de
l'enfant soient chrtiennes. Il tient  ce que l'enfant soit
littrairement et mme philosophiquement chrtien, dans sa mesure
enfantine, avant de pntrer dans la littrature et la civilisation
paennes. Il dsire que les sciences morales et dogmatiques
l'emportent dans l'ducation sur les sciences exprimentales et
naturelles, et il rdige ainsi son programme: La littrature prise
dans les saints Pres avant de passer  l'tude de l'antiquit; la
philosophie avant la rhtorique, et surtout la science parfaite et
solide des doctrines thologiques, puises dans les auteurs approuvs
par le saint-pre. Quelle plus grande simplicit!

Et ces conclusions ne sont pas nouvelles. Elles ont t exprimes dj
par beaucoup d'esprits dans la discussion dont nous parlions plus
haut. Ce sont les conclusions pour ainsi dire _catholiques_ de la
question. Mais ce qui est neuf, ce qui appartient en propre  l'auteur
de l'_Affaiblissement de la Raison_, c'est la manire dont il aboutit
 ces conclusions et dont il les impose. Livre de circonstance pens
par un esprit d'une originalit perante, l'_Affaiblissement_, nous le
rptons, dit avec ascendant le mot dcisif qui doit influer sur les
destines d'une question pose et en litige encore. Il ralliera les
intelligences fortes. Il fera la lumire par en haut. Seulement, comme
tous les livres d'un talent trs lev ou trs profond, il a besoin du
temps pour son succs. Il ne peut pas l'avoir immdiatement, et voici
pourquoi: il faut aux livres, comme aux talents destins au succs
rapide, au succs  l'heure mme, un ct de mdiocrit, soit dans la
forme, soit dans le fond, lequel ne dconcerte pas trop la masse des
esprits qui se mlent de les juger. Quand on n'a pas ce bienheureux
ct de mdiocrit dans le talent qui nous vaut la sympathie vulgaire,
on a besoin du temps pour la renomme de son nom ou la vrit qu'on
annonce. Or, le livre de Saint-Bonnet est aussi grandement et
artistement crit qu'il est fermement pens. L'auteur le sait, du
reste. Il sait que les gloires les plus pures et les plus solides,
espces de diamants douloureux, se forment comme les plus lentes et
les plus belles cristallisations. Quel que soit le retentissement ou
le silence du nouvel crit qu'il publie, il ne s'en tonnera pas; il
est trop mtaphysicien pour s'en tonner. Seulement, applaudi ou
dlaiss du public, ce livre n'en formule pas moins, sur la question
de l'enseignement classique, les grandes considrations qui doivent
rester et auxquelles il faudra bien revenir. Et ce n'est pas tout. En
dehors de la question pratique de l'enseignement, l'ouvrage de
Saint-Bonnet se distingue par une chose d'un mrite absolu et
imprissable comme la mtaphysique elle-mme, et cette chose, ft-elle
seule, suffirait pour classer trs haut l'crit o elle parat pour la
premire fois. Nous voulons parler de cette analyse de la raison, avec
les huit facults qui la composent, et qui sera peut-tre pour la
gloire philosophique de Saint-Bonnet ce que fut pour Kant le
remaniement des catgories d'Aristote. En philosophie, une bonne
distinction a quelquefois l'importance d'une dcouverte; mais ici il y
a plus qu'une distinction, il y a une systmatisation tout entire,
avec laquelle on rpondra dsormais au rationalisme sur cette question
de la raison qu'il a si cruellement et si machiavliquement trouble
en la sparant de la foi. Ajoutons qu'un autre bienfait de la thorie
de Saint-Bonnet sera de mettre fin  la thse du traditionalisme
exclusif.


II

Si nous avons uni sous un titre commun l'_Affaiblissement de la
Raison_ et les _tudes classiques dans la socit chrtienne_[41] par
le Rvrend P. Daniel, c'est qu' part l'identit du sujet nous ne
connaissons pas d'ouvrage qui montre mieux la justesse des vues de
Saint-Bonnet que ce livre, entrepris dans un but diffrent du sien.
Assurment l'ducation classique, l'ducation par les anciens, a
trouv un dfenseur bien savant, bien ingnieux et bien chrtien
pourtant (on n'en saurait douter) dans le Rvrend P. Daniel, le
Rollin de la Compagnie de Jsus, qui nous donne un nouveau _Trait des
tudes_ plein de renseignement et de lumire. Mais le P. Daniel
lui-mme, appuy sur un livre qu'on ne saurait trop louer au point de
vue de l'information historique, ne peut infirmer dans notre esprit la
porte des raisons que Saint-Bonnet a signales contre l'enseignement
des anciens tel qu'il a t pratiqu si longtemps dans notre ducation
moderne.

  [41] Julien Lanier.

Le P. Daniel a les entrailles de son ordre pour un genre
d'enseignement qui en a fait la gloire. Rien donc de plus naturel  un
homme comme lui que de dfendre cet enseignement et de vouloir le
justifier. Il y parviendrait presque si l'on ne s'en rapportait qu'aux
faits qu'il cite, si l'on oubliait que ces faits, recueillis et morts
dans l'histoire, sont spars de leur racine, c'est--dire de
l'poque  laquelle ils se sont produits et de l'esprit qui l'animait.
Membre de cette illustre Compagnie de Jsus pour laquelle on ne
saurait avoir une trop profonde vnration, le P. Daniel a oppos la
tradition scolaire d'un temps o l'Europe et la France taient
chrtiennes comme, hlas! elle ne le sont plus, aux esprits svres
qui croient aujourd'hui la foi et la civilisation perdues si on ne
refait pas l'homme dans son germe, c'est--dire dans son existence
intellectuelle. Le docte historien nous raconte, avec un dtail qui
honore sa science et son talent d'exposition, ce que fut
l'enseignement classique depuis le IVe sicle jusqu' Charlemagne et
Alcuin, depuis Raban Maur jusqu' Alexandre de Villedieu, et depuis le
XIIe sicle jusqu' la Renaissance. Or, dans cette longue priode, il
le montre partout admis par l'autorit religieuse, qui n'avait qu'
dire un seul mot pour le supprimer. Il cite mme  ce sujet les
dcisions du concile de Trente. Mais, selon nous, si les faits cits
sont incontestables, nous croyons que le savant jsuite en a tir de
fausses conclusions; et c'est surtout quand on a lu cette histoire des
_tudes classiques_ que Saint-Bonnet parat seul avoir saisi la
question l o elle est rellement, c'est--dire dans l'tat effrayant
de la pense europenne et dans la nature de l'esprit humain.

Et, nous le rptons en finissant, il n'y a que l, en effet, qu'on
puisse trouver la raison sans rplique qui domine tout le dbat
rappel par nous aujourd'hui. Partout ailleurs tous les arguments sont
entachs de faiblesse. Ils plient quand on les presse un peu. Mme le
grand argument invoqu par le P. Daniel, et le meilleur de toute sa
thse: Que l'homme qui enseigne est plus que l'enseignement, et que
l o le matre est excellent les mauvaises doctrines deviennent
innocentes, cet argument n'est pas, au fond, beaucoup plus solide que
les autres, et l'histoire elle-mme ne s'est-elle pas charge de le
rfuter? Certes! s'il fut jamais des hommes dignes de porter dans
leurs saintes mains le coeur et le cerveau de l'enfant, ces dlicats
et purs calices que la vrit doit remplir et qui restent fls ou
ternis pour toujours ds qu'un peu de poison de l'erreur y coule, ne
sont-ce pas les Jsuites, les pres de la foi, les pres aussi de la
pense, ces premiers ducateurs du monde?... Eh bien, Voltaire et le
XVIIIe sicle sont pourtant sortis de chez eux! Nous ne dirons pas
qu'ils en soient sortis comme l'enfant sort, complet, organis,
achev, du sein de la mre. Cela ne serait pas vrai et nous n'avons
pas besoin d'exagrer la vrit dans l'intrt de la vrit mme.
Mais, enfin, l'ducation qui avait suffi jusque-l ne suffisait donc
plus pour que Voltaire devnt... ce qu'il est devenu, malgr ses
matres, et que le XVIIIe sicle ft possible?...

Nous prions ceux qui sparent la question de l'ducation des besoins
et des prils du XIXe sicle, pour ne la considrer que dans la
tradition de temps moins menacs et moins  plaindre, de vouloir bien
songer  cela.




LACORDAIRE[42]


I

Au moment o le Rvrend P. Lacordaire vient d'entrer  l'Acadmie, la
Critique littraire doit se trouver heureuse d'avoir un livre du
nouvel acadmicien  examiner. C'est deux fois une nouveaut. Les
livres ne sont pas trs nombreux dans la vie du P. Lacordaire. Pour ma
part, il m'est impossible d'admettre comme un livre, dans le sens
vritablement littraire du mot, les _Confrences de Notre-Dame_,
improvises, on nous l'a dit assez en insistant sur ce mrite, et si
remanies depuis,  main et  tte reposes, en vue de la publication.
Reste la _Vie de saint Dominique_, livre mdiocre, d'une rudition
incertaine, et dont la clbrit du Rvrend P. Lacordaire comme
orateur fit seulement resplendir la mdiocrit. Ajoutez-y deux ou
trois livres de _Mlanges_, fort _lchs_ comme tous les _mlanges_,
c'est l  peu prs tout, et ce n'est pas bien gros. Vous le voyez,
il fallait du renfort peut-tre pour expliquer cette lection,
dsintresse de tout, comme on le sait, except de littrature, et 
laquelle jusque-l personne n'avait pens, pas mme le nouvel
acadmicien!

  [42] _Sainte Marie-Madeleine_ (_Pays_, 3 juillet 1860).

En effet, l'illustration, trs mrite du reste, du P. Lacordaire,
n'est pas d'aujourd'hui; et l'Acadmie, qui, comme toutes les
douairires, a toujours aim les trs petits jeunes gens et les fait
tout de suite acadmiciens  leurs premiers vers de comdie ou de
tragdie, aurait pu, il y a vingt-cinq ans, avoir un jeune homme de
plus dans son crin de jeunes hommes, et un jeune homme qui lui aurait
apport une renomme clatante. Elle ddaigna d'y songer. Le talent
qu'elle aurait reconnu en l'admettant dans son sein tait, il est
vrai, un talent oratoire; mais l'Acadmie, qui donne des prix
d'loquence, ne rpugne pas aux orateurs, quoique le but de son
institution ne soit pas le dveloppement de l'art oratoire, mais bien
de la littrature. Ne l'avait-on pas vue nommer des vques pour une
_seule_ oraison funbre, et des avocats pour des plaidoiries
malheureusement plus nombreuses? Il est vrai que les vques sont de
hauts dignitaires ecclsiastiques, qui honorent, par l'lvation de
leur rang, la compagnie dont ils font partie, et il est vrai aussi que
le fondateur de l'Acadmie a voulu honorer les lettres en les mlant 
ce qu'il y a, socialement, de plus lev. Quant aux avocats,
lorsqu'ils ont eu leur _rgne_ dans un pays autrefois soldat, et qui,
grce  Dieu! l'est redevenu, ils devaient l'avoir aussi  l'Acadmie.
Mais l'orateur que voici, le P. Lacordaire, n'tait qu'un simple
dominicain, peu sympathique d'tat et d'opinion  messieurs les
philosophes clectiques ou voltairiens qui avaient la bont d'lire
des vques ou des rois du temps, des avocats! D'un ct, lui, le P.
Lacordaire, qui avait fait voeu d'humilit et qui tenait trop  son
voeu pour se donner les soins mondains d'une candidature, pensait
encore moins  l'Acadmie que l'Acadmie ne pensait  Sa Rvrence,
quand tout  coup l'lection, provoque par MM. de Falloux, Cousin et
Villemain, a eu lieu. Les titres littraires du P. Lacordaire ont donc
fait passer les philosophes sur le moine, et mme le moine sur les
philosophes, car le P. Lacordaire n'a pas t nomm  l'Acadmie avec
dispense de visite, comme aurait pu l'tre Branger. Parmi ces titres
peu nombreux, et encore plus nombreux qu'aperus, il a gliss ce livre
sur Marie-Madeleine, et s'il ne l'a pas publi pour les besoins de son
lection, puisqu'il tait nomm quand le livre a paru, on peut
cependant trs bien croire qu'il l'a publi pour la justifier ou pour
en tmoigner  qui de droit sa reconnaissance.

Malgr son sujet et son titre (une vie de sainte!), le livre de
_Marie-Madeleine_[43] devra toucher l'Acadmie comme un hommage. Cette
vie de sainte, qui pouvait avoir le grand caractre ferme, austre, et
surnaturellement difiant des hagiographies dignes de ce nom, n'a
point cet effroyable et ennuyeux inconvnient. L'enseignement du
prtre qu'on pouvait craindre y est remplac par la sentimentalit
d'un philosophe, chrtien encore, mais d'un christianisme qui n'est
point farouche, d'un christianisme _humanis_; et le moine, le moine
qui inquite toujours les yeux purs et dlicats de la philosophie, s'y
est enfin suffisamment dcrass dans les ides modernes pour qu'il
n'en reste rien absolument sur l'acadmicien reluisant neuf!

  [43] Vve Poussielgue-Rusand.

II

Mais ce que l'Acadmie prendra bien gament, je n'en doute pas, je le
prends, moi, avec tristesse. Surprise agrable pour elle, le livre que
voici sera, sinon une dception pour qui connat  fond le Pre
Lacordaire, au moins un malheur sur lequel on pouvait encore ne pas
compter. Religieusement, catholiquement, au point de vue de la
doctrine et de la direction  imprimer aux esprits, le livre du Pre
Lacordaire est un malheur d'autant plus grand que les mes sur
lesquelles il n'oprera pas, les mes ennemies, en verront trs bien
la porte, et s'empresseront de la signaler comme invitable,
puisqu'un prtre la donne  son livre. Or, cette porte, ne vous y
trompez pas! c'est le sens du sicle mme. C'est son inclinaison vers
le terre--terre de toutes choses qui nous emporte en bas, hors du
monde des choses saintes et divines, et que le devoir d'un prtre de
la religion surnaturelle de Jsus-Christ n'est pas, je crois, de
prcipiter.

Oui! voil o va le livre du P. Lacordaire. Pendant que son auteur va
 l'Acadmie, le livre, sous une forme respectueuse et croyante, qui
n'est qu'une force d'illusion de plus, va au naturalisme du temps, au
rationalisme du temps,  l'humanisme du temps, enfin  ce prosasme du
temps qui doit tuer les religions comme la posie, car il tue les
mes! Il y va par une voie chrtienne, je le sais, mais il n'y va pas
moins que les livres qui y vont par une voie impie, que les livres de
Renan, de Taine et de tous les philosophes du quart d'heure, pour
lesquels il n'y a plus dans le monde, sous une face ou sous une autre,
que _de l'humanit_  tudier, rien de plus.

Qu'il aille moins loin que les livres de ces messieurs-l, ce n'est
pas douteux! Qu'il s'arrte  mi-chemin, je le vois bien; mais
qu'importe! Il n'en est pas moins dans la pente, sur laquelle tout
penche, d'un univers qui fut si droit et si magnifiquement assis. Il y
est, poussant dans cette pente les intelligences restes chrtiennes
et faisant razzia d'elles, que manqueraient les livres des philosophes
s'ils taient seuls, et les y poussant au profit du plus terrible
entranement qui ait jamais menac le monde chrtien.

Cela parat incroyable, n'est-ce pas? venant d'un prtre, d'un
religieux, du P. Lacordaire, un grand talent parfois si lumineux. Eh
bien, disons ce que c'est que le livre qu'il a intitul _Sainte
Marie-Madeleine_; disons-le bien vite, ne ft-ce que pour tre cru!


III

Le livre de _Sainte Marie-Madeleine_ n'est pas une histoire  la
manire des chroniqueurs et des lgendaires, lesquels prennent
simplement les faits et les rapportent, en les sentant et en les
exprimant chacun avec le genre d'me et d'loquence qu'il a. C'est
plus que cela et c'est moins aussi, car c'est moins naf. C'est
l'histoire intime et interprte des sentiments humains de sainte
Madeleine pour N.-S. Jsus-Christ et de N.-S. Jsus-Christ pour elle.

Ici, avant d'aller plus loin, la Critique a besoin de s'excuser sur le
langage que le livre du R. P. Lacordaire la forcera  parler. La
Critique, qui n'a point, elle, la main sacerdotale du Pre Lacordaire,
tremble quand il s'agit de toucher  cette chose immense et divine,
l'me de N.-S. Jsus-Christ, tandis que le R. P. Lacordaire ne fait
aucune difficult de la soumettre, cette me devant laquelle un ange
se voilerait, aux recherches de son analyse. La puret de son
intention, certes! personne n'en est plus sr que moi; mais, quand il
s'agit d'une de ces audaces d'observation qui ressemble presque  de
l'irrvrence, la puret d'intention sauve-t-elle tout, et suffit-elle
pour entrer dans ce secret, gard par l'vangile, de l'espce d'amiti
qu'avait le Sauveur pour la Madeleine? Or, c'est bien d'amiti qu'il
s'agit, et d'amiti humaine, car le livre s'ouvre justement par la
plus singulire thorie sur l'amiti, l'amiti que l'auteur met, de
son autorit prive de moraliste, au-dessus de tous les sentiments de
l'homme; ce qui, par parenthse, est faux. Le sentiment de l'amour
religieux de Dieu est un sentiment humain aussi, et c'est l
vritablement le plus beau; c'est le premier. Un prtre d'ailleurs, et
nous sommes heureux d'avoir  nous couvrir de l'autorit d'un prtre,
a rpondu dj  cette thorie du R. P. Lacordaire, invente peut-tre
aprs coup dans l'intrt de son histoire,--ou plutt de son roman
d'amiti.

Et j'ai dit le mot: roman d'amiti; car il est impossible de voir l
une histoire, et, malgr le fil dli de ses analyses  la
Sainte-Beuve, le Pre Lacordaire n'est sr de rien. L'histoire, la
vraie et la seule histoire des relations de Notre-Seigneur et de
sainte Madeleine, c'est l'vangile, l'vangile si sobre
d'interprtation, si vivant de la seule vie du fait, l'vangile dans
lequel l'me divine et humaine de N.-S. Jsus-Christ se montre
galement dans tous ces actes que les moralistes appellent sensibles
et sans qu'on puisse dire: Voici o l'homme finit et o le Dieu
commence! tant l'homme et Dieu sont sublimement consubstantiels. En
ne s'expliquant pas plus qu'il ne le fait sur les sentiments purement
humains de Notre-Seigneur, l'vangile, qui est la vrit, et qui
devrait tre la rgle de ceux qui croient qu'il est la vrit,
l'vangile aurait d arrter le R. P. Lacordaire en ses curiosits
psychiques et l'empcher d'aller perdre son regard en cette
mystrieuse splendeur que l'vangile a pu seul rvler dans la mesure
o il _fallait_ qu'elle ft rvle!

Ainsi, curiosit indiscrte d'abord, vaine ensuite, car elle n'aboutit
qu' des infiniment petits d'une apprciation... impossible, le livre
du R. P. Lacordaire n'est que le roman, le roman pur, introduit dans
cette mle et simple chose qu'on appelle l'hagiographie, par un esprit
sans virilit! C'est le roman moderne, subtil, maladif, affect,
allemand, le roman des _affinits lectives_ transport de Goethe dans
l'vangile, pour expliquer les sentiments que l'vangile avait assez
expliqus, en les voilant de son texte inviolable et sacr, pour la
gloire de sainte Marie-Madeleine et l'dification de ceux qui croient
en elle. Mais le Pre Lacordaire, moderne lui-mme comme le roman, a
trouv que ce n'tait pas assez que les quelques mots rayonnants dans
les placidits du divin rcit, que les quelques faits qui donnent Dieu
et l'homme en bloc; il a voulu, qu'on me passe le mot! y mettre plus
d'homme, et il l'a voulu pour mouvoir les mes o il y a plus de
crature humaine que de chrtienne; car ce livre--on le sent par tous
ses pores--est crit surtout pour les femmes, et pour les mes femmes,
quel que soit leur sexe. Prtre gar par un bon motif, je le veux
bien, mais gar pourtant, il a spcul sur le fond de la tendresse
humaine pour faire aimer son Dieu en montrant l'homme aux mes dj si
pleines de l'homme qu'elles s'en vont faiblissant dans leur ancien
amour de Dieu!

Eh bien, en faisant cela, il a risqu de faire un mal immense, et,
dans l'ordre moral, qui risque le mal l'a dj fait! Alors que l'homme
est si avant dans la proccupation universelle, ce n'est pas, en
effet, le moment de lui montrer ce qu'il voit tant et de lui cacher le
Dieu qu'il ne voit plus et ne veut plus voir. Non! c'est le Dieu qu'il
nous faut d'autant plus maintenant! C'est le Dieu dans sa
transcendance, dans son surnaturel, son incomprhensibilit
accablante;--car l'accablement vaut presque la lumire pour une me,
puisqu'elle entre en nous  force de nous craser. Quand les dogmes
finissent, ainsi que le disent insolemment les philosophes, on ne les
sauve pas en les dcouronnant de leur mystre, en demandant bien
pardon pour eux  l'orgueil humain, et en priant les philosophes
d'excuser qu'il y ait un Dieu dans Notre-Seigneur Jsus-Christ, parce
qu'il y avait un homme si aimable! Or, voil certainement ce que ne
dit pas explicitement, comme je le dis, moi, pour en montrer le
danger, le livre du R. P. Lacordaire, mais ce qu'il dit implicitement
nanmoins.

Tout ce petit roman de l'amiti de Jsus-Christ et de Marie-Madeleine
nous offre beaucoup trop Notre-Seigneur Jsus-Christ sous cette forme
humaine qui demande grce pour sa divinit, et qui l'obtient de
messieurs les philosophes (de si bons princes!) et des gens bien
levs, des mes tendres, de la bonne compagnie de tous les pays. Mais
vous savez bien  quel prix! Dans le livre du R. P. Lacordaire,
Jsus-Christ est toujours, c'est la vrit, un tre adorable; mais il
n'est pas assez N.-S. Jsus-Christ, il est trop un homme, un
particulier, un ami de la famille Lazare, un convive avec qui, ma foi!
il est trs agrable de souper. Si vous poussiez un peu l'minent
dominicain, il vous montrerait peut-tre, aprs l'ami, dans
Jsus-Christ, le bon camarade, qui sait?... Pour le faire plus homme,
il le ferait peut-tre plus aimable compagnon... Oui! peut-tre en
ferait-il quelque admirable _compagnon du devoir_ du temps, lui qui
tait charpentier!... Je m'arrte, moi, tremblant d'en dire trop; mais
le Pre Lacordaire s'arrterait-il dans ce dtail de l'humanit de
Jsus-Christ, dans ce naturalisme d'apprciation substitu  la
difficult des mystres dont il faut parler moins parce que l'homme ne
veut plus comprendre que l'homme aujourd'hui?


IV

Tel est le livre du R. P. Lacordaire. Je ne veux rien exagrer. Ce
livre, dont je crains le succs, n'exprime pas,  la rigueur, un tout
radicalement mauvais et qui doive tre rejet intgralement; mais il a
les corruptions du temps, sa sentimentalit malade, son
individualisme, son mysticisme faux, son rationalisme involontaire.
Mme aprs l'avoir lu je n'ai assurment aucun doute sur la foi et la
pit de celui qui vient de l'crire; mais je me dis que les milieux
psent beaucoup sur les natures oratoires, qui s'inspirent ou se
dconcertent sous l'influence du visage des hommes, et le R. P.
Lacordaire a t un grand orateur. Talent vibrant, moins pur cependant
que sonore, nglig mais lgant, frle et ple, puis tout  coup
nerveux et brillant, ayant l'audace d'un paradoxe et la mollesse d'une
concession, le P. Lacordaire, comme la plupart des hommes, qui sont
beaucoup mieux faits qu'on ne pense, a les opinions et les
dfaillances d'un talent comme le sien, presque mulibrile, qui se
tend ou se dtend comme des nerfs. Plongez-le par supposition dans le
moyen ge et appuyez-le sur saint Thomas, le P. Lacordaire pourrait
viser sans inconvnient  la popularit de ce temps-l, sainte ou
innocente; mais il est malheureusement du XIXe sicle, o la
popularit n'est ni l'une ni l'autre et o il est plus dangereux de
la rechercher. Et, il faut bien le dire, il l'a recherche, et elle
est encore,  cette heure, l'cueil contre lequel vient de se heurter,
dans sa maturit rflchie et qui devrait tre plus dtache des
opinions du monde et de sa sotte estime, le mme homme qui, dans sa
jeunesse, y heurta, hlas! tant de talent, tant de doctrine, et
probablement tant de vertus! Le prtre de l'_Oraison funbre
d'O'Connell_; le moine des clubs et de l'Assemble nationale, qui
passa, en sa robe blanche de dominicain, des examens de civisme devant
des tudiants en droit; le journaliste de l'_re nouvelle_ que l'on
croyait enfin dtourn du monde, auquel, disait-on, il ne voulait plus
mme parler de cette voix dont le souvenir devenait plus grand dans le
silence, est ressorti de son clotre une fois de plus pour devenir un
candidat d'Acadmie, et vient de payer sa bienvenue dans la compagnie
o il est entr entre deux philosophes avec ce livre de _Sainte
Marie-Madeleine_, sacrifice aux ides les plus malsaines d'une poque
qui aime tant ses maladies! J'ai parl plus haut de Renan, et pourquoi
faut-il que le R. P. Lacordaire me le rappelle? Renan, si vous vous en
souvenez, s'est amus, dans un de ses derniers crits,  teindre
autour de la tte de nos saints le nimbe d'or que la foi y allume,
malice philosophique assez semblable au mauvais sentiment du gamin qui
renverserait la lampe d'un sanctuaire!

Le R. P. Lacordaire ne l'teint pas, il est vrai, ce nimbe du
surnaturel et du divin, autour de la tte ple de Notre-Seigneur
Jsus-Christ, mais il le voile, pour qu'on aperoive mieux combien
cette tte est humainement belle et pour que ceux qui sourient du
nimbe soient touchs au moins de la beaut du plus beau et du plus
doux des enfants des hommes. En cela, je le rpte sans avoir peur de
me tromper, si le P. Lacordaire n'a pas fait oeuvre de philosophe
complet encore il n'a pas fait oeuvre de prtre: un prtre n'et pas
tant attendri, tant mondanis et tant vulgaris la langue svre du
catholicisme en abaissant, devant les exigences publiques, son
surnaturel et merveilleux idal; un prtre ne demande pas pardon pour
la divinit de son Dieu!! Mais le prtre qui s'est oubli a t veng
par l'artiste qui n'a pas paru; car, au fond, rien du talent
d'autrefois du R. P. Lacordaire n'a pass, en brillant, dans ce livre.
Devenu le Richardson trange de la Madeleine dans cet inconcevable
petit roman d'amiti entre elle et Notre-Seigneur, dou comme le
chevalier Grandisson de toutes les perfections humaines, le prtre qui
a consomm une telle chose l'a consomme dans un de ces styles qu'on
ne pourra pas louer, mme  l'Acadmie, mme le jour de sa rception!!

On le sait, et sa vie et ses livres l'attestent, le R. P. Lacordaire,
comme tous les artistes, et j'ai t tent d'crire les artificiers de
la parole, est beaucoup moins crivain qu'orateur. crivain, il est
souvent faux et froid, guind, prtentieux, rhtoricien,--oh!
rhtoricien empoisonn de rhtorique!--et, par dessus tout, incorrect.
Orateur, sa langue est plus saine. Elle se place assez heureusement
sur ses lvres pour qu'elle y paraisse plus ferme, plus pure, plus
aile que quand il crit. D'ailleurs il y a l'motion et la voix,
transfigurant cette langue qui passe et dont il ne reste dans le
souvenir qu'un cho. Voil ce qui protge son style d'orateur, mme
dans ses ambitions les plus infortunes. Mais sur ces pages qui
restent l, qu'on peut reprendre et qu'on peut relire pour les juger,
ce tratre style _crit_, qui n'a ni la voix, ni le geste, ni
l'motion de la chaire qu'on a sous les pieds, ni les mille yeux
attentifs du public qu'on a devant soi, ce tratre style _crit_
dnonce la mdiocrit, ou le nant, ou les dfauts de l'crivain. On
les voit tous. Or, je viens de dire ce qu'taient ceux du R. P.
Lacordaire; et, vous l'avez vu, ils sont nombreux.

Eh bien, nulle part, ni dans sa _Vie de saint Dominique_ ni dans ses
_Mlanges_, les dfauts en question n'ont t d'une plus triste
vidence que dans le livre de _Sainte Marie-Madeleine_, et j'en veux
donner un exemple par plusieurs citations, plus convaincantes que
toutes les critiques! L'incorrection inoue du dernier livre du P.
Lacordaire ne vient pas de l'ignorance de la langue ni de l'audace des
nologismes ou des barbarismes, qui ont quelquefois, quand l'crivain
a de la pense et reste intelligible, la sauvage grandeur de toute
barbarie. Elle ne vient pas non plus de la gaucherie du tour et de
l'inhabitude d'crire. Non! le mal est plus profond: elle vient de
l'absence de justesse dans un esprit brillant souvent, mais jamais
excessivement par la justesse. Elle vient de la dclamation foncire
de l'auteur dans ce livre faux de _Sainte Marie-Madeleine_. Elle
vient, enfin, de ce que j'oserai appeler dans l'crivain le besoin des
amphigouris. coutez et dites si j'ai tort! Voici des phrases du P.
Lacordaire: L'amiti--dit-il--n'a pas pour _portique_ un _contrat_
qui lie des intrts. Ce portique de papier, fait par un contrat,
qu'en pensez-vous? lever  des _vertus inconnues_ l'humble airain
d'une tranquille mmoire (page 178), cela ne vous est-il pas
parfaitement _inconnu_, comme  moi?

A la page 10: Des vaisseaux sont pousss sur la mer, _moins par les
vents que par les trsors qu'ils portent_! Voil des _trsors_ qui
peuvent remplacer la vapeur... On fit mettre dans un reliquaire d'or
le _chef_ qui reprsentait _par excellence_ le _coeur_ de la sainte!
Un chef qui reprsente un coeur! C'est une nouvelle anatomie; mais je
ne la crois pas _excellente_! Voyageur aux souvenirs de Bthanie
(_voyageur aux souvenirs_ est aussi une nouvelle espce de voyageur!),
je puis franchir le _vestibule_ (page 62)... Mais je n'ai jamais su
le vestibule de quoi! Il y a des choses qui peuvent se rpter par
les mes qui les ont conues, mais qui ne peuvent pas s'imiter. Si
ceci veut dire quelque chose, ce ne peut tre qu'une fausset; mais
c'est l suprmement ce que j'appelais plus haut le besoin des
amphigouris, incorrection particulire au livre du P. Lacordaire, car
de ces incorrections qui tiennent  l'absence d'attention et  la
facilit dans le travail comme celle-ci, par exemple, dont je pourrais
multiplier le nombre: Les premiers disciples _disperss par la croix
o ils taient ns_ (p. 160), de ces incorrections, je n'en parle
pas. Ce serait trop long et il faut s'arrter. Il faut finir.
Seulement, qu'on se rappelle bien dsormais que, par le temps qui
court, les moines peuvent entrer  l'Acadmie pourvu qu'ils n'y
soient pas trop moines, et, comme leur langue est particulirement le
latin, l'Acadmie, qui est parfaitement bonne et aimable, n'exige pas
qu'ils sachent le franais.




MONTALEMBERT[44]


I

Le comte de Montalembert a publi les deux premiers volumes d'un livre
qu'on n'attendait pas,  la place d'un livre qu'on n'attendait plus.
Les _Moines d'Occident_[45] se sont dgags, peu  peu, de la pense
de leur auteur. Ils n'taient point sa pense premire. La pense
premire de Montalembert, c'tait _Saint Bernard_. Tout d'abord, et
ds sa jeunesse, Montalembert, qui avait commenc, avec tant de
hasard, sa rputation par _Sainte lisabeth de Hongrie_, ce vitrail de
chapelle sans couleur et sans navet, s'tait promis d'crire plus
tard la vie de saint Bernard. Ce devait tre l'oeuvre et la couronne
de son ge mr. L'ge mr est venu, mais n'a pas apport sa couronne.
Le _Saint Bernard_ de Montalembert est rest dans les mmes limbes,
peut-tre prudentes, o le _Grgoire VII_ de Villemain est rest.
Oserai-je dire que je le conois et que je l'explique? Saint Grgoire
VII et saint Bernard sont deux grands et difficiles sujets, qui
demandent plus, pour les traiter dignement, que de l'art oratoire, et
Villemain et Montalembert sont particulirement ce qu'on appelle des
orateurs. Ils le sont de talent, de got, et mme de prtention, je
crois.

  [44] _Les moines d'Occident_ (_Pays_, 14 aot 1860).

  [45] Lecoffre et Cie.

Probablement ce furent les motions et les applaudissements sur place
de la tribune qui empchrent, pendant vingt annes, Montalembert de
publier son _Saint Bernard_ et de prtendre  une gloire moins
instantane et plus svre. La misre de tout est que rien ne dure. La
misre de la gloire qui vient par la parole, c'est que, de toutes les
gloires qui s'altrent et qui passent, elle est celle-l qui passe et
qui s'altre le plus. Montalembert l'a-t-il compris, dans le veuvage
de la tribune dont il est l'Artmise et qu'on ne se rappelle gures
maintenant que parce qu'il la pleure? L'ennui des loisirs que lui a
faits le gouvernement de l'action, substitu aux vaines parades de la
parole, lui a-t-il fait comprendre qu'il faut revenir au livre si l'on
veut vivre plus de deux jours dans la mmoire des hommes, puisque
enfin l'y voil revenu?

Mais, malheureusement, le livre auquel il revient n'est pas _Saint
Bernard_. L'auteur a manqu  la promesse de sa jeunesse et au rve de
sa vie. Cela doit tre triste pour lui. Cela doit tre triste pour
vous. Car ce qu'il publie ne vaut pas ce qu'il et publi s'il avait
crit sur saint Bernard. Et voici pourquoi. Par cela mme qu'un sujet
a moins d'tendue, tout homme intelligent qui y touche le creuse
davantage. Il fait comme Napolon  la guerre: il concentre ses forces
sur un point donn. Cela est d'autant plus vrai que tout le monde,
mme intelligent, n'est pas taill pour se permettre la grande
histoire  la Tite-Live et  la Gibbon. Aux historiens d'haleine
courte, il reste la biographie. Montalembert, qui nous donne
aujourd'hui les _Moines d'Occident_, nous et plus donn en nous
donnant moins. Au lieu de tous les moines, nous en aurions mieux aim
un seul, mais frapp comme il et pu l'tre.

Montalembert a eu l'ambition plus grande, ou peut-tre l'a-t-il eue
plus petite... Qui sait? Aprs avoir tt ce fier sujet de saint
Bernard, qui n'est pas un arolithe tomb dans l'histoire, mais qui a
des racines dans le pass qu'il faut dcouvrir, et d'autres racines
dans l'avenir qu'il faut suivre encore, Montalembert,  qui les
habitudes oratoires ont t le degr d'attention ncessaire pour
approfondir un sujet, a laiss l le sien, mais du moins a voulu
utiliser les lectures qu'il avait faites pour le traiter. Les _Moines
d'Occident_ pourraient bien n'tre que les documents et les notes dont
le _Saint Bernard_ devait sortir. Au lieu de la statue, nous avons...
quoi! la glaise avec laquelle on la prpare! De cette glaise seulement
le sculpteur a moul, d'un pouce plus modeste que hardi, une foule de
petites statuettes  la file les unes des autres, bonnes tout au plus
pour la planchette d'un oratoire. Mais la statue, la grande
statue,--de marbre ou de bronze,--nous ne l'avons pas!


II

Et cette file de statuettes-pygmes va continuer. Les deux volumes de
Montalembert se terminent avant l'an 800. Or, l'ouvrage, pour remplir
son titre, doit aller jusqu' la rvolution franaise pour le moins,
car aprs la mort des moines d'Occident il y a (heureusement!) leur
renaissance. Nous aurons donc--agrable avenir!--pendant dix volumes,
de cinq cents pages chacun, une histoire faite avec des lgendes de
vingt lignes,--et je ne me plains pas des lgendes, je ne me plains
que de leur brivet!--des lgendes qui ne sont pas _dores_,
celles-l, car, vous le verrez tout  l'heure, elles sont crites avec
une main lourde et une encre opaque. Au lieu d'une histoire qui se
tienne, comme une fresque, dans une unit brillante ou profonde, nous
aurons une histoire morcele en panneaux troits, avec un semis de
petits mdaillons grands comme le fond de la main et uniformment
petits, quoique dj il y ait, parmi tous ces moines oublis de
l'histoire, parmi toute cette masse immense de violettes de saintet
humble qui trouvent, elles! leur naturelle encadrure dans la simple
vignette d'un missel, deux  trois figures comme celles de saint
Benot, de saint Grgoire, de saint Colomban, lesquelles, de grandeur,
rpugnent  entrer dans le cercle tranglant d'un mdaillon, et qui,
si on ose les y mettre, le font clater!

Et ce n'est pas tout le mal encore. Le mal n'est pas d'avoir crit une
histoire des _Moines d'Occident_ pour les besoins du microscope, ce
qui est la faute de Montalembert. Il y en a un autre qui est la faute
du sujet, si faute on peut dire, mais que Montalembert n'a pas
diminue. Cette faute, c'est que tous ces mdaillons multiplis outre
mesure, tous ces profils _fuyants_ de moines qui ne fuient pas assez,
manquent de varit,--et je prie qu'on soit attentif  la raison que
j'en vais donner. Ils manquent de varit parce que ces moines, qui
furent des saints, se ressemblent de la ressemblance absolue de leur
perfection. Grands, tous! devant Dieu, par la foi, par l'abngation,
par l'oeuvre collective, ils ont comme l'identit de la mme vertu, de
la mme sagesse, de la mme saintet, et on pourrait tous les prendre
les uns pour les autres si Dieu n'avait pas donn  quelques-uns
d'entre eux la diffrence qui compte devant l'histoire, la diffrence
ou d'un de ces caractres ou d'un de ces gnies qui, en attendant
l'galit du ciel, font la gloire et l'originalit parmi nous.

Oui! tout de mme qu'en mer, en plaine ou sur le sommet d'une
montagne, une implacable lumire blouit et finit par produire au
regard une monotonie douloureuse, de mme ici cette implacable
perfection des saints nous fatigue  contempler dans son invariabilit
ternelle. Je l'ai dit, c'est la faute du sujet, mais rien chez celui
qui nous le montre n'irise le rayon de cette perfection sans tache et
sans nuance, comme la lumire pure, pour nous le faire supporter!
Montalembert, dans la conception et la construction de son livre,
s'est donc bris  deux cueils. Il l'a dtaill et rapetiss,
croyant, bien  tort, qu'en rapetissant et en dtaillant un sujet on
le fait mieux voir et mieux tenir, et il n'a pas su viter la
monotonie, la monotonie qui vient parfois de la beaut et de la
profondeur des choses, mais que cette misrable petite crature
phmre qui s'appelle l'homme ne peut pas longtemps supporter.

Tel est le double dfaut capital de l'histoire de Montalembert. Il en
a, du reste, senti la moiti. Il a senti le dfaut qui ne venait pas
de lui: la monotonie. Mais, s'il convenait de celle-l, c'tait une
raison pour ne pas y ajouter la sienne. Dans une trs longue
introduction, qui finit humblement mais dont l'humilit se prolonge un
peu trop et a l'air trop _fanfare_ (je m'arrte  ce mot qu'on
pourrait allonger), Montalembert a conscience de son oeuvre. Le pre
est inquiet pour l'enfant. Il ne tremble pas pour son livre, oh! je ne
le crois pas si pusillanime que cela! Mais il est visiblement
embarrass de ce qu'il deviendra et surtout de ce qu'il vaut. Embarras
qui me touche, que j'pouse et que je partage, mais non tout entier et
 la manire paternelle. En effet, je ne sais gures--pas plus que
Montalembert--ce que deviendra son histoire ici prsente, mais je
crois savoir ce qu'elle vaut, et je veux mme essayer, s'il veut bien
me le permettre, de le lui montrer.


III

Eh bien, d'abord, c'est une bonne intention et une noble pense! C'est
un livre chrtien, entrepris pour exalter l'oeuvre ternellement
glorieuse de l'glise, un livre enfin dont la doctrine est pure et le
sentiment trs droit. Mais, le fond orthodoxe du livre mis de ct, il
reste, aux yeux de la Critique littraire... tout le livre, et le
livre ne satisfait ni le critique ni mme le chrtien, qui sait ce que
peut tre la _prdication_ d'un livre bien fait. Le livre de
Montalembert a un tort suprme. Il rpte ce qui a t dit mieux...
C'est l'apologie des ordres religieux, qu'on ne pourra jamais trop
faire, quand on la fera bien; mais cette apologie nouvelle est sans
nouveaut. Elle est sans clat, sans posie, sans manire de tourner
les choses ou de les retourner, car on les a vues dans ce sens-l bien
des fois,--malheureusement bien des fois! Aprs Chateaubriand, ce
n'est pas le _Gnie du Christianisme_, mais c'est le christianisme
sans gnie.

Assurment, si nous faisons de ce livre, tel quel, le catchisme de
l'ignorance, il sera intressant encore. Les faits qu'il voque sont
si beaux! Mais il s'agit de livre et non de catchisme, de lettrs et
non d'ignorants. Or, pour peu qu'on ait rafrachi ou brl son front
aux sublimes choses que le christianisme a fait jaillir de l'me
humaine en y dbordant, pour peu qu'on ait lu la _Vie des Saints_, les
_Pres du Dsert_, la _Chronique des monastres_, devenue en ces
derniers temps de l'histoire sans laquelle il n'y a plus d'histoire
d'aucune espce dans l'Europe dsoriente, l'histoire des _Moines
d'Occident_ de Montalembert ne paratra plus que ce qu'elle est,
c'est--dire plusieurs grands et puissants livres _diminus en un
seul_. Ne voil-t-il pas un magnifique rsultat!

Laissons pour le moment la composition mme du livre, qui ne sait pas
faire profondment et magistralement l'histoire d'une influence sans
se perdre dans les feux de file des faits, ou qui, faisant l'histoire
des faits, s'y perd encore, car il ne peut les donner tous et il n'y a
pas de raisons pour qu'il choisisse plus les uns que les autres;
laissons cette maladroite succession de lgendes qui ne fait pas
l'unit d'un livre, car se suivre n'est pas s'enchaner, et, dans
l'excution de l'histoire de Montalembert, demandons-nous ce qu'il y a
de plus que des traductions assez fidles et des transcriptions trs
honntes, car les notes du bas des pages, malgr leur place, sont
suprieures  l'en-haut, et l'auteur n'a pas craint la comparaison.

Traductions et transcriptions! rien de plus. Mais  ces traductions
fragmentes nous aurions prfr une traduction intgrale des livres
dont ces fragments sont tirs, et, pour les transcriptions, c'est de
mme. Nous aimerions mieux lire chez eux qu'ici les auteurs que
Montalembert cite, parce que, chez eux, ils sont complets, et qu'ici
ils ne le sont pas. Parfois, cependant, il est vrai, Montalembert
ajoute quelque chose de son cru aux allusions qu'il fait des autres.
Je n'ai point oubli, par exemple, l'ide heureuse qui ouvre aux
moines la succession de ces deux grands trpasss historiques dont
l'un est touchant et l'autre sublime, les esclaves et les martyrs. Je
n'ai pas oubli non plus beaucoup de pages judicieuses; mais
judicieuses dans tout ce que la signification de ce mot a de plus
pdestre.

Ne vous y trompez pas! Si la vue de l'auteur des _Moines d'Occident_
s'lve ou si son style s'avise de briller, c'est qu'un autre que lui
regarde par son oeil et crit par sa main! Ainsi, quand il dgage
(page 54, 2e vol.) le rapport saisissant de la rgle de saint Benot
et de la fodalit qui va natre, il est frappant; mais il exprime, de
son aveu, une ide du P. Pitra, un moine de nos jours, un Mabillon
moderne aussi savant que le Mabillon ancien, mais avec la posie en
sus. Ainsi encore, lorsqu'il rapporte quelque miracle et qu'il le
raconte avec une expression imposante, c'est que l'expression est de
saint Grgoire le Grand, dont les lettres, en cette histoire des
_Moines d'Occident_, font tout plir!

Ce n'est pas tout. Si un mot tincelant ou pntrant y caractrise
avec clat ou profondeur une institution ou un homme, c'est que ce mot
est de Bossuet, de Bossuet, qui fait rentrer du coup dans l'ombre
toute la page o il est cit! Si des erreurs y sont signales comme
celles-l que Michelet et Alexis de Saint-Priest soufflrent sur la
mmoire de saint Colomban, de leurs bouches puriles accoutumes 
faire des bulles de savon, c'est le doigt bni de cet adorable abb
Gorini, dont nous sommes tous en deuil, qui les indique et qui les
crve! S'il y a un de ces traits de peintre qui restent, vivants et
tenaces, sur la toile de nos esprits, comme, par exemple, celui de ces
loups affams qui, de leurs flancs amaigris, faisaient ceinture aux
monastres, et, de leurs hurlements, _repons_ aux psaumes chants par
les moines, aux offices de nuit, allez! il n'est pas de Montalembert,
ce trait pittoresque! mais d'un crivain farouchement nergique, d'un
peintre de pirates convertis, d'Orderic Vital.

Enfin, si le rcit de l'auteur des _Moines d'Occident_ roule, comme
une perle, quelque lgende prise  cette fontaine de larmes qui filtre
l'image d'un ciel renvers entre toutes les ruines de l'histoire, la
lgende a t trouve dj par quelque pcheur aux lgendes et aux
perles comme M. de la Villemarqu. Lgendes, peintures, rfutations,
miracles raconts de manire  couper l'insolent sifflet des rieurs,
aperus, domination petite ou grande de l'histoire, de quelque ct
que ce soit rien n'appartient en propre et en premier  Montalembert,
si ce n'est ce qui appartient toujours  tout homme dans tout
livre,--le style qu'il y met. Or, le style de Montalembert ne fut
jamais trs littraire. C'est un style d'orateur, dou pour principale
qualit de cette espce de force dans l'ide et l'expression vulgaires
qui explique, du reste, tout l'ascendant de l'orateur.


IV

C'est un orateur, en effet, et un orateur dpays dans la littrature,
que Montalembert. Polmiste, antiquaire, pair de France, dput, il
n'a jamais t autre chose qu'un orateur,  toutes les poques de sa
vie. La forme _sine qua non_ de son esprit, c'est le discours. J'ai
parl plus haut de Villemain, qui n'est point certainement un barbare
comme le Cimbre qui n'osa tuer Marius, mais qui n'a pas os non plus
tuer Grgoire VII; mais Villemain est, dans l'ordre des orateurs, un
parleur trs arrang, qui pile des phrases, sceptique  tout si ce
n'est  la rhtorique et  l'orthographe, tandis que Montalembert est
un homme convaincu toujours, souvent passionn, lourd habituellement,
mais brusque et vrai, en somme, quoique de temps en temps dclamateur.

Une seule fois dans sa vie, pourtant, Montalembert oublia qu'il tait
orateur et se crut pote. Ce fut quand il crivit cette _Sainte
lisabeth de Hongrie_, sincre  peu prs comme les posies de
Clotilde de Surville sont franaises. Mais cette distraction ne dura
pas, et aujourd'hui, jusque dans cette _Histoire des Moines
d'Occident_, l'orateur qu'il n'a jamais cess d'tre se montre plus
que jamais et il y va mme jusqu' la faiblesse des prosopopes: Et
maintenant accourez,  barbares! s'crie-t-il, et ce qui accourt, ce
n'est pas le talent et le talent d'un historien  coup sr. Mais qui
s'en tonnerait ne connatrait pas l'essence oratoire.

Tout orateur a du dclamateur en lui. C'est vice de conformation et de
nature. Mais alors qu'il ne dclame pas, alors qu'il est le plus
heureusement et le plus purement orateur, il a, de nature et de
conformation aussi, cette force d'expression et d'ide vulgaire dont
je parlais tout  l'heure, et qui l'empchera toujours d'atteindre 
la hauteur de pense et  la concentration de forme du grand crivain.
Tout grand orateur, ou plutt tout orateur quelconque, verrait
s'interrompre tout  coup et s'abolir le rapport qu'il y a entre lui
et son public s'il n'tait pas un peu vulgaire comme ces foules
auxquelles il a affaire et avec lesquelles il doit s'entendre pour les
entraner. Prenez-les tous, si vous voulez, et cherchez s'ils
n'avaient pas tous cette force dans la vulgarit qui est leur fond
mme! Les plus grands, je le sais, commencent par Dmosthne (mais
Dmosthne, quoi de plus que le bon sens d'une place publique?), et
finissent par O'Connell, un sublime bouffon de Shakespeare qui a
grimp sur les hustings! Quant  Bossuet, n'en parlons pas! Ce n'est
pas un homme, c'est un miracle. Il s'est couch sur les prophtes
morts comme Samuel sur la femme qu'il rappela  la vie, et ces grands
morts ressuscitrent dans son gnie.

Bossuet, qui composait ses sermons  genoux comme saint Charles
Borrome, n'est pas un orateur humain. C'est un inspir. Je demande
donc une exception pour Bossuet! Lui n'a jamais besoin d'tre
vulgaire, et, quand il l'est par l'expression, c'est pour relever
d'autant sa pense sur le contraste. Mais ceux-l qui ne sont ni
Bossuet, que ne peut tre personne, ni Dmosthnes, ni O'Connell, ni
mme Mirabeau, et qui descendent jusqu' M. Ledru-Rollin, avec leur
part de talent et d'influence, ceux-l ont besoin de la verve ou de la
force dans les ides communes. Or, du temps que Montalembert parlait
au lieu d'crire, il les avait. On ne voyait pas briller sur sa lvre
le rayon qui n'est pas sous sa plume, mais il y avait parfois un
mordant d'ironie qui brlait sans clair. Il avait le coup de gorge
strident et le mouvement toujours prt des fortes mchoires
oratoires. Seulement, on n'improvise pas avec cela, du soir pour le
matin, un talent rel de littrature ou d'histoire!

Et voil pourquoi les _Moines d'Occident_ ne sont pas une histoire,
mais une oraison,--_oratio... pro monachis_,--et une oraison...
jaculatoire, trs souvent, car la foi--une foi dont je ne souris pas,
mais que je respecte au contraire,--y avive les lancements de
l'orateur. Le seul talent que j'y reconnaisse, c'est ce talent sonore
et pais de l'orateur, qui n'a ni les finesses, ni les nuances, ni les
mille fortunes savantes de l'art d'crire. Sans le geste de la phrase,
qui d'ailleurs ne varie pas et qui remue toutes ces ides assez
communes, dbites partout, sur la chute de l'empire romain, sur les
Barbares, sur les premires grandeurs morales du christianisme, vous
n'avez plus l, sous le nom de Montalembert, que le style et les
aperus du _Correspondant_, c'est--dire de la _Revue des Deux Mondes_
en soutane. Voil tout! Dans des notes, combines sans doute pour
resserrer des liens dj chers, Montalembert n'a pas manqu de nous
prsenter tout le personnel du _Correspondant_, vivants et morts, et
sa scrupuleuse exactitude  nommer tout le monde et  n'oublier
personne du cnacle dont il est l'oracle est telle qu'on finit par ne
plus savoir si les _Moines d'Occident_, cette suite de petites
histoires transcrites et traduites d'histoires plus longues et mieux
racontes, sont, tels que les voil, une besogne faite par un seul
homme ou par sa petite socit.




PHILOSOPHIE POSITIVE[46]


I

Est-ce elle qui s'lve, cette doctrine,--si cela peut s'appeler une
doctrine?--ou plutt est-ce le monde philosophique qui s'abaisse? Mais
elle n'tait presque pas, elle rasait la terre, on la voyait  peine,
et voici que depuis quelque temps la rampante bte s'est redresse,
qu'elle se nettoie comme elle peut de ses origines, que l'aile lui
pousse, cette _aile de papier sur laquelle les sottises vont si loin_,
et qu'elle sera peut-tre une hydre, un dragon  mille ttes sans
cervelle demain! Le _positivisme_, voil dj le nom qu'on donne
maintenant  ce qui fut tout d'abord la religion et la philosophie
positive! Quand l'ide enfonce la grammaire, c'est qu'elle est dj
forte dans les esprits. Le _positivisme_, voil le nom barbare de
cette chose qui fut une folie parfaitement caractrise dans le
cerveau troubl qui la conut, et dont aujourd'hui les uns veulent
faire une religion encore, et les autres, plus malins, simplement une
philosophie. Cela suffirait bien!...

  [46] _Exposition de la religion et de la philosophie positive_, par
  Clestin de Blignires; _Paroles de philosophie positive_, par Littr
  (_Pays_, 29 mai 1860).

Or, c'est de ceux-ci, les malins, que je veux exclusivement parler
aujourd'hui. Je ne veux m'occuper ni occuper mes lecteurs des insenss
et des imbcilles qu'Auguste Comte, mort rcemment, a laisss aprs
lui pour rpandre la religion qu'il a fonde, et qui fonctionnent, eux
et leur culte, pour le moment, dans quelque grenier. Non! je ne veux
parler que des philosophes et non pas des prtres positivistes, des
philosophes, qui prtendent tirer une grande doctrine des six volumes
de fatras qu'Auguste Comte a lgus... aux vers de la terre, et qui
font actuellement de si grands efforts pour cacher le ridicule
fondamental de leur grand homme. Ce sont ceux-l, en effet, qui sont
dangereux; ce sont ceux-l qui pourraient faire croire, si on les
laissait faire, au gnie d'un crivain qui n'en avait pas, mme ml 
de la folie, et par consquent pourraient donner  ses ides un
ascendant que l'ide de gnie donne toujours, dans ce pays-ci, aux
opinions d'un homme. Les autres... les autres iront naturellement
tomber dans le grand sac  marionnettes o sont tombs, successivement
engloutis, tous les dieux du XIXe sicle et leurs divers clergs, Le
Mapah, Jean Journet, Thoureil, les phalanstriens avec leur queue, les
saint-simoniens et leur tunique, et ils n'ont besoin de personne pour
les pousser dans ce sac-l.


II

Cette sparation trs marque entre les Talapoins du positivisme et
ses philosophes, sinon plus positifs au moins plus rassis et surtout
plus habiles, existait dj du temps du prophte et du dieu; mais
c'est depuis sa mort que cette sparation s'est nergiquement accuse,
et on le conoit. Tant que le dieu tait l, il n'tait pas prudent de
parler de sa sagesse, car il pouvait se livrer  des incartades
crbrales nouvelles qui auraient tout dconcert. Une fois mort, au
contraire, on ne le craignait plus; on tait tranquille. On
connaissait exactement le bloc de folies qu'il fallait prudemment
enterrer. On tenait l'obus formidable qu'il fallait empcher, par tous
les moyens, d'clater. Jusque-l, on avait eu assez de chance, Auguste
Comte n'a jamais eu la clbrit retentissante de Saint-Simon ou de
Fourier. Le hasard avait paissi autour de lui cette obscurit qui
rend les hommes plus grands, quand ils sont grands, comme l'ombre fait
les diamants plus beaux. Tout s'tait pass d'abord dans un coin de
l'cole polytechnique, d'o on l'avait chass pour cause de doctrine
malsante et malsaine. Puis, dans un cercle fort troit, on avait,
pendant vingt ans, entendu cette voix pre, obstine, pesante, ne
portant pas loin, et qui avait cependant la prtention d'instruire la
terre et de la changer. Mais, hors de ce cercle, rien ou peu de chose.
Le monde, auquel on avait servi tant de religions depuis un quart de
sicle, tait si repu de ce genre de folies qu'il ne fit nulle
attention  celle d'Auguste Comte, laquelle ressortait nanmoins en
haute bouffonnerie sur celles qu'on lui avait servies jusque-l. La
religion de ce mystique sans Dieu tait l'_humanisme_, c'est--dire la
dification de l'humanit (ide commune, du reste,  tous ces
fabricants de religions!); mais c'tait la dification de l'humanit
par la femme, et le culte de cette religion fut l'adoration de la
femme, qui, dans un temps qu'on ne prcisait pas, devait _faire des
enfants toute seule_... Je me contenterai de ce lger dtail pour
donner une ide de cet illumin tnbreux et  tendresse
pleurnicheuse, malgr ses mathmatiques,  qui quelques vieilles
femmes et quelques trs jeunes gens firent une rente, mais dont le
dvouement ne put le tirer du fond de son puits o il resta;--seul
rapport qu'il et jamais, le pauvre homme! avec la vrit.

Mais, encore une fois, aujourd'hui qu'il est mort, et bien mort, voil
qu'on l'en tire, et qu'aprs l'avoir bien lav, pong et essuy de
cette religion qui pourrait bien tout perdre, on le donne pour un
immense philosophe dont la philosophie doit tre la seule religion des
temps futurs. Comme cela, vous comprenez? le tour est fait. Laissons
le mystagogue; prenons le philosophe. Et on l'a pris. Les brochures
se sont multiplies. On s'est gliss et tortill dans quelques grands
journaux, et hier encore un homme considrable, Littr, y crivait ces
_Paroles de philosophie positive_[47] qu'il nous donne en brochure
aujourd'hui, et dans lesquelles il se vante d'tre le disciple de
Comte et le propagateur humble et dvou du positivisme, dont au fond
il se croit peut-tre le saint Paul. Que le plus grand saint du
catholicisme lui pardonne! Il n'en sera jamais que le Considrant.

  [47] Delahays.

Or, prcisment, Littr est un de ces habiles dont nous parlions tout
 l'heure qui font la bonne distinction, dans Auguste Comte, du
fondateur de religion et du philosophe. Homme d'esprit, qui a le
sentiment du ridicule, ce sentiment prservateur, Littr craindrait de
jurer qu'il _croit_  l'difice religieux et social bti par Comte
pour abriter, sous sa coupole, les gnrations de l'avenir. Il est
mdecin. Il se connat mieux en folies que Clestin de Blignires par
exemple, plus enthousiaste, plus empaum, et qui a os ( imprudence!)
intituler son livre _Exposition de la philosophie et de la religion
positive_[48], au lieu de l'appeler _Exposition de la philosophie
positive_ tout simplement. Je sais qu'il y parle peu de cette religion
et qu'il la fond avec la philosophie dans les dernires pages de son
crit. Je sais que les grands ridicules y sont estomps. Mais
cependant on les y aperoit encore sous l'estompe de prcaution qui
les couvre.

  [48] Chamerot.

Et, en effet, nous sommes pratiques, et nous voulons tre populaires.
Clestin de Blignires est, en France, le vulgarisateur
_philosophique_ d'Auguste Comte comme miss Martineau l'est en
Angleterre. Il ne doit donc strictement parler que de philosophie et
n'avoir pas de distractions. Dans le titre de son travail je trouve le
mot expressif d'exposition _abrge et populaire_. Vous le voyez! nous
n'en sommes plus  l'rudition et  la pense qui ddaignent de
descendre de leurs sommets! Non! nous voulons mettre l'Acadmie des
sciences dans la rue, en attendant que nous la mettions dans l'glise,
et vive la science! comme dit M. Jourdain.


III

C'est toujours un vnement grave que l'apparition dans ce monde d'une
philosophie nouvelle, quelle qu'elle soit. La moins forte et la moins
fconde est encore prolifique et fait des petits. Si ces petits sont
trs petits, c'est toujours au moins un genre d'insectes incommodes,
une malpropret du cerveau. Mais ici les insectes qui menacent
seraient trs gros s'ils venaient  natre... La philosophie de Comte
est assez fausse pour aller trs loin, et elle n'a mme d'autre raison
de s'arrter que sa prtention d'tre une religion par-dessus le
march d'une philosophie. Dans l'tat actuel de ce pauvre esprit
humain, qui se croit un esprit trs fort, ceci la compromet. Mais,
sans sa prtention  tre une religion, elle a bien, je vous assure,
tout ce qu'il faut pour dompter la pense publique. Elle doit lui
plaire par son apparente simplicit de point de vue et de dduction,
et la faire trembler par les connaissances terribles qu'elle exige...
Or, la pense publique, en France surtout, ressemble aux femmes, qui
doivent toujours un peu trembler pour bien nous aimer.

Toute cette mathmatique, voyez-vous, toute cette astronomie, toute
cette physique, toute cette chimie, toute cette biologie, toute cette
science sociale, pour arriver  tre philosophe, c'est--dire  savoir
deux mots de morale, deux simples mots sur ses devoirs, ah! voil qui
produit un rude effet sur l'ignorant et qui l'agenouille! Tandis qu'au
contraire la facilit de comprendre le systme, trs peu compliqu, de
Comte, comme vous allez le voir, charme tous les superficiels, tous
les gens qui donnent une chiquenaude  leur jabot et qui pirouettent.
Or, qui a pour soi messieurs les ignorants et messieurs les
superficiels, doit tre un homme firement accompagn! Et si vous y
joignez cette autre varit florissante, les jugeurs, les solennels,
les hommes-tribunaux, les Perrins-Dandins, presque aussi communs que
les Georges, pris assez subtilement  la petite trappe de
l'impartialit, vous avez l'opinion tout entire, ou au moins ses
forces les plus vives, et c'est le cas prsent pour Comte. Il a la
rouerie d'tre impartial. Il se distingue des autres philosophes, qui
traitent le pass avec l'insolence du prsent, et il le salue comme un
mort, il est vrai, mais il le salue! _Positivement_, dans la
grossiret universelle, il a la dcence du coup de chapeau.

Il est donc redoutable, ou du moins pourrait l'tre, et voil pourquoi
nous voulons vous parler de cet homme, qui, si on laissait faire ses
amis, deviendrait relativement puissant, en raison de ses affectations
et de ses impuissances. Voil pourquoi nous voulons vous exposer
brivement, mais intgralement pourtant, cette philosophie pdantesque
et bouffie, qui cache un vide profond sous sa bouffissure et son
talage scientifique. L'exposer suffira, car elle est justement de ces
doctrines auxquelles la meilleure rponse qu'il y ait  faire est
celle qu'on leur fait... seulement en les exposant.


IV

Il est des rapprochements singuliers et gais... mme en philosophie.
Comte a pour homonyme un homme dont on a beaucoup parl autrefois.
Comme Comte le philosophe, cet autre Comte faisait aussi de la science
 sa manire, car il tait physicien; mais la physique qu'il faisait
tait _amusante_. Disons le mot: il escamotait. Eh bien, voici qui a
lieu d'tonner! Comte, le philosophe, le grave, celui qui n'amuse pas,
mais qui croit clairer, est aussi un escamoteur, et son systme de
philosophie n'est qu'une longue suite de tours d'escamotage. C'est
trs curieux. Ne vous rcriez pas! Comte, le philosophe, escamote
littralement, dans son systme de philosophie positive,--qui n'est
que le vide positif,--d'abord Dieu et tout l'ordre surnaturel; ensuite
la mtaphysique tout entire et le monde d'abstractions et
d'explications qu'elle trane  sa suite; enfin, les causes finales et
les causes premires. Terribles muscades sur lesquelles il souffle et
qui disparaissent, comme les muscades de lige de l'autre Comte; mais
avec ce dsavantage que lui, l'escamoteur philosophique, il ne sait
pas les retrouver. Ce dplorable escamoteur en second, qui ne sait
rien faire revenir sous son gobelet de ce qu'il en te, a, pour toute
baguette magique, une affirmation sans preuve, bte, en effet, comme
un coup de baguette... Mais en philosophie, ce qu'on carte n'est pas
supprim.

On dit bien, avec l'aplomb de l'escamoteur: Il n'y a plus, en
philosophie, de _transcendance_; il n'y a plus que de l'_immanence_.
La transcendance--c'est--dire, pour tre clair, la difficult dans
les questions par leur hauteur mme,--n'en existe pas moins de toute
son existence indestructible, et l'esprit humain ne se tient pas pour
dit qu'elle n'est plus parce qu'Auguste Comte a souffl. On dit aussi,
 toutes les pages de l'_Exposition_ de Blignires: L'homme ne peut
savoir le _pourquoi_ de rien; le _comment_ est seul  sa porte. Ce
n'est pas sur cette hautaine parole de Comte, rapporte et
enregistre par Blignires et apostille par Littr (_Paroles de
Philosophie positive_), que les lois qui rgissent l'humanit seront
changes et qu'elle se dshabituera d'aller choquer sa noble tte
contre les problmes de sa destine, insolubles, dans ce monde-ci du
moins, mais que son ternel honneur est d'incessamment agiter!

Ainsi, vous le voyez, la simplification dont je parlais est assez tt
faite. C'est une suppression: voil tout! C'est un escamotage au
profit des sciences physiques, les seules au fond qu'admette Comte, ce
fondateur de religion nouvelle qui est athe et qui ne reconnat de
Dieu que l'humanit. L'induction sublime qui donne Dieu en
mtaphysique, l'induction baconienne, la dduction de Descartes, qui
_veut_ aller de l'homme  Dieu, tout ce haut systme de probabilits
qui est toute la philosophie pour ceux dont l'inquitude d'esprit
n'est pas apaise par la double clart de la rvlation et de
l'histoire, n'a pour Comte aucune valeur scientifique.

La science, pour tre de la science, doit se borner  constater des
faits, ce qui est encore un escamotage de la science, mais le plus
maladroit de tous, celui-l, car la science a toujours t tenue de
faire plus, mme dans Comte, et le voil inconsquent! En effet, ce
ngateur des causes finales et premires, par haine de l'_indmontr_,
n'en part pas moins de l'_indmontr_, comme le plus modeste d'entre
nous. En supposant--dit-il--que tout ce qui est jusqu'ici tomb dans
le monde y soit tomb en raison des lois de la pesanteur, ce qui
tombera demain tombera-t-il de mme?... Nulle rponse que le _besoin
qu'on a de faire admettre le principe de l'invariabilit des lois
naturelles_ (page 81). Et il appelle cela nulle rponse! Et les
conditions _sine qua non_ de l'existence de l'esprit humain ne lui
paraissent pas une raison assez premptoire,  cet escamoteur qui fait
tout disparatre; mais ici c'est le bon sens qui est escamot.

Et cette inconsquence n'est pas la seule dans le systme de Comte.
Lui qui a crit, selon Blignires, ou du moins qui a profess,
qu'une science n'tait jamais que l'tude propre d'une classe de
phnomnes dont l'_analogie a t saisie_, prtend cependant partout
que l'observation est seule scientifique et dcompose l'art
d'observer en trois modes irrductibles: l'observation
pure,--l'exprimentation,--et la comparaison. Ce qui est exclusif
de toute analogie, _comme preuve_, et fait de la mthode soi-disant
nouvelle de Comte quelque chose d'aussi vieux et d'aussi born que
la premire mthode venue d'observation pratique dans les sciences
physiques. Rien de moins surprenant, du reste, Comte, le philosophe,
n'tant,  bien le prendre tout entier, qu'un physicien! Malgr la
gloire qu'on lui badigeonne en ce moment, l'auteur de la
_Philosophie positive_ n'est que la cent-quarantime incarnation de
ce matrialisme qui, depuis La Mettrie et son homme-chou jusqu'
Littr,--qui n'a point l'audace de ce lgume,--s'est transform sans
cesse et se transformera encore, mais qui est identiquement le mme
que dans les livres du XVIIIe, o il fait grande piti.

C'est en raison de cette piti, sans doute, qu'on le rhabille et que
Comte s'est charg de ce soin et de cette dpense. Il a eu cette vertu
pour ce vice. Il lui a fait cette charit. Il est vrai que le
matrialisme la lui a rendue. Si Comte a donn au matrialisme un
habit neuf, dont il avait grand besoin, le pauvre diable (et diable
est le mot!), le matrialisme a donn  Auguste Comte une doctrine;
car on peut demander ce que serait Comte sans le matrialisme, si
Cabanis, Broussais et le docteur Gall n'avaient jamais exist!...

Tels sont les prdcesseurs dans la science et les matres de Comte:
Cabanis, Broussais et le docteur Gall, le docteur Gall surtout, dont
directement il procde et auquel il emprunte son systme de petites
botes numrotes sur le crne pour mettre l dedans les facults de
l'me, qu'il y a _vues_, probablement, ce grand observateur qui
n'invente rien et pas mme sa philosophie! Les facults de l'me et la
morale, qui est la consquence de ces facults, sortent pour Comte de
ces ingnieuses petites botes numrotes, ou plutt elles sont ces
petites botes elles-mmes.

Si elles ne sont pas ces petites botes elles-mmes, qu'il nous les
montre, ces facults de l'me indpendantes, ayant une existence 
elles, quoique renfermes en ces petits engins! Mais, allez! en
restant dans l'observation et dans le _connaissable_,--comme il dit,
en _gallois_, sans doute,--on peut l'en dfier et conclure que les
petites botes numrotes ont mystifi l'escamoteur.


V

Jusqu'ici nous n'avons rien trouv encore dans toute cette philosophie
positive, dont il ne reste rien, positivement, quand on veut la
toucher et la prendre avec les mains de son esprit, nous n'y avons
rien trouv de particulier  Auguste Comte, et, s'il a eu
l'originalit d'une ngation, c'est la plus triste des originalits de
l'erreur! Il est vrai, comme nous l'avons vu, que cette ngation est
assez vaste et laisse une large troue, un hiatus terrible, dans la
proccupation de l'esprit humain. Ni thologie ni mtaphysique. Tout
cela balay du cerveau de l'homme d'un seul coup. Hein! quel coup de
plumeau d'Hercule!

Seulement, pour que le coup de balai ft rel, il faudrait un autre
manche que le gnie de Comte, qui, vritablement, n'est pas de
longueur.

Pour caler la ngation qu'il se permet, et qui a besoin de solidit
en raison mme de sa masse, Auguste Comte a une de ces explications
arbitraires et communes  toutes les philosophies de l'histoire, le
seul genre de philosophie que l'on fasse maintenant: L'intelligence
humaine--dit-il--a pass par trois tats--(rien de plus, rien de
moins; toujours l'escamoteur!):--l'tat thologique, qui est la
fiction; l'tat mtaphysique, qui est l'abstraction; et l'tat
positif, qui sera la dmonstration, et auquel nous sommes arrivs 
grandes guides et avec Auguste Comte pour postillon, bien entendu!
Vous vous rappelez, n'est-ce pas? la division saint simonienne du
genre humain, en poques _organique_ et _critique_? Auguste Comte se
la rappelle bien, lui! si vous ne vous la rappelez pas. Eh bien,
c'est sur cette division des trois tats qu'il aperoit
successivement, dans les annales du monde, et qu'un autre historien
ne verra pas et traitera de chimrique, c'est sur cette division que
Comte appuie la ngation des deux premiers tats du genre humain qui
ont exist, mais qui sont finis: la priode de la fiction,
c'est--dire de toutes les religions, depuis le ftichisme jusqu'
la religion positive,--exclusivement,--et la priode de la
mtaphysique, depuis Aristote jusqu' Hegel... Ma foi! oui, mme
Hegel! qui du moins avait une philosophie tout entire derrire sa
philosophie de l'histoire, tandis qu'Auguste Comte n'a qu'une
philosophie de l'histoire et rien derrire, absolument rien, en sa
qualit de philosophe positif!

Et, vraiment, je ne voudrais pas rire dans ce sujet; je voudrais tre
srieux. Mais le comique _positiviste_ est plus fort que moi. Une
nomenclature n'est pas, n'a jamais t une philosophie, et je ne
reconnais d'autre mrite  Comte, si mrite il a, que celui d'une
nomenclature. Otez  ce penseur pillard et frelon celle qu'il a faite
des sciences et dont j'ai parl plus haut: mathmatiques, astronomie,
physique, chimie, biologie, science sociale et morale, qu'il classe en
sciences abstraites et concrtes, et il n'a plus que les ides
d'autrui, qui ne se cachent pas. En morale, o il n'invente pas plus
qu'en mtaphysique, par exemple Comte donne  ce que nous, chrtiens,
appelons de ce beau nom de charit, tomb du dictionnaire des anges
dans la langue des hommes, le nom grotesque, invent par lui,
d'_altruisme_.

Eh bien, en matire d'ides, Comte est un _altruiste_! C'est un
_altruiste_ intellectuel. Quoi donc lui appartient dans son systme?
Est-ce la division du pouvoir en pouvoir spirituel et pouvoir
temporel, qu'il dit d'ordre majeur, la grande affaire et que le moyen
ge a lgue au monde moderne? Est-ce la conclusion  laquelle il
aboutit: la reconnaissance de cette distinction des pouvoirs et
l'_abolition de toute doctrine officielle_? Est-ce l'ide que le
gouvernement actuel _doit abandonner le rtablissement de l'ordre
intellectuel_  la _libre concurrence des penseurs indpendants_, ce
qui prouve, par parenthse, qu'il n'y a rien de plus prs d'un
imbcille qu'un sectaire?... Est-ce mme sa dfinition du progrs, qui
a besoin d'une autre dfinition pour qu'on l'entende, et qu'il appelle
l'_ordre continu_?

Est-ce l'ide, qu'il dit tre la plus gnrale de la _philosophie
positive_, que toutes les connaissances humaines doivent tre
domines par un petit nombre de sciences fondamentales et former un
tout...? Est-ce son mpris de la psychologie et de l'conomie
politique?... Est-ce son _altruisme_,  part le mot, que personne ne
lui dispute? Est-ce sa morale sans Dieu, sans sanction, sans
immortalit, sans esprance, et pour le plaisir d'tre agrable  tout
le monde? Est-ce sa religion de l'humanit?

Mais tout cela est vieux, dtrior et branlant comme un pont qui
croule. Tout cela, depuis des temps infinis, jonche, de la plus triste
faon, le champ de la spculation humaine. Et c'est avec tout cela,
pourtant, que vous voulez clairer le monde jusqu'au fin fond de sa
dernire illusion! C'est avec cela que vous vous appelez ou qu'on vous
appelle le seul philosophe des temps futurs, le dmonstrateur, le
positiviste! Faites-vous appeler _poseur_ plutt! Ce sera mrit et
plus juste. Je ne sais rien de plus contestable, de moins approfondi,
de moins approchant du rel, que cette philosophie de l'histoire 
quoi se rduit, en somme, l'_oeuvre_ de Comte dans Blignires, et qui
vient aprs les escamotages de toutes les questions vraiment
philosophiques: thodice, mtaphysique, vrits abstraites, comme les
ombres chinoises venaient aprs les tours de gobelet chez l'autre
escamoteur.

Oui! malgr ma rsolution de rester grave en ce grave sujet de
philosophie, je n'ai pu rsister  la mordante envie d'appeler les
choses par leur nom, et ce n'est point ma faute,  moi, si ce nom
n'est pas mlancolique! Auguste Comte tait de son vivant un fort
savant homme en mathmatiques, mais en philosophie c'tait un
indigent, excusable peut-tre--car chacun veut vivre--quand il
empruntait les ides qu'il n'avait pas. C'tait encore une de ses
manires d'escamoter,  cet infatigable escamoteur!

Il se fit, comme Arlequin, un habit de toutes pices, et ces pices
avaient malheureusement beaucoup servi. Mais il n'avait pas, il faut
bien le dire, la grce d'Arlequin. Un jour, vous vous rappelez la
comdie? Arlequin s'escamote lui-mme, et il n'y a plus rien dans son
habit bariol. Eh bien, c'est le seul tour d'escamotage que Comte ne
fasse pas! Mais l'avenir s'en chargera, et la renomme qu'on arrange
pour lui aujourd'hui disparatra bientt, dernire muscade sur
laquelle il ait oubli de souffler.




PHILOSOPHIE POLITIQUE[49]


I

Ce n'est pas la brivet du livre[50] de Beauverger qui nous dplat
et mme qui nous tonne. S'il peut paratre trange  quelques
personnes, et, qui sait? lgrement audacieux, de faire un tableau
historique de _tous_ les progrs de la philosophie depuis qu'elle
existe dans un petit volume, assez propret, de 292 pages, ah!
certainement, ce n'est pas  nous! Nous savons trop pour nous en
tonner  quel ironique piquet de chvre Dieu a attach l'esprit
humain, et ce qu'il lui donne de cette corde au bout de laquelle
l'homme passe son temps  rver l'infini! Pour montrer cela, il ne
suffit que de quelques pages. Il fut des artistes en Italie qui ont su
faire tenir un monde d'vnements et de figures sur le diamtre d'un
noyau de cerise cisel de la pointe d'un canif. Nous croyons ce tour
de force et de finesse beaucoup plus embarrassant que de concentrer en
quelques pages les progrs de la philosophie,--politique ou autre. La
spirale de Goethe est une plaisanterie. Ce n'est qu'un tire-bouchon,
et encore pour la longueur, car un tire-bouchon dbouche quelque chose
et nous voudrions bien savoir quel flacon de vrits essentielles la
philosophie a jamais dbouch! Quand Goethe ne pensait pas  sa
spirale, il disait honntement: Si je voulais consigner par crit la
somme de ce qui a quelque valeur dans les sciences dont je me suis
occup toute ma vie, ce manuscrit serait si mince que vous pourriez
l'emporter sous une enveloppe de lettre. Toute l'histoire de la
philosophie, qui en tait, peut donc tenir sur une carte  jouer. Il
ne s'agit que de l'y faire tenir.

  [49] _Tableau historique des progrs de la philosophie politique,
  suivi d'une tude sur Sieys_, par Edmond de Beauverger (_Pays_, 30
  juin 1858).

  [50] Leiber.

Et ce n'est point difficile quand on a la tte nette et qu'on ne se
laisse pas envahir et entamer par la niaiserie des phrases et des
livres. Si, dans toute littrature, il y a de l'inutile et du
superflu, il y en a surtout en philosophie dans des proportions
effroyables. L les hommes ne sont gures que des chos, des chos qui
brouillent le son en le rptant. Voulez-vous en juger? Prenez
seulement le dictionnaire de Bayle, l'histoire de la philosophie de
Brcker et le vocabulaire de Tennemann, et vous verrez quelle masse de
rveurs inutiles, de cracheurs dans les puits pour faire des ronds, se
trouvent mls, pour l'encombrement de nos mmoires, aux quelques
noms et aux quelques ides, trs rares, trs clairsemes,--et pour les
raisons providentielles les plus hautes,--qui ont rellement allong
la corde de l'esprit humain et un peu tendu la circonfrence de ses
efforts. Vous verrez qu'il n'y a pas pour l'homme de quoi prendre des
airs si vainqueurs! Pnlope sans Ulysse, qui, dans l'oisivet du
coeur et de l'action, fait et dfait ternellement sa tapisserie, la
philosophie n'a rien mis dans le monde qui n'y ft sans elle; et, si
elle n'a rien t des vrits qu'elle n'a pas faites, elle en a du
moins beaucoup fauss, et son mrite, quand elle en eut, fut de
redresser ses voies fausses et d'admettre enfin ce qu'elle avait
d'abord repouss. Voil pourquoi les historiens qui s'occupent d'elle
peuvent tre  la fois humbles et concis.

Beauverger a t concis; mais a-t-il t humble?... La philosophie
dont il s'occupe dans son livre n'est pas cette philosophie gnrale
qui a seule le droit de porter ce nom absolu de philosophie et qui a
pour prtention de donner la loi de tous les phnomnes. C'est une
philosophie spciale et applique, et c'est une raison de plus pour
l'historien d'tre trs modeste, car de toutes les tentatives de la
philosophie pour rsoudre l'universalit des problmes, c'est la plus
vaine et la plus cruellement traite par les faits. L'histoire
l'atteste  toutes ses pages: les faits ont toujours plus ou moins
foul aux pieds toutes les philosophies politiques. Modeste, sans
doute, en son propre nom, Beauverger croit trop  la philosophie pour
l'tre quand il parle d'elle. Il a le respect de cette science
mixte--(comme il dit, hlas!)--qui rattache les crations et les
devoirs de la politique aux oprations de la logique et des principes
universels; mais, plus tard, peut-tre aura-t-il le mpris de toute
cette logomachie. Beauverger nous fait l'effet d'un esprit
ouvert,--trop ouvert pour le moment,--mais sens, et qui se refermera
naturellement  bien des ides qu'il accepte. La vie intellectuelle
ressemble  la vie morale. On ouvrait, on tendait beaucoup sa main
dans la jeunesse; on la ferme et on la retire en vieillissant. Progrs
amer!

Personne ne croit--nous dit Beauverger dans sa prface--que la
politique spculative n'ait pas d'influence sur la destine des
empires et qu'il n'y ait pas d'enseignement  retirer de ses travaux.
Personne ne le croit, en effet. Seulement il s'agit de savoir quelle
fut cette influence, si elle tait ncessaire, si elle a t bonne ou
funeste, et si tous ses travaux valaient plus ou moins, de la part des
esprits qui dominent ces sujets, que les deux lignes de rsum qui
pouvaient tre l'ouvrage de Beauverger, et qui, malheureusement, ne le
sont pas. Son livre est comme le pressentiment d'un autre ouvrage,
qu'il fera ou ne fera pas plus tard, mais qui serait,  coup sr, s'il
le faisait dans l'esprit des notes qu'il publie, un de ces livres
grossissants comme on en a tant publi et qui, sous le nom d'histoire
d'une philosophie quelconque, tendent  surfaire l'action de toute
philosophie. Or, ce n'est point d'ouvrages pareils que nous avons
besoin  cette heure. Ce qu'il nous faut plutt, ce sont des livres
qui prennent exactement la mesure de toute philosophie en la
diminuant.


II

En effet, depuis Aristote jusqu' saint Thomas d'Aquin et depuis saint
Thomas d'Aquin jusqu' Kant, que nous prenons pour une date et non
pour le grand homme qu'on dit, cherchez par quels noms et quelles
oeuvres l'auteur du _Tableau des progrs de la philosophie politique_
a combl le vide d'un si long espace, mais l'a combl sans le remplir!
Il ne s'agit pas ici, bien entendu, des talents du gymnaste
intellectuel que l'on appelle un philosophe, ni mme de la _dorure de
bec_ de la gloire, qui rpte parfois et crie des noms, comme les
perroquets, sans rien y comprendre; mais il s'agit des hommes qui
reprsentent, pour les avoir rellement exprimes, le petit nombre de
vrits ncessaires  la vie et  l'honneur de l'esprit humain. Eh
bien, franchement, que trouverez-vous, sinon un tourbillon d'atomes,
une poussire d'intelligences que le vent de leur temps a souleves,
mais qu'il faut laisser maintenant tranquilles au fond de leurs
cercueils!

Dans l'antiquit, Beauverger nous cite Platon, Xnophon, Polybe,
Cicron, saint Augustin;--mais Platon n'est qu'un pote, et saint
Augustin est un prtre chrtien, ce qui est tout le contraire d'un
philosophe. Or Xnophon, Polybe, Cicron psent assez peu en
philosophie. Au moyen ge, qu'est-ce que Buridan, Gilles de Rome,
Henri de Gand, Marsile de Padoue? Qu'est-ce mme,  la Renaissance,
que ce Machiavel dont on ne peut dire encore tout  l'heure si, dans
son _Trait du Prince_, il a parl srieusement ou s'il a raill?
Luther et Calvin sont des fondateurs de religion, des btisseurs
d'glise contre Rome. Ils comptent comme prtres et non comme
philosophes. Mais qu'est-ce que Languet et Hotman? Qu'est-ce que
Althusius et Boshorn? Qu'est-ce mme que Grotius? Qu'est-ce que
Bynkershoek, ce nom qui n'est plus coass que dans les coles? Voici
Bacon et Descartes, il est vrai, voici Spinoza. Mais le nant revient.
Qu'est-ce que Thomas Smith et Thomas Morus, et Sidnay, Needham et
Milton, Milton comme philosophe? Qu'est-ce qu'Harrington et son
_Oceana_? Qu'est-ce que Howell et sa _Dendrologie_? Qu'est-ce que
Hobbes, _l'enfant robuste_ de son systme? Qu'est-ce que Ramsay? Nous
arrivons au XVIIIe sicle, dont la philosophie n'est plus qu'une
ngation, une critique de philosophie, qui finit et se renouvelle dans
Turgot, Condorcet, Herder, Kant et, Beauverger nous dit: Sieys.
Beauverger a pour Sieys une admiration trs logique, et que l'on
comprend trs bien venant d'un homme qui croit que la philosophie
politique est une des grandes inventions de l'esprit humain; car
Sieys est l'expression la plus concentre, la plus immobile et la
plus dure de la philosophie politique. Certes! quand on descend d'une
pareille chane d'esprits et qu'on va d'Aristote ... Sieys, 
travers le christianisme, qui, de toutes les manires, fut une
rvlation, on se demande ce qui aurait manqu  l'humanit, devenue
chrtienne, quand elle n'aurait pas eu, pour tracasser ses annales,
tous ces gaillards-l?

Elle serait alle son train tout de mme. Elle aurait, au fond,  peu
de chose prs, la mme histoire, et ce sillage de quelques erreurs de
plus ou de moins n'aurait gures altr ou chang le miroir de cette
mer immense. Et mme quand les grands noms,--et vous venez de voir si
on peut les compter!--quand les noms dignes de leur bruit auraient
manqu aussi comme les autres, croit-on que c'et t un si grand tort
de vrit fait  la terre? La terre n'a pas dj tant besoin de
philosophie! L'homme en fait comme il s'agite, parce qu'il est une
crature de passage, d'inquitude et d'orgueil, qui veut savoir pour
ne pas se soumettre. Mais sa triple vie, morale, sociale,
intellectuelle, ne dpend pas de si peu que cela! Ce qu'il lui faut de
vrit pour vivre et de lumire pour l'clairer, il les trouve dans la
tradition et dans l'histoire.

Qu'est-ce que toutes les philosophies du monde ont ajout aux
traditions de la vrit primitive et  celle qui les rsume toutes,--
la doctrine de Jsus-Christ? L'erreur, l'adroite erreur de l'auteur
des _Progrs de la philosophie politique_, est d'avoir confondu avec
les philosophes les hommes qui ont dvelopp et appliqu  leur faon
les ides et les enseignements de l'glise; mais ces hommes, nous les
rclamons! ils n'appartiennent pas  son systme.

Qu'il prenne, s'il veut, Fnelon, l'auteur du _Tlmaque_ et le
prcepteur du duc de Bourgogne; mais qu'il ne mette la main ni sur
Suarez, ni sur Bellarmin, ni sur Bossuet lui-mme, car Bossuet, comme
saint Augustin, n'a pas cess d'tre un vque, et sa _politique_
n'est point tire de l'ordre philosophique, mais de l'criture Sainte.
De pareils hommes ne peuvent s'atteler, ni de gr ni de force, au joug
d'un systme qui regarde comme un _progrs_ l'esprit politique du
XVIIIe sicle, et qui le glorifie dans ce quinze-vingts de sa propre
pense, laiss, par le ddain de Bonaparte, accroupi dans les tnbres
de sa constitution impossible,--_l'abb_ Sieys.


III

Mdiocre et triste rsultat! La foi en ces choses que la philosophie
travaille  la main--les Constitutions--a inclin Beauverger  une
admiration compromettante, parfaitement indigne d'un esprit qui a
souvent de la critique et de justes apprciations.

C'est que Beauverger--il faut bien le dire!--est un homme du XVIIIe
sicle. Il l'est,  la vrit, avec les rserves que font les
honntes gens dans ce temps-ci, mais il l'est, nonobstant, de
sentiment, d'ides, de _rveries_. L'abstraction lui voile,  toute
minute, la ralit. S'il est  genoux de fondation devant un si pauvre
homme que Sieys, on ne peut plus dire sa position devant Montesquieu,
et on le conoit. Montesquieu n'est pas seulement l'homme d'une
constitution comme Sieys; il l'est de toutes les constitutions
possibles, qu'il explique et dtaille dans son _Esprit des Lois_,
comme des mcanismes qu'on dmonte, pour en faire mieux comprendre le
jeu. Du reste, dans sa conception politique, l'auteur du _Tableau
historique des progrs_ n'a pas dpass Montesquieu. Il s'arrte  la
notion vague de libert qui suffisait  tous les esprits soi-disant
politiques du XVIIIe sicle, et qu'il dfinit aujourd'hui,  la
dernire page de son livre: la libert par les institutions.
L'utopie--nous dit-il--tourne, depuis deux mille ans, dans le mme
cercle sans rien produire, comme si l'utopie n'tait pas
essentiellement de la philosophie politique! Et il ajoute, par une
opposition qu'il est difficile de comprendre: La philosophie
politique ne vogue pas sans boussole sur cette mer des destines o
Dieu lui apparat comme ple et la vraie libert pour port. Mais
l'utopie aussi a parl ce langage. Elle l'a parl quand elle a manqu
de temprament ou de bravoure. Elle est reste aussi, comme une sage
petite fille, les yeux baisss et les mains jointes sur sa ceinture,
dans cette ide prude ou hypocrite d'une _vraie libert_, et elle a
mis Dieu par-dessus. Mais quel Dieu? Voil le noeud de toute
l'affaire. Le Dieu de Beauverger ne serait-il que le Dieu du _Vicaire
savoyard_ de Jean-Jacques, et, parmi tant de liberts fausses, quelle
est donc _sa vraie libert_?...


IV

C'est l ce que son livre n'a pas dit. Fadeurs et fadaises! Disons,
nous, quelque chose que les esprits impatients de nettet et de
consistance puissent au moins saisir. Il n'y a que deux conomiques en
prsence ici-bas, celle de la tradition et celle des rveurs, et, ds
leur _ priori_, elles s'opposent. L'conomique de la tradition place
la richesse dans le monde en germe et dans le ciel en fleur.
L'conomique des rveurs la met, elle, dans l'action illimite de
l'homme et dans la disposition des trois rgnes de la nature. De l
leurs conceptions si diverses! Fataliste au premier chef, et au second
inconsquente, l'conomique des rveurs a encore ceci de
particulirement absurde qu'elle croit au bonheur absolu sur la terre
et qu'elle pose l'obligation stricte pour les gouvernements de le
raliser. Ainsi, d'une part, l'ide que l'homme fonction doit le
bonheur  l'homme individuel, et, d'autre part, l'ide de ce bonheur
que vous ne pouvez faire dfinir au plus modeste et qui n'en sera pas
moins toujours un inventaire de Dieu, suprieur de tout  l'_aurea
mediocritas_ d'Horace, voil la double source d'o sont sorties
toutes les utopies, toutes les rvolutions, toutes les dmences, et
cela dans tous les temps, mais plus particulirement dans les temps
modernes, o la personnalit humaine a pris de si monstrueuses
dilatations.

Or, rien de plus radicalement faux que ces ides! Nul ne doit le
bonheur  personne. Quand l'homme dit: Je ferai ton bonheur, il dit
une fatuit. Le bonheur est la dette de chacun  soi-mme, et nul n'en
dispose que soi seul. L'ordre universel le renferme par le libre
arbitre; il est au fond de nos consciences, dans l'exercice de nos
vertus. Mais la fonction terrestre ne doit que l'ordre matriel,
l'ordre dans les rues;--mais elle nous le doit  _tout prix_, et si
nous confondons notre dette,  nous, avec la sienne, tous les
sophismes vont se redresser avec fureur. Il n'y a qu'un bon
gouvernement qui soit possible dans la nature mme des choses, qu'un
seul, quels que soient les climats, les caractres, les ides; il ne
nous doit pas le bonheur cependant. C'est ce que les philosophies
politiques, en dehors des ides chrtiennes, n'ont pas compris, et ce
que celle de Beauverger, s'il en avait une  lui,--car il n'en a
point,--ne comprendrait pas davantage. Toutes les philosophies
politiques, sans exception, n'ont jamais compris que le bonheur
ici-bas est restreint, relatif, chtif et born, et qu'il ne dpend
que de l'usage fait par chacun de nous de ses facults! Elles parlent
toutes du bonheur des peuples. Elles s'abreuvent  cet abreuvoir.
Aveugle mconnaissance de la ralit humaine! Aucune de ces
orgueilleuses philosophies n'a su prvoir que la postulation
ternelle de l'impossible devait aboutir au dchanement de tous les
tocsins, et que l'envie, cette htesse de nos coeurs, aurait toujours
le prtexte de la satisfaction des esprits sages pour justifier ses
horribles animosits.

Eh bien, c'tait l une ide, c'tait l un _criterium_ dont on
pouvait partir, puisqu'on s'occupait d'une histoire de la philosophie
politique! Si une telle pense, par exemple, s'tait empare de
l'esprit de l'auteur du _Tableau historique des progrs_, et qu'il et
examin  sa lumire les doctrines et les hommes dont il fait la revue
dans son livre, ses apprciations auraient  l'instant mme revtu un
caractre d'originalit et de profondeur qu'elles n'ont pas. Ce titre
mme de _Tableau des progrs de la philosophie politique_ aurait
contract le mordant d'une ironie, et n'en serait ainsi que mieux
entr dans les esprits. En effet, avec ce point de vue des deux
conomiques d'ici-bas, qui simplifie tout, en embrassant par leur ct
le plus gnral tous les philosophes et toutes les philosophies, la
preuve et t suffisamment faite du peu de progrs que la philosophie
est rellement en droit de compter. En dehors du christianisme, ces
progrs sont nuls, et dans le cercle du christianisme il ne peut pas y
avoir progrs, puisqu'il y a vrit. Le christianisme progressif est
une expression des temps modernes, injurieuse dans sa bienveillance,
et ne tendant  rien moins qu' la ngation du christianisme, qui est
absolu puisqu'il est divin. Malheureusement, c'est le christianisme,
purement et svrement entendu, qui manque  Beauverger. Il n'est
qu'un philosophe de demi-teinte, de deuxime ou troisime degr,--nous
le voulons bien,--mais il faut tre quelque chose de plus qu'un
philosophe, mme en taille-douce, pour juger la philosophie, et par la
raison qu'il faut tre toujours suprieur  ce que l'on juge pour le
bien juger!




P. ENFANTIN[51]


I

De quelles catacombes sortent-ils? On n'y pensait plus. On les croyait
finis. Ce flot de vingt ans qui engloutirait tant de choses avait
pass sur eux, ne leur laissant qu'une pitaphe. Le sicle, indulgent
pour les folies de sa jeunesse, n'avait plus pour eux qu'un sourire. O
folies! carnaval! descentes de toutes les courtilles! Les tuniques
bleues de 1830 semblaient suspendues au clou, ternel et immobile.
Saint-Simon le prophtique, comme Fourier l'hiroglyphique, comme
Cabet, l'innocent Cabet, l'icarique, ces grands excentriques dans
l'utopie, n'taient plus que des curiosits intellectuelles, mises au
garde-meuble du XIXe sicle, le plus grand marchand de bric--brac de
tous les sicles!

  [51] _Rponse au R. P. Flix sur les quatrime, cinquime et sixime
  confrences de Notre-Dame_ (_Pays_, 7 mai 1858).

Aprs les malheurs de Mnilmontant, les prtres de Saint-Simon
taient, comme on le sait, devenus laques, et ils avaient mme grimp
en quelques annes, avec beaucoup d'agilit,  des positions qui ne
manquaient ni d'lvation ni d'influence. Ils ne disaient mot de la
doctrine, du moins devant le public, mais on remarquait qu'ils se
tenaient comme des crustacs et s'appuyaient les uns les autres. Ils
n'avaient pas pour rien _communi_  la salle de la rue Taitbout; mais
cela se comprend et cela touche presque... Ce qui unit peut-tre le
mieux les hommes pour les jours de maturit et de sagesse, ce sont les
sottises faites en commun dans la jeunesse; ce sont les btises de
leur printemps!

Mais on se trompait. Ils n'taient pas finis. Le manifeste, car c'est
un manifeste que le P. Enfantin vient de publier sous ce titre
singulier, mais modeste: _Rponse au R. P. Flix sur les quatrime,
cinquime et sixime Confrences de Notre-Dame_[52], prouve, par sa
teneur, ses termes exprs, le ton qui l'anime, que le saint-simonisme
n'est pas mort ou que ce qui en survit n'est pas simplement une
opinion individuelle. Il prouve, ce manifeste ironique ou patelin (et
peut-tre tous les deux), que le saint-simonisme a gard la prtention
d'tre une glise, une glise cache et qui se croit perscute sans
doute, car le mpris d'un temps qui a encore  sa disposition les
lucidits du ridicule et l'clat de rire peut paratre  certaines
gens sensibles une perscution.

  [52] Capelle.

Le manifeste dit _nous_, comme si Enfantin parlait au nom de quelque
chose de constitu, de collectif et d'officiel, avec quoi non
seulement l'avenir, mais le prsent ft oblig  compter. Quoique le
paletot soit boutonn par-dessus la tunique, l'incognito laque du P.
Enfantin ne veut pas tre gard... Il y a dans cette mise en scne de
jolies finesses. La signature de la brochure (P. Enfantin) veut aussi
bien dire Pre Enfantin que Pierre ou Paul Enfantin. Un bout du prtre
passe, comme un bout de dcoration!

coutez ces solennelles paroles: En parlant de nos travaux
productifs,--dit Enfantin (page 44 de sa brochure),--je peux les
comparer aux tentes que saint Paul tissait et vendait pour vivre, pour
avoir la force de semer partout sa parole de vie... Alors, pour lui,
comme aujourd'hui pour nous, la foi ne donnait pas de quoi vivre. Ce
fut longtemps aprs saint Paul que l'on put dire: _Le prtre vit de
l'autel_... tes-vous bien certain que nous n'employons pas le produit
de nos tentes d'une part  protger notre _foi qui n'est pas
salarie_, comme le sont _plusieurs et spcialement la vtre_, de
l'autre  gurir,  soutenir,  relever nos pauvres,  qui nous
n'infligeons pas la discipline et  qui nous ne conseillons pas de se
l'infliger  eux-mmes?...

C'est ainsi qu'Enfantin, l'ex-pape saint-simonien, se pose  nouveau,
non pas en saint Pierre de cette foi, mais en saint Paul de l'glise
future qui doit prochainement succder  la vieille glise chrtienne,
et dclare aujourd'hui avoir--comme prtre!--non pas charge d'mes
(le mot serait trop chrtien), mais charge de corps, charge de chair
souffrante. Oui!  en croire cette dclaration, onctueusement superbe,
o le pre suprme, qui n'est plus vtu de bleu, mais de noir, parle
doux, comme l'huissier de Molire:

    Il est vtu de noir et parle d'un ton doux!

 en croire cette dclaration, l'glise saint-simonienne existerait.
Et non seulement elle existerait, mais elle ferait ses oeuvres de
misricorde; elle fonctionnerait, elle officierait comme glise parmi
nous qui ne la voyions plus et qui la tenions pour morte et dshonore
sous des jugements de police correctionnelle,--genre de martyre,
celui-l, qui n'aurait pas convaincu Pascal! Enfantin nous l'affirme.
Seulement, c'est trop peu ou ce n'est pas assez que sa dclaration.
Puisqu'il apporte ici une parole dont il ne se servait plus depuis
longtemps, nous lui demanderons o se tient cette glise dont il parle
comme d'une force organise et agissante? Puisqu'il dit _nous_ avec
cette pompe, nous lui demanderons quel est le nombre des adhrents 
la foi saint-simonienne qui soient prts  la confesser? Puisqu'il
fait le saint Paul, qu'il l'imite jusqu'au bout! Saint Paul savait le
nombre des chrtiens d'phse, de Corinthe, de chez les Galates... Si
vraiment l'glise saint-simonienne est une ralit, si effectivement
Enfantin reprsente la foi, la volont, le consentement de plusieurs
en faisant la dclaration scandaleuse qu'il vient d'opposer tout 
coup  l'enseignement d'un prtre catholique, orthodoxe et respect,
nous dirons qu'il nous importe,  nous chrtiens, de savoir le danger
qui nous menace, et si tout cela, comme nous le pensons bien plutt,
n'est que rverie de visionnaire attard qui ne peut gurir de son mal
de jeunesse. Il importe qu'on le sache aussi afin que justice soit
faite encore une fois de cette folie qui repousse, aprs vingt-trois
ans, comme un polype indestructible, dans les ttes dont on le croyait
arrach, et qu'enfin on n'y revienne plus!


II

En effet, malgr les prcautions diplomatiques et sniles d'Enfantin
pour cacher et faire accepter  la pudeur publique, qu'elle outrage,
une doctrine qui se trouvait plus religieuse d'aller toute nue quand
elle tait plus jeune, il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit ici,
comme au temps o le saint-simonisme cherchait la femme, de la
rhabilitation de la chair. Rhabiliter la chair,--l'expression est
maintenant consacre,--l'lever au niveau de l'me, qui ne doit plus
lui commander, cette ide anarchique et grossire, chre  tant
d'hrsies, qui, en l'infectant, en ont pouvant le monde, voil le
premier et le dernier mot de Saint-Simon et de son vangliste
Enfantin. Campe audacieusement  la tte d'une thorie comme l'aurait
lance Saint-Simon tout seul, ce gentilhomme impertinent et dprav
qui se croyait sorti de la cuisse de Charlemagne, dont il descendait
peut-tre par Eginhard, cette ide, dans sa crudit, et probablement
rvolt jusqu'aux vices d'un temps aussi admirablement couard que le
ntre, sans le travail de haute confusion et d'immense hypocrisie que
vient de lui faire subir M. Enfantin. Le croirez-vous? dans cette
rponse, dont les confrences du P. Flix ne sont que le prtexte, M.
Enfantin assimile, avec une perversion du sens intellectuel qui
pourrait bien tre une perversit, sa pense  la pense chrtienne.

Le Verbe a t fait chair, dit saint Jean, et il a habit parmi nous.
Or, c'est en tordant ce texte sous une interprtation qui ment  nous
ou  elle-mme, que le thologien du saint-simonisme essaie de nous
faire accepter la divinit de la chair: Cette divinit n'est plus
dans l'hostie,--dit-il, en commenant par un blasphme,--symbole,
figure, mysticit! Non! elle est sur les champs de bataille, couverts
de _frres blesss_ qui se sont gorgs entre eux... Elle est dans des
bouges infects o l'homme meurt de douleur, de honte et de misre...
Elle est sur ces calvaires impies o l'homme condamne  _mort son
frre_... Elle est dans les ateliers o l'on travaille... dans les
_lupanars_ o la _fille du peuple_ vend _sa chair_ (bien portante)
jusqu' ce qu'on la jette _pourrie_  l'hpital. Elle est en _moi_ et
dans l'homme du peuple, qui _est l'Homme-Dieu du Golgotha_... Telle
est l'numration par laquelle Enfantin ouvre son livre; et ces huit
premiers paragraphes, dont nous abrgeons le contenu tout en en
signalant l'ide, contiennent l'essence de sa brochure.

La chair de l'homme, dont la substance est dvore par les maladies
qui la mnent  la mort, et la chair du Verbe, prise par lui, le
Verbe, dans des entrailles immacules, et dont la substance immortelle
doit braver la mort et donner ici-bas un tmoignage de puissance et de
toute-puissance par le fait clatant de la rsurrection, ces deux
contraires du tout au tout sont mls par Enfantin dans les plateaux
d'une seule balance, et il en _constate_ l'galit. Il en fait de mme
de son esprit  lui, Enfantin! et de l'esprit de Jsus-Christ, et il
croit videmment que nous admettrons de telles choses. Il semble avoir
un oeil qui grossit l'infiniment presque rien et un oeil qui rduit 
presque rien l'infiniment grand. Son procd, s'il est de bonne foi,
ce dont il est d'ailleurs permis de douter pour l'honneur de son
intelligence, consiste  renverser la pyramide, mais en largissant la
pointe qui formait le haut et en en diminuant la base. C'est donc,
tout en parlant avec componction des ides chrtiennes, le
renversement, bout pour bout, de ces ides, et la ruine de la
civilisation qu'elles ont faite.

On sait de reste ce qu'a t cette civilisation, fonde sur le
principe de la pnitence, qui n'est autre chose que la sanction de la
morale en Dieu, sans laquelle sanction il n'y aurait point de morale.
Cette civilisation a donn des fruits dont nous vivons toujours,
quoique nous les ayons empoisonns. Eh bien, prenez-en aujourd'hui
toutes les forces vives, et demandez-vous ce qu'elles deviennent avec
ce panthisme charnel qu'Enfantin proclame comme la religion du
progrs! Est-ce le sien?

Pauvres diables de dieux que les dieux d'aujourd'hui!

Enfantin, qui, s'il n'a pas t Dieu, en a t bien prs, condamne la
guerre, par amour et respect de la chair, avec ces lchets
d'humanitaire qui auraient fait reculer le droit humain de plus d'un
sicle si elles avaient eu dernirement de l'action  Sbastopol! Il
se jette  genoux pour nous demander grce en faveur des assassins,
aimant mieux supprimer la morale que d'utiliser l'chafaud. Il sourit
aux prostitues, qu'il indulgencie, embrasse et pardonne, mais  la
condition qu'elles ne fltriront jamais leur prcieuse chair par le
repentir: Entendez-vous, mesdemoiselles? Il voit le capucin de
l'glise romaine avec un dgot plein d'entrailles, il est vrai, car
Enfantin, qui joue  la grande tendresse du Pre, fourre des
entrailles partout, jusque dans ses dgots. Et comment pourrait-il
supporter le capucin, le hros des vertus humbles, simples et fortes,
qui dominent le corps et le font magnifiquement obir? La chair n'a
pas ses joies dans le capucin. Enfin, il finit par cet idiotisme de
toutes les sectes du progrs, quelque nom qu'elles portent:
l'affirmation de l'actualit ou de l'ventualit du royaume des cieux
sur la terre. Vous le voyez, le changement qui s'est opr,
doctrinalement parlant, en ces vingt-trois annes, n'a pas t
immense. L'esprit se modifie peu chez les saint-simoniens. Il n'y a
que la chair qui change. Le bel Enfantin de la galle Taitbout ne se
reconnatrait plus et ne pourrait maintenant fasciner personne; mais,
quant  la religion qu'il enseigne, elle sort du silence, qu'elle a
gard si longtemps, absolument la mme qu'elle y tait entre. Elle
n'a rien gagn  ce silence,--si ce n'est pourtant de l'avoir gard.
Il ressemblait tant  l'oubli!


III

Encore une fois, pourquoi aujourd'hui le rompt-elle? On dit que les
amis d'Enfantin, sculariss, comme lui, depuis prs d'un quart de
sicle, n'ont pas applaudi  la dmonstration inopine de leur ancien
pontife, et que, ne pouvant plus le dposer, ils se seraient
contents, s'ils l'avaient pu, de l'interdire. Sans donner  ce bruit
plus de consistance qu'il n'en a, toujours est-il qu'il est
inconcevable qu' propos d'une des mille prdications de l'glise
catholique Enfantin ait eu le besoin de rpondre, pour le compte du
saint-simonisme attaqu! Seulement,  part l'inspiration de sacerdoce
rtrospectif qui l'a saisi, il n'a pas t autrement inspir.

Enfantin n'a jamais eu de talent littraire. Autrefois, celui qu'on
lui reconnaissait tait dans sa figure, qui ne lui avait pas cot un
sou, comme dit Sterne, et qui lui avait procur cette sublime fonction
d'hirophante saint-simonien, qui ouvrait irrsistiblement les bras en
disant  la femme libre et  la chair qui se sentait: Venez  nous!
La manire dont il le dit aujourd'hui aura probablement moins de
succs. Personnalit profondment trouble, et qui l'est sans doute
pour le reste de sa vie par le souvenir de sa fonction grandiose,
Enfantin publia, il y a quelques annes, une autre brochure (son
souffle ne va pas jusqu'au livre), dans laquelle il se comparait, si
nous nous en souvenons bien,  Nicolas, empereur de Russie, et nous
apprenait que lui, Enfantin, la puissance morale, tait n la mme
anne que cette grande puissance matrielle. Il a donc  prsent
quelque chose comme soixante-deux ans.

A cet ge, le talent littraire ne vient gures quand il n'est pas
venu. Sa brochure est assez mdiocre. Les formes qu'elle revt avec
affectation n'appartiennent ni  Enfantin ni au saint-simonisme; elles
appartiennent  la littrature chrtienne, sans laquelle, mme comme
exposition d'ides, le saint-simonisme n'aurait jamais dit deux
mots... Il serait tolrable peut-tre que ces gens-l (s'ils le
pouvaient) fissent leur affaire sans prendre niaisement notre dogme,
nos formules, notre style, obligs  imiter notre manire d'tre pour
nous rpondre et nous parodier. Du moins ils seraient issus
d'eux-mmes et non d'un plagiat hbt, d'une contrefaon belge de
l'vangile, et d'un vol dont ils ne trouvent plus le profit et la
proprit ds qu'il est une fois accompli.


IV

La Critique qui examine les livres dans les journaux a t jusqu' ce
jour infiniment discrte sur le compte d'Enfantin et de l'trange
publication qu'il vient de risquer. Est-ce ddain? indiffrence?
embarras?... Mais elle ne s'est pas explique sur le compte d'un livre
qui, selon nous, et pour des raisons plus hautes que le livre et ce
qu'il contient, mritait d'tre signal. Seul, un journal religieux,
de conviction catholique, mais dont la qualit n'est pas prcisment
la hardiesse, a donn sur la dmonstration d'Enfantin un article d'un
ton trs piquant, trs rsolu et du dtail le plus renseign. La plume
qui a crit ce petit chef-d'oeuvre de polmique aiguise est une main
de femme, qui a sign Marie Recurt. Le hasard, ce n'est pas sa
coutume, a t spirituel. Le seul adversaire qu'il ait suscit 
Enfantin est une femme. Il en a longtemps cherch une, sans la
trouver. En voici une autre, qu'il trouve sans la chercher, et qu'il
ne se flicitera pas d'avoir rencontre. Madame ou mademoiselle Marie
Recurt est une Judith chrtienne, dont la plume coupe comme le glaive.
Chrtienne, elle s'est leve pour objecter  l'homme de la chair la
chair corrompue, et l'esprit de vie  l'esprit de mort! Depuis que
cette hroque, qui a fait besogne d'homme quand les hommes se sont
abstenus sur la question du saint-simonisme ressuscit, depuis,
disons-nous, que cette hroque a parl, Enfantin a-t-il
intrieurement reconnu son matre? Toujours est-il qu'il n'a pas
rpondu comme au pre Flix... et qu'il semble, lui et ses amis,
recommencer un nouveau silence. En sortira-t-il encore une fois?...
Franchement, nous eussions aim  le voir entrer en lice contre cette
femme qu'il s'est attir, lui qui demande l'mancipation de la femme
et la dresse dogmatiquement d'gale  gal avec l'homme. Est-ce qu'il
ne trouve pas que mademoiselle Marie Recurt soit assez mancipe et
digne de se mesurer avec un pontife?...

Nous eussions sonn volontiers la trompette de ce tournoi,--mais,
hlas! les saint-simoniens aiment la paix et la veulent...
universelle!




LE PRE VENTURA[53]


I

Le P. Ventura a publi les sermons qu'il a prononcs devant Sa Majest
l'Empereur,  la chapelle des Tuileries, en 1857, et l'illustre
thatin, dont la pense--comme l'on sait--est toujours une pense
d'ensemble et d'unit profonde, les a publis sous un titre collectif
qui dit bien, en un seul mot, le sens particulier de ces discours.

  [53] _Le Pouvoir chrtien: Discours prononc  la chapelle impriale
  des Tuileries, pendant le Carme de 1857(Pays, 13 juillet 1858)_.

Ils ont, en effet, un sens particulier. Ils sont bien, comme tous les
sermons des prtres chrtiens, depuis saint Paul jusqu' saint
Ambroise et depuis saint Ambroise jusqu' Bourdaloue et Bossuet, la
vrit de Jsus-Christ dans toutes ses portes pour le coeur et pour
l'esprit, la vrit avec son caractre absolu et universel; mais ils
ont cependant quelque chose de diffrent aussi, et qui n'est pas
seulement une question de talent, d'originalit et de forme. En si
haute matire, il s'agit vraiment bien de cela! L'enseignement du P.
Ventura a, pour la premire fois, une _direction_ qu'aucun
prdicateur, en s'adressant  une de ces puissances qui ne gardent
devant Dieu que la majest du respect, n'a donn au sien, et mme
parmi les plus imposants et les plus hardis. Jusqu'ici, tous les
sermonnaires qui prchaient aux souverains les devoirs que leur
grandeur leur impose, tout en se plaant le plus prs possible du
coeur qui les coutait, par un autre ct se maintenaient  distance.
Ils ne descendaient pas la marche qui spare la religion de la
politique. Ils restaient sur le haut du degr. Le P. Ventura n'a pas
craint de le descendre. Il savait  qui il parlait.

Il n'a pas craint de se placer aussi prs de l'esprit que du coeur,
aussi prs des choses contemporaines que de celles de l'ternit, en
parlant  celui que nous pouvons appeler l'Homme du Temps. Il a mis sa
main, sa main libre de prtre, sur les questions du moment, et il a
t tout  la fois sarcerdotal et politique. Le livre qui a recueilli
ses discours s'appelle maintenant le _Pouvoir chrtien_[54].

  [54] Gaume frres et J. Duprey.

Du reste, une telle nouveaut tait justifie. Les vnements qui se
sont accomplis dans le monde moderne ont t si puissants et si
terribles, les esprits et les mes ont t remus  de telles
profondeurs, que le prtre lui-mme, le prtre, qui vit dans un cart
sublime et dans l'impassible lumire du sanctuaire, en a ressenti le
contre-coup. Ne croyez plus  la chronologie! Entre 1857 et 1757 il y
a certainement plus d'un sicle. Entre 1857 et 1657 il y en a
certainement plus de deux. Il y a plus que du temps, il y a de
l'vnement,--il y a la rvolution franaise et les Napolon, deux
fois sauveurs. Si Bourdaloue et Bossuet avaient vu de telles choses,
ils ne prcheraient point, croyez-le bien! comme ils prchaient devant
un roi tranquille, qui vivait et s'endormait dans la mort avec cette
pense que sa race tait immortelle. Ils n'auraient pas maintenant
exactement le genre de prdication qu'ils avaient lorsque les pouvoirs
humains n'avaient pas reu les pouvantables atteintes qui les ont
briss et dont, hlas! ils saignent toujours. Quelque chose de si
incomparable  tout s'est produit parmi nous que mme la situation du
prtre, de cet homme qui n'est qu'une voix,--_vox clamantis!_--en est
modifie.

Bourdaloue et Bossuet, ressuscits parmi nous, seraient donc tenus de
jeter sur le temps--sur le dtail des questions du temps--ce regard
pntrant qui n'a jamais manqu au prtre, si surnaturellement
pratique. Ils n'enseigneraient plus seulement une royaut entre
toutes: l'individu royal, pour ainsi dire; mais ils referaient les
notions dfaites, et leurs sermons, comme ceux du pre Ventura,
s'appelleraient le _pouvoir chrtien_. Le pouvoir, voil l'_Ucalgon_
qui brle; le pouvoir chrtien, c'est le pouvoir treint et sauv!
Bourdaloue et Bossuet, au XIXe sicle, auraient compris, ces grands
hommes, quelle initiative est maintenant de rigueur pour ceux-l qui
tiennent l'anneau de Salomon dans leur main. Ils auraient compris,
enfin, que si le chrtien manque de prcision dans ses initiatives,
Proudhon est dans son droit et qu'il dborde comme un flot.
L'individualisme qui veut se sauver, du moins jusqu' la mort,
intervient avec ses fantmes, et, rest muet s'il peut l'tre, le
chrtien prend  sa charge une partie des malheurs du temps et il en
rpond devant Dieu!


II

C'est sous l'empire de ces penses que nous avons ouvert le livre du
R. P. Ventura. Nous ne l'avons pas entendu. Les souvenirs de
l'orateur, plus ou moins brillant, ne nous voilaient pas l'homme
d'ide. Le P. Ventura est bien l'un et l'autre. Il a la double facult
de la rflexion et de l'expression instantane. Le charbon d'Isae
s'allume sur ses lvres, mais il n'en a pas moins le repli de la
rflexion et les facults qui servent  creuser un sujet. Si l'on ne
craignait pas d'offenser une tte thologique de sa force, on dirait
que le P. Ventura est une intelligence philosophique. Il est, avec le
P. Gratry, un des esprits les plus aptes  la lutte dans la grande
bataille philosophique qui n'est pas finie. Indpendamment de la
lumire que tout prtre porte dans sa main, par cela seul qu'il est
prtre et qu'il allume son flambeau  la source de toute splendeur, le
P. Ventura avait pour la Critique l'intrt d'un esprit de l'ordre le
plus lev, qui jusque-l s'tait illustr dans de trs puissantes
polmiques, mais que l'vnement et le choix de l'Empereur mettaient
en demeure de se montrer fcond et net dans sa fcondit et de dire
enfin le mot suprme, que, sur toutes les questions, le christianisme,
s'il rencontre un homme de gnie, n'a jamais manqu de prononcer!


III

Eh bien, ce mot-l, le P. Ventura l'a-t-il fait entendre? On le
cherche, et un tel mot ne se cherche pas, dans cet norme volume de
cinq cent soixante pages o la lumire passe sur toutes, mais ne se
condense dans aucune de manire  former ce noyau qu'il faudrait pour
tout clairer! Certes! il y a l des accents superbes, un style
tonnant, remuant et remu, et franais  nous faire penser que nous
avons l, dans cet Italien, un loquent compatriote; mais est-ce tout?
Que l'illustre thatin nous le pardonne: si la franchise est le devoir
du prdicateur vis--vis des puissances, elle est le devoir rigoureux
de la part du chrtien vis--vis du prdicateur. C'est l'instrument
de l'observatoire catholique  mettre au point du firmament. Dans ces
cinq cent soixante pages, y a-t-il autre chose que des gnralits
vagues, dans une excellente direction il est vrai, mais n'aboutissant
pas au conseil prcis que le lgislateur veut entendre puisque, dans
la magnanimit de son intelligence, il vient s'asseoir l devant vous?
Or, le conseil a-t-il immerg dans le champ du tlescope? Le sol de
l'observation n'a-t-il pas trembl sous les pas de l'observateur?

Le P. Ventura, qui veut enseigner le pouvoir politique au dtenteur
providentiel de ce pouvoir, qui l'a ramass sur la plage comme une
pave en miettes dont il faut rapprocher et rorganiser les dbris, le
P. Ventura, publiciste aprs coup aprs le sermon, puisqu'il le fixe
sous nos yeux dans un livre qu'il revoit, corrige, orne de notes, et
qui est enfin un trait, ni plus ni moins que le livre du premier
publiciste venu crivant dans la confiance de sa pense, le P. Ventura
ne serait-il pas un peu embarrass si on lui disait: C'est bien! mais
prenez la plume encore et formulez vos conseils en lois. Voyons!
allez! rdigez le dcret. Il faut lguer la paix au monde avec une
dynastie. crivez le testament politique qui va assurer cette
survivance ncessaire au monde, si le monde n'est pas condamn. Nous
sommes attentifs, mais vous, soyez formel. Publiciste de Celui qui a
dit: Gardez mes commandements et vous vivrez, sur quel article du
_Dcalogue_ baserez-vous la longvit politique de l'tablissement
imprial? Tout est l, sans doute, pour vous, prtre. Ce n'est pas
tout que de descendre du Sina; il faut y remonter. Le _Pater noster_
a-t-il des chos ici-bas? clairez-nous... Est-ce trop demander?
N'tes-vous pas le canal de la Constituante ternelle, le truchement
de Dieu, son porte-voix?

Encore une fois, si les sermons du P. Ventura n'taient que des
sermons, nous aurions dit: Ils ont la force persuasive, ils ont
l'accent pntrant, ils ont l'onction, ils ont... ce qu'ils auraient!
Ce ne serait l qu'un compte  rgler sur les qualits et les
richesses du talent de l'orateur; mais dans la pense vidente,
catgorique et mme exprime dans ce titre que vous avez pris, c'est
bien autre chose. C'est une rponse aux questions des novateurs du
temps. C'est une panace. Or, qu'on nous pardonne l'expression
vulgaire! une panace ne consiste pas  dire aux gens: Portez-vous
bien, et je paierai le mdecin. Or, encore,  part la vrit morale et
dogmatique du christianisme qui circule dans ces discours et qui
appartient au premier cur de village autant et au mme titre qu'au R.
P. Ventura, il n'y a vritablement pas l d'inspiration relle et
efficace dont on puisse affirmer que ceci n'est pas le bien de tous,
la gnralit catholique dans son ampleur flottante et dtache, mais
la proprit exclusive et positive d'un esprit meilleur que les autres
parce que le christianisme l'a plus profondment clair!...


IV

Le _Carme_, comme l'on disait autrefois, le _Carme_ du P. Ventura est
compos de neuf discours: Rapports entre Dieu et les pouvoirs
humains;--Ncessit d'une rforme de l'enseignement public dans
l'intrt de la religion;--Ncessit d'une rforme de l'enseignement
public dans l'intrt de la littrature et de la politique;--Importance
sociale du catholicisme;--Moeurs des Grands;--Exemple des
Grands;--L'glise et l'tat, ou Thocratie et Csarisme;--Royaut de
Jsus-Christ et Restauration de l'Empire en France. Voil les neuf
majestueux sujets que le P. Ventura a du moins eu le mrite d'aborder.
Ce n'est pas dans un chapitre d'un livre comme le ntre--un _index_ des
travaux philosophiques et religieux de ce temps--qu'on peut analyser ou
seulement jauger le flot de choses qui passent  travers ces sujets,
tout  la fois ternels et contemporains. Charri par la crise qui nous
emporte, le P. Ventura a au front l'cume des vagues et de la tempte,
et du sein de cette cume il crie loquemment: Seigneur! Seigneur! Mais
l'vangile et la tradition ne lui fournissent pas ce qu'ils auraient
fourni  saint Thomas d'Aquin, par exemple, si saint Thomas, tomb de
son sicle dans le ntre, nous avait donn une loi sur la famille
chrtienne dchire et l'ordre social branl.

Le P. Ventura, qui a une clef pour entrer partout et qui n'entre nulle
part, le P. Ventura, le Guizot de la chaire, qui comprend, comme
Guizot comprenait, qu'il y a _quelque chose  faire_, ce refrain qui
depuis trente ans court les rues mais qui ne dit pas rsolument quoi,
n'a que des aspirations, des pressentiments et d'incohrentes lueurs.
Dans l'impossibilit de le suivre en ces neuf stations qu'il traverse,
nous nous permettrons de signaler  l'homme d'ide le sermon final de
son Carme, parce qu'il rsume, en somme, toutes les questions agites
dans les autres et qu'il pose celle-l qui nous couvre, nous protge
et doit nous dfendre dans les ventualits que l'avenir nous garde,
c'est--dire la restauration et l'affermissement de l'Empire.

Eh bien, dans ce discours, o les caractres d'une restauration
providentielle sont exposs avec une autorit incontestable, le
publiciste sacr, aprs avoir fait la part de Dieu dans cet vnement,
arrive  la part de l'homme,  ce quelque chose d'humain que nous
autres faibles cratures nous sommes pourtant tenus d'ajouter dans
l'histoire aux bonts et aux magnificences divines, et le voil qui se
demande alors, comme dans ses autres discours il ne se l'tait jamais
demand jusque-l, ce qu'il faut voir et ce qu'il faut faire pour
rsoudre cette question de la fragilit, de l'accident, qui est,
hlas! au bout de toutes les choses humaines! Assurment, ce moment du
livre est imposant, et nous attendions  cette place, dans ce discours
final, quelque chose de premptoire sur lequel le prdicateur nous
aurait laisss.

Retarde, si l'initiative avait apparu elle n'en aurait t que plus
frappante. Mais savez-vous ce qu'est pour le P. Ventura, penseur hors
de sa robe, et qui dans sa robe devrait tre inspir, l'initiative qui
doit raffermir le pouvoir secou et bris par tant de rvolutions
successives?... On sourit presque en l'crivant! C'est la
dcentralisation comme l'entend Danjou et le principe des
substitutions  perptuit. En dehors de ces deux vues politiques trs
connues, trs discutes et encore trs discutables, il ne voit plus
rien, cet homme de politique sacre, et c'est pour nous rapporter de
telles choses, qui sont au pied de toutes les taupinires politiques
de notre ge, qu'il est mont au Sina et qu'il en descend, plus
resplendissant de talent que de vrit!

Nous ne croyons pas qu'effet de surprise plus dsagrable se soit jamais
produit en lisant un homme sur lequel on avait compt. Quoi? avoir pris
le ton qu'il fallait prendre, du reste; avoir t prtre jusque-l,
touchant, poignant, d'une gravit, d'une pntration...--mais dans cette
gnralit que nous avons note, cette gnralit de l'enseignement
catholique que le premier venu peut avoir comme le dernier,--et puis
tout  coup, lorsqu'il s'agit du conseil exprs, de la vue prcise, se
montrer...--comment dirons-nous? et il faut bien le dire...--si vulgaire
et d'une initiative si morte! C'est l une chose presque douloureuse, et
qui,  nos yeux et aux yeux de tous, dcapite le titre ambitieux, et qui
pouvait tre juste, du livre du P. Ventura: _Le Pouvoir chrtien_.
L'adjectif peut rester, mais le substantif ne mrite plus d'y tre.
C'est du christianisme loquent que fait l'illustre thatin, mais du
pouvoir... non!

Et cependant, comme tout homme qui a l'toffe catholique sous la main
et qui pourrait tailler l dedans, le P. Ventura est pass bien prs
de la vrit, de la vrit illuminante. Pourquoi donc faut-il qu'il
soit rest sur son oeil la pellicule de la cataracte? La
dcentralisation dont il parle est peut-tre, en sachant l'entendre,
une vue qui a sa justesse, mais elle n'a, dans l'conomie des
postulations du publiciste, ni la grosseur ni la toute-puissante
efficacit qu'il lui attribue. Nous n'en dirons pas assurment autant
du pouvoir paternel, qu'il veut faire plus fort par le principe des
substitutions et la disposition testamentaire; nous croyons que, l,
le clbre prtre tait bien prs d'une solution. Mais il en tait
d'autant plus loin qu'il en tait plus prs. Rappelons-nous le
proverbe: Lorsqu'il y a dix pas  faire, neuf est la moiti du chemin.

Pour le prtre, en effet, et pour tout homme qui croit, avec juste
raison, que la politique sort des flancs de la morale et ne peut pas
sortir d'ailleurs, la question primaire, la question fondamentale, 
cette heure de l'histoire, est la reconstitution de la famille
chrtienne, brise par l'individualisme du temps. Nous aussi nous
pensons, comme le P. Ventura, que la famille doit prendre fonction
dans l'tat. Nous pensons que si un _pouvoir chrtien_ (et, certes! le
pouvoir devant lequel le P. Ventura parlait alors avait ce glorieux
caractre) traduisait le _Pater noster_ dans ses lois et le quatrime
commandement, il serait en mesure suffisante contre les rvolutions
futures et pourrait marcher en bataille range contre elles. Nous
pensons que si on opposait aux droits de l'homme de Rousseau la
dclaration des droits de la famille franaise reprsente par le
Pre, ceci nous infuserait un sang nouveau dans les veines et que le
pouvoir politique en bnficierait  l'instant mme, car le _Notre
pre_ ne s'adresse pas qu' Dieu. Il se rflchit jusque dans le sein
des mineurs de la famille, et c'est un rayon divin qui traverse le
diamtre de l'espace et de l'infini!


V

Et dire comment et par quels moyens cette traduction tait possible,
le dire nettement, voil la politique sacre comme en ferait Bossuet 
cette heure et que nous attendions du P. Ventura. Quel sujet et quel
auditoire! L'imagination nous le fait entendre: Plantez, sire, les
racines de vos enfants dans le coeur de tous les foyers domestiques.
Enfoncez votre dynastie dans huit millions de dynasties.
Rverbrez-les et qu'elles vous rverbrent! A la statue dynastique il
faut un pidestal de granit comme elle. Quel texte inou et quelle
occasion splendide pour un orateur qui et t plus qu'orateur! Hlas!
le P. Ventura, nous le rptons, n'a t que cela. Ce n'est pas
cependant le courage qui lui a manqu. La religion est une Thtis qui
trempe les coeurs dans des eaux dont ils ressortent Achilles et qui
leur dit: La peur seule est mortelle. Et, d'ailleurs, avait-il
besoin de courage? Ne parlait-il pas devant l'homme qui sait que le
pouvoir est la vertu des rois et qui en a fait la sienne?...


VI

Un mot encore sur ces sermons, qui, s'ils ne sont pas davantage,
resteront de trs beaux discours prononcs devant Sa Majest
l'Empereur. Ils sont prcds d'une introduction de la plus
majestueuse gravit, due  la plume de Louis Veuillot, dont le
talent, on peut le dire, a pris depuis quelque temps un surcrot
d'aplomb et le caractre, presque l'clat, d'une popularit. Ce rayon,
qui lui est venu enfin  travers les prjugs de la haine, et qu'il
n'a pas cherch, Dieu merci! il le conservera, s'il ne faut pas pour
cela dvier de sa ligne droite, et il le perdra sans souci pour ne pas
en dvier.




LE DOCTEUR TESSIER[55]


I

Les _tudes de mdecine_[56] dont le docteur Tessier a publi la
premire partie, sont, avant tout, un livre de discussion ardente sous
des formes svres, une polmique corps  corps et mortelle contre des
hommes clbres et des doctrines malheureusement professes; mais
cette discussion est, en bien des points, si dtaille et si spciale,
le langage qui l'exprime est d'une proprit si technique et si
profonde, qu'au premier abord elle semblait, par cela mme, chapper 
notre examen. C'est  la rflexion seulement que nous avons compris
qu'un livre de cette importance et de cette porte ne pouvait tre
pass sous silence. Les _tudes_ du docteur Tessier n'intressent pas,
en effet, que les hommes d'une science dtermine. Elles mritent
d'tre signales  l'attention de tout ce qui pense.

  [55] _tudes de mdecine gnrale_, 1e partie: _De l'influence du
  matrialisme sur les doctrines mdicales de l'cole de Paris; De la
  fixit des essences et des espces morbides_ (_Pays_, 4 fvrier 1856).

  [56] J.-B. Baillire.

Elles s'appuient sur ces grandes gnralits qui soutiennent tout dans
le monde intellectuel et moral. A travers les lignes droites ou les
sinuosits de l'argumentation suprieure de Tessier, on voit que
l'esprit de ce redoutable discuteur doit fomenter, depuis longtemps
dj, une vaste thorie de son art, et il est impossible de ne pas
tenir compte de ce qu'on aperoit d'un systme qui, sans doute, se
dgagera plus tard avec la double force de ses dveloppements et de
son ensemble. Si nous pouvions, par le peu que nous en dirons, avancer
le moment o ce systme, parachev et complet, sortira de l'esprit
auquel il a donn tant de rsistance et de vigueur contre les
tendances d'un enseignement vicieux et funeste, nous croirions avoir
fait assez. Les prtentions du temps actuel sont philosophiques. C'est
dans ces prtentions qu'il faut le saisir pour le redresser. L'esprit
philosophique a mis partout sa main insolente; il faut partout la lui
couper. Sous prtexte d'indpendance, il a bris la chane des
traditions dans toutes les directions de la pense. En histoire, il a
fauss les faits  l'aide d'interprtations mensongres, et il a
invent des _philosophies de l'histoire_. Tessier est un de ces fermes
esprits qui ne donnent pas dans ces majestueuses niaiseries. Il est de
ceux qui croient que, sur tous les terrains,--en mdecine comme
ailleurs,--l'histoire doit faire taire la philosophie et tient en
rserve des rponses et des solutions toutes prtes quand la
philosophie n'en a plus.

Et qu'on n'infre pas de ces paroles que le docteur Tessier est
impropre  ce qu'on appelle les choses de la philosophie et qu'il a
pour elle ce ddain qui est l'hypocrisie de l'impuissance! On se
tromperait assurment. Tessier est, au contraire, une intelligence
philosophique. C'est un mtaphysicien d'un ordre lev. Le livre dont
nous parlons en fait foi. Il aime et il invoque la mtaphysique. Il la
trouve dans l'esprit humain et il ne veut point qu'on l'en arrache. Il
en maintient la ncessit. Il en reconnat la grandeur, quand la
plupart des mdecins modernes, mtaphysiciens pourtant, mais malgr
eux, et aveugles, l'insultent et la repoussent comme un pige, plein
de trahison, que l'esprit humain se tend  lui-mme. Seulement, tout
mtaphysicien qu'il puisse tre, l'auteur des _tudes de mdecine
gnrale_ est encore plus traditionaliste que philosophe, et il laisse
 sa vraie place la mtaphysique, dans la hirarchie de nos facults
et de nos connaissances, en homme qui sait que sans l'histoire les
plus grands gnies philosophiques n'auraient jamais eu sur les
premiers principes que quelques sublimes soupons... Le docteur
Tessier, qui croit  la science mdicale, qui la dfend contre les
invasions sans cesse croissantes de la physique, de la chimie et d'une
physiologie usurpatrice, donne pour chevet  ses ides le rcit
mosiaque, dont tout doit partir pour tout expliquer, et
l'enseignement thologique et dogmatique de l'glise. En plein XIXe
sicle, lui, mdecin, il se fait hardiment scolastique, et, comme le
robuste et beau pasteur du tableau de Lopold Robert, accoud si
grandiosement contre son attelage, l'auteur des _tudes de mdecine
gnrale_, appuy sur le front puissant du _Boeuf de Sicile_, oppose
firement saint Thomas d'Aquin  Cabanis. Il appartient donc  ce
groupe d'esprits qui pensent que la Renaissance et l'exprimentalisme
de Bacon ont dtourn les sciences, aussi bien que les lettres, de la
voie qu'elles devaient suivre au sein d'une civilisation chrtienne,
et qui sont dcids  mourir ou  ne jamais vivre dans la popularit
de leur sicle pour les y faire rentrer si Dieu lui-mme ne s'y oppose
pas. Avec le genre d'occupations et de proccupations auxquelles le
docteur Tessier a dvou sa vie, on peut s'tonner qu'il fasse partie
de ces _derniers Romains_, qui priront probablement  la peine et 
l'honneur de la vrit; mais s'il y a l une raison pour tre surpris,
il y en a une autre pour applaudir et pour admirer!


II

De tous les esprits, en effet, qu'a fausss et corrompus le sensualisme
de la Renaissance et l'exprimentalisme de Bacon, qui en a t la
doctrine, les mdecins ont t et sont encore, par le mode sculaire de
leur enseignement, les plus profondment atteints. C'est qu'on ne touche
pas impunment sans prcaution  la matire! L'Hercule intellectuel
n'est pas comme l'Hercule de la chair. Il meurt de son baiser  la
terre. Quand il l'treint trop fort, il touffe dans toute cette
poussire sa vigoureuse spiritualit. Aveugls par leur long tte--tte
avec des organes et des phnomnes, la plupart des mdecins ont, depuis
Bacon et son observation raccourcie, dgrad la science dont ils
relvent, et ils l'ont rduite  n'tre plus qu'un empirisme superficiel
et grossier. Le matrialisme paen, qui, en renaissant, devait
reparatre plus monstrueux que la premire fois puisqu'il renaissait
dans une socit chrtienne, est scientifiquement plus grand dans les
crits de Van Helmont et de Boerhaave qu'il ne l'tait, par exemple,
sous la plume d'Hippocrate et les traditions de l'cole de Cos. Filtrant
partout, comme la boue du Nil, dans les inspirations des potes, dans
les chefs-d'oeuvre des artistes, dans les moeurs des classes leves,
pour retomber de l dans les peuples comme, de l'lgante cuvette d'une
fontaine, l'eau ruisselle dans les profondeurs d'un bassin, le
matrialisme, qui cherchait son lit, en a enfin trouv un, qui semble
ternel, sur le marbre des amphithtres. En supposant que
l'intelligence humaine soit un jour nettoye de cette doctrine immonde,
les mdecins seront les derniers  en essuyer leur pense. A prdire
cela, croyez-le bien! il n'y a ni exagration ni imprudence, et la
preuve en est dans le livre de Tessier. Nous l'avons lu et nous en
sommes rest accabl. On y trouve, exposes et rfutes, les doctrines
des professeurs les plus influents sur l'enseignement et sur l'opinion,
et ces doctrines sont matrialistes,--immuablement matrialistes,--comme
si nous tions au lendemain de la Renaissance ou  la veille de la
Rvolution franaise!

Il faut dire cela, et le dire bien haut. Nous avons donc vcu en vain.
Les cynismes du XVIIIe sicle, en dbauche d'esprit comme de moeurs,
n'y ont rien chang. Les honntes gens ont eu horreur et dgot, mais
l'horreur n'a pas mont plus haut que le coeur. La science
probablement trempe la tte dans un Styx, comme le corps d'Achille,
afin de faire  ses enfants un sentiment moral invulnrable, et (le
croiront-ils, ceux-l qui ne sont pas mdecins?) le matrialisme a
continu d'tre,  peu de chose prs,  cette heure, ce qu'il tait
quand La Mettrie publiait cette _histoire naturelle de l'me_ qui fit
tant de bruit, et cet _homme-machine_ qui n'en fit pas moins! En ce
temps-l, les habiles et les modrs du matrialisme dirent que La
Mettrie avait l'esprit un peu drang; et, pour se consoler, il s'en
alla, Triboulet de la philosophie, bouffonner chez le roi de Prusse.
Mais Cabanis allait natre, Cabanis, qui, sous une phrasologie encore
plus lche que honteuse, devait nous donner la pense comme une
scrtion du cerveau.

Pour ma part, doctrinalement parlant, je ne vois pas nettement qui
vaut le mieux de Cabanis ou de La Mettrie. Quant  la politique,
mise au service de la doctrine, c'est diffrent! Cabanis, qui a la
froideur et les insinuations du serpent, est  coup sr trs
suprieur  La Mettrie, entran par une expression  outrance et un
temprament dsordonn. Blafard et doucetre crivain, lgant, mais
 la manire des incroyables de son temps, appliquant aux matires
philosophico-mdicales la rhtorique efface de son ami Garat,
Cabanis, malgr une mdiocrit foncire, a laiss un sillon profond,
que d'autres ont fcond, et a exerc une influence dcisive sur
l'enseignement en France tel qu'il est encore aujourd'hui.

Comme le remarque Tessier avec infiniment de justesse, Cabanis, qui
avait contre l'glise et les ides religieuses les haines perverses de
son poque, voulait, dans la civilisation de l'avenir, remplacer les
prtres, dont le rle tait fini (pensait-il), par les vingt mille
mdecins qui allaient toucher, en haut et en bas,  toutes les
rclamations de la socit moderne et la gouverner en la retournant
sur son lit de douleur. Le plan n'tait pas mal combin. Il valait
mieux que la prtrise des philosophes de l'avenir invente, depuis,
par Cousin, Saisset et Simon. Ce plan aurait, s'il avait vcu, ravi
d'esprance Condorcet. Sans le chrtien Napolon, qui se mit tout 
coup  faire les affaires de Dieu, et quelques esprits du plus haut
parage, comme le vicomte de Bonald, qui, par parenthse, traita
Cabanis dans ses _Recherches philosophiques_ comme plus tard de
Maistre traita Bacon, le matrialisme passait presque  l'tat
d'institution politique. Nonobstant l'effort de ces grands hommes,--de
ces grands spirituels,--il resta au fond de l'enseignement, en
s'aplatissant, il est vrai, en y rampant, en s'y coulant comme un
reptile, mais il y resta.

Un jour, la philosophie gnrale eut assez de cette auge et releva le
front. Les philosophes du XIXe sicle ragirent contre les philosophes
du XVIIIe. La Romiguire abolissait Condillac. Cousin, toujours poli,
en sa qualit d'clectique, effaait Locke... d'un coup de chapeau.
Galvanis un instant, le spiritualisme cartsien disparut bientt dans
ce vaste trou de formica-leo, cette logique de Hegel, qui tue la
pense par le vide. Au milieu de tout ce mouvement, le matrialisme
mdical ne bougeait pas. Il laissait dire et faire et se transformer
la philosophie. Comme le voyageur de la fable, craignant que le vent
ne ft pas pour lui il serra son manteau autour de sa personne, et si
bien qu' moins de le regarder de fort prs on ne pouvait le
reconnatre. C'tait son salut. Il ganta sa main et masqua son visage,
et l'on vit jusqu' ce lion de Broussais, dont Pariset disait:
_Qurens quem devoret_, devenu tout  coup d'une prudence antipathique
 son gnie, mettre une sourdine  sa voix rugissante, et inventer,
pour mieux cacher le secret de la comdie, ce mot d'_ontologie_ qui
signifiait toutes les chimres et toutes les sottises de la religion,
de la mtaphysique et de la spiritualit.

Or, si Broussais s'humiliait ainsi, Broussais, le plus superbe esprit
qui se soit jamais pos sur des griffes entrecroises  la _guisa di
leone_, comme dit le pote, on se demande ce que durent faire les
hommes qui vinrent aprs lui et dont l'audace n'tait pas, comme la
sienne, mesure  la grandeur de l'intelligence. Eh bien, ce qu'ils
firent, le docteur Tessier s'est donn la mission de nous l'apprendre
en leur rpondant! Il a choisi les plus compts d'entre eux et il a
cherch, sous le masque fin d'une phrase teinte, qui jette de la
cendre par-dessus la flamme afin qu'on ne crie pas au feu!, la
doctrine, l'immuable doctrine, qui a bien pu modifier des vues de
dtail, mais qui est la mme dans ses conclusions qu'aux jours o elle
ne se cachait pas. Encore une fois, nous ne pouvons entrer dans cette
robuste et longue discussion, qu'il faut prendre o elle est,
c'est--dire dans le livre de Tessier. Les problmes sur lesquels
roule tout l'enseignement mdical y sont examins avec les solutions
qu'en donnent les professeurs actuels, dont on cite les noms, les
discours et les livres. Mconnaissance de la nature spirituelle de
l'homme, qu'on dfinit _un mammifre monodelphe bimane_ et rien de
plus, ngation de l'unit de la race humaine, affirmation de
l'activit de la matire, confusion de la physiologie et de l'histoire
naturelle au mpris des traditions mdicales depuis Hippocrate jusqu'
nos jours, enfin l'opinion qui implique le matrialisme le plus
complet: Que la vie ne doit pas tre considre comme un principe,
mais comme un rsultat, _une proprit dont jouit la matire, sans
qu'il soit ncessaire de supposer un autre agent dans le corps_,
toutes ces solutions, et beaucoup d'autres de la mme normit, sont
attaques et ruines de fond en comble par le rude joteur des
_tudes_.

Il suit, avec une longueur de vue et une implacabilit de logique
auxquelles rien n'chappe, les consquences de ces doctrines dont la
science est empoisonne, et, Dieu merci! il n'est pas au bout de son
travail puisque nous n'avons que la premire partie d'un ouvrage qui
devra montrer, dans tous les rameaux de l'enseignement, la filiation
de ces erreurs. Le docteur Tessier n'est pas uniquement proccup de
_spiritualiser_ l'instruction et de tenir compte de la magnifique
duplicit humaine, mme dans l'intrt de l'observation
physiologique; il va plus loin et plus haut... Le rationalisme
dogmatique--dit-il--ne saurait coordonner les phnomnes
physiologiques et comprendre les rapports de la physiologie et de la
mdecine; mais, sur le terrain de la pathologie, ce rationalisme
devient la ngation de TOUTE vrit. Ainsi, comme on le voit,
l'enseignement n'est pas seulement matrialiste; il est, de plus,
arbitraire et antimdical, et l'habile crivain le prouve avec une
rigueur dont, certes! il n'avait pas besoin aux yeux de ceux qui
savent jusqu'o peut porter une ide. En effet, les doctrines
matrialistes sont, scientifiquement, ce que sont politiquement les
doctrines dmagogiques, troublant galement la tradition, et les unes
violant aussi bien l'histoire dans le monde des ides que les autres
dans le monde des faits!


III

Et, ici, nous touchons au plus beau ct d'un livre qui nous en promet
un autre, dgag de toute polmique, et par cela plus grand... Esprit
historique, comme on doit l'tre avant d'tre mtaphysicien, le
docteur Teissier ne fait point la guerre sans savoir comme il fera la
paix. On a eu de fort grands critiques pour la critique elle-mme, et
qui, comme Bayle, appuyaient leurs ttes d'or sur l'argile d'un
scepticisme toujours prs de s'crouler; mais Tessier est or de
partout. S'il veut dtruire le physiologisme moderne, il sait aussi ce
qu'il veut mettre  la place, et c'est prcisment ce qui y tait. Le
plus bel effort des esprits vigoureux est de renouer les traditions,
en toutes choses, quand elles ont t rompues; c'est de se rattacher 
ce pass qui est toujours une vrit ensevelie. Les chefs de dynastie
le savent bien, qu'il n'y a rien de plus difficile et de plus grand!
Tessier, qui est peut-tre,  sa manire, un chef de dynastie,--car,
ou nous nous trompons beaucoup, ou il a toute une famille d'ides
puissantes  tablir,--Tessier est une de ces intelligences qui
travaillent  renouer la chane des enseignements scientifiques, et
jamais il ne nous a paru plus heureux dans son effort qu'en posant
(pourquoi n'est-ce que de profil?) la grande question de
l'immutabilit des maladies. Le physiologisme, qui rgne encore
quoique son conqurant ne soit plus, a invent un tat de sant qui
ressemble fort  ce qu'tait l'tat de nature chez les publicistes du
sicle dernier. En identifiant, comme il l'a fait, la maladie avec le
symptme ou la lsion, il a supprim la maladie, et, de cette faon,
il a boulevers tout ce qu'on savait et tout ce qui tait force de loi
sur cette question fondamentale: Le mot _nature_ vient du mot
_nasci_,--dit Tessier avec la simplicit de la lumire,--par
consquent, toutes les fois qu'une question de nature est pose, elle
implique  l'instant mme une question d'origine. Donc la question des
maladies pose la question de leur origine, et par suite de l'origine
du mal.

Rduit  ses seules forces et rpugnant  regarder au fond de
l'histoire, le rationalisme devait considrer ces questions comme
vaines et insolubles, et il n'y a pas manqu; en cela au-dessous de
l'antiquit paenne, qui ne connaissait pas Bacon, mais qui n'en
savait pas moins observer et conclure. Hippocrate, en effet, ce
vieillard divin,--car l'histoire, pour honorer ce grand observateur,
n'a trouv rien de mieux que de l'appeler comme le vieil
Homre,--avait reconnu l'immutabilit des maladies quand il s'criait,
avec le pressentiment d'une rvlation: Il y a l quelque chose de
Dieu (_quid divinum_)! Et quand aussi Dmocrite, tenant de plus prs
la vrit, crivait ce mot singulier: L'homme tout entier est une
maladie, comme s'il et devin ce dogme de la chute aprs lequel il
n'y a plus rien  l'horizon de l'histoire ni  l'horizon de l'esprit
humain!

C'est cette immutabilit des maladies, nie et mprise comme tant de
grandes traditions  cette heure, que Tessier a os relever et
soutenir. Il a choisi cette forte thse parce qu'il l'a rencontre sur
la route de ses dductions, mais surtout parce que, triomphante, elle
entranerait la ruine du matrialisme,--sa ruine dfinitive, sans que
dans ses dbris il pt retrouver une pierre pour se faire un bastion.
L'immutabilit des maladies s'explique par les prdispositions
morbides; les prdispositions morbides par une hrdit qui,
elle-mme, confine  un tat antrieur dont l'homme n'est sorti qu'en
se laissant criminellement tomber. Tout cela n'est pas nouveau. Mais
rappelez-vous le mot de Pascal, vous qui avez au moins le respect des
noms crasants, et taisez-vous! Le noeud de notre condition--crivait
le penseur terrible--prend ses retours et ses replis dans cet abme,
de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystre que ce
mystre n'est inconcevable  l'homme. Provoquer, par des livres
suprieurs comme l'est celui de Tessier, le retour aux ides
spirituelles et chrtiennes dans l'enseignement de cette science
immense,--la mdecine,--ce n'est donc pas de l'invention, mais c'est
mieux. C'est la pyramide renverse sur la pointe et replace sur la
base, comme le disait ce grand crivain, qui, pour son compte, a fait
si bien un jour ce qu'il avait dit.




FLOURENS[57]


I

Si Flourens n'avait qu'une seule importance,--s'il n'tait qu'un
savant d'un ordre suprieur enferm dans la carapace d'une grande
spcialit, impntrable  tout ce qui ne serait pas savant, sinon du
mme niveau que lui, au moins du mme courant d'tudes,--nous ne nous
hasarderions point  vous en parler... Nous laisserions aux livres
purement scientifiques, ou aux mmoires de l'Acadmie dont il est le
secrtaire perptuel,  vous entretenir de ses dcouvertes en anatomie
et de ses travaux en physiologie et en histoire naturelle. Flourens,
heureusement pour lui,--encore plus heureusement pour nous,--n'est pas
qu'un savant considrable et officiel. C'est aussi un lettr, un
lettr autant qu'un de nous. C'est un lettr qui reporte sur la
science, pour en adoucir l'austrit et sans rien diminuer de sa
beaut profonde, tout ce que le gnie littraire peut donner  la
pense d'un homme de clair, d'lgant et de doux. Et ces trois mots
caractrisent trs bien, je vous assure, le genre de talent de
Flourens, de cet homme qui aurait pu, ma foi! tre pesant sans se
compromettre, tant il savait de choses, et qui s'en est si bien gard!

  [57] _Oeuvres compltes_ (_Pays_, 7 avril 1860).

Mon Dieu, oui! il aurait pu tre pesant tout comme un autre. Il est
savant. Il a donn  la science toute sa vie, et, vous le verrez tout
 l'heure, la science a trs bien agr ses hommages. Elle l'a rendu
heureux; elle ne l'a point trait comme un de ses _patiti_ infconds
qu'elle trane quelquefois aprs elle. Et cependant il n'a pas eu la
fatuit de son bonheur, car la fatuit des savants heureux, c'est la
lourdeur... une lourdeur gourme, pate, infinie. C'est leur
_turcartisme_,  eux! Au contraire, il a t lger; mais lger comme
un ignorant charmant, qui n'a pas autre chose  faire que d'avoir de
la grce, de temps  autre, et de se montrer spirituel. Flourens n'est
point un rudit  l'allemande, quoiqu'il soit de l'Acadmie de Munich
et de bien d'autres acadmies. C'est un rudit des plus franais, qui
n'a pas perdu, comme tant d'autres, en cultivant la science, sa
qualit de Franais. Originalit mi-partie, dont chaque moiti vaut
presque un tout. Savez-vous comment il procde? il enlve la
science,--cette puissante personne  la Rubens moins la couleur,--il
l'enlve dans les bras trs fins de sa littrature et lui ouvre ainsi
dans le monde un chemin que, sans cette enlevante littrature, la
science peut-tre ne ferait pas. Il la vulgarise et la popularise. Il
lui fait faire son tour... d'esprits! Artiste dlicat, il lui attache
des ailes transparentes, qui ne fondent point comme celles d'Icare, et
qui l'emportent bien loin de tous les malheureux culs-de-plomb qui
peuplent les Acadmies.

Voil Flourens! et voil pourquoi aussi les oeuvres d'un homme aussi
savant que lui attirent notre attention, malgr tout ce qu'on
rencontre dans ces oeuvres de particulier, de spcial, de technique,
d'effrayant pour nous. La fleur littraire, qui n'est parfois qu'un
brin de muguet, insinue son parfum dans ces livres de nomenclatures et
de descriptions anatomiques qui devraient tre si secs et parfois si
nausabonds pour tout ce qui n'a pas l'ardente et froce curiosit du
savoir, et cette petite odeur, qui surprend l, mais qui plat
partout, invite les esprits les moins enclins  la science  prendre
ces livres et  les ouvrir. Le langage facile, pur, agrable, qu'on
parle ici ne rappelle en rien le langage rude, incorrect et parfois
opaque, que la science, soucieuse seulement de l'exactitude des faits,
est accoutume de parler. Non que la science ne puisse avoir son
loquence, une loquence  elle,--brusque ou calme, mais carre,
didactique, imperturbable, ne craignant d'appuyer sur rien quand elle
croit, en appuyant, prciser davantage. Seulement, ce n'est pas l la
langue de Flourens. La sienne n'a rien de cette substance paisse et
forte. Elle ne ressemble pas au bloc de cristal qui absorbe le jour
qu'il renverra plus tard quand il sera taill et mis sous son arc de
lumire. Elle est taille, elle, mais mince et lumineuse comme la
vitre  travers laquelle vous regardez les tagres d'un musum, et,
il faut bien le dire, depuis Fontenelle,--ce lger dans la consistance
comme Flourens,--rien de pareil en fait de style scientifique ne s'est
vu pour la transparence presque arienne de la phrase et cette
prcision, sre d'elle-mme, qui n'a pas besoin d'appuyer.

En effet, il y a, ds les premires pages de ces _Oeuvres
compltes_[58], qui renferment non seulement les dcouvertes de la
science mais les hommes qui les ont faites, et la biographie aprs
l'histoire, il y a, entre Flourens et Fontenelle, un rapport qui saute
aux yeux, malgr et  travers toutes les diffrences de philosophie,
de sentiment et de destine qui existent entre le secrtaire perptuel
de l'Acadmie des sciences du XVIIIe sicle et le secrtaire perptuel
de l'Acadmie des sciences d'aujourd'hui, et ce rapport, c'est
l'incomparable diaphanit de leur exposition  tous deux. C'est la
sveltesse d'un style que le got littraire a dgag et allg jusqu'
la lgret d'un Grammont ou d'un Matta, si de tels hommes avaient pu
crire sur les sciences. C'est cette chose dont on peut se passer
aussi en France, mais non sans en souffrir: l'agrment! l'agrment
jusque dans les matires qui comportent le moins d'agrment!
l'agrment, ce superflu si ncessaire  l'esprit franais! Fontenelle
et Flourens, et tous les deux autant l'un que l'autre, ont introduit
et cr le _joli_ dans la science, sans la dgrader.

  [58] Garnier frres.

Pour la premire fois, le Corneille a t joli sans sottise. On a pu
dire avec eux et en les lisant: Une jolie science, une jolie
exprience, une jolie dcouverte, une jolie description de
physiologie,--toutes choses qui autrefois faisaient trembler et qui,
autre part que chez eux, rendent encore bien grave. Ils ont t
attirants, amusants, attachants, quelquefois brillants, et on a pu se
risquer un jour, sur la foi de leurs livres, aux sciences physiques ou
naturelles sans avoir la vocation d'un hros, d'un martyr, d'un La
Prouse qui n'en reviendra pas et qui croit s'en aller bravement se
faire manger par les sauvages!

Certes! Il n'y aurait que cela dans Flourens, il n'y aurait que cette
ressemblance, que ce rapport avec Fontenelle, que ce serait assez pour
exciter en nous la plus vive sympathie. Le progrs ne peut pas
s'arrter, c'est bien entendu, et il pullule de rudes ouvriers  la
science, des piocheurs et des dfricheurs du sublime le plus
amricain; mais quelqu'un qui ressemble  Fontenelle, mais, au plus
pais de la science, deux doigts d'esprit qui tiennent une plume
lgre, voil ce qu'on ne voit pas tous les jours!


II

Et il n'y a pas que ces deux doigts d'esprit dans Flourens. Il n'y a
pas que le gnie littraire de Fontenelle retrouv au fond de sa
fonction, comme une chose oublie  sa place dans l'intrt de son
successeur. Il n'y a pas dans Flourens, quoi qu'il y soit aussi, qu'un
historiographe d'acadmie, qu'un tabellion d'loges officiels dont
l'original reste au greffe et dont l'expdition est donne  la
postrit, qui aimera  la lire pour la faon dont elle est
_libelle_, je vous en rponds! Il y a un autre homme, qui n'est pas,
qui n'a jamais t dans Fontenelle. Fontenelle, lui, quand, de ses
deux doigts que j'adore, il a fini d'crire son _loge_ d'Acadmie ou
son _Histoire de l'Acadmie_, qui tait aussi un loge, bien digne
d'un ancien madrigaliste comme il l'avait t en l'honneur des dames
(car les acadmies sont des dames aussi, quoique composes de
plusieurs messieurs); oui! quand Fontenelle a achev de tourner ce
madrigal suprme, et il le tourne bien, ayant eu jusqu'au dernier
moment la grce et la clart,--cette grce de la lumire, ayant t,
ce vieux Tithon, aim jusque-l de l'Aurore!--alors tout est dit. Il
est puis, il a rendu son dernier souffle, l'aimable bonhomme! Il
n'est plus que le Cladon, plus _pass_ que ses aiguillettes,
d'anciennes bucoliques oublies,--un pasteur d'Arcadie enterr en
Acadmie.

Mais Flourens, aprs ses _loges_, est toujours Flourens,
c'est--dire ce qu'il a t toute sa vie: un anatomiste, un
naturaliste, un physiologiste, un professeur. Ce n'est pas seulement
qu'un secrtaire perptuel d'acadmie, il est perptuel de talent en
son propre nom, ce qui vaut bien mieux! Il y a l, dans cette
publication de chez les frres Garnier, huit  dix volumes qui ne sont
que la _fleur d'un panier_ trs plein et trs profond, dans le fond
duquel je ne plongerai pas mes mains indignes. Mais je me permettrai
de toucher, sans appuyer, au velout de toute cette fleur. Je me
permettrai de vous faire remarquer cette poudre tincelante, tombe
des ailes de cette rudition d'abeille, qui a le vagabondage de
l'abeille, qui en a le miel, mais qui n'en a pas l'aiguillon.

Et, d'abord, voici trois  quatre volumes de Notices qui sont
certainement la partie la moins considrable et la moins travaille de
cet esprit facile  qui rien ne semble coter, tant il est veill et
preste! et dont plusieurs (celles sur Henri-Marie de Blainville,
Lopold de Buch et les Jussieu) sont de petits chefs-d'oeuvre
d'apprciation attique. Puis, aprs ces Notices, voici une _Histoire
de la circulation du sang_,  travers laquelle le lecteur, et mme la
lectrice, verront circuler le leur dans leurs veines. C'est peut-tre
dans cette histoire que Flourens a le plus exhal sa petite odeur de
muguet littraire quand, de savant en savant, il est arriv jusqu'
Guy Patin, cette excellente figure, ce Boileau-Despraux de la
mdecine, qui aurait donn trs bien la monnaie de sa pice  l'autre
Boileau, le railleur de la Facult. Ici, le naturaliste, le
physiologiste, devient presque un critique comme l'un de nous. C'est
un _clair de lune_ de Sainte-Beuve; mais c'est un clair de lune
limpide! Aprs cette _Histoire de la circulation du sang_, vous avez
_L'Instinct et l'intelligence des animaux_, une question qu'un fils de
Buffon comme Flourens devait traiter dans un de ses ouvrages; car vous
savez si Flourens est le fils de Buffon et s'il mrite de porter le
nom de _Buffonet_ que Buffon donnait  son fils! Puis encore un
_Examen de la phrnologie_, trs court, comme il convient, le mpris
ayant une expression brve quand il n'est pas silencieux, et le mpris
tant tout ce que mrite cette doctrine, qui n'est plus qu'une
amusette de salon depuis que Broussais, ce tribun mdical, n'est plus
l pour la dfendre de sa voix pre.

Flourens, qui ne pse sur rien, a donn  cela sa chiquenaude, et la
chiquenaude a suffi pour _enfoncer_ les _protubrances_; mais il n'en
a pas moins fait justice  Gall quand il s'agit des services rendus
par cet homme, en dehors de son systme,  l'anatomie. Enfin, voici le
livre qui a fait tant de bruit, et qui, je le crois, a t pour
Flourens la queue du chien d'Alcibiade: le _Livre sur la longvit_!
L'Alcibiade de la physiologie se devait de couper la queue de son
chien, et il l'a coupe en homme qui sait se servir du scalpel et de
l'esprit franais. Mais j'ai gard pour le dernier le meilleur et le
plus intressant des livres de Flourens, celui-l qu'il a intitul:
_De la Vie et de l'Intelligence_, et sur lequel je crois ncessaire de
m'arrter.


III

Quand nous avons rendu compte, dans ce volume, de l'_Histoire des
manuscrits de Buffon_ que Flourens a publie, nous avons dit que nous
reviendrions sur les services rendus par l'minent commentateur du
grand naturaliste  la philosophie gnrale. Eh bien, c'est ce livre:
_De la Vie et de l'Intelligence_, qui fait le mieux mention de ces
services! Philosophiquement, Flourens, ce rayon intellectuel qui
glisse plus sur la mtaphysique qu'il ne la pntre, Flourens est
cartsien. A toute page il vante la _Mthode_ de Descartes, et trop,
selon nous. Il admire l'axiome assez vulgaire de cette mthode: qu'il
ne faut admettre pour vrai que ce qu'on connat videmment pour tel.
Comme si ce moyen de connatre videmment le vrai, la _Mthode_ de
Descartes, l'avait donn jamais  personne! Il est vrai que Flourens
dit que Descartes oublie sa mthode en physique. En est-elle donc
meilleure pour cela?

Descartes a toujours fait des efforts enrags pour sortir du _moi_, et
il y est rest. Moins heureux que le renard de la fable, il n'a pas
trouv d'chine de bouc pour s'aider  sortir du puits dans lequel il
tait descendu et qui n'est pas le puits de la vrit. Flourens, fils
de Buffon, est le petit-fils de Descartes. Il a grandi entre deux
hypothses; mais l'observation et l'exprimentation l'ont parfois
arrach aux influences de sa naissance et de son ducation, et de
l'aperu il est mont jusqu' la dcouverte. Or, il a fait deux
dcouvertes, surtout, qui seront ses deux meilleurs titres d'honneur
dans la tradition scientifique. La premire est celle de la formation
des os dmontre  l'aide d'expriences trs ingnieuses et trs
concluantes, et la seconde, c'est la localisation de l'intelligence
dans le cerveau, dont il prouva _physiologiquement_ l'unit. Avec sa
thorie exprimentale sur les os, Flourens jetait aux Bichats de
l'avenir, pour le dvelopper, le germe d'une nouvelle chirurgie, et ce
n'tait l qu'un profit de la physiologie; mais la thorie posant
l'axiome superbe: la matire passe et les forces restent, frappait
le matrialisme, d'un premier coup, au ventre mme. _Ventrem feri!_
Seulement, au second, la bte s'abattait, et ce second coup mortel et
qui en finissait fut la localisation de l'intelligence dans le
cerveau!

Rien de plus curieux que la dmonstration de Flourens, rapporte avec
beaucoup de dtails dans le livre _De la Vie et de l'Intelligence_, et
avec cette clart qui est le don de son talent. C'est l qu'il
faudrait la chercher. Lui, l'anatomiste cartsien, il n'invoqua pas la
pense, la spiritualit, la conscience, cette ligne solitaire et
impossible  joindre de l'asymptote ternelle! Non! il prit tout
simplement et tout brutalement le cerveau, le dcouvrit, le dissqua,
et, sous la pointe de ce scalpel qui est le seul instrument de vrit
pour les matrialistes, il montra que le cerveau tait le sige
exclusif de l'intelligence; que l'ablation d'un des tubercules
dterminait la perte du sens de la vue, mais que l'ablation d'un lobe
laissait la sensation et dtruisait seulement la perception. Il
tablit que l'un tait un fait _sensorial_, l'autre un fait
_crbral_, et que la sensibilit n'tait et ne pouvait jamais tre
l'intelligence, pas plus que l'ide la sensation.

Contrairement  la thorie de Locke et de Condillac, mre de toutes
les autres thories sensualistes, il prouva que penser est si peu
sentir qu'on peut _couper le cerveau par tranches_--et il le
coupa--sans produire aucune douleur, la sensibilit n'existant que
dans les nerfs et dans la moelle pinire, et l'intelligence tant le
cerveau o n'est pas la sensibilit. Et il alla plus loin encore! Il
dmontra que sentir n'est pas mme percevoir et que le cerveau _seul_
peroit. Enfin, il analysa _exprimentalement_ les facults, les
fonctions, les forces, et donna la preuve sans rplique  ses
adversaires (car c'tait une preuve physiologique) de l'unit de
l'intelligence, concluant que la physiologie rptait le tmoignage du
sentiment, et qu'elle le confirmait en le rptant.

Telle est, sauf les dveloppements, qui sont trs lumineux et dont on
ne peut donner ici la longue chane logique, la grande dmonstration
faite par Flourens contre le matrialisme, et qui, selon nous, doit
finir et emporter le dbat. C'est, comme on le voit, le dernier mot
philosophique prononc dans un ordre d'ides qu'il forclt et contre
lequel nulle objection ne peut dsormais se relever. C'est la dernire
raison,--ou, bien mieux!--c'est le dernier fait sous lequel
s'enterrera le matrialisme et cette philosophie de la sensation qui a
longtemps rgn, et qui se raccroche en ce moment au panthisme pour
ne pas tout  fait prir et pour retrouver plus tard le moyen de
vivre.

Par le panthisme, en effet, le matrialisme a toujours un pied et une
main dans la philosophie contemporaine, et ce n'est pas le
spiritualisme, rduit  ses seules forces, qui coupera jamais ce pied
et cette main-l. Il l'a essay au commencement du sicle, ce
spiritualisme vain qui, en dehors des ides chrtiennes, a l'insolence
et l'ingratitude de se croire quelque chose. C'tait l'heure o la
socit n'en pouvait plus, changeait d'erreur et se tournait de
l'autre ct sur sa paillasse de sophismes. Mais Cousin, qui discutait
Locke, n'empcha pas Broussais. D'ailleurs, il faut bien en convenir,
quelle que soit la doctrine dont il est question, ce n'est jamais par
des arguments tirs d'un ordre d'ides dtermin qu'on peut enfoncer
et ruiner les arguments tirs d'un bon ordre d'ides contraires, et,
tout de mme que le spiritualisme ne peut mourir que sous des raisons
spiritualistes tout de mme le matrialisme ne peut prir et crouler
que sous des raisons tires de lui-mme. Or, l'honneur de Flourens est
d'tre venu nous les donner!


IV

Encore une fois, voil le vrai mrite de Flourens. Voil la gloire
srieuse de cet esprit, lger seulement par l'expression, qui a port
dans la science un sourire inconnu et charmant. Un jour il a t
terrible et il a soufflet le matrialisme avec un scalpel! Puis il a
repris son sourire, dans lequel aucun scepticisme ne se joue.
L'historien de Magendie a l'originalit d'tre convaincu. Non
seulement il est spiritualiste, puisqu'il est cartsien, et nous
avouons que jamais ce spiritualisme-l ne nous a paru trs formidable
et trs auguste; mais il est chrtien, et il a toujours mis sa science
derrire le christianisme, ce qui est sa place, malgr les rbellions
insolentes de quelques savants. Sur la cration, il est pour Mose, et
sur l'unit de la race dans le genre humain. Il croit aux causes
finales; mais, comme il le dit avec un sens dli et profond, il ne
conclut pas le dessein suivi des causes finales, mais les causes
finales du dessein suivi. Il n'est gures possible de dire plus juste
et de penser plus fin.

Finesse et justesse, ce sont, en effet, les qualits suprieures de
Flourens. C'est de justesse dans l'expression et de finesse dans la
pense qu'est faite sa lucidit, car Flourens n'est pas seulement un
esprit lucide, c'est mieux que cela: c'est une lucidit. Nous n'avons
pas entendu Flourens comme professeur, mais il doit porter dans son
enseignement les qualits qui font de l'exercice du professorat
quelque chose comme une cration continue, car clairer les esprits,
c'est les crer une seconde fois. C'est mme, dirons-nous,--et c'est
la seule critique que nous oserons contre ces livres amusants comme
s'ils n'taient pas savants et savants comme s'ils n'taient pas
amusants,--c'est mme l'habitude du professorat qui donne  ces livres
la tache de ces rptitions de faits ou d'ides qu'on prendrait pour
des ngligences et qui sont plutt des scrupules de clart. Flourens,
qui ferait la classe avec beaucoup d'imposance  des hommes comme lui,
la ferait tout aussi bien aux jeunes filles des Oiseaux ou de
l'Abbaye-aux-Bois, comme Bossuet faisait le catchisme aux petites
bonnes gens de la ville de Meaux, et, comme on le sait, Bossuet n'en
tait pas plus petit. L'auteur de _la Vie et de l'Intelligence_ n'est
donc pas moins fort parce qu'il est gracieux, il n'est pas moins docte
parce qu'il est agrable et que tout le monde peut lire ses livres et
les goter.

Nous croyons  la providence des noms comme y croyait Sterne, et
Flourens est l'homme de son nom. Il a mis la plus belle rose de son
Jardin des plantes au corsage un peu pais de la science, et il en
ferait bien d'autres! Tout ce qu'il touche, il le fleurit.




EUGNE PELLETAN[59]


Eugne Pelletan est, comme on sait, un des crivains les plus
dmocratiques de ce temps. Il y a plus, il est peut-tre, par le
talent de l'expression, par l'lvation de son sentiment, par
l'enthousiasme profond que lui inspire la cause de la dmocratie, l'un
des crivains qui font le plus d'honneur  son parti. Pour toutes ces
raisons runies, si le livre de Pelletan justifiait l'ambition
navement montre de son titre (et il n'y a rien dans cette navet
fire qui nous dplaise, qu'on le croie bien!), nous aurions le
symbole du XIXe sicle et nous saurions  prsent quoi mettre  la
place de ce vieux symbole de Nice, tu par l'analyse et par la
science, et qui ne peut plus satisfaire--disent les philosophes--les
besoins de foi des peuples actuels.

  [59] _Profession de foi du dix-neuvime sicle_ (_Pays_, 1er janvier
  1853).

Malheureusement pour ceux qui auraient t curieux d'un tel rsultat,
la profession de foi de Pelletan restera la profession de
foi--isole--de son auteur aux incomparables grandeurs et  la
_vrit_ du XIXe sicle, et nous ne disons pas assez!  toutes les
grandeurs et  la vrit de tous les sicles qui le suivront. En
effet, qu'on ne s'y mprenne point! ce n'est pas en ce que le XIXe
sicle a de virtuel, de progressif, de relativement vrai que Pelletan
a la confiance qu'on pourrait avoir en la vrit mme de Dieu, mais
c'est dans tous les sicles futurs, grands, selon lui, impeccables et
infaillibles,  leur date,  leur place dans la chronologie
universelle; en d'autres termes, c'est dans le progrs, le progrs
indfini de l'humanit. A ne voir que l'affirmation de ce fait, qu'y
a-t-il l de bien nouveau?

En France, depuis Condorcet, cette foi au progrs est connue,
quoiqu'on ne la professe tout haut que sous les rserves du bon sens
d'un peuple qui n'aime pas qu'on se moque de lui, et en Allemagne, o
l'on n'a rien  craindre  cet gard, cette foi a t redouble par
des systmes philosophiques qui sont du moins de formidables erreurs,
les efforts puissants de grands esprits faux. Ce qui est nouveau, ce
qui donne un mrite de hardiesse et d'initiative  Pelletan, c'est
d'crire un livre pour dmontrer la ncessit rationnelle de cette
croyance. Seulement, nulle part, ni en Allemagne ni en France, les
deux pays  ides,--l'Angleterre n'est qu'un pays  intrts,--les
hommes qui s'appellent _humanitaires_ n'accepteront, pour
l'explication de leur dogme et le dernier mot de leur foi, la
profession de Pelletan. Elle pourra lui servir,  lui, car l'esprit
gagne toujours  se mettre bien en face de sa pense en l'exprimant.
Mais, comme propagande d'ides, elle se perdra: en France, par son
lyrisme et sa candeur mme; en Allemagne, par son manque de science
relle et de profondeur.

C'est que, pour un livre pareil, il ne sufft pas d'en avoir l'audace.
crire la profession de foi d'un sicle qui semblait ne plus en avoir;
proclamer la seule croyance reste debout sur toutes les autres, la
seule religion qui convienne  des titans intellectuels de notre
force; proclamer la foi au progrs, la foi scientifique au progrs,
impose  tout ce qui pense de par l'autorit mme de l'histoire;--en
trois mots, reprendre en sous-oeuvre et refaire l'histoire des
civilisations successives, de l'homme et de la cration, tait,
n'importe pour quel esprit, une tentative dangereusement grandiose.
Pelletan, qui a l'esprit ardent des hommes faits pour la vrit, a
mesur la difficult avec son courage. Mais l'audace ne fait pas
toujours la puissance, et le malheur est que, quand elle ne la fait
pas, l'audace est dconsidre.

Qu'on nous permette de l'affirmer! il n'y avait que deux manires de
traiter l'immense et difficile sujet qui a tent Pelletan. Et nous
disons deux seules manires, et non pas trois. Ou bien il fallait
l'aborder comme nous l'aurions abord, nous chrtiens, pour qui nul
mouvement de civilisation n'a dpass le christianisme; comme nous qui
avons une rvlation religieuse primitive, crite, inbranlable dans
ses textes, une histoire, un enchanement de faits, des sources
nombreuses, toute une exgse, toute une critique, et une autorit
souveraine pour empcher tous ces dvergondages d'examen qui ont fini,
en Allemagne, par le suicide de la Critique sur les cadavres...
qu'elle n'a pas faits. Ou bien il fallait traiter ce terrible sujet
rsolument, en homme qui a pris son point de vue de plus haut ou de
plus avant que des textes; comme un philosophe, carr par la base, qui
dit firement  l'histoire: Tu mens, quand tu n'es pas trompe; tu es
trompe, quand tu ne mens pas! Mais alors, rsultat singulier, dans le
premier cas une telle histoire--impossible  Pelletan, facile
peut-tre  Bossuet,  Cuvier,  tout grand cerveau gnralisateur qui
admettrait une rvlation,--nierait, en dtail et en bloc, tout ce que
Pelletan admet comme vrai! Elle nierait le progrs. Elle nierait la
perfectibilit indfinie et cette ascension chimrique de l'humanit
on ne sait vers quoi... car le mot n'a pas encore t dit. Du systme
de Pelletan il ne resterait pas un atome. Dans le second cas, au
contraire, rien de pareil sans doute, mais  quel prix?  la stricte
condition d'avoir tabli la foi au progrs sur une thorie assez forte
pour dmentir l'histoire, et c'est l prcisment ce que Pelletan n'a
pas fait.

Il n'a t ni assez historien ni assez philosophe, et il a voulu tre
l'un et l'autre. Il n'a pas vu que ce double rle tait incompatible;
que sur cette question mystrieuse, mais non impntrable, de la
destine de l'humanit, l'histoire tuait la philosophie ou que la
philosophie tuait l'histoire. Il n'a pas t assez historien; quoi
d'tonnant  cela? mais il n'a pas t non plus assez philosophe, et
ceci tonne davantage. Sur cette question, que le panthisme moderne a
pose et qu' plusieurs reprises il a essay de rsoudre, Pelletan,
dmocrate, protestant, hegelien plus ou moins, le sachant ou sans le
savoir, a trahi la philosophie, la seule puissance dont il
relve,--car si Pelletan n'est pas philosophe, qu'est-il donc? En
quelle classe d'esprits le rangerons-nous?... Dans son livre il n'a
pas procd une seule fois  la manire de ses matres; car il a des
matres, nous les connaissons. Eux sont, avant tout, des anatomistes
de la pense. Tous leurs systmes sortent des abmes d'une psychologie
qui leur semblait, en tout sujet, le point de dpart invitable, mais
qui les a perdus parce que qui descend dans l'homme sans la main de
Dieu ne remonte plus! Pelletan n'invoque point, lui, cette mthode
svre. Il ne commence point par creuser dans les facults de l'homme
pour mieux juger du but de l'humanit. Avec cette lgret enflamme
d'un pote, qui ne consume rien et qui n'claire pas, il parle, au
dbut de son livre, du sentiment et de la raison, _ces deux ailes de
l'me_; mais il n'en dcrit pas les fonctions, il n'en montre pas
l'origine.

Cependant, la thorie de la connaissance doit forcment s'lever
derrire toute philosophie. Il n'y a que nous, les enfants d'une
rvlation positive, qui puissions nous passer de construire une
thorie de la connaissance pour donner de l'autorit  nos
assertions. Nous, nous commenons par Dieu l'histoire de toutes
choses, et cette vue-l simplifie tout. Mais ce dont nous sommes
dispenss, nous, les hommes du pass et les mystiques, comme nous
appellent nos ennemis, Pelletan y est tenu. Eh bien, de cette
obligation philosophique il ne se proccupe mme pas! Il affirme et
va. Il raconte  sa manire ce que la Gense raconte mieux que lui.
Mais, arriv  l'homme, il brise la Gense, et l'erreur monstrueuse
monte sur les dbris de l'hypothse. La chute, ce cataclysme de l'me,
qui a laiss sa trace dans la mmoire de tous les peuples, comme le
dluge, ce cataclysme de la matire, a laiss la sienne  tous les
points,  toutes les fissures de ce globe, est nie d'un mot, au
mpris de toutes les traditions connues. Le premier homme, cet Adam
qui avait la lumire d'une innocence sortie frachement, comme un lis,
des mains du Seigneur, Adam, dans l'den, pour Pelletan, est un _peu
plus que les btes_, mais ce n'est encore qu'une organisation
imbcille dans les rudiments du progrs. Et ve?--_ve eut besoin de
sortir du Paradis pour conqurir sa premire vertu._

Nous citons... mais sans colre. Ne savions-nous pas qu'il devait en
tre ainsi, qu'il ne pouvait pas en tre autrement pour le thoricien
ou le mystagogue du progrs? L'erreur a des manires d'attacher le
collier de force aux plus gnreux esprits et de les traner aprs
elle. La chute admise, le progrs ne serait plus! Les enfants
verraient cela... Seulement, pour rendre son soufflet  l'histoire il
fallait rester dans la philosophie, nous donner, d'aprs la nature de
l'homme et l'tude de ses instincts et de ses facults, la preuve
philosophique de l'impossibilit radicale, humaine, de la chute. Or,
voil ce que Pelletan a oubli. De la question philosophique, qu'il
n'a pas touche comme on et t en droit de l'attendre d'un homme qui
a conu l'ide de son livre, il a gliss tout  coup dans l'histoire
sans texte contre une histoire qui en a un. Mais une histoire sans
texte pourrait fort bien tre un roman.

Et quand on est sorti de la Gense le roman continue, ou du moins une
histoire que rien n'affermit ni ne prouve; qui, lorsqu'elle n'est pas
entirement fausse, quand les faits et les textes ne la dmentent pas,
n'a pour elle que des inductions et des analogies, assez peut-tre
pour donner le doute, pas assez pour donner la foi. Ainsi--pour ne
prendre qu'un dtail entre tous--o Pelletan a-t-il vu, ailleurs que
dans les arrangements de sa pense ou sur l'chiquier idal dans
lequel il encastre les vnements et ploie l'histoire du monde  sa
fantaisie, que l'homme fut chasseur avant d'tre pasteur, que ce fut
le troupeau qui lui donna l'ide de la famille, la chasse et les
partages de la proie l'ide de la proprit?... Le jour o l'homme
laissa les agneaux auprs de la brebis, il garda auprs de lui ses
enfants, et la famille fut fonde. C'est la phrase mme de Pelletan.

En nous tenant en dehors des livres qui sont pour nous la vrit, les
premiers dveloppements humains des socits comme Pelletan les
raconte ne seraient encore que des probabilits de simple bon sens,
et, malgr notre respect pour le bon sens, il faut plus que cela pour
expliquer l'homme. Des probabilits, quand il s'agit de l'cheveau
brouill des origines! La philosophie en a beaucoup accumul, mais 
sa honte. Elle y a rong son frein, cass sa sangle, bu son cume.
Elle y a puis son effort. Nous avons d'elle toute une bibliothque
bleue de systmes que l'histoire a balays de son pied tranquille,
comme une poussire qui ne devait pas monter jusqu' son front.
Pelletan nous les rappelle. Mais, franchement, et pour parler comme
lui, est-ce avoir progress que de nous donner sur l'origine du
langage le fonds d'ide de Condillac? sur la question du feu d'tre
au-dessous de Bory de Saint-Vincent, dans un dictionnaire des sciences
naturelles? Et ainsi de toutes les questions, car nous ne pouvons
qu'indiquer. Certes! c'est ici le cas ou jamais de citer le beau mot
du philosophe Jacobi, qui savait, comme Pascal, ce que vaut, sur les
questions premires, la philosophie rduite  elle seule: La
philosophie, comme telle seulement,--disait-il,--est un jeu que
l'esprit humain a imagin pour se dsennuyer; mais, en l'imaginant,
l'esprit n'a pas fait autre chose que d'organiser son ignorance.

Et encore y a-t-il moyen de l'organiser plus ou moins solidement,
cette ignorance!... Voyez les grands esprits  systme qui se mlrent
de penser sur le dveloppement des socits humaines: Aristote,
Platon, Hobbes, Fichte, Hegel et tant d'autres! Aucun d'eux ne s'est
content des gnralits  _fleur d'ides_, et le plus souvent 
_fleur d'images_, qui satisfont Pelletan dans sa recherche d'une trs
difficile vrit. Ils n'ont point fait  si bon march une philosophie
de l'histoire. Leur successeur, qui avait  profiter de leurs travaux,
Pelletan,--lequel, par parenthse, est bien pittoresque et a le sang
bien chaud pour tre un mtaphysicien, un _oeil retourn en dedans_,
comme disait l'abb Morellet avec une spirituelle exactitude,--pose
des lois absolues qu'il tire de tout ce qu'il y a de moins absolu au
monde: l'analogie! l'analogie! cette fille trompeuse de l'imagination,
qui a si souvent donn le vertige aux plus fermes observateurs. Cette
fascination de l'analogie le mne,  travers toute l'histoire, dans
l'Inde, en gypte, en Grce, dans le monde romain, dans la Gaule,
partout enfin o le progrs comme il l'entend a glorifi l'humanit.
Elle le mne, mais, comme toute fascination, elle l'gare aussi
quelquefois. Dans l'impossibilit de refaire un livre sur lequel ici
on ne doit que planer du haut d'un examen bien rapide, nous ne pouvons
discuter, dtail par dtail, l'histoire  compartiments de damier que
Pelletan a construite dans l'intrt de ses ides. Sans cela il nous
serait facile de montrer, les faits en main, qu'il n'a pas plus creus
dans l'esprit des diffrentes poques du monde qu'il n'a fouill, au
dbut, dans les origines et les facults de l'homme, et qu'en cela
trop souvent son livre, empreint de ce fatalisme gographique qui
explique les fonctions des peuples par le milieu dans lequel ils se
meuvent (fatalisme ressuscit de tous les matrialistes de fait,
d'intention ou d'aveuglement), a donn, en preuve de ses dires,
l'apparence pour la ralit et la superficie pour le fond.

Ainsi donc, mme pour ceux qui pensent comme Pelletan (et que
d'esprits pensent comme lui  cette heure ou du moins inclinent 
penser comme lui!), son livre, _Profession de foi du_ XIXe
_sicle_[60], est  refaire. C'est un coup manqu dans l'ordre de la
pense. Un symbole de foi s'arrte dans une forme nette, au travers de
laquelle on voit l'ide jusque dans ses racines. Une profession de
foi--de foi scientifique, de foi rationnelle, la seule foi possible
aux facults mries du XIXe sicle,--doit reposer sur un enchanement
de ralits incontestables et n'avoir rien de vague, rien d'incertain,
rien d'obscur. Pelletan cache plus d'une obscurit sous la couleur de
son style, oriental d'clat, brillant comme les escarboucles du
diadme de Salomon, dont il n'a malheureusement pas la sagesse. Pour
prouver aux hommes, mme les plus permables aux influences de la
philosophie panthistique de notre poque, que la solution du problme
de l'humanit c'est son progrs incessant, ternel, sans point d'arrt
et sans dfaillance, il faut plus que la conviction loquemment
enflamme du plus brillant des sectaires ou l'enthousiasme ivre d'un
Thriaki.

  [60] Pagnerre.

Nous sommes dupes des mots qu'on rpte. Le progrs incessant et
ternel de l'humanit! On entend cela partout, et on l'accepte, comme
on accepte tout,  condition de n'y pas trop regarder et de n'y pas
trop comprendre. Et pourquoi ne l'accepterait-on pas? Cela parat si
simple  l'esprit et cela est si doux  l'orgueil. Mais, allez! quand
on veut lever ce mot  la hauteur d'une dmonstration qui force la
foi et en moule nergiquement l'expression dans un symbole, il se
trouve des difficults embarrassantes auxquelles tout d'abord on ne
pensait pas... Et nous ne parlons pas pour nous, qui n'avons ni dans
le coeur ni dans l'esprit la mme foi que Pelletan, qui ne pensons pas
comme lui que le progrs soit l'expansion illimite de toutes les
forces passionnes de l'homme avec toutes leurs excitations et leurs
ralisations dans l'tat, dans l'art, dans l'industrie, dans les
moeurs; mais qui croyons, au contraire, que le progrs c'est la vertu
par le sacrifice en vue de quelque chose qui n'est ni dans l'histoire
ni dans la vie _visible_ de l'humanit! Pour nous, toute conversion
aux ides de Pelletan est impossible, mais nous disons que sa thse
est rude  soutenir, mme vis--vis de ses amis intellectuels.
Logiquement, il est vrai, et de philosophie  philosophie, d'augure
 augure, la chose serait bien moins ardue, car la porte d'une
pareille thse n'chappe pas. L'Allemagne, qui a l'intrpidit des
crimes abstraits, l'a rvle depuis longtemps: c'est le dtrnement
de Dieu par l'humanit, c'est la rvolution dmocratique contre
Dieu. Qu'on ne s'y mprenne pas! on n'a invent le progrs indfini
que pour se passer de Dieu au commencement, au milieu et  la fin
de toutes choses. Voil la porte du systme. Seulement, pour
insinuer dans les esprits honntes et confiants qui vous lisent ces
consquences voiles, la main, qui n'est pas trs forte, tremble un
peu... ttonne dans les faits qu'elle mle et se blesse  des
inconsquences mortelles. Selon nous, c'est l ce qui est arriv 
Pelletan. Son talent ne l'a pas sauv. Il s'est pris lui-mme  son
prisme; le flambeau qu'il portait l'a bloui. A ct des clarts
aveuglantes et des mirages de perspective, il y a aussi dans son
livre de ces inconsquences qui sont des blessures par lesquelles
saigne et meurt un systme. Citons-en une seule, en passant: Il
(l'homme)--dit-il--recruta d'abord ces races purement alimentaires,
_expiatoires_, qui devaient rgnrer l'homme en donnant leur vie
pour lui et le _racheter_, par leur sang, de sa pauvret... Nous ne
discutons pas le fait, nous citons la phrase. Franchement,
n'est-elle pas un peu compromettante? Quand on a ni la chute et
qu'on sait  quel degr les ides se tiennent et se commandent, il
ne faudrait sous aucun prtexte risquer ces mots d'expiation et de
rachat, qui feraient, s'il vivait, sourire le terrible Joseph de
Maistre de son sourire le plus cruellement indulgent.

Telle est, pour nous, cette _Profession de foi du_ XIXe _sicle_.
Pelletan nous pardonnera la rigueur de notre critique. C'est un noble
esprit,--on le sent bien quand on le lit,--un de ces esprits qui ne
veulent pas tre les crateurs, mais les cratures de la Vrit, et
c'est pourquoi nous avons dit avec franchise ce que son livre nous a
inspir en le lisant. Quant au talent d'crivain dont ce livre clate,
il est presque aussi grand que les erreurs dont il est plein. Il est
juste de le reconnatre. Mais qu'importera peut-tre  l'auteur?
Hlas! nous savons trop ce que, dans les proccupations presque
religieuses du penseur, devient ce gnie de la forme qui vous aime et
que l'on n'aime plus! Ingratitude de l'intelligence, prise de
l'abstraction et de la dcouverte, elle reste insouciante pour la
forme qui la fera vivre et qui emporte l'ide vers l'avenir sur ses
ailes! Peut-tre le style de Pelletan est moins pour lui, en ce
moment, que sa philosophie, et pour nous, au contraire, le style, dans
son ouvrage, est tout. Certes! on peut regretter l'emploi de cette
plume, d'une coloration si ardente que l'on dirait un pinceau, mais on
n'en saurait contester l'clat. Il y a plus: avec la scheresse des
mes de nos jours froids et ternis, nous disons qu'il est impossible 
ceux qui n'ont point aboli en eux la facult de l'enthousiasme de ne
pas regretter de voir Pelletan fourvoyer le sien dans de misrables
thories, comme on regretterait de voir la graine de l'encans tomber
par terre au lieu d'aller s'embraser sur les trpieds des tabernacles.
Pelletan est de cette race d'mes qui ont le sens mystique en elles,
et, selon nous, c'est l une supriorit. Assurment on peut abuser de
cette supriorit-l comme de toutes les autres; car c'est une
observation qui n'a pas t assez faite, que plus les facults sont
rares et grandes, plus l'usage en peut tourner vite  l'abus,
apparemment par la raison qu'il est plus ais de tomber  mesure qu'on
s'lve. Mais, quoi qu'il en puisse tre, l'auteur de la _Profession
de foi du_ XIXe _sicle_ est un mystique; c'est un mystique dans
l'erreur, comme il y a des mystiques dans la vrit. Dprav par la
philosophie, qui a remplac pour le XIXe sicle le matrialisme du
XVIIIe, c'est une espce de saint Martin du panthisme. Il veut,
comme tous les illumins de la philosophie, raliser une foi
scientifique, et il n'y a pas d'me mieux cre pour la foi intuitive
que son me. Il y a en lui des tendresses de coeur, des forces de
sentiment qui ne savent plus que devenir dans ce systme, sans Dieu
personnel, de l'humanit progressive. En vain transpose-t-il Dieu et
s'efforce-t-il d'en remplacer l'amour par l'amour de l'humanit; en
vain s'enferme-t-il dans cette prison des sicles dont il a beau
reculer les murs, il n'a jamais l'espace qui conviendrait  l'nergie
de son me immortelle. Et si par impossible il pouvait russir dans sa
tentative de philosophie, il soulverait encore, pour respirer, ce
ciel qu'il croirait avoir abattu sur lui... Le ton des polmiques de
journaux ne nous impose point. Nous sentons battre le coeur sous
toutes ces cuirasses, quand il bat fort comme celui de Pelletan.
Naturellement, il dfinirait sa philosophie comme elle est dfinie
dans le trait _des choses divines_: J'entends par le vrai quelque
chose qui est antrieur au savoir et hors du savoir. Mais
volontairement, artificiellement, il s'acharne  des dmonstrations
extrieures qui ne partent que du pied des faits et qui y succombent.

Destine singulire, et moins rare qu'on ne pense, que ce contre-sens
suprme entre les ides et les facults! C'est la seule explication
qu'on puisse donner de ce triste phnomne: un homme si bien dou
produisant un systme qui rpond si peu aux ambitions de sa pense.
L'esprit, qu'on a mconnu en soi, s'est veng!




SAINT ANSELME DE CANTORBRY[61]


Si le talent seul faisait la destine des livres, nous pourrions nous
dispenser peut-tre de parler de ce dernier ouvrage de Charles de
Rmusat. Le talent dont il brille n'est pas assez clatant pour porter
bien loin les ides qu'il exprime. Mais en fait d'ides, qui l'ignore?
c'est moins l'auteur et la force de son esprit qui crent le succs
que les circonstances. S'il est vrai, comme le disait Napolon, que
les hommes, grands ou petits, sont fils des circonstances, le mot est
encore plus vrai des ides... Flches lourdes ou lgres, aigus ou
mousses, le vent qui les pousse, l'air qu'elles traversent, le point
d'o elles sont ajustes, font plus pour elles que la corde de l'arc
qui les chassa ou la main qui les a lances. Chose singulire! le but
vient plus souvent vers elles qu'elles ne vont elles-mmes vers le
but. Et voil la raison, sans doute, pourquoi il n'est pas d'homme ou
de livre, si infime qu'il soit par l'intelligence, qui ne puisse tre
dangereux. L'imbcillit mme, en matire d'ides, n'est pas une
innocence; et l'esprit humain est conform de sorte que la btise
peut, dans un jour donn, avoir le triste honneur d'tre un flau.

  [61] _Saint Anselme de Cantorbry_, par Charles de Rmusat (_Pays_, 13
  fvrier 1853).

Et si cela est d'une manire absolue, si les circonstances ont sur le
sort des livres une influence plus grande que le talent qu'ils
attestent, on peut assurer qu' l'heure prsente Rmusat est plac
dans la situation la plus favorable au rayonnement de tout ce qu'il
publie, que ce qu'il publie soit, d'ailleurs, vrai ou faux, mdiocre
ou suprieur. Son pass, son ancienne lvation ministrielle, ses
relations de monde et d'cole, son titre littraire d'acadmicien,
tout, jusqu' sa position de vaincu politique,--car, en France, c'est
parfois une assez belle position que celle-l,--facilite
merveilleusement la diffusion actuelle de ses ides et de ses crits.
Il est mme  penser que sans cette circonstance de vaincu qui touche
la chevalerie franaise, la Critique, trop spirituelle pour ne pas
vouloir tre populaire, aurait pass bien vite par-dessus le _Saint
Anselme de Cantorbry_[62] de Rmusat, sujet philosophique et qui ne
peut intresser qu'un trs petit nombre d'esprits. Seulement, si elle
a touch  cet ouvrage avec une gravit et une considration qui
l'honore, elle a t bien paye de sa politesse, car elle a trouv
dans le livre de Rmusat les ides qui lui sont le plus chres, ce
rationalisme contemporain qu'on voit partout maintenant, de quelque
ct qu'on se tourne, et qu'il nous faut bien appeler par son nom
puisque, aujourd'hui, nous avons  parler de philosophie.

  [62] Didier et Cie.

Du reste, ce qui diminuait bien un peu le mrite de la Critique, si
bienveillante pour Rmusat et pour son livre, c'est qu'elle devinait 
l'avance ce qu'un tel livre devait contenir. La forme scientifique des
ides que l'auteur y expose pouvait bien ne pas l'attirer avec
puissance, mais ces ides, elle les pressentait. En effet, Rmusat a
un pass philosophique comme il a un pass politique, et on les
connat tous les deux. Si, dans un temps de scepticisme ou
d'clectisme comme le ntre, on n'ose pas dire qu'il y ait autre chose
dans les ttes affaiblies que des tendances  la place d'opinions, on
sait bien au moins  quelles tendances a toujours appartenu la pense
de Charles de Rmusat. Cet lgant nourrisson de madame de Stal qui
n'a point puis sa nourrice, trop jeune du temps du _Globe_ pour
s'asseoir sur le _canap_ doctrinaire, mais qui s'est tenu sur le
tabouret d' ct, est un de ces esprits non sans mrite,  coup sr,
mais qui manquent de l'espce d'nergie ncessaire pour donner un
dmenti  leur vie et renverser dans leur intelligence des convictions
fausses, mme quand elles y manquent de profondeur. Par la nature de
ses facults, il tait destin  toujours aller devant soi dans le
sens de ses premires pentes. Or, c'est ce qui est arriv. Le _Saint
Anselme_ d'aujourd'hui est bien de la mme main qui crivit
l'_Ablard_, et, il y a quelques annes, cet _Essai de philosophie_ en
plusieurs volumes qui, erreurs  part, accusait plus d'aperus et de
verve crbrale que les livres publis depuis par l'auteur. La
maturit ne porte pas toujours bonheur  tout le monde. L'esprit de
Charles de Rmusat a eu la maturit des femmes blondes,--il a pass. A
l'poque, lointaine dj, o Rmusat crivait son _Essai de
philosophie_, il y avait en lui ce ptillement d'ides qui ferait
croire  la force d'individualit d'une intelligence; mais ce n'tait
l qu'une illusion, due probablement  sa jeunesse. En ralit,
Rmusat tait bien plus ptri par les philosophies qu'il maniait qu'il
ne les ptrissait lui-mme. Il recevait alors, comme un homme plus
grandement dou que lui, Cousin, l'influence de ces systmes
allemands,--barbares de la pense civilise et savante,--contre
lesquels il n'y a plus maintenant que le catholicisme pour refuge,
comme il n'y avait non plus que le catholicisme du temps des barbares
matriels! L'unique diffrence tait peut-tre que Cousin, avec son
ardente sensibilit et l'clat chaleureux de son esprit, recevait
l'impression de la pense allemande comme une cire bouillante et
splendide reoit l'empreinte dans laquelle jouera la lumire, tandis
que Rmusat la gardait comme une cire ple et tide, sans cohsion et
sans solidit. N'importe! l'un comme l'autre, l'esprit qui vivait le
plus comme celui qui vivait le moins, ils devaient si bien retenir en
eux la marque de cette philosophie que, malgr le temps, la rflexion
et la peur inspire par des doctrines qui ont fini par donner Arnold
Ruge  l'Allemagne et Proudhon  la France, on la retrouve partout en
eux  cette heure, aussi bien dans le plus puissant, devenu le plus
prudent et qui affecte, pour dsorienter l'opinion et n'y pas
rpondre, de sculpter avec un amour comiquement idoltre le buste
d'une femme sur un tombeau, que dans le plus faible, rest le plus
hardi,--puisqu'il est rest philosophe,--s'efforant vainement, dans
son interprtation de la mtaphysique de saint Anselme, d'chapper aux
consquences, maintenant dvoiles, de la philosophie qui les a
galement asservis!

Car tel est le but, sinon atteint, du moins vis, du nouvel ouvrage de
Rmusat. Maintenir le fondement de la philosophie rationaliste, de
cette philosophie qui n'est pas autre chose que le protestantisme en
mtaphysique, mais chapper aux consquences panthistiques de cette
philosophie, devant lesquelles le monde, plus chrtien encore qu'il ne
pense, se cabre encore avec effroi, tel est le but que s'est propos
Rmusat dans sa monographie intellectuelle de _saint Anselme_.
Pourquoi s'est-il donn un pareil but? A-t-il trembl, dans sa
conscience logique ou dans sa conscience morale, en voyant les
consquences terribles dgages enfin de ce qu'il crut la vrit si
longtemps? Est-ce la chose en soi qui l'a rvolt, ou l'effet actuel
de cette chose sur le monde qui lui a paru compromettant? Nous
n'avons point  faire un travail d'Hercule en sondant les reins ou le
coeur des philosophes, ces tables d'Augias humaines. Mais toujours
est-il que ce but impossible d'une charte taille entre un principe et
sa conclusion, Rmusat se l'est donn. Trs au courant du mouvement
d'ides qui s'est produit du ct du Rhin, et modifi par ces ides,
c'est par l'Allemagne et sur les pas de l'Allemagne qu'il est entr
dans l'tude du moyen ge et de la scolastique. Mauvaise porte et
mauvais guide pour y pntrer! Ce n'est pas l'instinct de la pense
chrtienne qui l'a pouss de ce ct et qui l'a fait aller d'Ablard,
de l'hrtique Ablard, jusqu' l'orthodoxe Anselme. L'Allemagne,
curieuse comme si elle n'avait pas d'ides  elle, et personnelle au
point de chercher ses ides partout, l'Allemagne depuis longtemps
cherchait l'_or_ que Leibnitz avait dit _briller dans le fumier du
moyen ge_. Elle l'avait trouv; mais en mettant la main dessus, comme
Galate touchant Pygmalion, elle avait dit: C'est moi encore!
Rmusat, plus ou moins hegelien, avait pu lire dans Hegel: Anselme,
dans son clbre argument de l'existence de Dieu, montra, le premier,
la pense dans son opposition  l'tre et chercha  en prouver
l'identit. Aprs un pareil hommage rendu par le grand thoricien de
l'identit de la pense et de l'tre, qui semblait reconnatre dans le
saint mtaphysicien une paternit loigne, comment ne pas se
proccuper de cet homme, qui, quoique saint, avait t philosophe, et
qui, par Descartes, touchait  Hegel? Rmusat a beau nous dire, avec
une intention qui ne trompe personne: Descartes ne serait pas
aisment convenu que saint Anselme fut un de ses matres, tout ce
qui s'occupe de philosophie n'en sait pas moins que l'argument de
saint Anselme sur l'existence de Dieu (et l'existence de Dieu c'est
toutes les questions de la philosophie dans une seule) est le mme
dans le _Monologium_ que dans les _Mditations_. Par la nature de son
esprit, par la prtention de son systme, par l'isolante force ou
faiblesse de son principe: _Je pense, donc je suis_, Descartes est
l'orgueil de la personnalit solitaire. Avec la hache de son
scepticisme il a coup tous les cbles qui attachent la pense humaine
 la tradition. Robinson intellectuel d'un dsert qu'il a fait autour
de sa propre pense, il a voulu crer tout dans le vide qu'il avait
creus. Il est vident qu'un tel homme n'admet ni anctres ni
prdcesseurs; mais il n'est pas moins vident non plus que si la
parent n'est pas reconnue par la volont elle subsiste dans la
pense, car si elle n'y tait pas, croyez-le bien! les philosophes
modernes, plus ou moins issus de Descartes, auraient laiss bien
tranquille dans sa niche de saint le grand Anselme de Cantorbry, et
ne lui auraient pas fait cette gloire posthume qu'ils se sont mis 
lui faire, moins pour lui encore que pour eux!

Et, en effet, au simple point de vue de la tactique, aprs toutes les
injustices et toutes les ignorances du XVIIIe sicle, n'tait-il pas
habile et spirituel tout ensemble d'enrgimenter jusqu'aux saints sous
la bannire de la philosophie? Mais nous irons plus loin. Si ce
n'tait pas l une simple tactique, s'il tait vrai, s'il tait rel,
que la mtaphysique d'un saint, et, par exemple, de saint Anselme, et
des racines secrtes, invitables, ncessaires avec toute cette
mtaphysique transcendante qui doit un jour remplacer, par la clart
de l'ide pure, le demi-jour des religions, une telle analogie, une
telle rencontre ne serait-elle pas encore meilleure  montrer, 
dmontrer,  proclamer de toutes les manires possibles, comme une de
ces preuves, grosses de bien d'autres, qu'on jette dans les esprits
dducteurs et qui y doivent devenir fcondes? Quand un thologien
protestant comme Hasse, quand un hegelien nettement accus comme
Franck, quand un rationaliste comme Bouchitt, quand enfin Rmusat,
prennent  partie la mtaphysique de saint Anselme, la commentent tour
 tour et l'interprtent, ils savent bien ce qu'ils font et ils font
bien. Il faut tre assez impartial pour le reconnatre. Ni les efforts
de Moehler, le thologien catholique qui s'est occup, dans un autre
but, de la mtaphysique de l'illustre archevque, ni les petites
chicanes d'une revue estimable (la _Revue de Louvain_), qui prtendait
et montrait plaisamment un jour que Rmusat n'entendait pas mme le
latin du texte qu'il traduisait, ne nous feront perdre de vue la
vrit dans cette question de la mtaphysique de saint Anselme. Or, la
vrit, la voici! C'est que saint Anselme, par cela mme qu'il se
dtournait de la thologie vers la mtaphysique, posait au XIe sicle,
dans l'innocence et la scurit de sa foi, les problmes que la
mtaphysique agite depuis qu'elle existe sans les rsoudre, et que,
les posant ncessairement comme les mtaphysiciens les posent, il
tait justiciable des mtaphysiciens, et qu'ils ont eu parfaitement le
droit de dire comme ils l'ont dit dans quelle mesure ils admettaient
sa pense et dans quelle mesure ils ne l'admettaient pas. Ainsi, pour
revenir  Hegel, Hegel a eu le droit d'crire cette arrogante rserve:
Il ne manque  l'argument de saint Anselme que la conscience de
l'unit de l'tre et de la pense dans l'infini, et Rmusat a eu le
droit aussi,  la fin de son ouvrage, de reprendre l'argument du
_Prologium_ afin de le purifier de tout spinozisme et de lui donner
cette valeur philosophique que nous avons indique, et qui serait si
grande si elle n'tait pas chimrique,  savoir: le rationalisme du
principe sans le panthisme de la dduction!

Mais si Rmusat a eu le droit d'agir ainsi dans son interprtation de
la mtaphysique de saint Anselme, a-t-il russi? Et il y a plus:
pouvait-il mme russir? Ce n'est pas assurment en passant qu'on peut
traiter comme il le faudrait de la vrit absolue ou relative de toute
philosophie, de cette science qui n'en est pas une, car elle se
cherche ternellement sans se trouver. Seulement, pour tous ceux qui
ont touch  ces questions dvorantes, on sera suffisamment fond 
affirmer que ce n'est pas la mtaphysique, qu'elle s'appelle des plus
beaux noms que le gnie ait eus dans l'histoire, qui peut combler
l'abme existant entre l'homme et Dieu et tracer pour l'homme un
chemin au-dessus de ce gouffre. Nous avons dit plus haut: Toute
philosophie gt dans une seule question: l'existence de Dieu en face
de l'existence du monde. Et il serait ais de montrer que quelque
solution qu'on adopte sur cette question,--et toutes peuvent se
ramener  deux principales,--en d'autres termes, soit que Dieu et la
matire soient congnres, soit que Dieu l'ait tire de lui-mme, le
panthisme invitable et menaant revient toujours. Eh bien, si tel
est le rsultat que donne la rflexion de l'homme livre  elle-mme
sur ce problme fondamental, il n'y a plus qu' repousser loin de soi
la mtaphysique comme chose vaine, tout au moins, quand elle n'est pas
dangereuse, et  revenir  l'enseignement,  l'autorit,  la
rvlation surnaturelle,  tout ce que la philosophie appelle
ddaigneusement le mysticisme; car le mysticisme seul est assez fort
pour rpondre quand le rationalisme reste muet! En se limitant dans
l'ordre des choses naturelles, la science de Dieu n'existe pas 
proprement parler; car pour qu'une science soit, il faut en connatre
tous les termes, et Dieu, c'est le terme infini. Mais la croyance en
Dieu scientifiquement doit tre, parce que si cette croyance n'tait
pas, aucune explication ne serait possible, et que rien de ce qui ne
serait pas Dieu ne s'entendrait. Quand saint Anselme posait l'argument
purement mtaphysique, le thologien, le moine inspir lchait donc la
ralit pour courir aprs l'ombre. Il entrait dans le domaine des
discussions humaines, fatalement entrecoupes de tnbres et de lueurs
flottantes, et il y apportait son gnie. S'il n'branla pas en lui les
robustes certitudes de sa foi, c'est que le saint prservait l'homme
des doutes du mtaphysicien; mais si le danger ne fut pas pour lui, il
est pour d'autres,  cette heure et dans un sicle o l'obissance en
toutes choses cherche vainement des saint Anselme, qui foulent aux
pieds leur propre pense lorsqu'il s'agit d'obir.

Ainsi le saint, l'homme de la foi et de l'obissance, voil le grand
ct de saint Anselme, qu'un historien qui n'et pas t philosophe
aurait fortement clair. Si Rmusat s'en tait tenu, pour les besoins
d'une cause qui est la sienne,  un commentaire sur les dissertations
mtaphysiques du grand abb du Bec, nous n'aurions rien  ajouter  ce
que nous avons dit de ce commentaire. Mais Rmusat n'a pas seulement
t philosophe dans son livre; il a essay d'tre historien. Il n'a
pas crit une biographie intellectuelle du penseur et replac, aprs
coup, les ides de l'homme sous le jeu de ses facults, bien tudies
et par l'tude redevenues vivantes, pour voir comment ces ides
s'taient formes, dveloppes et fixes dans l'action et sous la
pression de ces facults. Il n'a pas fait pour saint Anselme ce que
Maine de Biran a fait pour Leibnitz. Non. Il a aim mieux prendre
l'homme tout entier, dans le multiple ensemble de sa vie, et  sa
place dans tous les vnements de son temps, et il a crit un ouvrage
qui n'a pas pour titre unique le nom d'Anselme et qui est aussi le
tableau de la vie monastique et politique au XIe sicle. En cela
Rmusat a eu raison. On ne saurait blmer sa mthode. Il a cd  un
instinct juste. Si, du temps de Leibnitz, en effet, et aprs Leibnitz
surtout, l'homme se spcialise chaque jour davantage et peut
s'abstraire de tout ce qui n'est pas sa pense et le mouvement
extrieur de sa pense, il n'en tait point ainsi au moyen ge, o la
socit tenait bien plus d'espace que l'homme,--mre aux bras
puissants dans lesquels l'homme se tassait, et, si grand qu'il ft,
paraissait petit! Mais si Rmusat a eu raison d'crire l'histoire du
temps de saint Anselme pour mieux comprendre saint Anselme, peut-on
avouer qu'il l'ait compris? Franchement, quand on a lu attentivement
son travail, peut-on dire que le mtaphysicien, avec les grles
propositions de son analyse habituelle, ait vu rellement ce mle XIe
sicle, qui demanderait tant de vigueur de gnie et de largeur
d'apprciation? Non! certainement! Parler des hommes et des choses
d'une poque avec cette politesse qui est l'uniforme des hommes d'tat
et un uniforme qui ne cache pas une bravoure, avec ce respect des
faits accomplis qui est le caractre de l'cole dont Rmusat est
sorti, n'est pas plus comprendre cette poque que toucher un objet
avec l'extrmit des doigts n'est le saisir et le soulever!

Saint Anselme vivait dans un temps o le catholicisme n'tait plus
seulement un ensemble de nobles et pieuses aspirations vers le bien et
vers le ciel. Hildebrand, ou Grgoire VII (car il est si grand, cet
homme, que la gloire le connat sous tous ses noms), avait fait du
catholicisme le plus organis des gouvernements. Du temps d'Anselme
galement, les Croisades avaient opr le rapprochement des tendances
religieuses de l'Europe et de son premier intrt terrestre. Grce 
cette thocratie que Rmusat condamne dans son livre, par la raison
_trs philosophique_ que l'opinion de l'Europe moderne, qui a la tte
dforme par les philosophes, lui est en ce moment hostile,
l'influence du monde chrtien avait pris le monde musulman et pntr
l'Asie et l'Afrique. C'taient l des faits prodigieux! Une
individualit aussi leve que celle de saint Anselme devait se
rattacher  ces faits, et elle s'y rattachait, non pas en vertu de son
gnie qui l'antidatait de plusieurs sicles, mais en _vertu de ses
vertus_. Saint Anselme tait li au grand et dcisif mouvement du
progrs catholique par ce qui se nomme, entre chrtiens, la sainte
vertu de l'obissance. Chass de son palais piscopal, dans les
troubles religieux et politiques de son pays, saint Anselme ne se
consola pas seulement de ce revers: il fut heureux de ne plus tre
dsormais _condamn_  commander aux autres. Pour s'exercer,
gymnastique sublime!  cette vertu si profondment sociale de
l'obissance, saint Anselme, respect par le pape, saint Anselme, le
primat d'Angleterre, prit un simple moine pour matre, et, le
croirez-vous, esprits de nos jours? ce moine lui prescrivait le nombre
de fois qu'il devait se retourner dans son lit. Rmusat a trop
d'esprit pour insulter  cette surhumaine humilit, que Voltaire
aurait traite... nous savons comment; mais, sous le srieux indulgent
qu'il garde, Rmusat ne cache pas autre chose que la vue mesquine et
errone d'un philosophe qui comprend tous les prjugs d'un sicle et
d'un grand homme, et qui ne les leur reproche pas. Tant de bont ne
nous fera pas hsiter cependant. Au fond, l'intelligence profonde de
la double grandeur du temps et de l'homme lui chappe. Il n'a pas
l'apprciation de cette obissance qui,  partir de Grgoire VII et
des Croisades, fit triompher la foi dogmatique, et, on peut le dire,
organisa politiquement la religion. L'action de la foi par
l'obissance est humainement, si on peut risquer l'expression, la
physique du catholicisme. La vritable gloire de saint Anselme est
d'avoir donn  tous les fidles de son temps, du haut d'une position
qui leur imposait et les entranait, l'exemple du respect de
l'obissance pouss jusqu'au fanatisme, mais  un fanatisme pour la
premire fois dsintress. Or, quand un homme personnifie en lui
cette physique du catholicisme, l'_instrumentum regni_ par lequel il
s'est constitu et a gouvern, n'tudier dans cet homme que le travail
de son esprit appliqu aux striles contemplations de la mtaphysique,
c'est prouver assurment qu'on est un mtaphysicien, mais c'est aussi
dcouvrir en soi la pente fatale  ne voir que les petites choses,
quand il y a les grandes  ct. Chtive organisation du regard! La
myopie vaudrait mieux, car la myopie ne scinde rien, et c'est ce qui
est grand qui, d'abord, la frappe. Rmusat a-t-il jamais eu la facult
des esprits nets et droits qui vont de prime saut aux ralits
importantes? Nous ne savons. Mais s'il l'a eue jamais, il l'a bien
perdue dans les tudes microscopiques d'une philosophie qui analyse
l'homme dans les moindres nuances de son ondoyante personnalit. Et il
est permis, on en conviendra, de s'tonner qu'un homme qui fut
ministre autrefois s'imagine probablement, sinon de reprendre le
gouvernement qu'il a perdu, au moins l'influence dans les esprits, qui
est du gouvernement aussi, en traitant de la rsurrection de systmes
philosophiques au XIe sicle. Systmes qui mourront et ressusciteront
plus d'une fois encore si les hommes doivent s'occuper longtemps de ce
que les philosophes appellent des vrits ternelles, lesquelles n'ont
d'ternel, peut-tre, que leur inutilit!




L'INTERNELLE CONSOLACION[63]


I

Voici un de ces ouvrages que la critique n'est pas oblige d'ajuster,
en se pressant, au passage. Un pareil livre ne passe pas. Il existe
depuis 1441  peu prs, et il est bien probable qu'il vivra autant que
le sentiment du christianisme qui l'a inspir et que le sentiment de
la langue charmante dans laquelle il a t traduit. C'est le livre de
l'_Internelle Consolacion_[64], sorti au XVe sicle de l'_Imitation de
Jsus-Christ_. Traduction, imitation, paraphrase de cet ouvrage
clbre, dans la langue nave et prime-sautire que le moyen ge a
cre, ceci, tel qu'on nous l'exhume et tel que Charles d'Hricault et
Moland le publient, nous parat suprieur, non seulement  toutes les
traductions que l'on a faites, depuis, de l'_Imitation_, mais, le
croira-t-on, et n'est-ce pas l une de ces choses qui vont paratre
d'une singularit un peu forte  beaucoup d'esprits? suprieur au
texte mme si vant de l'original.

  [63] _Pays_, 11 mai 1858.

  [64] P. Jannet.

En effet, l'_Imitation de Jsus-Christ_ est regarde presque par tout
le monde comme un incomparable chef-d'oeuvre. Ce livre de moine, crit
dans le clair et profond silence d'une cellule, a rencontr la gloire,
cette fille de la foule et qui passe comme sa mre (_sic transit
gloria mundi_), mais qui, pour lui, s'est arrte. Ce n'tait pas
assez. De la gloire  la popularit, il n'y a que quelques marches...
 descendre. De glorieux, le livre est devenu populaire. Et ce n'tait
pas assez encore: il a pris les colossales proportions d'un lieu
commun.

Or, le lieu commun, cette chose respecte, c'est la gloire devenue
momie, c'est son embaumement pour l'immortalit, et qui y touche
semble faire du paradoxe et du sacrilge. Nous l'oserons pourtant
aujourd'hui, puisque l'occasion s'en prsente. Nous oserons regarder
dans cette gloire pour en chercher le mot, s'il y en a un au succs
d'un livre universellement accept par les gens pieux, et mme par les
impies.

Les chrtiens, qui veulent, eux, imiter Jsus-Christ, n'ont pas
travaill seuls  ce succs. Les philosophes, qui n'ont pas
prcisment la mme vise, y ont travaill autant que les chrtiens.
taient-ils vaincus par le charme qui s'exhalait de ce livre d'une
simplicit si pntrante? Quelques bonnes mes un peu badaudes l'ont
cru peut-tre; mais non! ils n'taient pas vaincus.


II

C'est Fontenelle, cette belle autorit religieuse et mme littraire,
qui a crit le mot fameux et qu'on cite toujours quand il est question
de l'_Imitation_: L'_Imitation_ est le premier des livres humains,
puisque l'vangile n'est pas de main d'homme. Seulement,
rappelons-nous que quand il grava cette ingnieuse inscription
lapidaire pour les rhtoriques des temps futurs il s'agissait de la
traduction de monsieur son oncle, le grand Corneille, et que, sans
cette circonstance de famille, l'_Imitation_ lui aurait paru moins
sublime. De plus, avec tout son esprit, Fontenelle disait deux btises
dans son mot fameux, si ce n'est trois, ce pauvre Tircis!

D'abord, l'vangile n'est point crit des mains de Jsus-Christ, mais
de la main de saint Mathieu, de saint Luc, de saint Marc et de saint
Jean, et, d'ailleurs, Jsus-Christ tait aussi un homme. Inspirs,
oui! martyrs plus tard, c'est--dire tmoins, les vanglistes ne sont
que des hommes... inspirs! et par ce ct le mot de Fontenelle est
pourpr et faux comme l'est un madrigal. Il n'en tait pas un
pourtant;--c'tait une prcaution. On sait s'ils s'entendent en
prcautions, messieurs les philosophes!

Fontenelle, impie et lche comme toute la secte qu'il prcdait et
dont il est un des anctres, crivait alors Mero et ngu, ou Rome et
Genve, et le sournois se prparait, avec son mot sur l'_Imitation_,
un bouclier contre Louis XIV et la rgence. Saint-vremond, qui ne
valait pas mieux que Fontenelle par la moralit rflchie ou par la
moralit instinctive, mais qui lui tait trs suprieur par le talent,
Saint-vremond tait plus hardi;--mais il tait en Angleterre, cet
asile contre la France toujours.


III

Mais, faux par l'accessoire, le mot est faux aussi en lui-mme.
L'_Imitation_ n'est point et ne saurait tre le premier des livres
humains, car il n'est pas humain de confondre la cit domestique et la
cit monastique comme le faisait le vieux Tircis, qui ne comprenait
pas plus l'une que l'autre, et comme le feraient tous ceux qui ne
verraient pas que l'_Imitation_ est une oeuvre exclusivement monacale.
Pour qui la lit, en effet, avec le genre d'esprit et d'attention qui
pntre les livres, celui-ci, ple, exsangue, d'un amour extnu, avec
son expression bien plus mtaphysique que vivante, s'adresse
formellement et essentiellement  des moines, tournant le dos au monde
proprement dit, voulant rendre le correct plus correct, proposant--et
il ne faut pas s'y tromper! car la mprise serait grossire,--la vie
parfaite et de conseil, et non pas la vie de prcepte. Si l'on avait
dit de l'_Imitation_ qu'elle tait le premier des livres de moines,
l'erreur et t moindre; mais ce n'et pas t le vrai encore.

N'y et-il que la grande sainte Thrse,--et il y en a d'autres,--il
est des mystiques d'un ordre bien plus translucide, bien plus embras,
bien plus enlevant que l'auteur de l'_Imitation_, quel qu'il ait
t... On dit mme, chose trange et assez ignore! que son mysticisme
ne parut pas toujours sr  Rome. Un jour on l'y a signal comme
inclinant vers l'erreur qui s'est appele Jansnisme, sur cette
terrible question de la nature et de la grce. Mais le succs couvrit
tout de son bruit, et il n'est pas jusqu'au nom du chancelier Gerson,
sur le compte duquel on mit ce livre d'asctisme doux, qui ne dut lui
tre une fire rclame,--comme nous disons maintenant,--aprs le
deuxime concile de Constance. C'est  lui encore aujourd'hui,  Jean
Gerson, dont ils ont fait un grand portrait, trop flatt, dans leur
introduction, que Ch. d'Hricault et Moland attribuent l'honneur de ce
livre, malgr les germanismes qui rvlent videmment une autre main.

Du reste, ce nom mme tait inutile. Rigoureusement parlant, le ton
seul du livre suffisait pour expliquer son succs, car le monde est
pour les livres ce qu'il est pour les hommes. Il ressemble  l'ombre
du pote persan: fuyez-le, il vous suit; suivez-le, il vous fuit. Et
voil pourquoi surtout le monde s'est prcipit, sans l'atteindre,
vers cette ombre vague de moine blanc masqu jusqu'aux yeux de son
capuchon, et qui fuit tout l-bas, dans les entre-colonnements d'on ne
sait plus quel monastre! L'ombre blanche est reste pour jamais une
ombre fuyante. Quelles que soient les raisons d'affirmer la
personnalit de l'auteur de l'_Imitation_, elles ne sont pas telles
cependant qu'on puisse les admettre en toute certitude, et cet inconnu
que quelques-uns appellent Jean Gerson, d'autres A. Kempis, d'autres
encore Jean Gersen, abb de Verceil, n'en est pas moins toujours un
anonyme de l'histoire. On ne l'a point assez remarqu, le monde, cet
ennuy et ce capricieux, aime  la fureur les contrastes. Il aime les
langages tranges et trangers, et cette voix de moine en tait une,
par son calme mme. Le monde, puisqu'il s'agit de son got pour une
oeuvre qui ne fut jamais faite pour lui, lit avec avidit
l'_Imitation_ et ne veut pas lire l'vangile, et les raisons de cela
ne viennent pas de l'_Imitation_. L'vangile est littrairement
barbare, parabolique, miraculeux, ardemment imag, et il ne se
comprend bien qu' l'glise et dans la lumire de l'enseignement
sacerdotal, tandis que l'_Imitation_, nous l'avons dit, est
mtaphysique et dcolore comme le verre d'eau claire qu'on boit sans
avoir soif et qui ne nourrit pas davantage. D'un autre ct, comme
l'_Imitation_ place la vertu trs haut, le monde y applaudit, pour se
dispenser d'y atteindre. C'est si haut que c'est impossible, et l'on
se rassied dans la vie commode, en jetant  l'idal intangible le
regard le plus tranquillement rsign...  la perte de cet idal.

Telles sont, en fait, les raisons de cette popularit mondaine d'un
livre qui a sa valeur sans aucun doute, mais que l'opinion a exagre.
L'opinion a fait de l'_Imitation_ un livre essentiel, et, sans nier
ses mrites raffins en pit pratique, cela est-il juste, cela est-il
sage,  une poque comme la ntre, o tant d'esprits inclinent, hlas!
 se crer une glise sans sacrements et un vangile sans
surnaturel?... Une pareille disposition effraie assez les esprits qui
tudient les pentes du sicle pour donner le courage de ragir contre
un livre bien plus utile  des asctes avancs dans la voie de la
perfection chrtienne qu' des gens du monde, vivant dans les ralits
et les paisseurs de ce temps. Nous voudrions poser la question  qui
aurait autorit pour y rpondre, mais nous ne la rsolvons pas.
Seulement, si nous n'entrons pas plus avant dans ce point de vue
pratique qu'il est impossible de ne pas ouvrir quand il s'agit d'un
livre chrtien, il nous reste  connatre le ct littraire de
l'_Imitation_ comme oeuvre humaine, et nous allons l'examiner.


IV

Eh bien, par ce ct-l comme par l'autre, par la forme comme par le
fond, l'_Imitation_ n'est pas en rapport avec l'admiration
traditionnelle qu'elle a inspire! Un homme de nos jours, tout
ensemble mtaphysicien et pote, et dont l'habitude n'est pas de cder
aux influences du monde qui l'entoure, a dit de l'_Imitation_ qu'elle
avait t laisse sur le seuil du moyen ge pour donner l'envie d'y
pntrer. S'il avait parl en ces termes de l'_Internelle
Consolacion_, dans sa langue artiste et populaire, le mot aurait
peut-tre t vrai; mais, appliqu au texte latin de l'original, un
tel mot n'est plus que potique. Non! l'_Imitation_ ne traduit pas le
moyen ge avec cette puissance qu'il est impossible d'y rsister.
Cette vignette de l'me et de Jsus-Christ, qui ressemble  la
patiente enluminure des marges d'un missel, n'gale pas, sous son
latin de clotre harmonieux et limpide, les figures idales, mais si
profondment touchantes dans leur saintet macie et splendide, de
frre Ange de Fiesole (un moine aussi), le plus profond interprte du
moyen ge, ni mme les lignes expressives et nettes d'Overbeck, aussi
loin pourtant que l'homme l'est de l'ange, du monastique Angelico.

Dans l'_Imitation_, rien de pareil. Toute intention y est diminue.
L'vangile y est sous le prcepte, mais comme le feu derrire un
cran, comme la vrit derrire un voile, comme le Sina derrire un
pote sonore et pur. On dirait du Lamartine, maintenu par la rgle,
avec des adjectifs de moins et une simplicit plus austre. Quant  la
profondeur, qu'on a souvent prtendu y voir, ce n'a jamais t qu'un
mirage, car ce qu'elle est le moins peut-tre, cette conversation
intrieure d'un coeur presque vierge dans un coin de chapelle, c'est
d'tre un livre fouill et profond. Pour les mes circoncises qui
habitent la thbade des monastres, ce qui est dit dans l'_Imitation_
de l'amour et des autres passions humaines peut sembler des
dcouvertes terribles et le coeur humain montr jusque dans ses
fondements; mais qui a pass par les vieilles civilisations, qui a lu
les moralistes modernes, n'est ni rvolt ni surpris de cette
balbutie. Ceux qui ont reu les coups du monde et les morsures du
monde, trouvent ce livre sans forte connaissance du fin fond du coeur.
Il ne descend pas dans cette vase saignante, et c'est, en somme, un
innocent enfantelet de livre, mme dans sa conception du pch.

Telles sont les qualits et les dfauts de l'_Imitation_, que nous
retrouvons aujourd'hui, avec des qualits qui s'ajoutent aux siennes,
dans cette langue aimable de l'_Internelle Consolacion_, bien
prfrable, selon nous, au latin dcharn et abstrait de l'original.
La langue du XVe sicle, plus toffe, plus concrte, plus vivante
enfin, a un mouvement, une mollesse et des images que l'asctique
auteur de l'_Imitation_ se serait peut-tre interdites comme un pch
et qui tent  sa pense sa rigidit et la frigidit monacales. Comme
on voit tout ce que l'on veut dans les livres qu'on aime,
l'imagination de ceux qui sont pris de l'_Imitation_ y a mis aussi de
la tendresse; mais il n'y en a pas plus que dans tous les livres
d'oraison, et mme il y en a beaucoup moins. On a pris le ton du genre
pour une qualit individuelle du livre et de l'auteur.

Eh bien, dans la langue de l'_Internelle Consolacion_ s'est coule
cette tendresse absente et cette grce chaste dont le livre manquait
primitivement! La pense droite et byzantine du moine a trouv une
draperie flottante qui lui va bien. Il n'en est que mieux  genoux sur
sa dalle d'y traner cette robe  longs plis... Ici donc, et pour la
premire fois, voici une traduction qui ajoute  la valeur de
l'original. L'crivain de l'_Internelle Consolacion_, qui a partag la
destine de l'auteur de l'_Imitation_ (l'anonyme convenant, comme le
silence de leur rgle,  ces hommes humbles qui ne vivaient, comme
disent les saintes chroniques, que sur la montagne de l'ternit, _in
monte ternitatis_), l'crivain ignor de l'_Internelle Consolacion_
ne s'est point attach  la glbe du mot  mot de son auteur. Il n'en
a pris que l'esprit mme et l'a vtu comme un pauvre qu'on veut
rchauffer. Avec sa langue feuillue et abondante il s'est roul autour
de la pense simple et nue de l'original, et il a fait de cette pense
sche ce que la guirlande de pampre et de vigne fait d'un thyrse qui,
primitivement, n'tait qu'un bton.


V

Ainsi, nous n'hsitons point  le rpter, de toutes les traductions
qui ont t faites du livre de l'_Imitation_, et elles sont
nombreuses,--depuis celle du chancelier de Marillac, rdite de nos
jours, et dans laquelle on a une navet bien infrieure  celle de la
traduction du XVe sicle, jusqu' celle que s'imposa Lamennais (il
tait chrtien alors), pour mortifier, je crois, son gnie,--la
meilleure, celle-l qui complte le mieux son auteur en le traduisant,
est celle que d'Hricault et Moland nous ressuscitent. Toutes les
autres ne valent pas le texte, parce qu'elles veulent seulement nous
le donner. Malgr le succs qui s'est attach  l'entreprise de
Lamennais, comme s'il tait de la destine de l'_Imitation_, ce livre
heureux, de crer des succs  ses traducteurs eux-mmes, combien
n'avons-nous pas souffert de voir le gnie clatant et sombre de
l'auteur de l'_Indiffrence_ se dbattre dans un genre de travail si
antipathique  sa nature! Le parti qu'il a pris d'tre simple en
traduisant cette simplicit l'a fait verser dans ce que nous appelons
l'inconvnient de l'_Imitation_, c'est--dire la mtaphysique.

S'il en est ainsi de Lamennais, que pouvons-nous dire de Beauze le
grammairien, et de Le Maistre de Sacy le jansniste! Quant 
Corneille, ce n'est pas un traducteur, quoiqu'il ait voulu l'tre:
c'est Corneille. Il y a des choses cent fois dignes de l'auteur de
_Polyeucte_ dans sa paraphrase, mais c'est prcisment pour cela qu'il
ne traduit pas ce livre d'ombre, fait par une ombre qui n'a qu'une
voix comme un souffle,--la voix de l'esprit,--et qui semble sortir
d'un _in pace_. Le gnie de Corneille dborde tout, et l'agrafe de son
vers ne le retient pas mme  son auteur. videmment cet homme-l
n'est pas fait pour suivre. L'crivain quelconque de l'_Internelle
Consolacion_ dborde aussi son texte, mais il ne le transforme pas, il
ne le transfigure pas avec cette toute-puissance qui fait qu'il n'y a
plus l que du Corneille. Il l'orne, il l'atourne, il l'amollit, il
lui communique de certains charmes; mais il ne le dvore pas, comme
Corneille, pour en jeter, aprs, les cendres aux vents.


VI

Les diteurs actuels de l'_Internelle Consolacion_, Charles
d'Hricault et Moland, connus dj par des travaux d'une rudition qui
ne se contente pas de rechercher, mais qui pense, ont fait prcder
leur travail d'une Introduction trs fermement crite, dans laquelle
ils ont agit toutes les questions littraires qui se rattachaient,
soit  l'_Imitation_ elle-mme, soit  l'_Internelle Consolacion_ qui
en est sortie. Quoique touches en bien des points avec comptence et
sagacit, ces questions n'ont pas cependant t amenes par les
spirituels diteurs au point de lumire qu'ils auraient souhait et
qu'une critique plus minutieuse que la ntre pourrait exiger. Nous
sommes, nous, trs coulants sur ces sortes de questions: quel fut
l'auteur de l'_Imitation_? quel fut l'auteur de l'_Internelle
Consolacion_? ces deux anonymes.

Pourvu que nous ne tombions pas dans le systme ras de bien prs par
les diteurs,  la page 14 de leur Introduction, dans cette immense
bourde allemande, qui a dcapit Homre et qui rpugne  la
constitution mme de l'esprit humain, que nous importe de savoir si
l'auteur de l'_Imitation_ s'appelait A. Kempis ou de toute autre
runion de syllabes! C'est une question de bal masqu. Ce qu'il y a de
certain, c'est que ce fut un moine, comme Homre fut un pote, un
moine dont l'individualit n'eut probablement de nom que devant Dieu,
et ce qu'il y a de certain encore c'est que ce ne fut point Gerson,
malgr la croyance des diteurs, mle pourtant d'un invincible doute.
Gerson,  notre estime, ne fut ni l'auteur de l'_Imitatio Christi_ ni
celui de l'_Internelle Consolacion_. Les germanismes du texte latin le
prouvent suffisamment pour l'_Imitation_, et, pour l'_Internelle
Consolacion_, le gnie de Gerson lui-mme, qui n'eut jamais le
moelleux et le laisser-aller du livre dlicieux remis en lumire
aujourd'hui.

Il n'y a pas de mal, d'ailleurs,  ce qu'un peu de mystre et de
l'esprit du moyen ge restent sur ces points en litige. Le gnie du
moyen ge est essentiellement silencieux. Ces hommes, qui vivaient les
yeux au ciel ou baisss sur la poussire de leurs sandales, se
souciaient bien de cette bavarderie qu'on appelle la gloire et des
commrages que l'avenir devait faire, un jour, sur leur tombeau!

    FIN




  TABLE


  DDICACE                                                   V

  PRFACE                                                 VIII

  Saint Thomas d'Aquin                                       1

  Jean Reynaud                                              12

  Donoso Corts                                             29

  Saisset                                                   45

  Saint-Ren Taillandier                                    59

  Jules Simon                                               73

  Vera                                                      86

  Du mysticisme et de Saint Martin                          99

  L'abb Mitraud                                           117

  Ernest Renan                                             133

  Gorini                                                   161

  Doublet et Taine                                         175

  Pascal                                                   189

  Auguste Martin                                           203

  Buffon                                                   217

  Saint-Bonnet et le Pre Daniel                           233

  Le P. Lacordaire                                         249

  Montalembert                                             265

  Philosophie positive                                     279

  Philosophie politique                                    297

  P. Enfantin                                              311

  Le P. Ventura                                            323

  Le docteur Tessier                                       337

  Flourens                                                 351

  Eugne Pelletan                                          365

  Saint Anselme de Cantorbry                              381

  L'Internelle Consolacion                                 397




      *      *      *      *      *




Note du Transcripteur

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont ete corrigees
L'orthographe d'origine a ete conservee et n'a pas ete harmonisee.
Certaines parties de chapitres ont t renommes afin de respecter
l'ordre chronologique et faciliter la lecture:

    P 158 partie V dans l'original, renomme VII,
    P 165 partie  I dans l'original, renomme II,
    P 189 renomme I, numrotation inexistante dans l'original,
    P 196 partie I dans l'original, renomme III,
    P 212 partie VI dans l'original, renomme IV,
    P 265 renomme I, numrotation inexistante dans l'original,
    P 297 renomme I, numrotation inexistante dans l'original,
    P 323 renomme I, numrotation inexistante dans l'original,
    P 334 partie VI dans l'original, renomme V,
    P 335 partie VII dans l'original, renomme VI,
    P 408 partie IV dans l'original, renomme VI.



***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PHILOSOPHES ET CRIVAINS RELIGIEUX***


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