The Project Gutenberg EBook of La guerre injuste, by Armando Palacio Valds

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Title: La guerre injuste
       lettres d'un Espagnol

Author: Armando Palacio Valds

Translator: Albert Glorget

Release Date: February 29, 2012 [EBook #39016]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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La Guerre injuste

ARMANDO PALACIO VALDS

De l'Acadmie Espagnole

La Guerre injuste

LETTRES D'UN ESPAGNOL

Traduction de ALBERT GLORGET

[Illustration: colophon]

BLOUD & GAY

diteurs

PARIS, 3, rue Garancire
Calle del Bruch, 35, BARCELONE

Tous droits rservs

1917




PRFACE


_Armando Palacio Valds est un des romanciers les plus connus de
l'Espagne. Ses oeuvres ont t traduites dans la plupart des langues
europennes, et l'une d'elles,_ Maximina, _a eu le rare bonheur d'tre
tire aux tats-Unis  deux cent mille exemplaires. Aprs l'Amrique du
Nord, c'est en Angleterre que Palacio Valds compte le plus
d'admirateurs. On s'y sert d'un de ses romans pour enseigner l'espagnol
dans les coles. C'est pourquoi quelques-uns de ses compatriotes
l'accusrent, quand il commena de publier ses sentiments aliadophiles,
de ne faire que rendre aux Allis ce qu'il leur devait de gloire et
d'argent. Il suffira de parcourir ce livre-ci pour voir combien cette
accusation est peu fonde._

_En France, plusieurs ouvrages de Palacio Valds ont paru en feuilletons
dans nos grands quotidiens:_ le Capitaine Ribot, _au Gaulois_, la
Soeur Saint-Sulpice, _au Matin;_ la Famille Bellinchon, _au Temps;
des extraits des_ Papiers du docteur Anglique, _au Journal des
Dbats. On verra tout  l'heure qu'il s'en faut beaucoup que nous ayons
tout traduit du grand romancier. Il y a dans son oeuvre plusieurs
romans dont il est regrettable que nous n'ayons pas d'dition
franaise._

       *       *       *       *       *

_Armando Palacio Valds est n en 1854,  Entralgo, petit village des
montagnes asturiennes. Il y demeura trs peu de temps, ses parents ayant
d transfrer leur rsidence  Avils, une des petites villes maritimes
de la mme rgion; mais il revint chaque anne avec eux passer les mois
d't  Entralgo. Il eut une enfance heureuse, remplie tour  tour de
jeux marins et rustiques. Les souvenirs de cette priode de sa vie et de
ces lieux ont inspir  Palacio Valds_ l'Idylle d'un malade _et_ le
Village perdu, _romans de moeurs asturiennes, dont le second est
peut-tre l'un des plus originaux qu'il ait crits._

_A Oviedo, capitale des Asturies, o il alla faire ses tudes, le jeune
Valds se lia d'troite amiti avec Leopoldo Alas, son condisciple, qui
devait devenir sous le pseudonyme de Clarin l'un des meilleurs
critiques littraires espagnols des dernires annes du sicle pass._

_Son bachillerato termin, Palacio Valds s'en fut  Madrid pour faire
son droit. Cette tude le passionna. Pour s'y livrer avec plus de profit
et plus d'application, il se fit recevoir de l'Ateneo, sorte de cercle
qui comprend  Madrid tous les jeunes hommes aimant la science, les
arts ou la littrature, et dont la bibliothque est trs riche. Palacio
Valds y dvora les traits de philosophie, d'histoire et surtout
d'conomie politique. A ce moment-l, son dsir le plus vif tait d'tre
un savant professeur. Il fut bientt lu secrtaire de la section des
Sciences morales et politiques de l'_Ateneo.

       *       *       *       *       *

_Cependant Palacio Valds avait achev son droit. Il commena d'crire
et, chose curieuse chez un homme qui devait tre un si abondant et si
gracieux conteur, c'est par des articles de philosophie religieuse qu'il
dbuta dans les lettres. Ces articles furent remarqus. Ils valurent 
leur signataire d'tre nomm rdacteur en chef de la_ Revista Europea,
_la revue scientifique la plus importante alors en Espagne. Palacio
Valds n'avait que vingt-deux ans._

_Voulant donner plus d'attraits  sa revue, le nouveau directeur eut
l'ide d'y publier des portraits littraires humouristiques des
principaux orateurs, romanciers, potes et savants espagnols. Il prit 
tracer ces portraits le got d'crire et, pouss d'ailleurs  le suivre
par le succs de ses premiers crits, il entreprit un roman. Commenc 
Madrid,_ Monsieur Octave _fut termin  Entralgo. Il parut dans les
derniers mois de 1880._

_C'est avec_ Marthe et Marie, _trois ans plus tard, que Palacio Valds
atteignit le grand public. Le grand romancier, qui est trs modeste, dit
qu'il doit le retentissant succs de ce livre au dessinateur qui
l'illustra et  l'diteur qui le mit en vente  un prix modique. En tout
cas, Palacio Valds tait en pleine fortune: le directeur de la_ Revista
Europea _tait heureux, le romancier l'tait aussi, l'homme allait
l'tre; il se maria._ L'Idylle d'un malade _est de cette poque. Il fut
bientt suivi de_ Jos _et d'un recueil de contes intitul_
Eaux-fortes, _qui consacrrent dfinitivement la rputation de
l'auteur._

_Ainsi tout souriait  Palacio Valds. Il terminait_ Riverita, _histoire
romanesque de sa propre vie, quand il perdit sa femme._ Maximina, _qui
parut bientt aprs, est compos en grande partie en son souvenir._
Riverita _et_ Maximina _se font suite: c'est lui et elle._

_Avec le_ Quatrime pouvoir _(1888), Palacio Valds cesse de se conter
lui-mme. C'est le rcit des luttes politiques dans un petit pays; mais
ici encore l'action se passe dans un milieu auquel le romancier est
troitement attach; la ville de Sarrio, de ce roman, n'est autre que
Gijn, la seconde grande ville des Asturies._

_Cette mme anne, Palacio Valds fit un voyage en Andalousie. Il en
rapporta la_ Soeur Saint-Sulpice _(1889), roman de moeurs andalouses
d'une exquise gaiet, qui rpandit son nom dans le monde entier._

_Puis ce fut_ l'cume, _satire de l'aristocratie espagnole, la seule de
toutes ses oeuvres o Palacio Valds, abandonnant son naturel
idaliste, ait sacrifi aux thories littraires alors dans toute leur
force, celles de l'cole naturaliste._

_Jusqu'alors il avait donn chaque anne un roman. Dans la suite il mit
moins de rgularit dans sa production._ La Foi, le Chevalier, l'Origine
de la pense, la Joie du capitaine Ribot, les Majos de Cadix, le
Village perdu, Tristan ou le Pessimisme _parurent ainsi successivement.
Quelques annes avant la guerre Valds recueillit sous le titre de_ les
Papiers du docteur Anglique _des contes philosophiques et
scientifiques, crits dans l'intervalle de ses autres ouvrages._ La
Guerre injuste _qu'on va lire est l'ensemble des articles qu'il publia
dans le grand journal madrilne_ El Imparcial. _Ajoutons enfin qu'une
revue espagnole,_ Revista quincenal, _publie en ce moment un nouveau
roman de notre auteur:_ Annes de jeunesse du docteur Anglique.

_Telle est l'oeuvre de Palacio Valds. Quant  l'homme, il est d'une
modestie, d'une bonne humeur, d'une libralit d'me, d'une richesse
d'esprit, qui font de sa socit un dlice. Que ce soit  Madrid, dans
nos Landes o il passe d'ordinaire l't, il vit seul, lisant beaucoup
ou se promenant. Il n'crit que s'il lui plat ou s'il a vraiment besoin
d'exprimer des ides qu'il croit utile de rpandre. De l le
retentissement en Espagne des articles qu'il crivit sur la guerre. Nous
devons  leur auteur la conversion de beaucoup de nos voisins  notre
cause. Qu'il en soit ici publiquement remerci._

ALBERT GLORGET.




La Guerre injuste




LA RSOLUTION DE LA FRANCE


La direction de l'_Imparcial_ m'a fait l'honneur de me confier la tche
d'tudier l'esprit franais dans ces moments si critiques.
Quelqu'honneur qu'elle me fasse, je n'aurais pas accept cette tche si
des motifs d'ordre moral ne s'taient d'abord offerts  mes yeux. Je
suis vieux, ma sant est chancelante, j'ai toujours craint le bruit de
la presse. A quoi bon passer du silence au fracas? Pourquoi quitter le
coin o depuis des annes,  l'insu de la multitude, je cause  voix
basse avec des esprits pars dans le monde et qui me sont familiers?

Pourquoi? Parce que la voix de ma conscience, cette voix qui, avec les
annes, se fait plus forte en tout homme me l'insinue instamment. Alors
que des millions d'tres humains vivent prsentement en Europe, les uns
dans le sang, les autres dans les larmes, a-t-on le droit d'invoquer la
crainte, la maladie, la vieillesse? Laissons la vile matire murmurer;
ce n'est pas l'heure d'couter ses rbellions. L'heure des plaisanteries
et des aises est passe; il faut maintenant regarder la ralit brutale
bien en face et porter sur les blessures une main pleine de piti.

       *       *       *       *       *

Me voici donc ici, et il convient  ma sincrit et au respect que j'ai
du lecteur de lui faire ma profession de foi. Je ne suis pas neutre dans
le sanglant conflit qui afflige en ce moment l'humanit; je ne l'ai
jamais t dans aucune dispute qui se soit produite sous mes yeux. J'ai
pu me tromper; mais toujours je me suis rsolument plac du ct de
celui qui avait avec lui la raison. Aussi, lorsqu'clata cette guerre,
ai-je inclin du ct de la France. Car je pensais et je continue de
penser que la raison et la justice sont avec elle.

Durant les longues, les interminables heures de chemin de fer pour
arriver  cette grande ville auparavant si heureuse, si infortune
aujourd'hui, j'ai eu le temps de faire un minutieux examen de
conscience. Je me suis loyalement demand s'il n'y avait pas quelque
motif impur dans l'attitude que je prenais en faveur des Allis.
N'tait-ce pas sympathie personnelle? Non; il n'y a pas de pays pour qui
j'prouve une prfrence excessive: je suis persuad que les hommes sont
partout les mmes. Il n'est pas, en Europe du moins, de races
suprieures et infrieures: il n'y a que des hommes de bonne ou de
mauvaise volont. Mon coeur est acquis aux premiers, qu'ils respirent
au milieu des vergers d'Italie ou dans les steppes de Russie. Serait-ce
donc intrt? Je n'en ai aucun  ce que ce soient les uns ou les autres
qui triomphent. Serait-ce gratitude? J'en dois autant aux deux
belligrants: j'ai reu de l'un et de l'autre des preuves immrites
d'estime. Serait-ce par hasard quelque considration politique? Voil le
motif o il faut s'arrter. Dans l'ordre politique, en effet, j'admire
l'Angleterre plus qu'aucun autre pays au monde. C'est le pays o l'homme
a pour l'homme le plus de respect, celui qu'on peut appeler aussi en
toute sincrit le plus civilis. Mais, en revanche, la Russie est le
plus arrir. Je n'avais donc aucun motif de prfrence particulire.

Convaincu qu'en ce moment la mienne est fonde sur la justice, ou sur
ce que j'entends par justice, je suis tranquille et je prends la plume
pour la dfendre.

Et maintenant qu'il me soit permis de poser une question. Tous les
germanophiles et tous les francophiles d'Espagne sont-ils descendus
ainsi au fond de leur conscience et se sont-ils sincrement interrogs
sur les motifs dont ils font la base de leur inclination? Mes
observations ne me permettent pas de l'assurer. Les uns se dclarent
partisans de l'Allemagne parce qu'ils sont autoritaires et mettent la
discipline sociale au-dessus de tout; les autres se prononcent pour la
France parce qu'il s'agit d'une rpublique et qu'ils supposent qu'on y a
plus de libert qu'ailleurs; les marins sont les amis des Allis parce
qu'ils admirent la flotte anglaise; les troupes de terre sont en extase
devant les mthodes de guerre allemandes. De candides catholiques
s'crient: Vive l'Allemagne! parce qu'ils sont srs qu'ayant ananti la
France, le Kaiser n'aura rien de plus press que de placer le Souverain
Pontife sur son trne temporel et de rtablir l'Inquisition. Bien des
socialistes, non moins candides, crient: Vive la France! parce qu'ils
supposent qu'aprs son triomphe la rpartition des biens ne se fera pas
longtemps attendre. En gnral, les violents, les colriques sont avec
les Germains; les pacifiques, ceux dont le coeur est tendre
(bienheureux les tendres de coeur!), penchent du ct des Allis.

Ajoutez-leur les sceptiques, les frivoles, les capricieux, ceux qui se
prononcent pour les uns ou pour les autres, comme dans une _corrida_
l'on prend parti pour l'un ou l'autre _espada_, ou pour tel ou tel
cheval sur le champ de courses.

Et pourtant le litige vaut la peine d'tre examin avec srieux et
droiture. Le sang de nos frres court en torrents. Nous autres
Espagnols, serions-nous par hasard de tranquilles spectateurs assis au
Colise pour assister  une fte de gladiateurs? Est-ce que notre
mission consiste  dire quel est celui qui a port les meilleurs coups
ou mis le plus de grce  tomber? Non; notre chair saigne en mme temps
que saigne celle de nos frres; nos larmes coulent avec les leurs. Nous
ne faisons qu'un devant la justice divine. Demandons-lui de nous
clairer et de ne pas nous laisser tomber dans l'erreur, afin qu'un jour
elle ne nous demande pas compte de notre injustice.

       *       *       *       *       *

Jamais je n'oublierai l'aprs-midi du 2 aot 1914. C'tait dans un petit
village des Landes franaises o j'ai l'habitude de passer l't et
j'tais occup  regarder un ouvrier qui construisait avec son petit
garon un poulailler dans mon jardin. Il tait 4 heures. Le soleil
nageait dans l'air diaphane; la brise nous caressait doucement les
tempes; les oiseaux marins voltigeaient sur nos ttes. Nous devisions
amicalement, quand tout  coup l'ouvrier s'arrta de travailler, leva la
tte et s'cria tonn:

--Monsieur, la cloche!

Je prtai l'oreille et j'entendis en effet le tintement lointain de la
cloche paroissiale.

--Y aurait-il le feu?

--Non, ce n'est pas le feu, rpondit-il d'une voix sourde. Et, baissant
de nouveau la tte, il poursuivit sa tche.

Au bout de quelques minutes il la releva, le visage ple.

--Le canon! monsieur.

Je prtai de nouveau l'oreille, mais je ne parvins point  l'entendre.
Il faut dire que nous nous trouvions  22 kilomtres de Bayonne.

--Je n'entends rien.

--Tu l'as entendu, toi? demanda-t-il  son fils.

--Oui, je l'ai entendu, rpondit l'enfant, plus ple encore que son
pre.

Alors, au loin, un roulement de tambour se fit entendre. Je me sentis
troubl jusqu'au plus profond de mon tre. Le tambour! Et son roulement
s'approchait sinistre, fatidique, brisant le silence innocent de la
campagne.

Et sur-le-champ accoururent  ma mmoire les souvenirs de la primitive
histoire de l'humanit. Je revoyais le clan voisin plus nombreux et plus
belliqueux se jeter  l'improviste sur le clan plus faible, s'emparer de
ses troupeaux, violenter ses femmes, gorger ses hommes. Voil, voil
les froces ennemis! Alors aussi le cri d'alarme rsonnait dans les
champs; alors aussi les hommes plissaient et les femmes serraient les
enfants sur leur sein.

Je compris: une grande nation courait un pril de mort. La patrie de
Pascal, de Racine, de Bossuet, de Rousseau, de Balzac, de Musset, d'Hugo
allait tre foule aux pieds, humilie, peut-tre  jamais anantie. Ce
n'tait pas une guerre romantique comme celle de Napolon que celle qui
se prparait; il ne s'agissait plus d'un gnie ambitieux prcipitant 
coups de pied de leur trne de ridicules despotes tenant l'Europe sous
la frule; il ne s'agissait plus d'une incomparable arme courant sur
les pas de son empereur, ivre de gloire, mais non de richesse. La guerre
qui s'approchait tait une tragdie sordide, la rumeur d'un peuple qui
vient en rugissant d'envie se saisir des fruits du travail de son
voisin. Peu de mois auparavant les journaux allemands annonaient
qu'ils exigeraient de la France dans la prochaine guerre une indemnit
de 40 milliards de francs.

Je sortis prcipitamment de chez moi et fis presque au pas de course le
kilomtre qui me sparait du bourg. Tous les habitants parlaient entre
eux sans bruit, dans un calme imposant.

Comme je traversais un groupe de femmes, elles fixrent sur moi un
regard jaloux et hostile. Plus loin, je passai devant un autre: mme
effet. J'tais l'tranger qui pntre, indiffrent et curieux, dans une
famille afflige. Pauvres femmes, si vous aviez su que mon coeur tait
alors aussi serr que le vtre!

Je rencontrai ensuite des personnes de ma connaissance: elles
dtournrent les yeux de moi, feignant de ne pas me connatre. Alors,
bless de cette hostilit, je me dirigeai dcidment vers elles.

--Messieurs, je suis tranger, mais le malheur qui pse en ce moment
sur vous ne peut pas m'tre indiffrent. Je suis absolument certain que
vous ne vouliez pas la guerre, que personne parmi vous n'y pensait. Bien
que vous pleuriez, comme de juste, la perte de votre Alsace-Lorraine,
vous n'espriez la recouvrer que par des moyens diplomatiques. Mais on
vous attaque indignement. La justice et la raison sont avec vous. Par
consquent, je suis, moi aussi, avec vous, et je souhaiterais pouvoir
vous le prouver mieux qu'en paroles.

Ils me serrrent silencieusement la main. L'un d'eux dit enfin avec
gravit:

--C'est assez d'humiliations comme cela! Finissons-en une bonne fois!

Et les autres rptrent chacun leur tour:

--Il faut en finir, il faut en finir!

Je m'loignai d'eux et, suivant la route, je revins au bord de la
rivire. Assis dans une barque o il rangeait ses filets, un jeune
pcheur avec qui j'ai l'habitude de causer m'apparut.

--Tu as entendu? lui demandai-je en lui dsignant l'endroit o sonnait
le tambour.

--Oui, j'ai entendu. Il faut en finir! me rpondit-il schement sans
lever la tte.

Je me remis en route et je vis une jeune fille qui vient ordinairement
nous vendre son poisson.

--Tu vois ce qui arrive? lui dis-je. Tu n'as pas peur?

--Oui, monsieur, j'ai peur: j'ai deux frres qui doivent immdiatement
partir... Mais il faut en finir, monsieur, il faut en finir!

J'arrivai sur la place et je m'assis  la porte d'un petit caf qui se
trouve l. A une table proche, un vieux militaire en retraite disait 
ses amis:

--Mieux vaut tre dfait une bonne fois qu'tre sans cesse humili. Il
faut en finir!

--Il faut en finir! dirent en choeur ses amis.

       *       *       *       *       *

Depuis lors deux annes ont pass. Et voici que je reviens en France,
que j'arrive  Paris, et partout, exprime dans la mme forme, c'est la
mme rsolution qui retentit  mes oreilles: il faut en finir! Oui, la
guerre ne se terminera que lorsque le noir cauchemar qui tourmente la
nation franaise se sera tout  fait dissip. Ou la tombe ou la libert!
Le clan ne se jettera plus sur le clan voisin, tant que ce voisin sera
vivant.

Combien pourtant le timbre des voix est chang! Les voix chantent, les
voix rient, les voix jouent. Un rayon de soleil est tomb sur la
France. On ne baisse plus les yeux; les fronts se lvent; les regards se
fixent, pleins de lumire, sur notre visage. Un ami me dit gaiement 
l'oreille en m'embrassant sur le quai de la gare:

--Maintenant c'est sr!

--Vous n'avez plus peur que Lohengrin ne paraisse  l'horizon?

--En tout cas, s'il parat, ce ne sera qu'avec son cygne.

Voil o en est venue la France. Voyons maintenant cet optimisme.




L'OPTIMISME FRANAIS


L'optimisme est  la mode. Il y a aussi des jupes courtes et des jupes
longues dans la philosophie. En ce moment on nous crie de partout  nous
rompre la tte: Soyez optimistes!. Enfermes dans de jolis livres, ces
voix rgnratrices nous viennent surtout d'Amrique. Les psychologues
amricains de nos jours ne se lassent pas de rpter cette chanson, qui
est un peu monotone  nos oreilles de Latins. L'un des plus distingus
d'entre eux, Waldo Trine, tonne avec loquence, dans un de ses derniers
ouvrages, contre l'ennui et la peur, qu'il appelle les deux noirs
jumeaux. En attirant  nous par la peur les choses mmes qui nous
donnent de la crainte, dit-il, nous attirons aussi toutes les conditions
qui contribuent  entretenir la peur dans l'esprit.

Je sais en effet par exprience que la peur est une chose dsagrable et
que l'optimisme est bien plus stomacal. Je n'ai cependant jamais trouv
le moyen intellectuel de se dlivrer de la peur. Et si une chose m'a
parfois donn de l'assurance, c'tait de voir un couple d'agents de
police prs de moi.

Si pour tre optimiste, il suffit de vouloir l'tre, il me semble qu'il
ne doit pas y avoir une seule personne au monde qui ne le soit. Et c'est
justement ce  quoi prtendent ceux que l'on appelle les philosophes de
la volont: Soyez optimistes; il n'y a qu' le vouloir.

Non, il ne suffit pas de le vouloir. Il est facile  un tnor de donner
le _do_ de poitrine, facile  un boxeur de porter un bon coup de
poing; mais c'est impossible au reste des hommes. C'est pourquoi dans
son fameux livre _The varieties of religious exprience_, William James,
le plus remarquable et le plus perspicace de ces philosophes, divise les
hommes en deux classes: ceux qui n'ont eu qu' natre pour tre heureux
et ceux qui pour tre ns malheureux ont d natre deux fois, _once born
and twice born_. Les premiers sont les optimistes, ceux qui voient tout
en rose. Le monde est rgi par des forces bienveillantes qui se chargent
de tout arranger le plus heureusement possible. Le soleil les enchante;
la pluie leur parat admirable; s'ils se cassent une jambe, ils prennent
cela comme un vnement heureux, car ils eussent pu se casser les deux
du coup. A ces optimistes de naissance s'opposent les tempraments
pessimistes, ceux qui sont possds d'une tristesse incurable. Pour
ceux-ci, il n'y a point d'vnement, si heureux qu'il semble, qui ne
finisse par changer de caractre et se transformer en malheur. Dans
toute joie ils voient un dsabusement probable; dans toute fleur, le
ver; dans toute opulence, la faillite prochaine.

Je reconnais qu'on rencontre quelquefois ces deux tempraments extrmes,
mais le plus souvent on les rencontre attnus. Ce que je ne puis
cependant admettre, c'est que le premier soit le temprament idal,
celui que nous devons tous admirer et souhaiter d'avoir. Ces tres que
William James appelle ceux qui sont ns une fois, ce sont des
inconscients, ceux qui ne se rendent pas compte de ce qu'est la vie, de
ce qu'est le monde. En ce sens, l'optimiste par excellence, c'est la
bte, qui ne sait point qu'elle mourra. Mais il est impossible  ceux
qui savent qu'ils mourront d'tre optimistes  la faon qu'exaltent les
psychologues amricains.

Ne nous faisons pas d'illusions. La vie est pre, la ralit odieuse. La
faim, le typhus, le cancer, la guerre, sont des htes avec lesquels il
faut compter. Qui nous et dit il y a trois ans que l'Europe civilise
allait se transformer en troupeaux de tigres et de chacals? Si ceux qui
sont ns une fois ne se soucient point de cela, c'est tant mieux ou
tant pis. Pour moi, les vrais hommes, ce sont ceux qui sont ns deux
fois, je veux dire ceux qui se rendent compte de leur situation sur la
terre, de leur origine et de leur destin immortel. Le premier est le
vieil homme de saint Paul, celui en qui dominent les instincts
animaux, celui qui vit tout endormi dans l'inconscience de la nature. Le
second est l'homme nouveau, celui qui a ouvert les yeux  la lumire,
l'homme spirituel qui s'lve sur son vtement de chair, comme la
chrysalide pour se muer en papillon abandonne le petit sac qui
l'emprisonnait. La mlancolie, disait le Pre Lacordaire, est
insparable de tout esprit qui voit loin et de tout coeur qui est
profond, et elle n'a que deux remdes: la mort ou Dieu. Bnie soit donc
la mlancolie, qui nous rvle notre condition d'hommes. Arrire,
inconsciente allgresse qui nous retient dans les limbes de l'animalit!

       *       *       *       *       *

Dans un des derniers numros de la _Revue des Deux Mondes_, le docteur
Emmanuel Labat a publi un article intitul Notre optimisme. Il mrite
d'tre lu: il est parfaitement crit, et je le dclare d'autant plus
volontiers que ma faon de penser est diamtralement oppose  la
sienne.

Le docteur Labat est un disciple de la nouvelle cole psychologique. M.
James notamment a eu sur lui une influence dcisive. Mais M. Labat est
mdecin, et comme tel il n'hsite pas, quand il peut,  amener l'eau 
son moulin. Je veux dire qu'il exagre les enseignements un peu nbuleux
et panthistes de l'cole et les transforme, quand il lui est commode,
en enseignements matrialistes.

L'minent professeur suppose que l'optimisme n'est pas une opration de
l'esprit qui raisonne, mais qu'il vient de plus loin, d'une source plus
profonde et plus intime. L'optimisme, dit-il  peu prs, c'est
l'instinct de la vie, l'horreur de la mort, l'allgresse, l'orgueil et
la volont de vivre.

J'avoue que je ne comprends pas bien cet optimisme qui consiste  avoir
horreur de la mort. Appeler optimisme l'instinct de la conservation est
un abus de langage. Le vritable optimiste doit n'avoir aucune peur de
la mort, puisque nous sommes dans un monde o il faut que l'on meure. Le
martyr chrtien qui allait au supplice en chantant tait optimiste,
parce qu'il savait qu'une flicit sans fin l'attendait dans l'au-del;
de mme le musulman qui se jette sur l'pe de l'ennemi parce qu'un
choeur de belles houris l'attend, ou le Chinois qui se laisse
allgrement tuer en Amrique parce qu'il est sr de ressusciter dans sa
patrie. Quant  celui qui conserve avec inquitude sa prcieuse peau
dans la certitude que quoi qu'il fasse il finira par tre la pture des
vers, celui-l n'est pas optimiste.

Or, c'est de cet instinct de vie, ou de cet instinct de conservation,
comme on disait autrefois, que le docteur Labat fait driver l'optimisme
franais d'aujourd'hui. Il suppose que le Franais est optimiste par
nature et que cet optimisme est la sauvegarde de son existence. C'est,
selon moi, une erreur. Il y a en France autant de pessimistes et de
neurasthniques qu'en aucun autre pays, peut-tre mme davantage. Et
cela se comprend. Le Franais est gnralement ambitieux; il aime la
richesse et travaille ardemment pour l'acqurir. Eh bien, dans la
statistique de la neurasthnie, ce sont les hommes d'affaires qui
occupent la premire place. Le Franais possde en outre un esprit
critique aigu, et un critique n'est jamais optimiste.

Au surplus, j'ai vcu en France durant les premiers mois de la guerre et
je n'ai point observ un pareil optimisme. Ce que j'ai vu, c'est la
rsolution, l'inbranlable volont de se dfendre jusqu' la mort. Et
cela ne peut pas s'appeler de l'optimisme. Au contraire, quand les
Allemands arrivrent aux environs de Paris, j'ai constat quelque peu de
dpression et d'abattement. Mais, et je me plais  le dclarer, la
ferme et courageuse rsolution des Franais n'en fut nullement altre.

Puis ce fut la bataille de la Marne. L'esprit franais s'exalta soudain;
un chaud optimisme rgna quelque temps. On crut  la victoire immdiate,
on pensa mme conqurir l'Allemagne et entrer  Berlin. Mais des mois
passrent et l'on en vint  se dire qu'il ne fallait pas s'attendre 
cette sorte de victoire. Le Franais est le raisonneur par excellence.
Peut-tre en d'autres pays les hommes tmoignent-ils de qualits plus
hautes. Mais le bon sens est le patrimoine de la France, sauf lorsqu'on
touche  sa vanit nationale, car elle a vite fait alors de passer les
limites de la raison. Il est vrai qu'elle sait y revenir promptement et
s'accommoder des circonstances avec une tonnante facilit.

Bien des personnes ont pens toutefois qu'il serait possible aux
Franais de percer les lignes allemandes, de recouvrer le terrain perdu
et d'avancer sur le territoire ennemi. Dans les derniers jours de
septembre, un sergent arriva dans le village que j'habitais. C'est un de
mes grands amis. Il exerce la profession de notaire, mais par
temprament c'est un soldat: il est nergique et courageux.

--Quand percerez-vous donc les lignes? lui demandai-je souriant.

--Quand nous le voudrons, me rpondit-il avec tranquillit.

--Vous parlez srieusement?

--Oui, srieusement. Nous attendons seulement qu'on nous en ait donn
l'ordre.

Cet ordre arriva peu de jours aprs et l'on sait ce qui s'ensuivit. Au
prix de sacrifices normes, d'une quantit de sang prodigieuse, on
avana de trois kilomtres. Au moment o j'cris, la mme chose arrive
aux Allemands, avec encore moins de bonheur.

Aujourd'hui l'optimisme a chang de direction. Si l'on veut savoir ce
que c'est que de calculer, il faut venir en France. Un de mes amis m'a
prouv il y a peu de jours, le crayon en main, que les empires centraux
ont tels et tels moyens de dfense, tant de rserves mtalliques, qu'ils
peuvent tenir jusqu' telle poque et que, cette poque passe, ils
devront succomber. Les Franais considrent l'Allemagne comme une place
assige. Elle ne sera point prise d'assaut, mais elle tombera rendue de
faim. Ils ont dans la victoire une confiance aveugle, absolue.

       *       *       *       *       *

Mais cela n'est pas de l'optimisme, dira le docteur Labat. Il s'agit l
d'un calcul, de la solution d'un problme, et l'instinct vital n'a rien
 voir l-dedans. Cependant, pour moi, c'est cela qui est le vritable
et lgitime optimisme, car il procde de la raison. L'autre, qui vient
du fond mme de notre nature animale, pourra nous rendre parfois la vie
plus douce, plus lgre; mais il est extrmement dangereux. Si l'on veut
bien tourner les regards en arrire et se rappeler l'histoire des
personnes que l'on connat, tout le monde y trouvera quelque grande
catastrophe ou tout au moins une succession de contrarits produites
par cet optimisme instinctif.

A cette heure donc, les Franais s'occupent  faire des calculs. Ils ne
disent pas toutefois ce qu'on lit au fond de leurs yeux. Leur calcul le
meilleur, c'est qu'ils comptent sur leurs bras et sur leur tte. Et, de
mme que le plus habile marin du monde est l'Anglais, le Franais est le
meilleur des soldats. Cela n'a rien d'tonnant: cent ans  peine le
sparent de ces autres soldats qui parcoururent toute l'Europe en
vainqueurs. Les traces de l'hrdit ne s'effacent point en cent ans.

    O le pre a pass passera bien l'enfant

disait Musset.

Au reste, ne parlons pas de la valeur. Russes, Allemands, Franais,
Bulgares, tous se sont galement bien battus. Mais il y a pour le soldat
d'autres qualits d'une importance capitale: la ruse, l'allgresse,
l'habilet manuelle, l'improvisation. Depuis les temps de Jules Csar,
la race des Gaulois s'est toujours distingue par ces qualits mmes. Le
Gaulois est un homme fertile en recours. Vous le verrez louer une maison
 moiti dmolie, image de la dsolation; mais repassez par l quelques
mois plus tard, et vous serez tout surpris de trouver un nid
confortable, entour de fleurs. Cuisine, jardin, peintures, terrasse: il
aura tout improvis.

Un de mes voisins de campagne, dans les Landes, avait besoin d'un
garage. Il vit venir un maon, qui lui en construisit un en quelques
jours et d'une faon parfaite. Peu aprs, ce maon se trouva sans
travail. Mon voisin cherchait alors un jardinier; le maon lui offrit de
remplir cette charge, et il s'en acquitta avec une intelligence dont
nous fmes tous merveills. Plus tard mon mme voisin vint  manquer de
cuisinire. Le maon passa  la cuisine et il y fut un cuisinier
admirable.

--Pour Dieu, dis-je  mon voisin, n'allez pas congdier votre nourrice:
je vois dj votre homme donner le sein  votre fils!

La France est pleine de ces hommes-tuis. Or, dans une guerre longue
comme celle-ci, ils sont d'une grande utilit. Les Allemands mettent
toute leur confiance dans leurs machines; mais la meilleure de toutes
les machines, c'est l'homme. Avec du talent, la plus petite force
devient formidable. Les Allemands sont suprieurs par le nombre, par la
prparation, par les machines de guerre; mais les moyens des Franais,
c'est eux-mmes, leur adresse et leur sang-froid. Les Allemands ont plus
de canons et de plus gros; mais les artilleurs franais pointent et
dissimulent les leurs plus adroitement. Ceux-l possdent de splendides
cuisines roulantes; mais, avec de pauvres feux de campagne, ceux-ci
mangent mieux.

Joffre est l'incarnation de cet esprit gaulois, fait d'astuce, de
courage, de prudence et de gaiet. C'est lui qui a sauv la France au
moment suprme par sa tactique admirable; c'est lui qui, patient et
nergique, attend que le fruit soit mr pour secouer l'arbre; c'est lui,
homme de piti, que les soldats appellent le pre Joffre, parce qu'il
est avare du sang de ses fils. Louange  ce Gaulois insigne qui fut le
boulevard choisi par la Providence pour sauver la civilisation latine
et l'indpendance des peuples faibles! Le jour o sa statue se dressera
sur une place de Paris, nous irons tous, non point pour y planter des
clous, mais pour la couronner de fleurs.

Il ne ressemble pas aux gnraux allemands, qui, eux, ont non seulement
copi strictement la tactique de Napolon, mais aussi ses procds
impitoyables. --Sire, Sire, disait le gnral Junot  l'Empereur, il
est absolument impossible de s'emparer de cette batterie autrichienne:
un feu d'enfer balaie tous les hommes.--Avancez! rpondait
Napolon.--Chaque rgiment qui avance est un rgiment perdu.--Avancez!
rptait Napolon.

Il importe de ne pas confondre le peuple allemand avec ceux qui le
dirigent aujourd'hui politiquement et militairement. L'allemand est un
peuple dou de solides vertus: il est courageux, intelligent,
opinitre, laborieux, idaliste. Mais, comme tous les idalistes, il
manque d'esprit critique et c'est pourquoi il obit facilement  tout ce
qu'on lui suggre. Sa race lui est monte au cerveau et c'est ce qui lui
a fait dire et commettre un assez beau nombre de sottises. Nanmoins,
tout le monde s'accorde  reconnatre ses hautes qualits. Mais ces
qualits ont une tache, la jalousie des Anglais: jalousie de parents,
qui se dissipera bientt.

Aussi est-il intolrable, extrmement pnible, d'entendre M. Maurice
Barrs appeler les Allemands sale race. Tous les hommes de bon sens en
France ont rprouv ce langage, et la Presse, la premire.

Pourtant le docteur Labat lui a donn l'appui d'arguments mdicaux. Il
dit que l'instinct de vie (encore, l'instinct de vie!) justifie de
pareilles injures, qu'il a pris l'avis des blesss de son hpital et
qu'ils sont unanimes  donner raison  M. Barrs et  reconnatre que
lorsqu'on porte un coup de baonnette en s'criant: Tiens cochon!
Crve, sale bte!, la baonnette fait quelques pouces de plus dans le
corps de l'ennemi.

Je confesse que des raisons chirurgicales de cette sorte ne m'ont point
convaincu. Ma pense vole vers cette mmorable bataille de Fontenoy, o
le gnral franais se dcouvre et crie en s'approchant de l'ennemi:
Messieurs les Anglais, tirez les premiers! Aujourd'hui ce mot peut
paratre don-quichottesque; mais entre le tirez les premiers du
gnral et le crve, sale bte! de M. Barrs, je n'hsite pas 
prfrer le premier. On peut tre sr que celui qui dit tirez les
premiers ne tournera jamais le dos  l'ennemi; quant  l'autre, on n'en
peut rien assurer.

Quels vilains temps que ceux o nous sommes! C'est dans les vtres,
nobles hommes, que j'eusse aim vivre et non point en ceux, sans
honneur, o l'on conseille aux soldats de se salir les lvres pour se
donner du coeur et o l'on commande aux officiers de fusiller les
femmes et de jeter des bombes la nuit sur des berceaux d'enfants.




MDITATION SUR LE CONFLIT


Ni les gaz asphyxiants que dgagent les tranches allemandes, ni la
rhtorique, plus asphyxiante encore, dont les Germains et les
germanophiles se servent pour exalter leur morale, n'arriveront 
touffer la vrit rebelle.

Cette vrit, c'est que cette guerre monstrueuse  laquelle l'humanit
assiste tonne a t longuement mdite, prpare, puis dchane par
une nation europenne dans le seul but de dominer matriellement et
moralement les autres.

Et comme cette vrit saute aux yeux et qu'il est impossible de la nier,
les Espagnols qui sympathisent avec cette nation croient justifier leur
sympathie en rappelant les torts que les Franais et les Anglais nous
firent en des temps plus ou moins anciens. Ainsi le loup de la fable
voquait pour manger l'agneau les mauvais traitements qu'il avait reus
de ses pres.

Dans tous les temps et sur tous les points du globe habit, c'est contre
leurs voisins que se sont battus les peuples et non pas contre ceux qui
vivaient au loin. Il est bien probable que si Berlin tait  la place de
Bordeaux ou de Lisbonne nous en serions dj venus aux mains avec les
Allemands, comme nous l'avons fait avec les Portugais et les Franais.
L'Allemagne et l'Autriche, qui sont non seulement des voisines mais des
soeurs, ont t en guerre de nos jours mme.

Quand on sort du terrain de la haine et qu'on passe sur celui des
raisons, les arguments se prsentent sous les formes les plus diverses.

Contre l'Angleterre, on se sert de l'argument chrmatistique;
l'Angleterre a de trs riches colonies, des territoires immenses dans
les cinq parties du monde, tandis que l'Allemagne, pays hautement
civilis et tout aussi mritant que la Grande-Bretagne, possde peu de
chose hors de chez elle. Pourquoi?

Ceux qui s'indignent d'avoir  poser cette question sont le plus souvent
de riches propritaires. Ils ne se rendent pas compte que le langage
qu'ils tiennent contre l'Angleterre est justement celui que tiennent
contre eux-mmes les socialistes et les communistes. Nous valons autant
que vous, disent-ils. Mais, tandis que vous tes riches, nous sommes
pauvres: pourquoi? Vous tes des voleurs, livrez les biens que vous
possdez injustement.

L'argument n'aurait de porte que si la Grande-Bretagne tait incapable
de coloniser. Ses colonies seraient-elles plus heureuses entre les mains
de l'Allemagne? C'est  ces colonies qu'il faudrait le demander.

Contre la France, c'est de l'argument religieux qu'on se sert. Cette
nation qui a dcrt la sparation de l'glise et de l'tat et chass
les ordres religieux, mrite un chtiment exemplaire.

Personne ne l'a rendue responsable des sanglants excs de la Convention,
ni des assassinats commis par Robespierre et Marat. Pourquoi l'accuser
aujourd'hui des dispositions d'un ministre anticlrical?

En admettant d'ailleurs que l'argument ft juste, ce qui ne le serait
certainement point, ce serait de l'tendre  ceux qui n'ont commis
aucune faute. La masse du peuple en France est en effet catholique et
c'est de son plein gr, sans le moindrement recourir au trsor public,
qu'elle soutient aujourd'hui le culte catholique avec la mme dcence
qu'autrefois.

On oublie ou l'on feint d'oublier que c'est de cette France impie que la
pense chrtienne rayonne  travers le monde une lumire merveilleuse.
Non seulement il y existe en ce moment un groupe de philosophes
spiritualistes, dont Boutroux, le chef, livre sur le terrain de la
pense de glorieuses batailles aux savants matrialistes allemands comme
les Wundt, les Haeckel et les Ostwald; mais il y existe aussi une
phalange d'minents apologistes catholiques, des prtres le plus
souvent, dont les livres font la consolation de tous les croyants de
l'Europe. On oublie que quelques-uns de ces prtres se battent
aujourd'hui dans les tranches de l'Alsace et des Flandres, et qu'ils
s'tonnent et s'affligent d'entendre les reproches que font  leur
patrie ceux qui se donnent pour les hrauts de la chrtient.

Contre la Russie, c'est de son retard qu'on tire un argument. Ces
pauvres Russes! Ils n'ont point de canons de prcision, point de chemins
de fer stratgiques, point de gaz asphyxiants; ils mangent avec les
doigts: ce sont de vrais sauvages. Il faut aller leur apprendre le
maniement des armes  feu et de la fourchette.

Pourtant, ces sauvages, qui sont arms de massues de fer en guise de
fusils,  en croire les journaux allemands, ces sauvages-l se battent
depuis longtemps contre toute l'arme autrichienne et plus d'un tiers de
l'arme allemande.

Contre la Belgique enfin, on use d'un argument sanchopancesque. Qui donc
a fourr la Belgique dans une si folle aventure? Comment a-t-elle eu
l'audace de faire front au colosse allemand? Ne sait-elle pas que rien
n'est plus prudent que de rester en bons termes avec les forts? Si elle
avait laiss tranquillement passer les armes du Kaiser, elle ne serait
pas dans la calamit o elle se trouve, elle aurait reu une pleine
bourse de pices d'or et qui sait?  la fin de la guerre, peut-tre un
petit morceau de la France.

Voil ce que l'on entend ici. L-bas, en Allemagne, on mprise les
raisons: nous entrons sur le thtre de la volont rugissante et de
l'automatisme. Un seul mot nous en vient Nous voulons! Et de toutes
les rgions du monde o la volont l'emporte sur la raison, les hommes
rpondent  ce nous voulons: Puisque vous le voulez, nous le voulons
aussi.

C'est un cas de dsagrgation mentale dans lequel le psychisme
infrieur, le centre de l'automatisme, brise son engrenage avec la libre
raison et s'abandonne passivement  toutes les fantaisies de
l'hypnotiseur. Les hypnotiseurs du peuple allemand, ce sont les magnats
de la politique et de l'arme prussienne, seconds par la poltronnerie
de quelques intellectuels. Ce sont eux qui ont impos  ce peuple et la
guerre et la frocit dans la guerre. Ils lui ont dit: Gardez-vous de
votre coeur comme d'un ennemi; fusillez des prtres, dmolissez des
monuments, violentez des femmes, asphyxiez les enfants, essayez de tous
les moyens pour atterrer l'ennemi. Et ces honntes citoyens, ces bons
pres de famille que nous avons tous connus fusillent, violent, saquent,
asphyxient. Si on leur disait en outre de sacrifier les prisonniers, ils
les sacrifieraient aussi.

Un pareil tat de misre morale inspire plus de piti que de haine. Ce
sont des hommes en sommeil; ce n'est pas  eux qu'il faut imputer leurs
horreurs, mais  ceux qui les ont ainsi magntiss.

A qui donc enverrons-nous le compte de la dispersion qui s'est produite
dans les centres crbraux de quelques-uns de mes compatriotes? Car il
y a parmi nous des individus qui rougissent ds qu'on prtend que les
Teutons n'ont pas bien fait de livrer Louvain au pillage et de fusiller
des prtres; ils rougissent, se grattent la tte, sentent bouillir leur
cervelle et finissent par s'crier qu'ils en auraient fait tout autant,
qu'ils auraient tu plus de prtres encore et qu'ils en auraient mme
ensuite mang en sauce tartare.

J'ai eu l'horreur d'entendre des dames se fliciter du torpillage du
_Lusitania_ et des exploits des zeppelins.

Le naufrage du _Lusitania_ est une chose effroyable, mais ce naufrage de
l'me fminine est plus effroyable encore...

Comme tout ce qui corche un instant la crote de notre malheureuse
plante, cette guerre aura sa fin. L'pais nuage qui couvre aujourd'hui
toute l'Europe se dissoudra enfin dans l'atmosphre azure; la terre
maternelle boira le sang, dvorera les os et, dans son sein fcond, la
vie immortelle poursuivra son travail mystrieux; les prs auront de
nouveau des fleurs, les arbres agiteront de nouvelles branches  la
brise du soir, les oiseaux de Dieu se remettront  bnir de leurs
trilles le lever de l'aurore.

Et que restera-t-il de tout cela? Une grande honte et un grand remords.

Oui, un grand remords.

Un jour viendra (le Ciel nous le donne bientt!) o ces automates
assassins de femmes et d'enfants sortiront de leur stupeur hypnotique.
pouvants d'eux-mmes, ils tomberont alors aux pieds de leurs fils et
leur demanderont pardon de les avoir tant scandaliss, d'avoir outrag
sous leurs yeux d'enfants l'honneur du genre humain, d'avoir voulu leur
arracher du coeur la seule chose pour laquelle l'homme puisse vivre et
doive mourir.




LA STRATGIE DE NAPOLON


Je suis all  Marly et  la Malmaison. On prouve un plaisir physique 
ne plus entendre le bruit de la mtropole et  passer quelques instants
dans la fracheur et la tranquillit des champs. Mais le plaisir est
encore plus vif pour l'esprit, surtout quand l'endroit o l'on est vous
offre son pass comme un refuge contre un prsent douloureux. Vus de
loin, et lorsqu'ils sont dj  demi ensevelis dans l'abme du temps,
les vnements les plus pnibles allgent l'me au lieu de l'affliger.
C'est l le secret de l'art. Le monde, comme pure reprsentation, ne
fait jamais de mal.

Il n'y a point trace  Marly de la cour fastueuse qui y vcut. Marly est
un tranquille village o l'on entend battre la faux et mugir des
troupeaux. J'en ai parcouru les bois et les prairies avec respect,
voquant la figure du Roi-Soleil, qui se plaisait tant dans ces lieux.
Son amour excessif pour Marly servit de prtexte  un de ses courtisans
pour dire, dans un transport d'adulation, que la pluie de Marly ne
mouillait point. Louis XIV avait le gosier large, mais il ne put avaler
cette bouche-l.

La Malmaison me fut malheureuse: la guerre a fait fermer le palais.
Gardiens et cicerone sont sous les armes. Je dus me contenter de longues
promenades dans le parc et de mes souvenirs du vainqueur d'Austerlitz.

Louis XIV et Napolon! Deux monstres d'gosme et d'orgueil. Saint-Simon
a analys l'orgueil du premier avec une sagacit merveilleuse; Taine,
celui du second. Mais, quoi! j'ai connu une couturire qui tait aussi
goste que Napolon et un cireur non moins vaniteux que Louis XIV.

Pour moi, je crois que si nous prenions un passant au hasard de la rue
et que nous lui infusions le courage et l'intelligence de l'Empereur, je
crois bien qu'on en ferait un autre Napolon. En tout cas, il ne serait
pas en reste pour l'gosme. Et si nous le dotions du pouvoir de Louis
XIV, ce serait un autre Louis XIV, et ce n'est probablement pas
d'orgueil qu'il manquerait non plus. gosme et orgueil nous viennent
ensemble et tout naturellement, et ceux qui s'en dlivrent sont des
tres exceptionnels devant qui l'on devrait s'agenouiller.

Que de souvenirs dans cette Malmaison! Derrire chaque massif de fleurs
la gracieuse figure de l'impratrice Josphine semble nous sourire.
Elle y fut heureuse, et puis la plus infortune des femmes. C'est l
que, victime de l'implacable gosme de son mari, cette douce et
sympathique crature rendit son me  Dieu. Toutes les idylles de ce
monde misrable se terminent dans les larmes.

Et ma mmoire s'emplit soudain de ces jours dramatiques o Napolon
rentre  Paris avec la rsolution secrte de rpudier sa femme. Il est
d'abord plus crmonieux et plus froid avec elle; il ferme ensuite toute
communication entre leurs appartements; il lui fait connatre enfin sa
dcision par des missaires diplomatiques.

Que devait-il se passer dans le coeur de cette noble femme quand elle
constatait que l'homme idoltr, que l'homme qui lui avait donn avec
son amour le plus haut trne du monde, allait rompre le sacr, le doux
lien qui les unissait, et partager son lit et sa gloire avec une autre?
Je crois vraiment que c'est alors que fut sign dans le ciel la sentence
qui condamna l'Empereur. Malheur  qui maltraite un enfant ou brise le
coeur d'une femme! Les anges ne tardent pas  se venger de lui.

Je ne voudrais pas que l'on prt cela pour des niaiseries. Qui peut dire
qu' la balance divine une larme ne psera pas plus qu'un empire? Le
monde n'est que le symbole d'une ralit plus haute. Un mot tomb des
lvres d'un humble charpentier de Nazareth a fait trembler la Cration.
Des chevaux, des batailles, des canons, cela n'est rien; les empires
sont des ombres, les toiles des apparences, la gloire un songe. Mais la
parole d'un homme bon subsiste ternellement.

Les milliers d'tres que Bonaparte a sacrifis  son ambition ne
dposeront pas tous contre lui au jugement dernier. Beaucoup taient
tout aussi ambitieux, tout aussi avides de gloire que lui. S'ils y ont
perdu la vie, il exposait aussi la sienne  tout instant: c'est qu'alors
on ne se battait pas de loin comme de nos jours. Mais quand sonnera
l'heure de la justice suprme, l'impratrice Josphine se dressera et
lira sanglotante au Conseil le renoncement de ses droits, et l'Empereur
sera irrmdiablement condamn.

Napolon tait un homme de proie. Je rpte que nous le sommes tous
quand on nous pourvoit de griffes convenables. Il s'est laiss pousser
par cette loi d'ascension qui rgit la vie, par ce que l'on appelle
aujourd'hui la volont de puissance.

Il y a dans chaque homme un tyran qui se sert de ses moyens pour courir
et bousculer, comme une automobile de sa gazoline. C'est le Destin des
anciens, la fatalit des modernes. Napolon croyait aveuglment au
destin. La politique, voil la fatalit, disait Goethe dans la
courte entrevue qu'il eut avec l'Empereur. Et ce disant, ses yeux
exprimaient la tristesse et l'inquitude. Tous les hommes tremblent,
mme les plus grands, lorsqu'ils parlent du destin; car ni le caractre,
ni le courage, ni la prudence ne peuvent rien contre lui. Il n'y a qu'un
tre au monde qui soit capable de mpriser le destin: c'est le saint. Si
l'on avait parl de fatalit  sainte Thrse ou  saint Vincent de
Paul, ils se seraient mis  rire.

L'art de la guerre avait besoin d'un matre; tous les arts en ont eu.
Alexandre, Csar taient loin; leur stratgie ne valait plus rien pour
le monde moderne. Bonaparte vint, et il trouva tout prt: poudre,
fusils, et des hommes pareils  des Romains, enthousiastes de leur
grandeur et ayant du sang de trop dans les veines.

Je me suis attach  tudier l'histoire de ce grand sducteur de la
jeunesse et je n'y ai point trouv les magnifiques projets qui lui sont
attribus, et qu'il s'attribuait, se trompant peut-tre lui-mme: la
rsurrection de la puissance romaine, la restauration de l'Empire de
Charlemagne, etc. Je n'y ai vu qu'un grand amateur, un homme passionn
de l'pe, comme Michel-Ange avait la passion de l'bauchoir, Rubens
celle du pinceau, Balzac celle de la plume. Il ciselait, peignait sur le
champ de bataille. La guerre n'tait pas pour lui qu'un moyen, c'tait
aussi une fin. Il en tirait son plaisir le plus fort et c'est pourquoi
il ne voulut pas l'abandonner quand il en tait temps encore, et se
perdit.

Le culte de Napolon, comme le culte de Bouddha, n'a pas laiss de
profondes racines dans le sol o il est n. Ainsi en fut-il d'ailleurs
de notre religion, qui, ne en Orient, germa et se propagea en Occident.
Quand les vtrans qui l'avaient suivi dans ses romantiques expditions
furent morts ou disperss, l'hostilit commena. Des dards vinrent de
partout se planter dans la statue du grand homme: il en vint des hauts
siges remplis par les conservateurs aussi bien que de la jeunesse
gnreuse, il en vint des ignorants comme des intellectuels. Puis, les
ides pacifistes et humanitaires se dveloppant en France, la
dsaffection se manifesta de plus en plus. _Les origines de la France
contemporaine_ de Taine sont l'expression la plus vive de cette
dsaffection. L le hros merveilleux n'est plus qu'un heureux
aventurier, un condottiere dpourvu de sens moral, de grandeur et de
posie.

Lorsqu'il fut  peu prs abandonn des Franais, le culte de Napolon se
rfugia en Allemagne. Les Allemands, qui ont de nombreuses et grandes
qualits, ne brillent point par l'originalit. Comme les Japonais,
c'est un peuple d'adaptation et non d'invention. A peine lui doit-on
quelques-unes des dcouvertes modernes. Mais il sait admirablement se
servir de ce qu'ont dcouvert les autres et porter ces dcouvertes 
leur plus grande perfection. Les Anglais et les Franais ont plus de
gnie inventif; les Allemands l'emportent dans la faon d'oprer.

S'il est un peuple sur terre qui a mrit la palme de l'invention, c'est
le peuple anglais. Non seulement il a trouv des mthodes et des
facilits dans les arts industriels, mais il en a trouv mme dans la
faon de vivre. Et cette faon de vivre, ils l'ont peu  peu impose au
monde entier, avec leurs plus extravagants caprices. Cela tient au
respect qu'on a en Angleterre pour l'initiative individuelle. Il y a
aussi en France une habilet naturelle; elle n'est pas accumule en
quelques gants, mais parse dans tous les esprits et dans toutes les
mains. C'est une chose bien connue: les Franais sont aptes aux choses
les plus diverses.

En Allemagne, au contraire, l'initiative prive existe  peine; les
Allemands tirent toute leur force de la discipline et de la patience.
Tacite disait des Germains qu'ils n'taient capables que des grands
efforts, mais que la continuit du travail les impatientait. Ce coup-l,
le grand historien n'a vraiment pas mis dans le mille; c'est prcisment
la patience qui est le trait caractristique de l'Allemand. Il y a
quelques annes, un professeur de collge Allemand me disait que les
petits Espagnols taient d'ordinaire mieux dous que les petits
allemands, mais qu' la longue, par la constance dans l'effort, ces
derniers ne manquaient jamais de les surpasser.

Il n'est donc pas tonnant qu'ayant perfectionn la vapeur,
l'lectricit, l'aviation, ils aient fait merveilleusement avancer
l'art de la guerre. Pour l'tudier, ils sont accourus  la source la
plus pure et la plus abondante,  la stratgie de Napolon. A ce point
de vue-l, l'Empereur est sans doute le plus grand matre qui ait
exist, et peut-tre le plus grand qui sera jamais. La guerre n'avait
aucun secret pour lui. Il enfermait dans son esprit une telle somme de
pntration, de dcision et surtout de sens commun, qu'il en tait
invincible.

C'est que la stratgie a t et sera toujours une question de bon sens:
elle ne peut pas voluer. Le marchal allemand chef d'tat-major
Schloeffer a crit un livre pour dmontrer que la bataille de Cannes,
livre par Annibal, est le modle ou l'idal des batailles. Quelles
qu'elles soient, le seul but qu'y poursuit une arme ne peut tre et ne
sera jamais que l'enveloppement de l'ennemi.

Pendant la seconde moiti du dix-neuvime sicle, les stratges
allemands se vourent tout entiers  l'tude des guerres
napoloniennes. Le nombre de livres et d'articles de revue qui ont paru,
de confrences qui ont t faites sur ce sujet, est incalculable. On
apprit les batailles par coeur, on pntra jusqu'aux replis la pense
du matre. En 1870 les Allemands ont appliqu avec le plus heureux
succs le systme de convergence ou de concentration des forces que
Napolon employa dans toutes ses premires campagnes et surtout dans la
campagne d'Italie. Dans cette guerre-ci, les Allemands ont t empchs
par les circonstances de dvelopper cette mthode en grand; mais ils ont
eu recours  celle dont Napolon dut se servir dans la campagne de 1813.

La situation des armes allemandes aujourd'hui est presque exactement la
mme que celle qu'occupaient alors les armes de Napolon. Entour par
les Allis de cette poque, il s'appuyait avec le meilleur de son arme
sur le centre de l'Allemagne, prs de Dresde. Il avait dans le Nord,
pour s'opposer  celle de son ancien subordonn Bernadotte, une arme
dite arme de Berlin;  l'est, une autre arme dite arme de Silsie
devait rsister  celle que commandait le marchal Blcher; au Sud enfin
une troisime arme faisait face aux Autrichiens et aux Prussiens du
marchal de Schwarzenberg. Sa tactique consistait dans un mouvement de
va-et-vient, ce que l'on appelle  prsent jeu de navette. Il ajoutait
soudain ses forces  celles d'une des armes de la priphrie, puis 
une autre,  son gr. La tactique des Allis se bornait  se retirer
quand l'Empereur accourait d'un ct et en mme temps  s'avancer de
l'autre.

Ce mouvement de va-et-vient, ce jeu de navette, c'est ce que font en ce
moment les Allemands, avec des moyens infiniment plus efficaces, en
transportant leurs forces de l'Orient  l'Occident et inversement.
Napolon excutait ces mouvements  marches forces; ils s'accomplissent
aujourd'hui en wagons ou en automobiles. Napolon les dirigeait
lui-mme, c'est aujourd'hui le soin d'un tat-major, sous la direction
du gnral en chef.

Les Allis de 1813 russirent enfin  serrer le cercle et obligrent
Bonaparte  livrer la bataille de Leipzig. Il y fut dfait, et c'est
miracle qu'il ait pu sauver son arme et porter en France le thtre des
oprations. Les Allis d'aujourd'hui obtiendront-ils de rduire le
cercle allemand et forceront-ils l'ennemi  accepter la bataille avec
des forces infrieures aux leurs? C'est le secret de l'avenir.
L'Angleterre l'a prvu, et elle dploie aujourd'hui contre l'Allemagne
le mme plan, le mme systme dont elle s'est servi obstinment pour
abattre Napolon.

Si, contre toute vraisemblance, les Allemands venaient  vaincre, les
Franais auraient alors tout  la fois la satisfaction et la peine
d'avoir t battus par le chef mme  qui ils doivent leur plus grande
gloire militaire.




LES SOCIALISTES FRANAIS


Il n'y a pas d'homme avec le coeur en place qui ne se soit quelquefois
senti socialiste. Il suffit de descendre dans une mine, de rencontrer 
la porte d'un thtre quelque mendiant transi de froid et de faim, pour
qu'entre en branle la corde de nos raisonnements habituels et que nous
nous rendions compte que nous sommes tous un peu fourbes et que nous
marchons sur un terrain mouvant.

Et il y a pourtant des individus qui, au seul mot de socialisme
prennent l'air navr, se grattent la tte et lancent d'odieux sons
gutturaux; quelques-uns versent des larmes abondantes. Des bombes
clatent semant l'extermination, des mains noires qui fouillent leurs
archives, d'autres mains, plus noires encore, qui forcent leur tiroir,
des imprcations, des blasphmes: tout cela se lve devant eux en une
vision terrifiante.

Il n'y a pas de quoi. Comme le mot l'indique, le socialisme ne signifie
rien d'autre au fond que dsir et rsolution d'organiser la socit
d'une faon plus juste. Ce dsir et cette rsolution sont parfaitement
lgitimes. A moins que nous ne nous imaginions que la socit ait
atteint la perfection.

Mais si ce dsir est ml de haine, tout faiblit et tombe. La haine est
le dissolvant le plus efficace qui soit au monde. Ds que ce dieu
infernal fait son apparition, tout change d'aspect et s'assombrit. Et
c'est malheureusement en compagnie d'une divinit si funeste que le
socialisme a paru de nos jours.

Un _leader_ du socialisme espagnol que je rencontrai dans une _fonda_,
il y a quelques annes, me disait: Dtrompez-vous. Cette affaire se
rsoudra comme elles se rsolvent toutes ici-bas, par la force. Je lui
rpondis: Mon cher, je crains que vous ne soyez dans l'erreur. Cette
affaire comme toutes celles d'ici-bas, se rsoudra par l'amour.

Le temps commence  me donner raison. Qui peut s'imaginer aujourd'hui
qu'une rvolution populaire vienne  triompher, alors que la bourgeoisie
dispose de mercenaires avec des mausers, des canons  tir rapide et des
mitrailleuses?

Oui, l'amour. C'est le sentiment de fraternit guid par la raison qui
se chargera de rsoudre ce problme, en limant peu  peu les irritantes
ingalits sociales. La Nature ne procde pas par bonds, mais la socit
non plus. La rive est loin, mais elle est plus prs que nous ne le
pensions nagure.

Le socialisme moderne a sa force en Allemagne. C'est une affirmation qui
tonnera et chagrinera ceux de nos germanophiles qui ne peuvent pas se
figurer qu'il nous vient d'Allemagne autre chose que la discipline,
l'autorit, la soumission. Et aprs tout, ils ont raison. Les masses
socialistes sont beaucoup plus disciplines en Allemagne que partout
ailleurs. Aussi sont-elles beaucoup plus dangereuses. Cette discipline
tuera l'autre.

En France, le socialisme a toujours t plus thorique que pratique. Il
y eut diverses classes de rveurs. Les uns s'attaqurent  la proprit:
ce furent les communistes. Les autres attaqurent la famille: ce furent
les fouriristes, ceux du fameux phalanstre. D'autres, la religion: ce
furent les saint-simoniens. Cependant aucun de ces rveurs n'a russi 
entraner et  soulever les masses. Aucun n'a t capable d'organiser
une manifestation de 300.000 hommes  Paris, comme cela s'est produit 
Berlin, il y a quelques annes.

Si vous veniez en France et que vous parcouriez les provinces, vous
seriez surpris d'apprendre ce que sont les hommes qui reprsentent
aujourd'hui le socialisme. Dans un village, vous voyez un joli jardin
remarquablement soign et entour de grilles; au fond, un htel
magnifique; des jardiniers arrosent, taillent; sur la terrasse, de
jeunes domestiques gracieusement vtues, tablier blanc et coiffe
blanche. A qui cette proprit? demandez-vous? A M. F..., vous
rpond-on; le chef du parti socialiste d'ici. Vous allez chez un
mdecin fameux pour le consulter. Un domestique en livre vous ouvre la
porte; la maison est tenue avec un luxe extraordinaire; au moment d'tre
introduit dans le cabinet, vous jetez un coup d'oeil dans la salle 
manger et vous apercevez une nombreuse famille qui prend le th. Ce
mdecin, c'est le fameux B..., directeur-propritaire d'une revue
socialiste. Vous entrez dans une glise pour entendre la messe et en
sortant vous rencontrez un monsieur qui attend une dame. Habille avec
une suprme lgance, son livre de prires  la main, la dame rejoint le
monsieur, souriante, lui passe son livre, lui prend le bras et ils
s'loignent en devisant gaiement. C'est M. D..., le dput socialiste de
la rgion.

Il semble bien que ces socialistes franais ne soient dangereux ni pour
la proprit, ni pour la famille, ni pour la religion. Ce sont des
microbes cultivs: ils ont perdu leur virulence.

Mais les ntres sont certainement venimeux! s'crie un conservateur
furieux. Et il me rappelle les ignobles assassinats de Cullera, les
incendies, les cruauts de Barcelone, les pillages et les dprdations
commis ailleurs.

Il a raison. Pour l'instant, nos socialistes n'ont pas de chemises  se
mettre. Et manquer de chemise, cela ne vaut rien pour la moralit. Il
n'est pas impossible qu'un pauvre soit honnte, disait Cervants.
L'honntet est en effet une chose de prix et qui n'est gnralement
qu' la porte des personnes  leur aise. Le privilge le plus enviable
des riches, c'est de pouvoir se donner le luxe d'tre honntes.

Il m'est cependant venu aux oreilles que quelques-uns des chefs du
socialisme espagnol ont maintenant des chemises de jour et de nuit, et
non seulement des chemises, mais aussi des maisons de rapport. On dit
mme que ce sont d'impitoyables propritaires et qui ne manquent jamais
le premier du mois,  l'heure du djeuner, d'envoyer leur quittance aux
locataires, lesquels en perdent l'apptit et avalent de travers leurs
ctelettes pannes. Je ne crois pas  cette noire lgende, elle a t
sans doute invente et rpandue par quelque ractionnaire malveillant.

En tout cas, nous devrions nous fliciter que les socialistes aient des
maisons de rapport. Et s'ils achtent des actions de la Banque
d'Espagne, ce sera mieux encore. Le jour o les socialistes espagnols
auront des jardins avec des grilles et conduiront leurs femmes  la
messe, les bourgeois n'auront plus  trembler pour leur titres de
proprit ni pour leurs tiroirs.

Dans tous les pays, les socialistes ont ajout de nos jours  leur
bannire une devise sduisante: A bas la guerre! Fraternit
universelle. Et c'est vraiment trs bien. Tout de suite j'ai t pris
par ce cri qui rpond  l'aspiration la plus ardente de tout esprit
chrtien.

Fraternit universelle: le beau mot! Mais en attendant cette fraternit
si vaste, les bons socialistes ne pourraient-ils pas faire usage d'une
autre un peu moins tendue? Pourquoi voyons-nous tous les jours, quand
une grve se dclare dans quelque tablissement industriel, que le
malheureux ouvrier qui se prsente, pouss par la faim, pour reprendre
le travail, est assailli par ses compagnons avec une fraternit canine?

Il n'y a personne en Europe qui n'ait prouv quelque sympathie  voir
parmi les principes du socialisme moderne le dsarmement des nations et
consquemment la paix entre elles... On disait autrefois: Paix entre
les princes chrtiens. Il aurait fallu ne pas supprimer cette phrase,
car ce sont les princes chrtiens qui ont t la principale cause de
cette guerre. Tous, jusqu'aux plus rcalcitrants bourgeois, tournrent
les regards vers eux avec une affectueuse complaisance. Dans les
tnbres amonceles sur la vieille Europe par des armements incessants
qui semaient l'pouvante dans les mes, le seul rayon de lumire que
nous ayons peru nous venait du socialisme. La diplomatie, nous
disions-nous, est impuissante: elle a perdu tout crdit; mais le
socialisme est fort, les masses ouvrires se chargeront d'opposer une
barrire  la superbe et aux ambitions des tyrans. Si elles laissent
tomber leur fusil et se croisent les bras, qui fera la guerre?

Nous avons t bien amrement dus. Les ouvriers ne laissrent pas
tomber leur fusil. Tous s'empressrent au contraire de l'empoigner et de
s'en servir avec une inconscience de soldats mercenaires.

tait-ce lchet! tait-ce l'effet de ce froce instinct qui pousse les
troupeaux qu'on est parvenu  exciter? Je n'en sais rien; mais le fait
est vraiment lamentable. De toutes les faillites qu'a entranes la
guerre, celle du socialisme est assurment la plus attristante. Causant
il y a quelques jours avec l'un de ses reprsentants, je lui exprimai,
non sans chaleur ni amertume, le sentiment de tristesse que ses
coreligionnaires avaient donn au monde dans cette guerre.

--Est-ce la peine, lui disais-je, que pendant tant d'annes vous ayez
prch la paix et la fraternit internationale, fait systmatiquement
obstacle aux armements, pour en arriver  tre des guerriers aussi
froces que les ntres?

Et voici dans quels termes il rpondit  mon interpellation:

Pour tout le monde, socialistes ou bourgeois, des jours trs durs se
sont levs. Quand dans une maison l'on crie au feu!, les plus stoques
sautent de leur lit; et si c'est au voleur! qu'on crie, le moins cruel
se saisira de son couteau de cuisine. tre pacifiste lorsqu'on a  ct
de soi un ennemi qui pie vos mouvements pour se jeter sur vous  la
moindre ngligence, c'est un vrai crime. Eh bien, nous, les socialistes
franais, nous l'avons commis, ce crime-l, et nous devons l'expier en
versant largement notre sang. Nous nous tions oppos aux dpenses
militaires; nous avons maltrait des gnraux qui taient braves et
prvoyants, pensant que nos frres de l-bas en feraient autant. Ils
faisaient bien quelque chose, mais nous voyons aujourd'hui que ce
n'tait qu'une comdie, qu'au fond ils taient les complices des tyrans
et que les uns et les autres s'entendaient pour s'lancer sur nous et
nous arracher le fruit de nos travaux. Toutes les lois, qu'elles soient
divines ou humaines, cdent devant le droit de lgitime dfense. Ne vous
tes-vous pas, vous, brillamment dfendus  Saragosse et  Grone quand
nous avons envahi votre territoire? Et vous saviez pourtant bien que
nous ne venions pas avec l'intention de nous saisir de votre bourse.
C'tait bien diffrent d'aujourd'hui. Je reconnais que nous, les
Franais, nous pntrions injustement sur le territoire des autres. Ce
fut un mouvement de vanit exploit par un homme de gnie. Auparavant
notre Rpublique avait elle-mme t attaque par ces autres. Mais nous
du moins nous avions en venant chez eux quelque chose  donner. Nous
apportions, en politique, les droits sacrs de l'homme, alors mconnus
ou fouls aux pieds en Europe; dans l'ordre civil, nous apportions un
Code que vous avez tous copi dans la suite. Nous avions remplac un
rgime despotique par un rgime libral, ou simplement un roi par un
autre. Aprs tout ils taient Franais tous les deux: l'un frre de
Bonaparte, l'autre petit-fils de Louis XIV. Et la preuve que nous
n'tions pas des bandits, c'est que vos hommes les plus minents
d'alors, les Moratin, les Silvela, les Menendez Valds, les Hermosilla,
d'autres encore, prirent notre parti. La mme chose advint dans d'autres
pays. Le plus haut esprit que l'Allemagne ait eu jusqu'alors, Goethe,
fut injuri dans sa propre patrie parce qu'il passait pour tre notre
ami.

Mais l'Allemagne, qu'apporte-t-elle de neuf et de bon  l'Europe? Elle
n'a pas les potes les mieux inspirs, ni les plus profonds philosophes;
ses lois ne sont pas les plus sages, ni ses moeurs les plus pures.
Elle a des hommes de science minents. Il y en a d'aussi grands en
France, en Angleterre, en Italie et en Russie. Ce n'est pas  elle que
reviennent les plus tonnantes inventions modernes, mais aux pays de
Marconi et d'Edison. Au lieu de rgime plus libral et plus humain,
c'est l'autocratie militaire que les Allemands apportent. C'est eux qui
ont impos  toute l'Europe cette servitude moderne qu'on appelle le
service militaire obligatoire. C'est eux qui se sont dresss contre la
gnreuse entreprise du tzar Nicolas II se proposant le dsarmement.
C'est eux qui ont fait chouer la Confrence de La Haye. C'est eux qui
entretenaient l'alarme dans le monde entier. En somme, que leur doit-on?
Un peu de chimie et beaucoup moins de sens moral.

Je laisse  mon ardent interlocuteur la responsabilit de ces raisons,
qui, si elles sont excessives, sont cependant vraies dans le fond.




FRANAIS ET ESPAGNOLS


C'est, je crois, un sujet trs dlicat. Il faut y tre
matre-quilibriste pour ne pas tomber dans de lamentables mprises.
Parler en ce moment des relations entre Franais et Espagnols sans
blesser les uns ni les autres, c'est une entreprise dont les dangers
devraient me faire reculer. Taisez-vous! mfiez-vous! Les oreilles
ennemies vous coutent, disent partout  Paris des criteaux. Je ne
suivrai pas ce conseil. J'ai, pour me risquer sur la corde tendue, un
balancier dont je me suis toujours servi avec bonheur. Ce balancier,
c'est la sincrit.

Mais l'criteau en question se prte au commentaire. Tout d'abord il
montre que le caractre franais est expansif. Les Berlinois n'ont sans
doute pas eu besoin de pareil avis. Et si mes compatriotes les Galiciens
taient en guerre avec une autre puissance europenne (mais ils ne se
mettront jamais dans ce cas), ils n'en auraient pas besoin non plus.

J'avais un ami, prcisment un Galicien, que je rencontrais dans la rue
aprs une longue sparation.

--Quand donc tes-vous arriv? lui demandai-je.

--Il y a trois jours, me rpondit-il.

Mais il ajouta aussitt, regrettant d'avoir laiss chapp la vrit:

--Et un peu plus.

Il est vident que la France manque de matres comme celui-l.

Parlons donc srieusement de notre amiti pour les Franais.

Il va de soi qu'il y a des gens en Espagne qui n'aiment pas et qui
n'admirent pas la France. Vieux ressentiments, dpits, colres, voil ce
qui monte  la surface ds qu'on remue un peu l'eau.

C'est l'histoire de tous les voisins. Quand on vit longtemps avec
quelqu'un dans un commerce troit, les petits ennuis, les inattentions,
les injustices naturelles  l'gosme finissent par se dposer peu  peu
dans ce que les psychologues appellent la subconscience. L'ducation,
le dsir d'avoir la paix, la paresse concourent aussi  contenir tous
ces lments de discorde. Mais il arrive un moment o quelque vnement
imprvu leur ouvre la porte. Ils sortent alors avec fureur et brutalit,
l'oeil inject de sang.

Il faut convenir que jusqu' prsent les Franais ne se sont gure
soucis de gagner notre sympathie. La presse en particulier n'a pas
hsit  nous tirer dessus et  nous manifester son mpris dans plus
d'une occasion. Quand le prsent prsident de la Rpublique nous fit
l'honneur de venir nous voir, quelques-uns des journalistes qui
l'accompagnaient se sont montrs peu aimables envers nous. J'ai lu dans
l'une de leurs correspondances que les rues de Madrid taient sombres.
C'est tout simplement ridicule: il y a dans d'autres capitales de
l'Europe des rues aussi sombres que celles de Madrid. Mais cela n'est
rien; un Franais ne m'a-t-il pas dit un jour qu'il suffirait de 25.000
hommes pour conqurir l'Espagne!

Je sais bien qu'il y a partout des tres grossiers et niais. Il ne faut
pas toutefois s'tonner que ces coups d'pingle aient fini par faire
l'effet d'un coup de couteau. Il y a peu de personnes capables d'assez
de sang-froid pour assigner aux choses leur valeur vritable. Un des
thormes de l'_thique_ de Spinoza dit: Celui qui croit tre ha d'un
autre et ne lui avoir donn aucune raison de haine, hara cet autre 
son tour.

Tout cela, je le rpte, c'est le voisinage. Si les habitants d'une
maison savaient comment ils parlent tout bas les uns des autres, cette
maison aurait vite fait de devenir un camp d'Agramant, et quand l'un
deux est assez sot pour le dire tout haut, c'est alors qu'clatent ces
querelles de Capulets et Montaigus que nous connaissons tous.

Je crois d'ailleurs que si au lieu des Franais nous avions les
Allemands pour voisins, les Allemands ne nous seraient pas plus
pitoyables. Tmoin ce journaliste germain qui vint me voir il y a
quelques annes. Notre nation le ravissait; tout l'intressait, tout
l'mouvait; il courait tous les villages de la province de Madrid,
passait des semaines entires avec les paysans et apprenait d'eux de
grossires chansons, qu'il rptait d'une faon risible. J'avais
cependant quelques vagues soupons que cette admiration pour l'Espagne
n'tait pas de bon aloi. Et c'est lui-mme qui vint un jour me les
confirmer.

--Hier, dit-il, j'ai rencontr un de mes amis de Leipzig, un confrre,
qui est ici depuis quelques jours. Le malheureux se plaint de tout: de
vos chemins de fer, de vos htels, de vos services publics, de la poste,
du pav de vos rues, de la police, de l'clairage... J'ai fini par lui
dire: Mon cher, tu es vraiment un peu sot. Ce n'est pas en Espagne
qu'on vient chercher de bons htels, ni des rues bien paves, ni une
police, ni une poste... On vient chercher ici de tout autres choses!

Je confesse que des couleurs de colre me montrent au visage. Ce jeune
journaliste nous prenait pour des Africains et parlait de Madrid comme
il l'et fait de Meknez.

En dehors de ces antipathies parses, nes du dpit, il y a chez nous
des lments puissants qui se sont mis du ct des Allemands dans le
prsent litige. On peut dire sans crainte de se tromper que des trois
tats, le clerg, l'arme et le peuple, le dernier seul a de la
sympathie pour les Allis. Les deux premiers se sont rangs d'une faon
plus ou moins manifeste du ct des Empires centraux. Je vois bien sur
quoi se fonde le deuxime pour garder la position qu'il a prise.
L'Allemagne est un empire essentiellement militaire: il est normal que
tous ceux qui exercent en Europe le mtier des armes aient quelque
inclination pour elle. Si l'on fabriquait en Allemagne plus de fruits au
sirop que d'explosifs et de liquides inflammables et s'il sortait des
usines Krupp, au lieu de canons, des gteaux, tous les confiseurs
d'Espagne seraient germanophiles.

Quant  l'attitude du premier de ces tats, elle me parat moins
justifie. D'o vient, de quoi procde l'amour que notre clerg rgulier
et sculier tmoigne pour les Allemands?

--Ce n'est pas, me disait un ami, par amour des Allemands qu'ils sont
ainsi: c'est en haine des Franais.

--Impossible! rpliquai-je. Dans la doctrine chrtienne, le mot haine
est vide de sens. Un ministre du Crucifi ne doit jamais agir que par
amour. Il est possible d'ailleurs de har une ou plusieurs personnes,
mais monstrueux et absurde de dtester quarante millions d'tres
humains.

Pour parler avec la sincrit promise, je dirai que je suis assez port
 croire  l'existence de quelque rvlation connue seulement des
religieux et des prtres et cache  la plupart de nous. Il est plus que
probable qu'une religieuse, dans quelque couvent d'Espagne, eut une de
ces visions clestes comme en ont eu sainte Thrse ou son lve la
bienheureuse Marina de Escobar, et que Notre Seigneur, dans cette
vision, lui dcouvrit que nous devions nous mettre rsolument du ct
des Germains et des Turcs. On a eu grand tort dans ce cas de ne pas
rendre publique la nouvelle de cette vision, car sa publication et
permis aux fidles chrtiens d'Espagne qui avons pris le parti des
Allis de sortir de l'tat de pch mortel o nous sommes.

Je comprends nanmoins que certains catholiques se soient laisss garer
par cette loi d'association de sentiments, dont Spinoza a aussi parl.
Lorsqu'une personne ou une chose nous a produit une impression
dsagrable, tout ce qui se rapporte  cette personne ou  cette chose
nous produit le mme effet. C'est ainsi qu'ils tendent  tous les
Franais l'aversion que quelques-uns d'entre eux leur inspirent.

Le sectarisme en France avait fini par devenir odieux. C'tait un
terrorisme blanc,  l'instar du terrorisme rouge de 93, dont le genre
humain garde encore le souvenir affreux. On n'y coupait point de ttes,
mais des carrires et des bourses. C'taient des sacrifices non
sanglants, avec des consquences dsastreuses pour les victimes et leurs
familles. Comme au temps de Robespierre, le Pouvoir central avait ses
dlateurs dans tous les coins de la Rpublique. Des renseignements sur
les fonctionnaires civils et sur les militaires arrivaient aux bureaux
des ministres de l'Intrieur et de la Guerre. C'tait une Inquisition
renverse. Il y avait une liste de personnes qui se confessaient et
communiaient, une autre de celles qui n'assistaient qu' la messe du
dimanche, une autre enfin de celles qui accompagnaient leurs femmes 
l'glise et restaient  la porte. Est-ce assez ridicule? Il semble
impossible que les Franais, si aviss d'ordinaire, si fins, d'un
sentiment du comique si aigu, aient pu supporter un ridicule de cette
taille-l.

Mais je ne vois pas qu'il y ait l de quoi les har. Ce n'est qu'une de
ces innombrables lchets sociales, comme on en observe dans tous les
temps et dans tous les pays. Un dmagogue parvient  s'lever et sme la
terreur dans la nation, non plus comme ses anciens collgues au moyen de
la guillotine, mais par le retrait d'emploi et la disgrce. Est-ce
tonnant? Qu'on se rappelle ces malheureux temps o notre Espagne tait
dans les griffes d'une minorit anarchique et grossire. L'exercice du
culte catholique tait alors soumis  des restrictions, on injuriait
dans la rue les ministres de ce culte, de rpugnants blasphmes taient
profrs en plein Congrs des dputs. Supposons qu'il ait alors exist
prs de nous un peuple craignant Dieu et qui, sous le coup de ces excs
nous ait pris en mortelle haine et se soit rjoui de nos malheurs.
N'aurions-nous pas immdiatement cri  l'injustice? C'est prcisment
la situation o se trouve aujourd'hui la France vis--vis de l'Espagne.

A tort ou  raison, une grande partie de cette France trouve que nous,
Espagnols, nous lui sommes hostiles. Les Franais se sentent blesss et
s'irritent, et cette irritation se traduit en froideur, pour ne pas dire
plus. Quelques Espagnols, hommes et femmes, se plaignent  moi d'avoir
t reus sans politesse dans certains lieux; que dans les magasins o
ils font leurs achats, ils ont entendu, prononces  voix basse, de
dsagrables paroles. Mesdames, messieurs, leur ai-je rpondu, ce qui
vous arrive l ne doit pas vous surprendre. On oublie aisment que
l'amour n'est pas aussi rpandu qu'il conviendrait dans notre humanit.
Quand un chien tranger traverse un village, ceux du village lui aboient
tous sans raison. Entre gens qui se sont vus longtemps et qui semblaient
s'estimer, il suffit d'un rien pour amener la rupture et la haine. Qu'un
domestique nous insulte dans la rue et nous en voudrons  son matre qui
n'aura pas quitt son logis. Mon pre avait un chien  qui il tait
impossible de traverser certain quartier o nous passions quand nous
allions en promenade. Arriv l, il devait s'en retourner, parce qu'il
avait dans ce quartier un frre de race qui lui tait un ennemi
formidable. Un jour le matre de ce chien vint nous voir. A notre grande
surprise, notre chien qui tait trs pacifique se jeta furieusement sur
l'autre et ce fut une rude affaire que de l'empcher de le mettre en
pices. Tel est le monde des chiens; tel est aussi celui des hommes.
Nous payons  Paris les vitres que nos germanophiles brisent  Madrid.

Et pourtant je dois  la vrit de reconnatre que ni moi ni aucune des
personnes qui m'accompagnent n'avons rien entendu qui pt nous dplaire
dans notre voyage en France. Bien au contraire, on nous a partout reus
avec la plus parfaite correction. Mes bons Espagnols ont sans doute t
victimes de leur imagination.

Mais en admettant mme qu'il y ait dans le vulgaire quelque hostilit 
l'gard de la France, cela ne nous dconcerterait pas. Qu'est-ce que le
vulgaire? Ici et partout ailleurs il n'y a d'important que les gens qui
pensent, ceux que l'on s'est mis de nos jours  appeler les
intellectuels. A Paris c'est quelques milliers de personnes; quelques
centaines  Madrid. Ceux-l ont de la stabilit dans les sentiments et
sont par consquent dignes de respect. La masse penche d'un ct ou de
l'autre selon le vent; ce qu'elle aime aujourd'hui, elle l'aura demain
en horreur. La roche Tarpienne a partout et toujours t prs du
Capitole. Je me souviens qu' mon premier voyage  Paris, il y a une
vingtaine d'annes, on m'avait recommand, si je voulais m'pargner des
ennuis, de faire tout mon possible pour n'tre pas pris pour un Italien.
Il serait bon aujourd'hui de prendre en France l'accent napolitain ou
toscan.

Les intellectuels franais sont avec nous. Ils ont reu avec gratitude
le manifeste que leur adressrent les ntres. Ils savent apprcier nos
qualits et, pour dire toute la vrit, j'ajouterai qu'ils nous jugent
parfois meilleurs que nous sommes. Dans une tude sur la littrature
espagnole qu'a publie nagure le savant professeur de la Sorbonne M.
Ernest Martinenche, je lis les lignes suivantes: De toutes les
littratures trangres, l'espagnole est peut-tre celle qui a exerc en
France l'action la plus profonde et la plus continue. Il est donc faux
que nous soyons en mpris aux seuls hommes capables d'apprcier. Et
comme en dfinitive c'est eux qui guident l'opinion et qui dirigent le
monde, nous ne pouvons qu'tre srs de l'amiti de la France.




LES FEMMES ET LA GUERRE


Me promenant au Bois de Boulogne, voici quelques annes, en compagnie
d'un Espagnol arriv comme moi depuis peu  Paris, il nous arriva de
rencontrer un jeune et joli couple gracieusement embrass. Il passa prs
de nous le plus tranquillement du monde, sans paratre le moindrement
embarrass d'tre vu. Mon compagnon s'en montra profondment scandalis:
il tait arriv tout dispos  se scandaliser.

A Madrid, la corruption parisienne est proverbiale. Tout est proverbial
 Madrid. Je veux dire que ce que l'un pense, l'autre aussi le pense, et
ainsi de suite.

Un de mes amis, trs enclin au paradoxe, prtend qu'il y a deux cent
quarante personnes en Espagne qui pensent par elles-mmes. Hormis ceux
qui ne pensent en aucune faon, et c'est la classe la plus nombreuse,
les autres pensent aux dpens du voisin.

C'est une plaisanterie qui n'est pas tout  fait dpourvue de vrit.
Nous autres Espagnols, qui avons t sur terre et sur mer de hardis
aventuriers, nous devenons, ds que nous nous lanons sur l'ocan des
ides, de timides marins. Un voyageur amricain assure qu'en Angleterre
on exige de chacun qu'il ose avoir une opinion propre, et qu'on pardonne
facilement  qui rompt avec les conventions pourvu que ce soit avec
esprit. On voit dans ce procd une garantie de la force et du progrs
de la nation. Or, en Espagne, c'est justement le contraire qui se
produit. Ici, on voit d'un mauvais oeil tout homme qui dit ou fait ce
que d'autres n'ont pas dit ou fait avant lui. On conte que l'Allemagne
est le pays de l'uniforme: l'Espagne l'est aussi; mais nous, c'est
intrieurement que nous le portons.

Pour en revenir  mon compagnon de promenade, je dois dire qu'il rugit
d'indignation.

--Quelle honte! quel cynisme! Il faut venir  Paris pour voir cela!
s'cria-t-il.

--Ce n'est pas la peine de faire un si long voyage, rpondis-je. On voit
bien que vous ne frquentez pas les alles du Retiro.

Paris, pour ce qui est des relations des deux sexes, n'est pas plus
corrompu que Londres, Berlin ou New-York. Songez qu'avant la guerre il y
avait  Paris une population flottante beaucoup plus nombreuse qu'en
aucune autre ville du monde. Tous les gais compagnons d'Europe et
d'Amrique s'y donnaient rendez-vous pour s'amuser.

Force est de confesser que la mauvaise renomme des Franaises leur
vient des Franais mmes. Ce sont leurs pres, leurs maris, leurs frres
qui les ont dshonores aux yeux du monde; dans le thtre et dans les
romans de ces cinquante dernires annes, il n'est question que des
vilains tours que les femmes franaises jouent  leurs maris.
L'intemprance est  peu prs la seule muse des romanciers modernes;
l'adultre leur seul sujet. De sorte que celui qui se sature de cette
littrature-l doit forcment penser qu'il n'y a en France ni femme
fidle ni fille pudique, ce qui est une infme calomnie.

Sortez de Paris et vous trouverez dans toutes les provinces de la France
les mmes moeurs qu'en Espagne. Moi qui depuis longtemps passe une
partie de l'anne dans une de ces provinces, je n'y ai jamais rien
observ de bien immoral. Assurment, il y a bien  et l quelques
divorces; mais les dames franaises regardent de travers la femme
divorce, tout comme cela se ferait en Espagne. D'ailleurs, nos lois y
consentant, n'y aurait-il pas de divorces chez nous!

Et puis, la Franaise a tant de choses  faire valoir, qu'on peut bien
lui passer un peu de coquetterie. Elle a pour elle sa grce, son
intelligence, son lgance, sa culture; elle a surtout l'inlassable
besoin de se rendre aimable. Ce n'est pas dans les hommes, mais dans les
femmes, que rside la fameuse courtoisie franaise. J'en demande bien
pardon  tous mes bons amis de France.

Le pouvoir de la femme franaise est infini. Personne ne lui rsiste.
Parfois sans beaut, souvent sans haute position sociale, sans riches
habits, ni instruction solide, elle sait cependant fasciner, puis
s'assujettir ceux qui l'approchent. On est tonn, lorsqu'on lit la
correspondance de Voltaire, de l'immense varit de phrases ingnieuses
dont disposait cet homme pour flatter ses correspondants. Or, toutes les
Franaises sont de petits Voltaires. Quand en France vous entrez dans un
cercle de dames, soyez sr que vous y entendrez maintes petites phrases
flatteuses pour votre amour-propre et dites avec un tel art, une
simplicit si raffine, que vous ne vous rendrez pas compte qu'on vous
adule. Et cela constitue un vrai pril: vous vous retirerez en faisant
la roue comme un paon.

Il est remarquable qu' mesure qu'elle vieillit la Franaise devient
plus aimable. Si les Anglaises, comme le disent les romanciers et les
voyageurs, aigrissent avec le temps, les Franaises sont comme les
confitures: elles concentrent leur douceur et se givrent en
vieillissant. C'est alors qu'elles dploient tous les recours de leur
art. Il est difficile en France de se dfendre d'une jeune femme; mais
rsister  une vieille, impossible.

Il y a quelques jours, j'attendais le tram  une station. Je ne savais
pas qu'il fallait arracher d'une certaine colonne un petit papier avec
un numro. Une dame aux cheveux gris s'aperut de mon involontaire
insouciance.

--Monsieur, me dit-elle, vous feriez bien d'aller chercher un numro,
sans quoi vous ne prendrez jamais le tram.

Une autre fois, dans une glise, j'oublie mon manteau sur le prie-dieu
o je m'tais agenouill. Je me trouvais dj  la porte, quand je sens
derrire moi une respiration haletante et j'entends une voix qui me
disait:

--Monsieur, votre pardessus que vous aviez oubli!

C'tait encore une dame avec des cheveux blancs. Comment ne pas adorer
ces bonnes vieilles franaises?

Autre particularit curieuse: en France, contrairement  ce qu'on
observe en Espagne, il n'y a pas de provinciales. Toutes les femmes sont
parisiennes. Mme got dans le vtement, mme esprit, mme politesse,
mme distinction dans les manires. Dans un village, en plein air, j'ai
vu d'humbles paysannes danser avec une lgance et une majest telles
que si une fe et soudain chang en soie le percale de leurs habits et
en orchestre le misrable violon qui accompagnait leurs pas, on se ft
cru au milieu de princesses. Tout en nous promenant, nous entendions des
personnes qui se saluaient en termes crmonieux et entamaient une
conversation o s'changeaient de fines ides. Nous tournons la tte: ce
sont des domestiques qui ont rencontr un employ de tramway. J'ai mme
t tmoin d'une discussion entre deux femmes, qui en vinrent aux mains
sans abandonner cependant toute courtoisie.

--Oh, madame! criait l'une en lanant un coup de griffe  l'autre.

--Oh, mademoiselle! faisait l'autre, la main en l'air pour la saisir aux
cheveux.

Quant  la politique, si presque tous les hommes en France sont
rpublicains, il est rare qu'une femme le soit. Du moins, toutes les
femmes que j'ai rencontres m'ont interrog sur notre roi, sur la reine,
sur les princes et les infants, avec un intrt, une sympathie qui
rvlent des sentiments monarchiques encore tides. Elles manifestent la
plus vive curiosit pour les particularits de la vie et pour les
habitudes de notre famille royale. J'avais beau leur dire que n'tant
pas courtisan et n'allant jamais au palais, il m'tait impossible de
leur donner satisfaction, elles s'obstinaient, voulaient tirer de moi
quelque dtail amusant, une nouvelle, une anecdote. Alors, me souvenant
que j'tais romancier, je leur contai une histoire.

Leur attitude, la guerre dclare, fut absolument admirable. Je les ai
vues pleines de confiance, sereines, rsolues comme les hommes, mais
avec plus de dignit encore. Devant moi, quelques-uns de ceux-ci,
compltement affols, se laissrent aller  injurier l'ennemi, 
profrer contre lui des paroles de mauvais got. Jamais les femmes ne
s'abaissaient  l'injure grossire. Elles, si communicatives
d'ordinaire, restaient graves et silencieuses. Mais dans leurs yeux,
dans toute leur personne, on lisait l'inbranlable dcision d'aider
leurs maris, leurs frres jusqu' la mort.

Et ce qu'elles l'ont accomplie, cette dcision! Dans une guerre
d'agression et de conqute, la femme est peureuse. Pour marcher il faut
qu'elle se sente accompagne de la justice. Mais quand elle la sent 
son ct, elle est alors plus intrpide que l'homme. Souvenez-vous,
Espagnols, des remparts de Grone dfendus par nos hroques aeules:
Pas de quartiers! criaient-elles! Nous n'en faisons ni n'en voulons.

Une fois convaincues que leur patrie avait t injustement attaque, les
Franaises, pour allger le sort des leurs, dployrent les merveilleux
recours de leur propre nature. Aux champs, elles prirent sur leurs
paules la lourde charge des cultures; ici,  Paris, elles remplissent
avec un gal succs les emplois des hommes. Et cela n'est pas sans
inquiter ces derniers. C'est ainsi qu'un ouvrier me disait il y a
quelque temps, sur un ton d'amertume:

--Voyez, monsieur; les femmes ont dj tout envahi: elles sont
encaisseurs de tramways, garons de caf, employs de commerce, cochers,
elles travaillent dans les usines et mme aux munitions. Qu'est-ce qui
se passera aprs la guerre? Les hommes trouveront toutes les places
prises et ils auront bien de la peine  les reprendre. La femme se
contente d'un salaire moiti moindre que celui d'un homme. Il va de soi
que les entrepreneurs et les propritaires d'tablissements commerciaux
prfreront conserver les femmes. Un grave conflit en sortira, vous
pouvez me croire.

Oui, je le crois. Mais je n'ai pu m'empcher de me demander: quelle est
la cause originale de ce conflit? Ce sont les principaux besoins des
hommes, et pour parler trs nettement, nous pourrions dire: leurs vices.
La femme n'a pas besoin d'alcool ni de tabac; elle est plus sobre dans
sa nourriture; elle n'exige pas des plaisirs coteux. Il n'y a qu'une
faon de rsoudre le problme: c'est que les hommes deviennent plus
sobres, plus soumis  leurs devoirs et se rsignent  vivre avec le mme
salaire que les femmes. Ils y gagneraient, et leur nation, leur race
tout entire y gagneraient aussi.

Des milliers de jeunes femmes dans une situation brillante, abandonnant
les commodits du foyer, allrent servir dans les ambulances du front;
d'autres entrrent dans les hpitaux, dont quelques-uns se trouvent dans
les lieux les plus retirs du territoire, pour y recevoir les blesss;
d'autres enfin courent le pays, faisant tout ce qui est possible
humainement pour trouver des secours.

J'ai t tmoin de leurs travaux dans ces hpitaux. Elles ne se bornent
pas  entourer de soins les blesss,  les veiller,  nettoyer leurs
plaies: elles font beaucoup plus. Comme elles savent que la gaiet est
le plus efficace des mdicaments connus, et capable  lui seul de
merveilleuses cures, elles s'efforcent de donner de cette gaiet  leurs
malades. La premire chose qu'elles font pour cela, c'est d'installer
un piano, et si possible, un cinmatographe. Alors, selon les
circonstances et l'tat des blesss, elles organisent des concerts
vocaux ou instrumentaux, jouent des comdies, lisent des romans, font
des tours de prestidigitation et surtout rient, bavardent, charment les
malades.

Inutile d'ajouter que le petit dieu ail, fils de Mars et de Vnus,
accourt dans ces lieux qui devraient tre l'abri de la douleur et qui
sont souvent celui de l'allgresse. Avec une cruaut inoue, il achve
l'oeuvre des Allemands en tirant sur ces malheureux, non plus comme
aux temps antiques des flches d'or, mais d'ardentes grenades  mains.
Quelques-uns d'entre eux vont se rtablir  la sacristie de la paroisse;
d'autres repartent pour le front. Mais ceux-l promettent  leurs
infirmires qu'ils leur reviendront bientt,  nouveau blesss.




AUTEURS ET LIVRES


Aprs les hommes politiques, nous les hommes de lettres, nous sommes ce
qu'il y a de pire en tous pays. La politique est le domaine de l'intrt
et de la vanit. Un artiste se passera sans peine de djeuner si vous
daignez lui louer ses oeuvres; et si vous lui dites du mal de celles
de ses confrres, peut-tre se passera-t-il en outre de dner. Mais, en
plus de l'loge, il faut  l'homme politique du champagne et de bons
cigares. Toutefois, en ce qui concerne la flatterie, il a le palais
moins fin que l'crivain. Quand j'tais jeune et que je frquentais des
politiciens, j'en ai vu qui avalaient avec dlectation de vrais plats
de gargote.

Cependant, il est trop souvent question de la vanit des potes, comme
si ceux qui ne sont point potes taient exempts de toute vanit. Dans
ce monde-ci, tous ceux qui ont fait une oeuvre, et mme aussi ceux qui
n'en ont jamais fait, tous se jugent dignes d'tre clbrs.

On prtend que de tous les grands crivains c'est le Franais qui est le
plus chatouilleux, le plus impatient. Je ne sais pas si c'est vrai,
n'tant en relations personnelles avec aucun. Tout ce que je sais, c'est
qu'en Espagne un de ses jeunes admirateurs ayant un jour demand  un
pote fameux quel tait de Shakespeare ou de lui le plus grand pote:

--Je te le dirai, rpondit gravement le pote espagnol, dcid 
claircir l'affaire.

Je ne crois pas que Victor Hugo ft all plus loin.

Quoiqu'il en soit, je pardonne leur impertinence aux crivains. Et si le
lecteur veut bien aussi la leur pardonner, il n'a qu' faire comme moi:
c'est de vivre loin d'eux.

Un de mes amis, grand amateur de _toros_, me disait: Les courses me
ravissent; mais je dteste les toreros. Si j'tais un despote  la
Caligula, la fte finie, je les ferais jeter en prison et ils n'en
sortiraient qu' la course suivante. Faisons-en autant; enfermons les
auteurs dans la prison de leurs livres et ne les en tirons qu'aux
moments o nous avons besoin d'eux. Je me trouvais  Paris, alors que
Zola, Daudet, Maupassant, Renan et Taine taient du monde des vivants.
Malgr la grande admiration qu'ils m'inspiraient, je ne fis aucun pas
pour entrer en relation avec eux. En revanche j'en fis beaucoup pour
visiter les tombes de Balzac et de Musset. Et je peux assurer qu'ils me
reurent d'une faon tout  fait cordiale et que je n'eus pas  me
plaindre de leur orgueil[A].

    [A] Cet article avait paru dans l'_Imparcial_, lorsque
    j'eus l'occasion de faire connaissance avec quelques
    crivains franais minents. Ils m'ont trait avec plus
    de courtoisie et d'amabilit encore que Musset et
    Balzac. Tout ce que je viens d'en dire est donc 
    effacer.

D'ailleurs il n'y a pas  s'tonner que les artistes et les crivains
franais se disputent avec acharnement les rayons de soleil de la
gloire. C'est qu'en France la gloire existe vraiment. Les artistes et
les crivains y composent la plus haute aristocratie sociale, et le
public, sans qu'ils soient prcds de licteurs ni de faisceaux, leur
fait la haie et les salue avec respect. Mais en Espagne cette gloire
n'existe pas, n'a jamais exist. J'espre cependant qu'elle finira par
exister, car il ne faut pas que nous continuions  tre jusqu' la fin
des temps le peuple le plus rustre de l'Europe. Quand je songe  ces
malheureux et famliques crivains de notre dix-huitime sicle, qui
passrent toute leur vie  s'injurier au milieu de la plus parfaite
indiffrence du public, je suis pris tout ensemble de l'envie de rire et
de pleurer.

En France les crivains ne se disputent pas que la gloire, ils se
disputent aussi l'argent. Car la littrature rapporte de l'argent, mais
assurment beaucoup moins qu'on ne le dit en Espagne. Du reste, les
gains de ces auteurs ne sont pas comparables  ceux de leurs confrres
d'Angleterre ou des tats-Unis. Cependant leurs gains sont
considrables, mais leur gloire plus considrable encore. Aussi
lutte-t-on en France avec rage et fait-on d'incroyables efforts pour
l'acqurir. Ces efforts atteignent parfois mme le comble du ridicule.

Ce qui explique cette soif de gloire, c'est qu'en France la littrature
tient une place norme dans la vie. Tout le monde lit, les petites gens
comme les gens du monde, les hommes aussi bien que les femmes. Le nombre
des librairies est surprenant. Dans l'une d'elles, j'ai d faire queue
pour acheter un livre. La demoiselle qui vous vend des gteaux ou des
cravates vous parlera des dernires publications littraires avec une
sagacit remarquable et parfois mme de notre littrature avec plus
d'exprience que certains millionnaires espagnols. Aprs la guerre,
appauvris, puiss par le malheur, les Franais trouveront toujours de
quoi s'acheter des livres. Tandis que la maison Nelson a d s'arrter de
publier des ouvrages espagnols, elle continue de mettre tous les mois en
vente quelques volumes en franais. Et pourtant, jusqu'aujourd'hui du
moins, nous n'avons eu aucune charge extraordinaire  supporter.

C'est pourquoi, habitus  tre excessivement choys et fts,  tre
connus du monde entier,  voir leurs propos, leurs gestes, et jusqu'
leurs ternuements, reproduits dans les lieux les plus reculs, c'est
pourquoi de temps en temps les crivains franais prennent une voix
grave et laissent chapper des sottises. Il faut avouer que la guerre
leur a fourni l'occasion d'en profrer pas mal.

Dans un roman de Balzac, un aristocrate franais qui rentre chez lui
aprs les guerres de Vende, transi de corps et d'me par l'gosme de
quelques-uns de ses compagnons, se contente de dire avec une magnanime
simplicit: Les barons n'ont pas tous fait leur devoir. De mme
pouvons-nous dire aujourd'hui: Tous les crivains n'ont pas gard leur
dignit. Ils ont crit et publi de nombreuses fanfaronnades ridicules,
des menaces, des phrases inconvenantes. Et le pire, c'est que tout cela
se disait sans motion et seulement pour attirer l'attention du public.
Voil la plaie de la littrature franaise. Les crivains perdent de
leur initiative et de leur libert sacre pour se faire les laquais de
l'opinion. Nous, leurs confrres d'Espagne, nous avons sur eux  ce
point de vue un avantage enviable. Que nous crivions droit ou tordu,
comme un ange ou comme le diable, nous savons d'avance que le grand
public ne se soucie point de nous. Nous travaillons pour une douzaine
d'amateurs; nous sommes libres comme l'oiseau de Minerve.

Oh, libert sacre, nous ne paierons jamais assez tes caresses! J'ai
toujours senti tes baisers sur mon front quand je traais les humbles
ouvrages que j'ai livrs au public. Mais j'assure qu'ils ne m'ont jamais
t si doux, ces baisers, qu'aux jours o, tout jeune homme, je
descendais l'escalier d'un politique minent chez qui je venais de
passer quelques heures. Dieu! m'criai-je, les yeux au ciel. A quoi
sert d'avoir la gloire et le pouvoir si l'on est oblig d'couter de
pareilles inepties? Infortun grand homme! Modeste gribouilleur de
papier, du moins ne suis-je pas comme toi l'esclave des grandeurs. Je
suis libre. Je peux  l'instant mme aller m'asseoir sur un banc de
Recoletos ou manger un bifteck au caf Habanero: la foule de tes
flatteurs ne m'y suivra pas.

Les crivains franais prtent trop l'oreille aux rumeurs de la rue.
Comme les rois, ils essaient leurs saluts au miroir; ils ne peuvent,
comme les enfants, se passer de cajoleries. Ils auraient besoin d'une
cole plus rude pour acqurir un peu de simplicit. Reconnaissons
toutefois que le bon sens, cette pudeur de l'esprit gaulois, s'imposa 
eux aprs les premiers jours de la guerre. Il y a beau temps aujourd'hui
que les phrases de mauvais got ont disparu des journaux. On n'y crit
 prsent qu'avec mesure et dignit.

       *       *       *       *       *

Je me trouvais ces jours-ci  Montmartre, sur la terrasse du
Sacr-Coeur. C'tait  la tombe du jour, heure de mlancolie. Le
panorama que dcouvraient mes yeux est unique au monde. La grande Lutce
tendait le toit de ses maisons jusqu'aux derniers confins de l'horizon.
Le soleil, tour  tour cach dans les nuages et soudain reparu, jouait
avec la ville qui s'clairait ou s'assombrissait  son gr. L, une
brume bleutre donnait un sentiment de paix idyllique; ici, un nuage
noir inspirait la tristesse et la crainte. Le Trocadro, la tour Eiffel,
les Invalides, le Panthon, Saint-Sulpice, Sainte-Clotilde, Notre-Dame
rappelaient  mon esprit les faits les plus saillants de l'histoire
ancienne et moderne.

Jamais je n'ai senti comme  cette minute l'importance de la grande
cit. Victor Hugo disait de Paris que c'tait le cerveau du monde. Ce
n'est l qu'une de ces phrases sonores comme en a profr beaucoup ce
gnie emphatique. Non, Paris n'est pas le cerveau du monde: il y a bien
d'autres endroits o l'on pense; il y a partout des cerveaux. Paris,
c'est la main du monde. Nous vivons tellement spars les uns des autres
sur cette plante, et non seulement par la distance physique mais encore
par la distance morale, ce qui est pire, que s'il n'y avait pas une main
pour nous conduire les uns vers les autres, nous courrions le danger de
nous glacer dans notre solitude.

Grande et noble destine que celle de la France! Tous nous venons nous y
laver de notre exclusivisme. C'est le centre o s'quilibrent toutes
les forces; c'est l'alambic o se distillent tous les mauvais gots et
toutes les grossirets dont le monde est entach. La France est comme
un grand salon et Paris une matresse de maison qui sait avec un tact
raffin faire observer une attitude correcte  ses htes les plus mal
levs.

Si les Allemands avaient vaincu la France, ils eussent tt ou tard t
soumis au joug aimable de cette ravissante Circ, comme autrefois les
Romains  celui d'Athnes.

La France se charge de faire la balance des grandeurs et des petitesses
des hommes. Quand ils arrivent  Paris, les rois les plus despotiques se
transforment en citoyens aimables et les humbles ouvriers en hommes de
bonne compagnie. Tout le monde ici se fait la barbe et te ses bottes de
cheval. Les Peaux-Rouges d'Amrique vous y demanderont pardon de passer
devant vous.

On me dira que tout cela n'est que l'apparence, et que l'important est
d'avoir l'intelligence leve et le coeur droit. D'accord; mais la
courtoisie est un antidote contre l'gosme et le commencement de la
charit. On arrive aux sentiments par les actes, disent les psychologues
modernes; Pascal prenait de l'eau bnite pour se donner la foi. La
nature humaine est si vicieuse qu'il lui faut tous les freins de
l'ducation pour qu'elle ne montre point sa lpre.

Mais elle n'est pas que distingue et charmante, cette matresse de
maison: elle est en outre plus cultive qu'aucune. L'Angleterre a une
littrature plus riche, l'Allemagne une philosophie plus haute, l'Italie
un art plus splendide. Pourtant, considre dans l'ensemble, c'est la
France qui l'emporte. Sa littrature du dix-septime sicle est
admirable. Les noms de Corneille, Racine, Bossuet, Fnelon, Mme de
Svign, Molire, La Rochefoucauld rivalisent avec les noms les plus
grands des autres pays. Au dix-huitime, il y a des colosses comme
Voltaire, Diderot, Rousseau, et d'exquis crivains comme Marivaux,
l'abb Prvost, Beaumarchais et Champfort. Le dix-neuvime est
merveilleux: Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, Balzac,
George Sand, Michelet ont vcu dans le mme moment, et  ct d'eux des
douzaines d'crivains notables, tels qu'aucune nation n'en saurait
montrer.

Et si nous en venons aux sciences, c'est mieux encore. L'Allemagne est
la premire dans l'application industrielle; mais dans la science pure
les Franais ont t et continuent  tre les matres. Descartes,
Malebranche, Pascal, Laplace, Lavoisier, Lamarck, Champollion, Ampre,
Gay-Lussac, Buffon, Cuvier en sont la preuve; et de nos jours Pasteur,
Auguste Comte, Claude Bernard, Quatrefages, Charcot, Taine,
Brown-Squard. Dans ces dernires annes il n'y a pas eu de naturaliste
comparable  Pasteur, ni de mathmaticien comparable  Henri Poincar,
mort nagure, ni de mtaphysicien gal  Bergson, gloire de son pays. En
ce moment Le Dantec, Boutroux, Pierre Janet, Grasset, Richet, Durkheim,
Le Bon, et tant d'autres qu'il m'est impossible de nommer, travaillent
avec clat.

Quand je me rappelle tant de noms illustres, quand j'observe cette
jeunesse si avide de s'instruire et que je considre le travail efficace
et harmonieux que font en mme temps ici les savants naturalistes et les
penseurs, les prtres et les militaires, les ouvriers et les crivains,
je ne peux m'empcher de tourner les regards vers cette Espagne que
j'aime tant. Mon coeur se serre et un flot d'amertume me monte  la
gorge et m'touffe.

Ce peuple espagnol, je me le reprsente comme un homme bien dou, bien
bti, d'une intelligence pntrante, mais endormi. Je voudrais qu'un
gnie puissant, un nouvel Ariel, part et le secout rudement en lui
criant dans l'oreille: veille-toi! veille-toi! N'entends-tu pas le
chant de l'alouette? Ne vois-tu pas que le soleil crible dj la terre
de ses rayons? L'oeuvre est longue. Presse-toi! L'humanit attend
beaucoup encore du pays qui lui a donn Cervants et dcouvert de
nouveaux mondes. Dans la marche du progrs, qui n'avance pas recule. Si
tu continues  dormir, la poussire finira par faire crote sur toi; les
araignes et les rats te grimperont dessus et les moutons imprimeront
leur ongle sur ton visage.

Peut-tre l'endormi s'veillera-t-il; peut-tre alors se frottera-t-il
les yeux et aprs un instant d'hsitation rpondra-t-il: Pourquoi?
Puis, se tournant de l'autre ct, il se remettra  dormir.

Mais peut-tre aura-t-il raison. Une fois debout, que verrait-il? Des
campagnes dessches, des hommes affams, le npotisme dictant ses
ordres, l'injustice dresse en systme, la frivolit lchant des clats
de rire stupides, une politique mesquine empoisonnant les plus hautes
intelligences et les caractres les plus nobles...

Dors donc, peuple espagnol, dors! Il vaut mieux vivre endormi, qu'tre
veill mais sans espoir.




LE KRISCHNA DES TRANCHES


La rptition est la loi de la vie. Les faits se rptent et les penses
aussi. Ce qu'ont pens nos plus lointains anctres quand ils
commencrent  penser, nous le pensons nous-mmes aujourd'hui.

Devant la ncessit inluctable, l'homme, poursuivi par les rigueurs de
la nature, se rfugie dans sa propre me et adopte un stocisme
fataliste qui l'mancipe de la douleur. Toute la philosophie de l'Orient
est imprgne d'un pareil stocisme; la philosophie grecque acquit le
sien au Portique; les plus grands hommes de l'antiquit lui rendirent
un culte. Et de nos jours mmes, quand la foi chrtienne n'adoucit point
notre amertume, chacun de nous lutte contre la douleur en mettant son
me pointe en avant contre les vnements et en livrant sa pense 
l'oracle de la fatalit.

De tous les oracles fatalistes, celui qui s'exprime dans l'pisode du
Mahabharata indien connu sous le nom de Bhagavad-Gita est le plus fameux
et le plus impressionnant. Les armes des Pandavas et des Curavas se
trouvent en face l'une de l'autre dans une plaine immense. Les cornes de
guerre sonnent, les tambours battent, les chars se prcipitent, les
flches sifflent. Krischna, incarnation humaine de Vichnou, consent 
servir de cocher au troisime fils de Pandou, Ardjouna, son disciple
favori. A la vue de tous ces hommes qui vont s'gorger, Ardjouna se sent
pris d'une mlancolie dsespre. Il contemple cette multitude d'amis
et d'ennemis que spare la haine et que la mort va unir, et ses mains
tremblent, sa bouche se sche, ses cheveux se dressent, la peau lui
brle, ses forces tombent, son arc lui chappe des mains. Il se laisse
dfaillir sur le sige de son char, ple, effray, l'me transie de
douleur. C'est alors que Krischna lui rvle qui il est, et commence 
l'instruire de la vanit des choses terrestres et du caractre
insignifiant de tous nos actes. Le vrai sage ne doit s'inquiter ni des
vivants ni des morts: le corps n'est que l'enveloppe d'une intelligence
immortelle, qui change de forme comme un habit. Mourir ou tuer, c'est
absolument indiffrent, etc., etc.

L-bas, dans les tranches de la Champagne, cette mme scne s'est
rpte. Il ne s'agissait plus de dieux, mais de pauvres soldats de
l'infanterie. Voici comment j'en ai eu la nouvelle.

Je venais d'entrer avec un ami dans un caf des boulevards. Au moment de
nous asseoir, mon ami aperut au fond de la salle quelqu'un qu'il
connaissait et il s'empressa d'aller le saluer. Je vis que son
interlocuteur avait deux bquilles prs de lui et je pensais
immdiatement que c'tait un invalide de la guerre. Mon ami me fit signe
alors de m'approcher; il me prsenta  l'invalide et nous prmes place 
sa table. C'tait un garon qui avait l'aspect agrable, l'air ouvert et
bon. On lui avait coup une jambe, il n'y avait pas longtemps; c'tait
le fils d'un banquier du boulevard Haussmann et il paraissait jouir
d'une brillante situation dans le monde.

Il va de soi que la conversation roula sur la guerre. M. Gardiel--ce
sympathique jeune homme se nommait ainsi--nous entretint longtemps de la
vie des tranches; il nous conta quelques-unes de ses aventures
guerrires. Son rcit n'avait rien d'extraordinaire; les journaux en
ont publi mille semblables. Je l'coutais cependant avec attention: le
banal devient intressant lorsqu'il est rapport navement et par la
personne mme qui l'a vcu. Un des pisodes de cette histoire commune
sortit tout  coup de l'ordinaire et me toucha profondment. Le voici en
quelques mots.

--Parmi les hommes de la compagnie  laquelle j'appartenais, dit-il, il
y en avait un que sa laideur distinguait du reste. La nature en lui
semblait s'tre surpasse. Je crois bien que c'tait l'homme le plus
laid de France. Entre nous, nous l'appelions la Mrode, en souvenir
d'une beaut qui a fait grand bruit nagure. Et le moral dans ce garon
rpondait assez bien au physique. Taciturne, brusque, indiffrent  ce
qui se passait autour de lui, il nous tait antipathique  tous. Ce
qu'il avait de plus repoussant, c'tait le sourire: un sourire
sardonique, malicieux, qui ne lui tombait jamais des lvres. Si une
grenade l'avait mis en morceaux, nous ne l'aurions pas regrett.

De son vrai nom il s'appelait Tabourin; on m'a dit qu'il tait
professeur dans un collge de Lyon. Sa vocation scientifique tait
patente: il profitait de toutes les occasions qui s'offraient  lui pour
faire la chasse aux insectes, aux papillons. Il les fixait ensuite sur
de petits bouts de carton qu'il gardait soigneusement dans son havresac,
ce qui nous le rendait encore plus antipathique. Son indiffrence
glaciale tait rpugnante. Quand il entendait qu'on se plaignait de
l'humidit, de la faim, d'un mal quelconque, ses yeux avaient un regard
plus sarcastique. Lui ne profrait jamais une plainte.

La grande offensive de septembre arriva. Les horreurs d'un enfer
imagin par un dvot hystrique ne seraient rien  ct de celles que
nous avons connues pendant quelques jours. Nous avons vu couler tant de
sang, tant de membres s'parpiller, nous avons entendu de tels cris de
douleur que, pour ma part, j'avais fini par tre dans un tat de stupeur
indicible.

Une nuit, j'tais couch dans le fond de la tranche, fatigu 
m'vanouir, mais incapable de dormir. J'entendais respirer mes
camarades; je songeais  ce que nous apporterait le matin prochain,
peut-tre cette nuit mme; je pensais  nos familles,  nos mres, et
j'tais triste jusqu' la mort. Je ne pleurais pas:  la guerre on perd
la facult de pleurer; mais je ne pouvais me retenir de soupirer.

--Tu ne peux pas dormir, hein? me murmura quelqu'un  l'oreille.

C'tait Tabourin.

--Non, fis-je schement.

--Tu es triste?

--Oui, rpondis-je sur le mme ton.

--Veux-tu de l'ther? J'en ai encore un peu.

La douceur de sa voix me surprit: c'tait un tel contraste avec son air
repoussant! Je n'acceptai pas son offre; mais mu de reconnaissance, je
lui dis:

--Non, je ne suis pas triste, du moins de ce qui peut m'arriver demain.
tre tu d'un coup de fusil ou de baonnette, c'est peut-tre ce qu'il y
a de mieux. Ce qui m'attriste, c'est de voir dormir tranquillement tous
ces pauvres diables et de penser  tout ce qu'il leur reste  souffrir.
C'est aussi de penser  tous ceux qui les aiment, et qui les pleurent et
les pleureront.

Il demeura quelques instants silencieux; puis, approchant ses lvres de
mon oreille, il dit doucement:

--Le sang, ce n'est rien; les larmes, moins encore. Qu'importe de
mourir! Je crois que ce doit tre un plaisir immense que de se reposer
dans le sein de la grande Nature. Avec quel calme on doit dormir sous
quelques pelletes de terre! En ralit, mon cher, la mort n'existe pas;
l'tincelle de vie qui nous anime ne s'teint pas avec chacun de nous:
elle va allumer un autre foyer. Les champs, les mers, les hommes, les
btes, les soleils qui brillent dans le ciel, tout ce qui se meut et
respire, tout nat et tout meurt, tout tombe et tout renat. Seul le
grand pouvoir de la Nature ne s'teint jamais, il est seul immortel. Ce
grand pouvoir silencieux et tranquille est le seul qui existe vraiment:
nous ne sommes, nous, que des apparences, que les projections du grand
cinmatographe. Pourquoi la destruction nous ferait-elle horreur? Elle
aussi n'est qu'apparente. Vois les fourmis: elles traversent la route en
file, accomplissant leur tche. Le pied d'un passant en crase une
centaine; les autres poursuivent impassiblement leur ouvrage sans
donner d'importance  l'accident. Pourquoi en donnons-nous tant, nous
autres,  la mort d'une centaine d'entre nous? Nous et elles, nous
tombons galement dans le sein fcond de notre mre la terre. Jamais le
Destin ne pourra nous priver de ce giron maternel. Le secret de la force
des choses est en nous comme en tout le reste des tres. Il n'y a pas de
vide dans l'Univers. Les limites entre le monde inanim et le monde de
la vie sont imaginaires... Console-toi, mon ami; la mort n'est une porte
d'horreur et de tnbres pour personne: c'est au contraire le passage
d'une heure sombre  une heure claire. Soumettons-nous gaiement  la
volont de la nature et ne voyons pas en elle une ennemie, mais une
tendre allie qui nous dlivre de l'intolrable tyrannie de la vie.

Naturellement, cela ne me consolait pas; mais ds lors j'eus du respect
pour ce compagnon qui tait tout autre que ce que mes camarades et
moi-mme nous nous tions figur.

La grande offensive se termina; notre compagnie avait  peu prs perdu
la moiti de ses hommes; je m'en tais tir par miracle, et Tabourin
aussi. Nous revnmes  la vie monotone et malpropre des tranches. Tous
ceux qui l'ont soufferte se la rappelleront avec dgot. J'essayai
d'avoir avec Tabourin des rapports plus troits; car aprs les graves
paroles que j'avais entendues de lui, il me semblait que son me n'tait
pas sans noblesse. Seulement mes attentions se brisrent contre son
attitude toujours ironique et glaciale. Il continuait  nous fuir; il
parlait trs peu et sur un ton presque toujours mprisant. Il devenait
chaque jour plus antipathique  ses camarades et plus odieux  ses
chefs.

Tabourin passait de nouveau ses loisirs  la chasse des lpidoptres,
dont il tudiait les antennes et les trompes et les cailles des ailes 
travers une loupe norme. Parfois la nuit il voulut chasser  la lumire
les papillons nocturnes. Il en fut rudement rprimand et il dut se
rabattre sur les chasses diurnes et crpusculaires. Tout d'abord nous
avions ri de ce got-l. Nous finmes par le respecter, nous persuadant
que Tabourin tait un homme de science, peut-tre un grand
entomologiste.

Un jour, nous emes  faire une reconnaissance prilleuse dans un
terrain occup par l'ennemi. Nous tions douze et un lieutenant. Nous
parcourmes tantt en nous cachant comme des lapins, tantt en faisant
des sauts de chvre, une assez grande tendue sans nous laisser
dcouvrir. Nous sortions d'un bois quand on s'aperut qu'il nous
manquait un homme. Cet homme c'tait Tabourin. tonn, car nous
n'avions entendu aucun coup de fusil, le lieutenant s'arrta et commanda
 deux soldats de retourner sur leurs pas pour le chercher. Ils
revinrent bientt sans l'avoir dcouvert. Nous continumes de
reconnatre le terrain en nous couvrant plus soigneusement aux regards:
nous tions en plein dans les lignes ennemies.

Tout  coup, au moment de descendre dans une dpression du terrain, nous
apercevons au-dessous de nous deux soldats qui parlaient avec animation:
un Allemand et un Franais. A notre vue le premier prit la fuite. Le
lieutenant, croyant logiquement qu'il s'agissait d'un espion, commanda
le feu, sr en mme temps que nous nous dcouvrions du coup. L'Allemand
n'avait pas fait vingt pas qu'il tombait cribl de balles.

Fou de fureur, le visage inject, notre lieutenant s'avana vers
Tabourin, le revolver au poing.

--Ah, sale bte! Tratre!

Tabourin laissa tomber son fusil et, l'air extraordinairement
tranquille, ouvrit les bras pour recevoir le coup. Le mme sourire
mystrieux et sardonique lui contractait les lvres.

Il reut la dcharge en pleine poitrine. Il tomba de tout son long, les
bras toujours ouverts, comme s'il et voulu treindre cette terre qu'il
aimait tant.

Nous tions dcouverts; nous fmes poursuivis de prs; on perdit trois
hommes; je fus bless. Je parvins nanmoins  me traner jusqu' nos
tranches, o je fus secouru.

Quelques jours aprs, ajouta l'aimable invalide en souriant, ma pauvre
jambe allait pourrir dans le cimetire du village o l'on avait tabli
notre ambulance et moi je m'en revins ici avec mes histoires
militaires.

--Mais tes-vous sr, vous, que Tabourin trahissait? demandai-je mu par
ce rcit.

--Je suis sr de tout le contraire. Pour moi, le soldat allemand tait
un entomologiste comme lui. Ils s'taient rencontrs l'un l'autre en
poursuivant un insecte quelconque et ils taient sans doute entirement
occups de leur science quand nous leur avons tomb dessus.




LES DEUX IDALS


Depuis la chute de l'Empire d'Occident l'Europe n'a pas travers de
moments plus critiques que ceux-ci. Le commun s'imagine que cette guerre
est une guerre de commerants: il ignore que son vritable objet est le
concept de l'tat et le concept mme de la vie.

Ce qui est en lutte prsentement, ce sont deux idals: l'idal germain
et l'idal latin. Le premier, nourri en d'autres temps par le panthisme
idaliste, tomb ensuite dans le pessimisme et enfin dans le monisme
matrialiste, est aujourd'hui franchement antichrtien. Les directeurs,
il est vrai, invoquent le nom de Dieu; mais, qu'on y prenne garde, ce
Dieu est un Dieu allemand avec un tat-major infaillible et une
artillerie lourde: un nouveau Jhovah, qui se dlecte des cris de
douleur pousss par les ennemis de son peuple.

La morale germanique, d'accord avec la pense de Frdric Nietzsche, son
dernier philosophe, a renvers l'ancienne chelle des valeurs. Les bons,
ce sont les forts; les mauvais, les faibles. Nous ne devons obir qu'
un instinct primordial: l'instinct d'accrotre ses forces. Voil la loi
fondamentale de l'existence. La morale est une invention des hommes;
Dieu, le Bien, la Vrit, des fantmes issus de notre imagination. Il
n'y a qu'une ralit naturelle: la vie. L'individu sain et fort, et qui
aime la vie, est seul digne de vivre. Celui qui s'enquiert du bien et de
la vrit pour eux-mmes et non par amour de la vie, celui-l est un
dgnr.

Et qu'on ne croie pas que ces principes se trouvent dans tel ou tel
penseur isol de l'Allemagne. Voils ou dcouverts, ils paraissent dans
la plupart des livres publis l-bas depuis quelques annes. Lisez
attentivement le manifeste par lequel les intellectuels allemands ont
prtendu excuser l'invasion de la Belgique et la destruction de ses
cits, et vous les y verrez palpiter.

Le concept germanique de l'tat rpond  ce concept de la vie. De mme
que l'individu doit subordonner tous ses instincts au primordial
instinct d'accrotre ses forces afin que la vie soit de plus en plus
exubrante, de mme la totalit de ces individus doit se subordonner 
la vie de l'tat afin qu'il soit de jour en jour plus fort, plus apte 
dominer. C'est la rsurrection de l'ide spartiate. Les nations sont
comme les individus: les uns sont dignes de vivre, les autres peuvent
disparatre. Nous, dont l'instinct vital s'est amorti, nous les Latins,
nous sommes des dcadents, des impuissants et nous devons livrer passage
 la race germanique, dont la vie, sans cesse en progrs, figure ce
qu'il y a de plus haut, de plus splendide dans l'humanit.

Que les germanophiles espagnols ne s'y trompent pas: ce dont ils se
plaignent, c'est de quelques blessures que la vanit franaise leur a
faites; ce sont des jalousies, des querelles de frres. Mais le mpris
allemand est bien plus sincre et par consquent plus humiliant.
L'Allemagne contemple notre Espagne avec la froide attention du
naturaliste qui examine un insecte.

Je ne veux cependant pas commettre l'injustice de supposer que tous les
Allemands partageant ces ides-l. J'ai parmi eux de bons amis qui les
dtestent autant que moi. Mais il faut aussi reconnatre qu'elles sont
trs rpandues chez eux et dclarer surtout que les grands hommes de
l'Allemagne, aussi bien les hommes d'action que les intellectuels, les
approuvent et les clbrent ouvertement ou secrtement.

Nous avons l'habitude de ne regarder que la glorieuse Allemagne de la
fin du dix-huitime, l'empire alors des grandes ides et des sentiments
nobles. Quand on se rappelle cette poque, la mmoire s'emplit des noms
de Goethe, de Schiller, de Lessing, de Wieland, de Kant, de Fichte, de
Schelling, de Richter, et nous nous reprsentons cette petite et
minente socit qui ressembla tant  celle d'Athnes. Mais, las! que
l'Allemagne d'aujourd'hui lui ressemble peu! Elle a des savants
considrables, de consciencieux chercheurs, mais des potes et des
mtaphysiciens inspirs, non. La science semble y tre subordonne 
l'industrie, la philosophie  la gloire militaire.

Je me souviens qu'au lendemain de sa rsonnante victoire sur la France
(j'tais encore un enfant), je visitai avec mon pre une grande fabrique
espagnole dans laquelle il y avait des ingnieurs allemands. On tait 
table, le repas achev, quand un des ingnieurs (il s'appelait Jacobi,
comme l'aimable philosophe ami de Goethe) se mit  dnombrer avec une
orgueilleuse satisfaction les produits que son pays fabriquait et
exportait aux autres. Sa longue liste termine, il fit une pause, puis
ajouta en souriant: Et enfin la philosophie, que nous exportons aussi.

Qu'est-ce que cela signifie, sinon que les Allemands ne considrent plus
leurs philosophes que comme de vnrables ruines bonnes  exciter les
trangers curieux!

De mme que les Japonais ne croient point en leurs idoles, les Allemands
ne croient point en leurs philosophes. Ils les montrent en souriant aux
touristes, les portent aux autres nations, comme nous les Espagnols nos
chanteurs flamencos.

Latins, Slaves, Anglo-Saxons, en retard sans doute dans l'volution
biologique, nous n'avons encore pas atteint la srnit olympienne qui
caractrise les Germains de nos jours. Leur empereur n'est pas mu par
la pense des milliers d'hommes qu'il envoie quotidiennement  la mort.
Si devant ces champs de bataille o le sang ruisselle, nous nous sentons
saisis d'une infinie mlancolie, lui, l'Empereur, semblable  Jupiter,
pre des Dieux, redresse sa moustache parfume et sourit  notre
faiblesse purile. Ses gnraux, olympiens de second rang, ont observ
que la guerre est une ncessit biologique et le seul moyen d'empcher
que la race des phmres ne dgnre.

Vieux latins, nous continuons de penser que c'est pour eux-mmes qu'il
faut rechercher la vrit et le bien, et non pas pour accrotre notre
vitalit. Chez nous, les incrdules mmes sont chrtiens, car aucun de
nous ne doute que la charit est la plus haute des vertus. Nous pensons
que le respect des faibles, la piti, la compassion ne sont point des
sentiments qui dbilitent, mais qui rconfortent, et que ce qui fait
vraiment dgnrer les hommes, c'est le pouvoir sans bornes. Tibre,
Nron et Domitien, trois monstrueuses hontes du genre humain, taient de
trs bonnes personnes avant de monter au trne.

Enfin, mme si les Germains venaient  triompher, l'idal chrtien ne
prirait point pour cela. Car les portes de l'enfer ne prvaudront
jamais contre lui. Il subirait seulement une clipse.

Pour soutenir leur hgmonie, non seulement l'Allemagne et l'Autriche
seraient dans la ncessit de poursuivre leurs armements et de rester
sur le pied de guerre, mais elles devraient en outre s'opposer par la
force  l'armement des autres nations. Nous serions trois cent millions
d'Europens rduits au mme tat o se trouvaient les Chinois en mme
nombre quand, au treizime sicle, quelques tribus guerrires de la
Mongolie s'emparrent de l'empire. Les empereurs mongols respectrent
les coutumes des Chinois, mais ils leur interdirent les armes. Au bout
d'un sicle  peu prs, les vaincus tramrent un complot tnbreux,
quelque chose d'invraisemblable, et, le jour fix, gorgrent les
petites garnisons de soldats que les Mongols entretenaient dans les
villes de l'empire.

Nous autres, nous n'aurions mme pas ce moyen-l: comment trouver en
Europe la dissimulation et le secret ncessaires  une conspiration de
cette taille?

loignons de nous ces visions d'Apocalypse qui ne se vrifieront
jamais. Pensons plutt qu'aprs cette copieuse saigne et le jene
rgnrateur auquel elle s'est soumise, l'Allemagne recouvrera la raison
et redeviendra, pour son propre bonheur, une nation tranquille avec des
philosophes, des potes et des musiciens comme ceux que nous n'avons
cess d'admirer.




L'IDOLE SCIENTIFIQUE


    Cap-Breton-sur-Mer, 28 aot 1916.

La vieille histoire que nous avons apprise enfants, d'un peuple
cheminant dans le dsert guid par un nuage de feu, cette vieille
histoire est le symbole de la marche de l'Humanit sur la terre.

Vous rappelez-vous combien de fois, se dtachant du seul vrai Dieu, ce
peuple tourna le dos  son chef et se laissa tomber dans les bras d'une
immonde idoltrie? Suivez les pas du genre humain  travers l'histoire
et vous verrez le mme acte attristant de dloyaut se reproduire sans
cesse. Le fanatisme, la superstition, l'idoltrie nous pient toujours
dans notre prgrination et nous tendent des lacs que nous ne pouvons
viter.

La prsente guerre a mis en vidence l'un des plus funestes de ces lacs
o soit tombe notre pauvre Humanit.

Certes nous les admirons, ces savants qui nous parlaient des molcules
comme s'ils eussent dans toute la vie avec elles, qui nous en contaient
les secrets les plus intimes et, comme le serpent du Paradis, nous
laissaient entrevoir  travers de fallacieuses paroles que le jour tait
proche o toute la science du Bien et du Mal nous appartiendrait.

Mais qui donc se souvient de Dieu! qui parle d'immortalit! Ouvrez un
des livres allemands de ces dernires annes et, au milieu de
minutieuses analyses consacres  quelque particularit de la science,
vous surprendrez une attaque intempestive, furieuse, contre ce que ces
savants appellent la dgradation thologique, une flambe de haine
contre la superstition thiste.

Il n'y a qu'une seule divinit: la Vrit scientifique. Si au lieu
d'avoir un culte et de l'adoration pour elle, nous courons nous
prosterner devant les autels du vtuste Dieu de nos pres, les savants
modernes nous menacent d'ternelle condamnation intellectuelle. Le
magnifique difice des sciences physiques doit remplacer le monument
ruineux de la thologie. Toutes nos croyances et tous nos espoirs sont
de pur subjectivisme. Il faut se garder de la foi comme d'une maladie
contagieuse. Croire en quelque chose qui ne soit pas vident  la
raison, c'est pcher ouvertement contre elle. Avoir foi en Dieu et dans
l'immortalit sans aucune preuve qui justifie cette foi, c'est se donner
un plaisir coupable, c'est d'une immoralit profonde.

Le vieil Hoeckel, le savant le plus fameux de l'Allemagne moderne,
nous convie  adorer l'ther cosmique. Tout en sort, tout y rentre.
Agenouillons-nous et chantons: Saint, immortel Saint!

Pourquoi se moquer alors de ces pauvres ngres qui adoraient les
oignons? Il s'accomplit dans un oignon d'admirables et mystrieuses
oprations chimiques, que rptent celles de l'ther cosmique. Mieux
encore, l'ther impalpable, indivisible, s'y rencontre tout entier.

Nous autres hommes, il semble que l'ivresse nous attire d'une faon
irrsistible. Les limites nous indignent. Nous ne sommes contents que si
nous avons tout puis. Qu'est-ce que la scholastique, sinon l'ivresse
produite par la logique? N'est-ce pas une ivresse galitaire que la
Rvolution franaise? Le romantisme est-il autre chose qu'une ivresse
sentimentale? Vivons donc en pleine ivrognerie scientifique.

Il faut chercher la technique: la technique avant tout. Les
Mathmatiques pures nous donnent la technique de la mesure; la Physique,
la technique des machines; la Chimie, celle des prodigieuses
transformations de l'industrie. La connaissance scientifique des
moeurs nous donnera une morale scientifique. La morale traditionnelle
est morte. A sa place reste la morale technique.

Tout le monde civilis participe aujourd'hui  cette ivrognerie
technique. Mais ce sont les Allemands qui s'y sont principalement
adonns. Et ils ont montr que leur vin tait pire que celui de tous les
autres.

C'est un fait  peu prs constant que l'alcool produit une
transformation du caractre. Un homme ordinairement taciturne,
insociable, devient, quand il a ingr une raisonnable quantit de vin,
un joyeux compre, tout tendresse et affection, qui vous embrasse, vous
manie et vous laisse les paules pleines de larmes et de bave.

Au contraire, les sujets les plus timides et les plus inoffensifs y ont
 peine got qu'ils acquirent une humeur belliqueuse, impatiente,
montrent les poings et dfient tout le monde.

Et voil justement ce qui est arriv aux nations. La France, qui a
toujours t un pays guerrier, s'est transforme sous l'influence de
l'ivresse scientifique en un pays humanitaire et pacifiste. L'Allemagne,
cette simple et bonne Allemagne des dbuts du dix-neuvime sicle qui
faisait verser des larmes de tendresse  la sensible Mme de Stal, est
devenue agressive et provocante.

Cette radicale transformation me remet en mmoire le cas d'un de mes
condisciples d'Institut. Dans les premires annes c'tait un garon
trs appliqu, exact, pacifique, un tudiant modle. Il vitait avec
soin les disputes. Si quelques-uns d'entre nous en venaient aux mains,
on le voyait devenir grave et s'loigner le plus possible du thtre des
coups.

Un jour, quelques minutes avant d'entrer en classe, un lve turbulent
et hargneux, le pire de nos compagnons, un garon que nous craignions
tous, se mit  le railler de la plus froce faon. Et non seulement il
l'abreuva des plus grossiers sarcasmes, mais en venant aux voies de
fait, il lui jetait  terre son chapeau chaque fois que l'autre le
remettait. Nous assistions  la scne, les uns non sans peine, les
autres avec gaiet, chacun selon son coeur. Le malheureux garon,
silencieux et ple, reprenait son chapeau par terre et tentait de se
retirer; mais l'autre, qui ne l'entendait pas ainsi, renouvelait sa
plaisanterie avec un plaisir grandissant. A la fin nous le vmes si
blme que nous en fmes effrays. Il s'lana tout  coup sur son
agresseur avec une telle imptuosit qu'il le renversa sur le sol, puis,
lui montant dessus, lui appliqua de si rudes coups de poing sur le
visage qu'il le mit bientt en sang.

Peu de jours aprs, sans aucun motif apparent, il dfiait un des autres
querelleurs de la classe et le battait galement. Ds lors, ce garon si
docile, si aimable, devint, sans cesser de s'appliquer  l'tude, un
bravache insupportable et nous fmes forcs de le fuir.

Eh bien, c'est quelque chose de semblable qui est arriv aux savants 
lunettes de l'Allemagne. Il n'y a rien de plus dtestable qu'un
pacifique converti du soir au matin en fier--bras.

Il s'est produit, il y a quelques jours, dans cette rgion tranquille,
une singulire alarme. Le bruit avait couru dans le village qu'un homme
suspect traversait le bois  bicyclette et l'on disait que c'tait un
prisonnier vad.

Le tlphone commena de fonctionner d'un centre  l'autre. On annona
enfin son passage dans un village voisin et un groupe d'habitants partit
dans le dessein de l'arrter. Ils y russirent. Le fugitif tait en
effet un officier allemand; il tait en bras de chemise, portait des
lunettes (cela va de soi) et avait une fine tte intelligente.

Il se laissa prendre sans rsistance. On le conduisit  la mairie, o,
pousss par la curiosit, nous nous rendmes aussi. Il parlait
correctement le franais et assez bien l'espagnol. Nous lui adressmes
la parole tandis qu'arrivaient les gendarmes qu'on tait all chercher,
et il nous rpondit avec cette froide hauteur et ce ton de supriorit
si frquents aujourd'hui chez les Germains. Car ils sont arrivs  se
persuader qu'il n'y a de science, de culture, de bon sens mme, que
dans la seule Allemagne.

Une des personnes qui se trouvaient l osa discuter avec lui les fins de
la guerre. Le prisonnier n'hsita pas  dclarer que la victoire de
l'Allemagne tait certaine et que le genre humain y gagnerait beaucoup.

--Sur quoi vous basez-vous pour supposer ce dernier point? lui
demandai-je, piqu de curiosit.

--Sur ce que l'Allemagne, rpliqua-t-il, est le seul pays actuellement
organis. Il existe dans les autres pays des lments de culture
assurment trs considrables, mais pars. Il leur manque cette efficace
unit sans laquelle le plus souvent ces lments demeurent striles.
Dans la guerre comme dans la paix, dans les sciences comme dans les
arts, ce qu'il vous faut, c'est une cohsion, une discipline que la
prpondrance de l'Allemagne est seule capable de donner. Vous ne
pouvez pas voir les choses d'une faon continue et intellectuelle, ni en
donner la vritable explication scientifique, car vous travaillez sans
ordre. Ce sont des efforts isols, subjectifs, des produits de
l'initiative individuelle, qui n'engendrent que des rsultats
superficiels.

--Ces efforts isols, rpartis-je, ont pourtant produit toute la science
et tout l'art qui aient t et qui soient sur notre plante. Ni Platon,
ni Aristote, ni Shakespeare, ni Cervants, ni Kpler, ni Galile n'ont
eu besoin de votre organisation de fer pour arracher  ce monde des
trsors de beaut et de vrit. Que signifie cette discipline
scientifique? Voudriez-vous par hasard que des potes et des savants se
missent en uniforme? Quel avantage y aurait-il que Pasteur se ft mis 
ses expriences sur un coup de trompette ou qu'Anatole France et crit
ses ouvrages par ordre du gnral-commandant la rgion?

Les yeux du prisonnier tincelrent de colre comme si on l'et pinc,
et il me fit entendre dans des termes peu polis que j'tais d'autant
moins autoris  lui tenir tte que j'tais Espagnol.

Il continua de causer avec les autres personnes. Sans doute ne lui
agissaient-elles pas autant que moi sur les nerfs. Cependant, comme
l'une d'elles reprochait aux Allemands les actes de cruaut qu'ils
avaient commis en Belgique et dans le nord de la France, il rpliqua
avec un sourire sarcastique:

--Ce reproche indique qu'il n'y a pas encore en France un esprit
vraiment scientifique. Pour dterminer le bien et le mal des choses, il
est ncessaire de fuir les concepts  priori et de bien comprendre que
tout, absolument tout, dpend des rsultats exprimentaux. La discipline
scientifique nous oblige de penser que, seule, une systmatisation des
faits nous donnera la vrit exacte, et jamais les spculations de
l'imagination individuelle. Pour vous la guerre est une aventure; c'est
pour nous un thorme. Nous considrons le rsultat et nous le
dveloppons d'une manire inflexible. La guerre la plus cruelle est
ncessairement la plus courte.

--Je me flicite vivement, m'criai-je, de n'tre pas un homme de
science! Mieux vaut mourir dans une ignorance crasse que de porter une
conscience charge de cruaut. Nous tous ici, nous sommes des chrtiens
et nous voyons en chacun de nos semblables l'image de Dieu et non point
des moutons ou des boeufs qui doivent tre sacrifis pour que les
autres existent. Le plus grand philosophe que vous ayez eu, Emmanuel
Kant, a dit admirablement que nous devions toujours prendre un tre
humain comme fin et non point comme moyen.

--Ce sont des subtilits de philosophes, des vieilleries mtaphysiques,
qu'aucun esprit positif ne peut croire de nos jours, rpondit-il sans
cesser de sourire. Nos actes de cruaut ont t et sont absolument
ncessaires comme les termes d'un thorme, et ils ont une explication
satisfaisante parce qu'elle est scientifique.

--Vous voulez dire que ce sont des assassinats scientifiques?

Il me jeta un long regard de colre et de mpris, et me tourna le dos.

Je n'en fus pas le moins du monde touch. La seule chose qui
m'affligerait, c'est que des hommes honorables et pitoyables me
tournassent eux aussi le dos.

De cet entretien, comme d'ailleurs de tout ce que je lis et observe,
j'ai tir la conviction que les Allis n'obtiendront rien de tels
hommes en leur enlevant des canons, s'ils ne leur enlvent auparavant
leurs ides.




LA RELIGION DE LA FRANCE


L'irrligion de la France est le topique dont ses ennemis ont tir le
plus de profit. Un moine  qui je faisais part en Espagne du grand
mouvement religieux qui s'est produit en France, me disait:

--C'est possible: les Franais se souviennent de sainte Barbe quand il
tonne.

--Est-ce que par hasard les Espagnols se souviendraient d'elle quand le
ciel est bleu? rpliquai-je. Je crois bien que nous ne pensons presque
tous  l'autre monde qu'au moment de prendre cong de celui-ci,  moins
que des parentes ou des voisines ne nous aient gliss un prtre dans
notre chambre et dit avec plus ou moins de mnagements: Tu vas mourir:
prpare-toi!

--Oh, mais chez nous les glises sont pleines de monde, grces  Dieu!

--Pleines de femmes, oui. Le matin,  l'glise, je n'ai jamais vu qu'un
seul homme aller  la sainte table pour trente ou quarante femmes qui y
allaient. En Espagne, on dirait que nous chargeons les femmes de notre
religion, comme elles sont charges de notre cuisine et de notre
blanchissage.

Il faut reconnatre qu'elles s'acquittent de la premire de ces charges
avec une diligence et une perfection qu'elles ont peu l'habitude
d'apporter dans la seconde. C'est vraiment tonnant que de voir l'ardeur
avec laquelle quantit de femmes accourent au temple  toutes heures du
jour! J'en suis arriv  m'imaginer que pour certaines mes timores
Dieu est une sorte de Louis XIV qui a constamment besoin d'tre adul.
Elles courent  la neuvaine et aux quarante heures, comme les courtisans
se pressaient  Versailles au dner et au coucher du roi. Je connais
une dame qui va toujours communier avec trois ou quatre scapulaires
pendus au cou. S'il lui arrive d'en oublier un chez elle, ce n'est qu'en
tremblant qu'elle s'avance vers la sainte table, craignant que Notre
Seigneur ne lui en veuille de ne se point prsenter avec toutes ses
dcorations.

Mais les esprits qui prennent la religion au srieux observent avec
chagrin qu'il y a peu de gens qui ont une foi vraie et claire. Nous
avons l'habitude d'attribuer ce fait  la corruption des temps; c'est
une erreur. Bien des personnes s'extasient sincrement en parlant de la
ferveur des temps anciens, et pourtant, alors comme aujourd'hui, les
mes soucieuses des choses ternelles taient en trs petit nombre. La
dvotion tait plus apparente, il y avait plus d'hypocrisie. On aimait
plus la terre que le ciel.

       *       *       *       *       *

En ralit, que ce soit avant ou aprs Jsus-Christ, les hommes se sont
toujours diviss en paens et en chrtiens. Les premiers supposent que
nous avons t mis au monde pour jouir; les seconds croient que nous
sommes ns pour travailler et souffrir. Il s'agit l uniquement de la
faon dont on conoit la vie. Csar Borgia, bien que cardinal de
l'glise catholique, tait paen et un vrai paen, et son mchant
entourage l'tait aussi, et aussi toute la Cour du pape Alexandre VI et
les cardinaux qui mangrent cent plateaux de confiseries aux noces de
Lucrce Borgia et dansrent avec leurs dames et avec celles de la
princesse de Squillace, comme le rapporte une lettre rcemment
dcouverte par notre savant compatriote le marquis de Laurencin. Mais
Socrate, Lonidas, Rgulus, Snque, les Gracques, Pauline, Trence et
tous les martyrs ignors de l'antiquit, dont les noms ne sont pas
arrivs jusqu' nous, taient des chrtiens. Il ne faut pas oublier la
belle sentence de saint Anselme: Le Christ tant la vrit et la
justice, quiconque meurt pour la justice et la vrit, mme s'il ne
croit pas au Christ, meurt pour le Christ.

Mais il y a de suprmes instants dans la vie o ces paens peuvent
devenir des chrtiens. Nous naissons tous imprgns de foi. Ds qu'une
petite porte s'ouvre dans notre coeur, la religion s'y prcipite.
C'est pourquoi nous voyons nombre de grands pcheurs se convertir sous
le coup de la foi en chrtiens fervents. Cette mme Lucrce Borgia dont
nous parlions tout  l'heure menait une vie exemplaire  Ferrare dans
les dernires annes de sa vie. Elle portait sans cesse un cilice; elle
laissa  sa mort la rputation d'une sainte.

Il faut toutefois pour cela que le cerveau n'ait subi aucune diminution.
Si singulier que cela paraisse, les blessures du coeur se gurissent
plus facilement que celles de la tte. Quand la cervelle se gte, il n'y
a plus de remde pour le malade. Car, aujourd'hui comme toujours, ce
sont les ides qui gouvernent le monde. Les ides engendrent les
sentiments et les actes, ou, ce qui est la mme chose, toute la vie de
l'homme. Nous ne sommes pas ce que nous sentons, mais ce que nous
pensons; nous sommes toujours proportionns  nos ides, et notre me
s'abaisse ou s'lve  mesure que s'lve ou s'abaisse notre tat
mental.

Aussi se trompe-t-on fort quand on pense que les ides n'ont aucune
influence sur la conduite de l'homme; mais on se tromperait bien plus
encore si l'on croyait, comme au moyen ge, qu'elles ne doivent
s'inculquer que par le feu et le marteau.

       *       *       *       *       *

Telle est, sur ce terrain, la situation qu'occupe la France vis--vis de
l'Allemagne. Les Franais sont des pcheurs: j'ai donn prcdemment mes
raisons de penser ainsi. Ils avaient dans une certaine mesure le coeur
gar. Les Allemands sont des philosophes: ils ont le cerveau corrompu.

Ce n'est pas parce qu'elle a expuls les ordres religieux qu'on peut
dire de la France qu'elle a perdu sa religion. L'Espagne a-t-elle perdu
la sienne quand notre roi catholique, Carlos III, chassa plus
cruellement encore la Compagnie de Jsus, et plus tard, quand notre
Gouvernement dcrta la suppression de tous les moines et que,
pntrant dans les couvents, la populace en gorgea les occupants? Ces
dcisions n'ont rien  voir avec la religion des pays o elles sont
appliques. Parcourez les dpartements franais, visitez-en les villages
et vous y trouverez exactement reproduit le type de notre religiosit
espagnole. C'est que le catholicisme, ainsi que son nom l'indique, a eu
la vertu d'unifier tous les hommes, de leur mettre son timbre, en les
rendant semblables entre eux devant l'autel. Ce sont les mmes
solennits, les mmes processions, les mmes Confrries, les mmes ftes
profanes ne faisant qu'un avec les ftes religieuses. Les petits enfants
suivent le catchisme, les jeunes filles assistent aux processions avec
leur mdaille et sous le voile blanc des filles de Marie; les vieilles
femmes vont infailliblement aux offices de l'aprs-midi. La premire
communion se clbre en France avec une pompe et une allgresse comme
je n'en ai jamais vu en Espagne. Les parents viennent de loin  cette
occasion, comme on fait chez nous pour un mariage; la maison se
transforme en un temple, la rue est jonche de fleurs. Au grand ennui
des confesseurs, mais  la grande joie des sacristains, le type
classique de la bigote est lui aussi reprsent  la fte.

D'o vient donc cette haine  mort pour la nation franaise? Quelle est
la folie qui a frapp tant de catholiques et un assez grand nombre de
prtres? J'ai entendu l'un de ces derniers prononcer la phrase suivante:
Si la France se tirait victorieusement de cette guerre, je douterais de
l'existence de Dieu.

Est-ce d'un chrtien? Est-ce mme d'un homme?

On lit peu de livres allemands en Espagne; l'allemand est une langue
sans grande diffusion chez nous et ses traducteurs sont rares. Il faut
avouer d'ailleurs qu'en gnral ces livres sont une nourriture trop
forte pour nos estomacs de Latins. Aussi ne sait-on pas bien en Espagne
quel est l'tat mental de l'Allemagne d'aujourd'hui. Mais il suffit
d'avoir suivi avec quelque attention l'histoire de sa philosophie
pendant les temps modernes pour voir que la religion de l'Allemagne
intellectuelle au cours de ce dernier sicle n'est point le
christianisme, mais le panthisme. Le panthisme ne saurait fonder la
morale: il la nie absolument. Il n'est par consquent qu'un pont qui
conduit au monisme, et il y a beau temps que les intellectuels allemands
ont franchi ce pont-l. La thorie du surhomme et de la surnation,
thories dominantes aujourd'hui en Allemagne, dcoulent naturellement de
ce matrialisme.

Mais, dira-t-on, les intellectuels ne sont pas le pays. Grave erreur.
Les intellectuels sont toujours la nation prsente ou future. Les ides
sont comme les cours d'eau; elles naissent sur les cimes. Mais elles
descendent peu  peu, en suivant le flanc des montagnes, jusqu'aux
bas-fonds ou bien s'infiltrent secrtement dans les terrains permables
et vous trempent au moment qu'on s'y attend le moins. Presque personne
ne lit Platon et pourtant le plus rustre des hommes de nos jours est
imprgn de platonisme. Ainsi en est-il du peuple allemand: il ne lit
point Kant, mais il est pntr jusqu'aux os de son modeste athisme,
comme disait Coleridge. Les Allemands sont hgeliens sans avoir lu
Hegel, car les potes, les dramaturges, les romanciers, les critiques et
les journalistes se sont chargs de leur servir avec d'apptissants
assaisonnements le plat du fatalisme panthiste.

Mais l'Allemagne n'aurait-elle point la foi? Oui, elle a la foi, elle en
a mme beaucoup. Mais c'est dans la chimie. Dieu y est transform en
machinerie, en charbon, en lectricit. Il n'est pas venu au monde pour
souffrir et mourir: il y est venu pour vivre et faire souffrir. Soyons
puissants, triturons nos voisins, imposons partout notre volont, et la
Divinit paratra en nous ce qu'elle est: une force immanente et
universelle.

Quelques catholiques espagnols s'attendrissent en lisant  chaque pas le
nom de Dieu dans les proclamations du Kaiser et de ses gnraux. Ils
sont victimes d'une admirable falsification: ce Dieu a lui aussi t
extrait du charbon, comme maints autres produits extraordinaires.

Mais le vrai Dieu, le Dieu lgitime a une exprience infinie de ces
affaires de psychologie et ne se laisse pas tromper par les marques de
fabrique allemande. Il voit made in Germany sur l'tiquette et
repousse l'article, tout en reconnaissant qu'il est bien prsent.

       *       *       *       *       *

L'esprit gaulois n'est pas panthiste. Du moins ne l'est-il plus depuis
le jour lointain o le christianisme tua le druidisme dans les bois de
la Gaule. L'ide que les Franais se font de la divinit, soit pour
l'affirmer, soit pour la nier, est la vraie. Il y a parmi eux un assez
grand nombre de sceptiques, Montaignes en miniature; il y a bien plus de
Rabelais passionns de bonne chre et de vin; mais on ne trouverait pas
dans toute la France un Frdric Nietzsche, ou quelqu'un qui ft capable
de soutenir le mal par principe.

Dans chaque pays, comme dans chaque homme, la foi et le scepticisme sont
des tats instables qui se succdent. Il ne faut pas trop donner
d'importance  ces fluctuations. Elle tiennent  l'imperfection mme de
notre nature et il faut s'y rsigner. Les arbres sont tour  tour vtus
de feuilles et tout nus. Qui et dit qu'aprs le sceptique dix-huitime
sicle dt se lever le spiritualiste dix-neuvime, qu'aprs Voltaire,
Diderot et Helvtius paratraient Chateaubriand, Lamartine, de Bonald et
de Maistre? Ce qui est trs important, c'est la substitution d'une foi 
une autre, et c'est ce qui arrive prsentement en Allemagne.

Les Franais ont commis rcemment la mme folie que nous avons faite il
y a quatre-vingts ans: la suppression des ordres religieux.

Ne parlons pas de la sparation de l'glise et de l'tat. Bien des
catholiques refusent d'admettre que l'glise soit un organisme de l'tat
et prfrent l'indpendance absolue  un protectorat importun et
intress. Parlons seulement des ordres religieux.

Il est hors de doute que leur expulsion a t un fait arbitraire et
scandaleux. En interdisant les Congrgations, la Rpublique franaise
commettait une injustice horrible, portait atteinte  la libert et du
coup dnonait ses propres principes: libert, galit, fraternit.

Mais qu'il me soit permis de poser quelques questions aux Congrgations
expulses. Ont-elles toujours examin leur conscience  fond?
L'ont-elles examine scrupuleusement? N'y ont-elles pas trouv quelque
haine des institutions rpublicaines? N'ont-elles pas conspir parfois
contre ces institutions?

Si elles ne se tirent pas de cet examen compltement exemptes de pch,
elles ne doivent pas s'tonner de la pnitence. Qui sme la haine ne
peut recueillir l'amour. L'abeille se nourrit de miel, la nature lui en
donne; la puce vit de sang, la nature lui fournit le moyen d'en avoir.
La nature nous pourvoit gnreusement de ce que nous lui demandons.
C'est une loi, et une loi consolante.

Si les religieux franais avaient accept loyalement les institutions
rpublicaines, la Rpublique ne leur et pas mis la main dessus. Si tu
veux que les femmes te suivent, disait notre Quevedo, marche devant
elles. Pourquoi ne pas accepter franchement la Rpublique? Le pape Lon
XIII, d'inoubliable mmoire, ne l'avait-il pas fait? Marcher devant les
hommes, voil le secret de les guider.

       *       *       *       *       *

Le Franais n'est pas un impie-n, comme on le propage en Espagne, par
ignorance ou dans d'ignobles desseins. Comme tous ceux qui sont ns et
ont t levs dans la foi du Christ, les Franais gardent leur
religion dans l'me comme un fonds de rserve. Quand ils sont heureux,
ils dlaissent les pratiques religieuses; ils y recourent dans le
malheur et y puisent leur consolation. En Espagne, nous faisons
exactement la mme chose. Sans douleur, point de religion.

J'ai vu s'emplir de monde certaines nuits une petite glise de village.
De pauvres femmes en deuil y accouraient, tirant par la main des enfants
galement en deuil. Des vieillards, le visage ple et le regard triste,
les suivaient d'un pas chancelant. Et dans le silence auguste du temple,
tandis que les coeurs demandaient au Trs-Haut sa misricorde, de
temps  autre clatait un sanglot dont j'avais les entrailles remues.

A Paris, cette foule lgante qui en d'autres temps courait les lieux de
plaisir envahit aujourd'hui les glises. J'ai eu peine  trouver place
 Saint-Sulpice,  Saint-Germain-l'Auxerrois,  la Trinit, 
Notre-Dame-des-Victoires. Et vous n'y voyez pas que des femmes comme 
Madrid: il y a l des hommes, et qui prient avec autant de ferveur
qu'elles. Celui qui ne se sent pas pntr de respect devant cette
humble foule afflige, qui  genoux aux pieds de la Vierge demande le
soulagement de ses peines, celui-l pourra se dire chrtien; mais qu'il
est loin d'en mriter le nom!

Et l-bas, au front, sur la ligne de feu?

Ah, l-bas, ce sont les scnes mmes des Croisades qui se reproduisent!
Une compagnie de soldats attendant l'ordre de sortir s'est masse au
fond d'une tranche. Les grenades tombent, clatent avec un bruit
pouvantable; la terre se lve et se meut comme une mer en courroux; et
voici qu'arrivent les lignes serres de l'infanterie allemande, poussant
devant elles les mitrailleuses, moissonneuses d'hommes. L'heure de
s'lancer  travers cet enfer a sonn. Les coeurs battent, les mains
tremblent, les gorges se nouent. Alors,  cette minute suprme, la voix
d'un pauvre soldat s'lve avec autorit: Ceux qui croient en Jsus
crucifi,  genoux! Que chacun se repente de ses fautes; je vais donner
l'absolution. Et tous tombent  genoux, et, levant son bras, le
prtre-soldat les absout.

--Jamais je n'oublierai cet instant, me disait le bless qui me
rapportait ce trait.

--Et vous aurez raison, lui rpondis-je. Un pareil instant suffit 
ennoblir toute une vie.

Une autre fois, dans une reconnaissance, un soldat de la patrouille
tombe bless. Un de ses camarades se prcipite  son secours et essaie
de s'en charger pour le transporter  l'ambulance.

--Ne t'occupe pas de moi, dit le bless. Je suis perdu. Je vais
seulement te demander une chose. Je suis prtre et je te prie
instamment,  la premire occasion, de recevoir pour moi la communion.
Je n'aurai pas le temps d'avoir la consolation de recevoir mon Dieu.

Le camarade, confus, honteux, garde le silence un instant. C'tait un
garon riche, dissip et qui depuis des annes s'tait tenu loin de la
religion. Il dit enfin:

--Je ne me suis pas confess depuis mon enfance, mais je ferai ce que tu
me demandes. Dieu m'a touch par ce que tu viens de me dire. Dans une
minute une balle me tuera peut-tre moi aussi. Tu es prtre,
confesse-moi.

Il fit ainsi l'aveu de ses fautes et son camarade moribond lui donna
l'absolution.

Quel tableau! On le dirait tir de _La lgende dore_ et trac sur un de
ces manuscrits du moyen ge qu'illustrait la main pieuse des moines.

Ah, dfaisons-nous des prventions injustes! Ne nous flattons plus tant,
nous Espagnols, d'tre seuls religieux; ne critiquons pas trop le
voisin. Demandons plutt au Ciel que quand viendra pour nous le jour de
la grande preuve, nous sachions nous aussi montrer la mme foi et le
mme courage que la France.




ET APRS?


Et de cette guerre incroyable, de cette guerre comme on n'en a jamais vu
et comme on n'en reverra jamais plus, que restera-t-il? Tous ces
ruisseaux de sang fconderont-ils la terre qui les aura bus?
Scheront-ils au contraire la racine des fleurs, et notre plante ne
sera-t-elle plus jamais qu'un sinistre enclos de douleur et d'pouvante?

Je ne suis ni optimiste ni pessimiste. Penser que la guerre est dans
l'ordre des choses cres et qu'elle est priodiquement ncessaire pour
temprer les excs de la fcondit, c'est  mon sens un blasphme. Je
n'ai jamais cru  l'utilit du mal; je n'ai jamais cru que le mal venait
de Dieu. Notre libert, qui est tout ensemble notre perfection et notre
imperfection, engendre toutes les dpravations que nous observons dans
le monde. Et Dieu mme est impuissant contre notre libert.

Mais s'imaginer que l'Esprit de Vrit et de Justice qui gouverne le
monde va se croiser les bras et ne tirera point parti pour notre bien de
nos erreurs et de notre mchancet, c'est galement blmable.

Dans notre voyage sur terre, nous entassons sous nos pas
d'infranchissables obstacles; mais une main divine les loigne de nous.
Nous semons des cueils  l'envi, mais il y a quelqu'un qui prend soin
de les retirer.

La prsente guerre est un mal dont il natra quelque bien. Ne parlons
pas de races perdues, ananties, qui n'ont fait qu'apprter le terrain
pour de nouvelles races. Ne parlons pas non plus de vieux systmes qui
se dfont pour faire place  d'autres plus parfaits.

Ne disons pas que la frocit est ncessaire  l'quilibre de
l'existence et que la domination des plus forts est lgitime. C'est un
langage d'impie, que je ne sais pas balbutier. Pensons plutt que
l'homme n'a pas t fait pour la guerre, mais pour la paix; car il n'est
pas la continuation de l'animal, mais un saut hors de lui. Nous sommes
composs d'atomes brutaux; nous ne sommes pas un atome brutal. S'il
arrive qu'en nous le lion rugisse et que le vautour croasse, n'en soyons
pas inquiets: ils y sont comme en cage.

Les nations sont comme les individus: elles ont des accs priodiques de
colre. Les physiologues ont dfini la colre une courte folie. Cette
folie nous laisse toujours quelque chose de mauvais dans l'organisme,
trouble l'quilibre de nos humeurs, cause des dommages  la machine
corporelle.

Mais ce qui se passe dans l'me est diffrent. Quand nous nous
rtablissons d'une de ces fivres mortelles, nous ne manquons jamais
d'prouver quelque confusion, quelque honte. Cette honte, c'est la
reconnaissance de notre tre spirituel, c'est la voix d'En-haut qui nous
montre notre destin. Nous courons  la cage des lions et des tigres, et
nous lui donnons un second tour de clef.

C'est la mme chose qui arrive aux nations europennes. Aprs la colre
dont elles ont t prises, aprs cette formidable attaque de nerfs, des
jours de dtente et de rflexion viendront, et ces nations se sentiront
profondment honteuses. Mcontentes d'elles-mmes, elles fermeront les
yeux et mditeront longuement. Une grande rforme morale se prpare. Le
Droit international va faire un saut prodigieux.

Mais les villages dvasts?--Ils se repeupleront: le grincement des
charrettes et le chant du paysan sonneront de nouveau dans les lieux que
remplissent aujourd'hui les cris de bataille et la voix du canon.--Et
ces milliers d'tres mutils?--Ils penseront, rsigns, qu'ils ont livr
leurs pieds et leurs mains au fauve pour racheter ceux de leurs frres
et qu'ils ont maintenant enchan ce fauve pour toujours.--Et ces
larmes, tout ce sang rpandu?--Les larmes, c'est la rose des mes: il
faut que nous pleurions pour crotre. Quant au sang, il aura t le prix
de notre rdemption.

La France a fait une cruelle exprience; mais c'est cette exprience qui
la sauvera. Elle vivait dans la langueur d'un bien-tre matriel sans
exemple dans l'histoire. Son idal, c'tait de jouir. Une sensualit
sage et rflchie rgnait dans toutes les villes et se rpandait dans
les campagnes. Quand cela se produit, quand nous adulons notre corps,
l'me, offense, nous abandonne et nous nous convertissons en une statue
vivante, comme celle dont parlait Condillac. Il n'y avait en cela rien
de mauvais, mais seulement de la froideur. Les liens d'homme  homme
s'taient amollis; chacun se regardait le ventre: je te respecte pour
que tu me respectes, et rien de plus.

Or, ces rglements de Police ne suffisent pas  l'me. Les salles du
Commissariat et de la Prfecture sont trop froides pour elle. Nous ne
sommes pas ns, nous les hommes, que pour changer des coups de
chapeaux. Il a fallu cette grande catastrophe pour que les Franais
fissent quelques pas en arrire et corrigeassent la direction de leur
marche. Quand le malheur entre dans une maison, les frres qui vivaient
loin les uns des autres, se voyaient  peine, s'embrassent en pleurant.
La fraternit, qui s'tait fort relche en France dans ces dernires
annes, fleurit de nouveau et exhale d'exquis parfums. Il faut signaler
cet vnement: c'est ce que la terrible inondation laissera de plus
heureux derrire elle.

Une autre chose encore lui sera profitable: le culte de l'austrit. On
commence  en voir maints tmoignages. Les franais n'ont jamais t des
viveurs dissips: ce sont des viveurs ordonns. Je veux dire qu'ils se
sont toujours accord le plus de plaisirs possible, mais que ce n'tait
jamais sans calcul. Aujourd'hui ils renoncent rsolument aux plaisirs.
Vous les verrez le lendemain de la paix dployer une activit fivreuse
pour cicatriser les blessures de la guerre, pour recouvrer leur ancienne
prosprit: ainsi les fourmis d'une fourmilire bouleverse.

La politique s'assainira aussi. Oui, la politique avait besoin de se
refaire. On se rappelle qu'il y a deux ans, se prvalant de la haute
position politique de son mari, une femme assassinait un journaliste
connu. Quand on apprit que cette femme venait d'tre acquitte par un
jury libre, tous les hommes qui en Europe ont quelque sens moral
s'crirent: Il y a quelque chose de pourri! Tous nous vmes voltiger
les corbeaux sur la chair en putrfaction. Il tait temps d'arrter la
gangrne par le bistouri et le cautre, et ce sont les Allemands que la
Providence chargea de l'opration. Ils se chargrent aussi de battre la
cataracte de ces partisans aveugles qui ignorent la tolrance et la
justice. Que les Barbares sont longs  venir! Que fait donc Attila?
s'criait un jour Ernest Hello, en contemplant la corruption du second
Empire. Et Attila vint en effet peu de temps aprs. Le voici maintenant
revenu. Ce n'est plus cette fois pour chtier la luxure, mais le
mensonge. Si la Rpublique Franaise ne fait pas honneur  sa devise
Libert, galit, Fraternit,  quoi sert-elle?

Mais la Providence divine a beaucoup plus  faire en Allemagne. Le grand
pch des Germains, c'est l'orgueil. Et l'orgueil est le plus grand
pch de l'humanit; c'est celui qui fait vraiment de nous des btes.

Dans sa superbe, le roi Nabuchodonosor mangea du foin comme un boeuf.
Ne tombons-nous pas tous  quatre pattes ds que la fume nous monte 
la tte?

D'o vient aux Allemands leur orgueil? Il leur vient surtout des excs
de leur industrialisme. En voyant qu'ils peuvent jouer avec les atomes,
les escamoter, transformer les gaz en solides et soumettre les forces
naturelles  toutes sortes de services, les hommes s'enflent
extraordinairement. Les Allemands, dans cet ordre de choses, avaient
fait plus de progrs qu'aucun peuple; ils en furent pleins d'eux-mmes,
et ils se mirent  considrer avec mpris ceux qui ne savaient pas faire
du pain de bois et  se croire les lus de Dieu.

Mais Dieu n'a pas besoin de boulangers. Quand les mages de Pharaon
eurent converti les verges en serpents, celle d'Aaron avala toutes les
autres. Pour beaucoup de gens la fin et le rsum de toute la
civilisation, ce sont les cornues, les alambics et les gaz inflammables.
Il en est qui tremblent d'moi, font les yeux blancs, quand on leur
parle des tours de danse que les Allemands font excuter  la matire.
Je leur rpondrais que mme si je les voyais transformer un palais en un
immense feuillet, je n'en continuerais pas moins  admirer davantage un
dialogue de Platon ou un drame de Shakespeare.

Au temps o se runissaient  Weimar des hommes comme Goethe,
Schiller, Herder, Wieland, Kotzebue, des musiciens inspirs, des grands
peintres, des architectes, des savants, des acteurs, les Allemands
taient bien plus admirables qu'aujourd'hui avec tous leurs canons et
leurs zeppelins. Mais ce n'est pas une chose  dire au vulgaire: il ne
se prosterne que devant les oeuvres tangibles, comme si le monde moral
n'avait point le pas sur le monde matriel et l'invisible sur le
visible.

Le progrs qui ne consiste qu' utiliser les forces de la nature pour
notre avantage est un progrs chimrique. Si l'homme ne progresse pas
moralement, au lieu de se tourner  son avantage ces forces finissent
par concourir  sa perte. Et c'est prcisment ce qui vient d'arriver.
Quand verra-t-on la fin de cette grossire superstition de
l'industrialisme? Platon, pictte, Sophocle, Cicron taient des hommes
fort civiliss; ils s'clairaient pourtant  l'huile, et l'aptre saint
Paul, qui n'tait pas un sauvage, ignorait le bicarbonate de soude. Le
coeur de l'homme sera toujours plus intressant que la nature.
L'acteur importe plus que les coulisses ou le dcor qui l'entourent.

Sa superbe en droute, l'Allemagne redeviendra grande. Quand le vent de
la fortune nous souffle dessus, quand nos affaires prosprent, que nous
vivons au milieu des commodits et que nous sommes enfoncs dans la
richesse, c'est alors que nous courons le plus grand risque de perdre le
bonheur. La sage Providence qui nous garde nous ouvre brusquement les
yeux pour nous permettre de redresser nos pas.

Il est inutile que nos viles passions se cachent sous le manteau du
patriotisme. Le patriotisme se compose d'un centime d'amour, le reste
est fait d'orgueil. De mme que la loi divine et humaine nous donne le
droit de dfendre notre vie en tant qu'individus, de mme nous avons le
droit de dfendre notre indpendance nationale par la force. Hors de
cela, le patriotisme n'est qu'un orgueil collectif.

Ce n'est pas parce qu'ils appartiennent  une grande nation qu'un
Allemand ou qu'un Russe sont plus grands, plus savants, ou plus heureux
qu'un Suisse ou qu'un Hollandais. La grandeur d'un homme ne se mesure
pas au terrain qu'occupent ses pieds, mais  l'horizon que son regard
dcouvre. Un mendiant anglais est comme un mendiant espagnol, et de mme
un savant.

Les Allemands avaient atteint un degr inou de prosprit industrielle
et commerciale. Je ne sais si les hommes taient plus heureux pour cela
en Allemagne que dans les autres pays. Quoiqu'il en soit, au milieu de
leur prosprit, le serpent tentateur leur souffla  l'oreille qu'ils
devaient manger le fruit dfendu. Ce fruit, c'tait la richesse et
l'humiliation de leurs voisins. Ils pensrent que les lois naturelles
taient invitables, mais qu'on pouvait se soustraire aux morales:
profonde erreur. Chasss de leur paradis (si c'en est un) ils seront
demain affligs, dfaits, ensanglants. Il est vrai qu'ils ont fait bien
du mal aux autres. Mais y a-t-il un homme au monde qui s'en puisse
fliciter? Esprons qu'aprs une exprience si douloureuse ils iront de
nouveau chercher leur ciel non plus  l'usine Krupp, mais o ils l'ont
toujours eu: dans la modration, dans la sobrit, dans la vie
tranquille de la famille, dans les bibliothques et dans les salles de
concert.

       *       *       *       *       *

Et quelles seront, pour l'Angleterre, les consquences de cette guerre?

Nulles. Les dards les plus acrs s'moussent sur la peau de l'lphant.
La Grande-Bretagne ouvrira son Grand-Livre, passera au Doit les hommes
et les bateaux perdus,  l'Avoir les colonies allemandes conquises;
puis elle le refermera et, le parapluie sous le bras, ira faire sa
promenade.

C'est une singulire nation que l'Angleterre. J'ai lu dans mon enfance
un roman de Jules Verne o l'on voit un Franais obsquieux qui cherche
 flatter le capitaine du bateau o il est. Ce capitaine est Anglais et
le Franais lui dit: J'admire tellement l'Angleterre que, si je n'tais
pas Franais, c'est Anglais que je voudrais tre. Le capitaine tire une
bouffe de sa pipe et lui rpond tranquillement: Eh bien, moi, si je
n'tais pas Anglais, je voudrais le devenir. Combien d'hommes en Europe
pensent de mme!

J'admire la littrature, la politique, les moeurs, les jeux,
l'originalit de l'Angleterre. Je lui passe mme son orgueil, qui n'a
rien d'agressif. Mais ce qui fait surtout que je l'admire, c'est qu'elle
est la patrie des hommes libres. Compars aux siens, les hommes des
autres pays ne sont que des esclaves. Que de fois, en constatant
l'arbitraire et la violence du pouvoir en Espagne, en entendant parler
de l'insolence des militaires allemands, de l'intolrance des jacobins
franais, de la cruaut des sbires russes, que de fois me suis-je dit:
Prohibez, violentez, maltraitez: tant que l'Angleterre sera l, la
libert du monde ne sera pas prs de disparatre! C'est l qu' la
dernire extrmit, nous qui ne sommes pas ns serviles, nous irons
chercher un refuge!

On critique l'orgueil britannique. Et pourtant, partout o il y a
quelque chose d'admirable on rencontre un Anglais. Leur orgueil signifie
confiance en soi-mme, et cela n'est pas pour inspirer de l'aversion
mais du respect. Quand clata cette guerre, l'Europe croyait unanimement
que les immenses et lointaines colonies anglaises se lveraient et
secoueraient le joug de leur domination. Les Allemands y comptaient
beaucoup aussi. C'est le contraire qui arriva. Les colonies se sentirent
blesses dans la mtropole comme dans leur propre coeur et
s'apprtrent  porter secours  la mre-patrie.

On n'a pas assez mdit ce fait, qui est unique dans l'histoire. Combien
il faut avoir t bon et gnreux pour que ceux qui se trouvent dans
notre dpendance ne profitent pas des circonstances pour rompre soudain
avec nous! Il est possible que des actes de cruaut aient t commis
autrefois. Ils n'taient d'ailleurs ni aussi nombreux ni aussi grands
que ceux qu'on reproche aux autres nations. Et puis,  quoi bon parler
de ce qui a disparu dans l'abme des temps? L'histoire du genre humain
n'est que l'histoire de la bte humaine. Oublions les morsures que nous
nous sommes faites les uns les autres.

Durant leur guerre avec les Bors de l'Afrique mridionale, les Anglais
durent  l'habilet et au courage de ces guerriers improviss des revers
douloureux. Un de ceux qui leur firent le plus de mal est, comme on le
sait, le gnral Dewett. Or, un jour, le portrait de ce chef hroque
parut tout  coup sur l'cran d'un cinmatographe  Londres: la salle
entire applaudit  l'image du grand ennemi. Je me demande ce qui se
serait produit dans la mme occurrence en quelque autre pays de
l'Europe. Oh, grand et noble peuple anglais, ne crains pas pour ton
immense empire! Les anges soutiennent de leurs ailes les puissances qui
sont justes!

Du contact intime de la France et de l'Angleterre, pays libres, la
Russie sortira imprgne de l'esprit de libert. Chose inoue, on y
voit dj un despote librer son peuple. Vous autres philosophes,
disait Catherine II  Diderot qui la poussait  faire des rformes, vous
crivez sur du papier et le papier supporte trs bien le frottement de
la plume; mais nous, les rois, c'est sur la peau humaine que nous
travaillons: elle est beaucoup plus sensible. Le bon tsar Nicolas a une
belle occasion d'prouver la sentence de son aeule. Il existe dans son
vaste empire un parti ractionnaire qui crie comme nos chisperos du
sicle dernier: Vivent les chanes! et qui a paralys sa gnreuse
initiative. En face de ce parti s'en dresse un autre, intransigeant,
froce et qui prtend faire table rase de la tradition. Avec un diable
si dchan, il est bien difficile de sortir de l'enfer.

L'Italie gagnera Trieste. L'ombre de Sylvio Pellico, qui erre et gmit
encore  travers l'Italie irrdente, pourra se reposer en paix dans son
spulcre. La Belgique aura bientt tanch le sang de ses blessures. La
Turquie livrera aux chrtiens le tombeau du Christ. Les tats
balkaniques continueront de se tirer par les cheveux en sourdine jusqu'
ce que l'Europe, comme un matre rigoureux, portant un doigt  ses
lvres et montrant sa frule, leur impose la paix.

Le dsarmement s'ensuivra-t-il? Oui, j'espre que le dsarmement
s'ensuivra. La maladie a produit une crise: le malade en mourra, ou il
sera sauv. Redescendons dans les gouffres de l'animalit ou
levons-nous au-dessus des nuages.

L'animal prend son point d'appui sur la plante, dit M. Henri Bergson,
l'homme chevauche sur l'animalit, et l'humanit entire, dans l'espace
et dans le temps, est une immense arme qui galope  ct de chacun de
nous, en avant et en arrire de nous, dans une charge entranante
capable de culbuter toutes les rsistances et de franchir bien des
obstacles, mme peut-tre la mort.

L'obstacle que l'humanit vient de rencontrer est le plus haut sur
lequel elle soit tombe dans sa longue carrire. Le tremplin est devant.
Si elle recule, nous continuerons de chevaucher, non pas devant, mais 
ct mme de l'animal. Comme dans le fond de l'ocan, c'est la loi du
plus fort qui continuera de s'appliquer. L'tat de guerre se poursuivra
sur notre plante, la haine tablira dfinitivement son empire sur les
coeurs; la bte rugira de nouveau par la bouche des canons. Si
l'humanit saute, elle tombera sur le doux sein de la loi du Christ,
elle acquerra pour toujours conscience de soi-mme et poursuivra
glorieusement son chemin vers les hauts destins que la Providence lui a
rservs.




TABLE DES MATIRES


La rsolution de la France                                             1

L'optimisme franais                                                  19

Mditation sur le conflit                                             41

La stratgie de Napolon                                              53

Les socialistes franais                                              71

Franais et Espagnols                                                 89

Les femmes et la guerre                                              107

Auteurs et livres                                                    123

Le Krischna des tranches                                            143

Les deux idals                                                      161

L'idole scientifique                                                 173

La religion de la France                                             191

Et aprs?                                                            215


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End of Project Gutenberg's La guerre injuste, by Armando Palacio Valds

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
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     Chief Executive and Director
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