Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843

Author: Various

Release Date: September 13, 2011 [EBook #37417]

Language: French

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L'ILLUSTRATION, NO. 0018, 1 JUILLET 1843 ***




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L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843

L'ILLUSTRATION.
JOURNAL UNIVERSEL.

        N 18. Vol. I.--SAMEDI 1er Juillet 1843.
        Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 3 fr. 75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
        pour l'tranger,--10--20--40

SOMMAIRE.

Mmoires de lady Sale. _Portrait de lady Sale et Vue de l'intrieur de
la prison  Caboul_.--L't Parisien. _Dparts pour la campagne (2
gravures); Vues des bains de mer (4 gravures)_.--Courrier de Paris. _Le
crieur de Sraphin_.--La Chambre des Pairs. _L'histoire et la
Philosophie; Portraits de lord Lyndhurst, prsident de la Chambre des
Lords et de M. le chancelier Pasquier, prsident de la Chambre des
Pairs; plan et Vue intrieure de la Chambre des Pairs_.--Les Deux
Marquises, comdie (1er acte).--Voyages en Zigzag; _11
gravures_.--Bulletin bibliographique,--Annonces.--Modes; _1
gravure_.--Inauguration d'une nouvelle glise Luthrienne  Paris; _1
gravure_.--Amusements des sciences.--Rbus.



Mmoires de lady Sale.

[Illustration: Lady Sale.]

Le 6 janvier 1842, une arme anglaise, forte de 4,500 soldats et
d'environ 12,000 valets de camp, hommes, femmes et enfants, abandonnait
aux Affghans rvolts le camp o elle avait soutenu hors des murs de
Caboul un sige de plus de deux mois. Sept jours aprs, un mdecin, le
docteur Brydon, arrivait couvert de blessures et puis de fatigue 
Jellalabad, et annonait  ses compatriotes pouvants qu'il avait seul
survcu au massacre de cette arme, dans les terribles dfils qui
sparent Caboul de Jellalabad.

Cette nouvelle tait malheureusement trop vraie. Cependant le docteur
Brydon se trompait; l'arme avait pri, mais il n'tait pas la seule
victime chappe  la mort. Quelques femmes, des enfants, un petit
nombre d'officiers dtenus comme prisonniers et comme otages devaient,
huit mois plus tard, tre rendus  leurs familles plores, et donner 
l'Angleterre et  l'Europe des dtails plus exacts, plus complets et
plus prcis sur ce grand dsastre.

Parmi ces prisonniers et ces otages se trouvait la femme du gnral
Sale, qui commandait la premire brigade. Son mari l'avait quitte le 19
octobre 1941, peu de temps avant que les Affghans s'insurgeassent 
Caboul contre l'Angleterre et son instrument, le Shah Shoojah, et elle
ne le rejoignit que le 20 septembre 1942, lorsque les Anglais reprirent
partout l'offensive. Pendant cette anne de rparation, elle tint
soigneusement note, jour par jour, heure par heure, non-seulement de
tout ce qui lui arrivait, mais de tout ce qu'elle entendait dire
d'intressant. C'est  ce curieux _journal_ publi textuellement 
Londres tel qu'il fut crit[1], que nous empruntons les dtails qui
suivent sur les tristes vnements dont lady Sale fut le tmoin, et dans
lesquels elle a dploy tant de courage et de patriotisme.

[Note 1: A Journal of the Disasters in Affghanistan, 1841-1843; by lady
Sale. 2 vol. in 18.--Paris, 1843. Beaudry. Avec cartes, 6 fr]

[Illustration: Lady Sale dans la prison de Caboul.]

Le 11 octobre 1841, le gnral Sale partit de Caboul  la tte du
dtachement qu'il commandait pour aller soumettre les Nigerowiens
rvolts.--Le 2 novembre au matin, un violente insurrection clata tout
 coup  Caboul.--Il serait inutile de raconter ici des faits dj
connus, sans aucun doute, de tous nos lecteurs; le massacre du colonel
Burnes, les rapides progrs des insurgs,  la tte desquels s'tait mis
Akbar-Khan, le fils de Dosi-Mohammed, dpossd jadis par l'Angleterre
de son royaume, au profit du Shah Shoojah, la retraite force des
troupes anglaises dans leurs cantonnements, les fautes commises par
leurs gnraux, le sige qu'ils soutinrent pendant soixante-sept jours,
la famine qui les contraignit  demander une capitulation humiliante,
l'assassinat de sir W. Macnaghten par Akbar-Khan dans une entrevue, et
enfin la dcision prise par les chefs de l'arme de tenter la retraite.

Le jeudi 6 janvier 1842, l'arme anglaise quitta ses retranchements. Le
froid tait trs-vif, le ciel pur, et trente centimtres de neige
couvraient la terre. Le premier jour on ne fit que cinq milles. A quatre
heures du soir on s'arrta pour camper, mais il n'y avait qu'un petit
nombre de tentes.--Il fallait balayer la neige et se coucher sur la
terre gele. En outre, on manquait compltement de provisions. Plusieurs
centaines d'hommes et de femmes moururent de faim et de froid pendant
cette terrible nuit qui semblait prsager les dsastres bien plus
affreux encore des jours suivants. La veille de son dpart, lady Sale
ayant envoy  un ami les livres qu'elle ne pouvait emporter, ouvrit au
hasard les pomes de Campbell, et ses yeux tombrent sur le message
suivant: Peu, peu se spareront o un grand nombre se sont runis. La
neige sera leur linceul, et chaque touffe de gazon qu'ils fouleront sous
leurs pieds deviendra le tombeau d'un soldat.

Je ne suis pas superstitieuse, crivait-elle le 6 au soir; toutefois,
ces vers ne peuvent sortir de ma mmoire. Dieu veuille que mes craintes
ne se ralisent pas!

Le 7, vers huit heures du matin, l'avant-garde reprit sa marche; mais 
mesure que l'arme approchait du dfil du Khoord-Caboul, les Affghans,
qui s'taient engags  protger sa retraite, se montraient plus
nombreux et plus insolents. Des engagements sanglants eurent lieu de
distance en distance entre les Anglais et leurs sauvages ennemis. On
passa,  l'entre du dfil, une nuit encore plus terrible que la
premire.

Le 8 au matin, la terre tait couverte de cadavres: les cipayes
brlaient leurs vtements pour se rchauffer; les soldats anglais,
mourants de froid et de faim, avaient  peine la force de porter leurs
armes et de se traner. Le dsordre le plus pouvantable rgnait parmi
cette multitude gele et affame. Chacun en fuyant abandonnait sur la
route une partie des objets de prix qu'il avait emports. Cependant le
feu des Affghans, suspendu pendant la nuit, avait recommenc ds le
lever du soleil, et Akbar-Khan fit prvenir le gnral Elphinstone que,
s'il lui remettait comme otages le major Pottinger et les capitaines
Mackensie et Lawrence, il protgerait efficacement contre toute attaque
l'arme anglaise pendant le passage redout du Khoord-Caboul. Ses
propositions furent acceptes; les trois officiers se livrrent au
_Sirdar_ (gnral), et, aprs une courte halte, l'avant-garde entra dans
le dfil. Mais laissons lady Sale raconter elle-mme le premier pisode
important de cette dsastreuse retraite.

Sturt, mon gendre, ma fille, M. Mein et moi nous marchions en avant, et
M. Mein nous montrait du doigt les lieux o la premire brigade avait
t attaque, et o lui. Sale, et d'autres avaient t blesss. A peine
avions-nous fait un demi-mille, que nous essuymes une violente dcharge
de mousqueterie. Les chefs accompagnaient l'avant-garde  cheval, et ils
nous engagrent  ne pas nous loigner d'eux. Ils ordonnrent  leurs
soldats de crier aux Ghazis, posts sur les hauteurs, de ne pas tirer;
ceux-ci obirent, mais les Ghazis ne les coutrent pas. Ces chefs
couraient assurment les mmes dangers que nous; mais je suis convaincue
que la plupart d'entre eux se fussent sacrifis volontiers pour
dbarrasser leur patrie des conqurants anglais.

Aprs avoir essuy plusieurs dcharges, nous trouvmes le cheval du
major Thain qui avait t tu d'un coup de feu dans le dos. Nous nous
croyions en sret, et le pauvre Sturt rebroussa chemin (sans doute pour
chercher Thain); son cheval fut tu sous lui d'un coup de feu, et, avant
qu'il et pu se relever, il reut lui-mme une blessure mortelle dans le
bas-ventre.--Deux soldats l'emmenrent avec beaucoup de peine au camp de
Khoord-Caboul sur un poney.

Le poney que montait mistress Sturt fut bless  l'oreille et au cou.
Une seule balle m'atteignit et se logea dans mon bras; trois autres
traversrent ma pelisse sur mon paule sans me toucher. Les Ghazis qui
nous tirrent ces coups de fusil nous dominaient d'une trs-petite
hauteur, et nous ne leur chappmes qu'en lanant nos chevaux au galop
sur une route o dans toute autre circonstance nous les aurions
prudemment maintenus au petit pas.

La blessure de lady Sale tait lgre, mais son gendre mourut le
surlendemain. 5,000 hommes avaient pri ce jour-l dans le dfil. A la
nuit, il ne restait plus que quatre tentes ... Tous ceux qui survivaient
durent se coucher sur la neige; la plupart taient blesss et ne purent
se procurer aucune nourriture. Combien s'endormirent, puises de fatigue
et de besoin, qui ne se rveillrent pas!

Le 9, Akbar-Khan offrit, pour viter de nouveaux malheurs, de prendre
sous sa sauvegarde immdiate les femmes et les enfants, s'engageant 
les reconduira lui-mme jusqu' Jellalabad. On accepta ses propositions,
et, le quatrime jour de la retraite, lady Sale et sa fille, veuve
alors, se sparrent des dbris de cette arme qui, bien qu'elle eut
encore livr pour otages le gnral Elphinstone, le brigadier Shelton et
le capitaine Johnson, devait tre massacre trois jours aprs  Jugdaluk
et  Gundamuk. Seul le docteur Brydon parvint  s'chapper.

Le _Sirdar_ conduisit d'abord ses prisonniers  Tzeen,  Jugdaluk, puis
 Tighree, ville forte situe dans la riche valle de Lughman. Mais il
ne tint pas mieux ses dernires promesses qu'il n'avait tenu les
autres.--Au lieu de les renvoyer  Jellalabad, il les fit partir pour
Buddedabad, grande forteresse nouvellement construites l'extrmit
suprieure de la valle. Ils y restrent jusqu'au 10 avril, enferms
dans cinq pices diffrentes. Parmi les compagnons de captivit de lady
Sale taient mistress Trevor, ses sept enfants et sa femme de chambre
europenne, mistress Smith, le lieutenant Walter, sa femme et son
enfant, et mistress Sturt.--Akbar-Khan lui permit d'crire  son mari,
qui lui fit aussi parvenir ses lettres.

Ici le journal de la pauvre prisonnire perd beaucoup de son intrt;
elle ne peut plus que raconter les petites misres de la captivit, ou
commenter les nouvelles qui dpassent de temps  autre les portes de sa
prison. Quelquefois cependant, un vnement extraordinaire vient encore
troubler son existence monotone. Nous lisons ce qui suit  la date du 19
fvrier 1843:

Je venais de monter sur la terrasse de la maison pour y chercher les
vtements que j'y avais tendus au soleil, lorsqu'un pouvantable
tremblement de terre eut lieu.--Pendant plusieurs secondes je vacillai
sur mes jambes; mais, sentant que la terrasse allait s'enfoncer sous
moi, je parvins heureusement  gagner l'escalier. A peine eus-je
descendu quelques marches, la terrasse et le toit qui recouvrait
l'escalier s'enfoncrent avec un horrible fracas, sans qu'aucun dbris
m'et atteinte.--Toutes mes penses s'taient portes sur mistress
Sturt; mais je ne voyais autour de moi qu'un affreux monceau de
dcombres.--J'avais perdu presque entirement l'esprit, quand j'entendis
tout  coup des cris de joie: Lady Sale, venez ici, nous sommes tous
sauvs. Je m'lanai aussitt du ct d'o me venaient ces cris, et je
trouvai tous mes compagnons de captivit runis sains et saufs dans la
cour.--Personne n'tait bless.--Aucun animal n'avait mme t tu; le
chat favori de lady Macnaghten, qui ne l'avait pas quitte depuis
Caboul, fut enseveli sous les dcombres, et on le retira sain et sauf.

Le 11 avril, lady Sale et ses compagnons partirent de la forteresse de
Buddedabad, et ils furent dirigs sur Zanduh, o on les logea
trente-quatre dans une chambre qui avait cinq mtres de long sur quatre
mtres de large.--Mistress Walter tant accouche d'une petite fille,
elle demanda et obtint une chambre spare pour elle, M. et mistress
Eyre et leurs enfants. Ce qui rduisit notre nombre  vingt-un, dit
lady Sale. Le 25, le gnral Elphinstone mourut. Akbar-Khan envoya ses
restes  Jellalabad. Mais les Ghilzyes attaqurent en route l'escorte
qui les accompagnait, dpouillrent le cadavre de son linceul et le
lapidrent.

Cependant les Anglais avaient repris partout l'offensive, et leurs
vainqueurs, dsunis par des dissensions intestines, se disputaient 
Caboul le pouvoir suprme. Lady Sale crivit, assure-t-on,  son mari
pour l'encourager  rsister jusqu' la dernire extrmit et  prfrer
la mort au dshonneur. Son journal contient,  la date du 10 mai, un
passage qui lui fait autant d'honneur que cette lettre: Les habitants
de Caboul sont ruins par la stagnation complte des affaires; ils se
rangeront probablement de notre ct ds une nous nous monterons en
force.--Le temps est venu de frapper le grand coup; mais je crains qu'on
hsite encore parce qu'une poigne de prisonniers est au pouvoir
d'Akbar.--Que sont nos vies, si ou les met en balance avec l'honneur de
notre pays? Non que je dsire vivement avoir la gorge coupe; au
contraire, j'espre vivre assez longtemps pour voir les armes anglaises
triompher encore une fois dans l'Affghanistan ...

Le 16 du mme mois, lady Sale clbra l'anniversaire de son mariage en
dnant avec les femmes de la famille de Mohammed-Shah-Khan. Ce fut,
dit-elle, une corve fort ennuyeuse. Deux femmes esclaves nous servaient
d'interprtes. Ces dames avaient en gnral une disposition
trs-prononce  l'embonpoint, des traits grossiers et des membres
pais. Elles taient vtues d'une manire commune avec des toffes fort
ordinaires--L'pouse favorite, qui avait la plus belle toilette,
portait une robe de soie de Caboul d'une qualit infrieure, recouverte
par derrire, sans doute par conomie, d'un tablier de perse. Cette robe
ressemblait  nos vtements de nuit et tait orne  et l de pices de
monnaie d'or et d'argent ou de morceaux des mmes mtaux dcoups de
diverses manires.

Elles portent leurs cheveux tresss en innombrables petites nattes
pendantes; ces nattes ne se font qu'une fois par semaine, aprs le bain,
et on les consolide en les enduisant de gomme. Les femmes qui ne sont
pas maries portent leurs cheveux en bandeaux, qu'elles laissent
retomber sur leur front jusqu' leurs sourcils, ce qui leur donne une
physionomie trs-peu aimable. Les jeunes filles gardent leurs sourcils
tels que la nature les a faits; mais ds qu'elles se marient elles en
arrachent avec soin les poils du milieu, et se peignent l'arc des
sourcils beaucoup plus grand qu'il ne devrait l'tre. Les femmes de
Caboul font un usage immodr des couleurs rouge et blanche. Elles se
peignent non-seulement les ongles, comme dans l'Indoustan, mais toute la
main jusqu'au poignet, comme si elles l'avaient teinte de sang.

Quelque temps aprs mon arrive on tendit devant nous, sur les
_numdas_ (tapis), un linge sale, et on nous servit des plats de pillau
(riz et viande) et d'autres mets peu apptissants. Ceux qui, invits 
de pareils repas, n'ont pas apport leur cuiller mangent avec leurs
doigts, mode affghane  laquelle je ne me suis pas accoutume. Nous
buvions de l'eau frache dans une thire.

Le 28 mai, il fallut quitter Zanduh pour se rendre  Caboul, car deux
chefs avaient, dit-on, offert aux Anglais de lever 2,000 hommes et de
dlivrer les prisonniers.--Lady Sale fut enferme dans le fort
d'Ali-Mohammed, situ  trois milles de la ville, prs de la rivire
Loghur. On lui assigna d'abord pour logement une espce d'curie
ouverte; mais les femmes d'Ali-Mohammed ayant t renvoyes dans un
autre fort, elle occupa leur appartement. Jamais sa captivit n'avait
t aussi douce. Du fond de sa retraite, elle entendait presque chaque
jour les coups de feu que se tiraient continuellement les divers partis
qui, malgr rapproche des Anglais, continuaient  se disputer l'autorit
suprme  Caboul.

Toutefois, si elle commenait  tre mieux traite, lady Sale conservait
toujours d'assez vives inquitudes: les bruits les plus sinistres
circulaient dans le fort. Ses alarmes augmentrent lorsqu'elle se vit
oblige, le 25 aot, de s'loigner une fois encore de Caboul et de
gagner Bamean, o elle arriva le 3 septembre.--On refusa de nous
admettre dans le fort, dit-elle, et nous dressmes nos tentes au-dessous
de la forteresse et de la ville, qui furent dtruites par Gengis-Khan;
mais les soldats taient tellement ennuys de garder notre camp, qu'on
nous enferma dans un horrible fort  demi ruin. Jamais nous n'avions
t aussi mal loges.--Toutefois le jour de la dlivrance approchait:
l'arme du gnral Pollock continuait sa marcha triomphale sur Caboul.
Il devenait chaque jour plus vident que les Anglais allaient bientt
tirer une vengeance clatante de leurs dfaites passes; les soldats qui
gardaient les prisonniers se montraient dj disposs  trahir leur
matre et  entrer en arrangement, Le 11 septembre, dit lady Sale, le
capitaine Lawrence vint nous demander si nous consentions  ce qu'une
confrence et lieu dans la chambre que nous habitions, comme tant la
chambre la plus isole du fort. Sur notre rponse affirmative,
Saleh-Mahommed-Khan, le Synd-Morteza-Khan, le major Pottinger, les
capitaines Lawrence, Johnson, Mackensie et Webbs se runirent, et notre
lit, tendu en plusieurs parties sur le sol, forma un divan. L, tout
fut rgl dans l'espace d'une heure.--les officiers prsents signrent
un trait par lequel nous promettions de donner  Saleh-Mahommed-Khan
20,000 roupies comptant, et de lui faire une pension mensuelle de 2,000
roupies. Il tenait pour sacre, ainsi que les autres contractants la
parole des cinq officiers anglais; seulement il insista pour que
l'engagement crit ft pris au nom du Christ, comme tant alors tout 
fait obligatoire. Les signatures apposes, il nous dclara qu'il avait
reu l'ordre de nous conduire plus loin ( Khooloom). Nous devions
partir cette nuit, et Akbar lui avait ordonn, assure-t-il, de massacrer
tous les prisonniers qui ne seraient pas en tat de supporter la fatigue
du voyage.

12. Saleh-Mahommed-Khan a arbor l'tendard de la rvolte sur les murs
du fort.--C'est un drapeau blanc, avec un bord rouge et une frange
verte.

13. J'cris  Sale aujourd'hui; je lui dis que nous tiendrons jusqu'
ce que nous recevions des secours, dussions-nous tre obligs de manger
les rats et les souris dont le fort est rempli.

14. Cette nuit, nous avons t rveills en sursaut par les tambours
qui battaient aux champs; ce qui, dans notre _yaghi_ (rebelle) position,
tait un peu extraordinaire.--Il parat qu'un corps de cavaliers de
l'arme d'Akbar venait de se montrer autour des ruines. Saleh-Mahommed a
envoy quelques-uns de ses hommes en claireurs, et les ennemis ont
disparu.

15. Une lettre nous apprend qu'une insurrection a clat  Caboul.
Akbar est en fuite. Les troupes anglaises de Nott et de Pollock sont 
Maidan et  Bhooukbak. Un dtachement marche  notre secours. Il est
dcid que nous nous mettrons nous-mmes en route demain matin.

16. Nous sommes partis ce matin pour Killatopchee par une belle
matine. Ce ciel sans nuage ne nous annonce-t-il pas un avenir plus
heureux? Nous avons toujours quelques inquitudes; nous craignons
qu'Akbar n'ait t prvenu de nos projets, et tous les hommes que nous
rencontrons nous semblent les avant-courriers des troupes charges de
s'emparer de nous. Une heure aprs notre dpart, nous avons eu une
chaude alerte. Nous nous reposions un instant  l'ombre de gros blocs de
rochers, lorsque Saleh-Mahommed-Khan s'approcha de nous, et parlant en
persan au capitaine Lawrence lui dit qu'il tait parvenu  se procurer
quelques mousquets et un peu de poudre (les officiers anglais avaient
t dsarm: depuis longtemps dj), et qu'il le priait de demander 
ses hommes s'ils voulaient s'armer. Le capitaine Lawrence leur adressa,
en effet, cette proposition; mais aucun d'eux ne l'accepta. Alors, je ne
pus m'empcher de m'crier: Vous feriez mieux de m'offrir un mousquet,
et je me mettrai  la tte de notre troupe.

Sept jours aprs ce dernier exploit, c'est--dire le 21 septembre, lady
Sale arrivait avec ses compagnons de captivit  Caboul, o elle
retrouvait l'arme anglaise victorieuse. La veille, elle avait t
rejointe par le gnral Sale, qui la sauva d'un danger imminent. Il est
impossible, dit-elle, d'exprimer les sentiments que j'prouvai 
l'approche de mon poux. Ce bonheur, si longtemps retard, que nous ne
n'esprions plus, nous causa,  ma fille et  moi, une motion
douloureuse, et nous ne pmes pas d'abord nous soulager par des
larmes... Cependant, quand nous emes atteint les premiers postes, quand
les soldats nous eurent manifest, chacun  sa manire, la joie qu'ils
avaient de revoir la femme et la fille de leur gnral, j'essayai de les
remercier, mais je ne pus parler, et je pleurai abondamment. A notre
arrive au camp, le capitaine Backhouse nous fit faire un salut royal
avec son artillerie de montagne, et tous les officiers de l'arme
vinrent nous fliciter de notre heureuse dlivrance.

Pour complter cette analyse rapide du journal de lady Sale, il ne nous
reste plus maintenant qu' traduire un dernier passage, dans lequel
l'hroque prisonnire rsume elle-mme les privations de tout genre
qu'elle eut  subir pendant sa captivit:

On dit que la vengeance d'une femme est terrible: rien ne pourra jamais
satisfaire la mienne contr Akbar, le sultan Jan et Mohammed-Shah-Khan.
Toutefois, je dois le dclarer, aprs qu'Akbar eut fait ce qu'il avait
jur de faire pour servir ses projets politiques, c'est--dire aprs
avoir extermin notre arme, en ne laissant s'chapper qu'un seul homme
qui pt raconter ce dsastre; aprs s'tre empar de certaines familles,
il nous a bien traites tout le temps que nous avons t ses
prisonnires, c'est--dire il a respect notre honneur. Nous tions mal
loges, il est vrai; mais les femmes de ce pays taient-elles mieux
loges que nous? ne couchent-elles pas aussi sur la terre? Ont-elles des
chaises et des lits? On nous donna toujours les provisions dont nous
avions besoin, de la viande, du riz, de la farine, du beurre et de
l'huile, et on nous permit de faire nous-mmes notre cuisine. On nous
fora souvent  voyager par la chaleur, le froid ou la pluie; mais les
Affghans ont-ils plus de mnagements pour leurs propres femmes?
D'ailleurs, n'tions-nous pas prisonnires? Quand nos vtements
s'usrent, on nous fit cadeau de toile grossire et de drap commun pour
nous couvrir. Pouvions-nous exiger de belles toffes? Si la vermine nous
dvorait, elle n'avait pas plus de respect pour nos vainqueurs. Je ne
crains pas de le rpter, nous avons toujours t aussi bien traites
que des captives pouvaient l'tre dans un pareil pays; mais, tout en
rendant  Akbar-Khan la justice qui lui est due, je n'oublierai jamais
cependant le mal qu'il a fait  l'Angleterre. S'il eut taill en pices
notre arme en rase campagne ou dans les dfils, quelque stratagme
qu'il et employ pour la surprendre, il ft devenu le Guillaume Tell de
l'Affghanistan, car il et dlivr sa patrie d'un joug odieux impos par
les kaffirs (infidles); mais il assassina un plnipotentiaire, il
traita avec ses ennemis, et il les trahit; il fit massacrer sous ses
yeux des milliers d'hommes et de femmes, mourants de faim et de froid,
qu'il avait promis de nourrir et de dfendre ... son nom sera vou a un
opprobre ternel.



L't du Parisien.

La saison des fleurs est enfin arrive; le mois de Mai, qui est devenu
boudeur et capricieux, a retard son apparition, et s'est montr sous le
nom un mois de Juin. Juin s'est tranquillement affubl des habits de
Mai, et s'il y a perdu l'or de ses moisons, il y a gagn les guirlandes
de frais boutons de roses  peine clos et les couronnes de bluets mls
aux coquelicots des bls: et qui pourrait s'en plaindre? A l'homme
blas, comme aux coeurs qui sentent leurs premiers battements, les
fleurs ne parlent-elles pas un langage qu'il aime:  l'un, les souvenirs
d'un amour pass, le premier bouquet donn par la femme qu'il a aime; 
l'autre, l'esprance, l'avenir avec toutes ses joies, la rvlation d'un
bonheur futur, idal, et presque toujours, hlas! plus grand que la
ralit.

Une anne s'est ajoute  toutes celles que compte dj Paris, ce
vieillard dont la vie est si agite et souvent si triste, ce vieillard
qui n'a pas de coeur, et qui voit avec indiffrence les haillons de la
misre  la porte des ftes splendides de la richesse.

Une anne pour Paris est l'intervalle qui spare la chute des feuilles
des premiers fruits de l't; et dans ces six mois il a vcu, il a
appel  lui toutes les joies, toutes les splendeurs; il a attir dans
ses murs l'aristocratie de tous les peuples; et quand il l'a rassasie
de bals, de spectacles, il prend son repos de tous les ans. Adieu donc 
toutes les ftes de l'hiver et vive la campagne! Voici que commence le
dpart, et que cette troupe d'oiseaux, qui n'attendait que le soleil,
s'envole  tire-d'aile.

O allez-vous, joyeux voyageurs, douces et lgantes voyageuses? Vers
quelles contres vous emporte la fantaisie? A quelle fontaine
merveilleuse allez-vous rparer vos forces perdues dans les bals de
l'hiver? Dans quel fleuve allez-vous tremper vos membres dlicats pour y
trouver l'oubli du pass, de ce pass brillant, mais si sduisant que
vous souhaitez en faire l'avenir? Oh! partez, partez bien vite; car,
pour vous, Paris n'est plus, il est mort, et ne renatra qu'avec les
frimas; mais du moins que, de loin, les chos nous envoient le bruit de
vos plaisirs d't, de vos joies au grand air, sous les grands arbres de
vos parcs, au bord de la mer ou au sommet des montagnes!

Tout est donc fini cette anne pour nous autres, pauvres citadins, qui,
dans le cercle monotone de nos occupations, ne savons plus distinguer
les saisons. Il nous faut assister au dpart de tous, petits et grands,
amis et indiffrents; mais, non, il n'y a mme pas d'indiffrents quand
l'heure du dpart a sonn. Qui de nous n'a pas suivi d'un oeil de regret
la voiture qui emporte l'heureux voyageur, en enviant son sort, en
maudissant le sien? Qui n'a pas subi ce supplice de Tantale, ces dsirs
infinis qui s'accroissent par l'impuissance? voir partir et rester;
sentir de loin les fraches manations de l'glantier qui borde les
routes, et se retrouver prs des arbres rabougris des quais; avoir des
ailes  l'imagination et tre de plomb dans la ralit!

Le Parisien,  quelque classe qu'il appartienne,  quelque tage qu'il
ait nich son domicile et ses affections, quelle que soit la cote de sa
contribution personnelle et mobilire, a des gots de locomotion
singuliers: c'est pour lui qu'a t fait le mythe du Juif errant, qui
marche depuis des sicles et marchera des sicles encore. Tout lui est
bon, pourvu qu'il se remue: l'asphalte des boulevards ou la rue
intrieure des fortifications; tout spectacle lui convient; une
excution capitale ou une course en sac dans les rjouissances
publiques, pourvu qu'il change de lieu; seulement la lgende dit que le
Juif errant avait toujours cinq sous dans sa poche; pour le Juif errant
du dix-neuvime sicle, cinq sous ne suffisent plus; c'est _trente
centimes_ qu'il lui faut, le prix d'un Omnibus ou d'une entre au
thtre de Bobino.

Le Parisien n'est,  tout prendre, qu'un Bohmien endimanch ou
civilis; il s'efforce en vain de cacher son origine; sous le fard dont
il veut la couvrir, ou voit toujours poindre le sang des _Zingari_, et
les efforts qu'il fait sont aussi inutiles que ceux de la malheureuse
femme de Barbe-Bleue pour effacer les traces de sang de la clef fatale.
_Avance et marche_ donc, puisque tel est ton lot sur la terre; va! ne
mens pas  ton origine; et puisque voil les beaux jours, prends ton
bton de voyage et ton bonnet de nuit; _Avance et marche!_

Mais au got de locomotion que nous venons de signaler dans le
Bohmien-Parisien, s'en joint un attire que nous partageons de grand
coeur, c'est celui des fleurs: il lui en faut  tout prix; n'et-il au
cinquime tage qu'une troite lucarne, il va y entasser un parterre
tout entier, et dans le mme pot vous verrez l'oeillet, la pense, un
petit rosier, de gigantesques _coboea_; et tous les matins, quand le
soleil vient caresser son rveil d'un rayon bienfaisant, il trouve,
avant de pntrer dans la mansarde, un formidable rempart de fleurs et
de feuilles; aussi avec quelle sollicitude il soigne leur chre famille!
comme il connat leur nom, leur naissance! comme il sait avec douceur
redresser les dviations de la tige, mettre le bon accord entre toutes!
et chaque fleur reconnaissante lui envoie son parfum matinal et de tous
les jours.

Pour satisfaire  ce double got de locomotion et de jardinage qui le
distingue si minemment, ds que le soleil se fait sentir plus chaud, le
Parisien prouve le besoin d'un horizon plus vaste, il lui faut un
jardin de dix pieds carrs. Un pot de fleurs, c'est bon pour le
printemps; mais, l't, il lui faut la pleine terre, les alles bordes
de buis, la clmatite et le chvrefeuille, et le banc de bois ombrag de
pois de senteur et de liserons aux mille couleurs.

Aussi coutez  tous les tages, quelles aspirations unanimes! quels
dsirs infinis! On a femme, enfants, et  peine de quoi les nourrir,
n'importe; on est forc d'tre  Paris toute la journe pour ses
affaires; eh bien! la nuit on ira dormir en libert.

Enfin le branle-bas gnral a commenc; cette heure attendue avec tant
d'impatience a sonn, et tous, petits et grands, font leurs prparatifs
de dpart. Pas un ne reste inactif dans cette grande ruche o rien ne
manque, ni la reine, ni le miel, ni les travailleuses, ni les frelons.
De toutes les rues, vers toutes les barrires, voyez s'avancer ces
hordes d'migrants: ils ont fait de tendres adieux  ceux qui, moins
heureux qu'eux, forment la partie non flottante de la population. Ils
sont tristes de les quitter, mais cette douce tristesse, empreinte sur
leur physionomie est tempre par un rayon de joie; car enfin ils vont
respirer  pleine poitrine l'air pur de la banlieue, y compris la
Villette et Montfaucon.

Maintenant examinons les moyens de transport que, dans son imagination,
le Parisien a trouvs pour dmnager lui et les siens, la batterie de
cuisine et le lit nuptial. Ces moyens varient avec les distances; voici
venir d'abord la voiture  bras, trane par un vigoureux Auvergnat, qui
sue sang et eau, pour gagner trois  quatre francs, prix dbattu. Quel
pandmonium sur cette charrette qu'accompagne, avec tant de sollicitude,
la lgitime propritaire: trop heureux l'Auvergnat, si sur les matelas
on n'a pas tendu les poupons!

D'autres ne dpassent pas l'intervalle compris entre le mur d'octroi et
le mur d'enceinte: ils ont choisi un site agrable, bien ar, avec de
beaux arbres et un loyer pas cher,  Vaugirard, par exemple; et quand la
famille est installe, que l'heureux locataire de cette villa a explor
dans tous les sens les environs, qu'il en connat le fort et le faible,
il invite ses amis  venir le dimanche partager son bonheur champtre,
et il leur crit ceci:

Mon cher ami, voici dj quatre jours que j'habite la compagne, et tu
ne saurais croire  quel point je me sens calme et repos. On comprend
de suite tout le bonheur de cette vie des champs, qui a toujours t le
rve de mes jeunes annes; et puis ne plus tre  Paris, vivre  ses
portes, sans le voir, sans l'entendre! Viens donc me visiter; j'ai
dcouvert une dlicieuse promenade, c'est une avenue d'arbres superbes,
borde d'un ct par le mur d'un parc, de l'autre, par la magnifique
plaine de Grenelle, o l'on ne voit plus de _fusills  mort_. On dit
que cette avenue conduit  un charmant village qu'on nomme Issy; mais je
n'ai pu encore aller jusque-l, parce que la dernire pluie l'a rendue
impraticable. Je compte sur loi; les _Parisiennes_ t'amneront jusqu'
ma porte.

Ceux qui transportent leurs dieux lares hors du mur d'enceinte, prennent
des vhicules plus perfectionns:  ceux-l il faut la tapissire
ouverte  tous les vents, et dont la cargaison occupe une extrmit,
pendant que les bienheureux campagnards sont assis par devant.

Aux autres, c'est le noble coucou qui sert de voiture de dmnagement.
Pauvre coucou! si mconnu  l'heure o nous parlons, battu en brche par
toutes les nouvelles inventions, et qui rsiste encore sur les quatre
jambes osseuses, noueuses et arc-boutes d'une maigre haridelle
couronne (suivant l'expression d'Alphonse Karr) comme les rois, en se
mettant  genoux! Encore une institution qui s'efface et disparat; et
pourtant qui de nous ne se rappelle tre revenu de Sceaux, de
Romainville, lui douzime ou quinzime, dans une de ces voitures que
nous serions tents d'enregistrer pour mmoire? qui ne regrette les
clats de rire homriques qui suivent les dners de campagne faits entre
amis, o il y a eu dbauche d'esprit, mais, en fait de comestibles,
sobrit digne des anachortes. On ne rit plus ainsi en chemins de fer!
Les coucous s'en vont; jadis ils n'allaient pas; nous aimions mieux le
jadis! Donc le coucou reoit sur l'impriale le matelas et autres
ncessits de la petite proprit, et part. O va-t-il? O vous voudrez;
_voiture  volont_, ce qui ne veut pas dire que vous arriverez _
volont_ mais si vous tes bien inspirs, allez  Marly ou dans la
valle de Chevreuse,  Bivre,  Iguy,  Palaiseau. La, de vastes et
tranquilles forts vous spareront du monde entier; vous pourrez, avec
le livre que vous aimez, vous tablir sur le versant d'une colline, au
nord du sentier creux qui se perd dans le bois, et, oubliant, oubli,
passer de douces heures  contempler,  mditer,  bnir la nature et
celui qui l'a faite si belle.

La moyenne proprit abandonne Paris  son tour; elle va beaucoup plus
loin, car elle a plus de loisir. Elle a lou  l'anne un quart, un
tiers de maison qu'elle meuble et qu'elle dmeuble annuellement. Tous
les ans. A la fin de mai, une voiture de dmnagement attele de un,
deux ou trois chevaux vient dvaliser sa maison de ville au profit de la
maison des champs. Et pendant que cette voiture chemine paisiblement, le
propritaire, qui ne peut plus rester  la ville dans sa maison vide, et
qui ne peut encore s'installer  la campagne dans sa maison vide, se
trouve entre deux maisons, en diligence; alors il saisit cette occasion
pour visiter ses amis, allant de l'un  l'autre, de chteau en chteau,
de manire  arriver chez lui en mmo temps que la voilure de
dmnagement. Que l't lui soit lger!

Mais place  l'lgante chaise de poste,  la lourde berline de voyage!
voil la grande proprit qui, elle aussi, veut migrer;  Bohmien,
Bohmien et demi! Que feriez-vous encore, ici gracieuses fleurs d'hiver,
qui avez besoin, pour vivre  Paris, de la chaude atmosphre des salons?
Les Bouffes sont partis, les salons sont ferms, le meuble de damas est
couvert de housses, le lustre aux mille candlabres dors disparat sous
la gaze; et ces bouquets que l'on vous enviait dans les bals de l'hiver,
ces bouquets pays au poids de l'or, tout le monde en a maintenant, et
vous ne les aimez que pour leur raret. Allez, fuyez, troupe charmante,
enveloppez-vous de coquets peignoirs de voyage, lissez en bandeaux vos
noirs cheveux, et courez, courez jour et nuit: vos chteaux vous
attendent et aussi les ftes de la campagne, les nuits vnitiennes, la
musique sur les gondoles et les doux mots d'amour murmurs tout bas, au
dtour d'une alle, dans le fond du bosquet. Vous ne faites que changer
de plaisirs, vous allez vous reposer.

Mais pendant six mois mener la vie de chteau, c'est bien monotone,
n'est-ce pas? aussi, Dieu vous en garde! Il a tout exprs pour vous
entour la France d'une vaste ceinture d'eau; de Dunkerque  Bayonne et
de Port-Vendres  Nice, la mer, immense, majestueuse, avec ses temptes
et ses calmes, vous offre ses mille ports, qui pour vous se sont faits
coquets et sduisants. Voyez, les vagues viennent caresser amoureusement
le rivage. La saison des bains de mer a commenc. Dj une foule
nombreuse est venue s'abattre sur la plage. Des malades, il n'y en a
gure  moins qu'on ne fasse monter au rang des maladies ces affections
nerveuses, qui n'tent ni la gaiet, ni le sommeil, ni l'apptit, que nos
anctre nommaient vapeurs, et que la science a dcores d'un nom nouveau
que nous ne savons ni ne voulons savoir, A quoi bon tre malade quand on
va aux eaux? Que deviendraient les excursions en mer ou sur terre, et
ces curiosits qu'un baigneur, qui se respecte, doit avoir vues, ces
ruines, dont chacun doit rapporter un fragment, qui irait les visiter?
Un malade doit rester chez lui: ds qu'il vient aux bains de mer, les
probabilits sont qu'il jouit d'une sant de fer, d'un apptit conforme
et d'une gaiet inaltrable.

Nous qui possdons au plus haut degr ces deux premires proprits, et
parfois aussi la troisime _(con sordino)_, nous pouvons bien aller  la
mer, et vous aussi, lecteur, car vous lisez _l'Illustration_, et tout
est l.



BAINS DU HAVRE.

Vous rappelez-vous qu'il y a peu de temps nous vous avons fait inaugurer
le chemin de fer de Rouen, et que nous avons parcouru avec vous ces prs
fleuris qu'arrose la Seine? Une fois  Rouen, quand vous aurez visite
ses monuments et ses grands hommes, son port et ses vieux quartiers que
vous restera-t-il  faire? rien. Revenir  Paris! la mode s'y oppose.
Allez donc au Havre. Voulez-vous prendre le bateau  vapeur? soit. Le
panorama toujours changeant des bords de la Seine, l'aspect des coteaux
qui deviennent de plus en plus svres, celui mme des habitations, dont
la physionomie se modifie  mesure que vous avancez, tout vous
prdispose  l'imposant spectacle qui vous attend  l'embouchure de la
Seine, c'est dj la mer  partir de Quilleboeuf; c'est mme plus que la
mer, car il y a du danger  ctoyer ces bancs de sable mobiles, ces les
qu'un caprice de l'ocan, une mare trop forte, peut faire disparatre
pendant des sicles. L'embouchure de la Seine a toujours t redoute 
bon droit par les plus exercs marins; aussi une protection tutlaire a
peupl Quilleboeuf de pilotes _lamaneurs_ qui veillent jour et nuit sur
ses rivages, et dont l'exprience, achete souvent au pril de la vie,
guide  travers les courants les navires confis  leurs soins.
Autrefois il fallait tre n, avoir t baptis dans la ville, pour
avoir le droit d'exposer ses jours dans la navigation hasardeuse de la
Seine; aujourd'hui ce droit fodal, peu enviable, a disparu, et
Quilleboeuf renferme cent dix pilotes lamaneurs ns o il a plu  Dieu
de les faire natre, mais qui mourront l, et dont les ossements auront
acquis ainsi droit de cit.

Il faut, pour entrer en mer, profiter du moment o la mare se retire.
Vous voil enfin sur l'Ocan; l'immensit est devant vous. Vous qui
n'aviez pas encore vu la mer, dites-nous les sensations infinies que sa
vue a fait natre dans vos coeurs. Ne concevez-vous pas l'amour du marin
pour son lment? il l'aime quand elle mugit autour de la coque de son
navire; quand ses vagues se dressent  la hauteur des mts, couronns
d'une aigrette d'cume; quand elle est calme la nuit, et qu'on n'entend
au loin que ce murmure plaintif et incessant, le bruit des ternelles
tristesses qui ont un cho dans le coeur de chacun. La mer, c'est
l'infini et le fini, c'est l'immensit des dsirs, c'est le vide de la
ralit, c'est une aspiration de l'me qui retombe sans cesse sur
elle-mme fatigue et inassouvie. Heureux ceux qui peuvent tous les
jours aller s'asseoir sur le bord de la mer, lui raconter l'histoire de
leur coeur, et mler leurs tristesses intimes  toutes celles que les
flots viennent murmurer  leurs pieds!

Mais voil que le Havre se montre  vos yeux avec ses remparts et les
forts de mts de ses bassins. C'est une ville ne d'hier, et qui, pour
s'tablir, a d lutter contre la mer, son esclave aujourd'hui. A la fin
du seizime sicle ce n'tait encore qu'un groupe de cabanes de
pcheurs, dfendu par deux tours. Louis XII y jeta, en 1539, les
fondements d'une ville, qui ne s'agrandit, cependant, qu'aux dpens de
Honfleur, dont les sables mouvant obstrurent le port. Franois 1er
l'entoura de fortifications, et leva  l'entre du port une tour qui
porte son nom; il fit mme plus pour elle: il l'exempta de tailles et
d'impts, et lui octroya le nom de Franoiseville ou Franciscopolis,
sous lequel elle n'a jamais t connue. Plusieurs fois, depuis, la mer
couvrit le Havre, engloutit des maisons, transporta au loin dans les
terres des barques de pcheurs; mais chaque fois les habitants levaient
un peu plus le sol, construisaient des jetes, et dans cette lutte qui
dura de 1523  1763, le gnie de l'homme l'emporta, et la mer musele
dut depuis lors se borner de ronger le pied des fortifications leves
contre elle. Rien n'a manqu en fait de dsastres  l'histoire du Havre:
il fut plusieurs fois pris et repris par nos amis les Anglais, qui
sentaient toute l'importance commerciale d'un port qui peut tenir  flot
en tout temps des btiments de 4  500 tonneaux.

Aujourd'hui le Havre serait heureux, n'tait l'incendie de sa salle de
spectacle qui lui fait dfaut au moment o les baigneurs font natre
dans la ville une activit mtallifre, et o les artistes parisiens se
donnent rendez-vous pour amuser loin de Paris des oreilles parisiennes.
Pauvres bailleurs, je vous plains peu!

L'tablissement des bains est de date assez rcente. Sur une plage unie
qui descend en pente douce jusqu'au bord de la mer, on a dress des
tentes qui reoivent les baigneurs et les baigneuses.



BAINS DE DIEPPE.

Le rival du Havre, quant aux bains, est Dieppe: l'tablissement des
bains de mer est un des plus beaux en ce genre qu'il y ait en France; il
sc compose d'une grande galerie de 100 mtres de longueur. Au milieu est
un arc ouvert;  chaque extrmit sont des pavillons lgants,
renfermant des salons dcemment meubls,  proximit desquels sont
disposs des pontons ou escaliers en bois, qui offrent un accs facile
sur le sable o sont disposes de nombreuses tentes: c'est l que l'on
revt le costume sacramentel. Ce costume est peu pittoresque par
lui-mme, et s'il est loin d'embellir les femmes qui n'ont pas  se
plaindre d'avoir t disgracies par la nature, en revanche il fait
ressortir la laideur de certaines moins bien partages, si toutefois il
y a des femmes laides aux bains.

[Illustration: Dpart de la petite proprit pour la campagne.]

[Illustration; Dpart de la haute et moyenne classe.]

Ce costume se compose, pour la plus belle moiti du genre humain, d'un
pantalon flottant de drap grossier et d'une blouse de mme toffe qui
serre la taille et moule pudiquement jusque par-dessus les paules: les
pieds dlicats sont prservs des galets de la mer au moyen de sandales
attaches sur le cou-de-pied. Maintenant, voyez une pauvre femme
habitue au satin et  la gaze, emprisonne dans cet affreux costume:
elle s'abandonne en tremblant dans les bras de l'autre moiti du genre
humain. La victime retient son souffle, elle a mis sa blanche main
devant ses lvres et devant son nez, tant elle craint de laisser
pntrer une goutte de cette eau nausabonde, visqueuse et amre,
d'avaler quelque crabe aux pinces menaantes, quelque coquillage
fantastique. Enfin elle jette un cri, elle a subi l'immersion, puis,
quand elle est enhardie, le baigneur l'abandonne en la surveillant.

[Illustration: Les bains du Havre.]

Alors vous voyez ces femmes si craintives s'avancer dans la mer, se
jouer avec la lame, lutter de vitesse avec elle ou la recevoir avec
rsignation. Puis, quand ses forces s'puisent, le baigneur la reprend,
la porte au rivage; son visage carlate ou violet, suivant les
tempraments; ses pauvres membres frissonnent; sa main dlicate et
blanche grelotte de froid et ses dents claquent. Elle retourne  sa
tente; elle s'est suffisamment amuse. Oh! ne me montrez jamais de
femmes  la sortie du bain. Qu'avez-vous fait, madame, de votre
fracheur, de la blancheur de votre peau, des boucles ondoyantes de vos
cheveux? Eh quoi! la mer a tout pris, grce, beaut, chevelure, jusqu'
votre esprit. Vous lui avez tout laiss? et qu'allons-nous devenir ce
soir au salon de conversation? Vous pouvez  peine marcher! La valse ne
vous verra pas vous lancer lgre au milieu des groupes! Votre voix, on
ne l'entend plus: et les partitions de Rossini, madame, qui les
chantera? Vos doigts sont engourdis, et les brlantes inspirations de
Litz, de Prudent, de Thalberg, qui nous les fera entendre? Oh maudit
soit le bain, le baigneur et la mer! mode funeste qui dpouille la femme
de tout ce qui nous charme et nous enivre, des sductions du dehors!
Mais le soir est arriv; le salon se remplit. Le piano est ouvert, les
quadrilles se forment, et,  prodige! Celles que nous avons crues
dchues de leur splendeur, que nous avons vues lasses, fatigues, nous
les retrouvons l, fidles au plaisir, aussi fraches, aussi gracieuses,
aussi lgres que la veille; bnies soient-elles! Baignez-vous,
mesdames; soyez le matin tout ce que vous voudrez,; faites suivant votre
caprice, puisque le soir vous nous apparaissez gaies et splendides. Vous
avez un sixime sens dont les hommes sont gnralement dpourvus; c'est
le sens du plaisir: avec les cinq sens communs  tous, vous tes ce que
la nature vous a faites belles ou laides, jeunes ou moins jeunes,
chrysalides ou vers  soie: mais que l'heure sonne, le sixime sens
s'veille, les salons s'illuminent, et vous arrivez belles et pares,
avec vos vingt  vingt-cinq ans, papillons aux milles couleurs, essaim
diapr, artillerie  mettre en droute une lgion de saints!



[Illustration: Les Bains de Boulogne-sur-Mer]

BAINS DE BOULOGNE.

Nous voici  Boulogne, c'est--dire sur la roule la plus directe de
Paris  Londres; aussi nous entendons encore tous les jours le bruit des
querelles animes de Calais et de Boulogne; chacun de ces ports veut
tre le point du littoral de la Manche ou aboutira le chemin de fer de
Paris en Angleterre. Chaque jour on enregistre le nombre de passagers,
btes et hommes, qui empruntent cette voie, soit de France, soit
d'Angleterre; et vous-mmes, paisibles baigneurs, vous entrez bon gr
mal gr dans les lments de succs de Boulogne, vous tes couchs tout
au long dans sa statistique; vous pensez venir  Boulogne pour prendre
tranquillement les eaux, pour tuer honntement un mois de temps, pour
faire dcemment votre mtier d'esclave de la mode; dtrompez-vous, vous
tes occups  rsoudre une question internationale d'une grave
importance, et vous tes peut-tre l'unit qui, mise dans la balance,
remportera sur Calais, ou, qui sait, le zro qui, mis  la droite du
chiffre significatif, dcuplera les chances de Boulogne. A quoi n'est-on
pas expos dans ce sicle d'industrie, o l'on a dress des autels au
veau d'or?

Boulogne se divise en haute et basse ville; la ville haute date des
Romains: elle est entoure de remparts transforms aujourd'hui en une
charmante promenade plante d'arbres sculaires, et d'o la vue embrasse
le panorama le plus pittoresque; d'un ct la basse ville et son port,
le phare de Caligula, et  l'horizon la mer et les ctes blanchtres de
l'Angleterre; de l'autre, une immense colline charge de villas et
d'habitations de plaisance, au pied de laquelle serpente la jolie
rivire de Liane. Plus loin, les villages de Maquilla et Saint-Martin,
que domine l'imposante montagne du Mont-Lambert; et enfin la colonne de
la grande arme surmonte de la statue de l'Empereur. Quant  la ville
basse, elle est d'une origine rcente: sa physionomie est toute
diffrente de celle de sa soeur ane. En haut on trouve le calme et le
silence qui convient aux vieillards qui ont beaucoup vcu, beaucoup vu,
et qui veulent mourir dans le recueillement de leurs souvenirs. En bas
le mouvement, l'activit, le droit de la jeunesse qui s'veille  la
vie; ces deux villes, qui ont le mme nom mais qui sont si
dissemblables, peuvent porter la devise: _Si vieillesse pouvait, si
jeunesse savait_: mais la vieillesse ne peut plus, et la jeunesse ne
sait que quand elle vieillit.

[Illustration: Les Bains de Dieppe.]

Boulogne possde, dans sa ville basse, un bel tablissement de bains de
mer. La partie consacre aux dames renferme un grand salon, une salle de
rafrachissement, une chambre de repos et un salon de musiquer. La
partie destine aux hommes est compose d'une salle de billard et
d'autres pices; ces deux corps de logis, symtriquement disposs, n'en
forment qu'un seul  l'extrieur, et communiquent par les salons  une
trs-grande salle d'assemble et de bal, dcore de colonnes et de
pilastres ioniques.

La manire de prendre les bains  Boulogne diffre de celle des autres
ports de mer. Chaque baigneur monte dans une voiture lgante et commode
qui forme cabinet de toilette; quelques-unes mme peuvent contenir
plusieurs personnes  l'aise. Un cheval (accoutum  ce genre de
travail,  ce que prtend un guide du voyageur) conduit la voiture au
milieu de l'eau o elle reste immobile. Une tente en coutil y est
adapte, et c'est quelquefois sous son abri que se prend le bain, sans
que les femmes aient  craindre les regards indiscrets.

Les amusements  Boulogne sont ceux de tous les autres bains de mer,
c'est--dire qu'il faut, l comme ailleurs, puiser dans son propre
fonds. Cependant les excursions, qui seules peuvent rompre la monotonie
de la vie ordinaire, sont frquentes car il y a beaucoup  voir dans les
environs de Boulogne, soit qu'on remonte le cours de la _Liane_, ou la
route nomme la _Verte-Voie_, soit qu'on aille visiter les carrires et
les usines de _Marquise_ et de _Perques_. Bien de plus pittoresque que
les moulins de Saint-Lonard et la chapelle gothique qui les surmonte,
rien de plus gracieux que les valles du _Denaire_ et du
_Souverain-Moulin_.

Partout  Boulogne et aux environs, vous retrouvez les souvenirs de la
grande poque de Napolon. Le nom de l'Empereur se mle, dans toutes les
bouches de cicerone, aux chroniques mme les plus anciennes. Le port, la
colonne, le chteau du _Pont de Briques_, ancien quartier-gnral de
Napolon, tout parle de la gloire du grand capitaine! Pourquoi faut-il
qu'un descendant de l'Empereur ait associ dernirement sa dplorable
chauffoure aux grands souvenirs du commencement du dix-neuvime
sicle? Mais, respect au malheur! l'ombre de Napolon est assez vaste
pour couvrir et racheter les fautes de ceux qui ont t trop faibles
pour soutenir son nom!...

[Illustration: Baigneur faisant prendre la lame.]



Courrier de Paris.

Sur quoi compter en ce monde, et qui peut se vanter de jouir du
lendemain? Vous avez vingt mille livres de rentes: un coup de vent les
emporte! Vos cheveux sont noirs, votre sourire charmant, votre oeil
plein d'ardeur et de flamme; passe une fivre ou une pleursie qui
attriste ce sourire, teint ce regard et donne  ces cheveux d'bne la
blancheur de la chevelure de Priam ou de Mathusalem!

Il y a quinze ans que le mme arbre vous abrite et vous prte son ombre:
la cogne le jette  bas! Il y en a trente que vous tes assis
tranquillement  la mme place: un importun vient; c'est la mort qui
vous dit: Ote-toi de l que je m'y mette!

Si quelqu'un devait se croire  l'abri de ces bourrasques du hasard et
tranquille possesseur de son bien, c'tait assurment le personnage dont
vous voyez ici le portrait. Except par la mort, ennemi impitoyable et
sourd, comment croire que ce bonhomme dut jamais tre troubl dans ses
habitudes et dans sa vie? Que fait-il en effet qui puisse attirer des
jalousies et des haines? Que possde-t-il qu'on doive lui envier et lui
ravir? Est-ce cette vieille houppelande dlabre, dont l'acte de
naissance se perd dans la nuit des temps? Est-ce ce chapeau contemporain
de la houppelande et dfigur par l'ge: Ses domaines s'tendent-ils de
tous cts, au point de faire envie, comme ceux de M. le marquis de
Carabas? Non; il n'a que tout juste l'espace pour y placer le pied; l,
notre homme se tient continuellement debout, tantt sur une jambe et
tantt sur l'autre, comme un hte de basse-cour. Quelquefois il fait une
promenade de deux ou trois pas pour se dlasser, promenade invariable
qui ne change pas de terrain et ne s'tend jamais au del d'une
enjambe. Dans la chaude saison, les bouffes d'air brlant l'attaquent
sans l'abattre; dans l'hiver, il est livr, de toutes parts, au vent
glac qui circule et siffle autour de lui; rien ne l'meut, rie le
fatigue, rien ne le dcourage; du 1er janvier  la Saint-Sylvestre, vous
le retrouvez toujours le mme, intrpide  son poste et drap dans les
trous et les taches de son manteau.

Vous me demandez: Quel est cet homme? Eh quoi! ne le reconnaissez-vous
pas? auriez-vous l'me assez ingrate pour l'avoir oubli? Si vous avez
jamais t enfant, si jamais votre nourrice ou votre mre vous a men
par la main, vous avez vu mon homme, vous l'avez aim;  son approche
vos yeux ont ptill de joie,  sa voix votre coeur a battu de plaisir.
Il tait pour vous l'esprance et la rcompense; on vous le promettait 
condition que vous ne feriez pas de sottises, on vous le donnait si vous
aviez t bien sages. Ah! vous le reconnaissez enfin! c'est le moniteur
vivant des _Ombres Chinoises_, c'est le lieutenant ambulant de Sraphin!

Depuis prs d'un demi-sicle! ce fidle ami des enfants se tenait devant
sa porte et devant son enseigne, faisant ses trois pas de droite 
gauche, et personne ne s'tait avis d'y trouver  redire. Venu l en
1789, par privilge du roi, n pour ainsi dire avec les ombres
chinoises, les rsolutions, la chute des empires, la ruine des dynasties
n'ont pu l'branler; tout a remu autour de lui, et lui n'a pas un
instant chang de place! les uns sont devenus ducs, princes, rois,
empereurs mme: il est rest le dvou serviteur du seigneur
Sraphin.--Que de mtamorphoses! que de drapeaux renverss! que
d'opinions mises  l'envers! que d'enseignes retournes!--Mon hros, en
tout temps, n'a tenu qu'une bannire sur laquelle il a gard
invariablement inscrit ce rsum de ses sentiments politiques; _Ombres
chinoises_. Pendant cinquante ans il a proclam, sans interruption, du
mme ton, de la mme voix,  la face du peuple, son programme immuable:
_les Feux pyrrhiques, le Pont cass, le Petit Poucet, les Deux
Tirelires_.

Qui le croirait? c'est aprs une si longue possession, aprs un exemple
si mmorable de dsintressement et de fidlit aux principes, que ce
grand philosophe a t menac dans son repos. Un voisin s'est plaint de
cette promenade perptuelle et de cette psalmodie monotone; barbare, qui
n'a pas compris tout ce qu'il y a d'agrable et d'instructif  entendre
bourdonner  son oreille, du matin au soir, ces mots innocents: Entrez,
messieurs! entrez, mesdames! les feux pyrrhiques! le pont cass! les
marionnettes du sieur Sraphin!--N'est-ce donc pas l'ge d'or sur la
terre?

La rancune du voisin a t jusqu'au procs. L'autre jour on a vu, 
honte! Sraphin, le vertueux Sraphin, traduit devant des juges comme un
tre nuisible et malfaisant; il n'aurait plus manqu que de lui faire
boire la cigu! Anytus ne demandait pas mieux. Mais la justice a recul
devant cette iniquit; d'une voix unanime elle a acquitt Sraphin. On
dit mme que le tribunal a souri, se rappelant son bon temps des _Deux
Tirelires_.--Les petites filles, les petits garons, les mamans, les
bonnes d'enfants taient dans la stupeur; la nouvelle de l'acquittement
de leur bon ami Sraphin vient de leur rendre la vie.

Il a repris sa promenade de trois pas; il s'est remis  convier les
passants aux plaisirs des ombres chinoises; sa voix est la mme, son pas
le mme, la mme houppelande, le mme chapeau: la perscution ne l'avait
point abattu, le triomphe ne l'a pas enorgueilli. Je quitte  regret cet
hte fameux de la galerie de Valois, le seul, on peut l'affirmer, que le
Palais-Royal retrouve encore vivant et debout au mme lieu, aprs tant
de changements et de vicissitudes; mais j'y reviendrai quelque jour, et
je mdite sur ce sujet un beau livre que je compte intituler: _Mmoires
philosophiques de Sraphin_. Quelles curieuses confidences ne doit-on
pas attendre d'un homme qui a vu trois ou quatre gnrations natre,
grandir et passer  la lueur de ses feux pyrrhiques! Cependant Sraphin
se fait vieux; il faut y prendre garde et lui demander ses notes avant
qu'il ne descende tout  fait dans le royaume des ombres.

--On s'extasie devant les inventions des romans et des comdies;
comdies et romans n'ont jamais autant d'imagination que la ralit. Je
n'en veux pour preuve qu'une aventure merveilleuse, dont la vrit vient
d'tre rcemment certifie par un double procs en premire instance et
en Cour royale; l'hrone s'appelle mademoiselle Descharmes. Maigre les
allures aristocratiques de son nom, mademoiselle Descharmes est un
enfant du village; son pre, simple paysan, vivait  grand'peine du
produit de son labeur. Un jour, la pauvre fille, voulant soulager cette
rude vie, se dcide  venir  Paris pour y chercher du travail et du
pain. Elle part seule du fond de sa Lorraine, en gros jupon, en gros
souliers, portant toute sa fortune sous le bras. Arrive dans la ville
immense, elle va, vient, cherche, espre, attend et souffre; enfin
quelqu'un lui propose une place de servante! Quelle fortune! Je vous
demande si elle accepte avec joie! La voici pare de son cotillon des
dimanches et de son bonnet le plus blanc, gagnant, non sans peur, la
rue habite par son futur matre, et frappant  la porte de sa
maison.--Au troisime! lui dit le portier.--Notre Lorraine monte
lentement l'escalier, le trouble dans le coeur, le feu au visage; les
marches crient sous son pas pesants. Inquite, haletante, ahurie, elle
rencontre un cordon de sonnette, s'en empare et sonne  tour de bras.
Que voulez-vous? lui demande un homme d'un ge mr.--N'est-ce pas ici
chez M. Valentin? rpond-elle--Non!--Je venais pour tre sa
servante.--Eh bien! entrez; j'ai aussi besoin de quelqu'un; vous ou une
autre, peu importe!

Elle entra en effet, et ne sortit plus de cette demeure qui venait de
s'ouvrir pour elle si singulirement.--Son matre tait bon au fond de
l'me, mais exigeant et fantasque; il l'accablait de soins sans relche
et de travaux pnibles. Cette svre autorit pesa sur la servante
pendant vingt-huit ans, sans qu'elle chercht  s'y soustraire, sans
qu'elle fit entendre une plainte; quelquefois cependant il lui disait:
Jeanne, tu es une bonne fille; je ne t'oublierai pas; sois tranquille,
tu auras quelque chose!

Au bout de ces vingt-huit annes, notre homme meurt vieux garon; et
collatraux d'accourir bouche bante. On ouvre le testament; le
testament dclare Jeanne Descharmes lgataire universelle! La pauvre
fille, nagure venue  pied de son village, la pauvre servante si
rudement traite, est transforme tout  coup en riche hritire. Elle a
800,000 fr. en maisons et en rentes, _item_ bibliothque magnifique et
magnifique galerie de tableaux. Voyez ce qu'on gagne en ce monde 
sonner plutt  cette sonnette-ci qu' cette sonnette-l!

Ou l'appelait Jeanne tout court; on l'appelle maintenant mademoiselle
Descharmes gros comme le bras; et les plus hupps lui tent leur chapeau
en passant. Mais mademoiselle Descharmes est reste Jeanne comme devant:
en changeant de fortune elle n'a pu changer de caractre ni d'habitudes.
Les dbats de l'audience ont rvl les dtails curieux de cette
immobilit; Jeanne est embarrasse des richesses de mademoiselle
Descharmes;  peine lui faut-il par au 1,300 fr. pour vivre. Vous croyez
que mademoiselle Descharmes va se parer et courir par la ville? non pas.
Jeanne a gard ses simples vtements; Jeanne ne sort pas du logis, pas
plus que du temps de son matre qui se fchait si par hasard elle
mettait le pied dehors.--Que faites-vous de vos journes? demande M. le
prsident Sguier  mademoiselle Descharmes.--Je frotte mes
appartements, rpond Jeanne, et souvent je sers ma servante. Enfin, M.
le prsident, je fais ce que je faisais du vivant de Monsieur; je vis
comme s'il n'tait pas mort.

Un avide hritier a en l'esprit de trouver matire  procs dans cette
fidlit de mademoiselle Descharmes au pass de Jeanne; il a intent
contre l'honnte fille une demande en interdiction, affirmant qu'une
femme pourvue de quarante mille livres de rentes, qui ne sort jamais de
chez elle et frotte elle-mme son appartement, est videmment atteinte
d'incapacit et de monomanie. Les juges ont donn tort  l'hritier, de
mme qu'ils avaient condamn le perscuteur de Sraphin. De par le
tribunal. Sraphin a sauv son droit d'alle et de vernie, et
mademoiselle Descharmes peut rester Jeanne, puisque tel est son bon
plaisir: c'est l une bonne semaine pour la justice ... mais les
semaines se suivent et ...

Paris, malheureusement, n'a pas t tout entier occup depuis huit
jours, par des rcits aussi nafs et des aventures aussi innocentes; il
en a eu de sinistres, de douloureux, d'pouvantables: tel est le train
du monde; d'une minute  l'autre on tombe de l'glogue dans la tragdie,
on passe du bien au mal, de la vertu au crime; l'honnte homme ctoie le
sclrat; derrire l'agneau et la colombe, vous rencontrez le loup et le
vautour. Nous avons eu une horrible semaine: les nouvelles ont t
couleur de sang; le _fait Paris_ a donn dans le sombre et le froce. A
lire ce terrible rpertoire, on a pu penser que nous vivions dans un
monde uniquement peupl d'assassins ou de victimes; ici c'est un
aubergiste mis  mort et pill par des bandits; l, un pauvre homme et
sa femme surpris et gorgs dans leur sommeil; la terre du bois de
Vincennes rvle des membres mutils et vainement ensevelis; plus loin,
c'est le suicide  l'oeil hagard et  la main dsespre. Le chtiment a
suivi les coupables et guid la justice qui les tient sous sa garde.
Dieu en soit lou! Mais cependant les btes fauves,  mon Dieu! les
tigres altrs de sang se mleront-ils ternellement  l'homme fait 
votre image?

--Un jeune ouvrier s'offre pour servir de remplaant; on convient du prix
et on dresse l'acte par-devant notaire; en sortant de l'tude, le jeune
homme s'approche d'un vieillard triste et souffrant qui se tenait assis
sur le banc de pierre voisin de la porte. Tenez, mon pre, lui dit-il
en lui remettant un sac d'argent, voici pour vous; moi, je n'ai plus
besoin de rien, Je suis soldat! Ce trait de dvouement filial pure
l'atmosphre de meurtres et de crimes o nous avons pass tout 
l'heure.

--Guzman d'Alfarache n'est pas mort; un sergent de ville vient de
l'arrter  la barrire du Maine: Guzman d'Alfarache tait couvert de
haillons et tendait la main aux passants d'un air piteux et affam.
Guzman, qui n'avait pas oubli les leons qu'il reut jadis des
mendiants de Madrid, se donnait pour manchot, pour borgne et pour
boiteux; vrification faite, le sergent a trouv derrire ces fausses
plaies, un Guzman d'Alfarache au grand complet, pourvu de deux yeux
excellents, de deux jambes parfaites et de deux mains qui en valent bien
dix pour escamoter la bourse des badauds. O trouvaille non moins
merveilleuse! le prtendu mendiant portait sur sa poitrine 14,000 francs
en or dans une bourse de cuir. Le commissaire de police a envoy le
larron au dpt de mendicit. Chemin faisant, Guzman, s'adressant au
gendarme: Ayez soin, lui dit-il, de placer mes fonds  la caisse
d'pargne. Si notre honnte jeune homme de l-haut avait eu le quart de
cette somme! Mais l'argent sait-il jamais o il va se nicher?

--Qu'on dise encore que la France est dchue  l'tranger! Voici une
preuve d'estime incontestable que l'Europe lui donne. La ville de
Copenhague vient de voter un fonds extraordinaire destin  faire
voyager en France mademoiselle Fieldstetd et  perfectionner son
ducation. Copenhague a spcialement stipul que mademoiselle Fieldstetd
passerait six mois  Paris  l'cole de danse! Mademoiselle Fieldstetd
est premire danseuse au thtre de Copenhague. Il se peut que notre
politique ne soit pas trs-estime l-bas, mais il est clair qu'on y
fait grand cas de notre entrechat.

--Tandis qu'ailleurs on tablit des socits de temprance, voici venir
un journal qui parat destin  faire une guerre  mort  ces honntes
institutions; il est intitul _le Bacchus_. A le considrer sous le
point de vue de la politique  l'eau claire, c'est videmment un journal
d'une opposition avance et qui prend tout de suite couleur; _le
Bacchus_ se pose en ennemi des mlanges, de la litharge, du bois de
Campche et en restaurateur du vin franc, du vin gnreux, du vin pur de
tout mensonge et de tout alliage; c'est un journal  encourager. Il
paratra tous les dimanches,  l'heure du djeuner. Sa vignette
reprsente un cep de vigne entrelac. Le bureau d'abonnement est plac
dans une cave; on craint cependant que les rdacteurs ne soient par trop
bouchs.

--Le Jardin des Plantes vient de recevoir un nouvel hte qui donne
beaucoup d'inquitude au _Constitutionnel_. Cet tranger, venu d'Asie,
est connu vulgairement sous le nom d'lphant; _le Constitutionnel_, en
publiant cette grande nouvelle, ne nous dit pas si l'intressant animal
descend de l'lphant Zamalaya dont parle Quinte-Curce, et que Darius
montait  la bataille d'Ardelles: _le Constitutionnel_ droge ici  ses
habitudes d'rudition bien connue, et nous avons le droit de nous en
plaindre. Le vnrable journal se contente d'annoncer que la bte est
mal leve et d'un trs-mauvais caractre. Avis aux professeurs
d'lphants actuellement sans emploi!

--Les choses roulent et les voilures marchent; le luxe gagne jusqu'aux
_omnibus_. Fi! de ces baraques rudes et pesantes, o les pauvres
Parisiens s'entassaient ple-mle comme un troupeau dans une table!
_l'omnibus_ se pare, l'_omnibus_ devient coquet et magnifique: il a des
coussins en velours moelleux: il se divise un stalles, comme l'orchestre
de l'Opra; il est peint et vtu en vrai dandy. On ne va plus en
omnibus, un court dans un palais roulant. Tiens! disait hier un homme
en blouse, en prenant place  cot de moi, si j'avais su a, j'aurais
fait vernir mes bottes. Excusez omnibus!

--Le mois de juillet vient d'clore; je ne sais ce qu'il nous mnage en
politique, mais il sera fertile en chansons et en danses. Les
nouvellistes de coulisses lui promettent l'_Oedipe  Colonne_ de
Sachini, la _Pri_, ballet en trois actes, l'opra-comique de feu
Moupou, dernier chant de ce compositeur regrettable, puis d'autres
roulades encore et d'autres entrechats que j'oublie. Pour moi, je n'en
demande pas tant; que juillet nous envoie un peu de beaux jours et de
soleil, et je le tiens quitte!

--J'allais en relier l, quand j'apprends une grande nouvelle; la
nouvelle m'arrive par la poste, timbre, cachete et ainsi conue: Vous
tes pri d'assister aux convoi, service et enterrement de mademoiselle
Anne-Marie Lenormand, dcde le 25 juin 1843 dans sa soixante-quinzime
anne, rue de la Sant, n 15, qui se feront le mardi 27 courant,  dix
heures du matin,  l'glise de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. De Profundis.

Il s'agit de mademoiselle Lenormand, la fameuse devineresse, qui a dit
la bonne aventure aux impratrices et aux rois. Elle laisse, dit-on, un
hritage de 500,000 francs  son neveu M. Hugo, lieutenant au 11e
rgiment de ligne.

Mademoiselle Lenormand, souffrante depuis longtemps, avait abandonn
seulement depuis quelques jours son trpied de la rue de Touron pour
aller mourir, chose singulire, rue de la Sant. Ou dit que son mdecin
la voyant  toute extrmit, s'approcha de son chevet et lui dit:
Mademoiselle, il faut mourir!--Il y a longtemps que j'avais devin
celui-l, rpondit-elle; et elle rendit le dernier soupir.



Une Visite  la Chambre des Pairs.

Si la visite que nous avons faite ensemble au Palais-Bourbon ne vous a
pas fatigu sans retour de ces sortes d'excursions dans le domaine de la
lgislature, nous poursuivrons aujourd'hui notre route, et frappant,
comme d'honntes curieux que nous sommes,  la porte des pairs de
France, nous allons les surprendre en flagrant dlit de cration des
lois. Le palais de la Chambre des Dputs, malgr la magnificence du
mot, est moins un palais qu'une masure, cette fois c'est un vrai palais
que nous avons sous les yeux. Les pierres frachement grattes de la
demeure des reprsentants s'lvent sans plaisir pour la vue et sans
rveiller dans l'esprit l'attrait endormi d'aucun souvenir historique,
le Luxembourg, en talant devant nous la belle ordonnance de ses
murailles dj revtues de la vnrable livre du temps, nous rappelle
encore bien des pages de notre histoire, ou sombres ou folles, ou
mesquines ou grandioses comme tout ce qui raconte la vie de l'humanit.

Admirez avec moi l'oeuvre que l'architecte de Brosse entreprit en 1615,
sur les ordres de Marie de Mdicis, et si cette imitation du palais
Pitti vous parat manquer de lgret et de cette lgance potique qui,
dans les difices mauresques, par exemple, rsulte de la dlicatesse et
de la riche multiplicit des dtails, reconnaissez que cette pesanteur
relative n'est pas sans une certaine grce, la grce de la force et de
la solidit. Dans l'aspect un peu triste peut-tre de ces colonnes
qu'tranglent dans toute leur longueur de lourds carcans de pierre, dans
la physionomie svre et massive de ces deux sortes de coupoles qui, de
la porte d'entre au corps de btiment principal, se rpondent et se
marient au regard avec noblesse, voyez comme un symbole du gnie des
premiers Mdicis dont la fille leva cette demeure, gnie  la fois
positif comme celui de la commerante et industrieuse rpublique qu'ils
administraient, et libral cependant, noble, d'une grce austre,
lgant et solide, le gnie du grand Cosme, en un mot, que ses hritiers
ne raffinrent qu'en le diminuant, et auquel ils ne donnrent plus
d'clat qu'en lui tant de sa probit et de sa puissante vigueur. Telle
est l'architecture de ce palais: il en est de plus dlicates, de plus
ouvrages, de plus brillantes; il en est peu qui la surpassent par la
juste proportion des membres, la robuste apparence et je ne sais quoi de
sobre qui satisfait le got.

J'ignore si Mario de Mdicis put habiter le Luxembourg; mais son second
fils, Gaston d'Orlans, l'habita, et avec lui entrrent sous ces votes
neuves l'intrigue, l'incertitude et la faiblesse pousse jusqu' la
lchet. L, se tramrent contre le cardinal bien des complots, o le
prince ne joua gure que le rle de pourvoyeur de ttes pour le compte
de ce redoutable Richelieu qui, au centre de sa toile, immobile,
implacable laissait se jouer la mouche imprudente, et d'un mouvement
brusque l'anantissait. Aprs Gaston, sa fille la grande Mademoiselle
emplit le palais de ses haines altires et de ses amours passionns.
C'est de l qu'elle partit pour aller sur les remparts de la porte
Saint-Antoine faire tirer le canon contre les troupes du roi; c'est l
qu'elle revint plus tard cacher souvent ses pleurs et sa jalousie
lorsqu'un secret mariage l'eut unie  Laudun. N'entendez-vous pas en
souvenir, dans cette cour aujourd'hui si morne, ce bruit de fanfares, de
cymbales, cette voiture attele de huit chevaux qui entre avec fracas,
et le galop des gardes et des musiciens qui la prcdent ou la suivent;
qu'est-ce que cela? c'est madame la duchesse de Berri, la fille du
rgent, digne fille d'un tel pre qui rentre chez elle aprs avoir
parcouru Paris dans ce fol quipage, au grand scandale des amis de
l'tiquette et notamment de Saint-Simon, qui lui aurait plutt pardonn
ses dbordements inous, que de se faire escorter par une garde sans que
son rang lui en donnt le droit. La Rvolution a pass et a pris
possession de ce palais; elle y loge d'abord ses prisonniers, puis son
gouvernement s'y installe. Le Luxembourg vit Barras donner aux moeurs le
signal de cette raction de la volupt qui fit ressembler un moment la
France  une assemble de fous dansant dans un cimetire et heurtant,
toute joyeuse, les dbris de l'chafaud. Quelque temps aprs, le
Directoire tombait dans ces mmes murs o le gnral Moreau gardait 
vue le directeur Collier, honnte homme, courageux citoyen, qui, si la
fermet du caractre et la droiture des principes avaient suffi pour
vaincre le gnie, aurait pargn  la France le despotisme de l'Empire
et assur le maintien des lois. Plus proche de nous, c'est du sang, un
sang glorieux qui rejaillit jusque sur ces pierres; c'est l, pendant la
nuit, que les pairs, constitus en tribunal, condamnrent  mort un des
plus vaillants gnraux de la France; c'est  deux cents pas qu'il fut
mystrieusement fusill.

Mais silence, pierres bavardes, silence, ou du moins ne nous parlez plus
que du prsent, la principale chose que nous venions chercher auprs de
vus. Notre carte d'entre, signe du Grand-rfrendaire, nous donne
place aux tribunes du midi. On y arrive par le grand perron et par des
corridors mal clairs, qui attendent l'achvement d'une restauration
qui nous semble bien lentement conduite; enfin s'ouvre devant nous la
nouvelle salle des sances de la Chambre des Pairs.

Je dis nouvelle, parce que les pairs sigeaient autrefois dans une autre
partie du Luxembourg, dont je vous pargne la description, et que cette
salle sort toute frache des mains des artistes qui lui ont donn son
dernier lustre et qui ont achev son dernier ornement. Eh bien! que
dites-vous de cette salle! Je dis qu'elle ressemble,  fort peu de chose
prs,  celle de la Chambre des dputs; seulement elle est plus petite,
perce d'un seul rang de tribunes drapes avec plus de richesse, orne
de peintures qui ne se trouvent pas chez grande soeur, et beaucoup plus
dore, comme il convient au rang snatorial des gens qu'elle doit
recevoir; mais c'est le mme hmicycle se rattachant par les deux
extrmits au fauteuil de la prsidence. Encore une diffrence: au lieu
des stalles, des fauteuils vert et or, en forme de chaises curules;
enfin, ce qu'on ne voit point  la Chambre des Dputs, le bureau du
chancelier-prsident est plac dans une demi-coupole, soutenue par des
colonnes jumelles en marbre jasp, qui se dtachent assez lgamment
sur une draperie vert et or, comme le reste des tentures. Ce qu'il y a
de singulier  ce sujet, et ce qui montre bien le caractre d'indcision
et de lieu commun que prend l'architecture dans les sicles sans
inspiration et sans loi, c'est que cette demi-coupole est tout  fait
semblable  celles qu'on dessine gnralement dans les glises et les
chapelles pour y tablir l'autel. Celle de la Chambre des Pairs, par la
disposition de ses colonnes jumelles, ressemble prcisment, avec un
dveloppement moindre,  la galerie cintre qui se dploie derrire le
matre-autel de la Madeleine; en sorte que, de nos jours, il ne semble
point trange; de placer indiffremment dans le mme lieu un autel ou un
fauteuil, un Dieu mort pour les hommes ou un chancelier qui ne mourra
certainement pour personne. Dans les ges et dans les pays vritablement
organiss, tout a son type, son caractre propre, sa loi; dans les temps
de confusion morale, quand les arts ont assembl quelques lignes
gracieuses, ils croient avoir tout fait, et tomme dans la sphre
philosophique toutes les ides s'effacent, ils ne cherchent  en
reproduire aucune, et ne peuvent par consquent rien exprimer.

[Illustration: Chambre des Pairs.--La Philosophie dvoilant la Vrit,
peinture du plafond de la bibliothque, par Riessner.]

Les peintures, dont plusieurs d'un mrite d'excution incontestable,
sont, les unes assez insignifiantes par leur sujet, les autres, d'un
genre allgorique trop naf, et quelquefois peu dcent.

[Illustration: Chambre des Pairs.--peinture du plafond de la
Bibliothque par Riessner.]

Pourquoi le _Couronnement de Philippe le Long_, dont le rgne est un des
plus ples de notre histoire, occupe-t-il un dessin de porte  la
Chambre des Pairs? Les cinq ou six personnages qui reprsentent, dit le
plan de la Chambre, les tats-Gnraux de je ne sais quelle poque sur
l'autre porte, ont plus d'-propos; mais, en fait, ils ne reprsentent
rien du tout, car on ne voit point d'assemble, et il est imposable de
deviner ce que se veulent ces personnages que nul motif visible ne
semble runir. Sur la vote, la _Justice, la Sagesse, la Loi_, et, dans
un coin, _la patrie_, qui a l'air trop petite fille, forment des sujets
allgoriques dont il est facile d'apprcier la convenance un peu banale.
D'autres fresques, toujours allgoriques, entremlent celles que je
viens de citer. Dans l'une d'elles, qu'au miroir symbolique je crois
reconnatre pour _la Vrit_ la principale figure est d'une ravissante
expression; il est impossible de voir des yeux plus sduisants, un plus
joli visage, des cheveux blonds plus soyeux; mais cette Vrit si
gracieuse, qu'elle a l'air de la _Fable_ pourquoi tend-elle ses beaux
bras blancs et ronds sur la vnrable assemble? Une Vrit si charmante
n'a rien  faire au milieu des nobles pairs; car, si par hasard son doux
sourire est trompeur et qu'en ralit elle ne soit que le _Mensonge_,
leurs mensonges, s'ils en faisaient, ne seraient pas si jolis, et leurs
vrits s'ils en disaient, devraient tre beaucoup plus mles et plus
austres.

Au total, l'impression que laisse la salle des sances est celle d'un
salon assez grandiose: tout y est discret, silencieux, presque endormi;
il n'y pntre qu'un demi-jour favorable au repos. Aucun bruit n'y vient
du dehors, et des tapis pais amortissent les bruits intrieurs; la voix
elle-mme, sans doute faute de sonorit dans la salle, n'y rsonne qu'en
sourdine et semble craindre d'veiller des chos. Point de ce tumulte,
de ce faux air d'coliers en vacances, de ces conversations multiplies
qui, de tous les cts et sur tous les tons, bourdonnent, de cette
agitation, en un mot, qui frappe lorsqu'on entre  la Chambre des
Dputs. Ici, au contraire, de la dignit, si on veut, mais surtout un
inaltrable calme, et qui rgne invariablement sur ces bancs d'ailleurs
presque toujours  moiti dserts.

[Illustration: John Singleton Bopley, baron Lyndhurst, grand-chancelier
d'Angleterre.]

Ce n'est pas l l'aspect de la Chambre des Lords. Dans leur antique
salle de Westminster, beaucoup moins reluisante et dore que celle des
pairs de France, tendue de vieilles tapisseries dcolores, garnies de
quelques fauteuils seulement pour les pairs ecclsiastiques et de
banquettes pour le reste des lords, il rgne, au dire, des crivains
anglais, un profond sentiment de dignit et de convenance; il s'en
exhale un parfum de bon ton et d'aristocratie; mais il y a plus de vie,
plus d'animation, on y sent l'exercice d'une nergie plus relle, et
tout ce qu'un corps puissant peut imprimer de force  ses membres, ils
le montrent gnralement. En prsence de ce sac de laine o sige le
chancelier d'Angleterre, et qui rappelle  ces hritiers de la fodalit
anglaise les conditions  la fois agricoles, manufacturires et
commerciales de leur prpondrance et de celle de leur pays, ils sont
vraiment encore, aujourd'hui mme que le sol commence  trembler sous
leurs pieds et que la dcadence est peut-tre bien proche, la seule
aristocratie de l'Europe qui ait un sens, une raison d'tre en mme
temps qu'une incontestable action.

Le chancelier de France, revtu de la simarre, bien connue de la presse
satirique, portant en sautoir le grand-cordon rouge sur lequel flotte
ngligemment un rabat de dentelle brode, et tenant  la main sa toque
de velours noir garnie d'hermine, vient de s'asseoir au fauteuil. Les
secrtaires qui composent le bureau de la Chambre prennent place  ct
de lui, et aux deux extrmits du bureau, deux fonctionnaires qui ne
sont point pairs de France, le garde des archives et son adjoint. Les
pairs, en frac gros bleu brod d'or au collet et aux parements des
manches, arrivent lentement et en assez petit nombre  leurs siges: la
sance est ouverte.

Que sera-t-elle pour nous, cette sance abstraite et typique qui doit
nous rsumer toutes les autres, et nous donner la substance du travail
de la Chambre haute. Il faut bien le dire, elle n'aura ni traits
dcisifs, ni couleur clatante, ni rsultats bien fconds en grandeur ou
en utilit. Bien des causes tendent  paralyser l'action des pairs de
France; et sans discuter ici, ce qui nous mnerait trop loin, les germes
de faiblesse contenus dans leur principe constituant lui-mme, qui ne
leur laisse d'indpendante ni dans leur origine ni dans l'exercice de
leur part de pouvoir, on peut dire qu'eux-mmes, renchrissant sur les
tendances de leur principe, se lient encore volontairement les mains. A
tel point qu'ils semblent les Herms de la politique: sans bras pour
agir, sans pieds pour marcher. Sans doute il y a beaucoup de lumires 
la Chambre, des caractres honorables, des administrateurs consciencieux
et instruits, des savants et des crivains de premier ordre; mais, outre
que parmi les clbrits qui s'y rencontrent, c'est moins l'clat de
l'intelligence qu'un certain caractre politique qui les a conduits  la
pairie, on avancerait sans tmrit que, dans ses conditions actuelles
d'existence l'assemble fut-elle, par impossible, toute et
impartialement compose des esprits les plu distingus dans les
diverses branches du travail intellectuel, sa vitalit politique n'en
serait ni plus grande ni plus assure. En effet, sans mconnatre, ou
plutt pour mieux apprcier les imprescriptibles droits de
l'intelligence au gouvernement de la Socit, on peut avouer que ce
n'est pas parce qu'on se sera montr un grand chimiste, un grand
physicien, un grand philosophe, un grand pote, qu'on sera
ncessairement un bon lgislateur. Tous les talents spciaux, lorsqu'ils
ne sont pas vivifis par un grand et beau caractre, et par quelque
puissance synthtique de l'intelligence, viennent s'effacer et
s'teindre, chouer irrparablement dans ce suprme oeuvre de la
conduite des hommes. Tout dpend donc  la fois du principe
d'organisation d'une assemble et du systme qu'elle s'impose. Si elle
est anime follement du bien public; si, par tous les angles, elle
pntre trs-avant dans les diverses classes de la socit; si, sous
quelque forme que ce soit, elle vit puissamment de la vie populaire et
du sentiment national, elle trouvera toujours assez de lumires, et
tracera dans l'histoire un sillon aussi large que richement ensemenc.
Mais si on prend,  et l, des talents de divers ordres, qu'aucun lien,
aucune pense commune, aucun intrt commun ne runit, pour leur
confrer, avec un titre honorifique, une part effective dans la
confection des lois; s'ils n'arrivait  cette position minente que par
un choix arbitraire et au gr d'une faveur qui chappe  tout contrle,
on cre ainsi un ensemble htrogne, compos de parcelles brillantes,
je le veux bien, mais qui jurent entre elles et ne peuvent marcher de
front. Alors elles restent en place, et c'est  peu prs ce que font les
membres de la Chambre des Pairs.

Cette Chambre s'est persuade qu'elle ne doit jouer d'autre rle, dans
le gouvernement de l'tat que celui de la chane d'ancrage qui sert 
obvier aux inconvnients de la rapidit des pentes. Cette persuasion est
si profonde, si absolue, que, bien qu'elle se soit fait une autre loi,
par des causes analogues, d'appuyer toujours le pouvoir excutif, s'il
prend  celui-ci une vellit de progrs, si lgre qu'il soit, les
pairs s'y opposent, et disent  l'audacieux: Tu n'iras pas plus loin!
Dernirement les journaux ministriels eux-mmes se dpitaient un peu
d'avoir des amis si opinitrement conservateurs, quand ils ont vu la
Chambre repousser quelques petites et innocentes amliorations que le
ministre voulait introduire dans nos Codes.

[Illustration: M. Pasquier, chancelier de France, prsident de la
Chambre des Pairs.]

[Plan de la Salle des sances des Pairs.]

        A. Entre principale.
        D. Couloir de droite.
        G. Couloir de gauche.
        T. Tribune des orateurs.
        1. Le prsident de la Chambre M. le baron
           Pasquier, chancelier de France.
        2. Secrtaires: M. le marquis de Louvois.
                        M. le comte de Turgot.
        3. Secrtaires: M. le comte Durocher.
                        M. le vice-amiral Halgan.
        4. M. Cauchy, secrtaire-archiviste.
        5. M. La Chauvinire, secrtaire-archiviste.

        6. Huissiers.
        7. Stnographes du _Moniteur_.
        8.     "         "       "
        B. Bancs de MM. les ministres.
        E. Banquettes rserves pour MM. les Dputs.
        C. Tribune du corps diplomatique.
        S. Tribune de MM. les journalistes.
        N. Tribune de MM. les gardes nationaux.

On ne peut dtailler l'emploi des autres tribunes, parce que leur
destination varie d'un jour  l'autre.

[Illustration: Chambre des Pairs.]

L'loquence des orateurs de la Chambre des Pairs se ressent
ncessairement du funeste systme qu'elle a embrass, et malgr les
talents qu'elle renferme, il est rare qu'un rayon de leur supriorit se
fasse jour dans leurs oeuvres oratoires. L'loquence vit de luttes et de
luttes srieuses, et dans ce paisible champ clos, on ne combat mme pas
avec les armes courtoises; le fer mouss y semble encore trop terrible.
Je ne me plaindrais pas qu'un respect mme excessif des convenances y
effat un peu trop les formes vives du langage, si, sous ce manteau
couleur de muraille, se cachait l'clat des penses fortes et la vigueur
des raisonnements. En dehors des questions de style, il y a les
questions d'tat; mais que peuvent tre ces graves questions, lorsqu'on
est dtermin  l'avance  les juger toujours assez bien rsolues, 
penser que nos anctres et nous-mmes avons assez fait, et qu'il n'y a
plus rien  faire. Mirabeau lui-mme s'atrophierait dans une pareille
atmosphre, et, sous ce rcipient pneumatique, l'asphyxie teindrait ses
larges poumons. Quoi! vous tes, dans une mesure assez restreinte, et
vous prtendez tre absolument l'lite de la socit, l'lite du rang,
l'lite de l'intelligence, et vous pensez que le grand acte de cette
suprme intelligence collective est de n'en faire aucun! Comme le fakir
indien, vous croyez que la perfection consiste  s'accroupir au pied de
l'arbre, et  y demeurer des annes sans bouger? Et  quoi donc
reconnat-on, je ne dis pas l'intelligence, mais la vie, si ce n'est au
mouvement? Quels sont les bienfaiteurs de l'humanit? ceux qui l'ont
mene en avant. Quel est leur titre? d'avoir fray, d'avoir clair la
route. Loin donc la sagesse, oisive et strile. Qu'a-t-elle laiss
d'influence  la pairie, cette prtendue sagesse de l'immobilit? Si
vous voulez tre les premiers et vraiment les sages, rglez le
mouvement, soit, mais menez-le. Conduisez-nous, pour conduire les
autres, il faut marcher devant eux. Et ne croyez pas surtout, quelles
que soient les barrires que vous leviez qu'elles arrtent vraiment le
gnie de l'humanit. Le gnie de l'humanit est le condor aux vastes
ailes: vous aurez beau lui tracer magistralement un cercle
infranchissable, vous ne pouvez pas emprisonner les airs.



LES DEUX MARQUISES.

COMDIE EN TROIS ACTES.

PERSONNAGES.

LE MARQUIS DE FAVOLI, colonel des carabiniers, commandant  Modne;
trente-six ans.
LA MARQUISE, sa femme.
FRANCESCA, jeune veuve, marquise de Montenero, sa cousine.
LA CHANOINESSE SANTA-CROCE, tante de Francesca.
LE COMTE ODOARD, Capitaine des carabiniers.
RANNUCCIO, lieutenant des carabiniers, cinquante ans.
MATTEO, domestique du colonel.

La scne se passe  Modne.

ACTE PREMIER.

Le thtre reprsente un salon; porte au fond; portes latrales, sur le
devant, une table charge de papiers.

Scne Ire.

LE MARQUIS DE FAVOLI, _seul_.

LE MARQUIS, _assis  la table et lisant_.--A monsieur le marquis de
Favoli, commandant de Modne ... A monsieur le colonel Favoli ... Ah!
voici les renseignements prcis sur cette conspiration des carbonari! Le
prince sera enchant. Depuis qu'il sait qu'il y a des rfugis franais
dans le duch, il ne rve plus de rvolte; et quand il n'a pas sign,
avant son djeuner, un ordre d'exil ou une sentence d'emprisonnement, il
n'est pas tranquille sur sa principaut.. (_Il sonne, Matteo entre. A
Matteo._) Le commandant Rannuccio est-il revenu de la villa du prince?

MATTEO.--Il attend les ordres de monsieur le marquis.

LE MARQUIS.--Qu'il entre. (_Matteo sort._) Quel trsor pour le prince
que le commandant! Il est n pour arrter, comme le prince pour avoir
pour; ce n'est pas un homme, c'est un verrou!

Scne II.

LE MARQUIS, RANNUCCIO.

LE MARQUIS.--Eh bien! que m'apportes-tu de la part du prince?

RANNUCCIO.--Les nouvelles les plus graves, les ordres les plus svres.

LE MARQUIS.--Quelles nouvelles?

RANNUCCIO.--Une rvolte, a clat  Parme; le grand-duc a fait fusiller
les deux chefs dans les vingt-quatre heures, et notre prince est rsolu
 l'imiter.

LE MARQUIS, _ part._--Et il le ferait!(_Haut._) Aprs?

RANNUCCIO.--Des Franais sont cachs dans Modne.

LE MARQUIS.--Je le savais.

RANNUCCIO.--Ils ont envoy un plan de rpublique aux officiers de
carabiniers.

LE MARQUIS.--De notre rgiment!

RANNUCCIO.--Une runion doit avoir lieu demain, pendant la nuit, dans
les environs de la villa.

LE MARQUIS.--En quel lieu?

RANNUCCIO.--Je l'ignore; mais je le saurai avant ce soir.

LE MARQUIS.--Quels sont les ordres du prince?

RANNUCCIO, _tirant une lettre._--Les voici.

LE MARQUIS. _lisant._--Faire dtruire le plan de rpublique sur la
place par les mains du bourreau. Trs-bien! voil comme j'aime les
auto-da-f, quand on n'y brle que du papier! (_lisant._) Arrter 
tout prix les conspirateurs. (_A Rannuccio._) Et le chtiment?

RANNUCCIO.--Pour les suspecte, les galres; pour les coupables, la mort.
Que le capitaine Odoard prenne bien garde  lui.

LE MARQUIS.--Odoard, mon jeune aide-de-camp ... Il n'a jamais conspir
que contre l'ennui.

RANNUCCIO.--Il est ardent, exalt.

LE MARQUIS.--Oui, pour tout ce qui est beau et noble.

RANNUCCIO.--Vous ne le connaissez, pas.

LE MARQUIS.--Tu en as toujours t jaloux. Quel ge a donc ta femme?

RANNUCCIO.--Vingt ans, monsieur le marquis.

LE MARQUIS, _riant._--Est-ce que ce serait l la cause? (_Rannuccio fait
un mouvement._) Rassure-toi; je vais marier Odoard ... Mais achevons ces
dpches. (_Tout en lisant._) D'ici l, pour endormir toute dfiance, le
prince veut qu'on s'occupe de ftes. Il y aura bal ce soir  la cour
pour le mariage de la princesse Nicolini. Va commencer les recherches.
(_Rannuccio sort._)

LE MARQUIS,--_Sonnant_--Matteo!... (_Matteo parat. A Matteo._) Ma
cousine Francesca est-elle chez la marquise?

MATTEO.--Elle vient de passer chez sa tante, madame la chanoinesse.

LE MARQUIS.--Madame la chanoinesse est ici!

MATTEO.--Elle est arrive ce matin et a dj demand si M. le marquis
tait visible.

LE MARQUIS.--Voil mes projets renverss ... Cette respectable
chanoinesse a un art incroyable pour dgoter les autres du mariage!...
Si elle tait ridicule au moins ... mais non, elle a trouv le moyen
d'tre vieille fille, religieuse et d'avoir de l'esprit ... Il faut
combattre sa prsence! Matteo.

MATTEO.--Monsieur le marquis ...

LE MARQUIS.--Allez chez le capitaine comte Odoard, et priez-le de passer
chez moi.

MATTEO.--Oui, monsieur. (_Au moment o il va pour sortir il aperoit la
chanoinesse, et annonce._) Madame la chanoinesse de Santa-Croce, (_Il
sort._)

Scne III.

LA CHANOINESSE, LE MARQUIS.

LA CHANOINESSE, _riant._--H, bonjour, mon cousin!... Vous voyez que je
n'ai pas voulu retarder d'un instant le plaisir de vous voir.

LE MARQUIS.--Quel air riant, chre comtesse! Votre joie me fait
trembler. Est-ce que vous avez quelque mauvaise nouvelle  m'apprendrez.

LA CHANOINESSE.--Je la trouve trs-bonne.

LE MARQUIS.--C'est ce une je voulais dire.

LA CHANOINESSE.--J'ai dcid enfin Francesca  me suivre au couvent.

LE MARQUIS.--Quel proslytisme de clibat!... Est-ce l'histoire du chien
du jardinier, qui n'y touche pas et ne veut pas qu'on y touche?

LA CHANOINESSE.--Non, je vous le jure, il n'y a ni envie ni
ressentiment.... c'est pure conviction ... je voudrais faire cole.

LE MARQUIS.--Vous aurez de la peine.

LA CHANOINESSE.--Vous croyez donc, messieurs, qu'on ne peut pas se
passer de vous?

LE MARQUIS.--Jusqu' prsent, mesdames, vous avez t assez de cet
avis-l.

LA CHANOINESSE.--Eh bien, en vrits, je n'y puis rien comprendre; j'ai
t jeune, pas plus mal qu'une autre ... peut-tre mieux mme,  ce que
l'on disait ... et les prtendants ne manquaient pas autour de moi,
d'autant plus que j'avais une grande fortune; et rien ne vous attire
plus, messieurs, que les beaux yeux d'une cassette ... Eh bien, je n'ai
jamais pu avoir la plus petite passion ... c'tait peut-tre de ma
faute... mais je crois plutt que c'tait de la vtre; d'abord,
convenez-en, vous tes tous fort laids, et si par hasard un de vous
chappe  la rgle ... c'est un fat.

LE MARQUIS,--Dans quelle catgorie me rangez-vous, cousine?

LA CHANOINESSE, _avec gaiet_--Vous?... vous tenez des deux.

LE MARQUIS.--Grand merci!

LA CHANOINESSE.--Mais revenons  ma nice, marquis. Savez-vous que vous
tes un ingrat de ne pas vouloir que je fasse une sainte de votre nom?

LE MARQUIS.--Pourquoi cela?

LA CHANOINESSE.--Cela compterait peut-tre  la marquise par
substitution.

LE MARQUIS.--Ah! toujours des pigrammes contre la femme que j'ai.

LA CHANOINESSE.--Comme vous contre le mari que je n'ai pas ...

LE MARQUIS.--Mais,  votre tour, pouvez-vous penser  faire une
religieuse de Francesca?... un coeur si aimant, si tendre ...

LA CHANOINESSE.--C'est pour cela ... Charmante enfant! quelle
sensibilit vraie et nave! quel trsor de dvouement, d'abngation ...
vous ne la connaissez pas ... un homme ne peut pas apprcier un tel
coeur! Elle serait capable de se sacrifier pour celui qu'elle aimerait;
et vraiment, Messieurs, vous n'en valez pas la peine.

LE MARQUIS.--Comment, vous voulez que tant de grces soient perdues?

LA CHANOINESSE.--Je les aime mieux perdues que profanes; tout serait
blessure pour elle au milieu de vos passions goste et hypocrites ...
d'ailleurs n'est-elle pas marquise comme votre femme? n'a-t-elle pas t
marie?

LE MARQUIS, _riant_-Marie! marie!... J'honore infiniment la mmoire de
feu le marquis de Montenero, mon cousin; mais il avait soixante-quinze
ans quand il a pous Francesca, et ...

LA CHANOINESSE.--Monsieur ...

LE MARQUIS.--Ah! pardon ... pardon ... je vous parle toujours comme si
vous ne compreniez pas.

LA CHANOINESSE.--Encore ... mais  votre tour ... quel besoin avez-vous
de remarier Francesca?

LE MARQUIS.--Esprit de propagande, comme vous.

LA CHANOINESSE.--Je ne vous croyais pas si bon chrtien. Vous, prnez le
mariage!... C'est de l'oubli des injures.

LE MARQUIS.--Toujours contre ma femme! Il est vrai que la marquise est
un peu capricieuse, un peu volontaire, un peu coquette, un peu
mordante... Mais avouez qu'en revanche, et pour rtablir l'quilibre, je
suis avec elle d'une douceur...

LA CHANOINESSE.--D'une douceur honteuse pour un homme.

LE MARQUIS, _riant_.--Je respecte en elle l'image de mon souverain. Vous
ignorez ce que c'est que d'pouser la fille d'un prince et la fille
naturelle encore!

LA CHANOINESSE.--Avouez donc que vous avez peur!

LE MARQUIS.--Peur? Vous savez que je ne redoute gure personne.

LA CHANOINESSE.--Toujours vain de vos duels.

LE MARQUIS.--Que voulez-vous? je n'a que cela de srieux. Je suis
moqueur, sceptique, il faut bien que je regagne la considration par
quelque endroit; et puis cela m'est d'un grand avantage; on n'se pas
s'attaquer  ma femme, on sait ce qu'il en coterait.

LA CHANOINESSE, _riant_.--Est-ce que vous seriez jaloux?

LE MARQUIS.--Dieu m'en garde!... Mais je hais le ridicule, et si ma
femme me trompait, ft-ce pour mon meilleur ami ... je le tuerais sans
piti. (_La chanoinesse fait un mouvement. Le marquis, riant._)
Rassurez-vous; la rputation de mon pe me met  l'abri, et, sr de ce
ct, je permets  la marquise tous ses caprices, ses despotismes ...

LA CHANOINESSE.--Sans compter que vous vous en accommodez assez bien,
parce qu' chaque clat qu'elle vous fait, le prince son pre vous
envoie une dignit de plus.

LE MARQUIS.--Et voil pourquoi j'ai avanc si vite! Ah! comtesse, je
vous ai vol celui-l.

LA CHANOINESSE.--J'en trouverai d'autres; la matire est si riche! Mais,
dites-moi donc, monsieur le marquis, est-ce que le fief de Montenero ne
vous reviendrait pas, si Francesca se remariait?

LE MARQUIS.--Sans doute.

LA CHANOINESSE.--Eh bien! voyez un peu comme le monde est mchant! Ne
prtendait-on pas hier, chez le prince, que si vous pressiez tant votre
cousine de donner un successeur  votre cousin, c'tait pour avoir ce
titre et ce fief ... Je n'en ai pas cru un mot, comme vous le pensez
bien.

LE MARQUIS.--J'en suis convaincu, et j'avais t reconnaissant par
prvision. N'ai-je pas entendu dire avant-hier que se vous insistiez
vivement pour que Francesca entrt dans le couvent de Santa-Croce,
c'tait afin d'en tre nomme suprieure. Vous devinez ce que j'ai
rpondu.

LA CHANOINESSE.--Allons! c'est de bonne guerre; mais je vous jure que je
n'ai aucun intrt personnel ...

LE MARQUIS.--Et quand vous en auriez, o serait le mal? Vous et moi,
nous ne voulons que le bonheur de Francesca; eh bien! par hasard, notre
fortune se trouve sur la mme route que son bonheur, faut-il donc
rebrousser chemin  cause de cela? Ce serait de l'gosme de
dlicatesse... Mais j'aperois Francesca et ma femme, les deux
marquises.

Scne IV.

Les mmes, FRANCESCA, LA MARQUISE.

LA MARQUISE, _ la chanoinesse_.--Madame la chanoinesse, nous vous
cherchions.

LA CHANOINESSE.--Pourquoi donc?

LA MARQUISE.--Francesca ne veut pas faire ses commandes de toilette sans
vous.

LA CHANOINESSE.--Pour le bal de ce soir? pour le mariage de la princesse
Nicolini?

FRANCESCA.--Oui, chre tante; il faut que vous m'aidiez dans le choix de
ma parures.

LE MARQUIS, _ Francesca_.--Vous voulez donc tre bien belle?

FRANCESCA, _rveuse_.--Oui ...

LE MARQUIS.--Quel est donc le jeune cavalier?... (_L'observant et
gaiement._) On dit que la princesse ouvre le bal avec le capitaine
Odoard.

FRANCESCA, _trouble._--Ah! vraiment.

(_La chanoinesse observe la marquise._)

LE MARQUIS.--En connaissez-vous un plus digne, beau, brave?...

LA MARQUISE, _avec un accent d'ennui_.--Ah! voil les loges du
capitaine Odoard qui recommencent! Je ne conois pas ce que l'on trouve
en lui de si accompli. Il est jeune?... qui est-ce qui n'est pas jeune?
brave? c'est son mtier; beau?... il le croit; spirituel?... il le dit.

LE MARQUIS.--Vous tes injuste; jamais un mot ...

LA MARQUISE.--Il le laisse voir, c'est la mme chose.

LA CHANOINESSE, _ part_.--Elle dit bien du mal d'Odoard. Est-ce qu'elle
penserait tout le contraire?

LA MARQUISE.--Je ne comprendrai jamais ni les admirations ni les
prfrences qui l'entourent.

LE MARQUIS,  Francesca.--Et vous, cousine?

FRANCESCA, _trouble._--Moi, mon cousin ... mais ...

(_Rannuccio entrant._)

RANNUCCIO.--Une dpche pour M. le colonel.

LE MARQUIS.--Donne. (_Lisant._) Voil comme on ne sait jamais ce que le
temps vous amnera. Je comptais vous accompagner ce soir, mesdames, et
il faut que je monte  cheval dans quelques heures et je passe la nuit
hors de Modne.

LA MARQUISE, _avec une indiffrence affecte_.--Ah! vous partez ce soir?

FRANCESCA.--Et pourquoi donc?

LE MARQUIS.--Une affaire qui ne sera pas grave, j'espre, mais qui exige
ma prsence; une conspiration de carbonari. (_Se tournant vers
Rannuccio._) Faites tous vos prparatifs, puis vous passerez chez le
comte Odoard et vous lui direz que je l'attends.

LA MARQUISE, _d'un air indiffrent._--Est-ce que vous emmenez le comte?

LE MARQUIS.--Moi? non, (_se penchant vers sa cousine._) je ne suis pas
assez mauvais cousin pour cela.

FRANCESCA, _trouble._--Mon cousin!...

LA MARQUISE, _sortant._--Venez-vous, Francesca?...

LE MARQUIS, _bas  Francesca._--Restez.

LA CHANOINESSE, _qui a entendu ce mot, s'approchant du
marquis._--Marquis, je vais vous prouver que je ne vous redoute pas ...
je vous laisse avec Francesca. Allons, travaillez, persuadez; dites-lui
bien que le comte Odoard est charmant. Mon pauvre marquis, vous avez de
l'esprit, mais vous n'y voyez goutte. (_Elle sort._)

Scne V.

LE MARQUIS, FRANCESCA.

LE MARQUIS, _regardant Francesca, qui a la tte baisse._--Charmant
visage, coeur charmant! (_S'approchant d'elle._) H bien,  quoi
pensez-vous, rveuse?

FRANCESCA.--Je pensais ... je pensais  ce bal.

LE MARQUIS.--Ah! vous pensiez  ce bal? et pas  autre chose?

FRANCESCA.--A quoi donc?

LE MARQUIS.--Voyons, chre cousine, ne dissimulez pas; vous savez bien
que, quoique vous ne m'ayez rien confi, je suis un peu votre confident.
Dites-moi pourquoi, depuis quelque temps, vous tes triste?

FRANCESCA.--Que voulez-vous, mon cousin? on vit sur la foi d'une
chimre, on est aveugle, on veut l'tre; et puis vient un moment qui
dchire le voile, et alors ... Oh! il y a des choses qui font bien du
mal!...

LE MARQUIS.--Chre cousine, s'il n'y avait de chimre que votre peine!
(_Elle secoue tristement la tte._) Me permettez-vous de vous deviner
pour vous consoler?

FRANCESCA, malgr elle.--Oh! mon cousin, il ne m'aime pas!

LE MARQUIS.--C'est impossible! vous tes si bien faits l'un pour
l'autre... Tous deux jeunes, beaux, gnreux, dvous; vous, Francesca,
vous vous sacrifieriez pour celui que vous aimez; lui, en se faisant
tuer pour un ami, il lui dirait; Merci ... Oh! deux mes pareilles
doivent se comprendre ... Il vous aime!

FRANCESCA.--Je l'ai pens d'abord comme vous. Il tait si aimable, si
empress, je cdai  cet attrait ... alors je devins triste; mais lui,
il resta gai, spirituel ... On n'est pas si aimable quand on aime.

LE MARQUIS.--S'il a la tendresse gracieuse, ce n'est pas sa faute; ne
vient-il pas sans cesse ici?

FRANCESCA.--Mais y vient-il pour moi?

LE MARQUIS.--Pour qui pourrait-il y venir?

FRANCESCA.--C'est ce que je me dis. Mais pourquoi ne jamais me parler de
ce qu'il prouve?

LE MARQUIS.--Ne tchez-vous pas de lui cacher ce que vous prouvez?

FRANCESCA.--C'est vrai ..., mais pourquoi rechercher toutes les femmes
plus que moi, mme ma cousine?

LE MARQUIS.--Il fait la cour  ma femme? Plus de doute! les prtendus
commencent toujours par sduire la famille.

FRANCESCA.--Mon cousin, m'aimera-t-il encore longtemps ainsi dans la
personne de mes grands parents?

LE MARQUIS.--Cela dpend de vous ... Voyons, faut-il tout vous dire? Eh
bien! je sais pourquoi il n'ose pas se dclarer.

FRANCESCA.--Parlez!

LE MARQUIS.--C'est que vous avez,  ses yeux, un immense dfaut ...

FRANCESCA.--Un dfaut! je m'en corrigerai.

LE MARQUIS, _riant._--Attendez, attendez; je sais beaucoup de gens qui
vous prendraient ce dfaut-l, si vous vouliez vous en dfaire ... Vous
tes trs-riche, et Odoard n'a que son pe et son nom.

FRANCESCA.--Je n'y avais jamais song!

LE MARQUIS.--La dlicatesse arrte sur ses lvres l'aveu d'un amour qui
ressemblerait  un calcul ..., et vous tes pour lui dans la position
des reines que l'on n'ose pas aimer,  moins qu'elles ne disent: Je vous
le permets.

FRANCESCA.--Ah! quel trait de lumire, mon cousin. Parlez encore; oui,
tout s'explique maintenant; quoi de plus naturel ... que son silence! de
plus naturel ... et de plus noble! C'est bien  lui ... Et moi qui
l'accusais! N'est-ce pas que c'est bien! Je suis folle! une seule pense
m'avait mise au dsespoir ... et un seul mot de vous me comble de joie.
Mon Dieu!... que la tte est faible, quand le coeur est rempli ... Mais
maintenant, mon cousin ... je ne crois plus que vous, je m'abandonne 
vous. Voyons, dites, que dois-je faire? car il faut le dtromper ...
tout de suite ... tout de suite ...

LE MARQUIS.--C'est cela ... complotons ensemble ...

FRANCESCA.--Oui, donnez-moi un bon conseil. Comment lui dire qu'il a
tort de se taire?

LE MARQUIS.--Certes, voil la premire fois qu'une femme demande avis 
un homme pour en amener un autre  ses pieds.

FRANCESCA.--Ah! rpondez-moi.

LE MARQUIS.--D'abord, ma jolie cousine ... il ne faut plus, quand il
s'approche, garder cet air froid et digne.

FRANCESCA.--J'ai l'air froid avec lui! Oh! mon cousin, je crois  mon
tour que vous ne vous y connaissez, pas.

LE MARQUIS.--Il faut l'enhardir.

FRANCESCA.--Je l'enhardirai.

LE MARQUIS.--tre un peu coquette.

FRANCESCA.--J'ai peur de ne pas tre trs-habile l-dessus.

LE MARQUIS.--Demandez des leons  ma femme ... Montrer de la jalousie
...

FRANCESCA.--Je n'ai pas besoin de matre pour cela.

LE MARQUIS.--Le prier de chanter avec vous.

FRANCESCA.--Oui, mon cousin.

LE MARQUIS.--Lui fitre des avances, enfin.

FRANCESCA.--Oui, mon cousin; je ferai comme les reines, je
permettrai!... Oh! quelle joie, quelle joie! Tout change d'aspect  mes
yeux ... Quand je suis entre, le salon me semblait triste, sombre....
maintenant il est gai, riant ... Je voudrais qu'il vint!... il me semble
que rien qu'en me regardant, il comprendrait que tout ce qui est dans
son coeur est dj depuis longtemps dans le mien ... qu'il ...

MATTEO, _annonant_--M. le comte Odoard.

FRANCESCA.--Je m'enfuis!

LE MARQUIS, _la retenant._--Eh bien ... eh bien! voil donc ce grand
courage!... Oh! je ne vous laisse point partir.

Scne VI.

Les mmes, ODOARD.

ODOARD.--Colonel, je me rends  vos ordres. (_Saluant Francesca._)
Madame ...

LE MARQUIS.--H! l'air riant et heureux, capitaine... Vous avez donc
fait quelque grand rve?

ODOARD.--Colonel ...

LE MARQUIS.--C'est que je crois aux rves ... et si vous avez d'heureux
pressentiments aujourd'hui, ne les chassez pas.

FRANCESCA, _bas._--Mon cousin!

ODOARD.--Comment cela?

LE MARQUIS.--Je ne m'explique pas; attendez-moi ici, j'ai quelques
dpches  vous remettre.

ODOARD.--Est-ce pour un point loign, colonel?

LE MARQUIS.--Non, non, vous serez revenu pour le mariage de la princesse
Nicolini; il doit vous inspirer un intrt particulier.

ODOARD.--Je ne m'en cache pas. LE MARQUIS.--Je reviens; attendez-moi
ici. (_Bas,  Francesca._) Allons, vous voil devant l'ennemi ...

FRANCESCA.--Je tremble.

Scne VII.

FRANCESCA, ODOARD.

FRANCESCA,  part.--Quand je songe qu'il faut que je commence!... Quel
embarras!

ODOARD.--Le colonel avait raison, madame, et je suis en veine de
bonheur... Madame la marquise me permet de lui demander la premire
valse pour demain.

FRANCESCA.--La marquise permet et accorde. (_A part._) Il m'aide.
(_Haut._) Mais serez-vous revenu?

ODOARD.--Oh! je le serai! Manquer au mariage de la comtesse Nicolini!...
il me va trop au coeur! Cette femme d'un haut rang d'une prande fortune,
qui aime un jeune homme obscur, et qui,  force de l'aimer, triomphe de
tous les obstacle pour l'lever jusqu' elle.

FRANCESCA.--Cela vous tonne?

ODOARD.--Non, non, car le dsintressement est dans le coeur de toutes
les femmes; qu'elles soient riches, qu'elles soient princesses, reines
mme, que leur importe? Elles ne regardent ni  l'opulence ni au titre;
elles aiment, et tout est dit.

FRANCESCA.--Vous admirez la comtesse; et moi.... c'est le jeune homme
qui me touche, de l'avoir aime assez pour accepter.

ODOARD.--Que je l'envie! Aprs le plaisir de tout donner  la femme
qu'on aime, le plus grand bonheur est de lui tout devoir! Je n'ai jamais
compris les fausses dlicatesses qui s'alarment des bienfaits d'une main
si chre. S'aimer, cela sanctifie tout ... On n'est plus deux ... on est
seul; aucun ne reoit et chacun donne.

FRANCESCA, mue--Quelle chaleur!.... Vous parliez.... comme si vous
tiez amoureux.

ODOARD.--_riant._--Je le suis peut-tre.

FRANCESCA.--Vraiment ... Eh bien, cela me fait plaisir, (_S'approchant
de lui et avec enjouement._) Monsieur le comte, les femmes sont bien
curieuses.

ODOARD.--Presque autant que les hommes sont indiscrets.

FRANCESCA.--Je vous ai dit mon dfaut; vonlez-vous me prouver le vtre?

ODOARD.--On dit que les femmes ne nous pardonnent jamais une
indiscrtion, mme quand elles l'ont provoque.

FRANCESCA.--Il y aurait peut-tre moins d'indiscrtion de votre part que
vous ne croyez. (_A part_) J'espre que je m'avance.

ODOARD, _ part._--Est-ce quelle se douterait? Donnons-lui le change.

FRANCESCA, _s'approchant._--Quel ge a-t-elle?

ODOARD.--Vingt ans!

FRANCESCA, _ part._--Mon ge! (_Haut._) Sera-t-elle au bal demain?

ODOARD.--Vous m'en demandez beaucoup.

ODOARD.--Vous ne niez pas? Elle y sera. Me la montrerez-vous?

ODOARD.--Oh! je ne le peux pas.

FRANCESCA, _ part._--Je le crois bien. (_Haut._) Est-elle jolie?

ODOARD.--Mieux que jolie ... mieux que belle ... charmante!

FRANCESCA.--L'amour voit tout en beau.

ODOARD.--Oh! je ne m'abuse pas ... des yeux si doux ... des cheveux ...

FRANCESCA.--Ses cheveux?

ODOARD.--Des cheveux blonds.

FRANCESCA, _ part._--Comme moi! comme moi!

ODOARD, _s'animant._--Son visage plein de finesse et d'clat, une
physionomie qui promet une belle me, une me qui donne plus encore.

FRANCESCA,  part.--Qu'il est doux de s'entendre parler ainsi par celui
qu'on aime. (_Haut._) Vous l'aimez bien!

ODOARD.--Si je l'aime!... Je suis bien jeune, et la vie s'ouvre devant
moi belle et riante ... Eh bien; mon plus beau jour serait celui o je
pourrais la lui sacrifier. Quand, assis  ses cts, je la regarde, je
n'prouve aucun regret, c'est de penser que jamais elle ne connatra
tout ce que mon coeur contient de tendresse ... car toutes les paroles
sont glaces, tous les serments sont morts quand je les compare  ce que
je sens ...Oh! ne viendra-t-il jamais un instant o une preuve, une
preuve, un fait, parlera  la place de ma bouche impuissante, et lui
dira tout ce que je ne puis pas lui dire ... Mais vous ne pouvez me
comprendre, car vous ne savez pas ce qu'elle est et ce que je suis ...
vous ne savez pas ...

FRANCESCA, _qui l'a cout avec une motion croissante._--Eh bien! si!
Je savais tout; si je savais votre amour, je savais son nom!

ODOARD.--O ciel! Malheureux! je suis perdu!

FRANCESCA.--Perdu! Vous ne regardes donc pas?

ODOARD.--Madame, au nom du ciel, oubliez tout ce que je voue ai dit;
oubliez un aveu que m'a arrach mon amour aveugle!... En parlant d'elle,
ma tte s'est gare ... Ne nous trahissez pas!

FRANCESCA.--Que dites-vous, mon Dieu?

ODOARD.--Vous tes femme, vous tes bonne. S'il ne s'agissait que de
moi, je ne vous prierais pas! Mais elle! elle! Insens que je suis, si
son mari savait ...

FRANCESCA.--Son mari! Je me meurs.

MATTEO, entrant.--M. le marquis attend monsieur le comte pour lui donner
ses dpches.

ODOARD.--Je vous suis. (_Bas  Francesca._) Au nom du ciel, n'ayez rien
vu, rien entendu. (_Il sort._)

Scne VIII.

FRANCESCA, _seule._

Son mari!... Ce n'tait pas moi!... Il en aime une autre!... Et je me
croyais malheureuse hier ... Dieu! avoir espr, avoir vu l'amour sur
mon visage, avoir cru que c'tait pour moi qu'il tremblait, qu'il
plissait, qu'il pleurait ainsi ... Et c'est une autre qu'il aime!...
une autre!... Et je lui ai montr ma tendresse, et j'ai sembl
solliciter la sienne!... Oh! j'en mourrai de honte!

Scne IX

FRANCESCA, LE MARQUIS, LA CHANOINESSE, _allant  Francesca._

LE MARQUIS.--Eh bien! ma jolie cousine, avais-je raison? Mais que
vois-je? vous avez pleur?

FRANCESCA.--Laissez-moi, mon cousin, quel mal vous m'avez fait! Que
dites-vous?

LA CHANOINESSE.--Que dites-vous?

FRANCESCA _ la chanoinesse._--Ma tante, je suis au dsespoir.

LA CHANOINESSE.--Au couvent, ma nice, on n'est jamais au dsespoir.

FRANCESCA, _ la chanoinesse._--Ma tante, emmenez-moi!

LE MARQUIS.--Attendez ... Encore quelque illusion de modestie; vous avez
autant de peine  croire qu'on vous aime, que les autres femmes  croire
qu'on ne les aime pas. Voyons, contez-moi vos douleurs, enfant!

FRANCESCA.--Mon cousin, ne me parlez pas ainsi; votre gaiet me fait
mal.

LE MARQUIS.--Si je suis gai ... c'est que je suis sr que vous avez tort
d'tre triste ... Voyons, parlez.

FRANCESCA, _avec douleur_.--Il aime une autre femme, une femme
marie!...

LE MARQUIS.--Ce n'est que cela? Vous m'avez fait une peur!...

LA CHANOINESSE.--Et que pourrait-il y avoir de plus?

LE MARQUIS.--Comment! ce qu'il pourrait y avoir de plus? Mais, d'abord,
nous sommes sr qu'il ne l'pousera pas, puisqu'elle est marie, et il
me semble que c'est bien quelque chose.

FRANCESCA--Qu'importe ... puisqu'il ne m'aime pas!

LE MARQUIS.--Qui vous dit qu'il ne vous aime pas, voyez-vous, ma chre
petite cousine, nous autres hommes, nous sommes de trs-imparfaites
cratures.

LA CHANOINESSE.--Oh! que cela est vrai!

LE MARQUIS.--Voil la premire fois que vous tes de mon avis; on voit
bien que je dis du mal de quelqu'un. (_A Francesca._) Ou peut trs-bien
 la fois adorer une jeune fille et aimer une femme. Comme ce n'est pas
de la mme manire, ces deux amours ne se nuisent pas.

LA CHANOINESSE.--Quelle morale!

FRANCESCA--Je ne comprends pas.

LE MARQUIS.--Bien! voil la demoiselle qui comprend et la dame qui ne
comprend pas, (_A Francesca._) Ainsi ...

FRANCESCA, _vivement._--Je ne veux pas en entendre davantage. Partons,
ma tante.

LE MARQUIS,--Mais si je vous donne ici,  l'instant, la preuve de son
amour, la preuve crite!

FRANCESCA--C'est impossible.

LE MARQUIS, _tirant un papier_.--Tenez, voici une lettre d'Odoard pour
vous.

FRANCESCA.--Pour moi? que peut-il m'crire?

LE MARQUIS.--Ce qu'il n'a pas os vous dire, enfant. Je sortais de mon
cabinet, quand je l'ai vu donner une lettre  Matteo, en lui disant:
_Pour la marquise_. Je m'tais approch: A quelle marquise crivez-vous,
beau capitaine? lui ai-je dit en saisissant la lettre....--A la marquise
...  la marquise Francesca. Il tait tout troubl.--Eh bien! lui
dis-je, je me charge de la remettre ... et la voici. Allons, ouvrez et
lisez.

FRANCESCA, _ouvrant._--Je ne puis comprendre. (Elle jette les yeux sur
la lettre et la referme vivement en jetant un cri.)

LE MARQUIS.--Eh bien! est-elle pour vous?

FRANCESCA.--Oui... oui... elle est pour moi.

LA CHANOINESSE.--Qu'avez-vous, mon enfant, vous plissez?

FRANCESCA--.Ce n'est rien; le trouble, le saisissement ...

LE MARQUIS, _ la chanoinesse._--Vous ne Connaissez pas cela, madame.

LA CHANOINESSE.--_Qui regarde Francesca et  part._--Ou je me trompe
fort, ou cette lettre n'est pas pour elle.

Scne X.

Les mmes, RANNUCCIO, tenant des papiers; ODOARD.

ODOARD.--Monsieur le marquis, me voici prt  partir.

FRANCESCA, _ part._--O ciel! ma cousine! c'est donc elle!...

LE MARQUIS, _ Odoard._--Bien ... Mais causez un moment avec Francesca,
pondant que je vais donner quelques instructions  Rannuccio; causez,
(_bas  Odoard_.) J'ai remis votre lettre.

LA CHANOINESSE, _les observant._--Mystre! mystre!

(_Le marquis remonte la scne avec Rannuccio._)

ODOARD, _s'approchant de Francesca._--Oh! madame! silence! par grce!...

FRANCESCA.--Ne craignez rien, monsieur.

Scne XIe et dernire.

Les mmes, LA MARQUISE, MATTEO.

LA MARQUISE.--Chre Francesca, je viens vous chercher pour faire nos
emplettes.

MATTEO.--Le cheval de monsieur le marquis est prt.

LE MARQUIS, _redescendant la scne._--C'est bien. (_A Odoard._) Voici
ces dpches; c'est  une lieue d'ici. Vous serez aussitt revenu que
parti. (_A Rannuccio._) Rannuccio!

RANNUCCIO.--Colonel?

LE MARQUIS, _l'emmne dans un coin du thtre et lui dit tout bas:_--Tu
me comprends bien?

RANNUCCIO.--Oui, colonel.

LE MARQUIS.--Tu sais o sont les ruines?

RANNUCCIO.--Prs de votre villa.

LE MARQUIS.--On est forc de les traverser pour aller  ma villa. Tu vas
faire monter quarante carabiniers  cheval; tu les cacheras prs des
ruines, et tu le saisiras de tous les conspirateurs.

RANNUCCIO.--Oui, colonel.

ODOARD, _bas  la marquise._.--Il faut que je vous parle!... Cette nuit,
 la villa!

LA MARQUISE.--J'y serai.

LA CHANOINESSE, _ Francesca._--Venez, mon enfant, il n'y a pour vous,
ici, que des larmes.

LE MARQUIS.--Allons, chacun  son poste ... Moi, je me rends auprs du
prince; toi, Rannuccio, o tu sais ... Odoard,  cheval.., et vous,
mesdames,  votre conspiration ternelle, permanente, infaillible, 
votre toilette.

(_Odoard et la marquise se saluent trs-crmonieusement; chacun se
dispose  partir. La toile tombe._)

FIN DU PREMIER ACTE.



Voyage en Zigzag.

M. Topffer, l'auteur des _Voyages en Zigzag_, est dj clbre comme
crivain et comme dessinateur. Les _Nouvelles genevoises_ et les _Albums
de MM. Vieux-Bois, Jabot, Crpin et consorts_ lui ont valu une
rputation europenne. Essayer de faire un loge convenable de son
double talent ce serait s'imposer une tche inutile. M. Topffer possde
surtout une qualit qui nous semble d'autant plus prcieuse qu'elle
devient de plus en plus rare; il est aussi sensible que gai, et quand
cela lui plat, il nous fait rire et pleurer malgr nous.

Qui n'a senti son coeur se serrer et ses yeux se remplir de larmes en
lisant _le Presbytre_ ou _le Col d'Auterne_? Qui a pu garder son
srieux  la vue de cet infortun Vieux-Bois changeant de linge aprs
son quatrime suicide, ou des enfants de M. Crpin appliquant la mthode
de leur instituteur? Y a-t-il beaucoup d'crivains et de dessinateurs
qui puissent se vanter d'avoir obtenu de pareils triomphes? qui soient
srs d'mouvoir ou de drider au gr de leur caprice leurs lecteurs les
moins tendres et les plus srieux?

M. Topffer habite Genve, o il dirige un pensionnat renomm. Chaque
anne, depuis longtemps dj, il part avec vingt ou trente de ses lves
et madame Topffer, et cette petite caravane emploie trois ou quatre
semaines des vacances  parcourir  pied, le sac sur le dos, les plus
belles contres de la Suisse, de la Savoie, du Tyrol et de l'Italie
septentrionale. Souvent elle va jusqu' Milan; une fois mme elle s'est
aventure jusqu' Venise. Tous les jours, pendant les haltes, les repas,
le matin avant le dpart, le soir aprs le souper, M. Topffer avait pris
l'habitude de rdiger le rcit de ces _Voyages en Zigzag_, entreml
d'observations fines et piquantes, de penses profondes de bons mots
malicieux, et orn de ravissants croquis.--Chaque aime le prcieux
album, autographi  un petit nomme d'exemplaires, tait distribu 
tous les membres de la caravane. C'est la collection de ces albums,
trs-recherchs et trs-rares, que MM Dubochet et Comp. publient
aujourd'hui par livraisons hebdomadaires.

Le seul moyen de faire connatre ce livre, c'est d'en citer quelques
fragments pris au hasard; car, si nous tions oblig de choisir, nous
nous trouverions fort embarrass.

La premire heure des vacances a enfin sonn: la caravane se met en
route, et, s'embarquant sur le lac de Genve, abandonne la classe et les
livres aux rats, qui commencent aussitt leurs voyages en zigzag.

Le bateau a dbarqu nos jeunes touristes  l'extrmit du lac. Chacun
met son sac sur son dos, et le voyage  pied commence. Outre leur sac,
tous emportent, selon les sages recommandations du gnral en chef,
provision d'entrain, de gaiet, de courage et de bonne humeur. Il est
trs-bon, dit M. Topffer au dpart, de compter pour l'amusement sur soi
et ses camarades plus que sur les curiosits des villes ou sur les
merveilles des contres; il n'est pas mal non plus de se fatiguer assez
pour tous les grabats paraissent moelleux, et de s'affamer jusqu' ce
point o l'apptit est un dlicieux assaisonnement aux mets de leur
nature les moins dlicats.

Ds la premire journe, ce dernier conseil a t si bien suivi par une
partie de la troupe, qu'il faut s'arrter pour prendre une voiture et y
faire monter les clops et les dmoraliss.

Cette voiture, c'est le char--bancs national, qui tient par quatre
clous, des attelages de ficelle et des btes borgnes; mais ne craignez
rien, on est plus en sret sur ce misrable chariot que dans nos plus
brillants phatons.

Nous voudrions pouvoir suivre nos voyageurs dans toutes leurs
excursions, raconter toutes leurs aventures; mais nous avons  peine la
place ncessaire pour resserrer dans trois ou quatre colonnes de ce
journal, divers chantillons des croquis de leur aimable guide.

Voyez ce jeune touristicule lanant des pierres aux nuages o il
aperoit des oiseaux qui planent, et consumant dans en exercice un
excdant de vigueur dont plusieurs sauraient bien une faire:

Les dents de la chane des Fiz qui branlent dans leurs mchoires et qui,
de temps en temps, s'croulent avec un horrible fracas.

Un lever dans un chalet o il a fallu passer la nuit sur le foin.

Ce jour-ci, dit M. Topffer, l'aurore nous trouve tout habills, un peu
transis et fort disposs  quitter le lit. D'autre part, le jour nous
fait, voir des choses que la nuit ne nous avait pas montres. Le foin
est humide par places. De ces places on voit surgir des personnages
entirement herbacs; en particulier le voyageur Aubier assemble  une
prairie; blouse et pantalon, tout est verdtre; il sera verdtre jusqu'
Milan, lieu prfix pour une lessive gnrale. Pour les pays o nous
allons entrer, cette couleur a certainement plus d'-propos que si
c'tait le rouge rpublicain; aussi le voyageur Augier traversera-t-il
deux monarchies absolues sans prouver le moindre dsagrment. Cohendet
est debout, encore un peu noc de la veille; le plancher ne l'a point
verdi, mais il se plaint des rates qui lui ont rong les poches ... Les
rates, ce sont les pouses des rats.

Voici maintenant le portrait de ce brave Cohendet, dont il vient d'tre
question:

[Illustration.]

Cohendet passe pour le meilleur guide de Saint-Gervais. C'est, un bon
homme, jeune autrefois, au timbre de stentor et au parler plein et
pteux: Le coffre est bon, dit-il, le jarret va bien; mais l'oeil, pas
si net que ci-devant. Il faut savoir que Cohendet est trs-souvent de
noce, et qu' la noce il ne boit jamais d'eau, bien qu'il mange
trs-sal. Il s'ensuit que Cohendet _festonne_ un peu au retour, et que,
regardant la montagne, il voit double cime, et s'en prend  son ge.

Quand on voyage dans les montagnes on couche souvent sur le foin, et ou
djeune en plein air, au bord d'un prcipice.

[Illustration.]

Mais quel est ce brave homme qui descend les hauteurs?

[Illustration.]

Ah! les belles gens! dit-il, et puis propres, et puis riches! Ah ,
qui tes-vous bien, vous autres? Des bienheureux du temps. Et que diable
venez-vous donc voir chez ces rues? et tant d'autres qui passent aussi,
mmement que si chacun me payait vingt francs, je serions enterr sous
mes millions!--

Voil, lui dit magnifiquement M. Topffer, vingt sous pour vous.--Eh!
braves gens! bien vrai? et puis propres, et puis de quoi boire un
coup!!! Et il s'en va aussi joyeux que si les millions taient venus,
sans compter que vingt sous, c'est plus portatif.

M. Topffer ne se contente pas de croquer les portraits des originaux
qu'il rencontre ni de reprsenter les principales scnes tragi-comiques
dans lesquelles sa petite caravane joue un rle intressant; tous les
beaux paysages qu'il admire sur sa route, tous les monuments curieux
qu'il visite, il les dessine avec un talent remarquable, il nous les
montre tels qu'il les a vus. Contemplez ce joli lac Combal, dont les
lignes douces contrastent avec le dchirement et les dentelures de place
qui de tous cts frappent la vue.

[Illustration.]

Mais admirez surtout la tour fameuse du _lpreux_ de la valle d'Aoste.
Pouvez-vous dsirer un tableau plus vrai et en mme temps plus
artistement compos? Lisez en outre le passage remarquable que M.
Topffer a crit au pied de cette tour:

Les gens qui montrent la tour du Lpreux affirment tant qu'on veut, sur
l'autorit de M. de Maislae, que son lpreux a vcu l, et ils citent en
preuve les localits qui sont toujours les mmes, ainsi qu'on prouverait
que Romulus a tt une louve, parce que Rome est toujours sur le Tibre.
Par un dsir bien naturel, chacun voudrait apprendre que l'histoire est
vraie ... Elle l'est suffisamment pour tous ceux qui croient que dans
les oeuvres de gnie la vrit peu se rencontrer indpendamment de la
ralit; pour tous ceux qui, lisant l'opuscule, sentent en leur coeur
que tels ont pu tre, que tels ont d tre, dans des situations
analogues, la destine et les sentiments de plusieurs de leurs
semblables. Qui croit  la ralit de Paul et Virginie? et qui ne
croirait pas  leur candeur,  leurs amours,  tout cet ensemble de
joies et de larmes, de douceur et de dsespoir, dont se compose
l'histoire de ces deux enfants? L'crivain et le peintre qui ne savent
que copier la ralit qu'ils voient, sont vrais sans charme et sans
profondeur; celui  qui son coeur et son gnie rvlent ce que la
ralit ne montre pas toujours, ou ce qu'elle cache aux regards de la
foule, celui-l est vrai sans tre vulgaire, profond sans tre
recherch, et il n'y a que les niais qui lui demandent en preuve de la
justesse d'imitation l'extrait mortuaire de ces personnes.

[Illustration.]

Il y a des livres qui mettent en scne des hommes et des faits rels;
la vrit y frappe si peu qu'on serait dispos  la leur contester. Il y
a des livres qui mettent en scne des hommes et des faits qui
n'existrent jamais; la vrit y frappe tellement que l'on veut qu'ils
aient exist, que l'on va voir d'ge en ge les lieux auxquels le
peintre a attach leur souvenir, que ces lieux deviennent clbres 
cause d'eux, et que des gnrations entires, non pas sur la foi
d'aucune autorit, mais sur le tmoignage de leurs yeux qui ont lu, de
leur esprit qui a saisi, de leur coeur qui a compris, vivent et meurent
convaincus de leur existence.

Malheureusement la place nous manque et nous sommes forc de nous
arrter. Qu'il nous soit permis toutefois de citer encore deux passages
d'un genre diffrent, qui montreront combien le talent de M. Topffer est
vari:

Plusieurs vot visiter la cure et son tranquille cimetire; on y monte
par une rampe. Tout est paix, silence, dans ce religieux et mlancolique
asile. N'tait l'agrment de vivre, l'on voudrait y laisser ses os et
s'y endormir, dans ces tombes fleuries, au bruit de ces insectes qui
bourdonnent. Auprs est la cure, masque par des touffes de dahlias,
presque enfouie sous des arbres fruitiers, et d'o le ministre, quand il
fait ses prnes, voit  la fois ses morts, ses vivante, la maison de
Dieu, et tout autour les oeuvres qui racontent sa gloire.

... Au del du roc perch nous commenons  rencontrer des touristes
qui descendent. Le premier est de l'espce _sous-pieds_. Le touriste 
sous-pieds est gn pour marcher comme certains aquatiques qui nagent
mieux qu'ils ne se promnent. D'autre part, quand le touriste 
sous-pieds est sur son mulet, ce accoutrement bois de Boulogne jure avec
les sapins. Chose remarquable! on trouve dans tous les rgnes de ces
ornithorynques qui ce sont ni rats ni oiseaux, mais un peu tous les
deux.

Plus loin (cette valle est trs-riche en espces rares et curieuses),
nous trouvons une autre varit, C'est le touriste _impermable_, qui
est triste, soigneux, mais jamais mouill; il voyage pour cela. Ce
touriste-l descend timidement le long des rochers, regardant ce ciel,
dsirant la pluie, et, au moindre signe d'humide, il s'imperme
immdiatement. Le voil alors sous son vrai plumage, celui de matre
corbeau, perch aussi.

Plus loin le touriste _nono_: haut comme une grue, muet comme un
poisson. Il se salue lui-mme et ceux de son espce; pour tous les
autres touristes, il ne les empche pas de passer, voil tout. A table
d'hte, il ne se doute point qu'on soit  ct de lui, ni en face, ni
ailleurs, et il mprise beaucoup les pays o _tute le monde paarl 
tute le monde_.

Plus loin le touriste en _litire_, un infirme ou une dame. Quatre forts
gaillards se relvent pour le porter. Le touriste en litire s'enveloppe
de chles, s'achemine ple, arrive teint et va vite se coucher. On le
refait avec du calme et des boissons chaudes.

Plus loin le touriste _parleur_: il est accommodant et trouve tout beau
suffisamment, pourvu qu'il parle. Ordinairement il se tient une victime
qui est son pouse ou son ami, quelquefois tous les deux; alors ils se
relvent. En face d'une chose  voir, le touriste parleur numre toutes
celles qu'il a vues, sans en omettre aucune, aprs quoi il dit: Partons.
C'est qu'il veut changer de sujet.

Plus loin le touriste _furibond_: il est hagard, indign, fait des pas
de deux mtres, s'offusque si on le regarde, jure si ou ne lui fait
place, brusque si on le retarde. Il ne porte rien, mais un guide charg
court aprs lui. Cette espce est rare; nous l'avons trouve au-dessus
de la Handeck, aprs le pont.

Telles sont les principales varits que nous avons pu tudier cette
anne et ce jour-l. Plus loin, je l'ai dj dit, nous n'avons plus
rencontr de touristes, si ce n'est  Venise, deux ou trois, de l'espce
si commune du touriste constatant. Lu touriste _constatant_ est celui
qui hante les galeries, les muses, les monuments publics, o, un
itinraire  la main, sans presque regarder, il constate. Tant que tout
est conforme, il baille; mais si l'itinraire l'a tromp, il devient
furieux et ou ne sait plus qu'en faire. La cicrone se cache,
l'aubergiste l'adoucit, sa femme le plaint et les petits chiens
aboient.

Un pareil ouvrage ne s'analyse pas; pour l'apprcier  sa juste valeur,
il faut le lire tout entier, il faut le suivre pas  pas dans ses
capricieuses fantaisies, dans ses nombreux zigzags, depuis le dpart
jusqu'au retour, C'est la reprsentation la plus fidle, la plus
complte, la plus ingnieuse, la plus amusante et la plus instructive,
la plus srieuse et la plus bonhomme qu'on puisse imaginer de la vie du
voyageur  pied dans les Alpes, vie de contrastes et d'aventures, de
bons et de mauvais jours, de vives joies et de petites misres, de
privations et de fatigues de toute espce; mais vie de libert, vie de
bonheur, d'un bonheur vrai, sain, pur, dont ceux qui l'ont got ne
perdent jamais le souvenir (1).

[Note 1: _Voyages en Zigzag,_ ou Excursions d'un pensionnat en vacances,
dans les cantons suisses et sur le revers italien des Alpes; par R.
TOPFFER; illustrs d'aprs les dessins de l'auteur, et orns de 12
grands dessins, par CALANE.--1 beau vol, in-8 jsus de 400 pages. 30
livraisons  50 cent. (15 francs l'ouvrage complet.) 1843. _Dubochet et
Comp_. (2 livraisons sont en vente.)]

[Illustration.]



Bulletin bibliographique.

_Oeuvres de Spinoza_, traduites par mile Saisset, professeur de
philosophie au collge royal de Henri IV, avec une introduction du
traducteur. 2 vol. in-18,--Paris, 1843. _Charpentier_. 4 fr. le volume.

M. mile Saisset vient enfin de donner aux amis de la philosophie une
traduction franaise depuis longtemps promise des oeuvres de Spinoza.
Populaire en Allemagne, dit-il, Spinoza est encore en France  peu prs
inconnu. Ce n'est pas qu'il ne se fasse beaucoup de bruit autour de son
nom: on le clbre avec enthousiasme, on le dcrie avec emportement, ou
l'atteste, on le cite  tout propos; mais l'admiration effrne qu'il
inspire aux uns, pas plus que les violentes colres qu'il allume chez
les autres, n'ont russi  lui procurer des lecteurs. J'ai pens qu'une
traduction tait absolument ncessaire pour donner enfin des amis ou des
adversaires srieux  Spinoza, et j'ai mme os esprer qu'elle pourrait
mettre un terme  cette aveugle et strile controverse qui s'agite
depuis quinze ans dans le vide: dbats ridicules o aucune des parties
ne connat les pices du procs.

Spinoza est un solitaire; il s'inquite srieusement de s'entendre avec
lui-mme, mais fort peu d'tre entendu. Anim du plus violent mpris
pour le vulgaire, il ne s'adresse qu'aux esprits d'lite, et fait de son
style une algbre  l'usage des gomtres et des penseurs; souvent mme
il invente des mois nouveaux. En France on a beaucoup de curiosit et
peu de patience; l'erreur mme fait moins peur que l'obscurit. Aussi
Spinoza intresse-t-il tout le monde sans se faire lire de personne.

Une traduction franaise, c'est--dire claire et prcise, de ces
ouvrages thologiques ou mtaphysiques trs-difficiles  comprendre en
latin tait dj une sorte de commentaires. Toutefois M. E. Saisset
avait voulu joindre  ce rude travail, dont il s'est acquitt avec
autant de talent que de zle, une introduction tendue, o il se
proposait, aprs avoir clairci le caraclre et l'enchanement du
systme, de soumettre le systme lui-mme  une discussion rgulire et
approfondie; mais cette introduction a pris peu  peu de si grands
accroissements, qu'elle est devenue un livre. M. mile Saisset n'en
donne aujourd'hui au public que la premire partie, c'est--dire une
sorte d'exposition critique de la philosophie de Spinoza. Il se rserve
de publier dans quelques mois la seconde partie, c'est--dire l'histoire
et la rfutation de ce grand systme.

Outre cette introduction, qui n'a pas moins de 200 pages, le premier
volume contient une _bibliographie gnrale_ des oeuvres de Spinoza, la
_Vie de Spinoza_ par Colerus, et le fameux _Trait thologico-politique
(Tractatus theologico-politicus)_ le seul ouvrage de Spinoza qu'il se
soit dcid  publier de son vivant et le seul qui ait t traduit en
franais jusqu' ce jour.

Dans le second volume, M. mile Saisset a runi _l'thique_, le _Trait
de la rforme de l'entendement_ et les _lettres. L'thique_ renferme la
doctrine de Spinoza; le _Trait de la rforme de l'entendement_, sa
mthode; les _Lettres_ sont un commentaire toujours anim, souvent
lumineux, de l'une et de l'autre.

M. mile Saisset ne se dissimule pas que beaucoup de personnes zles,
qui ne peuvent entendre parler avec calme de Spinoza, et qui, sans
comprendre un mot au fond de sa doctrine, sans avoir lu une ligne de ses
crits, frmissent d'horreur en entendant prononcer son nom, verront
dans son travail une nouvelle tentative pour le rhabiliter. Il y a
bientt deux sicles, dit-il, une de ces personnes (la race en est fort
ancienne) argumentait contre le spinozisme dans un cercle dont Boerhaave
faisait partie. L'illustre mdecin souriait en l'coutant; il
interrompit l'homme zl par cette simule question: Avez-vous lu
Spinoza? L'homme zl sortit furieux et le bruit se rpandit le
lendemain dans Leyde que Boerhaave tait spinoziste.

Singulire existence, en vrit, que celle de Spinoza! Aucun homme n'eut
une vie plus calme, plus simple, plus honnte, plus dvoue; et aprs sa
mort, aucun homme ne fut plus mconnu, plus dfigur, plus dshonor par
haine et par l'ignorance. Les prtres surtout ont pris plaisir  le
reprsenter comme un type de ce que l'enfer a jamais vomi de plus
dtestablement impie sur la terre. Sans doute, Spinoza a profess dans
ses crits certaines opinions qui ne sont pas admissibles; toutefois,
s'il s'gara quelquefois en cherchant consciencieusement la vrit, il
n'en demeure pas moins un des plus grands philosophes dont l'humanit a
le droit d'tre fier, grand, non-seulement par la qualit de son gnie,
mais par la candeur de sa vie. Dans son bel article de l'_Encyclopdie
nouvelle_ M. Jean Reynaud le compare  ces navigateurs portugais, qui,
vers le temps o l'Europe voulut changer l'ancienne route qui la faisait
communiquer avec les pays o le soleil se lve, s'avancrent hardiment
au large, et sans russir  toucher le terme du voyage, laissrent 
leurs successeurs l'exemple de leur audace et le bnfice leurs
premires dcouvertes. Il a donn le branle  l'Allemagne, dit-il, et
son initiative y est empreinte dans l'esprit actuel du protestantisme et
de la philosophie. Non, Spinoza ne mrite pas les ignobles injures
qu'ont prodigues  sa mmoire l'erreur de la mauvaise foi, et son
traducteur a eu raison de dfier quiconque dirait aujourd'hui que ce
pieux et svre mtaphysicien est un athe, un matrialiste, un impie,
de se faire prendre au srieux par un homme mdiocrement instruit.

En consacrant deux annes de sa vie  l'oeuvre si difficile d'une
traduction franaise des oeuvres de Spinoza, M. mile Saisset a donc
rendu un vritable service aux amis sincres des tudes philosophique.
Ce travail consciencieux lui fera d'autant plus d'honneur qu'il l'a
enrichi d'une remarquable introduction, dont la seconde partie sera
impatiemment attendue et dsire par tous ceux qui auront lu la
premire.

_O Tati, Histoire et Enqute_, par HENRI LUTTEROTH. 1 vol.
in-8.--Paris, 1843. _Paulin_. 3 fr. 50 c.

M. Henri Lutteroth n'attarde qu'une mdiocre importance politique,
maritime et commerciale,  nos nouveaux tablissements de l'Ocan
Pacifique. Dans son opinion, la France est mal informe. On a fait appel
 ses sentiments gnreux au profit d'une honteuse cause: celle de
l'intolrance religieuse Le gouvernement franais a, sans s'en douter
peut-tre, mis ses vaisseaux et ses soldais au service de la clbre
compagnie de Jsus, qui devient chaque jour plus nombreuse, plus forte,
plus insolente et plus hardie.

Convaincu de cette nouvelle escobarderie des dignes successeurs de
Loyola, M. Henri Lutteroth a cru devoir la dnoncer  la France entire
dans son nouvel ouvrage intitul: _O Tati_ histoire et enqute. Il cite
des faits nombreux  l'appui de ses allgations. Le nom d'enqute que
j'ai donn  mes investigations, dit-il, est bien celui qui leur
convient. Loin de rien prjuger, je ne fais pas un pas sans interroger
les tmoins, et les tmoins, ce sont presque toujours les hommes mmes
qui agissent; c'est de leurs rcits que se forme le mien. Le principal
rsultat de ce travail sera de montrer la propagande jsuitique 
l'oeuvre. Tout cela, s'criait Montrosier, en constatant que les
jsuites remplissaient la France, tout cela nous est advenu comme une
fantasmagorie; il a fallu plus de deux ans pour y croire. On croit plus
vite cette fois; mais, absorb par les dcouvertes du dedans, on ne
tourne pas assez les regards vers le dehors.

M. Henri Lutteroth est le rdacteur en chef du journal protestant qui a
pour titre _le Semeur_ et qui occupe un rang honorable dans la presse
parisienne. Mais il le dclare ds le dbut, --et nous ajoutons une foi
entire  ses paroles,--autant que personne il est hostile  tout
privilge pour les cultes; il se peut mme qu'il diffre de plusieurs en
ceci, qu'il le croit plus pour les cultes privilgis que pour ceux qui
ne le sont pas. La religion manquerait d'air dans le monopole; il a peur
qu'elle n'y touffe, et il n'a jamais dvi de ces principes dans
l'apprciation d'aucun fait. Ce qu'il veut, ce qu'il rclame, c'est la
libert, c'est la tolrance; ce qu'il ne veut pas, c'est qu'une caste
aussi tyrannique que la compagnie de Jsus, trompant une grande nation,
parvienne  usurper, avec les armes de la France, une autorit absolue
dont elle n'a pu s'emparer par la persuasion et par la douceur, et
invoque le bras sculier contre quelques pauvres peuplades assez
civilises pour prfrer les ministres protestants aux missionnaires de
Picpus.

_O Tati (histoire et enqute)_ se divise en quatre poques. La premire
comprend les temps antrieurs au christianisme; la seconde, la
conversion au christianisme,--c'est l'_histoire_ proprement dite;--la
troisime et la quatrime poque renferment au contraire les pices de
l'_enqute_ car elles sont postrieures  l'introduction du
christianisme et  l'arrive des Franais dans l'Ocanie.--M. Henri
Lutteroth a ajout au rcit des derniers vnements le projet de loi
concernant nos tablissements de l'Ocanie, vot rcemment par la
Chambre des Dputs et l'expos des motifs qui avait accompagn sa
prsentation.

_Les Derniers Jours de l'Empire_, pome en quatre chants, suivi de notes
historiques et de posies diverses; par CHARLES DE MASSAS. 1 vol. in-8,
orn d'un beau portrait de l'Empereur et de deux gravures sur
acier.--Paris, 1843. _Furne_.

M. Chartes de Massas est un de ces potes,--dont l'espce devient plus
rare de jour en jour,--qui font des vers uniquement pour satisfaire un
besoin imprieux de leur nature. En retirent-ils du profit? Ils ne s'en
inquitent pas; s'il le fallait mme, ils seraient capables de renoncer
 une position acquise, et de se laisser mourir de faim, eux et leur
famille, dans le seul but de se procurer le temps d'asservir  leur joug
une strophe rebelle.--A dfaut d'argent, seront-ils au moins rcompenss
de leurs travaux par une brillante rputation? Sans doute ils ne
mprisent pas la gloire; ils esprent obtenir un grand et durable
succs, car ils emploient une partie de leur fortune  diter eux-mmes
leurs oeuvres; mais ce qu'ils veulent avant tout, c'est rimer, ou, pour
nous servir de leurs propres expressions, c'est rver, chanter, tirer
des accords de leur lyre! La plupart de ces infortuns, victimes d'une
erreur fatale, passent leur vie  fondre et refondre, dans un moule us
et commun, de vieilles ides sans valeur aucune; d'autres au contraire,
ne se trompant pas sur leur vocation, parviennent, comme M. Charles de
Massas,  force de zle, de persvrance et de sacrifices,  terminer et
 faire imprimer quelque pome qui mrite au moins les respects des
critiques les plus prosaques.

M. Charles de Massas est un modeste employ de l'administration des
douanes. pris ds son enfonce d'un vif amour de la posie,  peine
a-t-il su crire, il a fait des vers. Il tait  Grenoble, sa ville
natale, quand Napolon revint de l'Ile d'Elbe; au Havre, quand ses
restes mortels furent rapports de Sainte-Hlne. A Grenoble, il se
trouvait parmi la foule qui, aprs l'entre de l'Empereur, vint dposer
 ses pieds les dbris des barrires que l'on avait inutilement fermes
devant lui, et qui lui dit: Nous n'avons pu te donner les clefs, voil
les portes. Au Havre, il fut l'un des spectateurs de l'imposant
tableau que prsentrent la plage, la mer et le ciel, alors que le
navire charg de la tombe impriale toucha les eaux du fleuve de Paris,
alors que des milliers de regards se voilrent d'irrsistibles larmes,
et que des deux points opposs d'un horizon devenu subitement limpide,
descendirent  la fois sur cette magique scne les premiers rayons du
jour et les dernires clarts de la nuit.

Aprs avoir t tmoin de ces deux grands spectacles, un pote franais
ne pouvait pas se dispenser de prendre sa lyre et de chanter. C'est ce
qu'a fait M, Charles de Massas, et aujourd'hui il publie un pome en
quatre chants: _l'Ile d'Elbe, le Retour, Waterloo, Sainte-Hlne_
intitul: _les Derniers Jours de l'Empire_. Cet ouvrage, enrichi de
curieuses notes historiques et orn d'un portrait de l'Empereur et de
deux belles gravures, se recommande par diverses qualits. Non-seulement
M. Charles de Massas fait trs-bien les vers, mais il est toujours anim
de sentiments nobles, touchants et levs, qu'il sait revtir d'une
forme heureuse. Les strophes suivantes,--et nous choisissons au
hasard,--prouvent mieux que tous nos loges quel est le vritable mrite
de l'auteur des _Derniers Jours de l'Empire_.

        A l'heure o, languissent sur la terre embrase,
        L'arbuste se ranime au souffle de la nuit.
        O la fleur tend sa feuille  la frache rose.
        O l'infortune implore un sommeil qui la fuit,
        Napolon a vu des enfants, une mre,
        De leurs tendres baisers couvrir le front d'un pre
        Et souffrant des plaisirs qui lui furent ravis,
        Il a frapp les airs de ses plaintes funbres,
                  Et seul, dans les tnbres,
        A longtemps appel son pouse, son fils!

        Ne les verra-t-il plus? Toi que sa voix appelle.
        Toi, le seul voyageur qui passe en son sjour,
        Dis, rapide aquilon, n'as-tu pas sous ton aile
        De ces objets chris un message d'amour?
        Que devient-il, ce fils dont le premier sourire
        D'un superbe espoir fit tressaillir l'Empire?
        Priv de son appui quels seront ses destins?
        Dis-lui si quelquefois, sur la terre trangre,
                  Le doux portrait d'un pre.
        Loin d'hostiles regards, est permis  ses mains ...

M. Charles de Massas n'a rellement qu'un dfaut: il manque
d'originalit. Si parfaits qu'ils soient, ses vers ressemblent 
beaucoup d'autres; ses ides et ses sentiments,--irrprochables
d'ailleurs,--n'ont pas le caractre distinctif qui les fasse aisment
reconnatre. Que M. Charles de Massas tche donc, s'il publie jamais un
second pome de dominer d'une plus grande hauteur cette foule vulgaire
de rimeurs au-dessus de laquelle il commence  s'lever.



Modes.

Les changements continuels de notre temprature, presque aussi
capricieuse que la mode, font plus que jamais rechercher les cachemires.
L'argent qu'une femme destinait  l'acquisition de mille fantaisies est
employ  l'achat d'un chle de l'Inde. Aussi voyons-nous, avec une
toilette d'une lgret tout arienne, des drles carrs fond blanc ou
orange abriter de leurs tissus fins et moelleux les paules de nos
lgantes.

[Illustration.]

Pour l'hiver, les cachemires longs  riches dessins sur fond noir seront
le complment indispensable de toute lgance. Nous avons dit que les
robes de soie ouvertes sur un jupon de mousseline taient fort  la
mode; aujourd'hui nous donnons le dessin d'une toilette de ce genre; la
robe est en soie glace gris et rose; le jupon de mousseline blanche,
garni d'un haut volant, doit tre sans apprt, de manire  bien draper:
des bouillons d'toffe pareille sortent des manches; une garniture de
dentelle tombe sur la mains. Le bonnet, fait avec un morceau de dentelle,
lev des cts,  l'Italienne, est orn de roses.

La soie est ce qui se porte le plus: on fait de charmantes robes avec
des demi-plerines dcolletes, qui laissent en haut dpasser la
chemisette de mousseline.

Les jours de chaleur on a, le matin, des peignoirs en mousseline blanche
ou de couleurs entours de petites garnitures  tuyaux fins et bords de
valenciennes. C'est un joli nglig.

La lingerie possde de dlicieuses coquetteries pour les soires d't:
ce sont des robes de tarlatane de deux nuances, par exemple une jupe
rose sur une bleue. Ce mlange vaporeux d'toffes lgres d'un effet
charmant aux lumires.

Chez Alexandrine, c'est le mme mlange: les capotes de deux couleurs en
crpe lisse bouillonn, avec des fleurs caches dans ces nuages lgers,
sont une de ses crations les plus heureuses. Ses chapeaux de paille
orns de rubans, ses pailles de riz avec plumets russes en marabouts
nous, toutes ces modes ont un cachet qui rend le nom d'Alexandrine
clbre dans le monde lgant.

Les voilettes de dentelles qui voltigent autour du visage vont trs-bien
sur les chapeaux, un peu secs, de crpe  passes tendues. Ainsi la mode
et la coquetterie sont d'accord. On porte toujours beaucoup de mantelets
la vieille et d'charpes en barge, puis des par-dessus en soie garnis
de passementerie ou en mousseline, doubls de taffetas rose, paille,
lilas et entours de dentelle, qui commencent  prendre faveur. Ils se
fixent  la taille par un ruban et ont de larges demi-manches. C'est une
mode lgante et qui n'aura pas, comme telle, le succs populaire des
mantelets.

On a fait, dans ces derniers temps, de grandes provisions de laines 
broder, car maintenant la tapisserie est devenue l'ouvrage
indispensable  la ville comme  la campagne. Les vieux dessins sont
copis; puis on fait, pour conomiser l'ouvrage, un mlange de bandes de
velours et de bandes de tapisseries, qui est fort en vogue; cela fait
surtout de belles portires. Le lambrequin est tout en tapisserie
pareille aux bandes qui entourent le rideau ou qui forment rubans.

Nous devons encore recommander les mouchoirs brods au plumes points de
chanettes de couleur; les voilettes imitant l'Angleterre par de lgres
applications de mousseline; enfin tous les ouvrages qui aident  passer
les longues heures de la campagne.



Inauguration d'une nouvelle glise Luthrienne  Paris.

La nouvelle glise luthrienne, dont l'inauguration a eu lieu dimanche
dernier, est situe rue Chauchat, prs la rue de Provence. Cette
crmonie avait attir un grand concours de personnes qui remplissaient
l'glise bien avant l'heure indique pour le service.

Peut-tre est-il convenable de dire deux mots de la diffrence entre les
protestants luthriens et les protestants rforms. Les premiers se
rattachent  la confession d'Augsbourg: ce sont, en grande majorit, les
protestants d'Allemagne, ceux de la Sude, de la Norwge, du Danemark,
et ceux qui sont disperss dans les pays slaves. Les protestants
rforms sont ceux de France, de Suisse, de Hollande, d'Angleterre,
d'cosse. Les rforms de chaque nation ont une confession de foi
particulire. Entre les luthriens et les rforms, il n'y a de
diffrence que dans quelques points du dogme, aujourd'hui considrs
connue trs-secondaires, et dans les formes du culte, les luthriens
n'excluent pas les images et les autres ornements que l'glise rforme
a svrement proscrits.

En France, il y a des luthriens dans cinq dpartements: dans les deux
dpartements du Rhin, o ils forment un grand tiers de la population;
dans les dpartements du Doubs et de la Haute-Sane, qui comprennent
aujourd'hui l'ancienne principaut de Montbliard toute luthrienne et
enfin  Paris.

Avant la Rvolution et jusqu' l'Empire, les luthriens de Paris
suivaient leur culte dans les chapelles des ambassades de Sude et de
Danemark. Ce fut l'Empereur qui, en 1809, leur fit donner l'glise des
Billettes et tablit  Paris un Consistoire luthrien. Les luthriens de
Paris taient alors au nombre d'environ cinq mille.

Ou en compte aujourd'hui plus de douze mille, et depuis longtemps
ralise, des Billettes ne pouvait contenir les fidles. Sous la
Restauration dj, des fonds furent vols par le Conseil municipal pour
la fondation d'une nouvelle glise, et plusieurs difices furent
successivement dsigns pour cette destination.

[Illustration.]

Enfin, en 1841, la ville offrit au Consistoire de faire disposer pour le
culte luthrien une partie de l'ancienne halle de dchargement, situe
rue Chauchat. Cette halle avait t construite il y a peu d'annes 
grands frais pour servir d'entrept central; mais le commerce de Paris
n'ayant pas trouv davantage dans cet tablissement, et n'en ayant pas
profit, la halle tait reste sans usage. La partie de l'difice qui
n'a pas t consacre au culte, va tre dtruite pour prolonger la rue
Grange-Batelire. Les travaux du nouveau temple ont t dirigs par M.
Cau, architecte de la ville, qui a tir tout le parti possible du
btiment qu'il devait modifier. Le temple est d'une simplicit grave et
lgante. Il y a place pour environ douze cents personnes. Le fronton
porte cette inscription: _glise vanglique de la Rdemption._

Par une concidence intressante, le jour de la conscration de la
nouvelle glise tait aussi l'anniversaire de la prsentation de la
confession de foi devant l'empereur Charles-Quint et les princes runis
 la dite d'Augsbourg.



Amusements des sciences.

SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSEES DANS LE DERNIER
NUMERO.

I. Soit ABC la planche de bois donne. Le charpentier divisera d'abord
les cts en deux parties gales, aux points D, E, F. Ces trois points
seront les points de contact de l'ovale gomtrique ou ellipse avec les
cts du triangle. On tirera aussi les trots droites AE, BD, CF, qui se
coupent en G; ce sera le centre de l'ellipse. En prenant alors les
distances GL, GM, GN, respectivement gales  GE,  GD et  GF, on aura
six points E, M, F, L, O, N, qui suffiront pour tracer la courbe
cherche  vue, avec une approximation suffisante.

[Illustration.]

Ce trac sera facilit, si l'on a soin de mener par les points L, M, N,
des droites respectivement parallles aux cts BC, CA, AB, de manire 
achever compltement le polygone RSTOVX, circonscrit  l'ovale.

II. Il y a deux solutions reprsentes dans les deux petits tableaux
ci-dessous:

                                     Tonneaux   Tonneaux   Tonneaux
                                       pleins,   vides,   demi-pleins
        1ere solution:
                  1ere Personne.          2         2          3
                  2e Personne.            2         2          3
                  3e Personne.            3         3          1
        2e solution:
                  1ere Personne.          3         3          1
                  2e Personne.            3         3          1
                  3e Personne.            1         1          5

Il est manifeste que dans ces deux combinaisons, chaque personne aura
sept tonneaux, dont trois et demi de vin.

NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE.

I. On donne un carrelet  rgler le papier, une petite aiguille bien
galement calibre dans toute sa longueur, une feuille de papier et un
crayon; ou demande de se servir de ces objets pour trouver, par
exprience, le rapport de la circonfrence du cercle  son diamtre.

II. Partager entre trois personnes vingt-quatre tonneaux, dont huit
pleins, huit vides et huit demi-pleins, en sorte que chacune ait la mme
quantit de vin et de tonneaux.

Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER REBUS. Tout le monde court, cette anne, danser
au grand bal de Sceaux.

[Illustration.]








End of the Project Gutenberg EBook
of L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet
1843, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0018, 1 JUILLET 1843 ***

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your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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