Project Gutenberg's Histoire du vritable Gribouille, by George Sand

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Title: Histoire du vritable Gribouille

Author: George Sand

Illustrator: Maurice Sand

Release Date: June 1, 2010 [EBook #32640]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU VRITABLE GRIBOUILLE ***




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HISTOIRE

DU

VRITABLE GRIBOUILLE


PARIS.--IMPRIMERIE SCHNEIDER,

1, rue d'Erfurth.

[image]




HISTOIRE
DU VRITABLE
GRIBOUILLE

PAR
GEORGE SAND


VIGNETTES PAR MAURICE SAND

GRAVURES DE DELAVILLE

[image]

PARIS
PUBLI PAR E. BLANCHARD
ANCIENNE LIBRAIRIE HETZEL,
RUE RICHELIEU, 78.

1851


A MADEMOISELLE VALENTINE FLEURY.


Ma chre mignonne, je te prsente ce petit conte et souhaite qu'il
t'amuse pendant quelques heures de ton heureuse convalescence.

En gribouillant ce Gribouille, j'ai song  toi. Je ne te l'offre pas
pour modle, puisque, en fait de bon coeur et de bon esprit, c'est toi
qui m'en as servi.

GEORGE SAND.

Nohant, 26 juillet 1850

[image]




PREMIRE PARTIE.

COMMENT GRIBOUILLE SE JETA DANS LA RIVIRE PAR CRAINTE DE SE MOUILLER.


Il y avait une fois un pre et une mre qui avaient un fils. Le fils
s'appelait Gribouille, la mre s'appelait Brigoule et le pre
Bredouille. Le pre et la mre avaient six autres enfants, trois garons
et trois filles, ce qui faisait sept, en comptant Gribouille qui tait
le plus petit.

Le pre Bredouille tait garde-chasse du roi de ce pays-l, ce qui le
mettait bien  son aise. Il avait une jolie maison au beau milieu de la
fort, avec un joli jardin dans une jolie clairire, au bord d'un joli
ruisseau qui passait tout au travers du bois. Il avait le droit de
chasser, de pcher, de couper des arbres pour se chauffer, de cultiver
un bon morceau de terre, et encore avait-il de l'argent du roi, tous les
ans, pour garder sa chasse et soigner sa faisanderie; mais le mchant
homme ne se trouvait pas encore assez riche, et il ne faisait que voler
et ranonner les voyageurs, vendre le gibier du roi, et envoyer en
prison les pauvres gens qui venaient ramasser trois brins de bois mort,
tandis qu'il laissait les riches, qui le payaient bien, chasser dans les
forts royales tout leur sol. Le roi, qui tait vieux et qui ne
chassait plus gure, n'y voyait que du feu.

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La mre Brigoule n'tait pas tout  fait aussi mauvaise que son mari, et
elle n'tait pas non plus beaucoup meilleure: elle aimait l'argent, et,
quand son mari avait fait quelque chose de mal pour en avoir, elle ne le
grondait point, tandis qu'elle l'et volontiers battu quand il faisait
des coquineries en pure perte.

Les six enfants ans de Bredouille et de Brigoule, levs dans des
habitudes de pillage et de duret, taient d'assez mauvais garnements.
Leurs parents les aimaient beaucoup et leur trouvaient beaucoup
d'esprit, parce qu'ils taient devenus chipeurs et menteurs aussitt
qu'ils avaient su marcher et parler. Il n'y avait que le petit
Gribouille qui ft maltrait et rebut, parce qu'il tait trop simple et
trop poltron,  ce qu'on disait, pour faire comme les autres.

Il avait pourtant une petite figure fort gentille, et il aimait  se
tenir proprement. Il ne dchirait point ses habits, il ne salissait
point ses mains, et il ne faisait jamais de mal, ni aux autres ni 
lui-mme. Il avait mme toutes sortes de petites inventions qui le
faisaient passer pour simple, et qui, dans le fait, taient d'un enfant
bien avis. Par exemple, s'il avait grand chaud, il se retenait de
boire, parce qu'il avait expriment que plus on boit, plus on a soif.
S'il avait grand'faim et qu'un pauvre lui vnt demander son pain, il le
lui donnait vitement, se disant  part soi: Je sens ce qu'on souffre
quand on a faim, et ne dois point le laisser endurer aux autres.

C'est Gribouille qui, des premiers, imagina de se frotter les pieds et
les mains avec de la neige pour n'avoir point d'engelures. C'est lui qui
donnait les jouets qu'il aimait le plus aux enfants qu'il aimait le
moins, et, quand on lui demandait pourquoi il agissait ainsi, il
rpondait que c'tait pour venir  bout d'aimer ces mauvais camarades,
parce qu'il avait dcouvert qu'on s'attache  ceux qu'on a obligs.

Avait-il envie de dormir dans le jour, il se secouait pour se rveiller,
afin de mieux dormir la nuit suivante. Avait-il peur, il chantait pour
donner la peur  ceux qui la lui avaient donne. Avait-il envie de
s'amuser, il retardait jusqu' ce qu'il et fini son travail, afin de
s'amuser d'un meilleur coeur aprs avoir fait sa tche. Enfin il
entendait  sa manire le moyen d'tre sage et content; mais, comme ses
parents l'entendaient tout autrement, il tait moqu et rebut pour ses
meilleures ides. Sa mre le fouettait souvent, et son pre le
repoussait chaque fois que l'enfant venait pour le caresser.

--Va-t'en de l, imbcile, lui disait ce brutal de pre, tu ne seras
jamais bon  rien.

Ses frres et soeurs, le voyant ha, se mirent  le mpriser, et ils le
faisaient enrager, ce que Gribouille supportait avec beaucoup de
douceur, mais non pas sans chagrin: car bien souvent il s'en allait seul
par la fort pour pleurer sans tre vu et pour demander au ciel le moyen
d'tre aim de ses parents autant qu'il les aimait lui-mme.

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Il y avait dans cette fort un certain chne que Gribouille aimait
particulirement: c'tait un grand arbre trs-vieux, creux en dedans, et
tout entour de belles feuilles de lierre et de petites mousses les plus
fraches du monde. L'endroit tait assez loign de la maison de
Bredouille et s'appelait le carrefour Bourdon. On ne se souvenait plus
dans le pays pourquoi on avait donn ce nom  cet endroit-l. On pensait
que c'tait un riche seigneur, nomm Bourdon, qui avait plant le chne,
et on n'en savait pas davantage. On n'y allait presque jamais, parce
qu'il tait tout entour de pierres et de ronces qu'on avait de la peine
 traverser. Mais il y avait l du gazon superbe, tout rempli de
fleurs, et une petite fontaine qui s'en allait, en courant et en
sautillant sur la mousse, se perdre dans les rochers environnants.

Un jour que Gribouille, plus maltrait et plus triste que de coutume,
tait all gmir tout seul au pied du chne, il se sentit piqu au bras,
et, regardant, il vit un gros bourdon qui ne bougeait et qui avait l'air
de le narguer. Gribouille le prit par les ailes, et le posant sur sa
main:

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--Pourquoi me fais-tu du mal,  moi qui ne t'en faisais point? lui
dit-il. Les btes sont donc aussi mchantes que les hommes? Au reste,
c'est tout naturel, puisqu'elles sont btes, et ce serait aux hommes de
leur donner un meilleur exemple. Allons, va-t'en, et sois heureux; je ne
te tuerai point, car tu m'as pris pour ton ennemi, et je ne le suis pas.
Ta mort ne gurirait pas la piqre que tu m'as faite.

Le bourdon, au lieu de rpondre, se mit  faire le gros dos dans la
petite main de Gribouille et  passer ses pattes sur son nez et sur ses
ailes, comme un bourdon qui se trouve bien et qui oublie les sottises
qu'il vient de faire.--Tu n'as gure de repentir, lui dit Gribouille, et
encore moins de reconnaissance. Je suis fch pour toi de ton mauvais
coeur, car tu es un beau bourdon, je n'en saurais disconvenir: tu es le
plus gros que j'aie jamais vu, et tu as une robe noire tirant sur le
violet qui n'est pas gaie, mais qui ressemble au manteau du roi.
Peut-tre que tu es quelque grand personnage parmi les bourdons, c'est
pour cela que tu piques si fort.

Ce compliment, que Gribouille fit en souriant, quoique le pauvre enfant
et encore la larme  l'oeil, parut agrable au bourdon, car il se mit 
frtiller des ailes. Il se releva sur ses pattes, et tout d'un coup,
faisant entendre un chant sourd et grave, comme celui d'une
contre-basse, il prit sa vole et disparut.

Gribouille, qui souffrait de sa piqre, mais qui n'tait pas si simple
qu'il ne connt les proprits des herbes de la fort, cueillit diverses
feuilles, et, aprs avoir bien lav son bras dans le ruisseau, y
appliqua ce baume et puis s'endormit.

Pendant son premier sommeil, il lui sembla entendre une musique
singulire: c'tait comme des grosses voix de chantres de cathdrale,
qui sortaient de dessous terre et qui disaient en choeur:

    Bourdonnons, bourdonnons,
      Notre roi s'avance.

Et le ruisselet, qui fuyait sur les rochers, semblait dire d'une voix
claire aux fleurettes de ses rives:

    Frissonnons, frissonnons,
      L'ennemi s'avance.

Et les grosses souches du chne avaient l'air de se tordre et de ramper
sur l'herbe comme des couleuvres. Les pervenches et les marguerites,
comme si le vent les et secoues, tournoyaient sur leurs tiges comme
des folles; les grandes fourmis noires, qui aiment  butiner dans
l'corce, descendaient le long du chne et se dressaient tout tonnes
sur leur derrire; les grillons sortaient du fond de leurs trous et
mettaient le nez  la fentre. Enfin, le feuillage et les roseaux
tremblaient et sifflaient si fort, que le pauvre Gribouille fut rveill
en sursaut par tout ce tapage.

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Mais qui fut bien tonn? ce fut Gribouille, quand il vit devant lui un
grand et gros monsieur tout habill de noir,  l'ancienne mode, qui le
regardait avec des yeux tout ronds, et qui lui parla ainsi d'une grosse
voix ronflante et en grasseyant beaucoup:

--Tu m'as rendu un service que je n'oublierai jamais. Va, petit enfant,
demande-moi ce que tu voudras, je veux te l'accorder.

--Hlas! monsieur, rpondit Gribouille tout transi de peur, ce que
j'aurais  vous demander, vous ne pourrez pas faire que cela soit. Je ne
suis pas aim de mes parents et je voudrais l'tre.

--Il est vrai que la chose n'est point facile, rpondit le monsieur
habill de noir; mais je ferai toujours quelque chose pour toi. Tu as
beaucoup de bont, je le sais, je veux que tu aies beaucoup d'esprit.

--Ah! monsieur, s'cria Gribouille, si, pour avoir de l'esprit, il faut
que je devienne mchant, ne m'en donnez point. J'aime mieux rester bte
et conserver ma bont.

--Et que veux-tu faire de ta bont parmi les mchants? reprit le gros
monsieur d'une voix plus sombre encore et en roulant ses yeux, ardents
comme braise.

--Hlas! monsieur, je ne sais que vous rpondre, dit Gribouille de plus
en plus effray; je n'ai point d'esprit pour vous parler, mais je n'ai
jamais fait de mal  personne: ne me donnez pas l'envie et le pouvoir
d'en faire.

--Allons, vous tes un sot, repartit le monsieur noir. Je vous laisse,
je n'ai pas le temps de vous persuader; mais nous nous reverrons, et, si
vous avez quelque chose  me demander, souvenez-vous que je n'ai rien 
vous refuser.

--Vous tes bien bon, monsieur, rpondit Gribouille, dont les dents
claquaient de peur. Mais aussitt le monsieur se retourna, et son grand
habit de velours noir, tant frapp par le soleil, devint gros bleu
d'abord et puis d'un violet magnifique; sa barbe se hrissa, son manteau
s'enfla; il fit entendre un rugissement sourd plus affreux que celui
d'un lion, et, s'levant lourdement de terre, il disparut  travers les
branches du chne.

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Gribouille alors se frotta les yeux et se demanda si tout ce qu'il avait
vu et entendu tait un rve. Il lui sembla que c'en tait un en effet,
et que, du moment seulement o le monsieur s'tait envol, il s'tait
senti tout de bon veill. Il ramassa son bton et sa gibecire et s'en
retourna  la maison, car il craignait d'tre encore battu pour s'tre
absent trop longtemps.

A peine fut-il entr que sa mre lui dit:

--Ah! vous voil? Il est bien temps de revenir. Voyez un peu l'imbcile,
 qui le plus grand bonheur du monde arrive et qui ne s'en doute
seulement pas!

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Quand elle eut bien grond, elle prit la peine de lui dire que M.
Bourdon tait venu dans la fort, qu'il s'tait arrt dans la maison du
garde-chasse, qu'il y avait mang un grand pot de miel, qu'il avait pour
cela pay un beau louis de vrai or, enfin, qu'aprs avoir regard l'un
aprs l'autre tous les enfants, frres et soeurs de Gribouille, il avait
dit  la mre Brigoule: a, madame, n'avez-vous point un enfant plus
jeune que ceux-ci? Et ayant appris qu'il y en avait un septime, g
seulement de douze ans et qu'on appelait Gribouille, il s'tait cri:
Oh! le beau nom! voil l'enfant que je cherche. Envoyez-le-moi, car je
veux faire sa fortune. L-dessus il tait sorti, sans s'expliquer
autrement.

--Mais, dit Gribouille tout stupfait, qu'est-ce donc que M. Bourdon?
car je ne le connais pas.

--M. Bourdon, rpondit la mre, est un riche seigneur qui vient
d'arriver dans le pays et qui va acheter une grande terre et un beau
chteau tout prs d'ici. Personne ne le connat, mais tout le monde
s'accorde  dire qu'il est gnreux et jette l'or et l'argent  pleines
mains. Peut-tre bien qu'il est un peu fou, mais, puisqu'il a de la
fantaisie pour votre nom de Gribouille, allez-vous-en vite le trouver,
car, pour sr, il veut vous faire un riche prsent.

--Et o irai-je le trouver? dit Gribouille.

--Dame! je n'en sais rien, rpondit Brigoule; j'tais si interloque que
je n'ai pas pens  le lui demander; mais srement qu'il demeure dj
dans le chteau qu'il est en train d'acheter. C'est  la lisire de la
fort; vous connaissez tout le pays, et il faudrait que vous fussiez
bien sot pour ne pas trouver un homme que tout le monde connat dj et
dont on parle comme d'une merveille. Allez, partez, dpchez-vous, et
ce qu'il vous donnera, ayez bien soin de le rapporter ici: si c'est de
l'argent, n'en prenez rien pour vous; si c'est quelque chose  manger,
ne le flairez seulement point; remettez-le tel que vous l'aurez reu 
votre pre ou  moi. Sinon, gare  votre peau!

--Je ne sais pas pourquoi vous me dites tout cela, ma chre mre,
rpondit Gribouille; vous savez bien que je ne vous ai jamais rien
drob, et que je mourrais plutt que de vous tromper.

--C'est vrai que vous tes trop bte pour cela, reprit sa mre; allons,
ne raisonnez point, et partez.

Quand Gribouille fut sur le chemin du chteau que sa mre lui avait
indiqu, il se sentit bien fatigu, car il n'avait rien mang depuis le
matin, et la journe finissait. Il fut oblig de s'asseoir sous un
figuier qui n'avait encore que des feuilles, car ce n'tait point la
saison des fruits, et il allait se trouver mal de faiblesse quand il
entendit bourdonner un essaim au-dessus de sa tte. Il se dressa sur la
pointe des pieds, et vit un beau rayon de miel dans un creux de l'arbre.
Il remercia le ciel de ce secours, et mangea un peu de miel le plus
proprement qu'il put. Il allait continuer sa route, lorsque, du creux de
l'arbre, sortit une voix perante qui disait: Arrtez ce mchant! 
moi, mes filles, mes servantes, mes esclaves; mettons en pices ce
voleur qui nous prive de nos richesses!

Qui eut grand'peur? ce fut Gribouille.

--Hlas! mesdames les abeilles, fit-il en tremblant, pardonnez-moi. Je
mourais de faim, et vous tes si riches, que je ne croyais pas vous
faire grand tort en gotant un peu  votre miel; il est si bon, si
jaune, si parfum, votre miel! vrai, j'ai cru d'abord que c'tait de
l'or, et c'est quand j'y ai got que j'ai compris que c'tait encore
meilleur et plus agrable  trouver que de l'or fin.

--Il n'est pas trop sot, reprit alors une petite voix douce, et, pour
ses jolis compliments, je vous prie, chre Majest, ma mre, de lui
faire grce et de le laisser continuer son chemin.

L-dessus il se fit dans l'arbre un grand bourdonnement, comme si tout
le monde parlait  la fois et se disputait; mais personne ne sortit, et
Gribouille se sauva sans tre poursuivi. Quand il se trouva un peu loin,
il eut la curiosit de se retourner, et il vit l'endroit qu'il avait
quitt si brillant, qu'il s'arrta pour regarder. Le soleil, qui se
couchait, envoyait une grande lumire dans les branches du figuier, et
dans ce rayon, qui,  force d'tre vif, faisait mal aux yeux, il y avait
une quantit innombrable de petites figures transparentes qui dansaient
et tourbillonnaient en faisant une fort jolie musique. Gribouille
regarda tant qu'il put; mais, soit qu'il ft trop loin, soit que le
soleil lui donnt dans les yeux, il ne put jamais comprendre ce qu'il
voyait. Tantt c'tait comme des dames et des demoiselles qui avaient
des robes dores et des corsages bruns: tantt c'tait tout simplement
une ruche d'abeilles qui reluisait dans le ciel en feu.

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Mais, comme la nuit venait toujours et que le soleil descendait
derrire les buissons, Gribouille ne vit bientt plus rien, et il se
remit en marche pour le chteau de M. Bourdon.

Il marcha longtemps, longtemps, se croyant toujours prs de la lisire
du bois, et enfin il s'aperut qu'il ne savait o il tait et qu'il
s'tait perdu. Il s'assit encore une fois pour se reposer, et il avait
grande envie de dormir: mais, pour ce qu'il avait peur des loups, il sut
se tenir veill, et marcher encore le plus longtemps qu'il put. Enfin
il allait se laisser tomber de fatigue, lorsqu'il vit beaucoup de
lumires qui brillaient  travers les arbres, et, quand il se fut avanc
de ce ct-l, il se trouva en face d'une grande belle maison tout
illumine et o l'on faisait, du haut en bas, grand bruit de bal, de
musique et de cuisine.

Gribouille, tout honteux de se prsenter si tard, alla pourtant frapper
 la grande porte et demanda  parler au matre de la maison, si le
matre de la maison s'appelait M. Bourdon.

--Et vous, lui rpondit le portier, entrez, si vous vous appelez
Gribouille, car nous avons commandement de bien recevoir celui qui porte
ce nom-l. Monseigneur achte ce chteau et donne une grande fte. Vous
lui parlerez demain.

--A la bonne heure, rpondit Gribouille, car je m'appelle Gribouille, en
effet.

--En ce cas, venez souper et vous reposer.

Et l-dessus on l'emmena dans une belle chambre que Gribouille prit pour
celle du matre de la maison, et qui n'tait cependant que celle de son
premier valet de chambre. On lui servit un beau souper de fruits et de
confitures. Il aurait mieux aim une bonne soupe et un bon morceau de
pain, mais il n'osa en demander, et, quand il eut apais sa faim le
mieux qu'il put, on lui dit qu'il pouvait se jeter sur le lit et faire
un somme.

[image]

Il profita de la permission, mais le bruit qui se faisait dans toute la
maison l'empcha de dormir de bon coeur. A chaque instant on ouvrait les
portes, et il entendait la musique des grosses contre-basses qui
ronflaient comme le tonnerre. On refermait les portes, la musique
paraissait finie; mais alors on entendait le cliquetis des casseroles
dans la cuisine et des flacons dans l'office, et le chuchotement des
valets qui avaient l'air de comploter je ne sais quoi, si bien que
Gribouille, tantt coutant, tantt rvant, ne savait point au juste
s'il tait veill ou endormi.

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Tout d'un coup, il lui sembla que le valet de chambre de monseigneur,
qui l'avait si bien trait, entrait et s'approchait de son lit, et qu'il
le regardait dormir, encore qu'il part n'avoir point d'yeux dans sa
vilaine grosse tte. Gribouille eut peur et voulut lui parler, mais le
valet de chambre se mit  faire _tic, tac,_ et  remuer les bras et les
jambes, et puis  monter au plafond,  redescendre,  remonter encore, 
croiser des fils sur d'autres fils, avec beaucoup d'adresse et de
promptitude, toujours faisant _tic, tac_, comme une pendule. D'abord ce
jeu amusa Gribouille; mais, quand il se vit tout envelopp dans un grand
filet, il eut peur encore une fois et voulut parler: ce lui fut
impossible, car, au lieu de sa voix ordinaire, il ne sortit de son
gosier qu'un petit sifflement aigu et faible comme celui d'un cousin. Il
essaya de sortir ses bras du lit, et, au lieu de bras, il se vit des
petites pattes si menues qu'il craignit, en les remuant, de les casser.
Enfin il s'aperut qu'il tait devenu un pauvre petit moucheron, et que
ce qu'il avait pris pour le valet de chambre de monseigneur Bourdon
n'tait qu'une affreuse araigne d'une grandeur dmesure, toute velue,
et tout occupe de le prendre dans sa toile pour le dvorer. Pour le
coup, Gribouille fut si effray qu'il russit  s'veiller, et il ne vit
dans la chambre que le domestique, sous sa forme naturelle, qui tait
occup  fourrer dans son buffet des bouteilles pleines, des couverts
d'argent, des vases prcieux et des bijoux qu'il volait pendant la fte,
se promettant de mettre ses larcins sur le compte de quelque pauvre
diable moins avanc que lui dans les bonnes grces de monseigneur.

D'abord Gribouille ne comprit pas ce qu'il faisait, mais il le devina
lorsque le valet se tourna vers lui d'un air effray et menaant, et
qu'il lui dit d'une voix sche et casse qui ressemblait au mouvement
d'une vieille horloge use:

--Pourquoi me regardez-vous, et pourquoi ne dormez-vous pas?

Gribouille, qui n'tait pas du tout si simple que l'on croyait, ne fit
semblant de rien, et, se levant, il demanda la permission d'aller voir
la fte, puisqu'aussi bien le bruit l'empchait de dormir.

--Allez, allez, vous tes libre, lui dit le valet qui aimait bien autant
tre dbarrass de lui.

Gribouille s'en alla donc droit devant lui, monta des escaliers, en
descendit, traversa plusieurs chambres, et vit quantit de choses
auxquelles il ne comprit rien du tout, mais qui ne laissrent pas de le
divertir. Dans une de ces chambres il y avait beaucoup de messieurs
habills de noir et de dames trs-pares qui jouaient aux cartes et aux
ds en se disputant des monceaux d'or.

Dans une autre salle, d'autres hommes noirs et d'autres femmes pares et
barioles dansaient au son des instruments. Ceux qui ne dansaient pas
avaient l'air de regarder, mais ils bourdonnaient si bruyamment qu'on
n'entendait plus la musique.

[image]

Ailleurs on mangeait debout, d'un air affam et pas moiti aussi
proprement que Gribouille avait coutume de le faire. On allait d'une
chambre  l'autre, on se poussait, on mourait de chaud, et tout ce monde
agit paraissait triste ou en colre. Enfin le jour parut, et on ouvrit
les fentres. Gribouille, qui s'tait assoupi sur une banquette, crut
voir s'envoler, par ces fentres ouvertes, de grands essaims de
bourdons, de frelons et de gupes, et quand il ouvrit les yeux il se
trouva seul dans la poussire. Les lustres s'teignaient, les valets,
harasss, se jetaient en travers sur les canaps et sur les tables.
D'autres faisaient main basse sur les restes des buffets. Gribouille
s'en fut achever paisiblement son somme sous les arbres du jardin,
lequel tait fort beau et tout rempli de fleurs magnifiques.

[image]

Quand il s'veilla, bien rafraichi et bien repos, il vit devant lui un
gros et grand monsieur tout habill de velours noir tirant sur le
violet, et ressemblant si fort  celui qu'il avait vu en rve, sous le
chne du carrefour Bourdon, qu'il pensa que ce fut le mme. Il ne put
s'empcher de lui dire...

--H bonjour, monsieur le Bourdon, comment vous portez-vous, depuis hier
matin?

--Gribouille, rpondit le riche seigneur avec la mme voix ronflante et
le mme grasseyement que Gribouille avait entendus dans son rve, je
suis bien aise de vous voir; mais je suis tonn de ce que vous me
demandez, car c'est la premire fois que nous nous rencontrons. Je sais
que vous tes arriv cette nuit, mais j'tais couch, et je ne vous ai
point vu.

Gribouille, pensant qu'il avait dit une sottise en parlant de son rve
comme d'une chose que M. Bourdon devait se rappeler, chercha  rparer
ses paroles imprudentes en lui demandant s'il n'tait point malade.

--Moi, point du tout, je me porte au mieux, rpondit M. Bourdon;
pourquoi me demandez-vous cela?

--C'est  cause, reprit Gribouille de plus en plus interdit, que vous
donniez un grand bal et que je pensais que vous y seriez.

--Non, cela m'aurait beaucoup ennuy, rpondit M. Bourdon. J'ai donn
une fte pour montrer que je suis riche, mais je me dispense d'en faire
les honneurs. a, parlons de vous, mon cher Gribouille; vous avez bien
fait de venir me voir, car je vous veux du bien.

--C'est donc  cause que je m'appelle Gribouille? demanda Gribouille qui
n'osait faire de questions raisonnables dans la crainte de faire encore
quelque bvue.

--C'est  cause que vous vous appelez Gribouille, rpondit M. Bourdon;
cela vous tonne, mais apprenez, mon enfant, que, dans ce monde, il ne
s'agit pas de comprendre ce qui nous arrive, mais d'en profiter.

--Eh bien, monsieur, dit Gribouille, quel bien est-ce que vous voulez me
faire?

--C'est  vous de parler, rpondit le seigneur.

Gribouille fut bien embarrass, car, de tout ce qu'il avait vu, rien ne
lui faisait envie, et d'ailleurs tout lui semblait trop beau et trop
riche pour qu'il ft honnte de le dsirer. Quand il eut un peu
rflchi, il dit:

--Si vous pouviez me faire un don qui me ft aimer de mes parents, je
vous serais fort oblig.

--Dites-moi d'abord, fit M. Bourdon, pourquoi vos parents ne vous aiment
point, car vous me semblez un fort gentil garon.

--Hlas! monsieur, reprit Gribouille, ils disent comme a que je suis
trop bte.

--En ce cas, dit M. Bourdon, il faut vous donner de l'esprit.

Gribouille, qui, dans son rve, avait dj refus l'esprit, n'osa pas
cette fois montrer de la dfiance.

--Et que faut-il faire, dit-il, pour avoir de l'esprit?

--Il faut apprendre les sciences, mon petit ami. Sachez que je suis un
habile homme et que je puis vous enseigner la magie et la ncromancie.

--Mais comment, dit Gribouille, apprendrai-je ces choses-l, dont je ne
connais mme pas le nom, si je suis trop simple pour apprendre quoi que
ce soit?

--Ces choses-l ne sont point difficiles, rpondit M. Bourdon, je me
charge de vous les montrer; mais, pour cela, il faut que vous veniez
demeurer avec moi et que vous soyez mon fils.

--Vous tes bien honnte, monsieur, dit Gribouille, mais j'ai des
parents, je les aime et ne les veux point quitter. Quoiqu'ils aient
d'autres enfants qu'ils aiment mieux que moi, je puis leur tre
ncessaire, et il me semble que ce serait mal de ne plus vouloir tre
leur fils.

--C'est comme vous voudrez, dit M. Bourdon, je ne force personne.
Bonjour, mon cher Gribouille, je n'ai pas le temps de causer davantage
avec vous, puisque vous ne voulez pas rester avec moi. Si vous changez
d'avis, ou si vous souhaitez quelque autre chose, venez me trouver. Vous
serez toujours bien reu.

Et l-dessus M. Bourdon entra dans une charmille, et Gribouille se
trouva tout seul.

Quand Gribouille revint  la maison de son pre et qu'il se vit prs
d'arriver, il se sentit tout joyeux, car il se dit en lui-mme: Sans le
savoir, M. Bourdon m'a donn le moyen de me faire aimer de mes parents;
car, lorsqu'ils sauront qu'on m'a propos de les quitter pour devenir le
fils d'un homme si riche, et que j'ai refus d'avoir d'autres parents
que ceux que le bon Dieu m'a donns, on verra bien que je ne suis pas un
mauvais coeur. Mon pre et ma mre m'embrasseront, et ils commanderont 
mes frres et soeurs de m'embrasser aussi.

[image]

Du plus loin qu'il aperut la mre Brigoule, qui l'attendait avec
impatience au bout de son verger, il se mit  courir et voulut, d'un air
riant, se jeter dans ses bras, mais elle, sans lui en donner le temps:

--Qu'apportes-tu? lui dit-elle, o est le cadeau qu'on t'a fait?

[image]

Et quand elle vit qu'il n'apportait rien, elle voulut le battre, pensant
qu'il avait perdu en chemin ce qu'on lui avait donn; mais Gribouille la
pria de l'couter, lui disant qu'aprs elle le pourrait gronder et punir
s'il avait manqu  son devoir. Alors il rapporta mot pour mot
l'entretien qu'il avait eu avec M. Bourdon, mais, au lieu de l'embrasser
et de le remercier, sa mre prit une branche de saule et commena  le
fouailler, en criant aprs lui. Le pre Bredouille arriva et demanda ce
que c'tait.

--Voyez ce coquin, ce mauvais coeur, cet ne, dit la mre tout enrage,
il n'a pas voulu tre le fils et l'hritier d'un homme qui est plus
riche que le roi. Il est si sot, qu'il n'a mme pas song, en le
quittant,  lui demander un beau sac d'cus ou une bonne place pour nous
dans sa maison, ou un joli morceau de terre pour augmenter notre avoir.

[image]

Le pre Bredouille battit Gribouille  son tour, et si fort, que la
mre, qui craignait qu'il ne le ft mourir, le lui retira des mains en
disant:

--En voil assez pour une fois.

Gribouille, dsol, demanda  ses parents ce qu'il devait faire pour
leur plaire, disant que, s'il lui fallait aller demeurer avec M.
Bourdon, il s'y soumettait. Mais tandis que sa mre, qui l'aimait encore
un peu pour lui-mme, et qui et t flatte de le voir riche et bien
vtu, disait oui; son pre, qui ne croyait pas  sa bont et qui ne
jugeait pas possible l'oubli de tant d'outrages qu'on avait faits 
Gribouille, disait non. Il aimait mieux l'envoyer de temps en temps chez
M. Bourdon, esprant que celui-ci lui donnerait de l'argent qu'il
rapporterait  la maison, par crainte d'tre battu.

Or donc, au bout de deux ou trois jours, on l'habilla misrablement, on
lui mit une veste toute dchire, de gros sabots aux pieds, un sarrau
bien malpropre, et on l'envoya ainsi chez M. Bourdon pour faire croire
que ses parents n'avaient pas le moyen de l'habiller, et pour faire
piti  ce riche seigneur. En mme temps on lui commanda de demander une
grosse somme.

Gribouille, qui aimait tant la propret, fut bien humili de se
prsenter sous ces mchantes guenilles, et il en avait les larmes aux
yeux. Mais M. Bourdon ne l'en reut pas plus mal; car, malgr sa
brusquerie et sa grosse voix, il avait l'air d'un bon homme et surtout
paraissait aimer Gribouille sans que Gribouille pt deviner pourquoi.

--Gribouille, lui dit-il, je ne suis pas fch de voir que vous songiez
 vous-mme. Prenez tout ce qu'il vous plaira.

Il le conduisit alors dans une grande cave qui tait si pleine d'or, de
diamants, de perles et de pierreries, qu'on marchait dessus, et encore y
en avait-il plus de sept grands puits trs-profonds qui taient remplis
jusqu'aux bords.

Gribouille, pour obir  ses parents, prit seulement de l'or, car il ne
savait pas que les diamants sont encore plus prcieux. On lui avait dit
d'en prendre le plus possible, il en mit donc dans toutes ses poches,
mais avec aussi peu de plaisir que si ce fussent des cailloux; car il ne
voyait pas  quoi tout cela lui pourrait servir.

Il remercia M. Bourdon avec plus d'honntet que de contentement, et
s'en retourna, disant: Cette fois, je ferai voir  mes parents que j'ai
obi, et peut-tre qu'ils m'embrasseront.

Comme il se trouvait fatigu de porter tant d'or et qu'il se trouvait 
passer non loin du carrefour Bourdon, il se dtourna un peu du chemin
pour aller s'y reposer. Il mangea quelques glands du vieux chne, qu'il
connaissait pour meilleurs que ceux des autres chnes de la fort, tant
doux comme sucre et tendres comme beurre. Puis il but au ruisseau et se
disposait  faire un somme, lorsqu'il vit ses trois frres et ses trois
soeurs se jeter sur lui, le pincer, le mordre, l'gratigner, et lui
enlever tout son trsor.

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Gribouille dfendait son or comme il pouvait, disant: Laissez-le-moi
porter  la maison pour que mon pre et ma mre voient que j'ai fait
leur volont, et aprs cela vous me le prendrez si vous voulez. Mais ils
ne l'coutaient point et continuaient  le voler et  le maltraiter,
lorsque tout  coup il se fit un grand bruit dans le chne, comme si dix
mille grosses contre-basses y donnaient un concert, et aussitt un
essaim de gros frelons, gupes et bourdons de diffrentes espces
s'abattit sur les frres et soeurs de Gribouille, et se mirent  les
piquer si fort en les poursuivant, qu'ils arrivrent  la maison tout
enfls, les uns presque aveugles, les autres ayant des mains grosses
comme la tte, tous quasi dfigures et criant comme des damns.
Cependant Gribouille, qui s'tait trouv au milieu de l'essaim, n'avait
pas une seule piqre, et il avait pu ramasser son or et l'apporter  la
maison.

Tandis que Brigoule lavait et pansait ses autres enfants, Bredouille,
qui ne songeait qu' l'argent, s'occupait d'interroger et de fouiller
Gribouille, et, cette fois, il le complimentait et lui reprochait
seulement d'tre un paresseux et un douillet qui aurait eu la force d'en
apporter le double.

On mit les autres enfants au lit, car ils taient fort malades, et
plusieurs pensrent en crever.

Mais, ds le lendemain, Bredouille ayant voulu compter l'or avec sa
femme, il fut bien tonn de le voir se fondre dans ses doigts et se
rpandre sur la table en liqueur jaune et poissante, qui n'tait autre
chose que du miel, et encore du miel trs-mauvais et plus amer que
sucr.

--Pour le coup, dit Brigoule en lavant sa table avec beaucoup de colre,
M. Bourdon est sorcier, et il nous sera difficile de l'affiner. Il ne
nous faut point mettre mal avec lui, et, au lieu de lui demander de
l'argent, il faut lui faire des prsents. Il m'a sembl qu'il aimait le
miel plus qu'il ne convient  un homme raisonnable, et c'est sans doute
pour nous en demander qu'il nous fait cette malice.--Cela me parat
clair, rpondit Bredouille, envoyons-lui du meilleur de nos ruches, et
je pense que pour cela il nous payera bien.

Le jour suivant, on mit sur un ne un beau baril de miel superbe, et on
envoya Gribouille chez M. Bourdon.

Mais Gribouille ne fut pas plutt arriv auprs du figuier o il avait
entendu et vu des choses si surprenantes, qu'une grande clameur
d'abeilles sortit de l'arbre, se jeta sur l'ne, qui prit le galop et
s'enfuit, laissant l son baril, et criant comme un ne qu'il tait.

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Alors Gribouille,  qui tout cela donnait bien  penser, vit paratre
devant lui deux dames d'une beaut merveilleuse, escortes de tant
d'autres dames et damoiselles, qu'il tait impossible de les compter. La
plus grande de toutes tait habille richement et comme porte en l'air
par une quantit d'autres. A ses cts, une jeune princesse fort belle
voltigeait gracieusement.

--Imprudent, dit la reine (car,  son manteau royal et  sa manire de
se faire porter sur le dos des autres, Gribouille vit bien que c'tait
une tte couronne), tu as deux fois mrit la mort, car tu t'es fait le
librateur et le complaisant du roi des bourdons, notre ennemi mortel.
Mais la princesse ma fille, que tu vois ici prsente, m'a deux fois
demand ta grce. Elle prtend que tu peux nous rendre service, et nous
allons voir si l'on peut compter sur toi.

--Ordonnez-moi ce que vous voudrez, madame la reine, rpondit
Gribouille, je n'ai jamais eu dessein de vous offenser, et je vous
trouve si belle, que j'aurais du plaisir  vous servir.

--Petit enfant, dit alors la reine d'un ton radouci, car elle aimait les
compliments, coute bien ce que je vais te dire. Laisse l ce pauvre
chiffon de miel que tu portais au roi des bourdons, et porte-lui ces
paroles qui lui plairont davantage. Dis-lui que la reine des abeilles
est lasse de la guerre, qu'elle reconnat que les frelons et les
bourdons sont maintenant trop nombreux et trop forts pour tre dfaits
en bataille range. Les industrieux sont contraints de faire part aux
conqurants des richesses qu'ils ont amasses et de signer un trait de
paix. Je sais bien que le roi des bourdons se croit si fort qu'il
prtend nous imposer des conditions humiliantes, mais je sais aussi
qu'il ambitionne la main de ma fille et qu'il n'espre pas l'obtenir. Va
lui dire que je la lui donne en mariage,  condition qu'il laissera nos
ruches en paix, et qu'il se contentera d'une forte part de nos trsors
que ma fille lui apportera en dot.

Ayant ainsi parl, la reine disparut ainsi que sa fille et toute sa
cour, et Gribouille ne vit plus qu'un grand amas d'abeilles qui se
pendaient en grappes aux branches du figuier.

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Il reprit sa course et alla raconter  M. Bourdon comme quoi ses parents
l'ayant charg d'un baril de beau miel, la reine des abeilles le lui
avait t, et le discours qu'elle l'avait charg de faire au roi des
bourdons.

--Comme vous tes trs-savant, ajouta Gribouille, peut-tre pourrez-vous
m'enseigner o je trouverai ce roi-l,  moins que vous ne le soyez
vous-mme, ce que j'ai toujours souponn, sans avoir pour cela mauvaise
opinion de vous.

--Fantaisies, rveries que tout cela, dit M. Bourdon en riant. C'est
bien, c'est bien, Gribouille, vous avez fait votre commission. Parlons
de vous, mon enfant, vous voyez que vous n'aurez jamais raison avec vos
parents, ils sont trop fins et vous ne l'tes pas assez. Voulez-vous
rester avec moi? vous n'aurez plus jamais rien  craindre de leur part,
et vous deviendrez un si habile homme, que vous commanderez  toute la
terre.

Gribouille soupira et ne rpondit point. Et l-dessus M. Bourdon lui
tourna le dos, car il ne s'arrtait jamais longtemps  la mme place,
et, bien qu'on ne lui vit jamais rien faire, il avait l'air d'tre
toujours trs-occup et grandement press.

Toutes les fois que M. Bourdon lui parlait de le garder et de
l'instruire, Gribouille se sentait comme transi de peur sans savoir
pourquoi. Il retourna chez ses parents et leur raconta tout ce qui lui
tait arriv. Il avait bien peur d'avouer que la reine des abeilles
avait repris le miel et mis l'ne en fuite, mais il le fallait bien, et,
pour s'excuser, il fut forc de dire qu'il n'avait pas eu affaire  de
simples abeilles, mais  une reine,  toute sa cour et  toute son
arme.

Il s'attendait  tre trait de menteur et de visionnaire; mais
Bredouille, qui croyait aux sorciers parce qu'il avait essay de l'tre,
se gratta l'oreille et dit  sa femme:--Il y a de la magie dans tout
cela. Gribouille est en passe de devenir plus riche qu'un roi, puisqu'il
est  mme de devenir sorcier. Il est bien simple pour cela, mais il
dpend de M. Bourdon de lui ouvrir l'esprit. Laissons-le faire, car, si
nous nous y opposons, il nous ruinera et fera prir nos enfants. J'ai
dans l'ide que ces frelons qui les ont si bien mordus n'taient pas des
insectes de petite vole. Envoyons-lui donc Gribouille, car, si
Gribouille devient aussi riche qu'un roi, par amour-propre il lvera sa
famille aux plus hautes dignits.

Alors, s'adressant  Gribouille: Petit, lui dit-il, retournez de ce pas
chez M. Bourdon. Dites-lui que votre pre vous donne  lui, et
gardez-vous d'en marquer le moindre dplaisir. Restez avec lui, je vous
le commande, et, si vous ne le faites, soyez assur que je vous ferai
mourir sous le bton.

Gribouille, ainsi congdi, partit en pleurant. Sa mre eut un petit
moment de chagrin et sortit pour le reconduire un bout de chemin, puis
elle le quitta aprs l'avoir embrass, ce qui fit tant de plaisir au
pauvre Gribouille, qu'il accepta son sort dans l'esprance d'tre aim
et caress par ses parents lorsqu'il viendrait les voir.

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M. Bourdon reut fort bien Gribouille. Il le fit richement habiller, lui
donna une belle chambre, le fit manger  sa table, et envoya qurir
trois pages pour le servir. Puis il commena  le faire instruire dans
l'art de la magie.

Mais Gribouille ne fit pas grand progrs. On lui faisait faire des
chiffres, des chiffres, des calculs, des calculs, et cela ne l'amusait
gure, d'autant plus qu'il ne comprenait gure  quoi cela pourrait lui
servir. Sa richesse ne le rendait point heureux. Il tait content d'tre
propre, et c'est tout. Il voyait fort peu M. Bourdon, qui paraissait
toujours grandement affair et qui lui disait en lui tapant sur la
joue: Apprends les chiffres, apprends les calculs avec le matre que je
t'ai donn; quand tu sauras cela, je serai ton matre moi-mme, et je
t'apprendrai les grands secrets.

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Gribouille aurait bien voulu aimer M. Bourdon, qui lui faisait tant de
bien; mais il n'en pouvait venir  bout. M. Bourdon tait railleur sans
tre plaisant, bruyant sans tre gai, prodigue sans tre gnreux. On ne
savait jamais  quoi il pensait, si toutefois il pensait  quelque
chose. Il tait quelquefois brutal, et le plus souvent indiffrent. Il
avait une manie qui rpugnait  Gribouille, c'tait de ne vivre que de
miel, de sirops et de confitures, ce qui ne l'empchait pas d'tre gros
et gras, mais ce dont il usait avec tant de voracit qu'il en tait
malpropre. Gribouille n'aimait point  l'embrasser parce qu'il avait
toujours la barbe poisse.

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Cependant, malgr la dpense que faisait M. Bourdon, il devenait chaque
jour plus riche, et, comme le royaume de ce pays-l tait gouvern par
un monarque trs-faible et trs-ruin, M. Bourdon achetait toutes ses
terres, toutes ses mtairies, toutes ses forts; bientt il lui acheta
ses courtisans, ses serviteurs, ses troupeaux et ses armes. Le roi
devint si pauvre, si pauvre, que, sans l'aide de quelques domestiques
fidles qui le nourrissaient, il serait mort de faim. Il conservait le
titre de roi, mais il n'tait plus que le premier ministre de M.
Bourdon, qui lui faisait faire toutes ses volonts et qui tait le roi
vritable.

A quelque temps de l, on vit arriver dans la contre une trs-belle et
trs-riche princesse, avec une grande reine qui tait sa mre et qui
venait traiter du mariage de cette demoiselle avec M. Bourdon. L'affaire
fut bientt conclue. Il y eut des ftes  en crever; on invita le roi
qui fut bien content d'tre du repas de noces, et quand M. Bourdon fut
mari, il parut plus riche de moiti qu'auparavant.

Sa femme tait fort jolie et fort spirituelle, elle traitait Gribouille
avec beaucoup d'amiti, mais Gribouille ne russissait pas  l'aimer
autant qu'il l'et souhait. Elle lui faisait toujours peur, parce
qu'elle lui rappelait la princesse des abeilles qu'il avait cru voir
sous le figuier, le jour o l'essaim avait mis son ne en fuite, et,
lorsqu'elle l'embrassait, il s'imaginait toujours qu'elle allait le
piquer. Elle avait la mme manie de manger du miel et des sirops, qui
dplaisait tant  Gribouille dans M. Bourdon. Et puis elle parlait
toujours d'conomie, et tandis que l'on apprenait  Gribouille l'art de
compter, elle le tourmentait en lui disant sans cesse qu'il lui fallait
aussi l'art de produire.

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A tout prendre, la maison de M. Bourdon devint plus tranquille aprs son
mariage; mais elle n'en fut pas plus gaie. Madame Bourdon tait avare,
elle faisait durement travailler tout le monde. Le royaume s'en
ressentait et devenait trs-riche. On faisait toutes sortes de travaux,
on btissait des villes, des ports de mer, des palais, des thtres; on
fabriquait des meubles et des toffes magnifiques; on donnait des ftes
o l'on ne voyait que diamants, dentelles et brocarts d'or. Tout cela
tait si beau, si beau, que les trangers en taient blouis. Mais les
pauvres n'en taient pas plus heureux, parce que, pour gagner de
l'argent dans ce pays-l, il fallait tre trs-savant, trs-fort ou
trs-adroit, et ceux qui n'avaient ni esprit, ni savoir, ni sant,
taient oublis, mpriss et forcs de voler, de demander l'aumne, ou
de mourir de faim comme le vieux roi. On s'aperut mme que tout le
monde devenait mchant: les uns parce qu'ils taient trop heureux, les
autres parce qu'ils ne l'taient pas assez. On se disputait, on se
hassait. Les pres reprochaient aux enfants de ne pas grandir assez
vite pour gagner de l'argent; les enfants reprochaient aux pres de ne
pas mourir assez tt pour leur en laisser. Les maris et les femmes ne
s'aimaient point, parce que M. et madame Bourdon, qui donnaient le ton,
ne pouvaient pas se supporter; s'tant maris par intrt, ils se
reprochaient sans cesse leur origine, madame Bourdon disant  son mari
qu'il tait un roturier, et M. Bourdon disant  sa femme qu'elle tait
une bcasse entiche de noblesse. Ils en venaient parfois aux gros mots.
Monsieur accusait madame d'tre avare; madame traitait monsieur de
voleur.

Gribouille n'assistait pas  ces querelles de mnage et ne comprenait
pas pourquoi, dans un pays devenu si beau et si riche, il y avait tant
de gens chagrins et mcontents. Pour son compte, il et pu tre heureux,
car ses parents, devenus riches, ne le tourmentaient plus gure, et M.
Bourdon, tout occup de ses affaires, ne le contrariait en rien.

Mais Gribouille avait le coeur triste sans savoir pourquoi et s'ennuyait
de vivre toujours seul; il n'avait point d'amis de son ge, tous les
autres enfants taient instruits par leurs parents  tre jaloux de sa
richesse; on ne lui faisait point apprendre les choses qu'il et aimes;
M. Bourdon, tout en le comblant de prsents et de plaisirs fort coteux,
ne paraissait pas se soucier de lui plus que du premier venu. Il ne
marquait d'estime ni de mpris pour personne, et un jour que Gribouille
avait voulu l'avertir que son premier valet de chambre le volait, il
avait rpondu: Bon, bon! il fait son mtier.

Enfin, quand Gribouille eut quinze ans, M. Bourdon le prit par le bras
et lui dit: Mon jeune ami, vous serez mon hritier, parce que les
destins ont dcrt que je n'aurais point d'enfants de mon dernier
mariage. Je le savais, et c'est pourquoi je me suis mari sans crainte
de vous faire du tort; vous serez donc trs-riche, et vous l'tes dj,
puisque tout ce que j'ai vous appartient. Mais, aprs moi, il vous
faudra prendre beaucoup de peine et soutenir beaucoup de combats pour
conserver vos biens, car la famille de ma femme me hait et n'est retenue
de me faire la guerre que par la crainte que j'inspire. La race des
abeilles tout entire conspire contre moi, et n'attend que le moment
favorable pour fondre sur mes terres et reprendre tout ce qu'elle
prtend lui appartenir.

Il est donc temps que je vous instruise de mes secrets, afin que
l'habilet vous sauve de la force quand vous ne m'aurez plus. Venez avec
moi.

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L-dessus M. Bourdon monta dans son carrosse avec Gribouille et fit
prendre le chemin du carrefour Bourdon. Quand ils furent auprs du
chne, M. Bourdon renvoya son quipage et, prenant Gribouille par la
main, il le fit asseoir sur les racines de l'arbre et lui dit:

--Avez-vous quelquefois mang de ces glands?

--Oui, rpondit Gribouille, car je sais qu'ils sont bons, tandis que les
autres glands de la fort sont amers et bons pour les pourceaux.

--En ce cas, vous tes plus avanc que vous ne pensez. Eh bien, puisque
ces fruits vous plaisent, mangez-en.

Gribouille en mangea avec plaisir, parce que cela lui rappelait son
enfance; mais tout aussitt il se sentit accabl d'un grand sommeil, et
il ne lui sembla plus voir ni entendre M. Bourdon que dans un rve.

D'abord il lui sembla que M. Bourdon frappait sur l'corce du chne et
que le chne s'entr'ouvrait; alors Gribouille vit dans l'intrieur de
l'arbre une belle ruche d'abeilles avec tous ses gteaux blonds et
dors, et toutes les abeilles, dans leurs cellules propres et
succulentes, bien renfermes chacune chez soi. On entendait pourtant des
voix mignardes qui babillaient dans toutes les chambres, et qui
disaient: _Amassons, amassons; gardons, gardons; refusons, refusons;
mordons, mordons._ Mais une voix plus haute fit faire silence, en criant
du fond de la ruche: _Taisez-vous, taisez-vous, l'ennemi s'avance._

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Alors M. Bourdon commena  bourdonner et  grimper le long de l'arbre,
et  frapper de l'aile et de la patte  la cellule de la reine qui se
barricadait et tirait ses verrous. M. Bourdon fit entendre une voix
retentissante comme une trompe de chasse, et des milliers, des millions,
des milliards de bourdons, de frelons et de gupes parurent, d'abord
comme un nuage dans le ciel, et bientt comme une arme terrible qui se
prcipita sur la ruche. Les abeilles se dcidrent  sortir pour se
dfendre, et Gribouille assista  un combat furieux o chacun cherchait
 percer un ennemi de son dard ou  lui manger la tte. La mle devint
plus horrible lorsque des branches du chne descendit une nouvelle arme
qui, sans prendre parti dans la querelle, ne parut songer qu' tuer au
hasard pour emporter et manger les cadavres. C'tait toute une
rpublique de grosses fourmis qui avait sa capitale non loin de l, et
qui avait t prendre le frais sur les feuilles, et tcher en mme temps
de lcher un peu de miel qui coulait de la ruche, et dont les fourmis
sont aussi friandes que les bourdons. Chaque fois qu'un insecte bless
tombait sur le dos, ou se roulait dans les convulsions de la colre et
de l'agonie, vingt fourmis s'acharnaient  le pincer,  le mordre,  le
tirailler, et, aprs l'avoir fait mourir  petit feu, appelaient vingt
autres des leurs qui emportaient le mort vers la fourmilire. Dans ce
dsordre, le miel, ruisselant par les portes brises des cellules,
empigea si bien les combattants et les voleurs, que grand nombre
prirent touffs, noys ou percs par leurs ennemis, dont ils ne
pouvaient plus se dfendre. Enfin les frelons restrent matres du
champ de bataille; et alors commena une orgie repoussante. Les
vainqueurs se gorgeant de miel au milieu des victimes, et, marchant sur
les cadavres des mres et des enfants, s'enivrrent d'une faon si
indcente, que beaucoup crevrent d'indigestion en se roulant ple-mle
avec les morts et les mourants.

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Quant  M. Bourdon,  qui l'on avait apport les clefs de la ruche sur
un plat d'argent, il se mit  rire d'une manire odieuse, et prenant
Gribouille par la peau du cou:--Allez donc, poltron, lui dit-il,
profitez donc de la cure, car c'est pour vous qu'on a fait tout ce
massacre. Profitez-en, mangez, prenez, pillez, tuez, allez donc!

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Et il le lana au fond de la ruche, qui tait devenue un lac de sang.
Gribouille s'agita pour en sortir, et, roulant le long du chne, il alla
tomber dans la capitale des fourmis, o  l'instant mme il fut saisi
par trente millions de paires de pinces qui le tenaillrent si
horriblement, qu'il fit un grand cri et s'veilla.

Mais, en ouvrant les yeux, il ne vit plus rien que de
trs-vraisemblable: le chne s'tait referm, la fourmilire avait
disparu, quelques abeilles voltigeaient discrtement sur le serpolet,
quelques frelons buvaient les gouttelettes d'eau que le ruisseau faisait
jaillir sur les feuilles de ses rives, et M. Bourdon, aussi tranquille
qu' l'ordinaire, regardait Gribouille en ricanant.

--Eh bien, monsieur l'endormi, lui dit-il, voil comme vous prenez votre
premire leon? vous vous abandonnez au sommeil pendant que je vous
explique les lois de la nature?

--Je vous en demande bien pardon, rpondit Gribouille encore tout saisi
d'horreur. Ce n'est pas pour mon plaisir que j'ai dormi de la sorte,
car j'ai fait des rves abominables.

--C'est bon, c'est bon, reprit M. Bourdon, il faut s'habituer  tout.
Mais o en tions-nous?

--Vraiment, monsieur, dit Gribouille, je n'en sais rien. Il me semblait
que vous me disiez de tuer, de piller, de manger.

--C'est quelque chose comme cela, reprit M. Bourdon; je vous expliquais
l'histoire naturelle des frelons et des abeilles. Celles-ci travaillent
pour leur usage, vous disais-je; elles sont fort habiles, fort actives,
fort riches et fort avares. Ceux-l ne travaillent pas si bien et ne
savent pas faire le miel; mais ils ont un grand talent, celui de savoir
prendre. Les fourmis ne sont pas sottes non plus, elles btissent des
cits admirables, mais elles les remplissent de cadavres pour se nourrir
pendant l'hiver, et il n'est point de nation plus pillarde et mieux unie
pour faire du mal aux autres. Vous voyez donc bien que, dans ce monde,
il faut tre voleur ou vol, meurtrier ou meurtri, tyran ou esclave.
C'est  vous de choisir; voulez-vous conserver comme les abeilles,
amasser comme les fourmis, ou piller comme les frelons? Le plus sr,
selon moi, est de laisser travailler les autres, et de prendre, prendre,
prendre! mon garon, par force ou par adresse, c'est le seul moyen
d'tre toujours heureux. Les avares amassent lentement et jouissent peu
de ce qu'ils possdent; les pillards sont toujours riches quand mme ils
dpensent, car, quand ils ont bien mang, ils recommencent  prendre, et
comme il y a toujours des travailleurs conomes, il y a toujours moyen
de s'enrichir  leurs dpens. a, mon ami, je vous ai dit le dernier mot
de la science, choisissez, et, si vous voulez tre bourdon, je vous
ferai recevoir magicien comme je le suis.

--Et quand je serai magicien, dit Gribouille, que m'arrivera-t-il?

--Vous saurez prendre, rpondit M. Bourdon.

--Et pour le devenir, que faut-il faire?

--Faire serment de renoncer  la piti et  cette sotte vertu qu'on
appelle la probit.

--Tous les magiciens font-ils ce serment-l? dit Gribouille.

--Il y en a, rpondit M. Bourdon, qui font le serment contraire, et qui
font mtier de servir, de protger et d'aimer tout ce qui respire; mais
ce sont des imbciles qui prennent, par vanit, le titre de bons gnies
et qui n'ont aucun pouvoir sur la terre. Ils vivent dans les fleurs,
dans les ruisseaux, dans les dserts, dans les rochers, et les hommes ne
leur obissent pas; ils ne les connaissent mme point; aussi ce sont de
pauvres gnies qui vivent d'air et de rose et dont le cerveau est
aussi creux que l'estomac.

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--Eh bien, monsieur Bourdon, rpondit Gribouille, vous n'avez pas russi
 me donner de l'esprit, car je prfre ces gnies-l au vtre, et je ne
veux en aucune faon apprendre la science de piller et de tuer. Je vous
souhaite le bonjour, je vous remercie de vos bonnes intentions, et je
vous demande la permission de retourner chez mes parents.

--Imbcile, rpondit M. Bourdon, tes parents sont des frelons qui ont
oubli leur origine, mais qui n'en ont pas moins tous les instincts et
toutes les habitudes de leur race. Ils t'ont battu parce que tu ne
savais pas voler, ils te tueront  prsent que tu peux le savoir et que
tu refuses de l'apprendre.

--Eh bien, dit Gribouille, je m'en irai dans ces dserts dont vous
m'avez parl et o vous dites que demeurent les bons gnies.

--Mon petit ami, vous n'irez point, repartit M. Bourdon d'une voix
terrible et en roulant ses gros yeux comme deux charbons ardents; j'ai
mes raisons pour que vous ne me quittiez pas, et je vais vous faire tant
de piqres, que vous resterez l pour mort si vous me rsistez.

[image]

En parlant ainsi, M. Bourdon tendit ses ailes et, reprenant la figure
d'un affreux insecte, il se mit  poursuivre avec rage le pauvre
Gribouille qui s'enfuyait  toutes jambes. Quelque temps il russit  se
prserver en l'cartant avec son chapeau; mais enfin, se voyant sur le
point d'tre dvor, il perdit la tte et se prcipita dans le ruisseau
dont il descendit le courant  la nage avec beaucoup de vitesse; mais 
tout instant le bourdon s'lanait sur ses yeux pour l'borgner, et il
tait forc d'enfoncer sa tte dans l'eau, au risque d'tre suffoqu.
Alors Gribouille, se voyant perdu, s'cria:

--A mon secours, les bons gnies, ne souffrez pas que ce mchant
s'empare de moi!

Au mme instant une jolie demoiselle aux ailes bleues sortit d'une
touffe d'iris sauvages, et s'approchant de Gribouille:--Suis-moi, lui
dit-elle, nage toujours et n'aie pas peur. Et puis elle se mit  voler
devant lui, et, en un instant, une grande pluie d'averse commena 
tomber et  contrarier fort M. Bourdon, qui ne savait pas voler pendant
la pluie. La demoiselle s'en moquait et allait toujours. Le ruisseau se
gonflait et emportait Gribouille, qui n'avait plus la force de nager. M.
Bourdon essaya de s'acharner aprs sa proie, mais la pluie, qui tombait
en gouttes aussi larges que la main, le culbuta dans l'eau. Il se sauva
comme il put,  la nage, et gagna les herbes de la rive, o Gribouille
le perdit de vue.

Cependant Gribouille avanait toujours, conduit par la demoiselle, et
il se trouva  passer devant la porte de la maison de son pre. Il vit
ses frres et soeurs qui le regardaient par la fentre et qui riaient
bien fort, pensant qu'il se noyait. Gribouille voulait s'arrter pour
leur dire bonjour, mais la demoiselle le lui dfendit.

[image]

--Suis-moi, Gribouille, lui dit-elle, si tu me quittes, tu es perdu.

--Merci, madame la demoiselle, rpondit Gribouille, je veux vous obir.

Et, lchant un arbre auquel il s'tait retenu, il recommena  nager
aussi vite que le ruisseau, qui tait devenu un torrent et qui roulait
aussi vite qu'une flche. Quand il eut dpass la maison et le jardin de
ses parents, Gribouille entendit ses frres et ses soeurs qui le
raillaient en criant de toutes leurs forces: _Fin comme Gribouille, qui
se jette dans l'eau par crainte de la pluie._

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SECONDE PARTIE.

COMMENT GRIBOUILLE SE JETA DANS LE FEU PAR CRAINTE D'TRE BRL.


Lorsque Gribouille eut fait environ deux cents lieues  la nage, il se
sentit un peu fatigu et il eut faim, quoiqu'il et fait tout ce chemin
en moins de deux heures. Il y avait longtemps qu'il ne descendait plus
le cours du ruisseau et qu'il naviguait en pleine mer sans s'en
apercevoir, car il lui semblait rver et ne pas bien savoir ce qui se
passait autour de lui. Il ne voyait plus la demoiselle bleue; il est 
croire qu'elle l'avait quitt lorsque le ruisseau s'tait jet dans une
rivire, laquelle rivire s'tait jete dans un fleuve, lequel fleuve
avait conduit Gribouille jusqu' la mer.

Gribouille, revenant  lui-mme, fit un effort pour se reconnatre et ne
se trouva plus figure humaine: il n'avait plus, en guise de pieds et de
mains, que des feuilles vertes toutes mouilles; son corps tait en bois
couvert de mousse, sa tte tait un gros gland d'Espagne sucr, du moins
Gribouille le pensait, car il sentait comme un got de sucre dans la
bouche qu'il n'avait plus. Il fut tonn de se voir dans cet tat et de
reconnatre que son voyage l'avait chang en une branche de chne qui
flottait sur l'eau. Les gros poissons qu'il rencontrait par milliers le
flairaient en passant, puis dtournaient la tte d'un air de dgot. Les
oiseaux de mer s'abattaient jusque sur lui pour l'avaler, mais, ds
qu'ils l'avaient regard de prs, ils s'en allaient plus loin, pensant
que ce n'tait point un plat de leur cuisine. Enfin il vint un grand
aigle qui le prit assez dlicatement dans son bec et qui l'emporta 
travers les airs.

Gribouille eut un peu peur de se voir si haut, mais il sentit bientt
qu'en le schant l'air lui donnait de la force et de la nourriture, car
sa faim le quitta, et il se ft trouv fort  l'aise si les projets de
l'aigle  son gard ne lui eussent donn quelque inquitude.

Cependant, comme il continuait  penser et  raisonner sous sa forme de
branche, il se dit bientt: Je suis prs de terre, puisque l'aigle, qui
n'est pas un oiseau marin, est venu me chercher dans les eaux; il
m'emporte, et ce n'est pas pour me manger, car il aime la chair et non
pas les glands; il veut donc faire de moi une broussaille pour son nid,
et bientt sans doute je vais me trouver sur le fate d'un arbre ou d'un
rocher.

Gribouille raisonnait fort bien. Il vit bientt le rivage et une grande
le dserte o il n'y avait que des arbres, de l'herbe et des fleurs qui
brillaient au soleil et embaumaient l'air  vingt lieues  la ronde.

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L'aigle le dposa dans son aire et partit pour aller chercher
quelqu'autre broussaille. Gribouille, se voyant seul, avait bien envie
de s'en aller; mais comment faire, puisqu'il n'avait plus ni pieds ni
jambes? Au moins, disait-il, quand j'tais sur l'eau, l'eau me poussait
et me faisait avancer;  prsent, que deviendrai-je? je m'en vais
certainement me faner, me desscher et mourir, puisque je suis une
branche coupe et jete aux vents.

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Gribouille versa quelques larmes, mais il reprit courage en songeant que
les fes ou les bons gnies l'avaient protg contre les assauts de
l'affreux bourdon, et que, sans doute, ils lui avaient fait subir cette
mtamorphose pour le prserver de ses poursuites. Il aurait bien voulu
les invoquer encore, et surtout revoir prs de lui la demoiselle bleue
qui lui avait parl sur le ruisseau; mais il tait aussi muet qu'une
souche, et il ne pouvait pas faire de lui-mme le plus petit mouvement.

Mais voil que tout d'un coup s'leva un furieux coup de vent qui
bouleversa le nid de l'aigle et transporta Gribouille au beau milieu de
l'le.

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Il n'eut pas plutt touch la terre qu'il vit s'agiter autour de lui
toutes les herbes et toutes les fleurs; et un beau narcisse blanc, au
pied duquel il s'tait trouv retenu, se pencha, l'embrassa sur la joue,
et lui dit:--Te voil donc enfin, mon cher Gribouille? il y a bien
longtemps que nous t'attendons. Une marguerite se prit  rire et dit:

--Vraiment, nous allons bien nous amuser,  prsent que le bon
Gribouille sera des ntres; et une folle avoine s'cria:--Je suis d'avis
que nous donnions un grand bal pour fter l'arrive de
Gribouille.--Patience! reprit le narcisse, qui avait l'air plus
raisonnable que les autres, vous ne pourrez rien pour Gribouille tant
que la reine ne l'aura pas embrass.

--C'est juste, rpondirent les autres plantes; faisons un somme en
attendant; mais prenons garde que le vent, qui est en belle humeur
aujourd'hui, ne nous enlve Gribouille. Enlaons-nous autour de notre
ami.

Alors le narcisse tendit sur la tte de Gribouille une de ses grandes
feuilles, en lui disant:--Dors, Gribouille, voil un parasol que je te
prte. Cinq ou six primevres se couchrent sur ses pieds, une troupe de
jeunes muguets vint s'asseoir sur sa poitrine, et une douzaine
d'aimables pervenches se roulrent autour de lui et l'enlacrent si
adroitement, que le plus mchant vent du monde n'et pu l'emporter.

Gribouille, ranim par la bonne odeur de ces plantes affables, par la
fracheur de l'herbe et le doux ombrage du narcisse, gota un sommeil
dlicieux, tandis que les muguets lui faisaient tout doucement cent
petits contes  dormir debout, et que les pquerettes chantonnaient des
chansonnettes qui n'avaient ni rime ni raison, mais qui procuraient des
rves fort agrables.

Enfin Gribouille fut rveill par des voix plus hautes. On chantait et
on dansait autour de lui: tout le monde paraissait ivre de joie; les
liserons s'agitaient comme des cloches  toute vole, les gramines
jouaient des castagnettes, les muguets faisaient mille courbettes et
rvrences, et le grave narcisse lui-mme chantait  tue-tte, tandis
que les pquerettes riaient  gorge dploye.

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--Enfants sans cervelle, dit alors d'un ton maternel une trs-douce
voix, n'avez-vous pas une bonne nouvelle  m'apprendre, ce matin?

Aussitt des millions de voix crirent ensemble: _Gribouille!
Gribouille! Gribouille!_ Et, s'cartant comme un rideau, toutes les
plantes dcouvrirent aux yeux charms de Gribouille le doux visage de la
reine.

[image]

C'tait la Reine des prs, cette belle fleur lgante, menue et embaume
qui vient au printemps et qui aime les endroits frais.

--Lve-toi, mon cher Gribouille, dit-elle, viens embrasser ta marraine.

Aussitt Gribouille sentit qu'il retrouvait ses pieds, ses bras, ses
mains, son visage et toute sa personne. Il se leva bien lestement, et
toute la prairie fit un cri de joie  l'apparition du vritable
Gribouille. La reine daigna dpouiller son dguisement et elle se montra
sous sa figure naturelle, qui tait celle d'une fe plus belle que le
jour, plus frache que le mois de mai, et plus blanche que la neige;
seulement elle conservait sa couronne de fleurs de reine des prs, qui,
en se mlant  ses cheveux blonds, semblait plus belle qu'une couronne
de grappes de perles fines.

--Allons, mes enfants, dit-elle, levez-vous aussi, et que les yeux
dessills de Gribouille vous voient tels que vous tes.

Il y eut un moment d'hsitation, et le Narcisse prenant la
parole:--Chre reine, dit-il, tu sais bien que, pour nous faire paratre
dans toute notre beaut, il nous faut un de tes divins sourires, et tu
es si occupe de l'arrive de Gribouille, que tu ne songes pas  nous
l'adresser.

La reine sourit tout naturellement  ce reproche, et Gribouille, sur qui
ce sourire passa aussi comme un clair, prouva un mouvement de joie
mystrieuse si subit, qu'il en pensa mourir de joie. Toute la prairie en
ressentit l'effet; on et dit que le rayon d'un soleil mille fois plus
clair et plus doux que celui qui claire les hommes avait ranim et
transform toutes les choses vivantes. Toutes les fleurs, toutes les
herbes, tous les arbustes de l'le devinrent autant de sylphes, de
petites fes, de beaux gnies qui parurent, les uns sous les traits
d'enfants beaux comme les amours, de filles charmantes, de jeunes gens
enjous et raisonnables, les autres sous la figure de superbes dames, de
nobles vieillards et d'hommes d'un aspect franc, libre, aimant et fort.
Enfin tout ce monde-l tait beau et agrable  voir, les vieux comme
les jeunes, les petits comme les grands. Tous taient vtus des tissus
les plus fins, les uns clatants, les autres aussi doux  regarder que
les couleurs des plantes dont ils avaient adopt le nom et les emblmes.
Les enfants faisaient mille charmantes folies, les gens graves les
regardaient avec tendresse et protgeaient leurs bats. Les jeunes
personnes dansaient et chantaient, et charmaient par leur grce et leur
modestie. Tous et toutes s'appelaient frres et soeurs et se chrissaient
comme les enfants de la mme mre, et cette mre tait la reine des
prs, ternellement jeune et belle, qui ne commandait que par ses
sourires et ne gouvernait que par sa tendresse.

[image]

Elle prit Gribouille par la main et le promena au milieu des groupes
nombreux qui s'taient forms dans la prairie, puis, quand tout le
monde l'eut choy et caress, elle lui dit:

--Va et sois libre; amuse-toi, sois heureux: cette fte ne sera pas
longue: car j'ai beaucoup d'affaires. Elle ne durera que cent ans,
profites-en pour t'instruire de notre science magique. Ici l'on fait les
choses vite et bien. Aprs la fte, je causerai avec toi et je te dirai
ce que tu dois savoir pour tre un magicien parfait.

--Soit, ma chre marraine, puisque vous l'tes, dit Gribouille, je me
sens en vous une telle confiance que je veux tout ce que vous voudrez.
Mais qui fera mon ducation, ici?

--Tout le monde, dit la reine, tout le monde est aussi savant que moi,
puisque j'ai donn  tous mes enfants ma sagesse et ma science.

--Est-ce donc que vous allez nous quitter pendant ces cent ans? dit
Gribouille, j'en mourrais de regret, car je vous aime de tout l'amour
que j'aurais eu pour ma mre si elle l'et permis.

--Je ne te quitterai pas, pour un si court moment que j'ai  passer prs
de toi et de mes autres enfants, dit la reine. Je reste au milieu de
vous; tu me verras toujours, tu pourras toujours venir prs de moi pour
me parler et me questionner; mais tu vois, tes frres et tes soeurs sont
impatients de te rjouir et de te fter. N'y sois pas insensible, car
toute cette joie, tout ce bonheur dont tu les vois enivrs, se
changeraient en tristesse et en larmes si tu ne les aimais pas comme ils
t'aiment.

--A Dieu ne plaise! s'cria Gribouille. Et il s'lana au milieu de la
fte.

Gribouille ne se demanda pas pourquoi tout ce monde si bon, si beau et
si heureux avait tant d'amiti pour un pauvre petit tranger comme lui,
sorti du monde des mchants. Il ne se permit pas de douter que la chose
ft vraie et certaine. Il sentit tout d'un coup que c'est si doux d'tre
aim, qu'il faut vite en faire autant et ne point se tourmenter d'autre
chose au monde.

[image]

La fte fut belle et le temps ne cessa pas d'tre magnifique. Il y eut
pourtant quelquefois de la pluie, mais une pluie tide qui sentait l'eau
de rose, l'eau de violette, de tubreuse, de rsda, enfin toutes les
meilleures senteurs du monde, et on avait autant de plaisir  sentir
tomber cette pluie qu' la sentir scher dans les cheveux aux rayons
d'un bon soleil qui se dpchait de la boire. Il y eut aussi de l'orage,
du vent et du tonnerre, et c'tait un bien beau spectacle auquel on
assistait sans rien payer. Il y avait des grottes immenses o l'on se
mettait  l'abri pour regarder la mer en fureur, le ciel en feu, et pour
entendre les chants extraordinaires et sublimes que le vent faisait dans
les arbres et dans les rochers. Personne n'avait peur, pas mme les
petits sylphes et les jeunes farfadets. Ils savaient qu'aucun mal ne
pouvait les atteindre. Quelquefois les ruisseaux gonfls par l'orage
devenaient des torrents; c'tait une joie, un tumulte parmi les enfants
et les jeunes filles  qui les franchirait: et quand on tombait dedans,
on riait plus fort, car rien ne faisait mourir dans ce pays-l, on n'y
tait mme jamais malade. Il arrivait pourtant quelquefois des
accidents. Les sylphes tourdis tombaient du haut des arbres, ou les
jeunes filles se piquaient les doigts aux rosiers et aux acacias. Les
jeunes gens, en exerant leurs forces, faisaient quelquefois, par
mgarde, rouler un rocher sur de graves vieillards qui causaient sans
mfiance  quelques pas de l. Mais aussitt qu'on voyait une blessure,
qu'elle ft grande ou petite, la moindre goutte de sang faisait
accourir tout le monde; on s'empressait  qui verserait la premire
larme sur cette plaie, et aussitt elle tait gurie par enchantement.
Mais cela causait un moment de douleur gnrale, car tout le monde
souffrait  la fois du mal que ressentait le bless. La reine alors
arrivait bien vite, bien vite; elle souriait, et, comme le bless tait
dj guri, tout le monde tait consol et transport d'une joie
nouvelle  cause du sourire de la reine.

[image]

On ne vivait, dans ce pays-l, que de fruits, de graines et du suc des
fleurs; mais on les apprtait si merveilleusement, leurs mlanges
taient si bien diversifis, qu'on ne savait lequel de ces plats exquis
prfrer aux autres. Tout le monde prparait, servait et mangeait le
repas. On ne choisissait point les convives; qu'ils fussent jeunes ou
vieux, gais ou srieux, ils taient tous parfaitement agrables. On
riait avec les uns  en mourir, on admirait la sagesse ou l'esprit des
autres. Quand mme on devenait grave avec les sages, on ne s'ennuyait
jamais, parce qu'ils disaient gracieusement toutes choses, et c'tait
toujours par amiti pour les autres qu'ils parlaient. Les nuits taient
aussi belles que les jours; on dormait o l'on se trouvait, sur la
mousse, sur le gazon, dans les grottes qui taient illumines par plus
de cent milliards de vers luisants. Si on ne voulait pas dormir, 
cause de la beaut de la lune, on se promenait sur l'eau, dans les
forts, sur les montagnes, et on trouvait toujours  qui causer, car
partout on pouvait rejoindre des groupes qui faisaient de la musique ou
qui clbraient la beaut de la nature et le bonheur de s'aimer.

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Enfin les cent ans s'coulrent comme un jour, et quand,  la fin de la
centime journe, la reine vint prendre Gribouille par la main, il fut
fort tonn, car il croyait tre  la fin de la premire.

--Mon cher enfant, lui dit-elle, j'ai  te parler; la fte va finir,
viens avec moi.

Elle monta avec Gribouille sur le sommet le plus lev de l'le et lui
fit admirer la beaut de la contre des fleurs, o dansait et chantait
encore, aux premiers rayons des toiles, cette race heureuse et
charmante dont elle tait la mre.

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--Hlas! dit Gribouille, saisi pour la premire fois depuis cent ans
d'une profonde tristesse, vais-je donc quitter tous ces amis? vais-je
redevenir branche de chne? vais-je donc retourner dans le pays o
rgnent les abeilles avares et les bourdons voleurs? Ma chre marraine,
ne m'abandonnez pas, ne me renvoyez pas; je ne puis vivre ailleurs
qu'ici, et je mourrai de chagrin loin de vous.

--Je ne t'abandonnerai jamais, Gribouille, dit la reine, et tu resteras
avec nous si tu veux; mais coute ce que j'ai  te dire, et tu verras ce
que tu as  faire:

Le pays o tu es n, et qui aujourd'hui a pris dfinitivement le nom de
royaume des bourdons, parce que M. Bourdon y a t nomm roi, tait,
avant ta naissance, un pays comme les autres, ml de bien et de mal, de
bonnes et de mauvaises gens. Tes parents n'taient pas des meilleurs,
leurs enfants leur ressemblaient. Tu vins le dernier, et, par un bonheur
extraordinaire, je vins  passer au moment de ta naissance dans la fort
o demeurait ton pre. Ta mre tait au lit, ton pre t'examinait et te
trouvait plus chtif que ses autres enfants:--Ma foi, disait-il d'une
voix grondeuse sur le seuil de sa porte, voil un marmot qui me cotera
plus qu'il ne me rapportera. Je ne sais  quoi a pens ma femme de me
donner un fils si petit et si vilain; si je ne craignais de la fcher,
je le ferais noyer comme un petit chat.

Je passais alors sur le ruisseau, sous la forme d'une demoiselle bleue,
dguisement que je suis force de prendre quand je crains la rencontre
du roi des bourdons. Je savais bien que ton pre ne te ferait pas
mourir, mais je compris qu'il n'tait point bon et qu'il ne t'aimerait
gure. Je ne pouvais empcher ce malheur, mais le besoin que j'ai de
faire toujours du bien l o je passe, me donna l'ide de t'adopter pour
mon filleul et de te douer de douceur et de bont, ce qui,  mes yeux,
tait le plus beau prsent que je pusse te faire.

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T'ayant donn un baiser en passant et en t'effleurant de mon aile, je
poursuivis mon voyage, car j'tais en mission auprs de la reine des
fes, et mon premier soin, en arrivant auprs d'elle, fut de lui
demander la permission de te rendre heureux. Elle me l'accorda tout
d'abord; mais bientt nous vmes arriver le roi des bourdons, qui se
fcha contre elle, contre moi, et fit beaucoup de menaces, disant que
ton pays lui avait t promis, et que nul que lui n'avait droit et
pouvoir sur le moindre de ses habitants.

Il faut que tu saches que, d'aprs nos lois, une partie grande ou
petite de la terre est assigne pour demeure  chacune des races
d'esprits suprieurs, bons ou mchants, qui peuplent le monde des fes
et des gnies; mais ce droit est limit  un certain nombre de sicles
ou d'annes, et ensuite nous changeons de rsidence, afin que la mme
portion de la terre ne reste pas ternellement mchante et malheureuse.
De l vient qu'on voit des nations florissantes tomber dans la barbarie,
et des nations barbares devenir florissantes, selon que nos bonnes ou
mauvaises influences rgnent sur elles.

La reine des fes est aussi juste qu'elle peut l'tre, ayant affaire 
tant de mchants esprits contre lesquels les bons sont forcs d'tre en
guerre depuis le commencement du monde; mais il est crit dans le grand
livre des fes que les mchants esprits, enfants des tnbres, finiront
par se corriger, et que la reine ne doit ni les exterminer, ni les
priver des moyens de s'amender. Elle est donc force d'couter leurs
promesses, de croire quelquefois  leur repentir, et de leur permettre
de recommencer de nouvelles preuves. Quand ils ont abus de sa patience
et de sa bont, elle les chtie en les forant de vivre, des annes ou
des centaines d'annes, sous la forme de certaines plantes et de
certains animaux. C'est une facult que nous avons tous de nous
transformer ainsi  volont; mais, quand nous subissons cette
mtamorphose par punition, nous ne sommes plus libres de quitter la
forme que l'on nous impose, tant que la reine ne rvoque point son
arrt.

--Je suis bien sr, dit Gribouille, que jamais vous n'avez t punie de
la sorte.

--Il est vrai, rpondit modestement la reine des prs; mais, pour en
revenir  ton histoire, tu sauras qu' cette poque le roi des bourdons,
qui avait gouvern ton pays environ quatre cents ans auparavant, et qui
l'avait affreusement dvast et maltrait, subissait depuis ce temps-l
un chtiment infme. Il tait simple bourdon, une vraie bte brute,
condamne  ramper,  drober,  bourdonner sur un vieux chne de la
fort qu'il avait jadis plant de sa propre main, lorsqu'il tait le
matre et le tyran de la contre.

--Comment, dit Gribouille, un gnie peut-il exister sous cette forme
vile, et vivre pendant des sicles de la vie des btes?

--Cela arrive tous les jours, rpondit la fe. Rien ne le distingue des
autres btes, si ce n'est le sentiment de sa misre, de sa honte et de
sa dplorable immortalit. Le roi des bourdons tait ainsi transform
depuis trois cent quatre-vingt-huit ans, lorsque tu vins au monde. Ces
trois cent quatre-vingt-huit ans te paraissent bien longs; mais, dans la
vie des tres immortels, c'est peu de chose, et la punition n'tait pas
bien dure.

--Comment se fait-il donc, demanda Gribouille, qui s'avisait de tout,
que le roi des bourdons, devenu simple et stupide bourdon, se trouvait
dans le palais de la reine des fes lorsque vous vntes demander la
permission de me rendre heureux?

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--C'est, rpondit la reine des prs, que tous les cent ans, c'est comme
qui dirait chez vous toutes les heures, la reine assemble son conseil et
permet  tous ses subordonns, mme  ceux qui subissent une
transformation honteuse sur sa terre, de comparatre devant son tribunal
pour demander quelque grce, rendre compte de quelque mission, ou
manifester quelque repentir. Mais les mauvais gnies sont orgueilleux,
et ils viennent rarement faire sincrement leur soumission. Le roi
Bourdon venait plutt l pour narguer la reine. Il le fit bien voir, car
il lui rappela qu'elle-mme avait prononc que sa peine expirerait la
quatre centime anne, et qu'il reprendrait l'empire de ton pays  ce
moment-l: Par consquent, disait-il, ce Gribouille m'appartient, et la
reine des prs (je passe les pithtes grossires dont il m'honora) n'a
pas le droit de me l'enlever pour le douer et l'instruire  sa
fantaisie.

La reine des fes, ayant rflchi, pronona cette sentence:

La reine des prs, ma fille, a dou cet enfant des hommes de douceur et
de bont; nul ne peut dtruire le don d'une fe, quand il est prononc
par elle sur un berceau. Gribouille sera donc doux et bon; mais il est
bien vrai que Gribouille vous appartient. En bien, je vais prendre une
mesure qui, si vous tes raisonnable, vous empchera de le tourmenter et
de le faire souffrir. Vous ne serez dlivr que de sa main. Le jour o
il vous dira:--Va, et sois heureux, vous cesserez d'tre un simple
bourdon; vous pourrez quitter votre vieux chne et rgner sur le pays.
Mais souvenez-vous de rendre Gribouille trs-heureux; car, le jour o
il voudra vous quitter, je permettrai  sa marraine de le protger
contre vous, et s'il revient ensuite pour vous punir de votre
ingratitude, je ne vous prterai aucun secours contre lui.

L-dessus la reine pronona la clture de son conseil: je revins  mon
le, et le roi des bourdons retourna  son vieux chne, o, douze ans
aprs, jour pour jour, ta bont te fit prononcer ces mots fatals: _Va,
et sois heureux_.

Aussitt le mchant insecte qui t'avait piqu redevint le roi des
bourdons et prit tout de suite le nom de M. Bourdon; car il lui avait
t interdit par la reine de se prsenter les armes  la main, et il ne
pouvait ni dpossder le vieux roi, ni se rendre puissant par la force.

Tu as vu, Gribouille, ce qu'a fait ce mchant gnie. Il a sduit et
corrompu les hommes de ton pays par ses richesses. Il a augment son
pouvoir en pousant la princesse des abeilles qui est, en ralit, la
princesse des thsauriseurs. Il a rendu beaucoup de gens trs-riches et
le pays florissant en apparence; mais, sans perscuter les pauvres, il
s'est arrang de manire  les laisser mourir de faim, parce qu'il a su
rendre les riches gostes et durs. Les pauvres sont devenus de plus en
plus ignorants et mchants  force de colre et de souffrance; si bien
que tout le monde se dteste dans ce malheureux pays, et qu'on voit des
personnes mourir de chagrin et d'ennui, quelquefois mme se tuer par
dgot de la vie, bien qu'elles soient assez riches pour ne rien dsirer
sur la terre.

[image]

Or donc, Gribouille, continua la reine, voil cent ans que tu as quitt
ton pays, de la manire que l'avait prvu la reine des fes. Ton bon
coeur n'a pu supporter l'horreur naturelle que t'inspirait le roi des
bourdons. Il a voulu te retenir de force, je t'ai sauv de ses griffes;
il rgne  prsent et il vit toujours puisqu'il est immortel, quoiqu'il
fasse le vieux et parle toujours de sa fin prochaine pour ne pas
inquiter ses sujets. Tes parents ne sont plus. De toutes les personnes
que tu as connues, il n'en existe pas une seule. La richesse n'a fait
qu'augmenter avec la mchancet dans ce pays-l; les hommes en sont
venus  s'gorger les uns les autres. Ils se volent, ils se ruinent, ils
se hassent, ils se tuent. Les pauvres font comme les riches, ils se
tuent entre eux et ils pillent les riches tant qu'ils peuvent; c'est une
guerre continuelle. Les abeilles, les frelons et les fourmis sont dans
un travail effroyable pour s'entre-nuire et s'entre-dvorer. Tout cela
est venu de ce que l'esprit d'avarice et de pillarderie a touff
l'esprit de bont et de complaisance dans tous les coeurs, et de ce qu'on
a oubli une grande science dont, seul de tous les hommes ns sur cette
terre malheureuse, tu es aujourd'hui possesseur.

[image]

Gribouille commena par pleurer la mort de ses parents comme s'ils
eussent t bien regrettables, et il les et pleurs longtemps, si la
reine des prs, qui voulait le rendre attentif  ses discours, ne l'et
forc, par un de ses sourires magiques,  redevenir tranquille et
satisfait. Alors, se sentant rveill comme d'un rve, il ne vit plus le
pass et ne songea qu' l'avenir.

--Ma chre marraine, dit-il, vous dites que seul, parmi les hommes de
mon pays, je possde une grande science. On m'a toujours dit autrefois
que j'tais n fort simple. Le roi des bourdons a essay de me rendre
habile. J'ai tudi pendant trois ans, chez lui, la science des nombres,
et cela ne m'a rien appris dont je sache me servir. Vous m'avez amen
ici et vous m'y avez donn cent ans d'un plaisir et d'un bonheur dont je
n'avais pas l'ide; mais on n'a song qu' me divertir,  me caresser, 
me rendre content, et vritablement j'ai t si content, si heureux, si
gai, si fou peut-tre, que je n'ai pas song  faire la plus petite
question, et que je ne me sens pas plus magicien que le premier jour.
Vous voyez donc que je suis un grand niais ou un grand tourdi, et
vraiment j'en suis tout honteux, car il me semble que, dans l'espace de
cent ans, j'aurais pu et j'aurais d apprendre tout ce qu'un mortel peut
savoir, lorsqu'il vit au milieu des fes et des gnies.

--Gribouille, dit la reine, tu t'accuses  tort et tu te trompes si tu
crois ne rien avoir appris. Voyons, interroge ton propre coeur, et
dis-moi s'il n'est pas en possession du secret le plus merveilleux qu'un
mortel ait jamais pressenti?

--Hlas! ma marraine, rpondit Gribouille, je n'ai appris qu'une chose
chez vous, c'est  aimer de tout mon coeur.

--Fort bien, reprit la reine des prs, et quelle autre chose est-ce que
mes autres enfants t'ont fait connatre?

--Ils m'ont fait connatre le bonheur d'tre aim, dit Gribouille,
bonheur que j'avais toujours rv et que je ne connaissais point.

--Eh bien, dit la reine, que veux-tu donc savoir de plus beau et de plus
vrai? Tu sais ce que les hommes de ton pays ne savent pas, ce qu'ils ont
absolument oubli, ce dont ils ne se doutent mme plus. Tu es magicien,
Gribouille, tu es un bon gnie, tu as plus de science et plus d'esprit
que tous les docteurs du royaume des bourdons.

--Ainsi, dit Gribouille, qui commenait  voir clair en lui-mme et  ne
plus se croire trop bte, c'est la science que vous m'avez donne qui
gurirait les habitants de mon pays de leur malice et de leurs
souffrances?

--Sans doute, rpondit la reine, mais que t'importe, mon cher enfant? Tu
n'as plus rien  craindre des mchants; tu es ici  l'abri de la rancune
du roi des bourdons. Tu seras immortel tant que tu habiteras mon le,
aucun chagrin ne viendra te visiter, tes jours se passeront en sicles
de ftes. Oublie la malice des hommes, abandonne-les  leurs
souffrances. Viens, retournons au concert et au bal. Je veux bien les
prolonger encore pour toi d'une journe de cent ans.

[image]

Gribouille interrogea son coeur avant de rpondre, et, tout d'un coup, il
y trouva ce raisonnement-ci:--Ma marraine ne me dit cela que pour
m'prouver; si j'acceptais, elle ne m'estimerait plus et je ne
m'estimerais plus moi-mme. Alors il se jeta au cou de sa marraine et
lui dit:--Faites-moi un beau sourire, ma marraine, afin que je ne meure
pas de chagrin en vous quittant, car il faut que je vous quitte. J'ai
beau n'avoir ni parents ni amis dans mon pays  l'heure qu'il est, je
sens que je suis l'enfant de ce pays et que je lui dois mes services.
Puisque me voil riche du plus beau secret du monde, il faut que j'en
fasse profiter ces pauvres gens qui se dtestent et qui sont pour cela
si  plaindre. J'ai beau tre heureux comme un gnie, grce  vos
bonts, je n'en suis pas moins un simple mortel, et je veux faire part
de ma science aux autres mortels. Vous m'avez appris  aimer; eh bien,
je sens que j'aime ces mchants et ces fous qui vont me har peut-tre,
et je vous demande de me reconduire parmi eux.

La reine embrassa Gribouille, mais elle ne put sourire malgr toute son
envie.--Va, mon fils, dit-elle, mon coeur se dchire en te quittant; mais
je t'en aime davantage, parce que tu as compris ton devoir, et que ma
science a port ses fruits dans ton me. Je ne te donne ni talisman, ni
baguette pour protger tes jours contre les entreprises des mchants
bourdons, car il est crit au livre du destin que tout mortel qui se
dvoue doit risquer tout, jusqu' sa vie. Seulement je veux t'aider 
rendre les hommes de ton pays meilleurs; je te permets donc de cueillir
dans mes prs autant de fleurs que tu en voudras emporter, et chaque
fois que tu feras respirer la moindre de ces fleurs  un mortel, tu le
verras s'adoucir et devenir plus traitable: c'est  ton esprit de faire
le reste. Quant au roi des bourdons et  ceux de sa famille, il y a
longtemps qu'ils seraient corrigs, si cela dpendait de mes fleurs;
car, depuis le commencement du monde, ils se nourrissent de leurs sucs
les plus doux; mais cela n'a rien chang  leur caractre brutal, cruel
et avide. Prserve-toi donc tant que tu pourras de ces tyrans; je
tcherai de te secourir; mais je ne te cache pas que ce sera une lutte
bien terrible et bien dangereuse, et que je n'en connais pas l'issue.

[image]

Gribouille alla cueillir un gros bouquet tout en pleurant et soupirant.
Tous les habitants de l'le heureuse avaient disparu. La fte tait
finie; seulement, chaque fois que Gribouille se baissait pour ramasser
une plante, il entendait une petite voix gmissante qui lui disait:

--Prends, prends, mon cher Gribouille, prends mes feuilles, prends mes
fleurs, prends mes branches; puissent-elles te porter bonheur!
puisses-tu revenir bientt!

Gribouille avait le coeur bien gros; il et voulu embrasser toutes les
herbes, tous les arbres, toutes les fleurs de la prairie; enfin il se
rendit au rivage o l'attendait sa marraine. Elle tenait  la main une
rose dont elle dtacha une feuille qu'elle laissa tomber dans l'eau,
puis elle dit  Gribouille:

--Voil ton navire; pars, et sois heureux dans la traverse.

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Elle l'embrassa tendrement, et Gribouille, sautant dans la feuille de
rose, arriva en moins de deux heures dans son pays.

[image]

A peine eut-il touch le rivage, qu'une foule de marins accourut,
merveille de voir aborder un enfant dans une feuille de rose; car il
faut vous dire que Gribouille n'avait pas vieilli d'un jour pendant les
cent annes qu'il avait passes dans l'le des Fleurs; il n'avait
toujours que quinze ans, et, comme il tait petit et menu pour son ge,
on ne lui en et pas donn plus de douze. Mais les mariniers ne
s'amusrent pas longtemps  admirer Gribouille et sa manire de voyager:
ils ne songrent qu' avoir la feuille des rose, qui vritablement tait
une chose fort belle, tant grande comme un batelet, et si solide
qu'elle ne laissait pas pntrer dans son creux la plus petite goutte
d'eau.

--Voil, disaient les mariniers, une nouvelle invention qui se vendrait
bien cher. Combien, petit garon, veux-tu vendre ton invention?

Car ces mariniers taient riches, et ils s'empressaient tous d'offrir
leur bourse  Gribouille, enchrissant les uns sur les autres, et se
menaant les uns les autres.

--Si ma barque vous fait plaisir, dit Gribouille, prenez-la, messieurs.

Il n'eut pas plutt dit cette parole, que les mariniers se jetrent
comme des furieux sur la barque, se donnant des coups  qui l'aurait,
s'arrachant des poignes de cheveux et se jetant dans la mer  force de
se battre. Mais, comme la barque tait une feuille de rose de l'le
enchante,  peine l'eurent-ils touche qu'ils en prouvrent la vertu:
ils se sentirent tout calms par la bonne odeur qu'elle avait, et, au
lieu de continuer leur bataille, ils convinrent de garder la barque pour
eux tous et de la montrer comme une raret au profit de toute leur
bande.

Cette convention faite, ils vinrent remercier Gribouille de son gnreux
prsent, et, quoiqu'ils fussent encore assez grossiers dans leurs
manires, ils l'invitrent de bon coeur  venir dner avec eux et 
demeurer dans celle de leurs maisons qu'il lui plairait de choisir.

Gribouille accepta le repas, et, comme il portait les habits avec
lesquels il avait quitt la contre cent ans auparavant, il fut bientt
un objet de curiosit pour toute la ville, qui tait un port de mer. On
vint  la porte du cabaret o il dnait avec les marins, et la nouvelle
de son arrive en feuille de rose s'tant rpandue, la foule s'ameuta et
commena  crier qu'il fallait prendre l'enfant, le renfermer dans une
cage, et le montrer dans tout le pays pour de l'argent.

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Les mariniers qui rgalaient Gribouille essayrent de repousser cette
foule; mais quand ils virent qu'elle augmentait toujours, ils lui
conseillrent de se sauver par une porte de derrire et de se bien
cacher:--Car vous avez affaire  de mchantes gens, lui dirent-ils, et
ils sont capables de vous tuer en se battant  qui vous aura.

--J'irai au-devant d'eux, rpondit Gribouille en se levant, et je
tcherai de les apaiser.

--Ne le faites point, dit une vieille femme qui servait le repas, vous
feriez comme dfunt Gribouille, qui,  ce que m'a cont ma grand'mre,
se noya dans la rivire pour se sauver de la pluie.

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Gribouille eut bien envie de rire: il quitta la table et, ouvrant la
porte, il alla au milieu de la foule, tenant devant lui son bouquet
qu'il fourrait vitement dans le nez de ceux qui venaient se jeter sur
lui. Il n'et pas plutt fait cette exprience sur une centaine de
personnes, qu'elles l'entourrent pour le protger contre les autres; et
peu  peu, comme les fleurs de l'le enchante ne se fltrissaient point
et qu'elles rpandaient un parfum que n'et pas puis la respiration de
cent mille personnes, toute la population de cet endroit-l se trouva
calme comme par miracle. Alors, au lieu de vouloir enfermer Gribouille,
chacun voulut lui faire fte, ou tout au moins l'interroger sur son
pays, sur ses voyages, sur l'ge qu'il avait, et sur sa fantaisie de
naviguer en feuille de rose.

Gribouille raconta  tout le monde qu'il arrivait d'une le o tout le
monde pouvait aller,  la seule condition d'tre bon et capable d'aimer;
il raconta le bonheur dont on y jouissait, la beaut, la tranquillit,
la libert et la bont des habitants; enfin, sans rien dire qui pt le
faire reconnatre pour ce Gribouille dont le nom tait pass en
proverbe, et sans compromettre la reine des prs dans le royaume des
bourdons, il apprit  ces gens-l la chose merveilleuse qu'on lui avait
enseigne, la science d'aimer et d'tre aim.

D'abord on l'couta en riant et en le traitant de fou; car les sujets du
roi Bourdon taient fort railleurs et ne croyaient plus  rien, ni 
personne; cependant les rcits de Gribouille les divertirent: sa
simplicit, son vieux langage et son habillement qui,  force d'tre
vieux, leur paraissaient nouveaux, sa manire gentille et claire de dire
les choses, et une quantit de jolies chansons, fables, contes et
apologues que les sylphes lui avaient appris en jouant et en riant dans
l'le des Fleurs, tout plaisait en lui. Les dames et les beaux esprits
de la ville se l'arrachaient et prisaient d'autant plus sa navet que
leur langage tait devenu prtentieux et quintessenci; il ne tint pas 
eux que Gribouille ne passt pour un prodige d'esprit, pour un savant
prcoce qui avait tudi les vieux auteurs, pour un pote qui allait
bouleverser la rpublique des lettres. Les ignorants n'en cherchaient
pas si long: ces pauvres gens l'coutaient sans se lasser, ne comprenant
pas encore o il en voulait venir avec ses contes et ses chansons, mais
se sentant devenir plus heureux ou meilleurs quand il avait parl ou
chant.

Quand Gribouille eut pass huit jours dans cette ville, il alla dans une
autre. Partout, grce  ses fleurs et  son doux parler, il fut bien
reu, et en peu de temps il devint si clbre, que tout le monde parlait
de lui et que les gens riches faisaient de grands voyages pour le voir.
On s'tonnait de son caractre confiant, et qu'il court au-devant de
tous les dangers; aussi, sans le connatre pour le vritable Gribouille,
lui donna-t-on pour sobriquet son vritable nom: chacun disant qu'il
justifiait le proverbe, mais chacun remarquant aussi que le danger
semblait le fuir  mesure qu'il s'y jetait.

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Le roi des bourdons apprit enfin la nouvelle de l'arrive de Gribouille
et les miracles qu'il faisait; car Gribouille avait dj parcouru la
moiti du royaume et s'tait fait un gros parti de gens qui prtendaient
que le moyen d'tre heureux, ce n'est pas d'tre riche, mais d'tre bon.
Et on voyait des riches qui donnaient tout leur argent et mme qui se
ruinaient pour les autres, afin, disaient-ils, de se procurer la
vritable flicit. Ceux qui n'avaient pas encore vu Gribouille se
moquaient de cette nouvelle mode; mais, aussitt qu'ils le voyaient, ils
commenaient  dire et  faire comme les autres.

Tout cela fit ouvrir l'oreille au roi Bourdon. Il se dit que ce surnomm
Gribouille pourrait bien tre le mme qu'il avait essay en vain de
retenir  sa cour, et il reconnaissait bien que, depuis le dpart de
Gribouille, il avait toujours t malheureux au milieu de sa richesse et
de sa puissance, parce qu'il s'tait toujours senti devenir plus avide,
plus mchant, plus redout et plus ha. L'ide lui vint donc de rappeler
Gribouille auprs de lui, de l'amadouer, et, au besoin, de l'enfermer
dans une tour, afin de le garder comme un talisman contre le malheur.

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Il lui envoya donc une ambassade pour le prier de venir rsider  sa
cour.

Gribouille accepta et partit pour Bourdonopolis, en dpit des prires de
ses nouveaux amis qui craignaient les mchants desseins du roi. Mais
Gribouille voulait donner son secret  la capitale du royaume, et il se
disait: Pourvu que je fasse du bien, qu'importe le mal qui pourra
m'arriver!

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Il fut trs-bien reu par le roi qui fit semblant de ne pas le
reconnatre et qui parut avoir oubli le pass. Mais Gribouille vit bien
qu'il n'avait pas chang et qu'il ne songeait gure  s'amender. Il ne
songea lui-mme qu' se dpcher de plaire aux habitants de la capitale
et de leur donner sa science.

Quand le roi vit que cette science s'apprenait si vite et plaisait si
fort que l'on commenait  ouvrir les yeux sur son compte,  lui
dsobir, et mme  le menacer de prendre Gribouille pour roi  sa
place, il entra en fureur, mais il se contint encore, et, poussant la
ruse jusqu'au bout, il manda Gribouille dans son cabinet et lui dit:

--On m'assure, mon cher Gribouille, que vous avez un bouquet de fleurs
souveraines pour toutes sortes de maux; or, comme j'ai un grand mal de
tte, je vous prie de me le faire sentir; peut-tre que cela me
soulagera.

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En ce moment, Gribouille oublia que sa marraine lui avait dit: Tu ne
pourras rien sur le roi des bourdons ni sur ceux de sa famille; mes
fleurs elles-mmes sont sans vertu sur ces mchants esprits. Le pauvre
enfant pensa, au contraire, que des plantes si rares auraient le don
d'adoucir la mchante humeur du roi. Il tira de son sein le prcieux
bouquet qui tait toujours aussi frais que le jour o il l'avait
cueilli, et que nul pouvoir humain n'et pu lui arracher, puisque tous
ceux qui le respiraient en subissaient le charme. Il le prsenta au roi,
et aussitt celui-ci enfona son dard empoisonn dans le coeur de la plus
belle rose. Un cri perant et une grosse larme s'chapprent du sein de
la rose, et Gribouille, saisi d'horreur et de dsespoir, laissa tomber
le bouquet.

Le roi des bourdons s'en empara, le mit en pices, le foula aux pieds,
puis, clatant de rire:

--Mon mignon, dit-il  Gribouille, voil le cas que je fais de votre
talisman;  prsent nous allons voir lequel est le plus fort de nous
deux, et si vous resterez libre d'exciter des sditions contre moi.

--Hlas! dit Gribouille, vous savez bien que je n'ai jamais dit un seul
mot contre vous; que je ne suis pas jaloux de votre couronne, et que si
j'ai enseign la douceur et la patience, cela ne vous met point en
danger; vous n'avez qu' faire de mme et  donner le bon exemple, on
vous aimera et on ne songera pas  tre gouvern par un autre que par
vous.

--Bien, bien, dit le roi, j'aime vos jolis vers et vos joyeuses
chansons, et comme je n'en veux rien perdre, vous irez en un lieu o
tout cela sera fort bien gard.

L-dessus il appela ses gardes, et, comme Gribouille n'avait plus son
bouquet, il fut pris, garrott et jet au fond d'un cachot noir comme un
four, o il y avait des crapauds, des salamandres, des lzards, des
chauves-souris, des araignes et toutes sortes de vilaines btes; mais
elles ne firent aucun mal  Gribouille, qui en peu de temps les
apprivoisa et conquit mme l'amiti des araignes, en leur chantant de
jolis airs auxquels elles parurent fort sensibles.

Mais Gribouille n'en tait pas moins malheureux: on le faisait mourir de
faim, et de soif, il n'avait pas un brin de paille pour se coucher; il
tait couvert de chanes si lourdes, qu'il ne pouvait pas faire un
mouvement, et, quoiqu'il ne ft entendre aucune plainte, ses geliers
l'accablaient d'injures grossires et de coups.

[image]

Cependant la disparition de Gribouille fut bientt remarque. Le roi fit
croire, pendant quelque temps, qu'il l'avait envoy en ambassade chez un
de ses voisins; mais on vint  dcouvrir qu'il tait prisonnier. Les
mchants, qui taient encore en grand nombre, dirent que le roi avait
bien fait, et qu'il ferait sagement de traiter de mme tous ceux qui
osaient mpriser la richesse et vanter la bont.

Ceux qui taient devenus bons pleurrent Gribouille et souffrirent
pendant quelque temps les menaces et les injures; mais Gribouille
n'tant plus l pour les retenir et pour leur prcher le pardon, ils se
rvoltrent, et l'on vit commencer une guerre terrible qui mit bientt
tout le pays  feu et  sang.

[image]

Le roi fit des prodiges de cruaut: tous les jours on pendait, on
brlait et on corchait les rvolts par centaines. De leur ct, les
rvolts, pousss  bout, ne traitaient pas beaucoup mieux les ennemis
qui tombaient dans leurs mains. Du fond de sa prison, Gribouille, navr
de douleur, entendait les cris et les plaintes, et ses geliers, qui
commenaient  craindre pour le gouvernement, lui disaient:

--Voil ton ouvrage, Gribouille; tu prtendais enseigner le secret
d'tre heureux, et,  prsent, vois comme on l'est, vois comme on
s'aime, vois comme vont les choses!

Peu s'en fallait que Gribouille ne perdt courage et qu'il ne doutt de
la reine des prs; mais il se dfendait de son mieux contre le
dsespoir, et il se disait toujours: Ma marraine viendra au secours de
ce pauvre pays, et si j'ai fait du mal, elle le rparera.

Une nuit que Gribouille ne dormait pas, car il ne dormait gure, et
qu'il regardait un rayon de la lune qui perait  travers une petite
fente de la muraille, il vit quelque chose s'agiter dans ce rayon, et il
reconnut sa chre marraine sous la forme de la demoiselle bleue:

--Gribouille, lui dit-elle, voici le moment d'tre dcid  tout; j'ai
enfin obtenu de la reine des fes la permission de vaincre le roi des
bourdons et de le chasser de ce pays; mais c'est  une condition
pouvantable et que je n'ose pas te dire.

--Parlez, ma chre marraine, s'cria Gribouille; pour vous assurer la
victoire et pour sauver ce malheureux pays, il n'y a rien que je ne sois
capable de souffrir.

--Et si c'tait la mort? dit la reine des prs d'une voix si triste que
les chauves-souris, les lzards et les araignes du cachot de Gribouille
en furent rveills tout en sueur.

--Si c'est la mort, rpondit Gribouille, que la volont des puissances
clestes soit faite! Pourvu que vous vous souveniez de moi avec
affection, ma chre marraine, et que, dans l'le des Fleurs, on chante
quelquefois un petit couplet  la mmoire du pauvre Gribouille, je serai
content.

--Eh bien, dit la fe, apprte-toi  mourir, Gribouille, car demain
clatera une nouvelle guerre plus terrible que celle qui existe
aujourd'hui. Demain tu priras dans les tourments, sans un seul ami
auprs de toi, et sans avoir mme la consolation de voir le triomphe de
mes armes, car tu seras une des premires victimes de la fureur du roi
des bourdons. T'en sens-tu le courage?

--Oui, ma marraine, dit Gribouille.

La fe l'embrassa et disparut. Jusqu'au jour, qui fut bien long  venir,
le pauvre Gribouille, pour combattre l'effroi de la mort, chanta, dans
son cachot, d'une voix suave et touchante, les belles chansons qu'il
avait apprises dans l'le des Fleurs. Les lzards, les salamandres, les
araignes et les rats qui lui tenaient compagnie, en furent si
attendris, qu'ils vinrent tous se mettre en rond autour de Gribouille et
 chanter  leur tour son chant de mort dans leur langue, en rpandant
des pleurs et en se frappant la tte contre les murs.

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--Mes amis, leur dit Gribouille bien que je ne comprenne pas beaucoup
votre langage, je vois que vous me regrettez et que vous me plaignez.
J'y suis sensible; car, loin de vous mpriser pour votre laideur et la
tristesse de votre condition, je vous estime autant que si vous tiez
des papillons couverts de pierreries ou des oiseaux superbes. Il me
suffit de voir que vous avez un bon coeur pour faire grand cas de vous.
Je vous prie, quand je ne serai plus, s'il vient  ma place quelque
pauvre prisonnier, soyez aussi doux et aussi affectueux pour lui que
vous l'avez t pour moi.

--Cher Gribouille, rpondit en bon franais un gros rat  barbe blanche,
nous sommes des hommes comme toi. Tu vois en nous les derniers mortels
qui, aprs ton dpart de ce pays, il y a cent ans et plus, conservrent
l'amour du bien et le respect de la justice. L'affreux roi des bourdons,
ne pouvant nous faire prir, nous jeta dans ce cachot et nous condamna 
ces hideuses mtamorphoses; mais nous avons entendu les paroles de la
fe et nous voyons que l'heure de notre dlivrance est venue. C'est  ta
mort que nous la devrons: voil pourquoi, au lieu de nous rjouir, nous
versons des larmes.

En ce moment, le jour parut et l'on entendit un son de cloches funbres,
et puis un vacarme pouvantable: des cris, des rires, des menaces, des
chants, des injures; et puis les trompettes, les tambours, les fifres,
la fusillade, la canonnade, enfin l'enfer dchan. C'tait la grande
bataille qui commenait. La reine des prs,  la tte d'une innombrable
arme d'oiseaux qu'elle avait amens de son le, parut dans les airs,
d'abord comme un gros nuage noir, et puis bientt comme une multitude de
guerriers ails et emplums qui s'abattaient sur le royaume des frelons
et des abeilles.

[image]

A la vue de ce renfort, les habitants rvolts du pays reprirent les
armes; ceux qui tenaient pour le roi en firent autant, et l'on se rangea
en bataille dans une grande plaine qui entourait le palais.

Le roi des bourdons, qui n'avait pas l'habitude de regarder en l'air, et
qui voyait toujours  ras de terre, ne s'inquita pas d'abord de la
sdition. Il mit sur pied son arme, qui tait compose, en grande
partie, de membres de sa famille; car il avait quip plus de quarante
millions de jeunes bourdons qui taient les enfants de son premier
mariage, et, de son ct, la princesse des abeilles, sa femme, avait
tout autant de soeurs dont elle s'tait fait un rgiment d'amazones fort
redoutables.

Mais quelqu'un de la cour ayant lev les yeux et voyant l'arme de la
reine des prs dans les airs, avertit le roi qui, tout aussitt, devint
sombre et commena  bourdonner d'une manire pouvantable.

--Or donc, dit-il, le danger est fort grand. Que ces misrables mortels
se battent entre eux, laissons-les faire: nous ne sommes pas trop pour
nous dfendre contre l'arme des oiseaux qui nous menace.

La princesse des abeilles, sa femme, lui dit alors:

--Sire, vous perdez la tte; jamais nous ne pourrons nous dfendre des
oiseaux; ils sont aussi agiles et mieux arms que nous. Nous en
blesserons quelques-uns et ils nous dvoreront par centaines. Nous
n'avons qu'un moyen de transiger, c'est de tirer de prison ce
Gribouille, le filleul bien-aim de la reine des prs. Nous le mettrons
sur un bcher tout rempli de soufre et d'amadou, et nous menacerons
cette reine ennemie d'y mettre le feu si elle ne se retire aussitt.

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--Cette fois, ma femme, vous avez raison, dit le roi; et, aussitt fait
que dit, Gribouille fut plac sur le bcher, au beau milieu de l'arme
des bourdons. Un cerf-volant fort loquent fut envoy en parlementaire 
la reine des prs pour l'avertir de la rsolution o tait le roi de
faire brler vif le pauvre Gribouille si elle livrait la bataille.

A la vue de Gribouille sur son bcher, la reine des prs sentit son coeur
se fendre, et, le courage lui manquant, elle allait donner le signal de
la retraite, lorsque Gribouille, voyant et comprenant ce qui se passait
dans le coeur et dans l'arme de la reine, arracha la torche des mains du
bourreau, la lana au milieu du bcher, et se prcipita lui-mme 
travers les flammes o, en moins d'un instant, il fut consum.

[image]

Les partisans du roi se mirent  rire en disant:--Ce Gribouille-l est
aussi fin que l'ancien, qui se jeta dans l'eau par crainte de la pluie,
puisqu'il se jette dans le feu par crainte d'tre brl. Vous voyez bien
que cet enseigneur de flicits suprmes est un imbcile et un maniaque.

Mais ces gens-l ne purent pas rire bien longtemps, car la mort de
Gribouille fut le signal du combat gnral. Les deux partis se rurent
l'un sur l'autre; mais quand les partisans du roi virent que les troupes
royales ne venaient pas les appuyer, ils se dbandrent et perdirent la
bataille.

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Pendant ce temps-l, l'arme des bourdons et celle des abeilles
combattaient l'arme des oiseaux. Tous avaient repris leurs formes
magiques, et les hommes virent avec horreur une bataille dont ils
n'avaient jamais eu l'ide. Des insectes aussi grands que des hommes
luttaient avec rage contre des oiseaux dont le moindre tait aussi gros
qu'un lphant. Les terribles dards des btes piquantes atteignaient
parfois les flancs sensibles des alouettes, des fauvettes et des
colombes; mais les msanges adroites dvoraient les abeilles par
milliers, les aigles en abattaient cent d'un coup d'aile, les casoars
prsentaient leurs casques impntrables  leurs traits empoisonns, et
l'_oiseau arm_, qui a un grand peron acr  chaque paule, embrochait
vingt ennemis  la minute.

Enfin, aprs une heure de mle confuse et d'effroyables clameurs, on
vit l'arme des bourdons et de leurs allis joncher la terre. Les
oiseaux blesss se perchrent sur les arbres, o, grce au sourire de la
reine des prs, ils furent d'abord guris. Cette reine victorieuse, qui
avait repris la figure d'une femme de la plus merveilleuse beaut, avec
quatre grandes ailes de gaze bleue, vint s'abattre avec sa cour sur le
bcher de Gribouille.

--Mortels, dit-elle aux habitants du royaume, dposez vos armes et
dpouillez vos haines. Embrassez-vous, aimez-vous, pardonnez-vous, et
soyez heureux. C'est la reine des fes qui, par ma bouche, vous le
commande.

En parlant ainsi, la reine des prs sourit, et,  l'instant mme, la
paix fut faite de meilleur coeur et de meilleure foi que si un congrs de
souverains l'et jure et signe.

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--Ne craignez plus ces frelons et ces abeilles qui vous ont gouverns,
dit alors la reine. Leurs mchants esprits vont comparatre devant le
conseil souverain des fes, qui ordonnera de leur sort. Quant  leur
dpouille, voyez ce qu'elle va devenir.

Aussitt l'on vit sortir de terre une arme effroyable de fourmis noires
et monstrueuses qui ramassrent avec empressement les cadavres des
insectes morts et mourants, et qui les emportrent dans leurs cavernes
avec des dmonstrations de joie et de gourmandise qui soulevaient le
coeur de dgot et d'horreur.

[image]

Aprs avoir contempl ce hideux spectacle, la foule se retourna vers le
bcher de Gribouille, qui n'offrait plus qu'une montagne de cendres;
mais, au fate de cette montagne, on vit s'panouir une belle fleur que
l'on nomme _souvenez-vous de moi_. La reine des prs cueillit cette
fleur et la mit dans son sein; puis elle et son arme, prenant les
cendres du bcher, s'envolrent vers les cieux, et, en partant, ils
semaient les cendres de ce bcher sur toute la contre. Aussitt
poussaient des fleurs, des moissons, des arbres chargs de fruits, mille
richesses qui rparrent au centuple les pertes occasionnes par la
guerre.

[image]

Depuis ce jour-l, les habitants du pays de Gribouille vcurent fort
heureux sous la protection de la reine des prs, et un temple fut lev
 la mmoire de Gribouille. Tous les ans,  l'anniversaire de sa mort,
tous les habitants de la contre venaient avec des bouquets de fleurs de
_souvenez-vous de moi_ chanter les chansons que Gribouille leur avait
enseignes. Ce jour-l, il tait ordonn, par les lois du royaume, de
terminer tous les diffrends et de pardonner toutes les fautes et
toutes les injures. Cela fit du tort aux procureurs et aux avocats qui
avaient pullul dans le pays au temps du roi Bourdon. Mais ils prirent
d'autres mtiers, puisqu'aussi bien un temps arriva o il n'y eut plus
de procs, et o sur toutes choses tout le monde fut d'accord.

Quant  Gribouille, devenu petite fleur bleue, son sort ne fut point
regrettable. Sa marraine l'emporta dans son le, o, pour tout le reste
de l'existence des fes, existence dont personne ne connat le terme, il
fut alternativement pendant cent ans petite fleur bleue, bien tranquille
et bien heureuse au bord d'un ruisseau, dans la prairie enchante, et
pendant cent ans jeune et beau sylphe, dansant, chantant, riant, aimant
et faisant fte  sa marraine.

[image]

       *       *       *       *       *


MAISON BLANCHARD ET C^{IE},

ANCIENNE LIBRAIRIE HETZEL,

RUE RICHELIEU, 78.


M. BLANCHARD ayant achet ce qui restait de la collection in-8 anglais
sur vlin superfin du =MAGASIN DES ENFANTS= de J. HETZEL, on trouve  la
mme librairie, brochs et relis, tous les ouvrages de la collection
dont les noms suivent:

=Les Aventures de Tom Pouce=, par P-J. STAHL (J. Hetzel); 150 vignettes
par BERTALL; 1 vol.

=La Bouillie de la comtesse Berthe=, par ALEXANDRE DUMAS; 150 vignettes
par BERTALL; 1 vol.

=Trsor des Fves et Fleur de Pois=, par CHARLES NODIER; 100 vignettes par
TONY JOHANNOT; 1 vol.

=Histoire d'un Casse-Noisette=, par ALEXANDRE DUMAS; 220 vignettes par
BERTALL; 2 vol.

=La Mythologie de la Jeunesse=, par L. BAUDET; 120 vignettes par GRARD
SGUIN; 1 vol.

=Aventures du prince Chnevis=, par LON GOZLAN; 100 vignettes par
BERTALL; 1 vol.

=Monsieur le Vent et madame la Pluie=, par PAUL DE MUSSET; 120 vignettes
par GRARD SGUIN; 1 vol.

=Vie de Polichinelle et ses nombreuses Aventures=, par OCTAVE FEUILLET;
100 vignettes par BERTALL; 1 vol.

=Histoire de la mre Michel et de son Chat=, par E. DE LABDOLLIRE; 100
vignettes par LORENTZ; 1 vol.

=Le prince Coqueluche=, par DOUARD OURLIAC; 100 vignettes par GRARD
SGUIN; 1 vol.

Le premier volume de cette charmante collection--_=le Livre des petits
Enfants=_, ALPHABET ILLUSTR--est puis; nous donnons avis qu'il sera
rimprim en fvrier 1831, avec les amliorations qui seront juges
ncessaires, afin qu'il soit toujours le meilleur comme il a toujours
t le plus beau livre de ce genre.


NOUVELLES PUBLICATIONS.

TROIS NOUVEAUX LIVRES D'ENFANTS,

Pour faire suite  la collection J. HETZEL, et publis sous sa
direction.

--In 8 anglais.--Chaque volume, broch, 3 fr.; reli 4 fr. 50 c.--

=Le Royaume des Roses=, par ARSNE HOUSSAYE; vignettes par GRARD SGUIN;
1 vol.

=Les Fes de la Mer=, par ALPHONSE KARR; vignettes par LORENTZ; 1 vol.

=Histoire du vritable Gribouille=, par GEORGE SAND; illustr par MAURICE
SAND; gravure de H. DELAVILLE; 1 vol.

=Les Beauts de la France=, Vues des principales Villes, Monuments,
Chteaux, Cathdrales et Sites pittoresques de la France; 33 gravures
anglaises, graves par SKELTON et D'OHERTI; avec un texte historique et
archologique par GIRAULT DE SAINT-FARGEAU, auteur du _Dictionnaire des
Communes de France_ et du _Guide du Voyageur en France_.

Ce livre, qui formera un splendide et utile volume, est une vritable
bonne fortune pour les personnes qui ont un cadeau  faire.

Il parat une livraison tous les samedis: 30 cent.--Le volume complet,
33 livraisons, 33 gravures: 10 fr.--On aura des volumes relis pour le
premier de l'an.


Incessamment la premire livraison

De l'=Histoire de Paris=, par THOPHILE LAVALLE; ouvrage illustr de 300
vues des principaux monuments et aspects de Paris, par CHAMPIN.--33
livraisons  30 cent. Le vol., 10 fr.


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      LIVRES D'GLISE ET DE MARIAGE

               EN TOUS GENRES.

   PAROISSIENS, HEURES DE MONSEIGNEUR AFFRE

             --dition HETZEL--

  MISSELS, JOURNES DU CHRTIEN, IMITATIONS, MOIS DE MARIE, ETC.

         Relis en velours, soie moire, chagrin.

Fermoirs, Garnitures de volumes, Chiffres et Armoiries; or, vermeil,
         argent, bronze, ivoire, bois, etc., etc.

        --_Confection de_ HOUSSES _en moire blanche._--





End of Project Gutenberg's Histoire du vritable Gribouille, by George Sand

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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
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