The Project Gutenberg EBook of Dictionnaire raisonn de l'architecture
franaise du XIe au XVIe sicle (2/9), by Eugne-Emmanuel Viollet-Le-Duc

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Title: Dictionnaire raisonn de l'architecture franaise du XIe au XVIe sicle (2/9)

Author: Eugne-Emmanuel Viollet-Le-Duc

Release Date: December 28, 2009 [EBook #30782]

Language: French

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DICTIONNAIRE RAISONN
DE
L'ARCHITECTURE
FRANAISE
DU XIe AU XVIe SICLE.




II


PARIS

IMPRIM CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS
Quai des Augustins, 55, prs du Pont-Neuf.



DICTIONNAIRE RAISONN
DE
L'ARCHITECTURE
FRANAISE
DU XIe AU XVIe SICLE


PAR M. VIOLLET-LE-DUC
ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT
INSPECTEUR-GNRAL DES DIFICES DIOCSAINS


TOME DEUXIME

[Illustration: ]


PARIS
B. BANCE, DITEUR
RUE BONAPARTE, 13.



L'auteur et l'diteur se rservent le droit de faire traduire et
reproduire cet ouvrage dans les pays o la proprit des ouvrages
franais est garantie par des traits.


DICTIONNAIRE RAISONN
DE
L'ARCHITECTURE
FRANAISE
DU XIe AU XVIe SICLE.




A (Suite).


ARTS (libraux), s. m. p. Les monuments des XIIe et XIIIe sicles
reprsentent frquemment les sept arts libraux. La belle encyclopdie
manuscrite intitule: _Hortus deliciarum_, compose au XIIe sicle par
Herrade de Landsberg, abbesse du monastre de Hohenbourg (sainte Odile),
en Alsace, et conserve  la Bibliothque de Strasbourg[1], renferme
parmi ses vignettes une personnification de la philosophie et des sept
arts libraux. La figure principale, la Philosophie, est reprsente
assise; sept sources sortent de sa poitrine; ce sont les sept arts
libraux: la Grammaire, la Rhtorique, la Dialectique, la Musique,
l'Arithmtique, la Gomtrie et l'Astronomie. Cette figure, qui occupe
le centre de la vignette, est couronne d'un bandeau duquel sortent
trois ttes; les trois noms: Ethica, Logica, Physica, les surmontent;
sous ses pieds, Socrate et Platon crivent; cette lgende les
accompagne: _Naturam universoe rei queri docuit philosophia_. Autour du
cercle qui inscrit le sujet principal sont tracs les sept compartiments
dans lesquels ses sept arts sont figurs. Au sommet, la Grammaire est
reprsente tenant des verges et un livre; en suivant de gauche 
droite, la Rhtorique tient un style et des tablettes; la Dialectique,
une tte de chien, _caput canis_, et cette lgende: _Argumenta sino
concurrere more canino_. La Musique porte une harpe, _cithara_; devant
elle est une sorte de viole, nomme _lira_; derrire elle une vielle
dsigne par le mot _organistrum_. L'Arithmtique porte une verge
demi-circulaire  laquelle sont enfiles des boules noires, sorte
d'abaque encore en usage en Orient; la Gomtrie, un compas et une
rgle. L'Astronomie tient un boisseau plein d'eau, probablement pour
observer les astres par rflexion; au-dessus du boisseau sont figurs
des astres. Quatre potes paens sont assis sous le cycle des arts; ils
tiennent des plumes et des canifs ou grattoirs; sur leur paule un
oiseau noir (l'esprit immonde) semble les inspirer.

La porte de droite de la faade occidentale de la cathdrale de Chartres
prsente, sculpts dans ses voussures, les arts libraux. Chaque science
ou chaque art est personnifi par une femme assise; au-dessous d'elle, un
homme est occup  crire sur un pupitre (_scriptionale_) pos sur ses
genoux. M. l'abb Bulteau, dans sa _Description de la cathdrale de
Chartres_[2], dsigne chacune de ces figures; et en effet la plupart
d'entre elles, sinon toutes, sont faciles  reconnatre aux attributs
qui les accompagnent. La Musique frappe d'un marteau trois clochettes;
sur ses genoux est pose une harpe  huit cordes; des violes sont
suspendues  ses cts. Sous la Musique, Pythagore crit; il tient un
grattoir de la main gauche. L'Arithmtique porte dans sa main droite un
dragon ail, et dans sa gauche un sceptre. Gerbert crit sous sa dicte;
il trempe sa plume dans son critoire. La Rhtorique discourt;
Quintilien, plac au-dessous d'elle, taille sa plume. La Gomtrie tient
un compas et une querre; Archimde crit. La Philosophie tient un livre
ouvert sur ses genoux. Platon semble parler. L'Astronomie regarde le
ciel et porte un boisseau, comme dans le manuscrit d'Herrade. Ptolme
tient dans chaque main un objet cylindrique. La Grammaire tient dans sa
droite une verge, un livre ouvert dans sa gauche; deux coliers sont
accroupis  ses pieds: l'un tudie, l'autre tend la main pour recevoir
une correction; sa figure est grimaante. Sous la Grammaire, Chilon
crit. Nous donnons (1) la copie de cette dernire sculpture du XIIe
sicle, remarquablement traite. Chilon est fort attentif; pench sur
son pupitre, il se sert du grattoir;  sa droite, des plumes sont poses
sur un rtelier.

Les arts libraux ne sont pas toujours seulement au nombre de sept. On
les rencontre figurs en plus ou moins grand nombre.  la porte centrale
de la cathdrale de Sens, qui date de la fin du XIIe sicle, les arts et
les sciences sont au nombre de douze; malheureusement, la plupart de ces
bas-reliefs, sculpts dans le soubassement de gauche, sont tellement
mutils, qu'on ne peut les dsigner tous. On distingue la Grammaire; la
Mdecine (probablement), reprsente par une figure tenant des plantes;
la Rhtorique, qui semble discourir; la Gomtrie; la Peinture,
dessinant sur une tablette pose sur ses genoux; l'Astronomie (2); la
Musique; la Philosophie ou la Thologie (3); la Dialectique (?) (4).
Sous chacune de ces figures est sculpt un animal rel ou fabuleux, ou
quelque monstre prodigieux, ainsi qu'on peut le voir dans la fig. 4. On
distingue un lion dvorant un enfant, un chameau, un griffon, un
lphant portant une tour, etc. Il ne faut pas oublier que l'esprit
encyclopdique dominait  la fin du XIIe sicle, et que dans les grands
monuments sacrs tels que les cathdrales, on cherchait  rsumer toutes
les connaissances de l'poque. C'tait un livre ouvert pour la foule,
qui trouvait l, sur la pierre, un enseignement lmentaire. Dans les
premiers livres imprims  la fin du XVe sicle ou au commencement du
XVIe, tels que les cosmographies par exemple, on reproduisait encore un
grand nombre de ces figures que nous voyons sculptes sur les
soubassements de nos cathdrales, et qui taient destines 
familiariser les intelligences populaires non-seulement avec l'histoire
de l'ancien et du nouveau Testament, mais encore avec la philosophie et
ce qu'on appelait alors la physique, ou les connaissances naturelles.
Dans la _Cosmographie universelle de Sbastien Munster_[3], nous
trouvons des gravures sur bois qui reproduisent les singularits
naturelles sculptes dans beaucoup de nos glises du XIIe sicle; et
pour n'en citer qu'un exemple, Sbastien Munster donne,  la page 1229
de son recueil, l'homme au grand pied qui est sculpt sur les
soubassements de la porte centrale de la cathdrale de Sens (5)[4], et
voici ce qu'il en dit:

...Similmente dicesi di alcuni altri populi, che ciascheduno di loro ha
ne piedi che sono grandissimi una gamba sola, sensa piegar giuocchio, et
pur sono di mirabili velocitade, li qua li si adimandono Sciopodi.
Questi, come attesta Plinio, nel tempo dell'estade, distesi in terra col
viso in su, si fanno ombra col piede. Ces tranges figures, que nous
sommes trop facilement disposs  considrer comme des fantaisies
d'artistes, avaient leur place dans le cycle encyclopdique du moyen
ge, et les auteurs antiques faisaient la plupart du temps les frais de
cette histoire naturelle, scrupuleusement figure par nos peintres ou
sculpteurs des XIIe et XIIIe sicles, afin de faire connatre au peuple
toutes les oeuvres de la cration (voy. BESTIAIRE).

Mais revenons aux arts libraux. Une des plus belles collections des
arts libraux figurs se voit au portail occidental de la cathdrale de
Laon (de 1210  1230), dans les voussures de la grande baie de gauche,
au-dessus du porche. L, les figures sont au nombre de dix. La premire,
 gauche, reprsente la Philosophie ou la Thologie (6). Cette statuette
tient un sceptre de la main gauche[5], dans la droite un livre ouvert;
au-dessus un livre ferm. Il est  prsumer que le livre ferm
reprsente l'ancien Testament, et le livre ouvert le nouveau. Sa tte
n'est pas couronne comme  Sens, mais se perd dans une nue; une
chelle part de ses pieds pour arriver jusqu' son col, et figure la
succession de degrs qu'il faut franchir pour arriver  la connaissance
parfaite de la reine des sciences. La seconde, au-dessus, reprsente la
Grammaire (7). La troisime, la Dialectique (8); un serpent lui sert de
ceinture. La quatrime, la Rhtorique (9). La cinquime, l'Arithmtique;
la statuette tient des boules dans ses deux mains (10). La premire
figure  droite reprsente la Mdecine (probablement); elle regarde 
travers un vase (11). La seconde, la Peinture (12); c'est la seule
statue qui soit figure sous les traits d'un homme dessinant avec un
style en forme de clou, sur une tablette pentagonale. La troisime, la
Gomtrie (13). La quatrime, l'Astronomie (14). Il est  propos de
remarquer que le disque que tient cette statue de l'Astronomie est coup
par un double trait bris; mme chose  Sens.  Chartres, des anges
tiennent galement des disques coups de la mme faon. Est-ce une
manire de figurer les solstices? C'est ce que nous laissons  chacun le
soin de dcouvrir. La cinquime, la Musique (15).

Dans le socle de la statue du Christ qui dcorait le trumeau de la
cathdrale de Paris, taient sculpts les arts libraux. Sur l'un des
piliers qui servent de supports aux belles statues du porche
septentrional de la cathdrale de Chartres (1240 environ), on voit
figurs le Philosophe (16), l'Architecte ou le Gomtre (17), le Peintre
(18); il tient de la main gauche une palette, sur laquelle des couleurs
paisses paraissent poses; de la main droite, il tenait une brosse dont
il ne reste qu'un morceau de la hampe, et les crins sur la palette. Le
Mdecin (probablement) (19); des plantes poussent sous ses pieds; le
haut de la figure est mutil[6].

Nous trouvons encore une srie assez complte des arts libraux figurs
sous le porche de la cathdrale de Fribourg en Brisgau. Ici les noms des
figures sont peints sous les pieds des statues. Cette collection est
donc prcieuse, en ce qu'elle peut, avec le manuscrit d'Herrade,
faciliter l'explication des figures sculptes ailleurs et qui ne sont
accompagnes que d'attributs. Ainsi,  Fribourg, la Dialectique semble
compter sur ses doigts, la Rhtorique tient un paquet de fleurs, la
Mdecine regarde  travers une bouteille, la Philosophie foule un dragon
sous ses pieds; elle est couronne.

On voit par les exemples que nous donnons ici que, dans les grandes
cathdrales,  la fin du XIIe sicle et au commencement du XIIIe, les
arts libraux occupaient une place importante; c'est qu'en effet, 
cette poque, l'tude de la philosophie antique, des sciences et des
lettres, tait en grand honneur, et sur nos monuments les
personnifications des arts libraux se trouvaient de pair avec les
saints, les reprsentations des vertus, la parabole des vierges sages et
folles. L'ide de former un ensemble des arts, de les rendre tous sujets
de la philosophie, tait d'ailleurs heureuse, et expliquait parfaitement
les tendances encyclopdiques des esprits levs de cette poque.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2 et 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6 et 7.]
[Illustration: Fig. 8 et 9.]
[Illustration: Fig. 10 et 11.]
[Illustration: Fig. 12 et 13.]
[Illustration: Fig. 14 et 15.]
[Illustration: Fig. 16 et 17.]
[Illustration: Fig. 18 et 19.]

     [Note 1: Voy. la notice sur le _Hortus deliciarum_, par
     M. A. Le Noble; Bibl. de l'cole des Chartes, t. I, p. 238.]

     [Note 2: _Descript. de la cathd. de Chartres_, par M.
     l'abb Bulteau, 1850.]

     [Note 3: _Sei libri della Cosmog. univ._ Seb. Munstero,
     dit. de 1563.]

     [Note 4: Nous donnons ici le _fac-simile_ de cette
     gravure tire du chapitre intitul: Delle maravigliose et
     monstruose creature che si trovano nel' interne parti der
     Africa.]

     [Note 5: Le sceptre est bris.]

     [Note 6: Il y a des lois qui prononcent des peines assez
     svres contre ceux qui mutilent les difices publics; les
     cathdrales et les glises, que nous sachions, ne sont pas
     exceptes. Tous les jours, cependant, des enfants,  la
     sortie des coles, jettent des pierres,  heures fixes,
     contre leurs sculptures, et cela sur toute la surface de la
     France. Il nous est arriv quelquefois de nous plaindre de
     cette habitude sauvage; mais la plainte d'un particulier
     dsintress n'est gure coute. Les magistrats chargs de
     la police urbaine rendraient un service aux arts et aux
     artistes, et aussi  la civilisation, s'ils voulaient faire
     excuter  cet gard les lois en vigueur. On le fait bien
     pour la destruction intempestive du gibier. Or un bas-relief
     vaut, sinon pour tout le monde, au moins pour quelques-uns,
     une perdrix, les lois s'excutent d'ordinaire, quel que soit
     le petit nombre de ceux dont elles protgent les intrts
     (voy. art. 257 du code Napolon, code pnal). Toutes les
     mutilations des figures si curieuses, et belles souvent, que
     nous avons donnes ci-dessus, sont dues bien plus aux mains
     des enfants sortant de nos coles publiques, qu'au marteau
     des dmolisseurs de 1793.]



ASSEMBLAGE, s. m. On dsigne par ce mot la runion de pices de
charpente (voy. CHARPENTE).



ASSISE, s. f. Chaque lit de pierre, de moellon ou de brique, prend, dans
une construction, le nom d'assise. La hauteur des assises varie dans les
difices du moyen ge en raison de la qualit des matriaux dont
pouvaient disposer les constructeurs. Chacun sait que les pierres
calcaires se rencontrent sous le sol, disposes par bancs plus ou moins
pais. Les architectes du moyen ge avaient le bon esprit de modifier
leur construction en raison de la hauteur naturelle de ces bancs. Ils
vitaient ainsi ces dchets de pierre qui sont si onreux, aujourd'hui
que l'on prtend soumettre la pierre  une forme d'architecture souvent
en dsaccord avec la hauteur des bancs naturels des pierres. Les
constructeurs antrieurs  l'poque de la renaissance ne connaissaient
pas les _sciages_ qui permettent de dbiter un banc calcaire en un plus
ou moins grand nombre d'assises. La pierre tait employe telle que la
donnaient les carrires; aussi la hauteur naturelle des assises a-t-elle
une influence considrable sur la forme de l'architecture des difices
d'une mme poque (voy. CONSTRUCTION).



ASTRAGALE, s. m. C'est la moulure qui spare le chapiteau du ft de la
colonne. Dans les _ordres_ romains, l'astragale fait partie du ft; il
est compos d'un cavet, d'un filet et d'un tore (1). Cette forme est
suivie gnralement dans les difices des premiers temps du moyen ge.
Le ft de la colonne porte l'astragale; mais,  partir du XIIe sicle,
on voit souvent l'astragale tenir au chapiteau, afin d'viter
l'videment considrable que son dgagement oblige de faire sur le ft.
Tant que la colonne est diminue ou galbe, cet videment ne se fait que
dans une partie du ft; mais quand la colonne devient un cylindre
parfait, c'est--dire lorsque son diamtre est gal du bas en haut, 
dater des premires annes du XIIIe sicle, l'astragale devient, sans
exception, un membre du chapiteau. Son profil varie du Xe au XVIe
sicle, comme forme et comme dimension. Dans les difices de l'poque
carlovingienne, l'astragale prend, relativement  la hauteur du
chapiteau et au diamtre de la colonne, une plus grande importance que
dans les ordres romains; le cavet s'amoindrit au dpend du tore, ou
disparat compltement (2)[7], ou bien est remplac par un ornement. La
forme de l'astragale romain faisant partie du ft de la colonne est
surtout conserve dans les contres o les monuments antiques restaient
debout.  Autun,  Langres, dans la Bourgogne, dans la Provence, en
Auvergne, l'astragale conserve habituellement ses membres primitifs
jusqu'au XIIIe sicle; seulement, pendant le XIIe sicle, ils deviennent
plus fins, et le cavet, au lieu de se marier au ft, en est spar par
une lgre saillie (3)[8]. Quelquefois,  cette poque de recherche dans
l'excution des profils, le tore de l'astragale, au lieu de prsenter en
coupe un demi-cercle, est aplati (4)[9], ou est compos de fines
moulures, ou taill suivant un polygone (5)[10].  mesure que la
sculpture des chapiteaux devient plus lgante et refouille, que les
diamtres des colonnes deviennent moins forts, les astragales perdent de
leur lourdeur primitive et se dtachent bien rellement du ft. Voici
(6) un astragale de l'un des chapiteaux du choeur de l'glise de Vezelay
(premires annes du XIIIe sicle); (7) des chapiteaux de la galerie des
rois de Notre-Dame de Paris (mme poque). Puis enfin nous donnons (8)
le profil de l'astragale adopt presque sans exception pendant le XIIIe
sicle; profil qui, conformment  la mthode alors usite, sert de
larmier  la colonne.

Quelquefois dans les difices de transition, l'astragale est orn; dans
le choeur de la cathdrale de Paris, quelques chapiteaux du triforium
sont munis d'astragales composs de ranges de petites feuilles d'eau
(9); plus tard encore trouve-t-on, surtout en Normandie, des astragales
dcors, ainsi qu'on peut le remarquer dans le choeur de la cathdrale
du Mans (10). Pendant le XIVe sicle, les astragales s'amaigrissent,
leurs profils deviennent moins accentus (11). Au XVe sicle, ils
prennent au contraire de la lourdeur et de la scheresse, comme tous les
profils de cette poque; ils ont une forte saillie qui contraste avec
l'excessive maigreur des colonnettes ou prismes verticaux (12). Il n'est
pas besoin d'ajouter qu'au moment de la renaissance l'astragale romain
reparat avec les imitations des ordres de l'antiquit.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3 et 4.]
[Illustration: Fig. 5, 6 et 7.]
[Illustration: Fig. 8, 9 et 10.]
[Illustration: Fig. 11 et 12.]

     [Note 7: A, de la crypte de l'glise Saint-Lger 
     Soissons; B, de la crypte de l'glise de Saint-Denis en
     France; C, de la nef de l'glise Saint-Menou (Bourbonnais).]

     [Note 8: Cathdrale de Langres.]

     [Note 9: Clocher vieux de la cathdrale de Chartres.]

     [Note 10: Salle capitulaire de Vzelay, A; glise de
     Montral, B (Bourgogne).]



ATTRIBUTS, s. m. p. Ce sont les objets emprunts  l'ordre matriel, qui
accompagnent certaines figures sculptes ou peintes pour les faire
reconnatre, ou que l'on introduit dans la dcoration des difices, afin
d'accuser leur destination, quelquefois aussi le motif qui les a fait
lever, de rappeler certains vnements, le souvenir des personnages qui
ont contribu  leur excution, des saints auxquels ils sont ddis.
L'antiquit grecque et romaine a prodigu les attributs dans ses
monuments sacrs ou profanes. Le moyen ge, jusqu' l'poque de la
renaissance, s'est montr au contraire avare de ce genre de dcoration.
Les personnages divins, les aptres, les saints ne sont que rarement
accompagns d'attributs jusque vers le milieu du XIIIe sicle (voy.
APTRE, SAINTS), ou du moins ces attributs n'ont pas un caractre
particulier  chaque personnage; ainsi les prophtes portent
gnralement des phylactres; Notre-Seigneur, les aptres, des rouleaux
ou des livres[11]; les martyrs, des palmes. La sainte Vierge est un des
personnages sacrs que l'on voit le plus anciennement accompagn
d'attributs (voy. VIERGE sainte). Mais les figures qui accompagnent la
divinit ou les saints personnages, les vertus et les vices, sont plutt
des symboles que des attributs proprement dits. Les attributs ne se sont
gure introduits dans les arts plastiques que lorsque l'art inclinait
vers le _ralisme_, au commencement du XIVe sicle. C'est alors que l'on
voit les saints reprsents tenant en main les instruments de leur
martyre, les personnages profanes les objets qui indiquent leur rang ou
leur tat, leurs gots ou leurs passions.

Il est essentiel dans l'tude des monuments du moyen ge de distinguer
les attributs des symboles. Ainsi, par exemple, le dmon sous la figure
d'un dragon qui se trouve sculpt sous les pieds de la plupart des
statues d'vques, mordant le bout du bton pastoral, est un symbole et
non un attribut. L'agneau, le plican, le phnix, le lion, sont des
figures symboliques de la divinit, mais non des attributs; les clefs
entre les mains de saint Pierre sont un symbole, tandis que la croix en
sautoir entre les mains de saint Andr, le calice entre les mains de
saint Jean, le coutelas entre les mains de saint Barthlemy, l'querre
entre les mains de saint Thomas, sont des attributs.

Sur les monuments de l'antiquit romaine, on trouve frquemment
reprsents des objets tels que des instruments de sacrifice sur les
temples, des armes sur les arcs de triomphe, des masques sur les
thtres, des chars sur les hippodromes; rien d'analogue dans nos
difices chrtiens du moyen ge (voy. DCORATION, ORNEMENT), soit
religieux, civils ou militaires. Ce n'est gure qu' l'poque de la
renaissance, alors que le got de l'imitation des arts antiques
prvalut, que l'on couvrit les difices sacrs ou profanes d'attributs;
que l'on sculpta ou peignit sur les parois des glises, des instruments
religieux; sur les murs des palais, des trophes ou des emblmes de
ftes, et mme souvent des objets emprunts au paganisme et qui
n'taient plus en usage au milieu de la socit de cette poque. trange
confusion d'ides, en effet, que celle qui faisait runir sur la frise
d'une glise des ttes de victimes  des ciboires ou des calices, sur
les trumeaux d'un palais des boucliers romains  des canons.

     [Note 11: ... Et remarque, dit Guillaume Durand, que les
     patriarches et les prophtes sont peints avec des rouleaux
     dans leurs mains, et certains aptres avec des livres, et
     certains autres avec des rouleaux. Sans doute parce qu'avant
     la venue du Christ la foi se montrait d'une manire
     figurative, et qu'elle tait enveloppe de beaucoup
     d'obscurits au-dedans d'elle-mme. C'est pour exprimer cela
     que les patriarches et les prophtes sont peints avec des
     rouleaux, par lesquels est dsigne en quelque sorte une
     connaissance imparfaite; mais, comme les aptres ont t
     parfaitement instruits par le Christ, voil pourquoi ils
     peuvent se servir des livres par lesquels est dsigne
     convenablement la connaissance parfaite. Or, comme certain
     d'entre eux ont rdig ce qu'ils ont appris pour le faire
     servir  l'enseignement des autres, voil pourquoi ils sont
     dpeints convenablement, ainsi que des docteurs, avec des
     livres dans leurs mains, comme Paul, Pierre, Jacques et Jude.
     Mais les autres, n'ayant rien crit de stable ou d'approuv
     par l'glise, sont reprsents non avec des livres, mais avec
     des rouleaux, en signe de leur prdication... On reprsente,
     ajoute-t-il plus loin, les confesseurs avec leurs attributs;
     les vques mitrs, les abbs encapuchonns, et parfois avec
     des lis qui dsignent la chastet; les docteurs avec des
     livres dans leurs mains, et les vierges (d'aprs l'vangile)
     avec des lampes... Guillaume Durand. _Rational_. trad. par
     M. C. Barthlemy. Paris, 1854; chap. III.]



AUBIER, s. m. C'est la partie blanche et spongieuse du bois de chne qui
se trouve immdiatement sous l'corce et qui entoure le coeur. L'aubier
n'a ni dure ni solidit, sa prsence a l'inconvnient d'engendrer les
vers et de provoquer la carie du bois. Les anciennes charpentes sont
toujours parfaitement purges de leur aubier, aussi se sont-elles bien
conserves. Il existait autrefois, dans les forts des Gaules, une
espce de chne, disparue aujourd'hui, qui possdait cet avantage de
donner des pices d'une grande longueur, droites, et d'un diamtre  peu
prs gal du bas en haut; ce chne n'avait que peu d'aubier sous son
corce, et on l'employait en brins sans le refendre. Nous avons vu
beaucoup de ces bois dans des charpentes excutes pendant les XIIIe,
XIVe et XVe sicles, qui, simplement quarris  la hache et laissant
voir parfois l'corce sur les artes, sont  peine chargs d'aubier. Il
y aurait un avantage considrable, il nous semble,  tenter de retrouver
et de reproduire une essence de bois possdant des qualits aussi
prcieuses (voy. CHARPENTE).



AUTEL, s. m. Tout ce que l'on peut savoir des autels de la primitive
glise, c'est qu'ils taient indiffremment de bois, de pierre ou de
mtal. Pendant les temps de perscution, les autels taient souvent des
tables de bois que l'on pouvait facilement transporter d'un lieu  un
autre. L'autel de Saint-Jean de Latran tait de bois. L'empereur
Constantin ayant rendu la paix  l'glise chrtienne, saint Sylvestre
fit placer ostensiblement dans cette basilique l'autel de bois qui avait
servi dans les temps d'preuves, avec dfense qu'aucun autre que le pape
n'y dt la messe. Ces autels de bois taient faits en forme de coffre,
c'est--dire qu'ils taient creux. Saint-Augustin raconte que Maximin,
vque de Baga en Afrique, fut massacr sous un autel de bois que les
Donatistes enfoncrent sur lui. Grgoire de Tours se sert souvent du mot
_archa_, au lieu d'_ara_ ou d'_altare_, pour dsigner l'autel. Ces
autels de bois taient revtus de matires prcieuses, or, argent et
pierreries. L'autel de Sainte-Sophie de Constantinople, donn par
l'impratrice Pulchrie, consistait en une table d'or garnie de
pierreries.

Il est d'usage depuis plusieurs sicles d'offrir le saint sacrifice sur
des autels de pierre, ou si les autels sont de bois ou de toute autre
matire, faut-il qu'il y ait au milieu une dalle de pierre consacre ou
autel portatif. Il ne semble pas que les autels portatifs consacrs
aient t admis avant le VIIIe sicle, et l'on pouvait dire la messe sur
des autels d'or, d'argent ou de bois. Thodoret, vque de Cyr, qui
vivait pendant la premire moiti du Ve sicle, clbra les divins
mystres sur les mains de ses diacres,  la prire du saint ermite
Maris, ainsi qu'il le dit dans son Histoire religieuse[12]. Thodore,
archevque de Cantorbry, mort en 690, fait observer, dans son
_Pnitentiel_[13] qu'on peut dire la messe en pleine campagne sans autel
portatif, pourvu qu'un prtre, ou un diacre, ou celui mme qui dit la
messe, tienne le calice et l'oblation entre ses mains. Les autels
portatifs paraissent avoir t imposs dans les cas de ncessit absolue
ds le VIIIe sicle. Bde, dans son Histoire des Anglais, parle d'autels
portatifs que les deux Ewaldes portaient avec eux partout o ils
allaient[14]. Hincmar, archevque de Rheims, mort en 882, permit, dans
ses Capitulaires, l'usage des autels portatifs[15] en pierre, en marbre,
ou en mosaques. Pendant les XIe et XIIe sicles, ces autels portatifs
devinrent fort communs; on les emportait dans les voyages. Aussi l'Ordre
romain les appelle-t-il _tabulas itinerarias_. Les inventaires des
trsors d'glises font mention frquemment d'autels portatifs.

Sur les tables d'autels fixes, il tait d'usage, ds avant le IXe
sicle, d'incruster des _propitiatoires_, qui taient des plaques d'or
ou d'argent sur lesquelles on offrait le saint sacrifice. Anasthase le
Bibliothcaire dit, dans sa Vie du pape Pascal I, que ce souverain
pontife fit poser un propitiatoire en argent sur l'autel de Saint-Pierre
de Rome, un sur l'autel de l'glise de Sainte-Praxde, sur les autels de
Sainte-Marie de Cosmedin, de la basilique de Sainte-Marie-Majeure. Le
pape Lon IV fit galement faire un propitiatoire pesant 72 livres
d'argent et 80 livres d'or pour l'autel de la basilique de Saint-Pierre.

Les autels primitifs, qu'ils fussent de pierre, de bois ou de mtal,
taient creux. L'autel d'or dress par l'archevque Angelbert dans
l'glise de Saint-Ambroise de Milan tait creux, et l'on pouvait
apercevoir les reliques qu'il contenait par une ouverture perce par
derrire[16].

L'vque Adelhelme, qui vivait  la fin du IXe sicle, raconte qu'un
soldat du roi Bozon, qui tait devenu aveugle, recouvra la vue en se
glissant sous l'autel de l'glise de Mouchi-le-Neuf du diocse de Paris,
pendant que l'on clbrait la messe. Les monuments viennent  cet gard
appuyer les textes nombreux que nous croyons inutile de citer[17]; les
autels les plus anciens connus sont gnralement ports sur une ou
plusieurs colonnes[18] (1 et 2). La plupart des autels grecs taient
ports sur une seule colonne. L'usage des autels creux ou ports sur des
points d'appui isols s'est conserv jusqu'au XVe sicle. L'autel
n'tait considr jusqu'alors que comme une table sous laquelle on
plaait parfois de saintes reliques, ou qui tait leve au-dessus d'une
crypte renfermant un corps saint, car  vrai dire les reliquaires
taient plutt, pendant le moyen ge, poss,  certaines occasions, sur
l'autel que dessous[19]. Il n'existe plus, que nous sachions, en France,
d'autels complets d'une certaine importance antrieurs au XIIe sicle.
On en trouve figurs dans des manuscrits ou des bas-reliefs avant cette
poque, mais ils sont trs-simples, presque toujours sans retables,
composs seulement d'une table supporte par des colonnes et recouverte
de nappes tombant sur les deux cts jusqu'au sol. L'usage des retables
est cependant fort ancien, tmoin le retable d'or donn par l'empereur
Henri II  la cathdrale de Ble, en 1019, et conserv aujourd'hui au
muse de Cluni (voy. RETABLE); le grand retable d'or maill et enrichi
de pierreries dpos sur le matre autel de l'glise Saint-Marc de
Venise, connu sous le nom de la _Pala d'oro_, et dont une partie date de
la fin du Xe sicle; celui conserv autrefois dans le trsor de
Saint-Denis. L'autel tant consacr ds les premiers sicles, aucune
image ne devait y tre dpose en prsence de l'Eucharistie; mais le
retable ne l'tant point, on pouvait le couvrir de reprsentations de
personnages saints, de scnes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Sauf
dans certaines cathdrales,  dater du XIIe sicle, les autels sont donc
surmonts de retables fort riches, et souvent d'une grande dimension.
Quant aux tables des autels, jusque vers la moiti du XIIe sicle, elles
sont trs-frquemment creuses en forme de plateau. Saint Remi,
archevque de Lyon, avait donn  l'glise Saint-tienne, pendant le IXe
sicle, un autel de marbre dont la table tait creuse de six
centimtres environ, avec de petits orifices  chacun des coins[20]. D.
Mabillon reproduit, dans le troisime volume de ses _Annales
Benedictini_, une table d'autel de sept palmes de long sur quatre de
large, donne par l'abb _Tresmirus_  son monastre de Mont-Olivet, du
diocse de Carcassonne, galement creuse et remplie d'inscriptions et
d'ornements gravs, avec les quatre signes des vanglistes aux quatre
coins[21]. La grande table du matre autel de l'glise Saint-Sernin de
Toulouse retrouve depuis quelques annes dans l'une des chapelles, et
conserve dans cette glise, tait galement entoure d'une riche
bordure d'ornements et creuse; cette table parat appartenir  la
premire moiti du XIIe sicle. Il semble que ces tables aient t
creuses et perces de trous afin de pouvoir tre laves sans crainte de
rpandre  terre l'eau qui pouvait entraner des parcelles des Saintes
espces. Voici (3) la figure de l'autel de la tribune de l'glise de
Montral prs Avallon, dont la table porte sur une seule colonne est
ainsi creuse et perce d'un petit orifice[22]. Le grand autel de la
cathdrale de Lyon, dit le sieur de Molon, dans ses _Voyages
liturgiques_[23], est ceint d'une balustrade de cuivre assez lgre,
haute de deux pieds environ, et elle finit au niveau du derrire de
l'autel qui est large environ de cinq pieds. L'autel, dont la table de
marbre est un peu creuse par-dessus, est fort simple, orn seulement
d'un parement par devant et d'un autre au retable d'au-dessus. Sur ce
retable sont deux croix aux deux cts; Scaliger dit qu'il n'y en avait
point de son temps.

Guillaume Durand, dans son _Rational_, que l'on ne saurait trop lire et
mditer lorsqu'on veut connatre le moyen ge catholique[24], s'tend
longuement sur l'autel et la signification des diverses parties qui le
composent. L'autel, dit-il d'aprs les critures, avait beaucoup de
parties,  savoir la haute et la basse, l'intrieure et l'extrieure...
Le haut de l'autel c'est Dieu-Trinit, c'est aussi l'glise
triomphante... Le bas de l'autel c'est l'glise militante; c'est encore
la table du temple, dont il est dit: Passez les jours de ftes dans de
saints repas, assis et presss  ma table prs du coin de l'autel...
L'intrieur de l'autel c'est la puret du coeur....

L'extrieur de l'autel c'est le bcher ou l'autel mme de la croix... En
second lieu, l'autel signifie aussi l'glise spirituelle; et ses quatre
coins, les quatre parties du monde sur lesquelles l'glise tend son
empire. Troisimement, il est l'image du Christ, sans lequel aucun don
ne peut tre offert d'une manire agrable au Pre. C'est pourquoi
l'glise a coutume d'adresser ses prires au Pre par l'entremise du
Christ. Quatrimement, il est la figure du corps du Seigneur;
cinquimement, il reprsente la _table_ sur laquelle le Christ but et
mangea avec ses disciples. Or, poursuit-il, on lit dans l'Exode que l'on
dposa dans l'arche du Testament ou du Tmoignage la dclaration,
c'est--dire les tables sur lesquelles tait crit le tmoignage, on
peut mme dire les tmoignages du Seigneur  son peuple; et cela fut
fait pour montrer que Dieu avait fait revivre par l'criture des tables
la loi naturelle grave dans les coeurs des hommes. On y mit encore une
urne d'or pleine de manne pour attester que Dieu avait donn du ciel du
pain aux fils d'Isral, et la verge d'Aaron pour montrer que toute
puissance vient du Seigneur-Dieu, et le Deutronome en signe du pacte
par lequel le peuple avait dit: Nous ferons tout ce que le Seigneur
nous dira. Et  cause de cela l'arche fut appele l'Arche du Tmoignage
ou du Testament, et,  cause de cela encore, le Tabernacle fut appel le
Tabernacle du Tmoignage. Or, on fit un propitiatoire ou couverture sur
l'Arche... C'est  l'imitation de cela que dans certaines glises on
place sur l'autel une arche ou un _tabernacle dans lequel on dpose le
corps du Seigneur et les reliques des saints..._ Donc, ajoute Guillaume
Durand plus loin, par l'autel il faut entendre notre coeur;... et le
coeur est au milieu du corps comme l'autel est au milieu de l'glise.
C'est au sujet de cet autel que le Seigneur donne cet ordre dans le
Lvitique: Le feu brlera toujours sur mon autel. Le feu c'est la
charit; l'autel c'est un coeur pur... Les linges blancs dont on couvre
l'autel reprsentent la chair ou l'humanit du Sauveur... Guillaume
Durand termine son chapitre _de l'Autel_, en disant que jamais l'autel
ne doit tre dpouill, ni revtu de parements lugubres ou d'pines, si
ce n'est au jour de la Passion du Seigneur (ce que, ajoute-t-il,
rprouve aujourd'hui le concile de Lyon), ou lorsque l'glise est
injustement dpouille de ses droits. Dans son chapitre III (_des
Peintures_, etc.), il dit: On peint quelquefois les images des saints
Pres sur le retable de l'autel... Les ornements de l'autel sont des
coffres et des chsses (_capsis_), des tentures, des phylactres
(_philatteriis_), des chandeliers, des croix, des franges d'or, des
bannires, des livres, des voiles et des courtines. Le coffre dans
lequel on conserve les hosties consacres, signifie le corps de la
Vierge glorieuse... Il est parfois de bois, parfois d'ivoire blanc,
parfois d'argent, parfois d'or et parfois de cristal... Le mme coffre,
lorsqu'il contient les hosties consacres et non consacres, dsigne la
mmoire humaine; car l'homme doit se rappeler continuellement les biens
qu'il a reus de Dieu, tant les temporels, qui sont figurs par les
hosties non consacres, que les spirituels, reprsents par les hosties
consacres ... Et les chsses (_caps_) poses sur l'autel, qui est le
Christ, ce sont les aptres et les martyrs; les tentures et les linges
de l'autel, ce sont les confesseurs, les vierges et tous les saints,
dont le Seigneur dit au prophte: Tu te revtiras d'eux comme d'un
vtement... On place encore sur l'autel mme, dans certaines glises,
le tabernacle (_tabernaculum_), dont il a t parl au chapitre de
l'Autel.

Aux coins de l'autel sont placs  demeure deux chandeliers, pour
signifier la joie des deux peuples qui se rjouirent de la nativit du
Christ; ces chandeliers, au milieu desquels est la croix, portent de
petits flambeaux allums; car l'ange dit aux pasteurs: Je vous annonce
une grande joie qui sera pour tout le peuple, parce qu'aujourd'hui vous
est n le Sauveur du monde...

Le devant de l'autel est encore orn d'une frange d'or, selon cette
parole de l'Exode (chap. XXV et XXVIII): Tu me construiras un autel, et
tu l'entoureras d'une guirlande haute de quatre doigts.

Le livre de l'vangile est aussi plac sur l'autel, parce que
l'vangile a t publi par le Christ lui-mme et que lui-mme en rend
tmoignage. En parlant des voiles, l'vque de Mende s'exprime ainsi:
Il est  remarquer que l'on suspend trois sortes de voiles dans
l'glise,  savoir: celui qui couvre les choses saintes, celui qui
spare le sanctuaire du clerg, et celui qui spare le clerg du
peuple... Le premier voile, c'est--dire les rideaux que l'on tend des
deux cts de l'autel, et dont le prtre pntre le secret, a t figur
d'aprs ce qu'on lit dans l'Exode (XXXIV)... Le second voile, ou
courtine, que, pendant le carme et la clbration de la messe, on tend
devant l'autel, tire son origine et sa figure de celui qui tait
suspendu dans le tabernacle et qui sparait le Saint des saints du lieu
saint... Ce voile cachait l'arche au peuple, et il tait tissu avec un
art admirable et orn d'une belle broderie de diverses couleurs;... et,
 son imitation, les courtines sont encore aujourd'hui tissues de
diverses couleurs trs-belles...

Dans quelques glises, l'autel, dans la solennit de Pques, est orn
de couvertures prcieuses, et l'on met dessus des voiles de trois
couleurs: rouge, gris et noir, qui dsignent trois poques. La premire
leon et le rpons tant finis, on te le voile noir, qui signifie le
temps avant la loi. Aprs la seconde leon et le rpons, on enlve le
voile gris, qui dsigne le temps sous la loi. Aprs la troisime leon,
on te le voile rouge, qui signifie l'poque de la grce, dans laquelle,
par la Passion du Christ, l'entre nous a t et nous est encore ouverte
au Saint des saints et  la gloire ternelle.

Quelque longues que soient ces citations, on comprendra leur importance
et leur valeur; elles jettent une grande clart sur le sujet qui nous
occupe. Tant que le clerg maintint les anciennes traditions, et
jusqu'au moment o il fut entran par le got quelque peu dsordonn du
XVIe sicle, il sut conserver  l'autel sa signification premire.
L'autel demeura le symbole visible de l'ancienne et de la nouvelle loi.
Chacune des parties qui le composaient rappelait les saintes critures,
ou les grands faits de la primitive glise. Toujours simple de forme,
que sa matire ft prcieuse ou commune, il tait entour de tout ce qui
devait le faire paratre saint aux yeux des fidles, sans que ces
accessoires lui tassent ce caractre de simplicit et de puret que le
faux got des derniers sicles lui ont enlev.

Nous allons essayer, soit  l'aide des textes, soit  l'aide des
monuments, de donner une ide complte des autels de nos glises du
moyen ge. Mais d'abord, il est ncessaire d'tablir une distinction
entre les diffrents autels. Dans les glises cathdrales, le matre
autel non-seulement tait simple de forme, mais souvent mme il tait
dpourvu de retable, entour seulement d'une clture avec voiles et
courtines, et surmont au dossier d'une colonne avec crosse  laquelle
tait suspendue la sainte Eucharistie. Sur les cts taient tablies
des armoires dans lesquelles taient renfermes les reliques;
quelquefois, au lieu de la suspension, sur l'autel, tait pos un riche
tabernacle, ainsi que nous l'apprend Guillaume Durand, destin 
contenir les hosties consacres et non consacres. Toutefois, il est 
prsumer que ces tabernacles ou coffres, n'taient pas fixs  l'autel
d'une manire permanente. Sur l'autel mme se dressaient seulement la
croix et deux flambeaux. Jusqu'au XIIIe sicle, les trnes des vques
et les stalles des chanoines rgulier taient disposs gnralement,
dans les cathdrales, au chevet; le trne piscopal occupait le centre.
Cette disposition, encore conserve dans quelques basiliques romaines,
entre autres  Saint-Jean-de-Latran,  Saint-Laurent hors les murs
(4)[25],  Saint-Clment (5)[26], etc., et qui appartenait  la
primitive glise, devait ncessairement empcher l'tablissement des
contre-autels ou des retables, car ceux-ci eussent cach le clbrant.
Aussi ne voit-on gure les retables apparatre que sur les autels
adosss, sur ceux des chapelles, rarement sur les autels principaux des
cathdrales. Dans les glises monastiques, il y avait presque toujours
l'autel matutinal, qui tait celui o se disait l'office ordinaire,
plac  l'entre du sanctuaire au bout du choeur des religieux, et
l'autel des reliques, pos au fond du sanctuaire, et derrire ou sous
lequel taient conserves les chsses des saints. C'tait ainsi
qu'taient tablis les autels principaux de l'glise de Saint-Denis en
France, ds le temps de Suger. Au fond du rond-point, l'illustre abb
avait fait lever le reliquaire contenant les chsses des saints
martyrs, en avant duquel tait plac un autel. Voici la description que
donne D. Doublet de ce monument remarquable... En ceste partie est le
trs-sainct autel des glorieux saincts martyrs (ou bien l'autel des
corps saincts,  raison que leurs corps reposent soubs iceluy), lequel
est de porphyre gris beau en perfection: et la partie d'au-dessus, ou
surface du mme autel, couverte d'or fin, aussi enrichi de plusieurs
belles agathes, et pierres prcieuses. L se voit une excellente table
couverte d'or (un retable), orne et embellie de pierreries, qu'a fait
faire jadis le roi Pepin, laquelle est quarre, et sur les quatre costez
sont des lettres en mail sur or, les unes aprs les autres, en ces
termes: _Bertrada Deum venerans Christoque sacrata_. Et puis: _Pro
Pippino rege flicissimo quondam..._ Au derrire de cet autel est le
sacr cercueil des corps des saints martyrs, qui contient depuis l'aire
et pav cinq pieds et demy de hault, et huict pieds de long sur sept
pieds de large, fait d'une assise de marbre noir tout autour du bas d'un
pied de hault, et sur la dicte assise huit pilliers quarrez aussi de
marbre noir de deux pieds et demy de hault, et sur iceux huit pilliers
une autre assise de marbre noir,  plusieurs moulures anciennes, et
entre les dicts huit pilliers, huit panneaux de treillis de fonte,
enchassez en bois, de plusieurs belles faons de deux pieds et demy de
long, le pillier du milieu de derrire, et pareillement le pillier de
l'un des coings du dit derrire, couverts chacun d'une bande de cuivre
dor, aussi iceux treillis et bois couverts de cuivre dor  feuillages,
avec plusieurs maux ronds sur cuivre dor, et plusieurs clous dors sur
iceux; et sur le marbre de la couverture, dedans ledit cercueil, une
voulte de pierre revestue au dedans de cuivre dor, qui prend jusque
soubs l'autel, qui est le lieu o reposent les sacrez corps des aptres
de France saint Denys l'Aropagite, saint Rustic, et saint Eleuthre, en
des chsses d'argent de trs-ancienne faon, pendantes  des chainettes
aussi et boucles d'argent, pour lesquelles ouvrir il y a trois clefs
d'argent... Au-dessus dudit cercueil il y a un grand tabernacle de
charpenterie de ladite longueur et largeur en faon d'glise,  haute
nef et basses votes, garny de huict posteaux,  savoir  chacun des
deux pignons quatre, les deux des coings ronds de deux pieds et demy de
hault, et les deux autres dedans oeuvre de six pieds et demy de hault,
aussi garny de bases et chapiteaux: et entre iceux trois beez et regards
de fenestres  demy ronds portans leur plein centre, et celle du milieu
plus haulte que les autres: le dessus des pilliers de dedans oeuvre en
manire d'une nef d'glise de ladite longueur, et de deux pieds et demy
de large, portant de cost et d'autre dix colombettes  jour, et deux
aux deux bouts  base et chapiteau d'ancienne faon: au-dessus de ladite
nef et colombettes de chacun cost est un appentil en manire de basses
chapelles, votes et alles, les costez et ceintres  demy ronds portans
quatre culs de lampe;  chacun des deux pignons de ladite nef cinq
petites fenestres, trois par haut  deux petits pilliers quarrez par
voye, et au-dessous deux, au milieu un pillier rond; le dedans de la nef
remply par bas d'une forme de cercueil, et les deux costez aussi remplis
par bas d'une mme forme de cercueil de bois de la longueur dudit
tabernacle, celle du milieu plus haut esleve que les autres. Le devant
du cercueil du milieu joignant ledit autel est garny en la bordure d'en
bas de plusieurs beaux esmaux sur cuivre dor, en faon d'applique de
diverses faons, et au-dessus desdits esmaux plusieurs belles agathes,
les unes en faon de camahieux  faces d'hommes (cames) et les autres
en fond de cuve (chatons)... Tout le devant de cet autel est couvert
d'or, et enrichy de belles perles rondes d'Orient, d'aigues marines en
fond de cuve, de topazes, grenats, saphirs, amatistes, cornalines,
presmes d'esmeraudes, esmaux d'applique et cassidoines, avec trois
belles croix poses sur la pointe de chacun pignon du cercueil, dont
celle du milieu est d'or, et les autres d'argent dor, enrichies de
beaux saphirs, de belles amatistes, de grenats et presmes d'esmeraudes.
Au derrire du cercueil prallgu ce vers-cy est escrit en lettres d'or
sur laiton, ainsi que s'ensuit:

_Facit utrumque latus, frontem, lectumque Suggerus[27]._

Cette description si minutieuse de l'autel des reliques de l'abbaye de
Saint-Denis fait voir que, si le reliquaire tait important et aussi
riche par son ornementation que par la matire, l'autel plac en avant
conservait la simplicit des formes primitives, que cet autel tait
indpendant du reliquaire, que les trois chsses des saints taient
places de faon  pntrer jusque sous la table, et que les cercueils
suprieurs disposs dans le grand tabernacle  trois nefs, taient
feints, et ne faisaient que rappeler aux yeux des fidles la prsence
des corps saints qu'ils ne pouvaient apercevoir. Sans prtendre faire
ici une restauration de cet autel remarquable, nous croyons cependant
devoir en donner un croquis aussi exactement trac que possible d'aprs
la description, afin de rendre le texte intelligible pour tous (6)[28].
Cet autel et son reliquaire, placs au fond du rond-point de l'glise
abbatiale, n'taient pas entours d'une clture particulire, car le
sanctuaire tait lui-mme ferm et lev au-dessus du sol de la nef et
du transept, de trois mtres environ; il n'tait accompagn que de deux
armoires  droite et  gauche, contenant le trsor de l'glise (voy.
ARMOIRE). Quant  l'autel matutinal plac  l'extrmit de l'axe de la
croise et presque adoss  la tribune forme par l'exhaussement du
sanctuaire, il tait entour de grilles de fer faites par beaux
compartiments, compos d'une table de marbre porte sur quatre piliers
de marbre blanc; il avait t consacr par le pape saint tienne[29]. 
la fin du XVe sicle, cet autel tait encore environn de colonnes de
vermeil surmontes de figures d'anges tenant des flambeaux, et relies
par des tringles sur lesquelles glissaient les courtines. Derrire le
retable, qui tait d'or, avait t leve la chsse renfermant les
reliques du roi saint Louis.

Un dlicieux tableau de Van Eyck, conserv  Londres dans la collection
de lord ***, nous donne la disposition et la forme des parties
suprieures de cet autel; le dessous de la table de l'autel est cach
par un riche parement de tapisserie (7). On retrouve ici le retable
donn par Charles le Chauve et la croix d'or donne par l'abb Suger[30].
Le tableau de Van Eyck est excut avec une finesse et une exactitude si
remarquables, que l'on distingue parfaitement jusqu'aux moindres dtails
du retable et du reliquaire. Les caractres particuliers aux styles
diffrents sont observs avec une scrupuleuse fidlit. On voit que le
retable appartient au IXe sicle; les colonnes, les anges et le
reliquaire  la fin du XIIIe sicle.

D. Doublet donne, dans le chapitre XLV de ses _Antiquitez de l'abbaye de
Saint-Denis_, une description minutieuse du retable d'or de cet autel,
qui se rapporte entirement au tableau de Van Eyck; il mentionne la
qualit et le nombre des pierres prcieuses, des perles, leur position,
les accessoires qui accompagnent les personnages.

Guillaume Durand semble admettre que tous les autels de son temps
fussent entours de voiles et courtines, et en effet les exemples donns
par les descriptions ou les reprsentations peintes ou dessines (car
malheureusement de tous ces monuments pas un seul ne reste debout)
viennent appuyer son texte. Du temps de Molon (1718), il existait
encore un certain nombre d'autels ayant conserv leur ancienne
disposition. Cet auteur cite celui de Saint-Seine, de l'ordre de saint
Benoit[31]. Le grand autel est sans retable. Il y a seulement un gradin
et six chandeliers dessus. Au-dessus est un crucifix haut de plus de
huit pieds, au-dessous duquel est la suspension du saint sacrement dans
le ciboire; et aux deux cts de l'autel il y a quatre colonnes de
cuivre, et quatre anges de cuivre avec des chandeliers et des cierges et
de grands rideaux.  Saint-tienne de Sens (la cathdrale), mme
disposition.  la cathdrale de Chartres, le grand autel est fort
large; il n'y a point de balustres, mais seulement des colonnes de
cuivre et des anges au-dessus autour du sanctuaire. Le parement est
attach aux nappes un demi-pied sur l'autel; la frange du parement est
tout au haut sur le bord de la table. Au-dessus de l'autel il y a
seulement un parement au retable, et au-dessus est une image de la
sainte Vierge d'argent dor. Par derrire est une verge de cuivre, et au
haut un crucifix d'or de la grandeur d'un pied et demi, au pied duquel
est une autre verge de cuivre qui avance environ d'un pied ou d'un pied
et demi sur l'autel, au bout de laquelle est la suspension du saint
ciboire, selon le second concile de Tours _sub titulo crucis corpus
Domini componatur._  Saint-Ouen de Rouen, le grand autel est simple,
spar de la muraille avec des rideaux aux cts, une balustrade de
bois, quatre piliers et quatre anges dessus, comme  celui de l'glise
cathdrale. Au-dessus du retable est la suspension du saint ciboire (au
pied de la croix), et les images de saint Pierre et de saint Paul,
premiers patrons, entre deux ou trois cierges de chaque ct. Il y a
trois lampes ou bassins devant le grand autel avec trois cierges, comme
 la cathdrale. J. B. Thiers[32] dmontre clairement que l'usage
d'entourer les autels de voiles, encore conserv de son temps dans
quelques glises, tait gnral dans les premiers sicles du
christianisme. Nous donnons ici la copie de l'ancien matre autel de la
cathdrale d'Arras (8), reprsent sur un tableau du XVIe sicle
conserv dans la sacristie de cette glise[33]. Cet autel datait
certainement du XIIIe sicle, sauf peut-tre la partie suprieure de la
suspension, la croix, qui parat appartenir au XVe. Ce charmant monument
tait construit partie en marbre blanc partie en argent naturel ou dor.
La pile postrieure derrire le retable tait en marbre rehauss de
quelques dorures, elle portait une petite statue de la Vierge sous un
dais couronn d'un crucifiement en argent avec saint Jean et la Vierge;
trois anges reoivent le prcieux sang de Notre-Seigneur dans de petites
coupes. Derrire le dais de la Vierge tait un ange en vermeil sonnant
de l'olifant. Une crosse en vermeil  laquelle s'attachait un ange aux
ailes dployes soutenait le saint ciboire suspendu par une petite
chane. Sur le retable taient poss des reliquaires. Six colonnes
d'argent et de vermeil portaient six anges entre les mains desquels on
distingue les instruments de la Passion. Dans le tableau de la sacristie
d'Arras, l'autel ainsi que le retable sont couverts de parements sems
de fleurs de lis. Nous ne savons pas comment tait dcor le retable
sous le parement; quant  l'autel, il prsentait une disposition
trs-remarquable, disposition que nous reproduisons dans la gravure
(fig. 8), d'aprs un dessin de feu Garnerey[34].

Le matre autel de la cathdrale de Paris, qui est reprsent dans une
gravure de 1662[35], est dispos comme celui de la cathdrale d'Arras.
Quatre anges tenant les instruments de la Passion sont poss sur quatre
colonnes de cuivre portant les tringles sur lesquelles glissent les
courtines.  Notre-Dame de Paris, l'autel tait fort simple, revtu d'un
parement ainsi que le retable; derrire l'autel s'levait le grand
reliquaire contenant la chsse de saint Marcel. Premirement, dit le P.
Du Breul[36], derrire et au hault du grand autel, sur une large table de
cuivre, soutenue de quatre gros et fort haults pilliers de mme estoffe
est pose la chsse de saint Marcel, neufime vque de Paris, laquelle
est d'argent dor, enrichie d'une infinit de grosses perles et pierres
prcieuses... Plus hault d'icelle, est une fort grande croix, dont le
crucifix est d'argent dor.

 ct de ce reliquaire tait un autre autel: Au ct droit, poursuit
Du Breul, sur l'autel de la Trinit, dict des Ardents, est la chsse de
Notre-Dame, d'argent dor...  ct senestre dudict autel (principal)
est une chsse de bois, ayant seulement le devant couvert d'argent dor,
en laquelle est le corps de sainct Lucain, martyr... Au-dessus dudict
autel de la Trinit sont plusieurs chsses...

Voici, d'aprs la gravure dont nous avons parl tout  l'heure, la vue
de cet autel principal de Notre-Dame de Paris, avec la chsse de saint
Marcel suspendue sous son grand baldaquin (9). Ce matre autel parat
avoir t lev vers la fin du XIIIe sicle; peut-tre tait-il
contemporain de la clture du choeur, qui date du commencement du XIVe
sicle.

L'autel des reliques de la cathdrale d'Arras dispos au chevet de cette
glise, et qui est reproduit dans les _Annales archologiques_ de M.
Didron, d'aprs un tableau conserv dans la sacristie, prsentait une
disposition analogue  celle de l'autel du chevet de Notre-Dame de
paris, si ce n'est que le reliquaire est suspendu au-dessus de l'autel,
scell aux deux piles extrmes de l'abside, et qu'on y accde par un
petit escalier en bois pos  la droite de cet autel[37].

L'usage de poser des _parements_[38] devant les autels, bien qu'ancien,
ne fut pas adopt uniformment en France. Cela explique pourquoi, 
partir du XIIe sicle, quelques tables d'autels anciens sont portes sur
des massifs bruts, tandis que d'autres sont soutenues par des
colonnettes riches de sculptures, des arcatures, des plaques de pierre
ou de marbre incrustes ou sculptes. Le sieur de Molon[39] observe que
dans les chapelles de l'glise cathdrale d'Angers, les autels (selon
l'ancien usage qui nous est encore rest le vendredi saint, et il n'y a
pas encore longtemps, le samedi saint aussi) sont  nu, et ne sont
couverts de quoi que ce soit; de sorte que ce n'est qu'un moment avant
que d'y dire la messe qu'on y met les nappes, qui dbordent comme celle
qu'on met sur une table o l'on dne; et il n'y a point de parement. La
forme la plus habituelle de l'autel, pendant le moyen ge, qu'il soit ou
non revtu de parements, est celle d'une table ou d'un coffre.

Il est certain que les beaux autels des chapelles de l'glise abbatiale
de Saint-Denis en France dont nous donnons plus loin les dessins, et
tant d'autres, ports sur des colonnes ou prsentant des faces richement
dcores de sculptures, de peintures et d'applications, n'taient pas
destins  recevoir des parements; tandis que trs-anciennement dj
certains autels en taient garnis. L'autel majeur de la cathdrale de
Reims avait un parement en partie d'or fin, en partie de vermeil, donn
par les archevques Hincmar et Samson des Prs. L'autel des reliques de
l'glise de Saint-Denis tait galement revtu sur la face d'un parement
d'or enrichi de pierres prcieuses qui avait t donn par Suger. Mais
le plus souvent les parements taient d'toffes prcieuses, pour les
devants d'autels comme pour les retables. Guillaume Durand[40] n'admet
pour les vtements ecclsiastiques que quatre couleurs principales: le
blanc, le rouge, le noir et le vert; il ajoute, il est vrai, que
l'emploi de ces quatre couleurs n'est pas absolument rigoureux;
l'carlate peut, selon lui, tre substitu au rouge, le violet au noir,
la couleur _bysse_ au blanc, et le safran au vert. Il est probable que
les parements des autels taient soumis, comme les vtements
ecclsiastiques,  ces lois, et il faut les distinguer des couvertures
ou nappes rouges, grises et noires dont parle l'vque de Mende dans son
troisime chapitre, cit plus haut. En changeant la couleur des
vtements ecclsiastiques suivant les diffrents temps de l'anne, le
clerg changeait galement, comme cela se pratique encore aujourd'hui,
la couleur des parements d'autels, lorsque ces parements taient faits
en toffes. Il en tait de mme des voiles et courtines entourant les
autels; ces tentures taient variables. Nous ajouterons, au sujet des
voiles et courtines, qu'ils n'taient pas uniformment disposs pendant
le moyen ge autour des autels. Outre qu'aujourd'hui, dit Thiers (chap.
XIV)[41], il y a peu de ciboires au-dessus des autels, hors l'Italie, il
n'y a point d'autels qui aient des voiles ou rideaux tout autour. La
vrit est qu'en plusieurs anciennes glises, tant sculires que
rgulires, les principaux autels ont des voiles au ct droit et au
ct gauche; mais ils n'en ont ni au devant, ni au derrire, parce qu'au
derrire il y a des retables, des tableaux ou des images en relief, et
que le devant est entirement ouvert, si ce n'est qu'en carme on y met
ces voiles dont parlent Beleth[42], Durand[43], et les Uz de Citeaux[44].
En d'autres glises, les autels n'ont point du tout de voiles, quoiqu'il
y ait apparence qu'ils en ont eu autrefois, ou au moins  droite et 
gauche, _ce qui se reconnot par les pilastres ou colonnes de bois ou de
cuivre_ que l'on y voit encore  prsent. Enfin il y a une infinit
d'autels qui non-seulement n'ont point du tout de voiles, mais qui ne
paraissent pas mme en avoir eu autrefois, n'ayant aucun vestige de
pilastres ou colonnes. Il y en avoit cependant autour des anciens
autels, dans les glises d'Orient, comme dans celles d'Occident, et on
les y tenoit dplis et tendus (ferms) au moins pendant la
conscration et jusqu' l'lvation de la sainte hostie, afin de
procurer plus de vnration aux divins mystres. Aprs une dissertation
tendue sur l'usage des voiles poss au devant des autels grecs, Thiers
termine son chapitre en disant:  l'gard des glises d'Occident, nous
avons des preuves de reste comme les autels y toient entours de voiles
attachs aux ciboires,  leurs arcades, ou aux colonnes qui les
soutenoient. Il ne faut que lire les vies des papes crites par
Anasthase le bibliothcaire pour en tre convaincu, et surtout celles de
Serge I, de Grgoire III, de Zacharie, d'Adrien I, de Lon III, de
Pascal I, de Grgoire IV, de Serge II, de Lon IV, de Nicolas I; on y
verra que ces souverains pontifes ont fait faire en diverses glises de
Rome, les uns vingt-cinq, les autres huit, et la plupart quatre voiles
d'toffes prcieuses pour tre tendus autour des autels; pour tre
suspendus aux ciboires des autels; pour tre attachs aux arcades des
ciboires autour des autels... Guillaume le bibliothcaire, qui a ajout
les vies de cinq papes, savoir: d'Adrien II, de Jean VIII, de Martin II,
ou Marin I, d'Adrien III et d'tienne VI,  celles qu'Anasthase a finies
par Nicolas I, parle encore de ces mmes voiles, dans la vie d'tienne
VI, o il dit que ce pape donna un voile de lin et trois autres voiles
de soie pour mettre autour de l'autel de l'glise de Saint-Pierre 
Rome... Thiers, qui ne va gure chercher ses documents que dans les
textes, ne parat pas certain que dans l'glise d'Occident il y et eu
des voiles devant les autels. Le fait ne nous semble pas douteux
cependant, au moins dans un certain nombre de diocses. Voici (10) comme
preuve la copie d'un ivoire du XIIIe sicle[45], sur lequel le voile
_antrieur_ de l'autel est parfaitement visible. Dans cette petite
sculpture, que nous donnons grandeur d'excution, le prtre est assis
dans une chaire sous un dais; devant l'autel, trois clercs sont
galement assis, le voile antrieur est relev. La suspension du saint
sacrement est attache sous le _ciborium_. On ne voit sur la table de
l'autel qu'un livre pos  plat, l'vangile; des clercs tiennent trois
flambeaux du ct droit de l'autel. Nous trouvons des exemples analogues
dans des vitraux, dans des manuscrits et sculptures du XIe au XIIIe
sicle. Plus tard les voiles antrieurs des autels sont rares et on ne
les retrouve plus, en Occident, que sur les cts, entre les colonnes,
ainsi que le font voir les fig. 7, 8 et 9. Il semblerait que les voiles
antrieurs aient cess d'tre employs pour cacher les autels des
glises d'Occident pendant la conscration, lorsque le schisme grec se
fut tabli. C'est aussi  cette poque que le _ciborium_, ou baldaquin
recouvrant directement l'autel, cesse de se rencontrer dans les glises
de France, et n'est plus remplac que par la clture de courtines
latrales. En effet, dans tous les monuments de la fin du XIIIe sicle,
ainsi que dans ceux des XIVe et XVe, l'autel n'est plus couvert de cet
dicule, dsign encore en Italie sous le nom de _ciborium_ (voy. ce
mot); tandis que, pendant la priode romane et jusque vers le milieu du
XIIIe sicle, on trouve, soit dans les bas-reliefs, les peintures, les
vitraux ou les vignettes des manuscrits, des dicules ports sur des
colonnes et recouvrant l'autel, comme ceux qu'on peut encore voir 
Rome, dans les glises de Saint-Clment, de Sainte-Agns (hors les
murs), de S. Georgio in Velabro;  Venise, dans l'glise de Saint-Marc,
etc. Cependant du temps de Guillaume Durand, comme le fait remarquer
Thiers, les voiles antrieurs des autels taient encore poss pendant le
carme, et Guillaume Durand crivait son _Rational_  la fin du XIIIe
sicle. Il est  remarquer, dit-il[46], que l'on suspend trois sortes de
voiles dans l'glise,  savoir: celui qui couvre les choses saintes,
celui qui spare le sanctuaire du clerg, et celui qui spare le clerg
du peuple... Le premier voile, c'est--dire les rideaux que l'on tend
des deux cts de l'autel, et dont le prtre pntre le secret, a t
figur d'aprs ce qu'on lit dans l'Exode (XXXIV). Mose mit un voile
sur sa figure, parce que les fils d'Isral ne pouvaient soutenir l'clat
de son visage... Le second voile, ou courtine, que, pendant le carme
et la clbration de la messe, on tend devant l'autel, tire son origine
et sa figure de celui qui tait suspendu dans le tabernacle qui sparait
le Saint des saints du lieu saint... Ce voile cachait l'arche au peuple,
et il tait tissu avec un art admirable et orn d'une belle broderie de
diverses couleurs, et il se fendit lors de la Passion du Seigneur; et, 
son imitation, les courtines sont encore aujourd'hui tissues de diverses
couleurs trs-belles... Le troisime voile a tir son origine du cordon
de muraille ou tapisserie qui, dans la primitive glise, faisait le tour
du choeur et ne s'levait qu' hauteur d'appui, ce qui s'observe encore
dans certaines glises...[47] Mais le vendredi saint, on te tous les
voiles de l'glise, parce que, lors de la Passion du Seigneur, le voile
du temple fut dchir... Le voile qui spare le sanctuaire du clerg est
tir ou enlev  l'heure de vpres de chaque samedi de carme, et quand
l'office du dimanche est commenc, afin que le clerg puisse regarder
dans le sanctuaire, parce que le dimanche rappelle le souvenir de la
rsurrection... Voil pourquoi cela a lieu aussi pendant les six
dimanches qui suivent la fte de Pques...

L'autel de la Sainte-Chapelle haute de Paris ne parat pas avoir t
dispos pour tre voil, et l'dicule qui portait le grand reliquaire
tait plac derrire et non au-dessus de lui. Nous donnons ici (11) le
plan de cet autel et de son entourage. L'autel semble tre contemporain
de la sainte-Chapelle (1240  1250); quant  la tribune sur laquelle est
pose la grande chsse, et dont tous les dbris sont aujourd'hui
replacs, elle date videmment des dernires annes du XIIIe sicle.
Quatre colonnes portant des anges de bronze dor taient places aux
quatre coins de l'emmarchement de l'autel; mais ces colonnes avaient t
leves sous Henri III. Au fond du rond-point, derrire le matre autel
A, tait dress un petit autel B; suivant un ancien usage, ce petit
autel tait dsign sous le nom d'autel _de retro_. C'tait, comme  la
cathdrale de Paris, comme  Bourges,  Chartres,  Amiens,  Arras,
l'autel des reliques, qui n'avait qu'une place secondaire, le matre
autel ne devant avoir au-dessus de lui que la suspension de
l'eucharistie. Voici l'lvation perspective de cet autel (12) avec la
tribune, les deux petits escaliers en bois peint et dor qui accdent 
la plate-forme de cette tribune vote et  la grande chsse en vermeil
pose sur une crdence de bois dor, surmonte d'un dais galement en
bois enrichi de dorures et de peintures.

Nous entrerons dans quelques dtails descriptifs  propos de cet autel
et de ses accessoires si importants, conservs au muse des Augustins et
rtablis aujourd'hui  leur place. L'autel n'existe plus, mais des
dessins et une assez bonne gravure faisant partie de l'ouvrage de Jrme
Morand[48], nous en donnent une ide exacte. Cet autel tait fort simple;
la table forme d'une moulure enrichie de roses, porte sur un dossier
et trois colonnettes, n'tait pas surmonte d'un retable. Derrire cet
autel s'ouvre une arcade formant l'archivolte d'une vote figurant une
abside et s'tendant jusqu'au fond du chevet; la grande arcade est
accompagne et contre-butte par une arcature  jour servant de clture.
Deux anges adorateurs sculpts et peints se dtachent sur les coinons
de la grande arcade, orns d'applications de verre bleu avec fleurs de
lis d'or. Sous la courbe ogivale de cet arc sont suspendus des anges
plus petits; les deux du sommet tiennent la couronne d'pine, les quatre
infrieurs les instruments de la Passion. L'arcature et les archivoltes
en retour s'ouvrant sous la vote, sont couverts d'applications de
verre, de gaufrures dores et de peintures. La vote est compose de
nervures galement gaufres, enrichies de pierres fausses, et de
remplissages bleus avec toiles d'or. Les deux petits escaliers en bois
qui montent sur la vote sont d'une dlicatesse extrme et
trs-habilement combins comme menuiserie. Au roi de France seul tait
rserv le privilge d'aller prendre la monstrance contenant la couronne
d'pine renferme dans la grande chsse, et de prsenter la trs-sainte
relique  l'assistance ou au peuple dans la cour de la Sainte-Chapelle.
 Cet effet, en bas de la grande verrire absidale, tait laiss un
panneau de vitres blanches, afin que le reliquaire pt tre vu du
dehors, entre les mains du roi. La suspension du saint sacrement tait
devant la grande chsse au-dessus de l'autel. Notre gravure ne peut
donner qu'une bien faible ide de ce chef-d'oeuvre, o l'art l'emporte
de beaucoup sur la richesse des peintures, des applications, des
dorures. Il va sans dire que la grande chsse fut fondue et que nous
n'en possdons plus que des dessins ou des reprsentations peintes.
Derrire la clture, l'arcature qui garnit le soubassement de la sainte
chapelle continue; seulement  droite, sous la premire fentre, est
pratique une piscine d'un travail exquis (voy. PISCINE);  gauche une
armoire. Deux des douze aptres, dont les statues ont t adosses aux
piliers, sont placs  ct des deux escaliers; ce sont les statues de
saint Pierre et de saint Paul. Au-dessus du petit autel de retro, sous
le formeret de la vote de la tribune, est peint un crucifiement, avec
le soleil et la lune et deux figures, dont l'une, couronne, est
probablement saint Louis[49]. Deux marches montent  l'autel principal.

On observera que les autels derrire lesquels s'lvent des reliquaires,
tels que ceux de l'glise abbatiale de Saint-Denis, de Notre-Dame de
Paris et de la Sainte-Chapelle, sont placs de faon  ce que le dessous
du reliquaire forme comme une grotte ou crypte  rez-de-chausse. 
Saint-Denis, cette petite crypte tait occupe par les corps saints;
mais  Notre-Dame de Paris,  la Sainte-Chapelle, les chsses sont fort
leves au-dessus du sol, comme suspendues en l'air, de manire  ce que
l'on puisse se placer au-dessous d'elles. Cette disposition parat avoir
t adopte fort anciennement. Il existe dans les cryptes de l'glise de
Saint-Denis, du ct du nord, proche l'entre du caveau central, une
arcature dpendant de l'glise carlovingienne; sur l'un des chapiteaux
de cette arcature, est sculpt un autel (12 A), derrire lequel est pos
un dicule portant un reliquaire. Une petite glise du midi de la
France, l'glise de Valcabrre prs Saint-Bertrand de Comminges, a
conserv dans son chevet, dont la construction appartient  l'poque
carlovingienne, un autel tabli trs-franchement au XIIIe sicle d'aprs
cette donne. Le plan (12 B) de l'abside de cette glise, l'lvation
(12 C) et la coupe (12 D) de l'autel, indiquent nettement la petite
crypte place sous le reliquaire contenant la chsse. Un escalier
conduit sur la vote qui reoit la chsse, et les fidles peuvent
circuler derrire l'autel sous cette vote, pour se placer directement
sous la protection du saint. Nous verrons tout  l'heure comme ce
principe est appliqu aux autels secondaires de l'glise abbatiale de
Saint-Denis.

Il est une chose digne de remarque lorsqu'on examine ces restes
prcieux, ainsi que ceux qui nous sont encore, et en si grand nombre,
conservs  Saint-Denis; c'est que, dans les dcorations des autels,
dans tout ce qui semblait fait pour accompagner dignement le sanctuaire
des glises, on s'est proccup au moyen ge, surtout en France,
d'honorer l'autel, plus encore par la beaut du travail, par la
perfection de la _main-d'oeuvre_ que par la richesse intrinsque des
matires employes.  la Sainte-Chapelle, ce gracieux sanctuaire n'est
compos que de pierre et de bois; les moyens de dcorations employs
sont d'une grande simplicit: du verre appliqu, des gaufrures faites
dans une pte de chaux, des peintures et des dorures, n'ont rien qui
soit dispendieux. La valeur relle de ce monument tient  l'extrme
perfection du travail lie l'artiste. Toutes les sculptures sont traites
avec un soin, un art, et nous dirons avec un respect scrupuleux de
l'objet, dont rien n'approche. N'tait-ce pas, en effet, la plus noble
manire d'honorer Dieu que de faire passer l'art avant toute chose dans
son sanctuaire? et n'y avait-il pas un sentiment vrai et juste dans
cette perfection que l'artiste cherchait  donner  la matire
grossire? Nous avouerons que nous sommes bien plus touchs  la vue
d'un autel de pierre sur lequel l'homme a puis toutes les ressources
de son art, que devant ces morceaux de bronze ou d'argent grossirement
travaills, dont la valeur consiste dans le poids, et qui excitent bien
plutt la cupidit qu'ils n'meuvent l'me. Nous avons dj parl des
autels de l'glise abbatiale de Saint-Denis, et nous avons cherch 
donner une ide de ce que pouvait tre l'autel des reliques lev dans
son sanctuaire; mais ce n'est l qu'une restauration dont chacun peut
contester la valeur, heureusement plusieurs des autels secondaires de
cette glise clbre ont t conservs jusqu' nous en dbris, ou nous
sont donns par de prcieux dessins excuts en 1797 par feu
Percier[50]. C'est surtout dans ces autels que l'oeuvre de l'artiste
apparat. L point de retables ni de parements d'or ou de vermeil. La
pierre est la seule matire employe, mais elle est travaille avec un
soin et un got parfaits, recouverte de peintures, de dorures, de
gravures remplies de mastics colors ou d'applications de verre qui
ajoutent encore  la beaut du travail, sans que jamais la valeur de
l'oeuvre d'art puisse tre dpasse par la richesse de la matire. Nous
donnerons d'abord l'autel de la chapelle de la Vierge situe au chevet
dans l'axe de l'glise. Cet autel, lev sur un pav en terre cuite
d'une grande finesse et qui dpend de l'glise btie par Suger, est pos
sur une seule marche en pierre de liais grave et incruste de mastics.
Les gravures forment, au milieu d'une dlicate bordure d'ornements
noirs, un semis de fleurs de lis et de tours de Castille sur champ bleu
verdtre et rouge (voy. DALLAGE). Porte sur trois colonnettes et sur un
dossier richement peint, la table de l'autel est simple et surmonte
d'un retable en liais reprsentant, au centre, la sainte Vierge
couronne tenant l'enfant Jsus;  droite, la naissance du Christ,
l'adoration des Mages;  gauche, le massacre des Innocents et la fuite
en gypte. Ces figures, d'un travail remarquable, sont entirement
peintes sur fond bleu losang et sem de fleurs de lis d'or. Derrire le
retable, entre l'autel et le fond de la chapelle, est un petit dicule
sous lequel on peut passer, et qui supporte au niveau du dessus du
retable un tabernacle en pierre d'une excessive dlicatesse. Deux
colonnes  huit pans, termines  leur sommet par des fleurons feuillus,
poses aux deux cts du retable, reoivent des crosses en fer dor,
auxquelles des lampes sont suspendues. Au-dessus du tabernacle, sur un
cul-de-lampe incrust dans la colonne centrale du fond de la chapelle,
est pose une jolie statue de la sainte Vierge tenant l'enfant, en
marbre blanc, demi-nature; sur sa tte est un dais. Voici (13) un plan
de cet autel avec la chapelle dans laquelle il est pos, et (13 bis) une
vue de l'ensemble du petit monument. Dans le tabernacle, derrire
l'autel, tait place une chsse contenant les corps de saint Hilaire,
vque de Poitiers, et de saint Patrocle, martyr, vque de Grenoble.
Cet autel, comme la plupart des autels secondaires de l'glise abbatiale
de Saint-Denis, avait t lev par les soins de saint Louis lorsqu'il
fit restaurer et rebtir en partie cette glise.

 l'entre du rond-point de l'glise abbatiale, du ct gauche (nord),
tait autrefois la chapelle ddie  saint Firmin, premier vque
d'Amiens, martyr. Le pav de cette chapelle et la marche de l'autel, qui
est fort large, taient en mosaques, et dataient du XIIe sicle[51].
L'autel est du commencement du XIIIe sicle, ainsi que son retable, qui
existe encore en entier[52]. D. Doublet mentionne le pavage en mosaque
de cette chapelle, dont nous avons dernirement retrouv des portions en
place; il donne la lgende de la chsse de saint Firmin conquise par
Dagobert, lgende qui tait peinte sur le devant de l'autel entre
l'arcature dont il tait dcor[53]. Il parle de la chsse en bois dor
pose derrire l'autel, et d'une certaine bande de broderie au-dessus
de l'autel, toute pourfile de perles et enrichie de pierreries, de la
longueur d'yceluy,  laquelle sont suspendues soixante branslans
(glands) d'argent dor. Voici (14) la face de l'autel avec son retable
en pierre sculpte et peinte, reprsentant le Christ au centre, avec les
quatre vanglistes; des deux cts les douze aptres avec leurs noms
au-dessous. En commenant par la droite de l'autel, on lit: Simon,
Bartholomeus, Jacobus, Johanns, Andreas, Petrus; sous le Christ,
Apostolus; puis en suivant, Paulus, Jacobus, Thomas, Filipus, Matheus,
Judas (Jude). Dans le quatre-feuilles qui entoure le Christ, on lit
cette inscription: _Hic Deus est et homo quem presens signal imago ergo
rogabit homo quem sculta figurat imago_. Le corps de l'autel est compos
d'une arcature feuillue soutenue par des colonnettes engages,
cylindriques et prismatiques alternes; le tout est couvert de
peintures; les feuillages sont colors en vert ainsi que les chapiteaux;
les colonnettes sont divises par des compartiments trs-fins simulant
des mosaques, assez semblables  celles qui couvrent les colonnettes
des clotres de Saint-Jean de Latran et de Saint-Paul hors les murs 
Rome; les intervalles entre les colonnettes sont couverts de sujets
lgendaires, ainsi qu'il vient d'tre dit. La table de l'autel tait
borde sur ses rives d'une inscription, perdue, et couverte sur le plat
d'une mosaque  compartiments. Nous donnons ici (15) le plan de cet
autel, avec la chsse de saint Firmin place derrire le dossier, sous
une table porte sur des colonnes; et (16) le ct de l'autel qui fait
comprendre la disposition de cette chsse, des grilles dont elle tait
entoure et de la petite lampe qui brillait sur le corps saint. On voit
combien, malgr la richesse des dtails, la forme gnrale de ce petit
monument est simple et digne. Comme dans toutes les oeuvres du moyen
ge, surtout avant le XIVe sicle, on remarque dans le petit nombre
d'autels qui nous sont conservs par des dessins ou des monuments et
surtout dans leurs accessoires, tels que retables, tabernacles,
reliquaires, une grande varit; que serait-ce si tous ces objets nous
eussent t transmis intacts! Les deux derniers autels nous montrent des
reliquaires disposs d'une faon trs-diffrente et parfaitement
justifie par la situation. En effet, l'autel (fig. 13) de la chapelle
de la Vierge de Saint-Denis est adoss, et, pour faire voir la chsse,
il fallait ncessairement l'lever au-dessus du retable; au contraire,
l'autel de Saint-Firmin est plac de manire que l'on peut tourner
facilement tout autour (fig. 15); la chsse se trouvait alors au niveau
du sol, protge par un grillage. Au-dessus d'elle, suspendue  la
grande tablette qui la recouvrait, se voit la petite lampe. Il existait
encore  Saint-Denis un grand nombre d'autels secondaires dont les
dispositions accessoires diffraient de celles que nous venons de
donner. Voici entre autres l'autel Saint-Eustache, qui se trouvait
adoss au fond de la premire chapelle carre au nord, au-dessus de la
chapelle de la Vierge Blanche (17). Ici le tabernacle recouvrant la
chsse du saint tait compltement isol du retable et port sur deux
colonnes et des consoles  figures. Il parat difficile de donner une
signification  ces monstres accroupis sur des hommes vtus. Le
sculpteur a-t-il voulu faire des syrnes, en se conformant aux textes
des bestiaires si fort en vogue pendant les XIIe et XIIIe sicles[54], et
rappeler ainsi aux fidles le danger des sductions du sicle? Parmi les
autels de Saint-Denis, il en est encore un autre dont la place n'a pu
tre jusqu' prsent reconnue[55], mais qui prsente un grand intrt: il
se compose d'un massif en maonnerie entirement revtu sur le devant et
les cts d'applications de verres taills en losanges et  travers
lesquels on aperoit des tours de Castille sur fond carlate, des fleurs
de lis sur fond bleu, des rosaces et des aiglettes sur fond pourpre. Sur
le dossier est un retable galement incrust de verre bleu taill en
polygones avec un crucifiement, saint Jean et la Vierge, l'glise et la
Synagogue, en bas-relief. La marche de cet autel est en liais avec
bordure de fleurs de lis et tours de Castille trs-fines se dtachant
sur un fond de mastic bleu et rouge; le milieu prsente des dessins
d'une grande dlicatesse, noirs, bleus et rouges, galement en mastic.
Le pav de la chapelle tait en mosaque de terre cuite et de petites
pierres de couleur avec carreaux menus de marbre blanc (voy. PAVAGES).
Nous donnons ci-contre (18) une lvation perspective de cet autel.

Dans quelques-uns des exemples donns ci-dessus, on ne voit pas que
l'Eucharistie ait t place autrement que dans un ciboire suspendu, et
nous n'avons pas trouv de tabernacles ou custodes poss sur les autels
pour contenir les hosties consacres et non consacres, ainsi que le dit
Guillaume Durand dans son _Rational_. L'usage de rserver l'Eucharistie
dans des rduits tenant aux retables des principaux autels ne remonte
pas  plus de deux cents ans, et encore,  la fin du XVIIIe sicle,
conservait-on l'Eucharistie dans des botes en forme de pavillons ou de
tours, ou dans des colombes d'argent, suspendues au-dessus des autels
majeurs des grandes cathdrales et des glises monastiques. Souvent
aussi apportait-on les hosties sur la communion dans des ciboires que
l'on posait sur la table de l'autel au moment de dire la messe. Dans ce
cas, le ciboire, la bote de vermeil contenant l'Eucharistie, tait
habituellement dpose dans un sacraire ou petite sacristie voisine de
l'autel. Thiers parle, dans ses _Dissertations sur les principaux autels
des glises_, de _tours_ destines  contenir l'Eucharistie; il dit en
avoir vu une de cuivre, assez ancienne, dans le choeur de l'glise
paroissiale de Saint-Michel de Dijon. Cet usage tait fort ancien en
effet, car saint Remi, archevque de Reims, ordonna, par son testament,
que son successeur ferait faire un tabernacle ou ciboire en forme de
tour, d'un vase d'or pesant dix marcs, qui lui avait t donn par le
roi Clovis. Fortunat, vque de Poitiers, loue saint Flix, archevque
de Bourges, qui assista au quatrime concile de Paris en 573, de ce
qu'il avait fait faire une tour d'or trs-prcieuse pour mettre le corps
de Jsus-Christ. Les exemples abondent, aussi bien pour les tours
transportables que pour les colombes suspendues au-dessus des autels et
contenant l'Eucharistie. Peut-tre Guillaume Durand, en parlant des
tabernacles poss sur les autels, entend-il dsigner ces tours ou
custodes mobiles qui ne contenaient pas seulement les hosties
consacres, mais encore les non consacres et mme des reliques de
saints; ces custodes, compltement indpendantes du retable, se posaient
devant lui, sur l'autel mme, au moment de la communion des fidles.
Mais il faut reconnatre que le texte de l'vque de Mende est assez
vague, et l'opinion de Thiers sur les custodes ou tours mobiles nous
parat appuye sur des faits dont on ne peut contester l'authenticit.
Thiers regarde les tours comme des coffres destins non point  contenir
l'Eucharistie, mais les ustensiles ncessaires pour l'oblation, la
conscration et la communion, et il incline  croire que l'Eucharistie
tait _toujours_ rserve dans une bote suspendue au-dessus de l'autel,
que cette bote ft faite en forme de tour, de coupe ou de colombe.
Saint Udalric parle d'une colombe d'or continuellement suspendue sur
l'autel de la grande glise de Cluny, dans laquelle on rservait la
sainte Eucharistie. Mais ces _suspensions_ affectaient diverses formes,
sans parler de celle reprsente dans la figure 8; il existe encore dans
le trsor de la cathdrale de Sens un ciboire en forme de coupe
recouverte, destin  tre suspendu au-dessus de l'autel; ce ciboire
date du XIIIe sicle. Quant aux ustensiles ncessaires pour l'oblation,
la conscration et la communion, tels que le calice, la patne, la
fistule, les burettes, le voile, etc., ils taient conservs ou dans ces
coffres mobiles que l'on transportait prs de l'autel au moment de
l'oblation, ou dans ces petites armoires qui sont gnralement
pratiques dans les murs des chapelles  la droite de l'autel en face de
la piscine, ou dans de petits rduits pratiqus  cet effet dans les
autels mmes. Nous retrouvons un assez grand nombre d'autels figurs
dans des peintures et des bas-reliefs o ces rduits sont indiqus.
Voici entre autres (19) un autel provenant d'un bas-relief en albtre
conserv dans le muse de la cathdrale de Sez, sur la paroi duquel est
ouverte une petite niche contenant les burettes.

Quant aux retables, ils prirent une plus grande importance  mesure que
le got du luxe pntrait dans la dcoration intrieure des glises
(voy. RETABLE). Dj trs-riches au XIIIe sicle, mais renferms dans
des lignes simples et svres, ils ne tardrent pas  s'lever et 
dominer les autels en prsentant un chafaudage d'ornementation et de
figures souvent d'une assez grande dimension, ou une succession de
sujets couvrant un vaste champ. Les cathdrales seules conservrent
longtemps les anciennes traditions, et ne laissrent pas touffer leurs
matres autels sous ces dcorations parasites. Il faut rendre justice 
l'glise franaise, cependant: elle fut la dernire  se laisser
entraner dans cette voie fcheuse pour la dignit du culte. L'Italie,
l'Espagne, l'Allemagne nous devancrent et couvrirent ds le XIVe sicle
leurs retables d'un fouillis incroyable de bas-reliefs, de niches, de
clochetons, qui s'levrent bientt jusqu'aux votes des glises. Les
retables des autels des glises espagnoles notamment sont surmonts de
retables, dont quelques-uns appartiennent au XIVe sicle, et un plus
grand nombre aux XVe et XVIe sicles, qui dpassent tout ce que
l'imagination peut supposer de plus riche et de plus charg de sujets et
de sculptures d'ornement. Sans tomber dans cette exagration, les autels
de France perdent  la fin du XIVe sicle l'aspect svre qu'ils avaient
su conserver encore pendant le XIIIe. Les retables prennent assez
d'importance (except, comme nous l'avons dit, dans quelques glises
cathdrales) pour faire disparatre la belle disposition des autels de
Saint-Denis. On n'tablit plus cette distinction entre l'autel et le
reliquaire s'levant derrire lui; tout se mle et devient confus;
l'autel, le retable et le reliquaire ne forment plus qu'un seul dicule,
contrairement  cette loi de la primitive glise, que rien ne doit tre
plac directement au-dessus de l'autel, si ce n'est le ciboire. Il ne
nous appartient pas de dcider si ces changements ont t favorables ou
non  la dignit des choses saintes, mais il est certain qu'au point de
vue de l'art, les autels ont perdu cette simplicit grave qui est la
marque du bon got, depuis qu'on a surcharg leurs dossiers d'ornements
parasites, depuis qu'on a remplac les suspensions du saint ciboire par
des tabernacles qui s'ouvrent au milieu du retable, depuis que les
retables eux-mmes, convertis en gradins, ont t couverts d'une
quantit innombrable de flambeaux, de vases de fleurs artificielles;
depuis que des tableaux avec encadrements prsentent des scnes relles
aux yeux, et viennent distraire plutt qu'difier les fidles. Notre
opinion sur un sujet aussi dlicat pourrait au besoin s'appuyer sur
celle d'un auteur ecclsiastique que nous avons dj cit bien des fois
dans le cours de cet article. Thiers, en parlant de ces movations qu'il
regarde comme funestes, dit[56]: Les petits esprits, les esprits
foibles, les dvots de mauvais goust, qui ont plus de zle que de
lumires, et qui ne sont pas prvenus de respect pour les antiquits
ecclsiastiques, louent, approuvent ces nouvelles inventions, jusqu'
dire qu'elles entretiennent, qu'elles excitent leur dvotion. Comme s'il
n'y avoit point eu de dvotion dans l'antiquit; comme si l'on ne
pouvoit pas tre dvot sans cela; comme s'il n'y avoit pas de dvotion
dans les glises cathdrales, o les tabernacles sont extrmement
simples, aussi bien que les autels, quoique les embellissemens leur
conviennent incomparablement mieux qu'aux glises des Rguliers entre
autres. Que dirait donc Thiers aujourd'hui, que toutes les glises
cathdrales elles-mmes ont laiss perdre la vnrable simplicit de
leurs autels sous des dcorations qui n'ont mme pas le mrite de la
richesse de la matire, ou de la beaut de la forme? Depuis l'poque o
crivait notre savant auteur, (1658), que de tristes changements dans
les choeurs de nos glises mres, quelle monstrueuse ornementation est
venue remplacer la grave et simple dcoration de ces anciens autels,
tmoins des faits les plus mouvants de notre histoire nationale! Qu'et
dit Thiers en voyant le chapitre de la cathdrale de Chartres dmolir
son jub et son autel du XIIIe sicle; le chapitre de Notre-Dame de
Paris prsider  la destruction de son ancien autel, de ses reliquaires,
de ses tombes d'vques; celui de la cathdrale d'Amiens remplacer par
du stuc, du pltre et du bois dor le magnifique matre autel dont nous
donnons plus bas la description? Peut-on, aprs cet aveuglement qui
entranait, pendant le cours du dernier sicle, le clerg franais 
jeter au creuset ou aux gravats des monuments si vnrables et si
prcieux, pour mettre  leur place des dcorations thtrales o toutes
les traditions taient oublies; peut-on, disons-nous, trouver le
courage de blmer les dmolisseurs de 1793, qui renversaient  leur tour
ce qu'ils avaient vu dtruire quelques annes auparavant par les
chapitres et les vques eux-mmes? Ces pertes sont malheureusement
irrparables, car, admettant qu'aujourd'hui, par un retour vers le
pass, on tente de rtablir nos anciens autels, jamais on ne leur
donnera l'aspect vnrable que le temps leur avait imprim; on pourra
faire des pastiches, on ne nous rendra pas tant d'oeuvres d'art
accumules par la pit des prlats et des fidles sous l'influence
d'une mme pense; car jusqu' la rformation, sauf quelques lgres
modifications apportes par le got de chaque sicle, les dispositions
des autels taient  trs-peu de choses prs restes les mmes. En voici
une preuve. Le matre autel de la cathdrale d'Amiens avait t rig
pendant le XVe sicle et au commencement du XVIe, soit que l'ancien
autel n'et t que provisoire, soit qu'il et t ruin pendant les
guerres dsastreuses des XIVe et XVe sicles. Ce nouvel autel rappelait
les dispositions de celui de la Sainte-Chapelle, ce qu'il est facile de
reconnatre en examinant le plan (20)[57] que nous prsentons ici. Grce
au zle d'un Aminois dont tous les loisirs sont employs  faire
connatre l'histoire de son pays[58] et dont les recherches ont dj
produit de prcieux travaux sur la Picardie, nous pouvons donner  nos
lecteurs une ide complte du matre autel de la cathdrale d'Amiens.
Cet autel tait en pierre blanche, perc de trois niches destines 
contenir les chsses des trois saints les plus vnrs du diocse
d'Amiens; il avait t consacr en 1483 par l'vque Vers, neveu de J.
Coythier, mdecin de Louis XI. La table en marbre noir avait 4m,54 de
long sur 0m,66 de largeur; elle avait t donne en 1413 par un chanoine
de la cathdrale, Pierre Millet. Le retable, surlev au centre, tait
couvert de panneaux de bois peint reprsentant la Passion, qui, en
s'ouvrant comme des volets, laissaient voir des bas-reliefs d'argent
excuts de 1485  1493. Six colonnes de cuivre, dont les fts taient
orns de statuettes de saints, poses des deux cts de l'autel,
portaient six anges vtus de chapes et tenant les instruments de la
Passion. Des voiles glissant sur les tringles qui runissaient les trois
colonnes, de chaque ct, fermaient le sanctuaire. Ces voiles furent
conservs jusqu'en 1671. Les colonnes avaient t donnes par un
chanoine d'Amiens, Jehan Leclre, en 1511. Un lustre d'Argent  trois
branches tait suspendu devant l'autel. Trois grands chandeliers de
cuivre taient en outre placs dans le sanctuaire. Un dais en forme de
carr long, couvert d'une toffe de soie seme de fleurs de lis d'or,
tait suspendu  la vote immdiatement au-dessus de la table de
l'autel. Aux deux angles postrieurs de l'autel, aux extrmits du
retable, taient plantes, sur le dallage, deux colonnes de cuivre en
forme d'arbres chargs de fleurs et de fruits. Les corolles des fleurs
portaient des cierges que l'on allumait aux jours de ftes devant les
chsses des saints. Quant  la suspension du saint sacrement, elle avait
t refaite pendant les XVIIe et XVIIIe sicles. Il n'est pas fait
mention dans les registres capitulaires d'o sont tirs ces
renseignements, de la clture qui, comme  la Sainte-Chapelle de Paris,
fermait le rond-point derrire l'autel; mais il y a tout lieu de croire
que cette clture double, vote, formait une galerie leve sur
laquelle taient exposes les chsses qui,  la cathdrale d'Amiens,
taient nombreuses et d'une grande richesse. Derrire le matre autel,
au fond du rond-point, s'levait le petit autel de _retro_; il tait
dcor d'un groupe de statues reprsentant le Christ mis au tombeau,
excut en 1484.

Pour clore dignement ce choeur, des tombes d'vques surmontes
d'arcatures  jour, termines par des pignons et clochetons, taient
disposes entre les piles du rond-point. Ce fut seulement en 1755 que
tout le sanctuaire de la cathdrale fut boulevers pour faire place 
des images de pltre et  des rayons de bois dor, avec grosses
cassolettes, draperies chiffonnes, gros anges effarouchs galement en
pltre.

Il ne parat pas que jusqu'au XVe sicle il ft d'usage dans le nord de
la France de placer des statues de saints, et  plus forte raison le
Christ ou la sainte Vierge, sur le devant des autels au-dessous de la
table[59]. En admettant qu'il n'y et pas l une question de convenance,
les nappes des autels anciens descendant fort bas (21)[60], il tait
inutile de placer sur les faces, des bas-reliefs qui n'eussent point t
vus. Mais pendant les XVe et XVIe sicles on sculpta souvent des figures
de saints sur les devants d'autel, des anges, des scnes de la Passion;
on reprsenta mme, sous la table de l'autel, le Christ au spulcre en
ronde-bosse, avec les saintes femmes et les soldats endormis[61]. Ce
n'est qu'au XVIe sicle que l'autel cesse d'affecter la forme d'une
table ou d'un coffre, pour adopter celle d'un tombeau, d'un sarcophage.
Jusqu'alors l'autel n'est pas le tombeau du Christ ou d'un martyr: il
recouvre le tombeau, c'est la table pose sur le tombeau ou devant lui,
et mme sur la crypte renfermant le tombeau. Cette ide est dominante,
et les exemples que nous avons donns le prouvent surabondamment. La
faon dont sont disposs les corps saints sous l'autel des reliques de
l'glise de Saint-Denis, derrire les autels de Saint-Firmin, de la
Vierge, de Saint-Eustache de la mme glise, de Valcabrre, de la
cathdrale d'Amiens mme, indique bien nettement que l'autel n'est pas
un tombeau, mais un meuble pos devant ou sur des reliques saintes. Un
bas-relief de la porte Sainte-Anne  Notre-Dame de Paris, donne d'une
manire nave la vritable signification de l'autel (22). L, on voit la
crypte exprime par les arcs sous l'emmarchement; trois petites baies
s'ouvrent dans la partie suprieure de cette crypte et indiquent la
place de la chsse du saint; puis l'autel adoss s'lve sur la crypte
et la chsse, il est garni de ses nappes; seul le ciboire est pos sur
la table, et une lampe est suspendue au-dessus de lui[62]. Mais  partir
du XVIe sicle c'est l'autel lui-mme qui devient la reprsentation du
tombeau; il affecte de prfrence la forme d'un sarcophage scell. Les
autels pleins, antrieurs au XVIe sicle, tels que ceux de Saint-Germer,
de Paray-le-Monial (23) du XIIe sicle, l'autel en verres appliqus de
Saint-Denis (fig. 18), celui mme de l'glise du Foll-Goat (Bretagne)
(24)[63] qui date du commencement du XVIe sicle, conservent toujours
l'apparence d'un meuble. Cette forme traditionnelle se perd avec les
derniers vestiges des arts du moyen ge.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 12 A.]
[Illustration: Fig. 12 B.]
[Illustration: Fig. 12 C.]
[Illustration: Fig. 12 D.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 13 bis.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21 et 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]

     [Note 12: ... Ego vero libenter obtemperavi, et sacra
     vasa adferri jussi (nec enim procul aberat locus).
     Diaconumque manibus utens pro altari, mysticum et divinum ac
     salutare sacrificium obtuli.]

     [Note 13: Cap. II.]

     [Note 14: Ducange, _Gloss._]

     [Note 15: Cap. III. ...Nemo presbyterorum in altario ab
     episcopo non consecrato cantare presumat. Quapropter si
     necessitas poposcerit, donec ecclesia vel altaria
     consecrentur, et in capellis etiam qu consecrationem non
     merentur, tabulam quisque presbyter, cui necessarium fuerit,
     de marmore, vel nigra petra, aut _titro_ honestissimo,
     secundum suam possibilitatem, honeste affectatam habeat, et
     nobis ad consecrandum offerat, quam secum, cum expedierit,
     deserat, in qua sacra mysteria secundum ritum ecclesiarum
     agere valeat.]

     [Note 16: Ughellus, t. IV]

     [Note 17: Voy. _Dissert. eccls. sur les princip. autels
     des glises, par J. B. Thiers_, Paris, 1688. Nous ne pouvons
     mieux faire que de renvoyer nos lecteurs  ce curieux
     ouvrage, plein de recherches savantes.]

     [Note 18: La figure (1) donne l'autel de la chapelle de
     la Vierge de l'glise de Montral (Bourgogne); cet autel est
     du XIIe sicle. La figure (2); le matre autel de l'glise de
     Bois-Sainte-Marie (Sane-et-Loire); cet autel est du XIe
     sicle. A est le socle avec l'incrustement des colonnettes; B
     le chapiteau de la colonnette centrale; C la base d'une des
     quatre colonnes. Nous devons ce dessin  l'obligeance de M.
     Millet, l'architecte de la curieuse glise de
     Bois-Sainte-Marie.]

     [Note 19: Rien ne nous porte  croire, dit Thiers dans
     ses _Dissertat. sur les principaux autels des glises_ (p.
     42), qu'on ait mis des reliques des saints sur les autels
     avant le IXe sicle; nul canon, nul dcret, nul rglement,
     nul exemple, nul tmoignage des crivains ecclsiastiques, ne
     nous le persuade; ou, si l'on y en a mis, les saints de qui
     elles toient s'en sont offenss et les ont fait ter... Dans
     le Xe sicle mme, quelques saints ont cru qu'il y avoit de
     l'irrvrence  mettre leurs reliques sur les autels. En
     voici un exemple qui ne peut pas raisonnablement tre
     contest. Bernon I, abb de Cluni, rapporte (apud S. Odon,
     abb. Cluniac., L. 2) qu'aussitt qu'on eut mis, pour
     quelques jours seulement, les reliques de sainte Gauburge sur
     l'autel d'une glise de son nom, et voisine de Cluni, les
     miracles qui s'y faisoient cessrent; et que cette sainte,
     tant apparue  l'un des malades qui imploroit son
     assistance, lui dit que la raison pour laquelle il ne
     recouvroit pas la sant, toit parce qu'on avoit mis ses
     reliques sur l'autel du Seigneur, qui ne doit servir qu' la
     clbration des mystres divins. Ce qui donna occasion de les
     en ter et de les rapporter dans le lieu o elles toient
     auparavant. Et au mme instant les miracles continurent de
     s'y faire Guillaume Durand, dans son _Rational des divins
     offices_ (chap. III, p. XXV), qui date du XIIIe sicle, admet
     les chsses des saints sur les autels. Il dit: ... Et les
     chsses (caps) poses sur l'autel, qui est le Christ, ce
     sont les aptres et les martyrs...]

     [Note 20: _Voyages liturgiques de France_, par le sieur
     de Molon. Paris, 1718, p. 80.]

     [Note 21: L'inscription qui fait le tour de la table est
     ainsi conue: Tresmirus gratia dei abbas edificavit hanc
     domum, et jussit dedicare in honore sancte Trinitatis, id est
     patris, et filii, et spiritus sancti. Deo gratias. Dans la
     longueur, on lit cette autre inscription: Amelius nutu dei
     vicecomes. En cercle sont graves les inscriptions
     suivantes: autour de la tte de lion (saint Marc): Vox per
     deserta frendens leo cujus imaginem Marcus tenet. Autour de
     la tte de l'aigle (saint Jean): More volatur aquila ad
     astra cujus figuram Johannes tenet. Autour de la tte du
     veau (saint Luc): Rile mactatur taorus ad aram cujus tipum
     Lucas tenet. Autour de la tte de l'ange (saint Mathieu):
     Speciem tenet et naturam Matheus ut homo. (t. III, p. 495)]

     [Note 22: Cet autel date de la deuxime moiti du XIIe
     sicle.]

     [Note 23: Page 44.]

     [Note 24: _Rational_, chap. II. Guillaume Durand, vque
     de Mende, mourut  la fin du XIIIe sicle. Trad. par M. C.
     Barthlemy; Paris, 1854.]

     [Note 25: Dans le plan que nous donnons ici, l'autel est
     lev en A sur une crypte ou confession; le trne piscopal
     est en B.]

     [Note 26: Dans ce plan, l'autel est en A, le trne
     piscopal en B.]

     [Note 27: _Antiq. de l'abbaye de Sainct-Denys en France_,
     par F. J. Doublet, 1625, l. I, p. 289 et suiv.]

     [Note 28: Nous donnons en A le plan de cet autel et
     reliquaire, dress d'aprs les dimensions donnes par D.
     Doublet.]

     [Note 29: D. Doublet, char. XXXVIII.]

     [Note 30: On peut encore voir une reprsentation de cette
     croix dans le trsor de Saint-Denis, grav dans l'ouvrage de
     D. Flibien; quant au reliquaire de vermeil, les huguenots
     s'en emparrent lorsqu'ils prirent Saint-Denis.]

     [Note 31: Saint-Seine prs Dijon. _Voyages liturgiques en
     France_, p. 157.]

     [Note 32: _Dissert. eccls. sur les princ. autels des
     glises_, ch. XIV.]

     [Note 33: Voy. _Annales archologiques_, t. IX, p, 1,
     l'article de M. Lassus et les notes de M. Didron, ainsi que
     la gravure excute sur un calque de ce tableau.]

     [Note 34: Nous devons la conservation de ce dessin  M.
     Lassus, qui, du vivant de M. Garnerey, en avait fait un
     calque. Ce dessin est reproduit dans les _Annales
     archologiques_, t. IX.]

     [Note 35: _L'Entre triomphante de Leurs Majests Louis
     XIV et Marie-Thrse dans la ville de Paris_. Paris, 1662, in
     f.]

     [Note 36: _Tht. des antiq. de Paris_, par R. P. F.
     Jacques Du Breul, Paris, 1612, p. 36.]

     [Note 37: _Annales archol._, t. VIII. Nous ne pouvons
     mieux faire que de renvoyer nos lecteurs  la gravure donne
     par MM. Lassus et Gaucherel.]

     [Note 38: On entend par _parements_ un revtement mobile
     que l'on place devant et sur les cts des autels ou
     retables, et que l'on change suivant les ftes ou les poques
     de l'anne.]

     [Note 39: Page 79.]

     [Note 40: _Rationnal_, C. XVIII, L. II.]

     [Note 41: Thiers crivait ceci en 1688.]

     [Note 42: _In explicat. divin. offic._, C. LXXXV]

     [Note 43: _Rational_, C. III, L. I.]

     [Note 44: C. 15.]

     [Note 45: Moulage tir du cabinet de M. Alf. Grente. Cet
     ivoire parat appartenir  la premire moiti du XIIIe sicle
     et au style rhnan.]

     [Note 46: _Rational_, chap. III, L. I.]

     [Note 47: C'est par suite de cette tradition que nous
     voyons encore sur les murs de quelques glises des peintures
     simulant des tentures suspendues. (Voy. PEINTURE.) ]

     [Note 48: _Hist. de la Sainte-Chapelle royale du Palais_,
     par M. S. Jrme Morand. Paris, 1790.]

     [Note 49: Ces peintures taient  peine visibles.]

     [Note 50: M. Percier, dont la prdilection pour les arts
     de l'antiquit ne saurait tre conteste, tait avant tout un
     homme de got, et mieux que cela encore, un homme de coeur et
     de sens; en revenant d'Italie, il vit l'glise de Saint-Denis
     pille, dvaste; il ne put regarder avec indiffrence les
     restes pars de tant de monuments d'art amasss pendant
     plusieurs sicles, alors mutils par l'ignorance ou le
     fanatisme; il se mit  l'oeuvre, et fit dans l'ancienne
     abbatiale un grand nombre de croquis. Ces travaux portrent
     leur fruit, et bientt, aid de M. Lenoir, il sauva d'une
     destruction complte un grand nombre de ces dbris, qui
     furent dposs au muse des monuments franais. Nous emes
     quelquefois le bonheur d'entendre M. Percier parler de cette
     poque de sa vie d'artiste; il tait, sans le savoir
     peut-tre, le premier qui avait voulu voir et faire apprcier
     notre vieil art national; le souvenir des monuments mutils
     de Saint-Denis, mais qu'il avait vus encore en place, avait
     laiss dans son esprit une impression ineffaable.  sa mort,
     M. Vilain, son neveu, hritier de ses portefeuilles, eut
     l'obligeance de nous laisser calquer toutes les notes et
     croquis recueillis dans l'glise Saint-Denis; grce  ces
     renseignements si libralement accords, nous pmes
     rassembler et recomposer les dbris sortis du muse des
     Petits-Augustins. Quelques-uns des anciens autels de l'abbaye
     ont t ainsi facilement rtablis, beaucoup d'autres
     pourraient l'tre  coup sr; car les nombreuses traces
     encore existantes dans les chapelles et les fragments dposs
     en magasin, montrent combien les croquis de M. Percier sont
     fidles.]

     [Note 51: Une partie de ce pavage existe encore: c'est
     une mosaque compose de pierres dures, porphyre, vert
     antique, serpentine, de ptes colores et dores, et de
     petits morceaux de terre cuite (voy. MOSAQUE).]

     [Note 52: Le corps de l'autel a t coup en morceaux
     lors des restaurations entreprises de 1830  1840;
     heureusement tous ces fragments existent encore, et peuvent
     tre facilement recomposs  l'aide d'un dessin trs-complet
     et dtaill de M. Percier.]

     [Note 53: On voit dans le dessin de M. Percier
     l'indication de cette peinture, l'arme de Dagobert au sige
     de Picquigny, etc.]

     [Note 54: Voy. les _Mlanges archol._ des RR. PP. Martin
     et Cahier, t. II, p. 173. Physiologes dist que la seraine
     port samblance de feme de si al nombril, et la partie d'aval
     est oisel. La seraine a si doux chant qu'le dchoit cels qui
     nagent en mer; et est lor mlodie tant plaisant  or, que
     nus ne les ot, tant soit loing, qu'il ne li conviegne venir.
     Et la seraine les fait si oblier quant le les i a atrait,
     que il s'endorment; et quant il sont endormi, les les
     assaillent et ocient en trason que il ne s'en prennent
     garde. Ensi est de cels qui sont s richoises de cest sicle,
     et s dlis endormis, qui lor aversaire ocient: ce sont li
     diable. Les seraines senefient les femes qui atraient les
     homes par lor blandissemens et par lor dchvemens  els, de
     lor paroles; que les les mainent  povert et  mort. Les
     les de la seraine, ce est l'amor de la feme qui tost va et
     vient. (Manusc. Arsenal, n 285.)]

     [Note 55: Les fouilles faites sous le pav actuel du
     choeur, en faisant retrouver les dallages ou carrelages
     anciens, permettent de replacer  coup sr les autels
     dessins par M. Percier avec leurs pavages. Malheureusement
     ces fouilles ne peuvent tre entreprises que successivement
     par suite de la faiblesse des allocations annuelles, et
     l'autel dont nous parlons n'a pas encore retrouv sa place,
     bien que son retable et une grande partie de son devant
     existent encore, ainsi que la marche.]

     [Note 56: _Dissert. sur les princip. autels des glises_,
     chap. XXIV, P. 209.]

     [Note 57: Ce plan nous a t communiqu par M. Duthoit,
     d'Amiens; il est copi sur un dessin fait en 1727, et dpos
     aujourd'hui dans la prcieuse collection de M. Gilbert,
     l'infatigable historien de nos anciennes cathdrales du
     nord.]

     [Note 58: M. Goze; c'est  cet archologue, dont la
     complaisance ne nous a jamais fait dfaut, que nous devons la
     description suivante, extraite des registres dposs
     aujourd'hui dans la bibliothque communale d'Amiens.]

     [Note 59: Nous disons: dans le nord, parce qu'il existe
     dans la cathdrale de Marseille un autel du XIIe sicle dont
     le devant est dcor d'une figure de la sainte Vierge, et de
     deux figures d'vques en bas-relief; mais Marseille ne
     faisait point alors partie de la France. On voit encore dans
     l'glise d'Avenas un autel sur la face duquel sont sculpts
     le Christ, les quatre vanglistes et les douze aptres. Cet
     autel est fidlement reproduit dans l'_Architecture du Ve au
     XVIIe sicle_, de M. Gailhabaud. Nous ne prtendons pas
     d'ailleurs affirmer qu'il n'y ait point eu en France de
     devants d'autels orns de figures de saints ou de personnages
     divins; car les exemples d'autels anciens sont trop rares
     pour que l'on puisse rien affirmer  cet gard.]

     [Note 60: L'autel que nous donnons ici est copi sur un
     des bas-reliefs du portail de la Vierge dore de la
     cathdrale d'Amiens. Ce bas-relief appartient  la seconde
     moiti du XIIIe sicle.]

     [Note 61: On voit un autel de ce genre dans le muse du
     Grand-Jardin  Dresde; cet autel appartient aux dernires
     annes du XVe sicle.]

     [Note 62: Cette sculpture appartient au second linteau de
     la porte Sainte-Anne; c'est une adjonction faite, au XIIIe
     sicle,  ce linteau, qui date du XIIe.]

     [Note 63: L'autel de l'glise du Foll-Goat est en pierre
     noire de Kersantun; les petites niches sont remplies par des
     figures d'anges tenant alternativement des phylactres et des
     cussons.]



AUVENT, s. m. (_Avant-vent_). C'est le nom que l'on donne  un ouvrage
charpente que l'on dresse d'une manire permanente ou provisoire devant
une porte, devant une boutique, ou une salle s'ouvrant au
rez-de-chausse, pour abriter les personnes qui entrent ou qui sortent.
Pendant le moyen ge on donnait aussi  l'auvent le nom d'_ague_.
L'auvent se distingue du porche en ce que ce dernier est port sur des
piliers en plus ou moins grand nombre, tandis que l'auvent est comme
suspendu  la muraille au-dessus de la porte ou claire-voie qu'il est
destin  abriter. La plupart des maisons leves pendant les XIIe,
XIIIe et XIVe sicles avaient leurs entres et leurs boutiques
surmontes d'auvents attachs  des corbeaux saillants que l'on
rencontre encore en grand nombre aujourd'hui. Dans ce cas, l'auvent
avait la forme d'un appentis, c'est--dire qu'il tait  pente simple
renvoyant les eaux pluviales dans le milieu de la rue. Les boutiques des
marchands taient gnralement ouvertes, et les acheteurs se tenaient
dans la rue devant l'talage; force tait donc de leur donner un abri,
aussi bien qu'aux marchandises, au moyen d'un toit saillant ne pouvant
gner la circulation (voy. BOUTIQUE). Ces auvents taient d'ailleurs
fort simples, composs de potences accroches aux corbeaux dont nous
venons de parler (1). Beaucoup d'difices publics avaient leurs portes
munies d'auvents. Les entres des hpitaux, des maisons d'asiles, des
couvents, taient abrites par des auvents pour permettre aux pauvres
d'attendre  couvert les secours qu'ils venaient rclamer. On rencontre
trs-peu de ces ouvrages de charpente conservs aujourd'hui; leur
fragilit, les saillies gnantes qu'ils formaient sur la voie publique,
ont d les faire supprimer. C'est surtout dans les manuscrits, les
anciennes gravures, que l'on trouve des auvents figurs en grand nombre
devant les portes des difices publics ou privs. Nous en voyons un
encore attenant  la porte principale de l'Htel-Dieu de Beaune, qui
date du XVe sicle; nous le donnons ici (2)[64]. Il y en avait un devant
le portail de l'ancien Htel-Dieu de Paris, que l'on voit reprsent
dans d'anciennes gravures du parvis Notre-Dame. Ces auvents taient
couverts presque toujours en matires lgres, telles que l'ardoise, les
bardeaux, ou en plomb orn et dor. Il est  prsumer que ceux des
boutiques accrochs  des corbeaux de pierre n'taient mme souvent
composs que de toiles mobiles maintenues par des traverses et des
perches inclines, ainsi que cela se pratique encore aujourd'hui devant
les magasins pour prserver les marchandises du soleil.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]

     [Note 64: Voy. l'_Architecture civile et domestique_ de
     MM. Verdier et Cattois, In-4; chez Victor Didron.]



AVANT-BEC, s. m. On dsigne ainsi les renforts saillants levs en aval
des piles des ponts et formant en plan un angle plus ou moins aigu pour
rompre le courant ou garantir les piles contre l'effort des glaces (voy.
PONT).



AXE, s. m. En architecture, c'est le nom que l'on donne  la ligne qui
coupe un difice en deux parties gales. C'est aussi la ligne qui passe
verticalement par le centre d'un pilier, d'une colonne, qui en
lvation, divise une trave, un membre symtrique d'architecture en
deux portions semblables. Dans la plupart des plans des glises du moyen
ge du XIe au XIVe sicle, on observe que l'axe de la nef et celui du
choeur forment une ligne brise au transept. On a voulu voir dans cette
inclinaison de l'axe du choeur (ordinairement vers le nord) une
intention de rappeler l'inclinaison de la tte du Christ mourant sur la
croix. Mais aucune preuve certaine ne vient appuyer cette conjecture,
qui n'a rien de contraire d'ailleurs aux ides du moyen ge, et que nous
ne donnons ici que comme explication ingnieuse, sinon compltement
satisfaisante.




B


BADIGEON, s. m. Le badigeon est une peinture d'un ton unique l'on passe
indistinctement sur les murs et les divers membres d'architecture
extrieurs ou intrieurs d'un difice. Ce n'est gure que depuis deux
sicles que l'on s'est mis  badigeonner  la colle ou  la chaux les
difices, afin de dissimuler leur vtust et les ingalits de couleur
de la pierre, sous une couche uniforme de peinture grossirement
applique. La plupart de nos anciennes glises ont t ainsi
badigeonnes  l'intrieur  plusieurs reprises, de sorte que les
couches successives de badigeon forment une paisseur qui mousse tous
les membres de moulures et la sculpture. Souvent le badigeon est venu
couvrir d'anciennes peintures dgrades par le temps; il est donc
important de s'assurer, lorsqu'on veut enlever le badigeon, s'il ne
cache pas des traces prcieuses de peintures anciennes; et dans ce cas
il ne doit tre gratt ou lav qu'avec les plus grandes prcautions[65].

     [Note 65: On peut enlever le badigeon, suivant sa
     qualit, de plusieurs manires. Lorsqu'il est pais et qu'il
     se compose de plusieurs couches, que la pierre sur laquelle
     il a t pos n'est pas poreuse, on le fait tomber facilement
     par cailles au moyen de rcloirs de bois dur. S'il cache
     d'anciennes peintures, ce procd est celui qui russit le
     mieux, car, alors il laisse  nu et n'entrane pas avec lui
     les peintures appliques directement sur la pierre. Si, au
     contraire, la couche de badigeon est trs-mince, la mthode
     humide est prfrable. Dans ce cas, on humecte  l'eau
     chaude, au moyen d'ponges ou de brosses, les parties de
     badigeon que l'on veut enlever, et lorsque l'humidit
     commence  s'vaporer, on rcle avec les bauchoirs de bois.
     Presque toujours alors le badigeon tombe comme une peau. Le
     lavage  grande eau est le moyen le plus conomique, et
     russit souvent; on peut l'employer avec succs, si le
     badigeon est mince et s'il ne recouvre pas d'anciennes
     peintures. En tous cas, il faut se garder d'employer des
     grattoirs de fer qui, entre les mains des ouvriers, enlvent
     avec le badigeon la surface de la pierre, moussent et
     dforment les profils et altrent les sculptures, surtout si
     la pierre est tendre.]



BAE, BE, s. f. Ancien mot encore usit dans la construction, qui
signifie le vide d'une porte, d'une fentre, d'une ouverture quelconque
perce dans un mur ou une cloison (voy. FENTRE, PORTE).



BAGUE, s. f. On dsigne par ce mot un membre de moulure qui divise
horizontalement les colonnes dans leur hauteur. Lorsqu'au XIIe sicle on
remplaa les grosses piles carres ou cylindriques dans les difices par
des faisceaux de colonnettes d'un faible diamtre, ces colonnettes,
durent tre tires de morceaux de pierre poss en dlit, qui n'avaient
pas une longueur suffisante pour ne former qu'un seul bloc de la base au
chapiteau. Leur petit diamtre relativement  leur longueur obligeait
les constructeurs  mnager un ou plusieurs joints dans leur hauteur;
ces colonnettes taient d'autant plus minces qu'elles se trouvaient
adosses  une pile ou  un mur, et leurs joints devaient tre d'autant
plus frquents qu'elles taient plus minces. Les joints taient une
cause de dislocation; force tait donc d'empcher les ruptures ou les
drangements sur ces points. La ncessit de parer  ces inconvnients
devint immdiatement un motif de dcoration. En intercalant entre les
longs morceaux des colonnettes en dlit une assise basse de pierre dure
relie au massif des piles ou des murs, les architectes du XIIe sicle
les rendirent stables et les fixrent  la construction. Pour nous faire
mieux comprendre, nous donnons ici une bague dispose comme nous venons
de l'indiquer (1); la figure A prsente la bague avant la pose des fts
de colonnettes, et la figure B la bague aprs la pose des fts. Ce
principe une fois admis, on ne cessa de l'appliquer que lorsque les
colonnettes firent partie des assises de la construction, lorsque les
matriaux employs furent assez grands et assez rsistants pour
permettre d'viter les joints dans leur hauteur, ou lorsqu'au milieu du
XIIIe sicle on vita systmatiquement de couper les lignes verticales
de l'architecture par des lignes horizontales. Les raisons de
construction qui avaient fait adopter les bagues bien comprises (voy.
CONSTRUCTION), nous allons prsenter une suite d'exemples de ce membre
d'architecture, si frquemment employ pendant le XIIe sicle et le
commencement du XIIIe.

Au XIIe sicle, les bagues taient souvent dcores par des feuilles,
des perles, des pointes de diamant. Voici des exemples, 1 d'une bague
orne de feuilles tenant aux colonnettes du bas-ct du tour du choeur
de la cathdrale de Langres (2) (milieu du XIIe sicle); et 2 d'une
bague des colonnettes des bas-cts de la nef de la cathdrale de Sens
(3) (fin du XIIe sicle) prsentant un large profil avec billettes. Au
commencement du XIIIe sicle, les bagues ne se composent plus que de
profils minces sans ornements, ainsi qu'on peut l'observer dans le
bas-ct du croisillon sud de la cathdrale de Soissons, dans la nef de
la cathdrale de Laon, dans le choeur de l'glise de Vzelay (4) et dans
un grand nombre d'difices du nord et de l'est de la France. Quelquefois
aussi les bagues tiennent  des colonnes isoles et ne sont alors qu'un
ornement, un moyen de dcorer la jonction de deux morceaux de fts. Un
des plus beaux exemples de ce genre de bagues se trouve dans le
rfectoire du prieur de Saint-Martin-des-Champs  Paris (5). Les
colonnes qui portent les grandes votes divisent la salle en deux
traves. Ces colonnes sont trs-hautes et composes de deux morceaux de
pierre runis par une bague; la bague est d'autant plus ncessaire ici,
que le morceau infrieur est d'un diamtre plus fort que le ft
suprieur (voy. COLONNE). Voici encore un exemple d'une bague ou tambour
moulur, divisant une colonne en deux portions de fts (5 bis). La bague
est ici une vritable assise entre deux morceaux de pierre poss en
dlit. Cette colonne appartient  l'une des maisons du XIIIe sicle de
la ville de Dol en Bretagne[66]. Nous ne pouvons omettre les bagues de
mtal qui maintiennent les colonnettes de la cathdrale de Salisbury,
bien que cet difice n'appartienne pas  l'architecture franaise; mais
cet exemple est trop prcieux pour ne pas tre mentionn. La cathdrale
de Salisbury, comme chacun sait, est construite avec un grand soin; les
piles de la nef, leves par assises, et qui, en plan, donnent une
figure compose de quatre demi-cercles, sont cantonnes, dans les angles
curvilignes rentrants, de quatre colonnettes dont les fts sont en deux
morceaux dans leur hauteur. Les joints qui runissent ces fts, placs
au mme niveau pour toutes les piles, sont maintenus par des bagues ou
colliers de bronze scells dans la pile au moyen d'une queue de carpe
(6); A reprsente une de ces bagues avec sa queue de carpe, et B la
coupe du cercle de bronze.

On donne aussi le nom de bague aux moulures saillantes, ornes ou
simples, qui entourent la base des fleurons des couronnements de
pinacles ou de pignons, etc. (Voyez FLEURON.)

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2 et 3.]
[Illustration: Fig. 4, 5 et 5 bis.]
[Illustration: Fig. 6.]

     [Note 66: Nous devons ce curieux dessin  M. Ruprich
     Robert.]



BAGUETTE, s. f. C'est un membre de moulure cylindrique d'un petit
diamtre, qui fait partie des corniches, des bandeaux, des archivoltes,
des nervures. La baguette n'a gure qu'un diamtre de 0,01  0,05;
au-dessus de cette grosseur, elle prend le nom de _boudin_ (voy. ce
mot). Mais ce qui distingue surtout la baguette du boudin c'est sa
fonction secondaire. Ainsi dans les profils que nous donnons ici
d'arcs-ogives du XIIIe sicle (1), A est une baguette et B un boudin.
Dans l'architecture romane du Poitou et de la Normandie, la baguette est
parfois dcore de perles (2); son profil C dans ce cas est souvent
mplat, pour que la lumire dcoupe nettement chacune des perles ou
petits besans. Dans l'architecture des XIIe, XIIIe et XIVe sicles, les
architectes se sont servis de la baguette parmi les faisceaux de
colonnes pour faire valoir leur diamtre par opposition, et leur donner
plus de force (3)  l'oeil. On trouve souvent dans les difices des
XIIIe et XIVe sicles des baguettes dgages dans les angles des piles
carres, et surtout dans les pieds-droits des portes, pour viter les
vives artes qui se dgradent facilement ou des aiguits qui peuvent
blesser (4). La baguette alors ne descend pas jusqu'au sol, mais
s'arrte sur l'angle vif rserv  la partie infrieure, soit en
pntrant un bizeau D, soit en tombant carrment E, soit en se perdant
derrire un ornement F, ce qui se rencontre trs-frquemment dans les
difices de Bourgogne qui datent de la fin du XIIe sicle ou du
commencement du XIIIe (voy. CONG). Dans la menuiserie, la baguette est
un des membres de moulures les plus souvent employs.

[Illustration: Fig. 1, 2, 3 et 4.]



BAHUT, s. m. C'est le nom que l'on donne  un mur bas qui est destin 
porter un comble au-dessus d'un chneau, l'arcature  jour d'un clotre,
une grille, une barrire. Lorsqu'au XIIIe sicle on tablit sans
exception, dans tous les difices de quelque importance, des chneaux en
pierre dcors de balustrades  la chute des combles, on leva ceux-ci
(afin d'viter les dgradations que le passage dans les chneaux devait
faire subir aux couvertures) sur de petits murs qui protgeaient leur
base, et empchaient les filtrations causes par des amas de neige ou de
fortes pluies. Les grands combles du choeur et de la nef de la
cathdrale de Paris sont ainsi ports sur des bahuts de 1m,25 de
hauteur, dont nous donnons ici la figure (1). Ces bahuts, dcors d'une
assise de damiers sous les sablires, sont en outre percs d'ajours pour
clairer et arer la charpente du comble. Plus tard, vers le milieu du
XIIIe sicle, les bahuts furent pourvus d'une dernire assise formant
larmier pour viter que les eaux descendant de la couverture ne
dgradassent les parements de pierre et pour les faire tomber
directement dans le chneau (2). On trouve  Amiens,  Beauvais,  la
Sainte-Chapelle du Palais, des bahuts ainsi couronns. Ce profil
saillant permettait d'ailleurs d'tablir des coyaux A, et en laissant
une circulation d'air entre les pieds des chevrons, les sablires et la
couverture, il prservait ces pices de bois de la pourriture. Les
bahuts des grands combles n'ont gure que 0,40 ou 0,60 centimtres
d'paisseur et portent sur les formerets des votes hautes (voy.
CONSTRUCTION, CHARPENTE), en laissant le plus de largeur possible  la
tte des murs pour l'tablissement des chneaux. Quelquefois mme les
bahuts des combles sont tablis sur des arcs de dcharge reportant le
poids de la charpente sur les sommiers des votes intrieures; alors
toute l'paisseur des murs est rserve pour le placement des chneaux.
Les colonnes des galeries intrieures, pendant l'poque romane et au
commencement de la priode ogivale, sont souvent dresses sur de petits
murs d'appui qui sont de vritables bahuts. Les colonnettes du triforium
du porche de l'glise de Vzelay sont ainsi disposes. Dans la nef et le
choeur de la cathdrale d'Amiens mme, c'est encore sur un bahut que
sont poses les colonnes du triforium (voy. TRIFORIUM).

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]



BAINS, s. m. (Voy. TUVE.)



BAIN DE MORTIER. On dsigne ainsi, dans les ouvrages de maonnerie, le
lit de mortier sur lequel on pose une pierre de taille ou des moellons.
 Paris, depuis le commencement du XVIIe sicle, on pose les pierres de
taille sur des cales de bois et on les _fiche_ au mortier, c'est--dire
que l'on fait entrer du mortier dans l'espace vide laiss entre ces deux
pierres par l'exhaussement des cales, au moyen de lames de fer mince
dcoupes en dents de scie. Ce procd a l'inconvnient de ne jamais
remplir les lits d'un mortier assez compacte pour rsister  la
pression. Les _ficheurs_ tant obligs, pour introduire le mortier entre
les pierres par une fente troite, de le dlayer beaucoup, lorsque la
dessiccation a lieu, ce mortier diminue de volume et les pierres ne
portent plus que sur leurs cales. Heureusement pour nos difices
modernes qu'on a le soin de mettre en oeuvre un cube de pierre trois ou
quatre fois plus fort qu'il n'est besoin, et que, grce  cet excs de
force, chaque pierre ne subit qu'une faible pression; mais lorsqu'on
btissait au moyen ge, les architectes taient ports  mettre en
oeuvre un cube de pierre plutt trop faible que trop fort; il devenait
donc ncessaire de faire poser ces pierres sur toute la surface de leur
lit, afin de profiter de toute leur force de rsistance. On posait alors
les pierres  _bain de mortier_, c'est--dire qu'aprs avoir tendu sur
le lit suprieur d'une premire assise de pierre une paisse couche de
mortier peu dlay, on asseyait la seconde assise sur cette couche, en
ayant le soin de la bien appuyer au moyen de masses de bois jusqu'au
_refus_, ce qui, en terme de maons, veut dire jusqu' ce que le
mortier, aprs avoir dbord sous les coups de la masse, refuse de se
comprimer davantage. On obtenait ainsi des constructions rsistant  une
pression considrable sans craindre de voir les pierres s'pauffrer, et
on vitait des tassements qui, dans des difices trs-levs sur des
points d'appui lgers, eussent eu des consquences dsastreuses (voy.
CONSTRUCTION).



BALCON, s. m. (Voy. BRETCHE.)



BALUSTRADE, s. f. _Chancel, Gariol_. Le nom de balustrade est seul
employ aujourd'hui pour dsigner les garde-corps  hauteur d'appui, le
plus souvent  jour, qui couronnent les chneaux  la chute des combles,
qui sont disposs le long de galeries ou de terrasses leves, pour
garantir des chutes. On ne trouve pas de balustrades extrieures
surmontant les corniches des difices avant la priode ogivale, par la
raison que jusqu' cette poque les combles ne versaient pas leurs eaux
dans des chneaux, mais les laissaient goutter directement sur le sol.
Sans affirmer qu'il n'y ait eu des balustrades sur les monuments romans,
ne connaissant aucun exemple  citer, nous nous abstiendrons. Mais il
convient de diviser les balustrades en balustrades intrieures, qui sont
destines  garnir le devant des galeries, des tribunes, et en
balustrades extrieures, disposes, sur les chneaux des combles ou 
l'extrmit des terrasses dalles des difices.

Ce n'est gure que de 1220  1230 que l'on tablit  l'extrieur des
grands difices une circulation facile,  tous les tages, au moyen de
chneaux ou de galeries, et que l'on sentit, par consquent, la
ncessit de parer au danger que prsentaient ces coursires, troites
souvent, en les garnissant de balustrades; mais avant cette poque, dans
les intrieurs des glises ou de grandes salles, on tablissait des
galeries, des tribunes, dont l'accs tait public, et qu'il fallait par
consquent munir de garde-corps. Il est certain que ces garde-corps
furent souvent, pendant l'poque romane, faits en bois; lorsqu'ils
taient de pierre, c'tait plutt des murs d'appui que des balustrades.
La tribune du porche de l'glise abbatiale de Vzelay (porche dont la
construction peut tre comprise entre 1150 et 1160), est munie d'un mur
d'appui que nous pouvons  la rigueur classer parmi les balustrades, ce
mur d'appui tant dcor de grandes dents de scie qui lui donnent
l'aspect d'un couronnement plus lger que le reste de la construction
(1). Les galeries intrieures des deux pignons du transept de la mme
glise, construit pendant les dernires annes du XIIe sicle ou au
commencement du XIIIe, possdent de belles balustrades pleines ou bahuts
dcors d'arcatures, sur lesquels sont poses les colonnettes de ce
triforium. Nous donnons ici (2) la balustrade de la galerie sud, dont le
dessin produit un grand effet.

Mais on ne tarda pas, lorsque l'architecture prit des formes plus
lgres,  vider les balustrades; un reste des traditions romanes fit
que l'on conserva pendant un certain temps les colonnettes avec
chapiteaux dans leur composition. Les balustrades n'taient que des
arcatures  jour, construites au moyen de colonnettes ou petits piliers
espacs, sur lesquels venait poser une assise vide par des arcs en
tiers-point. Les restes du triforium primitif de la nef de la cathdrale
de Rouen (1220  1230) prsentent  l'intrieur une balustrade ainsi
combine, se reliant aux colonnes portant la grande arcature formant
galerie, afin d'offrir une plus grande rsistance (3). On concevra
facilement, en effet, qu'une claire-voie reposant sur des points d'appui
aussi grles, ne pouvait se maintenir sur une grande longueur, sans
quelques renforts qui pussent lui donner de la rigidit. Mais c'est
surtout  l'extrieur des monuments que les balustrades jouent un rle
important  partir du XIIIe sicle, car, ainsi que nous l'avons dit plus
haut, c'est  dater du commencement de ce sicle que l'on tablit des
chneaux et des galeries de circulation  tous les tages. Les
balustrades excutes pendant cette priode prsentent une extrme
varit de formes et de constructions. La nature de la pierre influe
beaucoup sur leur composition. L o les matriaux taient durs et
rsistants, mais d'un grain fin et faciles  tailler, les balustrades
sont lgres et trs-ajoures; l o la pierre est tendre, au contraire,
les vides sont moins larges, les pleins plus pais. Leur dimension est
galement soumise aux dimensions des matriaux, car on renona bientt
aux balustrades composes de plusieurs morceaux de pierre placs les uns
sur les autres, comme n'offrant pas assez d'assiette, et on les vida
dans une dalle pose en dlit. En Normandie, en Champagne, o la pierre
ne s'extrait gnralement qu'en morceaux d'une petite dimension, les
balustrades sont basses et n'atteignent pas la hauteur d'appui (1 m,00
au moins). Dans les parties de la Bourgogne o la pierre est trs-dure,
difficile  tailler, et ne s'extrait pas facilement en bancs minces, les
balustrades sont rares et n'apparaissent que fort tard, lorsque
l'architecture imposa les formes qu'elle avait adoptes dans le domaine
royal,  toutes les provinces environnantes, c'est--dire vers la fin du
XIIIe sicle. Les bassins de la Seine et de l'Oise offraient aux
constructeurs des qualits de matriaux trs-propres  faire des
balustrades; aussi est-ce dans ces contres qu'on trouve des exemples
varis de cette partie importante de la dcoration des difices. Comme
l'usage de scier les bancs en lames minces n'tait pas pratiqu au XIIIe
sicle, il fallait trouver dans les carrires des bancs naturellement
assez peu pais, pour permettre d'excuter ces claires-voies lgres. Le
cliquart de Paris, le liais de l'Oise, certaines pierres de Tonnerre et
de Vernon, qui pouvaient s'extraire en bancs de 0,15  0,20 centimtres
d'paisseur, se prtaient merveilleusement  l'excution des balustrades
construites en grands morceaux de pierre poss de champ et vids.
Partout ailleurs les architectes s'ingnirent  trouver un appareil
combin de manire  suppler  l'insuffisance des matriaux qu'ils
possdaient, et ces appareils ont eu, comme on doit le penser, une
grande influence sur les formes adoptes. Il en est des balustrades
comme des meneaux de fentres, comme de toutes les parties dlicates de
l'architecture ogivale des XIIIe et XIVe sicles: la nature de la pierre
commande la forme jusqu' un certain point, ou du moins la modifie. Ce
n'est donc qu'avec circonspection que l'on doit tudier ces varits,
qui ne peuvent indiffremment s'appliquer aux diverses provinces dans
lesquelles l'architecture ogivale s'est dveloppe.

Dans l'Ile de France, une des plus anciennes balustrades que nous
connaissions est celle qui couronne la galerie des Rois de la faade
occidentale de la cathdrale de Paris; elle appartient aux premires
annes du XIIIe sicle (1215  1225) comme toute la partie infrieure de
cette faade (4). Avant la restauration du portail, cette balustrade
n'existait plus qu'au droit des deux contreforts extrmes, ainsi qu'on
peut s'en assurer[67]; elle est construite en plusieurs morceaux, au
moins dans la partie  jour, et se compose d'une assise portant les
bases, de colonnettes poses en dlit avec renfort par derrire, et
d'une assise de couronnement vide en arcatures, dcores de fleurettes
en pointes de diamant. Il existe encore sur les galeries intermdiaires
des tours du portail de la Calende  la cathdrale de Rouen une
balustrade du commencement du XIIIe sicle, de mme construite par
morceaux superposs (5). Ici les colonnettes reposent directement sur le
larmier de la corniche formant passage, et laissent entre elles les eaux
s'couler naturellement sans chenal. Ce n'est gure que vers 1230 que
l'on tablit des chneaux conduisant les eaux dans des gargouilles;
jusqu'alors les eaux s'gouttaient sur le larmier des corniches, comme 
la cathdrale de Chartres  la chute des grands combles; mais ces
balustrades, composes de petits piliers ou colonnettes isoles et
scelles sur le larmier, conservaient difficilement leur aplomb. Les
constructeurs avaient tent quelquefois de les runir  leur base au
moyen d'une assise continue vide par dessous pour l'coulement des
eaux, ainsi qu'on peut le voir  la base du haut choeur nord de la
cathdrale de Chartres (6); mais ce moyen ne faisait que rendre le
quillage plus dangereux en multipliant les lits, et ne donnait pas  ces
claires-voies la rigidit ncessaire pour viter le bouclement; on dut
renoncer bientt aux colonnettes ou petits piliers isols runis
seulement par l'assise suprieure continue, et on se dcida  prendre
les balustrades dans un seul morceau de pierre; ds lors les colonnettes
avec chapiteaux n'avaient pas de raison d'tre, car au lieu d'une
arcature construite, il s'agissait simplement de dresser des dalles
perces d'ajours affectant des formes qui ne convenaient pas  des
assises superposes. C'est ainsi que le sens droit, l'esprit logique qui
dirigeaient les architectes de ces poques, leur commandaient de changer
les formes des dtails, comme de l'ensemble de leur architecture, 
mesure qu'ils modifiaient les moyens de construction. Dans les
balustrades construites, c'est--dire composes de points d'appui isols
et d'une assise de couronnement, on remarquera que la partie suprieure
des balustrades est, comparativement aux points d'appuis, trs
volumineuse. Il tait ncessaire en effet de charger beaucoup ces points
d'appui isols pour les maintenir dans leur aplomb. Quand les
balustrades furent prises dans un seul morceau de pierre, au contraire,
on donna de la force, du pied  leur partie infrieure, et de la
lgret  leur partie suprieure, car on n'avait plus  craindre alors
les dversements causs par la multiplicit des lits horizontaux. Les
balustrades des grandes galeries de la faade et du sommet des deux
tours de la cathdrale de Paris sont tailles conformment  ce principe
(7); leur pied s'empatte vigoureusement et prolonge le glacis du larmier
de la corniche; un ajour en quatre-feuilles donne une dcoration
continue qui n'indique plus des points d'appuis spars, mais qui laisse
bien voir que cette dcoration est dcoupe dans un seul morceau de
pierre; un appui saillant, mnag dans l'paisseur de la pierre, sert de
larmier et prserve la claire-voie. Aux angles, la balustrade de la
grande galerie est renforce par des parties pleines ornes de gros
crochets saillants et de figures d'animaux, qui viennent rompre la
monotonie de la ligne horizontale de l'appui (voy. ANIMAUX). La
balustrade extrieure du triforium de la mme glise, plus lgre parce
qu'elle couronne un ouvrage de moindre importance, est encore munie de
l'empattement infrieur ncessaire  la solidit. Cet empattement, pour
viter les drangements, est pos en feuillure dans l'assise du larmier
(8). Il ne faudrait pas cependant considrer les principes que nous
posons ici comme absolus; si les architectes du XIIIe sicle taient
soumis aux rgles de la logique, ils n'taient pas ce que nous appelons
aujourd'hui des _rationalistes_; le sentiment de la forme, l'-propos
avaient sur leur esprit une grande prise, et ils savaient au besoin
faire plier un principe  ces lois du got qui, ne pouvant tre
formules, sont d'autant plus imprieuses qu'elles s'adressent 
l'instinct et non au raisonnement. C'est surtout dans les accessoires de
l'architecture commands par un besoin et ncessaires en mme temps  la
dcoration, que le got doit intervenir et qu'il intervenait alors.
Ainsi, en cherchant  donner  leurs balustrades prises dans des dalles
dcoupes l'aspect d'un objet taill dans une seule pice, il fallait
que ces parties importantes de la dcoration ne vinssent pas, par leur
forme, contrarier les lignes principales de l'architecture. Si les
ajours obtenus au moyen de trfles ou de quatre-feuilles juxtaposs
convenaient  des balustrades continues non interrompues par des
divisions verticales rapproches, ces ajours produisaient un mauvais
effet lorsqu'ils se dveloppaient par petites traves coupes par des
pinacles ou des points d'appui verticaux; alors il fallait en revenir
aux divisions multiplies et dans lesquelles la ligne verticale tait
rappele, surtout si les balustrades servaient de couronnement suprieur
 l'architecture. D'ailleurs les divisions des ajours de balustrades par
trfles ou quatre-feuilles taient imprieuses, ne pouvaient se rtrcir
ou s'largir  volont; si une trave permettait de tracer cinq
quatre-feuilles par exemple, une trave plus troite ou plus large de
quelques centimtres drangeait cette combinaison, ou obligeait le
traceur  laisser seulement aux extrmits de sa trave de balustrade
une portion de trfle ou de quatre-feuilles; ce qui n'tait pas d'un
heureux effet. Les divisions de balustrades par arcatures verticales
permettaient au contraire d'avoir un nombre d'ajours complets, et il
tait facile alors de dissimuler les diffrences de largeur de traves.

Nous ferons comprendre facilement par une figure ce que nous disons ici.
Soit A B (9) une trave de balustrade comprenant trois quatre-feuilles;
si la trave suivante A C est un peu moins longue, il faudra que l'un
des trois ajours soit en partie engag. Mais si la trave A B (9 bis)
est divise en cinq arcatures, la trave A C pourra n'en contenir que
quatre, et l'oeil, retrouvant des formes compltes dans l'une comme dans
l'autre, ne sera pas choqu. Les divisions verticales permettent mme
des diffrences notables dans l'cartement des axes, sans que ces
diffrences soient apprciables en excution; leur dessin est plus
facile  comprendre dans des espaces resserrs qui ne permettraient pas
 des combinaisons de cercle de se dvelopper en nombre suffisant, car
il en est de l'ornementation architectonique comme des mlodies, qui,
pour tre comprises et produire tout leur effet, doivent tre rptes.
La balustrade suprieure de la nef et du choeur de Notre-Dame de Paris,
excuts vers 1230, est divise par traves ingales de largeur, et
c'est conformment  ce principe qu'elle a t trace (10). De distance
en distance, au droit des arcs-boutants et des gargouilles, un pilastre
surmont d'un gros fleuron spare ces traves, sert en mme temps de
renfort  la balustrade, et maintient le dversement qui, sans cet
appui, ne manquerait pas d'avoir lieu sur une aussi grande longueur[68].
Mais que l'on veuille bien le remarquer, si cette balustrade a quelque
rapport avec celles qui, peu d'annes auparavant, taient construites
par assises, on voit cependant que c'est un videment, un ajour perc
dans une dalle et non un objet construit au moyen de morceaux de pierre
superposs; cela est si vrai, que l'on a cherch  viter dans les
ajours les videments  angle droit qui peuvent provoquer les ruptures.
Le pied des montants retombe sur le profil du bas, non point
brusquement, mais s'y runit par un bizeau formant un empattement
destin  donner de la force  ce pied et  faciliter la taille (11). On
voit ici en A la pntration des montants sur le profil formant traverse
infrieure, et en B la naissance des trilobes sur ces montants. Si les
formes sont nettement accuses, si les lignes courbes sont franchement
spares des lignes verticales, cependant, soit par instinct, soit par
raison, on a cherch  viter ici toute forme pouvant faire supposer la
prsence d'un lit, d'une soudure. Mais, nous le rptons, les artistes
de ce temps savaient, sans renoncer aux principes bass sur la raison,
faire  l'art une large part, se soumettre aux lois dlicates du got.
Si nous croyons devoir nous tendre ainsi sur un dtail de
l'architecture ogivale qui semble trs-secondaire, c'est que, par le
fait, ce dtail acquiert en excution une grande importance, en tant que
couronnement. L'architecture du XIIIe sicle veut que la balustrade
fasse partie de la corniche; on ne saurait la plupart du temps l'en
sparer; sa hauteur, les rapports entre ses pleins et ses vides, ses
divisions, sa dcoration, doivent tre combins avec la largeur des
traves, avec la hauteur des assises et la richesse ou la sobrit des
ornements des corniches. Telle balustrade qui convient  tel difice et
qui fait bon effet l o elle fut place, semblerait ridicule ailleurs.
Ce n'est donc pas _une_ balustrade qu'il faut voir dans un monument,
c'est _la_ balustrade de ce monument; aussi ne prtendons-nous pas
donner un exemple de chacune des varits de balustrades excutes de
1200  1300, encore moins faire supposer que telle balustrade de telle
poque, applique  tel difice d'une province, peut tre applique 
tous les difices de cette mme poque et de cette province. Nous voyons
ici (fig. 10) une balustrade excute de 1230  1240. Cette balustrade
est pose sur une corniche d'un grand difice, o tout est conu
largement et sur une grande chelle. Aussi ses espacements de
pieds-droits sont larges, ses trilobes ouverts, pas de dtails; de
simples bizeaux, des formes accentues pour obtenir des ombres et des
lumires vives et franches, pour produire un effet net et facile 
saisir  une grande distance. Or, voici qu' la mme poque,  cinq ans
de distance peut-tre, on lve la Sainte-Chapelle du Palais, difice
petit, dont les dtails par consquent sont fins, dont les traves, au
lieu d'tre larges comme  la cathdrale de Paris, sont troites et
coupes par des gbles pleins surmontant les archivoltes des fentres.
L'architecte fera-t-il la faute de placer sur la corniche suprieure une
balustrade lche, qui par les grands espacements de ses pieds-droits
rtrcirait encore  l'oeil la largeur des traves, dont on saisirait
difficilement le dessin, visible seulement entre des pinacles et pignons
rapprochs? Non pas; il cherchera, au contraire,  serrer l'arcature 
jour de sa balustrade,  la rendre svelte et ferme cependant pour
soutenir son couronnement; il obtiendra des ombres fines et multiplies
par la combinaison de ses trilobes, par des ajours dlicats percs entre
eux; il fera cette balustrade haute pour relier les gbles aux pinacles
(12), et pour empcher que le grand comble ne paraisse craser la
lgret de la maonnerie, pour tablir une transition entre ce comble,
ses accessoires importants et la richesse des corniches et fentres;
mais il aura le soin de laisser  cette balustrade son aspect de dalle
dcoupe, afin qu'elle ne puisse rivaliser avec les fortes saillies, les
ombres larges de ces gbles et pinacles. Dans le mme difice,
l'architecte doit couronner un porche couvert en terrasse par une
balustrade. Prendra-t-il pour modle la balustrade du grand comble?
Point; conservant encore le souvenir de ces belles claires-voies du
commencement du XIIIe sicle, composes de colonnettes portant une
arcature ferme et simple comme celle que nous avons donne (fig. 4);
comprenant que sur un difice couvert d'une terrasse il faut un
couronnement qui ait un aspect solide, qui prenne de la valeur autant
par la combinaison des lignes et des saillies que par sa richesse, et
qu'une dalle plate perce d'ajours avec de simples bizeaux sur les
artes ne peut satisfaire  ce besoin de l'oeil, il lvera une
balustrade orne de chapiteaux supportant une arcature dcoupe en
trilobes, refouille, dont les ombres vives viendront ajouter  l'effet
de la corniche en la compltant,  celui des pinacles en les reliant
(13). Mais nous sommes au milieu du XIIIe sicle; et si la balustrade du
porche de la Sainte-Chapelle est un dernier souvenir des primitives
claires-voies construites au moyen de points d'appui isols supportant
une arcature, elle restera, comme construction, une balustrade de son
poque, c'est--dire que les colonnettes relies  leur base par une
traverse, et les arcatures trilobes, seront prises dans un mme morceau
de pierre vid. La tablette d'appui A sera seule rapporte. C'est ainsi
qu' chaque pas nous sommes arrts par une transition, un progrs qu'il
faut constater, et que nous devons presque toujours rendre justice au
got sr de ces praticiens du XIIIe sicle qui savaient si bien temprer
les lois sches et froides du raisonnement par l'instinct de l'artiste,
par une imagination qui ne leur faillait jamais.

Longtemps les balustrades furent videmment l'un des dtails de
l'architecture ogivale sur lesquels on apporta une attention
particulire; mais il faut convenir qu' la fin du XIIIe sicle dj, si
elles prsentent des combinaisons ingnieuses, belles souvent, on ne les
trouve plus lies aussi intimement  l'architecture; elles sont parfois
comme une oeuvre  part ne participant plus  l'effet de l'ensemble, et
le choix de leurs dessins, de leurs compartiments ne parat pas toujours
avoir t fait pour la place qu'elles occupent. La balustrade suprieure
du choeur de la cathdrale de Beauvais en est un exemple (14);
l'alternance des quatre-feuilles poss en carr et en diagonale est
heureuse; mais cette balustrade est beaucoup trop maigre pour sa place,
les ajours en sont trop grands, et, de loin, elle ne prte pas assez de
fermet au couronnement. Sous cette balustrade, la corniche, bien que
dlicate, parat lourde et pauvre en mme temps. Nous retrouvons cette
combinaison de balustrades, amaigrie encore, au-dessus des chapelles de
l'glise de Saint-Ouen de Rouen (15). Les dfauts sont encore plus
choquants ici, malgr que cette balustrade, en elle-mme, et comme
taille de pierre, soit un chef-d'oeuvre de perfection; mais, tant
place sur des cts de polygones peu tendus, elle ne donne que quatre
ou cinq compartiments; leur dessin ne se comprend pas du premier coup,
parce que l'oeil ne peut saisir cette combinaison alterne, qui serait
heureuse si elle se dveloppait sur une grande longueur. L'excessive
maigreur de cette balustrade lui donne l'apparence d'une claire-voie de
mtal, non d'une dcoupure faite dans de la pierre. Du reste,  partir
de la fin du XIIIe sicle, on ne rencontre plus gure de balustrades
composes d'une suite de petits montants avec arcature; on semble
prfrer alors les balustrades formes de trfles, de quatre-feuilles,
de triangles, ou de carrs poss sur la pointe avec redents, comme celle
qui couronne le choeur et la nef de la cathdrale d'Amiens. Nous avons
fait voir comme  la Sainte-Chapelle du Palais on avait heureusement
rompu les lignes inclines des gbles couronnant les fentres par une
balustrade  points d'appui verticaux trs-multiplis (voy. fig. 12),
comme on avait tenu cette balustrade haute pour qu'elle ne ft pas
crase par l'lvation des pinacles et gbles. Cette balustrade,
indpendante de ces pinacles et gbles, passe derrire eux, ne fait que
s'y appuyer; elle leur laisse toute leur valeur, et parait ce qu'elle
doit tre: une construction lgre, ayant une fonction  part, et
n'ajoutant rien  la solidit de la maonnerie, pouvant tre supprime
en laissant  l'difice les formes qui tiennent  sa composition
architectonique. On ne s'en tint pas longtemps  ces donnes si sages.
De 1290  1310, on construisait  Troyes l'glise de Saint-Urbain. Les
fentres suprieures du choeur de ce remarquable difice sont surmontes
de gbles  jour qui viennent, non pas comme  la Sainte-Chapelle de
Paris, faire saillie sur la corniche de couronnement et son chneau,
mais qui les pntrent. Et telle est la combinaison recherche de cette
construction, que les deux pentes de ces gbles et les cercles
appareills dans les coinons portent cette corniche formant chneau
comme le feraient des liens en charpente. Il y avait  craindre que ces
gbles  jour qui n'taient pas relis au mur, et cette corniche-chneau
qui reposait seulement sur la tte de ce mur, sans tre retenue dans sa
partie engage par une forte charge suprieure, ne vinssent  se
dverser en dehors. Le constructeur imagina de se servir de la
balustrade pour maintenir ce dvers (16); et voici comment il s'y prit.
Il faut dire d'abord qu'entre chaque trave s'lve un contre-fort avec
pinacle bien reli  la masse de la construction; prenant ce pinacle ou
contre-fort comme point fixe (il l'est en effet), l'architecte fit ses
demi-traves de balustrades A d'un seul morceau chacune, et, ayant eu le
soin de poser ses pinacles sur un plan plus avanc que celui dans lequel
se trouvent les gbles, il maintint le sommet de ceux-ci en les
trsillonnant avec les balustrades, ainsi que l'indique le plan (16
bis). Soit B le pinacle rendu fixe par sa base portant chneau fortement
engage dans la construction, et C C les ttes des gbles; les
demi-traves de balustrades B C tant d'un seul morceau chacune, et
formant en plan un angle rentrant en C, viennent trsillonner et butter
les ttes des gbles C C, de manire  rendre impossible leur
dversement en dehors. Mais pour rendre sa balustrade  jour
trs-rigide, tout en la dcoupant dlicatement, l'architecte de
Saint-Urbain la composa d'une suite de triangles chevauchs runis par
leurs cts, et formant comme autant de petits liens inclins se
contre-buttant mutuellement de manire  viter les chances de rupture.
C'tait l, il faut le dire, plutt une combinaison de charpente qu'une
construction de maonnerie; mais il faut dire aussi que la pierre 
laquelle on imposait cette fonction anormale est de la pierre de
Tonnerre, d'une qualit, d'une fermet et d'une finesse extraordinaires,
qui lui donnent, une fois taille, l'aspect du mtal. Certes, cela tait
ingnieux et bien raisonn comme appareil; il tait impossible de
dominer la matire d'une faon plus complte que ne le fit avec succs
le savant architecte de Saint-Urbain (voy. CONSTRUCTION); mais pour ne
parler que de la balustrade dont il est ici question, cette suite de
petits triangles semblables aux grands triangles forms par les gbles
est fcheuse au point de vue de l'art. L'oeil est tourment par ces
figures gomtriques semblables mais ingales; l'harmonie qui doit
rsulter, non de la similitude des diverses parties d'un difice, mais
de leur contraste, est dtruite. Ici, comme dans toutes les formes de
l'architecture adoptes  partir de cette poque, le raisonnement, la
combinaison gomtrique prennent une place trop importante; le
sentiment, l'instinct de l'artiste disparaissent touffs par la
logique. L'amour des dtails, les raffinements dans leur application
vinrent encore ter aux balustrades leur svrit de formes. Les
architectes du XIIIe sicle, mus par ce sentiment d'art qu'on retrouve 
toutes les belles poques, avaient compris que plus les membres de
l'architecture sont d'une petite dimension, et plus leurs formes veulent
tre largement composes, afin de ne pas dtruire l'aspect de grandeur
que doivent avoir les difices; car en multipliant les dtails sans
mesure, on rapetisse au lieu de grandir l'architecture. Si parfois, au
XIIIe sicle, dans quelques monuments excuts avec un grand luxe, on
s'tait permis de faire des balustrades trs-riches par leur combinaison
et leur sculpture, sentiment de la grandeur apparaissait toujours, et
les dtails ne venaient pas dtruire les masses; tmoin la balustrade
qui couronne le passage rserv au-dessus de la porte sud de Notre-Dame
de Paris (17), leve en 1257. Il est impossible de grouper plus
d'ornements et de moulures sur une balustrade, et cependant on remarque
qu'ici Jean de Chelles, l'auteur de ce portail, avait compris que
l'excs de richesse prodigu sur un petit espace pouvait dtruire
l'unit de sa composition, car il avait eu le soin de relier cette
balustrade aux divisions gnrales de l'architecture par des colonnettes
engages qui viennent la pntrer et la forcer, pour ainsi dire, 
participer  l'ensemble de la dcoration[69]. Aussi raffins, mais moins
adroits, les architectes du XIVe sicle arrivrent promptement  la
maigreur ou  la lourdeur (car ces deux dfauts vont souvent de
compagnie dans les compositions d'art), en surchargeant les balustrades
de profils et de combinaisons plus surprenantes que belles. Ils
cherchrent souvent des dispositions neuves et ne se contentrent pas
toujours de la claire-voie perce dans une dalle de champ, et couverte
par un appui horizontal. Parmi ces nouvelles formes, nous devons citer
les crnelages. Les crneaux avec leurs merlons se dcoupaient vivement
au sommet des difices, et donnaient dj, par leur simple silhouette,
une dcoration. On se servit parfois, pendant le XIVe sicle, de cette
forme gnrale, pour l'appliquer aux balustrades. C'est ainsi que fut
couronne la corniche suprieure du choeur de la cathdrale de
Troyes[70]. Cet exemple de balustrade crnele ne manque pas
d'originalit, mais il a le dfaut de n'tre nullement en harmonie avec
l'difice; nous ne le donnons d'ailleurs que comme une exception (18).
Les merlons de cette balustrade crnele sont alternativement pleins et
 jour; les appuis des crneaux sont tous  jour. Derrire chaque merlon
plein est un renfort A qui donne du poids  l'ensemble de la
construction et retient son dvers. On remarquera que cette balustrade
est compose d'assises de pierre d'un assez petit chantillon, et cela
vient  l'appui de ce que nous avons dit au commencement de cet article:
que les matriaux et leurs dimensions exeraient une influence sur les
formes donnes aux balustrades. Et, en effet,  Troyes on ne se
procurait que difficilement alors des pierres basses, mais longues et
larges, propres  la taille des balustrades  jour poses en dlit. Il
fallait les faire venir de Tonnerre; elles devaient tre chres, et ces
rparations faites au XIVe sicle  la cathdrale de Troyes sont
excutes avec une extrme parcimonie.  l'glise Saint-Urbain de la
mme ville, presque contemporaine de ces restaurations de la cathdrale,
mais o la question d'conomie avait t moins imprieuse, nous avons
vu, au contraire, comme l'architecte avait profit de la qualit et de
la dimension des pierres de Tonnerre, pour faire des balustrades minces
et composes de grands morceaux.

Il n'est pas rare de trouver dans les difices du commencement du XIVe
sicle des balustrades pleines, dcores d'un simulacre d'ajour. C'est
surtout dans les pays o la pierre, trop tenace ou trop grossire, ne se
prtait pas aux dgagements dlicats des redents, et ne conservait pas
ses artes, que ces sortes de balustrades ont t adoptes. Dans la
haute Bourgogne, par exemple, o le calcaire est d'une qualit ferme et
difficile  vider, on ne fit des balustrades  jour que fort tard, et
lorsque le style d'architecture adopt en France envahissait les
provinces voisines, c'est--dire vers le commencement du XIVe sicle; et
mme alors les tailleurs de pierre se contentrent-ils souvent de
balustrades pleines, de dalles poses de champ, dcores de
compartiments se dtachant sur un fond. C'est ainsi qu'est taille la
balustrade qui surmonte les deux chapelles du transept de l'glise
Saint-Bnigne de Dijon (18 bis). Le clotre de l'glise cathdrale de
Bziers, dont la construction date des premires annes du XIVe sicle,
est couronn d'une balustrade compose de la mme manire comme
compartiments et comme appareil, ce qui est motiv par la nature
grossire de la pierre du pays, qui est un calcaire alpin poreux, tenant
mal les artes. Seulement ici (18 ter) l'appui forme recouvrement, il
est rapport sur le corps de la balustrade. L'assise d'appui, taille
dans une pierre d'un grain plus serr, protge les dalles de champ, et
(fait qui doit tre not) cet appui porte une dentelure, sorte
d'amortissement fleuronn couronnant la balustrade. Celle-ci, tant
pleine, terminait lourdement les arcades du clotre; sa ligne
horizontale se dtachant sur le ciel (car ce clotre est couvert par une
terrasse), reliait mal les pinacles qui terminent les contre-forts; et
c'est videmment pour rompre la scheresse de cette ligne horizontale, 
laquelle la balustrade pleine n'apportait aucun allgement, que fut
mnage cette dentelure suprieure. On trouve plusieurs exemples de ces
balustrades fleuronnes, mme lorsque celles-ci sont  jour, dans
quelques glises de Bretagne, surtout pendant les XVe et XVIe sicles
(voy. fig. 27). Ce qui caractrise les balustrades excutes pendant le
XIVe sicle, c'est l'adoption du systme de panneaux de pierre percs
chacun de leur ajour, spars par un montant le long du joint, et
recouverts d'un appui les reliant tous ensemble. Si l'appareil y
gagnait, la succession de divisions verticales sparant chacun des
panneaux juxtaposs tait aux balustrades l'aspect qu'elles avaient au
XIIIe sicle, d'un couronnement continu, d'une sorte de frise  jour,
laissant aux lignes horizontales leur simplicit calme; ncessaire dans
des monuments de cette tendue pour reposer les yeux, que les divisions
rgulires verticales, trop rptes, fatiguent bientt.

Les architectes taient conduits  sacrifier l'art au raisonnement; ils
perdaient cette libert qui avait permis  leurs prdcesseurs de mler
les inspirations du got aux ncessits de la construction ou de
l'appareil. L'exercice de la libert dans les arts n'appartient qu'au
gnie, et le gnie avait fait place au calcul, aux mthodes, ds le
commencement du XIVe sicle, dans tout ce qui tenait  l'architecture.
Nous donnons ici (19) un exemple d'une balustrade excute en panneaux
de pierre, tir du bras de croix mridional de l'ancienne cathdrale de
la cit de Carcassonne. La construction de cette balustrade remonte 
1325 environ. Il faut dire cependant que les formes des balustrades
adoptes par les architectes du XIIIe sicle furent longtemps employes;
on les amaigrissait, ainsi que nous l'avons vu dans l'exemple prsent
dans la fig. 18, on les surchargeait de moulures et de redents vids;
mais le principe tait souvent conserv; toutefois, on prfrait les
formes anguleuses aux formes engendres par des combinaisons de
demi-cercles; les courbes brises taient en honneur; et des votes, des
fentres, elles pntraient jusque dans les plus menus dtails de
l'architecture. Le simple bizeau qui, au XIIIe sicle, tait seul
destin  produire des jeux d'ombre et de lumire dans les balustrades,
parut trop simple, lorsque tous les membres de l'architecture se
subdivisrent  l'infini; on le doubla par un temps d'arrt, et les
balustrades eurent deux plans de moulures; l'un donnait la forme
gnrale, le _thme_, le second tait destin  former les redents, la
_broderie_. Un exemple est ncessaire pour faire comprendre l'emploi de
ce nouveau mode.

Voici (20) la balustrade qui couronne la corniche du choeur de l'glise
que nous venons de citer, la cathdrale de Carcassonne[71]. La forme
gnratrice de cette balustrade, le _thme_, pour nous servir d'un mot
qui rend parfaitement notre pense, est une suite de triangles
quilatraux curvilignes.

Si nous examinons la coupe sur A B de cette balustrade, nous voyons que
le bizeau C est divis par un arrt rsultant d'une petite coupe  angle
droit D. Cette coupe produit un listel, parallle  la face de la
balustrade. C'est ce listel qui dessine les redents E, et le second
membre du bizeau qui leur donne leur model. Mais les parties pleines de
l'architecture, les points d'appui, se perdaient de plus en plus sous
les subdivisions des moulures, des colonnettes; les meneaux des fentres
s'amaigrissaient chaque jour sous la main de constructeurs; les
balustrades charges de ce double bizeau taill suivant un angle de 45
degrs, et de ce listel du second plan, recevaient trop de lumire;
elles paraissaient lourdes comparativement aux autres membres de
l'architecture, dont les plans renfoncs dcoupaient seulement quelques
lignes fines de lumire, sur des ombres larges. Ds lors on renona aux
bizeaux coups suivant un angle de 45 degrs dans le profil des
balustrades, et l'on voulut avoir des plans plus vivement accuss. Soit
(21) fig. A: si le rayon lumineux B C tombe sur le bizeau E F, lui tant
parallle, il le frisera et ne produira qu'une demi-teinte. Mais si,
fig. D, le bizeau E F donne un angle moindre de 45 degrs, le mme rayon
lumineux B C laissera toute la partie E F dans une ombre franche. Les
balustrades tant composes presque toujours de petites courbes, la
lumire frappe sur une grande partie des surfaces fuyantes; pour obtenir
des ombres larges, il tait donc ncessaire de rapprocher, autant que
possible, la coupe de ces surfaces fuyantes de la ligne horizontale,
afin de les drober  la lumire; et comme on ne donne de la finesse aux
parties claires que par l'opposition d'ombres larges, que les parties
claires, dans les formes de l'architecture, comptent seules, et
qu'elles produisent, suivant la largeur ou la maigreur de leurs
surfaces, la lourdeur ou la finesse, les architectes, voulant obtenir la
plus grande finesse possible dans la coupe des balustrades, arrivrent 
drober de plus en plus les surfaces fuyantes aux rayons lumineux.  la
fin du XIVe sicle dj, ils avaient entirement renonc aux bizeaux
qui, sur quelques points, par le glissement de la lumire, donnaient
toujours des demi-teintes, et ils les remplaaient par des profils
lgrement concaves (22) qui donnent plus d'ombre et dcoupent plus
vivement les plans. Mais alors ils amaigrissaient tellement les dalles 
jour, qu'elles n'offraient plus de solidit; pour remdier  cet
inconvnient, ils leur donnrent plus d'paisseur, et les balustrades
qui, en moyenne, au XIIIe sicle, n'avaient gure que 0,12 centimtres
d'paisseur dans leur partie  jour, prirent jusqu' 0,20 centimtres.

Par l'effet de la perspective, ces balustrades, vues de bas en haut ou
de ct, prsentaient de si larges surfaces de champ, qu'elles
laissaient  peine voir les ajours. Il fallut encore dissimuler ce
dfaut, et, pour y arriver, on profila les balustrades en dedans comme
en dehors. On avait voulu d'abord drober  la lumire les surfaces
fuyantes des paisseurs pour obtenir des ombres accentues; par ce
dernier moyen, on drobait une partie de ces surfaces aux yeux (23).

On nous pardonnera la longueur d'une thorie qu'il nous a paru
ncessaire d'exposer, afin de faire comprendre les motifs des diverses
transformations que l'on fit subir aux balustrades jusqu'au XVe sicle.
Nous l'avons dit dj, et nous le rptons, cet accessoire de
l'architecture du moyen ge est d'une grande importance; il a proccup
nos anciens architectes, et cela avec raison.

Une balustrade de couronnement complte heureusement ou gte un difice,
selon qu'elle est bien ou mal compose, qu'elle est ou n'est pas, dans
son ensemble et ses dtails,  l'chelle des divers membres
architectoniques de cet difice, qu'elle aide ou contrarie son systme
gnral de dcoration. Une balustrade bien lie  la corniche qui lui
sert de base, en rapport de proportions avec le monument qu'elle
couronne, qui rappelle ses formes de dtail sans les reproduire  une
plus petite chelle, dont les divisions font valoir les dimensions de ce
monument, est une oeuvre assez rare pour qu'il soit permis de croire que
c'est l un des cueils de l'architecture du moyen ge, et pour qu'il
soit ncessaire d'tudier avec grand soin les quelques beaux exemples
qui nous sont rests.

L'adoption du systme de panneaux diviss  chaque joint par des
montants verticaux dans l'appareil des balustrades fit quelquefois
ajouter des terminaisons en forme de fleurons ou d'aiguilles sur ces
montants, car les architectes du XIIIe sicle et,  plus forte raison,
du XIVe sicle n'admettaient pas dans les formes de l'architecture un
montant vertical d'une certaine largeur sans le couronner par quelque
chose. Pour eux, le _pilastre_ venant se perdre dans une moulure
horizontale tait un membre tronqu. Mais c'est au commencement du XVIe
sicle surtout que les balustrades  panneaux spars par des montants
verticaux le long du joint, furent adoptes sans exception. Les
compartiments  jour dont elles se composaient ne permettaient plus, par
la complication de leur forme, un autre appareil.

Pendant le XVe sicle, les balustrades  panneaux se rencontrent
frquemment, mais ne sont pas les seules. Ce sont alors les losanges,
les triangles rectilignes qui dominent dans la composition des
balustrades. Il faut remarquer que ces formes se prtaient mieux 
l'assemblage d'ajours en pierre, taient plus solides que les formes
curvilignes; et au XVe sicle, l'architecte tait surtout appareilleur.

Un morceau de balustrade, taill suivant la fig. 24, prsentait beaucoup
de rsistance et s'assemblait facilement par les extrmits A B.
L'appui, souvent d'un autre morceau, recouvrait et reliait ces
claires-voies. Lorsque, pendant le XVe sicle, les balustrades taient
composes de panneaux, les montants verticaux taient parfois saillants
en forme de petits contre-forts, ainsi que l'indiquent les fig. 25 et
26.

Ce fut aussi pendant le XVe sicle que l'on eut l'ide de sculpter dans
les ajours des balustrades, des attributs, des pices principales
d'armoiries[72]. Nous donnons (25) des panneaux de la balustrade
couronnant la nef de la cathdrale de Troyes, et dans lesquels les
tailleurs de pierre du XVe sicle ont figur alternativement les clefs
de saint Pierre et des fleurs de lis. La balustrade refaite, au XVe
sicle,  la base du pignon de la Sainte-Chapelle du Palais,  Paris,
prsente galement, dans chacun de ses panneaux, une belle et grande
fleur de lis inscrite dans un cercle (26). Un grand K couronn tenu par
deux anges se dtache au milieu de cette balustrade; c'est le chiffre ou
la premire lettre du nom de Charles VII (Karolus), qui la fit refaire
(voy. CHIFFRE). La balustrade de l'oratoire, bti par Louis XI sur le
flanc sud du mme difice, porte galement un grand L couronn. Cet
usage de placer des chiffres, des lettres dans les balustrades fut assez
gnralement adopt  la fin du XVe sicle et au commencement du XVIe;
le chteau de Blois porte, sur la faade leve par Franois Ier, des
balustrads dans lesquelles on voit des F couronnes et des salamandres.
On alla mme jusqu' y sculpter de grandes inscriptions  jour, comme au
choeur de l'glise de la Fert-Bernard prs du Mans, comme au chteau de
Josselin en Bretagne, sur les balustrades duquel on lit la devise: A
PLUS (27)[73].

Dans l'architecture civile de la fin du XVe sicle et du commencement du
XVIe, on fit souvent aussi des balustrades aveugles qui n'taient, sous
les appuis des fentres, que des bandeaux larges formant une riche
dcoration. Telles taient les balustrades qui runissaient les allges
des fentres du premier tage de l'htel la Trmoille  Paris (28),
balustrades qui sont toutes varies soit comme dessin, soit comme
division; car il n'est pas rare de trouver une grande varit dans la
composition d'une mme balustrade de la fin du XVe sicle et du
commencement du XVIe.

Lorsque le got de l'architecture romaine antique eut effac, vers le
milieu du XVIe sicle, les derniers vestiges des formes adoptes par le
moyen ge dans les dtails de l'architecture, on se complut  faire des
balustrades composes d'ordres rduits. Il existe une balustrade de ce
genre  la base du pignon de la petite glise de Belloy prs Beaumont;
c'est une suite de colonnettes doriques surmontes d'une corniche 
denticules avec soffites sculpts entre les chapiteaux.  Saint-Eustache
de Paris, on voit des balustrades formes de petits pilastres doriques
ou composites spars par des arcades portes sur des pieds-droits avec
leurs impostes[74]. Mais cette succession de lignes verticales donnes
par les colonnettes ou pilastres rapprochs prenait trop d'importance
dans l'ensemble de la dcoration, et avait l'inconvnient de rappeler en
petit les grandes divisions et dcorations de l'architecture alors en
honneur; c'tait l un dfaut majeur, qui ne manqua pas de frapper les
architectes de la renaissance; on voulut rendre aux balustrades leur
_chelle_, et pour que les colonnettes formant la partie principale de
leur dcoration ne parussent pas un diminutif des ordres de
l'architecture, on leur donna un galbe particulier, qui les fait
ressembler  un potelet de bois tourn au tour. Les profils de ces
supports se divisent en bagues, gorges, panses, etc. Quelquefois mme
les renflements des colonnettes ainsi galbes furent dcors de
sculptures; celles-ci prirent ds lors le nom de balustres qui leur est
rest. Peu  peu ces balustres s'alourdirent et arrivrent  ce profil
bizarre qui rappelle la forme d'un flacon avec son goulot, et dont la
runion, comprise entre des pilastres et de lourds appuis, couronne
assez dsagrablement depuis le XVIIe sicle la plupart de nos difices.
Il faut croire que ces morceaux de pierre tourns parurent tre la
dernire expression du got, car, une fois adopts, les architectes ne
se mirent plus en frais d'imagination pour composer des balustrades en
harmonie avec leur architecture; que celle-ci fut simple ou riche, plate
ou accusant de fortes saillies, basse ou leve, religieuse ou civile,
la balustrade fut toujours la mme ou peu s'en faut, bien que les
architectes du XVIIe sicle aient prtendu la diviser en balustrade
toscane, ionique, corinthienne, etc. On ne se contenta pas d'en placer
l o le besoin demandait une barrire  hauteur d'appui, on s'en servit
comme d'un motif de dcoration. Rien cependant n'autorisait, dans
l'architecture romaine antique que l'on voulait imiter, un pareil abus
de la balustrade, ni comme emploi ni comme forme. Il faut dire mme que
la corniche saillante de l'entablement romain porte mal ces ranges de
morceaux de pierre tourns, poss  l'aplomb de la frise, et qui, par
leur retraite, n'indiquent pas la prsence du chneau. La balustrade de
l'architecture du moyen ge, pose sur l'arte suprieure du glacis du
larmier portant le chneau, est non-seulement un garde-corps pour ceux
qui passent dans ces chneaux, mais elle arrte la chute des tuiles ou
des ardoises, et est une scurit pour les couvreurs qui sont obligs de
poser des chelles sur la pente des combles lorsqu'il est ncessaire de
les rparer; elle fait partie de la corniche, car le glacis du larmier
demande un couronnement; tandis que la balustrade moderne, pose sur
l'entablement romain,  l'aplomb de la frise, est un grossier
contre-sens, puisque, d'aprs la configuration de cet entablement, le
chneau se trouverait en dehors de la balustrade et non en dedans.
Aussi, jamais les architectes Romains, qui possdaient cette qualit
prcieuse qu'on appelle le sens-commun, n'ont eu l'ide bizarre de
placer des balustrades sur les corniches suprieures de leurs difices,
faites pour porter les premires tuiles des combles.

Nous ne devons pas omettre de parler des balustrades de bois frquemment
employes pendant les XVe et XVIe sicles. Quant aux balustrades en
mtal, il en est fait mention dans le mot GRILLE. C'est  l'intrieur
des difices ou  couvert qu'taient poses les balustrades de bois. Le
peu d'exemples qui nous restent de ces claires-voies  hauteur d'appui,
antrieures au XVIe sicle, sont d'une grande simplicit; ce sont
presque toujours de petits potelets assembls haut et bas dans deux
traverses, ainsi que le dmontre la fig. 29, copie sur une balustrade
du XVe sicle, pose encore aujourd'hui le long du triforium de l'glise
paroissiale de Flavigny (Cte-d'Or). Au XVIe sicle, la forme des
balustres tourns convenait parfaitement aux balustrades de bois;
c'tait le cas de l'employer et les architectes ne s'en firent pas faute
(voy. MENUISERIE).

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2 et 3.]
[Illustration: Fig. 4 et 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9 et 9 bis.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 18 bis.]
[Illustration: Fig. 18 ter.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24 et 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29.]

     [Note 67: Cette balustrade est rtablie aujourd'hui sur
     toute la longueur de la faade, et remplace celle qui avait
     t refaite au XIVe sicle et qui tombait en ruine.]

     [Note 68: Cette balustrade n'appartient pas  la
     construction premire de la nef, qui remonte  1210 au plus
     tard; elle a t refaite vers 1230, lorsque aprs un incendie
     la partie suprieure de la nef fut compltement remanie et
     rhabille (voy. CATHDRALE).]

     [Note 69: Il n'existe plus que deux fragments de cette
     charmante balustrade sur les deux contreforts du portail,
     mais ces fragments indiquent clairement la disposition de
     l'ensemble. La richesse de cette balustrade est motive par
     l'extrme dlicatesse des parties d'architecture qu'elle
     accompagne et couronne.]

     [Note 70: Le choeur de la cathdrale de Troyes fut
     construit de 1240  1250, mais tous les couronnements
     extrieurs furent refaits au XIVe sicle.]

     [Note 71: Toutes les fois que nous aurons  parler des
     difices du XIVe sicle, on ne s'tonnera pas si nous mettons
     en premire ligne la cathdrale de Carcassonne, qui est un
     chef-d'oeuvre de cette poque, et qui comme style appartient
      l'architecture du Nord.]

     [Note 72: Voir l'htel de Jacques Coeur  Bourges, sur
     les balustrades duquel on a sculpt des coeurs, des
     coquilles, et cette devise A VAILLANS RIENS IMPOSSIBLE.]

     [Note 73: Cete baluslrade est taille dans des dalles de
     granit; elle est surmonte d'une dentelure prsentant des
     couronnes et des fleurons alterns.]

     [Note 74: Voy. _L'glise Saint-Eustache  Paris_, par
     Victor Calliat. Paris, 1850.]



BANC, s. m. Il n'tait pas d'usage, avant la fin du XVIe sicle, de
placer dans les glises, des chaises ou bancs en menuiserie pour les
fidles. Les femmes riches qui se rendaient  l'glise se faisaient
suivre de valets qui portaient des pliants et coussins pour s'asseoir et
se mettre  genoux. Le menu peuple, les hommes, se tenaient debout ou
s'agenouillaient sur les dalles.  Rome, dans presque toute l'Italie et
une partie de l'Allemagne catholique, encore aujourd'hui, on ne voit
aucun sige dans les glises. Mais quand, au XVIe sicle, des prches se
furent tablis sur toute la surface de la France, les rformistes
placrent dans leurs temples des bancs spars par des cloisons 
hauteur d'appui destins aux fidles. Le clerg catholique, craignant
sans doute que la rigidit de la tradition ancienne ne contribut encore
 loigner le peuple des glises, imita les rformistes et introduisit
les bancs et les chaises. L'effet intrieur des difices sacrs perdit
beaucoup de sa grandeur par suite de cette innovation; et pour qui a pu
voir la foule agenouille sur le pav de Saint-Pierre de Rome ou de
Saint-Jean-de-Latran, cet amas de chaises, ou ces bancs cellulaires de
nos glises franaises, dtruisent compltement l'aspect religieux des
runions de fidles. Il n'y avait autrefois, dans nos glises, de bancs
que le long des murs des bas-cts ou des chapelles; ces bancs formaient
comme un soubassement continu entre les piles engages sous les
arcatures dcorant les appuis des fentres de ces bas-cts ou chapelles
(voy. ARCATURE). Quelquefois mme ces bancs fixes en pierre s'levaient
sur un emmarchement, comme on peut le voir  l'intrieur de la
cathdrale de Poitiers (fin du XIIe sicle) (1), et le long des murs de
la nef de la cathdrale de Reims. On en plaait presque toujours aussi
sous les porches des glises, dans les brasements des portails, dans
les galeries des clotres, soit le long des claires-voies, soit le long
des murs. Voici (2) quelle est la disposition des bancs formant
soubassement intrieur de la claire-voie du clotre de Fontfroide prs
Narbonne (commencement du XIIIe sicle). Ces bancs se combinent
adroitement avec la construction des piles principales de ce clotre,
ainsi que nous le voyons dans la figure. Le bahut de la claire-voie lui
tient lieu de dossier. On voit encore des bancs avec une marche au
devant dans les salles capitulaires, dans les chauffoirs des monastres,
et dans les parloirs.

Les grandes salles des palais royaux, des chteaux, les salles synodales
taient toujours garnies de bancs au pourtour, ainsi que les salles des
gardes et les vestibules des habitations princires (voy. SALLE). On
plaait aussi  demeure des bancs de pierre le long des jambages des
chemines, particulirement dans les habitations de campagne, dans les
maisons de paysans, les fermes, dont l'unique chemine servait  faire
la cuisine et  chauffer les habitants.

Des deux cts des portes des maisons, il tait galement d'usage de
placer des bancs de pierre sur la voie publique, soit taills dans une
seule pierre, soit composs d'une dalle et de montants avec ou sans
accoudoirs. Nous avons encore vu de ces sortes de bancs de pierre
trs-simples, avec accoudoir, le long de quelques maisons anciennes du
midi de la France (3),  Cordes,  Saint-Antonin prs Alby; c'tait l
que se reposaient les pitons fatigus, les pauvres; que le soir, aprs
le travail, on venait s'asseoir et causer entre voisins. Si les faades
des maisons taient garanties par des contreforts trs-saillants portant
des galeries et les charpentes du comble, les bancs taient alors poss
le long de ces contreforts perpendiculairement au mur de face (voy.
MAISON). Lorsque les murs des maisons ou chteaux prsentaient une assez
forte paisseur, on rservait des bancs en pierre dans les brasements,
 l'intrieur des fentres. Voici (4) l'un de ces bancs tenant  la
fentre de premier tage d'une des maisons construites pendant le XIIIe
sicle dans la ville de Flavigny (Bourgogne). Il est plac dans
l'brasement de la baie; le meneau A spare ce banc en deux stalles et
se termine en accoudoir; les personnes assises tournaient le dos au
jour. Mais ordinairement, quand les murs sont trs-pais, comme par
exemple dans les chteaux fortifis, les bancs sont disposs
perpendiculairement au jour, le long des deux brasements si la fentre
est large (5), ou d'un seul ct si la fentre est troite (6).

Ce dernier exemple de banc est frquent dans les tours de guet, o l'on
plaait des sentinelles pour observer ce qui se passait  l'extrieur
par des fentres troites. Les meurtrires perces  la base des
courtines sous de grands arcs formant comme de petites chambres pouvant
contenir facilement deux hommes, sont toujours garnies de bancs poss le
long des deux cts du rduit, perpendiculairement au mur de face. Cette
disposition de bancs  demeure dans les brasements des fentres se
conserva jusqu'au XVIe sicle (voy. FENTRE, MEURTRIRE).

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]



BANDEAU, s. m. C'est une assise de pierre saillante dcore de moulures
ou d'ornements sculpts ou peints qui spare horizontalement les tages
d'un monument. Le bandeau indique un plancher, un sol; il ne peut tre
indiffremment plac sur une faade ou dans un intrieur; c'est un repos
pour l'oeil, c'est l'arase d'une construction superpose. Dans les
glises de l'poque romane, un bandeau intrieur indique presque
toujours le sol du triforium, il est interrompu par la ligne verticale
des colonnes engages, ou passe devant elles. Dans l'architecture
domestique, le niveau des planchers est marqu souvent,  l'extrieur,
par un bandeau de pierre. Sur les faades, des bandeaux sparent les
ordonnances d'architecture superposes. Ils ont cet avantage de garantir
les parements extrieurs, leur saillie empchant les eaux pluviales de
laver les murs; aussi les a-t-on fait gnralement en pierre plus dure
que celle dont on se servait pour la construction des parements, et
leurs profils taient-ils, surtout  partir du XIIIe sicle, tracs de
manire  former une mouchette ou un larmier. L'influence des profils
antiques romains se fait sentir dans les bandeaux comme dans tous les
autres membres de l'architecture romane. Pris dans une assise assez
basse, les bandeaux affectent, jusqu'au XIIe sicle,  l'extrieur ou 
l'intrieur, des formes trs-simples, et se composent ordinairement d'un
bizeau A, d'un cavet B lgrement concave, ou d'une doucine C sous un
plan horizontal (1). Ces bandeaux sont frquemment orns de sculptures,
surtout  partir de la fin du XIe sicle, et ils passent devant les
saillies verticales de l'architecture, piles, contre-forts, etc. Tels
sont les bandeaux intrieurs de la nef de l'glise abbatiale de Vzelay
poss  l'arase du dessus des archivoltes des bas-cts (2)
(commencement du XIIe sicle).

Le lit suprieur de ces bandeaux forme encore une saillie horizontale.
On remarqua bientt que ces saillies  l'intrieur des difices
masquaient, par leur projection, une partie des parements levs
au-dessus d'elles. Soit A le profil d'un bandeau intrieur (3), la plus
forte recule du point visuel tant suivant la ligne D C, toute la
hauteur sera perdue pour l'oeil, la proportion de l'ordonnance
architectonique place au-dessus de B sera dtruite par la perte de cet
espace B C. Dcorant les bandeaux de sculptures, surtout  l'intrieur,
les architectes tenaient  prsenter les ornements sur une surface
perpendiculaire  la ligne visuelle; ils ne renoncrent pas facilement
aux plans inclins E F, et se contentrent de diminuer peu  peu les
saillies E B. Tel est le profil (4) des bandeaux intrieurs du bras de
croix sud de la cathdrale de Soissons, du choeur de Saint-Remy de Reims
(fin du XIIe sicle).  l'extrieur, on avait galement reconnu que les
bandeaux saillants dont le lit suprieur tait laiss horizontal avaient
l'inconvnient de ne pas donner un coulement prompt aux eaux pluviales.
Les bandeaux extrieurs taills suivant le profil A (5) retenaient la
neige, faisaient rejaillir les gouttes de pluie projetes suivant C D
jusqu'en E, se dtrioraient facilement et taient une cause de ruine
pour la base des parements F G levs au-dessus de leur saillie,  cause
de ce rejaillissement. Jusqu'au commencement du XIIIe sicle, on
dcorait volontiers les bandeaux extrieurs, comme ceux intrieurs,
d'ornements sculpts, particulirement dans les provinces de la
Normandie, du Poitou, de la Saintonge, du Languedoc et de l'est; on
tenait  ce que les sculptures fussent vues, et en mme temps prserves
des dgradations causes par les eaux pluviales. Ces ornements taient
taills sur un bizeau, une doucine ou un talon trs-plats et protgs
par le lit horizontal suprieur; les ornements les plus ordinaires
taient des dents de scie, des billettes, des damiers (voy. ces mots).
Mais lorsque au XIIe sicle, dans les provinces du nord
particulirement, tous les membres de l'architecture furent soumis  un
systme gnral de construction, tendant  ne jamais prsenter  la
pluie des surfaces horizontales, on protgea les bandeaux eux-mmes par
des talus en pierre et une mouchette. C'est ainsi que sont disposs les
bandeaux de la tour Saint-Romain (6) de la cathdrale de Rouen (XIIe
sicle).  la mme poque, dans les provinces mridionales, on se
contentait de donner aux bandeaux extrieurs une faible saillie, mais on
ne les surmontait pas d'une pente trs-prononce comme on le faisait
dans l'Ile de France, la Picardie et la Normandie, et leurs ornements
n'taient pas abrits par une saillie formant mouchette. Entre autres
exemples, nous donnons ici (7) un des bandeaux extrieurs du bas-ct
nord de l'glise Saint-Euthrope de Saintes, qui, sans offrir  la pluie
des asprits pouvant tre facilement dtruites, ne sont pas cependant
garantis par une assise ou un profil formant larmier. Il n'est pas
besoin de dire que ces dtails d'architecture prsentent une grande
varit, soit comme profils, soit comme ornementation; nous ne
prtendons donner dans cet article que leurs dispositions gnrales.
Nous ne saurions cependant passer sous silence les bandeaux extrieurs
qui servent de soubassement au triforium des glises d'Autun, de Beaune
et de Langres; leur ornementation est trop empreinte des traditions
romaines, pour que nous ne reproduisions pas un de ces exemples. Voici
le bandeau qui pourtourne le choeur de l'glise de Beaune,  la hauteur
du sol des galeries surmontant les bas-cts (8). Le mme bandeau,  peu
de diffrences prs, se retrouve  la cathdrale d'Autun;  Langres, les
rosaces sont remplaces par un enroulement videmment copi sur des
fragments antiques.

Au XIIIe sicle, les bandeaux deviennent plus rares dans l'architecture
que pendant la priode romane. Dj,  cette poque, les architectes
semblaient exclure la ligne horizontale, et ils ne lui donnaient qu'une
importance relativement secondaire. Cependant l'architecte de la
cathdrale d'Amiens avait cru devoir accuser trs-vigoureusement la
hauteur du sol du triforium dans l'intrieur de la nef, par un large
bandeau richement dcor de feuillages trs-saillants; ce bandeau prend
d'autant plus d'importance dans l'ordonnance architectonique de cet
intrieur, qu'il passe devant les faisceaux de colonnes et les coupe
vers le milieu de leur hauteur (9). A indique la coupe de ce bandeau
avec l'appui du triforium. videmment, ici, le matre de l'oeuvre a
voulu rompre les lignes verticales qui dominent dans cette nef, dont la
construction remonte  1230 environ (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig.
35). Il y avait l comme un dernier souvenir de l'architecture
romane[75]. Sans avoir une aussi grande importante, il arrive presque
toujours que les bandeaux, dans les difices du commencement du XIIIe
sicle, passent devant les faisceaux de colonnes, et servent de bagues
pour maintenir leurs fts poss en dlit (voy. BAGUE). Quelquefois aussi
les bandeaux s'arrondissent en corbeille, et, soutenus par un
cul-de-lampe, servent de point d'appui  des faisceaux de colonnettes ne
naissant qu'au-dessus des colonnes du rez-de-chausse entre les
archivoltes. Cette disposition est particulirement adopte lorsque les
piles de rez-de-chausse sont monocylindriques mais non composes de la
runion des colonnes qui doivent porter les votes suprieures.
L'intrieur de l'glise de Notre-Dame de Semur en Auxois prsente de ces
bandeaux devenant tablettes de cul-de-lampe sous les bases des
colonnettes suprieures (10).

Pendant le XIIIe sicle,  l'extrieur, les bandeaux ne sont plus gure
que des moulures avec larmiers sans ornements; car les architectes de
cette poque craignaient videmment de dtruire l'effet des lignes
verticales, en donnant aux membres horizontaux de leur architecture une
trop grande importance, et la sculpture, en occupant les yeux, aurait
prt aux bandeaux trop de valeur. Cependant on voit encore quelquefois,
 cette poque, des bandeaux avec ornements; mais c'est lorsque l'on a
voulu indiquer un tage ou sol. C'est ainsi qu' l'extrieur de la
Sainte-Chapelle de Paris il existe un grand bandeau dcor de feuilles
et de crochets au niveau du sol de la chapelle haute.

Si sduisante que soit l'architecture romane du Poitou et des provinces
de l'ouest, il faut convenir qu'elle n'est pas si scrupuleuse, et ses
monuments sont parfois couverts de bandeaux sculpts dont la place est
dtermine seulement par le got ou la fantaisie de l'artiste, non par
un tage, une ordonnance d'architecture distincte. Pendant la priode
romane, beaucoup de membres horizontaux d'architecture dont la fonction
est trs-secondaire, comme les impostes des archivoltes, les tailloirs
des chapiteaux de colonnes engages, des appuis de croises, o les
tablettes basses des arcatures de couronnement, deviennent de vritables
bandeaux, c'est--dire qu'ils pourtournent toutes les saillies de la
construction, tels que les contre-forts, par exemple. Jusqu' la fin du
XIIe sicle, cette mthode persiste; mais quand le systme de
l'architecture ogivale est dvelopp, on ne voit jamais ces membres
secondaires horizontaux devenir des bandeaux. Cela est bien vident  la
Sainte-Chapelle de Paris; seul, le profil dont nous venons de parler, et
qui indique le niveau du sol de la chapelle haute, pourtourne l'difice,
passe sur les nus des murs comme sur les contre-forts.  la cathdrale
d'Amiens,  la cathdrale de Reims et  celle de Chartres, les appuis
des fentres du rez-de-chausse forment bandeau, mais sans ornements
(voy. CHAPELLE);  partir de ce profil, les contre-forts montent
verticalement sans ressauts ni interruption horizontale sur les cts,
leurs faces tant seules munies de larmiers qui empchent les eaux de
laver leurs parements exposs  la pluie. Il ne peut en tre autrement;
lorsqu'on examine la structure des difices dans lesquels le systme
ogival est franchement adopt et suivi, toute la construction ne se
composant que de contre-forts entre lesquels des fentres s'ouvrent dans
toute la hauteur des tages, il n'y avait pas de murs; les bandeaux
indiquent des repos horizontaux, des arases, taient contraires  ce
systme vertical; leur effet et t fcheux; leurs profils saillants
sur les faces latrales des contre-forts seraient venus pntrer
gauchement les pidroits des fentres, sans utilit ni raison (voy.
ARCHITECTURE RELIGIEUSE, CONTREFORT).  partir du XIIIe sicle, dans
l'architecture religieuse, le bandeau n'existe plus par le fait, les
murs pleins tant supprims; on ne les rencontre, comme dans le dernier
exemple que nous venons de donner, que lorsqu'ils sont le prolongement
horizontal des appuis des fentres; seulement, leurs profils se
modifient suivant le got du moment (voy. PROFIL). Dans l'architecture
civile, o les murs sont conservs forcment, o la construction ne se
compose pas uniquement de contre-forts laissant de grands jours entre
eux, des bandeaux indiquent le niveau des planchers (voy. CHTEAU,
MAISON). Parfois alors les bandeaux sont dcors de sculptures,
particulirement pendant le XVe sicle. Composs de simples moulures
profiles dans une assise basse pendant les XIIe, XIIIe et XIVe sicles,
ils prennent, au contraire, de la hauteur et une saillie prononce au
XVe sicle, coupent les faades horizontalement, par une ornementation
plus ou moins riche. Au XVIe sicle, les bandeaux perdent leur aspect
d'arase, pour devenir de vritables entablements avec leur architrave,
leur frise et leur corniche, mme lorsque l'absence d'un ordre antique
devrait exclure l'emploi de tous ces membres. Les faades ne sont plus
alors que des btiments superposs (voy. ORDRE).

[Illustration: Fig. 1 et 2.]
[Illustration: Fig. 3, 4 et 5.]
[Illustration: Fig. 6 et 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]

     [Note 75: Nous avons entendu souvent louer ou blmer la
     disposition du grand bandeau de la cathdrale d'Amiens, par
     des personnes comptentes. Mais la vrit nous force
     d'ajouter que les louanges taient donnes par des amateurs
     de l'architecture gothique,  son apoge, elle blme par des
     enthousiastes du style roman. Comme dans l'un ou l'autre cas
     il y avait contradiction entre les gots et les jugements de
     chacun, nous ne savons trop quel jugement porter nous-mme.
     Nous dirons seulement que le parti adopt  Amiens est franc,
     qu'il dnote une intention bien arrte, que cet intrieur de
     nef nous parat tre le plus beau spcimen que nous
     possdions en France de l'architecture du XIIIe sicle, que
     nous nous rendons difficilement compte de l'effet que
     produirait cet intrieur dpourvu de cette riche ceinture de
     feuillages vigoureusement refouills, s'il y gagnerait ou
     s'il y perdrait; et prenant la chose pour for-belle, excute
     par des artistes aussi bons connaisseurs que nous, et plus
     familiers avec les grands effets, nous ne pouvons
     qu'approuver cette hardiesse de l'architecte de la nef
     d'Amiens.]


BARBACANE, _barbequenne_. s. f. On dsignait pendant le moyen ge, par
ce mot, un ouvrage de fortification avanc qui protgeait un passage,
une porte ou poterne, et qui permettait  la garnison d'une forteresse
de se runir sur un point saillant  couvert, pour faire des sorties,
pour protger une retraite ou l'introduction d'un corps de secours. Une
ville ou un chteau bien munis taient toujours garnis de barbacanes,
construites simplement en bois, comme les _antemuralia_, _procastria_
des camps romains, ou en terre avec foss, en pierre ou moellon avec
pont volant, large foss et palissades antrieures (voy. ARCHITECTURE
MILITAIRE). La forme la plus ordinaire donne aux barbacanes tait la
forme circulaire ou demi-circulaire, avec une ou plusieurs issues
masques par la courbe de l'ouvrage. Les armes qui campaient avaient le
soin d'lever devant les entres des camps de vastes barbacanes, qui
permettaient aux troupes de combiner leurs mouvements d'attaque, de
retraite ou de dfense. Au moment d'un sige, en dehors des murs des
forteresses, on levait souvent des barbacanes, qui n'taient que des
ouvrages temporaires, et dans lesquels on logeait un surcrot de
garnison.

Hordiz ot et bon et bel,
Par defors les murs dou chastel
Ses barbacanes fist drecier
Por son chastel miauz enforcier.
Sodoiers mande por la terre
Qu'il vaingnent  li por conquerre.
Sergens  pi et  cheval:
Tant en y vint que tot un val
En fu covert, grant joie en fist
Renart, et maintenant les mist
Es barbacanes por deffense[76].

Mais, le plus souvent, les barbacanes taient des ouvrages  demeure
autour des forteresses bien munies.

Haut sont li mur, et parfont li foss,
Les barbacanes de fin marbre list,
Hautes et droites, ja greignors ne verrs[77].

Parmi les barbacanes temporaires, une des plus clbres est celle que le
roi saint Louis fit faire pour protger la retraite de son corps d'arme
et passer un bras du Nil, aprs la bataille de la Massoure. Le sire de
Joinville parle de cet ouvrage en ces termes: Quant le roy et ses
barons virent celle chouse, et que nul autre remde n'y avoit (le camp
tait en proie  la peste et  la famine), tous s'accordrent, que le
roy fist passer son ost devers la terre de Babilonne, en l'ost du duc de
Bourgoigne, qui estoit de l'autre part du fleuve, qui alloit  Damiette.
Et pour retraire ses gens aisment, le roy fist faire une barbacane
devant le poncel, dont je vous ai devant parl. Et estoit faite en
manire, que on pouvoit assez entrer dedans par deux coustez tout 
cheval. Quant celle barbacanne fut faite et appreste, tous les gens de
l'ost se armrent; et l y eut ung grant assault des Turcs, qui virent
bien que nous en allions oultre en l'ost du duc de Bourgoigne, qui
estoit de l'autre part. Et comme on entroit en icelle barbacanne, les
Turcs frapprent sur la queue de nostre ost: et tant firent, qu'ils
prindrent messire Errart de Vallery. Mais tantoust fut rescoux par
messire Jehan son frre. Toutesfoiz le roy ne se meut, ne toute sa gent,
jusques  ce que tout le harnois et armeures fussent portez oultre. Et
alors passmes tous aprs le roy, fors que messire Gaultier de
Chastillon, qui faisoit l'arrire garde en la barbacanne. Quant tout
l'ost fut pass oultre, ceulx qui demourerent en la barbacanne, qui
estoit l'arrire garde, furent  grant malaise des Turcs, qui estoient 
cheval. Car ilz leur tiroient de vise force de trect, pour ce que la
barbacanne n'estoit pas haulte. Et les Turcs  pi leur gectoient
grosses pierres et motes dures contre les faces, et ne se povoient
deffendre ceulx de l'arrire garde. Et eussent t tous perduz et
destruitz, si n'eust est le conte d'Anjou, frre du roy, qui depuis fut
roy de Sicille, qui les alla rescourre asprement, et les amena 
sauvet[78].

Cette barbacane n'tait videmment qu'un ouvrage en palissades, puisque
les hommes  cheval pouvaient voir par-dessus. Dans la situation o se
trouvait l'arme de saint Louis  ce moment, ayant perdu une grande
partie de ses approvisionnements de bois, campe sur un terrain dans
lequel des terrassements de quelque importance ne pouvaient tre
entrepris, c'tait tout ce qu'on avait pu faire que d'lever une
palissade servant de tte de pont, pouvant arrter l'arme ennemie, et
permettre au corps d'arme en retraite de filer en ordre avec son
matriel. La vue  vol d'oiseau que nous donnons ici (1) fera comprendre
l'utilit de cet ouvrage.

Une des plus importantes barbacanes construites en maonnerie tait
celle qui protgeait le chteau de la cit de Carcassonne, et qui fut
btie par saint Louis (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 11, 12 et 13).
Cette barbacane, trs-avance, tait ferme; c'tait un ouvrage isol.
Mais le plus souvent les barbacanes taient ouvertes  la gorge et
formaient comme une excroissance, un saillant semi-circulaire, tenant
aux enceintes extrieures, aux lices. C'est ainsi que sont construites
la barbacane leve en avant de la porte Narbonnaise  Carcassonne (voy.
PORTE), celle du chteau du ct de la cit, et celle qui protge la
poterne sud de l'enceinte extrieure de la mme ville. Cette dernire
barbacane communique aux chemins de ronde des courtines de l'enceinte
extrieure par deux portes qui peuvent tre fermes. En s'emparant de la
poterne ou des deux courtines, les assigeants ne pouvaient se jeter
immdiatement sur le chemin de ronde de l'ouvrage saillant, et se
trouvaient battus en charpe en pntrant dans les lices. tant ouverte
 la gorge, cette barbacane tait elle-mme commande par l'enceinte
intrieure. Nous donnons (2 A) les vues cavalires de l'extrieur et (2
B) de l'intrieur de cet ouvrage de dfense. Jusqu' l'invention des
bouches  feu, la forme donne aux barbacanes ds le XIIe sicle ne fut
gure modifie, encore les tablit-on mme souvent sur un plan
semi-circulaire; cependant, vers le milieu du XVe sicle, on ne les
regarda pas seulement comme un flanquement pour les portes extrieures;
on chercha  les flanquer elles-mmes, soit par d'autres ouvrages levs
devant elles, soit par la configuration de leur plan, La barbacane qui
dfend la principale entre du chteau de Bonaguil, lev au XVe sicle,
prs Villeneuve d'Agen, est une premire tentative en ce sens (voy.
CHTEAU). Des pices d'artillerie taient disposes  rez-de-chausse et
les parties suprieures conservaient leurs crnelages destins aux
archers et arbaltriers. En perdant leur ancienne forme,  la fin du XVe
sicle, avec l'adoption d'un nouveau systme appropri aux bouches 
feu, ces ouvrages perdirent leur ancien nom, pour prendre la
dnomination de _boulevard_. Lorsque les barbacanes du moyen ge furent
conserves, on les renfora extrieurement, pendant les XVIe et XVIIe
sicles, par des ouvrages d'une grande importance. C'est ainsi que les
dehors de la barbacane A (3) du faubourg Sachsenhausen de Francfort sur
le Mein furent protgs au commencement du XVIIe sicle; vers la mme
poque, la barbacane A du chteau de Cantimpr de Cambrai (4) devint
l'occasion de la construction d'un ouvrage  couronne B trs-tendu
(voy. BOULEVARD).

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2A.]
[Illustration: Fig. 2B et 3.]
[Illustration: Fig. 4.]

     [Note 76: _Roman du Renard_, t. II, p. 327, vers 18495.]

     [Note 77: Le _Roman de Garin_.]

     [Note 78: _Histoire du roy saint Loys_, par J. sire de
     Joinvile. dit. de Dufresne Du Cange, 1678. Paris, in-folio.]



BARD, s. m. Est un chariot  deux roues sur l'essieu desquelles porte un
tablier et un timon arm de deux ou trois traverses. Ce chariot, employ
de temps immmorial dans les chantiers de construction, sert 
transporter les pierres tailles  pied d'oeuvre; on le dsigne aussi
sous le nom de _binard_. Six ou huit hommes s'attellent  ce chariot, et
le font avancer en poussant avec les mains sur les traverses, et en
passant des courroies en bandoulire qui vont s'attacher  des crochets
en fer disposs  l'extrmit antrieure du tablier et sur le timon.
Lorsqu'on veut charger ou dcharger les pierres, on relve le timon,
l'extrmit postrieure du tablier porte  terre, et forme ainsi un plan
inclin qui facilite le chargement ou dchargement des matriaux. On dit
_bardage_ pour exprimer l'action du transport des pierres  pied
d'oeuvre, et les ouvriers employs  ce travail sont dsigns dans les
chantiers sous le nom de _bardeurs_. Par extension on dit barder des
pierres sur les chafauds, c'est--dire les amener de l'quipe qui sert
 les monter, au point de la pose, sur des plateaux et des rouleaux de
bois. Ces dnominations sont fort anciennes. Le bardage des pierres, du
sol au point de pose, se faisait souvent autrefois au moyen de plans
inclins en bois. Le donjon cylindrique du chteau de Coucy, construit
en pierres de taille d'un trs-fort volume de la base au fate, fut
lev au moyen d'un plan inclin en spirale qui tait maintenu le long
des parements extrieurs par des traverses et des liens engags dans la
maonnerie (voy. CONSTRUCTION, CHAFAUD).



BARDEAU, s. m. _Bauche, Essente, Esseau_. C'est le nom que l'on donne 
de petites tuiles en bois de chne, de chtaignier, ou mme de sapin,
dont on se servait beaucoup autrefois pour couvrir les combles et mme
les pans de bois des maisons et des constructions leves avec conomie.
Dans les pays boiss, le bardeau fut surtout employ. Ce mode de
couverture est excellent; il est d'une grande lgret, rsiste aux
efforts du vent, et, lorsque le bois employ est d'une bonne qualit, il
se conserve pendant plusieurs sicles. Quelquefois les couvertures en
bardeaux taient peintes en brun rouge, en bleu noir, pour imiter
probablement les tons de la tuile ou de l'ardoise. Ces fonds obscurs
taient relevs par des lignes horizontales, des losanges de bardeaux
peints en blanc.

Le bardeau est toujours plus long que large, coup carrment, ou en
dents de scie, ou en pans, ou arrondis au pureau; il est gnralement
retenu sur la volige par un seul clou. Voici quelles sont les formes les
plus ordinaires des bardeaux employs dans les couvertures des XVe et
XVIe sicles (1). Leur longueur n'excde gure 0,22 c. et leur largeur
0,08 c. Ils sont souvent taills en bizeau  leur extrmit infrieure,
ainsi que l'indiquent les deux figures A, afin de donner moins de prise
au vent et de faciliter l'coulement des eaux. Les bardeaux taient
refendus et non scis, de manire  ce que le bois ft toujours
parfaitement de fil; cette condition de fabrication est ncessaire 
leur conservation. Le sciage permet l'emploi de bois dfectueux, tandis
que le dbitage de fil exige l'emploi de bois sains,  mailles
rgulires et dpourvues de noeuds. La scie contrarie souvent la
direction du fil; il en rsulte, au bout de peu de temps, sur les
sciages exposs  la pluie, des clats, des esquilles entre lesquelles
l'eau s'introduit. Lorsque les bardeaux sont poss sur des surfaces
verticales telles que les pans de bois, ils affectent les formes que
l'on donnait aux ardoises dans la mme position (voy. ARDOISE); le
bois se dcoupant avec plus de facilit que le schiste, les dentelures
des bardeaux poss le long des rampants des pignons, sur les sablires
ou les poteaux corniers, prsentent parfois des dentelures ouvrages et
mme des ajours.

Nous avons encore vu  Honfleur, en 1831[79], une maison de bois sur le
port, dont les sablires taient couvertes de bardeaux dcoups en forme
de lambrequins (2). On voit beaucoup de moulins  vent en France qui
sont totalement couverts en bardeaux. En Allemagne, on fait encore usage
des bardeaux de sapin, particulirement en Bavire, dans le voisinage du
Tyrol[80].

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]

     [Note 79: Nous donnons cette date, parce que tous les
     jours ces restes de revtements de maisons disparaissent, et
     que la maison dont nous parlons peut avoir perdu son
     ornementation d'essente ou mme tre dmolie aujourd'hui.]

     [Note 80: Le bardeau clou sur les pans de bois les
     prserve parfaitement de l'humidit extrieure, et on ne
     saurait trop recommander son emploi pour les constructions
     isoles, exposes aux vents de pluie. Tremp avant la pose
     dans une dissolution d'alun, il devient incombustible.]



BARRE, BARRIRE, s. f. Depuis les premiers temps du moyen ge jusqu'
nos jours, il est d'usage de disposer devant les ouvrages de dfense des
villes ou chteaux, tels que les portes, des palissades de bois avec
parties mobiles pour le passage des troupes. Mais c'est surtout pendant
les XIe, XIIe, XIIIe et XIVe sicles que les barrires jouent un grand
rle dans l'art de la fortification. Les parties ouvrantes de ces
barrires se composaient ou de vantaux  claire-voie, roulant sur des
gonds; ou de tabliers  bascule (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 30);
ou de simples barres de bois qui se tiraient horizontalement, comme nos
barrires de forts, se relevaient au moyen d'un contre-poids (1), et
s'abaissaient en pesant sur la chaine. Ces dernires sortes de barres ne
servaient que pour empcher un corps de cavalerie de forcer brusquement
un passage. On les tablissait aussi sur les routes, soit pour percevoir
un page, soit pour empcher un poste d'tre surpris par des gens 
cheval[81]. Lorsqu'une arme venait mettre le sige devant une
forteresse, il ne se passait gure de jour sans qu'il se fit quelque
escarmouche aux barrires; et les assigeants attachaient une grande
importance  leur prise, car une fois les dfenses extrieures en leur
pouvoir, ils s'y retranchaient et gnaient beaucoup les sorties des
assigs. Ces barrires, souvent trs-avances et vastes, taient de
vritables barbacanes, qui permettaient  un corps nombreux de troupes
de se runir pour se jeter sur les ouvrages et les engins des
assaillants; une fois prises, les assigs ne pouvaient sortir en masses
compactes par les portes troites des dfenses construites en
maonnerie; forcs de passer  la file par ces issues, ils taient
facilement refouls  l'intrieur. Dans toutes les relations des siges
des XIIe, XIIIe et XIVe sicles, il est sans cesse question de combats
aux barrires extrieures des places fortes; elles sont prises et
reprises avec acharnement et souvent en perdant beaucoup de monde, ce
qui prouve l'importance de ces dfenses avances. Pour viter que les
assaillants n'y missent le feu, on les couvrait extrieurement, comme
les bretches et les beffrois, de peaux fraches, et mme de boue ou de
fumier.

...Or avint ainsi que messire Henri de Flandre, en sa nouvelle
chevalerie, et pour son corps avancer et accrotre son honneur, se mit
un jour en la compagnie et cueillette de plusieurs chevaliers, desquels
messire Jean de Hainaut toit chef, et l toient le sire de Fauquemont,
le sire de Berghes, le sire de Baudresen, le sire de Kuck et plusieurs
autres, tant qu'ils toient bien cinq cents combattans; et avoient avis
une ville assez prs de l, que on appeloit Honnecourt, o la plus grand
partie du pays toit sur la fiance de la forteresse, et y avoient mis
tous leurs biens. Et j Y avoient t messire Arnoul de Blakeben et
messire Guillaume de Duvort et leurs routes; mais rien n'y avoient fait:
donc, ainsi que par esramie (promptement), tous ces seigneurs s'toient
cueillis en grand dsir de l venir, et faire leur pouvoir de la
conqurir. Adonc avoit dedans Honnecourt, un abb de grand sens et de
hardie entreprise, et toit moult hardi et vaillant homme en armes; et
bien y apparut, car il fit au dehors de la porte de Honnecourt faire et
charpenter en grand' hte une barrire, et mettre et asseoir au travers
de la rue; et y pouvoit avoir, entre l'un banc (banchart) et l'autre,
environ demi-pied de creux d'ouverture (c'est--dire que les pieux
taient carts l'un de l'autre d'un demi-pied); et puis fit armer tous
ses gens et chascun aller es gurites, pourvu de pierres, de chaux, et
de telle artillerie qu'il appartient pour l dffendre. Et si trs tt
que ces seigneurs vinrent  Honnecourt, ordonns par bataille, et en
grosse route et paisse de gens d'armes durement, il se mit entre les
barrires et la porte de ladite ville, en bon convenant, et fit la porte
de la ville ouvrir toute arrire, et montra et fit bien chre manire de
dfense.

L vinrent messire Jean de Hainaut, messire Henri de Flandre, le sire
de Fauquemont, le sire de Berghes et les autres, qui se mirent tout 
pied et approchrent ces barrires, qui toient fortes durement, chacun
son glaive en son poing; et commencrent  lancer et  jeter grands
coups  ceux de dedans; et ceux de Honnecourt  eux dfendre vassalment.
L tait damp abb, qui point ne s'pargnoit, mais se tenoit tout devant
en trs bon convenant, et recueilloit les horions moult vaillamment, et
lanoit aucune fois aussi grands horions et grands coups moult
apertement. L eut fait mainte belle appertise d'armes; et jetoient ceux
des gurites contreval, pierres et bancs, et pots pleins de chaux, pour
plus essonnier les assaillans. L toient les chevaliers et les barons
devant les barrires, qui y faisoient merveilles d'armes; et avint que,
ainsi que messire Henri de Flandre, qui se tenoit tout devant, son
glaive empoign, et lanoit les horions grands et prilleux, damp abb,
qui toit fort et hardi, empoigna le glaive dudit messire Henri, et tout
paumoiant et en tirant vers lui, il fit tant que parmi les fentes des
barrires il vint jusques au bras dudit messire Henri, qui ne vouloit
mie son glaive laisser aller pour son honneur. Adonc quand l'abb tint
le bras du chevalier, il le tira si fort  lui qu'il l'encousit dedans
les barrires jusques aux paules, et le tint l  grand meschef, et
l'eut sans faute sach dedans, si les barrires eussent t ouvertes
assez. Si vous dis que le dit messire Henri ne fut  son aise tandis que
l'abb le tint, car il toit fort et dur, et le tiroit sans pargner.
D'autre part les chevaliers tiroient contre lui pour rescourre messire
Henri; et dura cette lutte et ce tiroi moult longuement, et tant que
messire Henri fut durement grv. Toutes fois par force il fut rescous;
mais son glaive demeura par grand' prouesse devers l'abb, qui le garda
depuis moult d'annes, et encore est-il, je crois, en la salle de
Honnecourt. Toutes fois il y toit quand j'crivis ce livre; et me fut
montr un jour que je passai par l et m'en fut recorde la vrit et la
manire de l'assaut comment il fut fait, et le gardoient encore les
moines en parement (comme trophes)[82].

Les barrires taient un poste d'honneur; c'tait l que l'lite de la
garnison se tenait en temps de guerre.  la porte Saint-Jacques (de
Paris) et aux barrires toient le comte de Saint-Pol, le vicomte de
Rohan, messire Raoul de Coucy, le sire de Cauny, le sire de Cresques,
messire Oudart de Renty, messire Enguerran d'Eudin. Or avint ce mardi au
matin (septembre 1370) qu'ils se dlogrent (les Anglais) et boutrent
le feu s villages o ils avoient t logs, tant que on les voit tout
clairement de Paris. Un chevalier de leur route avoit vou, le jour
devant, qu'il viendroit si avant jusques  Paris qu'il hurteroit aux
barrires de sa lance. Il n'en mentit point, mais se partit de son
conroi, le glaive au poing, la targe au col, arm de toutes pices; et
s'en vint peronnant son coursier, son cuyer derrire lui sur un autre
coursier, qui portoit son bassinet. Quant il dut approcher Paris, il
prit son bassinet et le mit en sa tte: son cuyer lui laa par
derrire. Lors se partit cil brochant des perons, et s'en vint de plein
lai frir jusques aux barrires. Elles toient ouvertes; et cuidoient
les seigneurs qui l toient qu'il dt entrer dedans; mais il n'en avoit
nulle volont. Ainois quand il eut fait et hurt aux barrires, ainsi
que vou avoit, il tira sur frein et se mit au retour. Lors dirent les
chevaliers de France qui le virent retraire: Allez-vous-en, allez, vous
vous tes bien acquitt...[83]

Il n'est pas besoin de dire qu'autour des camps on tablissait des
barrires (voy. LICE, ENCLOSURE)[84]. Dans les tournois, il y avait aussi
le combat  la barrire. Une barrire de cinq pieds environ sparait la
lice en deux. Les jouteurs, placs  ses extrmits,  droite et 
gauche, lanaient leurs chevaux l'un contre l'autre, la lance en arrt,
et cherchaient  se dsaronner; la barrire, qui les sparait,
empchait les chevaux de se choquer, rendait le combat moins dangereux
en ne laissant aux combattants que leurs lances pour se renverser. Ces
barrires de tournois taient couvertes d'toffes brillantes ou peintes,
et parfaitement planchies des deux cts pour que les chevaux ou les
combattants ne pussent se heurter contre les saillies des poteaux ou
traverses.

Quant aux barres proprement dites, c'taient des pices de bois qui
servaient  clore et renforcer les ventaux des portes que l'on tenait 
fermer solidement. Les portes extrieures des tours, des ouvrages isols
de dfense, lorsqu'elles ne se ferment que par un vantail, sont souvent
munies de barres de bois qui rentrent dans l'paisseur de la muraille.
En cas de surprise, en poussant le vantail et tirant la barre de bois,
on le maintenait solidement clos et on se donnait le temps de
verrouiller. Voici (2) une des portes des tours de la cit de
Carcassonne ferme par ce moyen si simple. Du ct oppos au logement de
la barre est pratiqu, dans l'brasement de la porte, une entaille
carre qui reoit le bout de cette barre, lorsqu'elle est compltement
tire: le vantail se trouvait ainsi fortement barricad; pour tirer
cette barre, un anneau tait pos  son extrmit, et, pour la faire
rentrer dans sa loge, une mortaise profonde, pratiqu en dessous,
permettait  la main de la faire sortir de l'entaille dans laquelle elle
s'engageait (3).

Les portes  deux vantaux des forteresses se barricadaient au moyen
d'une barre en bois  flau, comme cela se pratique encore aujourd'hui
dans bien des cas. Ce flau, pivotant sur un axe, entrait dans deux
entailles faites dans les brasements en maonnerie de la porte (4)
lorsque les vantaux taient pousss. Quelquefois, comme  la porte
Narbonnaise de la cit de Carcassonne, la barre des vantaux doubles
tait fixe horizontalement  l'un des deux vantaux, venait battre sur
l'autre et tait maintenue  son extrmit par une forte clavette
passant  travers deux gros pitons en fer (5). Les deux vantaux se
trouvaient ainsi ne former qu'une clture rigide, pendant que l'on
prenait le temps de pousser les verroux et de poser d'autres barres
mobiles engages  leurs extrmits dans des trous carrs pratiqus dans
les brasements.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3 et 4.]
[Illustration: Fig. 5.]

     [Note 81: Les barrires  contre-poids sont encore en
     usage dans le Tyrol autrichien. On dfendait les faubourgs
     des villes avec de simples barrires, et souvent mme les
     rues de ces faubourgs, en avant des portes. L'attaque
     devenait alors trs-dangereuse, car on garnissait les logis 
     l'entour de combattants, et les assaillants se trouvaient
     arrts de face et pris de flanc et en revers. Froissart rend
     compte d'une attaque de ces sortes de barrires, et son rcit
     est trop curieux pour que nous ne donnions pas ce passage
     tout au long. Le roi d'Angleterre est camp entre
     Saint-Quentin et Pronne (1339).]

     [Note 82: _Les Chroniques_ de Froissart, liv. I, p. 78.
     dit. Buclion.]

     [Note 83: Les _Chroniques de Froissart_, liv. I, IIe
     partie, p. 618.]

     [Note 84: En 1386, lors du projet d'expdition en
     Angleterre, le conntable de France Olivier de Clisson fit
     ouvrer et charpenter l'enclosure d'une ville, tout de bon
     bois et gros, pour asseoir en Angleterre l o il leur
     plairoit, quand ils y auroient pris terre, pour les seigneurs
     loger et retraire de nuit, pour eschiver les prils des
     rveillemens (surprises)... On la pouvoit dfaire par
     charnires ainsi que une couronne et rasseoir membre 
     membre. Grand foison de charpentiers et d'ouvriers l'avoient
     compasse et ouvre... Les _Chroniques de Froissart_, liv.
     III, p. 498.]



BART, s. m. Vieux mot employ pour moellon, pav.



BAS-COT, s. m. C'est le nom que l'on donne aux nefs latrales des
glises (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, CATHDRALE, GLISE).



BASE, s. f. On nomme ainsi l'empatement infrieur d'une colonne ou d'un
pilier. Les Grecs de l'antiquit ne plaaient une assise formant base
que sous les colonnes des ordres ionique et corinthien; l'ordre dorique
en tait dpourvu. Sous l'empire, les Romains adoptrent la base pour
tous leurs ordres, et cette tradition fut conserve pendant les premiers
sicles du moyen ge. L'ordre toscan, qui n'est que le dorique modifi
par les Romains, fut trs-rarement employ pendant le Bas-Empire; on
donnait alors la prfrence aux ordres corinthien et composite, comme
plus somptueux. Les bases appliques aux colonnes de ces ordres se
composaient, avec quelques varits de peu d'importance, d'une tablette
infrieure carre ou plinthe, d'un tore, d'une ou deux scoties spares
par une baguette, et d'un second tore; le ft de la colonne portait le
listel et le cong. Souvent la base tait pose sur un d ou stylobate,
simple ou dcor de moulures. Rien n'gale la grossiret des bases de
colonnes appartenant aux difices des poques mrovingienne et
carlovingienne, comme profil et comme taille. On y trouve encore les
membres des bases romaines, mais excuts avec une telle imperfection
qu'il n'est pas possible de dfinir leur forme, de tracer leur profil.
Leur proportion, par rapport au diamtre de la colonne, est compltement
arbitraire; ces bases sont parfois trs-hautes pour des colonnes d'un
faible diamtre, et basses pour de grosses colonnes. Tantt elles ne se
composent que d'un biseau, tantt on y voit une srie de moulures
superposes sans motif raisonnable. Il nous serait difficile de donner
une suite complte de bases de ces temps de barbarie; car il semble que
chaque tailleur de pierre n'ait t guid que par sa fantaisie ou une
tradition fort vague des formes adoptes pendant les bas temps. Nous ne
pouvons que signaler les particularits que prsentent certaines bases
de l'poque carlovingienne, et surtout nous nous appliquerons 
expliquer la transition de la base romaine corrompue  la base
dfinitivement adopte  la fin du XIIe sicle et pendant la priode
ogivale.

Un dtail trs-remarquable distingue la base antique romaine de la base
du moyen ge ds les premiers temps; la colonne romaine porte  son
extrmit infrieure une saillie compose d'un cong et d'un listel,
tandis que la colonne du moyen ge, sauf quelques rares exceptions dont
nous tiendrons compte, ne porte aucune saillie infrieure, et vient
poser  cru sur la base. Ainsi, dans la colonne antique, entre le tore
suprieur de la base et le ft de la colonne, il y a une moulure
dpendant de celle-ci qui sert de transition. Cette moulure est
supprime ds l'poque romane. Le cong et le filet infrieur du ft de
la colonne exigeaient, pour tre conservs, un videment dans toute la
hauteur de ce ft; ces membres supprims, les tailleurs de pierre
s'pargnaient un travail considrable. C'est aussi pour viter cet
videment  faire sur la longueur du ft que l'astragale fut runie au
chapiteau au lieu de tenir  la colonne (voyez ASTRAGALE).

Nous donnons tout d'abord quelques-unes des varits de bases adoptes
du VIIe au Xe sicle. La fig. 1 est une des bases trouves dans les
substructions de l'glise collgiale de Poissy, substructions qui
paraissent appartenir  l'poque mrovingienne[85]. La fig. 1 _bis_
reproduit le profil de la plupart des bases de l'arcature
carlovingienne; visible encore dans la crypte de l'glise abbatiale de
Saint-Denis en France (Xe sicle). On retrouve dans ces deux profils une
grossire imitation de la base romaine des bas temps. La fig. 2 donne
une des bases des piliers  pans coups de la crypte de Saint-Avit 
Orlans: c'est un simple biseau orn d'un trac grossirement cisel
(VIIe ou VIIIe sicle); la fig. 3, les bases des piliers de la crypte de
l'glise Saint-tienne d'Auxerre (IXe sicle). Ici les piliers se
composent d'une masse  pan carr cantonne de quatre demi-colonnes; la
base n'est qu'un biseau reposant sur un plateau circulaire. Ce fait est
intressant  constater, car c'est une innovation introduite dans
l'architecture par le moyen ge. L'ide de faire reposer les piliers
composs de colonnes sur une premire assise offrant une assiette unique
aux diverses saillies que prsentent les plans de ces piliers, ne cesse
de dominer dans la composition des bases des poques romane et ogivale.

Nous en trouvons un autre exemple dans l'glise Saint-Remy de Reims. Les
piliers de la nef de cette glise datent du IXe sicle; ils sont forms
d'un faisceau de colonnes (4) avec leur base romaine corrompue reposant
sur une assise basse circulaire (voy. PILIER). Dans les contres o les
monuments antiques restaient debout, il va sans dire que la base romaine
persiste, est conserve plus pure que dans les provinces o ces difices
avaient t dtruits. Dans le midi de la France, sur les bords du Rhne,
de la Sane et du Rhin, on retrouve le profil de la base antique jusque
vers les premires annes du XIIIe sicle; les innovations apparaissent
plus tt dans le voisinage des grands centres d'art, tels que les
monastres. Jusqu'au XIe sicle cependant, les tablissements religieux
ne faisaient que suivre les traditions romaines en les laissant
s'teindre peu  peu; mais quand,  cette poque, la rgle de Cluny eut
form des coles, relev l'tude des lettres et des arts, elle
introduisit de nouveaux lments d'architecture, parmi les derniers
restes des arts romains. Dans les dtails comme dans l'ensemble de
l'architecture, Cluny ouvrit une voie nouvelle (voy. ARCHITECTURE
MONASTIQUE); pendant que le chaos rgne encore sur la surface de
l'Occident, Cluny pose des rgles, et donne aux ouvriers qui travaillent
dans ses tablissements certaines formes, impose une excution qui lui
appartiennent. C'est dans ses monastres que nous voyons la base
s'affranchir de la tradition romaine, adopter des profils nouveaux et
une ornementation originale. Les bases des colonnes engages de la nef
de l'glise abbatiale de Vzelay fournissent un nombre prodigieux
d'exemples varis; quelques-uns rappellent encore la base antique, mais
dj les profils ne subissent plus l'influence strile de la dcadence;
ils sont tracs par des mains qui cherchent des combinaisons neuves et
souvent belles; d'autres sont couverts d'ornements (5) et mme de
figures d'animaux (6).  la mme poque (vers la fin du XIe sicle), on
voit ailleurs l'ignorance et la barbarie admettre des formes sans nom,
confuses et sans caractre dtermin.

Les bases de piliers appartenant  la nef romane de l'glise
Saint-Nazaire de Carcassonne (fin du XIe sicle) dnotent et l'oubli des
traditions romaines et le plus profond mpris pour la forme, l'invention
la plus pauvre: (7) est une des bases des piles monocylindriques, et (8)
une base des colonnes engages de cette nef. Toutes portent sur un d
carr qui les inscrit.

Ailleurs, dans le Berry, dans le Nivernais, on faisait souvent alors des
bases tournes, c'est--dire profiles au tour; ce procd tait
galement appliqu aux colonnes (voy. COLONNE).

Nous donnons (9) le profil de l'une des bases supportant les colonnes du
tour du choeur de l'glise Saint-tienne de Nevers, qui est taill
d'aprs ce procd (XIe sicle). Le tour invitait  donner aux profils
une grande finesse; il permettait de multiplier les artes, les filets;
et les tourneurs de bases usaient de cette facult. La base tourne B,
compose d'une assise, repose sur un socle  huit pans A qui inscrit son
plus grand diamtre.

Dans le nord, en Normandie, dans le Maine, dj ds le Xe sicle les
tailleurs de pierre avaient laiss de ct les moulures romaines
corrompues, et s'appliquaient  excuter des profils fins, peu
saillants, d'un galbe doux et dlicat. Naturellement les bases
subissaient cette nouvelle influence. C'est par la finesse du galbe et
le peu de saillie que les profils normands se distinguent pendant
l'poque romane (voyez PROFIL).

Voici une des bases des pidroits de l'arcature intrieure de la nef de
la cathdrale du Mans (Xe sicle) (10), qui se rapproche plutt des
profils des bas temps orientaux que de ceux adopts par les Romains
d'occident. Toutefois, nous pourrions multiplier les exemples de bases
antrieures au XIIe sicle, sans trouver un mode gnral, l'application
d'un principe. Un monument antique encore debout, un fragment mal
interprt, le got de chaque tailleur de pierre influaient sur la forme
des bases de tel monument, sans qu'il soit possible de reconnatre parmi
tous ces exemples, d'une excution souvent trs-nglige, une ide
dominante. Nous mettons cependant, comme nous l'avons dit dj, les
monuments clunisiens en dehors de ce chaos.

Dans les provinces o le calcaire dur est commun, la taille de la pierre
atteignit, vers le commencement du XIIe sicle, une rare perfection.
Cluny tait le centre de contres abondantes en pierre dure, et les
ouvriers attachs  ses tablissements mirent bientt le plus grand soin
 profiler les bases des difices dont la construction leur tait
confie. Ce membre de l'architecture, voisin de l'oeil,  la porte de
la main, fut un de ceux qu'ils traitrent avec le plus d'amour. Il est
facile de voir dans la taille des profils des bases l'application d'une
mthode rgulire; on procde par pannelages successifs pour arriver du
cube  la forme circulaire moulure.

Comme principe de la mthode applique au XIIe sicle, nous donnons une
des bases si frquentes dans les difices du centre de la France et du
Charolais (11)[86]. Les deux disques A et B sont, comme la figure
l'indique, exactement inscrits dans le plan carr du socle D.  partir
du point E, le tailleur de pierre a commenc par dgager un cylindre E
F, puis il a vid la scotie C et ses deux listels, se contentant
d'adoucir les bords des deux disques A B, sans chercher  donner
autrement de galbe  son profil par la retraite du second tore B ou des
tailles arrondies en boudins. Ce profil est lourd toutefois, et ne peut
convenir qu' des bases appartenant  des colonnes d'un faible diamtre;
mais ce systme de taille est appliqu pendant le cours du XIIe sicle
et reste toujours apparent; il commande la coupe du profil.

Soit (12) un morceau de pierre O destin  une base: 1 laissant la
hauteur AB pour la plinthe, on dgage un premier cylindre AC, comme dans
la fig. 11, puis un second cylindre ED; on obtient l'videment DEP. 2
on vide la scotie F. 3 On abat les deux artes GH. 4 On cisle les
filets IKLM. 5 On arrondit le premier tore, la scotie et le second
tore. Quelquefois mme, ainsi que nous le verrons tout  l'heure, la
base reste taille conformment au quatrime pannelage en tout ou
partie. Le profil des bases du XIIe sicle conserve, grce  cet
pannelage simple dont on sent toujours le principe, quelque chose de
ferme qui convient parfaitement  ce membre solide de l'architecture et
qui contraste, il faut l'avouer, avec la mollesse et la forme indcise
de la plupart des profils des bases romaines. Le tore infrieur, au lieu
d'tre coup suivant un demi-cercle et de laisser entre lui et la
plinthe une surface horizontale qui semble toujours prte  se briser
sous la charge, s'appuie et semble comprim sur cette plinthe. Mais les
architectes du XIIe sicle vont plus loin, observant que, malgr son
empatement, le tore infrieur de la base laisse les quatre angles de la
plinthe carre vides, que ces angles peu pais s'paufrent facilement
pour peu que la base subisse un tassement; les architectes, disons-nous,
renforcent ces angles par un nerf, un petit contre-fort diagonal qui,
partant du tore infrieur, maintient cet angle saillant. Cet appendice,
que nous nommons _griffe_ aujourd'hui (voy. ce mot), devient un motif de
dcoration et donne  la base du XIIe sicle un caractre qui la
distingue et la spare compltement de la base romaine.

Nous donnons (13) le profil d'une des bases des colonnes
monocylindriques du tour du choeur de l'glise de Poissy taill suivant
le procd indiqu par la fig. 12, et le dessin de la griffe d'angle de
cette base partant du tore infrieur pour venir renforcer la saillie
forme par la plinthe carre. Il n'est pas besoin d'insister, nous le
croyons, sur le mrite de cette innovation si conforme aux principes du
bon sens et d'un aspect si rassurant pour l'oeil. Quand on s'est
familiaris avec cet appendice, dont l'apparence comme la ralit
prsentent tant de solidit, la base romaine, avec sa plinthe isole, a
quelque chose d'inquitant; il semble (et cela n'arrive que trop
souvent) que ses cornes maigres vont se briser au moindre mouvement de
la construction, ou au premier choc. C'est vers le commencement du XIe
sicle que l'on voit apparatre les premires griffes aux angles des
bases; elles se prsentent d'abord comme un vritable renfort
trs-simple, pour revtir bientt des formes empruntes  la flore ou au
rgne animal (voy. GRIFFE).

Il nous serait difficile de dire dans quelle partie de l'Occident cette
innovation prit naissance, mais il est incontestable qu'on la voit
adopte presque sans exception dans toutes les provinces franaises, 
partir de la premire moiti du XIIe sicle. Sur les bords du Rhin,
comme en Provence et dans le nord de l'Italie, les bases des colonnes
sont presque toujours ds cette poque, et pendant la premire moiti du
XIIIe sicle, munies de griffes.

Nous reprsentons (14) une des bases des colonnes de la nef de l'glise
de Rosheim, prs Strasbourg (rive gauche du Rhin), qui est renforce de
griffes trs-simples (premire moiti du XIIe sicle); et (15) une base
des colonnes engages de l'glise de Schelestadt, mme poque, qui offre
la mme particularit, bien que, de ces deux profils, l'un soit
trs-saillant et l'autre trs-peu accentu. Mais on remarquera que dans
ces deux exemples, comme dans tous ceux que nous pourrions tirer des
monuments rhnans, le got fait compltement dfaut. Les bases des
colonnes de l'glise de Rosheim sont ridiculement empates et lourdes,
celles de l'glise de Schelestadt sont au contraire trop plates et leurs
griffes fort pauvres d'invention.

C'est toujours dans l'Ile de France ou les provinces avoisinantes qu'il
faut chercher les beaux exemples de l'architecture du moyen ge, soit
comme ensemble soit comme dtails. Tandis que dans ces contres, centre
des arts et du mouvement intellectuel au XIIe sicle, la base se
soumettait, ainsi que tous les membres de l'architecture,  des rgles
raisonnes, l'anarchie ou les vieilles traditions rgnaient encore dans
les provinces du centre, qui ne suivaient que tardivement l'impulsion
donne par les artistes du XIIe sicle. En Auvergne, dans le Berry, le
Bourbonnais et une partie du Poitou, la base reste longtemps dpourvue
de son nouveau membre, la griffe, et les architectes paraissent livrs
aux fantaisies les plus tranges. C'est ainsi que nous voyons au clocher
d'breuil (Allier) des colonnes dont les chapiteaux et les bases sont
identiques de forme (16). Mme chose  la porte de l'glise de
Neuvy-Saint-Spulcre (Indre),  l'glise de Cusset, qui nous laisse voir
encore une base dont la forme et la sculpture appartiennent  un
chapiteau (17)[87].

L mme o les traditions romaines avaient conserv le plus d'empire, 
Langres, par exemple, mais o l'influence des coles d'art de la France
pntrait, nous voyons, au XIIe sicle, la base antique adopter la
griffe. Les bases des colonnes du tour du choeur de la cathdrale de
Langres sont pourvues de griffes finement sculptes (18). Le profil A de
ces bases est presque romain, sauf la scotie, qui semble seulement
pannele; la plinthe (voir le plan B), au lieu d'tre trace sur un
plan carr, est brise suivant l'angle du polygone sur lequel les
colonnes du choeur s'lvent. Il y a l une recherche qui dnote de la
part des constructeurs de cet difice un soin tout particulier[88]. Cette
recherche dans les dtails se retrouve pousse fort loin dans les bases
des colonnettes du triforium du choeur de la cathdrale de Langres. Les
colonnettes jumelles qui reposent sur des bases tailles dans un mme
morceau de pierre, lorsqu'elles sont trs-charges, portent toutes la
charge aux deux extrmits de ce morceau de pierre, et manquent rarement
de le faire casser au milieu, l o il est le plus faible, puisqu'il n'a
sur ce point que l'paisseur de la plinthe. Pour viter cet
inconvnient, les constructeurs du choeur de la cathdrale de Langres
ont eu l'ide de rserver entre les deux colonnettes jumelles, sur la
plinthe, un renfort pris dans la hauteur d'assise de la base (19). Cela
est fort ingnieux, et ce principe est galement appliqu aux chapiteaux
de ce triforium (voy. CHAPITEAU).

Il ressort dj de ces quelques exemples que nous venons de donner un
fait remarquable: c'est la propension croissante des architectes du XIIe
sicle  tablir des transitions entre la ligne verticale et la ligne
horizontale,  ne jamais laisser porter brusquement la premire sur la
seconde sans un intermdiaire. Et pour nous faire comprendre par une
figure (20): soient A A deux assises horizontales d'une construction et
B un point d'appui vertical; les constructeurs ne laisseront jamais les
angles C C vides, mais ils les rempliront par des renforts inclins D D,
des transitions qui sont des paulements, contreforts, glacis, quand on
part de la ligne horizontale pour arriver  la ligne verticale; des
encorbellements, quand on part de la ligne verticale pour arriver 
l'horizontale. Tout est logique dans l'architecture du moyen ge, 
dater de la grande cole du XIIe sicle, dans les ensembles comme dans
les moindres dtails; le principe qui conduisait les architectes 
lever sur la colonne cylindrique un chapiteau vas pour porter les
membres divers des constructions suprieures,  multiplier les
encorbellements pour passer, par une succession de saillies, du point
d'appui vertical  la vote, les amenait naturellement  procder de la
mme manire lorsqu'il s'agissait de poser un point d'appui vertical
mince sur un large empalement. Aussi, mettant  part les marches, les
bancs qui doivent ncessairement, dans les soubassements des difices,
prsenter des surfaces horizontales, voyons-nous toujours la surface
horizontale exclue comme ne _fonctionnant_ pas, ne portant pas.

En effet: soit (21) A une colonne et B une assise servant d'empatement
infrieur, de base. Toute la charge de la colonne porte seulement sur la
surface C D. Si forte que soit l'assise de pierre B, pour peu que la
surface C D s'affaisse sous la charge, les extrmits C F, D G non
charges ne suivront pas ce mouvement, et la pierre ne possdant aucune
proprit lastique cassera en E E. Mais si (21 bis), entre la colonne A
et l'empatement B, on place une assise O, les chances de rupture
n'existeront plus, car la charge se rpartira sur une surface C D
beaucoup plus large. Les angles E seront abattus comme inutiles; ds
lors, plus de surface horizontale apparente. Telle est la loi qui
commande la forme de toutes les bases de l'poque ogivale[89].

Voyons maintenant comment cette loi une fois tablie, non-seulement les
architectes ne s'en cartent plus, mais encore l'appliquent jusque dans
ses dernires consquences, sans dvier jamais, avec une rigueur de
logique qui, dans les arts,  aucune poque ne fut pousse aussi loin;
telle enfin, que chaque tentative, chaque essai nouveau dans cette voie,
n'est qu'un degr pour aller au del. Mais, d'abord, observons que la
qualit des matriaux, leur plus ou moins de duret, influe sur les
profils des bases. Lorsque les architectes du XIIe sicle employrent le
marbre ou des calcaires compactes et d'une nature _fire_, ils se
gardrent de refouiller les scoties des bases; ils multiplirent les
artes fines, les plans, pour obtenir des ombres vives, minces, et de
l'effet  peu de frais. Dans le Languedoc, o les marbres et les pierres
calcaires compactes froides se rencontrent  peu prs seules, on trouve
beaucoup de profils de bases taills au XIIe sicle avec un grand soin,
une grande finesse de galbe, mais o les refouillements profonds si
frquents dans le Nord sont vits.

Nous prenons comme exemple une des bases des colonnes jumelles de la
galerie du premier tage de l'htel de ville de Saint-Antonin prs
Montauban (22). La pierre employe est tellement compacte et fire
qu'elle clate sous le ciseau,  moins de la tailler  trs-petits
coups, sans engager l'outil. Or le profil A de cette base montre avec
quelle adresse les tailleurs de pierre ont vit les refouillements, les
membres saillants des moulures, comme ils ont tir parti de la finesse
du grain de la pierre pour obtenir, par des ciselures faites  petits
coups, des plans nettement coups, des artes vives quoique peu
accentues. Les traditions antiques, l o elles taient vivantes, comme
en Provence, conservaient encore,  la fin du XIIe sicle, leur
influence, tout en permettant l'introduction des innovations. Parmi un
grand nombre d'exemples que nous pourrions citer, il en est un fort
remarquable: ce sont les bases des piliers du tour du choeur de l'glise
de Saint-Gilles (23). Les griffes d'angle viennent s'attacher au tore
infrieur de la base ionique romaine; leur sculpture rappelle la
sculpture antique. Cette base qui, en se retournant entre les piles,
forme le socle d'une clture, porte sur le sol du choeur et n'est
surleve que du ct du bas-ct en A. Il est  prsumer que les
colonnes portaient le filet et le cong comme la colonne antique[90].
Dans le choeur de l'glise de Vzelay, peu postrieur  celui de
Saint-Gilles (dernires annes du XIIe sicle), nous retrouvons encore
la tradition romaine, mais seulement dans le ft de la colonne qui porte
en B un tore, un filet et un cavet (24). Quant  la base elle-mme,
outre ses griffes, qui sont bien caractrises et n'ont rien d'antique
(voy. GRIFFE), son profil est le profil de la fin du XIIe sicle; le
bahut, qui surlve cette base sur le bas-ct, n'est pas couronn par
le quart de rond antique de Saint-Gilles, mais par un profil beaucoup
mieux appropri  cette place, en ce qu'au lieu de former une arte
coupante, il prsente un adouci. Ces quelques exceptions mises de ct,
la base ne dvie plus de la forme rationnelle que lui avaient donne les
architectes franais du XIIe sicle; elle ne fait que la perfectionner
jusqu' l'abus du principe logique qui avait command sa composition.

Un des plus beaux et derniers exemples de la base du XIIe sicle se
rencontre dans une petite glise de Bourgogne, l'glise de Montral prs
Avallon[91]. Nous donnons ici (25) une des bases des colonnes engages de
la nef de cette glise et son profil A moiti d'excution. L'pannelage
indiqu par la ligne ponctue est encore parfaitement respect ici. Les
piles de cette glise prsentent parfois des pilastres  pans coups au
lieu de colonnes engages; Ces pilastres ne portent pas sur un profil de
base rptant celui des colonnes: ils ont leur base spciale (26), dont
la composition vient appuyer notre thorie explique par la fig. 21 bis.
Ce n'est gure que dans les monuments levs sous une influence romaine,
comme les cathdrales de Langres et d'Autun, comme beaucoup d'difices
du Charolais et de la haute Bourgogne, que les pilastres (frquents dans
ces constructions pendant le XIIe sicle) posent sur des profils de
bases semblable  ceux des colonnes. La vritable architecture
franaise, naissante alors, n'admettait pas qu'un mme profil de base
pt convenir  un pilastre carr et  un cylindre. Et en cela, comme en
beaucoup d'autres choses, la nouvelle cole avait raison. Les tores et
filets des bases, fins, dtachs, prsentent dans les retours d'querre
des aiguits dsagrables  la vue, et surtout fort gnants  la hauteur
o ils se trouvent placs; car il est rare que le niveau suprieur des
bases,  dater du XIIe sicle, excde 1m,20 au-dessus du pav. Les
artes saillantes des bases de pilastres se fussent donc trouves  la
hauteur des hanches ou du coude d'un homme; et si les architectes du
moyen ge avaient toujours en vue l'chelle humaine dans leurs
compositions (voy. ARCHITECTURE), s'ils tenaient  ce qu'une base ft
plutt proportionne  la dimension humaine qu' celle de l'difice, on
ne doit pas tre surpris qu'ils vitassent avec soin ces angles dont les
vives artes menacent le passant. Tenant compte de la dimension humaine,
ils devaient naturellement penser  ne pas gner ou blesser l'homme,
pour lequel leurs difices taient faits[92]. Ces raisons, celles non
moins imprieuses dduites du nouveau systme de construction adopt ds
le commencement du XIIIe sicle, amenrent successivement les
architectes  modifier les bases.

C'est dans l'Ile de France qu'il faut tudier ces transformations
suivies avec persistance. Les architectes de cette province ne tardrent
pas  reconnatre que le plan carr de la plinthe et du socle tait
gnant sous le tore infrieur, quoique ses angles fussent adoucis et
rendus moins dangereux par la prsence des griffes. S'ils conservrent
les plinthes carres pour les bases des colonnes hors de porte, ils les
abattirent aux angles pour les grosses colonnes du rez-de-chausse.
Tmoin les colonnes monocylindriques du tour du choeur de la cathdrale
de Paris (fin du XIIe sicle); celles de la nef de la cathdrale de
Meaux, du tour du choeur de l'glise Saint-Quiriace de Provins, dont les
bases sont leves sur des socles et des plinthes donnant en plan un
octogone  quatre grands cts et quatre petits. Toutefois, comme pour
conserver  la base son caractre de force, un empatement considrable
sous le ft de la colonne, les constructeurs reculent encore devant
l'octogone  cts gaux; ils conservent la griffe, mais en lui donnant
moins d'importance puisqu'elle couvre une plus petite surface. La fig.
26 bis indique le plan, et l'angle abattu avec sa griffe d'une des bases
du tour du choeur dans la cathdrale de Paris, taille d'aprs ce
principe.

Mais que l'on veuille bien remarquer que ces bases,  plan octogonal
irrgulier, ne sont places que sous les grosses colonnes isoles du
rez-de-chausse; ces angles abattus ne se trouvent pas aux bases des
colonnes engages d'un faible diamtre. L'intention de ne pas gner la
circulation est ici manifeste[93]. Autour du choeur de la cathdrale de
Chartres (commencement du XIIIe sicle), les grosses colonnes qui
forment la prcinction du deuxime bas-ct sont portes sur des bases
dont le socle est cubique, et la plinthe octogonale rgulire (27). Mais
la position de ces colonnes accompagnant un emmarchement justifie la
prsence du socle  pan carr. En effet, ces marches interdisant la
circulation en tous sens, il tait inutile d'abattre les angles des
carrs. Ici la griffe est descendue d'une assise; elle dgage la base
dont la plinthe  la porte de la main est franchement octogone. Dj
mme le tore infrieur de cette base, pour garantir par sa courbure les
artes du polygone, viter la saillie des angles obtus, dborde les
faces de ce polygone, ainsi que l'indique en A le profil pris sur une
ligne perpendiculaire au milieu de l'une d'elles. En si beau chemin de
raisonner, les architectes du XIIIe sicle ne s'arrtent plus.  la
cathdrale de Reims (28), nous les voyons conserver la plinthe carre
avec ses griffes, mais garder les passants des artes par la premire
assise du socle B, qui est taille sur un plan octogonal; le tore
infrieur C dborde les faces D.

 la mme poque, on construisait la nef de la cathdrale d'Amiens et
une quantit innombrable d'difices dont les bases des gros piliers sont
profiles sur des plinthes et socles octogones. La griffe alors
disparat. Voici un exemple de ces sortes de bases  socle octogone tir
des colonnes monocylindriques des bas-cts du choeur de l'glise
Notre-Dame de Semur en Auxois (29). Pendant que l'on abattait partout,
de 1230  1240, les angles des plinthes et les socles des grosses piles,
afin de laisser une circulation plus facile autour de ces piliers
isols, on maintenait encore les bases  plinthes et socles carrs pour
les colonnes engages le long des murs, pour les colonnettes des
fentres, des arcatures, et toutes celles qui taient hors de la
circulation; seulement, pour les colonnes engages, on posait,
lorsqu'elles taient triples (ce qui arrivait souvent afin de porter
l'arc doubleau et les deux arcs ogives des votes), les bases ainsi que
l'indique la fig. 30. Il y avait  cela deux raisons: la premire, que
les tailloirs des chapiteaux tant souvent  cette poque poss suivant
la direction des arcs des votes, les faces B des tailloirs taient
perpendiculaires aux diagonales A; que ds lors les bases prenaient en
plan une position semblable  celle des chapiteaux; la seconde, que les
bases ainsi places prsentaient des pans coups B ne gnant pas la
circulation. Dj, ds 1230, la direction et le nombre des arcs des
votes commandaient non-seulement le nombre et la force des colonnes,
mais la position des bases (voy. CONSTRUCTION). Supprimant les griffes
aux bases des piliers isols, on ne pouvait les laisser aux bases des
colonnes engages et des colonnettes des galeries, des fentres, etc.
Les architectes du XIIIe sicle tenaient trop  l'unit de style pour
faire une semblable faute; mais nous ne devons pas oublier leur aversion
pour toute surface horizontale dcouverte et par consquent ne portant
rien. Les griffes enleves, l'angle de la plinthe carre redevenait
apparent, sec, contraire au principe des paulements et transitions.
Pour viter cet cueil, les architectes commencrent par faire dborder
de beaucoup le tore infrieur de la base sur la plinthe (31)[94]; mais
les angles A, malgr le bizeau C, laissaient encore voir une surface
horizontale, et le tore B ainsi dbordant (quoique le bizeau C ne ft
pas continu sous la saillie en D) tait faible, facile  briser; il
laissait voir par-dessous, si la base tait vue de bas en haut, une
surface horizontale E. On ne tarda gure  viter ces deux inconvnients
en entaillant les angles et en mnageant un petit support sous la
saillie du tore. La fig. 32 A indique en plan l'angle de la plinthe
dissimul par un cong, et B le support rserv sous la saillie du tore
infrieur. La fig. 33 donne les bases d'une pile engage du clotre de
la cathdrale de Verdun tailles d'aprs ce principe. On voit que l les
angles saillants, contre lesquels il et t dangereux de heurter les
pieds dans une galerie destine  la promenade ou  la circulation, ont
t vits par la disposition  pan coup des assises infrieures P.
Toutes ces tentatives se succdent avec une rapidit incroyable; dans
une mme construction, leve en dix ans, les progrs, les
perfectionnements apparaissent  chaque tage. De 1235  1245, les
architectes prirent le parti d'viter les complications de tailles pour
les plinthes et socles des bases des colonnes secondaires, comme ils
l'avaient fait dj pour les grosses colonnes des nefs, c'est--dire
qu'ils adoptrent partout, sauf pour quelques bases de colonnettes de
meneaux, la plinthe et le socle octogones.  la cathdrale d'Amiens,
dans les parties infrieures du choeur,  la Sainte-Chapelle de Paris,
dans la nef de l'glise de Saint-Denis, dans le choeur de la cathdrale
de Troyes, etc., toutes les bases des colonnes engages ou isoles sont
ainsi tailles (34). Quelques provinces cependant avaient,  la mme
poque, pris un autre parti. La Normandie, le Maine, la Bretagne
tablissaient les bases de leurs piliers, colonnes ou colonnettes
isoles ou engages, sur des plinthes et socles circulaires
concentriques  ces tores. Telles sont les bases des piles de la nef de
la cathdrale de Sez (35), les bases des colonnes de la partie de
l'glise d'Eu qui date de 1240 environ, du choeur de la cathdrale du
Mans de la mme poque, etc.; car il est  remarquer que, pendant les
premires annes du XIIIe sicle, ces dtails de l'architecture normande
ne diffrent que bien peu de ceux de l'architecture de l'Ile de France,
et qu'au moment o, dans les diocses de Paris, de Reims, d'Amiens,
d'Auxerre, de Tours, de Bourges, de Troyes, de Sens, on faisait passer
le plan infrieur de la base du carr  l'octogone, on adoptait en
Normandie et dans le Maine le socle circulaire. Cette dernire forme est
molle, pauvre, et est loin de produire l'effet encore solide de la base
sur socle octogone. C'est aussi  la forme circulaire que s'arrtrent
les architectes anglais,  la mme poque. L'influence du style franais
se fait sentir en Normandie  la fin du rgne de Philippe-Auguste; plus
tard, le style anglo-normand semble prvaloir, dans cette province, dans
les dtails sinon dans l'ensemble des constructions.

Cependant le profil de la base avait subi des modifications essentielles
de 1220  1240. Le tore infrieur (fig. 34) A s'tait aplati; la scotie
C se creusait et arrivait parfois jusqu' l'aplomb du nu de la colonne;
le tore suprieur B, au lieu d'tre trac par un trait de compas,
subissait une dpression qui allgeait son profil et lui donnait de la
finesse. Le but de ces modifications est bien vident: les architectes
voulaient donner plus d'importance au tore infrieur aux dpens des
autres membres de la base, afin d'arrter la colonne par une moulure
large et se drobant le moins possible aux yeux. Mais ce n'est que dans
les provinces mres de l'architecture ogivale que ces dtails sont
soumis  des rgles dictes par le bon sens et le got; ailleurs, en
Normandie, par exemple, o la dernire priode romane jette un si vif et
bel clat, on voit que l'cole ogivale est flottante, indcise; elle
mle ses profils romans au nouveau systme d'architecture; elle trace
ses moulures souvent au hasard, ou cherche des effets dans lesquels
l'exagration a plus de part que le got. Le profil de la base que nous
donnons (fig. 35) en est un exemple: c'est un profil roman; la scotie
est maladroitement remplie par un perl qui amollit encore ce profil,
dj trop plat pour une pile de ce diamtre. Ce n'est pas ainsi que
procdaient les matres, les architectes tels que Robert de Luzarches,
Pierre de Corbie, Pierre de Montereau et tant d'autres sortis des coles
de l'Ile de France, de la Champagne, de la Picardie et de la Bourgogne;
ils ne donnaient rien au hasard, et ils se rendaient compte, dans leurs
compositions d'ensemble comme dans le trac des moindres profils, en
praticiens habiles qu'ils taient, des effets qu'ils voulaient produire.

Qu'on ne s'tonne pas si,  propos des bases, nous entrons dans des
considrations aussi tendues. Les bases, leur compositions leurs
profils, ont, dans les difices, une importance au moins gale  celle
des chapiteaux; elles donnent l'chelle de l'architecture. Celles qui
sont poses sur le sol tant prs de l'oeil deviennent le point de
comparaison, le _module_ qui sert  tablir des rapports entre les
moulures, les faisceaux de colonnes, les nervures des votes. Trop fines
ou trop accentues, elles feront paratre les membres suprieurs d'un
monument lourds ou maigres[95].

Aussi les bases sont-elles traites par les grands matres des oeuvres
du XIIIe sicle avec un soin, un amour tout particulier. Si elles sont
poses trs-prs du sol et vues de haut en bas, leurs profils
s'aplatiront, leurs moindres dtails se prteront  cette position (36
A). Si, au contraire, elles portent des colonnes suprieures telles que
celles des fentres hautes, des triforiums, et si, par consquent, on ne
peut les voir que de bas en haut, leurs moulures, tores, scoties et
listels prendront de la hauteur (36 B), de manire que, par l'effet de
la perspective, les profils de ces bases infrieures et suprieures
paratront les mmes. Cette tude de l'effet des profils des bases est
bien vidente dans la nef de la cathdrale d'Amiens, btie d'un seul jet
de 1225  1235. L, plus les bases se rapprochent de la vote et plus
leurs profils sont hauts, tout en conservant exactement les mmes
membres de moulures.

Depuis les premiers essais de l'architecture du XIIe sicle, dans les
provinces de France, jusque vers 1225 environ, lorsque des piles se
composent de faisceaux de colonnes ingales de diamtre, la runion des
bases donne des profils diffrents de hauteur en raison de la grosseur
des diamtres des colonnes; du moins cela est frquent; c'est--dire que
la grosse colonne a sa base et la colonne fine la sienne, les profils
tant semblables mais ingaux. Ce fait est bien remarquable  la
cathdrale de Laon[96], dont quelques piles de la nef se composent de
grosses colonnes monocylindriques flanques de colonnettes dtaches,
d'un faible diamtre (37). A donne le profil de la grosse colonne
centrale et B le profil des colonnettes reposant tous deux sur un socle
et une plinthe de mme paisseur. Mais dj, de 1230  1240, nous voyons
les piles composes de colonnes de diamtres ingaux possder le mme
profil de base pour ces colonnes, indpendamment de leur diamtre. Il
est certain que, quelle que ft la composition de la pile, les
architectes du XIIIe sicle voulaient qu'elle et sa base, et non ses
bases; c'tait l une question d'unit.  la Sainte-Chapelle de Paris
(voy. fig. 34), les trois colonnes des piles engages et les colonnettes
de l'arcature ont le mme profil de base, qui se continue entre ces
colonnettes le long du pied de la tapisserie; seulement le profil
appliqu aux colonnettes de l'arcature et courant le long du parement
est plus camard que celui des grosses colonnes. Les architectes du XIIIe
sicle, artistes de got autant au moins que logiciens scrupuleux,
avaient senti qu'il fallait, dans leurs difices composs de tant de
membres divers, ns successivement du principe auquel ils s'taient
soumis, rattacher ces membres par de grandes lignes horizontales,
d'autant mieux accuses qu'elles taient plus rares. La base place
presque au niveau de l'oeil tait, plus que le sol encore, le vritable
point de dpart de toute leur ordonnance; ils cherchaient si bien 
viter, dans cette ligne, les ressauts, les dmanchements de niveaux,
qu'ils runissaient souvent les bases des piles adosses aux murs par
une assise continuant le profil de ces bases, ainsi qu'on peut le voir 
la Sainte-Chapelle de Paris.

Lorsque les difices se composent, comme les grandes glises, de ranges
de piles isoles et de piles engages dans les murs latraux, les bases
atteignent des niveaux diffrents, celles des grandes piles isoles
tant plus hautes que celles des piles des bas-cts; cela est fort bien
raisonn, car un niveau unique pour les bases des piles courtes et des
piles lances devait tre choquant; ce niveau et t trop lev pour
les piles des bas-cts ou trop bas pour les piles isoles qui montent
jusqu' la grande vote. Ainsi, pour les grandes piles, la base se
compose gnralement de trois membres: 1 d'un socle infrieur
circonscrivant les polygones, 2 d'un second socle avec moulure, 3 de
la base proprement dite avec sa plinthe; tandis que pour les piles des
bas-cts, la base ne se compose gure que de deux membres: 1 d'un
socle  la hauteur du banc, 2 de la base avec sa plinthe. Si le
bas-ct est double, le second rang de piles isoles est port sur des
bases dont le niveau est le mme que celui des bases des piles engages,
puisque ce second rang de piles n'a que la hauteur de celles adosses
aux murs latraux. Si grand que soit l'difice, les bases dont le niveau
est le plus lev ne dpassent jamais et atteignent rarement, dans les
monuments construits par les artistes de France au XIIIe sicle, la
hauteur de l'oeil, c'est--dire 1m,60. La hauteur de la base est donc le
vritable module de l'architecture ogivale; c'est le point de
comparaison, l'chelle; c'est comme une ligne de niveau trace au pied
de l'difice, qui rappelle partout la stature humaine. Si le sol s'lve
de quelques marches, comme dans les choeurs des glises, le niveau de la
base ressaute d'autant, retrace une seconde ligne de niveau, indique un
autre sol. Ces rgles sont bien loignes de celles qu'on a voulu baser
sur les ordres romains, et qui sont du reste rarement confirmes par les
faits; mais n'oublions pas qu'il faut tudier l'architecture antique et
l'architecture ogivale  deux points de vue diffrents.

En soumettant ainsi toutes les piles et les membres de ces piles  un
seul profil de bases, sans tenir compte des diamtres des colonnes, les
architectes obissaient  leur instinct d'artiste plutt qu' un
raisonnement de savants; ils avaient dvi de l'ornire logique. Nous ne
saurions trop le dire (parce que dans les arts, et surtout dans l'art de
l'architecture, entre la science pure et le caprice, il est un chemin
qui n'est ouvert qu'aux hommes de gnie), ce qui nous porte  tant
admirer nos architectes franais du XIIIe sicle, c'est qu'ils ont suivi
ce chemin, comme dans leur temps les Grecs l'avaient parcouru; mais
malheureusement cette voie, dans l'histoire des arts, n'est jamais
longue. Le got, le gnie, l'instinct ne se formulent pas, et l'heure
des pdants, des raisonneurs, succde bientt  l'inspiration qui
possde la science, mais la possde prisonnire et soumise.

Avant de passer outre et de montrer ce que devient ce membre si
important de l'architecture ogivale, la base, nous ne devons pas omettre
une observation de dtail qui a son importance. Si les bases des piles
de rez-de-chausse excutes de 1230  1260 ne prsentent que peu de
varits dans la composition de leurs profils et de leurs plans; si les
architectes pendant cette priode attachaient une grande importance 
ces bases infrieures, le point de dpart, le _module_ de leurs
difices, il semble qu'ils aient abandonn souvent l'excution des bases
des colonnes secondaires des ordonnances suprieures aux tailleurs de
pierre. Les ouvriers sortis de divers ateliers, runis en grand nombre
lorsqu'il s'agissait de construire un vaste difice (et  cette poque
on construisait avec une rapidit qui tient du prodige) (voy.
CONSTRUCTION), se permettaient de modifier certains profils de dtails
suivant leur got. Il n'est pas rare (et ceci peut tre observ surtout
dans les grands monuments) de trouver, dans les difices qui datent de
1240  1270, des bases de colonnettes, de meneaux de fentres, de
galeries suprieures, prsentant des rangs de pointes de diamant dans la
scotie, des bases sans scoties, avec tore suprieur d'une coupe
circulaire, avec plinthe carre simple ou avec angles abattus et
supports sous la saillie du tore infrieur. Il y a donc encore  cette
poque une certaine libert, mais elle se rfugie dans les parties des
difices qui sont hors de la vue, et se produit sans la participation de
l'architecte.

Au commencement du XIVe sicle, la base s'appauvrit, ses profils perdent
de leur hauteur et de leur saillie. Dans l'glise Saint-Urbain de Troyes
dj, qui ouvre le XIVe sicle, les bases des piliers et colonnettes
comptent  peine; les deux tores se sont runis et la scotie a disparu
(38); les moulures des socles sont maigres; et partout, au
rez-de-chausse comme dans les galeries suprieures, le profil est le
mme. On voit qu'alors les architectes cherchaient  dissimuler ce
membre d'architecture, si important dans les difices des premiers temps
de la priode ogivale,  viter des empatements dont l'importance tait
en dsaccord avec le systme vertical des constructions. En progressant,
l'architecture ogivale multiplie ses lignes verticales et efface ses
membres horizontaux; ceux-ci se rduisent de plus en plus pour
disparatre compltement au XVe sicle. Telle est la puissance d'un
principe logique poursuivi  outrance dans les arts, qu'il finit par
touffer ses propres origines.

Pendant les premires annes du XIVe sicle, les piliers possdent
encore la base  niveaux et profils uniques. Non-seulement les colonnes
formant faisceaux se subdivisent (voy. PILIER), mais elles commencent 
porter des artes saillantes destines  multiplier les lignes
verticales. Le profil des bases obit au contour donn par le plan de
ces piliers; et, dans ce cas, la plinthe conserve son plan carr, dont
l'angle saillant est couvert par l'excroissance que forme le tore
infrieur de la base. Dans le choeur de l'glise Saint-Nazaire de
Carcassonne (39), les piles engages prsentent en section horizontale A
des runions de colonnettes portant, la plupart, des artes saillantes;
le profil de la base contourne ces artes, et les saillies des tores
infrieurs sont accompagnes encore de petits supports. Les surfaces
horizontales sont soigneusement vites ici, car les plinthes carres
des bases pntrent un bizeau continu dpendant du socle qui circonscrit
le plan de ces plinthes. Toutefois un fait curieux doit tre signal
ici: le choeur de l'glise Saint-Nazaire de Carcassonne conserve encore
de grosses colonnes cylindriques, et, par exception, l'architecte de cet
difice n'ayant pas admis la plinthe polygonale sous les tores des
bases, fut entran  faire encore des griffes pour couvrir les angles
saillants des plinthes que le tore des bases des grosses colonnes ne
pouvait masquer (40). Ces exemples indiquent parfaitement la transition
entre la base du XIIIe sicle et la base du XIVe, car la plinthe  plan
carr et la griffe ne se retrouvent plus  partir de cette dernire
poque.  Saint-Nazaire de Carcassonne, nous voyons encore, sous la
plinthe, le profil B (40), qui figure une assise sous cette plinthe,
bien que par le fait ce profil B soit pris dans l'assise mme de la
base. C'tait l un contre-sens qui ne fut pas souvent rpt. Bientt,
en effet, le profil B du socle et la plinthe ne firent plus qu'un; les
deux profils des tores de la base arrivrent galement  ne former
qu'une seule moulure. Soit A (41) le profil d'une base de la fin du
XIIIe sicle; la scotie D est encore visible; ce n'est plus qu'un trait
grav; l'ancienne moulure du socle E tient  la plinthe et lui donne un
empatement dtach comme s'il y avait un joint en F, qui n'existe pas
cependant. La base se modifie encore; B, la scotie, disparat
entirement; le profil E s'amaigrit, son membre suprieur se dtache.
Puis enfin, vers 1230, C, les deux tores, se runissent, et le profil E
s'est fondu dans la plinthe. Les petits supports sous les saillies du
tore infrieur sont conservs lorsque la plinthe  plan carr persiste,
ce qui est rare. La plinthe devient polygonale pour mieux circonscrire
les tores. Ne comprenant plus les raisons d'art qui avaient engag les
architectes du milieu du XIIIe sicle  faire rgner la mme hauteur et
le mme profil de base sous toutes les colonnes, quel que ft leur
diamtre, et tendant  soumettre tous les dtails architectoniques  une
logique imprieuse, les constructeurs du XIVe sicle reviennent aux
bases ingales de hauteur en raison des diamtres des colonnes runies
en un seul faisceau. On peut en voir un exemple  la cathdrale de
Paris, dont les chapelles absidales ont t construites de 1325  1330;
les piles de tte de ces chapelles sont portes sur des bases ainsi
tailles (42). Toutefois, ici, les ingalits entre les hauteurs des
bases sont peu sensibles, et les tores sont profils au mme niveau.
L'oeil est ramen  une seule ligne horizontale de laquelle les piles
s'lancent. Pendant toute la dure du XIVe sicle, cette mthode est
suivie sans dviations sensibles. Ce n'est qu' la fin de ce sicle et
au commencement du XVe que les architectes imaginent de faire ressauter
les bases et de ne conserver ni les tores ni les plinthes au mme
niveau. Mais disons d'abord que les deux tores de la base, aprs
l'abandon de la scotie, s'taient si bien souds qu'on avait fini par
oublier l'origine de ce profil; des deux moulures, pendant le XVe
sicle, on n'en formait plus qu'une seule; et comme cette moulure se
trouvait prise dans la mme pierre que la plinthe, on ne la spara plus
de celle-ci par une coupe vive  angle droit, coupe qui, pour les
raisonneurs de cette poque, indiquait un lit qui n'avait jamais exist.
Du profil A (43) on arriva au profil B, et le membre C qui remplaait
l'ancien tore, au lieu d'tre trac sur un plan circulaire, prit la
forme polygonale de l'ancienne plinthe D, la colonne restant
cylindrique. Les architectes affectrent de profiler les bases d'une
mme pile  des niveaux diffrents, comme pour mieux sparer chaque
colonnette ou membre de ces piles, et pour viter la continuit des
lignes horizontales. Voici (44) un exemple de bases d'une pile du XVe
sicle tir de la nef de la cathdrale de Meaux. Ces exemples sont
trs-frquents, et nous ne croyons pas avoir besoin de les multiplier;
d'ailleurs il en est des bases du XVe sicle comme de tous les dtails
et ensembles architectoniques de cette poque, la complication des
formes arrive  la monotonie. Plus d'originalit, plus d'art; tout se
rduit  des formules d'appareilleur.  la fin du XVe sicle, les piles,
au lieu de se composer de faisceaux de colonnes cylindriques, reviennent
 la forme monocylindrique ou aux groupes de prismes curvilignes. Dans
le premier cas, une seule base  socle polygonal porte le gros cylindre
(45), dans le second, on retrouve la base principale, celle du corps du
pilier, dans laquelle viennent pntrer les petites bases partielles et
ressautantes des prismes groups autour de ce pilier. On se fait
difficilement une ide de la confusion qui rsulte de ce trac; mais les
appareilleurs et tailleurs de pierre de ce temps se faisaient un jeu de
ces pntrations de corps (voy. TRAIT).

Nous donnons ci-contre (46) la base d'une pile provenant du portique de
l'htel de la Trmoille  Paris; cet exemple confirme ce que nous
disons[97]. On voit, en coupe, le profil principal D de la base du
pilier, exprim en D' dans le plan P. Les bases ressautantes des prismes
accols  ce pilier viennent pntrer dans le profil D de manire  ce
que les angles saillants A E F G C H des plinthes tombent sur la
circonfrence de la courbe du socle infrieur. La colonne engage B, qui
a une fonction particulire, qui porte la retombe de l'arc doubleau et
de deux arcs ogives, possde sa base distincte. Les petites surfaces I
restant entre le profil D de base et le fond des gorges, sont tailles
en pente, ainsi que l'indique la coupe I'. On en tait donc venu, au XVe
sicle,  donner  chaque membre des piliers sa base propre,
indpendante, tout en laissant sous le corps du pilier une base
principale destine  recevoir les pntrations des bases secondaires
(voy. PILIER, PNTRATION).

Lorsqu'au commencement du XVIe sicle on fit un retour vers les formes
de l'architecture romaine, on reprit le profil de la base antique;
pendant quelque temps encore, le systme de bases appliqu  la fin du
XVe sicle se trouva ml avec le profil de la base romaine, ce qui
produit une singulire confusion; mais du moment que les ordres furent
rgulirement admis, les dernires traces des profils des bases du XVe
sicle disparurent (voy. PROFIL).

[Illustration: Fig. 1 et 1 bis.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3 et 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14 et 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21 et 21 bis.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23 et 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 26 bis.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 35 et 36.]
[Illustration: Fig. 37.]
[Illustration: Fig. 38.]
[Illustration: Fig. 39.]
[Illustration: Fig. 40.]
[Illustration: Fig. 41 et 42.]
[Illustration: Fig. 43.]
[Illustration: Fig. 44.]
[Illustration: Fig. 45.]
[Illustration: Fig. 46.]

     [Note 85: C'est au-dessous du sol de l'glise
     reconstruite au XIIe sicle que ces bases ont t dcouvertes
      leur ancienne place; autour d'elles ont t trouvs de
     nombreux fragments de chapiteaux et tailloirs du travail le
     plus barbare, des dbris de tuiles romaines. Il n'est pas
     douteux que ces restes dpendent de l'glise btie  Poissy
     par les premiers rois mrovingiens. Le sol de ces bases est 
     0m,60 en contre-bas du sol de l'glise du XIIe sicle.]

     [Note 86: Cette base provient de l'glise d'Ebreuil
     (Allier).]

     [Note 87: Ces deux derniers exemples appartiennent au
     XIIe sicle. C'est  M. Millet, architecte, que nous devons
     les dessins de ces deux bases.]

     [Note 88: Le choeur de la cathdrale de Langres ouvre un
     large champ  l'tude de la construction pendant le XIIe
     sicle; nous avons l'occasion d'y revenir aux mots
     CONSTRUCTION, VOUTE.]

     [Note 89: Cette loi, bien entendu, ne s'applique pas
     seulement aux bases, mais  tout l'ensemble comme aux dtails
     des constructions du moyen ge,  partir du XIIe sicle (voy.
     CONSTRUCTION).]

     [Note 90: Ce choeur est malheureusement dtruit, et les
     bases restent seules  leur place, ainsi que l'indique notre
     dessin.]

     [Note 91: Les profils de l'glise de Montral sont d'une
     puret et d'une beaut trs-remarquables, et leur excution
     est parfaite. Dans ce monument, toutes les bases et profils 
     la porte de la main sont polis, tandis que les parements
     sont taills au taillant simple d'une faon assez rustique.
     Ce contraste entre la taille des moulures et des parements
     est frquent  la fin du XIIe sicle et au commencement du
     XIIIe; il prte un charme tout particulier aux dtails de
     l'architecture (voy. TAILLE).]

     [Note 92: Combien ne voyons-nous pas dans nos difices
     modernes de ces corniches de stylobates prsenter leurs
     angles vifs  la hauteur de l'oeil? de ces artes de
     pilastres ou de bases que l'on maudit avec raison lorsque la
     foule vous prcipite sur elles?]

     [Note 93: Ces bases de la cathdrale de Paris doivent
     avoir t tailles et mises en place entre les annes 1175 et
     1180.]

     [Note 94: Base de l'glise de Notre-Dame de Semur, de
     Notre-Dame de Dijon, etc. Voyez aussi(37) la figure d'une
     base de la cathdrale de Laon, commencement du XIIIe sicle.]

     [Note 95: Combien d'difices, dont l'effet intrieur
     tait dtruit par ces amas de chaises ou de bancs encombrant
     leurs bases, paraissent cent fois plus beaux une fois ces
     meubles enlevs.]

     [Note 96: Commencement du XIIIe sicle.]

     [Note 97: Cette construction datait des dernires annes
     du XVe sicle.]



BASILIQUE, S. f. Chez les Grecs et les Romains de l'antiquit, la
basilique tait une salle plus longue que large, souvent avec bas-cts
et tribune au-dessus, termine,  l'extrmit oppose  l'entre, par un
hmicycle. C'tait l qu'on rendait la justice, que se traitaient les
affaires commerciales comme dans nos Bourses modernes. Parmi les
difices qui entouraient le _forum_, la basilique tenait une des
premires places. Vitruve la dcrit, en indique l'usage et les
dimensions.

Les basiliques antiques possdaient quelquefois des doubles bas-cts;
telle tait la basilique milienne dont le plan est trac sur les
fragments de marbre du grand plan de Rome lev sous Septime-Svre.
Lorsque les chrtiens purent pratiquer leur culte ostensiblement, ils se
servirent de la basilique antique comme convenant mieux aux runions de
fidles que tout autre difice du paganisme; les premires glises
qu'ils levrent en adoptrent la forme.  proprement parler, il n'y a
pas en France, depuis le Xe sicle, de basilique (voy. ARCHITECTURE,
ARCHITECTURE RELIGIEUSE).

Ce nom fut seulement appliqu  quelques glises primitives de Rome,
telles que Saint-Pierre[98], Sainte-Marie-Majeure, Saint-Jean-de-Latran,
qui sont les trois grandes basiliques chrtiennes de premier ordre.
Saint-Laurent, Sainte-Agns, Saint-Paul (hors les murs) et plusieurs
autres glises de la cit antique, conservent aussi le titre de
basilique. En France, quelques-unes de nos glises obtinrent des papes
le privilge d'tre dsignes comme basiliques; mais, au point de vue
architectonique, on ne peut leur donner ce nom. Le plan et les
dispositions gnrales de la basilique antique peuvent convenir aux
glises chrtiennes; mais ces monuments ne doivent tre considrs que
comme l'appropriation d'un difice antique  un besoin moderne, non
comme la ralisation d'un programme arrt; cela est si vrai, que les
constructeurs du moyen ge, du moment qu'ils abandonnrent les
traditions abtardies de l'antiquit, cherchrent de nouvelles
dispositions comme plan, et un nouveau systme de construction; c'est ce
qui a fait dire  beaucoup de personnes s'occupant des arts religieux,
que les glises romane et ogivale taient les seules qui fussent
vraiment chrtiennes.

Si cela n'est pas soutenable au fond, puisque dans la ville chrtienne
par excellence il n'existe pas une glise btie suivant la donne romane
ou ogivale, nous sommes bien forcs de reconnatre que le christianisme,
en Occident, a _trouv_ une forme nouvelle qu'il a merveilleusement
applique aux besoins du culte. On peut adopter ou repousser cette
forme, elle n'appartient pas moins au catholicisme; bonne ou mauvaise,
c'est son oeuvre.

     [Note 98: Si Saint-Pierre de Rome a conserv son nom de
     basilique, il n'est pas besoin de dire que la disposition de
     l'difice actuel ne rappelle en rien celle des basiliques
     primitives.]



BASSYE, vieux mot employ pour _latrines, priv_ (voy. PRIV).



BAS-RELIEF, s. m. (voy. IMAGERIE).



BASTARDE, s. f. Vieux mot employ pour dsigner une pice de bois de
moyenne grandeur.



BASTIDE, s. f. _Bastille_. On entendait par bastide, pendant le moyen
ge, un ouvrage de dfense isol, mais faisant cependant partie d'un
systme gnral de fortification: On doit distinguer les bastilles
permanentes des bastilles leves provisoirement; les bastilles tenant
aux fortifications d'une place, de celles construites par les
assigeants pour renforcer une enceinte de circonvallation ou de
contrevallation. Le mot _bastide_ est plutt employ jusqu' la fin du
XIIIe sicle pour dsigner des ouvrages provisoires destins  protger
un campement que des constructions  demeure; ce n'est que par extension
que l'on dsigne,  partir de cette poque, par bastide ou bastille, des
forts en maonnerie se reliant  une enceinte. Le mot _bastide_ est
souvent appliqu  une maison isole, btie en dehors des murs d'une
ville[99].

Lorsque les Romains investissaient une place forte, et se trouvaient
dans la ncessit de faire un sige en rgle, leur premier soin tait
d'tablir des lignes de circonvallation et de contrevallation,
renforces de distance en distance par des tours en bois ou mme en
maonnerie. S'il tait facile d'lever les tours des lignes de
circonvallation, on comprendra que les assigs s'efforaient d'empcher
l'tablissement des tours tenant aux lignes de contrevallation, de
dtruire ces ouvrages que l'on dressait en face des remparts de la
place, souvent  une trs-petite distance. Cependant les armes romaines
attachaient la plus grande importance  ces ouvrages, que nous ne
pouvons comparer qu' nos batteries de sige et  nos places d'armes.
lever en face des tours d'une ville assige des tours plus hautes afin
de dominer les fortifications, d'empcher les dfenseurs de se tenir sur
les chemins de ronde, et de protger ainsi le travail du mineur, tait
le moyen lent mais sr que les armes romaines mettaient en pratique,
avec autant de mthode et de persvrance que d'habilet. Nous ne
pourrions nous occuper en dtail de la bastide, sans avoir au pralable
indiqu l'origine de cet ouvrage d'aprs les donnes antiques. Il faut
convenir d'ailleurs que jamais les armes du moyen ge ne prsentrent
un corps aussi disciplin et homogne que les armes romaines, et que,
par consquent, les moyens d'attaque rgulire qu'elles mirent en
pratique ne purent rivaliser avec ceux employs par les Romains.

Lorsque le lieutenant C. Trbonius fut laiss par Csar au sige de
Marseille, les Romains durent lever des ouvrages considrables pour
rduire la ville, qui tait forte et bien munie. L'un de leurs travaux
d'approche, vritable bastide, est d'une grande importance; nous donnons
ici la traduction du passage des _Mmoires de Csar_ qui le dcrit, en
essayant de la rendre aussi claire que possible:

Les lgionnaires, qui dirigeaient la droite des travaux, jugrent
qu'une tour de briques, leve au pied de la muraille (de la ville),
pourrait leur tre d'un grand secours contre les frquentes sorties des
ennemis, s'ils parvenaient  en faire une bastille ou un rduit. Celle
qu'ils avaient faite d'abord tait petite, basse; elle leur servait
cependant de retraite. Ils s'y dfendaient contre des forces
suprieures, ou en sortaient pour repousser et poursuivre l'ennemi. Cet
ouvrage avait trente pieds sur chaque ct, et l'paisseur des murs
tait de cinq pieds; on reconnut bientt (car l'exprience est un grand
matre) qu'on pourrait au moyen de quelques combinaisons tirer un grand
parti de cette construction, si on lui donnait l'lvation d'une tour.

Lorsque la bastille eut t leve  la hauteur d'un tage, ils (les
Romains) placrent un plancher compos de solives dont les extrmits
taient masques par le parement extrieur de la maonnerie, afin que le
feu lanc par les ennemis ne pt s'attacher  aucune partie saillante de
la charpente. Au-dessus de ce plancher ils surlevrent les murailles de
brique autant que le permirent les parapets et les mantelets sous
lesquels ils taient  couvert; alors,  peu de distance de la crte des
murs, ils posrent deux poutres en diagonale pour y placer le plancher
destin  devenir le comble de la tour. Sur ces deux poutres, ils
assemblrent des solives transversales comme une enrayure, et dont les
extrmits dpassaient un peu le parement extrieur de la tour, pour
pouvoir suspendre en dehors des gardes destines  garantir les ouvriers
occups  la construction du mur. Ils couvrirent ce plancher de briques
et d'argile pour qu'il fut  l'preuve du feu, et tendirent dessus des
couvertures grossires, de peur que le comble ne ft bris par les
projectiles lancs par les machines, ou que les pierres envoyes par les
catapultes ne pussent fracasser les briques. Ils faonnrent ensuite
trois nattes avec des cbles servant aux ancres des vaisseaux, de la
longueur de chacun des cts de la tour et de la hauteur de quatre
pieds, et les attachrent aux extrmits extrieures des solives (du
comble), le long des murs, sur les trois cts battus par les ennemis.
Les soldats avaient souvent prouv, en d'autres circonstances, que
cette sorte de garde tait la seule qui offrit un obstacle impntrable
aux traits et aux projectiles lancs par les machines. Une partie de la
tour tant acheve et mise  l'abri de toute insulte, ils transportrent
les mantelets dont ils s'taient servis sur d'autres points des ouvrages
d'attaque. Alors, s'tayant sur le premier plancher, ils commencrent 
soulever le toit entier, tout d'une pice, et l'enlevrent  une hauteur
suffisante pour que les nattes de cbles pussent encore masquer les
travailleurs. Cachs derrire cette garde, ils construisaient les murs
en briques, puis levaient encore le toit, et se donnaient ainsi
l'espace ncessaire pour monter peu  peu leur construction. Quand ils
avaient atteint la hauteur d'un nouvel tage, ils faisaient un nouveau
plancher avec des solives dont les portes taient toujours masques par
la maonnerie extrieure; et de l ils continuaient  soulever le comble
avec ses nattes. C'est ainsi que, sans courir de dangers, sans s'exposer
 aucune blessure, ils levrent successivement six tages. On laissa
des meurtrires aux endroits convenables pour y placer des machines de
guerre.

Lorsqu'ils furent assurs que de cette tour ils pouvaient dfendre les
ouvrages qui en taient voisins, ils commencrent  construire un _rat_
(musculus)[100], long de soixante pieds, avec des poutres de deux pieds
d'quarrissage, qui du rez-de-chausse de la tour les conduiraient 
celle des ennemis et aux murailles. On posa d'abord sur le sol deux
sablires d'gale longueur, distantes l'une de l'autre de quatre pieds;
on assembla dans des mortaises faites dans ces poutres des poteaux de
cinq pieds de hauteur. On runit ces poteaux par des traverses en forme
de frontons peu aigus pour y placer les pannes destines  soutenir la
couverture du _rat_. Par-dessus on posa des chevrons de deux pieds
d'quarrissage, relis avec des chevilles et des bandes de fer. Sur ces
chevrons on cloua des lattes de quatre doigts d'quarrissage, pour
soutenir les briques formant couverture. Cette charpente ainsi ordonne,
et les sablires portant sur des traverses, le tout fut recouvert de
brique et d'argile dtrempe, pour n'avoir point  craindre le feu qui
serait lanc des murailles. Sur ces briques on tendit des cuirs, afin
d'viter que l'eau dirige dans des canaux par les assigs ne vnt 
dtremper l'argile; pour que les cuirs ne pussent tre altrs par le
feu ou les pierres, on les couvrit de matelas de laine. Tout cet ouvrage
se fit au pied de la tour,  l'abri des mantelets, et tout--coup,
lorsque les Marseillais s'y attendaient le moins,  l'aide de rouleaux
usits dans la marine, le _rat_ fut pouss contre la tour de la ville,
de manire  joindre son pied.

Les assigs, effrays de cette manoeuvre rapide, font avancer,  force
de leviers, les plus grosses pierres qu'ils peuvent trouver, et les
prcipitent du haut de la muraille sur le _rat_. Mais la charpente
rsiste par sa solidit, et tout ce qui est jet sur le comble est
cart par ses pentes.  cette vue, les assigs changent de dessein,
mettent le feu  des tonneaux remplis de poix et de goudron et les
jettent du haut des parapets. Ces tonneaux roulent, tombent  terre de
chaque ct du _rat_ et sont loigns, avec des perches et des fourches.
Cependant nos soldats  couvert sous le _rat_ branlent avec des leviers
les pierres des fondations de la tour des ennemis. D'ailleurs le _rat_
est dfendu par les traits lancs du haut de notre tour de briques: les
assigs sont carts des parapets de leurs tours et de leurs courtines;
on ne leur laisse pas le temps de s'y montrer pour les dfendre. Dj
une grande quantit des pierres des soubassements sont enleves, une
partie de la tour s'croule tout  coup.[101] Afin d'claircir ce
passage, nous donnons (1) une coupe perspective de la tour ou bastille
dcrite ci-dessus par Csar, au moment o les soldats romains sont
occups  la surlever  couvert sous le comble mobile. Celui-ci est
soulev aux quatre angles au moyen de vis de charpente, dont le pas
s'engage successivement dans de gros crous assembls en deux pices et
maintenus par les premires solives latrales de chacun des tages, et
dans les angles de la tour; de cette faon ces vis sont sans fin, car
lorsqu'elles quittent les crous d'un tage infrieur, elles sont dj
engages dans les crous du dernier tage pos; des trous percs dans le
corps de ces vis permettent  six hommes au moins de virer  chacune
d'elles au moyen de barres, comme  un cabestan. Au fur et  mesure que
le comble s'lve, les maons le calent sur plusieurs points et
s'arasent. Aux extrmits des solives du comble sont suspendues les
nattes de cbles pour abriter les travailleurs. Quant au _rat_ ou
galerie destine  permettre aux pionniers de saper  couvert le pied
des murailles des assigs, sa description est assez claire et dtaille
pour n'avoir pas besoin de commentaires.

Protger les travaux des mineurs, possder prs des murailles attaques
un rduit considrable, bien muni, propre  contenir un poste nombreux
destin  couvrir les parapets de projectiles et  prendre en flanc les
dtachements qui tentaient des sorties, telle tait la fonction de la
bastille romaine, que nous voyons employe, avec des moyens moins
puissants, il est vrai, aux siges d'Alsia et de Bourges. L ce ne sont
que des ouvrages en terre en forme de fer  cheval, avec fosss et
palissades, sortes de barbacanes destines  permettre  des corps de
troupes de sortir en masse sur le flanc des assaillants jets sur les
lignes. Il va sans dire que ces bastides taient garnies de machines de
jet propres soit  battre les tours de la place assige, soit  enfiler
les fosss des lignes de circonvallation et de contrevallation.

Ce systme est galement appliqu ds les premiers temps du moyen ge
par les armes assigeantes et assiges pour battre les remparts et
dfendre des points faibles, ou plutt il ne cesse d'tre employ; car
vaincre un ennemi c'est l'instruire, et les Romains, en soumettant les
barbares, leur enseignaient l'art de la guerre. Charles le Chauve, pour
empcher les Normands de remonter la Seine, avait fait lever  Pistes,
aux deux extrmits d'un pont, qui est probablement le Pont-de-l'Arche,
deux forts, vritables bastilles. Dans l'enceinte de l'abbaye de
Saint-Denis, le mme prince, en 866, afin de mettre le monastre, 
l'abri d'un coup de main, fit lever une petite bastide qui suffit pour
empcher les Normands de s'emparer dsormais de ce poste.  la mme
poque, les ponts situs aux embouchures de la Marne et de l'Oise, 
Charenton et  Auvers, furent galement munis de bastides[102]. Toutefois,
si les textes font mention d'ouvrages de ce genre pendant l'poque
carlovingienne, si quelques vignettes de manuscrits reprsentent des
bastides, nous ne connaissons aucun monument qui donne une ide aussi
nette de la construction d'une bastide offensive que le texte de Csar
prcit. Nous en sommes rduits  constater simplement que ces ouvrages
sont gnralement levs en bois, qu'ils affectent de prfrence la
forme carre, qu'ils sont  plusieurs tages avec plate-forme pour le
jeu des machines, et crnelages pour garantir les soldats. Une des
reprsentations les plus claires de bastides provisoires leves en
dehors des murailles d'une place forte, se trouve sculpte sur le cintre
de la porte nord de la cathdrale de Modne. C'est un bas-relief du XIe
sicle retraant l'histoire d'Artus de Bretagne (2)[103]. Les deux
bastides figures dans ce bas-relief sont videmment en bois et 
plusieurs tages. Nous ne saurions dire si elles appartiennent  la
ville, ou si elles dpendent d'une ligne de contrevallation; mais ce
point est de mdiocre importance; elles servent de refuge  des soldats
soit pour dfendre, soit pour attaquer la ville. Car si les assigeants
levaient des bastides sur la circonfrence de leurs lignes, souvent
aussi les assigs, lorsque les murailles ne prsentaient pas une
dfense trs-forte, en construisaient en dehors des murs, de distance en
distance, pour protger ces murs, loigner les assaillants ou les
prendre en flanc et en revers, s'ils se prsentaient pour livrer
l'assaut. Dans ce cas, ces bastides taient entoures de palissades et
de fosss; elles se reliaient aux barbacanes des portes, ou les
surmontaient. Quelquefois mme les portes et les bastides ne faisaient
qu'un seul corps d'ouvrages derrire une barbacane; on en levait aussi
pour commander une tte de pont, un dfil, un passage, comme le fit
Charles le Chauve au IXe sicle. L'enceinte de Paris, commence sous le
roi Jean et acheve sous Charles V, tait dfendue par des bastides
relies entre elles par une courtine et de doubles fosss avec une braie
entre eux deux[104]. Ces bastides avaient la forme en plan d'un
paralllogramme dont le grand ct faisait face  l'extrieur. Les
portes principales de Paris sont aussi dsignes quelquefois par le mot
bastide, la bastide Saint-Denis[105], la bastide Saint-Antoine. Nous nous
occuperons plus particulirement de cette dernire, qui conserva le nom
de bastide ou bastille par excellence.

Ds le temps du roi Jean, ou mme avant cette poque, il existait 
l'entre de la rue Saint-Antoine une porte flanque de deux hautes
tours; Charles V rsolut de faire de cette porte une forte bastide. Vers
1369, ce prince donna ordre  Hugues Aubriot, prvt de Paris, d'ajouter
 ces deux tours un ouvrage considrable, compos de six autres tours
relies entre elles par d'paisses courtines. Ds lors il paratrait que
la Bastille ne fut plus une porte mais un fort protgeant la porte
Saint-Antoine construite vers le faubourg au nord. La bastille
Saint-Antoine conserva toutefois son ancienne entre; dans la partie
neuve, trois autres portes furent perces dans les deux axes, afin de
pouvoir entrer dans le fort ou en sortir par quatre ponts jets sur les
fosss. C'tait l un vritable fort isol, ferm  la gorge, commandant
la campagne et la ville au loin, indpendant de l'enceinte mais
l'appuyant. Le nom de bastille par excellence donn  ce poste indique
clairement ce que l'on entendait par bastide au moyen ge. Nous donnons
(3) le plan de la bastille Saint-Antoine. Les deux tours H I dpendaient
de la porte primitive A. En B s'ouvrait la porte du ct de l'Arsenal,
au sud; en F la porte en face la rue Saint-Antoine, et en C la porte du
ct du nord se reliant  l'enceinte de Paris (les boulevards
actuels)[106]. La grande tapisserie de l'htel de ville reprsentant Paris
 vol d'oiseau tel qu'il existait sous Charles IX, fait voir la bastille
Saint-Antoine avec ses alentours. Nous avons essay,  l'aide de ce
plan, de donner une vue cavalire de cette forteresse (4), prise du ct
sud. En A on aperoit le sommet de la porte Saint-Antoine, en B les
murailles de la ville; en C le pont de la Bastille jet en face la rue
Saint-Antoine, et en D un gros ouvrage en terre intitul, sur la
tapisserie en question, le _bastillon_, ouvrage qui datait probablement
de la fin du XVe sicle. Ce bastillon est un cavalier assez lev
commandant les dehors et flanquant les vieilles murailles de Charles V.
Dans le mme plan dpos  l'htel de ville, on voit un gros bastillon 
peu prs semblable  celui-ci, construit  ct et en dehors de la porte
du Temple. Mais nous reviendrons tout  l'heure sur ces sortes
d'ouvrages.

Pendant les XIVe et XVe sicles il est fort souvent question de
bastilles en terre, en pierres sches ou en bois leves par des armes
pour protger leurs camps et battre des murailles investies, pour couper
les communications ou tenir la campagne. Les Anglo-Normands paraissent
surtout avoir adopt ce systme pendant leurs guerres, et il semblerait
mme que chez eux cette habitude tait venue du nord plutt que par la
tradition romaine. Lors de leurs grandes invasions sur le continent
occidental au IXe sicle, les Normands choisissent une le sur un
fleuve, un promontoire, un lieu dfendu par la nature; l ils
tablissent des campements fortifis par de vritables _blockaus_, y
laissent des garnisons et remontent les fleuves sur leurs bateaux, vont
piller le pays, attaquer les villes ouvertes, les monastres, et
reviennent dposer leur butin dans ces camps, o parfois ils hivernent.
Plus tard, lorsque les Normands tablis dans les provinces du nord de la
France vont faire la conqute de l'Angleterre, ils couvrent le pays de
bastilles; ils ne se sont pas plus tt empar d'une ville ou d'une
bourgade, qu'ils y lvent des ouvrages isols, des postes militaires
solidement construits, au moyen desquels ils maintiennent les habitants.
C'est en grande partie  ces prcautions,  cette dfiance salutaire 
la guerre, qu'il faut attribuer le succs incroyable des armes de
Guillaume le Conqurant au milieu d'un pays toujours prt  se soulever,
la russite d'une conqute odieuse aux populations galloises et saxonnes
de la Grande-Bretagne. C'est encore  ces moyens que les Anglo-Normands
ont recours lorsqu'ils font invasion sur le sol franais pendant les
XIVe et XVe sicles. Lorsque douard assige Calais, il entoure ses
lignes de bastilles; il en garnit les passages (voy. ARCHITECTURE
MILITAIRE). Quand enfin la ville d'Orlans est investie, en 1428, le
comte de Sallebery y mis des bastilles du ct de la Beausse[107]. Les
bourgeois d'Orlans et la Pucelle  leur tte sont obligs, pour faire
lever le sige, d'attaquer ces bastilles et d'y mettre le feu.
L'organisation des armes anglo-normandes, leur gnie pendant le moyen
ge, se prtaient  ces travaux; en France, au contraire, la gendarmerie
les ddaignait, et l'infanterie, indiscipline, recrute de tous cts,
n'en souponnait pas l'utilit; elle et t d'ailleurs incapable de les
excuter. Les bastilles de campagne ou d'assigeants taient couronnes
par une plate-forme afin de permettre l'tablissement de machines de jet
et de pouvoir ainsi, ou commander la campagne, ou battre les tours des
assigs. Il est  croire qu'il en tait de mme pour les bastilles
permanentes, et que la grande bastille Saint-Antoine eut, de tout temps,
ses tours termines par des plates-formes. Sous Charles V on faisait
usage dj de l'artillerie  feu, et il est possible que ces
plates-formes aient reu ds l'origine quelques bombardes. Assigs
comme assigeants, au moment de l'emploi de l'artillerie  feu,
plaaient de prfrence leurs pices destines  l'attaque ou  la
dfense sur des points levs, et dans la position que l'on donnait aux
machines de jet; en substituant le canon aux trbuchets, aux machines
lanant des projectiles en bombe au moyen de contre-poids, on ne
changeait que le moteur, et l'on conservait la position de l'engin. Les
premires bombardes ne lanaient pas des projectiles de plein fouet,
mais suivant une parabole comme les trbuchets; il y avait ds lors
avantage  dominer les points que l'on voulait battre, et ce ne fut
qu'au XVe sicle que l'artillerie  feu fut place prs du sol et que
l'on reconnut l'avantage du tir rasant (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE). La
bastille, en tant qu'ouvrage lev et isol, devint donc la dfense
approprie  l'artillerie  feu. Pendant les guerres du XVe sicle, les
vieilles enceintes du moyen ge parurent bientt insuffisantes pour
rsister au canon; des bastilles ou bastillons furent levs autour de
ces enceintes, soit en dehors, soit en dedans, mais de prfrence en
dehors, pour mettre des pices en batterie. On tait press par le
temps; les malheurs publics ne permettaient pas d'employer des sommes
considrables  la construction de ces sortes d'ouvrages, et ils furent
presque toujours levs en terre avec revtissement de bois ou de pierre
sche.

Les bastillons de Paris, dont nous avons vu un exemple dans la fig. 4,
peuvent donner l'ide des essais tents pour flanquer les vieilles
murailles et placer de l'artillerie  feu. Plus tard, sous Louis XI,
Charles VIII et Franois Ier, beaucoup de ces ouvrages furent solidement
tablis en maonnerie et prirent le nom, conserv jusqu' nos jours, de
_bastions_. Quant aux bastilles de campagne, nous les voyons encore
employes au commencement du XVIe sicle: ce sont, comme nous l'avons
dit plus haut, de vritables blockaus propres  contenir un poste et de
l'artillerie. Voici (5) un de ces ouvrages en bois entour d'un foss et
d'une palissade, reprsent dans le _Rcit des actions de l'empereur
Maximilien Ier_[108]. Toutefois, le nom de bastille cesse d'tre appliqu,
 partir du XVIe sicle, aux ouvrages isols ou flanquants; ils prennent
ds lors le nom de bastions, et, dans certains cas, de boulevards (voy.
ces mots). Seule peut-tre, la bastille Saint-Antoine de Paris conserva
son nom jusqu'au jour de sa dmolition. Il n'est pas besoin de rappeler
que cette forteresse servit de prison d'tat depuis l'poque de sa
construction jusqu' la fin du dernier sicle, et, commandant un
faubourg populeux, relie  l'Arsenal par des murs et des fosss, elle
tait reste le signe visible de la suzerainet royale au centre de
Paris, depuis la reconstruction du vieux Louvre.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]

     [Note 99: Ducange, _Gloss._]

     [Note 100: Isidorus, libro duodevigesimo _Etymologiarum_,
     capite _de Ariete: Musculus_, inquit, _cuniculo similis sit,
     quo murus perfoditur: ex quo et appelatur, quasi murusculus._
     (Godesc. Stewec. _Comm._ ad lib. IV Veget, 1492.)]

     [Note 101: Cs., _De Bello civ._, lib. II, cap. VIII, IX, X,
     XI.]

     [Note 102: Voy. _Hist. des expd. marit. des Normands_, par
     M. Depping. Paris, 1844.]

     [Note 103: Ce curieux bas-relief nous a t signal par M.
     Didron, qui l'a fait dessiner pendant son sjour  Modne;
     nous le croyons indit; la communication obligeante de M.
     Didron est donc d'un grand intrt.]

     [Note 104: Dans les extraits des comptes imprims  la suite
     du _Mmoire_ de Bouquet, il est question des _Eschiffles_ et
     des _Bastides_ tant sur les murs de Paris, sur les fosss
     pleins d'eau, par devers la porte Saint-Denys en France (p.
     176.) Voy. les _Dissert. archol. sur les anciennes
     enceintes de Paris_, par Bonnardot, 1852.]

     [Note 105: _Mmoire_ de Bouquet, et _Journ. de Paris sous
     Charles VI_, 1429.]

     [Note 106: La tour G tait nomme tour du Puits, les tours H
     de la Chapelle, I du Trsor, K de la Comt, O de la
     Bazinire, N de la Bertaudire, M de la Libert, L du Coin; P
     Q taient des btiments d'une poque assez rcente, mais qui
     peut-tre remplaaient un ancien logis. D tait la grande
     cour, E la cour du Puits, R un corps de garde et S des
     magasins. Les portes A C F taient mures depuis longtemps
     lorsque la Bastille fut dmolie.]

     [Note 107: Alain Chartier, _Hist. de Charles VII_.]

     [Note 108: _Le Roi sage, Rcit, etc._, par M. Treitzaurwein,
     grav. par Haunsen Burgmayr. Vienne, publ. en 1775, p. 144.]


BASTION, s. m. Ouvrage saillant de fortification, adopt depuis le XVIe
sicle pour flanquer les enceintes et empcher les approches par des
feux croiss (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE). Les bastions remplacrent
les tours du moyen ge. Les mots _bastide, bastille, bastillon_,
expliquent l'origine du bastion. La plupart des anciennes enceintes que
l'on voulut renforcer  la fin du XVe sicle, lorsque l'artillerie de
sige eut acquis une grande puissance de destruction, furent entoures
de bastions en terre gazonne ou revtue de maonnerie, lorsque le temps
et les ressources le permettaient. Dans ce dernier cas, on donna aux
bastions primitifs plusieurs tages de feux, afin de commander la
campagne au loin et de battre les assigeants lorsqu'ils s'emparaient
des fosss. En France, en Allemagne et en Italie, on voit apparatre le
bastion ds la fin du XVe sicle; les Italiens prtendent tre les
inventeurs de ce genre de dfense; mais nous ne voyons pas que les faits
viennent appuyer cette prtention. En France et en Allemagne, les
bastions ronds s'lvent en mme temps, de 1490  1520. Il nous
semblerait plus raisonnable, de supposer que, pendant les guerres
d'Italie de la fin du XVe sicle, Franais, Italiens, Suisses et
Allemands, perfectionnrent  l'envi les moyens d'attaque et de dfense.
Le texte de Machiavel que nous avons cit dans l'article _Architecture
militaire_[109] est loin de donner  l'Italie cette prdominance sur les
autres contres occidentales de l'Europe[110]. Quoi qu'il en soit, la
France et l'Allemagne, qui, pendant toute la dure du XVIe sicle,
eurent de longues et terribles guerres  soutenir, guerres civiles,
guerres trangres, ne cessrent de fortifier  nouveau leurs anciennes
places, de munir les chteaux de dfenses propres  rsister 
l'artillerie. En France, les armes royales et les armes de la rforme,
assigeantes et assiges tour  tour dans les mmes villes,  quelques
mois de distance, instruites par l'exprience, ajoutaient tous les jours
de nouveaux ouvrages de dfense aux forteresses ou perfectionnaient les
anciens; et il faut dire que si, pendant ces temps malheureux, un
certain nombre d'ingnieurs italiens montrrent un vritable talent, ce
fut souvent au service des rois de France. Tous les hommes qui
s'occupaient de construction dans notre pays, pendant ce sicle, taient
familiers avec l'art de la fortification, et Bernard Palissy lui-mme
prtendit avoir trouv un systme de dfense des places  l'abri des
attaques les plus formidables[111].

Parmi les premiers ouvrages  demeure qui peuvent tre considrs comme
de vritables bastions, nous citerons les quelques grosses tours rondes
qui flanquent les angles saillants de la ville de Langres[112]. Le plus
important de ces bastions est un ouvrage circulaire qui dfend une
porte; il est  trois tages de batteries, dont deux sont casemates. La
fig. 1 donne le plan du rez-de-chausse de ce bastion, la fig. 2 le plan
du premier tage, et la fig. 3 la coupe. Les embrasures des deux tages
casemats sont ouvertes de manire  flanquer les courtines. La batterie
suprieure seule devait tre rserve pour battre la campagne au loin.
Les bastions de la ville de Langres ne sont pas levs en terre; ce sont
encore en ralit des tours en maonnerie d'un fort diamtre, et dont
les murs sont assez pais pour rsister au boulet. La vue extrieure (4)
du bastion dont nous venons de donner les plans et la coupe, a conserv
l'apparence d'une tour du moyen ge, si ce n'est que cet ouvrage est bas
eu gard  son diamtre, et que les parements sont dresss en talus pour
mieux rsister aux boulets de fer. Les gargouilles qui garnissent le
pourtour de l'ouvrage dmontrent bien clairement qu'il n'tait point
autrefois couvert par un comble, mais par une plate-forme. Ce bastion
fut d'ailleurs remani peu de temps aprs sa construction premire, et
exhauss;  l'intrieur les votes indiquent un changement, et les deux
rangs superposs des gargouilles (fig. 4) ne peuvent faire douter que la
plate-forme n'ait t surleve.

Les premiers bastions circulaires n'taient pas toujours cependant
dpourvus de combles, sans parler des grosses tours rondes de la ville
de Nuremberg bties par Albert Durer (voy. TOUR), qui peuvent passer
pour de vritables bastions dans l'acception primitive du mot, et ont
toujours t couvertes; voici (5) des bastions de l'ancienne enceinte de
Soleure galement couronns par des combles[113]. On reconnut bientt que
ces bastions circulaires n'taient pas assez vastes, que leurs feux
divergents ne pouvaient contrarier les approches des assigeants, qu'ils
ne flanquaient les courtines que par deux ou trois bouches  feu, qu'ils
n'opposaient pas des faces tendues aux batteries de sige. Ils subirent
ds le commencement du XVIe sicle diverses transformations.
Quelques-uns, pour bien flanquer les deux cts d'un angle saillant,
s'avancrent sur les dehors, ainsi que l'indique la fig. 6[114], et
allongrent leurs flancs; d'autres, au contraire, tendirent leurs faces
pour protger un front. Albert Durer, dans son _Art de fortifier les
villes et citadelles_[115], adopte un systme de bastions qui mrite
d'tre tudi avec soin; cet artiste, peintre et architecte, ne fut pas
seulement un ingnieux thoricien, il prsida  la construction d'une
partie des dfenses de la ville de Nuremberg; et ces dfenses sont, pour
l'poque o elles furent leves, un travail trs-remarquable. On doit
mme supposer que son systme eut une grande vogue dans une partie de
l'Allemagne et de la Suisse au commencement du XVIe sicle, car on
trouve encore dans ces contres des restes nombreux de dfenses qui
rappellent les principes dvelopps par Albert Durer dans son oeuvre, et
nous citerons entre autres la forteresse de Schaffhausen (voy.
BOULEVARD). Pour renforcer et flanquer un front, Albert Durer construit
de larges et hauts bastions avec batterie casemate au niveau du fond
des fosss, et batterie dcouverte au sommet. Ces bastions prsentent un
norme cube de maonnerie; il les isole des remparts ou les y runit 
la gorge. Le plan de son bastion est un arc de cercle ayant pour base un
paralllogramme. Nous figurons (7) ce plan au niveau du fond du foss;
du terre plein A au niveau du sol de la ville, il communique  la
batterie casemate B par un ou deux escaliers C. Les deux escaliers D
communiquent du terre-plein A,  la batterie suprieure et aux batteries
infrieures. La fig. 8 donne le plan du bastion sous le sol de la
batterie suprieure, et la fig. 9 le plan de cette batterie. La
construction se compose de murs concentriques peronns et relis par
des murs rayonnants ou parallles dans la partie rectangle du bastion,
de manire  former un grillage terrass prsentant une grande force de
rsistance aux projectiles. La batterie casemate peut contenir quatre
bouches  feu pour flanquer les deux courtines, et huit bouches  feu
pour protger la face en arc de cercle. La batterie dcouverte du sommet
qui commande les glacis et la campagne contient deux bouches  feu
flanquantes, et neuf bouches  feu sur la face cintre. Ce bastion peut
avoir environ 130 mtres de largeur d'un flanc  l'autre, et 60 mtres
de flche  la base. La coupe transversale de cet ouvrage faite sur l'un
des deux escaliers droits C est trs-curieuse (10). Les murs, de la base
au sommet, tendent  un centre commun pos sur le prolongement de l'axe
E, et les assises de maonnerie sont perpendiculaires aux rayons, en
formant ainsi un angle plus ou moins ouvert avec l'horizon, selon que
les murs sont plus ou moins loigns du centre de tout l'ouvrage: Albert
Durer regarde ce moyen de construction comme prsentant une grande
cohsion, comme paulant puissamment le noyau du bastion; et il ne se
trompe pas. Il tablit un plancher de bois pour le service de la
batterie suprieure, afin de faciliter le mouvement des pices de canon.
Les dtails de cet ouvrage sont assez bien tudis et expliqus; la
batterie casemate, outre ses embrasures F, est perce d'vents G pour
la fume et de chemines H, afin d'obtenir un tirage. Le parapet
suprieur est bti suivant un arc de cercle en coupe, pour faire
ricocher les boulets ennemis; les embrasures sont munies de mantelets en
madriers tournant sur un axe et masquant les pices pendant que les
canonniers sont occups  les charger (voy. EMBRASURE). Ce bastion isol
peut tenir encore si la courtine est au pouvoir de l'ennemi; on retrouve
encore l un reste de la fortification du moyen ge; et ce bastion est
une bastille que l'on suppose moins prenable que les courtines. Le foss
est trs-large, 200 pas, et sa cumette est creuse le long du bastion,
ainsi que l'indique le profil gnral X, fig. 10. La contrescarpe du
foss est revtue. La fig. 11 donne l'lvation extrieure de la moiti
de ce bastion. On remarquera les grands arcs de dcharge qui accusent
les embrasures et reportent tout le poids du mur extrieur sur les ttes
des murs convergents. Cette lvation fait galement voir les trous des
vents et chemines, les mantelets de bois des embrasures suprieures et
les courtines de la ville, dont les chemins de ronde sont couverts par
un appentis continu. C'est l une fort belle construction, et ce qu'on
peut lui reprocher, c'est l'norme dpense qu'elle exigerait. Il semble
qu'Albert Durer ait attach une grande importance aux fosss; il les
fait trs-larges et profonds, et les dfend souvent par de petits
bastions circulaires isols, comme nos ravelins modernes. Il laisse ces
petits ouvrages au-dessous du niveau de la crte de la contrescarpe, et
ne les considre que comme des dfenses propres  battre un ennemi
dbouchant par un boyau de tranche au niveau dufond du foss, et se
disposant  le passer pour attacher le mineur au pied des murailles, ou
pour les escalader au moyen d'chelles. Dans le chapitre de son oeuvre
intitul: _Antiqu civitatis muniend ratio_, o il explique comment on
doit renforcer par des dfenses extrieures une ville dont on veut
conserver l'ancienne enceinte munie de tours, il construit de ces petits
bastions isols au fond des fosss (12)[116].

Le nom de _bastion_, ou plutt de _bastillon_, ne fut gure appliqu aux
dfenses avances importantes pendant le XVIe sicle. On dsigna plutt
ces ouvrages par les noms de _boulevard_, de _plate-forme_, qu'ils ne
perdirent que vers les premires annes du XVIIe sicle, pour reprendre
dfinitivement la dnomination de _bastion_, conserve jusqu' nos jours
(voy. BOULEVARD).

[Illustration: Fig. 1, 2 et 3.]
[Illustration: Fig. 4 et 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7, 8 et 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11]
[Illustration: Fig. 12.]

     [Note 109: T. I, p. 129.]

     [Note 110: On est trop dispos  croire gnralement que nous
     ayons tout emprunt  l'Italie au commencement du XVIe
     sicle. Peut-tre quelques capitaines italiens ayant tudi
     les auteurs romains avaient-ils  cette poque certaines
     ides sur la tactique militaire qui n'avaient pas cours en
     France; mais ce n'est pas dans Vgce qu'ils avaient pu
     apprendre l'art de fortifier les places contre l'artillerie 
     feu.]

     [Note 111: _OEuvres compltes de Bernard Palissy_, chap. De
     la ville de Forteresse, dition Dubochet, 1844, p. 113.]

     [Note 112: Voy. le plan gnral de la ville de Langres,
     ARCHITECTURE MILITAIRE, p, 411.]

     [Note 113: _Della Cosmog. univers. di Seb. Munster._]

     [Note 114: Angle Est de la ville de Huy, sur la Meuse.
     _Introd.  la fortif., par de Fer_. 1722, Paris.]

     [Note 115: _Alberti Dureri, pict. et archit. prstantissimi
     de urb. arcib. castellisque condendis, etc., nunc recens 
     lingua germanica in latinam traduct_? Parisiis, 1535.]

     [Note 116: Voici le passage indiquant l'utilit de ces
     ouvrages... Inter hc deinde propugnacula ad foss alia
     passim construentur rotunda, qu et ipsa humilia et sursum
     versus non nihil fastigiata, tecti rationem  superioribus
     non absimilem sortiantur. In hc nimirum propugnacula seu
     foss stationes secretiora itinera quasi diffugia agentur,
     qu aditus reditusque clancularios prstent. Est enim hoc
     genus munitionum non modo utile, sed necessarium quoque, cum
     hostis in fossam provolutus, catervatim muris scalas
     admolitur... (Voyez, au mot BOULEVARD, des petits bastions
     analogues  ceux dont parle Albert Durer, attachs aux flancs
     de la forteresse de Schaffhausen.)]


BATONS-ROMPUS, _zigzags_. C'est un boudin ou une baguette brise que
l'on rencontre frquemment dans les arcs, archivoltes, cintres, bandeaux
et pilastres mme de l'architecture du XIIe sicle. Les tailleurs de
pierre de cette poque taient arrivs  une excution parfaite, et ils
se plaisaient  varier les membres nombreux des archivoltes, les
runions de moulures, au moyen de combinaisons de tracs qui
produisaient un grand effet par le jeu des lumires et des ombres. Les
btons-rompus les plus ordinaires sont ceux que nous donnons dans la
fig. 1, reproduisant l'archivolte d'une des fentres de la cathdrale de
Tulle. Cette ornementation se combine avec l'appareil des claveaux;
ceux-ci tant taills et ravals avant la pose, rien n'tait plus simple
que le trac du boudin rompu sur chacun d'eux, comme le dmontre le
voussoir A; l'assemblage de ces voussoirs produisait beaucoup d'effet 
peu de frais. Mais c'est en Normandie surtout que ce moyen de dcorer
les archivoltes est fort employ du XIe au XIIIe sicle. La pierre de
taille employe dans cette contre se prtait  ces recherches de
moulures. Non-seulement en Normandie on trouve un grand nombre d'arcs
moulurs, tracs suivant la fig. 1, mais les btons-rompus se doublent,
se contrarient (2)[117], se pntrent mme parfois. Les monuments normands
de l'Angleterre nous donnent les plus nombreux et riches exemples de ce
genre de dcoration[118].

Les architectes de l'Ile de France n'usrent qu'avec discrtion de la
moulure en btons-rompus. Ils vitaient les bizarreries, les recherches,
et semblaient prendre  tche dans leurs difices de laisser aux grandes
lignes de l'architecture leur fonction, de repousser les formes qui
pouvaient dtruire leur simplicit. S'ils adoptrent le boudin ou la
baguette brise dans certains cas, ce n'tait qu'en les subordonnant 
des membres de moulures conservant la puret des courbes principales, en
leur faisant jouer un rle trs-secondaire. Nous citerons cependant le
grand arc doubleau de l'entre du choeur de l'glise de Saint-Martin des
Champs  Paris, qui est flanqu de deux gros boudins prsentant des
zigzags trs-accentus et d'une dimension peu ordinaire; mais il faut
dire que cet arc doubleau n'est pas  l'chelle de l'architecture du
choeur, et que le matre de l'oeuvre a voulu dissimuler la lourdeur de
cet arc par une dentelure qui lui donne de la lgret; c'est l une
exception[119]. L'abus de la moulure en btons-rompus, dans les difices
de la dernire priode romane en Normandie et en Angleterre, fatigue et
donne un aspect monotone  l'architecture de cette poque. Cette moulure
en zigzags porte mal sur les tailloirs des chapiteaux lorsqu'elle prend
une certaine importance; elle ne produit un bon effet que lorsqu'elle
est comprise entre des nerfs accusant la courbe de l'arc, comme dans le
choeur de la cathdrale de Canterbury (3)[120], lorsque ses dentelures ne
sont pas assez saillantes pour rompre cette courbe. On voit encore des
btons-rompus dans l'architecture de la premire priode ogivale, comme
 la cathdrale de Noyon, dans le choeur de l'glise Saint-Germer. Ils
disparaissent compltement lorsque le systme de l'architecture adopt 
la fin du XIIe sicle se dveloppe, c'est--dire vers 1200.

[Illustration: Fig. 1 et 2]
[Illustration: Fig. 3.]

     [Note 117: Porte du clocher de Saint-Loup,  Bayeux.]

     [Note 118: Voy. _A Gloss. of Terms used in Greec., Rom.,
     Ital, and Gothic. Archit._ Oxford, J. H. Parker, 1850.]

     [Note 119: Cet arc doubleau a t dpos et repos avec
     surlvation au XIIIe sicle, lorsque la nef de cette glise
     fut reconstruite, ainsi que les votes hautes du choeur.]

     [Note 120: En parlant de l'architecture franaise, on ne
     s'tonnera pas si nous citons souvent la cathdrale de
     Canterbury. Le choeur de cette cathdrale a t lev par des
     architectes sortis de France (voy. _The Architect. Histor. of
     Canterbury cathedral_, par le Rv. R. Willis. London, 1845.)]



BEFFROI, s. m. _Baffraiz_. On dsigne par ce mot un ouvrage de charpente
destin  contenir et  permettre de faire mouvoir des cloches; prenant
le contenant pour le contenu, on a donn le nom de beffroi aux tours
renfermant les cloches de la _commune_. Les tours roulantes en bois
destines  l'attaque des places fortes pendant le moyen ge, et jusqu'
l'emploi de l'artillerie  feu, sont aussi nommes _beffrois_ ou
_bretches_ (voy. ce mot).

_Beffrois de charpente_. Les clochers des glises sont toujours disposs
pour contenir des beffrois en charpente, au milieu desquels manoeuvrent
les cloches. Ces beffrois sont poss sur une retraite ou sur des
corbeaux mnags dans la construction des tours, et s'lvent en se
rtrcissant vers leur sommet, afin de ne pas toucher les parois
intrieures de la maonnerie lorsque le mouvement imprim aux cloches
les fait osciller, et aussi pour prsenter une plus grande rsistance 
l'action de va-et-vient de ces cloches mises en branle. Ds que l'usage
des cloches d'un poids considrable fut adopt, on dut les suspendre
dans des beffrois de charpente indpendants de la construction en
maonnerie. En France, en Belgique, en Allemagne, on construisait dj,
au Xe sicle, des clochers d'un diamtre tel, qu'il fait supposer
l'emploi de fortes et nombreuses cloches, la construction de beffrois
intrieurs de charpente trs-importants. Il ne nous reste pas une seule
de ces charpentes antrieures au XVIe sicle. Nous ne pourrions donc
donner un exemple appuy sur un monument existant.

Avant 1836, le clocher vieux de la cathdrale de Chartres contenait un
beffroi considrable du XIVe sicle; malheureusement, cette curieuse
charpente fut brle  cette poque, et nous n'en possdons qu'un dessin
donnant l'enrayure basse (1) avec le premier tage. Deux gros poinons
divisaient ce beffroi en deux traves dans toute la hauteur, et les
cloches taient suspendues dans chacune de ces deux traves; les
tourillons de leurs moutons posaient sur les deux pans de bois latraux
et sur les chapeaux assembls dans ces poinons ports par les liens
courbes infrieurs et soulags par des arbaltriers  chaque tage,
ainsi que l'indique la fig. 2. Un escalier en bois pos dans un des
angles desservait tous les tages du beffroi et tait destin aux
sonneurs.

Avant le XVe sicle, les charpentiers paraissent s'tre proccups, dans
la construction des beffrois, de maintenir le pan de bois central (car
les anciennes charpentes de beffrois sont toujours divises en deux
traves) par des arbaltriers ou pices inclines reportant la charge
centrale sur les pans de bois latraux. Mais on dut reconnatre que des
fermes tailles conformment  la fig. 2, poses les unes sur les
autres, taient insuffisantes pour rsister  la charge et surtout aux
oscillations causes par le mouvement des cloches; que les assemblages
devaient se fatiguer, tant successivement refouls ou arrachs par le
balancement des cloches dont tout le poids se porte brusquement d'un
cot  l'autre.

 la fin du XVe sicle, les pans de bois des beffrois furent composs
d'une succession de croix de Saint-Andr, dont l'assemblage  mi-bois
les rendait beaucoup plus rigides, et arrtait les effets de
l'oscillation sur les tenons et mortaises. En effet, lorsque les tages
des pans de bois des beffrois se composaient seulement du poinon
central E, des deux poteaux corniers F et des deux arbaltriers A B, la
cloche tant en branle et dans la position indique par la fig. 3,
l'assemblage D tait refoul et l'assemblage C arrach; il en rsultait
que le chapeau K faisait bientt un mouvement de va-et-vient fort
dangereux de L en M. L'adjonction des deux pices G H arrta ce
mouvement en reportant toujours le poids de la cloche, quelle que ft sa
position, sur la verticale E. Partant de ce principe, les charpentiers
composrent les pans de bois des beffrois de grillages en lozange d'une
grande rsistance (4), moiss en X par des moises doubles avec clefs
pour viter la pousse des pices P P sur les poteaux corniers.
L'oscillation des beffrois fut trs-rduite par cette combinaison. Mais
le mouvement des grosses cloches est tellement puissant que ces pans de
bois rendus rigides, entrans tout d'une pice, tantt d'un ct,
tantt de l'autre, avaient pour effet,  la longue, de faire pivoter
l'ensemble de la charpente de faon  placer l'enrayure basse et
l'enrayure haute sur deux plans non parallles, ainsi que l'indique la
fig. 5. Les quatre pans de bois latraux et le pan de bois central
gauchissaient, et la dernire enrayure du sommet arrivait  battre les
parois de maonnerie des tours en A; les cloches manoeuvraient mal entre
ces surfaces gauches, et leurs battants, prenant un lger mouvement de
rotation, frappaient les bords du bronze  faux et brisaient les
cloches. Pour parer  cet inconvnient, on tablit des goussets R aux
angles de chaque enrayure  tous les tages (6); ds lors les pans de
bois furent maintenus dans leurs plans. Ces perfectionnements apports
successivement par les charpentiers habiles du XVe sicle furent oublis
un sicle plus tard, et les beffrois, en grand nombre, qui datent du
XVIIe sicle, sont, malgr l'quarrissage dmesur du bois, de pauvres
charpentes fort mal combines, mal excutes, et qui s'affaissent sous
leur propre poids.

Les incendies, le dfaut d'entretien, de maladroites rparations ont
dtruit ou altr les beffrois que les XIIIe, XIVe et XVe sicles
avaient levs; ce que nous donnons ici ne peut tre que le rsultat de
quelques observations faites sur des dbris informes aujourd'hui.
Toutefois ces observations nous ont permis de reconstituer un norme
beffroi d'aprs ces donnes, celui de la tour sud de la cathdrale de
Paris; et,  dfaut d'une ancienne, charpente complte, nous croyons
pouvoir reprsenter celle-ci, dans laquelle nous avons cherch 
profiter de l'exprience des charpentiers du moyen ge, et qui rsume
les principales rgles poses ci-dessus[121].

La fig. 7 prsente le plan de l'enrayure basse de ce beffroi, qui repose
sur une saillie de la maonnerie mnage  cet effet. Au lieu d'un seul
pan de bois intermdiaire, ici il y en a deux, se coupant  angle droit,
 cause de l'norme hauteur de cette charpente et pour donner plus de
fixit au poinon central. L'un de ces deux pans de bois ne s'lve que
jusqu'au second tage; les deux derniers tages restants ne conservent
plus qu'un seul pan de bois de refend pour permettre le jeu des grosses
cloches. La fig. 8 donne le plan de l'enrayure suprieure de ce beffroi,
au sommet duquel est pos un chemin de service et une galerie vitre
recouverte de plomb. La fig. 9 donne l'un des quatre pans de bois
latraux, la fig. 10 le pan de bois de refend s'levant jusqu'au fate
de la charpente. Le second pan de bois de refend,  angle droit, est en
tout semblable  celui-ci, si ce n'est qu'il n'existe que jusqu'au point
A. L'ensemble de l'ouvrage est garni tout autour d'abat-sons recouverts
de plomb, et ces abat-sons tenant seulement  la charpente, suivent ses
mouvements sans que les oscillations puissent agir sur les piliers en
pierre de la tour. C'est donc l, conformment  la mthode ancienne, un
ouvrage compltement indpendant de la maonnerie, garni de ses
accessoires et garanti des intempries par les oues qui sont destines
 rabattre le son des cloches. La pluie qui s'introduit par les longues
baies de la tour, fouette par le vent, rencontre une construction
isole bien couverte, s'goutte d'un abat-son sur l'autre jusqu'au point
B o un trottoir libre, isol de la maonnerie et recouvert galement de
plomb, la renvoie sur les galeries en pierre extrieures. Lorsque le
bourdon suspendu en C est en branle,  grande vole, l'oscillation de ce
beffroi  son sommet est de cinq centimtres environ,  peine sensible
au niveau B des galeries, et inapprciable au-dessus de l'enrayure
basse[122].

Dans le nord, il tait d'usage souvent d'tablir des beffrois dans les
charpentes mmes des flches en bois recouvrant des tours d'une
dimension mdiocre; ce systme fatiguait beaucoup les murs en
maonnerie, et on dut renoncer  l'employer lorsque les cloches taient
d'un poids considrable.

Les flches des cathdrales de Reims, de Paris, de Beauvais, de Rouen,
de la Sainte-Chapelle du Palais, etc., contenaient un grand nombre de
cloches, mais d'une petite dimension. La cathdrale d'Amiens, qui a
conserv sa flche du commencement du XVIe sicle, contient un petit
beffroi indpendant de la charpente dans sa basse lanterne. Dans ce cas,
les beffrois n'taient pas munis d'abat-sons; leurs bois taient
simplement garnis de plomb et posaient sur un terrasson recevant les
eaux de pluie chasses par le vent au milieu de ces charpentes  l'air
libre.

_Beffroi de commune._ Lorsqu'au XIe sicle s'tablirent les premires
communes, elles s'assemblaient au son des cloches, et presque toujours
alors c'tait des tours des glises que partait le signal des runions.
Le clerg rgulier et sculier tait gnralement oppos  ces conqutes
de la bourgeoisie,  ces _conjurations_ qui tendaient  secouer le joug
fodal[123]. Les laques, les abbs interdisaient les clochers des glises
aux nouveaux _citoyens_, et ne permettaient pas de sonner les cloches
pour un autre motif que celui des offices.

Souvent cette opposition tait la cause de scnes de violence que
dploraient les chefs des villes affranchies. Plutt que de provoquer
des luttes continuelles, les bourgeois installrent des cloches
au-dessus des portes des villes, sur des tours destines  tout autre
usage qu' celui de clocher, et ce ne fut qu' la fin du XIIe sicle et
au commencement du XIIIe que certaines communes purent songer  lever
les tours uniquement rserves aux cloches de la ville. Ces tours
prirent le nom de _beffrois_. Elles furent d'abord isoles; elles
taient comme le signe visible de la franchise de la commune. Plus tard,
elles furent runies  la _maison de ville_; c'tait le donjon
municipal. Il ne nous reste plus en France qu'un bien petit nombre de
ces monuments, tmoins des premiers et des plus lgitimes efforts des
populations urbaines pour conqurir la libert civile, et encore ces
rares exemples que nous possdons ne remontent pas au del du XIVe
sicle.

Les premiers beffrois isols se composaient d'une grosse tour carre, le
plus souvent surmonte d'un comble en charpente recouvert d'ardoises ou
de plomb, dans lequel taient suspendues plusieurs cloches. Une galerie
ou tage perc de fentres sur les quatre faces servait de poste pour
les guetteurs qui, le jour et la nuit, avertissaient les citadins de
l'approche des ennemis, dcouvraient les incendies, rveillaient les
habitants au son des cloches ou des trompes. C'tait du haut du beffroi
que sonnaient les heures du travail ou du repos pour les ouvriers, le
lever du soleil, le couvre-feu, que l'on annonait au bruit des fanfares
les principales ftes de l'anne. La tour contenait ordinairement des
prisons, une salle de runion pour les chevins et quelques dpendances
telles que dpt d'archives, magasin des armes que l'on distribuait aux
bourgeois dans les temps de trouble, ou lorsqu'il fallait dfendre la
cit.

Pendant le XIVe sicle, lorsque les grandes horloges furent devenues
communes, les beffrois reurent des cadrans marquant les heures. Le
beffroi est longtemps la seule maison de ville, le _monument_ municipal
par excellence. Lorsque le pouvoir fodal est le plus fort, son premier
acte d'autorit est la dmolition du beffroi. En 1322, l'vque et le
chapitre de Laon obtiennent de Charles IV une ordonnance dans laquelle
il est dit: Qu' l'avenir, en la ville, cit et faubourg de Laon, il ne
pourra y avoir, commune, corps, universit, chevinage, maire, jurs,
coffre commun, _beffroi_, _cloche_, sceau ni autre chose appartenant 
l'tat de la commune.[124] Et plus tard, en 1331, Philippe VI rend une
seconde ordonnance confirmative de la premire, se terminant par cette
clause: Il n'y aura plus  Laon de tour du beffroi; et les deux cloches
qui y taient en seront tes et confisques au roi. Les deux autres
cloches qui sont en la tour de la Porte-Martel y resteront, dont la
grande servira  sonner le couvre-feu au soir, le point du jour au
matin, et le tocsin; et la petite pour faire assembler le guet[125].

Noyon, Laon, Reims, Amiens possdaient des beffrois. Cette dernire
ville a conserv le sien jusqu' nos jours; mais reconstruit  plusieurs
reprises et dnatur pendant le dernier sicle, la base seule de la tour
carre prsente encore quelques traces de constructions leves pendant
les XIIIe et XVe sicles[126]. Les autres grandes cits que nous venons de
nommer ont laiss dtruire compltement les leurs. Ce n'est plus, en
France, que dans quelques villes de second ordre qu'on trouve encore des
beffrois.

Nous donnons ici (11) celui de la ville de Bthune (Pas-de-Calais) qui
est assez bien conserv et peut donner une ide de ces constructions
municipales au XIVe sicle. L'tage infrieur, masqu derrire des
maisons particulires, contenait les services mentionns ci-dessus. Une
grande salle perce de huit baies renfermait les grosses cloches;
au-dessus tait une salle perce de meurtrires et de petites
ouvertures. Un escalier  vis pos sur l'un des angles monte  la
galerie suprieure, flanque aux angles d'chauguettes crneles. Un
comble recouvert d'ardoise et de plomb contient un carillon et une
lanterne suprieure avec galerie pour le guetteur. Suivant l'usage, une
girouette couronne la flche. Les villes d'Auxerre, de Beaune ont encore
leurs beffrois. Voici (12) celui d'vreux, construit au XVe sicle et
qui est complet. Nous en donnons les plans, avec la vue perspective, aux
trois tages ABC. Les municipalits dployaient un certain luxe dans ces
constructions urbaines; elles tenaient  ce que leurs couronnements
levs, souvent orns de clochetons, d'aiguilles, de grandes lucarnes,
fussent aperus de loin, et tmoignassent de la richesse de la cit.

Nous avons dit, en commenant, que les cloches de la commune taient
suspendues, dans certains cas, au-dessus d'anciennes portes de villes.
Peut-tre est-ce en souvenir de cette disposition provisoire que
beaucoup de beffrois isols furent construits  dessein sous forme de
porte surmonte d'une ou deux tours. Nous citerons parmi les beffrois
servant de porte, btis  cheval sur une rue, les tours de beffroi de
Saint-Antonin, de Troyes (dmolie aujourd'hui), d'Avallon, de Bordeaux.
Ce dernier beffroi est fort remarquable; il se compose de deux grosses
tours entre lesquelles s'ouvre un arc laissant un passage public.
Au-dessus, un second arc couronn par un crnelage et un comble couvre
la sonnerie (voy. PORTE).

Dans quelques villes, l'une des tours de l'glise principale servit et
sert encore de beffroi.  Metz,  Soissons,  Saint-Quentin, une des
tours de la cathdrale est reste destine  cet usage. Quant aux
beffrois tenant aux htels de ville, nous renvoyons nos lecteurs au mot
HTEL DE VILLE.

_Beffroi, machine de guerre._ Pendant les siges du moyen ge, on se
servait de tours de bois mobiles pour jeter, sur les murailles
attaques, des troupes de soldats qui livraient ainsi l'assaut de plain
pied (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE). Ces tours prenaient le nom de
beffrois. Cet engin de guerre tait en usage dans l'antiquit. Csar,
dans ses Mmoires, indique souvent leur emploi. Aprs avoir lev des
terrassements qui permettaient d'approcher de grosses machines des
murailles attaques, combl les fosss et tabli des mantelets qui
couvraient les travailleurs, l'arme de Csar, au sige d'une place
forte dfendue par les Nerviens, construit une tour de bois hors de la
porte des traits des assigs.

Lorsqu'ils nous virent dresser la tour, dit Csar[127], aprs avoir pos
des mantelets et lev la terrasse, les Nerviens se mirent  rire du
haut de leurs murailles, et demandrent  grands cris ce que nous
voulions faire,  une si grande distance, d'une si norme machine; avec
quelles mains et quels efforts des hommes d'une si petite taille
pourraient la remuer (car les Gaulois,  cause de leur haute stature,
mprisent notre petite taille); prtendions-nous approcher cette masse
de leurs murs? Mais lorsqu'ils la virent s'branler et s'avancer vers
leurs dfenses, tonns d'un spectacle si nouveau, ils envoyrent 
Csar des dputs pour traiter de la paix...

Les Gaulois _imitateurs_, d'aprs le dire de Csar lui-mme, ne
tardrent pas  adopter, eux aussi, les tours de bois mobiles. Lorsque
le camp des Romains est assig par les Nerviens rvolts[128], le
septime jour du sige, un grand vent s'tant lev, les ennemis
lancrent dans le camp des dards enflamms, et avec la fronde des balles
d'argile rougies au feu. Les baraques de nos soldats, couvertes en
paille  la manire gauloise, eurent bientt pris feu, et en un instant
le vent porta la flamme sur tout le camp. Alors, poussant de grands cris
comme si dj la victoire et t pour eux, ils firent avancer leurs
tours et leurs tortues, et commencrent  escalader les retranchements.
Mais tels furent le courage et la solidit de nos troupes, que, de
toutes parts environnes de flammes, accables d'une grle de traits,
sachant que l'incendie dvorait leur bagage et leur fortune, aucun
soldat ne quitta son poste et ne songea mme  regarder en arrire, tous
combattirent avec acharnement. Cette journe fut rude pour nous;
cependant beaucoup d'ennemis y furent tus ou blesss; entasss au pied
du rempart, les derniers venus empchaient les autres de se retirer.
Quand l'incendie fut un peu apais, les assaillants ayant roul une de
leurs tours prs du retranchement, les centurions de la troisime
cohorte posts sur ce point s'loignrent, emmenrent tout leur monde,
et, appelant les ennemis du geste et de la voix, les invitrent  entrer
s'ils voulaient; aucun n'osa se porter en avant. On les dispersa par une
grle de pierres, et on brla leur tour....

Depuis lors, et jusqu' l'emploi de l'artillerie  feu, on ne cessa,
dans les Gaules, d'employer ce moyen d'attaque pendant les siges. Il
n'est pas besoin de dire qu'il ne nous reste aucun renseignement
pratique sur ces normes machines. Nous devons nous en tenir aux
descriptions assez vagues qui nous sont restes,  quelques vignettes de
manuscrits excutes de faon qu'il est impossible de constater les
moyens employs pour les faire mouvoir. Pendant le moyen ge, ces tours
mobiles taient assez vastes pour contenir une troupe nombreuse; elles
taient divises par des planchers formant plusieurs tages percs de
meurtrires, et leur sommet crnel, dont la hauteur tait calcule de
manire  dominer la crte des tours ou murailles attaques, recevait un
pont s'abattant sur les parapets des assigs, lorsque le beffroi tait
amen le long des murs. On garnissait extrieurement ces grandes
charpentes de peaux fraches, de grosses toffes de laine mouilles pour
les prserver des projectiles incendiaires (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE,
fig. 15 et 16).

C'est au sige du chteau de Breteuil par le roi Jean (1356), qu'il est
fait mention une des dernires fois d'un beffroi mobile, et la
description que Froissart donne de ce sige mrite d'tre transcrite,
car l'artillerie  feu commence  jouer un rle important en dtruisant
les anciens engins d'assaut, si formidables jusqu'alors.

Et sachez que les Franois qui toient devant Breteuil ne sjournoient
mie de imaginer et subtiller plusieurs assauts pour plus grver ceux de
la garnison. Aussi les chevaliers et cuyers qui dedans toient,
subtilloient nuit et jour pour eux porter dommage; et avoient ceux de
l'ost fait lever et dresser grands engins qui jetoient nuit et jour sur
les combles des tours, et ce moult les travailloit. Et fit le roi de
France faire par grand'foison de charpentiers un grand beffroy  trois
tages que on menoit  roues quelle part que on vouloit. En chacun tage
pouvoit bien entrer deux cents hommes et tous eux aider; et toit
breteski et cuir pour le trait trop malement fort; et l'appeloient les
plusieurs un cas, et les autres un atournement d'assaut. Si ne fut mie
si tt fait, charpent ni ouvr. Entrementes que on le charpenta et
appareilla, on fit par les vilains du pays, amener, apporter et acharger
grand'foison de bois et tout renverser en ses fosss, et estrain et
trefs (paille et pices de bois) sus pour amener ledit engin sur les
quatre roues jusques aux murs pour combattre  ceux de dedans. Si mit-on
bien un mois  remplir les fosss  l'endroit o on vouloit assaillir et
 faire le char (le charroi). Quand tout fut prt, en ce beffroy
entrrent grand'foison de bons chevaliers et cuyers qui se dsiroient 
avancer. Si fut ce beffroy sur ces quatre roues about et amen jusques
aux murs. Ceux de la garnison avoient bien vu faire ledit beffroy, et
savaient bien l'ordonnance en partie comment on les devoit assaillir. Si
toient pourvus selon ce de canons jetant feu et grands gros carreaux
pour tout drompre. Si se mirent tantt en ordonnance pour assaillir ce
beffroy et eux dfendre de grand'volont. Et de commencement, ainois
que ils fesissent traire leurs canons, ils s'en vinrent combattre  ceux
du beffroy franchement, main  main. L eut fait plusieurs grands
appertises d'armes. Quand ils se furent plent battus, ils commencrent
 traire de leurs canons et  jeter feu sur ce beffroy et dedans, et
avec ce feu traire paissement grands carreaux et gros qui en blessrent
et occirent grand'foison, et tellement les enfoncrent que ils ne
savoient auquel entendre. Le feu, qui toit grgeois, se prit au toit de
ce beffroy, et convint ceux qui dedans toient issir de force, autrement
ils eussent t tout ars et perdus. Quand les compagnons de Breteuil
virent ce, si eut entre eux grand'huerie, et s'crirent haut:
Saint-George! Loyaut et Navarre! Loyaut! Et puis dirent: Seigneurs
franois, par Dieu, vous ne nous aurez point ainsi que vous cuidez. Si
demeura la greigneure partie de ce beffroy en ces fosss, ni onques
depuis nul n'y entra...[129]

Lorsqu' la fin du XVe sicle, les auteurs de l'antiquit furent en
honneur, on fit de nombreuses traductions de Vgce, de Vitruve, et
leurs traducteurs ou commentateurs s'ingnirent  trouver dans ces
auteurs des applications  l'art militaire de leur temps. Ces travaux,
utiles peut-tre quant  la tactique, ne pouvaient s'appliquer  l'art
des siges en face de l'artillerie  feu, et les combinaisons plus ou
moins ingnieuses de machines de guerre que quelques savants s'amusaient
 mettre sur le papier, restrent dans les livres; ils ne pouvaient
avoir et n'eurent aucun rsultat pratique; nous n'en parlerons donc
pas[130].

[Illustration: Fig. 1]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig 3 et 4.]
[Illustration: Fig. 5 et 6]
[Illustration: Fig. 7 et 8]
[Illustration: Fig. 9]
[Illustration: Fig. 10]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]

     [Note 121: Notre _Dictionnaire_ tendant avant tout vers un
     but pratique, on ne nous saura pas mauvais gr, nous
     l'esprons, de donner un exemple d'une construction neuve,
     leve d'aprs les rgles et des principes que les anciens
     exemples ne sauraient nous fournir dune manire complte. Le
     beffroi neuf de Notre-Dame de Paris fonctionne bien depuis
     cinq ans, et sans qu'il soit possible de remarquer la plus
     lgre altration dans tout le systme.]

     [Note 122: Cette charpente, qui a remplac un beffroi du
     XVIIe siecle, a t excute en beau bois de chne par M.
     Bellu, entrepreneur.]

     [Note 123: Voy. ARCHITECTURE CIVILE.]

     [Note 124: A. Thierry. _Lettres sur l'histoire de France_,
     lett. XVIII.]

     [Note 125: _Ibid._--Les cloches taient places inter
     insignia de natura consulatus existentia. (Les _Olim_,
     ordonnance XI, 68, art. IX.) Retirer  une ville ses cloches,
     c'tait retirer au corps municipal de cette ville,
     non-seulement le moyen, mais le droit de s'assembler. Pendant
     toute la dure de l'interdiction, les affaires restaient
     suspendues, ou taient dvolues  la dcision des officiers
     royaux. Un tel tat de choses ne durait pas longtemps, et la
     ville pouvait d'ordinaire abrger sa dure en rachetant le
     droit des cloches. (Les _Olim_, I, p. 836 du texte, note
     126.)]

     [Note 126: Voy. la _Description du beffroi de la ville
     d'Amiens_, par M.H. Dusevel. Amiens, 1847.]

     [Note 127: Livre II, _De Bello gallico_.]

     [Note 128: Livre V. _De Bello gallico._]

     [Note 129: _Chron. de Froissart_, liv. I, part. II, chap.
     XXI. dit. Buchon.]

     [Note 130: Voy. entre autres _Roberti Valturii de re
     militari_, lib. XII; 1493. dit. de 1534; Paris, pet. in-f
     latin, avec de nombreuses planches en bois, donnant les plus
     tranges inventions de machines pour attaquer et prendre les
     places fortes.]



BNITIER, s. m. _Benoistier_. Petite cuve dans laquelle on laisse
sjourner l'eau bnite pour l'usage des fidles,  l'entre ou  la
sortie des glises. Il y a deux sortes de bnitiers: les bnitiers
portatifs et les bnitiers fixes. Nous ne nous occuperons que de ces
derniers, les premiers faisant partie des ustensiles  l'usage du culte.
Il nous serait difficile de dire  quelle poque les bnitiers fixes
furent poss  la porte des glises. Nous connaissons quelques bnitiers
informes qui paraissent avoir t trs-anciennement scells dans les
pidroits des portes d'glises d'une date recule; mais il nous parat
difficile de dire si ces bnitiers appartiennent  l'poque de la
construction de ces difices, ou s'ils ont t placs aprs coup. Ces
bnitiers, en tant qu'ils soient primitifs, ne sont gure que de
trs-petites cuves en pierre et en forme d'une demi-sphre. Nous serions
tent de croire (bien que nous ne puissions appuyer notre opinion sur
aucune preuve certaine) que, dans les glises antrieures au XIIe
sicle, le bnitier tait un vase de mtal que l'on plaait prs de
l'entre des glises lorsque les portes taient ouvertes. Cette
conjecture n'est base que sur l'absence de toute disposition indiquant
la place de cet accessoire. Sous le porche des glises primitives de
l'ordre de Cluny, il y avait presque toujours une table de pierre d'une
dimension mdiocre pose prs de la porte. Cette table tait-elle
destine  recevoir un bnitier portatif? C'est ce que nous n'oserions
affirmer. tait-elle, comme semblent le croire quelques auteurs, entre
autres Mabillon, un autel? L'absence de monuments existant aujourd'hui
nous laisse  cet gard dans le doute.

Une gravure donne par Dom. Plancher[131], dans son _Histoire de
Bourgogne_, et reprsentant le porche de l'glise abbatiale de
Moutier-Saint-Jean, montre un bnitier fort important plac devant le
trumeau de la porte centrale. La faade de cette glise avait t leve
vers 1130, et le bnitier semble appartenir  la mme poque; autant
qu'on peut en juger par la gravure, fort grossirement excute, ce
bnitier parat tre en bronze et pos immdiatement sous les pieds de
la statue de la Vierge qui fait partie du trumeau. Nous donnons ici (1)
une copie de ce bnitier avec son entourage[132]. Il tait port sur une
colonne dont l'excessive maigreur nous fait supposer qu'elle tait en
mtal.

L'absence des bnitiers d'une poque ancienne dans nos glises n'aurait
pas lieu de surprendre, s'il tait constat qu'ils eussent t
gnralement excuts en bronze. En effet, les bnitiers en pierre, que
nous trouvons tenant  des monuments des XIIe et XIIIe sicles, sont
d'une extrme simplicit, et nous ne les rencontrons que dans des
glises pauvres. On peut donc supposer avec assez de raison que les
bnitiers des glises riches, tant en bronze, ont t vols, dtruits
et fondus  l'poque des guerres religieuses. Dans les petites glises
du Soissonnais, de l'Oise, construites  la fin du XIIe sicle et au
commencement du XIIIe, il existe un grand nombre de bnitiers taills
comme l'indique la fig. 1 bis.[133].

Mais les architectes du XIIIe sicle aimaient  faire tenir aux difices
tous les accessoires ncessaires; ils taient ports  prvoir, dans la
construction, des objets qui jusqu'alors avaient t regards comme des
meubles; ils durent disposer des bnitiers faisant partie de l'difice,
prs des portes, de mme qu'ils accusaient franchement les piscines, les
crdences. Ces accessoires devenaient pour eux autant de motifs de
dcoration. Prs de la porte mridionale de l'glise de
Villeneuve-le-Roi, on voit encore un bnitier tenant au pilier de
droite; ce bnitier est combin avec la construction (2).

Ses assises rgnent avec les assises du pilier; ce n'est pas un
accessoire rapport aprs coup: il est prvu en btissani. La cuve
polygonale est surmonte d'un dais finement taill. Cet dicule, comme
la construction  laquelle il tient, date de la premire moiti du XIIIe
sicle[134].

Plus tard, pendant les XIVe et XVe sicles, les bnitiers reprennent
leur apparence de meubles, et se composent presque toujours d'une cuve
polygonale ou circulaire porte sur une colonne; ils ne font plus partie
de l'difice. Quelquefois les sculpteurs se sont plu  figurer, au fond
des cuves des bnitiers, des serpents, des grenouilles, des poissons,
purilits d'assez mauvais got et qui font l'admiration de beaucoup de
gens. Si ces fantaisies avaient pour but de rappeler aux fidles qu'ils
doivent prendre de l'eau bnite en entrant dans l'glise, il faut avouer
que cette singulire faon d'attirer l'attention eut un plein succs. 
l'poque o le zle religieux se refroidissait, les artistes
s'ingniaient souvent  exciter la curiosit,  dfaut d'autre
sentiment. Nous pensons qu'il faut classer ces sculptures d'animaux au
fond des cuves des bnitiers parmi les fantaisies, parfois burlesques,
des sculpteurs du XVe sicle, quoiqu'on ait voulu trouver  ces figures
un sens symbolique.

Au pied des tombes, dans les cimetires, il tait d'usage de placer ou
de creuser dans la pierre mme recouvrant la spulture de petits
bnitiers; on en voit encore un grand nombre en Bretagne, dans le Poitou
et le Maine, o cet usage s'est conserv jusqu' nos jours. Ces petits
bnitiers taient quelquefois en mtal, en fer ou en bronze, accompagns
d'un goupillon attach  la cuve avec une chanette.

Le sicle de la renaissance sculpta des bnitiers en marbre d'une grande
richesse, supports par des figures. Mais malheureusement les guerres
religieuses dtruisirent en France ces petits monuments. L'Italie et
l'Espagne nous en ont conserv un grand nombre d'exemples.

[Illustration: Fig. 1 et 1 bis.]
[Illustration: Fig. 2.]

     [Note 131: _Hist. gnr. et partic. de Bourgogne._ Dijon,
     1739; t. I, p. 517.]

     [Note 132: Nous nous sommes permis, tout en conservant aussi
     fidlement que possible les formes indiques par la gravure,
     de rapprocher notre dessin du style du XIIe sicle, la
     gravure tant compltement dpourvue de caractre.]

     [Note 133: Ce bnitier provient de l'glise de
     Saint-Jean-aux-Bois, prs Compigne.]

     [Note 134: Le dessin de ce bnitier nous a t communiqu par
     M. Millet, architecte,  qui nous devons dj de prcieux
     renseignements.]



BERCEAU, s. m. (Voy. ARCHITECTURE, CONSTRUCTION, VOTE).



BESANTS, s. m. Le besant, en termes de blason, est un disque de mtal
pos sur le champ ou sur les pices principales de l'cu. On dsigne, en
architecture, par _besants_, une srie de disques plats sculpts dans
une moulure. Cet ornement est frquent dans les difices du XIIe sicle;
il est toujours d'une petite dimension, plus gros que la _perle_, plus
petit que le _bouton_; il dcore les bandeaux, les archivoltes, les
canelures des pilastres; c'est dans le Poitou, la Saintonge et sur les
bords de la Loire qu'on le rencontre de prfrence.

On verra ci-contre (1) un fragment d'une des arcatures du clocher de
l'glise de la Charit-sur-Loire, dont l'archivolte et les pilastres
sont orns de besants dlicatement sculpts. Le besant diffre surtout
de la _perle_ et du _bouton_ en ce qu'il est plat au lieu de prsenter
une portion de sphre. Il est gnralement taill, ainsi que l'indique
la fig. 2, quelque peu biseaut sur les bords pour viter la scheresse
et la maigreur produites par des coupes  angle droit. Les besants ont
cet avantage, dans la dcoration, de donner,  peu de frais, beaucoup de
richesse et de lgret aux membres de l'architecture auxquels ils sont
appliqus; leur surface plane, accrochant vivement la lumire, les fait
distinguer  une grande distance malgr leur tnuit; ils rompent la
monotonie des moulures fines rptes et d'un profil plat, prfres par
les architectes du XIIe sicle; ils ont enfin, malgr leur peu
d'importance comme dimension, une fermet qui convient parfaitement 
des constructions de pierre. Les besants disparaissent au XIIIe sicle,
pour ne plus reparatre dans la dcoration architectonique.

[Illustration: Fig. 1 et 2.]



BESTIAIRES, s. m. On dsigne par _bestiaires_ les recueils, fort en
vogue pendant le moyen ge, qui contiennent la description des animaux
rels ou fabuleux de la cration. Ces descriptions sont presque toujours
accompagnes de vignettes. Pendant les XIe, XIIe et XIIIe sicles, ces
bestiaires, copis et annots dans les monastres, sur les auteurs de
l'antiquit, avec force variantes et nouvelles histoires, avaient un
sens symbolique. Les qualits ou les dfauts de chaque animal taient
prsents comme une figure de l'tat de l'me humaine, de ses vices ou
de ses vertus, comme une personnification de l'glise ou mme de
Jsus-Christ. Le bestiaire en prose picarde du commencement du XIIIe
sicle, donn tout au long dans les _Mlanges archologiques_ des RR.
PP. A. Martin et Cahier[135], est prcd d'un court prologue qui indique
parfaitement le but que les compilateurs des bestiaires se proposaient
d'atteindre. Chi commence, dit l'auteur, li livres c'on aple
Bestiaire. Et par ce est il apels ensi, qu'il parole (parle) des
natures des bestes; car totes les cratures que Dex cra en terre, cria
il por home, et por prendre essanple et de foi en eles et de crance.
Du moment qu'il tait admis que les animaux de la cration avaient t
crs pour l'homme et afin que l'tude de leurs moeurs ft pour lui un
exemple, on ne doit pas s'tonner si nous voyons sculpts sous les
portails des glises, autour des chapiteaux et jusque sur les meubles
sacrs, une foule d'animaux destins  rappeler les vertus que les
chrtiens devaient pratiquer ou les vices qu'ils devaient viter. Au
moyen ge, l'homme est le rentre de toutes choses sur la terre, et
l'glise lui montre sans cesse cette vrit dans les monuments qu'elle
lve. Aprs avoir reprsent Dieu, ses rapports avec l'homme,
l'histoire de son sacrifice et la hirarchie cleste, l'glise n'oublie
aucun des tres secondaires, et les fait entrer dans le grand concert de
la cration. C'est l le signe le plus vident de la tendance des ides
du moyen ge vers l'unit, l'ordre, le classement. Tout a sa place dans
la cration, tout a un but et une fonction, tout se rapporte  l'homme,
qui doit compte  Dieu, comme responsable  cause de son intelligence,
de toute chose cre pour lui. Ne regardons pas, dans nos monuments, ces
sculptures d'animaux, souvent tranges, comme des caprices d'artistes,
des bizarreries sans signification; voyons-y, au contraire, l'unit vers
laquelle tendait la pense du moyen ge, les premiers efforts
encyclopdiques des intelligences du XIIIe sicle, les premiers pas de
la science moderne dont nous sommes si fiers[136] (voy. CATHDRALE,
IMAGERIE).

     [Note 135: Manusc. de la bibliot. de l'Arsenal, n283, fol.
     CCIII.]

     [Note 136: Nous renvoyons nos lecteurs aux _Mlanges
     archologiques_ des RR. PP. Martin et Cahier, pour l'tude
     dtaille des bestiaires du moyen ge. Cette portion de
     l'ouvrage des RR. PP. est trs-complte et accompagne de
     planches nombreuses, copies sur les manuscrits.]



BTON, s. m. C'est une maonnerie faite de mortier de chaux et sable et
de caillou ou de pierres casses menu. Les Romains ont fait grand usage
du bton dans leurs constructions; ils employaient des chaux bien cuites
et bien teintes, presque toujours hydrauliques, des sables ou
pouzzolanes parfaitement purs; avec ces premiers lments, ils ne
pouvaient manquer de faire du bton excellent (voy. CONSTRUCTION).

Les traditions romaines touchant la construction se conservrent assez
bien jusqu' l'poque carlovingienne, et on voit encore, dans les
constructions antrieures au Xe sicle, des massifs excuts en bton
grossier conservs sans altration. Depuis le Xe sicle jusqu' la fin
de la priode ogivale, les constructions leves en pierre ou en moellon
ne laissent gure de place au bton, que l'on ne rencontre que dans les
intrieurs des massifs ou dans les fondations. Gnralement ces btons
ou remplissages en maonnerie sont mal faits pendant la priode romane;
ils sont ingaux, mal corroys et pilonns; les chaux employes sont de
mauvaise qualit, les sables mlangs de terre. D'ailleurs les btons
veulent tre couls en grandes masses pour conserver leurs qualits; et
ces remplissages en mortier et dbris de pierres, que l'on trouve au
milieu des massifs romans revtus de pierre de taille, se desschaient
trop rapidement pour pouvoir acqurir de la duret.

Dans les provinces mridionales, l o le mode de construire des Romains
s'tait le mieux conserv, nous trouvons, jusqu'au XIIe sicle, le bton
employ pour les fondations, pour les aires sur les votes. Il faut
croire que dans ces contres on avait acquis mme une exprience
consomme dans la fabrication du bton; car nous voyons au chteau de la
cit de Carcassonne des fentres et des portes de la fin du XIe sicle
dont les linteaux, d'une grande porte, sont en bton coul dans une
forme. Nous donnons ici (1) une de ces fentres; le linteau A est en
bton d'une extrme duret, et nous n'avons pas vu un seul de ces
linteaux briss par la charge, qui cependant est considrable. Ce bton,
coul et pilonn dans un encaissement, est compos d'une chaux
hydraulique mle avec le sable limoneux de l'Aude et de petits
fragments de brique; le caillou est cass trs-menu et presque
entirement compos de grs vert. Ici, l'intention bien vidente des
constructeurs a t de rserver ces pierres factices pour les grandes
portes; ils les estimaient donc plus rsistantes que le grs du pays,
qui cependant est trs-dur; et ils ne se sont pas tromps, car ces
linteaux n'ont subi aucune altration[137]. Lorsqu'au XIIIe sicle les
constructions ne se composrent plus que de murs minces et de points
d'appui grles, le bton ne trouvait plus d'emploi qu'en fondation, et
encore on ne saurait donner ce nom aux maonneries bloques alors en
usage (voy. BLOCAGE).

[Illustration: Fig. 1.]

     [Note 137: La colonnette qui divise en deux cette fentre est
     en marbre blanc des Pyrnes, ainsi que la base et le
     chapiteau; les pidroits et le second linteau B sont en grs
     vert. Les constructeurs ont donc admis qu'un morceau de bton
     tait moins fragile que les pierres naturelles, tant
     seulement soutenu  ses extrmits et charg sur le milieu.
     Ce linteau n'a que 0m,25 d'paisseur sur une longueur de
     1m,20 de porte et une largeur de 0m,30 environ.]



BIBLIOTHQUE, s. f. Jusqu'au moment o l'imprimerie fut invente, les
bibliothques, composes de manuscrits, ne pouvaient tre
trs-nombreuses, les salles pour les contenir trs-vastes. Les
monastres possdaient tous des bibliothques que les frres copistes
augmentaient lentement. Ces bibliothques n'occupaient gure qu'une
salle dit couvent, de mdiocre tendue, autour de laquelle des armoires
en bois taient destines  contenir les manuscrits. Les rois, les
grands personnages, ds le XIVe sicle, voulurent avoir des
bibliothques dans leurs palais. Charles V runit au Louvre une
bibliothque fort nombreuse pour l'poque. Charles d'Orlans avait form
une bibliothque dans son chteau de Blois. En 1427, ce prince,
prisonnier en Angleterre, ayant su que les Anglais mettaient le sige
devant Montargis, donna pouvoir au sire de Mortemart d'enlever de Blois
ses meubles et sa bibliothque, et de tout transporter  Saumur[138].

Toutefois, les salles dans lesquelles les manuscrits taient dposs ne
paraissent pas avoir prsent, avant l'invention de l'imprimerie, des
dispositions particulires.

     [Note 138: _cole des chartes_, t. V, p. 59. Voir
     l'inventaire de cette bibliothque.]



BIEF, s. m. Canal qui va prendre l'eau d'un ruisseau ou d'une rivire en
aval, pour la conduire  niveau au-dessus de la roue d'un moulin, en
profitant de la diffrence de niveau qui existe entre le point de la
prise et celui o l'usine est tablie. Le bief est ordinairement form
par des digues en terre; mais autrefois ce n'tait souvent qu'un canal
form de planches poses sur des chevalets.

Les grands tablissements monastiques du XIIe sicle possdaient des
usines considrables pour l'poque, et l'on voit encore la trace des
travaux d'endiguement qu'ils excutrent pour diriger les cours d'eau
sur leurs moulins et obtenir de puissants moteurs. Beaucoup de nos
usines de la Champagne et de la Bourgogne profitent encore de ces
ouvrages, excuts souvent avec une grande intelligence et  l'aide de
labeurs immenses.



BIENFAITURE. Vieux mot qui signifie une bonne construction.



BILLETTES. s, f. C'est un terme de blason pour dsigner de petits
paralllogrammes poss sur le champ ou les pices principales de l'cu.
En architecture, on entend par billettes une srie de petits
paralllogrammes ou portions de cylindres spars par des vides, et dont
les rangs plus ou moins nombreux chevauchent. Cet ornement se rencontre
trs-anciennement sur les tailloirs des chapiteaux, autour des
archivoltes, sur les bandeaux. Nous trouvons dj des billettes tailles
sur des membres d'architecture de la priode mrovingienne. Parmi les
fragments de cette poque dcouverts sous le sol de la partie romane de
l'glise de Poissy, s'est rencontr un tailloir dcor de billettes que
nous donnons ici (1). Mais c'est surtout pendant les XIe et XIIe sicles
que cet ornement prend une grande importance dans la dcoration des
membres moulurs des difices. Les archivoltes, bandeaux et corniches
des monuments de cette poque, reoivent une ou plusieurs ranges de
billettes, presque toujours cylindriques.

La fig. 2 reprsente l'un des bandeaux extrieurs de l'glise
Saint-tienne Nevers de dcor d'un rang de billettes (XIe sicle), et
la fig. 3 l'une des corniches extrieures de l'glise de Saint-Sernin de
Toulouse, qui en contient plusieurs. Les coupes des deux figures font
voir comment sont taills ces ornements, qui, malgr leur simplicit,
donnent une grande richesse aux membres d'architecture auxquels ils sont
appliqus, en leur laissant leur fermet. C'est surtout dans les
provinces du Centre et du Midi, dans le Poitou et la Saintonge, que les
billettes sont employes par ranges nombreuses, au XIIe sicle. En
Normandie et dans l'Ile de France, l'emploi des billettes est frquent 
la mme poque; mais il est rare qu'elles se prsentent en rangs
rpts, et qu'elles couvrent les bandeaux, archivoltes et corniches,
comme dans les provinces du centre. Les billettes alternent avec des
moulures et n'ont gure qu'une importance secondaire. Comme exemple de
ce que nous avanons ici, nous donnons (4) l'une des archivoltes des
fentres de la tour Saint-Romain de la cathdrale de Rouen sur lequel
les billettes  une seule range alternent avec des surfaces plates et
des boudins sans ornements. Dans ce cas, les billettes, comme les
besans, les boutons, les perles (voy. ces mots), ne font que rompre la
monotonie des moulures fines et  peu prs gales, rptes. Les
billettes disparaissent avec les dernires traces de l'architecture
romane.

[Illustration: Fig. 1 et 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]



BISEAU, s. m. Se dit d'une arte abattue. Les constructeurs, pendant la
priode ogivale, vitaient les artes vives,  angle droit, surtout dans
les parties infrieures des difices; et lorsque ces artes n'taient
pas masques par des colonnettes ou adoucies par des moulures, ils se
contentaient souvent de les tailler en biseau. Les tableaux des portes,
des fentres, dans l'architecture civile, sont presque toujours
biseauts  l'extrieur; on vitait ainsi les cornures, et plus encore
les saillies gnantes des artes vives sur les points des difices o la
circulation est active. Ce principe se trouve appliqu galement  la
charpente et  la menuiserie; les bois quarris sont souvent biseauts
sur leurs artes.

Voici (1) un exemple d'une baie, dont toutes les artes extrieures sont
biseautes. Parfois le biseau n'existe que l seulement o l'arte
saillante gnerait le passage; le linteau et l'extrmit suprieure des
pidroits hors de la porte de la main conservent leurs artes pures
(2). Dans les ouvrages de charpente, les biseaux s'arrtent au droit des
assemblages, afin de laisser aux bois toute leur force sur ces points.

La fig. 3 donne un poinon et un entrait biseauts, conformment  cette
mthode. Les retraites de soubassements de la maonnerie sont toujours,
dans l'architecture ogivale, ou moulures, ou biseautes, en raison de
ce principe qui n'admettait pas les surfaces horizontales, telles
petites qu'elles fussent (voy. BASE). Sur les artes horizontales, ces
biseaux, forment presque toujours un angle au-dessus de 45 degrs (4),
tandis que les biseaux sur les artes verticales sont taills suivant un
angle de 45 degrs. Cette loi est trop naturelle pour avoir besoin
d'tre commente. On voulait drober, autant que possible, les artes
horizontales; il tait tout simple de donner une forte inclinaison au
biseau, et l'angle  45 degrs et encore prsent une trop grande
acuit, surtout dans les retours d'querre saillants; tandis qu'il
fallait abattre les artes verticales par une face formant, avec les
deux autres faces se coupant  angle droit, deux angles gaux (5).

Les arcs doubleaux, arcs ogives et formerets des votes construites avec
conomie, sont biseauts au lieu d'tre moulurs; et, dans ce cas, le
biseau est taill suivant un angle de 45 degrs pour les arcs doubleaux
larges A et de plus de 45 degrs pour les arcs ogives B ou formerets
(6). On laissait ainsi plus de force aux arcs doubleaux, et on donnait
de la lgret aux arcs ogives.

Le biseau n'est, par le fait, qu'un pannelage, et, dans l'architecture
ogivale, il est taill en raison de la moulure qu'il est destin 
prparer (voy. PANNELAGE).

[Illustration: Fig. 1]
[Illustration: Fig. 2 et 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 4, 5 et 6.]



BLOCAGE, s. m. On dsigne par ce mot un massif en maonnerie form de
blocs de pierre gros ou menus jets ple-mle dans un bain de mortier.
Toutes les constructions romanes ne se composent gnralement que d'un
revtement de pierre renfermant un blocage. Pendant la priode ogivale,
les membres rsistants de l'architecture, sauf les contre-forts ou les
soubassements des tours, tant rduits  la plus petite section
horizontale possible, ne contiennent gnralement pas de blocages; on ne
trouve alors les blocages qu'au centre des grosses piles, des
contre-forts pais ou dans les fondations (voy. CONSTRUCTION).



BLOCHET, s. m. Terme de charpente (voy. CHARPENTE).



BOIER, s. m. Vieux mot qui signifie gout, cloaque (voy. GOUT).



BOIS, s. m. On dsigne par ce mot, en architecture, la partie ligneuse
des arbres propres  la charpente ou  la menuiserie. Le bois de
construction par excellence est le bois de chne. Le sol des Gaules
tait renomm dans l'antiquit pour l'abondance et la qualit de ses
bois de chne. Les Romains tiraient de cette contre les bois qu'ils
employaient dans la construction de leurs difices ou dans la marine; et
telle tait l'immense tendue de ses forts, que longtemps aprs eux les
constructeurs firent usage du bois de chne avec une incroyable
profusion dans les constructions religieuses, civiles et militaires.
Pendant les priodes mrovingienne et carlovingienne, les glises, les
monastres, les palais, les maisons, les chausses, les ponts et mme
les enceintes des villes taient en grande partie levs en bois, ou du
moins cette matire entrait pour beaucoup dans la construction. Les
premires chroniques franaises mentionnent sans cesse des dsastres
terribles causs par le feu; des villes tout entires sont consumes. Ce
flau devint tellement frquent, surtout pendant les expditions
normandes, que l'on dut songer  rendre les difices publics et les
habitations prives plus durables, en remplaant le bois par de la
maonnerie. Les votes furent substitues aux charpentes apparentes. Les
palais et maisons eurent des murs de brique et de pierre au lieu de ces
pans de bois si frquents du temps de Grgoire de Tours et longtemps
encore aprs lui.

 partir du XIe sicle, le bois n'est plus gure employ dans les
difices publics, que pour couvrir les votes et recevoir la tuile ou le
plomb; dans les habitations, que pour les planchers et les combles.
Lorsque ces dsastres causs par la ngligence, le dfaut d'ordre et les
guerres, furent oublis; lorsque les villes prirent une grande
importance commerciale; que le terrain municipal eut acquis de la valeur
par suite de l'augmentation de la population dans des enceintes
fortifies que l'on ne pouvait tendre, les constructions prives en
bois reparurent, comme plus faciles  lever, et surtout perdant moins
de terrain que les constructions de maonnerie. Et, en effet, c'est dans
les villes commerantes du XVe sicle, telles que Rouen, Caen, Paris,
Reims, Troyes, Amiens, Beauvais, que s'lvent surtout des maisons de
bois  la place des maisons de pierre des XIIe et XIIIe sicles.

Depuis le XIIIe sicle, les provinces du midi taient en dcroissance;
les enceintes des villes  peine remplies ne ncessitaient pas ces
conomies de l'espace; les habitants continurent  lever des maisons
de pierre ou de brique; d'ailleurs les forts de ces contres taient
dj dvastes en grande partie ds l'poque des guerres religieuses du
XIIIe sicle, et le climat est moins favorable  la reproduction des
bois durs que le ntre. C'est donc surtout dans les provinces situes au
nord de la Loire qu'il faut aller chercher les constructions de bois,
que cette matire fut employe avec une parfaite connaissance de ses
qualits prcieuses. Or, si aujourd'hui nous possdons des ouvrages
pleins d'observations savantes sur les bois, si nous connaissons
parfaitement leur pesanteur spcifique, leur duret, leur degr de
rsistance; si de nombreuses expriences ont t faites sur les moyens
de les conserver, sur la meilleure culture et l'amnagement des forts,
il faut cependant reconnatre que dans la pratique nous ne pensons gure
 ces savantes recherches,  ces observations approfondies; que nous
discourons  merveille sur les bois, et que nous les employons trop
souvent en dpit de leurs qualits, et comme si nous ne connaissions pas
la nature de cette matire. Malheureusement, de nos jours, le praticien
ddaigne l'observation scientifique; le savant n'est pas praticien. Le
savant travaille dans son cabinet, et ne descend pas sur le chantier; le
praticien n'observe pas, il cherche  produire vite et  bon march. Les
mauvaises habitudes introduites par l'amour du lucre, l'ignorance et la
routine suivent leur cours, pendant que le savant observateur compose
ses livres, tablit ses formules.

Le moyen ge, qui, pour beaucoup de gens, non praticiens il est vrai,
est encore une poque d'ignorance et de tnbres, n'a, que nous
sachions, laiss aucun livre sur la nature des bois et les meilleurs
moyens de les employer dans les constructions; cette poque a fait mieux
que cela: elle a su les mettre en oeuvre, elle a su lever des ouvrages
de charpente dont la conservation est encore parfaite; tandis que nos
bois employs il y a vingt ou trente ans  peine sont pourris.

Nous allons essayer de nous servir des observations purement pratiques
des charpentiers du moyen ge sur les bois; cet aperu aura peut-tre
son utilit. On a prtendu que beaucoup de charpentes du moyen ge
taient faites en bois de chtaignier; nous sommes oblig d'avouer que
nous n'avons, jusqu' prsent, rencontr aucune pice de charpente de
cette poque dont le tissu ressemble  celui de cette essence. Toutes
les charpentes que nous avons visites, celles des cathdrales de
Chartres et de Paris, de Saint-Georges de Bocherville, de l'vch
d'Auxerre, de l'glise de Saint-Denis, qui datent du XIIIe sicle[139],
celles des cathdrales de Reims, d'Amiens, de l'glise Saint-Martin des
Champs, de la chapelle Saint-Germer, de l'hpital de Tonnerre, et tant
d'autres qu'il serait trop long d'numrer et qui datent des XIVe, XVe
et XVIe sicles, nous ont paru tre en chne, et n'avoir aucune
ressemblance avec le bois de chtaignier que nous possdons aujourd'hui
dans nos forts. Cependant il faut dire que le bois de chne employ
alors tait d'une autre essence que celui gnralement admis dans les
constructions modernes. Les caractres particuliers de ces anciens bois
sont ceux-ci: galit de grosseur d'un bout  l'autre des pices, peu
d'aubier, tissu poreux, soyeux, fil droit, absence presque totale de
noeuds, de gerures, rigidit, galit de couleur au coeur et  la
surface; couches concentriques fines et gales, lgret (ce qui tient
probablement  leur scheresse). Il est certain que l'on possdait
encore au moyen ge et jusqu'au XVIIe sicle, dans nos forts, une
essence de chnes parfaitement droits, gaux de la base aux branches
suprieures, et trs-levs quoique d'un diamtre assez faible. Ces
chnes, qui semblaient pousss pour faire de la charpente, n'avaient pas
besoin d'tre refendus  la scie pour faire des entraits, des
arbaltriers, des poinons; on se contentait de les quarrir avec soin;
n'tant pas refendus, et le coeur n'tant pas ainsi mis  dcouvert, ils
taient moins sujets  se gercer,  se tourmenter, et conservaient leur
force naturelle. Ces bois (ce qu'il est facile de reconnatre au nombre
des couches concentriques) ne sont pas vieux; ils comptent
habituellement soixante, quatre-vingts ou cent annes au plus pour les
pices d'un fort quarrissage. Les chevrons portant ferme sont eux-mmes
des bois de brin non refendus, et ces chevrons, qui ne comptent gure
que soixante annes, atteignent rependant parfois douze et quinze mtres
de longueur sur un quarrissage de 0,20 X 0,20. videmment nos forts ne
produisent plus de ces bois.

Les charpentiers du moyen ge semblent avoir craint d'employer, mme
dans les plus grandes charpentes, des bois d'un fort quarrissage, et
trs-vieux par consquent; s'ils avaient besoin d'une grosse pice,
telle qu'un poinon de flche par exemple, ils runissaient quatre
brins; c'tait encore un moyen d'viter les torsions si frquentes dans
les pices uniques. Avait-on une grande charpente  excuter, on allait
 la fort choisir les bois; on les corait avant de les abattre; on
les emmagasinait plusieurs annes  l'avance,  l'air libre, mais
abrits et tout quarris. L'abatage se faisait en hiver, et pendant la
dure d'une certaine lune[140]. Vraie ou fausse, cette croyance dmontre
l'importance que l'on attachait  ces oprations prliminaires. Les bois
bien secs, aprs un trs-long sjour  l'air, ou une immersion destine
 dissoudre et enlever la sve, taient mis sur chantier. A la pose, on
redoublait de soins; le bois coup debout et pos contre la maonnerie
aspire l'humidit de la pierre; pour viter la pourriture qui rsulte
bientt de cette aspiration, on clouait quelquefois aux extrmits des
pices touchant  la maonnerie, soit une lame de plomb, soit une petite
planchette coupe de fil; d'ailleurs on prenait les plus grands soins
pour tenir les sablires isoles de la pierre, pour laisser circuler
l'air autour du pied des arbaltriers ou des chevrons. On vitait autant
que possible les assemblages, tant pour ne pas affaiblir les bois que
pour loigner les chances de pourriture. Il arrivait souvent que les
bois de charpente recevaient une couche de peinture qui semble n'tre
qu'une dissolution d'ocre dans de l'eau sale ou alune; et, en effet,
une lessive de sel marin ou d'alun empche les insectes de s'attacher 
la surface du bois; elle leur donne une belle teinte gris-jaune d'un
aspect soyeux. On a suppos que le bois de chtaignier avait la
proprit d'loigner les araignes, et on a conclu de l'absence des
araignes dans les anciens combles que ceux-ci taient en bois de
chtaignier; mais les araignes ne se logent que l o elles peuvent
vivre, et les bois bien purgs de sve, quelle que soit leur essence,
produisant peu ou point de vers, de mouches, ne peuvent servir de logis
aux araignes.

Quant aux bois employs dans les planchers et pans de bois pendant le
moyen ge, ils n'taient jamais enferms, comme ils le sont aujourd'hui,
entre des enduits; deux de leurs faces au moins restaient toujours 
l'air libre; or cette condition est ncessaire  leur conservation. Les
planchers se composaient d'une srie de poutrelles ou solives apparentes
recouvertes d'une aire, sur laquelle on posait le carrelage; les pans de
bois laissaient voir leurs deux faces intrieure et extrieure. Dans
cette situation, la dure des bois est illimite, tandis qu'ils
s'chauffent, fermentent et se pourrissent avec rapidit, lorsqu'ils
sont compltement enferms. Tous les jours nous voyons des planchers qui
n'ont pas plus de vingt et trente ans d'ge, dont les solives sont
totalement pourries. On objectera que ces planchers ont t excuts
avec des bois verts; cela est possible. Mais nous avons vu des poutres
de planchers restes apparentes pendant deux ou trois sicles en parfait
tat, se pourrir en quelques annes lorsqu'on les avait enfermes dans
des enduits; ce n'est donc pas seulement  la verdeur des bois qu'il
faut attribuer leur dcomposition lorsqu'ils sont enferms, mais au
dfaut d'air qui produit leur fermentation.

On a cru, surtout depuis le XVIIe sicle, que plus les bois taient gros
et mieux ils rsistaient  la destruction; c'est l une erreur que ne
partageaient pas les charpentiers du moyen ge. Nous l'avons dit dj:
les bois qu'ils employaient gnralement dans les charpentes n'taient
pas d'un trs-fort quarrissage; ils tenaient plus  leur qualit, 
l'galit de leur tissu,  leur longueur et rectitude naturelles, qu'
la grosseur du diamtre des pices. Le bois de chne ne devient
trs-gros qu'aprs cent cinquante ou deux cents ans d'ge; alors le
coeur tend  se dcomposer, et c'est par le coeur que commence la
pourriture si dangereuse des gros bois. Nous renvoyons nos lecteurs 
l'article CHARPENTE, dans lequel nous dmontrons, par des exemples, que
si les charpentiers du moyen ge choisissaient les bois de construction
avec grand soin, ils n'taient pas moins scrupuleux dans la manire de
les tailler, de les monter et les poser.

     [Note 139: L'ancienne charpente de la cathdrale de Chartres
     fut incendie en 1836; celle de l'glise de Saint-Denis est
     dmolie, mais il en existe de nombreux fragments.]

     [Note 140: cette croyance  l'influence de la lune sur les
     bois au moment de l'abatage s'est encore conserve dans
     quelques provinces du centre en France,  ce point que les
     bois abattus pendant la lune favorable se vendent plus cher
     que les autres.]



BOISERIE, s. f. (voy. MENUISERIE).



BOSSAGE, s. m. C'est le nom que l'on donne au parement saillant brut
d'une pierre, dont les artes seulement sont releves par une tiselure,
ainsi que le dmontre la fig. 1. Dans des constructions de pierre de
taille que l'on veut lever rapidement, en n'employant que la
main-d'oeuvre rigoureusement ncessaire pour permettre de poser les
assises sans perte de temps, on s'est quelquefois content de tailler
les lits, joints et les artes des pierres, sans se proccuper de
parementer les surfaces comprises entre ces artes. Les Romains ont fait
usage de ce mode rapide de construire, et, pendant le moyen ge, nous
voyons certaines btisses dans lesquelles on a laiss des bossages bruts
sur la face vue de chaque pierre. C'est particulirement dans les
ouvrages de fortification de la fin du XIIIe sicle que ce genre de
construction apparat, surtout dans les contres o la qualit trs dure
de la pierre ne se prte pas  la taille. Toutes les parties de
l'enceinte de la cit de Carcassonne, bties sous Philippe le Hardi, ont
des parements  bossages; nous en voyons galement, vers la mme poque,
 la grosse tour de l'ancien archevch de Narbonne,  Aigues-Mortes,
etc.

Les bossages disparaissent des parements de pierre pendant les XIVe et
XVe sicles, pour reparatre au XVIe, avec l'imitation de l'architecture
italienne. Ils deviennent mme alors un motif de dcoration dans
l'architecture civile et militaire; ils sont ou bruts, ou taills en
tables (2), en pointes de diamant (3), en demi-sphres (4), comme on
peut le voir dans quelques tours fortifies de la fin du XVe sicle ou
du commencement du XVIe[141], et notamment sur les parements de la grosse
tour de la porte nord de l'enceinte de Vzelay, btie au commencement du
rgne de Franois Ier.

Pendant le dveloppement de l'architecture de la renaissance, on voit
les bossages se couvrir de divers ornements, tels que vermiculures[142],
emblmes, chiffres, rseaux, etc. Le rez-de-chausse de la grande
galerie du Louvre, du pavillon d'Apollon au pavillon Lesdiguires, nous
fournit de nombreux exemples de ce genre de dcoration de bossages.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2, 3 et 4.]

     [Note 141: Ces bossages hmisphriques se trouvent souvent
     sur les parements des fortifications leves au moment de
     l'emploi rgulier de l'artillerie  feu. Ils figuraient
     videmment des boulets.]

     [Note 142: Ce genre d'ornementation est une imitation des
     effets que produit le salptre sur certaines pierres
     calcaires tendres, particulirement  l'exposition du sud.
     Les tailleurs de pierre et les carriers attribuent encore
     aujourd'hui cet effet singulier de dcomposition 
     l'influence de la lune.]



BOSSIL, s. m. Vieux mot qui signifie une braie, un dos d'ne au milieu
d'un foss; aussi l'escarpement que produit la terre d'un foss jete
sur berge (voy. BRAIE).



BOUDIN, s. m. C'est un membre d'architecture de forme cylindrique qui
dcore les archivoltes, les arcs-doubleaux, arcs-ogives, bandeaux, etc.
Ds le IXe sicle, on voit apparatre le boudin dans les arcs-doubleaux
pour les allger. La crypte de l'glise cathdrale de Saint-tienne
d'Auxerre prsente dj de gros boudins ou demi-cylindres saillants sur
un arc-doubleau  artes vives (1). On voit aussi, dans la crypte de
l'glise Saint-Euthrope de Saintes (commencement du XIIe sicle), des
arcs-doubleaux qui ne sont que de gros boudins (2). Lorsque la vote en
arcs-d'ogives est adopte pendant le XIIe sicle, la coupe des
arcs-doubleaux reste souvent rectangle, et les arcs-ogives prennent un
ou trois boudins (3)[143].

Mais les coupes rectangles ne devaient pas tre longtemps conserves
pour les arcs-doubleaux; ds le milieu du XIIe sicle, nous voyons les
boudins remplacer les artes vives (voy. ARC-DOUBLEAU, ARC-OGIVE).

Pendant le XIIIe sicle, les moulures des divers membres de
l'architecture deviennent de plus en plus dlicates, et les boudins
donnent une forme trop molle pour tre longtemps conservs; ils
reoivent une arte saillante A (4).

Au XIVe sicle, l'arte aigu du boudin ne semble pas assez accuse; on
lui donne un mplat A (5)[144].

Dans les meneaux, c'est un boudin qui forme le principal nerf de la
combinaison des courbes (voy. MENEAU); dans ce cas, il ne fait que
continuer le diamtre de la colonnette. Le boudin disparat au XVe
sicle et fait place  des formes prismatiques curvilignes (voy.
PROFIL).

[Illustration: Fig. 1 et 2.]
[Illustration: Fig. 3, 4 et 5.]

     [Note 143: Porche de l'glise abbatiale de Vzelay.]

     [Note 144: Dj on trouve, dans des difices du XIIIe sicle,
     des boudins taills suivant la coupe donne par la fig. 5.]



BOULEVARD, s. m. _Boluvert, boulevert_. On dsignait par ce mot,  la
fin du XVe sicle et pendant le XVIe, un ouvrage de fortification avanc
qui remplaait les barbacanes des anciennes forteresses (voy.
ARCHITECTURE MILITAIRE). Le boulevard apparat en mme temps que
l'application rgulire de l'artillerie  feu. Il est d'abord lev en
terre gazonne, et c'est peut-tre  son apparence verdoyante 
l'extrieur qu'il doit son nom; bientt, d'ouvrage provisoire lev  la
hte en dehors des vieilles murailles, il passe  l'tat de terrassement
permanent revtu de pierre ou de construction de maonnerie paisse,
dfendue par des fosss, des batteries couvertes et barbettes. Le
boulevard devient la principale dfense des places; il protge les
anciens murs, ou bien, tabli sur un point faible, il forme un saillant
considrable et ne se relie  l'ensemble de la forteresse que par des
lignes tendues.

Parmi les essais qui furent tents,  la fin du XVe sicle et au
commencement du XVIe, pour mettre la dfense des places au niveau de
l'attaque, nous devons citer en premire ligne la belle forteresse de
Schaffhausen, vritable boulevard, qui prsente tout un ensemble
d'ouvrages fort remarquable pour l'poque, et parfaitement complet
encore aujourd'hui. Mais pour faire comprendre l'importance de cet
ouvrage, il est ncessaire de se rendre compte de son assiette. En
sortant du lac de Constance, le Rhin se dirige par Stein vers l'ouest;
arriv  Schaffhausen, il se dtourne brusquement vers le sud jusqu'
Kaiserstuhl. Ce coude est caus par de hautes collines rocheuses qui ont
prsent un obstacle au fleuve et l'ont contraint de changer son cours.
Stein, Schaffhausen et Kaiserstuhl forment les trois angles d'un
triangle quilatral dont Schaffhausen est le sommet. Il tait donc
d'une grande importance de fortifier ce point avanc, frontire d'un
tat, d'autant mieux que la rive gauche du fleuve, celle qui est dans le
triangle, est domine par les collines de la rive droite qui ont
prsent au fleuve un obstacle insurmontable. En cas d'invasion,
l'ennemi ne pouvait manquer d'occuper les deux cts du triangle et de
tenter le passage du fleuve au point o il forme un coude; il ne
risquait pas ainsi d'tre pris en flanc. Ceci pos, les Suisses
tablirent ds lors un pont reliant les deux rives du Rhin et les deux
parties de la ville de Schaffhausen, et sur la rive droite ils
plantrent une grande forteresse au sommet de la colline commandant le
fleuve, en reliant cette citadelle au Rhin par deux murs et des tours.
Ces deux murs forment un vaste triangle, sorte de tte de pont commande
par la forteresse. Voici (1) l'aspect gnral de cette fortification,
que nous devons tudier dans ses dtails. La citadelle, ou plutt le
grand boulevard qui couronne la colline, est  trois tages de
batteries, deux couvertes et une  ciel ouvert. La batterie infrieure
est place un peu au-dessus du fond du foss, qui est trs-profond; en
voici le plan (2). On arrive au chemin de ronde pentagonal A par une
rampe spirale en pente douce B permettant le charroi de pices de canon.
 chaque angle de ce chemin de ronde, d'une largeur de 2m,00 environ,
sont perces des embrasures biaises pour l'artillerie battant le foss;
en avant des cts du polygone sont levs trois petits ouvrages isols,
sortes de bastions dont nous donnons (3) l'lvation perspective. En
supposant que l'assigeant ft parvenu  dtruire un de ces bastions au
moyen d'une batterie de brche tablie sur la contrescarpe du foss (car
le sommet de ces bastions ne dpasse pas le niveau de la crte de cette
contrescarpe, et ils sont compltement masqus du dehors), on ne pouvait
s'introduire dans la place; non-seulement ces bastions sont isols et
n'ont de communication qu'avec le foss, mais ils sont arms
d'embrasures de canon C  la gorge, perces dans le chemin de ronde
(fig. 2), et leur destruction ne faisait que dmasquer ces embrasures.
Les bastions, compltement btis en pierre, sont couverts par des
coupoles avec lanternons percs d'vents pour permettre  la fume des
pices de s'chapper. Le premier tage (4), auquel on arrive par la mme
pente douce spirale B, laquelle est alors supporte par quatre colonnes
montant de fond, prsente  l'extrieur un plan parfaitement circulaire,
la tour contenant la rampe formant seule une saillie sur ce pt, du
ct du fleuve. Vers le point oppos en E est un pont volant traversant
le foss; c'est de ce ct que l'architecte  cru devoir renforcer son
boulevard par une norme masse de maonnerie pleine, et cela avec
raison, la forteresse ne pouvant tre battue en brche des plateaux
voisins que sur ce point. Sur la droite du boulevard, en amont du
fleuve, du ct o une attaque pouvait aussi tre tente, est une
batterie F casemate, spare de la salle principale par une paisse
maonnerie. Une brche faite en G ne pouvait permettre  l'ennemi de
s'introduire dans la place. En H est une immense salle dont les votes
d'artes sont soutenues par quatre gros piliers cylindriques. Quatre
embrasures s'ouvrent dans cette salle, deux flanquant les deux courtines
qui descendent au fleuve, et deux donnant dans le triangle. Outre les
vents percs au-dessus de chacune des embrasures, dans les votes de la
grande salle s'ouvrent quatre lunettes M de prs de trois mtres de
diamtre, destines  donner du jour et de l'air, et  laisser chapper
promptement la fume de la poudre. En I est un puits, et en K deux
petits escaliers  vis communiquant  la plate-forme suprieure pour le
service de la garnison. Prs de la rampe est un troisime escalier  vis
qui monte de fond. Nous prsentons ici (5) une des embrasures de la
grande salle, ingnieusement combine pour permettre  des pices de
petit calibre de tirer dans toutes les directions sans dmasquer ni ces
pices ni les servants. La fig. 6 donne le plan de l'tage suprieur ou
plate-forme dont le parapet est perc de dix embrasures pour du canon,
et de quatre chauguettes flanquant la circonfrence de la forteresse,
perces de meurtrires plongeantes et horizontales, pour poster des
arquebusiers. On voit que les deux premires embrasures  droite et 
gauche battent l'intrieur du triangle et flanquent la tour de la rampe
qui sert de donjon ou de guette  tout l'ouvrage. On retrouve sur ce
plan les quatre grandes lunettes M, le puits I et les petits escaliers
de service. Les eaux de la plate-forme s'coulent par dix gargouilles
places sous les embrasures. En N, O (fig. 4), sont les deux courtines
qui vont rejoindre le fleuve. Celle N, en amont, est plus fortement
dfendue que l'autre; sous les arcs qui portent le chemin de ronde et
les hourds de bois, encore en place aujourd'hui, sont perces des
embrasures qui battent les rampes du coteau, du ct o l'ennemi devait
se prsenter, l'autre ct tant protg par la muraille du faubourg de
Schaffhausen. Pour bien faire comprendre l'ensemble de cette belle
forteresse, nous en donnons une vue (7), prise en dedans du triangle
form par les deux courtines descendant au fleuve. On voit que la
courtine N en amont est flanque par une haute tour carre. Nous avons
rtabli la tour qui se trouvait  la tte du pont, et qui est
aujourd'hui dtruite. Il ne reste plus que quelques traces des ouvrages
qui environnaient cette tour. L'ancien pont a t remplac par un pont
moderne. Quant au corps principal de la forteresse, aux courtines,
fosss, etc., rien n'y a t retranch ni ajout depuis le XVIe sicle.
La maonnerie est grossire, mais excellente, et n'a subi aucune
altration. Les votes de la grande salle sont paisses, bien faites, et
paraissent tre en tat de rsister aux bombes.

Cette dfense de Schaffhausen a un grand air de puissance, et nous
n'avons rien conserv de cette poque, en France, qui soit aussi complet
et aussi habilement combin. Pour le temps, les flanquements sont
trs-bons, et le plan du rez-de-chausse au niveau du fond du foss est
rellement trac d'une manire remarquable. Si l'on trouve encore ici un
reste des traditions de la fortification antrieure aux bouches  feu,
il faut dire cependant que les efforts faits pour s'en affranchir sont
trs-sensibles, et la forteresse de Schaffhausen nous parat suprieure
aux ouvrages analogues excuts  la mme poque en Italie.

 l'instar des tours du moyen ge, la forme circulaire est prfre pour
les premiers boulevards comme pour les premiers bastions. Albert Durer
trace des boulevards semi-circulaires avec flancs droits en avant des
angles saillants des murailles. Il les compose d'une batterie barbette
battant les dehors, la contrescarpe et les glacis, et d'une batterie
couverte battant les fosss, ainsi que l'indique le plan (8) que nous
donnons ici d'aprs son oeuvre. Le boulevard d'Albert Durer est isol de
la courtine par un boyau DD, sorte de foss couvert par un plancher.
Derrire le boulevard sont tablies, au niveau du sol de la place, de
vastes casemates E (9) destines au logement de la garnison et au dpt
des munitions (voyez la coupe sur A B du plan, fig. 8). La batterie
couverte est munie de grandes embrasures pour du canon et d'autres plus
petites pour les arquebusiers. Des vents et chemines sont percs
au-dessus de chaque embrasure. Les casemates E sont claires et ares
par des lunettes perces au milieu de chaque vote d'arte, comme 
Schaffhausen. Contrairement  l'usage adopt jusqu'alors, Albert Durer
ne fait pas commander les courtines par le boulevard; au contraire,
ainsi que l'indique la face extrieure (10), il semble admettre que le
boulevard tant pris, en dtruisant le plancher pos sur le foss D
(fig. 8 et 9), les courtines pourront commander cet ouvrage avanc et
empcher l'assaillant de s'y maintenir[145].

Quelle que ft l'tendue des boulevards semi-circulaires, leurs feux
divergents flanquaient mal les courtines; on comprit bientt qu'il
fallait se proccuper de dfendre les saillants des boulevards plutt
par les feux croiss des boulevards voisins que par leur armement
propre; que l'assaillant tendant toujours  battre les points saillants,
il fallait faire converger sur le point attaqu des batteries prenant
l'ennemi en charpe; c'est alors que l'on renona aux boulevards
semi-circulaires pour adopter les faces formant un angle, ou que l'on
renfora les batteries circulaires suprieures par des batteries basses
avec redents, comme  Augsbourg (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 68).
Le plan gnral des fortifications de cette ville, au commencement du
XVIe sicle, que nous donnons ici (11), fait voir comme on entendait, 
cette poque, disposer les boulevards en avant des angles saillants des
vieilles dfenses, et comme on cherchait ds lors  rendre ces
boulevards plus forts par des redents flanquant leurs faces.

Mais c'est en France que nous trouvons les boulevards les mieux conus
ds le commencement du XVIe sicle. Il existe un plan (manuscrit sur
vlin) de la ville de Troyes, conserv dans les archives de cette ville,
qui indique de la manire la plus vidente des grands bastions ou
boulevards  orillons et faces formant des angles aigus ou obtus; et ce
plan ne peut tre postrieur  1530, car il fut dress au moment o
Franois Ier fit rparer les fortifications de Troyes, en 1524. Voici
(12) un _fac-simile_ d'un des ouvrages projets sur ce plan. Le foss
est plein d'eau; on voit en A de petites batteries masques,  double
tage, probablement rserves en contrebas et en arrire des flancs
couverts B construits derrire les orillons. Les batteries B enfilent le
devant des anciennes tours conserves. On remarquera que la maonnerie
qui revt le boulevard est plus paisse  la pointe qu'aux paules,
prsentant ainsi sa plus grande rsistance au point o la brche devait
tre faite; des contreforts viennent encore maintenir, sous le
terrassement, tous les revtements. Cet ouvrage est intitul: _Boulevard
de la porte Saint-Jacques_.

En donnant, chaque jour, aux boulevards une plus grande tendue, en
protgeant leurs faces par des feux croiss, en augmentant et masquant
leurs flancs pour enfiler les fosss, on cherchait encore,  la fin du
XVIe sicle,  les isoler du corps de la place dans le cas o ils
tomberaient au pouvoir de l'ennemi. Dans le trait de fortification de
Girolamo Maggi et du capitaine Jacomo Castriotto, ingnieur au service
du roi de France[146], on voit des boulevards trs-troits  la gorge, et
pouvant tre facilement rempars; d'autres sont, au contraire, fort
larges  la gorge, mais celle-ci est casemate, et la galerie
infrieure, tant dtruite au moyen de fourneaux, forme un foss entre
le boulevard et le corps de la place. Voici le plan (13) de ces ouvrages
qui mritent d'tre mentionns. Girolamo Maggi dit[147] qu'un boulevard de
ce genre avait t construit en 1550 prs de la porte Liviana,  Padoue,
par San Michele de Vrone. Ce boulevard tait entirement isol par une
galerie casemate infrieure A au niveau du foss, pouvant servir au
besoin de logement pour la troupe et de magasins. Dans les piles de
cette galerie taient mnages des excavations propres  recevoir des
fourneaux; si les faces du boulevard tombaient au pouvoir de l'ennemi,
on mettait le feu  ces fourneaux, et l'ouvrage avanc se trouvait tout
 coup isol des courtines B par un foss impraticable. Pour la dfense
des fosss, des pices d'artillerie taient places en C aux deux
extrmits de la galerie et masques par les paules D. Il faut convenir
que des ouvrages de ce genre, construits en assez grand nombre autour
d'une place importante, auraient occasionn des dpenses normes, et qui
n'eussent peut-tre pas t proportionnes aux avantages que l'on aurait
pu en retirer; mais, jusqu'au commencement du XVIIe sicle, les
ingnieurs militaires, encore imbus des traditions du moyen ge, ne
craignaient pas, comme on a pu le voir par les exemples que nous avons
donns ci-dessus, de projeter et d'excuter mme des travaux de
fortification exigeant des amas considrables de matriaux et des
combinaisons de construction dispendieuses. Les progrs de l'artillerie
 feu obligrent peu  peu les ingnieurs  simplifier les obstacles
dfensifs des places,  donner un plus grand dveloppement aux ouvrages
saillants et  les rendre solidaires.

Les boulevards ne sont encore, au commencement du XVIe sicle, que des
fortifications isoles se dfendant par elles-mmes, mais se protgeant
mal les unes les autres. Le principe ce qui dfend doit tre dfendu
n'est pas encore appliqu. Ce n'est gure que vers le milieu de ce
sicle que l'on commence  protger les places autant par le trac des
ouvrages saillants, l'ouverture des angles de leurs faces et de leurs
flancs, que par la solidit des constructions.

Il est curieux de suivre pas  pas toutes les tentatives des architectes
et ingnieurs de cette poque: comme toujours, les dispositions les plus
simples sont celles qui sont adoptes en dernier lieu. L'art de battre
en brche faisait des progrs rapides, il fallait, chaque jour, opposer
de nouveaux obstacles aux feux convergents des assigeants. Longtemps
les constructeurs militaires se proccuprent de couvrir leurs
batteries, de les masquer jusqu'au moment de l'assaut, plutt que de
battre au loin les abords des forteresses, et d'opposer  une arme
d'investissement un grand nombre de bouches  feu pouvant faire
converger leurs projectiles sur tous les points de la circonfrence. Ce
ne fut que quand l'artillerie de sige fut bien monte, nombreuse,
qu'elle eut perfectionn son tir, et que les batteries de ricochet
purent atteindre des dfenses masques, que l'on sentit la ncessit
d'allonger les faces des boulevards, de remplacer les orillons, qui ne
prservaient plus les pices destines  enfiler les courtines, par des
flancs tendus et enfilant les faces des boulevards voisins; mais alors
les boulevards prirent le nom de bastions[148]. La dnomination de
boulevard fut conserve aux promenades plantes d'arbres qui
s'tablirent sur les anciens ouvrages de dfense.

La grande artre qui,  Paris, entoure la rive droite, de la Madeleine 
la Bastille, a longtemps laiss voir la trace des anciens boulevards sur
lesquels elle passait. Les nivellements et alignements oprs depuis une
vingtaine d'annes ont  peu prs dtruit ces derniers vestiges des
dfenses de l'enceinte du nord commence en 1536, et successivement
augmente jusque sous Louis XIII. En ce temps-l, dit Sauval[149], les
ennemis toient si puissans en Picardie, qu'ils ne menaoient pas moins
que de venir forcer Paris; le cardinal du Bellay, lieutenant gnral
pour le roy, tant dans la ville que par toute l'Isle de France, en tant
averti, pour les mieux recevoir, outre plusieurs tranches, fit faire
des fosss et des boulevards, depuis la porte Saint-Honor jusqu' celle
de Saint-Antoine, et afin que ce travail allt vite, en 1536, les
officiers de la ville s'tant assembls le 29 juillet, deffendirent 
tous les artisans l'exercice de leur mtier deux mois durant, avec ordre
aux seize quarteniers de lever seize mille manoeuvres, et de plus  ceux
des faux-bourgs, d'en fournir une fois autant, sinon que leurs maisons
seroient rases... En 1544, Franois I ayant appris que Charles-Quint
avec son arme toit  Chteau-Thierry, aussitt il envoya  Paris le
duc de Guise, qui revtit de remparts les murs de la ville, tant du ct
des faux-bourgs du Temple, de Montmartre et de Saint-Antoine, que de
ceux de Saint-Michel et de Saint-Jacques...

La plupart de ces ouvrages n'taient point revtus, mais simplement
gazonns. Les buttes que l'on remarque encore entre la rue Montmartre et
la rue Saint-Fiacre, entre la rue Poissonnire et la rue de Clry, au
droit de la rue de Bondy, au boulevard du Temple, l'emplacement
aujourd'hui bti du Jardin Beaumarchais, taient autant de boulevards
levs en dehors de l'enceinte de Charles V.

[Illustration: Fig. 1 et 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5 et 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9 et 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 13.]

     [Note 145: _Alb. Dureri, pict. et archit._ De struend.
     aggerib. Parisiis, 1535.]

     [Note 146: _Della fortif. delle Citt_, di M. Girol. Maggi,
     et del capit. Jac. Castriotto, 1583. In Venetia.]

     [Note 147: Lib. II, p. 59.]

     [Note 148: Voy. l'article ARCHITECTURE MILITAIRE. Parmi les
     ouvrages  consulter: _Della fortif. delle Citt_, di M.
     Girol. Maggi, et del capitan Jacomo Castriotto; 1583,
     Venetia.--_Disc. sur plusieurs poincts de l'architecture de
     guerre_, par M. Aurel. de Pasino; 1579, Anvers.--_Delle
     fortif._, di Giov. Scala; 1596, Rome.--_Le fortif._, di
     Buonaiuto Lorini; 1609, Venetia.--_La fortif. dmonstre_,
     par Errard de Bar-le-Duc; 1620.--_Les Fortifications_, du
     chev. Ant. Deville; 1641, Lyon.--_La fort. Guardia difesa et
     expug. delle fortezze_. Tensini; 1655, Venetia.--_Fortif. ou
     Archit. milit._, par S. Marolois; 1627, Amsterdam.]

     [Note 149: T. I, p. 43]



BOURSE, s. f. Dans les anciennes villes franches du nord, des Flandres
et de la Hollande, le commerce prit, ds le XIVe sicle, une si grande
importance, que les ngociants tablirent des locaux destins  leurs
runions journalires afin de faciliter les transactions. Ces btiments,
vritable _forum_ des marchands, se composaient de vastes portiques
entourant une cour. Au-dessus des portiques taient mnages des
galeries couvertes. Un beffroi, muni d'une horloge, accessoire
indispensable de tout tablissement municipal, tait joint aux
btiments. Les villes de France ne prirent pas, pendant le moyen ge,
une assez grande importance commerciale, ou plutt les ngociants ne
composaient pas un corps assez homogne et compacte pour lever des
bourses.  Paris, on se runissait aux halles ou sous les piliers de
l'htel-de-ville. Dans les grandes villes du Midi, qui conservrent leur
rgime municipal au milieu de la fodalit, comme Toulouse par exemple,
c'tait sur la place publique que se traitaient, en plein air, les
affaires de ngoce. Mais, en France, c'tait surtout dans les grandes
assembles connues sous le nom de _foires_ que toutes les transactions
du gros commerce avaient lieu; et ces foires, tablies  certaines
poques fixes de l'anne sur plusieurs points du territoire, dans le
voisinage des grands centres industriels ou agricoles, attiraient les
ngociants des contres environnantes. L, non-seulement on achetait et
l'on vendait des produits et denres apports sur place, mais on
traitait d'affaires  long terme, on faisait d'importantes commandes,
dont les dlais de livraison et les payements taient fixs presque
toujours  telle ou telle autre foire; car le commerce, pendant le moyen
ge, n'avait pas d'intermdiaires entre le fabricant et le dbitant. Les
juifs, qui alors taient les seuls capitalistes, faisaient plutt
l'usure que la banque. Un tel tat de choses, qui existait sur tout le
territoire de la France, ne ncessitait pas, dans les grandes villes,
l'tablissement d'un _forum_ commercial, tandis que les villes libres du
nord, ds le XIVe sicle, villes la plupart maritimes ou en
communication directe avec la mer, avaient dj des correspondants 
l'tranger, des comptoirs, et spculaient, au moyen de billets, sur la
valeur des denres ou produits dont la livraison tait attendue. En
France, le ngociant faisait ses affaires lui-mme, recevait et payait,
revendait au dbitant sans intermdiaire; un local public destin 
l'change des valeurs ne lui tait pas ncessaire; traitant directement
dans les foires avec le fabricant ou le marchand nomade, payant comptant
la marchandise achete, ou  chance la marchandise commande  telle
autre foire, il n'avait de relations qu'avec la clientle qu'il s'tait
faite, et ne connaissait pas le mcanisme moderne du haut ngoce;
mcanisme au moyen duquel le premier venu qui n'a jamais vendu un gramme
d'huile et n'en vendra jamais, peut acheter plusieurs milliers de
kilogrammes de cette denre, et, sans en toucher un baril, faire un
bnfice de dix pour cent. Les grands marchs priodiques ont longtemps
prserv le ngoce en France de ce que nous appelons la spculation, ont
contribu  lui conserver, jusqu'au commencement du sicle, une
rputation de probit traditionnelle.

Nous ne pouvons donner  nos lecteurs un exemple de _bourse_ franaise
du moyen ge, ces tablissements n'existant pas et n'ayant pas de raison
d'exister. Nous devons dire,  l'honneur des monastres (car c'est
toujours l qu'il faut revenir lorsque l'on veut comprendre et expliquer
la vie du moyen ge en France), que ces centres de religieux rguliers
furent les premiers  tablir des foires sur le territoire de la France.
Possesseurs de vastes domaines, d'usines, agriculteurs et fabricants,
ils formaient le noyau de ces agglomrations priodiques de marchands;
certes, ils tiraient un profit considrable de ces runions, soit par la
vente de leurs produits et denres, soit par la location des terrains
qu'ils abandonnaient temporairement; vastes camps pacifiques dont la
foire de Beaucaire peut seule aujourd'hui nous donner l'ide. Mais ce
profit, outre qu'il tait fort lgitime, tait une sauvegarde pour le
commerce; voici comment: les monastres conservaient un droit de
contrle sur les objets apports en foire, et ils ne laissaient pas
mettre en vente des marchandises de mauvaise qualit; cela et peu  peu
discrdit le centre commercial; quant aux denres ou produits sortis de
leurs mains, ils avaient intrt et tenaient  coeur de leur maintenir
une supriorit sur tous les autres. Les bois, les crales, les vins,
les fers, les tissus, les pelleteries, les laines sortant des
tablissements religieux taient toujours de qualit suprieure,
recherchs, et achets de confiance; car le couvent n'tait pas un
fabricant ou un agriculteur qui passe et cherche  gagner le plus
possible sa vie durant, quitte  laisser aprs lui un tablissement
discrdit; c'tait, au contraire, un centre perptuel de produits,
travaillant plus pour conserver sa rputation de supriorit, et par
consquent un dbit assur  tout jamais, que pour obtenir un gain
exagr, accidentel, en livrant des produits falsifis ou de mdiocre
qualit, au dtriment de l'avenir. Les tablissements religieux,  la
fin du sicle dernier, n'taient plus ce que les XIe et XIIe sicles les
avaient faits; et cependant cette poque n'est pas assez loigne de
nous pour que nous ayons oubli la rputation mrite dont jouissaient
encore les vins, par exemple, des grands monastres, pendant ces
dernires annes de leur existence.

Si des villes comme Amsterdam, Anvers, Londres, qui n'taient et ne
sont, par le fait, que de grands entrepts, ont besoin de _bourses_ pour
tablir la valeur journalire des produits qu'elles reoivent et
exportent, il n'en tait pas de mme en France, pays plus agricole
qu'industriel et commerant, qui consomme chez lui la plus grande partie
de ses produits.



BOULON, s. m. C'est le nom que l'on donne  une tige de fer rond, munie
d'une tte  un bout et d'un crou  l'autre bout. Les boulons sont
communment employs aujourd'hui dans la charpente et la serrurerie.
Avant le XVIIe sicle, ils n'taient pas munis d'un filet avec crou et
pas-de-vis pour serrer, mais simplement d'une clavette passant  travers
l'extrmit oppose  la tte, ainsi qu'on le voit ici (1). Du reste,
les charpentes anciennes ne sont maintenues que par la combinaison des
assemblages, des clefs de bois, et ne recevaient pas de ferrures.
Quelquefois, cependant, les sablires, les longrines sont retenues
ensemble par des broches de fer ou boulons avec clavettes, comme celui
reprsent ici. Mais ces sortes de boulons ne permettaient pas de serrer
les pices de bois l'une contre l'autre comme on le fait aujourd'hui au
moyen des crous. Le boulon moderne est un vritable perfectionnement;
il permet d'assembler des pices de charpente avec facilit, conomie et
prcision.  notre sens, on en abuse comme de toute invention d'un usage
commode et conomique; on en est venu  compter trop sur la puissance
des boulons  crous,  ngliger les assemblages, et ces clefs de bois
qui possdaient, avec une grande lasticit, l'avantage de ne pas
endommager les bois par des trous et des tiges de fer qui souvent les
font clater. Les boulons sont munis aujourd'hui de ttes carres, afin
qu'tant engages dans le bois, la tige ne puisse tourner lorsque l'on
serre l'crou. Autrefois, les ttes des boulons taient gnralement
rondes comme des ttes de clous.

[Illustration: Fig. 1.]



BOUTIQUE, s. f. Salle ouverte sur la rue, au rez-de-chausse, dans
laquelle les marchands talent leurs marchandises. Il n'est pas besoin
de dire que l'usage des boutiques appartient  tous les pays,  toutes
les poques et  toutes les civilisations. Dans l'antiquit grecque et
romaine, des boutiques occupaient le rez-de-chausse des maisons des
villes; il en fut de mme en France pendant le moyen ge. Ces boutiques
se composaient ordinairement d'une salle s'ouvrant sur la rue par un
grand arc prenant toute la largeur de la pice, avec un mur d'appui pour
poser les marchandises. Ce mur d'appui tait interrompu d'un ct pour
laisser un passage. Un arrire-magasin (_ouvroir_) tait souvent annex
 la boutique; les ouvriers et apprentis travaillaient soit dans
l'ouvroir, soit dans la boutique elle-mme; quelquefois aussi un
escalier priv montait au premier tage, et descendait sous le sol dans
une cave. Les exemples anciens de boutiques ne sont pas rares, et on
peut en citer un grand nombre appartenant aux XIIe, XIIIe et XIVe
sicles. Rarement les boutiques, jusqu' la fin de ce sicle, taient
fermes par une devanture vitre. Les volets ouverts, le marchand tait
en communication directe avec la rue. La fermeture la plus ordinaire,
pendant la priode que nous venons d'indiquer, se composait de volets
infrieurs et suprieurs, les premiers attachs  l'appui, s'abaissant
en dehors de manire  former une large tablette propre aux talages,
les seconds attachs  un linteau de bois, se relevant comme des chssis
 tabatire. La fig. 1 explique ce genre de fermeture. La nuit, les
volets infrieurs tant relevs et les suprieurs abaisss, deux barres
de fer, engages dans des crochets tenant aux montants, venaient serrer
les vantaux et taient maintenus par des boulons et des clavettes, comme
cela se pratique encore de nos jours. Au-dessus du linteau, sous l'arc,
restait une claire-voie vitre et grille pour donner du jour dans la
salle. Presque tous les achats se faisaient dans la rue, devant l'appui
de la boutique, l'acheteur restant en dehors et le marchand 
l'intrieur; la boutique tait un magasin dans lequel on n'entrait que
lorsqu'on avait  traiter d'affaires. Cette habitude, l'troitesse des
rues expliquent pourquoi, dans les rglements d'tienne Boileau, il est
dfendu souvent aux marchands d'appeler l'acheteur chez eux avant qu'il
n'ait quitt l'tal du voisin. D'ailleurs, pendant le moyen ge et
jusqu' la fin du XVIIe sicle, les marchands et artisans d'un mme tat
taient placs trs-proches les uns des autres, et occupaient
quelquefois les deux cts d'une mme rue; de l ces noms de rues de la
Tixeranderie, de la Mortellerie, o taient tablis les maons, de la
Charonnerie, o habitaient les charpentiers, de la Huchette, de la
Tannerie, etc., que nous trouvons dans presque toutes les anciennes
villes du moyen ge.

Le samedi, le commerce de dtail cessait dans presque tous les quartiers
pour se rassembler aux halles (voy. HALLE). Les journaux, les affiches
et moyens d'annonce manquant, les marchands faisaient crier par la ville
les denres qu'ils venaient de recevoir. Il y avait  Paris une
corporation de crieurs tablie  cet effet; cette corporation dpendait
de la prvt, et l'autorit publique se servit des crieurs pour
percevoir les impts, particulirement chez les marchands de vin ou
taverniers, qui furent obligs d'avoir un crieur public, charg en mme
temps de constater la quantit de vin dbite par jour dans chaque
taverne. Le roi saint Louis ayant interdit le dbit du vin dans les
tavernes, les crieurs de vin se firent dbitants, c'est--dire qu'ils se
tenaient dans la rue, un broc d'une main un hanap de l'autre, et
vendaient le vin aux passants pour le compte du tavernier[150].

On rencontre encore beaucoup de boutiques des XIIe, XIIIe et XIVe
sicles,  Cluny,  Cordes (Tarn),  Saint-Yriex,  Prigueux,  Alby, 
Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne),  Montferrand prs Clermont,  Riom, et
dans des villes plus septentrionales, telles que Reims, Beauvais,
Chartres, etc.

La disposition indique fig. 1 tait galement adopte  Paris, autant
qu'on peut en juger par d'anciennes gravures. Dans quelques villes du
littoral de la Manche, il paratrait toutefois que l'obscurit ordinaire
du ciel avait oblig les marchands  ouvrir davantage les devantures des
boutiques sur la rue.  Dol, en Bretagne, il existe encore un certain
nombre de maisons des XIIIe et XIVe sicles dont les boutiques se
composent de colonnes en granit, portant, comme aujourd'hui, des
poitraux en bois (2); et bien que les devantures primitives aient t
remplaces par des fermetures rcentes, il n'est pas douteux que, dans
l'origine, ces grandes ouvertures carres n'eussent t destines 
recevoir de la boiserie pose en arrire des piliers. Dans les villes
mridionales, des corbeaux en pierre saillants portaient des auvents en
bois ou en toile, poss devant l'ouverture des arcades (voy. AUVENT).

Dj, au XVe sicle, les marchands demandaient des jours plus larges sur
la rue; les boutiques ouvertes par des arcs plein cintre, en tiers-point
ou bombs, ne leur permettaient pas de faire des talages assez tendus.
Les constructeurs civils cherchaient, par de nouvelles combinaisons, 
satisfaire  ce besoin imprieux; mais cela tait difficile  obtenir
avec la pierre, sans le secours du bois et du fer, surtout lorsqu'on
tait limit par la hauteur des rez-de-chausse, qui ne dpassait gure
alors trois ou quatre mtres, et lorsqu'il fallait lever plusieurs
tages au-dessus de ces rez-de-chausse.

Voici un exemple d'une de ces tentatives (3). C'est une boutique d'une
des maisons de Saint-Antonin; son ouverture n'a pas moins de sept
mtres; sa construction remonte au XVe sicle. L 'arc surbaiss, obtenu
au moyen de quatre cintres, est double dans les reins, simple en se
rapprochant de la clef; celle-ci est soulage par une colonne. Quoique
cet arc porte deux tages et un comble, il ne s'est pas dform; ses
coupes sont d'ailleurs excutes avec une grande perfection, et la
pierre est d'une qualit fort dure.

Mais au XVe sicle, dans les villes du Nord surtout, les constructions
de bois furent presque exclusivement adoptes pour les maisons des
marchands, et ce mode permettait d'ouvrir largement les boutiques sur la
rue au moyen de poteaux et de poitraux dont la porte tait soulage par
des charpes ou des croix de saint Andr disposes au-dessus d'eux dans
les pans de bois. Les villes de Rouen, de Chartres, de Reims, de
Beauvais, ont conserv quelques-unes de ces maisons de bois avec
boutiques. La fig. 4 donne une de ces boutiques, complte au moyen de
renseignements pris dans plusieurs maisons des villes cites ci-dessus
(voy. MAISON). Les devantures des boutiques du XVe sicle taient encore
fermes soit par des volets relevs et abattus comme ceux reprsents
dans la fig. 1, soit par des feuilles de menuiserie se repliant les unes
sur les autres (voy. fig. 4).

Dans quelques villes de Flandre, les boutiques taient situes parfois
au-dessous du sol; il fallait descendre quelques marches pour y entrer,
et ces marches empitaient mme sur la voie publique. La rampe tait
borde de bancs sur lesquels des chantillons de marchandises taient
poss; un auvent prservait la descente et les bancs de la pluie. Il est
bon de remarquer que, dans les villes marchandes, les boutiquiers
cherchaient autant qu'ils pouvaient  barrer la voie publique,  arrter
le passant en mettant obstacle  la circulation. Cet usage, ou plutt
cet abus, s'est perptu longtemps; il n'a fallu rien moins que
l'tablissement des trottoirs et des rglements de voirie rigoureusement
appliqus  grand'peine pour le faire disparatre. Les rues marchandes,
pendant le moyen ge, avec leurs boutiques ouvertes et leurs talages
avancs sur la voie publique, ressemblaient  des bazars. La rue, alors,
devenait comme la proprit du marchand, et les pitons avaient peine 
se faire jour pendant les heures de vente; quant aux chevaux et
chariots, ils devaient renoncer  circuler au milieu de rues troites
encombres d'talages et d'acheteurs. Pendant les heures des repas, les
transactions taient suspendues; bon nombre de boutiques se fermaient.
Lorsque le couvre-feu sonnait et les jours fris, ces rues devenaient
silencieuses et presque dsertes.

Quelques petites villes de Bretagne, d'Angleterre et de Belgique peuvent
encore donner l'ide de ces contrastes dans les habitudes des marchands
du moyen ge. Sur ces petits volets abattus, ne prsentant qu'une
surface de quatre ou cinq mtres, des fortunes solides se faisaient. Les
fils restaient marchands comme leurs pres, et tenaient  conserver ces
modestes devantures, connues de toute une ville. Un marchand et loign
ses clients, s'il et remplac les vieilles grilles et les vieux volets
de son magasin, chang son enseigne, ou dploy un luxe qui n'et fait
qu'exciter la dfiance. Nous sommes bien loigns de ces moeurs. Les
boutiques, dans les villes du Nord particulirement, taient plus
connues par leurs enseignes que par le nom des marchands qui les
possdaient de pre en fils. On allait acheter des draps  la _Truie qui
file_, et la _Truie qui file_ maintenait intacte sa bonne rputation
pendant des sicles. Beaucoup de ces enseignes n'taient que des rbus;
et bon nombre de rues, mme dans les grandes villes, empruntrent leurs
noms aux enseignes de certains magasins clbres.

Les corps de mtiers taient, comme chacun sait, soumis  des rglements
particuliers. Un patron _huchier_, _bouclier_, _potier_, _gantier_,
etc., ne pouvait avoir qu'un certain nombre d'apprentis  la fois, et ne
devait les garder en apprentissage qu'un certain temps; les locaux
destins  contenir les ouvriers de chaque matre restaient donc
toujours les mmes, n'avaient pas besoin d'tre agrandis. On ne
connaissait pas, pendant le moyen ge, ce que nous appelons aujourd'hui
le _marchandage_, l'_ouvrier en chambre_, tristes innovations qui ont
contribu  dmoraliser l'artisan,  avilir la main-d'oeuvre, et 
rompre ces liens intimes, et presque de famille, qui existaient entre
l'ouvrier et le patron. Les moeurs impriment leurs qualits et leurs
dfauts sur l'architecture domestique, plus encore que sur les monuments
religieux ou les difices publics. Les boutiques du moyen ge refltent
l'organisation troite, mais sage, prudente et paternelle, qui rgissait
les corps de mtiers. Il n'tait pas possible de voir alors des magasins
de dbitants occuper un jour de vastes espaces, puis disparatre tout 
coup, laissant une longue liste de mauvaises crances sur la place, et,
dans toute une ville, des marchandises dfectueuses ou falsifies. Nous
n'avons pas  discuter, dans cet ouvrage, sur ces matires trangres 
notre sujet; nous voulions seulement faire ressortir, en quelques mots,
le caractre des anciens magasins de nos villes marchandes, afin qu'en
passant on ne jette pas un coup d'oeil trop mprisant sur ces petites
devantures de boutique qui, tout troites et simples qu'elles soient,
ont abrit des fortunes patientes, laborieuses, ont vu crotre et se
dvelopper la prosprit des classes moyennes.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]

     [Note 150: Voy. l'_Introd. au Livre des mtiers, d'tienne
     Boileau_, par G. B. Depping. Coll. des Doc. ind. sur l'hist.
     de France. Paris, 1837.]



BOUTISSE, s. f. On entend par ce mot des pierres de taille qui, de
distance en distance, prennent toute l'paisseur d'un mur, et relient
ses deux parements extrieur et intrieur. Quand un mur ne se compose
pas seulement de pierres faisant parpaing (c'est--dire portant toutes
l'paisseur du mur), soit parce qu'on ne peut disposer de matriaux d'un
volume assez gros, soit par conomie, on l'lve au moyen de carreaux de
pierre relis de distance en distance par des boutisses; on dit alors un
mur construit en _carraudages_ et _boutisses_. La pierre A (1) est une
boutisse (voy. CONSTRUCTION).

[Illustration: Fig. 1.]



BOUTON, s. m. On entend dsigner par ce mot un ornement de sculpture qui
figure un bouton de fleur. Le bouton est frquemment employ dans la
dcoration architecturale pendant le XIIe sicle et au commencement du
XIIIe. Il est destin  dcorer les gorges qui sparent des baguettes ou
des boudins dans les bandeaux et les arcs; les boutons sont runis comme
les grains d'un chapelet, ou espacs, simples ou faonns. Simples, ils
affectent la forme indique dans la fig. 1; faonns, ils sont recoups
en trois, en quatre ou cinq feuilles (2).

Dans les monuments du Poitou, levs pendant le XIIe sicle, on
rencontre souvent des boutons qui sont diviss par ctes, comme le
pistil de certaines fleurs (3)[151]. Quelquefois le bouton est perc d'un
trou carr au milieu et stri sur les bords. Ces sortes de boutons sont
frquents dans la dcoration des archivoltes des difices normands du
XIIe sicle (4)[152].

Les roses qui s'ouvraient au-dessus du triforium de la cathdrale de
Paris, avant le percement des grandes fentres du XIIIe sicle, sont
dcores de boutons rapprochs taills en forme de petit mamelon avec un
trou au centre (5)[153]. Les riches arcatures de la grande galerie
extrieure qui ceint les tours de la mme cathdrale, ont leurs gorges
dcores de gros boutons trifolis qui font un fort bel effet, en jetant
des lumires et des ombres au milieu des courbes concentriques, et
rompent ainsi leur monotonie (6). Les boutons disparaissent de la
sculpture ornementale des difices pendant le XIIIe sicle; alors on ne
cherche  imiter que les fleurs ou feuilles panouies (voy. FLORE).

On dsigne aussi par bouton une pomme de fer ou de bronze qui, tant
fixe aux vantaux des portes, sert  les tirer  soi pour les fermer.
Pendant le moyen ge, les vantaux de portes sont plutt garnis d'anneaux
que de boutons; cependant, vers la fin du XVe sicle, l'usage des
boutons de porte n'est pas rare; ils sont gnralement composs d'un
champignon de fer forg, sur le disque duquel on a rapport des plaques
de tle dcoupe et formant, par leur superposition, des dessins en
relief et  plusieurs plans (voy. SERRURERIE).

[Illustration: Fig. 1 et 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4, 5 et 6.]

     [Note 151: De l'glise de Surgre.]

     [Note 152: De la tour Saint-Romain, cathdrale de Rouen.]

     [Note 153: Cette singulire ornementation se voit aujourd'hui
     sur les roses, de la fin du XIIe sicle, qui ont t
     replaces au-dessous des fentres hautes, dans les bras de
     croix.]



BRAIE, s. f, Braye. C'est un ouvrage de dfense lev en avant d'un
front de fortification, laissant entre le pied des murailles et le foss
une circulation plus ou moins large, servant de chemin de ronde, et
destin  empcher l'assaillant d'attacher le mineur. Les braies taient
le plus souvent un ouvrage palissad, renforc de distance en distance
d'chauguettes propres  protger des sentinelles. Lorsque l'artillerie
 feu fut employe  l'attaque des places fortes, on leva autour des
courtines, des boulevards ou bastions, des murs peu levs, des parapets
au niveau de la crte de la contrescarpe des fosss, pour y placer des
arquebusiers. Ces dfenses, connues sous le nom de fausses braies,
avaient l'avantage de prsenter un front de fusiliers en avant et
au-dessous des pices d'artillerie places sur les remparts, et de gner
les approches; on dut y renoncer lorsque l'artillerie de sige eut
acquis une grande puissance, car alors, les parapets des fausses braies
dtruits, celles-ci formaient une banquette qui facilitait l'assaut
(voy. ARCHITECTURE MILITAIRE).



BRETCHE, s. f. _Bretesche, bretesce, bertesche, berteiche, bretreske._
On dsignait ainsi, au moyen ge, un ouvrage de bois  plusieurs tages,
crnel, dont on se servait pour attaquer et dfendre les places fortes.
Quand il s'agit de l'attaque, la bretche diffre du beffroi en ce
qu'elle est immobile, tandis que le beffroi est mobile (voy. BEFFROI).
La bretche se confond souvent avec la bastide; la dnomination de
bretche parat tre la plus ancienne. On disait, ds le XIe sicle,
_bretescher_ pour fortifier, garnir de crneaux de bois, ou de hourds
(voy. HOURD).

La cit (Rouen) esteit close de mur  de foss.
Franceiz et Alemanz, quant il furent arm,
Ont  cels de Roen un grant assalt don:
Normanz se desfendirent come vassal prov;
As berteiches montent et al mur quernel;
N'i ont rienz par assalt cil de fors conquest...[154]

Ces bretches taient souvent des ouvrages de campagne levs  la hte.

De cele part el chief del pont,
Par o la gent vienent  vont,
Aveit  cel tems un foss
Haut  parfont  rpar;
Sor li foss ont heriun (chevaux de frise),
Et dedenz close une maison;
Encore unt bertesches leves,
Bien planchies  kerneles...[155].

Les bretches se dmontaient et pouvaient tre transportes d'un lieu 
un autre, suivant les besoins. Guillaume de Normandie, aprs s'tre
empar de Domfront, veut fortifier Ambrires sur la Mayenne.

E li Dus fist sun gonfanon
Lever  porter el dangon (donjon):
El chastel a altres miz
Od ki il out Danfront assiz.
Li bertesches en fist porter,
Por Ii Conte Giffrei grever,
A Anbrieres les fist lever:
Un chastel fist iloec fermer...[156]

Le duc prtend dfendre un chteau, ou plutt un poste, au moyen de
bretches qu'il fait charrier de Domfront  Ambrires. Beaucoup plus
tard, le roy d'Angleterre, qui ne pouvoit conquester la ville de Calais
fors par famine, fit charpenter un chastel grand et haut de longs
mesrins, tant fort et si bien _bretesch_, qu'on ne l'eust pu
grever[157].

Quand on voulait dfendre une brche faite par l'assigeant, on
tablissait, le plus promptement possible, en dedans de la ville, un
plis en arrire de cette brche, et on renforait ce plis d'une ou
plusieurs bretches (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 10). Ces ouvrages
s'tablissaient aussi pour protger un passage, une tte de pont.

Et par devant le pont dont je vous ai parl
Furent faites dfences, brestques ou terr,
A la fin qu'il ne soient souspris ne engingni.
. . . . . . .
Quant Englois ont vu jus choir une tour,
A l'autre tour s'en sont fui pour le secour;
Barrires y ont fait  force et  vigour,
S'ont sur arbalestrier et maint bon arc  tour.
La tour fu breteche noblement tout entour...[158]

On _breteschait_ des dfenses fixes en maonnerie, soit par des
charpentes  demeure, soit par des saillies provisoires en bois qui
permettaient de battre le pied de ces dfenses, des passages, des
portes. Dans ce cas, ce qui distingue la bretche du hourd, c'est que le
hourd est une galerie continue qui couronne une muraille ou une tour,
tandis que la bretche est un appentis isol, saillant, adoss 
l'difice, ferm de trois cts, crnel, couvert et perc de
machicoulis.

Voici (1) une porte de ville surmonte d'une bretche[159] pose en temps
de guerre et pouvant se dmonter. Nous connaissons quelques trs-rares
exempIes encore existants de bretches  demeure poses au niveau des
combles des tours, se combinant avec leurs charpentes, et destines 
flanquer leurs faces; et, parmi ceux-ci, nous citerons les bretches de
la tour des _deniers_ de Strasbourg, qui sont fort belles et paraissent
appartenir aux dernires annes du XIVe sicle (2). Ces ouvrages de
charpente sont assez saillants sur le nu des faces en maonnerie pour
ouvrir de larges machicoulis et des crneaux latraux; ceux-ci sont
encore garnis de leurs volets. Leurs appuis sont couverts de tuiles en
caille et leurs combles en tuiles creuses hourdes en mortier. Les
poinons ont conserv leur plomberie et leurs pis avec girouettes.

Les bretches en bois taient aussi poses sur des difices civils qui
n'taient pas spcialement affects  la dfense; telles sont les deux
bretches qui sont encore conserves aux angles du btiment de la Douane
de Constance (fig. 3), au-dessus de hourds galement en bois. Ce
btiment fut lev en 1388, et ces ouvrages de charpente datent de la
construction primitive; les bretches sont poses en diagonale aux
angles des hourds, et donnent ainsi, outre les faces diagonales
destines  protger les angles, deux machicoulis triangulaires doublant
les machicoulis du hourdage.

Ds le XIVe sicle, les bretches ne furent pas seulement des ouvrages
d'architecture militaire; les maisons de ville taient garnies, sur la
faade du ct de la place publique, d'une bretche, en bois ou
maonne, sorte de balcon d'o l'on faisait les cries, o on lisait les
actes publics, les proclamations et condamnations judiciaires. On disait
_bretquer_ pour proclamer. On voit encore  l'htel de ville d'Arras
les restes d'une bretche couverte qui tait pose en encorbellement sur
le milieu de la faade. La bretche de l'htel de ville de Luxeuil est
encore entire. Cette disposition fut adopte dans tous les difices
municipaux d'Europe. En Italie, ce sont des _loges_ leves au-dessus du
sol au moyen d'un emmarchement, comme au palais de Sienne, ou des
portiques suprieurs, ou des balcons, comme au palais des Doges de
Venise. En Allemagne, non-seulement les difices publics sont garnis de
bretches, mais les palais, les maisons particulires ont presque
toujours une bretche  plusieurs tages, sorte de demi-tourelle
saillante pose souvent au-dessus de la porte.  Nuremberg,  Insbruck,
 Augsbourg,  Prague, les maisons des XIVe, XVe et XVIe sicles ont
toutes une ou plusieurs bretches fermes sur leur faade, qui
permettent de voir  couvert tout ce qui se passe d'un bout  l'autre de
la rue. En France, les bretches affectent plus particulirement la
forme de tourelles (voy. TOURELLES), et sont alors poses de prfrence
aux angles des habitations. On peut considrer comme de vritables
bretches les petits balcons  deux tages en encorbellement qui
flanquent la faade extrieure du chteau de Blois (aile de Franois
Ier).

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration; Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]

     [Note 154: _Le Roman de Rou_, Ire part., vers 4059 et suiv.]

     [Note 155: _Le Rom. de Rou_, IIe part., vers 9444 et suiv.]

     [Note 156: _Le Rom. de Rou_, IIe part., vers 9625 et suiv.]

     [Note 157: Froissart, chap. CXLIV.]

     [Note 158: _Chron. de B. Duguesclin_, vers 19525 et suiv.]

     [Note 159: _Man. de Froissart_, XVe sicle; Bib. imp. Cy
     parle de la bataille  Meaux en Brye o les Jacques furent
     desconfitz par le Conte de Foix et le Captal de Beus; et est
     le IX-xx Ve chapitre.]



BRETTURE, s. f. Outil de tailleur de pierre, faonn en forme de marteau
tranchant et dentel (1). Les tailleurs de pierre du moyen ge
commencent  employer la bretture pour layer les parements vers le
milieu du XIIe sicle. Jusqu'alors les parements taient dresss au
taillant droit ou au ciseau sans dents. La bretture cesse d'tre
employe au XVIe sicle pour la taille des parements vus. Elle est 
dents larges dans l'origine, c'est--dire vers la fin du XIIe sicle et
le commencement du XIIIe (2). Les dents se rapprochent  la fin du
XIIIe, et sont trs-serres au XIVe (3) (voy. TAILLE). La faon des
tailles des moulures et parements est donc un des moyens de reconnatre
la date de la construction des difices.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2]
[Illustration: Fig. 3]



BRIQUE, s. f. On dsigne par ce mot des tablettes de terre battues,
moules, sches au soleil et cuites au four. L'emploi de la brique
remonte  la plus haute antiquit. Les Romains en firent grand usage,
surtout dans les contres o la pierre n'est pas commune. Pendant le
Bas-Empire, ils levrent souvent les maonneries au moyen de blocages
avec parements de petits moellons taills, alterns avec des lits de
briques poses de plat. Les constructions gallo-romaines et
mrovingiennes conservent encore ce mode. Mais,  partir du IXe sicle,
on rencontre trs-rarement des briques mles aux autres matriaux; la
brique n'est plus employe ou est employe seule. Nous devons toutefois
excepter certaines btisses du midi de la France, o l'on trouve la
brique rserve pour les remplissages, les votes, les parements unis,
et la pierre pour les piles, les angles, les tableaux de fentres, les
arcs, les bandeaux et corniches. C'est ainsi que la brique fut mise en
oeuvre, au XIIe sicle, dans la construction de l'glise Saint-Sernin de
Toulouse. Cette partie du Languedoc tant  peu prs la seule contre de
la France o la pierre fasse compltement dfaut, les architectes des
XIIIe et XIVe sicles prirent franchement le parti d'lever leurs
difices en brique, n'employant la pierre que pour les meneaux des
fentres, les colonnes, et quelques points d'appui isols et d'un faible
diamtre.

Un des plus beaux exemples de construction du moyen ge, en brique, est
certainement l'ancien couvent des Jacobins de Toulouse, qui date de la
fin du XIIIe sicle. Plus tard, au XIVe sicle, nous voyons lever en
brique la jolie glise fortifie de Simorre (Gers), le collge
Saint-Rmond et les murailles de Toulouse, des maisons de cette mme
ville, le pont de Montauban; plus tard encore, la cathdrale d'Alby,
grand nombre d'habitations prives de cette ville, les glises de
Moissac, de Lombez, le clocher de Caussade, etc. La brique employe dans
cette partie de la France, pendant les XIIIe, XIVe et XVe sicles, est
grande, presque carre (ordinairement 0,33 centimtres sur 0,25
centimtres et 0,06 centimtres d'paisseur). Souvent les lits de
mortier qui les sparent ont de 0,04  0,05 centimtres d'paisseur. La
brique moule est rarement employe en France, pendant le moyen ge,
tandis qu'elle est frquente en Italie et en Allemagne; cependant on
rencontre parfois de petits modillons dans les corniches, des moulures
simples, telles que des cavets et quart-de-rond. La brique du Languedoc
tant trs-douce, les constructeurs prfraient la tailler; ou bien ils
obtenaient une ornementation en la posant en diagonale sous les
corniches, de manire  faire dborder les angles, ou en pis, ou de
champ et de plat alternativement (voy. CONSTRUCTION). La brique fut
trs-frquemment employe, pendant le moyen ge, pour les carrelages
intrieurs; elle tait alors maille sur incrustations de terres de
diverses couleurs (voy. CARRELAGE). Dans les constructions en pans de
bois du nord de la France, des XVe et XVIe sicles, la brique est
utilise comme remplissage entre les poteaux, dcharges et tournisses;
et la manire dont elle est pose forme des dessins varis. Dans ce cas,
elle est quelquefois maille (voy. PAN DE BOIS).

Nous trouvons encore dans le Bourbonnais, au chteau de la Palisse, 
Moulins mme, des constructions leves en brique et mortier qui datent
du XVe sicle et dont les parements prsentent (par l'alternance de
briques rouges et noires) des dessins varis, tels que lozanges,
zigzags, chevrons, etc. La faon dont ces briques sont poses mrite
l'attention des constructeurs; les lits et joints en mortier ont une
paisseur gale  celle des briques, c'est--dire 0,034. Ces briques
prsentent,  l'extrieur, leur petit ct, qui n'a que 0,12 c., et leur
grand ct, de 0,24 c., forme queue dans le mur. La fig. 1 fait voir
comment sont monts ces parements briquets[160].

Pendant la renaissance, les constructions de pierre et brique mlanges
jouirent d'une grande faveur; on obtenait ainsi,  peu de frais, des
parements varis de couleur, dans lesquels l'oeil distingue facilement
les parties solides de la btisse, des remplissages. Les exemples de ces
sortes de constructions abondent. Il nous suffira de citer l'aile de
Louis XII du chteau de Blois, certaines parties du chteau de
Fontainebleau, et le clbre chteau de Madrid, bti par Franois Ier,
prs de Paris, o la terre cuite maille venait se marier avec la
pierre, et prsenter  l'extrieur une inaltrable et splendide
peinture[161]. Tout le monde sait quel parti Bernard de Palissy sut tirer
de la terre cuite maille. De son temps, les nombreux produits sortis
de ses fourneaux servirent non-seulement  orner les dressoirs des
riches particuliers et des seigneurs, mais ils contriburent  la
dcoration extrieure des palais et des jardins.

[Illustration: Fig. 1.]

     [Note 160: M. Millet, architecte,  qui nous devons ces
     renseignements sur les briques du Bourbonnais, reconnat que
     les briquetages avec lits pais de mortier ont une force
     extraordinaire; cela doit tre. La brique, tant trs-pre et
     poreuse, absorbe une grande quantit d'eau; lorsqu'elle se
     trouve spare par des lits minces de mortier, elle a bientt
     dessch ceux-ci, et nous n'avons pas besoin de rappeler que
     les mortiers, pour conserver leur force, doivent contenir, 
     l'tat permanent, une quantit assez notable d'eau.]

     [Note 161: Quelques fragments de ces terres cuites mailles,
     du chteau de Madrid, sont dposs au muse de Cluny.]



BUFFET (D'ORGUES), s. m. On dsigne ainsi les armatures en charpente et
menuiserie qui servent  renfermer les orgues des glises. Jusqu'au XVe
sicle, il ne parat pas que les grandes orgues fussent en usage. On ne
se servait gure que d'instruments de dimensions mdiocres, et qui
pouvaient tre renferms dans des meubles, poss dans les choeurs, sur
les jubs, ou sur des tribunes plus ou moins vastes destines  contenir
non-seulement les orgues, mais encore des chantres et musiciens. Ce
n'est que vers la fin du XVe sicle et au commencement du XVIe que l'on
eut l'ide de donner aux orgues des dimensions inusites jusqu'alors,
ayant une grande puissance de son et exigeant, pour les renfermer, des
charpentes colossales. Les buffets d'orgues les plus anciens que nous
connaissions ne remontent pas au-del des dernires annes du XVe
sicle; et ces orgues ne sont rien auprs des instruments monstrueux que
l'on fabrique depuis le XVIIe sicle. Cependant, ds le XIVe sicle,
certaines orgues taient dj composes des mmes lments que celles de
nos jours: claviers superposs et pouvant se runir, tuyaux d'tain en
montre, trois soufflets, jeux de mutation, et ce qui doit tre not ici
particulirement, ces orgues avaient un _positif_ plac derrire
l'organiste et dans lequel on avait mis des fltes dont l'effet est
signal comme trs-agrable.

M. Flix Clment,  qui nous devons des renseignements prcieux sur
l'ancienne musique et sur les orgues, nous fait connatre qu'il a
trouv, dans les archives de Toulouse, un document fort curieux sur la
donation faite  une confrrie, par Bernard de Rosergio, archevque de
Toulouse, d'un orgue,  la date de 1463. Il rsulte de cette pice que
cinq orgues furent places sur le jub dans l'ordre suivant: un grand
orgue s'levait au milieu, derrire un petit orgue dispos comme l'est
actuellement le positif; un autre orgue, de petite dimension, tait
plac au haut du grand buffet et surmont d'un ange;  droite et 
gauche au jub se trouvaient deux autres orgues, dont deux confrries
taient autorises  se servir, tandis que l'usage des trois premiers
tait exclusivement rserv aux chanoines et au chapitre de la
cathdrale. Les cinq instruments pouvaient, du reste, rsonner ensemble
 la volont de l'archevque[162].

L'glise de Saint-Severin, dit l'abb Lebeuf[163], est une des premires
de Paris o l'on ait vu des orgues: il y en eut ds le rgne du roi
Jean, mais c'tait un petit buffet; aussi l'glise n'toit-elle alors ni
si longue ni si large. J'ai lu dans un extrait du ncrologe manuscrit de
cette glise que, _l'an_ 1358, _le lundi aprs l'Ascension, matre
Reynaud de Douy, colier en thologie  Paris et gouverneur des grandes
coles de la parouesse Saint-Severin, donna  l'glise une bonne orgues
et bien ordenes_. Celles que l'on a vu subsister jusqu'en 1747,
adosses  la tour de l'glise, n'avoient t faites qu'en 1512...

Au XVe sicle, on parle, pour la premire fois, d'orgues de seize et
mme de trente-deux pieds; les buffets durent donc prendre, ds cette
poque, des dimensions monumentales.

Au XVIe sicle, tous les jeux de l'orgue actuel taient en usage et
formaient un ensemble de quinze cents  deux mille tuyaux. L'orgue qui
passe pour le plus ancien en France est celui de Solis-Ville dans le
Var[164]. Celui de la cathdrale de Perpignan date des premires annes du
XVIe sicle; nous en donnons ici (fig. 1) la montre. Le buffet se ferme
au moyen de deux grands volets couverts de peintures reprsentant
l'Adoration des Mages, le baptme de Notre-Seigneur et les quatre
vanglistes. Un positif, plac  la fin du XVIe sicle, est venu
dfigurer la partie infrieure de la montre; le dessin que nous donnons
ici le suppose enlev. Le positif n'est pas, d'ailleurs, indispensable
dans les grandes orgues. Lorsque le facteur peut disposer son mcanisme
sur une tribune assez spacieuse pour placer ses sommiers dans le corps
principal du buffet, le positif n'est plus qu'une dcoration qui cache
l'organiste aux regards de la foule. Un clavier  consoles est
prfrable, car il est ncessaire que l'artiste puisse voir ce qui se
passe dans le choeur. Il est probable, cependant, que les anciens
facteurs trouvaient plus commode de placer le sommier du positif  une
certaine distance des claviers,  cause du peu de largeur du mcanisme,
tandis qu'en plaant leurs sommiers dans l'intrieur du grand buffet,
ils taient obligs d'tablir la correspondance par des abrgs, des
registres, etc., dont la longueur devait amener des irrgularits dans
la transmission des mouvements. Le buffet de la cathdrale de Perpignan
est bien excut, en beau bois de chne, et sa construction, comme on
peut le voir, tablie sur un seul plan, est fort simple; elle ne se
compose que de montants et de traverses avec panneaux  jour. Presque
tous les tuyaux de montre sont utiliss. L'organiste, plac derrire la
balustrade, au centre, touchait les claviers disposs dans le
renfoncement infrieur; la soufflerie est tablie par derrire dans un
rduit.

On va voir (fig. 2) le buffet et la tribune des orgues de l'glise
d'Hombleux (Picardie), qui datent du commencement du XVe sicle. Ici,
l'instrument est port par des encorbellements, la partie infrieure
n'ayant gure que la largeur ncessaire aux claviers et aux registres.
Cette disposition permettait  des musiciens, joueurs d'instruments ou
chanteurs, de se placer dans la tribune autour de l'organiste, assis
dans la petite chaire porte sur un cul-de-lampe; et, sous ce rapport,
elle mrite d'tre signale. Du reste, mme systme de menuiserie qu'
Perpignan et  Solis. Ce sont les tuyaux qui commandent la forme de la
boiserie, celle-ci les laissant apparents dans toute leur hauteur et
suivant leur dclivit. Nous citerons encore les buffets d'orgues de la
cathdrale de Strasbourg, des glises de Gonesse, de Moret prs
Fontainebleau, de Clamecy, de Saint-Bertrand de Comminges, de la
cathdrale de Chartres, qui datent de la fin du XVe sicle et du XVIe.
La menuiserie de tous ces buffets est soumise  l'instrument et ne fait
que le couvrir; les panneaux  jour ne remplissent que les vides
existant entre l'extrmit suprieure de ces tuyaux et les plafonds,
afin de permettre l'mission du son; quant au mcanisme et aux
porte-vent, ils sont compltement renferms entre les panneaux pleins
des soubassements. Il arrivait souvent que, pour donner plus d'clat aux
montres, les tuyaux visibles taient gauffrs et dors, rehausss de
filets noirs ou de couleur; la menuiserie elle-mme tait peinte et
dore: tel est le buffet des grandes orgues de la cathdrale de
Strasbourg. Presque tous les anciens buffets, comme celui de la
cathdrale de Perpignan, taient clos par des volets peints, que
l'organiste ouvrait lorsqu'il touchait de l'orgue.

[Illustration: Fig. 1]
[Illustration: Fig. 2]

     [Note 162: _Rapport adress par M. Felix Clment  M. le
     Ministre de l'Instruction publique et des Cultes, sur l'orgue
     de Toulouse_, 1849.]

     [Note 163: _Hist. de la ville et du diocse de Paris_, t. I,
     p. 168.]

     [Note 164: L'orgue de Solis-Ville est fort petit. Sa montre
     n'a pas plus de 2m,50 sur 2m,60 de haut; cette montre est
     date de 1499. Nous prfrons donner  nos lecteurs la montre
     de l'orgue de Perpignan, qui est plus grande et plus belle
     comme travail et comme composition, et qui date de la mme
     poque. D'ailleurs, et malgr que l'attention des
     archologues ait t fixe sur les orgues de Solis (voy. le
     3e vol. du _Bulletin archol._, pub. par le Min. de l'Inst.
     publique, p. 176.), l'instrument a t enlev du buffet et
     refondu par un Polonais. L'inscription curieuse qui tait
     sculpte  la base de la montre a t arrache, et le cur
     actuel de Solis mdite de faire de ce buffet vide un
     confessional.]



BUIZE, s. f. Vieux mot encore usit en Picardie et qui signifie canal,
conduit d'eau (voy. TUYAU de descente).



BYZANTIN (style) (v. STYLE). BYZANTINE (architecture) (v. ARCHITECTURE).




C


CABARET, s. m. _Cabaust_. Vieux mot qui signifie lieu ferm de barreaux,
d'o vient le nom de _cabaret_ donn aux boutiques de dbitants de vin.



CAGE, s. f. Dsigne l'espace dans lequel est tabli un escalier (v.
ESCALIER).



CAMINADE, s. f. Vieux mot employ pour chambre  feu, chambre dans
laquelle est une chemine.



CALVAIRE, s. m. Il tait d'usage, pendant les XVe et XVIe sicles, de
reprsenter les scnes de la Passion de Jsus-Christ dans les clotres,
les cimetires, ou mme dans une chapelle attenant  une glise, au
moyen de figurines ronde-bosse sculptes sur pierre ou bois, et ranges
soit dans un vaste encadrement, soit sur une sorte de plate-forme
s'levant en gradins jusqu' un sommet sur lequel se dressaient les
trois croix portant Notre-Seigneur et les deux larrons. On voit encore
un grand nombre de ces monuments, qui datent du XVe ou du XVIe sicle,
dans les cimetires de la Bretagne. Beaucoup de retables en bois, du
commencement du XVIe sicle, reprsentent galement toutes les scnes de
la Passion, en commenant par celle du Jardin des Oliviers et finissant
au Crucifiement. Depuis le XVIe sicle, on a remplac ces
reprsentations groupes par des _stations_ leves de distance en
distance, en plein air, sur les pentes d'une colline, ou sculptes ou
peintes dans des cadres accrochs aux piliers des glises[165].

     [Note 165: L'ide de prsenter aux fidles les quatorze
     stations de Notre-Seigneur, depuis le moment o il fut livr
     par Judas jusqu sa mort, est certainement de nature 
     inspirer les sentiments les plus fervents; la vue des
     souffrances supportes avec patience par le fils de Dieu est
     bien propre  raffermir les mes affliges: aussi, n'est-il
     pas,  notre sens, de spectacle plus touchant, dans nos
     glises, que la vue de ces femmes venant silencieusement
     s'agenouiller devant les terribles scnes de la Passion, et
     les suivre ainsi une  une jusqu' la dernire. Pourquoi
     faut-il que ces prires si respectables (car elles ne sont
     inspires ni par un dsir ambitieux, ni par des souhaits
     indiscrets, mais par la douleur et le besoin de consolation)
     soient adresses  Dieu devant des images presque toujours
     hideuses ou ridicules, qui dshonorent nos glises? Ces
     tableaux des stations sont fabriqus en bloc,  prix fixes,
     se paient au mtre ou en raison du plus ou moins de couleur
     dont elles sont barbouilles; elles sortent des mmes
     ateliers qui envoient en province des devants de chemine
     graveleux, des scnes bachiques pour les tavernes, et, il
     faut bien le dire, au point de vue de l'art, ces peintures
     n'ont mme pas le mrite des papiers peints les plus
     vulgaires. Il nous semble que les images qui doivent trouver
     place dans les glises, mme les plus humbles, pourraient
     tre soumises  un contrle svre de la part des membres
     clairs du haut clerg; qu'elles soient parfaites, cela est
     difficile; mais faudrait-il au moins quelles ne fussent
     jamais ridicules ou repoussantes; qu'elles ne fussent pas,
     comme art, au-dessous de ce que l'on voit dans les cabarets.
     Sinon, mieux vaut une simple inscription; si pauvre que soit
     l'imagination de celui qui prie, elle lui peindra les scnes
     de la Passion d'une manire plus noble et plus digne que ne
     le font ces tableaux grotesques.]



CANNELURE, s. f. C'est une moulure en forme de petit canal creus
verticalement sur la circonfrence des colonnes ou sur les faces des
pilastres. Les Grecs avaient adopt la cannelure sur les fts des
colonnes des ordres dorique, ionique et corynthien; les Romains
l'employrent galement, autant que les matires dont taient composes
leurs colonnes le permettaient; aussi voyons-nous, en France, la
cannelure applique aux colonnes et pilastres de l'poque romane dans
les contres o l'architecture romaine avait laiss de nombreux
vestiges. En Provence, le long du Rhne et de la Sane, et jusqu'en
Bourgogne, des cannelures sont parfois creuses, pendant le XIIe sicle,
sur les colonnes, mais plus particulirement sur les faces des
pilastres. Il se faisait alors une sorte de renaissance, qui, dans ces
contres couvertes de fragments antiques, conduisait les architectes 
imiter la sculpture romaine, que la filiation romane avait peu  peu
dnature. Ce retour vers les dtails de la sculpture antique est
trs-sensible au portail de l'glise de Saint-Gilles, dans le clotre de
Saint-Trophyme  Arles, au Thor,  Pernes,  Cavaillon en Provence, dans
toutes ces glises qui bordent le Rhne; puis, plus au Nord,  Langres,
 Autun,  Beaune,  Semur en Brionnais,  la Charit sur Loire, 
Cluny. Dans l'architecture de ces pays, le pilastre est prfr  la
colonne engage, et toujours le pilastre est cannel; et, il faut le
dire, sa cannelure est d'un plus beau profil que la cannelure romaine,
trop maigre et trop creuse, mal termine au sommet par un demi-cercle
dont la forme est molle, confuse prs de la base, lorsqu'elle est
remplie par une baguette. La cannelure occidentale du XIIe sicle se
rapproche des profils et de l'chelle des cannelures grecques, comme
beaucoup d'autres profils de cette poque.

Nous donnons (fig. 1) un des pilastres du triforium de la cathdrale de
Langres, dont la face prsente une seule cannelure; et (fig. 2) un des
grands pilastres des piles intrieures de cette mme glise, dont la
face est orne de deux cannelures. Entre les cannelures, des baguettes
sont dgages; l'ensemble de ces surfaces concaves et convexes alternes
produit beaucoup d'effet.  la cathdrale d'Autun, dont la construction
prcda de quelques annes l'rection de celle de Langres, les
cannelures des pilastres se rapprochent davantage de la cannelure
romaine (3).

Lorsque les cannelures sont tranes sur des colonnes au XIIe sicle, il
est rare qu'elles soient simples; elles sont ou chevronnes ou en
zigzags, ou torses, ou rompues, ou remplies par des ornements (voy.
COLONNE); telles sont les cannelures d'une des colonnes de la porte
principale de la cathdrale d'Autun (fig. 4); ce n'est gure qu'en
Provence que l'on rencontre des colonnes canneles simples. Au XIIIe
sicle, la cannelure disparat lorsque l'architecture ogivale est
adopte.

Un des derniers exemples de cannelures appliques  des colonnes se voit
 l'extrieur du choeur de l'glise Saint-Rmy de Reims, dont la
construction remonte aux dernires annes du XIIe sicle. Mais il ne
faut pas oublier qu' Reims il existe de nombreux fragments d'antiquits
romaines, et que la vue de ces monuments eut une influence sur
l'architecture et la sculpture de cette partie de la Champagne.

Les cannelures reparaissent sur les pilastres et sur les colonnes au
moment de la Renaissance; souvent alors, comme  la faade du Louvre,
ct de la rivire, ou comme au rez-de-chausse de la galerie de
Philibert Delorme au palais des Tuileries, elles alternent avec des
assises formant bossage.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]



CANTON, s. m. Terme de blason. CANTONN se dit, en architecture, des
piliers dont les quatre faces sont renforces de colonnes engages ou de
pilastres; on dit alors: pilier cantonn de quatre colonnes, de quatre
pilastres (voy. PILIER).



CARREAU, s. m. C'est le nom que l'on donne  des tablettes de pierre, de
marbre ou de terre cuite, qui servent  paver l'intrieur des difices
(voy. CARRELAGE). On dsigne aussi par carreaux les morceaux de pierre
peu profonds qui forment les parements d'un mur. Un mur est bti en
carreaux ou carreaudages et boutisses (voy. BOUTISSE).



CARRELAGE, s, m. Assemblage de carreaux de pierre, de marbre ou de terre
cuite. Les Romains couvraient ordinairement l'aire des salles 
rez-de-chausse de mosaques composes de petits cubes de marbre de
diverses couleurs, formant, par leur juxtaposition, des dessins colors,
des ornements et mme des sujets. Ils employaient souvent aussi de
grandes tables de marbre ou de pierre carres, oblongues, polygonales et
circulaires, pour daller les salles qui devaient recevoir un grand
concours de monde; car la mosaque ne pouvait durer longtemps sous les
pas de la foule. La brique tait rserve pour les pavages les plus
vulgaires. Pendant les premiers sicles du moyen ge, en France, ces
traditions furent conserves; mais les marbres, dans le Nord, n'taient
pas communs, la faon de la mosaque dispendieuse; elle ne fut que
rarement employe pour les pavages (voy. MOSAQUE); on lui prfra les
dalIages gravs et incrusts de mastics de couleur, ou les terres cuites
mailles. Partout, en effet, on pouvait fabriquer de la brique, et rien
n'est plus ais que de lui donner des tons varis par une couverte cuite
au four. Il est vraisemblable que, ds l'poque carlovingienne, les
carrelages en briques de couleur taient en usage; on pouvait ainsi, 
peu de frais, obtenir des pavages prsentant  peu prs l'aspect des
mosaques. Cependant nous devons dire que nous ne connaissons aucun
carrelage de terre cuite antrieur au XIIe sicle; on n'en doit pas tre
surpris, quand on observe combien peu durent les maux dont on revt
cette matire; promptement uss, les carrelages en terre cuite devaient
tre souvent remplacs.

Les carrelages les plus anciens que nous connaissions sont ceux que nous
avons dcouverts, il y a quelques annes, dans les chapelles absidales
de l'glise abbatiale de Saint-Denis; ces carrelages sont du temps de
Suger; ils furent laisss la plupart en place,  cause probablement de
leur beaut, lorsque, sous le rgne de saint Louis, ces chapelles furent
remises  neuf. Ils sont en grande partie composs de trs-petits
morceaux de terre cuite maills en noir, en jaune, en vert fonc et en
rouge, coups en triangles, en carrs, en lozanges, en portion de
cercle, en polygones, etc.; ils forment, par leur assemblage, de
vritables mosaques d'un dessin charmant. Le carrelage de la chapelle
de la Vierge, publi dans les _Annales archologiques_ de M. Didron et
dans l'_Encyclopdie d'Architecture_ de M. Bance, celui de la chapelle
de saint-Cucuphas, galement reproduit dans ce dernier ouvrage et dans
les _tudes sur les carrelages historis_ de M. Alfred Ram, et
restaurs aujourd'hui, sont deux trs-beaux spcimen des carrelages
mosaques du XIIe sicle. Nous croyons inutile de reproduire ici les
ensembles de ces carrelages, et nous nous bornerons  en donner des
fragments, afin de faire connatre la mthode suivie par les architectes
de ce temps. Ces carrelages se composent gnralement de bandes formant
des dessins varis, spares par des bordures troites. L'influence de
la mosaque antique se fait encore sentir dans ces combinaisons, car
chaque carreau porte sa couleur, et c'est par leur assemblage que les
dessins sont obtenus. Les briquetiers du XIIe sicle avaient pouss fort
loin l'art de mouler ces petits morceaux de terre, et souvent ils
composaient des dessins assez compliqus, des ornements mme, par
l'enchevtrement de courbes les unes dans les autres. L'exemple que
voici (fig. 1) d'un fragment de carrelage de la chapelle de la Vierge de
l'glise de Saint-Denis, nous fait voir des bandes formes de cercles
noirs et rouges qui se pntrent, et des compartiments trs-fins
composs de morceaux triangulaires, carrs, ou en fuseaux qui n'ont pas
plus de 0,03 centimtres de ct[166]. Nous trouvons mme dans le
carrelage de la chapelle Saint-Cucuphas de l'glise de Saint-Denis des
fleurs de lis jaune sur fond noir-vert ainsi combines (2). La fig. 2
bis prsente la disposition des morceaux dont est forme cette sorte de
mosaque. Quelquefois les carreaux sont pntrs d'une petite pice de
terre cuite d'une autre couleur qui vient s'adapter dans le creux mnag
pour la recevoir (3). Ces exemples sont tirs de la mme chapelle, dont
tout le carrelage est jaune et noir-vert.

M. Percier nous a laiss, parmi ses prcieux croquis faits en 1797 dans
l'glise de Saint-Denis, quelques-uns de ces carrelages du XIIe sicle
dont la composition est si originale. Nous donnons ici (4) l'un des plus
beaux; l'exactitude de ces croquis nous est confirme par la dcouverte
de carreaux qui, quoique drangs, concident parfaitement avec
l'ensemble que nous reproduisons. Dans ce dernier carrelage, beaucoup de
morceaux de terre cuite simulent un marbre vert jasp[167]. videmment,
les artistes du XIIe sicle, imbus des traditions antiques, cherchaient
 rendre l'effet des mosaques romaines des bas-temps, dont ils
possdaient encore de nombreux exemples; n'ayant pas de marbres  leur
disposition, ils les imitaient au moyen de l'mail dont ils revtaient
leurs carreaux.

Nous avons encore trouv en Allemagne des combinaisons de carreaux de
terre cuite de couleur formant des dessins varis par leur silhouette et
leur assemblage. Ces carreaux datent des premires annes du XIIIe
sicle; il ne faut pas oublier que les arts de l'Allemagne taient alors
en retard d'une cinquantaine d'annes sur les arts de la France. Nous
pensons qu'il est utile de prsenter ici quelques-uns de ces exemples
qui, d'ailleurs, appartiennent bien nettement au style du XIIe sicle,
et cela d'autant mieux que ces carreaux proviennent des environs de
Dresde, et que ces contres recevaient alors tous leurs arts de
l'Occident. Ces fragments (fig. 5 et 5 bis) sont aujourd'hui dposs
dans le muse du Grand Jardin,  Dresde, et appartiennent au clotre de
Tzelle, situ  vingt-quatre kilomtres de cette ville. Les figures A et
B font voir comment ces carreaux sont fabriqus et comment ils
s'assemblent; ils sont noirs et rouges; les petites pices C sont seules
bordes d'un filet blanc. On remarquera que, dans tous les exemples que
nous venons de donner ci-dessus, le noir-vert joue un grand rle; c'est
l un des traits caractristiques des carrelages du XIIe sicle, tandis
qu'au XIIIe sicle c'est le rouge qui domine. En rgle gnrale, dans
les dcorations intrieures, au XIIe sicle, les pavages sont d'un ton
trs-soutenu et charg, tandis que les peintures sont claires; le vert,
le jaune, l'ocre rouge et le blanc sont les couleurs qu'elles prfrent.
Au XIIIe sicle, au contraire, les surfaces horizontales, les pavages
sont brillants, clairs, tandis que les peintures des parements sont
trs-vigoureuses de ton, et il n'est pas rare mme, vers la fin du XIIIe
sicle et pendant le XIVe, de voir le noir occuper des surfaces
importantes dans la dcoration des parements verticaux (voy. PEINTURE).

Mais ce n'est pas seulement par l'harmonie des tons que les carrelages
du XIIe sicle diffrent de ceux du XIIe, c'est aussi par le mode de
fabrication; en cela, comme en toute chose, le XIIIe sicle rompt
franchement avec les traditions; au lieu de composer les dessins des
carrelages au moyen de pices assembles de formes varies, il adopta un
systme de carreaux ordinairement carrs, orns au moyen d'incrustations
de terres de couleurs diffrentes, rouges sur jaunes, ou jaunes sur
rouges. Les carreaux noirs furent employs, le plus souvent alors, comme
encadrements; le noir-vert devint plus rare, pour reparatre au XIVe
sicle. Les exemples de carrelages du XIIIe sicle abondent dans nos
anciennes glises, dans les chteaux, palais et maisons. Il faut
toutefois remarquer ici que le carrelage en terre cuite maille n'est
gure employ que dans les choeurs, les chapelles, ou les salles qui
n'taient pas faites pour recevoir un grand concours de monde. L'mail
s'enlevant assez facilement par le frottement des chaussures, on
n'employait pas les carreaux maills dans les nefs ou collatraux, dans
les galeries ou grandes salles des chteaux et palais. Si la terre cuite
tait mise en oeuvre dans les lieux trs-frquents, elle tait pose
sans mail et alterne souvent avec des dalles de pierre et mme des
carreaux de marbre. D'ailleurs, il ne faut pas oublier qu' partir du
XIIe sicle le sol des nefs servait de spulture, et qu'tant ainsi
boulevers sans cesse et recouvert de dalles funraires, il n'tait
gure possible d'y maintenir un dessin gnral compos de petites pices
de terre cuite.

Nous avons dit que le XIIIe sicle avait remplac le carrelage en terre
cuite _mosaque_ par des carreaux incrusts d'ornements. L'origine de ce
mode de fabrication est facile  dcouvrir: ds l'poque mrovingienne,
on cuisait des briques pour pavage, prsentant en creux des dessins plus
ou moins compliqus; ces dessins s'obtenaient au moyen d'une estampille
applique sur la terre encore molle. On retrouve dans l'glise de
l'ancien prieur de Latre-sous-Amance, consacr en 1076, des carreaux
qui ne sont pas recouverts d'mail, mais simplement estamps en creux.
Ces briques[168] sont carres ou barlongues; ces dernires ont 0,09 c. de
largeur sur 0,18 c. de longueur. Elles offrent soit des lignes droites
qui se coupent de manire  former des carrs, soit des rinceaux
enferms entre deux bandes charges de hachures. Les briques barlongues
formaient des encadrements dans lesquels on rangeait, l'une  ct de
l'autre, un certain nombre de briques carres.

Nous avons trouv, dans des fouilles faites  Saint-Denis, quelques
carreaux ainsi gravs de cercles et de lozanges recouverts d'un mail
tendre, opaque, blanc sale, produit par une lgre couche de terre plus
fusible que le corps de la brique. Voici une copie, moiti d'excution,
de carreaux ainsi estampills provenant des fouilles faites sur
l'emplacement de l'ancienne glise de Sainte-Colombe  Sens, et dont la
date parat fort ancienne (6)[169]. Ils sont composs d'une terre blanc
jauntre assez rsistante, mais sans couverte. Du moment qu'on possdait
des carreaux gravs en creux, il tait naturel de chercher  remplir
cette gravure par une terre d'une autre couleur, et de recouvrir le tout
d'un mail transparent; c'est ce que l'on fit ds le XIIe sicle et
peut-tre mme antrieurement  cette poque; cette mthode de
fabrication devint gnrale au XIIIe. Par ce procd, en supposant
l'mail enlev, la terre incruste ayant une paisseur de quelques
millimtres, le carreau conservait longtemps son dessin. La gravure du
carrelage tant remplie, la poussire n'tait plus arrte par les
intailles, et on pouvait maintenir ces carrelages propres en les lavant
et les balayant. Poss dans des chapelles ou dans des salles
capitulaires, ou des appartements intrieurs dans lesquels on n'entrait
qu'avec des chaussures molles et lgres, on ne risquait pas de glisser
sur leur surface maille.

L'un des plus anciens carrelages incrusts connus est celui de l'glise
de Saint-Pierre-sur-Dive; il est reproduit avec une scrupuleuse
exactitude dans les _Annales archologiques_[170]. Le carrelage de
Saint-Pierre-sur-Dive (prs Caen) se compose d'une grande rosace de
carreaux concentriques, coupe par une croix de dalles de pierre, et
encadre de mme. Nous partageons compltement l'opinion de M. Alfred
Ram qui, contrairement  celle de M. de Caumont, admet ce mlange de
dalles de pierre et de carrelage de terre cuite, comme tant de l'poque
primitive, c'est--dire de la fin du XIIe sicle. Les irrgularits que
l'on observe dans ce carrelage ne prouvent pas qu'il y ait eu
remaniement, mais simplement restauration; nous avons remarqu,
d'ailleurs, dans tous les anciens carrelages, des dfauts de pose
trs-frquents. Cela est facile  expliquer; les fabriques envoyaient,
sur commande, un certain nombre de carreaux cuits depuis longtemps et
emmagasins; lorsqu'on les mettait en place,  moins de se rsoudre 
faire une commande partielle et spciale, et  attendre une nouvelle
cuisson, ce qui pouvait retarder l'achvement du pavage de deux ou trois
mois, il fallait se rsoudre  employer tels quels les carreaux envoys
par le briquetier; de l souvent des combinaisons commences avec un
dessin et acheves avec un autre, des carreaux poss ple-mle, ou par
ranges sans relations entre elles.  Saint-Pierre-sur-Dive, le _sujet
principal_, la rosace centrale, croise de dalles de pierre, est
rgulire; mais le grand encadrement carr qui la cerne n'est compos
que de rangs de briques de dessins divers, la plupart de la mme poque
cependant et fort beaux. D'ailleurs, il faut bien reconnatre que les
artistes du moyen ge n'taient pas pntrs de ce besoin de symtrie
purile qui fait loi aujourd'hui; ils taient guids par une ide toute
oppose: la varit. Rien n'est plus ordinaire que de voir, dans les
carrelages anciens, jusqu' l'poque de la renaissance, de ces mlanges
de dessins, de ces divisions ingales de bandes, de bordures, de
compartiments.

Le carrelage de Saint-Pierre-sur-Dive est incrust jaune sur noir-brun;
il est en cela conforme, comme couleur, aux carrelages mosaques du XIIe
sicle, o le noir domine, o le rouge n'est qu'accessoire quand on le
rencontre. Le procd de fabrication du carrelage de
Saint-Pierre-sur-Dive mrite d'tre mentionn; il consiste en une couche
de terre fine noircie, pose sur une argile rouge grossire, estampe,
incruste d'une terre jauntre et couverte d'un mail transparent; le
dessin de ces carreaux est noir sur jaune, ou jaune sur noir. La terre
blanc-jauntre pntre  travers l'_engobe_ brune et vient s'incruster
jusque dans l'argile rouge, ainsi que l'indique la coupe (fig. 7);
l'mail, tant safran, donne un clat d'or  la terre blanche.

Nous prsentons (Fig. 8) une portion de la rosace en terre cuite
maille de Saint-Pierre-sur-Dive, qui est certainement une des belles
compositions de ce genre. Les carreaux qui forment cette rosace excdent
les dimensions ordinaires; quelques-uns ont 0,18 c. de ct, ceux
octogones des coinons ont jusqu' 0,23 c.

On voit encore, dans la chapelle Saint-Michel de l'ancienne collgiale
de Saint-Quentin, un carrelage de la fin du XIIe sicle, compos
galement de bandes de pierre encadrant des briques de couleur brun
fonc. De mme  Saint-Denis, si nous en croyons les croquis de M.
Percier, quelques carrelages des chapelles prsentaient des encadrements
de pierres unies. Ce systme parat donc avoir t adopt au XIIe
sicle, tandis qu'au XIIIe sicle les deux matires ne se trouvent plus
runies, le carrelage de terre cuite couvre sans mlanges les salles
pour le pavage desquelles il est rserv, et les dalles ne viennent plus
s'y mler.

Ainsi que nous l'avons dit dj, le rouge domine dans, les carrelages du
XIIIe sicle; c'est qu'aussi le procd de fabrication change, et se
simplifie. Il est  remarquer que, dans tous les arts et industries qui
se rattachent  l'architecture, le XIIe sicle a, sur le XIIIe, une
grande supriorit d'excution; les vitraux, les peintures, les
sculptures, dallages incrusts et carrelages du XIIe sicle, et nous
dirons mme la construction des difices, dnotent un soin et une
recherche que le XIIIe sicle, proccup de ses grandes conceptions,
abandonne bientt. Le procd de fabrication des carrelages du XIIe
sicle, soit qu'ils fussent composs de pices enchevtres, soit qu'ils
fussent incrusts, exigeait beaucoup de temps, un grand nombre
d'oprations successives, une main-d'oeuvre lente. Au XIIIe sicle, on
se contente de la brique rouge estampe, incruste d'une terre
blanc-jaune, et couverte d'un mail transparent. Quelquefois la terre
blanche fait le fond, plus frquemment elle fait le dessin; dans l'un
comme dans l'autre cas, le procd de fabrication est le mme. Les
carreaux noirs, pour tre incrusts comme ceux de Saint-Pierre-sur-Dive,
exigeaient cinq oprations successives, sans la cuisson: 1 le moulage
de la brique; 2 une premire couverte d'une terre fine, noircie par un
oxyde mtallique; 3 l'estampage du dessin en creux; 4 le remplissage
du creux par une terre blanche, le battage; 5 l'maillage. Les carreaux
rouges incrusts de blanc n'en exigeaient que quatre: 1 le moulage de
la brique; 2 l'estampage; 3 le remplissage du creux, le battage; 4
l'maillage. Aussi, pendant le XIIIe sicle, les carreaux noirs sont
gnralement unis et ne sont employs que comme encadrements. L'mail
des carrelages du XIIIe sicle est toujours, comme celui du XIIe, color
en jaune; il contribue  donner ainsi de l'clat au blanc et au rouge.

Les carreaux de brique rouge carre incruste, si fort en vogue au XIIIe
sicle, forment des dessins isols ou par quatre. Il n'est pas besoin de
dmontrer comment ce systme permettait de trouver des combinaisons, de
dessins  l'infini.

Voici des carreaux incrusts et maills provenant du chteau de Coucy,
faonns d'aprs cette donne. La fig. 9 prsente deux carreaux dont le
dessin est isol; l'un d'eux est un cusson armoy. Les fig. 10 et 11
donnent chacune un assemblage de quatre carreaux compltant un dessin
circulaire[171]. La fabrication de ces carreaux est grossire; nous sommes
ici bien loigns de la finesse et de la puret des carreaux de
Saint-Pierre-sur-Dive. Mais cependant, en simplifiant l'excution pour
obtenir des produits plus nombreux et moins longs  fabriquer, le XIIIe
sicle sut faire d'admirables carrelages, et nous citerons entre autres
ceux des chapelles de la cathdrale de Laon, dont nous figurons ici
(fig. 12 et 13) quelques chantilIons, et le beau pav de la salle du
trsor de l'ancienne cathdrale de Saint-Omer, reproduit en entier dans
les _Annales archologiques_ de M. Didron[172]. Ce dernier carrelage, qui
date de la fin du XIIIe sicle, prsente une suite de compartiments de
seize carreaux rouges incrusts de jaune avec encadrements noirs unis.
Les compartiments sont poss sur la diagonale, et les carreaux ont
environ 0,12 c. de ct. De deux en deux, les compartiments offrent un
mlange de carreaux noirs et blancs,  dessins mosaques trs-fins, qui
jettent de l'clat au milieu de cette riche composition. Les carreaux
rouges et jaunes sont varis  chaque compartiment, et leurs dessins se
combinent par quatre ou sont complets dans chaque brique.

Au XIIIe sicle, les dessins des carrelages incrusts sont encore
larges, simples comme disposition gnrale; ils deviennent plus confus
et plus maigres pendant le XIVe sicle. Une difficult de nature 
embarrasser les archologues, lorsqu'il s'agit de reconnatre l'poque
des carrelages, se prsente frquemment  partir du XIIIe sicle. Les
briquetiers, qui possdaient dans leurs ateliers ces matrices en bois
propres  imprimer les dessins destins  orner les carreaux, s'en
servirent longtemps aprs que ces estampilles avaient t graves, et
souvent des carrelages furent fabriqus au XIVe sicle avec des matrices
faites pendant le XIIIe; cela explique comment on retrouve, dans des
carrelages poss videmment  une certaine poque, des chantillons de
carreaux beaucoup plus anciens que les difices auxquels ils
appartiennent. Comme principe dcoratif, les carrelages ne se modifient
gure du XIIIe au XVe sicle; leur dessin s'amaigrit de plus en plus; 
la fin du XIVe sicle, on introduit  profusion dans les carrelages des
chiffres, des inscriptions, des armoiries, quelquefois mme de petites
scnes; on voit apparatre les tons verts, bleu clair; le noir devient
plus rare.

Voici (fig. 14 et 15) deux portions de carrelages de cette poque qui
proviennent des fouilles excutes en 1840 dans les jardins de l'htel
des Archives  Paris (ancien htel Soubise), et dont les dessins rouges
sur jaunes sont excuts avec une rare perfection. Des fragments d'une
bordure bleue et blanche furent dcouverts en mme temps.

Les carrelages des XIVe et XVe sicles abondent; les villes de la
Champagne, de la Brie, de la Bourgogne en sont encore remplies, et les
ouvrages spciaux sur cette matire, nous en prsenteront des exemples
assez nombreux pour que nous nous dispensions de les reproduire ici.

Pendant le XVIe sicle, le carrelage en brique incruste se rencontre
encore, et nous en trouvons de beaux spcimen dans la ville de Troyes
(fig. 16)[173]. Mais alors apparaissent les carrelages en faence peints,
dans lesquels les tons blancs, bleus, jaunes et verts dominent. Tout le
monde connat les carrelages des chteaux d'couen, de Blois, de
l'glise de Brou; nous en citerons un toutefois qui surpasse tous ceux
que nous avons vus de cette poque; c'est le carrelage en faence de la
chapelle situe au nord de la nef de la cathdrale de Langres. Il est
difficile de rencontrer une dcoration de pavage  la fois plus riche,
mieux compose et plus harmonieuse de tons.

On ne se contenta pas, pendant le moyen ge, de faire des carreaux
mosaques ou incrusts de terres de couleurs diffrentes, on en fabriqua
aussi avec des dessins en relief. Ces sortes de carrelages ne pouvaient
s'excuter qu'avec des terres trs-dures, autrement les dessins eussent
t promptement uss par les chaussures. Ces dessins en relief avaient
l'avantage d'empcher de glisser sur la surface du carrelage; mais il
devait tre difficile de le maintenir en bon tat de propret, la
poussire se trouvant arrte par les asprits des dessins.

Nous possdons un chantillon de carreaux fabriqus suivant ce systme
et qui nous paraissent appartenir au XVe sicle[174]. La fig. 17 en donne
le dessin; les saillies n'ont pas plus de deux millimtres; la terre en
est fort compacte, bien battue et bien cuite.

Les carrelages en faence furent encore employs en France pendant le
XVIIe sicle, et l'usage s'en est perptu en Italie, en Espagne, en
Afrique et en Orient jusqu' nos jours. Chez nous, on ne les emploie
plus gure que pour carreler des fourneaux de cuisine, et, dans le midi,
des salles de bain ou des offices[175].

[Illustration: Fig. 1, 2, 2 bis et 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5 et 5 bis.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12. et 13.]
[Illustration: Fig. 14]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]

     [Note 166: Nous avons rendu les tons noir ou vert sombre par
     du noir, le rouge par des hachures, et le jaune par le blanc.
     Le rouge est couleur brique, le jaune est d'un ton d'ocre
     clair fort doux.]

     [Note 167: Ces morceaux sont rendus dans la gravure par un
     travail irrgulier.]

     [Note 168: Voir l'_Essai sur le pavage des glises antr. au
     XVe sicle_, par M. Deschamps du Pas (_Annales archol._, t.
     X). _Bullet. monum._ de M. de Caumont, 1848, p. 742.]

     [Note 169: Le monastre de Sainte-Colombe, fond en 630 par
     Clotaire II, est situ  deux kilomtres de Sens, ces briques
     nous paraissent appartenir  ces premires constructions.]

     [Note 170: _Annales archol._, pub. par M. Didron an, t.
     XII, p. 281. M. Alfred Ram fait paratre en ce moment un
     ouvrage spcial sur les carrelages maills (voy. _tud. sur
     les carrelages historis du XIIe au XVIIe sicle_). Cet
     ouvrage, accompagn de nombreuses planches excutes avec le
     plus grand soin, ne saurait trop tre recommand. C'est une
     tude complte de cette partie importante de la dcoration
     des difices au moyen ge. Un de nos jeunes architectes, M.
     Am, fait galement paratre un volume contenant les plus
     beaux carrelages des provinces de la Bourgogne et de la
     Champagne.]

     [Note 171: Ces carreaux, aujourd'hui dposs dans l'ancienne
     abbaye de Prmontr, ont 0,12 c. de ct; ils nous ont t
     donns par M. de Violaine. Ils servaient certainement de
     pavage aux salles du chteau de Coucy, qui datent de la
     premire moiti du XIIIe sicle.]

     [Note 172: Voy. _Annales archol._, pub. par M. Didron an,
     t. Xl, p. 65. Nous renvoyons nos lecteurs aux belles planches
     de ce recueil; elles donnent l'ensemble de ce carrelage.]

     [Note 173: De l'glise de Saint-Nicolas  Troyes. Ce
     carrelage, qui se compose de briques circulaires enfermes
     dans d'autres briques carres entailles en quart de cercle,
     reprsente le monogramme du Christ entour de la couronne
     d'pines. La date de 1552 est incruste au-dessous du
     monogramme.]

     [Note 174: Ces carreaux nous ont t donns par M. Mallay,
     architecte du Puy-de-Dme; ils proviennent de Riom.]

     [Note 175: Quelques fabricants briquetiers ont fait renatre
     l'art du carreleur mailleur avec succs. Nous citerons,
     entre autres fabriques, celles de M. Dubois  Paris, qui a
     fourni les carrelages neufs de l'glise de Saint-Denis,
     restaurs sur les fragments anciens; celle de M. Millard 
     Troyes, dont les produits sont beaux; la fabrique de terres
     cuites mailles de Langeais. Nous renvoyons nos lecteurs,
     pour de plus amples renseignements sur cet article spcial, 
     l'ouvrage de M. Alfred Ram cit ci-dessus.]


CARRIRE, s. f. Originairement ce mot est employ comme _chemin o peut
passer un char_, puis comme lieu d'o l'on extrait de la pierre  btir.
De tous temps, en France, on a extrait la pierre  btir soit  ciel
ouvert, soit dans des galeries creuses sous le sol. La colline
Saint-Jacques  Paris est compltement excave par les constructeurs
parisiens depuis les premiers sicles du christianisme. C'est de cette
colline et des environs d'Arcueil que furent tirs tous les matriaux
calcaires employs dans les constructions de la cit, et notamment ceux
qui ont servi  l'dification de Notre-Dame. On employait alors, comme
aujourd'hui, pour extraire les bancs calcaires, des treuils munis de
grandes roues poss  l'orifice des puits. On trouve, dans le recueil
des _Olim_[176], quelques arrts touchant l'extraction des pierres 
btir; ils sont relatifs aux indemnits  payer par les carriers ou
constructeurs pour rparations des chemins dfoncs. Nous citons ici un
fragment d'un de ces arrts royaux qui date de 1273.

Cependant l'abb et les moines du couvent de Saint-Port se plaignaient
de ce que ceux qui rparaient le pont de Melun taient venus dans leurs
terres, et y avaient creus pour faire une carrire de laquelle ils
tiraient, malgr eux moines, des pierres ncessaires  la construction
dudit pont; que par cela mme un tort considrable leur avait t fait,
en dtruisant presque entirement un chemin sur lequel on arrivait 
leur abbaye; c'est pourquoi les moines demandaient qu'on poursuivit ces
carriers pour faire cesser l'abus, et leur faire rparer les dommages
qu'ils avaient causs au couvent. Le bailli de la Seine fut donc invit
 faire rparer le chemin de telle sorte que les moines pussent se
rendre facilement et en toute sret  l'abbaye, comme auparavant, et 
les indemniser des dommages qu'ils avaient soufferts par suite de
l'exploitation de ladite carrire; savoir, en leur payant des deniers
royaux une somme gale  celle de la pierre extraite, ou en leur faisant
restituer cette somme par les entrepreneurs dudit pont...

 une poque o il n'existait pas une lgislation uniforme, propre 
rgler l'exploitation des carrires, ces contestations taient
frquentes; les abbayes, les seigneurs fodaux, possesseurs du sol,
faisaient payer des droits pour permettre l'exploitation sur leurs
terres, ou exigeaient un charriage gratuit d'une portion des matriaux
exploits pour leur usage particulier. Souvent mme les couvents
faisaient exploiter eux-mmes et vendaient les matriaux. Les cottaux de
carrire de Saint-Denis appartenaient  l'abb et aux moines de
Saint-Denis; ceux-ci possdaient aussi des carrires prs Pontoise. Les
abbayes de Royaumont, du Val-sur-l'Oise, tiraient profit des vastes et
belles carrires dont leur sol est rempli. Les tablissements religieux
se faisaient souvent un revenu considrable par l'extraction de la
pierre, car ils avaient, autant que faire se pouvait, le soin de btir
leurs monastres dans le voisinage de dpts calcaires; et, sur le sol
de la France, on peut tre assur de trouver, proche des abbayes, de
bonnes terres, des cours d'eau et de la pierre propre  btir.
Agriculteurs, industriels et constructeurs, les moines furent les
premiers  ouvrir le sol et  lui faire rendre tout ce qui est
ncessaire aux besoins d'un peuple civilis. Les constructions qu'ils
nous ont laisses font voir que les moyens d'exploitation qu'ils
employaient taient bien organiss et d'une grande puissance, car il
n'est pas rare de trouver dans les glises abbatiales des blocs normes.
Ainsi, par exemple, on voit, dans le choeur de l'abbaye de Vzelay, des
colonnes monolythes qui ne cubent pas moins de quatre mtres; or, ces
colonnes proviennent des carrires de Coutarnoux, qui sont distantes de
vingt-huit kilomtres de l'abbaye, et il a fallu monter ces blocs au
sommet d'une montagne escarpe, et cela avec des efforts inouis. Dans
beaucoup d'glises de Bourgogne, du Mconnais, on trouve des monolythes
qui, pour le cube, ne le cdent en rien  ceux-ci. On ne peut douter que
l'attention des moines ne se soit porte d'une manire toute
particulire sur l'exploitation des carrires, car ils ont su extraire
des matriaux de choix en grande quantit, et les faire transporter par
des moyens mcaniques assez nergiques pour causer encore aujourd'hui
notre tonnement.

Nous n'avons pu jusqu' prsent savoir s'il n'existait pas, pendant les
XIIe et XIIIe sicles, des corporations de carriers, comme il existait
des corporations de constructeurs de ponts (pontifices); la vue des
monuments nous le ferait croire, car nous avons trouv, en examinant des
matriaux de gros volume, des traces de moyens de transport identiques
dans des contres trs-loignes les unes des autres, des choix de
matriaux en raison de la place qu'ils occupent, indiquant un systme
d'extraction suivi avec mthode; mais nous avons l'occasion de nous
tendre sur ce sujet dans le mot CONSTRUCTION, auquel nous renvoyons nos
lecteurs. Il est certain, par exemple, que les carriers du moyen ge
devaient possder une mthode simple pour extraire des pierres d'une
grande longueur, quoique faibles d'paisseur et de largeur.

Pendant les XIIe et XIIIe sicles, on a mis en oeuvre, dans les
constructions, avec une profusion extraordinaire, des colonnettes, des
meneaux de fentres, dont le diamtre n'excde pas 0,20 c. et dont la
longueur varie de quatre  cinq mtres, quelquefois plus; or,
aujourd'hui, nous avons souvent de la peine  faire extraire des
matriaux, remplissant ces conditions, des mmes carrires d'o
autrefois on les tirait en grande quantit. En cela, comme en bien
d'autres choses, nos progrs, dont nous sommes si fiers, ressembleraient
fort  une infriorit dans la pratique. Jusqu'au XVe sicle, on
n'employait pas la scie pour dbiter la pierre dure; la pierre arrivait
de la carrire dans les dimensions demandes par le constructeur; il
fallait donc, pour extraire et transporter ces blocs longs et fragiles,
des prcautions et des ressources ngliges ou perdues. Il est
vraisemblable que, pour obtenir ces pierres longues et minces, on
employait un procd encore usit dans quelques provinces en France, et
qui consiste  faire une tranche troite dans le banc que l'on veut
fendre;  placer dans cette tranche, de distance en distance, des coins
de bois de frne schs au four, sur lesquels on laisse tomber de l'eau
goutte  goutte; les coins, en se gonflant par l'humidit qui les
pntre galement, font fendre le bloc longitudinalement, sans risquer
de le casser par tronons comme le ferait infailliblement la percussion
sur des coins de fer. Trop ddaigneux d'un pass que nous laissons
dnigrer par quelques esprits troits et paresseux, nous ngligeons
aujourd'hui ces dtails qui, autrefois, proccupaient avec raison les
constructeurs. Si les architectes regardent comme un de leurs devoirs de
s'enqurir des carrires et de les visiter, ils ne cherchent  avoir
aucune action sur la manire de les exploiter; c'est, nous le croyons,
un grand tort; car la qualit de la pierre dpend parfois autant de son
gisement que des procds employs pour l'extraire, ou de la saison
pendant laquelle on l'extrait. Beaucoup de carrires sont gches par
des carriers ignorants ou malhabiles, et ce serait un service  rendre
que d'tablir une police sur l'exploitation des pierres; si cette police
n'avait pas autrefois une action uniforme sur toute la surface de la
France, on ne saurait douter, rien qu'en examinant les anciennes
carrires abandonnes, que chaque centre religieux, ou peut-tre chaque
province, avait la sienne; car presque toujours, dans ces carrires
anciennes, on retrouve les traces d'une exploitation mthodique. Le mme
fait nous frappa lorsque nous visitmes les carrires antiques de
l'Italie et de la Sicile. Et, en effet, si les constructeurs du moyen
ge avaient rompu avec la forme de l'architecture antique, ils en
avaient conserv l'esprit pratique beaucoup plus qu'on ne le croit peut
tre. Ce qu'on ne saurait trop dire, c'est que prcisment les amateurs
exclusifs de la forme antique, depuis la renaissance, ont ddaign ces
bonnes et sages traditions qu'avaient su conserver les architectes du
moyen ge. Il est probable que le matre des oeuvres, Pierre de
Montereau ( voir les matriaux admirables choisis pour btir la
Sainte-Chapelle, on peut l'affirmer), allait  la carrire, et voulait
savoir d'o et comment taient tirs les grands blocs qu'il allait
mettre en oeuvre.

     [Note 176: _Les Olim_, docum, ind. sur l'hist. de France, t.
     I.]



CATHDRALE, s. f. De _cathedra_, qui signifie _sige_, ou _trne
piscopal_. Cathdrale s'entend comme glise dans laquelle est plac le
trne de l'vque du diocse[177]. Dans les glises primitives, le trne
de l'vque (_cathedra_) tait plac au fond de l'abside, dans l'axe,
comme le sige du juge de la basilique antique, et l'autel s'levait en
avant de la tribune, ordinairement sur le tombeau d'un martyr[178].
L'vque, entour de son clerg, se trouvait ainsi derrire l'autel
isol et dpourvu de retable; il voyait donc l'officiant en face (voy.
AUTEL). Cette disposition primitive explique pourquoi, jusque vers le
milieu du dernier sicle, dans certaines cathdrales, le matre autel
n'tait qu'une simple table sans gradins, tabernacles ni retables[179]. La
cathdrale du monde chrtien, Saint-Pierre de Rome, conserve encore le
sige du prince des aptres enferm dans une chaire de bronze, au fond
de l'abside. C'tait dans les glises cathdrales, dans ce lieu rserv
 la _cathedra_, que les vques faisaient les ordinations. Lorsque
ceux-ci taient invits par l'abb d'un monastre, on plaait une
_cathedra_ au fond du sanctuaire. Ce jour-l, l'glise abbatiale tait
cathdrale. Le sige piscopal tait et est encore le signe, le symbole
de la juridiction des vques. La juridiction piscopale est donc le
vritable lien qui unit la basilique antique  l'glise chrtienne. La
cathdrale n'est pas seulement une glise approprie au service divin,
elle conserve, et conservait bien plus encore pendant les premiers
sicles du christianisme, le caractre d'un tribunal sacr; et comme
alors la constitution civile n'tait pas parfaitement distincte de la
constitution religieuse, il en rsulte que les cathdrales sont restes
longtemps, et jusqu'au XIVe sicle, des difices  la fois religieux et
civils. On ne s'y runissait pas seulement pour assister aux offices
divins, on y tenait des assembles qui avaient un caractre purement
politique; il va sans dire que la religion intervenait presque toujours
dans ces grandes runions civiles ou militaires.

Jusqu' la fin du XIIe sicle, les cathdrales n'avaient pas des
dimensions extraordinaires; beaucoup d'glises abbatiales taient d'une
plus grande tendue; c'est que, jusqu' cette poque, le morcellement
fodal tait un obstacle  la constitution civile des populations;
l'influence des vques tait gne par ces grands tablissements
religieux du XIe sicle. Propritaires puissants, jouissant de
privilges tendus, seigneurs fodaux, protgs par les papes, tenant en
main l'ducation de la jeunesse, participant  toutes les grandes
affaires politiques, les abbs attiraient tout  eux, richesse et
pouvoir, intelligence et activit. Lorsque les populations urbaines,
instruites, enrichies, laissrent paratre les premiers symptmes
d'mancipation, s'rigrent en communes, il se fit une raction contre
la fodalit monastique et sculire dont les vques, appuys par la
monarchie, profitrent avec autant de promptitude que d'intelligence.
Ils comprirent que le moment tait venu de reconqurir le pouvoir et
l'influence que leur donnait l'glise, et qui taient tombs en partie
entre les mains des tablissements religieux. Ce que les abbayes firent
pendant le Xle sicle, les vques n'eussent pu le faire; mais, au XIIe
sicle, la tche des tablissements religieux tait remplie; le pouvoir
monarchique avait grandi, l'ordre civil essayait ses forces et voulait
se constituer. C'est alors que l'piscopat entreprit de reconstruire et
reconstruisit ses cathdrales; et il trouva dans les populations un
concours tellement nergique, qu'il dut s'apercevoir que ses prvisions
taient justes, que son temps tait venu, et que l'activit dveloppe
par les tablissements religieux, et dont ils avaient profit, allait
lui venir en aide. Rien, en effet, aujourd'hui, si ce n'est peut-tre le
mouvement intellectuel et commercial qui couvre l'Europe de lignes de
chemins de fer, ne peut donner l'ide de l'empressement avec lequel les
populations urbaines se mirent  lever des cathdrales. Nous ne
prtendons pas dmontrer que la foi n'entrt pas pour une grande part
dans ce mouvement, mais il s'y joignait un instinct trs-juste
d'utilit, de constitution civile.

 la fin du XIIe sicle, l'rection d'une cathdrale tait un besoin,
parce que c'tait une protestation clatante contre la fodalit. Quand
un sentiment instinctif pousse ainsi les peuples vers un but, ils font
des travaux qui, plus tard, lorsque cette sorte de fivre est passe,
semblent tre le rsultat d'efforts qui tiennent du prodige. Sous un
rgime thocratique absolu, les hommes lvent les pyramides, creusent
les hypoges de Thbes et de Nubie; sous un gouvernement militaire et
administratif, comme celui des Romains pendant l'empire, ils couvrent
les pays conquis de routes, de villes, de monuments d'utilit publique.
Le besoin de sortir de la barbarie et de l'anarchie; de dfricher le
sol, fait lever, au XIe sicle, les abbayes de l'Occident. L'unit
monarchique et religieuse, l'alliance de ces deux pouvoirs pour
constituer une nationalit, font surgir les grandes cathdrales du nord
de la France. Certes, les cathdrales sont des monuments religieux, mais
ils sont surtout des difices nationaux. Le jour o la socit franaise
a prt ses bras et donn ses trsors pour les lever, elle a voulu se
constituer et elle s'est constitue. Les cathdrales des XIIe et XIIIe
sicles sont donc,  notre point de vue, le symbole de la nationalit
franaise, la premire et la plus puissante tentative vers l'unit. Si,
en 1793, elles sont restes debout, sauf de trs-rares exceptions, c'est
que ce sentiment tait rest dans le coeur des populations, malgr tout
ce qu'on avait fait pour l'en arracher.

O voyons-nous les grandes cathdrales s'lever  la fin du XIIe sicle
et au commencement du XIIIe? c'est dans des villes telles que Noyon,
Soissons, Laon, Reims, Amiens, qui toutes avaient, les premires, donn
le signal de l'affranchissement des communes; c'est dans la ville
capitale de l'Ile de France, centre du pouvoir monarchique, Paris; c'est
 Rouen, centre de la plus belle province reconquise par
Philippe-Auguste. Mais il est ncessaire que nous entrions  ce sujet
dans quelques dveloppements.

Au commencement du XIIe sicle, le rgime fodal tait constitu; il
enserrait la France dans un rseau dont toutes les mailles, fortement
noues, semblaient ne devoir jamais permettre  la nation de se
dvelopper. Le clerg rgulier et sculier n'avait pas protest contre
ce rgime; il s'y tait associ; toutefois, quoique seigneurs fodaux,
les abbs des grands monastres conservaient, par suite des privilges
exorbitants dont ils jouissaient, une sorte d'indpendance au milieu de
l'organisation fodale. Il n'en tait pas de mme des vques; ceux-ci
n'avaient pas profit de la position exceptionnelle que leur donnait le
pouvoir spirituel; ils venaient se ranger, comme les seigneurs laques,
sous la bannire de leurs suzerains. Qui ne s'tonnerait pas, disait
saint Bernard[180], de voir que la mme personne qui, l'pe  la main,
commande une troupe de soldats, puisse, revtu de l'tole, lire
l'vangile au milieu d'une glise? Mais les vques ne tardrent pas 
reconnatre que cette position douteuse ne convenait pas au caractre
dont ils taient revtus. Lorsque la monarchie eut laiss voir que son
intention tait de dompter la fodalit, le clerg sentit aisment[181]
que, dans la lutte qui allait s'engager, les seigneurs seraient vaincus;
ds lors il rompit avec eux, spara sa cause de la leur, renona  tout
engagement, dposa ses moeurs guerrires, et mme, abjurant tout
souvenir, il ne craignit pas de rivaliser d'ardeur avec le trne, pour
dpouiller les seigneurs de leurs prrogatives. Il commena par tendre
au del de toutes limites sa juridiction, qui, dans l'origine, tait
toute spirituelle; il lui suffit pour cela d'un mauvais raisonnement,
dont le succs fut prodigieux; il consistait  dire: que l'glise, en
vertu du pouvoir que Dieu lui a donn, doit prendre connaissance de tout
ce qui est pch, afin de savoir si elle doit remettre ou retenir, lier
ou dlier. Ds lors, comme toute contestation judiciaire peut prendre sa
source dans la fraude, le clerg soutenait avoir le droit de juger tous
les procs; affaires relles, personnelles ou mixtes, causes fodales ou
criminelles... Le peuple ne voyait pas ces envahissements d'un mauvais
oeil; il trouvait dans les cours ecclsiastiques une manire de procder
moins barbare que celle dont on faisait usage dans les justices
seigneuriales: le combat n'y avait jamais t admis; l'appel y tait
reu; on y suivait le droit canonique, qui se rapproche,  beaucoup
d'gards, du droit romain; en un mot, toutes les garanties lgales que
refusaient les tribunaux des seigneurs, on tait certain de les obtenir
dans les cours ecclsiastiques. C'est alors que, soutenus par le
pouvoir monarchique dj puissant, forts des sympathies des populations
qui se tournaient rapidement vers les issues qui leur faisaient
entrevoir une esprance d'affranchissement, les vques voulurent donner
une forme visible  un pouvoir qui leur semblait dsormais appuy sur
des bases inbranlables; ils runirent des sommes normes, et jetant bas
les vieilles cathdrales devenues trop petites, ils les employrent sans
dlai  la construction de monuments immenses faits pour runir  tout
jamais autour de leur sige piscopal ces populations dsireuses de
s'affranchir du joug fodal. Cela se passait sous Philippe-Auguste, et
c'est en effet sous le rgne de ce prince que nous voyons commencer et
lever rapidement les grandes cathdrales de Soissons, de Paris, de
Bourges, de Laon, d'Amiens, de Chartres, de Reims. C'est alors aussi que
l'architecture religieuse sort de ses langes monacals; ce n'est pas aux
couvents que les vques vont demander leurs architectes, c'est  ces
populations laques dont les trsors apports avec empressement vont
servir  lever le premier difice vraiment populaire en face du chteau
fodal, et qui finira par le vaincre.

Nous ne voudrions pas que cette origine  la fois politique et
religieuse donne par nous  la grande cathdrale pt faire supposer que
nous prtendons diminuer la valeur de cet lan qui se manifeste en
France  la fin du XIIe sicle. Il y a dans le haut clerg sculier de
cette poque une pense trop grande, dont les rsultats ont t trop
vastes, pour qu'elle ne prenne pas sa source dans la religion; mais il
ne faut pas oublier que, chez les peuples naissants, la religion et la
politique vont de pair; il n'est pas possible de les sparer; d'ailleurs
les faits parlent d'eux-mmes. On tait aussi religieux en France au
commencement du XIIe sicle qu' la fin; cependant, c'est prcisment au
moment o les vques font cause commune avec la monarchie, veulent se
sparer de la fodalit, qu'ils trouvent les ressources normes dont
l'emploi va leur permettre d'largir l'enceinte de leurs cathdrales
pour contenir tout entires les populations des villes. Non-seulement
alors la cathdrale dpasse les dimensions des plus vastes glises
d'abbayes, mais elle se saisit d'une architecture nouvelle; son
iconographie n'est plus celle des glises monastiques; elle parle un
nouveau langage; elle devient un livre pour la foule, elle instruit le
peuple en mme temps qu'elle sert d'asile  la prire.

Nous allons tudier tout  l'heure, sur les monuments mmes, les phases
de ce mouvement qui se manifeste vers la fin du XIIe sicle.

Poursuivons. L'alliance du clerg avec la monarchie ne tarda pas 
inquiter les barons; saint Louis reconnut bientt que le pouvoir royal
ne faisait que changer de matre. En 1235, la noblesse de France et le
roi s'assemblrent  Saint-Denis pour mettre des bornes  la puissance
que les tribunaux ecclsiastiques s'taient arroge. En 1246, les barons
rdigrent un acte d'union et nommrent une commission de quatre des
plus puissants d'entre eux[182], pour dcider dans quels cas le baronnage
devait prendre fait et cause pour tout seigneur vex par le clerg; de
plus, chaque seigneur s'tait engag  mettre en commun la centime
partie de son revenu, afin de poursuivre activement le but de l'union.
Ainsi l'on voit l'attitude du clerg franais quand saint Louis monta
sur le trne; elle tait hostile et menaante.

Au milieu de ces dangers, par sa conduite  la fois ferme et prudente,
le saint roi sut contenir les prtentions exorbitantes du clerg dans de
justes bornes, et faire prvaloir l'autorit monarchique sur la
fodalit. Ds 1250, le peuple, rassur par la prdominance du pouvoir
royal, s'habituant  le considrer comme la reprsentation de l'unit
nationale, trouvant sous son ombre l'autorit avec la justice, ne montra
plus le mme empressement pour jeter dans l'un des plateaux de la
balance ces trsors qui, cinquante ans auparavant, avaient permis de
commencer, sur des proportions gigantesques, les cathdrales. Aussi
est-ce  partir de cette poque que nous voyons ces constructions se
ralentir, ou s'achever  la hte sur de moins vastes patrons,
_s'atrophier_ pour ainsi dire. Faut-il attribuer cela  un
refroidissement religieux? nous ne le pensons pas; la nation, sentant
dsormais un pouvoir suprieur  la fodalit, portait ses regards vers
lui, et n'prouvait plus le besoin si vif, si pressant, d'lever la
cathdrale en face de la forteresse fodale.

 la fin du XIIIe sicle, celles de ces vastes constructions qui taient
tardivement sorties de terre n'arrivrent pas  leur dveloppement;
elles s'arrtrent tout  coup; si elles furent acheves, ce ne fut plus
que par les efforts personnels d'vques ou de chapitres qui employrent
leurs propres biens pour terminer ce que l'entranement de toute une
population avait permis de commencer. Il n'est pas _une seule_
cathdrale qui ait t finie telle qu'elle avait t projete; et cela
se comprend; la priode pendant laquelle les grandes cathdrales eussent
d tre conues et leves, celle pendant laquelle leur existence est
pour ainsi dire un besoin imprieux, l'expression d'un dsir national
irrsistible, est comprise entre les annes 1180 et 1240. Soixante ans!
Si l'on peut s'tonner d'une chose, c'est que dans ce court espace de
temps, on ait pu obtenir, sur tout un grand territoire, des rsultats
aussi surprenants; car ce n'tait pas seulement des manoeuvres qu'il
fallait trouver, mais des milliers d'artistes qui, la plupart, taient
des hommes dont le talent d'excution est pour nous aujourd'hui un sujet
d'admiration.

Tel tait alors, en France, le besoin d'agrandir les cathdrales, que,
pendant leur construction mme, les premiers travaux, dj excuts en
partie, furent parfois dtruits pour faire place  des projets plus
grandioses. En dehors du domaine royal, le mouvement n'existe pas, et ce
n'est que plus tard, vers la fin du XIIIe sicle, lorsque la monarchie
eut  peu prs runi toutes les provinces des Gaules  la France, que
l'on entreprend la reconstruction des cathdrales. C'est alors que
quelques diocses remplacent leurs vieux monuments par des constructions
neuves leves sur des plans sortis du domaine royal. Mais ce mouvement
est restreint, timide, et il s'arrte bientt par suite des malheurs
politiques du XIVe sicle.

 la mort de Philippe-Auguste, en 1223, les principales cathdrales
comprises dans le domaine royal taient celles de Paris, de Chartres, de
Bourges, de Noyon, de Laon, de Soissons, de Meaux, d'Amiens, d'Arras, de
Cambrai, de Rouen, d'vreux, de Sez, de Bayeux, de Coutances, du Mans,
d'Angers, de Poitiers, de Tours; or tous ces diocses avaient rebti
leurs cathdrales, dont les constructions taient alors fort avances.
Si certains diocses sont politiquement unis au domaine royal et se
reconnaissent vassaux, leurs cathdrales s'lvent rapidement sur des
plans nouveaux comme celles de la France; les diocses de Reims, de
Sens, de Chalons, de Troyes en Champagne, sont les premiers  suivre le
mouvement. En Bourgogne, ceux d'Auxerre et de Nevers, les plus
rapprochs du domaine royal, reconstruisent leurs cathdrales; ceux
d'Autun et de Langres, plus loigns, conservent leurs anciennes glises
leves vers le milieu du XIIe sicle.

Dans la Guyenne, reste anglaise, except Bordeaux qui tente un effort
vers 1225, Prigueux, Angoulme, Limoges, Tulle, Cahors, Agen, gardent
leurs vieux monuments.

 la mort de Philippe le Bel, en 1314, le domaine royal s'est tendu: il
a englob la Champagne; il possde le Languedoc, le marquisat de
Provence; il tient l'Auvergne et la Bourgogne au milieu de ses
provinces. Montpellier, Carcassonne, Narbonne, Lyon, excutent dans
leurs cathdrales des travaux considrables et tentent de les
renouveler. Clermont en Auvergne cherche  suivre l'exemple. Les
provinces anglaises et la Provence rsistent seules.

 la mort de Charles V, en 1380, les Anglais ne possdent plus que
Bordeaux, le Cotentin et Calais; mais la sve est puise: les
cathdrales dont la reconstruction n'a pas t commence pendant le
XIIIe sicle demeurent ce qu'elles taient; celles restes inacheves se
terminent avec peine.

Nous avons essay de tracer sommairement un historique gnral de la
construction de nos cathdrales franaises; si incomplet qu'il soit,
nous esprons qu'il fera comprendre l'importance de ces monuments pour
notre pays, de ces monuments qui ont t la vritable base de notre
unit nationale, le premier germe du gnie franais.  nos cathdrales,
se rattache toute notre histoire intellectuelle; elles ont abrit, sous
leurs clotres, les plus clbres coles de l'Europe pendant les XIIe et
XIIIe sicles; elles ont fait l'ducation religieuse et littraire du
peuple; elles ont t l'occasion d'un dveloppement dans les arts qui
n'est gal que par l'antiquit grecque. Si les derniers sicles ont
laiss prir dans leurs mains ces grands tmoins de l'effort le plus
considrable qui ait t fait depuis le christianisme en faveur de
l'unit, esprons que, plus juste et moins ingrat, le ntre saura les
conserver.

Puisque nous prtendons dmontrer que la cathdrale franaise, dans le
sens moral du mot, est ne avec le pouvoir monarchique, il est juste que
nous commencions par nous occuper de celle de Paris; d'ailleurs, c'est
la premire qui ait t commence sur un plan vaste destin  donner
satisfaction aux tendances  la fois religieuses et politiques de la fin
du XIIe sicle.

La cathdrale de Paris se composait, en 860, de deux difices, l'un du
titre de Saint-tienne, martyr, l'autre du titre de Sainte-Marie; nous
ne savons pas quelles taient les dimensions exactes de ces monuments,
dont l'un, Saint-tienne, fut pargn par les Normands moyennant une
somme d'argent. Les fouilles qui furent faites au midi, en 1845,
laissrent  dcouvert un mur pais qui venait se prolonger, en se
courbant, sous les chapelles actuelles du choeur. La portion visible du
cercle donne lieu de croire que l'abside de cette premire glise
n'avait gure plus de huit  neuf mtres de diamtre. En 1140 environ,
tienne de Garlande, archidiacre, fit faire d'importants travaux 
l'glise de la Vierge. De ces ouvrages, il ne reste plus que les
bas-reliefs du tympan et une portion des voussures de la porte
Sainte-Anne, replacs au commencement du XIIIe sicle, lorsqu'on
construisit la faade actuelle, probablement parce que ces sculptures
semblrent trop remarquables pour tre dtruites. C'tait d'ailleurs un
usage assez ordinaire, au moment de cet entranement qui faisait
reconstruire les cathdrales, de conserver un souvenir des difices
primitifs, et l'exemple cit ici n'est pas le seul, ainsi que nous le
verrons. En 1160, Maurice de Sully, vque de Paris, rsolut de runir
les deux glises en une seule, et il fit commencer la cathdrale que
nous voyons aujourd'hui[183], sous l'unique vocable de Sainte-Marie. En
1196, Maurice de Sully mourut en laissant cinq mille livres pour couvrir
le choeur en plomb; donc, alors, le choeur tait achev jusqu'au
transsept, ce que vient confirmer le caractre archologique de cette
partie de Notre-Dame de Paris. Il y a tout lieu de croire mme que la
nef tait leve alors jusqu' la troisime trave aprs les tours, 
quelques mtres au-dessus du sol. Eude de Sully, successeur de Maurice,
continua l'oeuvre jusqu'en 1208, poque de sa mort. La grande faade et
les trois premires traves de la nef furent seulement commences  la
fin de l'piscopat de Pierre de Nemours, vers 1218; car ce fut seulement
 cette poque, d'aprs le Martyrologe de l'glise de Paris cit par
l'abb Lebeuf, qu'on dtruisit les restes de la vieille glise de
Saint-tienne qui gnaient les travaux.  la mort de Philippe-Auguste,
en 1223, le portail tait achev jusqu' la base de la grande galerie 
jour qui runit les deux tours. Il y eut videmment,  cette poque, une
interruption dans les travaux; le style du sommet de la faade et la
nature des matriaux employs ne peuvent faire douter que les tours,
avec la grande galerie qui enceint leur base, aient t levs, vers
1235, fort rapidement. Alors la cathdrale tait compltement termine,
sauf les flches qui devaient surmonter les deux tours.

Nous donnons (fig. 1)[184] le plan de cette glise primitive dpouill des
adjonctions faites depuis cette poque. Comme on peut le voir, cette
vaste glise tait dpourvue de chapelles, ou, s'il en existait, elles
n'taient qu'au nombre de trois, fort petites, et situes derrire
l'abside en L; car nous avons retrouv la corniche extrieure du double
bas-ct sur presque tous les points de la circonfrence de ce double
bas-ct absidal; ces chapelles ne pouvaient donc tre perces
qu'au-dessous de cette corniche, et, par consquent, n'occuper qu'une
faible hauteur et un petit espace. Nous serions plutt ports  croire
que trois autels taient placs contre la paroi de ce double bas-ct:
l'un ddi  la Vierge, l'autre  saint-tienne, et le troisime  la
sainte-Trinit. Mais ce qu'on avait voulu surtout obtenir en traant ce
plan si simple, c'tait un vaste espace pour contenir le clerg et la
foule devant et autour de l'autel principal plac au centre du
sanctuaire. En E tait une galerie  deux tages, dont les traces ont
t retrouves, communiquant de l'vch au choeur et aux larges
galeries qui s'lvent sur le premier bas-ct. En G, les treize marches
qui descendaient du parvis  la berge de la Seine.  gauche, du ct
nord, contre le flanc de la faade, s'levait la petite glise de
Saint-Jean-le-Rond, probablement un ancien baptistre; et, de cette
glise  la ligne ponctue A, les clotres et dpendances de la
cathdrale qui s'tendaient assez loin. Ce n'tait pas assez de cette
vaste surface couverte[185]  rez-de-chausse; comme nous l'avons dit tout
 l'heure; une large galerie pourtourne l'glise au-dessus du collatral
intrieur[186]; on y arrive par quatre grands escaliers  vis d'un
emmarchement de 1m,50 environ. Les galeries suprieures, de la mme
largeur que le bas-ct et votes, n'apparaissent gure pendant la
premire partie de la priode ogivale, que dans les cathdrales de l'Ile
de France; on les retrouve  Noyon,  Laon,  Soissons (voy.
ARCHITECTURE RELIGIEUSE). Dans ces villes riches et populeuses, on avait
probablement senti le besoin d'offrir aux fidles ce supplment de
surface, pour les jours de grandes crmonies; mais ces galeries avaient
encore cet avantage de permettre d'ouvrir des jours larges propres 
clairer le centre de la nef, et de donner une plus grande solidit aux
constructions.

La coupe transversale que nous prsentons (fig. 2) fera comprendre le
systme de construction adopt par l'architecte de la cathdrale de
Paris, de 1160  1220. Des dcouvertes rcentes du plus haut intrt
nous engagent  reproduire cette coupe, trace dj, mais d'une manire
incomplte, dans l'article ARCHITECTURE RELIGIEUSE. On voit en A les
fentres de la galerie ou triforium, dont la position indique nettement
l'intention de donner du jour dans la nef, que les fentres B du double
bas-ct et les fentres C suprieures eussent laisse dans l'obscurit.
Mais cette disposition incline des votes du triforium forait de
relever le chneau D et par consquent le comble E; il restait un espace
FG, que nous supposions plein, nous en tenant  la premire trave de la
nef laisse dans son tat primitif[187]. Or cet intervalle entre l'appui
de la fentre haute et l'arc du triforium tait perc de roses J 
meneaux trs-singuliers, et destines autant  allger la construction
qu' donner de la lumire sous le comble E. Les jours de grandes
crmonies, ces roses taient utilises pour dcorer l'difice 
l'intrieur. La grande lvation du mur du triforium portant le chneau
D avait permis de construire les arcs-boutants H I  double vole avec
une pile K intermdiaire. De plus, la naissance des grandes votes tait
maintenue par des sous arcs-boutants L portant les pannes du comble E.
Ces arcs-boutants L taient eux-mmes contrebutts par les arcs-boutants
infrieurs M, qui maintenaient en mme temps les votes du triforium.
Cette construction, solide, ingnieuse et belle en mme temps, tait
rendue stable  tout jamais par les normes contreforts N, qui seuls
prsentent un cube considrable de matriaux poss  l'extrieur de
l'difice.

La figure 3 donne l'aspect extrieur, et la figure 4 l'aspect intrieur
(coupe longitudinale) de deux traves primitives de la cathdrale et
d'une trave modifie pendant le cours du XIIIe sicle. La coupe fait
voir avec quel soin le poids des constructions tait rparti sur les
piles, et combien dj,  cette poque, les constructeurs cherchaient 
viter les _murs_. En effet, sous l'appui des grandes fentres A du
triforium, faites pour tre vues de la nef, sont mnags des arcs de
dcharge.

La tradition de la construction romane est donc dj compltement
abandonne dans la cathdrale de Paris de la fin du XIIe sicle; il n'y
a plus que des piles et des arcs. Le systme de la construction ogivale
est franchement crit dans ce remarquable monument.

Malheureusement, cette glise reut trs-promptement d'importantes
modifications qui sont venues en altrer le caractre si simple et
grandiose. De 1235  1240[188] un incendie, dont l'histoire ne fait nulle
mention, mais dont les traces sont visibles sur le monument, dtruisit
les charpentes suprieures et les combles E du triforium de la
cathdrale (voyez la coupe transversale fig. 2 et la coupe longitudinale
fig. 4); les meneaux des roses J furent calcins ainsi que leurs
claveaux et les bahuts O du grand comble. Il est probable que la seconde
vole I des arcs-boutants et les votes du triforium furent endommages.

Dj,  cette poque, d'autres cathdrales avaient t leves, et on
les avait perces de fentres plus grandes, garnies de brillants vitraux;
cette dcoration prenait chaque jour plus d'importance. Au lieu de
rparer le dommage survenu aux constructions de Notre-Dame de Paris, on
en profita pour supprimer les roses J perces au-dessus du triforium,
faire descendre les fentres hautes, en sapant leurs appuis jusqu'au
point P (voyez la coupe fig. 2, la face extrieure fig. 3 et la coupe
fig. 4); on enleva le chneau D, on dmolit les arcs-boutants H I 
double vole; on descendit le chneau D au niveau R, on abaissa les
triangles S des votes; on fit sur ces votes un dallage  double pente;
les grandes fentres A de la galerie furent coupes, ainsi qu'il est
indiqu en Q, fig. 3; et, n'osant plus laisser isoles les piles K, fig.
2, qui ne se trouvaient plus suffisamment trsillonnes par les
couronnements D abaisss, on tablit de grands arcs-boutants  une seule
vole de T en V. Les arcs-boutants sous-comble L, dtruits par le feu,
furent supprims, et les arcs-boutants M restrent seuls en place dans
une situation anormale, car ils taient trop hauts pour contrebutter les
votes du triforium seulement. Les corniches et les couronnements
suprieurs X furent refaits, les pinacles Z changs. Les fentres
hautes, agrandies, furent garnies de meneaux (fig. 3 et 4) trs-simples,
dont la forme et la sculpture nous donnent prcisment l'poque de ce
travail.  peine cette opration tait-elle termine  la hte (car
l'examen des constructions dnote une grande prcipitation), que l'on
entreprit, vers 1245, de faire des chapelles U, entre les saillies
formes  l'extrieur par les gros contreforts de la nef[189]. Ces
chapelles furent leves galement avec une grande rapidit; leur
construction eut pour rsultat de faire disparatre la claire-voie A'
(voyez les fig. 2 et 3)[190] qui donnait du jour au-dessus des votes du
deuxime bas-ct, et de rendre l'coulement des eaux plus difficile. En
examinant le plan (fig. 1), on peut se rendre compte du fcheux effet
produit par cette adjonction. Les deux pignons du transsept se
trouvaient alors dbords par la saillie de ces chapelles.
Comparativement  la nouvelle dcoration extrieure de la nef, ces deux
pignons devaient prsenter une masse lourde; on les dmolit, et, en
1257, on les reconstruisit  neuf, ainsi que le constate l'inscription
sculpte  la base du portail sud. Entre les contreforts du choeur,
trois chapelles au nord et trois chapelles au sud, compris la petite
porte rouge qui donnait dans le clotre, furent bties en mme temps,
pour continuer la srie des chapelles de la nef. Ces travaux, vu leur
importance et le soin apport dans leur excution, durent exiger
plusieurs annes. En 1296, Matiffas de Bucy, vque de Paris, commena
la construction des chapelles du choeur, entre les contreforts du XIIe
sicle, en les dbordant de 1m,50 environ. Ce fut alors aussi que l'on
refit les grands pinacles des arcs-boutants de cette partie de
l'difice, et que l'on ouvrit, dans la partie circulaire du triforium,
de grandes fentres surmontes de gbles  jour,  la place des fentres
coupes prcdemment. Ces ouvrages durent tre termins vers 1310. En
mme temps que l'on reconstruisait les pignons du transsept
(c'est--dire vers 1260), on refit, au nord, un arc-boutant  double
vole, le premier aprs le croisillon. C'tait un essai de
reconstruction des anciens arcs-boutants du XIIe sicle, probablement
conservs jusqu'alors autour du choeur, bien que l'on et fait subir aux
fentres hautes, vers 1230, le mme changement qu'on avait impos 
celles de la nef. Il n'tait plus possible de rien ajouter  ce vaste
difice, achev vers 1230 et remani pendant prs d'un sicle. Son plan
ne fut plus modifi depuis lors; nous le donnons ici (fig. 0) tel qu'il
nous est rest[191]. Les tours de la faade demeurrent inacheves; les
flches en pierre dont la souche existe au sommet,  l'intrieur, ne
furent jamais montes. Une flche en bois, leve au commencement du
XIIIe sicle, recouverte de plomb, surmonta la croise du transsept
jusqu' la fin du sicle dernier (voy. FLCHE). Ces changements, faits 
un monument complet, immdiatement aprs sa construction, donnent
l'histoire des programmes de cathdrales qui se succdrent en France
pendant tout le cours du XIIIe sicle.

Dans l'origine, peu ou point de chapelles, un seul autel principal, le
trne de l'vque plac derrire  l'abside. Tout autour, dans des
collatraux larges, la foule;  l'entre du choeur, donnant sur le
transsept, une tribune pour lire l'ptre et l'vangile; les stalles du
chapitre dans le choeur des deux cts de l'autel. La cathdrale, dans
cet tat, c'est--dire au moment o elle prend une grande importance
morale et matrielle, se rapproche plus de la basilique antique que des
glises monastiques, dj toutes munies,  l'abside au moins, de
nombreuses chapelles. C'est une immense salle, dont l'objet principal
est l'autel, et la _cathedra_, le sige du prlat, signe de la justice
piscopale. Le monument vient donc ici pleinement justifier ce que nous
avons dit au commencement de cet article. Mais un seul exemple n'est pas
une preuve; ce peut tre une exception. Examinons d'autres cathdrales
de la France d'alors.

 Bourges, il existait encore, au milieu du XIIe sicle, une cathdrale
btie pendant le XIe, d'une dimension assez restreinte, si l'on en juge
par la crypte qui existe encore au centre du choeur et qui donne le
primtre de l'ancienne abside. En 1172, l'vque tienne projette de
btir un nouvel edifice[192]. Toutefois, il ne parat pas que l'excution
de ce grand monument ait t commence avant les premires annes du
XIIIe sicle. En voici le plan (fig. 6)[193].  l'abside, seulement cinq
trs-petites chapelles; doubles collatraux comme  Notre-Dame de Paris;
pas de transsept; l'unit d'objet, dans ce plan, est encore plus marque
que dans le plan de la cathdrale de Paris. Outre les entres de la
faade, deux portes sont mnages en A et B; et c'est (comme 
Notre-Dame de Paris,  la porte Sainte-Anne) avec des fragments de
sculpture appartenant au XIIe sicle que ces portes sont bties[194]. On
lve, vers le milieu du XIIIe sicle, deux porches en avant de ces
portes.  ct sont mnags deux larges escaliers qui descendent  une
glise souterraine,  doubles bas-cts, enveloppant l'ancienne crypte
de la cathdrale du XIe sicle. Les petites chapelles absidales
n'apparaissent pas dans l'glise infrieure; elles sont portes en
encorbellement (voy. CHAPELLE) Sur un pilier accost de deux colonnes
dgages. Cette glise infrieure n'est pas une ncessit du culte, mais
une ncessit de construction;  la fin du XIIe sicle, les remparts
romains de la ville de Bourges s'levaient  quelques mtres de l'abside
de l'ancienne cathdrale, qui ne dpassait pas le sanctuaire de celle
actuelle. Voulant faire pourtourner les doubles collatraux, les
constructeurs se trouvaient obligs de descendre dans les fosss de la
ville; il y avait donc ncessit de faire un tage infrieur, ce qui fut
fait avec un luxe de construction remarquable; car de toute la
cathdrale de Bourges, c'est cet tage infrieur qui est le mieux bti;
l, rien n'a t pargn, ni les matriaux qui sont d'une belle qualit,
ni la taille, ni mme la sculpture, qui est du plus beau caractre. Mais
la cathdrale de Bourges tait en retard. Sa partie orientale, sortie de
terre seulement vers 1220, tait  peine leve  la hauteur des votes
du deuxime collatral, que les ressources taient moins abondantes. La
construction s'en ressentit, et toutes les parties suprieures de cet
immense vaisseau furent termines tant bien que mal,  la hte, et
probablement en rduisant la hauteur de la nef, qui, nous le croyons,
avait t projete sur une coupe plus lance (voy. ARCHITECTURE
RELIGIEUSE, fig. 34, la coupe de cette cathdrale). La partie antrieure
de la nef ne fut acheve qu'au XIVe sicle, et le sommet de la faade
avec ses deux tours qu'au XVIe. Des chapelles latrales vinrent gter ce
beau plan, et entourer le colosse d'une dcoration parasite; mais, 
partir de la fin du XIIIe sicle, bien peu de cathdrales en France
purent se soustraire  la manie de ces chapelles latrales. La grande
ide premire qui les avait fait lever tait sortie de l'esprit du
clerg pendant le cours de ce sicle. Les confrries, les corporations,
des familles mme, en donnant des sommes pour achever ou rparer le
monument national, voulaient avoir leur chapelle; on n'obtenait plus
d'argent qu' ce prix.

Les parties suprieures de la cathdrale de Bourges se ressentent du
dfaut d'unit; dfigures aujourd'hui par des restaurations barbares
qui n'appartiennent  aucune poque,  aucun style, on n'en peut plus
juger; mais nous les avons vues encore, il y a quinze ans, telles que
les sicles nous les avaient laisses; il semblait que l'emploi des
sommes successives et t fait sans tenir compte du projet primitif;
c'tait comme une montagne sur laquelle chacun lve  son gr la
construction qui lui convient. Les architectes appels successivement 
la terminer ou  consolider des constructions leves avec des moyens
insuffisants, y ajoutrent, l'un un arc-boutant, l'autre un couronnement
de contrefort incompltement charg. Certainement celui qui avait conu
le plan et lev le choeur jusqu' la hauteur des votes avait projet
un difice qui ne prsentait pas ces superftations et cette confusion;
et il faut se garder de juger l'art des hommes du commencement du XIIIe
sicle avec ce que nous donne aujourd'hui la cathdrale de Bourges[195].

La cathdrale de Bourges nous reprsente mieux encore une salle destine
 une grande assemble que la cathdrale de Paris, non-seulement dans
son plan, par l'absence du transsept, mais dans sa coupe, par la
disposition des deux galeries tages, l'une au-dessus du second
bas-ct donnant dans le premier bas-ct, l'autre au-dessus des votes
de ce premier bas-ct donnant dans la nef centrale. C'tait l un moyen
de mnager des vues sur le milieu du vaisseau, et de permettre  de
nombreux spectateurs de voir ce qui se passait dans la grande nef. Ne
perdons pas de vue que les cathdrales n'taient pas, au XIIIe sicle,
seulement destines au culte; on y tenait des assembles, on y
discutait, on y reprsentait des mystres, on y plaidait, on y vendait,
et les divertissements profanes n'en taient pas exclus[196], par exemple,
la fte des Innocents  Laon, qui se clbrait le 28 dcembre; la fte
des Fous, etc.; ces farces furent difficilement supprimes, et nous les
voyons encore persister pendant le XVe sicle.

Mais les dispositions particulires  la cathdrale de Bourges nous ont
fait sortir de la voie chronologique, dans laquelle il est ncessaire de
revenir pour mettre de l'ordre dans notre sujet.

En 1131, un incendie terrible dtruit la ville de Noyon et sa
cathdrale. L'vque Simon, qui occupait alors le sige piscopal de
Noyon, n'tait pas en tat de rparer le dsastre; ses finances taient
puises par la construction de l'abbaye d'Ourscamp; alors, le mouvement
qui, quelques annes plus tard, allait porter le haut clerg sculier et
les fidles  lever des cathdrales sur de vastes plans, n'tait pas
prononc. Le successeur de Simon, Beaudoin II, prlat rempli de
prvoyance, prudent, rgulier, sut administrer son diocse avec autant
de sagesse que d'nergie; il tait li d'amiti avec saint Bernard,
honor de la confiance et de la faveur de Suger. Dans son excellente
notice archologique sur Notre-Dame de Noyon, M. Vitet croit devoir
faire remonter la construction de cette glise, telle que nous la voyons
aujourd'hui,  l'piscopat de Beaudoin; non-seulement nous partageons
l'opinion mise par M. Vitet, mais nous serons plus affirmatif que lui,
car nous appuierons ses preuves historiques de preuves plus sres
encore, tires de l'examen du monument mme. Nous venons de dire que
Suger honorait l'vque Beaudoin d'une confiance particulire, et Suger
tait, comme chacun sait, fort proccup de la construction des glises;
il fit rebtir entirement celle de son abbaye, et les portions qui nous
restent de ces constructions ont un caractre remarquable pour l'poque
o elles furent leves. Elles font un grand pas vers le systme ogival;
elles abandonnent presque entirement la tradition romane. Qui Suger
employa-t-il pour lever l'glise abbatiale de Saint-Denis? cela nous
serait difficile  savoir. L'illustre abb et ses successeurs ne nous en
disent rien; ils conservent pour eux (et cela se conoit) tout l'honneur
de cette entreprise;  les en croire, les moines suffirent  tout. Mais
il y a, dans l'histoire de cette dification, tant de fables, de faits
videmment prsents avec l'intention de frapper la foule de respect et
d'admiration, que nous ne pouvons y attacher une vritable importance
historique[197]. Suger tait aussi bon politique que religieux sincre; il
tait plus qu'aucun autre  mme de se servir des hommes que pourait lui
fournir l'poque o il vivait; c'tait un esprit clair, et, comme on
dirait aujourd'hui, amateur du progrs. Son glise le prouve; elle est
en avance de vingt ou trente ans sur les constructions que l'on levait
alors, mme dans le domaine royal. Qu'il ait t le premier  former
cette cole nouvelle de constructeurs, ou qu'il ait su voir le premier
qu' ct de l'cole monacale il se formait une cole laque
d'architectes,  nos yeux le mrite serait le mme; mais ce qui est
incontestable, c'est la physionomie, nouvelle pour le temps, des
constructions leves par lui  Saint-Denis. Or nous retrouvons,  la
cathdrale de Noyon, la mme construction, les mmes procds
d'appareil, les mmes profils, les mmes ornements qu' Saint-Denis.
Nous y voyons ce singulier mlange du plein cintre et de l'ogive.
L'glise de Saint-Denis de Suger et la cathdrale de Noyon semblent
avoir t bties par le mme atelier d'ouvriers. L'abb et l'vque sont
lis d'amiti; Suger est  la tte du pays: quoi de plus naturel que de
supposer que l'vque Beaudoin, le voyant rebtir l'glise de son abbaye
sur des dispositions et avec des moyens de construction neufs pour
l'poque, se soit adress  lui pour avoir les matres des oeuvres et
ouvriers ncessaires  la reconstruction de sa cathdrale ruine par un
incendie? Si ce ne sont pas l des preuves, il nous semble que ce sont
au moins des prsomptions frappantes. M. Vitet a compris toute
l'importance qu'il y a  prciser d'une manire rigoureuse la date de la
construction de la cathdrale de Noyon. Cette importance est grande en
effet, car la cathdrale de Noyon est un monument de transition, et un
monument de transition en avance sur son temps. Il prcde de quelques
annes la construction des cathdrales de Paris et de Soissons.
Faudrait-il donc voir, dans l'glise de Saint-Denis et dans les
cathdrales de Noyon et de Senlis, le berceau de l'architecture ogivale?
Et Suger,  la fois abb et ministre, serait-il le premier qui et t
chercher les constructeurs en dehors des monastres, qui et compris que
les arts et les sciences touffaient dans les clotres et ne pouvaient
plus se dvelopper sous leur ombre? Voil des questions que nous
laissons  rsoudre  plus habiles que nous.

Mais avant d'entamer la description des monuments, que l'on nous
permette encore un argument. Saint-Bernard s'tait,  plusieurs
reprises, lev contre le got des sculptures rpandues dans les glises
clunisiennes; son esprit droit, positif, clair, tait choqu par ces
reprsentations des scnes singulirement travesties de l'Ancien et du
Nouveau Testament, ces lgendes, cette faon barbare de figurer les
vices et les vertus qui tapissaient les chapiteaux des glises romanes.
 Vzelay mme, au milieu de ces images les plus trangement sculptes,
il n'avait pas craint de qualifier ces arts de barbares et d'impies, de
les stigmatiser comme contraires  l'esprit chrtien; aussi, lorsqu'il
tablit la rgle de Cteaux, voulut-il protester contre ce qu'il
regardait comme une monstruosit, en s'abstenant de toute reprsentation
sculpte.

Les mes de la trempe de celle de saint-Bernard sont rarement comprises
par la foule; quand elles sont soutenues par des vertus clatantes, une
conviction inbranlable et une loquence entranante, tant qu'elles
demeurent au milieu de la socit, elles exercent une pression sur ses
gots et ses habitudes; mais sitt qu'elles ont disparu, ces gots et
ces habitudes reprennent leur empire; toutefois, de la protestation d'un
esprit convaincu, il reste une trace ineffaable. Faites honte  un
homme de ses gots dpravs, montrez-les-lui sous le ct odieux et
ridicule, il ne se corrigera peut-tre pas, mais il modifiera la forme,
l'expression de ces gots. La protestation de saint-Bernard ne changea
pas les gots de la nation pour les arts plastiques, heureusement; mais
il est certain qu'elle les modifia, et les modifia en les forant de se
diriger vers le vrai, vers le beau. Cette rvolution se fait prcisment
au moment o les arts se rpandent en dehors du clotre, et deviennent
le partage des laques.

 Saint-Denis, les trangets contre lesquelles saint-Bernard s'tait
lev ont dj disparu. Dans nos cathdrales des XIIe et XIIIe sicles,
il n'en reste plus trace. Sur les chapiteaux et dans les intrieurs, des
ornements emprunts  la Flore locale; jamais ou trs-rarement des
figures, des scnes sculptes; il semble que la voix de saint-Bernard
tonnait encore aux oreilles des imagiers.

Dans nos cathdrales, l'iconographie se rgle sous la haute direction
des vques; les ouvriers laques ne tombent plus dans ces bizarreries
affectionnes par les moines des XIe et XIIe sicles. La sculpture
cherche moins  surprendre ou terrifier, qu' instruire et expliquer; ce
n'est plus de la superstition, c'est de la foi, de la posie, de la
science.

Ainsi, constatons bien ce fait: avec le besoin d'lever nos grandes
cathdrales, nat un systme de construction nouveau, apparat un art
nouveau, en dehors de l'influence des ordres monastiques, et presqu'en
opposition avec l'esprit de ces ordres.

Revenons  la cathdrale de Noyon. C'est donc vers 1150 qu'elle fut
commence; l'glise de Saint-Denis, btie par Suger, avait t ddie en
1140 et 1144.

Nous donnons (fig. 7) le plan de la cathdrale de Noyon[198]. Le choeur,
le transsept appartiennent  la construction de Beaudoin; la nef parat
n'avoir t termine que vers la fin du XIIe sicle. Nous ne pouvons
mieux faire ici que de citer M. Vitet[199], pour expliquer la forme de ce
plan et le mlange prononc du plein cintre et de l'ogive dans cette
glise dj toute ogivale comme construction:

Lorsque Beaudoin II entreprit la reconstruction de sa cathdrale, il
existait  Noyon une commune depuis longtemps tablie, et consacre par
une paisible jouissance, mais place en quelque sorte sous la tutelle de
l'vque. C'est le reflet de cette situation que nous prsente
l'architecture de l'glise. Le nouveau style avait dj fait trop de
chemin  cette poque pour qu'il ne ft pas franchement adopt, surtout
dans un difice sculier et dans une ville en possession de ses
franchises; mais en mme temps le pouvoir temporel de l'vque avait
encore trop de ralit pour qu'il ne ft pas fait une large part aux
traditions canoniques. Nous ne prtendons pas que cette part ait t
rgle par une transaction explicite, ni mme qu'il soit intervenu
aucune convention  ce sujet: les faits de ce genre se passent souvent
presque  l'insu des contemporains. Que de fois nous agissons sans nous
douter que nous obissons  une loi gnrale; et cependant cette loi
existe, c'est elle qui nous fait agir, et d'autres que nous viendront
plus tard en signaler l'existence et en apprcier la porte. C'est ainsi
que l'vque et les chanoines, tout en confiant la conduite des travaux
 quelque matre de l'oeuvre laque, parce que le temps le voulait
ainsi, tout en le laissant btir  sa mode, lui auront recommand de
conserver quelque chose de l'ancienne glise, d'en rappeler l'aspect en
certaines parties, et de l tous ces pleins cintres dont l'extrieur de
l'difice est perc, de l ces grandes arcades circulaires qui lui
servent de couronnement tant au dedans qu'au dehors. Il est vrai que les
profils dlis de ces arcades les rendent aussi lgres que des ogives;
l' obissance de l'artiste laque ne pouvait pas tre plus complte;
elle consistait dans la forme et non pas dans l'esprit.

C'est encore pour complaire aux souvenirs et aux prdilections des
chanoines que le plan semi-circulaire des transsepts aura t maintenu:
la vieille glise avait probablement ses bras ainsi arrondis, suivant
l'ancien type byzantin. Mais tout en conservant cette forme, on semble
avoir voulu racheter l'antiquit du plan par un redoublement de
nouveaut dans l'lvation. Remarquez en effet que ces transsepts en
hmicycles sont percs de deux rangs de fentres  ogive, tandis que,
dans la nef, bien qu'elle soit videmment postrieure, toutes les
fentres sont  plein cintre.

Il est trs-probable aussi que la forme arrondie de ces deux transsepts
a t conserve en souvenir de la cathdrale de Tournay, cette soeur de
notre cathdrale.  Tournay, en effet, les deux transsepts byzantins
subsistent encore aujourd'hui dans leur majest primitive, avec leur
ceinture de hautes et massives colonnes. En 1153, la sparation des deux
siges n'tait prononce que depuis sept annes. La mmoire de ces
admirables transsepts tait encore toute frache, et c'est peut-tre en
tmoignage de ses regrets, et comme une sorte de protestation contre la
bulle du Saint-Pre[200], que le chapitre de Noyon voulut que les
transsepts de sa nouvelle glise lui rappelassent, au moins par leur
plan, ceux de la cathdrale qu'il avait perdue...

L'incendie de 1131 ne fut pas le seul qui attaqua la cathdrale de
Noyon; en 1152, la ville fut brle, et la cathdrale fut probablement
atteinte; mais alors ou l'glise de Beaudoin n'tait pas commence, ou
elle tait  peine sortie de terre, et l'incendie ne put dtruire que
des constructions provisoires faites pour que le culte ne ft pas
interrompu pendant la construction du nouveau choeur. En 1238, le feu
dvasta, pour la troisime fois, une grande partie de la ville. En 1293,
quatrime incendie, qui brla les charpentes de la nouvelle cathdrale
et lui causa des dommages considrables. Ces dvastations successives
expliquent certaines singularits que l'on remarque dans les
constructions de la cathdrale de Noyon. Nous allons y revenir.

Observons d'abord que le plan du choeur de la cathdrale de Noyon est
accompagn de cinq chapelles circulaires et de quatre chapelles carres;
or ces chapelles sont la partie la plus ancienne de toute l'glise. Nous
avons vu et nous verrons que les plans des cathdrales bties vers la
fin du XIIe sicle et le commencement du XIIIe, comme Notre-Dame de
Paris, Bourges, Laon, Chartres, sont totalement ou presque totalement
dpourvues de chapelles. Mais Noyon prcde le grand mouvement qui porte
les vques et les populations  lever de nouvelles cathdrales, mais
le plan de Noyon est encore soumis  l'influence canonique ou
conventuelle, mais enfin Noyon suit la construction de l'glise de
Saint-Denis, qui possde de mme des chapelles circulaires et des
chapelles carres  l'abside. Si nous examinons le plan de Notre-Dame de
Noyon, nous voyons encore qu' l'entre du choeur, aprs les deux piles
des transsepts, sont leves deux piles aussi paisses. En regard, les
maonneries des bas-cts ont galement une grande force, et contiennent
des escaliers. Des tours sont commences sur ce point, elles ne furent
jamais termines. Dans la nef, dont la construction parait tre comprise
entre les annes 1180 et 1190, nous voyons cinq traves presque carres
portes par des piles formes de faisceaux de colonnes, et divises par
des colonnes monocylindriques. Cette disposition indique nettement des
votes composes d'arcs ogives portant sur les grosses piles, avec arcs
doubleaux simples sur les piles intermdiaires (fig. 8). C'est, en
effet, le mode adopt pour la construction des votes de Notre-Dame de
Paris, de Bourges et de Laon; cependant, contrairement  cette
disposition si bien crite dans le plan de la nef, les votes sont
construites conformment  l'usage adopt au XIIIe sicle, c'est--dire
que chaque pile, grosse ou fine, porte arcs doubleaux et arcs ogives
(voy. fig. 7); seulement les arcs doubleaux des grosses piles sont plus
pais que ceux poss sur les piles intermdiaires. Il y a lieu de croire
que ces votes de la nef furent en partie refaites aprs l'incendie de
1238, les gros arcs doubleaux seuls auraient t conservs; et, au lieu
de refaire ces votes ainsi qu'elles avaient exist, c'est--dire avec
arcs ogives portant seulement sur les grosses piles, on aurait suivi
alors la mthode adopte partout. Si nous examinons les profils de ces
arcs ogives et des arcs doubleaux portant sur les piles intermdiaires,
nous voyons qu'en effet ces profils ne paraissent pas appartenir  la
fin du XIIe sicle. Les votes du choeur et des chapelles absidales
seules sont certainement de la construction primitive; leurs nervures
sont ornes de perles, de rosettes trs-dlicates, comme les arcs des
votes de la partie antrieure de l'glise de Saint-Denis. Quoi qu'il en
soit, la cathdrale de Noyon tait compltement termine  la fin du
XIIe sicle, et, sauf quelques adjonctions et restaurations faites aprs
l'incendie de 1293 et aprs les guerres du XVIe sicle, elle est
parvenue jusqu' nous  peu prs dans sa forme premire.

 Noyon, comme  la cathdrale de Paris, et comme dans l'glise de
Saint-Denis construite par Suger, les collatraux sont surmonts d'une
galerie vote au premier tage[201]. En examinant la coupe du choeur, on
voit que l'arcature qui surmonte la galerie du premier tage n'est qu'un
faux triforium, simple dcoration plaque sur le mur qui est lev dans
la hauteur du comble en appentis recouvrant les votes du premier tage.
Dans la nef, cette arcature est isole; c'est un vritable triforium
comme  la cathdrale de Soissons dans le croisillon sud (voy.
ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 31). Une belle salle capitulaire et un
clotre du XIIIe sicle accompagnent, du ct nord, la nef de la
cathdrale de Noyon (voy. CLOTRE, SALLE CAPITULAIRE). Deux grosses
tours, fort dfigures par des restaurations successives, et dont les
flches primitives ont t remplaces, si jamais elles ont t faites,
par des combles en charpente, sont leves sur la faade. Quant au
porche, il date du commencement du XIVe sicle; mais cette partie de
l'difice n'offre aucun intrt.

Il est une cathdrale qui remplit exactement les conditions imposes aux
reconstructions de ces grands difices  la fin du XIIe sicle et au
commencement du XIIIe, c'est celle de Laon. On a voulu voir, dans la
cathdrale actuelle de Laon, celle qui fut reconstruite ou rpare aprs
les dsastres qui signalrent, en 1112, l'tablissement de la commune.
Cela n'est pas admissible; le monument est l, qui, mieux que tous les
textes, donne la date prcise de sa reconstruction, et nous n'avons pas
besoin de revenir l-dessus aprs les observations que M. Vitet a
insres sur la cathdrale de Laon dans sa _Monographie de Notre-Dame de
Noyon_.

La cathdrale de Laon (fig. 9) prsente en plan une grande nef avec
collatraux, coupe  peu prs vers son milieu par des transsepts;
l'abside se termine carrment. Deux chapelles sont seulement pratiques
vers l'est aux deux extrmits des bras de croix. La ville de Laon
tait, pendant les XIIe et XIIIe sicles, une ville riche, populeuse,
turbulente; elle s'tablit  main arme une des premires en commune, et
obtint de Philippe-Auguste, aprs bien des tumultes et des violences, en
1191, une _paix_, ou confirmation de la commune, moyennant une rente
annuelle de deux cents livres parisis[202]. C'est probablement peu de
temps aprs l'octroi de cette _paix_ que les citoyens de Laon,
possesseurs tranquilles de leurs franchises, aidrent les vques de ce
diocse  lever l'admirable difice que nous voyons encore aujourd'hui.

De toutes les populations urbaines qui, dans le nord de la France,
s'tablirent en commune, celle de Laon fut une des plus nergiques, et
dont les tendances furent plus particulirement dmocratiques. Le plan
donn  leur cathdrale fut-il une sorte de concession  cet esprit?
Nous n'oserions l'affirmer; il n'en est pas moins certain que ce plan
est celui de toutes nos grandes cathdrales qui se prte le mieux, par
sa disposition, aux runions populaires. C'est dans ce vaisseau, qui
conserve tous les caractres d'une salle immense, que pendant plus de
trois sicles, se passrent,  certaines poques de l'anne, les scnes
les plus tranges. Nous avons dit dj qu'on y clbrait, le 28
dcembre, la fte des Innocents[203], o les enfants de choeur, portant
chapes, occupaient les hautes stalles et chantaient l'office avec toute
espce de bouffonneries; le soir, ils taient rgals aux frais du
chapitre[204]. Huit jours aprs, venait la fte des Fous. La veille de
l'piphanie, les chapelains et choristes se runissaient pour lire un
pape, qu'on appelait le patriarche des Fous. Ceux qui s'abstenaient de
l'lection payaient une amende. On offrait au patriarche le pain et le
vin de la part du chapitre, qui donnait, en outre,  chacun, huit livres
parisis pour le repas. Toute la troupe se revtait d'ornements bizarres,
et avait, les deux jours suivants, l'glise entire  sa disposition.
Aprs plusieurs cavalcades par la ville, la fte se terminait par la
grande procession des _rabardiaux_. Ces farces furent abolies en 1560;
mais le souvenir s'en conserva dans l'usage, qui subsista jusqu'au
dernier sicle, de distribuer,  la messe de l'piphanie, des couronnes
de feuilles vertes aux assistants[205]... Au XVe sicle, de nombreux
mystres furent reprsents dans la cathdrale de Laon, et les chanoines
eux-mmes ne ddaignrent pas d'y figurer comme acteurs[206]. En 1462, aux
ftes de la Pentecte, on joua la passion de N.-S. Jsus-Christ,
distribue en cinq journes... Le 26 aot 1476, on reprsenta un mystre
intitul: _Les Jeux de la vie de Monseigneur saint Denys_. Afin de
faciliter la reprsentation, la messe fut dite  huit heures et les
vpres chantes  midi[207]...

Si le chapitre et les vques de Laon croyaient ncessaire de faire de
semblables concessions morales aux citoyens, ne peut-on admettre que
cette tolrance influa sur les dispositions primitives du plan de la
cathdrale? Aprs les luttes et les scnes tragiques qui ensanglantrent
l'tablissement de la commune de Laon, lorsque, par l'entremise du
pouvoir royal, cette commune fut dfinitivement constitue, il est
probable que, d'un commun accord, le chapitre, l'vque et les bourgeois
levrent cet difice  la fois religieux et civil. C'est par des
concessions de ce genre que le clerg put amener les citoyens d'une
ville riche  faire les sacrifices d'argent ncessaires  la
construction d'un monument qui devait servir non-seulement au culte,
mais mme  des assembles profanes. Nous ne nous dissimulons pas
combien ces conjectures paratront tranges aux personnes qui n'ont pas,
pour ainsi dire, vcu dans la socit du moyen ge, qui croient que
cette socit tait soumise  un rgime purement fodal et thocratique;
mais quand on pntre dans cette civilisation qui se forme au XIIe
sicle et se dveloppe au XIIIe, on voit  chaque pas natre un besoin
de libert si prononc  ct de privilges monstrueux, une tendance si
active vers l'unit nationale, qu'on n'est plus tonn de trouver le
haut clerg dispos  aider  ce mouvement et cherchant  le diriger
pour ne pas tre entran et dbord. Les vques aimaient mieux ouvrir
de vastes difices  la foule, sauf  lui permettre parfois des
saturnales pareilles  celles dont nous venons de donner un aperu,
plutt que de se renfermer dans le sanctuaire, et de laisser bouillonner
en dehors les ides populaires. Sous les votes de la grande cathdrale,
quoique profanes, les assembles des citoyens taient fortement
empreintes d'un caractre religieux. Les populations urbaines
s'habituaient ainsi  considrer la cathdrale comme le centre de toute
manifestation publique. Les vques et les chapitres avaient raison; ils
comprenaient leur poque; ils savaient que, pour civiliser des esprits
encore grossiers, faciles  entraner, unis par un profond sentiment
d'union et d'indpendance, il fallait que le monument religieux par
excellence ft le pivot de tout acte public.

Laon est une ville turbulente qui, pendant un sicle, est en lutte
ouverte avec son seigneur, l'vque. Aprs ces troubles, ces
discussions, le pouvoir royal qui, par sa conduite, commence  inspirer
confiance en sa force, parvient  tablir la paix; mais on se souvient,
de part et d'autre, de ces luttes dans lesquelles seigneurs et peuple
ont galement souffert; il faut se faire des concessions rciproques
pour que cette paix soit durable; la cathdrale se ressent de cette
sorte de compromis; sa destination est religieuse, son plan conserve un
caractre civil.

 Noyon, d'autres prcdents amnent des rsultats diffrents.

En l'anne 1098, dit M. A. Thierry[208], Baudri de Sarchainville,
archidiacre de l'glise cathdrale de Noyon, fut promu, par le choix du
clerg de cette glise,  la dignit piscopale. C'tait un homme d'un
caractre lev, d'un esprit sage et rflchi. Il ne partageait point
l'aversion violente que les personnes de son ordre avaient en gnral
contre l'institution des communes. Il voyait dans cette institution une
sorte de ncessit sous laquelle, de gr ou de force, il faudrait plier
tt ou tard, et croyait qu'il valait mieux se rendre aux voeux des
citoyens que de verser le sang pour reculer de quelques jours une
rvolution invitable... De son propre mouvement, l'vque de Noyon
convoqua en assemble tous les habitants de la ville, clercs,
chevaliers, commerants et gens de mtier. Il leur prsenta une charte
qui constituait le corps des bourgeois en association perptuelle, sous
des magistrats appels jurs, comme ceux de Cambrai...

M. Vitet a donc raison de dire[209] que lorsque Beaudoin II entreprit la
reconstruction de sa cathdrale, il existait  Noyon une commune depuis
longtemps tablie, et _consacre par une paisible jouissance_, mais
place en quelque sorte sous la tutelle de l'vque.

Aussi la cathdrale de Noyon prsente-t-elle le plan d'un difice
religieux: abside avec chapelles, transsepts avec croisillons arrondis.
L, le clerg est rest le directeur de l'oeuvre, il n'a besoin de faire
aucune concession; il n'a pas eu recours, non plus que la commune,
lorsqu'il commena l'oeuvre,  l'intervention du pouvoir royal. Il entre
dans la cathdrale de Noyon moins d'lments laques que dans celle de
Senlis, par exemple, construite en mme temps, et o l'ogive domine sans
partage. Mais la cathdrale de Noyon est de prs de cinquante annes
antrieure  celle de Laon; il n'est pas surprenant, objectera-t-on, que
son plan se rapproche davantage des traditions clricales; cela est
vrai. Cependant, nous avons vu le plan de la cathdrale de Bourges,
contemporaine de celle de Laon, o la tradition clricale est encore
conserve; nous verrons tout  l'heure le plan de la cathdrale de
Chartres, o, plus qu' Bourges encore, les donnes religieuses de
l'architecture romane sont observes. Laon, au contraire, possde un
plan dont le caractre est tranch; il a fallu faire une large part aux
ides laques. Peut-tre voudra-t-on prtendre encore que les vques de
Laon, ayant eu de frquents rapports avec l'Angleterre, leur cathdrale
aurait pris la disposition carre du plan de l'abside aux monuments de
ce pays; l'observation ne saurait tre admise, par la raison que les
absides carres anglaises sont postrieures  celle de la cathdrale de
Laon; le choeur de la cathdrale de Cantorbry, qui date du XIIe sicle,
est circulaire; les absides carres d'ly, de Lincoln, ne sont pas
antrieures  1230.

Ce n'est pas seulement cette abside carre qui nous frappe dans le plan
de la cathdrale de Laon (fig. 9), c'est encore la disposition des
collatraux avec galeries suprieures votes, comme  Notre-Dame de
Paris, comme  Noyon, comme  la cathdrale de Meaux dans l'origine;
c'est la place qu'occupent les chapelles circulaires des transsepts,
chapelles  deux tages; c'est la prsence de quatre tours aux quatre
angles des deux croisillons et d'une tour carre sur les piles de la
croise; c'est cette grande et belle salle capitulaire qui s'ouvre au
sud des premires traves de la nef; ce sont ces deux salles, trsors et
sacristies, qui avoisinent le choeur et sont rserves entre les
collatraux et les chapelles circulaires. On voit en tout ceci un plan
conu et excut d'un seul jet, une disposition bien franche commande
par un programme arrt. Quant au style d'architecture adopt dans la
cathdrale de Laon, il se rapproche de celui des parties de Notre-Dame
de Paris qui datent du commencement du XIIIe sicle; il est cependant
plus lourd, plus trapu; il faut dire aussi que les matriaux employs
sont plus grossiers.

 la fin du XIIIe sicle, ce beau plan fut dfigur par l'adjonction de
chapelles leves entre les saillies des contreforts de la nef. Une
salle fut rige au milieu du prau du clotre. C'est aussi pendant le
cours du XIIIe sicle que les dispositions premires du porche furent
modifies. Les sept tours taient surmontes de flches, dtruites
aujourd'hui (voy. CLOCHER).

Malgr son importance, la cathdrale de Laon fut leve avec une
prcipitation telle, que, sur quelques points, et particulirement sur
la faade, les constructeurs ddaignrent de prendre les prcautions que
l'on prend d'ordinaire, lorsque l'on btit des difices de cette
dimension: les fondations furent ngliges, ou bloques au milieu des
restes de substructions antrieures; on ne laissa pas le temps aux
constructions infrieures des tours de s'asseoir avant de terminer leurs
sommets. Il en rsulta des tassements ingaux, des dchirements qui
compromirent la solidit de la faade[210].

La cathdrale de Laon conserve quelque chose de son origine
dmocratique; elle n'a pas l'aspect religieux des glises de Chartres,
d'Amiens ou de Reims. De loin, elle parat un chteau plutt qu'une
glise; sa nef est, comparativement aux nefs ogivales et mme  celle de
Noyon, basse; sa physionomie extrieure est quelque peu brutale et
sauvage; et jusqu' ces sculptures colossales d'animaux, boeufs,
chevaux, qui semblent garder les sommets des tours de la faade (voy.
ANIMAUX), tout concourt  produire une impression d'effroi plutt qu'un
sentiment religieux, lorsqu'on gravit le plateau sur lequel elle
s'lve. On ne sent pas, en voyant Notre-Dame de Laon, l'empreinte d'une
civilisation avance et police, comme  Paris ou  Amiens; l, tout est
rude, hardi: c'est le monument d'un peuple entreprenant, nergique et
plein d'une mle grandeur. Ce sont les mmes hommes que l'on retrouve 
Coucy-le-Chteau, c'est une race de gants.

Nous ne quitterons pas cette partie de la France sans parler de la
cathdrale de Soissons. Cet difice fut certainement conu sur un plan
dont les dispositions rappellent le plan de la cathdrale de Noyon (fig.
10). Comme  Noyon, le transsept sud de la cathdrale de Soissons, qui
date de la fin du XIIe sicle, est arrondi, et il est flanqu  l'est
d'une vaste chapelle circulaire  deux tages, comme celles des
transsepts de Laon.  Soissons, ce croisillon circulaire possde un
bas-ct avec galerie vote au-dessus et triforium dans la hauteur du
comble de la galerie (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 30 et 31).
L'tage suprieur de la chapelle circulaire servait de trsor avant la
rvolution; tait-ce l sa destination primitive? C'est ce que nous ne
pourrions dire aujourd'hui, n'ayant aucune donne sur l'utilit de ces
chapelles  deux tages, que nous retrouvons encore  Saint-Remy de
Reims et dans la grande glise de Saint-Germer.

Que la cathdrale de Soissons ait t leve compltement pendant les
dernires annes du XIIe sicle, ou seulement commence, toujours est-il
que le choeur et la nef furent construits pendant les premires annes
du XIIIe sicle. Le choeur est accompagn de cinq chapelles circulaires
et de huit chapelles carres. C'est dj une modification au plan des
cathdrales de cette poque. Le transsept nord ne fut termin que plus
tard, ainsi que la faade.

Jusqu' prsent, nous voyons rgner, dans ces difices levs depuis le
milieu du XIIe sicle jusqu'au commencement du XIIIe[211], une sorte
d'incertitude; les plans de ces cathdrales franaises sont comme autant
d'essais subissant l'influence de programmes varis. On lve des
cathdrales nouvelles plus vastes que les glises romanes, pour suivre
le mouvement qui s'tait si bien prononc pendant les rgnes de Louis le
Jeune et de Philippe-Auguste; mais la _cathdrale_ type n'est pas encore
sortie de terre. Nous allons la voir natre dfinitivement et arriver,
en quelques annes,  sa perfection.

 la suite d'un incendie qui dtruisit de fond en comble la cathdrale
de Chartres, en 1020, l'vque Fulbert voulut reconstruire son glise.
Les travaux furent continus par ses successeurs  de longs intervalles.
En 1145, les deux clochers de la faade occidentale, que nous voyons
encore aujourd'hui, taient en pleine construction. En 1194, un nouvel
incendie ruina l'difice de Fulbert  peine achev. Les parties
infrieures de la faade occidentale, le clocher _vieux_ termin et la
souche du clocher _neuf_ rest en construction chapprent  la
destruction. Sur les dbris encore fumants de la cathdrale, Mlior,
cardinal-lgat du pape Clestin III, fit assembler le clerg et le
peuple de Chartres, et,  la suite de ses exhortations, tous se mirent 
l'oeuvre pour reconstruire, sur un nouveau plan, l'ancienne glise de
Notre-Dame[212]. L'vque Reghault de Mouon et les chanoines
abandonnrent le produit total de leurs revenus et de leurs prbendes
pendant trois annes.

... borjois et rente et mueble
Abandonrent en aie
Chascun selon sa menantie[213].

Philippe-Auguste, Louis VIII et saint Louis contriburent par leurs dons
 l'rection de la vaste glise.

Dj, en 1220, Guillaume le Breton parle de ses votes que l'on peut
comparer, dit-il,  une caille de tortue, et qui sont assez solides
pour dfier les incendies  venir.

La fig. 11 donne le plan de la cathdrale de Chartres. Ici, l'influence
religieuse parat tout entire. Trois grandes chapelles  l'abside,
quatre autres moins prononces entre elles, doubles bas-cts d'une
grande largeur; autour du choeur, vastes transsepts. L, le culte peut
dployer toutes ses pompes; le choeur, plus qu' Paris, plus qu'
Bourges, plus qu' Soissons et  Laon surtout, est l'objet principal;
c'est pour lui que l'glise est faite. Il faut supposer que l'glise de
Fulbert tait trs-vaste dj, car les cryptes qui existent, et datent
de son piscopat, occupent la surface entire du premier bas-ct; la
nef centrale et le choeur tant un terre-plein, le XIIIe sicle n'ajouta
donc  l'difice roman, comme surface, que le second bas-ct du choeur,
les chapelles absidales et les extrmits des deux transsepts.

Nous voyons se reproduire  Notre-Dame de Chartres un fait analogue 
ceux signals dans la construction des cathdrales de Paris et de
Bourges. Non-seulement les architectes du XIIIe sicle conservrent les
deux clochers occidentaux de l'glise du XIIe sicle, mais ils ne
voulurent pas laisser perdre les trois belles portes qui donnaient
entre dans la nef et taient autrefois places au fond d'un porche en A
(voyez le plan). On voit encore entre les deux tours la trace des
constructions de ce porche et l'amorce du mur de face. Les trois portes,
avec leurs belles statues, les tympans, voussures et fentres qui les
surmontent, replaces sur l'alignement des deux clochers, furent
couronnes par une rose s'ouvrant sous la vote de la nef centrale. La
construction de la cathdrale de Chartres fut conduite avec une
incroyable rapidit. L'empressement des populations, des seigneurs et
souverains,  mener l'oeuvre  fin ne fut nulle part plus actif. Aussi,
cet difice prsente-t-il une grande homognit de style; il devait
tre compltement achev vers 1240[214]. De 1240  1250, on ajouta des
porches aux deux entres des transsepts; la sacristie fut btie au nord,
proche le choeur,  la fin du XIIIe sicle, et, vers le milieu du XIVe
sicle, on leva, derrire l'abside, la chapelle Saint-Piat  deux
tages. C'est aussi pendant la seconde moiti du XIIIe sicle que fut
pos l'admirable jub qui fermait l'entre du choeur il y a encore un
sicle[215].

 Notre-Dame de Chartres, la nef est courte comparativement au choeur;
c'est probablement pour lui donner deux traves de plus que l'ancien
porche de la faade fut supprim et les portes avances au nu du mur
extrieur des tours. Voulant conserver, pour btir le choeur, la crypte
qui lui sert de fondations et les deux belles tours occidentales, il
n'tait pas possible de donner  l'glise une plus grande longueur.

Aux quatre angles du transsept, quatre tours B furent commences (voy.
fig. 12, prsentant le plan du premier tage de la moiti du choeur et
des transsepts de la cathdrale de Chartres); elles restrent
inacheves, ainsi que la tour centrale qui, probablement, devait
s'lever sur les quatre gros piliers C de la croise. Deux autres tours
A furent leves sur les deux dernires traves du second bas-ct du
choeur prcdant les chapelles absidales; ces tours restrent galement
inacheves  la hauteur des corniches suprieures du choeur. C'taient
donc neuf tours qui accompagnaient la grande cathdrale du pays
chartrain. Les tours situes en A, en avant du rond-point, appartiennent
 une disposition normande; beaucoup d'glises de cette province
possdaient des tours ainsi leves sur les bas-cts au del des
transsepts. Ce monument, compltement achev avec ses neuf flches se
surpassant en hauteur jusqu' la flche centrale, et produit un effet
prodigieux.

Une seule chapelle fut leve au sud, entre les contreforts de la nef,
en 1413. Au commencement du XVIe sicle, on termina le clocher nord du
portail qui tait rest inachev, et on dressa la gracieuse clture du
choeur que nous voyons encore aujourd'hui et qui seule a rsist en
partie aux mutilations que les chanoines firent subir au sanctuaire
pendant le dernier sicle. Toutes les verrires de cet difice sont de
la plus grande magnificence et datent du XIIIe sicle, sauf celles des
trois fentres du portail occidental, qui furent replaces avec leurs
baies et proviennent de l'glise du XIIe sicle.

Guillaume le Breton avait raison lorsque, en 1220, il disait que la
cathdrale de Chartres n'avait plus rien  craindre du feu. En 1836, un
terrible incendie consuma toute la charpente suprieure et le beau
beffroi du clocher vieux (voy. BEFFROI). La vieille cathdrale put
rsister  cette preuve; elle est encore debout telle que les
constructeurs du XIIIe sicle nous l'ont laisse; elle demeure comme un
tmoin de l'nergique puissance des arts de cette poque; et, du haut de
la colline qui lui sert de base, sa mle silhouette, qui de neuf flches
n'en possde que deux, est une cause d'tonnement et d'admiration pour
les trangers qui traversent la Beauce.

Nous ne trouvons plus  Chartres la galerie suprieure vote; un simple
triforium, dcor d'une arcature, laisse une circulation intrieure tout
au pourtour de la cathdrale, derrire les combles en appentis des
bas-cts. Cette glise, la plus solidement construite de toutes les
cathdrales de France[216], ne prsente, dans sa coupe transversale, rien
qui lui soit particulier, si ce n'est la disposition des arcs-boutants
(voy. ARCS-BOUTANTS, fig, 54).

Afin de conserver un ordre logique dans cet article, nous devons, quant
 prsent, laisser de ct certains dtails sur lesquels nous aurons 
revenir, et poursuivre notre examen sommaire des cathdrales leves au
commencement du XIIIe sicle. Jusqu' prsent, nous avons prsent des
plans dans lesquels il se rencontre des indcisions, des ttonnements,
l'empreinte de traditions antrieures.  Chartres mme, les fondations
de l'glise de Fulbert et la conservation des vieux clochers ne laissent
pas aux architectes toute leur libert.

En 1211, l'ancienne cathdrale de Reims, btie par Ebon, et qui datait
du IXe sicle, fut dtruite de fond en comble par un incendie. Cette
glise tait lambrisse, et affectait probablement la forme d'une
basilique. Ds l'anne suivante, en 1212, Albric de Humbert, qui
occupait le sige archipiscopal de Reims, posa la premire pierre de la
cathdrale actuelle; l'oeuvre fut confie  un homme dont le nom nous
est rest, Robert de Coucy. Si le monument tait champenois,
l'architecte tait d'une ville voisine du domaine royal; il ne faut pas
oublier ce fait. Le plan, conu par Robert de Coucy, tait vaste, tabli
sur des bases solides; cet architecte doutait de pouvoir l'excuter tel
qu'il l'avait projet; il doutait de l'tendue des ressources, et
peut-tre de la constance des Rmois. Ses doutes n'taient que trop
fonds. Cependant le projet de Robert fut rapidement excut jusqu' la
hauteur des votes des bas-cts, depuis le choeur jusqu' la moiti de
la nef environ. Nous prsentons (13) le plan de la cathdrale de Reims.

Si nous comparons ce plan avec ceux de Notre-Dame de Paris, des
cathdrales de Bourges, de Noyon, de Laon et de Chartres, nous serons
frapps de l'paisseur proportionnelle des constructions formant le
primtre de l'difice. C'est que Robert de Coucy appartenait  une
cole de constructeurs robustes, que cette cole s'tait leve dans un
pays o la pierre est abondante; c'est, bien plus enrore, que Robert
avait conu un difice devant atteindre des dimensions colossales. La
btisse avait  peine atteint la hauteur des basses nefs, que l'on dut
renoncer  excuter, dans tous leurs dveloppements, les projets de
Robert, qu'il fallut faire certains sacrifices, probablement  cause de
l'insuffisance reconnue des ressources futures. Le plan du premier tage
de la cathdrale de Reims est loin de rpondre  la puissance des
soubassements. Cependant il est certain que l'on suivit, autant que
possible, en diminuant le volume des points d'appuis, les projets
primitifs; et il faut une attention particulire, et surtout la
connaissance des constructions de cette poque, pour reconnatre ces
changements apports aux plans de Robert de Coucy. Nous essayerons
toutefois de les rendre saisissables pour tout le monde, car ce fait ne
laisse pas d'avoir une grande importance pour l'histoire de nos
cathdrales, d'autant plus qu'il se reproduit partout  cette poque.

Voici d'abord (fig. 14) une coupe transversale de la nef de la
cathdrale de Reims. Il est facile de reconnatre que les contreforts,
dans la hauteur du collatral, ont une puissance, une saillie que ne
motive pas la lgret de la partie suprieure recevant les
arcs-boutants; on sera plus frapp encore de la diffrence de force
qu'il y a entre les parties infrieures et suprieures de ces
contreforts, en examinant la vue perspective extrieure d'un contrefort
de la nef (fig. 15). Dans la construction des deux pignons des
transsepts, la diffrence entre le rez-de-chausse et les tages
suprieurs est encore plus marque. Robert de Coucy avait probablement
projet, sur ce point, des tours dont il fallut rduire la hauteur par
des raisons d'conomie. Une observation de dtail vient appuyer la
conjecture d'une modification dans les projets. Le larmier du
couronnement des corniches qui passent au niveau des bas-cts devant
les contreforts des transsepts et du choeur, est muni de petits repos
horizontaux, espacs les uns des autres de 0,40 c.  0,50 c., qui
forment comme des crneaux, et que Villart de Honnecourt, contemporain
et ami de Robert de Coucy, appelle, dans ses curieuses notes, des
_carniaux_ rservs sur la pente des larmiers pour permettre aux
ouvriers de circuler autour des contreforts,  l'extrieur (fig. 16).
Cela est fort ingnieux et bien entendu, puisque la pente des larmiers
ne permettrait pas, sans ce secours, de passer devant les parements des
contreforts  toutes hauteurs. Or ces _carniaux_, dont parle Villart,
n'existent que sur les larmiers couronnant le rez-de-chausse. Robert de
Coucy et cependant, s'il et continu l'oeuvre, rserv  plus forte
raison des passages semblables dans les parties leves de l'difice;
mais les parements qui se dressent au-dessus de ces larmiers 
_carniaux_, au lieu d'affleurer l'arte suprieure du lit du larmier,
ainsi que l'indique la fig. 17, sont en retraite, comme l'indique la
fig. 17 bis. Donc, alors, les _carniaux_ deviennent inutiles, puisque
derrire eux reste une partie horizontale permettant la circulation;
donc, si Robert et voulu retraiter ainsi brusquement ses contreforts 
partir du premier tage, il n'et pas rserv des _carniaux_ sur ses
larmiers; et puisqu'il les avait rservs, c'est qu'il entendait
continuer  donner  ses gros points d'appui une saillie, et par
consquent une force plus grande que celle laisse aprs l'abandon des
premiers projets. Il y a donc lieu d'admettre que Robert de Coucy leva
la cathdrale de Reims jusqu' la hauteur des corniches des chapelles du
choeur et bas-cts, sauf les quatre premires traves de la nef, qu'il
ne commena mme pas; qu'aprs lui, la construction fut continue en
faisant subir des changements aux projets primitifs afin de rduire les
dpenses; que cette ncessit de terminer l'difice  moins de frais
tait le rsultat d'une diminution dans les dons faits par les
populations. L'ornementation des parties infrieures du choeur et des
transsepts de la cathdrale de Reims, jusques et y compris la corniche
des chapelles rayonnantes, porte encore le cachet de la sculpture de la
fin du XIIe sicle; tandis qu'immdiatement au-dessus du niveau des
corniches de ces chapelles apparat une ornementation qui a tous les
caractres de celle du milieu du XIIIe sicle. Dans la trave de droite
du pignon du transsept nord, est perce une porte donnant aujourd'hui
dans la petite sacristie tablie entre les contreforts; cette porte,
dont les sculptures sont peintes, date videmment des premires
constructions commences par Robert de Coucy, et les bas-reliefs
pourraient mme tre attribus  l'cole des sculpteurs de la fin du
XIIe sicle. Les parties infrieures du pignon du transsept sud, qui ne
furent pas modifies par l'ouverture de portes, affectent une svrit
de style qui ne le cde en rien aux constructions infrieures de la
faade de Notre-Dame de Paris. Tout, enfin, dans le rez-de-chausse de
la cathdrale de Reims, du choeur  la moiti de la nef, dnote l'oeuvre
d'un artiste appartenant  l'cole laque d'architectes ne  la fin du
XIIe sicle. Au-dessus, le style ogival a pris son entier dveloppement,
mais la transition entre les deux caractres architectoniques est
habilement mnage. Nous ne savons en quelle anne Robert de Coucy cessa
de travailler  la cathdrale; cependant lui-mme, en construisant,
modifia probablement quelques dtails de son projet primitif. Cet
architecte n'en tait pas  son coup d'essai lorsqu'il commena l'oeuvre
en 1212, et peut-tre tait il dj d'un ge assez avanc; toutefois (et
les notes de Villart de Honnecourt sont l pour le prouver) il cherchait
sans cesse, comme tous ses contemporains, des perfectionnements  l'art
laiss par le XIIe sicle; il ne pouvait ignorer ce que l'on tentait
autour de lui; c'est ainsi qu'il fut amen  terminer les chapelles du
choeur, commences sur un plan circulaire comme celles de la cathdrale
de Noyon, par des pans coups. Les ornements de la corniche de ces
chapelles, les _carniaux_ des larmiers dont parle Villart, le style des
statues d'anges qui surmontent les petits contreforts, ne peuvent
laisser douter qu'elles n'aient t acheves par Robert de Coucy, de
1220  1230. Il avait fallu plusieurs annes pour jeter les fondements
de cet difice commenc d'aprs un projet aussi robuste, d'autant plus
que le sol sur lequel la cathdrale de Reims est assise n'est pas gal,
et ne devient bon qu' plusieurs mtres au-dessous du pav (de quatre 
sept mtres d'aprs quelques fouilles faites au pourtour). Il n'est pas
surprenant donc que ces normes constructions, quelle que ft l'activit
apporte  leur excution, ne fussent pas, en 1230, c'est--dire
dix-huit ans aprs leur mise en train, leves au-dessus des votes
basses.  la premire vue, le rez-de-chausse des pignons des deux
transsepts[217] parat plus ancien que les chapelles du choeur; les
fentres basses sont sans meneaux et encadres de profils et ornements
qui rappellent l'architecture de transition; tandis que les fentres des
chapelles du choeur sont dj pourvues de meneaux dont les formes, la
disposition particulire et l'appareil sont identiquement semblables aux
meneaux des bas-cts de la nef de la cathdrale d'Amiens, qui datent de
l'anne 1230 environ. Robert de Coucy avait bien pu amender lui-mme
certains dtails de son projet, en mme temps qu'il adoptait les pans
coups pour ces chapelles au-dessus de la forme circulaire de leur
soubassement. Quoi qu'il en soit, le matre de l'oeuvre, en mourant ou
en abandonnant les constructions  des architectes plus jeunes,
peut-tre aprs une interruption de quelques annes, avait laiss des
projets dont ses successeurs, malgr les rductions dont nous avons
parl, se rapprochrent autant que possible. C'est ce qui donne  cet
difice un caractre d'unit si remarquable, quoiqu'il ait fallu un
sicle pour conduire le travail jusqu'aux votes hautes.  Reims, plus
que partout ailleurs, on respecta la conception du premier matre de
l'oeuvre. Aussi, lorsque l'on veut se faire une ide de ce que devait
tre une cathdrale conue par un architecte du commencement du XIIIe
sicle, de la plus belle poque de l'art ogival, c'est  Reims qu'il
faut aller. Et cependant, combien ce grand monument ne subit-il pas de
modifications importantes; et, tel que nous le voyons aujourd'hui,
combien il est loin des projets de Robert de Coucy et mme de ce qu'il
fut avant l'incendie de la fin du XVe sicle.

Le plan de la cathdrale de Reims est simple (voy. fig. 13); les
chapelles rayonnantes du choeur sont larges, profondes; la nef longue et
dpourvue de chapelles. Les coupes et lvations des parties latrales
de l'difice rpondent  la simplicit du plan; les contreforts et
arcs-boutants, adrables de conception et de grandeur; les piles sont
paisses, les fentres suprieures profondment encadres. Cet difice a
toute la force de la cathdrale de Chartres, sans en avoir la lourdeur;
il runit enfin les vritables conditions de la beaut dans les arts, la
puissance et la grce; il est d'ailleurs construit en beaux matriaux,
savamment appareills, et on retrouve dans toutes ses parties un soin et
une recherche fort rares  une poque o l'on btissait avec une grande
rapidit et souvent avec des ressources insuffisantes. Ce ne fut gure
qu'en 1240 que l'on continua les parties suprieures du choeur, que l'on
commena les premires traves de la nef et la faade. Celle-ci ne fut
acheve, sauf les deux flches des deux tours occidentales, que vers le
commencement du XIVe sicle; on y travaillait encore pendant le XVe
sicle, mais en suivant les dispositions et dtails des XIIIe et XIVe
sicles. Un clotre s'levait au nord de la nef et du transsept; et
c'tait probablement pour donner entre dans ce clotre qu'avait t
faite la porte ouverte dans la trave de droite du pignon nord, porte
dont nous avons parl tout  l'heure. Deux autres portes publiques
furent ouvertes, dans les deux autres traves de ce pignon, vers le
milieu du XIIIe sicle, et richement dcores de voussures, bas-reliefs
et statues[218]. Deux tours s'lvent sur la faade occidentale; quatre
tours surmontent les quatre angles des transsepts, et une tour centrale
se dressait, au centre de l'difice, sur les quatre piles de la croise.
Une flche en plomb couronnait le poinon de la croupe du comble
au-dessus du sanctuaire. Le pignon du transsept sud donnant du ct de
l'archevch ne fut jamais perc de grandes portes. On arrivait du
palais archipiscopal au choeur par des portes secondaires, perces dans
les soubassements de ce pignon (voyez le plan). Pendant les XIVe et XVe
sicles, de petites chapelles furent bties du ct nord, entre les
contreforts de la nef et dans l'intervalle laiss par le clotre; mais
ces petites chapelles, qui ne dpassent pas l'appui des fentres, ne
drangent en rien l'ordonnance intrieure du vaisseau; elles ne
s'ouvrent, dans le bas-ct, que par de petites portes.

Si les projets de Robert de Coucy furent modifis, c'est surtout dans la
construction de la faade occidentale, qui prsente tous les caractres
de l'architecture la plus riche de la seconde moiti du XIIIe sicle.
Comme dcoration, elle se relie encore aux faces latrales par ces
admirables couronnements de contreforts dans lesquels sont places des
statues colossales. Mais la multiplicit des dtails nuit  l'ensemble;
cette faade, quelque belle qu'elle soit, n'a pas la grandeur des faces
latrales. L'archivolte de la porte principale vient entamer la base des
contreforts intermdiaires, ce qui tourmente l'oeil; les nus, les
parties tranquilles font dfaut. Cependant, et telle qu'elle est, la
faade occidentale de la cathdrale de Reims est une des plus splendides
conceptions du XIIIe sicle; elle a pour nous, d'ailleurs, l'avantage
d'tre la seule. Notre-Dame de Paris est encore une faade de l'poque
de transition. Il en est de mme  Laon. Nous ne pouvons considrer ces
portails comme appartenant au style purement ogival. Amiens n'a qu'une
faade tronque, non termine, sur laquelle des poques diffrentes sont
venues se superposer.

Chartres n'est qu'une runion de fragments. Bourges et Rouen sont des
mlanges de styles de trois et quatre sicles. Les faades de Bayeux, de
Coutances, de Soissons, de Noyon, de Sens, de Sez, sont restes
inacheves, ont t dnatures, ou prsentent des amas de constructions
sans ensemble, leves successivement sans projet arrt. La faade
principale de Notre-Dame de Reims, malgr cet excs de richesse, a donc
pour nous l'avantage de nous donner une conception franche en style
ogival, et, sous ce point de vue, elle mrite toute l'attention des
architectes. Son iconographie est complte, et ce fait seul est d'une
grande importance. Mais nous reviendrons sur cette partie de la
dcoration des cathdrales. Afin de donner une ide de ce que devait
tre une cathdrale du XIIIe sicle, complte, acheve telle qu'elle
avait t conue, nous donnons ici (18) une vue cavalire d'un difice
de cette poque, excute d'aprs le type adopt  Reims. Faisant bon
march des dtails, auxquels nous n'attachons pas ici d'importance, on
peut admettre que le monument projet par Robert de Coucy devait
prsenter cet ensemble, si ce n'est que les flches occidentales ne
furent jamais termines et que les flches centrale et des transsepts
taient en bois et plomb. Le 24 juillet 1481, des ouvriers plombiers,
dont les noms nous sont rests[219], mirent le feu  la toiture par
ngligence. L'incendie dvora toutes les charpentes. C'tait, autour de
l'difice, un tel dluge de plomb, que l'on ne pouvait en approcher pour
porter secours. Le dvouement des Rmois ne put matriser le flau, et
ce fut une veritable dsolation non-seulement dans la province, mais
dans la France, entire. Louis XI prit fort mal la nouvelle de ce
sinistre, qu'on lui apporta au Plessis-ls-Tours; il fut question de
remplacer le chapitre par des moines[220]. Quels que fussent les
sacrifices que s'imposrent le chapitre et l'archevque, les dons
royaux, qui furent considrables, on ne put songer  rtablir le
monument dans l'tat o il tait avant l'incendie. La sve qui, au XIIIe
sicle, se rpandait dans ces grands corps tait puise. On dut se
borner  refaire la charpente, les galeries suprieures, les pignons, 
rparer les tours du portail et  raser les quatre tours des transsepts
au niveau du pied du grand comble. C'est dans cet tat que nous trouvons
aujourd'hui ce monument, si splendide encore malgr les mutilations
qu'il a subies.

La cathdrale d'Amiens, dvaste par le feu et les invasions normandes,
en 850, 1019 et 1107, fut totalement dtruite par un incendie en 1218.
En 1220, Evrard de Fouilloy, quarante-cinquime vque d'Amiens, fit
jeter les fondements de la cathdrale actuelle. Le matre de l'oeuvre
tait Robert de Luzarches. L'vque picard alla chercher son architecte
dans l'Ile de France. Les nouvelles constructions furent commences par
la nef; probablement les restes de l'ancien choeur furent conservs
provisoirement afin de ne pas interrompre le culte. En 1223, l'vque
Evrard mourut; les fondations taient acheves sous la nef, et
probablement le pignon du transsept sud tait lev de quelques mtres
au-dessus du sol. Sous l'piscopat du successeur de l'vque Evrard,
Geoffroy d'Eu, nous voyons dj les travaux confis  un second
architecte, Thomas de Cormont. Robert de Luzarches n'avait pu que
laisser les plans de l'difice qu'il avait fond. Le second matre de
l'oeuvre leva les constructions de la nef jusqu' la naissance des
grandes votes; nous arrivons alors  l'anne 1228. Son fils, Renault de
Cormont, continua l'oeuvre et passe pour l'avoir acheve en 1288, ce qui
n'est gure admissible, si nous observons les diffrences profondes de
style qui existent entre le rez-de-chausse et les parties hautes du
choeur. En 1237, l'vque Geoffroy mourut; son successeur Arnoult
termina les votes de la nef et fit lever sur la partie centrale de la
croise une tour de pierre surmonte d'une flche en bois et plomb. Ce
fut probablement aussi cet vque qui fit lever les chapelles du
choeur[221]. En 1240, l'vque Arnoult avait pouss les travaux avec une
telle activit que les fonds taient puiss; il fallut suspendre les
constructions et amasser de nouvelles sommes. En 1258, un incendie
consuma les charpentes des chapelles de l'abside; on voit parfaitement,
encore aujourd'hui, les traces de ce sinistre au-dessus des votes de
ces chapelles. Ce dsastre dut contribuer encore  ralentir l'achvement
du choeur. Il est certain que le triforium de l'abside, et par
consquent toute l'oeuvre haute, ne fut commenc qu'aprs cet incendie,
car, sur les pierres calcines en 1258, sont poses les premires
assises parfaitement pures de ce triforium. Les successeurs d'Arnoult,
Grard ou Evrard de Couchy (pour COucy) et Alaume de Neuilly, ne purent
que runir les fonds ncessaires  la continuation des travaux. 
Amiens, comme partout ailleurs, les populations montraient moins
d'empressement  voir terminer le _monument_ de la cit; on mit un temps
assez long  recueillir les dons ncessaires  l'achvement du choeur,
et ces dons ne furent pas assez abondants pour permettre de dployer
dans cette construction la grandeur et le luxe que l'on trouve dans la
nef et les chapelles absidales. En 1269, cet vque faisait placer les
verrires des fentres hautes du choeur[222], et son successeur,
Guillaume de Mcon, en 1288, mit la dernire main aux votes et parties
suprieures du chevet. En construisant la nef, de 1220  1228, on avait
voulu clore, avant tout, le vaisseau, et on ne s'tait pas proccup de
la faade laisse en _arrachement_. La porte centrale seule avait t
perce au bas du pignon et la rose suprieure ouverte. Ce ne fut gure
qu'en 1238, lorsqu'une nouvelle impulsion fut donne aux travaux par
l'vque Arnoult, que l'on songea  terminer la faade occidentale. Mais
dj, probablement, on pressentait l'puisement des ressources, si
abondantes pendant le rgne de Philippe-Auguste, et les projets
primitifs furent restreints. L'examen de l'difice ne peut laisser de
doutes  cet gard.

En jetant les yeux sur le plan (fig. 19) nous voyons une ligne E F tire
paralllement au pignon du portail; c'est la limite de l'arrachement de
l'ancienne faade projete contre lequel on est venu plaquer le portail
actuel. De cette modification au projet primitif, il rsulte que les
deux tours G H, au lieu d'tre leves sur un plan carr comme toutes
les tours des cathdrales de cette poque, sont barlongues, moins
paisses que larges; ce ne sont que des moitis de tours dans toute leur
hauteur, et les deux contreforts, qui devaient se trouver, latralement,
dans les milieux de ces tours, sont devenus contreforts d'angles. La
preuve la plus certaine de cette moditication apporte au projet de
Robert de Luzarches, c'est que les fondations existent sous le primtre
total des tours telles qu'elles sont indiques sur le plan prsent ici.
De la faade primitive, il ne reste que le trumeau et les deux
pieds-droits de la porte centrale, sur lesquels sont sculptes les
vierges sages et folles, et l'entourage de la grande rose perce sous la
matresse vote. Les trois porches, si remarquables d'ailleurs, les
pinacles qui les surmontent, la galerie  jour et la galerie des rois,
datent de 1240 environ, ainsi que l'tage infrieur des tours. Quant aux
parties suprieures de ces tours et  la galerie entre deux, ce sont des
constructions successivement leves pendant le XIVe sicle. Ce fut
aussi pendant le XIVe sicle que l'on ferma les parties suprieures des
pignons des deux transsepts qui probablement taient restes inacheves,
et que l'on construisit des chapelles entre les contreforts de la nef,
adjonction funeste  la conservation de l'difice et qui dtruisit
l'unit et la grandeur de cet admirable vaisseau. Le XIVe sicle vit
encore excuter les balustrades suprieures du choeur et de la nef. Les
balustrades des chapelles et les meneaux des deux roses occidentale et
mridionale, la consolidation de la rose septentrionale furent entrepris
au commencement du XVIe sicle. Le clocher central en pierre et
charpente, pos sur les quatre piliers de la croise, sous l'piscopat
d'Arnoult, vers 1240, fut dtruit par la foudre le 15 juillet 1527. On
craignit un instant que le sinistre ne s'tendt  toute la cathdrale;
heureusement les progrs du feu furent promptement arrts, grce au
dvouement des habitants d'Amiens.

Ce fut en 1529 que fut reconstruite la flche actuelle, en charpente
recouverte de plomb, par deux charpentiers picards, Louis Cordon et
Simon Taneau (voy. FLCHE).

Nous avons dit que Robert de Luzarches avait pu voir non-seulement les
fondations de sa cathdrale, mais aussi quelques mtres du pignon du
transsept sud, levs au-dessus du sol. En effet, le portail perc  la
base de ce pignon, dit portail de la Vierge dore, prsente des dtails
d'architecture plus anciens que tous ceux des autres parties de
l'difice; ce portail fut cependant remani vers 1250; le tympan et les
voussures datent de cette poque et furent reposs aprs coup sur les
pieds-droits et le trumeau du commencement du XIIIe sicle. La Vierge
qui dcore ce trumeau ne peut tre antrieure  1250; le trumeau fut
lui-mme alors doubl  l'intrieur, afin de recevoir une dcoration en
placage qui n'existait pas dans l'origine.

Le plan de la cathdrale d'Amiens n'indique pas que les premiers matres
de l'oeuvre aient eu la pense d'lever, comme  Chartres,  Laon et 
Reims, quatre tours aux angles des transsepts; de sorte que nous voyons
aujourd'hui la cathdrale d'Amiens  peu prs telle qu'elle fut
originairement conue, si ce n'est que les deux tours de la faade
eussent d avoir une base plus large et une beaucoup plus grande
hauteur. Cependant on remarque sur ce plan les escaliers poss 
l'extrmit des doubles bas-cts du choeur, et prcdant les chapelles.
Ces escaliers sont comme un dernier reflet des tours places sur ces
points dans les glises normandes, et qui, comme nous l'avons dit, se
voient encore  Chartres. Nous les retrouvons dans les cathdrales de
Beauvais, de Cologne, de Narbonne, de Limoges, qui sont toutes des
filles de la cathdrale d'Amiens. Du ct du nord s'levaient les
anciens btiments de l'vch, qui taient mis en communication avec la
cathdrale par la grande porte du pignon septentrional et par une petite
porte perce sous l'appui de la fentre de la premire trave du
bas-ct. Sur le flanc nord du choeur tait place une sacristie avec
trsor au-dessus. Un clotre du XIVe sicle, dans les galeries duquel on
entrait par les deux chapelles A et B, pourtournait le rond-point
irrgulirement, en suivant les sinuosits donnes par d'anciens
terrassements. En D sont places des dpendances et une chapelle,
ancienne salle capitulaire qui date galement de la premire moiti du
XIVe sicle. Ce clotre et la chapelle taient dsigns sous la
dnomination de clotre et chapelle Macabre, des Macabrs, et, par
corruption, des Machabes. Les arcades vitres de ce clotre, ou
peut-tre les murs, taient probablement dcors autrefois de peintures
reprsentant la danse macabre[223].

Voici (20) la coupe transversale de la nef de cette immense glise, la
plus vaste des cathdrales franaises, dont le plan couvre une surface,
tant vides que pleins, de 8000 mtres environ[224]. Il est intressant de
comparer les deux coupes transversales des cathdrales de Reims et
d'Amiens. La nef de la cathdrale d'Amiens, leve rapidement d'un seul
jet, dix ans environ avant celle de Reims, prsente une construction
plus lgre, mieux entendue.  Reims, non-seulement dans le plan et les
parties infrieures de l'difice on retrouve encore quelques traces des
traditions romanes, mais dans la coupe de la nef il y a un luxe
d'paisseurs de piles qui indique, chez les constructeurs, une certaine
apprhension.  Reims (voy. fig. 14), les arcs-boutants sont placs trop
haut; on ne comprend pas, par exemple, quelle est la fonction du
deuxime arc. Le triforium est petit, mesquin; les arcs doubleaux, afin
de diminuer la pousse des votes, sont trop aigus, et prennent, par
consquent, trop de hauteur; leur importance donne de la lourdeur  la
nef principale; il semble que ces votes, qui occupent une norme
surface, vous touffent. La construction proccupe. Dans la nef
d'Amiens, au contraire, on respire  l'aise;  peine si l'on songe aux
piles, aux constructions; on ne voit pas, pour ainsi dire, le monument;
c'est comme un grand rservoir d'air et de lumire.

Bien que la cathdrale de Reims soit un difice ogival, on y sent encore
l'empreinte du monument antique; que cette influence soit due au gnie
de Robert de Coucy, ou aux restes d'difices romains rpandus sur le sol
de Reims, elle n'en est pas moins sensible. La cathdrale d'Amiens,
comme plan et comme structure, est l'glise ogivale par excellence. En
examinant la coupe (fig. 20), on n'y trouve nulle part d'excs de
force[225]. Les piles des bas-cts, plus hautes que celles de Reims, ont
prs d'un tiers de moins d'paisseur. Le triforium B est lanc et
permet de donner aux combles des bas-cts une forte inclinaison. Les
arcs-boutants sont parfaitement placs de faon  contrebutter la grande
vote. La charge sur les piles infrieures est diminue par l'videment
des contreforts adosss aux piles suprieures; les arcs doubleaux sont
moins aigus que ceux de Reims.

On ne voit plus, au sommet de la nef d'Amiens, cette masse norme de
maonnerie, qui n'a d'autre but que de charger les piles afin d'arrter
la pousse des votes. Ici, toute la solidit rside dans la disposition
des arcs-boutants et l'paisseur des cules ou contreforts A. Cependant
cette nef, dont la hauteur est de 42m,50 sous clef, et la largeur d'axe
en axe des piles de 14m,60, ne s'est ni dforme, ni dverse. La
construction n'a subi aucune altration sensible; elle est faite pour
durer encore des sicles, pour peu que les moyens d'coulement des eaux
soient maintenus en bon tat.  Amiens, les murs ont disparu; derrire
la claire-voie du triforium en C, ce n'est qu'une cloison de pierre,
rendue plus lgre encore par des arcs de dcharge; sous les fentres
basses en D, ce n'est qu'un appui vid par une arcature; au-dessus des
fentres suprieures en E, il n'y a qu'une corniche et un chneau,
partout entre la lumire. Les eaux du grand comble s'coulent
simplement, facilement et par le plus court chemin, sur les chaperons
des arcs-boutants suprieurs. Celles reues par les combles des
collatraux sont dverses  droite et  gauche des contreforts par des
gargouilles[226]. Il est difficile de voir une construction plus simple et
plus conomique, eu gard  sa dimension et  l'effet qu'elle produit.

Dans les parties hautes du choeur de la cathdrale d'Amiens, on voulut
pousser le principe si simple, adopt pour la nef, aux dernires
limites, et on dpassa le but. Lorsque la construction de l'oeuvre haute
du choeur fut reprise aprs une interruption de prs de vingt ans, on
avait dj, dans l'glise de l'abbaye de Saint-Denis, dans les
cathdrales de Troyes et mme de Beauvais, adopt le systme des
galeries de premier tage  claire voie prenant des jours extrieurs. Le
triforium se trouvait ainsi participer des grandes fentres suprieures
et prolongeait leurs ajours et leur riche dcoration de verrires
jusqu'au niveau de l'appui de la galerie. Ce parti tait trop sduisant
pour ne pas tre adopt par l'architecte du haut choeur d'Amiens.

Mais examinons d'abord le plan de cette partie de l'difice, qui sortait
de terre seulement un peu avant 1240, c'est--dire au moment o l'on
commenait aussi la Sainte-Chapelle du Palais  Paris[227]. On reconnat,
dans le plan du choeur de Notre-Dame d'Amiens, une main savante; l,
plus de ttonnements, d'incertitudes; aussi, nos lecteurs ne nous
sauront pas mauvais gr de leur faire connatre la faon de procder
employe par le troisime matre de l'oeuvre de la cathdrale d'Amiens,
Renault de Cormont, pour tracer le rez-de-chausse du plan de l'abside.
Soit A B la ligne de base de la moiti de l'abside (fig. 21); les
espaces A C, C B les cartements des axes des ranges de piles; soit la
ligne A X l'axe longitudinal du vaisseau. Sur cette ligne d'axe, le
traceur a commenc par poser le centre O  2m,50 de la ligne A B; les
deux cercles C E, B D ont t tracs en prenant comme rayons les lignes
O C, O B. L'arc de cercle, dont B O est la moiti, a t divis en sept
parties gales; le rayon F O prolong a t tir; ce rayon vient couper
l'arc C E au point d'intersection du prolongement de l'axe C C'; et,
passant par le centre O, rencontre le point correspondant  C. Comment
le traceur aurait-il obtenu ce rsultat? Est-ce par des ttonnements ou
par un moyen gomtrique? Les cts B F G H n'appartiennent pas  un
polygone divisant le cercle en parties gales. Il y a lieu de croire que
c'est le trac primitif de l'abside qui a command l'ouverture de la nef
principale, et que Renault de Cormont n'a fait que suivre, quant  la
plantation de cette abside, ce que ses prdcesseurs avaient trac sur
l'pure[228]. Si le trac de l'abside n'avait pas command l'espace A C,
le hasard n'aurait pu faire que le point d'intersection de la ligne F O,
se prolongeant jusqu'au point correspondant  C avec l'axe C C', se
rencontrt sur l'arc C E. Il est donc vraisemblable que la largeur A B
tant donne, le centre O a t pos sur le grand axe; que le grand arc
de cercle B D a t trac et divis en sept parties, et que le
prolongement du rayon F O a donn, par son intersection avec la ligne A
B, la largeur A C de la nef centrale. Ds lors, traant l'arc C E, la
perpendiculaire C C' devait ncessairement rencontrer le rayon F O sur
un point K de ce cercle, qui devenait le centre de la deuxime pile du
rond-point. Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que, gnralement, la
construction des cathdrales tait commence par le choeur. Amiens fait
exception; mais tous les tracs et la plantation avaient d tre
prpars par Robert de Luzarches, le premier architecte. Quoi qu'il en
soit, ce fait indique clairement que les tracs de cathdrales taient
commencs par le rond-point; c'tait la disposition de l'abside qui
commandait l'cartement relatif des piles de la nef et des bas-cts.

Les rayons G O, H O tirs donnaient, par leur rencontre avec le petit
arc C E, les centres des autres piles du sanctuaire. Quant aux
chapelles, celles de la cathdrale d'Amiens prsentent cinq cts d'un
octogone rgulier. Voici comment on s'y prit pour les tracer: la ligne N
P, axe de la chapelle, tant tire, les lignes G G', F F' ont t
conduites parallles  cet axe. La base F G du polygone tant recule
pour dgager la pile, la ligne L M a t tire, divisant en deux angles
gaux l'angle droit F' L S. L'angle M L S a t divis en deux angles
gaux par une ligne L R. L'intersection de cette ligne L R avec l'axe N
P est le centre T de l'octogone. Les lignes T R, T M, T Z, T F' donnent
la projection horizontale de quatre des arcs de la vote. Il en est de
mme des lignes O C, O K F, O G, etc.

Pour tracer les arcs ogives des votes des bas-cts, soit I le devant
de la pile sparative des chapelles, la ligne I I' a t divise en deux
parties gales, et, prenant O J comme rayon, un cercle a t dcrit. La
rencontre de ce cercle avec les axes des chapelles a donn le centre des
clefs des votes (voy. VOTE).

Voulant avoir une chapelle plus profonde que les six autres dans l'axe,
on a pris la distance H U sur le prolongement de la ligne tire du point
H paralllement au grand axe; puis,  partir du point U, on a procd
comme nous l'avons indiqu  partir du point L.

La fig. 21 bis prsente le trac des arcs des votes et piles des
chapelles, ainsi que des contreforts extrieurs qui viennent tous
s'inscrire dans un grand plateau circulaire en maonnerie V Q, s'levant
d'un mtre environ au-dessus du sol extrieur.

Tout ce grand ensemble de constructions est admirablement plant,
rgulier, solide; les diffrences dans les ouvertures des chapelles sont
de trois ou quatre centimtres en moyenne au plus. On voit que ce sont
les projections horizontales des arcs des votes qui ont command la
disposition du plan (voy. CHAPELLE, CONSTRUCTION, PILIER, TRAVE, VOTE,
pour les dtails de cette partie de la cathdrale d'Amiens).

La cathdrale d'Amiens n'tait pas la seule qui se construisait sur ce
plan, dans cette partie de la France, de 1220  1260.  Beauvais, en
1225, on jetait les fondements d'une glise aussi vaste; mais la btisse
tait, suivant l'usage ordinaire, commence, dans cette dernire ville,
par le choeur; et le plan de ce choeur vient appuyer l'opinion que nous
mettions ci-dessus au sujet du trac de ces monuments,  savoir: que
c'tait le trac du sanctuaire qui donnait la largeur comparative des
bas-cts et de la nef centrale.

Si nous jetons les yeux sur le plan de la cathdrale de Beauvais
(22)[229], nous voyons que si la largeur du choeur de la cathdrale de
Beauvais, compris les bas-cts, est moindre que celle du choeur de la
cathdrale d'Amiens, cependant la largeur du sanctuaire de Beauvais,
d'axe en axe des piles, est plus grande que celle d'Amiens[230].
Procdant, pour le trac des parties rayonnantes de l'abside, comme nous
l'avons indiqu fig. 21, le centre tant port  Beauvais, comme 
Amiens, de 2m,50 environ sur le grand axe au-del de la ligne de base,
et le cercle extrieur  diviser en sept parties gales tant plus
petit, il en rsultait ncessairement (ces divisions n'tant pas
d'ailleurs les cts de polygones rguliers) que le rayon, passant par
la premire de ces divisions et le centre, venait couper la ligne de
base  une distance plus grande du grand axe. Une figure fera comprendre
ce que nous voulons dire: soit (23) la ligne de base A B, le grand axe C
D; O le point de centre, traant deux arcs de cercle A D B, G F E. Si
nous divisons chacun de ces arcs de cercle en sept parties gales, le
rayon H O, tir du point diviseur H de l'arc du grand cercle prolong,
viendra couper la corde A B au point K; tandis que le rayon, tir du
point diviseur I de l'arc du petit cercle prolong, viendra couper cette
mme corde en L. D'o l'on doit conclure, si nous suivons la mthode
adopte par les architectes des cathdrales d'Amiens et de Beauvais,
pour tracer une abside avec bas-cts et chapelles rayonnantes, que le
centre de l'abside tant fix  une distance invariable de la ligne de
base sur le grand axe, la largeur du sanctuaire sera en raison inverse
de la largeur totale comprise entre les axes des piles extrieures des
bas-cts, du moment que la portion du cercle absidal sera divise en
sept parties.

Nous avons vu, dans le plan de l'abside de la cathdrale de Chartres
(fig. 12), que les chapelles sont mal plantes; les arcs-boutants ne
sont pas placs sur le prolongement de la ligne de projection
horizontale des arcs rayonnants du sanctuaire; que l'on trouve encore l
les suites d'une hsitation, des ttonnements. Rien de pareil  Amiens
et  Beauvais; la position des arcs-boutants venant porter sur les
massifs entre les chapelles rayonnantes est parfaitement indique par le
prolongement des rayons tendant au centre de l'abside.  Amiens, 
Beauvais, on ne rencontre aucune irrgularit dans la plantation des
constructions absidales.

L'architecte de la cathdrale de Beauvais avait voulu surpasser l'oeuvre
des successeurs de Robert de Luzarches. Non-seulement (fig. 22) il avait
tent de donner plus de largeur au sanctuaire de son glise, mais il
avait pens pouvoir donner aussi une plus grande ouverture aux arcades
parallles du choeur, en n'levant que trois traves au lieu de quatre
entre le rond-point et la croise. Aux angles des transsepts, il
projetait certainement quatre tours, sans compter la tour centrale qui
fut btie. Ses chapelles absidales, moins grandes que celles d'Amiens et
moins leves, laissrent, entre leurs votes et celles des bas-cts,
rgner un triforium avec fentres au-dessus[231]. En lvation, il donna
plus de hauteur  ses constructions centrales, et surtout plus de
lgret. Ses efforts ne furent pas couronns de succs; la construction
du choeur tait  peine acheve avec les quatre piles de la croise et
la tour centrale, que cette construction, trop lgre, et dont
l'excution tait d'ailleurs nglige, s'croula en partie.  la fin du
XIIIe sicle, des piles durent tre intercales entre les piles des
trois traves du choeur (fig. 22) en A, en B et en C (voy.
CONSTRUCTION).

Une sacristie fut leve en D comme  Amiens, et ce ne fut qu'au
commencement du XVIe sicle que l'on put songer  terminer ce grand
monument. Toutefois, ces dernires constructions ne purent s'tendre au
del des transsepts, ainsi que l'indique notre plan; les guerres
religieuses arrtrent  tout jamais leur achvement[232].

La cathdrale d'Amiens et celle de Beauvais produisirent un troisime
difice, dans l'excution duquel on profita avec succs des efforts
tents, par les architectes de ces deux monuments; nous voulons parler
de la cathdrale de Cologne. Nous avons vu que le choeur de la
cathdrale d'Amiens avait d tre commenc de 1235  1240; celui de la
cathdrale de Beauvais fut fond en 1225; mais nous devons avouer que
nous ne voyons, dans les parties moyennes de cet difice, rien qui
puisse tre antrieur  1240; cependant, en 1272, ce choeur tait
achev, puisqu'on s'occupait dj,  cette poque, de relever les votes
croules. En 1248, on commenait la construction du choeur de la
cathdrale de Cologne[233]; en 1322, ce choeur tait consacr. On a
prtendu que les projets primitifs de la cathdrale de Cologne avaient
t rigoureusement suivis lors de la continuation de ce vaste difice;
si cette conjecture n'est pas admissible dans l'excution des dtails
architectoniques, nous la croyons fonde en ce qui touche aux
dispositions gnrales.

Voici le plan de cette cathdrale (24)[234]. Si nous comparons ce plan
avec ceux d'Amiens et de Beauvais, nous voyons entre eux trois un degr
de parent incontestable; non-seulement les dispositions, mais les
dimensions sont  peu de chose prs les mmes.  Amiens, si ce n'est la
chapelle de la Vierge qui fait exception, nous voyons le choeur compos
de quatre traves parallles comme  Cologne; dans l'une et l'autre
glise, les bas-cts sont doubles en avant des chapelles absidales; ils
se retournent dans les transsepts. La diffrence la plus remarquable
entre ces deux difices consiste dans les transsepts et la nef. La nef
du dme de Cologne possde quatre collatraux; celle de la cathdrale
d'Amiens n'en possde que deux. Les transsepts,  Cologne, se composent
de quatre traves chacun, ceux d'Amiens n'en ont que trois.  Beauvais,
la nef du XIIIe sicle devait-elle avoir quatre bas-cts? c'est ce que
nous ne pourrions affirmer; mais le plan des chapelles absidales de
Cologne semble calqu sur celui de Beauvais. Cependant l'architecte du
dme de Cologne avait largi ses bas-cts et donn plus de force aux
contreforts extrieurs; il s'tait cart de la rgle suivie  Amiens et
 Beauvais, pour le trac de la grande vote du rond-point; il avait su
viter les tmrits qui causrent la ruine du choeur de Beauvais; si
ses lvations et ses coupes se rapprochent de celles d'Amiens, elles
s'loignent de celles de Beauvais. De ces trois choeurs levs en mme
temps, ou peut s'en faut, celui de Cologne est certainement le moins
ancien; et le matre de l'oeuvre de ce dernier monument sut profiter des
belles dispositions adoptes  Beauvais et  Amiens, en vitant les
dfauts dans lesquels ses deux devanciers taient tombs. Mais, nous
devons le dire, malgr la perfection d'excution du choeur de la
cathdrale de Cologne, malgr la science pratique dploye par le
constructeur de cet difice, dans lequel il ne se manifesta aucun
mouvement srieux, la conception du choeur de Beauvais nous parat
suprieure. Si l'architecte du choeur de Beauvais avait pu disposer de
moyens assez puissants, de matriaux d'un fort volume; s'il n'et pas
t contraint, par le manque vident de ressources financires,
d'employer des procds trop au-dessous de l'oeuvre projete; s'il n'et
pas t gn par l'emplacement trop troit qui lui tait donn, il et
accompli une oeuvre incomparable; car ce n'est pas par la thorie que
pche la construction du choeur de la cathdrale de Beauvais, mais par
l'excution, qui est mdiocre, pauvre. N'oublions pas que la cathdrale
de Beauvais fut commence au moment o dj s'tait ralenti le mouvement
politique et religieux qui avait provoqu l'excution des grandes
cathdrales du Nord.

Cet art franais du XIIIe sicle arrive si rapidement  son
dveloppement, que dj, vers le milieu de ce sicle, on sent qu'il
touffera l'imagination de l'artiste; il se rduit souvent  des
formules qui tiennent plus de la science que de l'inspiration; il tend 
devenir banal. Des ttonnements, il tombe presque sans transition dans
la rigueur mathmatique. Le moment pendant lequel on peut le saisir est
compris entre des essais dans lesquels on sent une surabondance de force
et d'imagination, et un formulaire toujours logique, mais souvent sec et
froid. Cela tient non pas seulement aux arts de cette poque, mais 
l'esprit de notre pays, qui tombe sans cesse des excs de l'imagination
dans l'excs de la mthode, de la rgle; qui, aprs s'tre passionn
pour les formes extrieures de l'art, se passionne pour un principe
abstrait; qui, pour tout dire en un mot, ne sait se maintenir dans le
juste milieu en toutes choses.

On nous a rpt bien des fois que nous tions _latins_: par la langue,
nous en tombons d'accord; par l'esprit, nous penchons plutt vers les
Athniens. Comme eux, une fois au pied de l'chelle, nous arrivons
promptement au sommet, non pour nous y tenir, mais pour en descendre. Si
nous passons en revue l'histoire des arts de tous les peuples (qui ont
eu des arts), nous ne trouverons nulle part, si ce n'est  Athnes et
dans le coin de l'Occident que nous occupons, ce besoin incessant de
faire pencher les plateaux de la balance tantt d'un ct, tantt de
l'autre, sans jamais les maintenir en quilibre.

Ce qu'on a toujours paru redouter le plus en France, c'est l'immobilit;
au besoin de mouvement, l'on a sacrifi de tout temps, chez nous, le
vrai et le bien, lorsque par hasard on y tait arriv. Et pour ne pas
sortir des questions d'art, nous avons toujours fait succder  une
priode d'invention, de recherche, de dveloppement de l'imagination, de
posie, si l'on veut, une priode de raisonnement; aux garements de la
fantaisie et de la libert, la rgle absolue. De l'architecture si
varie et si pleine d'invention du commencement du XIIIe sicle, de
cette voie si large qui permettait  l'esprit d'arriver  toutes les
applications de l'art, on se jette tout  coup dans la science pure,
dans une suite de dductions imprieuses qui font passer cet art des
mains des artistes inspirs aux mains des appareilleurs. Des abus de ce
prinpipe naissent les architectes de la renaissance, ceux-ci laissent
pleine carrire  leur imagination; la fantaisie rgne en matresse
absolue; mais bientt, s'appuyant sur une interprtation judaque de
l'architecture antique, on veut tre plus Romain que les Romains, on
circonscrit l'art de l'architecture dans la connaissance des _ordres_,
soumis  des rgles imprieuses que les anciens se gardrent bien de
reconnatre[235]. Cependant, les excs en France sont presque toujours
couverts d'un vernis, d'une sorte d'enveloppe qui les rend supportables;
on appellera cela le got si l'on veut. On arrive promptement  l'abus,
et l'abus persiste parce qu'on le rend presque toujours sduisant.

L'architecture franaise tait en chemin, ds le milieu du XIIIe sicle,
de franchir en peu de temps les limites du possible; cependant on
s'arrte aux hardiesses, on n'atteint pas l'extravagance. L'architecte
du choeur de la cathdrale de Beauvais, si ce monument et t excut
avec soin, ft arriv, cinquante ans aprs l'inauguration de l'art
ogival,  produire tout ce que cet art peut produire; il est  croire
que les fautes qu'il commit dans l'excution arrtrent l'lan de ses
confrres: il y eut raction;  partir de ce moment, l'imagination cde
le pas aux calculs, et les constructions religieuses qui s'lvent  la
fin du XIIIe sicle sont l'expression d'un art arriv  sa maturit,
bas sur l'exprience et le raisonnement, et qui n'a plus rien 
trouver.

Mais avant de donner des exemples de ces derniers monuments, nous ne
pouvons omettre de parler de certaines cathdrales qui doivent tre
classes  part.

Nous avons d'abord fait connatre les difices de premier ordre levs
pendant une priode de soixante ans environ, pour satisfaire aux besoins
nouveaux du clerg et des populations, dans des villes riches, et au
moyen de ressources considrables. Mais si l'entranement qui portait
les vques  rebtir leurs cathdrales tait le mme sur toute la
surface du domaine royal et des provinces les plus voisines, les
ressources n'taient pas,  beaucoup prs, gales dans tous les
diocses. Pendant que Reims, Chartres et Amiens levaient leur glise
mre sur de vastes plans, aprs en avoir assur la dure par des travaux
prliminaires excuts avec un grand luxe de prcautions, d'autres
diocses, entours de populations moins favorises, moins riches, en se
laissant entraner dans le mouvement irrsistible de cette poque, ne
pouvaient runir des sommes en rapport avec la grandeur des entreprises,
quelle que ft d'ailleurs la bonne volont des fidles.

De ce besoin de construire des glises vastes avec des moyens
insuffisants, il rsultait des difices qui ne pouvaient prsenter des
garanties de dure. Pour pouvoir lever, au moins partiellement, les
constructions sans puiser toutes les ressources disponibles ds les
premiers travaux, on se passait de fondations, ou bien on les
tablissait avec tant de parcimonie, qu'elles n'offraient aucune
stabilit. Lorsqu'on a vu comme sont fondes les cathdrales de Paris,
de Reims, de Chartres ou d'Amiens, on ne peut admettre que les matres
des oeuvres des XIIe et XIIIe sicles ne fussent pas experts dans la
connaissance de ces lments de la construction. Mais tel vque voulait
une cathdrale vaste, promptement leve, qui pt rivaliser avec celles
des diocses voisins, et ses ressources taient proportionnellement
minimes; il n'entendait pas qu'on enfout sous le sol une grande partie
de ces sommes runies  grande peine, il fallait paratre; le matre de
l'oeuvre se contentait de jeter, dans des tranches mal faites, du
mauvais moellon que l'on pilonnait; puis il levait  la hte, sur cette
base peu rsistante, un grand difice. Habile encore dans son
imprudence, il achevait son oeuvre.

Ces derniers monuments ne sont pas les moins intressants  tudier, car
ils prouvent, beaucoup mieux que ceux levs avec luxe, deux choses: la
premire, c'est que le nouveau systme d'architecture adopt par l'cole
laque se prtait  ces imperfections d'excution, et pouvait,  la
rigueur, se passer de prcautions regardes comme ncessaires; la
seconde, que, dans des cas pareils, les matres des oeuvres du moyen ge
arrivaient, par des artifices de construction qui dnotent une grande
subtilit et beaucoup d'adresse,  lever  peu de frais des difices
vastes et d'une grande apparence. Si ces difices tombent aujourd'hui,
s'ils ont subi des altrations effrayantes, ils n'en ont pas moins dur
six sicles; les vques qui les ont btis ont obtenu le rsultat auquel
ils tendaient: eux et leurs successeurs les ont vus debout.

Parmi les cathdrales qui furent construites dans des conditions aussi
dfavorables, il faut citer en premire ligne la cathdrale de Troyes.
Le choeur et les transsepts de la cathdrale de Troyes, dont nous
prsentons le plan (25), appartiennent, par leurs dimensions,  un
monument du premier ordre. Le vaisseau principal n'a pas moins de 14m50
d'axe en axe; or, que l'on compare le plan du choeur de la cathdrale de
Troyes avec celui du choeur de la cathdrale de Reims, par exemple, qui,
dans oeuvre, est  peu prs de la mme dimension comme largeur; quelle
norme diffrence de cube de matriaux  rez-de-chausse, entre ces deux
difices. L'architecte de la cathdrale de Troyes a tabli ce vaste
monument sur des fondations composes uniquement de mauvais sable et de
dbris de craie; mais, avec une connaissance parfaite du dfaut de sa
construction, il a cherch  reporter ses pesanteurs sur le milieu du
choeur, en donnant aux piliers intrieurs une assiette comparativement
large, et aux contreforts extrieurs un volume moindre que dans les
difices analogues. Il esprait ainsi, en ne chargeant pas le primtre
de son monument, viter le dversement que devait ncessairement
produire le poids des contreforts, augment de la pousse des grandes
votes. Il va sans dire qu'il ne russit qu'imparfaitement dans
l'excution. Malgr leur peu de pesanteur, les contreforts extrieurs se
dversrent sous la pression oblique des arcs-boutants, et, au XIVe
sicle, il fallut dj prendre des mesures pour arrter les fcheux
effets causs par le vice radical de la construction de la cathdrale de
Troyes. Ce n'est pas seulement dans les fondations que l'on remarque
l'extrme parcimonie avec laquelle la partie orientale de cet difice
fut leve; en lvation, tous les membres rsistants et pais de la
btisse sont construits en matriaux petits, ingaux, d'une mauvaise
qualit; les meneaux, corniches et colonnes sont seuls en pierre de
taille; les votes sont en craie. Le fondateur n'en vit pas moins ce
vaste choeur lev; son but tait atteint. Le choeur de la cathdrale de
Troyes est d'ailleurs fort beau comme composition;  l'intrieur on ne
s'aperoit pas de cette pauvre excution. La galerie ou triforium est,
comme dans le choeur de la cathdrale d'Amiens,  claire-voie, et toutes
les fentres sont garnies de beaux vitraux. La sculpture intrieure est
sobre, mais large et belle; les chapelles sont d'une heureuse
proportion. Vers le commencement du XIVe sicle, la nef fut leve avec
des doubles bas-cts; peu aprs, c'est--dire vers le milieu du XIVe
sicle, des chapelles vinrent encore s'ajouter  cette nef. La faade ne
fut commence qu'au XVIe sicle et resta inacheve. Ces constructions
des XIVe et XVIe sicles sont solidement fondes et savamment
combines[236].

Le choeur de la cathdrale de Troyes prsente quelques particularits
que nous devons signaler (fig. 25). Si la chapelle de la Vierge (dans
l'axe de l'abside) n'est pas aussi profonde qu' Amiens, cependant elle
se distingue des quatre autres chapelles absidales; elle possde deux
traves en avant du rond-point au lieu d'une seule. Du ct du nord,
deux chapelles plus petites s'ouvrent  l'extrmit des bas-cts, avant
les chapelles absidales; l'une des deux est ouverte dans le second
collatral. Au sud, est une sacristie et un double bas-ct termin par
une sorte d'abside peu prononce. La grande vote n'est pas trace comme
le sont celles d'Amiens et de Beauvais. Le centre du rond-point est pos
sur le dernier arc doubleau, et la pousse des arcs artiers est
contrebutte par deux demi-arcs ogives franchissant la largeur de la
dernire trave. Enfin, si le choeur de la cathdrale de Troyes est
champenois, bti  une poque o cette province n'tait pas encore
runie  la France, il appartient, comme architecture, au domaine royal.
Sa construction fut certainement confie  l'un de ces matres des
oeuvres appartenant  l'cole des Thomas de Cormont, des architectes qui
rebtirent, au XIIIe sicle, le haut choeur de l'glise abbatiale de
Saint-Denis[237], qui levrent le choeur de la cathdrale de Tours, dont
nous prsentons ici le plan (26). Comparativement aux plans que nous
avons donns jusqu' prsent, celui de la cathdrale de Tours est
petit[238]; mais les constructions sont excellentes. Le triforium est 
claire-voie comme ceux de Troyes et d'Amiens.

Tours tait cependant une ville trs-importante au XIIIe sicle; mais
nous ne trouvons plus dans les populations des bords de la Loire cet
esprit hardi, tmraire des populations de l'Ile de France, de Champagne
et de Picardie. Plus sages, plus mesurs, les riverains de la Loire
n'excutent leurs monuments que dans les limites de leurs ressources. La
cathdrale de Tours, dans ses dimensions restreintes, en est un exemple
remarquable.

Ce charmant difice est excut avec un soin tout particulier; on n'y
voit, dans aucune de ses parties, de ces ngligences si frquentes dans
nos grandes cathdrales du nord. Les cathdrales de Chartres et d'Amiens
particulirement, paraissent avoir t leves avec une hte qui tient
de la fivre; il semble, lorsqu'on parcourt ces difices, que leurs
architectes aient eu le pressentiment du peu de dure de cette impulsion
 laquelle ils obissaient.  Tours, on sent l'tude, le soin, la
lenteur dans l'excution; le choeur de la cathdrale est l'oeuvre d'un
esprit rassis, qui possde son art et n'excute qu'en vue des ressources
dont il peut disposer. On peut dire que ce gracieux monument suit pas 
pas les progrs de l'art de son temps; mais aussi n'y sent-on pas
l'inspiration du gnie qui conoit et devance l'excution, qui anime la
pierre, et la soumet sans cesse  de nouvelles ides.

Il est ncessaire que nous revenions sur nos pas pour reprendre,  sa
souche, une autre branche des grandes constructions religieuses du XIIIe
sicle.  Autun, il existe encore une cathdrale btie vers le milieu du
XIIe sicle; ce monument rappelle les constructions religieuses de
Cluny; il avait t lev sous l'influence des glises de cet ordre et
des traditions romaines vivantes encore dans cette ville.

Son plan, que nous donnons ici (27), couvre une surface mdiocre comme
tendue[239]; il est d'une grande simplicit; la nef et les collatraux se
terminent par trois absides semi-circulaires; le vaisseau principal est
vot en berceau ogival, avec arcs doubleaux; les bas-cts en votes
d'artes sans arcs ogives[240]. Un vaste porche, bti peu de temps aprs
la construction de la nef, la prcde, comme dans les glises
clunisiennes.

Cet difice en produisit bientt un autre; c'est la cathdrale de
Langres (28).  Langres, le bas-ct pourtourne le sanctuaire; une seule
chapelle existait  l'abside[241]; dans les murs est des croisillons,
s'ouvrent deux petites absides. Le rond-point tait encore vot en
cul-de-four; mais, dans la trave qui le prcde et dans le collatral
circulaire, apparaissent les votes d'artes avec arcs ogives. Les
fentres et les galeries sont plein cintre; tous les archivoltes,
formerets et arcs doubleaux, en tiers point (voy. VOTE). Des
arcs-boutants, qui datent de la construction primitive, contre-buttent
les pousses reportes sur les contreforts.

Le choeur de la cathdrale de Langres date de la seconde moiti du XIIe
sicle; la nef, des dernires annes de ce sicle ou des premires du
XIIIe. Nous prsentons (29) la coupe transversale de ce monument. En
examinant cette coupe, il est facile de voir qu'il y a l tous les
lments d'un art qui se dveloppe, des dispositions simples et sages.
Si la cathdrale d'Autun, avec son grand berceau ogival sans
arcs-boutants, n'offrait pas des conditions de stabilit suffisantes[242],
 Langres, le problme tait rsolu, les conditions de stabilit
excellentes.

Cette cole de constructeurs, dont nous retrouvons les oeuvres  la
Charit-sur-Loire, dans le porche de Vzelay, dans celui de Cluny, dans
la belle glise de Montrale (Yonne), dans une grande partie du
Lyonnais, de la Bourgogne et du fond de la Champagne, s'levait
paralllement  l'cole sortie de l'Ile de France; elle fut absorbe par
celle-ci.

La cathdrale de Langres est la dernire expression originale de cette
branche de l'art ogival issue des provinces du sud-est; les deux rameaux
se rencontrrent  Sens pour se mler et produire un difice d'un
caractre particulier, mais o cependant l'influence franaise
prdomine.

Nous prsentons le plan (30) de la cathdrale de Sens[243], termine  la
fin du XIIe sicle. En comparant le choeur de cette cathdrale avec
celui de Langres, on trouve entre eux deux une certaine analogie. Le
sanctuaire est entour d'un collatral; une seule chapelle est dispose
dans l'axe; dans les transsepts, les absides, dont nous trouvons
l'embryon  Langres, se dvelopent  Sens. Dans les dtails, on
rencontre galement, entre les deux difices, des points de rapport. Les
arcs ogives, par exemple, des votes des bas-cts,  Sens comme 
Langres, reposent sur des culs-de-lampes mnags au-dessus des
chapiteaux, ceux-ci ne recevant que les retombes des archivoltes et des
arcs doubleaux.

Mais,  Sens, plus de pilastres cannels; dj le systme de la vote
franaise est adopt dans les bas-cts[244]. Autour du sanctuaire, ce
n'est plus, comme  Langres, une simple range de colonnes qui porte les
parties suprieures, mais des colonnes accouples suivant les rayons de
la courbe, et des piles formes de faisceaux de colonnettes. Ce systme
de colonnes accouples entre des piles plus fortes, se reproduit dans
toute l'oeuvre intrieure de la cathdrale de Sens, et s'adapte
parfaitement  la combinaison des votes dont les diagonales ou arcs
ogives comprennent deux traves; c'est une disposition analogue  celle
de la nef de la cathdrale de Noyon, et qui fut gnralement adopte
dans les glises de l'Ile-de-France de la fin du XIIe sicle.
Malheureusement, la cathdrale de Sens subit bientt de graves
modifications; des reconstructions et adjonctions postrieures  sa
construction changrent profondment ses belles dispositions premires.
Pour bien nous rendre compte de l'difice primitif, il nous faut passer
la Manche et aller  Canterbury.

Nous ne possdons aucun renseignement prcis sur la fondation de la
cathdrale actuelle de Sens, et le nom du matre de l'oeuvre qui la
conut nous est inconnu; on sait seulement que sa construction tait en
pleine activit sous l'piscopat de Hugues de Toucy, de 1144  1168,
dates qui s'accordent parfaitement avec le caractre archologique du
monument. Nos voisins d'outre-mer sont plus soigneux que nous lorsqu'il
s'agit de l'histoire de leurs grands monuments du moyen ge. Les
documents abondent chez eux, et depuis longtemps ont t recueillis avec
soin; grce  cet esprit conservateur, nous allons trouver  Canterbury
l'histoire de la cathdrale snonaise.

En 1174, un incendie dtruisit le choeur et le sanctuaire de la
cathdrale de Canterbury; l'anne suivante, aprs que les restes de la
partie incendie eurent t drass et qu'on eut tabli provisoirement
les stalles dans l'ancienne nef, on commena le nouveau choeur. L'oeuvre
fut confie  un certain Guillaume de Sens[245]. Ce matre de l'oeuvre ne
quitta l'Angleterre qu'en 1179,  la suite d'une chute qu'il fit sur ses
travaux, aprs avoir lev la partie antrieure du nouveau choeur et les
deux transsepts de l'est[246]. Avant de partir, tant bless et ne pouvant
quitter son lit, Guillaume de Sens, voyant l'hiver (1778-1779)
approcher, et ne voulant pas laisser la grande vote inacheve, donna la
conduite du travail  un moine habile et industrieux qui lui servait de
conducteur de travaux. Ce fut ainsi que put tre termine la vote de la
croise et des deux transsepts orientaux.

Mais le matre, s'apercevant qu'il ne recevait aucun soulagement des
mdecins, abandonna l'oeuvre, et, traversant la mer, retourna chez lui
en France. Un autre lui succda dans la direction des travaux William de
nom, Anglais de nation, petit de corps, mais probe et habile dans toutes
sortes d'arts. Ce fut ce second matre, _anglais de nation_, qui
termina le choeur, le chevet, la chapelle de la Trinit et la chapelle
dite _la couronne de Becket_. Or cette extrmit orientale, dont nous
donnons le plan au niveau de la galerie du rez-de-chausse (31), quoique
leve par un architecte anglais, conserve encore tous les caractres de
l'abside de la cathdrale de Sens, non-seulement dans son plan, mais
dans sa construction, ses profils et sa sculpture d'ornement, avec plus
de finesse et de lgret; ce qui s'explique par l'intervalle de
quelques annes qui spare ces deux constructions. William l'Anglais n'a
fait que suivre, nous le croyons, les projets de son malheureux
prdcesseur, qui pourrait bien tre le matre de l'oeuvre de la
cathdrale de Sens. Le chevet de la cathdrale de Canterbury nous donne
le moyen de restituer le chevet de la cathdrale de Sens, ainsi que nous
l'avons fait (fig. 30)[247].

Ce qui caractrise la cathdrale de Sens, c'est l'ampleur et la
simplicit des dispositions gnrales. La nef est large, les points
d'appui rsistants, levs seulement sous les retombes runies des
grandes votes; le choeur est vaste et profond. L'architecte avait su
allier la mle grandeur des glises bourguignonnes du XIIe sicle aux
nouvelles formes adoptes par l'Ile-de-France. Mais il ne faut pas
croire que ce monument nous soit conserv tel que l'avait laiss
l'vque Hugues de Toucy. Dvast par un incendie vers le milieu du
XIIIe sicle, les votes, les fentres hautes et les couronnements
furent refaits, puis la chapelle absidale. Des colonnes furent ajoutes
entre les colonnes accouples du rond-point, afin de porter de fond les
archivoltes qui devaient, comme  Canterbury, porter sur des
culs-de-lampe saillants entre les deux chapiteaux (voy. PILE).

 la fin de ce sicle, on pratiqua des chapelles entre les contreforts
de la nef; cette malheureuse opration, que subirent toutes nos
cathdrales franaises, sauf celles de Reims et de Chartres, eut pour
rsultat d'affaiblir les points d'appui extrieurs et de rendre
l'coulement des eaux difficile. Vers 1260, la tour sud de la faade
s'croula sur la belle salle synodale btie vers 1240, en C; cette tour
fut remonte  la fin du XIIIe sicle et acheve seulement au XVIe
sicle. La tour du nord, leve vers la fin du XIIe sicle, n'tait
termine que par un beffroi de bois, recouvert de plomb, mont vers le
commencement du XIVe sicle[248]. Au commencement du XVIe sicle, le
pignon du transsept sud, qui datait du XIIIe sicle, fut repris dans
toute sa partie suprieure; celui du nord, compltement rebti; les
fentres hautes des croisillons, refaites avec leurs vitraux; enfin,
deux chapelles de forme irrgulire vinrent s'accoter,  la fin du XVIe
et au XVIIe sicle, contre les flancs du collatral de l'abside. Une
salle du trsor et des sacristies qui communiquent avec l'archevch
s'levrent en B. L'entre principale du palais archipiscopal tait
sous la salle synodale en A.

Dans la cathdrale de Sens, le plein cintre vient se mler  l'ogive,
comme dans le choeur de la cathdrale de Canterbury. C'est encore l une
influence de l'cole bourguignonne.

Les constructions acheves en 1168 avaient d s'arrter  la seconde
trave de l'entre de la nef. Les parties les plus anciennes de la
faade ne remontent pas plus loin que les dernires annes du XIIe
sicle; il ne reste, de cette poque, que les deux portes centrale et
nord et la tour nord tronque.  l'intrieur et  l'extrieur, sur ce
point, c'est un mlange incomprhensible de constructions reprises
pendant les XIIIe, XIVe et XVIe sicles.

Ce qui reste des vitraux du commencement du XIIIe sicle et du XVIe,
dans la cathdrale de Sens, est fort remarquable (voy. VITRAIL).

Saint-tienne de Sens est une cathdrale  part, comme plan et comme
style d'architecture; contemporaine de la cathdrale de Noyon, elle n'en
a pas la finesse et l'lgance. On y trouve, malgr l'adoption du
nouveau systme d'architecture, l'ampleur des constructions romanes,
bourguignonnes et de Langres, comme un dernier reflet de l'antiquit
romaine. Ce qui caractrise la cathdrale snonaise, c'est surtout
l'unique chapelle absidale et les deux absidioles des transsepts.
Quoique Sens et Langres dpendissent de la Champagne, ces deux glises
appartiennent bien moins  cette province qu' la Bourgogne, comme
disposition et style d'architecture.

Nous en trouvons la preuve dans les substructions de la cathdrale
d'Auxerre. La cathdrale d'Auxerre, rebtie aprs un incendie par
l'vque Hugues, vers 1030, possdait un sanctuaire circulaire avec
bas-cts et chapelle unique dans l'axe; la crypte de cette glise,
encore existante aujourd'hui, est, sous ce point de vue, du plus grand
intrt. Nous en donnons ici le plan (32)[249], dpouill des contreforts
extrieurs ajouts au XIIIe sicle. En comparant ce plan de crypte avec
le plan du choeur et du chevet de la cathdrale de Langres, et surtout
avec celui de la cathdrale de Sens, il est facile de reconnatre le
degr de parent intime qui lie ces trois difices, construits  des
poques fort diffrentes; et on peut conclure, nous le croyons, de cet
examen, que les diocses d'Autun, de Langres, d'Auxerre et de Sens,
possdaient, depuis le XIe sicle, certaines dispositions de plan qui
leur taient particulires, et qui furent adoptes dans la partie
orientale de la cathdrale de Canterbury.

Nous retrouvons encore les traces de cette cole, au XIIIe sicle, 
Auxerre mme. En 1215, l'vque Guillaume de Seignelay commena la
reconstruction de toute la partie orientale de la cathdrale d'Auxerre;
l'ancienne crypte fut conserve, et c'est sur son primtre, augment
seulement de la saillie de quelques contreforts, que s'leva la nouvelle
abside. Sur la petite chapelle absidale de la crypte, on btit une seule
chapelle carre dans l'axe, en renforant par des piliers, 
l'extrieur, le petit hmicycle du XIe sicle (fig. 32).

Certes,  cette poque, si l'on n'avait pas regard cette forme de plan
comme consacre par l'usage, mme en conservant la crypte, on aurait pu,
comme  Chartres, s'tendre au dehors de son primtre, soit pour lever
un second bas-ct, soit pour ouvrir un plus grand nombre de chapelles
absidales. Le plan du XIe sicle fut conserv, et le choeur de la
cathdrale auxerroise du XIIIe sicle respecta sa forme traditionnelle.
Cependant la construction du choeur de Saint-tienne d'Auxerre fut assez
longue  terminer.

Guillaume de Seignelay, en prenant possession du sige piscopal de
Paris, en 1220, laissa des sommes assez importantes pour continuer
l'oeuvre; son successeur, Henri de Villeneuve, qui mourut en 1234,
parat avoir achev l'entreprise; c'est l'opinion de l'abb Lebeuf[250],
opinion qui se trouve d'accord avec le style de cette partie de la
cathdrale. Quant aux transsepts et  la nef de l'glise Saint-tienne
d'Auxerre, commencs vers la fin du XIIIe sicle, on ne les acheva que
pendant les XIVe et XVe sicles. La faade occidentale resta incomplte;
la tour nord seule fut termine vers le commencement du XVIe sicle.

Si les diocses mridionaux de la Champagne avaient subi l'influence des
arts bourguignons, l'un de ceux du nord avait pris certaines
dispositions aux difices religieux des bords du Rhin. Au commencement
du XIIIe sicle, on reconstruisit la cathdrale de Chlons-sur-Marne,
dont le sanctuaire (33) tait dpourvu de bas-cts, et dont les
transsepts allongs taient accompagns,  l'est, de deux chapelles
carres; de deux petits sacraires et de tours, restes d'un difice
roman. Nous ne pouvons savoir si, comme dans les glises rhnanes, la
nef tait termine,  l'ouest, par des transsepts et par une seconde
abside; nous serions tents de le croire en examinant les dispositions
rhnanes de ce plan du ct de l'est[251]. Toutefois, si la cathdrale de
Chlons-sur-Marne rappelle, dans le plan de son chevet, celle de Verdun,
par exemple, qui est entirement rhnane, les dtails, le systme de
construction et l'ornementation, se rapprochent de l'cole de Reims.
C'est l un monument exceptionnel, sorte de lien entre deux styles fort
diffrents, mais qui se rduit  un seul exemple. Ne pouvant nous
occuper des admirables cathdrales de Cambrai et d'Arras[252], dtruites
aujourd'hui, et qui auraient pu nous fournir des renseignements prcieux
sur la fusion de l'cole rhnane avec l'cole franaise, nous ferons un
dtour vers les provinces du nord-ouest et de l'ouest.

Dans le Nord, les votes avaient paru tardivement; les grandes glises
du centre de la France, des provinces de l'est et de l'ouest, taient
dj votes au XIe sicle, quand on couvrait encore les nefs
principales des glises par des charpentes apparentes dans une partie de
la Picardie et de la Champagne, dans la Normandie, le Maine et la
Bretagne.

Pendant le XIIe sicle, la Normandie et le Maine n'taient pas runis au
domaine royal; et, quoique les ducs de Normandie tinssent leur province
en fief de la couronne, chacun sait combien ils reconnaissaient peu, de
fait, la suzerainet des rois de France. Ce qui reste des cathdrales
normandes du XIe au XIIe sicle, en Angleterre et sur le continent,
donne lieu de supposer que ces monuments, dont le plan se rapprochait
beaucoup de la basilique romaine, taient, en grande partie, couverts
par des lambris; les votes n'apparaissaient que sur les bas-cts et
les sanctuaires. L'ancienne cathdrale du Mans fut construite d'aprs ce
principe au commencement du XIe sicle. Nous en donnons le plan (34)[253].
Les bas-cts A taient ferms par des votes d'artes romaines, les
absides par des culs-de-four, les transsepts B et la nef C par des
charpentes lambrisses. Sur les quatre piles de la croise, dans les
glises normandes, s'levait toujours une haute tour porte sur quatre
arcs doubleaux. Au Mans, la faade occidentale existe encore, ainsi que
les murs latraux et la base du pignon du transsept nord. On aperoit
l'amorce des absidioles E.

La cathdrale de Pterborough en Angleterre, d'une date plus rcente,
mais qui cependant, sur presque toute son tendue, est antrieure au
XIIe sicle, prsente encore une disposition analogue  celle-ci.

Pendant le XIIe sicle, vers l'poque o l'on construisait les glises
de l'abbaye de Saint-Denis et de Notre-Dame de Noyon, la nef romane de
la cathdrale du Mans fut remanie; on reprit les piles et les parties
suprieures de la nef, qui fut alors vote ainsi que les transsepts.
Ces votes se rapprochent, comme construction, non du systme adopt
dans l'Ile-de-France et le Soissonnais, mais de celui qui drivait des
coupoles des glises de l'Ouest (voy. VOTE). Une porte, dcore de
sculptures et de statues qui ont avec celles du portail royal de la
cathdrale de Chartres la plus grande analogie, fut ouverte au milieu de
la nef au sud (35). On ne se contenta pas de ces changements importants.
Vers 1220, les anciennes absides furent dmolies, et on construisit
l'admirable choeur que nous voyons figur dans ce plan. Mais alors le
Maine venait d'tre runi au domaine royal. Le diocse du Mans payait sa
bienvenue en reconstruisant un choeur qui,  lui seul, couvre une
surface de terrain plus grande que tout le reste de l'ancienne
cathdrale.

Le choeur de la cathdrale du Mans, si ce n'tait la profondeur inusite
des chapelles absidales, prsenterait une disposition absolument
pareille  celle de la cathdrale de Bourges. C'est--dire qu'il possde
deux rangs de galeries; le premier bas-ct, tant beaucoup plus lev
que le second, a permis de pratiquer des jours et un triforium dans le
mur sparant ces deux bas-cts au-dessus des archivoltes. Mais la
construction, la disposition des chapelles, les dtails de
l'architecture sont beaucoup plus beaux au Mans qu' Bourges. Les
extrieurs sont traits d'une manire remarquable, avec luxe, et ne
laissent pas voir la pauvret des moyens comme la cathdrale de Bourges.
Une belle sacristie s'ouvre au sud; elle date galement du XIIIe sicle.
Les deux pignons des transsepts, le seul clocher[254] bti  l'extrmit
du croisillon sud, ne furent termins qu'au XIVe sicle. Il est  croire
que le maitre de l'oeuvre du choeur de la cathdrale du Mans songeait 
reconstruire la nef dans le mme style; les travaux s'arrtrent aux
transsepts, et si le monument y perd de l'unit, l'histoire de l'art y
gagne des restes fort prcieux de la cathdrale primitive.

Au Mans, la chapelle de la Vierge, dans l'axe, est beaucoup plus
profonde que ses voisines et elle s'lve sur une crypte dans laquelle
on descend par un petit escalier particulier. Cette disposition de
chapelles absidales profondes, celle centrale tant accuse par une ou
deux traves de plus que les autres, se retrouve galement dans le
choeur de la cathdrale de Sez. Cet difice, compltement de style
normand dans la nef, qui date des premires annes du XIIIe sicle, se
rapproche du style franais dans sa partie orientale; il peut tre
class parmi ceux qui, levs au moyen de ressources insuffisantes,
comme Troyes, Chlons-sur-Marne, Meaux, ne furent point fonds, ou le
furent mal. La nef (36), btie au commencement du XIIIe sicle, fut
remanie dans sa partie suprieure cinquante ou soixante ans aprs sa
construction; le choeur, lev vers 1230, et presque entirement dtruit
par un incendie, dut tre repris, vers 1260, de fond en comble, sauf la
chapelle de la Vierge, que l'on jugea pouvoir tre conserve. Le matre
de l'oeuvre du choeur, ne se fondant que sur des maonneries
trs-insuffisantes, avait cherch, par l'extrme lgret de sa
construction,  diminuer le danger d'une pareille situation; et en ne
considrant mme le choeur de la cathdrale de Sez qu' ce point de
vue, il mriterait d'tre tudi. Les chapelles profondes absidales,
prsentant des murs rayonnants tendus, se prtaient d'ailleurs  une
construction lgre et bien empatte. En effet, les traves intrieures
du sanctuaire sont d'une lgret qui dpasse tout ce qui a t tent en
ce genre (voy. TRAVE), et la construction en lvation est des plus
savantes; cependant, rien ne peut remplacer de bonnes fondations; vers
la fin du XIVe sicle, on crut ncessaire de renforcer les contre-forts
extrieurs du choeur; mais ces adjonctions, mal fondes elles-mmes,
contriburent encore, par leur poids,  entraner la lgre btisse du
XIIIe sicle, qui ne fit, depuis lors, que s'ouvrir de plus en plus. Au
commencement de notre sicle, les grandes votes du sanctuaire
s'croulrent; il fallut les refaire en bois.

La faade de la cathdrale de Sez est couronne par deux tours avec
flches leves au commencement du XIIIe sicle et rpares ou reprises
pendant les XIVe et XVe. Ces tours, ainsi que toute la nef, ont fait de
trs-srieux mouvements, par suite de l'insuffisance des fondations.
C'est aujourd'hui un monument fort compromis[255].

Nous ne quitterons pas la Normandie, sans parler des cathdrales de
Bayeux et de Coutances.

La cathdrale de Bayeux, dont nous donnons le plan (37), est un difice
du XIIIe sicle ent sur une glise du XIIe; et, de l'glise du XIIe
sicle, il ne reste que les piles, les archivoltes et les tympans du
rez-de-chausse de la nef. Comme au Mans, comme  Sez, les transsepts
sont simples, sans collatraux;  Bayeux, deux chapelles trs-peu
profondes, dont nous trouvons galement la trace dans le mur oriental du
croisillon sud de la cathdrale de Sez, s'ouvraient,  l'est, sur les
deux transsepts nord et sud. C'est l un dernier souvenir des chapelles
romanes des transsepts normands que l'on voit dveloppes dans le plan
primitif de la cathdrale du Mans (fig. 34).  Bayeux encore, dans le
plan du choeur du XIIIe sicle, on voit les deux tours normandes (sur
une petite chelle, puisqu'elles ne contiennent que des escaliers) qui
terminaient la srie des chapelles carres avant les chapelles
absidales[256]. Sur la faade, deux grands clochers romans avec flches.
Sur les quatre piles de la croise, une tour existait ds le XIIe
sicle; elle fut rebtie au XIIIe, puis continue pendant les XIVe et
XVe sicles, pour tre termine, pendant le sicle dernier, par une
coupole avec lanterne. Ces quatre piles de la croise furent
successivement enveloppes de placages pendant les XIIIe et XIVe
sicles[257]. On remarquera la disposition des clochers romans de la
faade occidentale; ils sont compltement ferms  rez-de-chausse et
portent de fond; c'est l une disposition normande, que nous retrouvons
 Rouen,  Chartres mme, encore indique  Bez et  Coutances (voy.
CLOCHER)[258].

 Bayeux, il n'y a plus trace, dans le style de l'architecture, de
l'influence franaise. Le mode normand domine seul; c'est celui que nous
retrouvons  Westminster,  Lincoln,  Salisbury,  Ely, en Angleterre;
et cependant, comme disposition de plan, la cathdrale de Bayeux se
rapproche plus des cathdrales franaises du XIIIe sicle, au moins dans
sa partie orientale, que des cathdrales anglaises. C'est qu'au XIIIe
sicle, si la Normandie possdait son style d'architecture propre, elle
subissait alors l'influence des difices du domaine royal.

La cathdrale de Dol seule, en Bretagne, parat s'tre affranchie
compltement de l'empire qu'exeraient, sur tout le territoire
occidental du continent, les dispositions de plan adoptes,  la fin du
rgne de Philippe-Auguste, dans la construction des cathdrales, La
cathdrale de Dol est termine,  l'orient, par un mur carr, dans
lequel s'ouvre un immense fenestrage, comme les cathdrales d'Ely et de
Lincoln.

La cathdrale de Coutances, fonde en 1030 et termine en 1083, soit
qu'elle menat ruine comme la plupart des grandes glises du Nord de
cette poque, soit qu'elle part insuffisante, soit enfin que le diocse
de Coutances, nouvellement runi  la couronne de France, voult entrer
dans le grand mouvement qui alors faisait reconstruire toutes les
cathdrales au nord de la Loire; la cathdrale de Coutances,
disons-nous, fut compltement rdifie ds les premires annes du
XIIIe sicle. Le choeur, avec ses chapelles rayonnantes, qui rappellent
celles du choeur de la cathdrale de Chartres, parat avoir t fond
vers la fin du rgne de Philippe-Auguste. Les constructions de la nef
durent suivre presque immdiatement celles du sanctuaire; mais il est
probable que les transsepts furent levs sur les anciennes fondations
romanes du XIe sicle, et que mme les normes piliers de la croise ne
font, comme  Bayeux, qu'envelopper un noyau de construction romane.

En effet, si nous examinons le plan (38) de cette partie de l'difice,
nous y trouvons une sorte de gne dans l'ensemble des dispositions, et
la trace encore bien marque des chapelles normandes des croisillons.
Quelle que ft la charge que le matre de l'oeuvre voulait faire porter
aux quatre piliers de la croise (charge norme, il est vrai), il nous
parat difficile d'admettre, qu'en plein XIIIe sicle, s'il n'et pas
t command par des substructions antrieures, il ne se ft pas tir
avec plus d'adresse de cette partie importante de son projet. Quoi qu'il
en soit, il ne reste plus de traces visibles de constructions romanes
dans la cathdrale de Coutances; c'est un difice entirement de style
ogival pur; la chapelle de la Vierge,  l'extrmit de l'abside, et les
chapelles de la nef furent seules ajoutes aprs coup, au XIVe
sicle[259]. La faade occidentale est surmonte de deux clochers avec
flches en pierre, sous lesquels, outre les trois portes principales,
s'ouvrent deux porches latraux au nord et au sud, d'un grand effet. Sur
les quatre piles de la croise s'lve une norme tour octogonale,
flanque, sur les quatre faces diagonales, de quatre tourelles servant
d'escaliers. Cette tour centrale, qui devait certainement tre couronne
par une flche, est reste inacheve. Aux deux extrmits des
croisillons sont adosses, au sud, une chapelle, au nord, une vaste
sacristie. On retrouve encore,  Coutances, en avant des chapelles
rayonnantes, les deux tourelles carres normandes, qui, comme  Bayeux,
contiennent des escaliers et sparent si heureusement l'abside du choeur
proprement dit. Comme style d'architecture, la cathdrale de Coutances
est compltement normande.

Le diocse dans lequel le mlange du style normand et du style franais
est le plus complet, ce doit tre, et c'est en effet le diocse de
Rouen. La cathdrale de Rouen occupait dj, au XIIe sicle, la surface
de terrain qu'elle occupe encore aujourd'hui. Rebtie, pour la troisime
fois, pendant le cours du XIe sicle, elle fut entirement rdifie
pendant la seconde moiti du XIIe sicle dans le style normand de
transition.

De ces constructions (39), il ne reste que la tour dite de Saint-Romain,
qui s'lve au nord du portail occidental, les deux chapelles de
l'abside, celles des transsepts et les deux portes de la faade
s'ouvrant dans les deux collatraux; ces derniers ouvrages mme
paraissent appartenir aux dernires annes du XIIe sicle. Ainsi donc,
lorsque Richard Coeur-de-Lion mourut, en 1199, la cathdrale de Rouen
avait dj l'tendue actuelle.

C'est en 1204 que Philippe-Auguste arracha des mains de Jean sans Terre
la Normandie, et qu'il runit  la couronne de France cette belle
province, ainsi que l'Anjou, le Maine et la Touraine, avec une partie du
Poitou. Peu aprs, de grands travaux furent entrepris dans la cathdrale
de Rouen. La nef, les transsepts et le sanctuaire durent tre
reconstruits,  la suite d'un incendie, qui, probablement, endommagea
gravement l'glise du XIIe sicle. L, comme dans les autres diocses
franais, s'lve une cathdrale au commencement du XIIIe sicle, sous
l'influence du pouvoir monarchique, et, chose remarquable,  Rouen, les
constructions qui paraissent avoir t leves sous le rgne de
Philippe-Auguste, c'est--dire de 1210  1220 environ, appartiennent au
style franais, tandis que celles qui datent du milieu du XIIIe sicle
sont empreintes du style ogival normand. Ce fait curieux, crit avec
plus de nettet encore dans l'glise d'Eu, est d'une grande importance
pour l'tude de l'histoire de notre architecture nationale.

La Normandie possde, pendant toute la Priode romane et de transition,
c'est--dire du XIe au XIIIe sicle, une architecture propre, dont les
caractres sont parfaitement tranchs. Dans les difices levs pendant
ce laps de temps, la disposition des plans, la construction,
l'ornementation et les proportions de l'architecture normande, se
distinguent entre celles des provinces voisines, l'Ile de France, la
Picardie, l'Anjou et le Poitou.

Au commencement du XIIIe sicle, lorsque l'architecture ogivale atteint,
pour ainsi dire, sa pubert, en sortant de son domaine elle touffe les
coles provinciales; si elle respecte parfois certaines traditions,
certains usages locaux qui n'ont d'influence que sur la composition
gnrale des plans, elle impose tout ce qui tient  l'art, savoir: les
proportions, la construction, les dispositions de dtails et la
dcoration. Cette sorte de tyrannie ne dure pas longtemps, car, de 1220
 1230, nous voyons l'architecture normande se rveiller et s'emparer du
style ogival pour se l'approprier, comme un peuple conquis modifie
bientt une langue impose, pour en faire un patois. Disons tout de
suite, pour ne pas soulever contre nous, non-seulement la Normandie,
mais toute l'Angleterre, que le _patois_ ogival de ces contres a des
beauts et des qualits originales qui le mettent au-dessus des autres
drivs, et qui pourraient presque le faire passer pour une langue. Mais
nous aurons l'occasion de dvelopper notre pense  la fin de cet
article.

La cathdrale de Rouen, reconstruite au commencement du XIIIe sicle,
adopta cependant certaines dispositions qui indiquent une singulire
hsitation de la part des architectes, probablement franais, qui furent
appels pour excuter les nouveaux travaux. Dans la nef, le matre de
l'oeuvre semble avoir voulu figurer une galerie de premier tage, comme
dans presque toutes les grandes glises de l'Ile de France et du
Soissonnais, mais s'tre arrt  moiti chemin, et, au lieu d'une
galerie vote, avoir fait un simple passage sur des arcs bands
au-dessous des archivoltes des bas-cts, et pourtournant les piles
(voy. GALERIE) au moyen de colonnettes portes en encorbellement.

Dans l'glise d'Eu, mme tranget, mais parfaitement explique. Le
choeur, les transsepts et la dernire trave de la nef de cet difice
furent levs ds les premires annes de la conqute de
Philippe-Auguste, c'est--dire de 1205  1210, en style franais
parfaitement pur, avec galerie vote au premier tage, comme 
Notre-Dame de Paris. De 1210  1220 environ, interruption; de 1220 
1230, reprise des travaux; la nef est continue conformment aux
dispositions premires, c'est--dire que tout est prpar pour recevoir
une galerie vote de premier tage au-dessus des collatraux; mais dj
les tailloirs des chapiteaux et les socles des bases sont circulaires,
les ornements et moulures sont devenus normands; puis, en construisant,
on se reprend, on coupe les chapiteaux destins  recevoir les votes
formant galerie, on laisse seulement subsister les archivoltes dans le
sens de la longueur de la nef entre les piles; on ne construit pas les
votes devant servir de sol  la galerie de premier tage, et ce sont
les votes hautes de cette galerie qui deviennent votes des
collatraux; les fentres de cette galerie supprime et celles du
rez-de-chausse se runissent, en formant ainsi des baies dmesurment
longues.

La nef de la cathdrale de Rouen est de quelques annes antrieure 
celle de l'glise d'Eu. A-t-on voulu, dans ce dernier difice, imiter la
disposition adopte  Rouen, seulement quant  l'effet produit (les
sous-archivoltes de la nef de l'glise d'Eu tant sans utilit puisqu'on
ne peut communiquer de l'un  l'autre, tandis qu' Rouen ils forment une
galerie)? C'est probable... Quel que fut le motif qui diriget
l'architecte de la cathdrale de Rouen, toujours est-il que la
disposition de sa nef ne fut plus imite ailleurs en Normandie, et que,
dans cette province, ds que l'art ogival se fut affranchi de
l'influence franaise et eut acquis un caractre propre, on ne voit plus
de galeries votes de premier tage, ni rien qui les rappelle; un
simple triforium couronne les archivoltes des bas-cts.

La cathdrale de Rouen, rebtie presque totalement en style ogival
franais, est termine,  partir du niveau des votes des collatraux,
en style ogival normand. Les quatre tours qui flanquent les transsepts,
les fentres, les corniches et les balustrades suprieures sont
normandes. Mais la nef de la cathdrale de Rouen tait, comme toutes les
nefs des cathdrales franaises du commencement du XIIIe sicle,
dpourvue de chapelles.  la fin de ce sicle, on en construisit entre
les contreforts (39), comme  la cathdrale de Paris. En 1302, on
commena la reconstruction de la chapelle de la Vierge, situe dans
l'axe au chevet, en lui donnant de grandes dimensions,  la place de la
chapelle du XIIe sicle, qui n'tait pas plus grande que les deux autres
chapelles absidales encore existantes. Vers cette poque, on refit les
deux pignons nord et sud des transsepts (portail de la Calende et
portail des Libraires). Ces travaux, du commencement du XIVe sicle,
surpassent comme richesse et beaut d'excution tout ce que nous
connaissons en ce genre de cette poque.

Alors, la Normandie possde une cole de constructeurs, d'appareilleurs
et de sculpteurs, qui gale l'cole de l'Ile de France.

Les portails de la Calende et des Libraires, la chapelle de la Vierge de
la cathdrale de Rouen, sont des chefs-d'oeuvre[260].

Mais la cathdrale du XIIIe sicle, dont les dispositions primitives
taient dj altres au commencement du XIVe sicle, subit encore des
changements importants qui, malheureusement, ne furent pas aussi heureux
que ceux dont nous venons de parler. En 1430, les chanoines firent
agrandir les fentres du choeur, non par ncessit, mais parce que,
comme le dit Pommeraye[261], le choeur paraissait sombre et tnbreux.
Les fentres de la nef et une grande partie des couronnements
extrieurs, des galeries intrieures, furent galement modifis pendant
le XVe sicle. En 1485 fut commence la construction de la tour qui
flanque le portail au sud, connue sous le nom de tour de Beurre[262]. Le
cardinal George d'Amboise commena la reconstruction de la faade
occidentale, qui ne fut jamais acheve. Dj, au XIIIe sicle, il
existait, sur les quatre piliers de la croise, une haute tour carre,
dont deux tages subsistent encore; endommage par le vent en 1353, puis
rpare et brle en 1514 par la ngligence des plombiers; l'tage
suprieur de cette tour fut reconstruit et surmont d'une immense flche
en bois recouvert de plomb, qui ne fut acheve qu'en 1544. La foudre y
mit le feu en 1821, et on l'a voulu remplacer de nos jours par une
flche en fonte de fer[263].

Les dpendances de la cathdrale de Rouen taient considrables, et,
sous son ombre, l'archevch, un beau clotre, des coles, des
bibliothques, des sacristies, salles capitulaires et trsors taient
venus successivement se grouper du ct du nord et de l'est. Il reste
encore de beaux fragments de ces divers btiments (voy. CLOTRE).

Jusqu' prsent, nous avons vu l'architecture, ne en France  la fin du
XIIe sicle, se dvelopper avec le pouvoir royal et pntrer,  la suite
de ses conqutes ou  l'aide de son influence politique, dans les
provinces voisines de l'Ile de France. Cette rvolution s'accomplit dans
l'espace de peu d'annes, c'est--dire pendant la dure du rgne de
Philippe-Auguste. Mais, jusqu' la fin du XIIIe sicle, elle ne dpasse
pas les territoires que nous venons de parcourir. Dans d'autres
provinces, au sud et  l'ouest, l'architecture romane suit paisiblement
son cours naturel; si elle se modifie, ce n'est pas dans son principe,
mais dans les dtails de son ornementation.

L'glise abbatiale de Saint-Front de Prigueux avait t leve, vers la
fin du Xe sicle,  l'imitation de l'glise de Saint-Marc de Venise
(voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE). Peu aprs, ou en mme temps peut-tre,
on levait l'glise cathdrale de Prigueux[264] et l'glise cathdrale de
Cahors, toutes deux sans transsepts, et prsentant seulement une seule
nef avec abside.

Nous donnons (40) le plan de ce dernier difice. Il se compose de deux
coupoles portes sur six gros piliers, huit pendentifs et des arcs
doubleaux. L'abside est vote en cul-de-four, et trois petites
chapelles s'ouvrent dans le mur du sanctuaire.

L'glise abbatiale de Saint-Front tait plus tendue et plus riche que
les deux pauvres cathdrales de Cahors et de la cit de Prigueux.

Dans les provinces de l'ouest, comme en Bourgogne, en Champagne, en
Normandie, les glises abbatiales, pendant les Xe et XIe sicles,
attiraient tout  elles; mais si, dans les provinces du centre et de
l'ouest, la renaissance piscopale fut moins active au XIIe sicle que
dans le nord et l'est, elle fit cependant de grands efforts, sans
trouver une cole d'architectes laques toute prte  la seconder, et,
dans les populations, un dsir prononc de se constituer en corps de
nation. D'ailleurs, l'architecture romane de ces dernires provinces
avait adopt, pour ses monuments religieux, un mode de construction
durable, solide, qui excluait les charpentes et, par consquent annulait
les causes d'incendie; et nous voyons que, dans le nord,  la fin du
XIIe sicle, la reconstruction de la plupart des cathdrales romanes est
provoque par des incendies, comme si ce flau avait voulu venir en aide
aux tendances de l'piscopat et des populations urbaines.

 Angoulme, une cathdrale avait t btie au commencement du XIIe
sicle, elle se composait d'une nef  quatre coupoles, avec une abside
et quatre chapelles rayonnantes (41). Vers le milieu de ce sicle, alors
que sur une grande partie du territoire de la France actuelle on levait
ou on songeait  lever de nouvelles cathdrales plus vastes, on se
contenta d'agrandir la cathdrale d'Angoulme, par l'adjonction des deux
transsepts surmonts de deux tours[265], et on enrichit l'intrieur de la
nef en incrustant des colonnes engages, et quelques dtails
d'architecture. La faade occidentale fut reconstruite et couverte de
sculpture. De la primitive glise, la premire trave de la nef demeure
seule intacte.  l'extrieur, les couronnements furent refaits.

Nous donnons (42), en A, la coupe sur le transsept nord de cette glise,
et en B la coupe transversale sur la nef[266]. Les adjonctions et les
rparations  l'glise primitive de Saint-Pierre d'Angoulme ne
modifient pas le systme de construction. La tradition romane est
conserve pure. En se rapprochant des provinces du Nord, le style
byzantin des glises de l'Ouest allait, ds le milieu du XIIe sicle,
subir l'influence des coles de l'Ile de France et de Picardie.

De 1145  1165, on btissait,  Angers, la nef de la cathdrale[267]. Le
plan de cette nef (43) se rapproche beaucoup de celui de la nef de la
cathdrale d'Angoulme (fig. 41). Mais,  Saint-Maurice d'Angers, la
coupole a fait place  la vote d'artes. Au commencement du XIIIe
sicle, on lve les transsepts et le choeur, en suivant encore le
systme adopt au XIIe. L'architecture du Nord n'impose ici ni ses
dispositions de plans, ni mme son systme de construction; car ces
votes d'artes sont plutt des coupoles nerves que des votes en arcs
d'ogives (voy. VOTE). Les nervures diagonales sont une dcoration
plutt qu'un moyen de construction. Point de collatraux, point de
chapelles, une nef, des transsepts et un sanctuaire.

Saint-Front de Prigueux avait t l'origine de tous les monuments 
coupole btis dans les provinces de l'Ouest pendant un sicle[268]. Mais,
dans le Poitou et les provinces du centre, il s'tait, ds le XIe
sicle, form une cole de constructeurs dont le mode diffrait
essentiellement de ceux adopts par les architectes romano-byzantins de
l'ouest ou par ceux du Nord. Une grande partie des glises romanes du
Poitou, du Limousin, de la Saintonge, de la Vende et mme du Berry,
possdent une nef avec bas-cts, dont les votes atteignent  peu prs
le mme niveau; celles des collatraux, plus troites, en berceau ou
d'artes, servent de butte aux votes centrales en berceau (voy.
ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 12). C'est conformment  ce principe que
sont construites les glises de Saint-Savin prs Poitiers, de Notre-Dame
la Grande, de Melle, de Surgre, de Saint-Euthrope de Saintes, et mme
dans des provinces loignes, de la cit de Carcassonne au XIe sicle,
de Brives et de Limoges au XIIIe. Ces trois nefs, gales en hauteur,
sinon en largeur, ne permettaient de prendre des jours que dans les murs
des collatraux, la vote centrale restant dans l'obscurit. Ce mode de
construction fut adopt pour l'dification de la cathdrale de Poitiers,
au commencement du XIIIe sicle. Seulement, l'architecte donna  ses
trois nefs une largeur  peu prs gale, et les votes furent faites en
arcs d'ogives avec nerf portant des clefs centrales aux clefs des arcs
doubleaux.

Voici (44) le plan de la cathdrale de Poitiers. L encore, dans les
dispositions comme dans le systme de la construction, l'influence du
Nord est nulle, quoique tous les arcs soient en tiers-points, ainsi que
dans la cathdrale d'Angers; elle se fait sentir dans le style des
moulures et dans l'ornementation. Grce  la largeur et  la hauteur des
traves,  la grandeur des fentres jumelles ouvertes au-dessus de
l'arcature des bas-cts, cet intrieur est fort clair. Les transsepts
ne sont,  vrai dire, que des chapelles latrales orientes, et les
absides, traces suivant une courbe peu prononce, ne paraissent pas 
l'extrieur.

Du dehors, la cathdrale de Poitiers, couverte par un comble  deux
pentes, termine  l'orient par un norme mur pignon sans saillies et 
peine perc, parat tre plutt une salle immense qu'une glise avec nef
et collatraux. Rien, dans le plan, n'indique ni le choeur, ni le
sanctuaire. Nous sommes disposs  croire que, comme  Saint-Pierre
d'Angoulme, des tours avaient t projetes sur les deux transsepts.
Une faade de style franais du Nord fut commence, vers le milieu du
XIIIe sicle,  l'ouest, et flanque de deux petites tours non acheves.
Les constructions suprieures de cette faade ne datent que des XIVe et
XVe sicles. Malgr sa grandeur, la beaut de sa construction et de ses
dtails, c'est l, nous l'avouons, un monument trange, une exception
qui ne trouve pas d'imitateurs.

Nous donnons (45) la coupe transversale de la cathdrale de Poitiers,
dont les votes se rapprochent plutt, comme  Saint-Maurice d'Angers,
de la coupole nerve que de la vote en arcs d'ogives (voy. VOTE). Dans
la cathdrale de Poitiers viennent se runir et s'teindre les anciennes
dispositions de plan et de coupe des glises romanes du Poitou,  trois
nefs gales de hauteur, et les traditions de la construction des
coupoles byzantines.

 partir du milieu du XIIIe sicle, l'architecture ogivale franaise
s'impose dans toutes les provinces runies  la couronne, et mme dans
quelques-unes de celles qui ne sont encore que vassales. Except en
Provence et dans quelques diocses du Midi, les styles provinciaux
s'effacent, et les efforts des vques tendent  lever des cathdrales
dans le style de celles qui faisaient l'orgueil des villes du Nord.

C'est de 1260  1275 que nous voyons trois villes importantes du Midi
jeter bas leurs cathdrales romanes pour lever des difices dont la
direction fut videmment confie  un mme architecte du Nord, Clermont
en Auvergne, Limoges et Narbonne. Ces trois diocses commencent leurs,
cathdrales, la premire en 1268 et la dernire en 1272, sur des plans
tellement identiques, qu'il est difficile de ne pas voir, dans ces trois
monuments, la main d'un mme matre. Peut-tre, cependant, la cathdrale
de Narbonne, tout en appartenant  la mme cole que les deux autres,
fut-elle leve par un autre architecte; mais, quant aux cathdrales de
Clermont et de Limoges, non-seulement ce sont les mmes plans, mais les
mmes profils, les mmes dtails d'ornementation, le mme systme de
construction.

Nous reprsentons ici (46) le plan de la cathdrale de Clermont, la
premire en date[269].

La construction de la cathdrale de Clermont fut commence par le
choeur. L'ancienne glise romane avait t laisse debout, son abside ne
venant gure que jusqu' l'entre du choeur nouveau[270]. Le sanctuaire
achev vers la fin du XIIIe sicle, l'glise romane fut dmolie, sauf la
faade occidentale, et on continua l'oeuvre pendant les premires annes
du XIVe sicle. Quatre traves de la nef furent compltes. Le travail,
alors suspendu, ne fut plus repris, et on voit encore les restes de la
faade du XIe sicle[271]. La partie orientale de la cathdrale de
Clermont, entirement btie en lave de Volvic, est admirablement
construite, bien que l'on s'aperoive de l'extrme conomie impose au
matre de l'oeuvre. Absence d'arcature dans les soubassements des
chapelles, sculpture rare, pas de formerets aux votes. Ce qui est
surtout remarquable,  Clermont comme  Limoges et  Narbonne, c'est la
concession faite videmment aux traditions mridionales par l'architecte
du Nord. Ainsi, les bas-cots et les chapelles sont couverts en
terrasses dalles, quoique le triforium ne soit point  claire-voie. Les
fentres hautes ne remplissent pas compltement l'intervalle entre les
piliers, mais laissent entre elles des trumeaux d'une certaine largeur,
ce qui est tout  fait contraire au systme adopt dans toutes les
glises du Nord de cette poque. Deux des chapelles carres du choeur,
au nord, sont consacres au service de la sacristie, avec trsor
au-dessus.

 la cathdrale de Limoges, dont nous donnons le plan (47), c'est au sud
et de la mme manire que sont placs les services pris aux dpens de
deux chapelles. Dans les chapelles absidales de ces deux plans, qui
prsentent non-seulement des dispositions, mais encore des dimensions
semblables, on remarquera la petite trave d'entre qui precde le
polygone; c'est l un parti que nous ne trouvons adopt que dans les
chapelles absidales de la cathdrale de Reims. Du reste, comme  Reims,
comme  Beauvais, les chapelles rayonnantes sont toutes gales entre
elles; il n'y a pas de chapelle plus profonde dans l'axe, comme 
Amiens,  Troyes, etc.

La nef de la cathdrale de Clermont appartient au XIVe sicle; celle de
la cathdrale de Limoges au XVe et mme au XVIe[272], ainsi que le pignon
du transsept nord. L'histoire de la construction de ces deux monuments
est donc semblable. Les ressources que les chapitres et les vques de
Clermont et de Limoges avaient pu runir, vers la fin du XIIIe sicle,
pour rebtir leurs cathdrales, furent promptement puises; et, 
Limoges, ce ne fut qu' la fin du XVe sicle que les travaux purent tre
repris, pour tre de nouveau abandonns.

 Narbonne, sige archipiscopal, la cathdrale de Saint-Just, dont nous
admirons aujourd'hui le choeur, ne sortit de terre que vers les
dernires annes du XIIIe sicle; entre cet difice et ceux de Clermont
et de Limoges, on remarque une diffrence notable dans le style des
moulures et des dtails de la construction. La cathdrale de Narbonne,
conue d'aprs des donnes beaucoup plus vastes que ses deux
devancires, ne vit lever, de 1272  1330 environ, que son choeur
(48)[273].

Vers cette poque, Narbonne perdit son antique importance par suite de
l'ensablement de son port. L cathdrale resta inacheve; les transsepts
ne furent mme pas levs[274]. La construction de ce vaste choeur est
admirablement traite, par un homme savant et connaissant parfaitement
toutes les ressources de son art. Il semble mme qu'on ait voulu, avant
tout,  Narbonne, faire preuve de savoir. Les chapiteaux des piles sont
compltetement dpourvus de sculpture; le triforium est d'une simplicit
rare; mais, en revanche, l'agencement des arcs, les pntrations des
moulures, les profils, sont excuts avec une perfection qui ne le cde
 aucun de nos difices du nord. Les votes sont admirablement
appareilles et construites. Celles des chapelles et des bas-cts qui
reoivent, comme  Limoges et  Clermont, un dallage presque horizontal,
ont 0m,40 d'paisseur et sont maonnes en pierres dures. L'ensemble de
la construction, bien pondr, dont les pousses et les buttes sont
calcules avec une adresse incomparable, n'a pas fait le moindre
mouvement; les piles sont restes parfaitement verticales. L'architecte,
afin de ne pas affaiblir ses points d'appui principaux par les passages
des galeries, a fait tourner le mur extrieur du triforium autour des
piles (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 38). Cette mme disposition se
retrouve galement  la cathdrale de Limoges. Mais outre la grandeur de
son plan, ce qui donne  la cathdrale de Narbonne un aspect
particulier, c'est la double ceinture de crneaux qui remplace les
balustrades sur les chapelles, et qui runit les cules des
arcs-boutants termines en forme de tourelles (voy. ARC-BOUTANT, fig.
65). C'est qu'en effet cette abside se reliait aux fortifications de
l'archevch et contribuait, du ct du nord,  la dfense de ce palais
(voy. VCH). C'tait, dans les villes du Midi, un usage frquent de
fortifier les cathdrales. Celle de Bziers, outre ses fortifications de
la fin du XIIIe sicle, laisse voir encore des traces nombreuses de ses
fortifications du XIIe. La partie de la cathdrale de Carcassonne qui
date du XIe sicle se reliait aux fortifications de la cit.

Au XIVe sicle, nous voyons encore les archevques d'Alby lever une
cathdrale qui prsente tous les caractres d'une forteresse. Ce fait
n'a rien d'extraordinaire, quand on se rappelle les guerres fodales,
religieuses et politiques qui ne cessrent de bouleverser le Languedoc
pendant les XIIe, XIIIe et XIVe sicles. Pour en revenir  la cathdrale
de Narbonne, on remarquera la disposition neuve et originale des
chapelles nord du choeur, laissant entre elles et le collatral un
troit bas-ct qui produit un grand effet, en donnant  la construction
beaucoup de lgret, sans rien ter de la solidit. Il est
vraisemblable que cette disposition devait tre adopte dans la nef,
qui, comme celles de Clermont et de Limoges, avait t projete avec des
chapelles latrales.

 Narbonne, la sacristie et le trsor sont disposs dans deux des
chapelles du choeur, au sud; c'est encore l un point de ressemblance
avec Clermont et Limoges (voy. fig. 46 et 47). Les fentres de ces trois
monuments furent garnies de vitraux; mais ceux de la cathdrale de
Narbonne, poss seulement pendant le XIVe sicle, ne prsentent, dans
toutes les chapelles, except dans celle de la Vierge, que des
grisailles avec entrelacs de couleur et cussons armoys; il semble que
l'on ait tenu  bannir la sculpture et la peinture de cette glise;
aussi est-elle d'un aspect passablement froid. C'est plutt l l'oeuvre
d'un savant que d'un artiste. Le sanctuaire de Narbonne, comme celui de
Limoges, a conserv sa clture forme de tombeaux d'vques (voy.
TOMBEAU). La cathdrale de Narbonne possde encore son clotre du XVe
sicle, au flanc sud du choeur, comme celle de Bziers (voy. CLOTRE),
et des dpendances, entre autres une salle capitulaire d'un fort bon
style.

Saint-Just de Narbonne est un difice unique dans cette contre du sol
franais et par son style et par ses dimensions; car les cathdrales du
Languedoc sont gnralement peu tendues, et la plupart ne sont que des
difices antrieurs aux guerres des Albigeois, rpares ou reconstruites
en partie  la fin du XIIIe sicle et pendant le XIVe sicle.

Toulouse, seule peut-tre, possdait, au XIIe sicle, une grande
cathdrale  nef unique sans collatraux, autant qu'on peut en juger par
le tronon qui nous reste de ce vaste et bel difice[275]. Mais Toulouse
tait, au XIIe sicle, une ville riche, trs-populeuse, et fort avance
dans la culture des arts.

Avec celle de Bziers, la cathdrale de Carcassonne[276] est une de celles
qui nous prsente cette invasion du style ogival, du Nord, dans un
monument roman du Midi. Nous donnons (49) le plan de ce curieux
monument. La nef et ses deux collatraux, jusqu'aux transsepts,
appartiennent  une glise de la fin du XIe sicle. Immdiatement aprs
que Carcassonne eut t runie  la couronne de France sous saint Louis,
l'vque Radulphe fit construire,  l'extrmit du transsept sud (qui
alors tait roman et devait avoir l'tendue actuelle), la chapelle
teinte en gris sur le plan, en style ogival quelque peu btard, et la
salle voisine[277]. Au commencement du XIVe sicle, l'vque Pierre de
Roquefort ou Rochefort dmolit le choeur, les transsepts romans, et
btit la partie orientale de la cathdrale que nous voyons aujourd'hui,
en style ogival pur franais. Cependant, soit qu'on ait voulu se tenir
sur les fondations anciennes du chevet et des transsepts romans, soit
qu'on ait voulu conserver une disposition traditionnelle et que nous ne
voyons gure adopte, en dehors de Carcassonne, que dans l'glise
d'Obazine, on donna  la nouvelle construction un plan qui ne trouve
d'analogue nulle part dans le Nord; mieux encore: dans la nef romane, il
existe des piles alternativement carres, cantonnes de demi-colonnes,
et cylindriques. Cette forme de pilier, qui n'est pas ordinaire dans les
constructions d'glises du XIIIe et du XIVe sicle, fut adopte pour les
six piliers formant ttes des chapelles et du sanctuaire, c'est--dire
que les deux piles de la croise,  l'entre de l'abside, rebties en
face des deux piliers romans laisss en place, prirent la section
horizontale en plan de ces derniers, et que les quatre autres piles
sparant les chapelles des transsepts prirent la forme cylindrique,
comme pour se relier avec la vieille glise; partout ailleurs les
sections des piliers du XIVe sicle adoptent les formes usites  cette
poque. L'vque Pierre de Roquefort, en faisant rebtir la partie
orientale de sa cathdrale, avait donc l'intention de borner l son
entreprise et de respecter la nef romane, puisqu'il cherchait 
conserver, entre les deux constructions, une certaine harmonie, malgr
la diffrence de style. Ce n'tait plus cette confiance des vques du
Nord, qui, au XIIIe sicle, lorsqu'ils laissaient subsister, pour le
service du culte, une portion d'glise antrieure, ne le faisaient qu'
titre provisoire, et ne songeaient gure  raccorder leurs nouveaux
projets avec ces dbris romans destins  tre jets bas aussitt que
l'avancement de l'oeuvre nouvelle l'aurait permis. On voit, d'ailleurs,
combien les constructions dernires de la cathdrale de Carcassonne sont
exigus; on rebtissait l'glise pour se conformer au got du temps,
mais on ne pensait pas  l'agrandir[278]; tandis qu' Clermont et 
Limoges encore, bien que ces cathdrales ne soient pas d'une grande
dimension, on avait cependant beaucoup augment, au XIIIe sicle, le
primtre des glises romanes[279]. Si,  la fin du XIIIe sicle, dans le
Nord, la puissance qui avait fait lever les cathdrales commenait 
s'affaiblir, il est vident que, dans les provinces du Midi, et mme
dans celles alors runies  la couronne de France, il n'y avait plus
qu'un reste de l'impulsion provoque par le grand mouvement de la fin du
XIIe sicle.

L'vque Pierre de Roquefort sembla vouloir, du moins, faire de sa
petite cathdrale de Saint-Nazaire, si modeste comme tendue, un
chef-d'oeuvre d'lgance et de richesse. Contrairement  ce que nous
voyons  Narbonne, o la sculpture fait compltement dfaut,
l'ornementation fut prodigue dans l'glise Saint-Nazaire. Les verrires
immenses et nombreuses (car ce chevet et ces transsepts sont une
vritable lanterne) sont de la plus grande magnificence (voy. VITRAIL)
comme composition et couleur. Le sanctuaire, dcor des statues des
aptres, tait entirement peint. Les deux chapelles latrales de
l'extrmit de la nef, au nord et au sud, ne furent probablement leves
qu'aprs la mort de Pierre de Rochefort, car elles ne se relient pas aux
transsepts comme construction, et dans l'une d'elles, celle du nord, est
plac, non pas aprs coup, le tombeau de cet vque, l'un des plus
gracieux monuments du XIVe sicle que nous connaissions (voy. TOMBEAU).

Les grands vents du sud-est et de l'ouest qui rgnent  Carcassonne
avaient fait ouvrir la porte principale au nord de la nef romane; une
autre porte est perce dans le pignon du transsept nord. Le clocher de
l'glise, qui datait du XIe sicle, s'levait sur la premire trave de
la nef et servait de dfense, car il dominait la muraille de la cit,
qui, alors, passait au raz du mur occidental.

En A est le clotre; il reliait les btiments du chapitre et de l'vch
 l'glise. Des deux cts du sanctuaire, entre les contreforts, sont
rservs deux petits sacraires qui ne s'lvent que jusqu'au-dessous de
l'appui des fentres. Ces sacraires sont garnis d'armoires doubles
fortement ferres et prises aux dpens du mur. Ils servaient de trsors,
car il tait d'usage de placer, des deux cts de l'autel principal des
glises abbatiales ou des cathdrales, des armoires destines  contenir
les vases sacrs, les reliquaires et tous les objets prcieux. 
Saint-Nazaire, on avait habilement profit des dispositions de la
construction pour tablir d'une manire fixe ces sacraires qui, le plus
souvent, n'taient que des meubles (voy. AUTEL).

Les cathdrales des diocses de la France actuelle avaient tous, ou peu
s'en faut, reconstruit leurs cathdrales pendant les XIIe, XIIIe et XIVe
sicles; ceux dont l'oeuvre de reconstruction n'avait t commence que
tardivement ne purent, la plupart, la terminer. Les guerres qui, pendant
la dernire moiti du XIVe sicle et le commencement du XVe,
ensanglantrent le sol franais, ne permirent pas de continuer ces
monuments tardifs. Ce fut seulement  la fin du XVe sicle et au
commencement du XVIe que l'on reprit les travaux. Alors, comme nous
l'avons dit en dcrivant quelques-uns de ces grands difices, on fit de
nouveaux efforts;  Troyes,  Auxerre,  Tours,  vreux,  Rouen, 
Beauvais,  Limoges,  Bourges,  Nevers, etc., les vques et les
chapitres consacrrent des sommes considrables  parfaire des monuments
que le refroidissement du zle des populations et les guerres avaient
laisss incomplets. Quelques cathdrales, en bien petit nombre, furent
commences  cette poque. Le XVe sicle vit fonder la cathdrale de
Nantes, celles d'Auch, de Montpellier, de Rhodez, de Viviers; les
guerres religieuses du XVIe sicle firent de nouveau suspendre les
travaux.

Nous ne devons pas quitter ce sujet sans parler de la cathdrale d'Alby;
monument exceptionnel, tant  cause du principe de sa construction et de
ses dispositions particulires, que par la nature des matriaux
employs, la brique.

Nous donnons (50) le plan de la cathdrale d'Alby[280]. Dj nous avons
parl de deux cathdrales du midi de la France qui pouvaient, au besoin,
servir de forteresses: Narbonne et Bziers; ce parti est plus
franchement accus encore dans l'glise Sainte-Ccile d'Alby. La tour
occidentale est un vritable donjon, sans ouvertures extrieures 
rez-de-chausse. Du ct mridional, une porte fortifie se reliant 
une enceinte dfendait l'entre qui longeait le flanc de la cathdrale
et s'levait au niveau du sol intrieur au moyen d'un large
emmarchement. Du ct du nord, des sacristies fortifies reliaient la
cathdrale  l'archevch, fort bien dfendu par d'paisses murailles et
un magnifique donjon.

Sainte-Ccile d'Alby, commence vers le milieu du XIVe sicle, n'est
qu'une salle immense termine par une abside et compltement entoure de
chapelles, polygonales au chevet, carres dans la nef. Ces chapelles
sont prises entre les contreforts qui contrebuttent la grande vote; 
deux tages, ces chapelles communiquent toutes entre elles, au premier
tage, par des portes perces dans les contreforts, et forment ainsi une
galerie. Ces chapelles du rez-de-chausse sont, les unes votes en
berceau ogival, les autres en arcs d'ogives, irrgulirement, ainsi que
l'indique le plan. Les votes du premier tage des chapelles sont toutes
en arcs d'ogives. Les contreforts, ou sparation des chapelles,
au-dessus du soubassement continu, se dgagent en tourelles flanquantes
dont la section horizontale donne un arc de cercle dont la flche est
courte. Des fentres troites et longues, perces seulement au premier
tage, dans les murs, entre les contreforts, clairent le vaisseau.

La construction de cette glise fut interrompue vers le commencement du
XVe sicle; les couronnements projets, et qui certainement ne devaient
tre qu'un crnelage, ne furent pas monts. Au commencement du XVIe
sicle, on se contenta de placer des balustrades aux diffrents tages
de la tour, de faire quelques travaux intrieurs, le porche sud, et la
clture du choeur avec un jub qui occupe la moiti du vaisseau, et
forme ainsi comme un bas-ct autour du sanctuaire. Ce grand difice,
entirement bti en briques, except les meneaux des fentres, les
balustrades et la clture du choeur qui sont en pierre, fut enduit 
l'intrieur, et compltement couvert de peintures de la fin du XVe
sicle et du XVIe[281].

La cathdrale d'Alby est certainement l'difice ogival le plus imposant
des provinces du Midi; il est d'ailleurs original, et n'a pas subi,
comme Narbonne, Rhodez, Mende, Bziers, les influences du Nord. Il
drive des glises de la ville basse de Carcassonne, de l'ancienne
cathdrale de Toulouse, monuments religieux sans bas-cts, qui
n'taient eux-mmes qu'une application des constructions quasi-romaines
de Frjus, de Notre-Dame des Dons d'Avignon, de la Major de Marseille,
glises rappellant le systme de construction adopt dans la basilique
de Constantin  Rome.

Si la cathdrale d'Alby est un difice ogival dans les moyens
d'excution, il faut reconnatre qu'il est, comme disposition de plan,
comme structure, compltement roman et mme antique. Le style ogival
n'est l qu'une concession faite au got du temps, l'application d'une
forme trangre, nullement une ncessit. La vote de la cathdrale
d'Alby pourrait tre un grand berceau plein-cintre, pntr par les
petits berceaux transversaux fermant les traves entre les contreforts;
la stabilit de l'difice n'et rien perdu  l'adoption de ce dernier
systme roman ou romain; et nous dirons mme que les votes en arcs
d'ogives qui couvrent les traves entre les contreforts,  la hauteur de
la grande vote, sont un non-sens; la vritable construction de ces
votes et d tre faite en berceaux, bands perpendiculairement  la
nef et portant sur ces contreforts. Ce parti et t plus solide et
surtout plus logique.

C'est en tudiant les monuments qui ont admis les formes de
l'architecture ogivale sans en bien comprendre l'esprit, que l'on
reconnat combien le style adopt,  la fin du XIIe sicle, dans le nord
de la France est imprieux; combien il se spare nettement de tous les
autres modes d'architecture antrieurs.

L'architecture romane est multiple; drive du principe antique romain,
elle a pu pousser des rameaux divers, ayant chacun leur caractre
particulier; il n'en est pas et ne peut en tre de mme de
l'architecture ogivale; il n'y a qu'une architecture ogivale, il y a
dix, vingt architectures romanes. Nous voyons en Aquitaine, en Auvergne,
en Poitou, en Normandie, en Bourgogne, en Alsace, en Provence, en
Picardie, dans l'Ile de France, dans le Maine, en Champagne, des coles
romanes qui se dveloppent chacune dans leur propre sphre, bien
qu'elles soient filles de la mme mre, comme les langues italienne,
franaise, espagnole se sont dveloppes chacune de leur ct, quoique
drives du latin. Pourquoi? C'est que dans l'architecture romane, comme
dans l'architecture antique, la forme d'art, l'enveloppe ne dpend pas
absolument de la construction, du besoin  satisfaire; l'art est libre,
il ne dpend que de la tradition et de l'inspiration; il n'est pas une
dduction d'un principe absolu. Veut-on des exemples? Nous ne rpterons
pas ici ce qu'on a dit du temple grec, qui reproduit en pierre ou en
marbre une construction de bois; nous estimons trop ces matres dans
tous les arts, pour les accuser d'avoir ainsi manqu aux rgles les plus
simples du bon sens, et par consquent du bon got; mais il est certain
que, dans l'architecture grecque, les _ordres_ prennent une importance,
comme art, qui domine l'architecte; l'art est le matre de son
imagination, plus fort que son raisonnement; aussi, que fait l'artiste?
Il fait tendre toutes les facults de son esprit  perfectionner cette
forme qui l'treint; ne pouvant l'assouplir, il la polit. Les Romains,
peu artistes de leur nature, prennent la forme de l'art grec pour
l'appliquer  des monuments qui n'ont aucun rapport avec les principes
de cet art. Ils trouvent des ordres; entre tous, ils adoptent volontiers
le plus riche; confondant, comme tous les parvenus, la richesse avec la
beaut, et ces ordres, dont l'origine est parfaitement rigoureuse et
dfinie, ils les appliquent au rebours de cette origine; les Romains
veulent des arcs et des votes; les Grecs ne connaissaient que la
plate-bande. On devrait conclure de ceci que les Romains ont trouv ou
cherch une forme nouvelle propre  leur nouveau systme de
construction; point. Les Romains prennent la forme grecque,
l'architecture grecque, les ordres grecs, et les plaquent, comme une
dpouille, contre leur construction; peu leur importe que la raison soit
choque de ce contresens; ils sont les matres, mais ce sont des matres
qui font passer le besoin, la ncessit avant la satisfaction des yeux;
il leur faut de vastes monuments vots; ils les construisent d'abord,
puis, leur programme rempli, trouvant un art tout fait, ils s'en
emparent, et l'accrochent  leurs murailles comme on accroche un
tableau. Que ceux qui voudraient nous taxer d'exagration nous
expliquent comment, par exemple, on trouve, autour du Colyse, des
ordres complets avec leurs plates-bandes (des plates-bandes sur des
arcs!); dans l'intrieur des salles des Thermes, des ordres complets,
avec leurs corniches saillantes, sous des votes (des corniches
saillantes  l'intrieur, comme s'il pleuvait dans l'intrieur d'une
salle!). Il est vident que les Grecs, amants avant tout de la forme,
ayant trouv cette admirable combinaison des ordres, tant parvenus,
guids par un got parfait,  donner  ces ordres des proportions
inimitables, se sont mis  adorer leur oeuvre et  lui sacrifier souvent
la ncessit et la raison; car, pour eux, le premier de tous les besoins
tait de plaire aux sens; que les Romains, indiffrents au fond en
matire d'art, mais dsireux de s'approprier tout ce qui dans le monde
avait une valeur, ont voulu habiller leur architecture  la grecque,
croyant que l'art n'est qu'une parure extrieure qui embellit celui qui
la porte, quelle que soit sa qualit ou son origine.

L'habitude prise par les Romains de se vtir des habits d'autrui a fini
par produire, on le conoit facilement, les costumes les plus tranges.
L'architecture romane, drive de l'architecture romaine, n'ayant plus
mme sous les yeux ces principes grecs pills par les Romains, a
interprt les traditions corrompues de cent faons diffrentes. La
forme n'tant pas intimement lie  la matire, n'en tant pas la
dduction logique, chacun l'interprtait  sa guise. C'est ainsi que
l'art roman a pu,  son tour, s'emparer des lambeaux du vtement romain,
sans en comprendre l'usage, puisqu'il n'tait qu'une parure emprunte,
et arriver, dans les diffrentes provinces des Gaules,  former des
coles spares et qui pouvaient se diviser  l'infini. Il n'en est pas
ainsi de l'architecture qui, nat au XIIe sicle; fille du
_rationalisme_ moderne, chez elle le calcul prcde l'application de la
forme; bien plus, il la commande, il la soumet; si, par ce besoin
naturel  l'homme, il veut qu'elle soit belle, il faut que ce soit
suivant la loi d'unit.

En entrant dans le domaine d'un autre art, nous pourrons peut-tre nous
faire mieux comprendre... L'architecture antique, c'est la mlodie;
l'architecture du moyen ge, c'est l'harmonie. L'harmonie, dans le sens
que nous attachons  ce mot, c'est--dire l'arrangement et la
disposition des sons simultans, tait inconnue chez les anciens Grecs;
l'antiphonie, au temps d'Aristote, tait seule pratique, c'est--dire
les octaves produits par des voix d'hommes et de femmes ou d'enfants
chantant la mme mlodie. Ce ne fut que pendant les premiers sicles de
notre re que l'usage des quartes et des quintes fut admis dans la
musique grecque, et encore l'chelle tonale de ses modes se prtait si
peu aux sons simultans, que la pratique de l'harmonie tait hrisse de
difficults et son emploi fort restreint. M. Vincent[282], malgr des
efforts persevrants pour dcouvrir les traces de l'harmonie chez les
Grecs, n'a encore pu arriver  aucun rsultat concluant.

Dans l'glise latine, au contraire, l'harmonie n'a cess de prendre des
dveloppements rapides, et c'est principalement au moyen ge qu'il faut
rapporter l'invention et l'tablissement des rgles qui ont lev cet
art  la plus merveilleuse puissance.

Ds l'poque de Charlemagne, on trouve des traces de l'art de combiner
les sons simultans, et cet art s'appelle _organum_, _ars organandi_. Il
tait rserv  Huchald, moine de Saint-Amand au Xe sicle, de donner
une grande impulsion  l'harmonie, en tablissant des rgles fixes et
fcondes. Aux diaphonies  mouvements semblables succda, au XIe sicle,
la diaphonie  mouvements contraires et  intervalles varis, comme le
prouvent les ouvrages de Jean Cotton et d'autres auteurs. Enfin, pendant
les XIIe et XIIIe sicles, l'harmonie s'enrichit successivement de tous
les accords qui forment la base de la composition musicale moderne; et
les traits de Jean de Garlande, de Pierre Picard, de Jrme de Moravie,
etc., prouvent surabondamment l'emploi, dans la symphonie, des tierces,
des quartes, des quintes, des sixtes, des septimes mme, la rsolution
des intervalles dissonants sur des consonnances par mouvement contraire;
et bien plus encore, l'existence des notes de passage, du contrepoint
double et des imitations[283].

Or, s'il est deux arts qui peuvent tre compars, ce sont certainement
la musique et l'architecture; ils s'expliquent l'un par l'autre; ils ne
procdent ni l'un ni l'autre de l'imitation de la nature; ils crent.
Pour crer, il faut calculer, prvoir, construire. Le musicien qui seul,
sans instruments, sans articuler un son, entend, la plume  la main et
le papier rgl devant lui, la composition harmonique la plus
complique, qui calcule et combine l'effet des sons simultans;
l'architecte qui,  l'aide d'un compas et d'un crayon, trace des
projections sur sa planchette, et voit, dans ces tracs gomtriques et
dans des chiffres, tout un monument, les effets des pleins et des vides,
de la lumire et des ombres; qui prvoit, sans avoir besoin de les
peindre, les mille moyens d'lever ce qu'il conoit; tous deux, musicien
et architecte, sont bien forcs de soumettre l'inspiration au calcul.
Les peuples primitifs trouvent tous des mlodies; c'est la cration
d'instinct, l'panchement extrieur par les sons d'un sentiment; mais 
notre civilisation moderne seule appartient l'harmonie; c'est la
cration voulue, prmdite, calcule, raisonne de l'homme qui est
tourment par l'ternel Pourquoi? qui cherche, travaille, et veut, en
produisant un effet, en obtenant un rsultat, que son labeur paraisse,
qu'on apprcie les efforts de sa raison et la science qu'il lui a fallu
dployer pour crer... Vanit!... soit; mais plus l'homme mordra au
fruit de l'arbre de la science, plus sa vanit crotra; peut-tre (Dieu
veuille que nous nous trompions!) le jour n'est-il pas loign o
l'amour de l'art sera remplac par la vanit de l'art.

L'architecture grecque est une mlodie rhythme; mais ce n'est qu'une
mlodie, admirable, nous en tombons d'accord. Enlevez d'une mlodie un
membre, ce qui restera n'en sera pas moins un fragment de mlodie;
enlevez un ordre d'un temple grec, ce sera toujours un ordre que vous
pourrez appliquer  un palais,  une maison,  un tombeau. D'un morceau
d'harmonie, d'une symphonie, retirez une partie, il ne reste rien,
puisque l'harmonie n'est telle que par la simultanit des sons.

De mme, dans un difice ogival, toutes les parties se tiennent; elles
n'ont adopt certaines formes que par suite d'un accord d'ensemble. La
lecture de ce _Dictionnaire_ le prouverait; nous ne pouvons nous occuper
d'un dtail de l'architecture ogivale, et expliquer sa fonction, qu'en
indiquant sa place, les circonstances qui ont impos sa forme, sa raison
d'tre, indpendamment du got de l'artiste ou du style dominant. Le
mme souffle moderne qui faisait substituer l'harmonie  la mlodie dans
la musique, faisait, au XIIe sicle, remplacer, dans l'architecture, les
traditions plus ou moins corrompues de l'art antique, par une succession
de combinaisons soumises  un principe absolu. Les cathdrales sont le
premier et le plus grand effort du gnie moderne appliqu 
l'architecture, elles s'lvent au centre d'un ordre d'ides oppos 
l'ordre antique. Et, pendant qu'on les construisait, les tudes de la
philosophie grecque, du droit romain, de l'administration romaine,
taient en grande faveur.

Au XIIe sicle, l'esprit moderne prit  l'antiquit certains principes
de vrit ternelle pour se les approprier et les transformer. Au XVIe
sicle, on s'empara de la forme antique, sans trop se soucier du fond.
C'est donc une erreur, nous le croyons, de prsenter, comme quelques
crivains de notre temps ont voulu le faire, l'architecture ne au XIIe
sicle comme une sorte de dviation de l'esprit humain; dviation
brusque, sans relations avec ce qui a prcd et ce qui doit suivre. Si
l'on prend la peine d'tudier srieusement cet art, en mettant de ct
ces reproches banals engendrs par la prvention, rpts par tous les
esprits paresseux, on y trouvera, au contraire, dvelopps avec une
grande nergie, les lments de ce que nous appelons nos conqutes
modernes, l'ordre gnral avec l'indpendance individuelle, l'unit dans
la varit; l'harmonie, le concours de tous les membres vers un centre
commun; la science qui s'impose  la forme; la raison qui domine la
matire; la critique enfin, pour nous servir d'un mot de notre temps,
qui veut que la tradition et l'inspiration soient soumises  certaines
lois logiques. Et ce n'est pas seulement dans la combinaison gomtrique
des lignes de l'architecture ogivale que nous trouvons l'expression de
ces principes, c'est encore dans la sculpture, dans la statuaire.

L'ornementation et l'iconographie de nos grandes cathdrales du Nord se
soumettent  ces ides d'ordre, d'harmonie universelle. Ces myriades de
figures, de bas-reliefs qui dcorent _la cathdrale_ composent un cycle
encyclopdique, qui renferme non-seulement toute la nature cre, mais
encore les passions, les vertus, les vices et l'histoire de l'humanit,
ses connaissances intellectuelles et physiques, ses arts et mme ses
aspirations vers le bien absolu. Le temple grec est ddi au culte de
Minerve, ou de Neptune, ou de Diane; et, considrant ces divinits au
point de vue mythologique le plus lev, on ne peut disconvenir qu'il y
a l comme un morcellement de la Divinit. Le temple de Minerve est 
Minerve seule; son culte ne satisfait qu' un ordre d'ides. Le Grec qui
dsire se rendre propices _les divinits_, c'est--dire la puissance
surnaturelle matresse de l'univers et de sa propre existence, doit
aller successivement sacrifier  la porte des douze dieux de l'Olympe;
il ne peut,  son point de vue, croire qu'un sacrifice fait  Crs pour
obtenir de bonnes rcoltes, lui rendra Neptune favorable, s'il doit
faire un voyage sur mer.

Nous admettons volontiers que les grands esprits du paganisme voyaient,
dans les diffrents mythes qu'ils adoraient, les qualits diverses et
personnifies d'une puissance divine; mais, enfin, il fallait une
mlodie pour chacun de ces mythes. L'harmonie moderne ne pouvait entrer
dans le cerveau d'un Grec; elle n'avait pas de raisons d'exister; au
contraire, tout la repoussait. Avec le christianisme, l'ide du
morcellement des qualits de la divinit disparat; en priant, le
chrtien implore la protection de Dieu pour lui, pour les siens, pour ce
qu'il possde, pour l'humanit tout entire; son Dieu embrasse l'univers
sous son regard. Or cette ide chrtienne, chose singulire, nous ne la
voyons matriellement dveloppe qu'au XIIe sicle. Il semble que,
jusqu' ce rveil de l'esprit moderne, la tradition paenne laissait
encore des traces dans les esprits, comme elle en laissait dans les
formes de l'architecture. Jusqu'au XIIe sicle, les glises, mme
monastiques, conservent quelque chose du morcellement de la Divinit
antique. En voyant les nombreuses sculptures romanes qui dcorent nos
monuments occidentaux, on ne sait trop comment rattacher ces imageries 
une ide commune. Les traditions locales, le saint vnr, les tendances
ou l'histoire des populations, dirigent le sculpteur. L'Ancien et le
Nouveau Testament se mlent aux lgendes. Si nous nous trouvons dans une
glise clunisienne, saint Antoine, saint Benoit, l'archange saint Michel
jouent un rle important dans l'iconographie; on retrouve ces
personnages partout, en dedans et en dehors, sans qu'il soit possible
d'assigner un ordre hirarchique  ces reprsentations. Tout cela est
entreml de figures d'animaux bizarres, et nous ne croyons pas que la
symbolique romane puisse jamais tre claire pour nous, puisque saint
Bernard lui-mme traitait la plupart de ces sculptures de monstruosits
paennes. Admettant, si l'on veut, que la fantaisie de l'imagier n'ait
pas t pour beaucoup dans le choix des sujets, toujours est-il que
chaque glise, sauf certaines reprsentations invariables, possde son
iconographie propre.

Avec la cathdrale de la fin du XIIe sicle, surgit l'iconographie
mthodique; et, pour en revenir  notre comparaison musicale, chaque
sculpteur, en faisant sa partie, concourt  l'ensemble harmonique; il
est astreint  certaines lois dont il ne s'carte pas, comme pour
laisser  la symphonie sa parfaite unit.

Beaucoup d'glises cathdrales, avant cette grande poque de l'art
franais, se composaient de plusieurs glises et oratoires. Comme
premier pas vers l'unit, les vques qui reconstruisent ces monuments,
aux XIIe et XIIIe sicles, englobent ces glises et ces chapelles dans
la grande construction; puis ils adoptent une iconographie dont nous
allons essayer de prsenter sommairement le vaste et magnifique tableau.
Disons d'abord que les cathdrales qui nous donnent un ensemble de
sculptures  peu prs complet sont les cathdrales de Paris, de Reims,
d'Amiens et de Chartres, toutes les quatre ddies  la sainte Vierge.

Trois portes s'ouvrent  la base de la faade occidentale. Sur le
trumeau de la porte centrale est plac, debout, et bnissant de la
droite, tenant l'vangile de la main gauche, le Christ homme[284]; ses
pieds reposent sur le dragon. Les douze aptres sont rangs des deux
cts contre les brasements[285]. Sur le socle du Christ est la figure de
David[286], ou les prophtes qui ont annonc sa naissance, et les arts
libraux[287] en bas-relief. Sous les aptres sont sculpts, en
bas-relief, les vertus et les vices, chaque vertu place au-dessus du
vice contraire[288]. Les quatre signes des vanglistes occupent les
angles des brasements[289]. On voit s'lever, sur les deux pieds-droits,
 la droite du Christ, les vierges sages;  la gauche, les vierges
folles[290]; au-dessous d'elles, un arbre feuillu, auquel sont suspendues
des lampes, du ct des vierges sages; du ct des folles, un arbre mort
frapp d'une cogne[291]. Le linteau, qui ferme la porte au-dessus du
trumeau, reprsente la rsurrection, le psement des mes et la
sparation des lus des damns. Au-dessus, dans le tympan, le Christ au
jour du jugement, nu, montrant ses plaies; des anges tiennent les
instruments de la Passion; la Vierge et saint Jean  genoux implorent le
divin Juge[292]. Dans les voussures, des anges[293];  la gauche du Christ,
les supplices des damns;  la droite, les lus; puis les martyrs, les
confesseurs, les vierges martyres, les rois, les patriarches, ou des
prophtes, quelquefois un arbre de Jess[294]. Des deux cts de la porte,
l'glise et la Synagogue[295]. Le trumeau de l'une des deux portes
latrales est occup par la statue de la Vierge tenant l'enfant
Jsus[296]; ses pieds portent sur le serpent  tte de femme. Sur le socle
est sculpte la cration de l'homme et de la femme, et l'histoire de la
tentation[297]. Sur la tte de la Vierge, et lui servant de dais, l'arche
d'alliance, soutenue par des anges[298]. Des deux cts, dans les
brasements, les rois Mages, l'Annonciation, la Visitation, la
Circoncision, David[299]. Sur le linteau de la porte, on voit les rois et
les prophtes[300], ou Mose et Aaron et des prophtes[301]. Au-dessus, la
mort de la Vierge[302] ou son ensevelissement par les aptres et
l'enlvement de son corps par les anges[303]. Dans le tympan, son
couronnement[304]. Les voussures contiennent des anges, les rois anctres
de la Vierge, et les prophtes qui ont annonc sa venue[305]. La
troisime porte est ordinairement rserve au saint patron du diocse; 
Amiens, c'est saint Firmin qui occupe le trumeau; des deux cts, dans
les brasements, viennent les reprsentants de l'ordre religieux dans
l'ancienne et la nouvelle loi; Aaron, Melchisedech et l'Ange; les
premiers prtres martyrs, saint tienne, saint Denis, etc.; quelquefois
des saints vnrs dans la localit, comme sainte Ulphe, saint Honor et
saint Salve  Amiens. Les linteaux et tympans de ces portes, consacres
au saint patron du diocse, contiennent sa lgende et l'histoire de la
translation de ses reliques[306]. Sur les soubassements ou les
pieds-droits de l'une de ces portes latrales sont sculpts, en
bas-relief, un zodiaque et les travaux de l'anne[307].  Amiens, sur les
faces des contreforts, en avant des trois portes, sont poses les
statues des prophtes, et, au-dessous, les prophties dans des
mdaillons; c'est comme une sorte de prologue aux scnes sculptes
autour des portes et qui tiennent  la nouvelle loi. Sur les faades des
grandes cathdrales du titre de sainte Marie, mre de Dieu, au-dessus
des portes, on voit une srie de statues colossales de rois anctres de
la Vierge[308]. Ils assistent  sa glorification. Une galerie suprieure
reoit la statue de la sainte Vierge entoure d'anges[309]. C'tait de ce
balcon lev qu'au Dimanche des Rameaux le clerg entonnait, en plein
air, le _Gloria_ devant le peuple assembl sur le parvis. Le sommet du
pignon de la nef reoit une statue du Christ bnissant, ou un ange
sonnant de la trompette, comme pour rappeler la scne du Jugement
dernier trace sur le tympan de la porte centrale. Les sculptures des
portes nord et sud des transsepts sont ordinairement rserves aux
saints particulirement vnrs dans le diocse, ou, comme  Paris, du
ct sud, consacrent le souvenir de l'une des glises annexes  la
cathdrale avant sa reconstruction[310]. Autour de la cathdrale, sur les
contreforts, contre les parois des chapelles[311], des statues d'anges
tiennent les ustensiles ncessaires au service religieux, des
instruments de musique[312], comme pour indiquer que l'glise est un
concert ternel  la gloire de Dieu.

Nous ne pouvons ici entrer dans tous les dtails de la statuaire de nos
grandes cathdrales du Nord; ce serait sortir du cadre dj trs-large
que nous nous sommes trac. Nous avons seulement voulu faire comprendre
le principe d'unit qui avait d diriger les sculpteurs. On a pu le
voir, par cet expos sommaire, non contents de tracer l'histoire de la
naissance du Sauveur, les vques voulaient, aux yeux de tous, tablir
la gnalogie de la Vierge, sa victoire sur le dmon, sa glorification,
les rapports qui existent entre l'ancienne et la nouvelle loi par les
prophties, et surtout frapper les imaginations par la reprsentation du
jugement dernier; de la rcompense des bons et de la punition des
mchants. Comme pisodes de ce grand pome, la parabole des vierges
sages, celle de l'enfant prodigue, quelquefois des scnes tires de
l'Ancien Testament, la tentation et la chute d'Adam, la mort d'Abel, le
dluge, l'histoire de Joseph, de Job, celle de David, les principaux
exemples de la faiblesse, de la rsignation ou du courage humain, de la
vengeance divine. Puis ces figures nergiques des vertus et des vices
personnifis; puis, enfin, l'ordre naturel, les saisons, les lments,
les travaux de l'agriculture, les sciences et les arts. L'iconographie
de la cathdrale,  l'extrieur, embrassait donc toute la cration.

Dans l'glise, la statuaire tait remplace par les peintures des
verrires; sur ces splendides tapisseries, on retrouvait, dans le
choeur, la passion de Jsus-Christ, les aptres, les vanglistes et les
prophtes, les rois de Juda; dans la nef, les saints vques. Les
fentres basses retraaient aux yeux les lgendes des saints, des
paraboles, l'Apocalypse, des scnes du jugement dernier. Celles de la
chapelle du chevet consacre  la Vierge, son histoire, ses lgendes,
l'arbre de Jess, les prophties, les sibylles. Le pavage venait  son
tour ajouter  la dcoration en entrant dans le concert universel; au
centre de la nef tait incrust un labyrinthe (voyez ce mot), figure
symbolique, probablement, des obstacles que rencontre le chrtien et de
la patience dont il doit tre arm; c'tait au centre de ce labyrinthe
que les noms et les portraits des matres des oeuvres taient tracs,
comme pour indiquer qu'ils avaient eu, les premiers,  traverser de
longues preuves avant d'achever leur ouvrage. Sur les dallages des
cathdrales, on voyait aussi, gravs, des zodiaques[313], des scnes de
l'Ancien Testament[314], des bestiaires[315]. Si nous ajoutons,  ces
dcorations tenant aux monuments, les tapisseries et les voiles qui
entouraient les sanctuaires, les jubs enrichis de fines sculptures, les
peintures lgendaires des chapelles, les autels de marbre, de bronze ou
de vermeil, les stalles, les chsses, les grilles admirablement
travailles, les lampes d'argent et les couronnes de lumire suspendues
aux votes, les armoires peintes ou revtues de lames d'or renfermant
les trsors, les statues en mtal ou en cire, les tombeaux, les cltures
de choeur couvertes de bas-reliefs, les figures votives adosses aux
piliers, nous pourrons avoir une ide de ce qu'tait la cathdrale, au
XIIIe sicle, un jour de grande crmonie, lorsque les cloches de ses
sept tours taient en branle, lorsqu'un roi y tait reu par l'vque et
le chapitre, suivant l'usage, aussitt son arrive dans une ville.

Dpouilles aujourd'hui, mutiles par le temps et la main des hommes,
mconnues pendant plusieurs sicles par les successeurs de ceux qui les
avaient leves, nos cathdrales apparaissent, au milieu de nos villes
populeuses, comme de grands cercueils; cependant elles inspirent
toujours aux populations un sentiment de respect inaltrable;  certains
jours de solennits publiques, elles reprennent leur voix, une nouvelle
jeunesse, et ceux mmes qui rptaient, la veille, sous leurs votes,
que ce sont l des monuments d'un autre ge sans signification
aujourd'hui, sans raison d'exister, les trouvent belles encore dans leur
vieillesse et leur pauvret[316].


[Illustration; Fig. 1.]
[Illustration; Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration; Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14, 15, 16, 17 et 17 bis]
[Illustration: Fig. 18 et 19]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21 et 21 bis.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 35.]
[Illustration: Fig. 36.]
[Illustration: Fig. 37.]
[Illustration: Fig. 38.]
[Illustration: Fig. 39.]
[Illustration: Fig. 40.]
[Illustration: Fig. 41.]
[Illustration: Fig. 42.]
[Illustration: Fig. 43.]
[Illustration: Fig. 44.]
[Illustration: Fig. 45.]
[Illustration: Fig. 46.]
[Illustration: Fig. 47.]
[Illustration: Fig. 48.]
[Illustration: Fig. 49.]
[Illustration: Fig. 50.]

     [Note 177: Cathedra, proprie est sedes, seu sessio honestior
     et augustior episcoporum in Ecclesia, cteris aliorum
     presbyterorum sedilibus excelsior: _Ut in mentem revocarent_,
     inquit S. August. in _Psalm._ 126, _altiore se in loco,
     tanquam in specula constitutos, quo oculorum acie pervigili,
     atque indefessa, in tutelam gregis incumbant, tanto cteris
     virtute et probitate clariores, quanto magis essent sedis
     honore ac sublimitate conspicui._ (Ducange, Gloss.)]

     [Note 178: Il existe encore quelques-uns de ces siges
     piscopaux. En Provence,  Avignon, on en voit un dans
     l'glise cathdrale; il est en marbre, et fut enlev de sa
     place primitive pour tre rang  la droite de l'autel. Dans
     la cathdrale d'Augsbourg, le sige piscopal est rest  sa
     place, au fond de l'abside, comme ceux que l'on voit encore
     dans les basiliques de Saint-Clment et de Saint-Laurent
     (extra muros)  Rome (voy. CHAIRE).]

     [Note 179:  Lyon, le trne piscopal occupait encore, il y a
     un sicle, le fond de l'abside de la cathdrale, et l'autel
     tait dpourvu de tout ornement au-dessus de la table; une
     croix et deux flambeaux devaient seuls y tre placs.]

     [Note 180: Lettre 78.]

     [Note 181: _Instit. de saint Louis_, p. 172. Le comte
     Beugnot.]

     [Note 182: _Instit. de saint Louis_. Le comte Beugnot.]

     [Note 183: Voir, pour de plus amples dtails, l'_Itinr.
     archol. de Paris_, par M. le baron de Guilhermy.--Paris,
     1855.] [Note 184: L'chelle de ce plan, ainsi que de tous
     ceux qui vont suivre, est de 0,001m pour mtre.]

     [Note 185: La surface couverte de l'glise de Notre-Dame de
     Paris tait de 4,370 mt.; dduisant les pleins et le
     sanctuaire, restait environ 3,800 mt.  rez-de-chausse,
     pouvant contenir, en supposant les espaces laisss libres
     pour les passages, 7,500 personnes.]

     [Note 186: Ces galeries peuvent contenir 1500 personnes, en
     supposant qu'elles soient places seulement sur quatre
     rangs.]

     [Note 187: C'est en rparant les fentres hautes de la nef de
     la cathdrale, pendant le cours de la campagne de 1854, que
     nous avons dcouvert les roses s'ouvrant dans la nef
     au-dessus de la galerie du premier tage, et clairant le
     comble de cette galerie. Des fragments de ces roses ont pu
     tre replacs dans la dernire trave de la nef et les deux
     traves ouest du croisillon sud.]

     [Note 188: Nous n'avons, pour donner ces dates, que le
     caractre architectonique des constructions; mais, dans l'Ile
     de France, les progrs sont si rapides, que l'on aperoit,
     dans un espace de dix ans, des changements assez sensibles
     pour pouvoir,  coup sr, fixer la date d'une construction.]

     [Note 189: poque de la construction de la Sainte-Chapelle.
     Ces chapelles prsentent des dtails et des profils
     identiques avec ceux de ce monument.]

     [Note 190: Cette claire-voie est reste du ct nord,
     derrire les couvertures de ces chapelles.]

     [Note 191: Ce plan est le plan actuel, avec la sacristie
     btie depuis 1845  la place de l'ancien archevch au sud.]

     [Note 192: En 1160, on jette les fondements de la cathdrale
     actuelle de Paris; en 1172, on projette la reconstruction de
     celle de Bourges. L'vque tienne donne  Odon, clerc, cette
     anne 1172, une place situe devant la porte de l'glise,
     pour y btir une maison,  la condition de rendre
     l'emplacement aussitt que la construction de l'glise
     projete l'exigera. _La Cathdrale de Bourge_, par A. de
     Girardot et Hip. Durand. Moulins, 1849.]

     [Note 193: Nous avons enlev de ce plan quelques chapelles
     ajoutes le long du bas-ct de la nef pendant les XIVe et
     XVe sicles.]

     [Note 194: Nous avons entendu exprimer l'opinion que ces
     portes taient les restes, demeurs en place, d'une glise du
     XIIe sicle; il n'est pas besoin d'tre trs-familier avec
     les dtails de sculpture et les moulures des XIIe et XIIIe
     sicles, pour reconnatre qu' la porte B du sud, par
     exemple, le trumeau portant la figure du Christ est du XIIIe
     sicle, que les moulures de soubassements et quelques
     colonnes servant de supports aux statues sont du XIIIe
     sicle, tandis que les figures des brasements, les linteaux
     et tympans sont du XIIe. C'est encore l, comme  Paris, une
     collection de fragments prcieux, un souvenir d'un difice
     antrieur qu'on a voulu conserver et enchsser dans la
     construction mme. Du reste, comme  Paris, ces sculptures
     mritaient bien cet honneur; elles sont de la plus grande
     beaut.]

     [Note 195: On a reproch, et on reproche chaque jour aux
     architectes de cette poque, d'avoir conu des difices qui
     n'taient pas possibles; et, confondant les styles, les
     poques, ne tenant pas compte de l'puisement des sources
     financires qui se tarirent au milieu du XIIIe sicle, on les
     accuse de n'avoir pas su achever ce qu'ils avaient commenc.
     Mais les architectes qui, en 1490, levaient une cathdrale,
     ne pouvaient supposer alors (tel tait l'entranement
     gnral) que les moyens dont ils disposaient viendraient 
     s'amoindrir. Lorsqu'ils ont pu, par hasard, terminer l'oeuvre
     qu'ils avaient conue, nous verrons avec quelle puissance de
     moyens et avec quelle science soutenue ils l'ont fait. Dj
     l'exemple de la cathdrale de Paris que nous avons donn le
     prouve; nous allons voir qu'il n'est pas le seul. Un fait
     curieux fait comprendre ce que c'tait que la construction
     dune cathdrale au commencement du XIIIe sicle. Ce fait
     tant plus rapproch de nous, bien connu, convaincra, nous le
     croyons, les esprits les plus enclins au doute. La cathdrale
     d'Orlans fut dtruite de fond en comble par les protestants,
      la fin du XVIe sicle. Les Orlanais _voulurent_ avoir
     non-seulement une cathdrale, mais _leur_ cathdrale, celle
     qui avait t dmolie, et pendant deux sicles ils
     poursuivirent cette ide, malgr que le got des
     constructions ogivales ne ft gure de mode alors. La
     cathdrale d'Orlans fut rebtie, et ce n'est pas la faute
     des populations si les architectes ne surent leur lever
     qu'un monument btard. Certes, nous n'avons pas l'intention
     de donner cet difice comme un modle d'architecture ogivale;
     mais sa reconstruction est un fait moral d'une grande porte.
     Orlans, la ville centrale de la France, avait seule
     peut-tre conserv, en plein XVIIe sicle, le vieil esprit
     national; seule elle tait reste attache  _son monument_,
     qui lui rappelait une grande poque, de grands souvenirs, les
     premiers efforts de la socit franaise pour se constituer.
     Nous l'avons dit dj, si les chteaux, si les abbayes furent
     brls et dvasts en 1793, toutes nos grandes cathdrales
     restrent debout, et beaucoup mme ne subirent pas de
     mutilations.]

     [Note 196: Ces usages ne furent gure abolis qu' la fin du
     XIIIe sicle. Jean de Courtenai, archevque de Reims, donna,
     en 1260, des lettres de rformation pour la cathdrale de
     Laon, dans lesquelles on lit ce passage: Ecclesiam quoque,
     qu domus orationis esse debet, locum negociationis fieri
     prohibemus, nec in eadem rerum quarumlibet merces vendi,
     causas audiri vel decidi volumus, seu mundana celebrari: imo
     mundanis exclusis negotiis, solum ibidem divinum negotium
     fiat. _Cartul. Laudun., Essai sur l'gl. de N.-D. de Laon_,
     par J. Marion, 1843.]

     [Note 197: Tels sont, par exemple, les faits relatifs aux
     fondations, que Suger dit avoir fait excuter avec le plus
     grand soin; or ces fondations sont aussi ngliges que
     possible: aux colonnes du choeur, qui auraient t rapportes
     d'Italie, elles proviennent des carrires de l'Oise; aux
     vitraux, dans la fabrication desquels il entra une quantit
     considrable de pierres prcieuses, saphirs, meraudes,
     rubis, topazes: or ces vitraux, dont nous possdons
     heureusement de nombreux fragments, quoique fort beaux, sont,
     bien entendu, en verre color par des oxydes mtalliques. On
     objectera peut-tre que les fabricants chargs de faire ces
     vitraux firent croire  Suger que, pour obtenir des verrires
     d'une belle couleur, il fallait y jeter des pierres
     prcieuses; mais alors ces vitraux auraient donc t faits en
     dehors de l'abbaye, et Suger se servait donc d'artistes
     laques? Nous sommes plus dispos  croire que ce rcit est
     une exagration. Suger, tel que nous le reprsente
     l'histoire, ne parait pas tre homme  se laisser tromper
     d'une faon aussi grossire. On devait savoir, dans son
     abbaye, comment se fabriquaient les vitraux.]

     [Note 198: Ces plans sont tous  la mme chelle, 0,001m pour
     mtre. Il est entendu que lorsque nous parlons du ct sud,
     c'est la droite que nous prtendons indiquer; du nord, c'est
     la gauche pour celui qui regarde la planche, toutes les
     cathdrales tant orientes de la mme manire, sauf de
     trs-rares exceptions.]

     [Note 199: _Monog. de l'gl. N.-D. de Noyon_, par M. L.
     Vitet, 1845.]

     [Note 200: La runion des deux vchs de Tournay et de Noyon
     fut maintenue jusque vers 1135;  cette poque, les chanoines
     de Tournay obtinrent une bulle qui prononait la sparation
     des deux diocses et donnait  Tournay un vque propre.]

     [Note 201: Voyez la _Monog. de l'gl. N.-D. de Noyon_, par M.
     L. Vitet, et l'atlas de planches, par M. D. Rame; 1845.]

     [Note 202: _Lettres sur l'hist. de France_, Aug. Thierry
     (Lettre XVIII).]

     [Note 203: _Essai hist. et archol. sur l'gl. cathd. de
     N.-D. de Laon_, par J. Marion, 1843.]

     [Note 204: Dom Bugntre.]

     [Note 205: Dom Bugntre.]

     [Note 206: _Regist. capit._]

     [Note 207: _Idem._]

     [Note 208: _Lettres sur l'Hist. de France_, par Aug. Thierry
     (Lettre XV).]

     [Note 209: _Monog. de la cathd. de Noyon._]

     [Note 210: Cette partie de la cathdrale de Laon est
     aujourd'hui en pleine restauration, sous la direction de M.
     Boeswiswald, architecte des monuments historiques. La
     cathdrale de Laon n'est plus sige piscopal depuis la
     rvolution; elle dpend du sige de Soissons.]

     [Note 211: Nous comprenons la cathdrale de Bourges dans
     cette priode, parce qu'il y a lieu de prsumer, en examinant
     son plan, que les architectes du XIIIe sicle qui la
     construisirent excutrent un projet antrieur, peut-tre
     celui qui avait t conu dans la seconde moiti du XIIe
     sicle.]

     [Note 212: _Descript. de la cathd. de Chartres_, par l'abb
     Bulteau, 1850.]

     [Note 213: _Pome des Miracles_, p. 27. (Jehan le Marchant.)]

     [Note 214: Notre-Dame de Chartres fut ddie seulement le 17
     octobre 1260.]

     [Note 215: Des fragments de ce jub ont t dcouverts en
     grand nombre sous le dallage; ils sont de la plus grande
     beaut, et dposs aujourd'hui dans la crypte et sous la
     chapelle Saint-Piat (voy. JUB).]

     [Note 216: La cathdrale de Chartres est btie en pierre de
     Berchre; c'est un calcaire dur, grossier d'aspect, mais
     d'une solidit  toute preuve. Les blocs employs sont d'une
     grandeur extraordinaire. Nous aurons l'occasion de revenir
     sur ces dtails (voy. ARC-BOUTANT, BASE, CONSTRUCTION,
     PORCHE, PILIER, SOUBASSEMENT).]

     [Note 217: Il est entendu que, pour le pignon nord, nous ne
     parlons pas des deux portes perces vers le milieu du XIIIe
     sicle.]

     [Note 218: Seule, la porte centrale est ouverte aujourd'hui.]

     [Note 219: Jean et Remi Legoix.]

     [Note 220: Anquetil.]

     [Note 221: Le ncrologe du chapitre en la fondation de
     l'obit de cet vesque le faict origenaire de la ville
     d'Amiens, fort dbonnaire et de grande estude, et croyrois
     que c'est luy qui gist en marbre noir, tout au plus haut,
     s'il faut ainsi dire, de l'glise, vis--vis de la chapelle
     paroissiale (la chapelle de la Vierge dans l'axe) justement
     derrire le choeur, en mmoire qu'il acheva la summit
     d'icelle... _Antiquitez de la ville d'Amiens_. Adrian de la
     Morlire, chan., 1627.]

     [Note 222: L'inscription qui constate ce fait existe encore
     sur la verrire haute situe dans l'axe du choeur.]

     [Note 223: De ces dpendances, il ne reste aujourd'hui que la
     chapelle qui sert de grande sacristie; elle est dcore par
     une belle tribune en bois sculpt de la fin du XVe sicle.
     Une portion du clotre a t reconstruite depuis 1848, ainsi
     que le petit btiment plac en D. Les restes anciens taient
     en ruine.]

     [Note 224: Le plan de la cathdrale de Cologne termine
     couvre une surface de 8,900 m, environ; celui de la
     cathdrale de Reims une surface de 6,650 mtres; celui de la
     cathdrale de Bourges une surface de 6200 mtres; celui de la
     cathdrale de Paris une surface de 5500 mtres.]

     [Note 225: Voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 35, un ensemble
     perspectif de cette coupe.]

     [Note 226: Il est entendu que nous parlons ici de la nef de
     la cathdrale d'Amiens telle qu'elle existait avant la
     construction des chapelles du XIVe sicle. Cette adjonction
     laisse d'ailleurs voir foute la disposition ancienne, et 
     l'intrieur, dans le transsept, les fentres des bas-cts
     sont restes en place.]

     [Note 227: L'architecture des chapelles absidales de la
     cathdrale d'Amiens a la plus grande ressemblance avec celle
     de la Sainte-Chapelle de Paris. Ce sont les mmes profils,
     les mmes meneaux de fentres, le mme systme de
     construction. L'arcature de la Sainte-Chapelle basse
     reproduit celle des chapelles du tour du choeur d'Amiens.]

     [Note 228: Il faut se rappeler que la nef tait entirement
     leve lorsque le choeur tait  peine commenc.]

     [Note 229:  l'chelle de 0,001m pour mtre, comme tous les
     autres plans contenus dans cet article.]

     [Note 230: La nef centrale, d'axe en axe des piles, porte, 
     Amiens, 14m,60;  Beauvais, 15m,60.]

     [Note 231: Voy. ARC-BOUTANT, fig. 61.]

     [Note 232: Dans notre plan fig. 22, la teinte grise indique
     les constructions du XVIe sicle, et le trait le projet de la
     nef qui ne fut jamais mis  excution.]

     [Note 233: Voyez l'excellente _Notice_ de M. Flix de
     Verneilh sur la _cathdrale de Cologne_, dans les _Annales
     archologiques_ de M. Didron, tire  part; 1848. (Librairie
     archeol. de M. V. Didron.)]

     [Note 234: Comme tous les autres, ce plan est  l'chelle de
     0,004m pour mtre.]

     [Note 235: Dans le temps o l'on croyait trs-srieusement
     faire en France de l'architecture romaine, on portait des
     perruques colossales et des souliers  talons, des canons
     couverts de rubans, des aiguillettes et des baudriers larges
     de six pouces, nous n'y voyons pas de mal; mais on nous dit,
     trs-srieusement aussi, lorsque nous croyons qu'on peut
     tirer quelque chose de l'architecture franaise du XIIIe
     sicle, et lorsque nous engageons les jeunes architectes 
     l'tudier, pour combattre cette opinion et ce dsir, que nous
     ne nous habillons plus comme du temps de Philippe-Auguste.
     Est-ce que nos habits se rapprochent davantage du costume
     romain que de celui de Louis XIV?]

     [Note 236: En 1845, il fallut rebtir le pignon du transsept
     sud qui s'tait croul en partie; dj, au XVe sicle, on
     avait consolid celui du nord. En 1849, il fallut tayer les
     votes du choeur, et, depuis cette poque, des travaux de
     reprise en sous-oeuvre des fondations ont t excuts avec
     une grande adresse; les chapelles furent restaures, et on
     reconstruit aujourd'hui toute la partie suprieure du
     sanctuaire.]

     [Note 237: Le haut choeur de l'glise abbatiale de
     Saint-Denis a la plus grande analogie avec le choeur de la
     cathdrale de Troyes.]

     [Note 238: Le choeur seul de cet difice date du XIIIe sicle
     (premire moiti). La nef appartient, ainsi que les
     chapelles, aux sicles suivants; la faade ne fut leve
     qu'au commencement du XVIe sicle.]

     [Note 239: Ce plan est  0,001m pour mtre. La cathdrale
     d'Autun est mal oriente; l'abside est tourne vers le
     sud-sud-est.]

     [Note 240: Voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 20.]

     [Note 241: Ce collatral circulaire a t entour, au XIVe
     sicle, de chapelles informes; mais on retrouve facilement,
     au-dessus des votes de ces chapelles, fort lgrement
     construites, les dispositions primitives du bas-ct.]

     [Note 242: Quoique la cathdrale d'Autun ait t btie en
     excellents matriaux, bien appareills, d'un fort volume, et
     poss avec soin, le grand berceau ogival fit dverser les
     murs latraux immdiatement aprs le dcintrage; on dut
     soutenir ces murs par des arcs-boutants, qui furent refaits
     ou rhabills au XVe sicle. Il y a dix ans, il fallut
     reconstruire les grandes votes en poterie et fer; elles
     menaaient ruine.]

     [Note 243:  l'chelle de 0,001m pour mtre.]

     [Note 244: Nous ne parlons pas des votes hautes du choeur et
     de la nef qui, dans la cathdrale de Sens, furent refaites,
     vers la fin du XIIIe sicle,  la suite d'un incendie.]

     [Note 245: Il ne faut pas oublier que la cathdrale de
     Canterbury avait conserv avec la France des relations
     suivies. Lanfranc, Saint-Anselme, tous deux Lombards, tous
     deux sortis de l'abbaye du Bec en Normandie, devinrent
     successivement archevques de Canterbury, primats
     d'Angleterre. Saint Thomas Becket demeura longtemps 
     Pontigny et  Sens; le trsor de cette cathdrale conserve
     encore ses vtements piscopaux.]

     [Note 246: La cathdrale de Canterbury est  doubles
     croisillons; les croisillons de l'ouest dpendent de la
     Basilique primitive; ceux de l'est appartiennent  la
     construction commence par Guillaume de Sens (voy. _The
     architectural history of Canterbury cathedral_, par le
     professeur Willis, auquel nous empruntons ce curieux passage,
     que l'auteur a lui-mme extrait de la chronique de Gervase).]

     [Note 247: La seule partie contestable de cette restitution
     serait la chapelle circulaire dans l'axe, remplace par une
     chapelle plus profonde leve, aprs l'incendie,  la fin du
     XIIIe siecle. Mais il y a tant d'analogie entre le chevet de
     Canterbury et celui de Sens, que nous sommes fort disposs 
     croire que la couronne de Becket n'est qu'une imitation d'une
     chapelle semblable btie  Sens par le matre Guillaume,
     avant son dpart pour l'Angleterre. N'oublions pas que c'est
     en 1168 que la cathdrale de Sens est termine, et que c'est
     en 1175 que Guillaume commence les constructions du choeur de
     Canterbury. Nous renvoyons nos lecteurs, pour de plus amples
     renseignements sur ce sujet,  l'excellent ouvrage dj cit
     du Profr Willis.]

     [Note 248: Ce beffroi n'existe plus; il fut descendu, pour
     cause de vtust, il y a une dizaine d'annes.]

     [Note 249:  l'chelle de 0,001m pour mtre.]

     [Note 250: _Mm. concern. l'hist. civ. et eccl. d'Auxerre_,
     par l'abb Lebeuf, 1848, t. I, p. 402 et suiv. Pour les
     dispositions intrieures de l'difice du XIIIe sicle, voyez
     au mot CONSTRUCTION. Ces dispositions appartiennent
     franchement  l'cole bourguignonne.]

     [Note 251: Au XIVe sicle, un collatral circulaire et des
     chapelles furent leves autour du sanctuaire de la cathdrale
     de Chlons, et la nef fut presque entirement reconstruite.
     La partie occidentale de cette cathdrale date du dernier
     sicle. Aprs un incendie qui causa les plus graves dommages
      cet difice et qui dtruisit la vote du sanctuaire, une
     restauration, entreprise sous le rgne de Louis XIV, acheva
     de dnaturer ce qui restait du monument du XIIIe sicle.
     Cependant on peut encore facilement reconnatre le plan
     primitif ent sur un difice roman.]

     [Note 252: La belle cathdrale d'Arras ne fut dtruite que
     depuis la rvolution de 1792; elle existait encore au
     commencement du sicle. Celle de Cambrai tait l'oeuvre de
     Villart de Honnecourt, ce matre dont nous avons parl
     plusieurs fois, l'ami de Robert de Coucy. Vienne possde un
     modle de cette cathdrale dpendant d'un plan en relief
     enlev, en 1815, du muse des Invalides, par les gnraux
     autrichiens.]

     [Note 253: Ce plan est  l'chelle de 0,001m pour mtre. Il
     est entendu que nous n'avons eu, pour le trac de l'abside
     principale, que des donnes fort vagues. Mais nous prsentons
     ce plan comme un type plutt que comme un difice
     particulier.]

     [Note 254: La position inusite de ce clocher ne peut tre
     explique que par la dtermination, prise  la fin du XIIIe
     sicle, de ne pas tendre plus loin que les transsepts les
     nouvelles constructions, et de conserver la nef romane
     restaure au XIIe sicle. Dans l'glise primitive, dont nous
     avons donn le plan fig. 34, le clocher unique devait tre
     pos sur les quatre piles de la croise, suivant la mthode
     normande. Dmoli lorsqu'on refit le choeur, en renonant  la
     reconstruction totale, on ne trouva pas d'autre place pour
     recevoir les cloches que l'extrmit du croisillon sud.]

     [Note 255: De funestes restaurations furent entreprises sur
     la faade et autour de la nef de la cathdrale de Sez, de
     1818  1849; elles n'ont fait qu'empirer un tat de choses
     dj fort dangereux. Des travaux, excuts avec intelligence
     et soin depuis cette poque, permettent d'esprer que ce
     remarquable difice pourra tre sauv de la ruine dont il est
     menac depuis longtemps.]

     [Note 256: Voir le plan du premier tage de la cathdrale de
     Chartres, o ce parti est largement dvelopp.]

     [Note 257: Par suite de ces constructions successives, faites
     d'ailleurs en matriaux peu rsistants, des crasements si
     graves se sont manifests dans les quatre points d'appui,
     sous l'norme charge qu'ils ont  porter, qu'il a fallu
     cintrer les quatre arcs doubleaux, tayer les piliers, et
     procder  la dmolition des parties suprieures.]

     [Note 258: La cathdrale de Bayeux possde encore, des deux
     cts du choeur, ses sacristies et salle de trsor, et, au
     nord de la faade occidentale, une belle salle capitulaire du
     XIIIe sicle (voy. SALLE CAPITULAIRE).]

     [Note 259: Les chapelles de la nef prsentent une disposition
     si belle et si rare, que nous avons cru devoir les donner sur
     ce plan, bien qu'elles dnaturent les dispositions
     primitives. Ces chapelles sont mises en communication les
     unes avec les autres  une hauteur de trois mtres environ,
     par des claires-voies ou meneaux sans vitraux; c'est comme un
     collatral qui serait divis par des cloisons transversales
     peu leves.]

     [Note 260: Le portail des Libraires (nord) vient d'tre
     restaur par MM. Desmarets et Barthlemy, avec un soin et une
     perfection qui font le plus grand honneur  ces deux
     architectes.]

     [Note 261: _Hist. de l'gl. cathd. de Rouen_, 1696, Rouen.]

     [Note 262: Chacun sait (dit Pommeraye dans son _Hist. de
     l'gl. cathd. de Rouen_, p. 35) qu'elle a e ce nom  cause
     de la permission que le cardinal Guillaume d'Estouteville
     obtint pour les fidelles du diocse de Roen et d'vreux
     d'user de beurre et de laict pendant le carme... Robert de
     Croismare (archevque de Rouen) destina au btiment de cette
     tour les deniers qui furent offerts par les fidelles pour
     reconnoissance de cette faveur... La tour ne fut acheve
     qu'en 1507...]

     [Note 263:  la suite de l'incendie de 1821, une partie de la
     toiture des grands combles et les votes de la nef furent
     refaites  neuf.]

     [Note 264: Nous dsignons ici l'ancienne cathdrale de
     Prigueux et non la cathdrale actuelle, rtablie dans
     l'glise abbatiale de Saint-Front.]

     [Note 265: Seule la tour du nord existe aujourd'hui.]

     [Note 266: Nous devons ces dessins  notre ami, M. Abadie,
     architecte de la cathdrale d'Angoulme, qui vient de
     terminer avec autant de bonheur que de talent le dmontage et
     la reconstruction pice par pice de la belle tour dont nous
     donnons la coupe.]

     [Note 267: Voyez _L'Archit. byzantine en France_, par M.
     Flix de Verneilh. Paris, 1851, p. 283 et suiv.]

     [Note 268: Voyez le mme ouvrage, et l'article ARCHITECTURE
     RELIGIEUSE.]

     [Note 269: Comme tous les autres plans, celui-ci est 
     l'chelle de 0,001m pour mtre.]

     [Note 270: En faisant quelques fouilles, M. Mallay,
     architecte, a retrouv exactement le plan de la cathdrale du
     Xe au XIe sicle, dont les dispositions se rapportaient 
     celles de toutes les glises romanes d'Auvergne.]

     [Note 271: Deux tours qui subsistaient encore sur cette
     faade, mais qui avaient t dnatures depuis longtemps, ont
     d tre dmolies parce qu'elles menaaient de s'crouler.]

     [Note 272: La nef de la cathdrale de Limoges resta inacheve
     comme celle de la cathdrale de Clermont.  l'ouest (voy.
     fig. 47), on a laiss subsister un dbris de l'ancienne nef
     romane et les soubassements de la tour du XIe sicle,
     renforcs et surlevs au XIIIe et au XIVe sicle (voy.
     CLOCHER).]

     [Note 273: Ce choeur est  peu prs aussi lev que celui des
     cathdrales de Beauvais et de Cologne.]

     [Note 274: L'un des archevques de Narbonne, pendant le
     dernier sicle, voulut reprendre cette construction et lever
     l'glise au moins jusqu' la premire trave en avant des
     transsepts; l'entreprise fut bientt suspendue; les
     constructions, reprises de nouveau il y a quinze ans, n'ont
     fait qu'ajouter quelques assises  celles laisses en attente
      la fin du XVIIIe sicle. Dans notre plan, la teinte grise
     indique les constructions dernires, et le trait le projet
     probable.]

     [Note 275: Cette nef dans oeuvre n'a pas moins de 24 mtres;
     les votes sont en arcs d'ogives, portes sur des piles et
     contrebuttes par des contreforts formant des traves
     intrieures profondes ou des chapelles entre eux. Il est
     probable que cette disposition tait une de celles adoptes
     dans ces provinces avant l'invasion du style franais, aprs
     les guerres des Albigeois.]

     [Note 276: Aujourd'hui l'glise de la Cit, le sige
     piscopal ayant, depuis le concordat, t transfr dans la
     ville basse.]

     [Note 277: Cette salle a t modifie au XVe sicle. Le
     tombeau de l'vque Radulphe est plac dans la chapelle (voy.
     TOMBEAU).]

     [Note 278: Ce plan est  la mme chelle que les autres,
     0,001m pour mtre.]

     [Note 279: La crypte romane de l'glise cathdrale de
     Limoges, qui existe encore et tait place sous le chevet,
     n'arrive gure qu'au milieu du sanctuaire actuel. Les
     fondations de la cathdrale romane de Clermont ne dpassent
     pas la premire trave du choeur.]

     [Note 280:  l'chelle de 0,001m pour mtre.]

     [Note 281: Voir la coupe de la cathdrale d'Alby,  l'article
     ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 51.]

     [Note 282: Membre de l'Institut.]

     [Note 283: Si l'on doute de nos assertions, on peut consulter
     l'excellent ouvrage de M. de Coussemaker sur cette matire,
     et les travaux de M. Flix Clment, qui a bien voulu nous
     fournir tous ces renseignements scientifiques (voy. les
     _Annales archol._ de M. Didron).]

     [Note 284: Paris, Amiens, Chartres, portail mridional;
     Reims, portail septentrional.]

     [Note 285: _Idem._]

     [Note 286: Amiens.]

     [Note 287: Paris.]

     [Note 288: Paris, Amiens.  Chartres, les vertus et les vices
     sont sculpts sur les piles du porche mridional.]

     [Note 289: Paris.]

     [Note 290: Paris, Amiens, Sens.]

     [Note 291: Amiens.]

     [Note 292: Paris, Amiens, Reims, Chartres.]

     [Note 293: Paris, Amiens, Reims, Chartres.]

     [Note 294: Amiens.]

     [Note 295: Paris.]

     [Note 296:  Paris, la Vierge est  la porte de gauche, en
     regardant le portail;  Amiens,  la porte de droite.]

     [Note 297: Paris, Amiens.]

     [Note 298: _Idem_.]

     [Note 299: Amiens, Reims.]

     [Note 300: Paris.]

     [Note 301: Amiens.]

     [Note 302: Paris.]

     [Note 303: Amiens, Senlis.]

     [Note 304: Paris, Amiens, Senlis, Reims.]

     [Note 305: Amiens.]

     [Note 306: Reims, portail septentrional; Amiens; Paris,
     Meaux, portail mridional.]

     [Footntoe 307: Paris, Reims, Amiens.]

     [Note 308:  Paris,  Reims,  Amiens, on a voulu voir, dans
     ces statues de rois, la srie des rois de France; et cette
     ide populaire date de fort loin, puisqu'elle est dj
     exprime au XIIIe sicle. L'une de ces statues,
     invariablement pose sur un lion, est alors prise pour Pepin.
     Dans _les XXIII manires de vilains_, manuscrit qui date de
     la fin du XIIIe sicle, on lit ce passage: Li vilains
     Babuins est cil ki va devant Notre-Dame  Paris, et regarde
     les rois et dist: Vs-la Ppin, vs-la Charlemainne. Et on
     li coupe sa borse par derire. Nous ne voyons pas cependant
     que les vques qui,  la fin du XIIe sicle fixrent les
     rgles gnrales de l'iconographie des cathdrales, aient
     voulu reprsenter les rois de France sur les portails des
     glises du titre de Sainte-Marie, mais bien plutt les rois
     de Juda; car rien ne rappelle l'histoire contemporaine dans
     ces grands monuments, ou, quand par hasard, elle s'y montre,
     ce n'est que d'une manire trs-accessoire; le manuscrit cit
     ici est une satyre et son auteur a bien pu d'ailleurs, en
     faisant ainsi parler le badaud parisien devant le portail de
     Notre-Dame de Paris, vouloir rappeler une erreur populaire.
     Il nous parait bien plus conforme  l'esprit de l'poque
     d'admettre que les statues des rois sont des rois de Juda,
     puisqu'ils compltent, par leur prsence, les reprsentations
     des personnages qui participent  la venue du Christ. Le roi
     toujours pos sur un lion, et tenant une croix et une pe,
     ne peut tre que David; l'autre roi, tenant galement une
     croix et un anneau, Salomon. D'ailleurs, avant le rgne de
     Philippe-Auguste, et mme jusqu' celui de saint Louis, les
     vques ne pouvaient avoir, de la puissance royale, les ides
     admises  la fin du XIIIe sicle. Il nous suffira, pour faire
     comprendre ce qu'tait, au XIIe sicle, un roi de France aux
     yeux de l'vque et du chapitre de Paris, de citer un fait
     rapport par un crivain contemporain, tienne de Paris.
     J'ai vu, dit-il, que le roi Louis (VII), qui voulait arriver
     un jour  Paris, tant surpris par la nuit, se retira dans un
     village des chanoines de la cathdrale appel Creteil
     (_Cristolium_). Il y coucha; et les habitants fournirent la
     dpense. Ds le grand matin, on le vint rapporter aux
     chanoines; ils en furent fort affligs et se dirent l'un 
     l'autre: C'en est fait de l'glise, les privilges sont
     perdus: il faut ou que le roi rende la dpense, ou que
     l'office cesse dans notre glise. Le roi vint  la
     cathdrale ds le mme jour, suivant la coutume o il toit
     d'aller  la grande glise, quelque temps qu'il fit. Trouvant
     la porte ferme, il en demanda la raison, disant que si
     quelqu'un avoit offens cette glise, il vouloit la
     ddommager. On lui rpondit: Vraiment, sire, c'est vous-mme
     qui, contre les coutumes et liberts sacres de cette sainte
     glise, avez soup hier  Creteil; non  vos frais, mais 
     ceux des hommes de cette glise: c'est pour cela que l'office
     est cess ici, et que la porte est ferme, les chanoines
     tant rsolus de plutt souffrir toutes sortes de tourments
     que de laisser de leur temps enfreindre leurs liberts. Ce
     roi trs-chrtien fut frapp de ces paroles. Ce qui est
     arriv, dit-il, n'a point t fait de dessein prmdit. La
     nuit m'a retenu en ce lieu, et je n'ai pu arriver  Paris
     comme je me l'tois propos. C'est sans force ni contrainte
     que les habitants de Creteil ont fait de la dpense pour moi;
     je suis fch maintenant d'avoir accept leurs offres. Que
     l'vque Thibaud vienne, avec le doyen Clment, que tous les
     chanoines approchent, et surtout le chanoine qui est prvt
     de ce village: si je suis en tort, je veux donner
     satisfaction; si je n'y suis pas, je veux m'en tenir  leur
     avis. Le roi resta en prire devant la porte en attendant
     l'vque et les chanoines. On fit l'ouverture des portes; il
     entra en l'glise, y donna pour caution du ddommagement la
     personne de l'vque mme. Le prlat remit en gage aux
     chanoines ses deux chandeliers d'argent; et le roi, pour
     marquer par un acte extrieur qu'il vouloit sincrement payer
     la dpense qu'il avait cause, mit de sa propre main une
     baguette sur l'autel, laquelle toutes les parties convinrent
     de faire conserver soigneusement,  cause que l'on avoit
     crit dessus, qu'elle toit en mmoire de la conservation des
     liberts de l'glise. (_Hist. des Dioc. de Paris_, l'abb
     Lebeuf, t. XII.) Nous le demandons, est-il possible
     d'admettre que, quarante ou cinquante ans aprs une scne de
     ce genre, l'vque et le chapitre de Paris eussent fait
     placer, sur le portail de la cathdrale neuve, au-dessus des
     trois portes, au-dessus du Christ, des statues colossales des
     rois de France, quand on commenait  peine  se faire une
     ide du pouvoir monarchique?]

     [Note 309: A Paris. Autrefois  Amiens.]

     [Note 310: On n'a pas oubli qu' Paris l'une des deux
     glises cathdrales tait place sous le titre de saint
     tienne. Le tympan de la porte sud retrace la prdication et
     le martyre de ce saint, dont la statue tait pose sur le
     trumeau; dans les brasements taient ranges les statues de
     saint Denis, de ses deux compagnons, et de quelques autres
     saints vques du diocse. La statue de saint tienne se
     voyait encore dans l'une des niches latrales de la faade.
     Ce fut, en effet, pour btir cette faade que l'on dtruisit
     les restes de la vieille glise de Saint-tienne; et lors de
     la construction de cette faade, le portail sud actuel
     n'tait point lev.]

     [Note 311: Reims.]

     [Note 312: Paris, sur les pignons des fentres des chapelles
     du choeur; Reims.]

     [Note 313: Canterbury.]

     [Note 314: Saint-Omer.]

     [Note 315: Genve; Canterbury.]

     [Note 316: Un jour quelqu'un nous dit, en parcourant
     l'intrieur de Notre-Dame d'Amiens: Oui, c'est fort beau:
     mais c'est folie de vouloir conserver, quand mme, ces
     monuments d'un autre ge qui ne disent plus rien aujourd'hui;
     vous pourrez galvaniser ces grands corps; la manie de
     l'archologie et du _gothique_ leur donnera quelques annes
     d'existence de plus; mais, cette mode passe, ils tomberont
     dans l'oubli, au milieu de populations qui ont besoin de
     chemins de fer, d'coles, de marchs, d'abattoirs, de tout,
     enfin, ce qui est ncessaire  la vie journalire. A
     quelques jours de l, une grande solennit publique appelait
     dans la cathdrale un immense concours de monde; elle tait
     pare de quelques maigres tentures, son choeur tincelait de
     lumires. Notre interlocuteur ne se souvenait plus de son
     discours prcdent; il s'criait alors: Vraiment, c'est bien
     l le monument de la cit; tout ce qu'on peut faire pour
     donner de l'clat  une crmonie publique n'a jamais cet
     aspect imposant du vieux monument qui appelle toute la
     population de la ville sous ses votes. Voyez comme cette
     foule donne la vie  ce grand vaisseau si bien dispos pour
     la contenir! Combien d'illustres personnages ont abrits ces
     arceaux! Quelle ide merveilleuse d'avoir voulu et su lever
     la cathdrale comme un tmoin ternel de tous les grands
     vnements d'une cit, d'un pays; d'avoir fait que ce tmoin
     vit, parle, en prsentant au peuple ces exemples tirs de
     l'histoire de l'humanit, ou plutt du coeur humain! Pour un
     peu, notre interlocuteur, entran par la grandeur du sujet,
     nous et accus de froideur. Telle est aujourd'hui la
     cathdrale franaise: aime au fond du coeur par les
     populations; tour  tour flatte et honnie par ceux qui sont
     charms de s'en servir, mais qui ne songent gure  la
     conserver; occupe par un clerg sans ressources, et souvent
     insouciant; nigme pour la plupart, dernier vestige des temps
     d'ignorance, de superstition et de barbarie pour
     quelques-uns, texte de phrases creuses pour ces rveurs,
     amateurs de posie nbuleuse, qui ne voient qu'ogives
     lances vers le ciel, dentelles de pierre, sculpture
     mystrieuse ou fantastique, dans des monuments o tout est
     mthodique, raisonn, clair, ordonn et prcis; o tout a sa
     place marque d'avance, et retrace l'histoire morale de
     l'homme, les efforts persvrants de son intelligence contre
     la force matrielle et la barbarie, ses preuves et son
     dernier refuge dans un monde meilleur.]



CAVALIER, s. m. On dsigne ainsi un ouvrage en terre lev au milieu des
bastions ou boulevards, pour en doubler le feu et commander la campagne.
Ce n'est gure qu'au XVIe sicle que l'on eut l'ide d'excuter ces
ouvrages pour renforcer des points faibles ou pour dominer des fronts.
On en excuta beaucoup, pendant les guerres de sige de cette poque, en
dedans des anciens fronts fortifis du moyen ge, et on leur donnait
alors gnralement le nom de plate-forme; ils prsentaient comme une
suite de fortins dtachs, possdant des feux de face et de flanc, avec
une pente douce du ct de la ville pour amener les pices et pouvoir
les mettre en batteries. Les cavaliers taient ou semi-circulaires ou
carrs. Les plus anciennes reprsentations de cavaliers se voient
figures sur les bas-reliefs en marbre du commencement du XVIe sicle
qui garnissent les parois du tombeau de Maximilien,  Inspruck.

Voici (1) un de ces cavaliers copi sur l'un de ces bas-reliefs
reprsentant la ville d'Arras. Il est en portion de cercle, tabli en
arrire d'un bastion A possdant un orillon avec deux batteries
dcouvertes C et une batterie casemate au niveau du fond du foss. Le
cavalier B est revtu et plant  cheval sur la gorge du bastion; il
commande ainsi les dehors, le bastion et les deux courtines voisines. La
fig. 2 nous montre un autre cavalier carr ferm sur ses quatre faces,
lev au milieu d'un bastion dont les parapets sont munis de fascines et
de gabions. Ce cavalier est galement revtu, perc d'une porte; ses
parapets sont garnis de fascines. Cette seconde figure est copie sur le
bas-relief reprsentant l'enceinte de la ville de Vrone.

Lorsque l'on leva, au XVIe sicle, des bastions en avant des anciennes
enceintes du moyen ge, on conserva souvent, de distance en distance,
les tours les plus fortes de ces enceintes, en dtruisant seulement les
courtines; on remplit ces tours de terre, on enleva leurs crnelages, et
on tablit des plates-formes sur leur sommet pour recevoir une ou
plusieurs pices de canon. Les tours furent ainsi converties en
cavaliers. Mais en France, ces dispositions ne furent prises
qu'accidentellement et pour profiter d'anciennes dfenses, tandis qu'en
Allemagne, nous les trouvons, ds le XVIe sicle, riges en systme,
ainsi qu'on peut le voir encore  Nuremberg. Dans la fortification
moderne mme, les Allemands n'ont pas renonc aux tours isoles, bties,
de distance en distance, en arrire des ouvrages extrieurs.  la
Rochelle, pendant les siges que cette ville eut  subir  la fin du
XVIe sicle, des cavaliers en terre d'une grande importance furent
levs en arrire des anciennes enceintes, et, tant arms de pices 
longue porte, firent beaucoup de mal aux assigeants.

Les cavaliers tiennent lieu aussi, dans certains cas, de traverses,
c'est--dire que leur lvation au-dessus des courtines et des bastions
empche l'artillerie des assigeants d'enfiler des ouvrages domins du
dehors; ou bien, comme  Saint-Omer encore, au XVIIe sicle, du ct de
la porte Sainte-Croix (3), ils commandent au loin des plaines
s'abaissant vers les abords d'une place, et forcent l'assigeant  ne
commencer ses travaux d'approche qu' une grande distance. Ce cavalier
de la porte Sainte-Croix de Saint-Omer se composait d'une haute batterie
semi-circulaire revtue A, protge par un foss plein d'eau: elle
doublait les feux du saillant E C de la ville le plus facilement
attaquable, et, au moyen du foss qui l'entourait presque entirement,
donnait aux assigs une dernire dfense assez forte pour arrter
l'ennemi qui et pu se loger dans le bastion saillant, et le forcer,
pour passer outre, de faire un nouveau sige. C'est encore l une
dernire trace du donjon du moyen ge.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]



CAVE, s. f. tage souterrain vot, pratiqu sous le rez-de-chausse des
habitations. De tout temps, les palais, les maisons ont t btis sur
caves. Les caves ont l'avantage d'empcher l'humidit naturelle du sol
d'envahir les rez-de-chausse des habitations, et procurent un lieu dont
la temprature gale, frache, permet de conserver des provisions de
bouche qui entreraient en fermentation si elles restaient exposes aux
changements de la temprature extrieure. Mais c'est surtout dans les
pays de vignobles que les caves ont t particulirement pratiques sous
les maisons. En Bourgogne, en Champagne, dans le centre et le sud-ouest
de la France, on voit des maisons anciennes, d'assez chtive apparence,
qui possdent jusqu' deux tages de caves votes, construites avec
soin, quelquefois mme tailles dans le roc.

Pendant le moyen ge, les villes, tant entoures de murailles, ne
pouvaient s'tendre; il en rsultait que les terrains rservs aux
constructions particulires, lorsque la population augmentait,
devenaient fort chers; on prenait alors en hauteur et sous le sol la
place que l'on ne pouvait obtenir en surface, et les caves taient
quelquefois habites. On y descendait ordinairement par une ouverture
pratique devant la faade sur la voie publique. Dans quelques villes de
province, et particulirement en Bourgogne, on voit encore un grand
nombre de ces descentes de caves qui empitent sur la rue, et sont
fermes par des volets lgrement inclins pour faire couler les eaux
pluviales (voy. MAISON).



CAVEL, s. m. Vieux mot qui signifie une cheville de bois, une _clef_
(voy. CLEF).



CNE (la). Dernier repas de Jsus-Christ entour de ses aptres. La Cne
est quelquefois sculpte sur les tympans des portes de nos glises du
moyen ge. On la voit figure en bas-relief sur le linteau de la porte
occidentale de l'glise abbatiale de Saint-Germain des Prs (XIIe
sicle). Une des plus belles reprsentations de la Cne se trouve sur le
linteau de la porte principale de l'glise de Nantua (XIIe sicle).
Cette sculpture est fort remarquable; on ne voit  la table de
Jsus-Christ que onze aptres; Judas est absent. Le nom de chaque aptre
est grav au-dessus de lui. Voici l'ordre dans lequel sont placs les
aptres, en commenant par la gauche du spectateur: Simon, Taddus,
Bartholomeus, Jacobus, Matheus, Petrus, (le Christ), Johannes, Andreas,
Jacobus, Philippus, Thomas. Saint Jean appuie sa tte sur la poitrine de
Notre-Seigneur. Dans le tympan au-dessus, on voit le Christ entour des
quatre signes des vanglistes; mais ce bas-relief a t compltement
mutil, ainsi que les anges qui garnissaient la premire voussure. Sur
les chapiteaux qui portent les voussures, on voit, sculpts,
l'Annonciation, la Visitation, la naissance du Sauveur, le voyage des
Mages et l'Adoration des bergers et des Mages. Sur le linteau de la
porte de droite de la faade de Notre-Dame de Dijon (XIIIe sicle),
au-dessous du crucifiement sculpt dans le tympan, on voit aussi une
reprsentation de la Cne, malheureusement fort mutile. La passion de
Notre-Seigneur est frquemment reprsente en sujets lgendaires sur les
verrires des glises. La Cne ouvre la srie de ces sujets, et l'aptre
saint Jean, plac le plus souvent  la droite du Christ, y est encore
reprsent inclin sur la poitrine de son matre. Dans les monastres,
on peignait souvent la Cne sur un des murs du rfectoire; mais nous
n'avons jamais pu rencontrer en France une seule de ces peintures
complte.



CERPELIRE, s. f. Vieux mot qui est employ comme cercle, enceinte
circulaire.



CHAFFAUT, s. m. Vieux mot dont on a fait _chafaud_. Chaffaut
s'employait principalement pour dsigner un appentis, un hourd (voyez ce
mot). En Champagne, en Bourgogne, on dit encore chaffaut pour chafaud.



CHANAGE, s. m. Ce mot s'applique aux longrines de bois, aux successions
de crampons de fer poss comme les chanons d'une chane, ou mme aux
barres de fer noys dans l'paisseur des murs, horizontalement, et
destins  empcher les cartements, la dislocation des constructions en
maonnerie.

Les Romains et, mme avant eux, les Grecs avaient l'habitude, lorsqu'ils
construisaient en assises de pierres de taille ou de marbre, de relier
les assises entre elles par de gros goujons de fer, de bronze ou mme de
bois, et les blocs entre eux par des crampons ou des queues d'aronde.
Mais les Grecs et les Romains posaient les blocs de pierre taills 
ct les uns des autres et les uns sur les autres saus mortier (voy.
JOINT, LIT). Le mortier n'tait employ, chez les Romains, que pour les
blocages, les ouvrages de moellon ou de brique, jamais avec la pierre de
taille.

Ds l'poque mrovingienne, on avait adopt une construction mixte, qui
n'tait plus le moellon smill des Romains et qui n'tait pas l'ouvrage
antique en pierre de taille: c'tait une sorte de grossier blocage
revtu de parements de carreaux de pierre assez mal taills et runis
entre eux par des couches paisses de mortier (voy. CONSTRUCTION).

Du temps de Csar, les Gaulois posaient, dans l'paisseur de leurs
murailles de dfense, des longrines et des traverses de bois assembles
entre les rangs de pierre. Peut-tre cet usage avait-il laiss des
traces mme aprs l'introduction des arts romains dans les Gaules. Ce
que nous pouvons donner comme certain, c'est que l'on trouve, dans
presque toutes les constructions mrovingiennes et carlovingiennes, des
pices de bois noyes longitudinalement dans l'paisseur des murs, en
lvation et mme en fondation[317]. Ces pices de bois prsentent un
quarrissage qui varie de 0,12c.  0,12c.  0,20c.  0,20c.

Jusqu' la fin du XIIe sicle, cette habitude persiste, et ces chanages
sont poss, comme nos chanages modernes,  la hauteur des bandeaux
indiquant des tages,  la naissance des votes et au-dessons des
couronnements suprieurs. Les travaux de restauration que nous emes
l'occasion de faire excuter dans des difices des XIe et XIIe sicles
nous ont permis de retrouver un grand nombre de ces chanages en bois,
assez bien conservs pour ne pas laisser douter de leur emploi. Dans la
nef de l'glise abbatiale de Vzelay, qui date de la fin du XIe sicle,
il existe un premier chanage de bois au-dessus des archivoltes donnant
dans les collatraux, et un second chanage, interrompu par les fentres
hautes, au niveau du dessus des tailloirs des chapiteaux  la naissance
des grandes votes. Ce second chanage de bois offre cette particularit
qu'il sert d'attache  des crampons en fer destins  recevoir des
tirants transversaux d'un mur de la nef  l'autre  la base des arcs
doubleaux. Ces tirants taient-ils destins  demeurer toujours en place
pour viter l'cartement des grandes votes? nous ne le pensons pas. Il
est  croire qu'ils ne devaient rester poss que pendant la
construction, jusqu' ce que les murs goutterols fussent chargs, ou
jusqu' ce que les mortiers des votes eussent acquis toute leur duret,
c'est--dire jusqu'au dcintrage (voy. CONSTRUCTION).

Voici (1) comment sont poses les chanes de bois et les grands crampons
ou crochets destins  recevoir un tirant, en supposant les assises
suprieures enleves; et (2) la coupe du mur avec la position du
chanage A et du crochet en fer B sous le sommier des grands arcs
doubleaux.

En dmolissant la tour de l'eglise abbatiale de Saint-Denis, qui datait
du milieu du XIIe sicle, on trouva,  chaque tage, un chanage en bois
d'un fort quarrissage chevill par des chevilles en fer aux retours
d'querre, ainsi que l'indique la fig. 3, et noy dans le milieu des
murs. La pourriture de ce chanage formant un vide de prs de 0,30 c. de
section dans l'paisseur de la maonnerie et sur tout son pourtour,
n'avait pas peu contribu  dterminer l'crasement des parements
intrieurs et extrieurs. Des croix horizontales en bois venaient en
outre s'assembler dans les milieux des longrines,  chaque tage, comme
l'indique la fig. 4, et devaient relier les quatre trumeaux de la tour
entre les baies; mais ces croix, visibles  l'intrieur, avaient t
brles, au XIIIe sicle, avant la construction de la flche.

Nous trouvons encore, pendant la premire moiti du XIIIe sicle, des
chanages en bois dans les constructions militaires et civiles. Le
donjon du chteau de Coucy laisse voir,  tous ses tages, au niveau du
sommet des votes, des chanages circulaires en bois, de 0,30  0,25 c.
d'quarrissage environ, sortes de ceintures noyes dans la maonnerie,
desquelles partent des chanes rayonnantes galement en bois, passant
sous les bases des piles engages portant les arcs de la vote et venant
se runir au centre (voy. DONJON).

Cependant,  la fin du XIIe sicle dj, on reconnut probablement le peu
de dure des chanages en bois, car on tenta de les remplacer par des
chanages en fer. La grande corniche  damiers qui couronne le choeur de
la cathdrale de Paris, et qui dut tre pose vers 1195, se compose de
trois assises de pierre dure formant parpaing, dont les morceaux sont
tous runis ensemble par deux rangs de crampons, ainsi que l'indique la
fig. 5. Cela constituait, au sommet de l'difice, au-dessus des votes,
un puissant chanage; mais ces crampons, en s'oxydant, et prenant, par
suite de cette dcomposition, un plus fort volume, eurent pour effet de
fler presque toutes ces pierres longitudinalement, et de faire, de
cette tte de mur homogne, trois murs juxtaposs.

En construisant la Sainte-Chapelle de Paris, Pierre de Montereau se
rapprocha davantage du systme des chanages modernes. Au niveau du
dessous des appuis des fentres de la chapelle haute,  la naissance des
votes et au-dessous de la corniche suprieure, il posa une suite de
crampons de 0,30 c.  0,50 c. de longueur, qui, au lieu d'tre scells
dans chaque morceau de pierre, vinrent s'agrafer les uns dans les
autres, conformment  la fig. 6. Cette chane, pose dans une rigole
taille dans le lit de l'assise, fut coule en plomb. Le chanage, au
niveau de la naissance de la vote, se reliait,  chaque trave,  une
forte barre de fer de 0,05 c. d'quarrissage, passant au-dessus des
chapiteaux des meneaux  travers ceux-ci et faisant ainsi partie de
l'armature des vitraux.  mi-hauteur des fentres, il existe des barres
semblables, qui sont relies entre elles dans l'paisseur des piles. Ce
systme de chanage tait certainement moins dangereux que celui employ
au sommet du choeur de la cathdrale de Paris; cependant il eut encore,
malgr la masse de plomb dont il est envelopp, l'inconvnient de faire
casser un grand nombre de pierres. Pour donner une ide de la puissance
du gonflement du fer, lorsqu'il passe  l'tat d'oxyde ou de carbonate
de fer, nous ferons observer que le chanage plac au-dessous des appuis
des grandes fentres de la Sainte-Chapelle, en gonflant, souleva les
assises composant ces appuis et les meneaux qu'elles supportent, au
point de faire boucler ces meneaux et de les briser sur quelques points,
bien qu'ils soient d'une grande force.

Au XIIIe sicle, le fer ne se travaillait qu' la main, et on ne
possdait pas des forges comme celles d'aujourd'hui, qui fournissent des
fers passs au cylindre, gaux et d'une grande longueur. Pierre de
Montereau et pu cependant chaner la Sainte-Chapelle au moyen de pices
de fer d'une plus grande longueur que celles indiques dans la fig. 6,
puisque, dans le vide des fentres, les traverses se reliant aux
chanages ont plus de quatre mtres de long; mais il faut croire
qu'alors la difficult de faire forger des fers de cette longueur et
d'une forte paisseur tait telle qu'on vitait d'en employer,  moins
de ncessit absolue.

Au XIVe sicle, on voit dj de longs morceaux de chanes en fer poss
dans les constructions. Nous citerons, entre autres exemples, la faade
de la cathdrale de Strasbourg, qui, de la base jusqu' la hauteur du
pied de la flche, est chane avec un grand soin  tous les tages, au
moyen de longues barres de fer plat bien forges, noyes entre les lits
des assises; le choeur de l'ancienne cathdrale de Carcassonne, qui est
de mme solidement chan au moyen de longues et fortes barres de fer
passant  travers les baies, et servant d'armatures aux vitraux;
l'glise Saint-Ouen de Rouen, la cathdrale de Narbonne.

Les architectes du XIIIe sicle n'employrent pas seulement les
chanages  demeure, noys dans les constructions, ils s'en servirent
aussi comme d'un moyen provisoire pour maintenir les pousses des arcs
des collatraux sur les piles intrieures, avant que celles-ci ne
fussent charges. Dans le choeur et la nef des cathdrales de Soissons
et de Laon, dans la nef de la cathdrale d'Amiens, dans le choeur de
celle de Tours, constructions leves de 1210  1230, on observe,
au-dessus des chapiteaux portant les archivoltes et les votes en arcs
d'ogives des bas-cts, entailles dans le lit infrieur des sommiers,
des pices de bois scies au ras du ravalement; ces pices de bois n'ont
gure que 0,12 c.  0,12 c. d'quarrissage. Ce sont des tirants poss,
en construisant les votes, entre les cintres doubles sur lesquels on
bandait les archivoltes et les arcs doubleaux et laisss jusqu'
l'achvement de l'difice, c'est--dire jusqu'au moment o les piles
intrieures taient charges au point de ne plus faire craindre un
bouclement produit par la pousse des votes des bas-cts. On pouvait
ainsi, sans risques, dcintrer ces votes, se servir des bois pour un
autre usage, et livrer mme ces bas-cts  la circulation. La
construction termine, on sciait les tirants en bois.

La fig. 7[318] fera comprendre l'emploi de ce procd fort ingnieux et
simple. On voit en A le bout du chanage de bois sci; Ce moyen avait
t indiqu par l'exprience; beaucoup de piles intrieures d'glises,
bties  la fin du XIIe sicle, sont sorties de la verticale,
sollicites par la pousse des votes des bas-cts avant l'achvement
de la construction; car, pour interrompre le culte le moins longtemps
possible,  peine les bas-cts taient-ils levs, on fermait les
votes, on les dcintrait, on tablissait un plafond sur la nef centrale
 la hauteur du triforium, et on entrait dans l'glise.

 la cathdrale de Reims, dont la construction est excute avec un
grand luxe, on avait substitu aux chanes provisoires en bois poses
sous les sommiers des arcs des piles des bas-cts, des crochets en fer
dans lesquels des tirants en fer, portant un oeil  chaque extrmit,
venaient s'adapter; la construction charge autant qu'il tait
ncessaire pour ne plus craindre un bouclement des piles, on enleva les
tirants; les crochets sont rests en place. On retrouve les traces de
ces chanages provisoires jusqu' la fin du XIVe sicle.

Les chanages en fer noys dans la maonnerie  demeure et dont nous
avons parl plus haut taient, autant que les ressources des
constructeurs le permettaient, couls en plomb dans les scellements ou
les rigoles qui les renfermaient, quelquefois scells simplement au
mortier. Nous avons vu aussi de ces chanes scelles  leurs extrmits
et dans leur longueur au moyen d'un mastic gras qui parat tre compos
de grs pil, de minium, de litharge et d'huile, ou dans un bain de
rsine. Les tirants scells par ce procd, dans des difices de la fin
du XIIIe sicle, se sont moins oxyds que ceux scells au plomb ou au
mortier. La prsence du plomb parat mme avoir ht quelquefois la
dcomposition du fer, surtout lorsque les chanes sont places au coeur
de la maonnerie, loin des parements.

Pendant le XVe sicle, les constructeurs ont prfr souvent placer
leurs chanes libres le long des murs, au-dessus des votes,
transversalement ou longitudinalement. On avait d reconnatre dj, 
cette poque, les effets funestes que produisait le fer noy dans la
maonnerie par les matres des oeuvres des XIIIe et XIVe sicles. Ces
chanes libres sont ordinairement composes de barres de fer carr de
deux  six mtres de longueur, runies  leurs extrmits par des
boucles et des clavettes, ainsi que l'indique la fig. 8[319]. On tendait
la chane fortement en frappant sur les clavettes, comme on le fait
aujourd'hui pour les chanages dont les bouts sont assembls 
_traits-de-Jupiter_.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2 et 3.]
[Illustration: Fig. 4 et 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]

     [Note 317: Il n'est pas besoin de dire que le bois a disparu,
     et se trouve rduit en poussire; mais son moule existe dans
     les maonneries. Le bois, totalement priv d'air et entour
     de l'humidit permanente de la maonnerie, est bientt
     pourri.]

     [Note 318: De l'une des piles de la nef de la cathdrale
     d'Amiens.]

     [Note 319: Ce dtail est copi sur le grand chanage qui fut
     plac,  la fin du XVe sicle, sur le sol du triforium de la
     cathdrale d'Amiens pour arrter le bouclement des quatre
     piles de la croise, fatigues par la charge de la tour
     centrale, avant l'incendie de cette tour.]



CHAINE. Pendant le moyen ge et jusque vers le commencement du XVIIe
sicle, il tait d'usage de placer aux angles des rues, aux portes des
villes et des faubourgs,  l'entre des ponts, des chanes que l'on
tendait la nuit, ou lorsqu'on craignait quelque surprise. Ces chanes,
fort lourdes, taient scelles d'un bout  un gros anneau fixe et de
l'autre venaient s'accrocher  un crochet[320] ou  une barre de fer,
sorte de verrou garni d'un moraillon entrant dans une serrure que l'on
fermait  clef pour empcher les premiers venus de dtendre la chane.
Lorsque les chanes taient tendues dans une ville, il devenait
impossible  de la cavalerie de circuler; les pitons mme se trouvaient
ainsi arrts  chaque pas[321]. Dans les rues, les maisons permettaient
de sceller les chanes  leurs parois; mais sur les routes,  l'entre
des ponts ou des faubourgs, en dehors des portes et passages, les
chanes taient attaches  des poteaux de bois avec contrefiches. Ces
supports taient dsigns sous le nom d'_estaques_. En temps de paix,
les portes des villes restaient souvent ouvertes la nuit, et on se
contentait de tendre les chanes, attaches  l'extrieur, d'une tour 
l'autre. On voit encore,  la porte Narbonnaise de Carcassonne, la place
de la chane; elle tait scelle d'un bout  la paroi de l'une des
tours; l'autre bout tait introduit, par un trou pratiqu  cet effet,
dans la salle basse de la tour en face; on passait une barre de fer dans
le dernier chanon, et, du dehors, il n'tait plus possible de dtendre
la chane. La fig. 1 explique cette manoeuvre trs-simple.

[Illustration: Fig. 1.]

     [Note 320: On voit encore un de ces grands crochets  l'angle
     du mur sud de la cathdrale d'Amiens, prs de la faade.]

     [Note 321: Deniers payez pour la coutence des kaisnes que on
     a fait en aucunes rues.--Compte de recette et dpense de
     Valenciennes, anne 1414.--Les chanes nouvellement faites,
     sans compter les anciennes; taient au nombre de
     quatre-vingt-treize.]



CHANE (DE PIERRE). Dans la btisse on dsigne, par chanes, des piles
formes d'assises de pierre ou de matriaux rsistants se reliant aux
maonneries et ne prsentant pas de saillies sur le nu des murs. On ne
trouve que rarement ce procd employ dans les constructions du moyen
ge. Quand les murs sont en maonnerie ordinaire, et qu'on veut les
renforcer par des points d'appui espacs plus rsistants, la chane de
pierre forme presque toujours une saillie extrieure, et prend alors le
nom de contrefort. Cependant les constructions rurales, militaires ou
civiles, bties avec conomie prsentent quelquefois des chanes de
pierre noyes dans les murs et ne portant pas une saillie  l'extrieur,
mais formant un pilastre intrieur pour porter une poutre, une charge
quelconque. Alors, pour conomiser les matriaux et pour viter les
videments, ces chanes sont appareilles et poses ainsi que l'indique
la fig. 1; les pierres A formant boutisse, les pierres B parement
extrieur, les pierres C morceau du pilastre sans liaisons; ainsi de
suite de la base au sommet du mur.

Dans les constructions militaires de Normandie qui datent des XIIe et
XIIIe sicles, on rencontre des chanes de pierre destines  renforcer
des angles obtus lorsque les murs sont btis en moellons. Le donjon de
la Roche-Guyon en prsente un exemple remarquable (voy. DONJON).

[Illustration: Fig. 1.]



CHAIRE A PRCHER, s. f. _Pupitre_. Sorte de petite tribune leve
au-dessus du sol des glises, des clotres ou des rfectoires de
monastres, destine  recevoir un lecteur ou prdicateur. Dans les
glises primitives, il n'y avait pas,  proprement parler, de chaires 
prcher, mais deux ambons ou pupitres placs des deux cts du choeur
pour lire l'ptre et l'vangile aux fidles. On voit encore cette
disposition conserve dans la petite basilique de Saint-Clment  Rome
et dans celle de Saint-Laurent hors les murs. Ds le XIIe sicle,
cependant, il paratrait qu'outre les ambons destins  la lecture de
l'ptre et de l'vangile, on avait aussi parfois, dans l'glise, un
pupitre destin  la prdication.

Guillaume Durand, dans son _Rational_, s'exprime ainsi  l'gard du
pupitre[322]: Le pupitre plac dans l'glise, c'est la vie des hommes
parfaits, et on l'appelle ainsi pour signifier en quelque sorte un
pupitre public ou plac dans un lieu public et expos aux regards de
tous. En effet, nous lisons ces mots dans les Paralipomnes: Salomon
fit une tribune d'airain, la plaa au milieu du temple, et, se tenant
debout dessus et tendant la main, il parlait au peuple de Dieu. Esdras
fit aussi un degr de bois pour y parler, et lorsqu'il y montait, il
tait lev au-dessus de tout le peuple... On donne encore  ce pupitre
le nom d'_analogium_, parce qu'on y lit et qu'on y annonce la parole de
Dieu On... l'appelle aussi ambon, de _ambiendo_, entourer, parce qu'il
entoure comme d'une ceinture celui qui y monte.

Mais le plus souvent c'tait sur une estrade mobile que se tenait le
prdicateur lorsqu'une circonstance voulait que l'on exhortt les
fidles runis dans une glise ou dans le prau d'un clotre.

Les glises italiennes ont conserv des chaires  prcher d'une poque
assez ancienne, des XIIIe et XIVe sicles; elles sont en pierre, ou
plutt en marbre, ou en bronze. Celle de la cathdrale de Sienne, qui
date du XIIIe sicle[323] est fort belle; elle est porte sur des colonnes
poses sur des lions, et son garde-corps est orn de bas-reliefs
reprsentant la Nativit. A Saint-Marc de Venise, les ambons placs 
droite et  gauche des jubs affectent la forme de chaires  prcher et
sont composs de marbres prcieux, de porphyre et de jaspe. On voit
galement, dans l'glise San-Miniato de Florence, dans la chapelle
royale de Palerme, des pupitres pouvant servir de chaires, placs  la
gauche de l'autel,  l'entre du choeur.

Mais en France, aucune de nos anciennes glises n'a conserv, que nous
sachions, de chaires  prcher, ou pupitres pouvant en tenir lieu,
antrieurs au XVe sicle. L'usage,  partir du XIIe sicle surtout,
tait, dans nos glises du Nord, de disposer  l'entre des choeurs des
jubs, sur lesquels on montait pour lire l'ptre et l'vangile et pour
exhorter les fidles, s'il y avait lieu (voy. JUB). Toutefois ces
prdications, avant l'institution des frres prcheurs, ne se faisaient
qu'accidentellement. Jacques de Vitry, crivain du XIIIe sicle, dit
que Pierre, chantre de Paris, voulant faire connatre les talents
extraordinaires de Foulques, son disciple, le fit prcher en sa prsence
et devant plusieurs habiles gens dans l'glise de Saint-Severin; et que
Dieu donna une telle bndiction  ses sermons, quoiqu'ils fussent d'un
style fort simple, que mme tous les savans de Paris s'excitoient les
uns les autres  venir entendre le prtre Foulques, qui preschoit,
disoient-ils, comme un second saint Paul.. Ces faits sont d'environ l'an
1180...[324] Il est probable que, dans ces cas particuliers, les
prdicateurs se plaaient dans une chaire mobile dispose en quelque
lieu de l'glise pour la circonstance. La chaire n'tait alors, ainsi
que l'indique la fig. 1[325], qu'une petite estrade en bois ferme de
trois cts par un garde-corps recouvert sur le devant d'un tapis.

Mais, au XIIIe sicle, quand les ordres prcheurs se furent tablis pour
combattre l'hrsie et expliquer au peuple les vrits du christianisme,
la prdication devint un besoin auquel les dispositions architectoniques
des difices religieux durent obir. Pour remplir exactement ces
conditions, les dominicains, les jacobins entre autres, btirent des
glises  deux nefs, l'une tant rserve pour le choeur des religieux
et le service divin, l'autre pour la prdication (voy. ARCHITECTURE
MONASTIQUE, fig. 24 et 24 bis). Alors les chaires devinrent fixes et
entrrent dans la construction. Elles formaient comme un balcon saillant
 l'intrieur de l'glise, port en encorbellement, accompagn d'une
niche prise aux dpens du mur, et ordinairement claire par de petites
fentres; on y montait par un escalier pratiqu dans l'paisseur de la
construction. La nef sud de la grande glise du couvent des jacobins de
Toulouse possdait,  son extrmit occidentale, une chaire de ce genre
 laquelle on montait par un escalier s'ouvrant en dehors de l'glise
dans le petit clotre; nous en avons vu encore les traces, quoique la
saillie du cul-de-lampe et t coupe et la niche bouche. C'est ainsi
qu'taient disposes les chaires des rfectoires des monastres,
destines  contenir le lecteur pendant les repas des religieux. L'une
des plus anciennes et des plus belles chaires de rfectoire qui nous
soient conserves est celle de l'abbaye Saint-Martin-des-Champs; nous en
donnons ici (2) le plan, (2 bis) la coupe, et (3) l'lvation
perspective.

On remarquera la disposition ingnieuse de l'escalier montant  cette
chaire: pratiqu dans l'paisseur du mur, il n'est clos du ct de
l'intrieur que par une claire-voie; mais pour viter que la charge du
mur au-dessus n'crast cette claire-voie, le constructeur a pos un arc
de dcharge A qui vient la soulager, et, afin que cet arc ne pousst pas
 son arrive en B, les deux premiers pieds-droits C C de la claire-voie
ont t inclins de faon  opposer une bute  cette pousse.
Aujourd'hui on trouverait trange qu'un architecte se permit une
pareille hardiesse; incliner des pieds-droits! On lui demanderait d'user
d'artifices pour obtenir ce rsultat de bute sans le rendre apparent;
au commencement du XIIIe sicle, on n'y mettait pas autrement de
finesses.

Sauval cite la chaire du rfectoire de l'abbaye Saint-Germain-des-Prs,
bti par Pierre de Montereau, comme un chef-d'oeuvre en ce genre. Elle
tait, dit-il, porte sur un gros cul-de-lampe, charg d'un grand cep
de vigne coup et fouill avec une patience incroyable[326]. Lebeuf parle
aussi de la chaire du rfectoire de Saint-Maur-des-Fosss, comme tant
remarquable et revtue de dix images ou petites statues de saints d'un
travail antique, mais grossier[327]. Les exemples de ces chaires de
rfectoires ne sont pas rares; elles sont toujours disposes  peu prs
comme celle reprsente fig. 2 et 3.

En 1109, un morceau considrable de la vraie croix fut rapport de
Jrusalem  Paris par la voie de terre, en traversant la Grce, la
Hongrie, l'Allemagne et la Champagne. Il fut provisoirement dpos 
Fontenet-sous-Louvre, puis transport en grande pompe  Saint-Cloud pour
y tre gard jusqu'au premier d'aot, jour dsign pour sa rception
solennelle dans la cathdrale de Paris. Il y eut une grande affluence de
peuple dans la plaine de Saint-Denis pendant la translation de cette
prcieuse relique de Fontenet  Saint-Cloud, pour la voir passer. Depuis
lors, tous les ans, le second mercredi du mois de juin, le morceau de la
vraie croix tait rapport dans la plaine situe entre la Chapelle,
Aubervilliers et Saint-Denis, afin d'tre expos  la vnration des
fidles, trop nombreux pour pouvoir tre reus dans la cathdrale.

Au sortir de Notre-Dame, dit l'abb Lebeuf[328], on passoit au cimetire
de Champeaux, dit depuis des Innocens. Aprs une pause faite en ce lieu,
et employe  quelques prires pour les morts, l'vque commenoit la
rcitation du Pseautier qui toit continue jusqu'au lieu indiqu
(ci-dessus) _usque ad indictum_. L, aprs une antienne de la croix,
l'vque ou une autre personne en son nom, tant au haut d'une tribune
dresse exprs, faisoit un sermon au peuple: aprs quoi le mme prlat,
aid de l'archidiacre, donnoit la bndiction  toute la multitude avec
la croix apporte de Paris, se tournant d'abord  l'orient d'o cette
relique est venue, puis au midi vers Paris, ensuite au couchant, et
enfin au septentrion du ct de Saint-Denis...

Cet exemple de prdication en plein air n'est pas le seul. Saint Bernard
prcha, mont sur une estrade, du haut de la colline de Vzelay, devant
l'arme des croiss rassembls dans la valle d'Asquin, en prsence de
Louis le Jeune. La chaire du prdicateur n'tait alors qu'une petite
plate-forme sans garde-corps; car, au milieu d'un vaste espace, en plein
air, le prdicateur devait tre vu en pied; sa posture dans une bote
semblable  nos chaires et t ridicule[329].

Les prdications en plein air taient frquentes au moyen ge et
jusqu'au moment de la rformation. Les prdicateurs se retirrent sous
les votes des glises quand ils purent craindre de trouver parmi la
foule assemble des contradicteurs. Ceux qui se seraient permis de
provoquer un scandale au milieu d'un champ ou sur une place publique,
n'osaient et ne pouvaient le faire dans l'enceinte d'une glise.

Nous trouvons encore des chaires leves dans les clotres et cimetires
pendant les XIVe et XVe sicles, et mme sur la voie publique tenant 
l'glise. Le clotre de la cathdrale de Saint-Di en contient une en
pierre, place vers le commencement du XVIe sicle, et que nous donnons
figure 4. Ce petit monument est recouvert par un auvent galement en
pierre, destin  garantir le prdicateur contre les ardeurs du soleil
et surtout  rabattre la voix sur l'assistance: car, pour les chaires
leves en plein air ou dans les glises, on sentit bientt la ncessit
de suspendre au-dessus du prdicateur un plafond pour empcher la voix
de se perdre dans l'espace; cet appendice de la chaire prit le nom
d'abat-voix.

 l'un des angles de l'glise Saint-L, sur la rue, on trouve encore une
de ces chaires extrieures en pierre, dont la porte communique avec un
escalier intrieur, et qui est recouverte d'un riche abat-voix termin
en pyramide[330]. Cette chaire date de la fin du XVe sicle. Mais c'est
particulirement pendant le XVIe sicle et au moment de la rformation
que l'on tablit des chaires dans la plupart des glises franaises. La
prdication tait,  cette poque, un des moyens de combattre l'hrsie
avec ses propres armes; on plaa les chaires dans les nefs (ce qui ne
s'tait pas fait jusqu'alors), afin que le prdicateur se trouvat au
milieu de l'assistance. Les cathdrales de Strasbourg et de Besanon ont
conserv des chaires en pierre de cette poque; celle de Strasbourg
particulirement est d'une excessive richesse et du travail le plus
prcieux. Son abat-voix est couronn par une pyramide charge de dtails
et dcoupures infinies; ce monument est d'ailleurs, comme composition et
ornementation, d'un assez mauvais got, se rapprochant du style adopt
en Allemagne  la fin de l're ogivale.

Bientt on cessa de faire des chaires en marbre ou en pierre; on se
contenta de les tablir en bois, en les adossant et les accrochant mme
parfois aux piliers.

Nous ne saurions donner  nos lecteurs des chaires dont la construction
remonterait aux XIIIe et XIVe sicles, par la raison qu'il n'y en avait
point alors dans les glises se rapprochant de la forme adopte depuis
le XVIe sicle. Ce meuble est cependant aujourd'hui indispensable, et si
les architectes des XIIe et XIIIe sicles eussent d excuter des
chaires, ils leur auraient certainement donn des formes parfaitement en
harmonie avec leur destination et les matriaux employs, marbre,
pierre, mtal ou bois. En l'absence de tout document, nous croyons
devoir nous abstenir, laissant  chacun le soin de satisfaire  ce
nouveau programme.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 2 bis.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]

     [Note 322: _Rational ou Manuel des divins offices_, par
     Guill. Durand, vque de Mende, chap. Ier, parag. XXXIII.
     XIIIe sicle. Trad. Barthlemy.]

     [Note 323: L'escalier est du XVIe sicle. Cette chaire est
     place dans le choeur et non dans la nef.]

     [Note 324: _Hist. de la ville et du diocse de Paris_, par
     l'abb Lebeuf, t. I, p. 160.]

     [Note 325: _Le Miroir historial._ Manusc. de la Bib. imp., n
     6731. XVe sicle. Prdic. de saint Paul.]

     [Note 326: _Hist. de Paris_, Sauval, t. I, p. 341.]

     [Note 327: _Hist. de la ville et du diocse de Paris_, par
     l'abb Lebeuf, t. V, p. 154. Ce rfectoire datait du XIVe
     sicle.]

     [Note 328: _Hist. de la ville et du diocse de Paris_, t.
     III, p. 253.]

     [Note 329: En Italie, certaines prdications en plein air se
     font encore sur des estrades; les gestes et la pose de
     l'orateur produisent alors un grand effet, pour peu qu'il
     soit dou de quelque talent.]

     [Note 330: Ce monument est reproduit dans le grand ouvrage de
     MM. Taylor et Nodier, _France pittoresque_.]



CHAIRE, s. f. Sige piscopal (_cathedra_). Dans les glises primitives,
le sige de l'vque tait plac au fond de l'abside, derrire l'autel
(voy. CATHDRALE). Cette disposition existe encore dans quelques
basiliques italiennes; on la retrouve conserve dans la cathdrale de
Lyon, le sanctuaire tant ferm et dpourvu de collatraux. Le sige de
l'abb, dans les glises abbatiales antrieures au XIIe sicle, tait
plac de la mme manire. Ces chaires taient gnralement fixes (c'est
pourquoi nous nous en occupons ici), en marbre, en mtal, en pierre ou
en bois, et se reliaient  des bancs ou stalles disposs de chaque ct
le long des murs de l'abside. Nous possdons encore en France quelqus
exemples, en petit nombre, de ces meubles fixes tenant  la disposition
architectonique du sanctuaire; seulement ils ont t dplacs. Nous
avons vu encore en Allemagne une de ces chaires absidales en pierre,
demeure en place, quoique mutile, dans la cathdrale d'Augsbourg. Le
style de ce monument, fort ancien[331], n'est pas tellement particulier au
pays d'outre-Rhin que nous ne puissions le considrer comme appartenant
 l'poque carlovingienne d'Occident.

Nous croyons donc devoir donner cette chaire (1), l'un des plus anciens
meubles fixes que possde l'architecture romane du Nord. Sa forme se
rapproche beaucoup de celle des chaises antiques que possdent les
muses d'Italie et de France.

Dans la sacristie de l'glise de l'ancien prieur de Saint-Vigor prs
Bayeux, il existe une chaire en marbre rouge autrefois place au fond du
sanctuaire. Le nouvel vque venait s'asseoir dans cette chaire la
veille de son entre  Bayeux. De l, le prlat, avant son
intronisation, donnait sa premire bndiction au peuple, revtu de ses
habits pontificaux[332], puis s'acheminait  cheval, processionnellement,
vers la ville.

On voit dans l'glise Notre-Dame-des-Dons, cathdrale d'Avignon, la
chaire en marbre blanc vein qui tait autrefois fixe au fond du
sanctuaire; elle est aujourd'hui pose  la droite de l'autel, et sert
encore, nous le croyons, de sige piscopal. Cette chaire date du XIIe
sicle; elle est fort belle comme composition et travail (2). D'un ct
est sculpt le lion de saint Marc, de l'autre le boeuf de saint Luc. On
sent encore l'influence antique dans ce meuble, comme dans
l'architecture de la Provence  cette poque. Mais il existe une chaire
en pierre, du XIIIe sicle, conserve dans la cathdrale de Toul, et
connue sous le nom de chaire de saint Grard, dont la forme ainsi que
les dtails sont trangers aux traditions antiques. Les accoudoirs sont
composs avec ce respect pour les usages ou les besoins qui caractrise
les arts de cette poque. La sculpture est franche, parfaitement 
l'chelle de ce petit monument, riche sans tre charge. Il est
difficile de rencontrer une composition  la fois plus simple et mieux
dcore[333]. Des coussins pais taient naturellement poss sur la
tablette de ces meubles.

Au fond du sanctuaire de la cathdrale de Reims, dit M. Didron dans ses
_Annales archologiques_[334], derrire le matre autel, on voyait, avant
1793, un sige en pierre, haut d'un mtre soixante-dix centimtres, et
large de soixante-dix centimtres. C'est l qu'on intronisait les
nouveaux archevques. Ce monument de Reims s'appelait la chaire de saint
Rigobert... Dans cette chaire, on plaait, pendant la vacance du sige
archipiscopal, la crosse la plus ancienne de tout le trsor de la
cathdrale. Par l, saint Nicaise, saint Remi, saint Rigobert ou mme
Hincmar, auxquels cette crosse pouvait avoir appartenu, taient censs
gouverner le diocse en attendant la nomination d'un nouvel archevque.

On suspendait au-dessus de la chaire piscopale un dais en toffe; mais
plus tard, pendant les XIVe et XVe sicles, ces dais entrrent dans la
composition mme du monument, et furent faits comme eux en pierre ou en
bois. Il existe encore, dans l'glise Saint-Seurin ou Saint-Severin de
Bordeaux, une chaire piscopale en pierre de la fin du XIVe sicle,
ainsi complte d'une faon magnifique (3). Au centre du dais, sur le
devant, entre les deux gbles, est sculpte une mitre d'vque soutenue
par deux anges. Le sige et les accoudoirs sont dlicatement ajours.
Les quatre pieds-droits qui supportent le dais taient autrefois dcors
de statuettes, aujourd'hui dtruites. Deux autres figures devaient tre
places galement sur deux consoles incrustes dans la muraille, sous le
dais, au-dessus du dossier. Cette chaire est aujourd'hui dplace; elle
tait autrefois fixe au fond du sanctuaire, suivant l'usage.

En Normandie, en Bretagne, et plus frquemment en Angleterre, on voit,
dans les sanctuaires des glises dpourvues de bas-cts, des siges
mnags dans l'paisseur de la muraille,  la gauche de l'autel, et
formant une arcature renfonce, sous laquelle s'asseyaient l'officiant
et ses deux acolytes. Ces chaires  demeure sont quelquefois de hauteurs
diffrentes, comme pour indiquer l'ordre hirarchique dans lequel on
devait s'asseoir. Le _Glossaire d'Architecture_, de M. Parker d'Oxford,
en donne un assez grand nombre d'exemples, depuis l'poque romane
jusqu'au XVIe sicle. Nous renvoyons nos lecteurs  cet excellent
ouvrage. En France, ces sortes de siges sont fort rares, et il est
probable que, ds une poque assez recule, on les fit en bois, ou tout
au moins indpendants de la construction, comme celui que nous donnons
(fig. 3). Ces chaires, ou _formes_ anglaises, se combinent ordinairement
avec la piscine; dans ce cas, il y a quatre arcatures au lieu de trois,
la piscine tant sous la trave la plus rapproche de l'autel.

Mais  la fin du XVe sicle, on tablit de prfrence les chaires
piscopales, les trnes,  la tte des stalles du choeur,  la gauche de
l'autel (voy. STALLE).

Dans les salles capitulaires, il y avait aussi, au milieu des siges, la
chaire du prsident du chapitre, de l'vque ou de l'archevque. 
Mayence, on voit encore une de ces chaires qui date du XIIe sicle, dans
la salle carre attenante au clotre de la cathdrale.

On donnait aussi le nom de chaires, pendant le moyen ge et jusqu'au
XVIIe sicle, aux stalles des religieux ou des chapitres.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]

     [Note 331: Nous le croyons du IXe sicle. Le sige, son appui
     et son socle sont sculpts dans un seul bloc; les lions
     tiennent des rouleau dans leurs pattes de devant.]

     [Note 332: Voir le _Bullet. monument._, pub. par M. de
     Caumont, 1847, p. 528.]

     [Note 333: Voir dans les _Annales archol._, t. II, p. 175,
     une gravure de cette belle chaire.]

     [Note 334: T. II, p. 175.]



CHAMBRE, s. f. Pice retire dans un palais, un htel ou une maison,
destine  recevoir un lit. Par suite de cette destination, on donna le
nom de _chambre_ aux salles dans lesquelles le roi tenait ou pouvait
tenir un lit de justice; aux salles dans lesquelles, chez les grands,
tait plac le dais sous lequel s'asseyait le seigneur lorsqu'il
exerait ses droits de justicier; on appelait ces chambres: _chambre du
dais_, _chambre de parement_.

La grand'chambre du Palais  Paris avait t btie par Enguerrand de
Marigny, sous Philippe le Bel[335]; elle fut richement dcore en
1506[336].

Jean sans Peur, duc de Bourgogne, fit faire, dans l'htel d'Artois,
aprs le meurtre du duc d'Orlans, une chambre toute de pierres de
taille, pour sa sret, la plus forte qu'il put, et termine de
machicoulis, o toutes les nuits il couchait[337]. Dans les donjons, il y
avait la chambre du chtelain, qui se trouvait toujours prs du sommet
et bien munie; quelquefois mme on ne pouvait y arriver que par des
couloirs dtourns, ou au moyen d'chelles ou de ponts volants que l'on
relevait la nuit.

Les chambres des riches htels taient somptueusement dcores.

Les solives des plafonds en taient sculptes, peintes et dores; les
fentres garnies de vitraux et de volets quelquefois doubles, ajours de
fines dcoupures et pleins; les parements tendus de tapisseries, les
lambris en bois travaills avec art et se reliant  des bancs fixes
(banquiers) garnis de dossiers en toffe et de coussins; le pav de
carreaux de terre cuite maille avec tapis; une grande chemine,
souvent avec bas-reliefs sculpts, armoiries peintes, occupait l'un des
cts: elle tait accompagne de ses accessoires, de tablettes latrales
pour poser un flambeau, quelquefois d'une petite fentre s'ouvrant prs
de l'un des jambages ou sous le manteau mme de la chemine, pour voir
le dehors en se chauffant; de ses crans et escabeaux. Les portes
perdues derrire la tapisserie taient troites et basses. Le lit, plac
perpendiculairement  la face oppose  la chemine, tait large, garni
de courtines et d'un dais  gouttires; il se trouvait ordinairement
plus rapproch d'un mur que de l'autre, de faon  laisser un petit
espace libre qu'on appelait la ruelle. Quelquefois, dans l'brasement
profond de l'une des fentres, on plaait une volire et des fleurs, car
les oiseaux devenaient les compagnons ordinaires des femmes nobles, dont
les distractions, hormis les grandes ftes publiques, taient rares. Une
chaire (chaise  dossier) se trouvait au fond de la ruelle; un dressoir,
une petite table, des escabeaux et carreaux pour s'asseoir, compltaient
l'ameublement (voy. le _Dictionnaire du Mobilier_).

Adonc est li sires lev
Et est entrez dedenz sa chambre
Qui tote estoit ovre  l'ambre.
N'a el monde beste n'oisel
Qui n'i soit ovr  cisel,
Et la procession Renart
Qui tant par sot engin et art,
Que rien a fere n'i lessa
Cil qui si bel la conpassa.
Qu'en li sust onques nomer[338].
. . .

Nous donnons (1) un plan d'une de ces chambres prives, que l'on avait
le soin, autant que faire se pouvait, de placer  l'angle des btiments
et de mettre, par ce moyen, en communication avec une tourelle qui
servait de boudoir ou de cabinet de retraite. La disposition que nous
indiquons ici se retrouve frquemment,  quelques dtails prs, dans les
chteaux des XIIIe, XIVe et XVe sicles. En A est le lit, en B la ruelle
avec sa chaire C et ses carreaux D; en E le dressoir, en F des bancs
fixes, bahuts destins  contenir la garderobe; en G la chemine avec sa
petite fentre H et sa tablette I; en K les portes, en L la tourelle, en
M la petite table avec son banc  dossier N, en O des escabeaux mobiles,
en X une armoire destine au linge et aux objets de toilette. Les femmes
recevaient souvent le matin ou le soir couches, et alors ce n'tait que
les intimes et les membres de la famille qui taient admis dans la
ruelle. Le jour, on recevait les visites sur le banc  plusieurs places
pos prs de la chemine; les hommes se tenaient sur les escabeaux ou
carreaux; les gens que l'on faisait attendre ou les infrieurs
s'asseyaient prs de l'entre sur les bancs bahuts. Les femmes de haut
rang tendaient leurs chambres en noir pendant les quinze premiers jours
de grand deuil et restaient couches, les contrevents ferms. Pendant
leurs couches, les chambres taient richement dcores, mais galement
fermes et claires aux flambeaux[339]. Les poux, mme dans les classes
leves, n'avaient habituellement qu'une chambre; chez les bourgeois,
les enfants couchaient, pendant leurs premiers ans, dans des berceaux
que l'on plaait tout  ct du lit dans la ruelle. Aussi ne trouve-t-on
qu'un petit nombre de chambres dans des maisons, mme vastes, souvent
une seule; les familiers couchaient dans les galetas. Quand on recevait
un parent ou un tranger auquel on voulait faire honneur, les matres,
dans la bourgeoisie comme chez les paysans, abandonnaient leur chambre
et allaient coucher dans la salle, c'est--dire dans la grande pice qui
servait  la fois de salon, de lieu de runion et de salle  manger; ou
bien, ce qui arrivait souvent, on dressait un lit dans la chambre des
matres, et matres et trangers couchaient dans la mme chambre (voy.
HTEL, MAISON).

[Illustration: Fig. 1.]

     [Note 335: Sauval, t. III, p. 8.]

     [Note 336: Dubreul, liv. I.]

     [Note 337: Sauval, t. II, p. 64.]

     [Note 338: _Roman du Renart_, vers 22162 et suiv.]

     [Note 339: _Les Honneurs de la Cour_. Alinor de Poictiers,
     XVe sicle.]



CHANCEL, s. m. _Canchel_, _chaingle_. Enceinte, clture; le chancel du
choeur, pour la clture du choeur d'une glise; s'employait aussi comme
balustrade.



CHANFREIN, s. m. Arte abattue suivant un angle de 45 degrs. Dans
l'architecture du moyen ge, surtout  dater de l'poque ogivale, les
artes  la porte de la main, au lieu d'tre laisses  angle droit,
sont souvent abattues. Les chanfreins sont trs-frquemment appliqus 
la charpente et  la menuiserie de cette poque (voy. BIZEAU, CHARPENTE,
MENUISERIE).



CHANTIER, s. m. Place vague, espace dcouvert sur lequel on dpose les
matriaux qui doivent servir  la construction d'un difice (voy.
CONSTRUCTION). On dsigne aussi par ce mot des pices de bois que l'on
pose  terre horizontalement, pour isoler et soustraire  l'humidit du
sol des charpentes ou des planches, des tonneaux contenant des boissons.



CHANTIGNOLLE, s. f. Petite pice de charpente qui sert  empcher les
pannes de glisser sur l'arbaltrier. La pice A (1) est une
chantignolle. La chantignolle est toujours assemble dans l'arbaltrier
 tenon et mortaise et cheville, pour viter qu'elle ne se relve par
suite de la pression que la panne exerce sur sa partie suprieure.
Souvent, dans les charpentes de la priode ogivale, les pices
verticales sont moises; mais, comme alors on n'employait pas de boulons
mais simplement des clefs de bois pour serrer les moises contre les
pices moises, on posait des chantignolles A sous ces moises pour que
leur poids ne fatigut pas les clefs, ainsi que l'indique la fig. 2
(voy. CHARPENTE).

[Illustration: Fig. 1 et 2.]



CHAPE, s. f. _Crouste_. Vieux mot employ pour vote, lieu vot.
Aujourd'hui on entend par chape l'enduit que l'on pose sur l'extrados
d'une vote pour le protger. Toutes les votes ogivales taient
couvertes d'une chape en mortier ou en pltre. En cas d'incendie, cette
prcaution suffit pour empcher la braise de calciner l'extrados des
votes, surtout si la chape est en pltre. Nous avons vu aussi des
chapes de votes faites en ciment de brique dans les difices du
Languedoc. La chape a cet avantage encore de garantir les votes des
filtrations d'eau pluviale, lorsque les couvertures sont en mauvais tat
ou lorsqu'on fait des rparations aux toitures. Sur les votes ogivales,
les chapes sont faites avec soin; elles taient surtout destines  les
garantir pendant le laps de temps qui s'coulait entre leur achvement
et le montage des charpentes.  cet effet, dans les reins des votes,
sont mnages des cuillers en pierre avec gargouille extrieure, qui ne
servaient que pendant cet intervalle de temps et aussi dans le cas de
dgradations  la couverture[340] (v. GARGOUILLE, VOTE).

     [Note 340: Ces gargouilles existent encore  la
     Sainte-Chapelle du Palais sous les pignons des fentres, et 
     Amiens; dans ce dernier difice, ce sont des baies assez
     grandes pour qu'un homme puisse y passer; ces baies
     correspondent aux gargouilles qui desservent les chneaux 
     l'arrive des arcs-boutants.]



CHAPELLE, s. f. Dans Plusieurs endroits on appelle les prtres, dit
Guillaume Durand[341], chapelains (_capellani_), car de toute antiquit
les rois de France, lorsqu'ils allaient en guerre, portaient avec eux la
chape (_capam_) du bienheureux saint Martin, que l'on gardait sous une
tente qui, de cette chape, fut appele chapelle (_a capa, capella_). Et
les clercs  la garde desquels tait confie cette chapelle reurent le
nom de chapelains (_capellani a capella_); et par une consquence
ncessaire, ce nom se rpandit, dans certains pays, d'eux  tous les
prtres. Il y en a mme qui disent que de toute antiquit, dans les
expditions militaires, on faisait, dans le camp, de petites maisons de
peaux de chvre qu'on couvrait d'un toit, et dans lesquelles on
clbrait la messe, et que de l a t tir le nom de chapelle (_a
caprarum pellibus, capella_).

La premire de ces deux tymologies est tablie sur un fait. La petite
cape que saint Martin revtit aprs avoir donn sa tunique  un pauvre,
tait religieusement conserve dans l'oratoire de nos premiers rois,
d'o cet oratoire prit le nom de _capella_. L'oratoire, depuis lors
appel chapelle, se trouvait compris dans l'enceinte du palais royal[342].
Le nom de chapelle fut, par extension, donn aux petites glises qui ne
contenaient ni fonts baptismaux ni cimetires[343]; aux oratoires dans
lesquels on renfermait les trsors ds glises, des monastres, des
chteaux ou des villes[344], les chartes, les archives[345] des reliques
considrables; puis aux succursales, des paroisses, aux dicules annexs
aux grandes glises cathdrales, conventuelles ou paroissiales, et
contenant un autel, et mme la cuve baptismale; aux oratoires levs
dans l'enceinte des cimetires, sur un emplacement sanctifi par un
miracle ou par la prsence d'un saint.

Nous diviserons donc cet article 1 en chapelles (saintes); 2 chapelles
ou oratoires de chteaux, d'vchs; 3 isoles, des morts, votives; 4
annexes d'glises; 5 chapelles faisant partie des glises, et
renfermes dans leur primtre.

     [Note 341: _Rational_, liv. II, chap. X, parag. 8.]

     [Note 342: Capella, postmodum appellata des ipsa, in qua
     asservata est _capa, seu capella S. Martini_, intra Palatii
     ambitum inedificata: in quam etiam prcipua Sanctorum aliorum
     [Grec leiphana] illata, unde ob ejusmodi Reliquiarum
     reverentiam dicul ist _sanct capell_ vulgo appellantur.
     Ducange, _Gloss_.]

     [Note 343: _Ibid._ Joan. de Janua.]

     [Note 344: _Ibid_.]

     [Note 345: Cancellaria: ita vero dicta qnod in Capella
     Principis, seu oratorio Archivum, diplomata et regni
     monumenta olim, ut hodie, asservarentur. In Francia enim
     _Chartarum Regiarum_, ut vocant, thesaurus, in Sacra Capella
     Parisiensi etiamnum asservatur. (_Ibid_.)]



CHAPELLES (SAINTES). Ds les premiers sicles du christianisme, on avait
lev un grand nombre d'oratoires sur les emplacements tmoins du
martyre des saints. Ces oratoires se composaient le plus souvent d'une
crypte avec petite glise au-dessus. Lorsque les saincts Denis, Rustic,
et Eleuthre, souffrirent le martyre, dit Dubreul[346], une bonne dame
chrtienne nomme Catulle, demeuroit en un village, que l'on surnommoit
de son nom: laquelle ensevelit et enterra les corps des susnomms
martyrs en une petite chapelle (au-bas de la butte Montmartre), jusques
en laquelle (par grand mircle) sainct Denys avoit apport sa teste
entre ses bras, aprs que l'on la luy eust tranche, laquelle (chapelle)
fut rebastie du temps de saincte Geneviefve... Cette chapelle est
double, savoir la plus petite qui est presque dans terre, et l'autre
plus grande qui est rige au dessus d'icelle. Mais au dessoubs de tout
ce bastiment il y avoit encore une chapelle ou cave sousterraine, qui
toutefois a demeure incognee  nos pres jusques en l'an 1611...

Cette disposition de chapelle double en hauteur demeure traditionnelle
pendant les premiers sicles du moyen ge. Nous la voyons conserve
encore dans la clbre Sainte-Chapelle du Palais btie par saint Louis 
Paris; mais ce n'tait pas avec l'intention de consacrer la chapelle
infrieure au dpt des reliques. Au contraire,  Paris, c'est dans la
chapelle haute que la couronne d'pines, les morceaux de la vraie croix
et les saintes reliques recueillies par Louis IX furent dposs; la
chapelle basse tait rserve aux familiers du palais et au public; elle
servit aussi de spulture aux chanoines. De toutes les chapelles
palatines qui existaient en France, celle de Paris est aujourd'hui la
plus complte et l'une des plus anciennes. Elle fut commence en 1242 ou
1245 et termine en 1247, sur l'emplacement de deux oratoires, l'un bti
en 1154 en l'honneur de Notre-Dame, l'autre bti en 1160 sous le titre
de Saint-Nicolas. Jrme Morand[347] prtend que c'est pour rappeler ces
deux fondations que la Sainte-Chapelle actuelle est double. Nous voyons
l plutt l'influence de traditions antrieures, comme nous l'avons dit,
et surtout une ncessit commande par la disposition mme du palais.
Ainsi, la chapelle haute communiquait de plein pied avec les salles du
premier tage et les appartements royaux, tandis que la chapelle basse,
au niveau du sol extrieur, pouvait tre abandonne au public.

De tous temps, cet difice, d au matre Pierre de Montereau, fut
considr avec raison comme un chef-d'oeuvre. Le roi saint Louis
n'pargna rien pour en faire le plus brillant joyau de la capitale de
ses domaines; et si une chose a lieu de nous tonner, c'est le peu de
temps employ  sa construction. En prenant les dates les plus larges,
on doit admettre que la Sainte-Chapelle fut fonde et compltement
acheve dans l'espace de cinq ans; huit cent mille livres tournois
auraient t employes  sa construction,  sa dcoration et 
l'acquisition des prcieuses reliques qu'elle renfermait. Si l'on
observe avec une scrupuleuse attention les caractres archologiques de
la Sainte-Chapelle, on est forc de reconnatre l'exactitude des dates
historiques. Le mode de construction et l'ornementation appartiennent 
cette minime fraction du XIIIe sicle. Pendant les rgnes de
Philippe-Auguste et de saint Louis, les progrs de l'architecture sont
si rapides, qu'une priode de cinq annes y introduit des modifications
sensibles; or la plus grande unit rgne dans l'difice, de la base au
sommet. Ce n'est plus la fermet un peu rude des sommets de la faade de
Notre-Dame de Paris (1230), et ce n'est pas encore, il s'en faut de
beaucoup, la maigreur des deux extrmits des transsepts de la mme
glise (1257).

Pierre de Montereau fut galement charg d'lever une chapelle ddie 
la Vierge, dans l'enceinte de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prs. Cette
chapelle avait t fonde, en 1245, par l'abb Hugues; or les fragments
assez nombreux qui nous restent de cette construction[348] accusent une
certaine recherche, un travail dj maigre dans l'ornementation et les
moulures, qui se rapproche de l'excution du portail Saint-tienne de
Notre-Dame de Paris et s'loigne de celle de la Sainte-Chapelle; c'est
qu'en effet la chapelle de la Vierge de Saint-Germain-des-Prs n'avait
t acheve que sous l'abb Thomas, mort en 1255. Il y avait donc cinq
annes de diffrence environ entre la construction de la Sainte-Chapelle
du Palais et la chapelle de Saint-Germain-des-Prs; cette diffrence se
fait sentir dans le style des deux difices; donc, la sainte-Chapelle du
Palais a d tre leve en quatre ou cinq annes au plus, puisqu'elle ne
laisse pas voir, mme dans ses parties suprieures, cette tendance  la
recherche et  la maigreur. On nous pardonnera d'insister sur ce point;
nous dsirons constater ainsi, une fois de plus, la rapidit avec
laquelle les matres des oeuvres construisaient leurs difices au XIIIe
sicle, lorsqu'ils n'taient pas entravs par le manque de ressources,
et dtruire une opinion trop gnralement accrdite, mme parmi les
personnes claires, savoir: que les difices de cette poque n'ont pu
tre levs qu'avec lenteur. Lorsqu'on parcourt la Sainte-Chapelle du
Palais, on ne peut concevoir comment ce travail, surprenant par la
multiplicit et la varit des dtails, la puret d'excution, la
richesse de l'ornementation et la beaut des matriaux, a pu tre achev
pendant un laps de temps aussi court. De la base au fate, elle est
entirement btie en pierre dure de choix, liais cliquart; chaque assise
est cramponne par des agrafes en fer, coules en plomb; les tailles et
la pose sont excutes avec une prcision rare; la sculpture en est
compose et cisele avec un soin particulier. Sur aucun point on ne peut
constater ces ngligences, rsultat ordinaire de la prcipitation; et
cependant, telle qu'elle est aujourd'hui, la Sainte-Chapelle du Palais
est prive d'une annexe importante qui,  elle seule, tait un monument:
nous voulons parler du trsor des chartes accol  son flanc nord, bti
et termin en mme temps qu'elle.

Nous donnons (1) le plan de la chapelle basse du Palais[349]. Un porche
prcde la porte principale; un bas-ct troit fait le tour du
vaisseau. L'architecte a d l'tablir pour ne pas tre contraint ou de
trop lever le sommet de la vote, ou de poser les naissances des arcs
prs du sol. Il tait command par la hauteur des sols des appartements
du premier tage, qui dj existaient, et il tenait  placer le dallage
de la chapelle haute de plain-pied avec ces appartements et galeries.
Deux escaliers de service communiquent du rez-de-chausse au premier
tage et au comble. La chapelle basse est claire par des fentres
occupant tout l'espace compris entre les formerets et l'appui dcor
d'une arcature, de sorte que ces fentres affectent la forme de
triangles dont deux cts sont curvilignes; elles sont admirablement
composes pour la place (voy. FENTRE), et taient autrefois garnies de
vitraux colors ou en grisaille. Cette chapelle laisse voir de
nombreuses traces de peintures du XIIIe sicle[350], et, dans l'arcature,
des mdaillons enrichis d'incrustations de verre avec dorures d'une
finesse rare, de gaufrures et de petites figures d'aptres en bas-relief
sculptes dans un stuc autrefois peint. Le dallage de cette chapelle est
entirement compos de pierres tombales. Au premier tage (fig. 2), un
porche prcde le vaisseau, comme au rez-de-chausse. Avant 1793, au
trumeau de la porte tait adosse une statue du Christ bnissant et
tenant l'vangile. Au-dessus, dans le linteau, tait sculpt un Jugement
dernier, le Psement des mes, et, dans le tympan, le Fils de l'Homme
montrant ses plaies, ayant la sainte Vierge  sa droite, saint Jean  sa
gauche, tous deux agenouills comme  la porte centrale de la cathdrale
de Paris. Toutes ces sculptures ont t compltement dtruites. Le
porche servait de communication, du ct du nord, avec les galeries du
paiais royal, et formait comme un vaste balcon couvert, de plain-pied
avec l'glise. Lorsqu'on entre dans la Sainte-Chapelle haute, ce qui
frappe surtout, c'est l'extrme lgret apparente de la construction.
Au-dessus d'une arcature trs-riche, s'ouvrent de grandes fentres qui
occupent tout l'espace compris entre les contreforts sous les formerets
des votes; de sorte que la construction ne parat consister qu'en
lgers faisceaux de colonnes portant ces votes. Les vitraux qui
garnissent les fentres,  cause de leur puissante coloration, ne
laissent pas voir les contreforts extrieurs qui constituent  eux seuls
la solidit de l'difice. L'arcature rgnant sous les appuise des
grandes fentres repose sur un banc continu, et prsente, dans des
quatre-feuilles, des scnes de martyres (voy. ARCATURE, fig. 8). Les
statues des douze aptres, portes sur des culs-de-lampe, sont adosses
aux piliers.  l'abside, un dicule avec clture fut lev derrire
l'autel aprs la mort de saint Louis, pour porter la grande chsse
contenant les saintes reliques (voy. AUTEL, fig. 11 et 12). L'intrieur
de la Sainte-Chapelle tait entirement couvert de riches peintures et
de dorures avec incrustations de verres colors et dors. Mais les
vitraux forment certainement la partie la plus brillante de cette
dcoration; ils sont, comme couleur et composition, d'une grande beaut,
quoique, dans l'excution, on s'aperoive de la prcipitation avec
laquelle ils durent tre fabriqus.

Nous prsentons (3) la coupe transversale de la Sainte-Chapelle du
Palais, qui fera comprendre mieux qu'aucune description la construction
simple et hardie en mme temps de ce charmant difice.

Le plan 2 indique en A l'annexe, le trsor des chartes, avec le passage
B communiquant  la chapelle. Cet annexe tait divis en trois tages;
celui du rez-de-chausse servait de sacristie  la chapelle basse; celui
du premier, de trsor et de sacristie  la chapelle haute; et le dernier
tage, auquel on arrivait par un escalier  vis, de dpt des chartes.
Une autre porte de service, perce dans l'arcature en C, mettait la
galerie du nord longeant les premires traves en communication avec la
chapelle haute. Sous les deux fentres D D, deux renfoncements d'un
mtre environ de profondeur sur la largeur de la trave taient les
places d'honneur rserves au roi et  la reine. Mais Louis XI, qui
probablement trouva ces places trop en vidence, fit btir en E un
rduit entre les contreforts, dans lequel il se retirait pour entendre
les offices; une petite ouverture biaise et grille lui permettait de
voir l'autel sans tre vu.

Sous Charles VII, des travaux importants vinrent modifier certaines
parties de la Sainte-Chapelle. Ce prince fit refaire la rose en pierre
et ses vitraux, les couronnements des deux escaliers et les crochets du
grand pignon. Dj, au XIVe sicle, on avait chang la dcoration des
pignons ou gbles des fentres; des crochets dans le got de cette
poque et des statues d'anges taient venus remplacer les fleurons et
les crochets du XIIIe sicle. Charles VII fit galement excuter la
flche en charpente recouverte de plomb qui surmontait le comble, ainsi
que les crtes et dcorations de la toiture. Nous ne savons pas si la
Sainte-Chapelle de saint Louis possdait une flche; aucune vignette
antrieure au XVe sicle ne la reprsente, aucun texte n'en parle[351].
Le fait parat douteux, car, contrairement aux habitudes des architectes
du XIIIe sicle, rien, dans la construction en maonnerie, n'indique que
cette flche ait d tre leve. Peut-tre quelque tour du palais, dans
le voisinage de la Sainte-Chapelle, tenait-elle lieu de clocher, Louis
XII, tant goutteux et ne pouvant monter  la Sainte-Chapelle par les
escaliers du palais qu'il n'habitait pas, fit faire le long du flanc sud
un vaste degr couvert par des votes et un comble. Ce degr tait assez
doux pour que des porteurs pussent monter sa litire jusque sous le
porche. Les votes de cet escalier furent dtruites par l'incendie de
1630[352], et remplaces par un appentis en charpente.

 l'imitation du roi de France, les grands vassaux de la couronne se
firent btir, dans leur rsidence habituelle, une sainte chapelle, et le
roi lui-mme en leva quelques autres. Celle du chteau de
Saint-Germain-en-Laye est mme antrieure de quelques annes  celle du
Palais; son achvement ne saurait tre postrieur  1240. Ce
trs-curieux monument, fort peu connu, engag aujourd'hui au milieu des
constructions de Franois Ier et de Louis XIV, est assez complet
cependant pour que l'on puisse se rendre un compte exact, non-seulement
de ses dimensions, mais aussi de sa coupe, de ses lvations latrales
et des dtails de sa construction et dcoration. La sainte chapelle de
Saint-Germain-en-Laye a cela de particulier qu'elle n'appartient pas au
style ogival du domaine royal, mais qu'elle est un driv des coles
champenoise et bourguignonne.

Nous en donnons (4) le plan[353]. Conformment aux constructions
champenoises et bourguignonnes, les votes portent sur des piles
saillantes  l'intrieur, laissant au-dessus du soubassement une
circulation. La coupe transversale (5), faite sur le milieu d'une
trave, explique la disposition principale de cet difice. Les formerets
A des votes, au lieu de servir d'archivoltes aux fentres, sont isols,
laissent entre eux et les baies un espace B couvert par le chneau. Les
fentres sont alors prises sous la corniche et mettent  jour tout
l'espace compris entre les contreforts. Si nous examinons la coupe
longitudinale (6), faite sur une trave, et (6 bis), faite sur la pile
intrieure en B C (voy. fig. 5), nous pourrons nous rendre un compte
exact du systme de construction adopt. Les fentres n'tant plus
circonscrites par les formerets sont carres; les tympans, tant ajours
et faisant partie des meneaux, ne laissent comme pleins visibles que les
contreforts.  l'extrieur, chaque trave est conforme  la fig. 6 ter;
le monument tout entier ne consiste donc qu'en un soubassement, des
contreforts et une claire-voie fort belle et combine d'une manire
solide; car les contreforts (trs-minces) sont trsillonns par ces
puissants meneaux portant l'extrmit de la corniche suprieure et le
chneau. Ces meneaux ne sont rellement que de grands chssis vitrs
poss entre des piles et les maintenant dans leurs plans.

Le systme de la construction ogivale admis, nous devons avouer que le
parti de construction adopt  la sainte chapelle de Saint-Germain nous
semble suprieur  celui de la Sainte-Chapelle de Paris, en ce qu'il est
plus franc et plus en rapport avec l'chelle du monument. La richesse de
l'architecture de la Sainte-Chapelle de Paris, le luxe de la sculpture
ne sauraient faire disparatre des dfauts graves vits 
Saint-Germain. Ainsi,  Paris, les contreforts, entirement reports 
l'extrieur, gnent la vue par leur saillie; ils sont trop rapprochs;
la partie suprieure des fentres est quelque peu lourde et encombre de
dtails; les gbles qui les surmontent sont une superftation inutile,
un de ces moyens de dcoration qui ne sont pas motivs par le besoin. Si
l'effet produit par les verrires entre des piles minces et peu
saillantes  l'intrieur est surprenant, il ne laisse pas d'inquiter
l'oeil par une excessive lgret apparente.  Saint-Germain, on
comprend comment les votes sont maintenues par ces piles qui se
prononcent  l'intrieur. Les meneaux ne sont qu'un accessoire, qu'un
chssis vitr indpendant de la grosse construction. Ce petit passage
champenois mnag au-dessus de l'arcature infrieure, en reculant les
fentres, donne de l'air et de l'espace au vaisseau; il rompt les lignes
verticales dont,  la Sainte-Chapelle de Paris, on a peut-tre abus.
Les fentres elles-mmes, au lieu d'tre relativement troites comme 
Paris, sont larges; leurs meneaux sont tracs de main de matre, et
rappellent les beaux compartiments des meilleures fentres de la
cathdrale de Reims. Les fentres de la Sainte-Chapelle de Paris ont un
dfaut, qui paratrait bien davantage si elles n'blouissaient pas par
l'clat des vitraux, c'est que les colonnettes des meneaux sont
dmesurment longues et que les entrelacs suprieurs ne commencent qu'
partir de la naissance des ogives (voy. FENTRE). Cela donne  ces
fentres une apparence grle et pauvre que l'architecte a voulu
dissimuler  l'extrieur, o les vitraux ne produisent aucune illusion,
par ces dtails d'archivoltes et ces gbles dont nous parlions tout 
l'heure.  la chapelle de Saint-Germain, aucun dtail superflu: c'est la
construction seule qui fait toute la dcoration; et sans vouloir faire
tort  Pierre de Montereau, on peut dire que si l'architecte (champenois
probablement) de la chapelle de Saint-Germain et eu  sa disposition
les trsors employs  la construction de celle de Paris, il et fait un
monument suprieur, comme composition,  celui que nous admirons dans la
Cit. Il a su (chose rare) conformer son architecture  l'chelle de son
monument, et, disposant de ressources modiques, lui donner toute
l'ampleur d'un grand difice.  la Sainte-Chapelle de Paris, on trouve
des ttonnements, des recherches qui occupent l'esprit plutt qu'elles
ne charment.  Saint-Germain, tout est clair, se comprend au premier
coup d'oeil. Le matre de cette oeuvre tait sr de son art; c'tait en
mme temps un homme de got et un savant de premier ordre[354].
L'intrieur de ce monument tait peint et les fentres garnies
probablement de vitraux. Inutile de dire que leur effet devait tre
prodigieux  cause des larges surfaces qu'ils occupaient. Rien n'indique
qu'une flche surmontt cette chapelle. On ne voit point non plus que
des places spciales aient t rserves dans la nef, comme  la
Sainte-Chapelle du Palais, pour des personnages considrables. Il faut
dire que la chapelle de Saint-Germain-en-Laye n'tait que le vaste
oratoire d'un chteau de mdiocre importance. Tous les dtails de ce
charmant difice sont traits avec grand soin; la sculpture en est belle
et entirement due  l'cole champenoise, ainsi que les profils.

De riches abbayes voulurent aussi rivaliser avec le souverain en levant
de grands oratoires indpendants de leur glise. Nous avons dit que les
abbs de Saint-Germain-des-Prs chargrent l'architecte Pierre de
Montereau de leur btir la chapelle de la sainte Vierge prs de leur
rfectoire (voy. _Architecture monastique_, fig. 15). Les abbs taient
seigneurs fodaux, et, comme tels, voulaient imiter ce que faisait le
suzerain dans ses domaines; beaucoup d'abbayes virent donc, vers le
milieu du XIIIe sicle, lever, dans leur enceinte, de grandes chapelles
isoles, dont la construction n'tait pas toujours justifie par un
besoin urgent. Le prieur de Saint-Martin-des-Champs  Paris btit
aussi, vers cette poque, deux grandes chapelles, l'une ddie 
Notre-Dame, l'autre  saint Michel.

Voici (7) le plan de la chapelle de la Vierge de l'abbaye
Saint-Germain-des-Prs[355], qui se distingue surtout de celui de la
Sainte-Chapelle du Palais par la disposition de ses votes, dont les
arcs ogives, s'il faut en croire un dessin de M. Alexandre Lenoir relev
avant la destruction de ce beau monument, comprenaient deux traves, et
dont l'abside tait plante d'une faon peu conforme aux habitudes des
constructeurs du milieu du XIIIe sicle. Mais Pierre de Montereau avait
certainement, dans la construction de la chapelle de la Vierge, t
forc de se renfermer dans une dpense assez peu leve, relativement 
la dimension donne  l'difice. Ce genre de votes est moins
dispendieux que celui adopt pour la Sainte-Chapelle du Palais, et les
fragments des couronnements qui existent encore accusent une excution
peu dispendieuse. L'abbaye Saint-Germain-des-Prs n'avait pas, telle
riche qu'elle ft, les ressources du roi de France.  ce point de vue,
la comparaison de ces deux difices, levs presque en mme temps par le
mme architecte, est intressante.

Mais saint Louis ne fut pas le seul roi de France qui leva des saintes
chapelles. Le vaste chteau de Vincennes, commenc par le roi Jean,
tait achev, au point de vue militaire, sous Charles V. Son fils
commena, sur de grandes proportions, la construction d'une sainte
chapelle, au milieu de son enceinte. Charles VI leva le btiment vers
l'abside jusqu'aux corniches suprieures, dans la nef jusqu'aux
naissances des archivoltes des fentres, et sur la faade
jusqu'au-dessous de la rose. Les malheurs de la fin de ce rgne ne
permirent pas de continuer l'difice, qui resta en souffrance pendant un
sicle. Franois Ier reprit les constructions vers 1525, elles ne furent
acheves que sous Henri II. Les deux sacraires et le trsor  deux
tages annexs  la chapelle taient termins  la fin du XIVe sicle ou
au commencement du XVe. Deux poques bien distinctes ont donc concouru 
l'dification de la sainte chapelle de Vincennes, et cependant, au
premier abord, ce monument prsente une grande unit. Les architectes de
la renaissance chargs de l'achever ont, autant qu'il tait possible 
cette poque, cherch  conserver l'ordonnance de l'ensemble, le
caractre des dtails. Il faut examiner la sculpture, reconnatre les
dgradations causes aux parties suprieures des constructions laisses
inacheves pendant un sicle, par les pluies et la gele, pour trouver
les points de soudure des deux poques.

La fig. 8 donne le plan de la sainte chapelle de Vincennes[356], avec ses
annexes. Ce sont d'abord deux oratoires  double tage ayant vue sur le
sanctuaire par deux petites ouvertures biaises.  la suite,  droite, un
escalier conduisant  l'tage suprieur de l'oratoire, aux terrasses et
aux combles.  gauche, la sacristie avec son trsor, galement  deux
tages, le trsor ayant, comme  la Sainte-Chapelle du Palais, la forme,
en plan et en lvation, d'une petite chapelle. Un escalier particulier
conduit au premier tage du trsor et au comble.

Il est vraisemblable que l'oratoire construit par Louis XI entre deux
des contreforts de la Sainte-Chapelle de Paris, pendant la seconde
moiti du XVe sicle, est une imitation de ceux de la sainte chapelle,
de Vincennes, cette disposition ayant paru plus commode que celle
adopte par saint Louis, et ne consistant qu'en deux renfoncements dans
l'paisseur de la muraille (voy. fig. 2, en D). Le roi, la reine se
trouvaient ainsi spars des assistants, et voyaient le prtre  l'autel
sans tre vus.

 Vincennes, une tribune large est porte par une vote au-dessus de
l'entre; elle occupe toute la premire trave.  Paris, cette tribune
n'est qu'une simple galerie d'un mtre de largeur tout au plus. Les
statues des aptres et de quatre anges, derrire l'autel, taient, 
Vincennes comme  Paris, adosses aux piliers,  la hauteur de l'appui
des fentres, supportes par des culs-de-lampe et surmontes de dais[357].
Les murs d'appui sous les meneaux n'taient point dcors d'arcatures 
Vincennes, mais probablement garnis autrefois de bancs en bois avec des
tapisseries. Les fentres de l'abside ont seules conserv leurs vitraux,
qui sont peints, au XVIe sicle, par Jean Cousin et reprsentent le
Jugement dernier. Parmi les vitraux de la renaissance, ceux-ci peuvent
prendre le premier rang; ils sont bien composs et d'une belle
excution. Le comble de la sainte chapelle de Vincennes, construit en
bois de chne, est combin avec une grande perfection; il ne fut jamais
surmont que d'une flche fort petite et simple, qui n'existe plus.

Voici (9) la coupe transversale de la sainte chapelle de Vincennes; si
elle couvre une superficie plus grande que celle de Paris, elle est loin
de prsenter en coupe une proportion aussi heureuse. Sous clef, la
Sainte-Chapelle du Palais a un peu plus de deux fois sa largeur, tandis
que celle de Vincennes n'a, du sommet de la vote au pav, que les neuf
cinquimes de sa largeur.  ce sujet, qu'il nous soit permis de faire
remarquer combien on se laisse entraner  propager les erreurs les plus
faciles  constater cependant, lorsqu'on parle des difices de l'poque
ogivale. On veut toujours que ces difices affectent des proportions
lances, et qu'ils aient des hauteurs exagres relativement  leur
base; d'une part, on loue les architectes de ces temps d'avoir ainsi
accumul des matriaux sur une base troite; d'autre part, on les blme.
Or ces monuments ne mritent ni cette louange ni ce blme; les rapports
de leur hauteur avec leur largeur sont ceux que, de tous temps, on a
donns aux difices vots: une fois et demie, deux fois la largeur.
S'ils adoptent des proportions plus sveltes, c'est pour prendre des
jours au-dessus des collatraux, lorsqu'ils en possdent. Ce dont il
faut louer ou blmer les architectes du moyen ge, suivant les gots de
chacun, c'est d'avoir eu le mrite ou le tort de faire paratre les
intrieurs de leurs difices beaucoup plus levs qu'ils ne le sont
rellement.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]

     [Note 346: Dubreul, liv. IV, p. 1152. dit de 1612.]

     [Note 347: _Hist. de la Sainte-Chapelle roy._, par Jrme
     Marand, chanoine; Paris, 1790.]

     [Note 348: La porte principale dpose dans le cimetire des
     Valois  Saint-Denis; des gargouilles et portions de
     couronnements dposs dans une cour d'une des maisons de la
     rue de l'Abbaye, ct nord.]

     [Note 349: Ce plan est  l'chelle de 0,0025 pour mtre,
     ainsi que tous les plans suivants.]

     [Note 350: Elle fut eu grande partie repeinte sous Louis
     XIII.]

     [Note 351: La flche de Charles VII vient d'tre rtablie
     sous la direction de notre confrre M. Lassus (voy. FLCHE);
     elle avait t brle en 1630 et remplace par une flche
     dans le got de ce temps, qui fut dtruite  la fin du
     dernier sicle.]

     [Note 352: Nous avons encore vu quelques restes de cet
     escalier que les dernires restaurations ont fait
     disparatre. Voy. les gravures d'Isral Sylvestre, le tableau
     dpos au muse de Versailles reprsentant la visite de Louis
     XV enfant au palais.]

     [Note 353:  l'chelle de 0,0025 pour mtre. Nous devons ces
     dessins  M. Millet, architecte du chteau de
     Saint-Germain-en-Laye.]

     [Note 354: La chapelle du chteau de Saint-Germain-en-Laye
     est aujourd'hui fort dnature; les contreforts ont t
     revtus, au XVIIe sicle, de placages dans le got du temps;
     le sol intrieur a t relev de plus d'un mtre. L'arcature
     a t dtruite, ainsi que la balustrade extrieure. Cependant
     nos dessins (sauf la dcoration des contreforts, sur laquelle
     nous n'avons aucune donne) prsentent rigoureusement
     l'ensemble et les dtails de cette belle construction. Des
     fouilles faites avec intelligence par l'architecte M. Millet,
     ont mis  nu les bases intrieures. Des fragments de
     l'arcature et de la balustrade ont t retrouvs; les piles
     ont t dgages. Quant aux autres parties de l'difice,
     elles sont conserves, et la construction n'a subi aucune
     altration. On ne saurait trop tudier cette chapelle, qui
     nous parat tre un des exemples les plus caractriss de cet
     art du XIIIe sicle, au moment de sa splendeur. Si l'on avait
     quelques doutes sur la date, il surfirait de comparer ses
     profils et sa sculpture avec les profils et la sculpture des
     monuments champenois du XIIIe sicle, pour tre assur que la
     chapelle du chteau de Saint-Germain est contemporaine des
     chapelles absidales de la cathdrale de Reims, des parties
     infrieures du choeur de la cathdrale de Troyes, de la
     chapelle de l'archevch de Reims, constructions qui sont
     antrieures  1240. La corniche suprieure et la balustrade
     dont on a retrouv des fragments peuvent mme remonter 
     1230.]

     [Note 355:  l'chelle de 0,0025 pour mtre.]

     [Note 356:  l'chelle de 0,0025 pour mtre.]

     [Note 357: Ces figures ont t brises; leur trace est seule
     visible, ainsi que les culs-de-lampe et des amorces des
     dais.]



CHAPELLES DE CHATEAUX, D'VCHS. Chaque seigneur fodal voulait
possder, dans l'enceinte de son chteau, une chapelle, desservie par un
chapelain ou mme par un chapitre tout entier. Ces chapelles ne furent
donc pas seulement de simples oratoires englobs dans l'ensemble des
constructions, mais de petits monuments presque toujours isols, ayant
leurs dpendances particulires, ou se reliant aux btiments
d'habitation par une galerie, un porche, un passage. Trs-frquemment,
ces chapelles sont  double tage, afin de placer l'oratoire du matre
au niveau des appartements qui se trouvaient toujours au-dessus du
rez-de-chausse, de sparer le seigneur et sa famille des domestiques et
gens  gages qui habitaient l'enceinte du chteau, et aussi par suite de
cette tradition dont nous avons parl au commencement de cet article. Il
va sans dire que les vques, dans l'enceinte du palais piscopal,
avaient leur chapelle. L'vque Maurice de Sully en avait lev une 
Paris,  deux tages, du ct de la rivire, et qui existait encore
avant le sac de l'archevch en 1831.

L'archevch de Reims possde la sienne, qui est fort belle,  deux
tages, et dont la construction remonte  1230 environ. Son
rez-de-chausse, dont nous donnons le plan (10), est construit avec une
grande simplicit, tandis que le premier tage est richement dcor 
l'inirieur par de fines sculptures. La fig. 11 prsente le plan de ce
premier tage.

Suivant le mode de construction adopt en Champagne, les piles forment
saillie  l'intrieur, de faon  diminuer  l'extrieur la saillie des
contre-forts; ces piles, isoles de la muraille jusqu' quatre mtres du
sol, donnent un troit bas-ct autour de la chapelle et produisent un
charmant effet. Les murs sont dcors par une arcature pose sur un banc
continu, et les fentres ouvertes au-dessus de cette arcature sont sans
meneaux.

Voici (12) la coupe de ce petit difice, d'une bonne excution, et qui,
malgr les plus regrettables mutilations, passe avec raison pour un
chef-d'oeuvre; on y trouve, en effet, toutes les qualits  la fois
gracieuses et solides de la bonne architecture champenoise, et,  ct
de Notre-Dame de Reims, la chapelle de l'archevch parat encore une
des meilleures conceptions du XIIIe sicle.

Pendant l'poque romane, les chapelles de chteaux ou d'vchs sont
gneralement d'une grande simplicit, comprenant une nef courte avec une
abside; quelquefois de petits bras de croix formant deux rduits pour le
chtelain et sa famille, des bas-cts troits accompagnent la nef, et
deux absidioles flanquent l'abside centrale. Telle tait la chapelle du
chteau de Montargis (voy. CHATEAU).

Certains chteaux d'une grande importance possdaient deux chapelles;
l'une situe dans la basse-cour pour les gens de service et la garnison,
l'autre au milieu des btiments d'habitation intrieurs pour le seigneur
du lieu. Cette disposition existait  Coucy, ainsi que le fait voir le
plan de Ducerceau[358]. La chapelle de la basse-cour parat tre de
l'poque romane; celle du chteau, dont le rez-de-chausse est encore
visible, datait du commencement du XIIIe sicle; elle communiquait
directement, au premier tage, avec la grande salle; c'tait un
admirable difice,  en juger par les nombreux fragments qui jonchent le
sol autour des piles ruines du rez-de-chausse, quoique d'une
simplicit de plan peu ordinaire (voy. CHATEAU).

 dater du milieu du XIIIe sicle, la construction de la Sainte-Chnpelle
du Palais et une influence sur les chapelles seigneuriales, et son plan
servit de type.  l'exemple du saint roi, les fondateurs de chapelles
seigneuriales les dcoraient de la faon la plus somptueuse, et
augmentaient leurs trsors de vases et d'ornements prcieux. L'htel
Saint-Pol,  Paris, qui devint une des rsidences les plus habituelles
des rois pendant les XIVe et XVe sicles, possdait une chapelle dans
laquelle Charles V avoit fait placer des figures de pierre reprsentant
les aptres, dit Sauval; Charles VI les fit peindre richement par
Franois d'Orliens, le plus clbre peintre de ce temps-l; leurs robes
et leurs manteaux toient rehausss d'or, d'azur et de vermillon glac
de fin sinople; leurs ttes, accompagnes d'un diadme (nimbe) rond de
bois, _que l'on avait oubli_, qui portoit un pied de circonfrence,
brilloient encore d'or, de vert, de rouge et de blanc, le plus fin qui
se trouvt... Au Louvre, Charles V entoura encore la principale chapelle
de treize grands prophtes, qui tenoient chacun un rouleau dans un petit
clocher de menuiserie termin d'une tourelle, o il fit mettre une
petite cloche: les vitres furent peintes d'images de saints et de
saintes couronnes d'un dais, et assises dans un tabernacle.

Les oratoires tenant aux chapelles royales, comme ceux encore existant 
Vincennes, contenaient eux-mmes des reliques, et taient munis d'une
chemine, de tapis et de prie-Dieu.

La chapelle de l'htel de Bourbon tait une des plus riches parmi celles
des rsidences princires  Paris. Louis II (duc de Bourbon), dit
encore Sauval, comme prince dvot et libral, prit un soin tout
particulier du btiment de la chapelle, aussi bien que de ses ornemens:
sa vote rehausse d'or, les enrichissements dont elle est couverte, ses
croises qui l'environnent coupes si dlicatement, ses vitres charges
de couleurs si vives, dont elle est claire; enfin les fleurs de lis de
pierre qui terminent chacune de ses croises, et si bien penses pour la
chapelle d'un prince du sang, tmoignent asss qu'il ne plaignoit pas la
dpense... Il fit faire  ct gauche de l'autel un oratoire de
menuiserie  claire-voie o il arbora quatre grands cussons; dans le
premier toient graves les armes de Charles VI  cause que cette
chapelle fut acheve sous son rgne; celles de Charles, dauphin,
remplissoient le second; dans le troisime toient les siennes; et dans
le dernier celles d'Anne, dauphine d'Auvergne, sa femme. C'est dans cet
oratoire que le roi se retire ordinairement pour entendre la messe.

Ce n'est pas seulement  Paris qu'on dployait ce luxe de peinture et de
sculpture dans les chapelles particulires. Le chteau de Marcouci, dit
l'abb Lebeuf, possdait deux chapelles l'une sur l'autre, peintes
toutes deux; celle du rez-de-chausse toit ddie  la sainte Trinit,
l'autre toit au niveau du premier tage...  la vote sont peints les
aptres, chacun avec un article du symbole, et des anges qui tiennent
chacun une antienne de la Trinit note en plein-chant. Sur les murs
sont les armes de Jean de Montaigu et celles de Jacqueline de la Grange,
sa femme; il y a aussi des aigles ployes et des feuilles de courge...

On peut encore voir aujourd'hui la charmante chapelle de l'hotel de
Jacques Coeur,  Bourges, dont les votes sont peintes d'azur avec des
anges vtus de blanc portant des phylactres, comme ceux du chteau de
Marcouci. Mais nous ne multiplierons pas les citations; il suffit de
celles-ci pour donner une ide de la recherche que l'on apportait dans
la dcoration des chapelles prives pendant le moyen-ge.

Vers la fin du XVe et le commencement du XVIe seulement, on s'carta
parfois du plan type de la Sainte-Chapelle de Paris, pour adopter les
plans  crois grecque[359], les rotondes avec croisillons[360], les salles
carres[361] avec tribune pour le seigneur du lieu.

[Illustration: Fig. 10 et 11.]
[Illustration: Fig. 12.]

     [Note 358: _Des plus excellens bastimens de France_.]

     [Note 359: Voy. la chapelle du chteau d'Amboise.]

     [Note 360: Anet.]

     [Note 361: couen.]



CHAPELLES ISOLES, DES MORTS, VOTIVES. Beaucoup de nos grandes glises
conventuelles ne furent d'abord que des oratoires, successivement
agrandis par la munificence des rois ou de puissants seigneurs. Le sol
des Gaules, pendant les premiers temps mrovingiens, taient couverts
d'oratoires btis souvent  la hte, pour perptuer le souvenir d'un
miracle et la prsence d'un saint. Ces dicules furent le centre autour
duquel vinrent se fonder les premiers tablissements monastiques. Plus
tard, des vques, des abbs ou des seigneurs fondrent des chapelles
autour de ces abbayes, dans le voisinage des glises, soit pour remplir
un voeu, soit pour y trouver un lieu de spulture pour eux et leurs
successeurs. Saint Germain fit btir, prs le portail de l'glise
Saint-Vincent (Saint-Germain-des-Prs), une chapelle en l'honneur de
Saint Symphorien, et voulut y tre enterr[362]. En 754, sous le rgne de
Ppin, les restes de ce saint vque furent transfrs de cette chapelle
dans la grande glise.

Le cardinal Pierre Bertrand fonda plusieurs chapelles, et, entre autres,
une, vers 1300, au couvent des Cordeliers,  Annonay, o fut enterre sa
mre[363]. Philippe de Maisires, conseiller du roi Charles V, se retire
aux Clestins en 1380, sans toutefois prendre l'habit; il y mourut en
1405, dans la mme infirmerie qu'il avoit fait bastir  ses propres
cousts et dspens, avec une belle chapelle et un petit clotre pour
recrer les malades[364]. Les maisons d'asile, les maladreries, les
collges et htels-Dieu possdaient des chapelles plus ou moins vastes,
mais toutes fort riches des dons des fidles et, par consquent,
dcores avec luxe et remplies d'ornements prcieux. Des oratoires plus
modestes, et qui n'taient souvent qu'une petite salle couverte d'un
comble en charpente ou d'une vote en moellons surmonte d'un campanile
ou seulement d'un pignon perc d'une baie pour recevoir une cloche,
s'levaient prs d'un ermitage ou dans les passages difficiles des
montagnes, sur quelque sommet escarp. Ces monuments isols consacrs
par quelque tradition religieuse, ou levs par suite d'un voeu, taient
et sont encore, dans certaines provinces de France, en grande
vnration; on s'y rendait, processionnellement, un jour de l'anne,
pour y entendre la messe; l'assistance se tenait dans la campagne,
autour du monument, et la porte ouverte laissait voir le prtre 
l'autel. Ces chapelles sont souvent bties sur des plans assez tranges,
imposs soit par les dispositions du terrain, comme la chapelle de
Saint-Michel du Puy-en-Velay, par exemple, soit par un souvenir, une
tradition, la prsence d'un tombeau, les traces de quelque miracle,
peut-tre mme les restes d'un rticule antique. Il serait donc
difficile de classer ces monuments qui, la plupart d'ailleurs, n'ont
aucun caractre architectonique.

Nous devons cependant faire connatre  nos lecteurs quelques-unes de
ces trangets monumentales, et nous choisirons, parmi elles, les
exemples prsentant des formes qui permettent de leur donner une date 
peu prs certaine, ou qui sortent des donnes ordinaires.

La chapelle de Plans, dans le Roussillon, situe  six kilomtres de
Mont-Louis, peut passer pour un de ces caprices de construction que l'on
rencontre en recueillant ces monuments levs au milieu des dserts.
Elle se compose d'une coupole porte sur une base triangulaire et sur
trois grandes niches ou culs-de-four. Construite grossirement en
moellons, il serait assez difficile de lui assigner une date prcise.
Cependant le systme de la btisse et la forme du plan ne nous
permettent pas de la regarder comme antrieure au XIIIe sicle.

Voici le plan (13) de cet dicule. La porte est perce en A prs de l'un
des angles du triangle quilatral. La fig. 14 prsente sa vue
extrieure, et la fig. 15 sa coupe sur la ligne B C.  moins de supposer
que la chapelle de Plans ait t leve en l'honneur de la sainte
Trinit, nous ne saurions expliquer la disposition trilobe du plan.
Quoi qu'il en soit, nous ne donnons cet exemple que comme une de ces
exceptions dont nous avons parl.

Il existe, dans l'enceinte de l'abbaye de Montmajour prs Arles, une
chapelle leve sous le titre de la Sainte-Croix, et qui mrite toute
l'attention des architectes et archologues. C'est un difice compos de
quatre culs-de-four gaux en diamtre, dont les arcs portent une coupole
 base carre; un porche prcde l'une des niches qui sert d'entre. En
voici (16) le plan. L'intrieur n'est clair que par trois petites
fentres perces d'un seul ct. La porte A donne entre dans un petit
cimetire clos de murs. La chapelle de Sainte-Croix de Montmajour est
bien btie en pierres de taille, et son ornementation, trs-sobre,
excute avec une extrme dlicatesse, rappelle la sculpture des glises
grecques des environs d'Athnes. Sur le sommet de la coupole s'lve un
campanile. La fig. 17 prsente l'lvation extrieure de cette chapelle,
et la fig. 18 sa coupe sur la ligne B C. L'intrieur est compltement
dpourvu de sculpture, et devait probablement tre dcor par des
peintures. Nous voyons, dans cet difice, une de ces chapelles des morts
que l'on levait, pendant le moyen ge, au milieu ou proche des
cimetires, non point une glise pouvant tre utilise pour le service
journalier d'une communaut, mme provisoirement, ainsi que le suppose
M. Vitet[365]. Sa forme ni ses dimensions n'eussent pu permettre de
runir, dans son enceinte, les moines d'une abbaye comme celle de
Montmajour, et de disposer les religieux d'une faon convenable prs de
l'autel. Pourquoi, d'ailleurs, adopter un plan en forme de croix grecque
pour une glise destine aux religieux d'une abbaye qui doivent tre
placs dans un choeur suivant un ordre hirarchique et sur deux lignes
parallles? Pourquoi cette absence presque totale de fentres? Pourquoi
cette porte latrale donnant sur un petit terrain clos de murs et
compltement rempli de tombes creuses dans le roc, si l'on ne veut voir
dans l'glise Sainte-Croix de Montmajour la chapelle funraire de
l'abbaye? Si, au contraire, nous admettons cette hypothse, sa forme,
ses dispositions et sa dimension sont parfaitement expliques. Les
moines apportent le mort, processionnellement; on le dpose sous le
porche; les frres restent en dehors. La messe dite, on bnit le corps
et on le transporte  travers la chapelle, en le faisant passer par la
porte latrale A pour le dposer dans la fosse. On traverse la chapelle
pour entrer dans le cimetire, qui cependant avait une porte extrieure.
Les seules fentres qui clairent cette chapelle s'ouvrent toutes trois
sur l'enclos servant de champ de repos. La nuit, une lampe brlait au
centre du monument, et, conformment  l'usage admis dans les premiers
sicles du moyen ge, ces trois fentres projetaient la lueur de la
lampe dans le charnier. Pendant l'office des morts, un frre sonnait la
cloche suspendue dans le clocher au moyen d'une corde passant par un
oeil, rserv,  cet effet, au centre de la coupole.

La chapelle Sainte-Croix de Montmajour fut btie en 1019[366]. Ce n'tait
pas seulement dans le voisinage des cimetires particuliers, des
tablissements religieux que l'on levait des chapelles des morts. Tous
les charniers placs au milieu des villes ou prs des glises
possdaient un oratoire; quelquefois mme cet oratoire n'tait qu'une
sorte de dais ou de pyramide en pierre porte sur des colonnes, laissant
des ajours entre elles, de manire  permettre  l'assistance de voir le
prtre qui, le jour des Morts, disait la messe et donnait ainsi la
bndiction en plein air.

Il existe encore une trs-jolie chapelle de ce genre  Avioth (Meuse),
qui date du XVe sicle. Nous en donnons le plan (19), la coupe (20) et
la vue perspective (21)[367]. Cette chapelle est place prs de la porte
d'entre du cimetire; elle s'lve sur une plate-forme leve d'un
mtre environ au-dessus du sol; l'autel est enclav dans la niche A,
fig. 19 et 20;  ct est une petite piscine. Au milieu de la chapelle
est plac un tronc en pierre B, d'une grande dimension, pour recevoir
les dons que les assistants s'empressaient d'apporter pour le repos des
mes du purgatoire. La messe dite, le prtre sortait de la chapelle,
s'avanait sur la plate-forme pour exhorter les fidles  prier pour les
morts, et donnait la bndiction. On remarquera que cette chapelle est
adroitement construite pour laisser voir l'officiant  la foule et pour
l'abriter autant que possible du vent et de la pluie. Au-dessus des
colonnes courtes, qui, avec leur base et chapiteau n'ont plus de deux
mtres de haut, est pose une claire-voie; sorte de balustrade qui porte
des fentres vitres. Il est  croire que du sommet de la vote pendait
un fanal allum la nuit, suivant l'usage; la partie suprieure de la
chapelle devenait ainsi une grande lanterne (voy. LANTERNE des morts).

On trouve encore, dans quelques cimetires de Bretagne, de ces chapelles
ou abris pour dire la messe le jour des Morts.

Le petit monument, compos d'un mur d'appui avec un comble en pavillon
lev sur quatre colonnes, que l'on voyait encore,  la fin du sicle
dernier, dans l'enceinte du charnier des Innocents  Paris, et qui se
trouve reproduit dans la _Statistique monumentale_ de M. Alb. Lenoir,
sous le nom de _Prchoir_, n'est autre chose qu'une de ces chapelles des
morts destines  abriter le prtre, le jour de la fte des Morts,
pendant la messe et la bndiction[368].

[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14 et 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]

     [Note 362: Dubreul, _Antiq. de Paris_, 1, II.]

     [Note 363: _Ibid._]

     [Note 364: _Ibid.,_ 1 III.]

     [Note 365: _L'Archit. byzant. en France_, rponse  M. Flix
     de Verneilh, par M. L. Vitet. (_Journal des Savants_, janv.,
     fv. et mai 1853.)]

     [Note 366: Voy. des fragments de la charte de fondation de
     cette chapelle et d'une histoire manuscrite de la ville
     d'Arles, cits dans les _Notes d'un voyage dans le midi de la
     France_, par M. Mrime; pices communiques par M. C.
     Lenormant.]

     [Note 367: Nous devons ces dessins  l'obligeance de M.
     Boeswilwald.]

     [Note 368: Ce monument parat remonter au XIVe sicle.]



CHAPELLES ANNEXES des grandes glises. Jusqu'au XIIIe sicle, les
glises les plus importantes ne possdaient qu'un petit nombre de
chapelles; les cathdrales elles-mmes en taient souvent dpourvues
(voy. CATHDRALE, GLISE).

Lorsqu'au XIIIe sicle il se fut tabli des modificatious importantes
dans les habitudes du clerg, que l'on sentit la ncessit de multiplier
les offices pour se conformer aux dsirs des fidles, qui ne pouvaient
tous,  une mme heure, assister au service divin, ou pour satisfaire
les corps privilgis qui voulaient avoir leur chapelle, leur glise
particulire, on btit des chapelles plus ou moins vastes sur les flancs
ou  l'abside des grandes glises, dans leur voisinage, et en
communication avec elles. Les glises conventuelles avaient un choeur
ferm par des stalles et des jubs; l'assistance ne pouvait que
difficilement voir les offices. Les monastres btirent donc des
chapelles o les religieux ordins pouvaient dire les offices pour les
fidles en dehors du choeur cltur. Quelquefois aussi, des chapelles
anciennes, en grande vnration, furent laisses prs des glises
nouvelles. C'est ainsi que les religieux de Saint-Bnigne de Dijon
conservrent la curieuse rotonde qui renfermait les reliques de ce saint
en reconstruisant leur nouveau choeur (voy. SPULCRE (saint)), et qu'une
chapelle  deux tages, qui date du Xe sicle, fut laisse debout,  la
fin du XIIe sicle, par les religieux qui rebtirent l'glise de
Neuwiller (Bas Rhin).

Cette chapelle, dont nous donnons le plan (22), tait place sous le
vocable du fondateur, saint Adelphe, et prsente une disposition des
plus curieuses. C'est une petite basilique,  deux tages, dont le
rez-de-chausse est vot et le premier tage couvert par une charpente
apparente. Ce premier tage est presque de plain-pied avec le sanctuaire
de la grande glise, tandis que le rez-de-chausse est, relativement au
sol du choeur de l'glise, une vritable crypte.

Nous en prsentons (23) la coupe transversale[369].

Vers la fin du XIIIe sicle, on leva, derrire l'abside de la grande
glise abbatiale de Saint-Germer (prs Gournay), une grande chapelle
copie sur la Sainte-Chapelle haute de Paris, et communiquant avec le
sanctuaire de l'glise au moyen d'une charmante galerie. Ce monument,
excut avec un grand soin, tait dcor de vitraux en grisailles et de
peintures; son autel portait le beau retable en pierre peinte qui est
aujourd'hui dpos dans le muse de Cluny  Paris, et qui est un des
chefs-d'oeuvre de la statuaire de cette poque[370].

La cathdrale de Mantes, btie  la fin du XIIe sicle, ne possda
aucune chapelle jusqu'au XIVe;  cette poque, on leva contre le
bas-ct sud du choeur une belle chapelle, compose de quatre votes
retombant sur une pile centrale, mise en communication avec ce bas-ct
par l'ouverture de deux arceaux percs entre les anciennes piles.

Nous donnons (24) une vue extrieure de cette chapelle, l'un des
meilleurs exemples de l'architecture du commencement du XIVe sicle
qu'il y ait dans l'le de France, et (25) une vue intrieure prise de
l'ancien bas-ct du XIIe sicle. Cette adjonction fut faite avec
adresse; en conservant les votes du bas-ct, dont les arcs A B sont
anciens, l'architecte du XIVe sicle remplaa la pile C en sous-oeuvre,
accola les deux piles d'entre D D aux piles E du collatral du XIIe
sicle, conserva les anciens contreforts F; et, supprimant celui qui
existait derrire la pile C, y substitua un arc aigu venant reporter le
poids des constructions suprieures sur la pile G. Une charmante
arcature dcore l'appui des quatre grandes fentres dont les meneaux
offrent un dessin d'une puret remarquable.

Les XIVe, XVe et XVIe sicles btirent  proximit, ou attenant aux
grandes glises, une quantit innombrable de chapelles; parmi les plus
belles, on doit citer la chapelle de la Vierge btie  l'abside de la
cathdrale de Rouen (XIVe sicle), les grandes chapelles leves sur le
flanc sud de la cathdrale de Lyon et nord des cathdrales de Chlons et
de Langres (XVIe sicle).

CHAPELLES (comprises dans le plan gnral des glises).  quelle poque
prcise des chapelles vinrent-elles entourer le sanctuaire des glises?
Il serait difficile, nous le croyons, de rpondre d'une faon
catgorique  cette question dans l'tat actuel des connaissances
archologiques; nous n'essayerons mme pas de la discuter; nous nous
bornerons  constater quelques faits. Mais, avant tout, nous devons dire
que nous ne donnons le nom de chapelles qu'aux absidioles plus ou moins
profondes et larges, circulaires, carres ou  pans, qui s'ouvrent sur
les bas-cts d'une glise; nous rangeons les chapelles poses 
l'extrmit des bas-cts, comme dans la fig. 22 de cet article, ou
celles qui s'ouvrent des deux cts du sanctuaire sur les transsepts, au
nombre des absides secondaires. Or nous voyons des chapelles absidales
donnant sur le bas-ct qui pourtourne le sanctuaire, dans des glises
dont la construction remonte au IXe ou Xe sicle, comme, par exemple,
l'glise de Vignory. Dans le centre de la France, nous trouvons des
chapelles absidales ds le Xe sicle[371]. L'glise de Saint-Savin
(Poitou) nous donne cinq chapelles s'ouvrant dans le bas-ct du
sanctuaire (XIe sicle). L'glise Saint-tienne de Nevers (XIe sicle)
en prsente trois; celle de Notre-Dame-du-Port de Clermont (XIe sicle),
quatre. Dans d'autres provinces, les chapelles absidales apparaissent
beaucoup plus tard. En Normandie, par exemple, les sanctuaires demeurent
longtemps, jusqu' la fin du XIIe sicle, sans bas-cts et, par
consquent, sans chapelles absidales. En Bourgogne, nous ne les voyons
adoptes qu'au XIIe sicle. Les abbayes commencent, dans les provinces
du Nord et de l'Est,  lever des chapelles absidales ds le XIe
sicle[372]. Au XIIe sicle, elles se dveloppent en nombre et en
tendue[373].

La cathdrale franaise, qui nat  la fin du XIIe sicle, semble
protester contre ce besoin de multiplier les autels. rige sous une
pense dominante, l'unit, elle n'admet les chapelles qu'assez tard
(voy. CATHDRALE). Si nous les voyons poindre, au XIIe sicle, dans les
deux cathdrales de Noyon et de Senlis, c'est que ces deux monuments
s'lvent sous l'influence vidente de l'glise abbatiale de
Saint-Denis, et encore,  la cathdrale de Senlis, par exemple, dont la
construction n'est pas aussi directement soumise  celle de l'abbaye que
la construction de la cathdrale de Noyon, ces chapelles absidales osent
 peine se dvelopper; elles ne forment en plan,  l'extrieur, qu'un
arc de cercle trs-ouvert; elles peuvent difficilement contenir un petit
autel, et ne prsentent qu'une faible excroissance en dehors du
primtre du bas-ct. Bientt, cependant, il y a raction contre le
principe qui avait fait exclure les chapelles des cathdrales; on
augmente en nombre et en tendue d'abord celles de l'abside, puis on en
construit aprs coup le long des bas-cts des nefs. Cet exemple est
suivi dans les glises paroissiales. Nous ne nous occuperons pas des
chapelles leves entre les contreforts des bas-cts des nefs, car
elles ne consistent rellement qu'en une vote et une fentre; mais nous
essayerons de prsenter une srie de chapelles absidales en prenant les
types principaux classs par ordre chronologique, ou suivant leur
ordonnance.

Les chapelles absidales romanes ne consistent  l'intrieur qu'en une
demi-tour ronde vote en cul-de-four, perce d'une, de deux ou trois
fentres cintres, simples, ou ornes de colonnettes des deux cts de
l'brasement. Ces chapelles, destines  tre peintes, ne sont pas
dcores de sculptures. Quelquefois le soubassement reoit une
arcature[374].  l'extrieur, au contraire, elles sont enrichies de
moulures, de dlicates sculptures et quelquefois d'incrustations de
pierres de diverses couleurs. Telles sont les chapelles absidales de
l'glise de Notre-Dame-du-Port  Clermont, dont nous donnons (26) une
vue intrieure, et (27) une vue extrieure. Ces chapelles sont  double
tage, c'est--dire qu'elles rgnent dans la crypte comme au
rez-de-chausse; cela leur donne  l'extrieur une proportion
trs-allonge, les votes de la crypte tant au-dessus du niveau du sol
extrieur afin d'obtenir des jours par de petites baies perces dans le
soubassement. Les deux figures 26 et 27 font voir que l'ordonnance des
chapelles est indpendante de celle du bas-ct. Les corniches ne sont
pas poses au mme niveau. Cependant,  Notre-Dame-du-Port, la
diffrence du niveau entre la corniche du bas-ct et celle des
chapelles n'est pas telle, que la couverture en dalle de ces chapelles
ne dpasse l'arase de la corniche du bas-ct. Pour viter le mauvais
effet des pntrations des couvertures des chapelles sur les dallages du
collatral, on a lev les petits pignons A (fig. 27) qui arrtent le
dallage des chapelles et masquent une couverture  deux gouts pntrant
le dallage continu du bas-ct. Cela est adroitement combin, quoique un
peu recherch; mais les dispositions les plus simples ne sont pas celles
qu'on adopte tout d'abord. Les formes primitives des chapelles absidales
romanes des provinces du centre et de l'Aquitaine varient peu; et si
nous avons choisi cet exemple, c'est qu'il est un des plus anciens et
des plus beaux. Les chapelles absidales de Notre-Dame-du-Port sont
encore empreintes d'un certain parfum de bonne antiquit qui leur donne
 nos yeux un caractre particulier. Ce n'est plus l'architecture
antique, mais ce n'est pas l'architecture romane du Nord et de l'Est.
D'o venait cet art, comment tait-il n dans ces provinces centrales de
la France? Comment se fait-il que, ds le XIe sicle, il se distingue
entre tous les styles d'architecture des autres provinces par son
extrme finesse; par son excution dlicate, la puret de ses profils et
l'harmonie parfaite de ses proportions? La faon dont est dispose la
dcoration de l'extrieur de ces chapelles dnote un art arriv  un
haut degr. La sculpture n'est pas prodigue, elle est fine et cependant
produit un grand effet par son judicieux emploi. Les incrustations de
pierre noire (lave) entre les modillons et au-dessus des archivoltes des
fentres contribuent  donner de l'lgance  la partie suprieure de
ces chapelles, sans leur rien enlever de leur fermet.

Lorsqu'au XIIe sicle on abandonne les votes en cul-de-four pour
adopter dfinitivement la vote en arcs d'ogive, les constructeurs
profitent de ce nouveau mode pour agrandir les fentres des chapelles et
pour les orner de colonnes dgages qui reoivent les arcs et les
formerets. C'est d'aprs ce principe que sont construites les chapelles
de l'glise abbatiale de Saint-Denis et celles de la cathdrale de Noyon
(milieu du XIIe sicle), dont nous avons prsent (28) l'aspect
intrieur. Quant aux chapelles de la cathdrale de Senlis, elles ne se
composent que de deux traves dont une seule est perce d'une fentre.
En voici (29) le plan, (30) la vue extrieure et (31) l'aspect
intrieur.  Noyon, l'arc doubleau d'entre est plein cintre; 
Saint-Leu d'Esserent et  Senlis, il est ogival; cependant ces chapelles
sont construites  la mme poque, ou peu s'en faut. Les chapelles de
Noyon sont dcores d'une petite arcature plein cintre, celles de Saint
Leu et de Senlis en sont dpourvues.

Il faut mentionner un fait important: soit que ces chapelles se
composent de deux traves, comme  Senlis, ou de quatre travies, comme
 Noyon et  Saint-Leu, l'autel de chacune d'elles est plac suivant
l'axe du chevet, de faon  tre toujours orient, et, par consquent,
dans l'une des traves latrales, ainsi que l'indique la fig. 31.
Cependant les chapelles absidales de l'glise abbatiale de Saint-Denis
faisaient exception  cette rgle; leurs autels taient tous poss
perpendiculairement au rayon partant du centre du sanctuaire et formant
l'axe de chacune des chapelles. Dans les grandes glises de l'ordre de
Cluny et dans les cathdrales de l'Oise cites plus haut, bties vers le
milieu du XIIe sicle, les chapelles absidales sont semi-circulaires;
elles sont carres dans les glises de l'ordre de Citeaux.  Clairvaux,
 Pontigny, c'est un parti franchement adopt, et qui nous parat
command par la rgle de cet ordre, qui voulait que les constructions
monastiques se renfermassent dans les donnes les plus simples. En
effet, les chapelles circulaires entranent des dpenses importantes,
parce qu'elles compliquent les constructions, ncessitent des
dveloppements considrables de murs, exigent une main-d'oeuvre
dispendieuse, des couvertures difficiles  excuter, des pntrations,
des coupes particulires, et, par suite, un grand dtail de prcautions.
Les chapelles carres, au contraire, ne font qu'ajouter une prcinction
au bas-ct, ne demandent qu'un mur de clture trs-simple et des
couvertures qui ne sont que le prolongement de celles du collatral de
l'abside; les contre-forts ncessaires  la butte des votes
suprieures leur servent de murs de sparation; les votes composes de
deux arcs ogives se construisent plus conomiquement que les votes
couvrant une surface semi-circulaire, une seule fentre les claire au
lieu de deux. Ces chapelles carres ne sont donc rellement qu'un second
bas-ct divis par des murs de refend construits suivant les rayons
partant du point centre du sanctuaire[375].

Les constructeurs de l'glise de Pontigny (Yonne) voulurent cependant,
tout en se conformant  cette donne de l'ordre, faire une concession au
got du temps. Le choeur de cette glise abbatiale, lev pendant les
dernires annes du XIIe sicle, conserve le principe des chapelles
absidales carres  l'extrieur, tandis qu' l'intrieur ces chapelles
sont plantes sur un polygone irrgulier.

Voici (32) le plan d'une de ces chapelles. La couverture ne tient pas
compte de cette forme polygonale; elle passe uniformment sur toutes,
laissant seulement les souches des arcs-boutants percer l'appentis. Nous
devons reconnatre toutefois qu'il y eut de l'indcision dans la faon
de couvrir les chapelles absidales de l'glise de Pontigny, car les
filets solins des combles, mnags sur les flancs des souches des
arcs-boutants, ne suivent pas la direction de ces combles, et donnent 
croire qu'on avait voulu faire, soit des combles briss, soit un
appentis sur le bas-ct, pntr par des combles  double pente avec
pignon sur chacune des chapelles. Ces ttonnements, quant  la manire
de couvrir les chapelles absidales des glises monastiques, ne sont pas
seulement apparents  Pontigny. Il y avait l une difficult qui,
videmment, embarrassa longtemps les architectes des grandes glises
d'abbayes pendant les XIe et XIIe sicles. On arrivait  couvrir ces
chapelles par des procds qui n'ont rien de franc et accusent une
certaine indcision. Cela est visible dans le choeur de l'glise
Saint-Martin-des-Champs de Paris, dans le choeur de l'glise de Vzelay,
o les couvertures des chapelles circulaires, au lieu d'tre coniques,
forment une surface gauche qu'il n'tait possible d'obtenir que par un
massif pos sur les votes. Dans les glises de l'Auvergne, du Poitou et
de l'Aquitaine, les chapelles absidales tant plus basses que le
collatral, les couvertures venaient naturellement buter contre le mur
de ce collatral, sous sa corniche; mais, dans l'Est et le Nord, on
voulut de bonne heure donner aux chapelles absidales la hauteur du
collatral, et les constructeurs, aprs avoir aras les corniches, ne
savaient plus trop comment couvrir ces surfaces ingales, et reculaient
devant les difficults que prsentent des pntrations de combles en
charpente.

Dans l'le de France et les provinces voisines, les glises de quelque
importance possdaient toutes, au-dessus des bas-cts, une galerie
aussi large que lui, formant au premier tage un second collatral.
Cette disposition permettait d'viter les difficults que nous venons de
signaler, puisque le mur de prcinction de la galerie du premier tage
prsentait une surface verticale assez haute pour permettre d'appuyer
une couverture contre elle. Ce que nous disons ici est parfaitement
expliqu par la vue extrieure des chapelles absidales de la cathdrale
de Senlis (fig. 30). Mais aussi ces chapelles n'avaient-elles qu'une
faible profondeur, et n'taient-elles pas,  cause de leur exigut,
d'un usage commode.

Avant de passer outre, nous devons revenir sur ce que nous venons de
dire des chapelles absidales des glises du Poitou et de l'Aquitaine.
Dans ces provinces, les bas-cts des glises ont  peu prs la hauteur
du vaisseau principal (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, CATHDRALE), afin
de contrebuter la pousse des votes centrales; quoique ce mode et
l'inconvnient d'empcher d'ouvrir des jours au-dessus des collatraux
sous les votes hautes, il avait l'avantage d'viter la construction des
arcs-boutants, et de donner des bas-cts fort levs contre lesquels on
pouvait adosser des chapelles d'une bonne dimension comme diamtre et
hauteur, sans que leur couverture vnt dpasser le niveau des corniches
de ces collatraux. La chapelle tait alors une absidiole
semi-circulaire accole  un mur lev; elle tait un appendice 
l'difice, un dicule indpendant pour ainsi dire, ayant son ordonnance
particulire.

L'exemple pris sur le plus beau monument de ce genre qu'il y ait en
Saintonge, et que nous donnons (33), expliquera nettement ce qu'est la
chapelle absidale dans les glises romanes de l'Ouest.  Saintes, il
existe une charmante glise du XIIe sicle, Saint-Euthrope, qui possde
une vaste crypte, ou plutt une glise basse,  rez-de-chausse, sous le
choeur. L'abside de cette glise est flanque de trois chapelles dont
nous reproduisons l'aspect extrieur. Ces chapelles rgnent dans la
crypte comme au niveau du choeur, ainsi que le fait voir notre gravure;
leurs fentres ne sont pas de la mme dimension que celles du collatral
A; elles sont plus petites. Les chapelles de Saint-Euthrope de Saintes
sont donc, comme nous le disions, un petit difice accol  un autre
plus grand. Si ce parti peut tre adopt dans l'architecture romane de
l'Ouest, dont l'chelle n'est pas soumise  des proportions fixes, qui
ne tient pas compte de l'unit dans ses dispositions architectoniques,
il n'aurait pu tre admis par les architectes des provinces du Nord  la
fin du XIIe sicle, alors que l'architecture ne se permettait plus ces
dsaccords d'chelle, et que l'on revenait  des lois imprieuses
d'unit. D'ailleurs on n'avait pas, dans le Nord, cette ressource des
collatraux levs; il fallait les tenir assez bas pour pouvoir clairer
largement le vaisseau central au-dessus de leur couverture. Force fut
donc, lorsqu'on voulut, au commencement du XIIIe sicle, ouvrir des
chapelles  l'abside des glises, de leur donner la hauteur des
bas-cts et de les couvrir sans trop de difficults, sans gner
l'coulement des eaux et sans nuire  l'ordonnance gnrale. On procda
timidement d'abord;  Bourges, par exemple, les chapelles absidales ne
formrent que des demi-tourelles attaches au bas-ct, couvertes par
des terrassons coniques en dalles[376].  Chartres, les chapelles
absidales ne furent gure aussi que des niches couronnes par des
pavillons dalls. C'est en Champagne que les chapelles absidales
paraissent prendre, ds la fin du XIIe sicle, un dveloppement
considrable. Le choeur de l'glise Saint-Remy de Reims est contemporain
de celui de la cathdrale de Paris, c'est--dire qu'il dut tre lev
vers 1180; il y a mme entre ces deux difices une trs-grande analogie.
Cependant les doubles bas-cts du choeur de Notre-Dame de Paris
n'avaient pas de chapelles ou n'en possdaient que de trs petites,
tandis qu' Saint-Remy de Reims on voit apparatre autour de l'abside
une disposition particulire  la Champagne, disposition que nous
retrouvons amoindrie dans les chapelles du tour du choeur de Notre-Dame
de Chlons-sur-Marne, et qui consiste  ouvrir les chapelles sur le
bas-ct, de faon  ce que leur vote soit inscrite dans un cercle.
Ainsi,  Saint-Remy de Reims (33 bis)[377], les chapelles absidales sont
parfaitement circulaires, votes au moyen de quatre arcs ogives, de
cinq formerets et de trois arcs doubleaux ouverts sur le bas-ct. Deux
colonnes A A sparent la chapelle du collatral et compltent les huit
points d'appui sur lesquels reposent les quatre arcs ogives. Ces
chapelles,  l'extrieur, ne laissent voir qu'un segment de cercle assez
peu tendu,  cause de la saillie des gros contreforts qui les sparent
et sont destins  contrebuter les arcs-boutants des votes hautes. Dans
l'axe, une chapelle beaucoup plus profonde B termine le chevet.
Au-dessus de l'arcature qui dcore  l'intrieur le soubassement de ces
chapelles rgne un passage traversant les piles qui portent les arcs;
les fentres occupent tout l'espace laiss entre ces piles et sont
termines  leur sommet par des berceaux ogives concentriques aux
formerets. Les votes sont contrebutes par les piles formant
contreforts  l'intrieur.  Chlons-sur-Marne, les chapelles
prsentent,  l'extrieur, des contreforts qui ne sont qu'une
demi-colonne cannele termine par une statue et un dais (voy.
CONTREFORT). Ce plan circulaire, les piles formant contreforts
intrieurs, les deux colonnes poses  l'entre de la chapelle sur le
collatral, et jusqu'aux demi-colonnes canneles extrieures, sont des
dispositions qui rappellent encore l'architecture antique romaine. Son
influence, surtout apparente dans la Haute Marne,  Langres, et le long
de la Sane, se fait encore sentir jusqu' Reims (ville qui possde
encore un monument antique), et mme jusqu' Chalons, pendant les
premires annes du XIIIe sicle. Les chapelles absidales de la
cathdrale de Reims, leves vingt ou vingt-cinq ans aprs celles de
l'glise de Saint-Remy, sont videmment drives de ces dernires. Mais
 la cathdrale de Reims, Robert de Coucy a supprim les colonnes
isoles de l'entre, et a donn  son plan plus d'ampleur.

Les chapelles absidales de la cathdrale de Reims mritent d'tre
tudies avec soin. Commences sur un plan circulaire, comme celles de
Saint-Remy, elles deviennent polygonales au niveau de l'appui des
fentres; c'est la transition entre les deux systmes roman et ogival.
Les architectes soumis aux principes de l'cole ogivale reconnaissaient:
1 que les archivoltes des fentres perces dans un mur cylindrique
poussaient au vide; 2 que les meneaux ne pouvaient tre tablis
solidement qu'autant qu'ils se trouvaient dans un plan droit; que leur
taille, suivant un plan courbe, prsentait des difficults
insurmontables. Ainsi, en adoptant les meneaux comme chssis de fentres
et pour maintenir les vitraux, on se trouvait forcment entran 
abandonner la forme cylindrique dans les absidioles aussi bien que dans
les grandes absides. Mais la rencontre des meneaux avec les talus
circulaires du soubassement ncessitait des pntrations compliques, un
raccordement prsentant certaines difficults; on trouva bientt plus
naturel de prolonger la forme polygonale jusqu'au sol. Pour nous
rsumer, l'habitude des constructions romanes fait commencer, au XIIIe
sicle, des chapelles sur plan circulaire; le principe de la
construction adopte fait renoncer au plan circulaire en construisant
les fentres, surtout lorsque celles-ci sont garnies de meneaux; ce
principe, une fois admis, fait abandonner la forme cylindrique mme pour
les soubassements, et commande la forme polygonale ou prismatique dans
les plans des chapelles. Il y avait dans tout le systme ogival des
donnes imprieuses qui foraient ainsi les architectes, de dductions
en dductions,  l'appliquer avec plus de rigueur, quelle que ft la
force des traditions antrieures. Toutefois,  Reims, l'architecte sut
se tirer avec adresse du mauvais pas o il s'tait engag en fondant les
chapelles sur plan circulaire; mais la tentative de concilier les deux
systmes ne fut gure renouvele depuis; on avait fait l, videmment,
ce que nous appelons une _cole_[378].

Nous donnons (34) le plan infrieur d'une des chapelles absidales de la
cathdrale de Reims[379], et (35) le plan au niveau des fentres, qui
indique comment les meneaux viennent pntrer le talus conique
couronnant le soubassement  l'extrieur. Suivant le mode champenois, il
existe une circulation au-dessus du soubassement dcor d'une arcature 
l'intrieur. Les fentres se trouvent ainsi, comme  Saint-Remy, comme 
la chapelle de l'archevch de Reims, comme  la chapelle du chteau de
Saint-Germain-en-Laye, ouvertes dans un renfoncement produit par la
saillie intrieure des piles.  Reims, cependant, on ne retrouve pas le
formeret isol de la fentre par un plafond portant le chneau (ce qui
est du reste une disposition bourguignonne); c'est un brasement
concentrique au formeret qui spare celui-ci de la baie. La fig. 36,
donnant la vue intrieure de l'une de ces chapelles, nous dispensera de
plus longues explications  ce sujet; elle fait voir le passage pratiqu
au-dessus de l'arcature et toute l'ordonnance intrieure. La proportion
de ces chapelles est des plus heureuses; leur aspect est solide, les
dtails de la sculpture et les profils sont traits avec la plus rare
perfection.  l'extrieur, ces chapelles ne sont pas moins belles et
simples, et n'tait la malencontreuse galerie  jour place, vers le
milieu du XIIIe sicle, sur la corniche suprieure, dont le moindre
inconvnient est de faire paratre ces chapelles petites, on pourrait
les prsenter comme un modle parfait et complet d'architecture ogivale
primitive. La fig. 37 reproduit leur aspect extrieur. S'levant
jusqu'au niveau suprieur du collatral, elles sont couvertes par des
charpentes formant pavillons pyramidaux isols, revtues de plomb. Entre
ces pavillons et l'appentis recouvrant le bas-ct, est un beau chneau
de pierre pos sur les arcs doubleaux d'entre des chapelles, et
rejetant les eaux  travers les gros contreforts sparatifs, par des
canaux dans lesquels un homme peut entrer debout, et des gargouilles. Ce
canal principal est coup en croix par un autre canal d'gale hauteur,
recevant les eaux des chneaux poss sur la corniche du couronnement des
chapelles.

Malgr que les chapelles absidales de la cathdrale de Reims soient fort
bien composes, elles n'ont pas encore compltement abandonn les
traditions romanes; on en retrouve la trace dans le soubassement
circulaire, dans les piles saillantes  l'intrieur, dans ce bandeau
horizontal qui, couronnant l'arcature, coupe les colonnettes, et dans la
construction qui est quelque peu lourde. Si nous voulons voir des
chapelles absidales de l'poque ogivale arrives  leur complet
dveloppement, il faut nous transporter dans la cathdrale d'Amiens;
celles-ci sont d'autant plus intressantes  tudier qu'elles ont servi
de type  toutes les constructions leves depuis lors, entre autres
pour les chapelles des cathdrales de Beauvais, de Cologne, de Nevers,
de Sez, et, plus tard, de Clermont, de Limoges, de Narbonne, de
l'glise de Saint-Ouen de Rouen, etc. Les chapelles absidales de la
cathdrale d'Amiens sont hautes, largement ouvertes et claires; leur
construction ne comporte exactement que le volume de matriaux
ncessaires  leur stabilit; elles sont aussi simplement conues
qu'lgantes d'aspect.

Nous donnons (38) le plan d'une de ces chapelles pris au niveau des
fentres, (39) une vue intrieure, et (40) une vue extrieure. Trois
grandes verrires, qui n'ont pas moins de quatorze mtres de hauteur, et
l'arcature infrieure avec sa piscine, font toute leur dcoration 
l'intrieur; les fentres, comme  la Sainte-Chapelle de Paris, occupent
tout l'espace compris entre cette arcature, les piles et les votes,
auxquelles leurs archivoltes servent de formerets.  l'extrieur, une
belle corniche  crochets et feuilles les couronne; les contreforts,
dont toute la saillie est reporte en dehors, reoivent des archivoltes
abritant les fentres et dont l'paisseur porte le chneau suprieur.
Les bahuts de la charpente reposent directement sur les formerets des
votes. Il est impossible d'imaginer une construction vote plus simple
et plus sage. Les sommets des contreforts sont brusquement termins par
des talus sur lesquels viennent se reposer des animaux, chevaux,
griffons et dragons.  la chapelle de la Vierge, ces animaux sont
remplacs par des rois de Juda (voy. AMORTISSEMENT). Nous ne pensons pas
que ce couronnement soit complet, car on aperoit, au sommet des
contreforts, comme des assises recoupes, des _repentirs_, des
ngligences qui marquent une certaine hte de finir tant bien que mal,
et qui ne rpondent pas  l'excution soigne, prcise des constructions
jusques et y compris la corniche. Ce qui nous confirme dans l'opinion
que les couronnements des contreforts des chapelles de la cathdrale
d'Amiens[380] n'ont pas t termins comme ils avaient t projets, ou
que l'incendie qui dtruisit leur couverture, avant l'rection de la
partie haute du choeur, les ayant calcins, ils furent refaits avec
parcimonie et  la hte, c'est qu' Beauvais et  la cathdrale de
Cologne particulirement, les chapelles copies sur celles d'Amiens
portent des pinacles trs-levs et dont la proportion lance forme un
complment indispensable au bon effet de ces contreforts saillants et
minces, et plus encore, assurent leur parfaite stabilit par leur poids.
Il est intressant de comparer ces deux difices, Amiens et Cologne, qui
ont entre eux des rapports si intimes. Les chapelles absidales de
Cologne, comme celles d'Amiens, reposent sur un plateau circulaire qui
les inscrit et sert de base  tout le chevet; leur proportion est
pareille, les meneaux des fentres identiques.  Amiens, deux
gargouilles prises dans la hauteur du larmier rejettent les eaux des
chneaux  chaque contrefort;  Cologne, c'est une seule gargouille
prise dans la hauteur de la corniche feuillue sous le larmier qui
remplit cet office.  Amiens, les balustrades refaites au XVIe sicle
devaient, nous le croyons, rappeler la balustrade de la Sainte-Chapelle
de Paris;  Cologne, la balustrade est semblable  celle de Beauvais.
Restent les sommets des contreforts, incomplets ou inachevs  Amiens,
termins  Cologne, quelques annes aprs la construction des chapelles,
vers le commencement du XIVe sicle, par de hauts pinacles  jour
renfermant des statues. Dans l'une comme dans l'autre de ces deux
cathdrales, les chapelles absidales sont couvertes par des pavillons en
charpente isols et pyramidaux.  Beauvais, les couvertures des
chapelles taient en dalles; mais il ne faut pas oublier que, dans ce
dernier monument, il y a un double triforium; et que l'architecte avait
voulu laisser  cette belle disposition toute son importance 
l'extrieur, et ne point la masquer par des combles.

 Clermont en Auvergne,  Limoges et  Narbonne, et plus tard  vreux,
les chapelles absidales furent protges par un dallage formant une
seule et mme pente, trs-faible, avec celui tabli sur le bas-ct;
mais nous ne pouvons considrer ce mode de couverture comme dfinitif;
il nous sera facile de le dmontrer.  Clermont,  Limoges et 
Narbonne, ces dallages sans ressauts, mais presque planes, sont couverts
d'pures traces sur la pierre comme sur une aire. Ces pures sont
celles, naturellement, de constructions postrieures  l'rection des
chapelles; ce sont les tracs des arcs-boutants, des portails des
transsepts, des fentres hautes. Dans les villes du moyen ge, l'espace
manquait pour tablir des chantiers avec tous leurs accessoires. Sitt
les chapelles et bas-cts du chevet achevs, on les recouvrait d'une
aire dalle, et cette surface servait de chantier aux appareilleurs pour
tracer leurs pures; ce qu'ils faisaient avec le plus grand soin,
puisque, encore aujourd'hui, nous pouvons les relever exactement et
tailler dessus des panneaux. Or,  Clermont, quoiqu'il y ait un dallage,
on voit tout autour des souches des arcs-boutants qui percent l'aire,
des chneaux disposs pour recevoir des combles; bien mieux, le mur du
triforium porte un filet de comble et des corbeaux destins  soutenir
les fatages de l'appentis en charpente que l'on projetait sur le
bas-ct.  Limoges, des restaurations rcentes ont fait disparatre des
traces analogues dont probablement on n'a pas compris l'importance au
point de vue archologique. Ces dispositions indiquent videmment qu'au
XIIIe sicle on ne songeait pas  lever des chapelles absidales
polygonales sans combles pyramidaux, et que ces dallages n'taient que
des couvertures provisoires destines  fournir un emplacement aux
traceurs d'pures pendant la construction des parties suprieures, et en
mme temps  protger les votes jusqu'au moment o on aurait pu,
l'oeuvre acheve, tablir des combles dfinitifs. La forme polygonale
des chapelles de chevet adopte depuis le XIIIe sicle jusqu'au XVIe
demande une couverture pyramidale, et les architectes de ces temps
avaient un sentiment trop juste de l'effet des masses architectoniques
pour ne pas tre choqus par l'absence de ce couronnement indispensable;
car c'est un principe gnral, l'architecture ogivale, que toute partie
d'un monument doit porter sa couverture propre, lorsqu'elle se dtache
tant soit peu de la masse. Nous voulons bien admettre qu' la cathdrale
de Narbonne on n'a jamais song  couvrir autrement les chapelles
absidales que par une plate-forme dalle, mais ces chapelles taient
couronnes par un crnelage au lieu d'une balustrade. La cathdrale de
Narbonne tait presque une forteresse en mme temps qu'une glise, et
dans ce cas les plates-formes taient justifies; c'est l une
exception. Quant aux chapelles absidales de la cathdrale de Limoges,
l'absence de combles pyramidaux jure avec leur composition, qui
appartient exclusivement  l'cole d'architecture du Nord. L'une de ces
chapelles, celle du chevet (fig. 41), offre une particularit rare, mme
au XIVe sicle, c'est que les fentres sont couronnes par des gbles 
jour; or cette partie de la cathdrale de Limoges date de la fin du
XIIIe sicle. Pour le reste de la composition de la chapelle du chevet
de la cathdrale de Limoges, on retrouve les lments fournis par
Amiens, Beauvais et Cologne.

La fig. 41 fera reconnatre la parent qui existe entre ces monuments.
Toutefois, outre les gbles  jour qui font exception,  Limoges comme 
Clermont, la balustrade des chapelles absidales passe au-devant des gros
contreforts sparatifs, et on peut regretter que cette disposition n'ait
pas t adopte antrieurement par les architectes d'Amiens et de
Cologne, car elle sert de transition entre le gros contrefort infrieur
et celui suprieur servant de butte aux arcs-boutants; et de plus, elle
rend l'entretien facile, ainsi que le nettoyage des gargouilles. Les
chapelles du chevet de la cathdrale de Limoges portent sur un norme
soubassement en granit qui englobe leur base dans sa masse.  partir de
ce moment (les dernires annes du XIIIe sicle), on ne voit plus que
des dispositions particulires aient t prises pour la construction des
chapelles absidales; les mmes errements sont suivis par les architectes
jusqu'au XVIe sicle, quant  l'ensemble, et les diffrences que l'on
pourrait signaler, entre les chapelles du XVe et celles du XIIIe, ne
tiennent qu'aux dtails de l'architecture qui se modifient.

Nous terminerons donc ici cet article, puisque nous avons, dans le cours
du _Dictionnaire_, l'occasion de revenir sur chacun de ces dtails.

[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 33 bis.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 35.]
[Illustration: Fig. 36.]
[Illustration: Fig. 37.]
[Illustration: Fig. 38.]
[Illustration: Fig. 39.]
[Illustration: Fig. 40.]
[Illustration: Fig. 41.]

     [Note 369: Ce monument vient d'tre restaur et dblay par
     M. Boeswilwald,  qui nous devons encore ces dessins.]

     [Note 370: Ce retable est reproduit aussi compltement que
     possible dans la _Revue d'architecture_ de M. C. Daly.]

     [Note 371: Une importante dcouverte vient ajouter un fait
     nouveau  ceux dj connus. Des fouilles, excutes dans le
     sanctuaire de la cathdrale de Clermont, sous la direction de
     M. Mallay et la ntre, viennent de faire reconnatre l'ancien
     plan de la cathdrale primitive, qui date du Xe au XIe
     sicle; ces fouilles ont laiss voir quatre chapelles autour
     du bas-ct du sanctuaire, comme dans l'glise de
     Notre-Dame-du-Port.]

     [Note 372: Prieur de Saint Martin-des-Champs.]

     [Note 373: Cluny, Clairvaux, Saint-Denis;  la fin du XIIe
     sicle, Pontigny; Vzelay, l'abbaye aux hommes de Caen,
     Saint-Remi de Reims.]

     [Note 374: Saint-Savin prs Poitiers.]

     [Note 375: Voir le plan de l'abbaye de Clairvaux,
     _Architecture monastique_, fig. 6.]

     [Note 376: Plus tard, ces couvertures furent remplaces par
     des pyramides en pierre fort leves qui ne sont pas d'un
     heureux effet.]

     [Note 377: Plan  l'chelle de 0,005 pour mtre.]

     [Note 378: Les chapelles du chevet de la cathdrale de Tours
     sont de mme prismatiques sur un soubassement circulaire.]

     [Note 379:  l'chelle de 0,005 pour mtre.]

     [Note 380: Voy. au mot CATHDRALE l'historique de la
     construction de la cathdrale d'Amiens.  peine les chapelles
     de l'abside sont-elles termines, que les travaux restent
     suspendus et ne sont repris qu'aprs un incendie des
     couvertures infrieures.]



CHAPITEAU, s. m. Nom que l'on donne  l'vasement que forme la partie
suprieure d'une colonne ou d'un pilastre, et qui sert de transition
entre le support et la chose porte.

Les Romains,  partir de l'poque impriale, n'employaient plus, sauf de
rares exceptions, dans leurs difices, que l'ordre corinthien. Plus
riche que les autres, se prtant aux grandes dimensions des monuments,
il convenait au got et aux programmes romains. Mais, dans les derniers
temps de la dcadence, les sculpteurs taient arrivs  pervertir
trangement les formes des chapiteaux antiques. Des chapiteaux ionique
et corinthien, on avait fait un mlange que l'on est convenu d'appeler
le chapiteau composite, mais qui, par le fait, n'est qu'un amalgame
assez disgracieux de deux lments destins  rester spars. Dj mme
les Romains avaient introduit dans le chapiteau composite des figures,
des victoires ailes, des aigles; ils avaient charg le tailloir
d'ornements, et cherch, dans cette partie importante de la dcoration
architectonique, la richesse plutt que la puret du galbe, si bien
comprise par les Grecs. Lorsque dans les Gaules, sous les rois
mrovingiens, on voulut lever de nouveaux difices sur les ruines qui
couvraient le sol, les matriaux ne manquaient pas; la sculpture tait
un art perdu; on employa donc tous les anciens fragments que l'on put
recueillir dans la construction des btisses nouvelles. Des colonnes et
des chapiteaux, diffrents de diamtre et de hauteur, vinrent se ranger
tant bien que mal dans un mme monument. Les anciennes basiliques de
Rome ne sont elles-mmes qu'une runion de fragments antiques. Cette
varit d'ornementation, impose par la ncessit, fut cause que les
yeux s'habiturent  voir, dans un mme difice, des chapiteaux fort
diffrents par la composition, l'ge, le style et la provenance. Lorsque
les fragments antiques vinrent  manquer, il fallut y suppler par des
oeuvres nouvelles, et les sculpteurs, depuis le VIe sicle jusqu'au IXe,
cherchrent  imiter les vieux dbris romains qu'ils avaient sous les
yeux. Ces imitations, faites par des mains inhabiles, avec des outils
grossiers, sans aucune ide de la _mise au point_ rgulire, ne furent
que d'informes rminiscences des arts antiques, dans lesquelles on
chercherait vainement des rgles, des principes d'art. Toutefois, il
faut reconnatre que, ds cette poque recule, il se fit une vritable
rvolution dans la manire d'employer le chapiteau; ce membre de la
colonne reut une destination plus vraie que celle qui lui avait t
affecte par les Grecs et les Romains.

Certains dveloppements sont ncessaires pour faire comprendre toute
l'importance de ce changement de destination donne au chapiteau.

Les ordres grecs se composent, comme on sait, de la colonne avec son
chapiteau supportant un entablement, autrement dit, une superposition de
plates-bandes comprenant l'architrave, la frise et la corniche. Il en
est de mme des ordres romains. Avant les dernires annes du
Bas-Empire, pas de colonnes grecques ou romaines sans l'entablement, et
ce n'est que fort tard, dans quelques difices de la dcadence, que l'on
voit, par exception, l'archivolte romain pos sur le chapiteau sans
entablement. Dans les ordres grecs et romains, le chapiteau est plutt
un arrt destin  satisfaire les yeux, qu'un appendice ncessaire  la
solidit de l'difice, car la premire plate-bande ne dpasse pas
l'aplomb du diamtre suprieur de la colonne, et le chapiteau est ainsi
(au point de vue de la solidit) un membre inutile, dont la forte
saillie ne porte rien sur deux de ses faces.

La fig. 1, qui donne un chapiteau d'un des temples d'Agrigente avec son
entablement, exprime clairement ce que nous voulons indiquer. Supposant
les parties A du chapiteau coupes, l'architrave portera tout aussi bien
sur le ft de la colonne. En gens de sens et de got, les Athniens
furent videmment frapps de ce dfaut, car, dans la construction du
Parthnon, ils firent saillir l'architrave sur le nu de la colonne,
ainsi que l'indique la fig. 2. La fonction du chapiteau est l bien
marque; c'est un encorbellement plac sur le ft cylindrique de la
colonne pour donner une large assiette  la plate-bande. Ces finesses
chapprent aux Romains; ils ne virent dans le chapiteau qu'un simple
ornement, et ne profitrent pas de son vasement pour porter une
plate-bande plus large que le diamtre suprieur du ft de la colonne.

Ds les premiers temps du moyen ge, l'entablement disparat totalement,
pour ne plus reparatre qu'au XVIe sicle, et le chapiteau avec son
tailloir porte l'archivolte sans intermdiaire. Alors, le chapiteau
prend un rle utile; du cylindre il passe au carr par un
encorbellement, et reoit le sommier de l'arc; ce rle, il le conserve
jusqu' l'poque de la renaissance. Cependant, jusqu'au XIe sicle, en
posant un sommier d'arcs sur le tailloir du chapiteau, on n'osait pas
toujours profiter de l'vasement donn par la saillie de ce tailloir, et
on tenait le lit de pose du sommier  l'aplomb de la colonne. C'est
ainsi que sont disposs les chapiteaux de la nef de l'glise
Saint-Menoux (Allier), qui datent du IXe ou Xe sicle (3). Ce n'tait
que successivement qu'on arrivait  se servir de l'vasement du
chapiteau comme d'un encorbellement pouvant tre utilis pour porter un
sommier dont le lit de pose dbordait le diamtre de la colonne. Nous
verrons quelles furent les consquences importantes de cette innovation
dans la construction des difices, et comme le chapiteau dut peu  peu
abandonner les formes antiques pour se prter  cette fonction impose
par les principes de l'architecture du moyen ge. Dans les difices
mrovingiens et carlovingiens, on plaait souvent des colonnes aux
angles saillants, ainsi que l'indique la fig. 4, afin de dgager et
d'orner ces angles; si une vote en berceau venait se reposer sur le mur
A B, le chapiteau de la colonne formait support de la tte du berceau et
venait affleurer le nu A B suivant la ligne B B' C; le tailloir seul
formait saillie sur le nu du mur. C'est dans cette position que nous
voyons les premiers chapiteaux porter une maonnerie en encorbellement;
car, dans un mme difice, les colonnes isoles portent des sommiers
d'archivoltes dont le lit de pose inscrit exactement le diamtre
suprieur du ft, tandis que les colonnes d'angle sont dj surmontes
de chapiteaux dont l'vasement, comme dans la fig. 4, sert  supporter
un sommier saillant.

La crypte de l'glise Saint-tienne d'Auxerre nous prsente ces deux
exemples, qui datent de la mme poque (IXe ou Xe sicle).

La fig. 4 bis est l'lvation perspective du plan 4, et la fig. 5 le
chapiteau d'une colonne isole. On voit que si le chapiteau de la
colonne d'angle porte un sommier plus saillant que le nu de la colonne,
il n'en est pas encore de mme pour la colonne isole. Ces trois
chapiteaux, fig. 3, 4 bis et 5, font voir comment les sculpteurs
carlovingiens interprtaient le feuill du chapiteau romain; les uns, ne
sachant comment rserver et dgager dans la pierre le revers de la
feuille, posaient celle-ci de profil et comme rabattue sur la corbeille;
les autres se contentaient de quelques cannelures ciseles en ventail
pour simuler les nerfs et dcoupures de la feuille romaine. Ces artistes
primitifs tentaient cependant de se soustraire parfois  la tradition
antique, et taillaient dj, ds le Xe sicle, des figures sur les
corbeilles de leurs chapiteaux, ou des formes dont il serait difficile
de dcouvrir l'origine, des traits, des zigzags, de grossiers
linaments; souvent aussi ils se contentaient de les panneler. Mais
nous ne voulons pas fatiguer nos lecteurs par des reproductions de ces
premiers et informes essais, qui n'ont qu'un attrait de curiosit; nous
arriverons au XIe sicle, poque pendant laquelle la forme des
chapiteaux, leur fonction et leur sculpture peuvent tre parfaitement
dfinies.

Il nous faut d'abord distinguer les chapiteaux,  partir de cette
poque, en chapiteaux de colonnes isoles, monocylindriques, et en
chapiteaux de colonnes engages.

Dans les glises, les colonnes monocylindriques sont ordinairement
rserves pour le tour des sanctuaires; partout ailleurs la colonne est
presque toujours engage au moins d'un tiers dans une pile, un pilastre
ou un mur. La fonction de la colonne engage tant, dans l'intrieur des
monuments, de supporter un archivolte, et son diamtre ne dpassant
gure un pied (de 0,33 c.  0,40 c., voy. COLONNE), il fallait donner au
chapiteau un vasement assez considrable pour recevoir le lit du
sommier de cet archivolte qui devait soutenir un mur pais ou tout au
moins un contrefort. Ds l'instant que le systme de la construction des
votes romanes tait adopt, le chapiteau n'tait plus un simple
ornement, il entrait dans la construction comme une des parties les plus
importantes, puisqu'il devenait l'assiette, le point de dpart des
votes (voy. CONSTRUCTION, PILE). Donc, aprs ces ttonnements et ces
grossiers essais des architectes et sculpteurs, nous voyons tout  coup,
au XIe sicle, le chapiteau compos pour remplir une fonction nouvelle
et utile. Cela est particulirement sensible dans les difices de
l'Auvergne, du Nivernais et de la Bourgogne, qui datent de cette poque.
Dans ces provinces, les archivoltes prsentent une section carre qui
exige un point d'appui solide pour recevoir le sommier; le chapiteau est
alors muni d'un double tailloir, le premier tenant  l'assise mme du
chapiteau, et le second formant tablette saillante; or c'est ce premier
tailloir qui embrasse exactement la surface donne par le lit de pose du
sommier.

La fig. 6, copie sur l'un des chapiteaux du tour du choeur de l'glise
de Saint-tienne de Nevers (seconde moiti du XIe sicle), fera
comprendre le rle utile du chapiteau roman.

Dans l'le de France et la Normandie, l'indcision dure plus longtemps;
les archivoltes sont munis souvent de gros boudins, sont maigres et ne
viennent pas franchement se reposer sur la saillie du chapiteau. Cela
est apparent dans la nef de la cathdrale d'vreux, o quelques piles du
XIe sicle, qui ont conserv leurs chapiteaux et archivoltes primitifs,
nous prsentent une disposition reproduite ici (7).

C'est toujours dans le voisinage des grands centres monastiques qu'il
faut tudier l'architecture romane, c'est l qu'elle se dveloppe avec
le plus de vigueur et de franchise. En Bourgogne, l'ordre de Cluny forme
une cole, au XIe sicle,  nulle autre comparable; c'est donc  lui que
nous irons demander les exemples les plus beaux de cette poque. C'est 
Vzelay, puisque l'glise mre de Cluny est dtruite aujourd'hui. La nef
de l'glise de Sainte-Madeleine de Vzelay prsente une srie de
quatre-vingt-quatorze chapiteaux dcors d'ornements et de figures; leur
galbe, leur proportion et la faon monumentale dont la sculpture est
traite, sont un riche sujet d'tudes auquel on revient toujours aprs
avoir examin d'autres difices du mme temps. Parmi ces chapiteaux, on
en remarque quelques-uns, vers les transsepts, qui appartiennent  une
poque antrieure, et ont t replacs, lors de la reconstruction de la
nef,  la fin du XIe sicle. Il ne semble pas que le matre de l'oeuvre
ait suivi un ordre mthodique dans le classement de ces chapiteaux;
tant tous appareills de la mme manire et sculpts, comme toujours,
avant la pose, il est vraisemblable que les poseurs les ont monts et
scells  leur place sans suivre un ordre, mais au fur et  mesure
qu'ils sortaient des mains des sculpteurs. Outre les chapiteaux feuillus
et qui n'ont aucune signification, il en est un grand nombre, parmi ceux
 figures, qu'il est difficile, pour nous du moins, d'expliquer.
Quelques-uns reprsentent des scnes de l'Ancien Testament; par exemple,
la bndiction de Jacob, la mort d'Absalon, David et Goliath, Mose
descendant du Sina (8). Ce chapiteau est un de ceux qui sont traits
avec le plus de verve; son tailloir est dcor de gros boutons orls qui
rappellent les oves antiques. Le dmon s'chappe par la bouche du Veau
d'or  la vue de Mose, un homme apporte un chevreau pour le sacrifier 
l'idole et parat interdit. Les gestes sont justes, bien sentis et
fortement accentus; la figure du dmon est d'une nergie sauvage qui ne
manque pas de style. En somme, si les dtails de ces sculptures sont
souvent barbares, jamais on ne peut leur reprocher d'tre vulgaires.
Dans les compositions, il y a toujours quelque chose de grand, de vrai,
de dramatique qui captive l'attention et fait songer. Beaucoup de ces
chapiteaux reprsentent des paraboles: le mauvais riche, l'enfant
prodigue; des lgendes: celles de Can, tu par son fils Tubal, de saint
Eustache; des scnes de la vie de saint Antoine et de saint Benot; puis
des vices et leur punition (le diable joue un grand rle dans ces
compositions); des travaux de l'anne: la moisson, la mouture du grain,
la vendange, etc.; des animaux bizarres tirs des bestiaires (9); des
lions et des oiseaux adosss ou affronts au milieu de feuillages. Tous
ces ornements et figures se renferment dans le mme pannelage,
consistant en un cne tronqu renvers pntr par un cube donnant en
projection horizontale (10) le trac A, et en projection verticale le
trac B. L'astragale tient toujours au ft, et le second tailloir
saillant est pris dans une autre assise; du reste, tous les tailloirs
sont varis comme profil ou dcoration. Si les chapiteaux  figures de
la nef de l'glise de Vzelay sont d'un style tant soit peu sauvage, il
n'en est pas ainsi de ceux composs uniquement de feuillages; ces
derniers sont d'une puret d'excution et d'une beaut incomparable.

Mais c'est surtout pendant le XIIe sicle que la sculpture des
chapiteaux atteignit une singulire perfection. Leur fonction dsormais
arrte, supports avant d'tre ornements, ils conservent cette forme
dominante en se couvrant de la parure la plus riche, la plus dlicate et
la plus varie. Depuis longtemps dj il tait admis que les chapiteaux
d'un mme monument, en se renfermant dans un galbe uniforme, devaient
tous tre varis; c'tait donc l, pour les sculpteurs, une occasion de
se surpasser les uns les autres, de faire preuve de talent dans la
composition, de finesse d'excution, de patience et de soin. C'taient,
dans les intrieurs des monuments, de nombreuses pages  remplir,
destines  captiver l'attention et  instruire la foule. Les chapiteaux
 figures tiennent essentiellement  l'architecture romane, surtout dans
les provinces loignes de l'le de France. Ils persistent, jusque vers
la fin du XIIe sicle, dans le Poitou, le Berry, la Bourgogne,
l'Aquitaine et l'Auvergne, tandis que les feuillages, les entrelacs sont
adopts de prfrence dans les provinces dpendant du domaine royal.
Nous ne trouvons ces grands chapiteaux avec tailloirs trs saillants et
large sculpture qu' Vzelay et dans le voisinage de cette clbre
abbaye. Ailleurs, pendant les XIe et XIIe sicles, ils sont plus trapus,
moins saillants sur la colonne, moins hauts, et ne sont pas couronns
par ces normes tailloirs d'un effet si monumental.  Vzelay, les
chapiteaux des colonnes engages des bas-cts ont en hauteur, compris
le tailloir, le quart de la hauteur du ft, tandis que gnralement, en
Auvergne et dans le Berry, ils n'ont gure que le cinquime ou le
sixime de la hauteur du ft. En Normandie, dans le Maine, l'Anjou et le
Poitou, ils sont plus bas encore, comparativement  la longueur de la
colonne.

La dimension des matriaux employs tait pour quelque chose dans ces
diffrences de proportion. En Bourgognes, les bancs de pierre sont hauts
et ont toujours t extraits en blocs d'une grande dimension, tandis
que, dans les provinces que nous venons de dsigner, la pierre tait, de
temps immmorial, extraite par bancs d'une faible paisseur. Or, pendant
la priode romane, les chapiteaux sont toujours sculpts dans une
hauteur d'assise; jamais un lit ne vient les sparer en deux assises.
Les chapiteaux tant, comme tous les membres de l'architecture, taills
et termins avant la pose, il et t impossible de raccorder des
sculptures faites sur deux pierres. Ce ne fut que plus tard que l'on
composa des chapiteaux en deux ou trois assises, et nous verrons comment
s'y prirent les appareilleurs et sculpteurs pour rassembler ces divers
morceaux termins sur le chantier. Il va sans dire que, si la hauteur
des bancs calcaires influe sur la proportion donne aux chapiteaux, la
qualit de la pierre, pendant toute la priode romane, vient en aide au
sculpteur si elle est fine et compacte, gne son travail si elle est
grossire et poreuse. L o les matriaux permettent une grande
dlicatesse de ciseau, les chapiteaux sont sculpts avec une rare
perfection; ils se couvrent de dtails  peine visibles  la distance o
ils sont placs. Il est tel chapiteau, du XIIe sicle, des provinces
favorises par la nature des matriaux, qui peut passer pour une oeuvre
destine  tre vue de prs comme le serait un meuble. Les exemples
abondent; nous en choisirons un entre tous, tir des ruines de l'glise
de Dols (Bourg-Dieu) prs Chteauroux (11). Ce chapiteau est,
comparativement  ceux de la Bourgogne de la mme poque, bas; son
tailloir est fin, peu saillant, les ornements excuts avec une
dlicatesse remarquable; il prsente ces singuliers enchevtrements
d'animaux que l'on rencontre si souvent dans les provinces voisines de
la Loire et jusque dans l'Angoumois. Ce n'est plus l cet art imposant
de la Bourgogne, ce galbe hardi des chapiteaux du porche de Vzelay,
contemporain de l'glise de Dols. La sculpture n'est pas dcoupe sur
le fond, mais trs-modele; les traditions antiques ne paraissent pas
avoir domin l'artiste, qui semble plutt inspir par ces dessins
d'toffes, ces ivoires, ces bijoux vernis d'Orient et si fort priss au
XIIe sicle (voy. SCULPTURE).

Mais c'est surtout dans les contres mridionales comprises entre la
Garonne, la Loire et la mer, que, ds le XIe sicle, les chapiteaux se
couvrent d'animaux traits avec une rare nergie, models simplement,
d'un caractre trange et plein de style. On en jugera par l'exemple que
nous donnons (12), copi sur un chapiteau du porche de l'glise de
Moissac (partie du XIe sicle). Cette sculpture, dessine avec vigueur,
coupe dans une pierre dure par une main habile, n'est cependant pas
exempte de finesse; la nettet de la composition, la franche disposition
des masses, n'excluent pas la dlicatesse des dtails, comme le fait
voir, autant que possible, notre gravure. Les articulations, les
mouvements de ces lions fantastiques ayant une seule tte pour deux
corps sont vrais, bien compris dans le sens de la dcoration
monumentale; la sculpture est peu saillante, afin de ne pas dranger la
silhouette du chapiteau, dont la forme est trapue comme celle de tous
les chapiteaux de grosses colonnes. Car il est, ds l'poque romane, un
fait  remarquer, c'est que la hauteur d'assises commandant la hauteur
du chapiteau, il en rsulte que, dans le mme difice, les chapiteaux
des grosses colonnes sont bas, larges, crass, tandis que ceux des
colonnettes sont sveltes, lancs. Il ne faut pas croire que ce principe
est adopt d'une faon absolue, mais il a toujours une influence sur les
proportions des chapiteaux qui sont d'autant plus allonges,
relativement au diamtre des colonnes, que celles-ci sont plus grles.

Nous avons dit qu' partir des temps mrovingiens, les chapiteaux
portent directement les sommiers des arcs et ne sont plus, comme dans
l'architecture antique grecque et romaine, destins  soutenir une
plate-bande.  cette rgle, quelque gnrale qu'elle soit, il y a
cependant des exceptions.

Dans les provinces du centre, en Auvergne, dans le Poitou et
l'Aquitaine, ds le XIe sicle, on rencontre souvent des colonnes tenant
lieu de contreforts sur les parois extrieures des absides ou chapelles
circulaires (voy. au mot CHAPELLE, les fig, 27 et 34). Les chapiteaux
alors portent directement la corniche sous la couverture, l'intervalle
entre ces chapiteaux tant soulag par des corbeaux. On trouve de beaux
exemples de ces chapiteaux autour des absides des glise d'Issoire, de
Saint-Necttaire, de Chamaillres, de Notre-Dame du Port  Clermont (13),
qui datent du XIe sicle; nous les rencontrons encore au Mas-d'Agenais,
sur les bords de la Garonne,  Saint-Sernin de Toulouse,  la cathdrale
d'Agen, et jusqu' Saint-Papoul sur les frontires du Roussillon. La
corniche n'est, dans ce cas, qu'une simple tablette destine  recevoir
les premires dalles de la couverture et  protger les murs par sa
saillie. On sent encore l'influence antique dans le chapiteau (fig. 13)
d'une des chapelles de Notre-Dame du Port; mais ces rminiscences sont
peu communes, et les chapiteaux appartenant  ce style et 
l'architecture des XIe et XIIe sicles de ces provinces, ont un
caractre original.

Pour rencontrer des chapiteaux dans la composition desquels les
traditions gallo-romaines ont une grande influence jusqu'au commencement
du XIIIe sicle, il faut aller dans certaines localits de l'Est et du
Sud-Est,  Autun,  Langres, le long de la Sane et du Rhne. Les
chapiteaux des colonnes monocylindriques du sanctuaire de la cathdrale
de Langres, qui datent de la seconde moiti du XIIe sicle, sont
videmment imits de chapiteaux corinthiens gallo-romains; on y retrouve
mme le _faire_ de la sculpture, les trous nombreux de trpan percs
pour dessiner les sparations des membres des feuilles, la dcoupure
dentele des feuillages, les volutes, culots et retroussis, le tailloir
curviligne avec ses quatre fleurons et la corbeille corinthienne.
Souvent,  ct de ces chapiteaux imits de l'antiquit, le got
particulier  l'poque apparat, et les feuillages corinthiens sont
remplacs par des figures, comme  la cathdrale d'Autun, par des
entrelacs ou des rosaces, genre d'ornement frquemment adapt aux
chapiteaux pendant le XIIe sicle, ainsi que le fait voir la fig. 14,
reproduisant un chapiteau de l'ancien clotre roman de l'abbaye de
Vzelay[381]. Il faut reconnatre que, mme dans les contres o la
tradition gallo-romaine persiste,  cause surtout du voisinage de
fragments antiques qui couvraient encore le sol, cette influence n'a
d'effet que sur les chapiteaux poss sur des colonnes monocylindriques
comme les colonnes antiques, et sur des pilastres disposs comme le sont
les pilastres antiques. Sur les colonnes engages, d'angles, et les
colonnettes, le chapiteau roman prend sa place, comme si ces genres de
supports appartenaient exclusivement  ce style et ne pouvait admettre
de mlanges. Cela est bien visible dans la cathdrale de Langres.

Ce monument ne prsente  l'intrieur et  l'extrieur que les colonnes
monocylindriques du choeur, dont nous avons parl tout  l'heure, et des
pilastres. Les chapiteaux de ces colonnes et pilastres rappellent avec
plus ou moins de fidlit la sculpture et la composition des chapiteaux
corinthiens romains. Mais le triforium du choeur prsente une suite
d'arcatures supportes par des colonnettes accouples. Ces colonnettes
sont surmontes de chapiteaux jumeaux portant les sommiers des petits
archivoltes. Cela est une disposition toute romane; or les chapiteaux
jumeaux des colonnes accouples ont, la plupart, un caractre tranger
aux arts antiques; on en jugera par l'exemple que nous donnons ici (15).
Le mur supportant le triforium du choeur de la cathdrale de Langres est
pais; pour le porter sans avoir des colonnettes d'un fort diamtre,
l'architecte a d loigner passablement ces colonnettes l'une de
l'autre, suivant la section du mur; voulant aussi que les chapiteaux
jumeaux fussent pris dans une seule pierre, afin de ne pas donner trop
de quillage  ses colonnettes, il les a runis par une grosse tte de
lion, ainsi que le fait voir notre figure.

Un procd analogue avait t suivi pour la taille des bases jumelles de
ces colonnettes, qui sont galement dgages dans un seul morceau de
pierre (voy. BASE, fig. 19). Ainsi, d'une part, nous voyons la forme
primitive de la colonne ou des pilastres antiques faire conserver, 
Langres, la forme et la composition du chapiteau corinthien; et, de
l'autre, l'adoption d'une disposition toute romane de colonnettes, faire
adopter le chapiteau roman dans lequel les traditions antiques ne sont
plus apparentes.

C'est, nous le rptons, pendant la seconde moiti du XIIe sicle, que
ces influences diverses agissent  Langres. Mais il fallait que cette
tradition de la forme antique ft bien forte dans cette contre,
puisque, pendant les dernires annes du XIIe sicle ou les premires du
XIIIe, lorsque l'on construit la nef de la cathdrale, en conservant le
pilastre antique cantonnant les piles, on voit encore, dans la
composition des chapiteaux de ces pilastres, la disposition corinthienne
conserve avec certains dtails et ornements qui appartiennent  la
sculpture la plus belle et la plus caractrise de la premire priode
ogivale.

Ainsi nous trouvons (16) dans un mme chapiteau, comme masse, les
divisions des feuilles sur la corbeille corinthienne, les restes des
volutes avec leurs caulicoles et bagues, puis les retroussis, et un beau
crochet appartenant franchement  la sculpture des premires annes du
XIIIe sicle.

Un autre chapiteau de la mme nef prsente, avec un souvenir plus effac
mais persistant encore du chapiteau corinthien, des dtails qui, quoique
fort tranges, sont empreints du style des premires annes du XIIIe
sicle; c'est ce chapiteau dont les retroussis des feuilles viennent
couvrir des ttes humaines (17).

La Bourgogne nous prsente quelques autres exemples de chapiteaux de
cette poque dcors de ttes en guise de crochets; nous en avons vu un
dans la petite glise de Sainte-Sabine (Cte-d'Or), entre Saint-Thibaut
et Arnay le-Duc. La Normandie et le Maine en possdent aussi en assez
grand nombre, mais d'une date plus recule.

Aucune poque de notre architecture ne fournit une aussi grande quantit
de chapiteaux varis de forme et de dtails que le XIIe sicle.  aucune
poque aussi la sculpture de ce membre important de la colonne ne fut
excute avec plus d'amour. Nous ne pouvons que donner quelques types
bien caractriss et en petit nombre, en essayant de les classer
mthodiquement.

Puisque nous en sommes  l'interprtation plus ou moins exacte des
formes antiques, nous ne saurions passer sous silence ces chapiteaux des
bords de la Haute-Garonne qui ont une physionomie bien tranche, et qui,
en conservant  peu prs les masses du chapiteau corinthien, subdivisent
les grandes feuilles en gracieux fleurons s'enroulant les uns prs des
autres comme une sorte de damasquinage. L'glise de Saint-Sernin de
Toulouse en fournit de beaux chantillons excuts avec une rare
perfection.

Voici (18) un de ces chapiteaux. Dans le mme monument, il en est
d'autres qui ne donnent que l'pannelage de cette riche ornementation;
quelques-uns, poss sur les colonnes monocylindriques du sanctuaire,
sont des copies assez fidles de chapiteaux romains, copies dans
lesquelles cependant on trouve un style, un got et une puret
d'excution, qui rendent ces sculptures suprieures aux chapiteaux des
bas-temps.

Il est un fait que nous devons signaler, car il est particulier 
l'glise de Saint-Sernin ainsi qu' certaines glises mridionales du
XIIe sicle, c'est qu' l'intrieur de ces difices les chapiteaux sont
seulement dcors de feuillages, sauf de rares exceptions, tandis que
ceux qui dcorent les portails  l'extrieur sont presque tous couverts
de figures lgendaires, symboliques, ou d'animaux bizarres. Les colonnes
du portail s'ouvrant  l'extrmit du transsept sud de l'glise de
Saint-Sernin sont surmontes de chapiteaux sur lesquels on a figur la
personnification des vices et leur punition. Le portail de la nef, du
mme ct, reproduit, sur ses chapiteaux, l'Annonciation, la Visitation,
le massacre des Innocents, etc. Cette mthode de figurer des scnes de
l'Ancien et du Nouveau Testament sur les chapiteaux des portails est
gnralement adopte, au XIIe sicle, non-seulement dans le Midi, mais
encore dans quelques-unes de nos glises du Nord. Le portail royal de la
cathdrale de Chartres, par exemple, dveloppe sur ses chapiteaux une
srie de scnes sacres qui se suivent et forment comme une frise
pourtournant les ressauts produits par la disposition des colonnes en
retraite les unes sur les autres.

Mais c'est dans les clotres surtout que les chapiteaux sont, au XIIe
sicle, couverts de scnes empruntes  l'histoire sacre ou aux
lgendes des saints. Les clotres de Saint-Trophyme d'Arles, de Moissac,
d'Elne, sont particulirement riches en reprsentations de ce genre,
ainsi que les admirables clotres, dtruits aujourd'hui, des glises de
Toulouse et d'Avignon. Les muses de ces villes renferment encore
quelques-uns de ces fragments qui sont de la plus grande beaut et d'une
finesse d'excution incomparable. Les chapiteaux des clotres romans
sont presque toujours doubles, les colonnes supportant les arcatures des
galeries tant jumelles; et, dans ce cas, ces chapiteaux ne sont souvent
qu'une frise sculpte supporte par un rang de feuilles au-dessus de
chacune des astragales. Quelques-uns des chapiteaux dposs dans le
muse de Toulouse et provenant, dit-on, du clotre de Saint-Sernin (XIIe
sicle), sont ainsi composs.

Nous donnons (19) une copie de l'un d'eux. Il reprsente une chasse 
l'ours au milieu d'enroulements d'un got exquis. L'ours est
remarquablement imit, contrairement aux habitudes des sculpteurs du
XIIe sicle, qui donnaient presque toujours  leurs animaux une forme
conventionnelle; on voit que le voisinage des Pyrnes a permis 
l'artiste de prendre la nature sur le fait. Quant aux chapiteaux du
clotre de Moissac, ils reprsentent des scnes diverses, dont les
figurines sont sculptes avec la plus grande dlicatesse, ou des
ornements dans le genre de ceux du chapiteau de Saint-Sernin (fig. 18).

Mais, dans ces provinces mridionales, l'cole des sculpteurs qui
taient arrivs, au XIIe sicle,  une si rare habilet, s'teint
pendant les guerres des Albigeois, et il nous faut retourner vers le
Nord pour trouver la transition entre le chapiteau roman et le chapiteau
appartenant au style ogival. Cette transformation suit pas  pas celle
de l'architecture; elle est,  cause de cela mme, fort intressante 
tudier. Dans les provinces septentrionales, et particulirement dans le
domaine royal, la sculpture avait atteint, au XIIe sicle, une
perfection d'excution qui ne le cde gure aux coles mridionales.
Toutefois, dans les chapiteaux de cette poque et appartenant aux
difices de ces contres, les figures sont rares, l'ornementation,
compose de feuillages ou d'enroulements, domine. L'influence du
chapiteau corinthien antique se fait souvent sentir, mais elle est dj
soumise  des formes particulires; c'est plutt un souvenir qu'une
imitation. L'artiste adopte un galbe, certaines dispositions des masses
qui lui appartiennent; il ne ttonne plus, il a trouv un type auquel il
se soumettra de plus en plus jusqu'au moment o il abandonnera
compltement les dernires traces de l'art romain. La transition entre
le chapiteau roman plus ou moins fidlement inspir de la tradition
antique, et le chapiteau appartenant  l'art ogival, peut tre observe
dans un assez grand nombre d'difices construits pendant la premire
moiti du XIIe sicle.

Nous prendrons un exemple, entre beaucoup d'autres analogues, dans
l'glise de Sainte-Madeleine de Chteaudun (20). Les piliers de la nef
de cette glise (ct nord) sont cantonns de colonnes engages de
diamtres diffrents; cependant tous les chapiteaux pris dans la mme
assise sont de la mme hauteur, qu'ils appartiennent aux grosses ou
minces colonnes. La corbeille du chapiteau de la colonne mince s'entoure
de feuilles peu recourbes  leur extrmit, tandis que dj le
chapiteau de la grosse colonne retourne vigoureusement les bouts de ses
feuilles de faon  former,  chaque extrmit, une masse assez
volumineuse pour accrocher la lumire et faire prvaloir ainsi, au
milieu du groupe de feuillages, certaines masses fortement accentues.
C'est, en effet, dans les gros chapiteaux que l'on voit se dvelopper
d'abord ces extrmits de feuilles qui peu  peu prennent une grande
importance, jusqu' figurer ces volumineux bourgeons, ces paquets de
folioles que l'on dsigne aujourd'hui sous le nom de _crochets_.

Les puissants tailloirs carrs des chapiteaux romans, encore conservs
dans l'architecture du XIIe sicle, supportant des sommiers d'arcs dont
le lit tait lui-mme inscrit dans des angles droits, obligeaient les
sculpteurs  donner aux angles du chapiteau une grande rsistance pour
ne pas tre briss sous la charge. Ces retroussis de feuilles, non point
vids comme les volutes du chapiteau corinthien antique qui n'ont rien
 porter, mais pleins, formaient comme une console, un encorbellement
ncessaire  la solidit. C'est pourquoi nous voyons ces retroussis
adopts d'abord dans les gros chapiteaux portant les arcs principaux,
tandis qu'ils ne paraissent pas ncessaires dans les chapiteaux plus
grles qui n'ont que des arcs ogives  soutenir.  plus forte raison
donnait-on aux angles des chapiteaux des colonnes isoles, portant de
trs-lourdes charges et rpartissant cette charge sur un ft assez mince
comparativement, un trs-grand dveloppement.

Cela est bien accus dans les chapiteaux des colonnes monocylindriques
du tour du choeur de l'glise de Saint-Denis, quoique l encore on sente
l'influence de la sculpture romane. Le dveloppement est complet dans
les chapiteaux du sanctuaire de l'glise de Saint-Leu d'Esserent (21).

Nous n'avons pas besoin de faire ressortir les belles qualits de cette
dernire sculpture, qui runit au plus haut degr la finesse  la
fermet. Dans cet exemple, nulle confusion, pas de ttonnements. Les
angles de l'pais tailloir sont puissamment soutenus par les gros
crochets, composs avec un art infini; entre eux on voit paratre la
corbeille circulaire qui fait le fond du chapiteau; des ttes d'animaux
sortant  la runion des larges feuilles dcoupes occupent et dcorent
la partie moyenne. Les feuilles, afin de prsenter  l'oeil une masse
plus ferme, sont cernes par deux nerfs qui servent de tige au crochet
d'angle, en s'enroulant sur eux-mmes.

Pour tout artiste de got, c'est l, quelle que soit l'cole  laquelle
il appartienne, une oeuvre digne de servir d'exemple, autant par la
manire dont elle est compose que par son excution,  la fois sobre,
fine et monumentale.

La rvolution qui s'opre dans la forme et les dtails des chapiteaux,
vers la fin du XIIe sicle, arrive promptement, dans le domaine royal et
les provinces environnantes,  son entier dveloppement, comme nous le
verrons tout  l'heure; elle se fait moins rapidement en Bourgogne.
L'influence romane persiste plus longtemps. Dans les provinces de l'Est,
sur les bords du Rhin et de la Moselle, le chapiteau roman se dcore de
dtails plus dlicats, mais conserve sa forme primitive. Le chapiteau
roman rhnan est bien connu; c'est une portion de sphre pose sur
l'astragale et pntre par un cube.

La fig. 22 nous dispensera de plus longues explications au sujet de
cette forme singulire que l'on rencontre dans presque toute
l'Allemagne, et dont on trouve la trace dans certains difices du Xe
sicle, du nord-est de l'Italie et en Lombardie. Ces chapiteaux ont
leurs faces plates dcores souvent, soit par des peintures, soit par
des ornements dlis, dcoups, peu saillants, comme une sorte de
gravure.

Au XIIe sicle, lorsque tous les profils de l'architecture prirent plus
de finesse, la forme cubique de ces chapiteaux dut paratre grossire;
on divisa donc les gros chapiteaux en quatre portions de sphres se
pntrant et pntres ensemble par un cube, ainsi que l'indique la fig.
23; puis on orna chacune de ces parties qui formaient comme un groupe de
quatre chapiteaux runis.

La nef de l'glise de Rosheim prs Strasbourg, qui date du XIIe sicle,
nous donne un bel exemple de ces sortes de chapiteaux (24). On voit que
l'ornementation n'est qu'accessoire dans les chapiteaux rhnans; ce
n'est gure qu'une gravure  peine modele qui ne modifie pas le galbe
gomtrique du sommet de la colonne; on sent l l'influence byzantine,
car si l'on veut examiner les chapiteaux de Saint-Vital de Ravenne et de
Saint-Marc de Venise, on reconnatra que dans ces difices la plupart
des chapiteaux, appartenant aux constructions primitives, ne sont
dcors que par des sculptures trs-plates, dcoupes, ou mme
quelquefois, comme dans le bas-ct nord de cette dernire glise, par
des incrustations de couleur. Quelle que soit la beaut de travail de
ces sculptures, la forme romane, mme  la fin du XIIIe sicle, reste
matresse; il ne semble pas que cet art puisse se transformer.

L'architecture comme la sculpture romane du Rhin ne peuvent se
dbarrasser de leurs langes carlovingiennes; elles tournent dans le mme
cercle jusqu'au moment o les arts franais imports viennent prendre
leur place. Cette immobilit ou ce respect pour les traditions, si l'on
veut, existent, quoique avec moins de force, en Normandie. La forme du
chapiteau normand roman persiste, sans modification sensible dans les
masses, jusqu'au moment o le style franais fait invasion dans cette
province lors de la conqute de Philippe-Auguste. Le chapiteau cubique
simple ou divis se rencontre aussi dans cette province; il est souvent
dcor de peintures, comme on peut le voir encore dans l'glise de
Saint-Georges de Boscherville et dans celle de l'abbaye de Jumiges.
Nous retrouvons mme ces chapiteaux dans des parties carlovingiennes des
glises franaises de l'Est. La crypte de l'glise Saint-Lger de
Soissons contient encore un chapiteau cubique peint, fort remarquable,
qui parat dater du Xe sicle. Nous en donnons une copie (25). Les
ornements sont blancs sur fond jaune ocre.

La pntration du cube dans la sphre est trace par une lgre entaille
double, ainsi que l'indique le profil fait sur l'axe A B, ce qui donne 
ce chapiteau une physionomie particulire. Ce n'est pas l le pur
chapiteau rhnan.

De tous ces divers styles romans, dont la varit est infinie et dont
nous n'avons pu que tracer les caractres les plus saillants, un seul
arrive  une transformation  la fin du XIIe sicle; c'est le style
franais proprement dit, car les chapiteaux suivaient naturellement les
progrs de l'architecture (voy. ARCHITECTURE, CATHDRALE). Les autres se
tranent sur des traces vieillies, se perdent, ou tombent dans des
raffinements purils. Nous allons donc pouvoir suivre pas  pas les
transformations successives du chapiteau franais, sans plus faire
d'excursions, comme dans la premire partie de cet article.

Ainsi que nous l'avons fait voir, il avait toujours exist une
diffrence marque dans la composition des chapiteaux romans appartenant
 des colonnes isoles monocylindriques d'un diamtre assez fort par
consquent, et des chapiteaux de colonnettes et colonnes engages.
Toutefois, cette diffrence est plutt le rsultat d'un instinct naturel
d'artiste que d'un systme arrt. En abandonnant la tradition romane
pour entrer dans l're ogivale inaugure,  la fin du XIIe sicle, dans
les provinces du domaine royal, de la Champagne, de la Picardie et de la
Bourgogne, la composition des chapiteaux se soumet  un mode fixe; elle
devient logique comme le principe gnral de l'architecture. Ce sera
dornavant le _sommier_ des arcs support par le chapiteau qui
commandera la forme du tailloir; ce sera la forme du tailloir qui
commandera la composition du chapiteau. Notons encore une fois ce fait,
sur lequel nous reviendrons souvent, et dont nous ne saurions trop faire
ressortir l'importance: dans l'architecture ogivale, c'est la vote et
ses divers arcs qui imposent aux membres infrieurs de l'architecture,
aux supports, leur nombre, leur place et leur forme jusque dans les
moindres dtails.

 la fin du XIIe sicle, le chapiteau devient, comme tous les membres
nombreux de l'architecture, un moyen de construction; il est comme une
expansion intelligente de la pile; il prend ses fonctions de support au
srieux.

Dans l'le de France on avait,  la fin du XIIe sicle, adopt
frquemment la colonne monocylindrique comme pile, non-seulement autour
des sanctuaires, mais aussi dans les nefs, peut-tre parce que cette
forme est celle qui prend le moins d'espace, gne moins que toute autre
la circulation, et dmasque le mieux les diverses parties intrieures
d'un difice. Mais la colonne cylindrique d'une nef devait porter: 1
deux archivoltes de traves, 2 l'arc doubleau et les deux arcs ogives
du collatral, 3 le faisceau de colonnettes montant jusqu'aux
naissances des grandes votes. Ces membres compliqus, se pntrant,
ayant chacun leur fonction, demandaient une assiette large, sur laquelle
ils devaient s'asseoir, et qui ne pouvait se renfermer dans la section
horizontale d'un cylindre, dans un cercle, ni mme dans le carr qui
aurait inscrit ce cercle.

 la cathdrale de Paris, par exemple, dont le choeur et la nef sont
ports sur des colonnes monocylindriques, la section de la colonne tant
un cercle dont le centre est en A (26), les lits de sommiers des
archivoltes tracent la projection horizontale B; ceux de l'arc doubleau
du bas-ct et des deux arcs ogives, les projections C, D D; et, enfin,
les bases des faisceaux de colonnettes montant jusqu'aux grandes votes,
la projection horizontale E. Qu'ont fait les constructeurs? Ils ont
trac simplement le tailloir du chapiteau suivant le carr F G H I qui
inscrit tous les lits de ces divers membres, et se sont contents
d'abattre ses angles pour viter des aiguits dsagrables, lorsque l'on
regarde le chapiteau paralllement  ses diagonales. Mais ce tailloir
n'inscrit pas exactement les traces donnes, sur plan horizontal, par le
lit des sommiers et bases des colonnettes; il reste deux surfaces K
inutiles; on ne tarda pas  les viter.

Avant de passer outre, nous faisons voir (27) l'lvation de ces
chapiteaux des gros piliers cylindriques de la cathdrale de Paris, du
ct de la nef. Les bancs de beau cliquart dont sont composs ces piles
et leurs chapiteaux sont bas d'assises et ne portent gure plus de 0,40
c.  0,45 c. de hauteur. Force tait donc, pour donner aux chapiteaux
une proportion convenable par rapport au diamtre de la colonne, de les
sculpter dans deux assises. Notre fig. 27 montre comment l'ornementation
de ces chapiteaux concorde avec la hauteur des assises, et comment on a
pu raccorder les deux tambours des chapiteaux trs-facilement,
quoiqu'ils aient t sculpts avant la pose[382]. Les chapiteaux des piles
du choeur, sculpts et poss quelques annes avant ceux de la nef,
prsentent les mmes dispositions d'ensemble; seulement leurs crochets
d'angles sont plus forts, plus larges, les feuilles plus grasses et
moins dcoupes. Il est, du reste, une observation  faire au sujet des
chapiteaux du choeur de Notre-Dame de Paris, que nous ne devons pas
omettre, c'est que les chapiteaux des colonnettes isoles de la galerie
du premier tage paraissent d'un travail plus ancien que les chapiteaux
des grosses piles cylindriques du rez-de-chausse. Ils ont d tous
cependant tre taills en mme temps, et s'il y a quelques annes de
diffrence entre leur sculpture, videmment ceux du triforium sont
postrieurs  ceux du rez-de-chausse. Mais,  cette poque de
transition, encore rapproche de la priode romane, il n'est pas rare de
rencontrer de ces sortes d'anachronismes en sculpture. Noyon, Senlis
nous en offrent des exemples. Cela tenait  ce que l'on employait en
mme temps, pour sculpter les nombreux chapiteaux de ces grands
monuments, des artistes d'ge diffrent; les uns appartenaient encore 
la vieille cole romane, d'autres plus jeunes suivaient les nouveaux
errements. Or, comme en France on a toujours t enclin  prfrer la
nouveaut aux traditions, on confiait les sculptures les plus en vue,
les plus importantes, aux artistes appartenant  la nouvelle cole, et
les oeuvres des vieux sculpteurs taient relgues dans les parties des
difices le moins en vue. Les corporations laques d'artisans ou
d'artistes qui,  la fin du XIIe sicle, taient  l'origine de leur
puissance, avaient cette intelligence des corps qui s'organisent dans le
but de produire et de progresser; elles ne cherchaient pas  monopoliser
les oeuvres d'art entre les mains de quelques hommes dans un intrt
personnel; elles favorisaient, au contraire, les innovations, et les
patrons taient dbords et supplants par leurs apprentis devenus
rapidement plus hardis et plus habiles. Les corporations, pour tout dire
en un mot, taient des corps et non des coteries[383].

Dans le mme monument, la cathdrale de Paris, nous voyons les
chapiteaux des piles sparant les deux collatraux dj combins pour
recevoir exactement les retombes des diffrents arcs des votes. Mais
nous reviendrons tout  l'heure sur les fonctions si bien crites du
chapiteau appartenant  la priode ogivale.

Pour faire ressortir l'influence exerce par la nature des matriaux
employs, sur la sculpture des chapiteaux, nous prsenterons un exemple
tir du tour du choeur de la grande glise de Mantes, contemporaine du
choeur de Notre-Dame de Paris, et qui parat avoir t leve par les
mmes matres. Les murs du sanctuaire de l'glise de Mantes sont ports
sur des colonnes en grs qui n'ont pas plus de 0,50 c. de diamtre. Pour
rsister  la charge suprieure, les chapiteaux durent tre galement
sculpts dans un grs trs-rsistant, difficile  travailler et qu'il
et t dangereux de trop vider; ils devaient encore prsenter un
vasement considrable pour recevoir, sur le lit suprieur du tailloir,
le sommier de deux archivoltes, de deux arcs ogives, d'un arc doubleau,
et le dpart de la colonnette montant jusqu' la naissance des votes
hautes. Afin d'viter les brisures qui pouvaient se manifester aux
angles de ces chapiteaux trs-vass, il fallait que ces angles fussent
soutenus par la sculpture entourant la corbeille, que cette sculpture
formt comme un encorbellement reportant la charge d'un large sommier
sur un ft trs-mince. Les sculpteurs rsolurent exactement ce problme,
ainsi que le fait voir la fig. 28. A est l'arc doubleau du collatral.
La composition de ce chapiteau a cela d'trange que, sur quatre volutes
d'angles, deux se retournent dans un sens, deux dans l'autre, mais
toutes quatre sont fortement paules sous le retroussis. Cette mthode
avait dj t employe, quelques annes auparavant, autour du choeur de
l'glise de Saint-Denis, pour les chapiteaux des colonnes
monocylindriques qui datent de la construction de Suger, et qui portent
les cules des arcs-boutants reconstruits au XIIIe sicle. Il est donc
facile de reconnatre qu'au moment o l'architecture ogivale se
dveloppe, le chapiteau se soumet au systme de construction adopt, sa
fonction est ncessaire et sa forme se modle sur les membres des arcs
dont il doit porter la charge.

Si rapides que soient les transformations dans un art, il est certains
usages, certaines traditions qui persistent, dont on ne s'affranchit
qu'avec peine. Dj la section horizontale du pilier roman tait
abandonne depuis longtemps, le pilier ogival, dans les nefs, se
composait d'un cylindre cantonn de quatre colonnes, qu'autour des
sanctuaires on conservait encore la colonne monocylindrique, soit parce
que cette forme tait traditionnelle et que le clerg y tenait, soit
parce qu'elle dgageait mieux les bas-cts du choeur et permettait aux
fidles assembls autour du sanctuaire de mieux voir les crmonies,
soit enfin parce que les traves de rond-point tant plus troites que
les autres, on voulait donner une grande lgret apparente aux points
d'appui, et ne pas diminuer la largeur des vides (voy. PILE, PILIER).

Cependant le systme gnral de la construction des votes ogivales
franchement appliqu ne pouvait concorder avec la colonne
monocylindrique. L'esprit imprieusement logique des constructeurs
excluait les surfaces horizontales ne supportant rien, inutiles par
consquent, quelque peu tendues qu'elles fussent (voy. BASE).

Passer d'un lit de sommier tel que celui donn (29), par exemple,  un
cercle, en vitant les surfaces horizontales sur le tailloir du
chapiteau, devenait difficile; on pouvait bien inscrire le lit des
diffrents arcs C C', D D', E dans un octogone rgulier, et de l'octogone
rgulier passer au cercle, mais les trois colonnettes A B B', destines
 recevoir trois nerfs des votes hautes, sortaient avec leur base de
l'octogone; il fallait ajouter un appendice au tailloir pour les
soutenir, et cet appendice du tailloir devait tre lui-mme soutenu par
un ornement du chapiteau; de l des combinaisons que les architectes
faisaient concourir avec un art exquis  la dcoration de l'ensemble.

Le plan de tailloir et la trace de sommier, fig. 29, provenant du choeur
de la jolie glise de Smur en Auxois, donne, en lvation perspective,
la fig. 30[384]. On voit avec quel scrupule l'architecte a vit des
angles saillants prsentant des surfaces horizontales sans emploi,
comment il a su conduire l'oeil du ft cylindrique  la rencontre
complique des diffrents membres des votes et des colonnettes, de
manire  faire voir que ce chapiteau porte rellement et qu'il n'est
pas seulement une dcoration banale. Une fois le principe admis, il y a
dans ces combinaisons une sincrit et une grce bien loignes de notre
architecture moderne, dont la plupart des membres se superposent sans
qu'il soit possible de dire quelle est leur fonction, pourquoi ils
occupent une place plutt qu'une autre.

La pierre mise en oeuvre pour la construction des glises de Smur en
Auxois est, il faut le dire, fort rsistante; c'est un gros grs (pierre
de Pouillenay) qui, bien qu'il se taille assez facilement en sortant de
la carrire, acquiert la duret du granit.

L'assise du chapiteau reprsent fig. 30 n'a pas moins de 0,86 c. de
hauteur, non compris le tailloir pris dans une autre assise. Les
constructeurs n'avaient pas partout des matriaux de cette hauteur de
banc et de cette force. Alors, s'ils voulaient maintenir la colonne
monocylindrique dans les sanctuaires (comme ils l'ont fait plus tard
encore dans la Bourgogne), ils lui donnaient, comparativement au
sommier, un plus fort diamtre, et ils sculptaient le chapiteau dans
deux assises, ainsi qu'on peut le voir  la cathdrale d'Auxerre.

Cependant on ne tarda pas  s'affranchir de la difficult rsultant de
la retombe des membres des votes sur un chapiteau unique, et  oublier
ce dernier vestige des traditions romanes. Admettant dfinitivement,
vers 1225, que les votes devaient commander la section horizontale des
piliers, on cantonna les colonnes monocylindriques de deux ou de quatre
colonnes; cette nouvelle combinaison vint dranger l'ordonnance des
chapiteaux (voy. PILE, PILIER).

Un des premiers exemples de cette transformation se rencontre  l'entre
de la nef de la cathdrale de Paris; les premires traves de cette nef
sont d'une poque un peu postrieure aux suivantes (voy. CATHDRALE).
L'architecte, en laissant subsister au centre du groupe de colonnes le
gros pilier monocylindrique adopt dans le reste du monument, lui
conserva son chapiteau; seulement il l'interrompit au droit de chacune
des colonnes engages.

La fig. 31 rendra notre description plus claire. On voit en A la colonne
qui porte, comme un renfort ajout au pilier, les colonnettes montant
jusqu' la naissance des votes hautes; en B l'une des trois autres
colonnes qui portent les deux archivoltes et l'arc doubleau du
collatral; les arcs ogives posent sur les sections circulaires du
tailloir du gros chapiteau, laisses encore inutiles, en partie, du ct
de la nef. Si le gros chapiteau est form de deux assises, les trois
chapiteaux des colonnes engages B sont sculpts dans une seule.
L'instinct de l'artiste lui commandait cette diffrence de hauteur
donne  des chapiteaux de colonnes de diamtres diffrents. Quant  la
colonne engage A ne portant pas d'arc, mais un groupe de colonnettes,
elle n'a pas de chapiteaux. Ce fait indique bien clairement que l'on
n'admettait alors le chapiteau (comme dj pendant la priode romane)
que pour porter des arcs de votes, et servir de transition,
d'encorbellement, entre le sommier large de ces arcs et les fts minces
des colonnes.

Ce moyen transitoire trouv, les architectes ne purent manquer d'tre
choqus par ces dmanchements d'assises ornes, ce tailloir d'une forme
assez peu gracieuse et complique en plan. Ils cherchrent  concilier
l'effet d'unit donn par le chapiteau unique possdant un seul tailloir
avec les ncessits de proportions qui obligeaient d'avoir des hauteurs
de chapiteaux en rapport avec le diamtre des fts des colonnes runies.
Ils rsolurent ce problme avec beaucoup d'adresse dans la construction
des piliers latraux du choeur de la cathdrale d'Auxerre (1230
environ), ainsi que le fait voir la fig. 32. Les colonnes engages ne
viennent ici qu'pauler quatre des faces du tailloir octogone du
chapiteau de la grosse colonne centrale. L'astragale des petits
chapiteaux passe galement sur le gros, indique le lit; et au-dessous,
ce gros chapiteau, entre l'astragale fausse et sa vritable astragale,
prsente une sculpture plus simple, plus en rapport avec son diamtre.
L'ornementation de la partie suprieure du gros chapiteau participe,
comme chelle de celle des petits, tandis qu'elle lui appartient en
propre dans la partie infrieure o il reste seul visible. Ce n'est pas
l, il faut bien en convenir, l'effet du hasard ou d'une fantaisie
d'artiste, mais la consquence d'un principe qui cherche  devenir de
plus en plus absolu jusque dans les moindres dtails de la construction
et de la dcoration des difices.

Entre le chapiteau de Notre-Dame de Paris (fig. 31) et celui que nous
reprsentons ici (32), il y a un grand pas de fait vers l'unit
d'aspect; mais les quatre colonnes engages viennent encore couper le
gros chapiteau, et le dmanchement qui choque, dans la fig. 31, n'est
pas vit malgr le passage de l'astragale des petits chapiteaux sur la
corbeille du gros. On voulut tout concilier  Reims en construisant les
piliers de la cathdrale (1230  1240)[385].

Le gros chapiteau conservera son ordonnance propre au milieu des quatre
autres[386]. Ceux-ci prirent toute la hauteur du gros chapiteau en deux
assises; mais une seconde astragale vint les diviser  mi-hauteur (33).

On remarquera, en outre, dans les chapiteaux de la nef de la cathdrale
de Reims, la forme des tailloirs; celui du gros chapiteau est un carr
pos diagonalement, ceux des petits chapiteaux sont octogones; ils sont
combins de manire  circonscrire exactement la trace du lit du sommier
des arcs et des bases des cinq colonnettes montant jusqu' la naissance
des grandes votes, ainsi que le dmontre la section horizontale (34).
La ligne ponctue indique le pilier; en A, B B, C C sont les cinq
colonnettes qui, posant sur un des quatre chapiteaux octogones, portent
le gros arc doubleau, les deux arcs ogives et les deux formerets des
votes hautes; en D D les traces des sommiers des archivoltes sur
lesquels reposent les coinons entre les piles, le triforium et les
grandes fentres suprieures; en E E les deux arcs ogives des votes des
bas-cts; en F l'arc doubleau de ces mmes votes; Le tailloir du
chapiteau principal avait ses deux diagonales G H, I K parallles et
perpendiculaires  l'axe de la nef, ce qui tait motiv par la trace du
sommier de tous les arcs. On arrivait ainsi successivement  prendre le
lit infrieur du sommier comme gnrateur du tailloir du chapiteau. Ce
que l'on ne saurait trop remarquer dans la structure de la cathdrale de
Reims, c'est la mthode, la rgularit de toutes les parties. Le trac
de ces sommiers d'arcs est trs-savant, et nous avons l'occasion d'y
revenir aux mots CONSTRUCTION, SOMMIER, VOTE.

Il nous suffira de faire observer ici que la disposition du groupe de
chapiteaux, n'ayant pour eux tous qu'un seul tailloir, se soumettant
dj au nombre des arcs principaux et  leur section, est un
acheminement vers les chapiteaux isols appartenant  chaque colonne. La
transition est encore plus sensible dans la disposition des chapiteaux
du tour du choeur de la cathdrale d'Amiens (1240 environ). Leurs
tailloirs prennent des formes rectangulaires qui, non-seulement se
modlent exactement sur la trace du lit infrieur du sommier, mais
encore accusent chacun des arcs des votes. Ainsi (35): soit la ligne
ponctue la section horizontale du pilier; en A est la colonnette qui
monte jusqu'aux votes hautes, le tailloir ne fait que la pourtourner
comme une bague sans chapiteau; en B les archivoltes et leurs doubles
claveaux C; en D l'arc doubleau du collatral, et en E les arcs ogives.
On voit que chacun de ces arcs porte sur une portion du tailloir qui lui
appartient en propre; ce n'est plus un tailloir commun pour plusieurs
arcs. En lvation perspective du ct du collatral, ces chapiteaux
affectent la disposition donne par la fig. 36. Si la naissance du
chapiteau est compose comme celle des chapiteaux des piliers du choeur
de la cathdrale d'Auxerre, son tailloir se dcoupe, se spare en autant
de membres qu'il y a d'arcs. Il n'y a encore que quatre chapiteaux, un
gros et trois plus petits et il y a dj six tailloirs. Du moment que
les architectes se laissaient ainsi entraner par une suite de
raisonnements, la pente tait irrsistible. Les arcs des votes ( cause
de cette sorte d'horreur que les matres avaient pour les surfaces
horizontales inoccupes), en forant de subdiviser le tailloir du
chapiteau, influrent bientt sur les piles. Ds 1250, on donnait dj
aux piles autant de colonnes qu'il y avait d'arcs, et par suite autant
de chapiteaux; on arriva  donner aux piles autant de membres que les
arcs avaient de nerfs, et les chapiteaux perdirent alors leur vritable
fonction de support, d'encorbellement, pour ne plus devenir que des
bagues ornes, mettant une assise de sparation entre les lignes
verticales des piles et les naissances des arcs. Puis enfin, comprenant
que les chapiteaux n'avaient plus de raisons d'exister, les matres les
supprimrent compltement, et les arcs, avec toutes leurs moulures,
vinrent descendre jusque sur les bases des piliers. C'est ainsi que par
l'observation rigoureuse d'un principe on tombe du vrai dans l'absurde,
par l'excs mme de la vrit; car la vrit (dans les arts du moins) a
ses excs.

On est fond  soutenir que l'art ogival,  son dclin, aboutit  des
recherches ridicules; quand on le considre isolment, de 1400  1500,
il est impossible, en effet, de deviner son origine et de prdire
jusqu' quelles extravagances il pourra s'abaisser; mais si l'on suit
pas  pas les transformations par lesquelles il passe, de sa naissance 
sa dcrpitude, on est forc de reconnatre que l'excs n'est, chez lui,
que l'exagration d'un principe juste bas dans l'origine sur
l'application du vrai absolu, trop absolu puisqu'il a conduit par une
pente rapide  de tels rsultats. Le got peut seul, dans les arts,
comme en toute chose, opposer une barrire  l'exagration, mme dans
l'application du vrai; mais le got ne peut exister dans une socit
qui, ayant rompu avec les traditions, se trouve  l'tat d'enfantement
perptuel; le got n'est alors qu'un sens individuel propre  chaque
artiste, il n'existe pas  l'tat de doctrine. L'architecture de la fin
du XIIe sicle prend sa source dans la raison des artistes; ceux-ci ne
font que poser des principes matriels trangers aux principes admis
jusqu'alors; la forme, si belle qu'ils l'aient trouve, n'est qu'un
moyen, qu'une enveloppe soumise aux calculs de l'esprit. Une fois
engags dans cette voie, les artistes qui suivent ne cherchent qu' la
pousser plus avant; entrans par une succession de lois qui se
dduisent fatalement comme des problmes de gomtrie, ne possdant pas
ce temprament de l'esprit qu'on appelle le got, ils ne peuvent revenir
en arrire ni mme s'arrter, et ils tendent si loin leurs
raisonnements qu'ils perdent de vue le point de dpart. C'est toujours
la mme voie parcourue dans le mme sens; mais elle va si avant, que
ceux qui sont forcs de la suivre ne savent o elle les conduira. Les
arts antiques conservent un talon auquel ils peuvent recourir, car pour
eux la forme domine le raisonnement; les arts du moyen ge n'ont d'autre
guide qu'un principe abstrait auquel ils soumettent la forme; cela nous
explique comment, dans un espace de temps trs-court, des raisonnements
justes, le savoir, l'exprience, peuvent aboutir  l'absurde, si une
socit n'est pas rgle par le got (voy. GOT).

On voudra bien nous pardonner cette digression  propos de chapiteaux;
mais c'est que, dans l'architecture ogivale, ce membre est d'une grande
importance; il est comme la mesure servant  reconnatre les doses de
science et d'art qui entrent dans les combinaisons architectoniques; il
permet de prciser les dates, de constater l'influence de telle cole,
ou mme de tel monument; il est comme la pierre de touche de
l'intelligence des constructeurs, car, jusque vers le milieu du XIIIe
sicle, le chapiteau est non-seulement un support, mais aussi le point
sur lequel s'quilibrent et se neutralisent les pressions et pousses
des constructions ogivales (voy. CONSTRUCTION).

L'histoire que nous avons trace, de la transition entre le chapiteau
roman et le chapiteau appartenant dfinitivement  l're ogivale, devait
tre trop succincte pour que nous n'ayons pas t forcs de ngliger de
nombreux dtails. Du jour o chaque colonne ou colonnette porte son
chapiteau propre, ce n'est plus qu'une question de dcoration. Mais
cette question a sa valeur, et nous devons la traiter. Elle ne peut
cependant tre spare de la forme et des dispositions donnes aux
tailloirs.

Vers le milieu du XIIIe sicle, lorsque, dans l'le de France, la
Champagne et la Picardie, les architectes s'efforaient de tracer les
tailloirs des chapiteaux suivant des figures qui inscrivaient
mthodiquement les lits des sommiers des arcs, en Normandie on tranchait
brusquement la difficult; au lieu de formes anguleuses, on donnait aux
tailloirs la figure d'un cercle sur lequel venaient s'asseoir les arcs
avec leurs divers membres. L'architecture en Normandie et en Angleterre
a cela de particulier,  cette poque, qu'elle emploie des moyens que
nous pourrions appeler mcaniques dans l'excution des dtails. Ainsi se
rvlait dj l'esprit pratique de ce peuple plus industrieux que
raisonneur. Cette observation s'applique galement  la sculpture qui,
en Angleterre et en Normandie,  partir du XIIIe sicle devient d'une
monotonie insupportable; on y sent le travail manuel, mais point
l'empreinte de l'imagination de l'artiste. Nous reviendrons sur ce fait.

Les raisons qui font donner au chapiteau telle ou telle forme, qui
l'influent sur le trac du tailloir tant connues d'une faon sommaire,
on remarquera que, pendant la seconde moiti du XIIe sicle,
l'ornementation tend de plus en plus  prendre une fonction utile. Les
retroussis ou crochets qui sont destins  soutenir les angles du
tailloir deviennent plus volumineux, plus solidement greffs sur la
corbeille (voy. fig. 21); cependant la saillie de ces crochets ne
dpasse pas l'angle du carr du tailloir tenant au chapiteau:
c'est--dire que A tant le sommet de l'angle de la tablette du tailloir
tenant au chapiteau, le crochet sera pris dans l'pannelage B C D E
(37). On ne trouve que bien peu d'exceptions  cette rgle jusqu'au
moment o les tailloirs commencent  tre tracs sur des polygones, vers
1230. Au contraire,  partir de ce moment, les crochets dbordent plus
ou moins les angles de la tablette suprieure du chapiteau, et il est
certaines provinces, par exemple, o ils sortent de sa corbeille comme
des vgtations vigoureuses, pour s'panouir en dehors de l'aplomb des
moulures les plus saillantes des tailloirs.

Cette premire observation faite sur le plus ou le moins d'tendue que
prend la sculpture dans les chapiteaux, il en est une autre, non moins
importante, c'est celle relative au caractre mme de cette sculpture.
Pendant la priode romane, la dcoration des chapiteaux suit des
traditions, rpte ou arrange certains ornements pris soit 
l'antiquit, soit aux meubles, aux bijoux, aux toffes venus de
Lombardie ou d'Orient, tout en s'appropriant ces ornements et leur
donnant une allure franaise, bourguignonne, normande, champenoise,
poitevine, etc.; cependant on voit bien qu'il y a l l'interprtation
d'un autre art. Ce sont des plantes acclimates, modifies par la
culture locale, mais ce ne sont pas des plantes indignes.

Vers la fin du XIIe sicle, c'est tout autre chose; une nouvelle plante
nat sur le sol mme et finit par touffer celle qui tait exotique. On
voit, vers le milieu du XIIe sicle, percer autour de la corbeille du
chapiteau certains bourgeons peu dvelopps d'abord, qui se mlent aux
entrelacs romans,  leurs feuilles,  leurs animaux fantastiques. Peu 
peu ces bourgeons s'tendent, ils s'ouvrent en folioles grasses, encore
molles de duvet; les tiges charnues, tendres, ont cette apparence
vigoureuse des jeunes pousses. Mais dj cette premire vgtation a
expuls les enroulements perls et la feuille anguleuse, dcoupe, du
commencement du XIIe sicle; elle est luxuriante, quoique encore
chiffonne et replie sur elle-mme comme le sont les premires feuilles
qui crvent leur enveloppe. Entre ces feuilles replies, on aperoit les
boutons des fleurs. Dj les tiges deviennent plus nerves, elles
accusent des angles dans leur section. Mais, chose singulire, il ne
faut pas croire que cette floraison de l'ornementation des chapiteaux,
au commencement du XIIIe sicle, imite la floraison de telle ou telle
plante; non, c'est une sorte de flore de convention qui ressemble  la
flore naturelle et procde comme elle, mais  laquelle on ne pourrait
donner un nom d'espce.

Les beaux exemples de ce printemps de la sculpture franaise d'ornement
sont innombrables; nous en choisirons un parmi les chapiteaux si
remarquablement excuts du choeur de l'glise abbatiale de Vzelay
(38).

Malheureusement la gravure ne peut donner l'ide de l'extrme finesse de
model de ces feuilles replies, qui ont toute la grasse souplesse et la
puret de contours des bourgeons qui s'panouissent.

Jamais la sculpture d'ornement n'avait atteint ce degr de perfection
dans l'excution, avec une entente aussi complte de l'effet des masses.
En Bourgogne et dans le Nivernais, ce commencement de vgtation est
abondant; puissant; il se dveloppe dans le mme sens. Dans l'Ie de
France, et en Champagne surtout, il est plus dlicat; la plante est
moins vigoureuse, son dveloppement est aussi plus maigre. Ces
observations pourront paratre tranges; elles sont cependant tablies
sur des faits tellement nombreux, que chacun peut vrifier dans tous les
monuments de la priode ogivale, qu'on ne saurait en contester la
ralit (voy. FLORE).

Mais en mme temps que se dveloppait cette sorte de vgtation de
pierre, l'esprit des matres, comme nous l'avons vu, ne restait pas
inactif. La corbeille[387] du chapiteau roman tait forme par la
pntration d'un cne dans un cube. En voulant donner plus de souplesse
 la sculpture, et plus de grce au chapiteau, on avait successivement,
pendant la seconde moiti du XIIe sicle, supprim le cube et creus le
cne. Mais le solide qui servait de transition entre le cylindre de la
colonne et le carr du tailloir ne pouvait tre gomtriquement trac;
c'tait un solide dont la forme n'tait pas dfinie d'une faon
rigoureuse, et qu'on laissait  chaque sculpteur la facult de tailler 
son gr. Il en rsultait que les chapiteaux analogues d'un mme difice
prsentaient souvent des galbes trs-diffrents. Cela ne devait point
satisfaire les architectes du XIIIe sicle, qui tendaient chaque jour
davantage  ne rien laisser au hasard et qui procdaient mthodiquement.
On arriva donc  adopter pour les chapiteaux une corbeille indpendante
du tailloir, et ne venant plus s'y relier tant bien que mal, comme on le
voit dans la fig. 38, par des surfaces gauches. En cela, on se
rapprochait de l'ordonnance du chapiteau corinthien antique. Mais, dans
le chapiteau corinthien antique, le diamtre suprieur de la corbeille
n'excde pas les cts curvilignes du tailloir, et le tailloir n'est
qu'une tablette horizontale par dessous, dont les angles saillants ne
sont soutenus que par les volutes  jour qui terminent les caulicoles.
Cela n'avait nul inconvnient, parce que les angles du chapiteau
corinthien antique n'avaient rien  porter, et qu'on ne craignait pas,
par consquent, qu'une charge suprieure les ft casser. Mais toute
autre est la fonction du chapiteau du XIIIe sicle; les angles de son
tailloir sont utiles, ils reoivent la charge considrable des sommiers
des arcs; il tait donc important de leur donner la plus grande
solidit.

Nous avons vu qu' Saint-Leu d'Esserent (voy. fig. 21), ds les
dernires annes du XIIe sicle, on avait adopt une corbeille
circulaire dont le bord suprieur n'excdait pas les cts du tailloir,
et que les angles en porte--faux de ce tailloir n'taient supports que
par des crochets auxquels on avait d ( cause de ce porte--faux)
donner un volume exagr. Lorsqu'on voulut que les chapiteaux prissent
un galbe plus lgant, une apparence moins crase, et qu'on sculpta des
crochets d'angles plus fins, il fallut suppler au manque de force qui
en tait la consquence par un plus grand dveloppement donn  la
corbeille; on traa donc le bord suprieur de celle-ci de faon  le
faire dborder les cts du carr du tailloir, ainsi que l'indique la
fig. 39. Il ne restait plus alors en porte--faux que les petits
triangles A facilement soutenus par les crochets d'angles.

Ces petits triangles mme ne furent pas laisss plats, mais vinrent
pntrer le revers des crochets d'angles et le bord suprieur de la
corbeille par un biseau qui vita toute surface horizontale, toute
maigreur, tout porte--faux si minime qu'il ft. Le trac B explique cet
arrangement de l'angle du tailloir sur le crochet destin  le
supporter. On conviendra que si le hasard a seul inspir les architectes
du XIIIe sicle, ainsi qu'on l'a quelquefois, prtendu, ceux-ci ont eu
un rare bonheur; le hasard et t cette fois bien prvoyant et subtil.
Ces transformations, ces perfectionnements s'enchanent si rapidement,
qu'il faut une grande attention pour en suivre toutes les phases. La
corbeille dbordant les cts du tailloir carr restait fort en vue; on
dcora son bord suprieur par un profil simple (40), ou mme quelquefois
par un profil orn de sculpture (41).

En Bourgogne, les tailloirs des chapiteaux sont trs-dvelopps par
rapport au diamtre de la colonne, parce que dans cette contre la
pierre, tant forte, permettait de mettre en oeuvre des colonnes minces
comparativement aux sommiers qu'elles avaient  supporter; aussi la
corbeille s'vase-t-elle d'autant plus que le tailloir prend plus
d'importance. En Champagne et en Picardie, au contraire, o la pierre
n'a pas une trs-grande rsistance, les chapiteaux ne portent pas une
grande saillie, et leurs corbeilles, par consquent, ne sont pas
trs-vases; les crochets se serrent contre elle et ne se projettent
que peu en dehors de son bord suprieur.

Pendant que se produisaient ces diverses modifications dans la forme et
la dcoration des chapiteaux, les archivoltes, arcs doubleaux et arcs
ogives changeaient leurs profils; au lieu d'tre pris dans un pannelage
rectangulaire dont les faces taient parallles aux faces des tailloirs
carrs, on commenait  les tailler suivant un pannelage  pans abattus
ou anguleux. Les cornes du tailloir carr excdaient alors inutilement
les lits infrieurs des sommiers des arcs; on les abattit et on donna 
ces tailloirs des formes polygonales, ou on les posa diagonalement. La
corbeille alors n'eut plus besoin de prendre autant d'vasement; son
bord suprieur fut seulement assez saillant pour inscrire  peu prs
exactement les angles du polygone du tailloir, ainsi que l'indique la
fig. 42. Cependant on n'adopta pas sans transition le tailloir polygonal
pour les chapiteaux. On commena par abattre les cornes du tailloir
carr, de manire  former un octogone  quatre grands et quatre petits
cts, et l'on maintint seulement quatre crochets sous les petits cts
de l'octogone; pour meubler la partie moyenne de la corbeille, on posa
un rang infrieur de feuilles ou crochets issant entre les tiges des
crochets suprieurs  l'aplomb des quatre grandes faces du tailloir
octogonal.

Le chapiteau que voici (43), l'un de ceux qui supportent les votes du
rfectoire de Saint-Martin-des-Champs  Paris (1220 environ), explique
ce premier pas vers le chapiteau  tailloir octogonal du milieu du XIIIe
sicle. La transition est vidente dans les exemples tirs de
Saint-Martin-des-Champs; quelques-uns ont dj des corbeilles  bord
suprieur moulur, comme l'indique la fig. 40; d'autres, comme celui
donn fig. 43, ont aussi une corbeille, mais sans bord suprieur, et
dont la courbe vient se perdre sous le biseau du tailloir. Ds que la
corbeille est bien distincte du tailloir, son galbe est trac de faon 
prolonger  peu prs jusqu'aux deux tiers de sa hauteur le ft de la
colonne, au-dessus de l'astragale; tandis que, pendant la priode
romane, et mme encore  la fin du XIIe sicle, la corbeille commence 
s'vaser tout de suite en sortant de l'astragale, ou quelque peu
au-dessus d'elle. Il faut observer mme, qu'au commencement du XIIIe
sicle, la corbeille du chapiteau est lgrement trangle au-dessus
d'un filet qui surmonte l'astragale; cette forme est indique dans le
chapiteau qu'on voit ici.

Dans la fig. 38, nous avons laiss les crochets et folioles qui
entourent la corbeille du chapiteau  l'tat de bourgeons  peine
dvelopps; nous les trouvons panouis vers 1220; les feuilles sont
ouvertes  la base du crochet (voy. fig. 43); celui-ci est plus
refouill, plus dgag, les boutons de fleurs ne sont plus envelopps
dans le paquet de feuilles, ils poussent de leur ct. La sculpture
conserve encore cependant quelque chose de monumental, de symtrique, de
conventionnel qui n'exclut pas la souplesse, non cette souplesse molle
de la jeune pousse, mais la souplesse vigoureuse, puissante de la
vgtation qui arrive  son dveloppement et peut braver les
intempries.

Si nous ne consultions que notre got particulier, nous dirions que
c'est l le point o la sculpture et d s'arrter. Car, malgr leur
exubrance de vgtation, ces magnifiques chapiteaux du rfectoire de
Saint-Martin-des-Champs conservent un caractre de force, de rsistance
qui est en rapport avec leur fonction. Ce sont, en mme temps, et de
riches couronnements de colonnes, et des encorbellements dont la forme
nergique est en rapport avec la charge norme qui s'appuie sur leur
tte. L'oeil est  la fois rassur et charm. Mais l'ornementation de
l'poque ogivale ne pouvait s'arrter en chemin, pas plus que le systme
gnral de l'architecture. Chaque jour les membres des moulures des arcs
tendaient  se diviser; on excluait les plans planes, et on les
remplaait par des tores, des boudins nervs, spars par de profondes
gorges. Les chapiteaux qui portaient ces nerfs dlis devaient subir de
nouvelles transformations. D'abord ces larges feuilles si monumentales
parurent lourdes; on alla chercher dans les forts des feuillages plus
lgers, plus dcoups; les crochets perdirent peu  peu leur forme
primitive de bourgeons pour n'tre plus que des runions de feuilles
dveloppes se recourbant  l'extrmit de la tige. Ces transitions sont
si rapides qu'il faut les saisir au passage; d'une anne  l'autre, pour
ainsi dire, les changements se font sentir.

Dans la cathdrale de Nevers, monument qu'on ne saurait tudier avec
trop de soin,  cause des curieuses modifications qu'il a subies, on
voit encore, dans la nef, un triforium qui date de 1230 environ. Les
chapiteaux de ce triforium sont excuts par d'habiles sculpteurs, et
ils prsentent les dernires traces de l'ornementation plantureuse,
grasse du commencement du XIIIe sicle, avec une tendance marque vers
l'imitation de la nature.

Nous donnons l'un de ces chapiteaux (44). Ses feuilles, bien qu'elles ne
soient pas encore scrupuleusement reproduites d'aprs la flore,
rappellent cependant dj les feuilles des arbres forestiers de la
France; cela peut passer pour du poirier sauvage. La grosse tige du
crochet est encore apparente derrire la branche de feuillage. Les ttes
des crochets ne sont plus des bourgeons, mais se dveloppent. Le
tailloir est un polygone irrgulier; c'est un carr dont les angles ont
t abattus; ce chapiteau conserve encore ses quatre crochets primitifs
sous les petits cts du polygone.

Vers 1230, il s'opre un nouveau changement; on pose un crochet sous
chacun des angles du tailloir; autant d'angles saillants, autant de
crochets, ou, pour mieux dire, de supports; cela tait logique. Mais
alors aussi les crochets, se trouvant plus nombreux autour de la
corbeille, diminuent de volume, deviennent moins puissants. Quand les
chapiteaux taient d'un fort diamtre, il fallut occuper l'intervalle
laiss entre ces crochets par des feuillages multiplis (voy. fig. 32 et
33); lorsqu'ils taient fins, poss sur des colonnettes grles, on se
contenta d'un crochet sous chaque angle du tailloir, d'abord avec une
feuille en premier rang entre eux, puis, plus tard, vers 1240, la
feuille fut remplace par un crochet. Ce fait est remarquable dans les
chapiteaux des meneaux des fentres, et peut servir  reconnatre leur
date.

Nous devons  ce sujet entrer dans quelques explications. Tant que les
meneaux ne se composrent que d'un boudin avec deux biseaux, l'aspect de
force que prsentait ce genre de moulure exigeait que les chapiteaux
portant les compartiments suprieurs conservassent eux-mmes une
apparence de rsistance. D'un autre ct, le chapiteau adapt aux
meneaux se trouvait en dehors de la rgle commune impose par le systme
ogival; il ne portait rien, puisque la moulure suprieure au chapiteau
est identiquement semblable  la colonnette infrieure (voy. MENEAU).
Cela embarrassa fort des architectes habitus  donner une fonction 
chaque membre de l'architecture, si peu important qu'il ft. La raison
et indiqu de ne pas mettre de chapiteaux aux meneaux, mais cela et
t d'un aspect mou, dsagrable; d'ailleurs le chapiteaux du meneau se
trouvait  l'extrmit d'une colonnette pose en dlit, servait
d'assiette aux compartiments suprieurs, et de point de scellement pour
la barre en fer transversale qui est toujours pose  la naissance des
courbes. Admettant donc le chapiteau comme ncessaire sur ce point, on
lui donna d'abord un tailloir carr suivant l'usage admis (45), comme
dans les meneaux des fentres suprieures de la cathdrale de Paris
(1225  1230), et un seul rang de crochets soutenant les angles de ce
tailloir; mais les deux angles A ne portaient rien, n'avaient aucune
raison d'exister; on changea de systme. Ce chapiteau des colonnettes
des meneaux tait une bague, non point un support; on le reconnut
promptement; on supprima le tailloir carr, qui fut remplac par un
tailloir circulaire (vers 1235); on maintint la corbeille saillante sous
ce tailloir, l'astragale, et un rang de crochets comme ornement (46).
Des _rationalistes_ du temps allrent mme jusqu' supprimer les
crochets et se contentrent de la bague, qui seule marquait la
transition entre les verticales et les courbes des meneaux. On peut voir
de ces chapiteaux de meneaux  tailloirs circulaires aux fentres de la
Sainte-Chapelle de Paris, des chapelles absidales de la cathdrale
d'Amiens, des chapelles de la nef de la cathdrale de Paris (1240
environ). La section horizontale des meneaux commenait alors  donner,
non plus seulement une ou trois colonnettes avec deux biseaux, mais des
moulures plus compliques; cela tait motiv par des raisons que nous
n'avons pas  examiner ici (voy. MENEAU). La multiplicit de ces nerfs
verticaux, les ombres qu'ils projetaient absorbaient le chapiteau dont
la dcoration simple ne pouvait lutter avec ces effets de lumire et
d'ombre; il fallut orner davantage la corbeille du chapiteau; on ajouta
au-dessous des crochets un rang de feuilles qui pousaient la forme de
la corbeille  leur naissance et s'en dtachaient  leur extrmit
suprieure; puis bientt ces feuilles elles-mmes ne parurent pas
prendre assez d'importance, et on les remplaa par une premire range
de crochets panouis (1245  1250) (46 bis, A et B). Le chapiteau du
meneau, par le relief de son ornementation, put ainsi arrter le regard
proccup de la multiplicit des ombres verticales. C'est ainsi que peu
 peu la sculpture devenait plus dtaille, plus complique,  mesure
que les membres de l'architecture se subdivisaient; les matres, en
restant esclaves d'un principe, perdaient de vue l'effet gnral. Une
moulure de plus ajoute  un arc,  des meneaux, les obligeait  changer
l'chelle de tous les dtails de la sculpture. Dans certaines provinces
mme, de 1235  1245, en Champagne et en Normandie, on ne considra le
chapiteau des meneaux que comme un simple ornement destin  marquer le
point de dpart des courbes; on supprima quelquefois le tailloir qui
prsentait une saillie, un encorbellement, l'assiette d'un corps plus
large que le ft de la colonnette; les crochets ou feuillages vinrent
seuls arrter l'extrmit des colonnettes des meneaux.

Voici un exemple de ce dernier parti, tir des fentres suprieures de
la nef de la cathdrale d'vreux (1240 environ) (47). Afin de produire
plus d'effet, ces chapiteaux sont peints  l'intrieur; la corbeille (si
on peut donner ce nom  ce qui n'est que la continuation du ft de la
colonnette) reste couleur de pierre, les feuilles suprieures sont
vert-olive bordes de noir et doubles de pourpre sombre; celles
infrieures sont blanches bordes, cteles de noir et doubles aussi de
pourpre; l'astragale est vermillon. En Champagne, les meneaux des
fentres suprieures de la nef de la cathdrale de Chlons-sur-Marne
(mme date) ont aussi des chapiteaux sans tailloirs.

Comme nous l'avons dit dj souvent, les matres voulaient sans cesse
perfectionner, donner plus d'unit  l'architecture. Les tailloirs
circulaires avaient, au milieu des aiguits voisines, un aspect mou,
indcis qui ne pouvait les satisfaire; ils voulurent leur trouver des
angles, mais ne pas cependant tomber dans le dfaut reconnu au tailloir
carr (voy. fig. 45). Ils adoptrent frquemment le parti dont nous
donnons un exemple (48); c'est--dire qu'ils posrent le tailloir en
angle saillant sur la face, comme l'indique la section horizontale A,
ayant le soin de ne pas faire dborder ce tailloir et les ornements de
la corbeille en dehors de l'pannelage du meneau, pour viter les
dchets ou videment de pierre sur toute sa longueur; prcaution
d'appareilleur qui n'avait pas toujours t prise par les architectes de
la premire moiti du XIIIe sicle. Cette position donne au tailloir du
chapiteau n'est pas seulement rserve aux colonnettes des meneaux, elle
est encore adopte, ds 1240  1245, pour les chapiteaux d'arcs
doubleaux dont les membres de moulures, comme  la Sainte-Chapelle du
Palais, par exemple, s'inscrivent dans un angle droit prsentant son
sommet  l'intrados.

Plus tard, vers la fin du XIIIe sicle et le commencement du XIVe,
l'angle droit prsentant son aiguit sur la face du tailloir du
chapiteau des meneaux parut trop vif, trop saillant, trop important,
donnant une ombre trop prononce; en conservant le principe de l'angle
sur la face, on traa le tailloir des chapiteaux de meneaux suivant un
hexagone rgulier.

Nous prsentons (voy. 48 bis) un chapiteau des montants simples
appartenant aux fentres des chapelles absidales de Notre-Dame de Paris;
son tailloir, ainsi que l'indique la section horizontale A, est un
hexagone. Le ft de la colonnette se prolonge jusque sous le bord
suprieur de la corbeille, ce qui est encore un des caractres
particuliers aux chapiteaux de la fin du XIIIe sicle; cette corbeille
est dcore de bouquets de feuilles empruntes  la flore indigne, le
crochet a disparu. Ces chapiteaux datent des premires annes du XIVe
sicle; ils sont peints  l'intrieur; la corbeille est rouge, les
feuilles or, ainsi que le bord suprieur de la corbeille, l'astragale
pourpre, la gorge du tailloir bleu verdtre, son filet est pourpre et
son tore dor.

C'est vers 1240 que les feuilles dcoratives des chapiteaux
s'panouissent compltement, et qu'au lieu d'tre copies sur des
plantes grasses, des herbaces, elles sont de prfrence cueillies sur
les arbres  haute tige, le chne, l'rable, le poirier, le figuier, le
htre, ou sur des plantes vivaces, comme le houx, le lierre, la vigne,
l'glantier, le framboisier. L'imitation de la nature est dj parfaite,
recherche mme, ainsi que le fait voir un des chapiteaux de l'arcature
de la Sainte-Chapelle haute de Paris (49). On trouve encore, dans cet
exemple, le crochet du commencement du XIIIe sicle; mais sa tte n'a
plus rien du bourgeon, c'est un bouquet de feuilles; sur la corbeille
dj serpentent des tigettes; la feuille ne tient plus  l'architecture,
elle est indpendante; c'est comme un ornement attach autour de la
corbeille. On comprendra tout le parti que des mains aussi habiles que
celles des sculpteurs de cette poque pouvaient tirer de ce systme de
dcoration; et, en effet, une quantit innombrable de ces chapiteaux du
milieu du XIIIe sicle sont, comme excution et comme composition
gracieuse, des oeuvres charmantes. Les ensembles architectoniques
perdent de leur grandeur cependant du jour o la sculpture commence 
s'attacher plutt  l'imitation de la nature qu' satisfaire aux donnes
gnrales de l'art. Les chapiteaux de cette poque deviennent dj
confus; mais la corbeille bien visible, bien galbe, et le tailloir
encore largement profil (dans l'le de France surtout) soutiennent les
membres suprieurs que les chapiteaux sont destins  porter.

En Champagne, la dcadence se fait sentir plus tt; ds 1240, les
tailloirs des chapiteaux deviennent d'une excessive maigreur; les
bouquets de feuilles, plus nombreux, plus serrs, plus dcoups,
apportent une extrme confusion dans ces parties importantes de la
dcoration des difices.  la fin du XIIIe sicle, le chapiteau n'existe
dj plus que comme ornement, il n'a plus de fonction utile; les piles
se sont divises en faisceaux de colonnettes en nombre gal, au moins,
au nombre des arcs; la forme d'encorbellement donne aux chapiteaux du
commencement de ce sicle n'avait plus de raison d'tre; ils perdent de
leur saillie et de leur hauteur; sculpts dsormais dans une seule
assise, le tailloir compris, pour les colonnettes de diamtres
diffrents, ils ne forment plus gure qu'une sorte de guirlande de
feuillages  la naissance des arcs. La trace des crochets ou des
bouquets se fait longtemps sentir cependant, mais ceux-ci sont tellement
serrs, leurs intervalles si bien bourrs de feuillages et de tiges,
qu' peine si l'on souponne la corbeille. Non contents d'avoir apport
la confusion dans ces belles compositions du commencement du XIIIe
sicle, les sculpteurs se plaisent  chiffonner leurs feuillages,  les
contourner et  en exagrer le model. De cette recherche et de cet
oubli de l'effet d'ensemble dans l'excution des dtails, il rsulte une
monotonie qui fatigue, et autant on aime  voir,  tudier ces larges et
plantureux chapiteaux primitifs de l're ogivale, autant il faut de
courage, nous dirons, pour chercher  dmler ces fouillis de feuillages
dont les artistes de la fin du XIIIe sicle garnissent les corbeilles de
leurs chapiteaux. Il faut cependant les connatre, car rien ne doit tre
nglig dans l'tude d'un art; on n'arrive  en comprendre les beauts
qu'aprs en avoir signal les dfauts et les abus, lorsque ces dfauts
et ces abus ne sont que l'exagration d'un principe pouss aux dernires
limites.

Nous ne fatiguerons pas nos lecteurs en multipliant les exemples; ce
serait inutile d'ailleurs, car s'il y a, dans les dtails des chapiteaux
de la fin du XIIIe sicle et du commencement du XIVe, une grande
varit, ils ont une uniformit d'aspect qui doit nous dispenser d'en
donner un grand nombre de copies.

Il n'est pas possible d'admettre qu' la fin du XIIe sicle et jusqu'
la moiti du XIIIe les architectes ne se soient proccups de la
composition et de la dcoration des chapiteaux. Ce membre de
l'architecture tenait trop alors  la construction; il avait, au point
de vue de la solidit et de la rpartition des forces, une trop srieuse
importance, pour que l'architecte n'impost pas, non-seulement sa forme
gnrale, son galbe, mais encore la disposition de ses dtails.
L'architecte _crait_ alors une architecture; tous les divers ouvriers
qui concouraient  l'oeuvre n'taient que des mains travaillant sous
l'inspiration d'une intelligence qui savait seule  quel rsultat
devaient tendre ces efforts isols.  la fin du XIIIe sicle, il n'en
tait plus ainsi; l'architecture tait cre; le matre de l'oeuvre
pouvait dsormais se reposer sur les appareilleurs et les sculpteurs
pour excuter des conceptions qui ne sortaient jamais d'une loi fixe. Un
sommier d'arcs donn exigeait une pile trace d'une certaine manire,
des chapiteaux de telle forme, l'assise portant ces chapiteaux tait
livre au sculpteur, et celui-ci, trouvant les angles du tailloir et les
astragales taills qui indiquaient les sommiers des arcs et la section
de la pile, n'avait rien  demander; il pouvait travailler  son oeuvre
personnelle en toute assurance; il s'y complaisait, ne se proccupait
gure, au fond de son atelier, de la place assigne  ce bloc de pierre,
et souvent sculptait des feuillages dlicats autour de chapiteaux
destins  une grande hauteur, des ornements larges autour de ceux qui
devaient tre placs prs de l'oeil. Ainsi l'excs de la mthode, le
prvu en toute chose amenait la confusion dans l'excution des dtails.

Nous choisirons donc parmi les chapiteaux de cette priode de l'art
ogival ceux qui paraissent avoir t plus judicieusement sculpts pour
la place qu'ils occupent et l'apparence de fonction qu'ils remplissent
encore.

La fig. 50 donne un chapiteau du triforium de la cathdrale de Limoges
(dernires annes du XIIIe sicle). Ce chapiteau ne porte rien; il
n'est qu'un ornement, car les profils de l'arcature poss sur les
tailloirs sont exactement ceux de la pile. On voit avec quelle finesse
sont rendus et exagrs mme les moindres dtails des feuilles; ici plus
de crochets, mais toujours deux rangs de feuillages; quant  la
corbeille, son bord est perdu sous la couronne suprieure. Il faut dire
en passant que cette sculpture est excute dans du granit; ainsi, 
cette poque, l'architecture adopte est tellement imprieuse, faite,
qu'elle ne tient plus compte de la nature des matriaux, mme dans
l'excution des dtails de la sculpture.

La fig. 51 prsente un chapiteau de naissance d'arc ogive de la
cathdrale de Carcassonne (commencement du XIVe sicle). La sculpture en
est large relativement  celle de cette poque, convenable pour la
place,  l'chelle du monument; on voit encore dans ce chapiteau une
dernire intention de faire paratre la masse du _crochet_; mais le
dsir d'imiter la souplesse de la plante, le _ralisme_ enfin, comme on
dit aujourd'hui, domine l'artiste et lui fait perdre de vue l'effet
monumental.  distance, ce chapiteau, malgr les qualits qui
distinguent sa sculpture, ne produit que confusion, et c'est, parmi les
bons, un des meilleurs.

 la fin du XIVe sicle, les chapiteaux prennent, dans les monuments, si
peu d'importance, qu' peine on les distingue. Alors toute ligne
horizontale, toute sculpture qui arrtait le regard et l'empchait de
suivre sans interruption les lignes verticales de l'architecture,
gnaient videmment les matres; pour dissimuler l'importance dj si
minime des chapiteaux, les architectes rduisent le tailloir  un filet
ou un boudin trs-fin masqu par la saillie des feuillages; si ce
tailloir existe encore, on le souponne  peine; il n'est plus qu'un
guide pour le sculpteur, une assiette, pour qu'en posant le sommier, on
ne brise pas les sculptures.

Vers le milieu du XVe sicle, on supprime gnralement le chapiteau, qui
ne reparat qu'au commencement de la renaissance, en cherchant  se
rapprocher des formes antiques. Si, par exception, le chapiteau existe
encore de 1400  1480, il est bas, dcor de feuillages trs-dcoups,
de chardons, de ronces, de passiflores; son astragale est lourde,
paisse, et son tailloir maigre. Ce dernier chapiteau n'est plus
rellement qu'une bague. Parfois aussi, dans les difices du XVe sicle,
on rencontre des chapiteaux  figures, mais qui sont plutt des
caricatures ou des reprsentations de fabliaux en vogue que des lgendes
sacres.

Nous avons dit un mot des chapiteaux normands du XIIIe sicle, lorsque
l'architecture de cette province cesse d'tre une copie de
l'architecture franaise du rgne de Philippe-Auguste. Au moment o les
architectes de l'le de France, de la Champagne, de la Picardie et de la
Bourgogne abandonnent le tailloir carr pour adopter les formes
polygonales se pntrant en raison de la disposition des arcs des
votes, et afin d'viter les angles saillants et les surfaces
horizontales inutiles, les appareilleurs normands ne prennent pas tant
de soin; ils vitent ces tracs compliqus et qui ne pouvaient tre
arrts que lorsque les lits des sommiers, et par consquent la place,
la forme et la direction des arcs, taient connus; ils prennent un parti
qui supprime les combinaisons gomtriques rectilignes, et donnent, vers
1230, aux tailloirs des chapiteaux, la forme circulaire toutes les fois
que la disposition des piles le leur permet, et surtout (cela va sans
dire) lorsque ces piles sont monocylindriques. Les cathdrales de
Coutances, de Bayeux, de Dol, du Mans, de Sez, l'glise d'Eu nous
donnent de nombreux exemples de ces chapiteaux  tailloirs en forme de
disque. Ce qu'ils font pour les chapiteaux, ils le font galement pour
les bases (voy. BASE).

Voici (52) un chapiteau en deux assises d'une des piles de la nef de la
cathdrale de Sez, construite vers cette poque (1230), et (53) un
chapiteau d'une des colonnettes de l'arcature intrieure de la mme
glise appartenant aux mmes constructions. Dj, dans le gros
chapiteau, les feuilles sont sculptes d'une faon sche et manire,
qui est bien loigne de la souplesse des ornements du mme genre
appartenant  l'le de France ou  la Bourgogne. Il y a quelque chose
d'uniforme dans le faire et la composition de cette sculpture, une
grande pauvret d'invention et le dsir de produire de l'effet par la
multiplicit des dtails et la recherche de l'excution. Ce dfaut est
plus sensible encore dans les difices anglais de cette poque. Il faut
dire aussi que les sommiers des arcs paraissent mal soutenus par ces
tailloirs circulaires qui n'indiquent plus, comme les faces anguleuses
du tailloir du chapiteau franais, l'assiette de chacun des arcs, et
leur direction. Dans le choeur de la cathdrale du Mans, on trouve
cependant des chapiteaux  tailloirs circulaires dont les rangs de
crochets sont fort beaux. Mais, au Mans, la sculpture n'est pas
normande; elle tient plutt  l'cole des bords de la Loire et du pays
chartrain.

Les exemples donns plus haut sont pris sur des chapiteaux ayant pour
fonction de porter des arcs de vote. Les architectes du moyen ge
n'employaient pas seulement la colonne pour soutenir des votes; ils
s'en servaient aussi comme de supports destins  soulager des poitraux
de maisons, des matresses poutres de planchers. Dans ce cas, il tait
ncessaire que le chapiteau ft trs-vas ou trs-saillant dans le sens
de la porte, tandis que, dans l'autre sens, il n'tait pas ncessaire
qu'il prt une largeur plus forte que celle de la pice de bois
supporte. En d'autres termes, le chapiteau n'tait plus qu'un double
corbeau pos  l'extrmit de la colonne, comme on pose un _chapeau_
avec ses _liens_  la tte d'un poteau en bois, lorsqu'il s'agit de
soulager la porte d'une pice de charpente horizontale.

Les habitations prives des XIIe, XIIIe, XIVe et XVe sicles nous ont
conserv un grand nombre de ces sortes de chapiteaux _corbeaux_.
Gnralement ils sont dpourvus d'ornements; on en voit encore dans les
maisons de Dol en Bretagne, au mont Saint-Michel-en-Mer, en Normandie et
en Picardie, dans les contres enfin o le bois entrait pour beaucoup
dans la construction des habitations prives.

Voici (54) un de ces chapiteaux que nous avons pu dessiner, il y a dj
plusieurs annes, dans une maison que l'on dmolissait  Gallardon, prs
de Chartres; il datait des premires annes du XIVe sicle. L'assise
superpose tait videmment destine  porter une seconde colonne en
pierre  l'tage suprieur. Le chapiteau est si bien admis, dans
l'architecture civile, comme un chapeau destin  soulager les portes
des poutres, que nous en trouvons dans la cour de l'Htel-Dieu de Beaune
(XVe sicle), qui, reposant sur des fts  huit pans, se divisent  la
tte en trois corbeaux, pour recevoir les poitraux de faade et la
poutre transversale supportant les solives du portique (55).

Il n'est pas ncessaire, nous le pensons, de multiplier des exemples
bass sur un principe aussi vrai. Avec les progrs de la renaissance du
XVIe sicle disparaissent ces combinaisons ingnieuses et raisonnes
toujours, belles quelquefois. Les ordres antiques moduls d'une faon
beaucoup plus rigoureuse que les anciens ne l'avaient fait, prennent
possession de l'architecture vers la fin du XVIe sicle, aprs de
longues luttes entre le bon sens des constructeurs et les formules de
quelques thoriciens qui avaient pour eux tous les gens qui se piquaient
de bon got.

Les chapiteaux du commencement de la renaissance nous donnent encore un
grand nombre de charmantes compositions, dans lesquelles l'lment
antique ne fait pas disparatre l'originalit native; mais ces
chapiteaux ne sont plus qu'une dcoration; leur fonction, comme support,
est supprime; la plate-bande reparat avec l'entablement, et le
chapiteau, pendant le cours du XVIIe sicle, n'est plus qu'une copie
abtardie de la sculpture antique.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 4 bis.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 35.]
[Illustration: Fig. 36.]
[Illustration: Fig. 37.]
[Illustration: Fig. 38.]
[Illustration: Fig. 39.]
[Illustration: Fig. 40.]
[Illustration: Fig. 41.]
[Illustration: Fig. 42.]
[Illustration: Fig. 43.]
[Illustration: Fig. 44.]
[Illustration: Fig. 45.]
[Illustration: Fig. 46.]
[Illustration: Fig. 46 bis.]
[Illustration: Fig. 47.]
[Illustration: Fig. 48.]
[Illustration: Fig. 48 bis.]
[Illustration: Fig. 49.]
[Illustration: Fig. 50.]
[Illustration: Fig. 51.]
[Illustration: Fig. 52.]
[Illustration: Fig. 53.]
[Illustration: Fig. 54.]
[Illustration: Fig. 55.]

     [Note 381: Ce chapiteau est le seul de ce clotre qui soit
     conserv intact; il est dpos dans le muse de l'glise, et
     reproduit dans la nouvelle construction du clotre.]

     [Note 382: Notre gravure ne peut donner qu'une ide fort
     incomplte de ces magnifiques chapiteaux dont la sculpture
     grassement traite, quoique modele avec un soin extrme,
     prsente une srie varie de compositions du meilleur style.]

     [Note 383: Si des faits ne paraissent pas une preuve
     suffisante en faveur de notre opinion, on peut consulter les
     Rglements d'tienne Boileau; on y verra avec quelle
     sollicitude ils s'occupent de l'apprenti: s'ils obligent
     celui-ci  rester auprs de son patron, ils veulent que le
     patron lui donne un travail assur. Un labeur constant entre
     les mains de jeunes gens devait naturellement amener des
     progrs rapides, et il tait de l'intrt du patron de
     l'encourager.]

     [Note 384: Cette partie du choeur de l'glise de Smur en
     Auxois dut tre construite de 1220  1230.]

     [Note 385: Nous parlons des piliers de la partie la plus
     ancienne de la nef avoisinant les transsepts]

     [Note 386: Par exception, les quatre colonnes engages dans
     les piliers portent chacune un chapiteau au mme niveau, les
     colonnettes suprieures reposant sur le chapiteau de la
     colonne engage du ct de la nef (voy. CATHDRALE, fig. 14,
     PILIER).]

     [Note 387: On dsigne par corbeille, dans le chapiteau,
     l'vasement qui sert de transition entre le ft et le
     tailloir, vasement autour duquel vient se grouper la
     sculpture.]


FIN DU TOME SECOND.





Paris.--Imprim chez Bonaventure et Ducessois, 55, quai des
Grands-Augustins.

TABLE PROVISOIRE
DES MOTS CONTENUS DANS LE TOME DEUXIME


A (suite)

Arts (libraux)
Assemblage
Assise
Astragale
Attributs
Aubier
Autel
Auvent
Avant-bec
Axe

B

Badigeon
Bae, Be
Bague
Baguette
Bahut
Bains
Bain de Mortier
Balcon
Balustrade
Banc
Bandeau
Barbacane
Bard
Bardeau
Barre, Barrire
Bart
Bas-ct
Base
Basilique
Bassye
Bas-relief
Bastarde
Bastide, Bastille
Bastion
Btons-rompus, zigzags
Beffroi
Beffrois de charpente
Beffroi, machine de guerre
Bnitier
Berceau
Besants
Bestiaires
Beton
Bibliothque
Bief
Bienfaiture
Billettes
Biseau
Blocage
Blochet
Boier
Bois
Boiserie
Bossage
Bossil
Boudin
Boulevard
Bourse
Boulon
Boutique
Boutisse
Bouton
Braie, braye
Bretche
Bretture
Brique
Buffet (d'orgues)
Buize
Byzantin (style), byzantine (architecture)

C

Cabaret
Cage
Calvaire
Caminade
Cannelure
Canton
Carreau
Carrelage
Carrire
Cathdrale
Cavalier
Cave
Cavel
Cne (la)
Cerpelire
Chaffaut
Chanage
Chane
Chane (de pierre)
Chaire  prcher
Chaire (sige piscopal)
Chambre
Chancel
Chanfrein
Chantier
Chantignolle
Chape
Chapelle
Chapiteau


FIN DE LA TABLE PROVISOIRE DU TOME DEUXIME.







End of the Project Gutenberg EBook of Dictionnaire raisonn de
l'architecture franaise du XIe au XVIe sicle (2/9), by Eugne-Emmanuel Viollet-Le-Duc

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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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