The Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre -- 21
octobre 1789-1er juillet 1794, by Maximilien Robespierre

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Title: Discours par Maximilien Robespierre -- 21 octobre 1789-1er juillet 1794

Author: Maximilien Robespierre

Editor: Albert Laponneraye

Release Date: October 1, 2009 [EBook #30144]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Maximilien Robespierre (1758-1794),


Discours prononc  l'Assemble constituante
le 21 octobre 1789 (21 octobre 1789)



Texte en franais moderne par Albert Laponneraye




(Un boulanger avait t mis  mort par le peuple; la commune de Paris
envoya  l'assemble nationale une dputation pour lui rendre compte de
cet vnement et pour demander qu'elle rendt une loi martiale et
qu'elle s'occupt de pourvoir aux subsistances de la capitale. Barnave
fit observer qu'une loi martiale ne serait pas suffisante, et proposa
de crer un tribunal ad hoc pour juger les crimes de lse-nation. La
motion de Barnave fut appuye par plusieurs dputs. Robespierre prit
la parole en ces termes:)


Ne serait-il donc question dans cette discussion que d'un fait isol,
que d'une seule loi?... Si nous n'embrassons pas  la fois toutes les
mesures, c'en est fait de la libert. Les dputs de la commune vous
ont fait un rcit affligeant; ils ont demand du pain et des soldats.
Ceux qui ont suivi la rvolution, ont prvu le point o vous tes: ils
ont prvu que les subsistances manqueraient; qu'on vous montrerait au
peuple comme sa seule ressource: ils ont prvu que des situations
terribles engageraient  vous demander des mesures violentes, afin
d'immoler  la fois et vous et sa libert. On demande du pain et des
soldats; c'est dire: le peuple attroup veut du pain; donnez-nous des
soldats pour immoler le peuple. On vous dit que les soldais refusent
dmarcher... Eh! peuvent-ils se jeter sur un peuple malheureux dont ils
partagent le malheur? Ce ne sont donc pas des mesures violentes qu'il
faut prendre, mais des dcrets sages pour dcouvrir la source de nos
maux, pour dconcerter la conspiration qui peut-tre, dans le moment o
je parle, ne nous laisse plus d'autres ressources qu'un dvouement
illustre. Il faut nommer un tribunal vraiment national.

Nous sommes tombs dans une grande erreur, en croyant que les
reprsentants de la nation ne peuvent juger les crimes commis envers la
nation. Ces crimes, au contraire, ne peuvent tre jugs que par la
nation, ou par ses reprsentants, ou par des membres pris dans votre
sein. Qu'on ne parle pas de constitution quand tout se runit pour
l'craser dans son berceau. Des mandements incendiaires sont publis,
les provinces s'agitent, les gouverneurs favorisent l'exportation sur
les frontires... Il faut entendre le comit des rapports; il faut
entendre le comit des recherches, dcouvrir la conspiration, touffer
la conspiration Alors nous ferons une constitution digne de nous et de
la nation qui l'attend.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 25 janvier 1790 (25 janvier 1790)



(Le commencement de la sance avait t consacr  divers travaux,
entre autres  la lecture d'un rapport sur un secours demand par la
ville de Valenciennes. Lorsque la tribune fut libre, Robespierre y
monta et s'exprima ainsi:)


Nous venons soumettre  votre dlibration un objet infiniment plus
intressant pour plusieurs provinces du royaume... Il tient  la
libert gnrale... Il est d'une telle nature, que vous nous accuseriez
d'une malversation odieuse, si nous ne soutenions pas avec force la
cause qui nous est en ce moment confie. Parmi les dcrets qui fixent
la quotit d'impositions ncessaires pour exercer les droits de citoyen
actif, et pour tre lecteur et ligible, il en est qui ont donn lieu
 une demande d'explication...

Des contributions directes, personnelles et relles, sont tablies dans
une grande partie du royaume. Dans l'Artois et dans les provinces qui
l'avoisinent, on paie peu de contributions directes; la corve n'y
existe pas; la taille et la capitation y sont converties en impositions
indirectes. Il en est de mme des contributions par les propritaires
de fonds: les centimes tablis depuis deux sicles taient bien loin
de produire une imposition proportionne  la valeur des fonds: ils ont
t abolis par les soins des Etats d'Artois. Ainsi, cette province ne
contiendrait qu'un trs petit nombre de citoyens actifs; ainsi, une
partie considrable des habitants de la France seraient frapps de
l'exhrdation politique...

Si vous considrez maintenant que presque la totalit du territoire des
provinces belgiqnes est possde par des ecclsiastiques, par des
nobles et par quelques bourgeois aiss, que dans une communaut de
1,000 mes, il y a  peine quatre citoyens actifs...

(M. de Montlausier interrompt et demande la preuve de ces assertions.)

J'ai l'honneur d'observer que la cause que je dfends touche de si prs
aux intrts du peuple, que j'ai droit  toute votre attention.

Dans l'tat actuel, l'galit politique est dtruite... Prononcez sur
cette importante rclamation. Nous la soumettons  votre justice,  la
raison qui vous a dict la dclaration des droits de l'homme. Jetez vos
yeux sur cette classe intressante, qu'on dsigne avec mpris par le
nom sacr de peuple Voulez-vous qu'un citoyen soit parmi nous un tre
rare, par cela seul que les proprits appartiennent  des moines, 
des bnficiers, et que les contributions directes ne sont pas en usage
dans nos provinces? Voulez-vous que nous portions  ceux qui nous ont
confi leurs droits, des droits moindres que ceux dont ils jouissaient?
Que rpondre quand ils nous diront: vous parlez de libert et de
constitution, il n'en existe plus pour nous. La libert consiste,
dites-vous, dans la volont gnrale, et notre voix ne sera pas compte
dans le recensement gnral des voix de la nation. La libert consiste
dans la nomination libre des magistrats auxquels on doit obir, et nous
ne choisissons plus nos magistrats. Autrefois, nous les nommions, nous
pouvions parvenir aux fonctions publiques; nous ne le pourrons plus,
tant que les anciennes contributions subsisteront... Dans la France
esclave, nous tions distingus par quelques restes de libert; dans la
France devenue libre, nous serons distingus par l'esclavage.

Si nous pouvons vous proposer un parti qui, loin de compromettre vos
dcrets et vos principes, les cimente et les consacre; s'il n'y a
d'autre effet que de fortifier vos dcrets, et de vous assurer de plus
en plus la confiance et l'amour de la nation, quelle objection
pourrez-vous faire?

L'assemble nationale considrant que les contributions maintenant
tablies dans diverses parties du royaume, ne sont ni assez uniformes,
ni assez sagement combines pour permettre une application juste et
universelle des dcrets relatifs aux conditions d ligibilit, voulant
maintenir l'galit politique entre toutes les parties du royaume,
dclare l'excution des dispositions concernant la nature et la quotit
des contributions ncessaires pour tre citoyen actif, lecteur et
ligible, diffre jusqu' l'poque o un nouveau mode d'imposition
sera tabli; que jusqu' cette poque, tous les Franais, c'est--dire,
tous les citoyens domicilis, ns Franais ou naturaliss Franais,
seront admissibles  tous les emplois publics, sans autre distinction
que celle des vertus et des talons; sans qu'il soit drog toutefois
aux motifs d'incompatibilit dcrts par l'assemble nationale.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 22 fvrier 1790 (22 fvrier 1790)



(Des troubles ayant clat sur diffrons points de la France, le garde
des sceaux donna lecture  l'assemble constituante d'un mmoire pour
l'inviter  prendre des mesures de rpression. L'assemble dcida que
son comit de constitution lui prsenterait un projet de dcret tendant
au rtablissement de la tranquillit publique. Ce projet de dcret
armait les officiers municipaux d'une sorte de dictature en leur
permettant de faire usage contre les attroupements de la loi martiale,
qui ordonnait de faire feu sur le peuple aprs trois sommations.
Lafayette, Barnave, Caza- ls, Mirabeau et d'autres dputs encore
furent successivement entendus sur cette question; tous furent d'avis
de mettre la loi martiale en vigueur avec quelques modifications plus
ou moins restrictives. Chapetier et Malouet proposrent deux nouveaux
projets de dcret. Robespierre pronona  ce sujet le discours suivant:)


Avant d'examiner les diffrens dcrets, je dois vous exposer dans
quelles circonstances et sous quels auspices ils vous sont prsents.
Il y a peu de jours, sur le simple rcit des vnements du Quercy,
l'Assemble, par un dcret, a ordonn la runion des troupes soldes et
des marchausses aux gardes nationales, pour rprimer les dsordres.
Ce dcret a paru insuffisant aux ministres, qui ont demand, dans leur
mmoire, que le pouvoir excutif soit autoris  dployer la terreur
des armes. Ce mmoire a t renvoy au comit, et, samedi, des membres
de cette Assemble vous ont fait des propositions conformes  celles
des ministres. Qu'on me pardonne de n'avoir pu concevoir comment les
moyens du despotisme pouvaient assurer la libert; qu'on me pardonne de
demander comment une rvolution faite par le peuple peut tre protge
par le dploiement ministriel de la force des armes. Il faudrait me
dmontrer que le royaume est  la veille d'une subversion totale: cette
dmonstration a paru ncessaire  ceux-l mmes qui se joignent  la
demande des ministres, puisqu'ils assurent qu'elle est acquise. Voyons
si cela est vrai.

Nous ne connaissons la situation du royaume que par ce qui a t dit
par quelques membres sur les troubles du Quercy, et vous avez vu que
ces troubles ne consistent qu'en quelques chteaux brls. Des chteaux
ont le mme sort dans l'Agnois. Nous nous rappelons avec plaisir que
deux dputs nobles* [* MM. d'Aiguillon et Chartes de Lameth.], ont
prfr  ce vain titre celui de dfenseurs du peuple: ils vous ont
conjur de ne pas vous effrayer de ces vnements, et ils ont prsent
les principes que je dveloppe aujourd'hui. Il y a encore quelques
voies de fait en Auvergne et quelques-unes en Bretagne. Il est notoire
que les Bretons ont calm des motions plus violentes: il est notoire
que, dans cette province, ces accidents ne sont tombs que sur ces
magistrats qui ont refus la justice au peuple, qui ont t rebelles 
vos dcrets, et qui s'obstinent  les mpriser* [*  La chambre des
vacations du parlement de Rennes avait refus d'enregistrer les dcrets
de l'Assemble. Ses membres furent mands  la barre, et dclars
inhabiles  remplir aucune fonction de citoyen actif. (Sances du 11 et
16 janvier 1790.)]. Les dputs des contres agites m'ont assur que
les troubles se calment. Vous avez d tre rassurs  un certain point
par le mmoire du garde des sceaux, plus effrayant par la force et
l'exagration des expressions que par les faits: il en articule un
seul: les malheurs arrivs  Bziers. Vous avez blm le peuple; vous
avez donn une preuve touchante d'intrt  ses malheurs: vous avez vu
qu'ils ne tiennent pas  une cause gnrale, mais qu'ils prennent leur
source dans les contraintes exerces sur la perception d'un impt
odieux, que le peuple croit dtruit, et que, depuis le commencement de
la rvolution, il refuse de payer. Que ces faits ne nous inspirent donc
aucune terreur. Rapportons maintenant les vnements qui peuvent
dissiper nos craintes

Vous savez quels moyens on a employs en Normandie pour soulever le
peuple, pour garer les habitants des campagnes; vous avez vu avec
quelle candeur ils ont dsavou les signatures surprises et apposes 
une adresse, ouvrage de sdition et de dlire, rdige par les auteurs
et les partisans de l'aristocratie. Qui est-ce qui ignore qu'on a
rpandu avec profusion, dans les provinces belgiques, des libelles
incendiaires, que les principes de l'insurrection ont t prchs dans
la chaire du Dieu de paix; que les dcrets sur la loi martiale, sur les
contributions, sur la suppression du clerg ont t publis avec soin;
qu'on a cach tous ceux de vos dcrets qui, non moins utiles,
prsentaient aux peuples des objets de bienfaisance faciles  saisir?
Qu'on ne vienne donc pas calomnier le peuple! J'appelle le tmoignage
de la France entire: je laisse ses ennemis exagrer les voies de fait,
s'crier que la rvolution a t signale par des barbaries: moi
j'atteste tous les bons citoyens, tous les amis de la raison, que
jamais rvolution n'a cot si peu de sang et de cruauts. Vous avez vu
un peuple immense, matre de sa destine, rentrer dans l'ordre au
milieu de tous les pouvoirs abattus, de ces pouvoirs qui l'ont opprim
pendant tant de sicles; sa douceur, sa modration inaltrables ont
seules dconcert les manoeuvres de ses ennemis, et on l'accuse devant
ses reprsentants!

A quoi tendent ces accusations? Ne voyez-vous pas le royaume divis? ne
voyez-vous pas deux partis, celui du peuple et celui de l'aristocratie
et du despotisme? Esprons que la constitution sera solidement
affermie; mais reconnaissons qu'il reste encore  faire: grce au zle
avec lequel on a gar le peuple par des libelles, et dguis les
dcrets, l'esprit public n'a pas encore pris l'ascendant si ncessaire.
Ne voyez vous pas qu'on cherche  nerver les sentiments gnreux du
peuple, pour le porter  prfrer un paisible esclavage  une libert
achete au prix de quelques agitations et de quelques sacrifices? Ce
qui formera l'esprit public, ce qui dterminera s'il doit pencher vers
la libert ou se reporter vers le despotisme, ce sera l'tablissement
des assembles administratives. Mais si l'intrigue s'introduisait dans
les lections, si la lgislature suivante pouvait ainsi se trouver
compose des ennemis de la rvolution, la libert ne serait plus qu'une
vaine esprance que nous aurions prsente  l'Europe. Les nations
n'ont qu'un moment pour devenir libres; c'est celui o l'excs de la
tyrannie doit faire rougir de dfendre le despotisme. Ce moment pass,
les cris de bons citoyens sont dnoncs comme des actes de sdition; la
servitude reste, la libert disparait. En Angleterre, une loi sage ne
permet pas aux troupes d'approcher des lieux o se font chaque anne
les lections; et dans les agitations incertaines d'une rvolution, on
nous propose de dire au pouvoir excutif: Envoyez des troupes o vous
voudrez, effrayez les peuples, gnez les suffrages, faites pencher la
balance dans les lections!

Dans ce moment mme des villes ont reu des garnisons extraordinaires,
qui ont par la terreur servi  violer la libert du peuple,  lever
aux places municipales des ennemis caches de la rvolution. Ce malheur
est certain; je le prouverai, et je demande pour cet objet une sance
extraordinaire. Prvenons ce malheur; rparons-le par une loi que la
libert et la raison commandent  tout peuple qui veut tre libre,
qu'elles ont commande  une nation qui s'en sert avec une respectueuse
constance pour maintenir une constitution  laquelle elle reconnat des
vices; mais ne proclamons pas une nouvelle loi martiale contre un
peuple qui dfend ses droits, qui recouvre sa libert. Devons-nous
dshonorer le patriotisme en l'appelant esprit de sdition, et honorer
l'esclavage par le nom d'amour de l'ordre et de la paix? Non; il faut
prvenir les troubles par des moyens plus analogues  la libert. Si
l'on aime vritablement la paix, ce ne sont pas des lois martiales
qu'il faut prsenter au peuple; elles donneraient de nouveaux moyens
d'amener des troubles: lorsqu'il sera port quelque cause  votre
tribunal, protgez la cause, protgez les principes populaires.

Tout cet empire est couvert de citoyens arms par la libert; ils
repousseront les brigands pour dfendre leurs foyers. Rendons au peuple
ses vritables droits; protgeons, je le rpte, protgeons les
principes patriotiques, attaqus dans tant d'endroits divers; ne
souffrons pas que des soldats arms aillent opprimer les bons citoyens,
sous le prtexte de les dfendre; ne remettons pas le sort de la
rvolution dans les mains de chefs militaires; faisons sortir des
villes ces soldats arms qui effraient le patriotisme pour dtruire la
libert.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 13 mars 1790 (13 mars 1790)




(II y avait prs d'un an que la rgnration de la France avait
commenc, et l'Assemble nationale, absorbe par une multitude d'autres
soins, ne s'tait pas encore occupe du sort des dtenus par lettres de
cachet. Dans la sance du 13 mars au soir, le dput Castellane
prsenta un projet de loi en plusieurs articles sur ce sujet. Le
premier article ordonnait la mise en libert dans le dlai de six
semaines de toutes les personnes dtenues sans jugement pralable.
L'abb Maury se hta de prendre la parole et de combattre cet article
du projet de loi, demandant le maintien des lettres de cachet.
Robespierre lui rpliqua ainsi:)


En me bornant au premier article soumis  votre discussion, j'observe
que c'est sur le sort des personnes qui ne sont accuses d'aucun crime
que nous avons  prononcer. Nous ne favoriserons pas, sans doute, ces
actes de despotisme; des lgislateurs n'ont autre chose  faire que
d'anantir ces abus. Comment les anantir s'ils laissent gmir ceux qui
sont dans l'oppression? En vertu de quoi ont-ils t privs de leur
libert? En vertu d'un acte illgal. Ne serait-ce pas consacrer cet
acte illgal que d'ordonner des dlais? Si quelque chose peut nous
affecter, c'est le regret de siger depuis dix mois, sans avoir encore
prononc la libert de ces malheureux, victimes d'un pouvoir
arbitraire. L'assemble sera, sans doute, tonne de voir que,
lorsqu'il est question de la cause de l'innocence, on lui parle sans
cesse, non pas de ces infortuns dtenus, souvent pour leurs vertus,
pour avoir laiss chapper quelques preuves d'nergie et de
patriotisme; mais qu'on fixe son attention sur des hommes emprisonns 
la sollicitation des familles. Vous n'avez pas, sans doute, oubli
cette maxime: _Il vaut mieux faire grce  cent coupables, que punir un
seul innocent_. Je propose pour amendement au premier article que tous
ceux qui seront dtenus seront mis en libert le jour mme de la
publication du prsent dcret, et que dans huit jours votre dcret sera
publi.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 7 avril 1790 (7 avril 1790)




(L'Assemble Constituante s'occupait de l'organisation du pouvoir
judiciaire. Trois projets de dcret lui taient soumis sur cette
matire importante. Les avis tant partags sur la question de savoir
auquel des trois projets on accorderait la priorit; il fut dcrt que
plusieurs questions fondamentales seraient discutes et dcides
pralablement. Au nombre de ces questions taient les deux suivantes:
1 Etablira-t-on des jurs? 2 Les tablira-t-on en matire civile et
en matire criminelle? La discussion s'engagea La majorit de
l'assemble penchait en faveur du jury, mais parmi ceux qui
reconnaissaient l'utilit de cette institution admirable, il en tait
qui ne la croyaient applicable qu'au criminel, d'autres qui renvoyaient
a l'anne 1792 l'application du Jury au civil. Un dput ayant dit:
"Avant de discuter, qu'on me dfinisse donc ce que c'est que des
jurs," Robespierre se leva et rpondit ainsi  cette question.)


D'aprs tout ce qui a t dit, il semble que pour fixer l'opinion il
suffit de rpondre  la question du propinant eu dfinissant l'essence
et en dterminant le principal caractre de la procdure par jur.
Supposez donc,  la place de ces tribunaux permanents auxquels nous
sommes accoutums, et qui prononcent  la fois sur le fait et sur le
droit, des citoyens jugeant le fait et des juges appliquant ensuite la
loi. D'aprs cette seule dfinition, on saisira aisment la grande
diffrence qui se trouve entre les jurs et les diffrentes
institutions qu'on voudrait vous proposer. Les juges des tribunaux
permanents, investis pour un temps du pouvoir terrible de juger,
adopteront ncessairement un esprit de corps d'autant plus redoutable
que, s'alliant avec l'orgueil, il devient le despotisme. Il est trop
souvent impossible d'obtenir justice contre des magistrats en les
attaquant soit comme citoyens soit comme juges. Quand ma fortune
dpendra d'un jur je me rassurerai en pensant qu'il rentrera dans la
socit; je ne craindrai plus le juge qui, rduit  appliquer la loi,
ne pourra jamais s'carter de la loi: je regarde donc comme un point
incontestable que les jurs sont la base la plus essentielle de la
libert; sans cette institution je ne puis croire que je sois libre,
quelque belle que soit votre constitution.

Tous les opinants adoptent l'tablissement des jurs au criminel. Eh!
quelle diffrence peut-on trouver entre les deux parties distinctes de
notre procdure? Dans l'une, il s'agit de l'honneur et de la vie; dans
l'autre, de l'honneur et de la fortune. Si l'ordre judiciaire au
criminel sans jurs est insuffisant pour garantir ma vie et mon
honneur, il l'est galement au civil, et je rclame les jurs pour mon
honneur et pour ma fortune. On dit que cette institution au civil est
impossible: des hommes qui veulent tre libres et qui en ont senti le
besoin sont capables de surmonter toutes les difficults; et s'il est
une preuve de la possibilit d'excuter l'institution qu'on attaque, je
la trouve dans cette observation que beaucoup d'hommes instruits ont
parl dans cette affaire sans prsenter une objection soutenable!
Peut-on prouver qu'il est impossible de faire ce que l'on fait
ailleurs, qu'il est impossible de trouver des juges assez clairs pour
juger des faits? Mais partout, malgr la complication de nos lois,
malgr tous nos commentaires, les faits sont toujours des faits; toute
question de fait sur une vente se rduira toujours  ce point: La vente
a-t-elle t faite? (Murmures.) J'prouve en ce moment mme que l'on
confond encore le fait et le droit. Quelle est la nature de la vente?
Voil ce qui appartient  la loi et aux juges. N'avez vous pas vendu?
Cette question appartient aux jurs... Quoi! vous voulez donc que le
bon sens, que la raison soit exclusivement affecte aux hommes qui
portent une certaine robe? On a dit que notre situation politique ne
permettait pas l'tablissement des jurs: quelle est donc notre
situation politique? Les Franais, timides esclaves du despotisme, sont
changs par la rvolution en un peuple libre qui ne connat pas
d'obstacles quand il s'agit d'assurer la libert; nous sommes au moment
o toutes les vrits peuvent paratre, o toutes seront accueillies
parle patriotisme. On dit que nous ne connaissons pas les jurs: j'en
atteste tous les gens clairs; la plupart des citoyens connaissent les
jurs et en dsirent l'tablissement. On veut vous faire redouter les
obstacles des gens de loi: c'est une injure qui leur est faite; ceux
qui n'ont port au barreau que le dsir d'tre utiles  leurs
concitoyens saisiront avec enthousiasme l'occasion de sacrifier leur
tat si l'utilit publique l'exige... Suffit-il donc de se borner 
apposer des convenances aux principes? rappelez-vous ce que vous avez
fait; souvenez-vous que quand vous avez chang ce mot servile et
gothique: Etats gnraux, en cette expression: Assemble nationale, qui
a consacr tout  la fois vos droits et vos principes les plus sacrs
de la constitution, les mmes convenances ont t opposes par les
mmes personnes.

Je conclus, et je dis que diffrer jusqu' 1792 l'tablissement des
jurs au civil, c'est peut-tre y renoncer pour toujours, c'est aider 
la renaissance de cet esprit aristocratique qui se montre chaque jour
avec une assurance qu'il avait perdue depuis plusieurs mois. Le moment
le plus favorable pour cette belle institution tait venu: vous
diffrez! Qui vous a dit que ce moment reviendra? Et si vous n'tes pas
srs de son retour, de quel droit hasarderez-vous le bonheur du peuple.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 28 avril 1790 (28 avril 1790)




(L'assemble avait charg son comit de jurisprudence criminelle de lui
prsenter un travail sur les conseils de guerre. Le dput Beaumetz
donna lecture d'un projet de dcret dont les principales dispositions
consistaient  rendre la procdure publique et  donner un conseil 
l'accus. Robespierre l'apprcia en ces termes:)



Le dcret qu'on vous propose est si important, qu'il est difficile de
se dterminer aprs une seule lecture: cependant il est impossible de
n'tre pas frapp de son insuffisance; il ne fallait pas se borner 
rformer quelques dtails; mais on devait toucher  la composition des
conseils de guerre. Vainement vous auriez donn un conseil  l'accus,
si, comme les autres citoyens, les soldats ne tenaient de vous le droit
d'tre jug par ses pairs. Je ne prtends rien dire de dsobligeant 
l'arme franaise, en exposant avec force un sentiment que vous
trouverez sans doute plein de justice. Il est impossible de dcrter,
dans les circonstances actuelles, que les soldats n'auront pas d'autres
juges que les officiers... (Il s'lve quelques murmures). J'en
conviens, il faut du courage pour dire, dans cette tribune, o une
expression d'un membre patriote a t interprte d'une manire
dfavorable, qu'il y a entre les soldats et les officiers des intrts
absolument opposs. Si cette rflexion est juste, serez-vous
suffisamment rassurs sur le sort des soldats qui pour, raient tre
accuss? Ne craindrez-vous pas que quelquefois cette diffrence de
sentiments sur la rvolution se fasse natre des prjugs contre
l'innocence des soldats? ne craindrez-vous pas que, sous prtexte de
discipline, on ne punisse le patriotisme et l'attachement  la
rvolution? Mes observations sont conformes aux principes de
l'Assemble nationale: elle ne les violera pas, quand il s'agit de la
sret des braves soldats auxquels nous devons une reconnaissance si
sincre et si mrite.


Je demande que dsormais le conseil de guerre soit compos d'un nombre
gal d'officiers et de soldats.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 15 mai 1790 (15 mai 1790)




(Un grand diffrend s'tait lev entre l'Espagne et l'Angleterre; les
deux puissances faisaient des armements considrables et Louis XVI, par
l'organe de M. de Montmorin, avait donn communication  l'assemble
des mesures qu'il avait cru devoir prendre pour assurer la tranquillit
gnrale et pour la sret du commerce. Une discussion s'leva  ce
sujet sur la question de savoir  qui appartenait, du roi ou de
l'assemble, le droit de faire la paix ou la guerre. Voici quelle fut
l'opinion de Robespierre:)


S'il est un moment o il soit indispensable de juger la question de
savoir  qui appartiendra le droit de faire la paix ou la guerre, c'est
 l'poque o vous avez  dlibrer sur l'exercice de ce droit. Comment
prendrez-vous des mesures si vous ne connaissez pas votre droit. Vous
dciderez provisoirement, au moins, que le droit de disposer du bonheur
de l'empire appartient au ministre. Pouvez-vous ne pas croire, comme on
vous l'a dit, que la guerre est un moyen de dfendre le pouvoir
arbitraire contre les nations? Il peut se prsenter diffrents partis 
prendre. Je suppose qu'au lieu de vous engager dans une guerre dont
vous ne connaissez pas les motifs, vous vouliez maintenir la paix;
qu'au lieu d'accorder des subsides, d'autoriser des armements, vous
croyez devoir faire une grande dmarche et montrer une grande loyaut.
Par exemple, si vous manifestiez aux nations que, suivant des principes
bien diffrents de ceux qui ont fait les malheurs des peuples, la
nation franaise, contente d'tre libre, ne veut s'engager dans aucune
guerre, et veut vivre avec toutes les nations, dans cette fraternit
qu'avait commande la nature. Il est de l'intrt des nations de
protger la nation franaise, parce que c'est de la France que doivent
partir la libert et le bonheur du monde. Si l'on reconnaissait qu'il
est utile de prendre ces mesures ou toutes autres semblables, il
faudrait dcider si c'est la nation qui a le droit de les prendre. II
faut donc, avant d'examiner les mesures ncessaires, juger si le roi a
le droit de faire la paix ou la guerre.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 18 mai 1790 (18 mai 1790)




(Continuation de la sance du 15 mai sur le droit de guerre.)


Aprs les vrits importantes qui vous ont t prsentes sur la
question, il reste encore  rpondre  un trs-petit nombre
d'objections,  rsumer les points principaux,  rduire la question 
ses termes les plus simples, et  fixer vos regards sur notre situation
actuelle. En me rappelant ce qu'ont dit les deux propinants, je ne
vois qu'une seule objection: la nation tant oblige de dlguer tout
le pouvoir, autant vaut et mieux vaut de lguer au roi, qui est
reprsentant de la nation, le droit de dclarer la guerre. Il est
inexact de dire _reprsentant de la nation_. Le roi est le _commis_ et
le dlgu de la nation pour excuter les volonts nationales... (MM.
Destourmel, de Murinais, etc., demandent que l'opinant soit rappel 
l'ordre.) Certainement le murmure qui s'lve n'aurait pas eu lieu, si
l'on avait compris ma pense; on ne m'aurait pas souponn de manquer
de respect  la majest royale, puisqu'elle n'est autre chose que la
majest nationale. J'ai voulu donner une magnifique ide de....
(Murmures) Si mes expressions ont afflig quelqu'un, je dois les
rtracter: par _commis_, je n'ai voulu entendre que l'emploi suprme,
que la charge sublime d'excuter la volont gnrale; j'ai dit qu'on ne
reprsente la nation que quand on est spcialement charg par elle
d'exprimer sa volont, toute autre puissance, quelque auguste qu'elle
soit, n'a pas le caractre de reprsentant du peuple. Je dis donc que
la nation doit confier  ses reprsentants le droit de la guerre et de
la paix. A toutes ces rflexions, j'ajoute qu'il faut dlguer ce
pouvoir  celui qui a le moins d'intrt  en abuser; le corps
lgislatif n'en peut abuser jamais. Mais c'est le roi arm d'une
puissante dictature qui peut le rendre formidable, qui peut attenter 
la libert,  la constitution. Le roi sera toujours tent de dclarer
la guerre pour augmenter sa prrogative; les reprsentants de la nation
auront toujours un intrt direct et mme personnel  empcher la
guerre. Dans un instant, ils vont rentrer dans la classe de citoyens,
et la guerre frappe sur tous les citoyens. Pour viter ces
inconvnients sans nombre qui se prsentent  nos regards, je propose 
l'assemble de fixer son opinion sur le projet de dcret de M. de
Ption; c'est ici le moment de commencer cette grande rvolution, qui
s'tendra sur toutes les parties du monde. Je ne crois pas qu'il soit
facile de supporter l'ide de la guerre qui l'annonce. C'est l'Espagne
qui a fait les premiers prparatifs; c'est l'Espagne qui a rclam des
possessions loignes. On nous parle d'un trait: quel trait? un pacte
de famille est un pacte national? Comme si les querelles des rois
pouvaient encore tre celles des peuples.... (On observe que ce n'est
pas l'ordre du jour.) Il est impossible que des vnements qui amnent
cette discussion, soient trangers  cette discussion. Il est important
d'avertir l'assemble nationale que cette question traite, elle en
aura une autre  traiter. Pourquoi voulez-vous m'empcher de vous dire
que vous tes exposs aux plus grands des dangers, si vous ne prenez
pas un dcret sage. Je conclus  ce que l'assemble dlibre, d'abord
sur le projet de dcret de M. Ption de Villeneuve, et ensuite sur les
circonstances prsentes.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 25 mai 1790 (25 mai 1790)




(Opinion de Robespierre sur l'organisation de la Cour de cassation:)


Pour dcouvrir les rgles de l'organisation de la Cour de cassation, il
faut se former une ide juste de ses fonctions et de son objet. Elle ne
jugera pas sur le fond des procs. Uniquement tablie pour dfendre la
loi et la constitution, nous devons la considrer, non comme une partie
de l'ordre judiciaire, mais comme place entre le lgislateur et la loi
rendue, pour rparer les atteintes qu'on pourrait lui porter. Il est
dans la nature que tout individu, que tout corps qui a du pouvoir, se
serve de ce pouvoir pour augmenter ses prrogatives; il est certain que
le tribunal de cassation pourra se faire une volont indpendante du
corps lgislatif, et s'lever contre la constitution. Ces ides m'ont
conduit  adopter une maxime romaine qui pourrait paratre paradoxale,
et dont vous reconnatrez sans doute la vrit: "Aux lgislateurs
appartient le pouvoir de veiller au maintien des lois." Cette maxime
tait rigoureusement observe. Quand il y avait quelque obscurit, les
lois romaines ne voulaient pas que les juges se permissent aucune
interprtation, dans la crainte qu'ils n'levassent leur volont
au-dessus de la volont des lgislateurs. D'aprs ces rflexions, j'ai
pens que vous ne trouveriez pas trange qu'on vous propost de ne pas
former de tribunal de cassation distinct du corps lgislatif, mais de
le placer dans ce corps mme. On objectera que vous avez distingu les
pouvoirs, et que vous confondriez le pouvoir judiciaire et le pouvoir
lgislatif; mais un tribunal de cassation n'est point un tribunal
judiciaire. On objectera encore la dure des sessions; mais vous n'avez
pas encore dcrt cette dure; mais on le pourrait, sans
inconvnients, si les affaires publiques, si la libert, l'exigeaient.
Mon avis est donc que le tribunal de cassation soit tabli dans le sein
du corps lgislatif, et qu'un comit soit charg de l'instruction et de
faire le rapport  l'assemble qui dcidera.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 20 juin 1790 (20 juin 1790)




(L'abb Jaquemard, membre de l'assemble constituante, voutait que
l'lection des prlats ft faite par le bas clerg et que le peuple ne
participt point  cette lection. Robespierre combattit cette doctrine
qui ne tendait  rien moins qu' maintenir le clerg  l'tat de caste
et  perptuer son omnipotence.)


M. l'abb Jaquemard propose de faire nommer les vques par les
ecclsiastiques, concurremment avec les membres de l'assemble
administrative; ceci est directement oppos aux principes de la
constitution. Le droit d'lire ne peut appartenir au corps
administratif; celui en qui rside la souverainet, a seul le droit
d'lire, et ce droit ne peut tre exerc que par lui ou par ceux
auxquels il l'a dlgu. On vous propose de faire intervenir le clerg
dans l'lection de cette portion d'officiers publics, appels les
vques: c'est bien l l'exercice d'un droit politique. Vous l'appelez
 l'exercice de ce droit, non comme citoyen, mais comme clerg, mais
comme corps particulier, ds lors vous drogez aux premiers principes;
non seulement vous rompez l'galit des droits politiques; vous faites
du clerg un corps isol; vous consacrez vous-mmes le retour des abus;
vous vous exposez  l'influence dangereuse d'un corps qui a oppos tant
d'obstacles  vos travaux. Ni les assembles administratives ni le
clerg ne peuvent concourir  l'lection des vques. La seule lection
constitutionnelle, c'est celle qui vous a t propose par le comit.
Quand on dit que cet article contrevient  l'esprit de pit; qu'il est
contraire aux principes du bon sens; que le peuple est trop corrompu
pour faire de bonnes lections, ne s'aperoit-on pas que cet
inconvnient est relatif  toutes les lections possibles; que le
clerg n'est pas plus pur que le peuple lui-mme? Je conclus pour le
peuple.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 27 septembre 1790 (27 septembre 1790)




(Lors de la discussion sur l'institution du jury, l'Assemble
Constituante rejeta les jurs en matire civile et dcrta leur
tablissement en matire criminelle. Elle chargea en mme temps ses
comits de constitution et de jurisprudence de lui prsenter une loi
qui rglt l'excution de son dcret. Ce travail lui fut soumis
quelques mois aprs par Duport au nom des comits de constitution et de
jurisprudence runis. L'assemble ordonna l'impression du projet de loi
et du rapport dont il tait prcd. Robespierre prit la parole pour le
combattre dans une de ses dispositions seulement, celle qui tait
relative  la gendarmerie et  la police de sret.)



Je m'lve contre la disposition du plan des comits qui associe les
officiers de la marchausse aux fonctions de juge de paix, et qui les
rige en magistrats de police. Je soutiens qu'ils ne peuvent tre que
les excuteurs des ordonnances de la police, mais qu'ils ne peuvent
eux-mmes occuper son tribunal et rendre des dcisions sur la libert
des citoyens. Je fonde mon opinion sur les premires notions de toute
constitution libre: vos comits ont fond leur systme sur une nuance
qu'ils ont remarque entre la justice et la police. Cette nuance peut
tre exprime avec assez de justesse, sous le rapport de la question
actuelle, en dfinissant la police de sret une justice provisoire.

Le juge absout ou condamne; le magistrat de police dcide si un citoyen
est assez suspect pour perdre provisoirement sa libert et pour tre
remis sous la main de la justice: l'une et l'autre ont un objet commun,
la sret publique; leurs moyens diffrent en ce que la marche de la
police est soumise  des formes moins scrupuleuses, en ce que ses
dcisions ont quelque chose de plus expditif et de plus arbitraire.
Mais remarquez que l'une et l'autre doivent concilier, autant qu'il est
possible, la ncessit de rprimer le crime avec les droits de
l'innocence et de la libert civile, et que la police mme ne peut,
sans crime, outrepasser le degr de rigueur ou de prcipitation qui
peut tre absolument indispensable pour remplir son objet; remarquez
surtout que de cela mme que la loi est oblige de laisser plus de
latitude  la volont et  la conscience de l'homme qu'elle charge de
veiller au maintien de la police, plus elle doit mettre de soin et de
sollicitude dans le choix de ce magistrat, plus elle doit chercher
toutes les prsomptions morales et politiques qui garantissent
l'impartialit, le respect pour les droits du citoyen, l'loignement de
toute espce d'injustice, de violence et de despotisme. "Ce danger, ce
malheur de perdre la libert avant d'tre convaincu, et quoique l'on
soit innocent, dit le rapporteur des deux comits, est un droit que
tout citoyen a remis  la socit; c'est un sacrifice qu'il lui doit."
Mais c'est prcisment par cette raison qu'il faut prendre toutes les
prcautions possibles pour s'assurer que ce sera l'intrt gnral, que
ce sera le vu et le besoin public, et non les passions particulires
qui commanderont ces sacrifices et qui rclameront ce droit;
c'est--dire, pour ne pas faire d'une institution faite pour maintenir
la sret des citoyens le plus terrible flau qui puisse la menacer. Si
ces principes sont incontestables, mon opinion est dj justifie.

J'en tire dj la consquence que des officiers militaires ne doivent
pas tre magistrats de police: ce n'est que sous le despotisme que des
fonctions aussi disparates, que des pouvoirs aussi incompatibles
peuvent tre runis, ou plutt, cette runion monstrueuse serait
elle-mme le despotisme le plus violent, c'est- dire le despotisme
militaire. Or, qu'est-ce que les officiers de marchausse, si ce ne
sont des officiers militaires? Vous vous rappelez sans doute la
constitution que vous avez donne  ce corps; vous savez que vous avez
dclar qu'il faisait partie de l'arme de ligne, qu'il serait soumis
au mme rgime, vous avez dcrt que, pour y tre admis, il fallait
avoir servi dans les troupes de ligne pendant un certain nombre
d'annes dtermin; vous avez dcrt que les trois quarts des
lieutenants seraient des officiers de troupes de ligne; il faut passer
par ce grade pour arriver aux grades suprieurs, qui sont tous
assimils  ceux de l'arme de ligne: le lgislateur ne peut donc
confier des fonctions civiles si importantes et si dlicates aux
officiers de la marchausse, sans oublier ce principe sacr qu'il doit
trouver dans ceux qu'il investit d'une telle magistrature la garantie
la plus sre possible de l'usage humain et modr qu'ils en feront.

Il est surtout une garantie qu'il n'est pas permis de ngliger; c'est
celle que vous avez vous-mme cherche en dcrtant que les
fonctionnaires publics qui doivent dcider des intrts des citoyens
soient nomms par le peuple. Quand les citoyens soumettent leur libert
aux soupons,  la volont d'un homme, la moindre condition qu'ils
puissent mettre  ce sacrifice, c'est sans doute qu'ils choisiront
eux-mmes cet homme-l; or, les officiers de la marchausse ne sont
pas choisis par le peuple; les colonels, les chefs de ce corps, sont
choisis par le directoire, et ils choisissent  leur tour les autres
officiers. Observons encore que vous avez vous-mmes consacr le
principe que j'invoque, dans la matire mme dont je parle, en confiant
l'autorit de la police  des juges de paix nomms par le peuple; or,
comment vos comits peuvent-ils vous proposer de la partager entre eux
et les officiers de marchausse, et mme de donner  ceux-ci un
pouvoir plus tendu; de fonder cette institution si intimement lie aux
droits les plus sacrs des citoyens, sur deux principes si opposs, ou
plutt sur des contradictions si rvoltantes?

Mais il est un troisime rapport qui marque d'une manire plus sensible
encore l'opposition de ce systme avec les maximes de justice et de
prudence que j'ai exposes. Pourquoi n'aurais-je pas le courage de le
dire, ou plutt pourquoi faut-il que les reprsentants de la nation
aient besoin de courage pour dire les vrits qui importent le plus 
son bonheur? S'il est vrai que tous les abus de l'autorit viennent des
intrts et des passions des hommes qui les exercent, ne devez-vous pas
calculer les intrts, les passions qui, dans les circonstances o nous
sommes, c'est--dire  l'poque la plus importante de notre
gouvernement, pourraient diriger l'autorit entre les mains des
officiers de police? Pouvons-nous oublier que longtemps encore la
diffrence des sentiments et des opinions sera marque par celle des
conditions et des anciennes habitudes? Pouvez-vous croire que le moyen
de donner au peuple les juges, les magistrats de police les plus
impartiaux, les plus dvous  ses intrts, les plus religieusement
pntrs des respects qui lui sont dus, serait de les choisir
prcisment dans la classe des ci-devant privilgis, des officiers
militaires chez qui l'amour de la rvolution est combattu par tant de
causes diffrentes? Or, les officiers de marchausse ne seront-ils pas
composs de cette manire par les dispositions qui destinent la plupart
des places importantes  des officiers de troupes de ligne, et qui font
dpendre l'avancement des autres du suffrage de ces derniers? Vous ne
pouvez donc leur abandonner l'autorit de la police sans exposer les
patriotes les plus zls, sans livrer le peuple  ces perscutions
secrtes,  ces vexations arbitraires, dont votre comit avoue que
l'exercice de la police peut tre facilement le prtexte; vous ne le
pouvez pas sans dmentir  la fois et votre humanit, et votre sagesse,
et votre justice.

Vous seriez effrays, si vous examiniez en dtail les fondions qu'on
leur attribue. Quoi! un officier militaire pourra faire amener devant
lui, par la marchausse, tout citoyen qu'il lui plaira de suspecter, 
quelque distance qu'il se trouve! Il pourra le relcher s'il se trouve
satisfait de ses rponses, ou l'envoyer dans une prison! Il pourra le
faire arrter dans sa propre maison! Il pourra recevoir des plaintes,
dresser des procs-verbaux., entendre des tmoins, et former les
premiers titres qui compromettront l'honneur et la vie d'un citoyen! Un
officier militaire pourra susciter un procs criminel  tout citoyen,
le fltrir d'abord d'un jugement qui le dclarera prvenu du crime, et
le retenir provisoirement dans une prison jusqu' ce que le directeur
du jur ait rendu un second jugement provisoire sur sa libert!

Je cherche en vain, je l'avoue, en quoi l'ancien rgime tait plus
vicieux que celui-l; je ne sais pas mme s'il ne pourrait pas nous
faire regretter jusqu' la juridiction prvotale, moins odieuse sous
beaucoup de rapports, et qui parut un monstre politique, prcisment
parce qu'elle remettait dans les mmes mains une magistrature civile et
le pouvoir militaire.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 23 octobre 1790 (23 octobre 1790)




(Opinion de Robespierre sur la Haute Cour nationale.)



J'ai quelques observations  vous soumettre sur l'organisation de la
haute cour nationale. Les crimes de lse-nation sont des attentats
commis directement contre les droits du corps social. Il en est de deux
espces; ceux qui attaquent son existence physique, et ceux qui
cherchent  vicier son existence morale. Ces derniers sont aussi
coupables que les premiers. Celui qui attente  la libert d'une
nation, est autant son ennemi que celui qui voudrait la faire prir par
le fer. Dans ce cas, ce n'est plus une nation, ce n'est plus un roi; il
n'y a que des esclaves et un tyran. Les crimes de lse-nation sont
rares quand la constitution de l'Etat est affermie, parce qu'elle
comprime de toutes parts, avec la force gnrale, les individus qui
seraient tents d'tre factieux. Il n'y a alors que les hommes publics
arms de grands pouvoirs qui puissent ruiner l'difice de la libert
publique. Ce n'est donc que sur eux qu'il est utile de fixer alors la
dfiance d'un tribunal. Mais dans un temps de rvolution, lorsqu'un
peuple secoue le joug, que le despotisme fait des efforts pour se
relever, alors le tribunal de surveillance doit scruter plus
particulirement les factions particulires. Il faut que ce tribunal
soit compos de personnes amies de la rvolution. Il ne doit ressembler
en rien  ce sige anticonstitutionnel  qui vous avez remis le soin de
punir les forfaits des nombreux ennemis qui ont entour le berceau de
la libert; il faut que le tribunal que vous avez form soit investi de
courage, de force arme, puisqu'il aura  combattre les grands, qui
sont ennemis du peuple. De l dcoule cette vrit incontestable, que
le peuple seul a droit de nommer ses protecteurs. Confrer au roi une
partie de ce droit d'lection, ce serait faire un cueil de ce qui doit
tre un rempart pour la libert.

Le comit a donc commis une erreur, en vous proposant de faire nommer
les juges par le roi. Ce n'est pas mme assez, il faut que, pour
loigner de ce tribunal l'illusion des promesses et la sduction des
grces, ceux qui seront membres de ce tribunal ne puissent accepter
aucune grce ou commission du pouvoir excutif, avant deux ans; et
mme, s'il est possible, il faut fixer une poque plus recule. O
peut-on mieux placer ce tribunal que dans Paris, cette ville qui a tant
rendu de services  la rvolution, et qui fut de tout temps le centre
des lumires? Je me borne  ces rflexions; je n'ai point eu le temps
de rdiger un projet de dcret; une discussion plus mre, et vos
lumires y suppleront.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 9 novembre 1790 (9 novembre 1790)




(Opinion de Robespierre sur le tribunal de cassation.)



Quel est l'objet de l'institution d'un tribunal de cassation. Voil la
premire question et peut-tre la seule que vous ayez  juger. Les
tribunaux sont tablis pour dcider les contestations entre citoyens cl
citoyens: l finit le pouvoir judiciaire; l commence l'autorit de la
Cour de cassation. C'est sur l'intrt gnral, c'est sur le maintien
de la loi et de l'autorit lgislative que la Cour de cassation doit
prononcer. Le pouvoir lgislatif n'tablissant que la loi gnrale,
dont la force dpend de l'exacte observation, si les magistrats
pouvaient y substituer leur volont propre, ils seraient lgislateurs.
Il est donc ncessaire d'avoir une surveillance qui ramne les
tribunaux aux principes de la lgislation. Ce pouvoir de surveillance
fera-t-il partie du pouvoir judiciaire? Non, puisque c'est le pouvoir
judiciaire qu'on surveille. Sera-ce le pouvoir excutif? Non, il
deviendrait matre de la loi. Sera-ce enfin un pouvoir diffrent des
pouvoirs lgislatif, excutif et judiciaire? Non; je n'en connais pas
quatre dans la constitution. Ce droit de surveillance est donc une
dpendance du pouvoir lgislatif. En effet, selon les principes
authentiquement reconnus, c'est au lgislateur  interprter la loi
qu'il a faite: dans l'ancien rgime mme, ce principe tait consacr.

Je passe  l'examen rapide des bases et de l'esprit du plan du comit.
Tout projet, dont le rsultat livre une institution  l'influence
ministrielle, doit tre rejet. Tout le systme qu'on vous propose se
rduit  une cascade d'lections, qui se termine par le choix du
ministre et par le jeu toujours dsastreux des intrigues de cour.

Comment peut-on vous proposer de donner au pouvoir excutif, sur les
membres du tribunal de cassation, cette fatale influence que vous leur
avez te sur les juges? Quel trange systme! On veut purer le choix
du peuple par ses reprsentants; et le choix des reprsentants par les
ministres. Ce n'est qu'ouvrir un plus vaste champ  la cabale,  la
corruption et au despotisme. Que resterait-il  faire pour livrer le
tribunal aux ministres? Etablir que le garde des sceaux prsidera ce
tribunal? Eh bien! tel est l'article XXI. Dans l'article IV, le comit
veut que, sans plaintes, le tribunal juge la conduite et les fautes
d'un autre tribunal, de quelques-uns des juges qui le composent ou du
commissaire du roi. Il veut que ce mme tribunal prononce sur les
prises  partie des tribunaux et des commissaires du roi. Il fait plus:
ne donne-t-il pas au garde des sceaux le droit d'humilier des juges ou
des commissaires du roi pour des choses qui ne sont pas des dlits,
mais des ngligences dans l'exercice de leurs fonctions, mais une
conduite contraire  la dignit des tribunaux? Il veut que sur la
dnonciation du garde des sceaux et l'avis du directoire du district,
le tribunal de cassation prononce des injonctions, des amendes, des
suspensions de fonctions. Nul systme ne fut jamais mieux imagin pour
avilir l'autorit judiciaire, pour la ramener entre les mains du
despotisme. Rien ne m'tonne autant que ce systme, si ce n'est qu'on
vous l'ait prsent. Je ne puis en ce moment proposer aucun dtail; je
demande seulement que l'assemble, en consacrant le principe, dclare
qu'au corps lgislatif seul appartient le droit de maintenir la
lgislation et sa propre autorit, soit par cassation, soit autrement.
Quant au plan propos, je pense qu'il n'y a pas lieu  dlibrer, et
que les membres qui composent le comit doivent tre rappels au
respect pour les principes constitutionnels.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 14 dcembre 1790 (14 dcembre 1790)




   (Opinion de Robespierre sur l'organisation judiciaire.)



La partie de la lgislation que l'on vous propose en ce moment tient
aux premiers principes de la libert et du bien public. Dans les
circonstances o nous sommes, elle intresse essentiellement
l'existence d'une multitude innombrable de citoyens: c'en est assez
pour veiller toute votre attention. Cherchons les premiers principes
de cette matire importante; ils nous conduiront peut-tre facilement
au parti que nous devons adopter... Ds que la socit a tabli et
dtermin l'autorit publique qui doit prononcer sur les diffrends des
citoyens, ds qu'elle a cr les juges destins  leur rendre en son
nom la justice qu'ils avaient droit de se faire par eux-mmes avant
l'association civile; pour mettre le dernier sceau, et pour donner le
mouvement  cette institution, il ne reste plus qu' instruire les
juges des diffrends qui doivent tre soumis  leurs dcisions. A qui
appartient le droit de dfendre les intrts des citoyens? Aux citoyens
eux-mmes, ou  ceux en qui ils ont mis leur confiance. Ce droit est
fond sur les premiers principes de la raison et de la justice; il
n'est autre chose que le droit essentiel et imprescriptible de la
dfense naturelle. S'il ne m'est pas permis de dfendre mon honneur, ma
vie, ma libert, ma fortune par moi-mme, quand je le veux et quand je
le puis, et, dans le cas o je n'en ai pas les moyens, par l'organe de
celui que je regarde comme le plus clair, le plus vertueux, le plus
humain, le plus attache  mes intrts; si vous me forcez  les livrer
 une certaine classe d'individus que d'autres auront dsigns, alors
vous violez  la fois et cette loi sacre de la nature et de la
justice, et toutes les notions de l'ordre social, qui, en dernire
analyse, ne peuvent reposer que sur elles... Ces principes sont
incontestables; il ne s'agit plus que de l'application.

Je me permettrai cependant d'observer avant tout qu'il ne faut pas se
porter trop aisment  opposer sans cesse des inconvnients  des
droits inviolables, et des circonstances  des vrits ternelles. Ce
serait imiter les tyrans,  qui il ne coule rien de reconnatre les
droits des hommes,  condition de pouvoir les violer toujours sous de
nouveaux prtextes,  condition de les relguer, dans la pratique,
parmi ces thories vagues qui doivent cder  des maximes politiques et
 des _considrations particulires;_ ce serait abandonner le guide
fidle que nous avons promis de suivre, pour embrasser des combinaisons
arbitraires, qui ne seraient que le rsultat de nos anciennes habitudes
et de nos prjugs. Quoi qu'il en soit, pour dterminer l'application
des principes que j'ai poss, il ne s'agit que d'claircir la question,
en dfinissant et en distinguant d'une manire prcise les diverses
fonctions qui font l'objet du rapport de nos comits de constitution et
de judicature.

Le lgislateur a vu qu'il fallait d'abord que la demande du citoyen qui
veut traduire un autre citoyen devant les tribunaux, ft forme et
constate d'une manire certaine et authentique, afin qu'aucun jugement
ne pt tre surpris, et l'on institua les officiers chargs de ce soin
sous le nom d'huissiers. Le lgislateur a voulu tablir ensuite un
ordre de procdure dont l'objet tait de donner au dfenseur le loisir
de prparer sa dfense; ensuite au demandeur, le temps de rpliquer,
jusqu'au moment o la cause devait tre discute devant le juge, et
recevoir sa dcision: de l des dlais fixs, des formules, des actes
de procdure dtermins par la loi; et cette partie mcanique de
l'instruction des affaires, cette routine de la procdure, furent
confies  d'antres officiers connus sous le nom de _procureurs_.

Il restait la partie la plus importante, la partie principale et
essentielle de la dfense des citoyens, qui demeure spare des
fonctions dont nous venons de parler, la fonction de prsenter les
faits aux yeux des magistrats, de dvelopper les motifs des
rclamations des parties, de faire entendre la voix de la justice, de
l'humanit, et les cris de l'innocence opprime. Cette fonction seule
chappa  la fiscalit et au pouvoir absolu du monarque. La loi tint
toujours cette carrire libre  tous les citoyens; du moins
n'exigea-t-elle d'eux que la condition de parcourir un cours d'tudes
faciles, ouvert  tout le monde, tant le droit de la dfense naturelle
paraissait sacr dans ce temps-l? Aussi, en dclarant, sans aucune
peine, que cette profession mme n'tait pas exempte des abus qui
dsoleront toujours les peuples qui ne vivront point sous le rgime de
la libert, suis-je du moins forc de convenir que le barreau semblait
montrer encore les dernires traces de la libert exile du reste de la
socit; que c'tait l o se trouvait encore le courage de la vrit,
qui osait rclamer les droits du faible opprim contre les crimes de
l'oppresseur puissant; enfin, ces sentiments gnreux qui n'ont pas peu
contribu  une rvolution, qui ne s'est faite dans le gouvernement que
parce qu'elle tait prpare dans les esprits. Si la loi avait mis au
droit de dfendre la cause de ceux qui veulent nous la confier, une
certaine restriction, en exigeant un cours d'tudes dgnr presque
entirement en formalit, elle semblait s'tre absoute elle-mme de
cette erreur par la frivolit vidente du motif... En dpit des maximes
qui jusqu' ce moment avaient paru le rsultat d'une profonde sagesse,
vous convenez tous que, sous aucun prtexte, pas mme sous le prtexte
d'ignorance, d'impritie, la loi ne peut interdire aux citoyens la
libert de dfendre eux-mmes leur propre cause. Quoi qu'il en soit,
l'ancien rgime tait  cet gard infiniment plus prs de la raison, du
bien public et de la constitution nouvelle, que le systme propos par
vos comits de constitution et de judicature. Runir et confondre le
ministre des procureurs, les fonctions des avocats, pour soumettre
l'un et l'autre  un privilge exclusif qui deviendra le patrimoine
d'un petit nombre d'individus, tel est le fond de ce plan.

Ainsi voil les privilges que vous avez proscrits, rtablis sur la
ruine du droit le plus sacr de l'homme et du citoyen; voil, en dpit
du dcret qui proscrit jusqu'au costume des gens de loi, par la raison
qu'ils ne doivent point former une classe particulire, voil le corps
des gens de loi recr sous une forme beaucoup plus vicieuse que
l'ancienne! En effet, ce pouvoir exclusif de dfendre les citoyens sera
confr par trois juges et par deux hommes de loi, et pour tre
ligible, pour tre l'objet de leur suffrage ou de leur faveur, il
faudra non-seulement avoir travaill cinq ans chez un homme de loi,
mais avoir encore t inscrit sur un tableau dress par le directoire
de l'administration du district, dont les membres pourront exclure qui
ils jugeront  propos, puisqu'ils seront constitus juges de la probit
des candidats. Je ne dirai pas que ce systme est contraire  la
constitution, que c'est donner  des fonctionnaires publics un pouvoir
tranger  leurs fonctions, que c'est un attentat  la souverainet du
peuple, puisqu'il n'appartient qu'au souverain d'ter ou d'accorder un
droit  un citoyen; je m'attache particulirement aux inconvnients de
l'institution qu'on vous propose: elle tend  former un corps d'hommes
de loi, vil et indigne de ses fonctions; elle prsente un petit nombre
de places  une multitude de candidats. L'intrigue assurera le succs,
et la probit inflexible ne connat pas l'intrigue, et le gnie
n'attend rien que de lui-mme.

Jusqu' ce que nos moeurs soient changes, il y aura de l'intrigue, de
la faveur partout o un corps, ou quelques hommes seront les
dispensateurs de quelques avantages que ce soit. La formalit du
concours laissera subsister ces inconvnients. Trois membres du
tribunal et deux hommes de loi dcideront,  la pluralit de trois voix
donnes secrtement et au scrutin. Les deux hommes de loi jalouseront,
craindront le mrite clatant. Si un juge se range de leur parti,
toutes les chances sont ncessairement contre le plus digne: alors vous
ne verrez plus dans le sanctuaire de la justice ces hommes sensibles,
capables de se passionner pour la cause des malheureux, et par
consquent seuls dignes de la dfendre; ces hommes intrpides et
loquents, appuis de l'innocence et flaux du crime; la faiblesse, la
mdiocrit, l'injustice et la prvarication les redouteront; ils en
seront toujours repousss; mais vous verrez accueillir des gens de loi
sans dlicatesse, sans enthousiasme pour leurs devoirs, et pousss
seulement dans une noble carrire par un vil intrt. Ainsi vous
dnaturez, vous dgradez des fonctions prcieuses  l'humanit,
essentiellement lies au progrs de l'esprit public, au triomphe de la
libert; ainsi vous fermez cette cole de vertus civiques o les
talents et le mrite apprendraient, en plaidant la cause du citoyen
devant les juges,  dfendre un jour celle du peuple parmi les
lgislateurs. Chez quel peuple libre a-t-on jamais conu l'ide d'une
pareille institution? Ces citoyens illustres qui, en sortant des
premires magistratures, o ils avaient sauv l'Etat, venaient devant
les tribunaux sauver un citoyen opprim, avaient-ils pris l'attache des
diles, ou des juges qu'ils venaient clairer? Les Romains avaient-ils
des tableaux, des concours et des privilges? Quand Cicron foudroyait
Verrs, avait-il t oblig de postuler un certificat auprs d'un
directoire et de faire un cours de pratique chez un homme de loi? Oh!
les Verrs de nos jours peuvent tre assez tranquilles; car le systme
du comit n'enfantera pas des Cicrons. Ne vous y trompez pas, on ne va
point  la libert par des routes diamtralement opposes. Si le
lgislateur ne se dfend pas de la manie qu'on a reproche au
gouvernement, de vouloir tout rgler, s'il veut donner  l'autorit ce
qui appartient  la confiance individuelle, s'il veut faire lui-mme
les affaires des particuliers, et mettre pour ainsi dire les citoyens
en curatelle, s'il veut se mettre  ma place pour choisir mon dfenseur
et mon homme de confiance, sous le prtexte qu'il sera plus clair que
moi sur mes propres intrts, alors, loin d'tablir la libert
politique, il anantit la libert individuelle et appesantit  chaque
instant sur nos ttes le plus ridicule et le plus insupportable de tous
les jougs.

On voudra peut-tre dfendre le plan du comit, eu observant qu'il
admet des _dfenseurs officieux;_ mais cette disposition ne justifie
pas l'institution d'un corps d'hommes de loi privilgis; elle en fait
mieux ressortir les vices et l'inutilit. Le comit lui-mme rend cette
disposition illusoire: il exige que, pour avoir communication des
pices de la partie adverse, le dfenseur officieux se rende chez
l'homme de loi qui dfendra cette partie. Il donne aux juges le droit
d'exclure du tribunal les officieux, aprs deux injonctions successives
_pour n'avoir pas observ la dcence et le respect envers ce tribunal_,
termes vagues qui s'interprteront suivant les intrts, les caprices,
les degrs de morgue, de faiblesse ou d'ignorance; _pour avoir manqu
de modration  l'gard de la partie adverse_, ce qui n'est pas plus
dtermin; _pour avoir manqu d'exactitude dans l'exposition des faits
et des moyens de la cause_. Or, comme un procs suppose des faits
litigieux ou des moyens susceptibles de discussion, il s'ensuit que nul
dfenseur officieux ne sera  l'abri de l'interdiction dshonorante,
puisqu'il suffit qu'il ne soit pas infaillible, ou mme simplement que
les juges aient, sur les faits et les moyens de la cause, une opinion
diffrente de la sienne, c'est--dire qu'il faudra qu'il gagne sa cause
 peine d'interdiction... Mais quoi! donner  des juges le droit de
dpouiller ignominieusement les citoyens sans aucune forme de procs,
du plus touchant, du plus sacr de leurs droits, celui de dfendre
leurs semblables! Quels principes! Occupons-nous moins de dcence, de
morgue, de la dignit du tribunal, de modration, d'exactitude. La
justice, l'humanit, l'galit, la libert, la loi, voil les premiers
intrts du lgislateur, voil les objets du culte des hommes libres...

Je conclus et je me borne  tablir ce principe, qui me parat devoir
tre l'objet actuel de votre dlibration et de votre premier dcret:
"Tout citoyen a le droit de dfendre ses intrts eu justice, soit par
lui-mme, soit par celui  qui il voudra donner sa confiance."




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours non prononc mais publi
en dcembre 1790 sur l'organisation des gardes nationales, par
Maximilien Robespierre, membre de l'Assemble nationale (dcembre 1790)




Texte en franais moderne par Albert Laponneraye (principaux extraits
du discours)


Note : Robespierre exposa finalement ses vues  l'Assemble
constituante les 27 et 28 avril 1791


(...)


Les gardes nationales ne seront jamais ce qu'elles doivent tre si
elles sont une classe de citoyens, une portion quelconque de la nation,
quelque considrable que vous la supposiez.

Les gardes nationales ne peuvent tre que la nation entire arme pour
dfendre au besoin ses droits; il faut que tous les citoyens en ge de
porter les armes y soient admis sans aucune distinction: sans cela,
loin d'tre les appuis de la libert, elles en seront les flaux
ncessaires; il faudra leur appliquer le principe que nous avons
rappel au commencement de cette discussion en parlant des troupes de
ligne: dans tout tat o une partie de la nation est arme et l'autre
ne l'est pas, la premire est matresse des destines de la .seconde;
tout pouvoir s'anantit devant le sien; d'autant plus redoutable
qu'elle sera plus nombreuse, cette portion privilgie sera sole libre
et souveraine; le reste sera esclave.

Etre arm pour sa dfense personnelle est le droit de tout homme: tre
arm pour dfendre la libert et l'existence de la commune patrie, est
le droit de tout citoyen. Ce droit est aussi sacr que celui de la
dfense naturelle et individuelle, dont il est la consquence, puisque
l'intrt et l'existence de la socit sont composs des intrts et
des existences individuelles de ses membres: dpouiller une portion
quelconque des citoyens du droit de s'armer pour la patrie et en
investir exclusivement l'autre, c'est donc violer  la fois et cette
sainte galit qui fait la base du pacte social, et les lois les plus
irrfragables et les plus sacres de la nature.

Mais remarquez, je vous prie, que ce principe ne souffre aucune
distinction entre ce que vous appelez citoyens actifs, et les autres.
Que les reprsentants du peuple franais aient cru pendant quelque
temps* [* Je dis pendant _quelque temps_, parce que le dcret du marc
d'argent et ceux qui tiennent au mme principe, sont jugs depuis
longtemps par l'Assemble nationale, qui ne se sparera pas sans avoir
exauc  cet gard le voeu de la nation. (Note de Robespierre.) qu'il
fallait interdire  tant de millions de Franais, qui ne sont point
assez riches pour payer une quantit d'impositions dtermine, le droit
de paratre aux assembles o le peuple dlibre sur ses intrts ou
sur le choix de ses reprsentants et de ses magistrats, je ne puis en
ce moment que me prescrire sur ces faits un silence religieux, tout ce
que je dois dire, c'est qu'il est impossible d'ajouter  la privation
de ces droits la prohibition d'tre arm pour sa dfense personnelle on
pour celle de sa patrie; c'est que ce droit est indpendant de tous les
systmes politiques qui classent les citoyens, parce qu'il tient
essentiellement au droit inaltrable, au devoir immortel de veiller 
sa propre conservation.

Si quelqu'un m'objectait qu'il faut avoir ou une telle espce ou une
telle tendue de proprit pour exercer ce droit, je ne daignerais pas
lui rpondre. Eh! que rpondrais-je  un esclave assez vil ou  un
tyran assez corrompu pour croire que la vie, que la libert, que tous
les biens sacrs que la nature a dpartis aux plus pauvres de tous les
hommes, ne sont pas des objets qui vaillent la peine d'tre dfendus!
Que rpondrais-je  un sophiste assez absurde pour ne pas comprendre
que ces superbes domaines, que ces fastueuses jouissances des riches,
qui seules lui paraissent d'un grand prix, sont moins sacres aux yeux
des lois et de l'humanit que la plus chtive proprit mobilire, que
le plus modique salaire auquel est attache la subsistance de l'homme
modeste et laborieux. Quelqu'un osera-t-il me dire que ces gens-l ne
doivent par tre admis au nombre des dfenseurs des lois et de la
Constitution, parce qu'ils n'ont point d'intrt au maintien des lois
et de la Constitution? Je le prierai  mon tour de rpondre  ce
dilemme: Si ces hommes ont intrt au maintien des lois et de la
Constitution, ils ont droit, suivant vos principes mmes, d'tre
inscrits parmi les gardes nationales: s'ils n'y ont aucun intrt,
dites-moi donc ce que cela signifie, si ce n'est que les lois, que la
Constitution n'auraient pas t tablies pour l'intrt gnral, mais
pour l'avantage particulier d'une certaine classe d'hommes; qu'elles ne
seraient point la proprit commune de tous les membres de la socit,
mais le patrimoine des riches, ce qui serait, vous en conviendrez sans
doute, une supposition trop rvoltante et trop absurde. Allons plus
loin. Ces mmes hommes dont nous parlons sont-ils, suivant vous, des
esclaves, des trangers, ou sont-ils citoyens? Si ce sont des esclaves,
des trangers, il faut le dclarer avec franchise, et ne point chercher
 dguiser cette ide sous des expressions nouvelles et assez obscures:
mais, non; ils sont en effet citoyens; les reprsentants du peuple
franais n'ont pas dpouill de ce titre la trs grande majorit de
leurs commettants; car on sait que tous les Franais, sans aucune
distinction de fortune ni de cotisation, ont concouru  l'lection des
dputs  l'Assemble nationale; ceux-ci n'ont pas pu tourner contre
eux le mme pouvoir qu'ils en avaient reu, leur ravir les droits
qu'ils taient chargs de maintenir et d'affermir, et par cela mme
anantir leur propre autorit, qui n'est autre que celle de leurs
commettants; ils ne l'ont pas pu, ils ne l'ont pas voulu, ils ne l'ont
pas fait. Mais si ceux dont nous parlons sont en effet citoyens, il
leur reste donc des droits de cit,  moins que cette qualit ne soit
un vain titre et une drision: or, parmi tous les droits dont elle
rappelle l'ide, trouvez m'en, si vous le pouvez, un seul qui y soit
plus essentiellement attach, qui soit plus ncessairement fond sur
les principes les plus inviolables de toute socit humaine que
celui-ci. Si vous le leur tez, trouvez moi une seule raison de leur en
conserver aucun autre: il n'en est aucune. Reconnaissez donc comme le
principe fondamental de l'organisation des gardes nationales, que _tous
les citoyens domicilis ont le droit d'tre admis au nombre des gardes
nationales_, et dcrtez _qu'ils pourront se faire inscrire comme tels
dans les registres de la commune o ils demeurent_.

C'est en vain qu' ces droits inviolables on voudrait opposer de
prtendus inconvnients et de chimriques terreurs; non, non; l'ordre
social ne peut tre fond sur la violation des droits imprescriptibles
de l'homme, qui en sont les bases essentielles: aprs avoir annonc
d'une manire si franche et si imposante dans cette dclaration
immortelle o nous les avons retracs, qu'elle tait mise  la tte de
notre code constitutionnel, afin que les peuples fussent  porte de la
comparer  chaque instant avec les principes inaltrables qu'elle
renferme, nous n'affecterons pas sans cesse d'en dtourner nos regards
sous de nouveaux prtextes, lorsqu'il s'agit de les appliquer aux
droits de nos commettants et au bonheur de notre patrie. L'humanit, la
justice, la morale, voil la politique, voil la sagesse des
lgislateurs; tout le reste n'est que prjugs, ignorance, intrigues,
mauvaise foi. Partisans de ces funestes systmes, cessez de calomnier
le peuple et de blasphmer contre votre souverain, en le reprsentant
sans cesse indigne de jouir de ses droits, mchant, barbare, corrompu!
C'est vous qui tes injustes et corrompus, ce sont les castes fortunes
auxquelles vous voulez transfrer sa puissance: c'est le peuple qui est
bon, patient, gnreux; notre rvolution, les crimes de ses ennemis
l'attestent; mille traits rcents et hroques qui ne sont chez lui que
naturels en dposent; le peuple ne demande que tranquillit, justice,
que le droit de vivre, les hommes puissants, les riches sont affams de
distinctions, de trsors, de volupts; l'intrt, le voeu du peuple est
celui de la nature, de l'humanit; c'est l'intrt gnral; l'intrt,
le voeu des riches et des hommes puissants, est celui de l'ambition, de
l'orgueil, de la cupidit, des fantaisies les plus extravagantes, des
passions les plus funestes au bonheur de la socit; les abus qui l'ont
dsole furent toujours leur ouvrage; ils furent toujours les flaux du
peuple. Aussi qui a fait notre glorieuse rvolution? Sont-ce les
riches, sont-ce les hommes puissants? Le peuple seul pouvait la dsirer
et la faire; le peuple seul peut la soutenir par la mme raison... Et
l'on ose nous propose de lui ravir les droits qu'il a reconquis! On
veut diviser la nation en deux classes, dont l'une ne semblerait arme
que pour contenir l'autre, comme un ramas d'esclaves toujours prts 
se mutiner! Et la premire renfermerait tous les tyrans, tous les
oppresseurs, toutes les sangsues publiques, et l'autre le peuple! Vous
direz aprs cela que le peuple est dangereux  la libert! Ah! il en
sera le plus ferme appui si vous la lui laissez! Cruels et ambitieux
sophistes, c'est vous qui  force d'injustices voudriez le contraindre
en quelque sorte  trahir sa propre cause par son dsespoir! Cessez
donc de vouloir accuser ceux qui ne cesseront jamais de rclamer les
droits sacrs de l'humanit? Qui tes-vous pour dire  la raison et 
la libert: Vous irez jusque-l; vous arrterez vos progrs au point o
ils ne s'accorderaient plus avec les calculs de notre ambition ou de
notre intrt personnel? Pensez-vous que l'univers sera assez aveugle
pour prfrer  ces lois ternelles de la justice, qui l'appellent au
bonheur, ces dplorables subtilits d'un esprit troit et dprav, qui
n'ont produit jusqu'ici que la puissance, les crimes de quelques
tyrans, et les malheurs des nations! C'est en vain que vous prtendez
diriger par les petits manges du charlatanisme et des intrigues de
cour une rvolution dont vous n'tes pas dignes; vous serez entrans
comme de faibles insectes dans son cours irrsistible; vos succs
seront passagers comme le mensonge, et votre honte immortelle comme la
vrit! Mais, au contraire, supposons qu' la place de cet injuste
systme, on adopte les principes que nous avons tablis, et nous voyons
d'abord l'organisation des gardes nationales en sortir pour ainsi dire
naturellement avec tous ses avantages, sans aucune espce
d'inconvnient.

D'un ct, il est impossible que le pouvoir excutif et la force
militaire dont il est arm puissent renverser la Constitution,
puisqu'il n'est point de puissance capable de balancer celle de la
nation arme.

D'un autre ct, il est impossible que les gardes nationales deviennent
elles-mmes dangereuses  la libert, puisqu'il est contradictoire que
la nation veuille s'opprimer elle-mme. Voyez comme partout  la place
de l'esprit de domination ou de servitude naissent les sentiments de
l'galit, de la fraternit, de la confiance, et toutes les vertus
douces et gnreuses qu'ils doivent ncessairement enfanter!

Voyez encore combien, dans ce systme, les moyens d'excution sont
simples et faciles!

On sent assez que pour tre en tat d'en imposer aux ennemis du dedans,
tant de millions de citoyens arms rpandus sur toute la surface de
l'empire, n'ont pas besoin d'tre soumis au service assidu,  la
discipline savante d'un corps d'arme destin  porter au loin la
guerre; qu'ils aient toujours  leur disposition des provisions et des
armes, qu'ils se rassemblent et s'exercent  certains intervalles, et
qu'ils volent  la dfense de la libert lorsqu'elle sera menace,
voil tout ce qu'exig l'objet de leur institution.

Les cantons libres de la Suisse nous offrent des exemples de ce genre,
quoique leur milice ait une destination plus tendue que nos gardes
nationales, et qu'ils n'aient point d'autre force pour combattre les
ennemis du dehors.

L tout habitant est soldat, mais seulement quand il faut l'tre, pour
me servir de l'expression de J.-J. Rousseau; les jours de dimanche et
de fte, on exerce ces milices selon l'ordre de leur rle; tant qu'ils
ne sortent point de leurs demeures, peu ou point dtourns de leurs
travaux, ils n'ont aucune paie; mais sitt qu'ils marchent en campagne,
ils sont  la solde de l'Etat. Quelles qu'aient t nos moeurs et nos
ides avant la rvolution, il est peu de Franais, mme parmi les moins
fortuns, qui ne pussent ou qui ne voulussent se prter  un service de
cette espce, qu'on pourrait rendre parmi nous encore moins onreux
qu'en Suisse. Le maniement des armes a pour les hommes un attrait
nature! qui redouble lorsque l'ide de cet exercice se lie  celle de
la libert et  l'intrt de dfendre ce qu'on a de plus cher et de
plus sacr.

Il me semble que ce que j'ai dit jusqu'ici a d prvenir une difficult
rebattue qu'on sera peut-tre tent d'opposer  mon systme; elle
consiste  objecter qu'un trs grand nombre de citoyens n'a pas les
moyens d'acheter des armes ni de suffire aux dpenses que le service
peut exiger. Que concluez-vous de l? que tous ceux que vous appelez
citoyens non actifs, qui ne paient point une certaine quotit
d'imposition, sont dchus de ce droit essentiel du citoyen? Non; en
gnral l'obstacle particulier qui empcherait ou qui dispenserait tels
individus de l'exercer, ne peut empcher qu'il appartienne  tous sans
aucune distinction de fortune, et, quelle que soit sa cotisation, tout
citoyen qui a pu se procurer les moyens, ou qui veut faire tous les
sacrifices ncessaires pour en user, ne peut jamais tre repouss...
Cet homme n'est pas assez riche pour donner quelques jours de son temps
aux assembles publiques; je lui dfendrai d'y paratre!... Cet homme
n'est point assez riche pour faire le service des citoyens soldats; je
le lui interdis! Ce n'est pas l le langage de la raison et de la
libert; au lieu de condamner ainsi la plus grande partie des citoyens
 une espce d'esclavage, il faudrait au contraire carter les
obstacles qui pourraient les loigner des fonctions publiques: payez
ceux qui les remplissent; indemnisez ceux que l'intrt public appelle
aux assembles; quipez, armez les citoyens soldats: pour tablir la
libert, ce n'est pas mme assez que les citoyens aient la facult
oisive de s'occuper de la chose publique, il faut encore qu'ils
puissent l'exercer en effet.

Pour moi, je l'avoue, mes ides sur ce point sont bien loignes de
celle de beaucoup d'autres: loin de regarder la disproportion norme
des fortunes qui place la plus grande partie des richesses dans
quelques mains comme un motif de dpouiller le reste de la nation de sa
souverainet inalinable, je ne vois l pour le lgislateur et pour la
socit qu'un devoir sacr de lui fournir les moyens de recouvrer
l'galit essentielle des droits au milieu de l'ingalit invitable
des biens. H quoi! ce petit nombre d'hommes excessivement opulents,
cette multitude infinie d'indigents n'est-elle pas en grande partie le
crime des lois tyranniques et des gouvernements corrompus! Quelle
manire de l'expier que d'ajouter  la privation des avantages de la
fortune l'opprobre de l'exhrdation politique, afin d'accumuler sur
quelques ttes privilgies toutes les richesses et tout le pouvoir, et
sur le reste des hommes toutes les humiliations et toute la misre!
Certes il faut ou soutenir que l'humanit, la justice, les droits du
peuple sont de vains noms, ou convenir que ce systme n'est point si
absurde.

Au reste, pour me renfermer dans l'objet de cette discussion, je
conclus de ce que j'ai dit que l'Etat doit faire les dpenses
ncessaires pour mettre les citoyens en tat de remplir les fonctions
de gardes nationales, qu'il doit les armer., qu'il doit, comme en
Suisse, les salarier lorsqu'ils abandonnent leurs foyers pour le
dfendre! Eh! quelle dpense publique fut jamais plus ncessaire et
plus sacre! Quelle serait cette trange conomie qui, prodiguant tout
au luxe funeste et corrupteur des cours ou au faste des suppts du
despotisme, refuserait tout au besoin des fonctionnaires publics et aux
dfenseurs de la libert! Que pourrait-elle annoncer, si ce n'est qu'on
prfre le despotisme  l'argent, et l'argent  la vertu et  la
libert!




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 27 mars 1791 (27 mars 1791)




(Opinion de Robespierre sur les troubles de Douai.)


Les lieux o se sont levs les troubles de Douai, sont voisins de
celui qui m'a dput  cette assemble. A l'intrt gnral qui
m'attache  tout ce qui peut contribuer  la libert publique, se joint
celui qui me lie  mon pays. Ce double sentiment m'engage  examiner
avec scrupule les faits qui sont la base du rapport que vous venez
d'entendre; et je dois avouer que je suis forc de regretter que
l'assemble soit expose  prendre une dlibration subite sur une
affaire aussi grave, d'aprs un rapport fait avec autant de
prcipitation (II s'lve des murmures.) Voici sur quoi porte mon
observation. M. le rapporteur a lu un projet de dcret dans lequel il
propose de mander la municipalit de Douai  la barre. A ces mots, il
s'est lev de violents murmures qui voulaient dire que ce dcret ne
disait pas assez, et qu'il fallait sans doute la condamner
sur-le-champ. (Il s'lve des murmures. Plusieurs voix: On n'a pas dit
cela.) J'ai entendu crier  la fois par un trs grand nombre de voix
qu'il fallait l'envoyer dans les prisons d'Orlans; et moi, au
contraire, je suis d'avis qu'il faut se contenter de la mander  la
barre; car avant de juger, il faut commencer par entendre toutes les
parties. (Nouveaux murmures. Un dput: Il ne s'agit pas djuger la
municipalit, ni de l'envoyer en prison sans l'entendre. Ce projet
absurde n'existe que dans la tte de l'opinant.) J'ai cependant,  la
lecture du projet de dcret, entendu dire, et crier unanimement qu'il
fallait l'envoyer  Orlans. (Murmures). Il m'est impossible de
rsister  la force tumultueuse des interruptions... S'il fallait une
profession de foi pour se faire entendre dans cette assemble... Je
dclare que je suis moins que tout autre, port  approuver, ou 
excuser la municipalit; je discute les principes gnraux qui doivent
dterminer une assemble sage et impartiale. Je pense que dans une
affaire aussi importante, le corps lgislatif doit s'imposer la loi
d'examiner, je ne dis pas avec scrupule, mais avec cette attention
rflchie que s'impose tout juge Ce n'est point l'ajournement que je
propose, c'est au contraire le premier article du projet de dcret.
J'ai entendu dire qu'il fallait dterminer les peines  infliger aux
ecclsiastiques qui, par leur discours ou leurs crits, excitent le
peuple  la rvolte. Un pareil dcret serait du plus grand danger pour
la libert publique; il serait contraire  tous les principes. On ne
peut exercer de rigueur contre personne pour des discours, on ne peut
infliger aucune peine pour des crits... (Il s'lve dos murmures.)
Rien n'est si vague que les mots de _discours, crits excitant  la
rvolte_. Il est impossible que l'assemble dcrte que des discours,
tenus par un citoyen quelconque, puissent tre l'objet d'une procdure
criminelle. Il n'y a point ici de distinction  faire entre un
ecclsiastique et un autre citoyen. Il est absurde de vouloir porter
contre les ecclsiastiques une loi qu'on n'a pas encore os porter
contre tous les citoyens. Des considrations particulires ne doivent
jamais l'emporter sur les principes de la justice et de la libert. Un
ecclsiastique est un citoyen; et aucun citoyen ne peut tre soumis 
des peines pour ses discours; et il est absurde de faire une loi
uniquement dirige contre les discours des ecclsiastiques... J'entends
des murmures, et je ne fais qu'exposer l'opinion des membres qui sont
les plus zls partisans de la libert, et ils appuieraient eux-mmes
mes observations, s'il n'tait pas question des affaires
ecclsiastiques (Applaudissements du ct droit. Murmures de la gauche.
M. Dumetz: Je demande que l'opinant soit rappel  l'ordre, comme ayant
outrag l'assemble. Ce n'est pas la libert qu'il dfend: il semble
qu'il ait form le dessein d'insulter le corps-lgislatif.) Je demande,
comme je l'ai dj souvent propos, et comme l'assemble l'a dcrt,
qu'une loi qui tient  la libert des crits et des opinions, ne soit
porte qu'aprs une discussion gnrale et approfondie des principes et
qu'elle ne porte pas sur une classe particulire. Je demande ensuite
qu'il n'y ait point de jugement sur le fond, avant que la municipalit
de Douai ait t entendue.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 6 avril 1791 (6 avril 1791)




(Opinion de Robespierre sur l'organisation ministrielle.)


Il est impossible d'tre assez prpar pour examiner ce projet, qu'on
prsente  l'improviste. (Plusieurs voix: Il est present depuis deux
mois.) Je suis effray de ce projet, et plus encore de la prcipitation
avec laquelle... (On murmure.) Je le dis avec l'effroi que m'inspire
l'esprit qui, depuis quelque temps, prside  vos dlibrations. (Les
murmures augmentent; on crie: A l'ordre.) Mais je ne m'effraie pas de
cette manire d'touffer la voix de ceux qui veulent dire la vrit.
Pourquoi vient-on nous prsenter ici des projets  l'improviste? On
compte bien s'appuyer sur un motif qui produira toujours un trs grand
effet; on vous dira qu'il faut acclrer vos travaux. (Un trs grand
nombre de voix: Oui, oui.) Autant il est vrai qu'il faut acclrer vos
travaux, autant il est criminel de prsenter  l'improviste, et sur ce
prtexte, un projet de dcret qui tend  dtruire les bases de la
libert. Le caractre de ce projet, caractre imprim dans chaque
ligne, est d'anantir la libert et les principes constitutionnels
tablis par les prcdents dcrets, eu donnant aux ministres un pouvoir
immense. Voil l'instruction essentielle que je prsente  l'assemble
nationale.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 7 avril 1791 (7 avril 1791)




(Robespierre prit une seconde fois la parole sur la mme matire que la
sance du 6 avril.)


J'ai  faire une proposition simple, qui ne peut tre adopte que dans
ce moment. Un philosophe dont vous honorez les principes, disait que
pour inspirer plus de respect et de confiance, le lgislateur devait
s'isoler de son ouvrage. C'est l'application de cette maxime que je
veux vous proposer, et je fais la motion qu'aucun membre de cette
assemble ne puisse tre port au ministre pendant les quatre annes
qui suivront cette session.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante les 27 et 28 avril 1791 (27 avril 1791)




(La garde nationale avait t improvise au 14 juillet 1789 sous le nom
de garde bourgeoise. Son organisation premire tait trs-imparfaite.
Plusieurs dcrets provisoires, rendus par l'Assemble constituante, ne
statuaient qu'incompltement sur la formation et sur le service de la
garde nationale, et laissaient dsirer une organisation dfinitive.
L'Assemble ayant ordonn  ses comits de lui prsenter un projet
d'organisation, Rabaut-Saint-Etienne, rapporteur, donna lecture d'un
projet, qui n'admettait dans les gardes nationales que les citoyens
actifs. Robespierre prit la parole pour combattre le projet des
comits.)


Une constitution militaire et nationale est la plus difficile de toutes
les entreprises; car si elle n'est pas le plus ferme appui de la
libert, elle devient le plus dangereux instrument du despotisme. Avant
tout il faut rechercher le vritable objet de l'organisation de la
garde nationale: est-elle tablie pour repousser les ennemis du dehors?
Non; vous avez pour cela une arme formidable... Il est certain que
partout o la puissance du chef d'une force militaire considrable
existe sans contrepoids, le peuple n'est pas libre. Ce contrepoids quel
est-il? Les gardes nationales. D'aprs ce principe fondamental, il faut
organiser la garde nationale de manire que le pouvoir excutif ne
puisse abuser de la force immense qui lui est confie, ni la garde
nationale opprimer la libert publique et le pouvoir excutif. Ces deux
points de vue doivent nous servir de guide dans la question qui nous
occupe. Sous ce premier point de vue il faut organiser la garde
nationale de sorte qu'aucune de ses parties ne puisse dpendre du
pouvoir excutif. Le prince et ses agents ne doivent donc pas nommer
les chefs. Les chefs des troupes de ligne ne doivent donc pas devenir
chefs des gardes nationales; le roi ne doit donc ni rcompenser ni
punir les gardes nationales.

Sous le second point de vue, il faut reconnatre comme principe gnral
la ncessit d'empcher que les gardes nationales ne forment un corps,
et n'adoptent un esprit particulier qui serait un esprit de corps, et
qui menacerait bientt, soit la libert publique, soit les autorits
constitutionnelles. Pour y parvenir, on doit adopter toutes les mesures
qui tendront  confondre la fonction de soldat avec celle de citoyen,
diminuer autant qu'il sera possible le nombre des officiers, ne les
nommer que pour un temps trs-limit, ne pas tendre le commandement 
plus d'un district, et tablir que la marque extrieure des grades ne
sera porte que pendant le temps du service. Ces dcorations ne sont
accordes que pour le service public, et non pour satisfaire un
ridicule orgueil. Ces distinctions extrieures, qui autrefois
poursuivaient partout les fonctionnaires publics, excitaient la vanit
des uns, produisaient l'humiliation des autres, avilissaient le peuple,
enhardissaient ses tyrans, dtruisaient ainsi l'nergie publique, et
corrompaient le caractre national. Dfenseurs de la libert! vous ne
regrettez pas ces hochets du despotisme; votre dvoment, votre
courage, vos succs, la cause sacre pour laquelle vous tes arms,
voil votre gloire, voil vos ornements. (On applaudit.) Pour parvenir
 confondre le citoyen et le soldat, il reste encore une disposition 
prendre. Elle est une obligation relle, l'quit, l'galit la
rclament.... (Ou entend un peu de bruit dans quelques parties de la
salle. Montlausier: Ce que dit M. Robespierre, vaut sans doute la peine
d'tre cout: ainsi, Messieurs qui causez, silence. On applaudit.)
Tous les citoyens doivent tre admis  remplir les fonctions de garde
nationale. Ceux qui n'ont pas de facults dtermines; ceux qui ne
paient pas de certaines contributions, sont-ils esclaves? sont-ils
trangers aux autres citoyens? sont-ils sans intrts dans la chose
publique? Tous ils ont contribu  l'lection des membres de
l'Assemble nationale; ils vous ont donn des droits  exercer pour
eux; vous en ont-ils donn contre eux? Ils ne l'ont pas voulu; ils ne
l'ont pas pu; ils ne l'ont pas fait. Sont-ils citoyens? Je rougis
d'avoir  faire cette question. Ils jouissent du droit de cit.
Voulez-vous jouir seuls du droit de vous dfendre et de les dfendre.
Reconnaissez donc et dcrtez que tous les citoyens domicilis ont le
droit d'tre inscrits sur le registre des gardes nationales. Ne
calomniez pas le peuple en levant contre lui d'injustes craintes. Le
peuple est bon, il est courageux. Vous connaissez les vertus du peuple
par ce qu'il a fait pour la libert, aprs avoir travaill avec tant de
courage  la conqurir. Il demande le droit de remplir les devoirs qui
seront imposs  tous les citoyens pour la conserver... (Lucas.
J'entends par _peuple_ tous les citoyens.) J'entends par _peuple_ la
gnralit des individus qui composent la socit; et si je me suis un
moment servi de cette expression dans un sens moins tendu, c'est que
je croyais avoir besoin de parler le langage de ceux que j'avais 
combattre. Rpondrai-je  une observation bien futile? On a dit que la
partie du peuple qui ne jouit pas de l'activit, ne pourra supporter ni
les dpenses, ni la perte de temps qu'entranerait le service; mais
l'Etat doit fournir aux frais ncessaires pour mettre les citoyens 
mme de servir; il doit les armer, et les solder, comme on fait en
Suisse, quand ils quittent leurs foyers.... Aprs avoir tabli ces
principes constitutionnels, il resterait  dterminer les fonctions des
gardes nationales... (Plusieurs personnes demandent que la suite du
discours de Robespierre soit renvoye  demain.)


(Sance du 28.)


J'ai tabli hier les principes fondamentaux de l'organisation de la
garde nationale; j'ai prouv que tous les citoyens devaient y tre
admis, si l'on ne voulait diviser la nation en deux classes dont l'une
serait  la discrtion de l'autre. J'ai prouv qu'il fallait soustraire
la garde nationale  l'influence du pouvoir excutif, puisqu'elle doit
servir au besoin pour nous dfendre contre la force militaire dont ce
pouvoir excutif est arm. Maintenant j'applique ces principes au
projet qui nous est prsent par les deux comits, et je trouve qu'il
les viole entirement; il fait de la garde nationale un corps qui peut
devenir l'instrument du pouvoir excutif. Il est vrai que pour cela le
comit suppose le cas d'une invasion subite par une troupe trangre.
C'est ainsi que toutes les lois dangereuses ont t justifies par des
motifs honntes. C'est le fond du projet qu'il faut examiner. Ne
voit-on pas que le gouvernement pourra faire natre facilement
l'vnement qu'a prvu le comit, avec l'influence qu'a le pouvoir
excutif sur la paix et la guerre. On dirait que les gardes nationales
ne doivent tre employes que pour faire la guerre aux ennemis du
dehors, tandis que les principes veulent qu'elles ne soient employes
que dans les cas extrmes. Serait-ce un projet de circonstance qu'on a
voulu nous prsenter, ou bien un projet qui embrasse tous les temps!

Le comit a mconnu l'objet unique et vritable de l'institution des
gardes nationales. Il place sans cesse la garde nationale dans les
circonstances o elle doit faire la guerre sous les ordres du roi; mais
n'est-elle pas faite aussi pour dfendre la libert contre les attaques
du despotisme. Ce mot _libert_ n'a pas t profr une seule fois dans
tout le projet. Repousser les brigands, livrer  la justice les
sditieux, voil les seules ides que prsente la partie du projet qui
lise les fonctions de la garde nationale. Il semble qu'elle ne sera
institue dans les campagnes que pour soutenir la gendarmerie nationale
et les troupes de ligne. Faire ainsi une arme subsidiaire pour
combattre les citoyens, n'est-ce pas l l'oubli de tous les principes?
Pourrons-nous soutenir l'ide de voir les paisibles habitants des
campagnes prsents comme la partie de la nation qui a le plus besoin
d'tre contenue. Cette distinction est insultante. Ces dtails sont
inutiles. Il suffit bien d'avoir prouv que la composition des gardes
nationales prsente par le comit, est le renversement des principes
de la libert. Il interdit jusqu'au port d'armes aux citoyens non
actifs. N'est-ce pas l crer un vaste corps arm pour asservir le
reste de la nation? n'est-ce pas remettre le pouvoir politique et la
force arme dans les mains d'une seule classe, et cette force arme 
la disposition du pouvoir excutif par des voies indirectes? Tous les
citoyens ne sont-ils pas galement enfants de la patrie? quels sont
ceux que vous jugez incapables de porter les armes? Teniez-vous ce
langage, lorsqu'ils se sont arms pour vous dfendre, lorsqu'enfin ils
ont fait la rvolution? Mais, dira-t-on, le comit propose de maintenir
dans la fonction de gardes nationales, ceux qui ont pris les armes
depuis l'poque de la rvolution, s'ils en sont jugs dignes. Et
pourquoi leur faudrait-il subir un jugement ncessairement arbitraire?
Est-ce parce qu'ils ne seraient pas favoriss par la fortune? O
taient donc les comits au 14 juillet! S'ils avaient vu cette journe,
ils n'auraient pas fait cette insulte  une partie respectable de leurs
concitoyens. Je conclus  ce que l'assemble dcrte que tout citoyen
domicili a droit d'tre inscrit sur le registre des gardes nationales.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 9 mai 1791 (9 mai 1791)




(Opinion de Robespierre sur le droit de ptition.)


Le droit de ptition est le troit imprescriptible de tout homme en
socit. Les Franais en jouissaient avant que vous fussiez assembls;
les despotes les plus absolus n'ont jamais os contester formellement
ce droit  ce qu'ils appelaient leurs sujets. Plusieurs se sont fait
une gloire d'tre accessibles et de rendre justice  tous. C'est ainsi
que Frdric II coutait les plaintes de tous les citoyens. Et vous,
lgislateurs d'un peuple libre, vous ne voudrez pas que des Franais
vous adressent des observations, des demandes, des prires, comme vous
voudrez les appeler! Non, ce n'est point pour exciter les citoyens  la
rvolte que je parle  cette tribune, c'est pour dfendre les droits
des citoyens; et si quelqu'un voulait m'accuser, je voudrais qu'il mt
toutes ses actions en parallles avec les miennes, et je ne craindrais
pas le parallle. Je dfends les droits les plus sacrs de mes
commettants; car mes commettants sont tous Franais, et je ne ferai
sous ce rapport aucune distinction entre eux: je dfendrai surtout les
plus pauvres. Plus un homme est faible et malheureux, plus il a besoin
du droit de ptition; et c'est parce qu'il est faible et malheureux que
vous le lui teriez! Dieu accueille les demandes non-seulement des plus
malheureux des hommes, mais des plus coupables. Or, il n'y a de lois
sages et justes que celles qui drivent des lois simples de la nature.
Si vos sentiments n'taient point conformes  ces lois, vous ne seriez
plus les lgislateurs, vous seriez plutt les oppresseurs des peuples.
Je crois donc qu' titre de lgislateurs et de reprsentants de la
nation, vous tes incomptents pour ter  une partie des citoyens les
droits imprescriptibles qu'ils tiennent de la nature.

Je passe au titre II,  celui qui met des entraves de toutes espces 
l'exercice du droit de ptition. Tout tre collectif ou non qui peut
former un voeu, a le droit de l'exprimer; c'est le droit
imprescriptible de tout tre intelligent et sensible. Il suffit qu'une
socit ait une existence lgitime pour qu'elle ait le droit de
ptition; car si elle a le droit d'exister reconnu par la loi, elle a
le droit d'agir comme une collection d'tres raisonnables, qui peuvent
publier leur opinion commune et manifester leurs voeux. L'on voit
toutes les socits des Amis de la constitution vous prsenter des
adresses propres  clairer votre sagesse, vous exposer des faits de la
plus grande importance; et c'est dans ce moment qu'on veut paralyser
ces socits, leur ter le droit d'clairer les lgislateurs! Je le
demande  tout homme de bonne foi qui veut sincrement le bien, mais
qui ne cache pas sous un langage spcieux le dessein de miner la
libert; je demande si ce n'est pas chercher  troubler l'ordre public
par des lois oppressives, et porter le coup le plus funeste  la
libert Je rclame l'ajournement de cette question jusqu'aprs
l'impression du rapport.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc au Club des
Jacobins le 8 juin 1791 (8 juin 1791)




(Opinion de Robespierre sur le licenciement de l'arme.)


Je ne viens pas ici vous proposer des mesures sur le licenciement, ni
approfondir les inconvnients dont on prtend qu'il peut tre suivi. Je
viens pancher dans votre sein quelques-uns de ces sentiments
qu'inspirent  tout bon citoyen et l'amour de la patrie, et la vue des
dangers dont elle est menace. (Ici Robespierre peint l'tat de
l'arme, et puis il ajoute:) Pour achever ce tableau, il faudrait
parler des malheurs de Nanci, vous montrer les citoyens plongeant leurs
bras dans le sang de leurs concitoyens, pour procurer  quelques chefs
le plaisir d'assouvir leur haine; vous rappeler les supplices qui
suivirent ces jours de malheurs, supplices qui prsentrent pendant
plusieurs jours le spectacle le plus satisfaisant pour des ennemis de
la libert. Il faudrait les voir se rjouir de leurs crimes, forcer la
patrie en deuil d'applaudir au supplice de ses dfenseurs. Les
intrigues des officiers de ces corps, furent la seule cause de toutes
ces horreurs. Vous doutez que le licenciement soit ncessaire:
avez-vous oubli que des officiers ont arbor la cocarde blanche? Ne
font-ils pas profession ouverte de mpriser le peuple; et
n'affectent-ils pas, au contraire, le plus profond respect pour la
cour,  laquelle seule ils veulent tenir? El vous croyez qu'il vous
soit possible de les conserver!... Vous voulez, dites-vous, prendre des
mesures pour assurer le maintien de notre constitution. N'est-il pas
trop ridicule de mettre au nombre de ces mesures, celle de confier vos
troupes aux ennemis de la constitution? Les despotes en agissent-ils
ainsi? Confient-ils  des personnes dont ils ne sont pas srs, la garde
de leurs places, la dfense de leurs frontires? La France n'est-elle
plus digne d'tre conserve, depuis qu'elle est devenue le sjour de la
libert? Je le dis avec franchise, peut-tre mme avec rudesse:
quiconque ne veut pas, ne conseille pas le licenciement, est un tratre.

Rien ne doit vous dispenser de le prononcer ce licenciement, pas mme
les craintes qu'on cherche de toutes parts  vous inspirer.

Avec quelle docilit les soldats n'obiront-ils pas  des officiers
patriotes,  des officiers qu'ils estimeront? Si c'est vraiment
l'intrt de la discipline qui vous touche, donnez-leur des officiers
qui, par leur exemple, leur conduite, ne cherchent pas  leur inspirer
le mpris de notre constitution, qui leur donne des ordres auxquels ils
puissent obir sans rpugner  leur patriotisme.

Pourquoi leur en laisser qui ne peuvent mriter leur confiance?
Pourquoi attacher des cadavres  des corps vivants?...

Quel trange projet que celui de vouloir changer des soldats en
automates? El cela, afin qu'ils soient plus propres  dfendre notre
constitution! Un jour peut-tre, ces questions seront claircies  la
honte de nos charlatans politiques. Aprs tout, il faut que la nation
soit sauve, et, si elle ne l'est pas par ses reprsentants, elle le
sera par ses mandataires... Prenez-y garde, le trouble ou le
despotisme, ou peut-tre tous les deux, voil le but o tendent les
ennemis du licenciement. Il n'y a que les seuls amis de la libert qui
puissent le dsirer...

Craignez ces chefs de parti qui, dans des moments de troubles et
d'inquitudes, cherchent toujours par quelques fausses dmarches  vous
faire violer quelques uns de vos principes.

Craignez ces serpents qui s'insinuent prs de vous, et par des
conversations insidieuses, des assertions jetes comme par hasard, se
flattent  l'avance d'avoir prpar vos dcisions. Toujours ils ont
cherch  vous faire renoncer  vos principes, pour l'amour de la paix
et de la libert.

Craignez ces hommes qui, ne se sentant pas assez de force pour tre
srs de trouver les places qu'ils ambitionnent dans le nouvel ordre de
choses, seraient tents de regretter l'ancien, qui n'ont pas assez de
talent pour faire le bien, mais assez pour faire le mal, et qui n'ont
vu dans la rvolution, que des moyens d'avancer leur fortune.

Craignez ces hommes dont la fausse modration, plus atroce que la plus
affreuse vengeance, vous tend continuellement des piges.

Craignez enfin votre propre bonne foi, votre facilit; car je ne
redoute pour notre constitution que deux ennemis: la faiblesse des
honntes gens et la duplicit des malveillants.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc au Club des
Jacobins le 19 juin 1791 (19 juin 1791)




(Instruction rdige par Robespierre pour les lections de 1791.)


Je n'ai reu que ce matin, en rentrant de l'Assemble nationale, la
lettre par laquelle le comit me chargeait de cette rdaction; je n'ai
pu y donner d'autre temps que le court intervalle qui se trouve entre
ce moment et notre sance; il m'a donc t impossible de la porter au
comit. Oblig de faire un petit voyage demain soir, il m'et t
impossible de vous la lire demain. Je vous prie d'excuser les fautes de
rdaction qui pourront s'y trouver, en faveur de la prcipitation avec
laquelle elle a t faite.

Citoyens, ce serait perdre un temps prcieux que de vous parler de
l'importance des lections dont vous allez vous occuper. Vous savez que
les lecteurs que vous allez choisir, nommeront  leur tour les dputs
dont dpend ou votre bonheur ou votre misre. Vous vous rendrez donc
exactement aux assembles primaires, vous surtout qui, par vos faibles
moyens, pourriez craindre l'oppression; songez que c'est  vous qu'il
importe d'tre clairs sur ces choix, puisqu'il est question de
discuter vos plus chers intrts. Si vous tes obligs par l  des
sacrifices, la raison, la justice et l'intrt public vous assurent des
indemnits.

Dans les choix que vous ferez, songez que la vertu et les talents sont
ncessaires, mais que, des deux, la vertu est la plus ncessaire
encore. La vertu sans talent peut tre encore utile; les talents sans
vertu ne peuvent tre qu'un flau. (On applaudit.) Et, en effet, la
vertu suppose ou donne assez souvent les talents ncessaires aux
reprsentants du peuple. Quand on aime la justice et la vrit, on aime
les droits des citoyens, et on les dfend avec chaleur. Tenez-vous en
garde contre les apparences trompeuses: les amis et les ennemis de la
libert se prsenteront  vous avec les mmes dehors et le mme
langage. Si vous voulez vous assurer des sentiments de quelques
citoyens, remontez au-del de l'poque o vous tes aujourd'hui.
L'homme ne se dtache pas tout  coup de tous les prjugs qui ont
form ses sentiments. Si, une fois dans sa vie, un homme s'est montr
vil ou impitoyable, rejetez-le; rejetez ces hommes qu'on a vus ramper
honteusement aux pieds d'un ministre ou d'une femme. Leur manire est
change: leur coeur est rest le mme. (On applaudit.) Ils flattent
aujourd'hui leurs concitoyens, comme ils flattaient les tyrans
subalternes. On ne devient pas subitement d'un vil adulateur, d'un
lche courtisan, un hros de la libert.

Mais si vous connaissez des hommes qui aient consacr leur vie  venger
l'innocence; si vous connaissez quelqu'un d'un caractre ferme et
prompt, dont les entrailles se soient toujours mues au rcit des
malheurs de quelques-uns de ses concitoyens, allez le chercher au fond
de sa retraite, priez-le d'accepter la charge honorable et pnible de
dfendre la cause du peuple contre les ennemis dclars de la libert,
contre ces ennemis bien plus perfides encore qui se couvrent du voile
de l'ordre et de la paix. Ils appellent ordre tout systme qui convient
 leurs arrangements; ils dcorent du nom de paix la tranquillit des
cadavres et le silence des tombeaux.

Ce sont ces personnages, cruellement modrs, dont il faut vous dfier
le plus. Les ennemis dclars de la rvolution sont bien moins
dangereux. Ce sont ceux-l qui assigent les assembles primaires, pour
obtenir du peuple, qu'ils flattent, le droit de l'opprimer
constitutionnellement. Evitez leurs piges, et la patrie est sauve.
S'ils viennent  vous tromper, il ne nous reste plus qu' raliser la
devise qui nous rallie sous les drapeaux de la libert: _Vivre libre ou
mourir_.

(On demande l'impression sur-le-champ, et l'envoi aux sections
assembles. Roederer. Je demande que M. Robespierre veuille bien relire
l'article concernant les lecteurs, parce que, quelque fond que soit
son principe, l'application pourrait en tre dangereuse pour cette
anne; car il n'y a pas de fonds faits pour les lecteurs.)

Robespierre. L'observation de M. Roederer porte sur un fait qui n'est
pas exact. Il a suppos qu'il tait dcid que les lecteurs ne
seraient pas pays cette anne, et cela n'est pas dcid. La motion en
fut faite, il y a quelques jours,  l'Assemble nationale. M.
Desmeuniers, rapporteur, n'a pas du tout t loign de cette ide, et
l'avis des membres de l'assembl m'a paru y tre favorable. J'ai donc
cru pouvoir annoncer cet avis dans un moment o il s'agit de porter un
plus grand nombre de citoyens dans les assembles primaires, qui, en
gnral, sont peu nombreuses.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 22 juin 1791 (22 juin 1791)




(De la dlgation de la souverainet.)

(Les diverses parties de la constitution, avant d'tre coordonnes les
unes avec les autres et de former un tout complet, furent soumises  la
rvision. Quand on en vint  discuter sur les pouvoirs publics et les
assembles lectorales, Roederer pronona un discours dans lequel il
exprima son opinion sur l'essence du pouvoir excutif et sur les bases
du systme administratif. Puis Robespierre parla ainsi:)


II y a dans l'opinion de M. Roederer beaucoup de principes vrais, et
auxquels il serait difficile de rpliquer d'aprs vos principes...
Cependant, ce n'est pas sur cet objet principalement que je me propose
d'insister; je crois qu'il y a dans le titre soumis  votre
dlibration beaucoup d'expressions quivoques et de mots qui altrent
le vritable sens et l'esprit de votre Constitution: c'est pour
rectifier ces mots et pour rendre d'une manire claire les principes de
votre Constitution, que je vous supplie d'couter avec patience
quelques principes dont le dveloppement ne sera pas long.

Je commence par le premier article du projet: "La souverainet est une,
indivisible, et appartient  la nation; aucune section du peuple ne
peut s'en attribuer l'exercice." J'ajoute que la souverainet du peuple
est _inalinable_. Il est dit ensuite que la nation ne peut exercer ses
pouvoirs que par dlgation... Les _pouvoirs_ doivent tre bien
distingus des _fonctions:_ les pouvoirs ne peuvent tre ni alins ni
dlgus. Si l'on pouvait dlguer les pouvoirs en dtail, il
s'ensuivrait que la souverainet pourrait tre dlgue, puisque ces
pouvoirs ne sont autre chose que des diverses parties essentielles et
constitutives de la souverainet; et alors remarquez que, contre vos
propres intentions, vous dcrteriez que la nation a alin sa
souverainet; remarquez bien, .surtout, que la dlgation propose par
les comits est une dlgation perptuelle, et que les comits ne
laissent  la nation aucun moyen constitutionnel d'exprimer une seule
fois sa volont sur ce que ses mandataires et ses dlgus auront fait
en son nom. Il n'est pas mme question de convention dans tout le
projet; de manire que la dlgation des trois pouvoirs constitutifs
serait, d'aprs le projet des comits, l'alination de la souverainet
elle-mme. J'observe, en particulier, que rien n'est plus contraire aux
droits de la nation que l'article 3, qui concerne le pouvoir
lgislatif. Lisez cet article 3 dans la Constitution, o il est
conforme au projet.

Permettez-moi de vous citer ici l'autorit d'un bomme dont vous adoptez
les principes, puisque vous lui avez dcern une statue  cause de ces
principes-l et pour le livre que je vais citer. Jean-Jacques Rousseau
a dit que le pouvoir lgislatif constituait l'essence de la
souverainet, parce qu'il tait la volont gnrale, qui est la source
de tous les pouvoirs dlgus; et c'est dans ce sens que Rousseau a dit
que, lorsqu'une nation dlguait ses pouvoirs  ses reprsentons, cette
nation n'tait plus libre, et qu'elle n'existait plus. Et remarquez
comment on vous fait dlguer le pouvoir lgislatif;  qui? Non pas 
des reprsentants lus priodiquement et  de courts intervalles, mais
 un fonctionnaire public hrditaire, au roi! D'aprs l'article des
comits, le roi partage vritablement le pouvoir lgislatif, et
j'observe qu'il a dans le pouvoir lgislatif une portion plus grande
que celle des reprsentants de la nation, puisque sa volont peut seule
paralyser pendant quatre ans la volont de deux lgislatures. Votre
Constitution, vos premiers dcrets ne portaient pas, et vous n'avez pas
entendu que le roi faisait partie du pouvoir lgislatif. Le veto
suspensif, accord au roi, ne fut jamais regard que comme un moyen de
prvenir les funestes effets des dlibrations prcipites du corps
lgislatif, et ne fut considr que comme un appel au peuple; mais il a
toujours t reconnu que l'exercice du pouvoir lgislatif rsidait
essentiellement et uniquement dans l'Assemble nationale. Le roi ne fut
jamais regard comme partie intgrante du pouvoir lgislatif, et l'on
ne peut supposer ceci dans la rdaction des comits sans anantir les
premiers principes de la Constitution.

Qu'il me soit permis de lier cette ide aux principes dvelopps par M.
Roederer.

M. Roederer vous a dit une vrit qui n'a pas mme besoin de preuve;
c'est que le roi n'est pas _le reprsentant_ de la nation, et que
l'ide de reprsentant suppose ncessairement un choix par le peuple;
et vous avez dclar la couronne hrditaire: le roi n'est donc pas
reprsentant du peuple; le hasard seul vous le donne, et non votre
choix. M. Roederer vous a dit avec raison qu'il ne fallait pas donner
au roi seul cette prrogative, ou qu'il fallait la donner  tous les
fonctionnaires publics. Si l'on entend par _reprsentant_ celui qui
exerce une fonction publique au nom de la nation, si le titre de
reprsentant a quelque chose de relatif  la nomination du peuple,
certes, le roi n'a pas ce caractre, ou les autres ne l'ont pas. Il est
vident qu'on ne peut lui appliquer la qualit de reprsentant; mais,
ce qu'il est important de remarquer, c'est la consquence immdiate de
cette ide de reprsentant: pourquoi veut-on investir le roi du titre
de reprsentant hrditaire de la nation? Voil, messieurs, une partie
des atteintes que porte  la Constitution la rdaction des comits.

Il est dit dans deux articles de la Constitution: "Aucune section du
peuple ne peut s'attribuer l'exercice de la souverainet." 'J'adopte
bien le vritable sens qu'on veut exprimer par ces mots, mais je dis
qu'il faut claircir les mots quivoques. On ne peut pas dire d'une
manire absolue et illimite qu'aucune _section du peuple ne peut
s'attribuer l'exercice de la souverainet_. Il est bien vrai qu'il sera
tabli un ordre pour la souverainet; il est bien vrai encore qu'aucune
section du peuple, en aucun temps, ne pourra prtendre qu'elle exerce
les droits du peuple tout entier; mais il n'est pas vrai que, dans
aucun cas et pour toujours, aucune section du peuple, ne pourra
exercer, pour ce qui la concerne, un acte de la souverainet...
(Interruptions: Ah! ah! ah!) Je m'explique; c'est d'aprs vos dcrets
que je parle: n'est-il pas vrai que le choix des reprsentants du
peuple est un acte de la souverainet! N'est-il pas vrai mme que les
dputs, lus pour une contre, sont les dputs de la nation entire?
Ne rsulte-t-il pas de ces deux faits incontestables que, des sections
exercent, pour ce qui les concerne partiellement, un acte de la
souverainet? Il est impossible de prtendre, comme on l'a fait, que la
nation soit oblige de dlguer toutes les autorits, toutes les
fonctions publiques; qu'elle n'ait aucune manire d'en retenir aucune
partie sans aucune modification que ce soit.

Je n'examine pas un systme que l'Assemble a dcrt; mais je dis que,
dans le systme de la Constitution, on ne peut point rdiger l'article
de cette manire; on ne peut pas dire que la nation ne peut exercer ses
pouvoirs que par dlgation; on ne peut point dire qu'il y ait un droit
que la nation n'ait pas: on peut bien rgler qu'elle n'en usera point;
mais on ne peut pas dire qu'il existe un droit dont la nation ne peut
pas user si elle veut.

Je reviens au principe de toutes les observations que je viens de vous
faire. Je dis qu'il rsulte de l'article des comits que la nation
dlguerait ses pouvoirs, le pouvoir souverain, qui est unique et
indivisible, en dlguant  perptuit chaque partie du pouvoir. Je dis
que ce titre blesse encore les premiers principes de la Constitution en
prsentant le roi comme un reprsentant hrditaire qui exerce le
pouvoir lgislatif, conjointement avec les vritables reprsentants du
peuple. Je demande, en consquence, qu'au mot _pouvoirs_ soit substitu
celui _fonctions;_ je demande que le roi soit appel le _premier
fonctionnaire public, le chef du pouvoir excutif_, mais point du tout
le _reprsentant de la nation;_ je demande qu'il soit exprim d'une
manire bien claire que le droit de faire les actes de la lgislation
appartient uniquement aux reprsentants lus par le peuple.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 11 aot 1791 (11 aot 1791)




(Opinion de Robespierre sur la rdaction dfinitive de la constitution.)


Les comits vous proposent de substituer  une condition mauvaise une
condition plus injuste et plus onreuse encore. Les inconvnients
s'appliquent d'une manire plus forte au nouveau systme. Le peuple
est-il libre de choisir ses reprsentants, s'il ne l'est pas dans le
choix de ses intermdiaires? Les comits me paraissent dans une
contravention continuelle. Vous avez reconnu, sur leur proposition, que
tous les citoyens taient admissibles  toutes les fonctions, sans
autre distinction que celle des vertus et des talents. A quoi nous sert
cette promesse, puisqu'elle a t viole sur-le-champ? Que nous importe
qu'il n'y ait plus de noblesse fodale, si vous y substituez une
distinction plus relle,  laquelle vous attachez un droit politique?
Et que m'importe  moi qu'il n'y ait plus d'armoiries, s'il faut que je
voie natre une nouvelle classe d'hommes  laquelle je serai
exclusivement oblig de donner ma confiance? Cette contradiction
permettrait de douter de votre bonne foi et de votre loyaut. Je
conviens cependant qu'il faut une garantie qui rassure contre les
lecteurs; mais est-ce la richesse? L'indpendance et la probit se
mesurent-elles sur la fortune? Un artisan, un laboureur, qui paient dix
journes de travail, voil des hommes plus indpendants que le riche,
parce que leurs besoins sont encore plus borns que leurs fortunes.
Quoique ces ides soient morales, elles n'en sont pas moins dignes
d'tre prsentes  l'assemble. Ce ne sont pas l des lignes sans
largeur. On nous a cit l'exemple des Anglais et des Amricains: ils
ont eu tort, sans doute, d'admettre des lois contraires aux principes
de la justice; mais, chez eux, ces inconvnients sont compenss par
d'autres bonnes lois. Quelle tait la garantie d'Aristide lorsqu'il
subjugua les suffrages de la Grce entire? Ce grand homme qui, aprs
avoir administr les deniers publics de son pays, ne laissa pas de quoi
se faire enterrer, n'aurait pas trouv entre dans vos assembles
lectorales. D'aprs les principes de vos comits, nous devrions rougir
d'avoir lev une statue  J. J. Rousseau, parce qu'il ne payait pas le
marc d'argent. Apprenez  reconnatre la dignit d'homme dans tout tre
qui n'est pas not d'infamie. Il n'est pas vrai qu'il faille tre riche
pour tenir  son pays; la loi est faite pour protger les plus faibles;
et n'est-il pas injuste qu'on leur te toute influence dans sa
confection? Pour vous dcider, rflchissez quels sont ceux qui vous
ont envoys? Etaient-ils calculs sur un marc, sur un demi-marc
d'argent? Je vous rappelle au titre de votre convocation: "Tout
Franais ou naturalis Franais, payant une imposition quelconque,
devra tre admis  choisir les lecteurs." Nous ne sommes donc pas
purs, puisque nous avons cl choisis par des lecteurs qui ne payaient
rien.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 23 aot 1791 (23 aot 1791)




(Opinion de Robespierre sur la libert de la presse.)


M. Dandr et les autres partisans du comit semblent quelquefois se
rapprocher des principes pour s'en loigner sur-le-champ. M. Dandr
parat dans la dernire partie de son opinion dtermin  nous
accorder... (Il s'lve des murmures. Regnault de Saint-Jean-d'Angely:
Je demande que le propinant veuille bien indiquer la corporation dont
il est le chef.) Je m'en vais satisfaire  l'interpellation du
propinant. Quand j'ai dit _nous_, je parlais de ceux que la question
intresse, c'est--dire de la gnralit des citoyens: ce sont les
droits de la nation que je rclame contre un article qui me parat les
attaquer. Je dis donc que M. Dandr paraissait accorder le droit d'une
censure salutaire et libre sur les actes d'administration; si l'article
remplissait cet objet, alors on pourrait dire que nous sommes d'accord;
mais il ne le remplit pas.

Qu'est-ce que la libert d'exercer la censure? (On murmure.) La
puissance des comits s'tend-elle jusqu' parler aussi longtemps
qu'ils veulent et  ne laisser parler personne? Je dis que cette
censure sur les actes d'administration ne pourra pas s'exercer sans
que, en vertu de l'article qui vous est propos, on puisse poursuivre
le censeur comme calomniateur. Par exemple, un ministre parlant
toujours de patriotisme et d'ordre public, peut mettre une ngligence
coupable dans l'excution des lois relatives  la dfense du royaume,
entretenir des intelligences secrtes avec les ennemis du dehors. Je
demande si le droit du citoyen se rduira  dire trs modestement, trs
respectueusement: M. le ministre a nglig de porter tel corps de
troupes sur les frontires; ou n'aura-t-il pas le droit de dire s'il en
a le courage: j'aperois dans sa conduite un plan de conspiration
contre le salut public; j'invite mes concitoyens  le surveiller.

Voici un autre exemple. Un gnral prpos  la dfense de nos
frontires a excut un plan dont le rsultat devait tre de livrer la
nation  tous les flaux de la guerre domestique et extrieure. Je
suppose que j'aie eu des indices certains de ce crime, comme tout homme
de bonne foi et clairvoyant a pu en avoir, je ne pourrai donc pas
provoquer la surveillance publique sur un tel homme sans tre puni
comme calomniateur? Je dis que par la nature des choses l'intention de
faire le mal touche de si prs  l'action mme, qu'il y a une connexit
si vidente entre le crime consomm et l'intention du crime, qu'on ne
pourra dnoncer un dlit d'administration, sans risquer d'tre
poursuivi comme calomniateur des intentions.

A quoi sert cette distinction qu'il est si facile d'luder dans son
usage entre un dlit commis et l'intention, si ce n'est  gner la
censure sur tous les points?

Consultons l'exprience: sur cent accusations intentes par l'Assemble
nationale elle-mme contre des citoyens, 99 sont restes sans preuves.
Si M. Bouill et t dnonc comme un homme mditant des projets
contre la patrie, le citoyen clairvoyant et zl, qui en et dcouvert
les indices sans en dcouvrir encore les preuves juridiques, n'et-il
pas pass pour calomniateur? Pour appuyer la vrit de cette
observation, je rappellerai l'engouement gnral excit en faveur du
patriotisme et du zle de cet officier, les loges qui lui ont t
prodigus par l'intrigue et les remercments mme surpris  la sagesse
de l'Assemble nationale. Lorsque les chances de l'quit sont
tellement incertaines en faveur de l'un et de l'autre systme, je
demande s'il faut priver la socit de l'avantage suprme d'une censure
illimite sur les fonctionnaires publics. Je demande que la rdaction
plus prcise de M. Larochefoucault soit prfre  celle du comit.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  l'Assemble
constituante le 23 aot 1791 (23 aot 1791)




(Opinion de Robespierre sur les hommes libres de couleurs dans les
colonies franaises.).


Lorsqu'on se prsente  votre tribunal pour dfendre celui de vos
dcrets qui, au jugement de la nation, a le plus honor cette
Assemble; pour empcher que dans un moment, et presque sans
discussion, d'aprs des faits recueillis par des parties qui ne sont
pas entirement dsintresses dans cette affaire, d'aprs des
dclamations plusieurs fois rptes, et toujours repousses par vous
dans cette affaire, on n'lve contre ce systme, conforme aux droits
de la justice, de la raison, de l'intrt national, un systme nouveau,
fond sur des principes absolument diffrents; alors le premier
sentiment qu'on prouve, c'est l'tonnement de discuter devant vous une
pareille question: on est bien loign surtout de penser que cette
question soit dj prjuge avant d'avoir t discute avec la
profondeur qu'elle exige. Eh! ft-il vrai qu'on dt faire encore des
efforts impuissants pour rclamer les droits de l'humanit, ce serait
encore un devoir de les rclamer: c'est ce qui m'encouragera  vous
parler encore, et de l'intrt national, qui parat si mconnu par les
sentiments de ceux que je combats, et mme de justice et de philosophie,

La premire question que l'on doit se faire, ce me semble, dans ce
moment, c'est de demander si, pour attaquer les dcrets que vous avez
rendus, l'on vous prsente des raisons qui n'aient t ni prvues ni
discutes lorsque vous les avez ports. Or, je vois ici les mmes
moyens employs: d'une part, des maux infinis qu'on nous pronostique
pour vous faire peur; de l'autre, des raisonnements qui ne pouvaient
souffrir le plus lger examen, raisonnements dmentis  la fois et par
la raison et par les faits.

Je commence par examiner, en trs peu de mots, les raisonnements moraux
et politiques, allgus par le rapporteur du comit colonial. Il vous a
expos sa thorie sur l'unique moyen, suivant lui, de conserver la
tranquillit et la subordination des esclaves dans les colonies. Or, il
nous a dit que cet ordre de chose tenait essentiellement et
exclusivement  l'extrme distance que ces esclaves a percevaient entre
les blancs et eux; que cette distance disparatrait  leurs yeux, si
les hommes de couleur jouissaient des mmes droits que les blancs.

Voil un raisonnement qui est absolument dmenti par les faits et par
les raisons d'analogie. Il ne faut pas perdre de vue qu'avant votre
dcret les hommes libres de couleur jouissaient des droits de citoyen,
qu'ils ne jouissaient pas des droits politiques, parce qu'alors nul
citoyen n'avait des droits politiques; mais ils taient dans la classe
des blancs sous le rapport des droits civils dont les citoyens
jouissaient seuls alors; ainsi, alors, les esclaves voyaient des hommes
de couleur  une distance infinie d'eux, et cette distance tait celle
de l'esclavage  la libert, du nant  l'existence civile: or, je
demande si ces nouveaux droits que vous avez accords aux hommes libres
de couleur, mettraient entre eux et les autres une distance plus grande
que ne mettait entre eux et les esclaves l'acquisition de la libert et
de l'existence civile. Or, si cette distance n'a rien diminu de la
subordination des esclaves, s'il est faux que ces ides parviennent
jusqu' leur esprit, n'est-il pas vident que le raisonnement qu'on
vous fait pour garer votre justice, est une pure illusion, et le
rsultat de l'imagination des partisans du projet que je combats. On
n'a pas manqu d'appuyer ce systme extravagant d'un fait trs
extraordinaire: on vous a dit que la dclaration des droits que vous
avez reconnus dans les hommes libres de couleur, avait excit une
insurrection parmi les esclaves; on vous a cit la Croix des Bouquets;
j'affirme que ce fait est faux, et j'atteste tout homme raisonnable qui
voudra rflchir et sur les faits et sur la nature mme de la chose,
que quelques lettres que l'on peut se faire crire, n'auront jamais
autant de poids sur les personnes raisonnables que ce fait connu de
tout le monde, que dans les colonies nulle lettre, depuis l'origine des
contestations que la rvolution a fait natre entre les blancs et les
hommes libres de couleur, ne peut parvenir aux hommes de couleur sans
avoir t dcachete; c'est un fait notoire connu de tout le monde, et
qui est beaucoup plus certain que les fables que l'on nous dbite pour
appuyer le systme du comit. On ne persuadera jamais  personne, je ne
dis pas seulement que les dcrets de l'Assemble nationale, mais mme
les relations de ces dcrets avec les droits de citoyens, puissent
donner des ides assez nettes  des hommes abrutis par l'esclavage, qui
ont trs peu d'ides ou qui n'ont que des ides absolument trangres 
celles dont il s'agit en ce moment pour les engager  rompre tout  la
fois, et leurs anciennes habitudes et leurs chanes.

Les colons sont indigns, dit-on, de ce que vous avez viol la foi que
vous leur aviez donne!... Mais quel homme de bonne foi peut soutenir
ici que, par aucun de vos dcrets, vous ayez pris avec les colons
blancs l'engagement de dpouiller les hommes libres de couleur de la
qualit de citoyens actifs; que vous ayez promis de ne rien dcrter 
cet gard sans le consentement et l'initiative des colons blancs? Qu'on
me le cite ce dcret: est ce celui du 28 mars? Eh! c'est celui que
j'invoque pour rclamer la foi qui avait t donne  tous les membres
de celle Assemble.

Je rappelle  l'Assemble qu'alors en effet quelques personnes eurent
des inquitudes, non pas sur le fond de la chose, qui ne pouvait
prsenter aucune difficult, mais sur les intentions de ceux qui
auraient pu dsirer favoriser les colons blancs aux dpens des hommes
libres de couleur. Ils manifestrent ces inquitudes, et demandrent
que l'Assemble dclart que ces mots ne renfermaient point les
esclaves; on rpondit: cela n'est point ncessaire; il est bien entendu
que les hommes libres de couleur sont seuls compris: et c'est sur la
foi de cette explication, qui n'tait pas mme ncessaire, que tous les
membres acquiescrent au dcret qui vous fut prsent par le mme
rapporteur qui vous prsente celui-ci.

(Barnave: Ce fait est absolument faux. Grgoire: Je demande la parole.
Je ne conois pas comment M. Barnave ose nier ce fait. Le 28 mars, ce
fut moi qui demandai que nominativement les gens de couleur fussent
dnomms dans ce dcret. Il est de fait que M. Barnave me dit-lui-mme
qu'il ne les avait pas exclus; et il est de fait qu'au mois de mai
dernier, aprs bien des interpellations, M. Barnave a t oblig d'en
faire l'aveu lui- mme. Barnave: Quoique le fait dont il s'agit
n'intresse pas la dlibration actuelle, attendu que c'est un fait
purement particulier, et qui n'intresse pas l'Assemble, je dois dire
ce qui est vritable, et ce pour quoi j'ai interrompu l'opinant. Il est
deux circonstances qu'il faut absolument distinguer. Il est vrai que
sur l'interpellation de M. Grgoire, qui me demanda si l'article
excluait les hommes de couleur, je lai dis en particulier, comme je le
dirais encore, que l'article n'entendait tablir aucune espce de
prjug pour ou contre. En effet, nous n'avions envoy un mode de
convocation, dclar provisoire par notre dcret, que dans le cas o
les Assembles coloniales actuellement existantes ne seraient pas
maintenues. Par le mme dcret, nous avons dit que le mode de
convocation, pris de celui de la Martinique, n'tait que provisoire,
et, pour cette premire fois, dans le cas o l'Assemble ne serait pas
maintenue; et que, pour le dfinitif et pour l'avenir, ces mmes
Assembles feraient leurs propositions sur la totalit de la
constitution, et notamment sur les droits de citoyen actif et
d'ligibilit. Lucas: Je conclus au moins de l qu'on ne viole pas,
comme on le prtend, le dcret du 8 mars.)

Ce qui vient d'tre dit prouve la vrit de ce que j'ai avanc; car ds
qu'une fois ces mots _toute personne_ ne prjugent rien contre les
bommes libres de couleur, il s'ensuit que vous n'avez fait aucune
promesse aux colons blancs, relativement aux gens de couleur. C'est 
tort, par consquent, qu'on vous objecte la prtendue foi donne aux
colons blancs, comme une raison de leur sacrifier les droits des hommes
de couleur libres, et comme un motif qui peut les exciter  la rvolt
contre vos dcrets; et si j'avais besoin de restituer dans toute son
intgrit le fait que j'avais pos, je vous rappellerais un autre fait
certain qui vous a t rappel par M. Tracy, savoir: qu' l'poque de
ces dcrets, toutes les prtentions que les colons blancs annonaient
n'taient que celle de garantir leurs proprits de la crainte de voir
toujours les esclaves parvenir  la libert; c'est que ces mots _toute
personne_, c'est que les clauses qu'ils renferment ne leur furent
donnes que pour calmer leurs inquitudes. Elles leur furent mme alors
vivement disputes, parce que nous avions une extrme rpugnance 
consacrer formellement l'esclavage. Ces temps devaient-ils changer?

Je passe maintenant  l'examen des faits prpars, prsents avec
beaucoup de chaleur et de vhmence pour exciter dans vos mes des
alarmes capables de l'emporter sur votre justice et sur votre sagesse.
Quels sont donc ces faits? Qui oserait donc ici invoquer l'exprience?
A-t-on fait quelque tentative pour excuter vos dcrets? A-t-on employ
un seul moyen pour aplanir les difficults qui pouvaient se rencontrer
dans leur excution? A-t-on exig l'obissance comme on devait le
faire? A-t-on manifest que l'on voulait rellement que ce dcret ft
excut? Ce dcret n'a pas mme t envoy! mais  sa place des
libelles sditieux ont t envoys, des manoeuvres coupables ont t
employes pour exciter la rvolte. De tous les faits que l'on vous
prsente, ou que l'on aurait d vous prsenter, celui-l seul est vrai.
Que nos adversaires dmentent cet crit incendiaire, envoy d sein du
comit colonial dans les colonies, pour empcher l'excution de votre
dcret.

Des intrigues sont-elles des raisons premptoires contr une loi sage,
et faut-il que vous vous htiez d'anantir la vtre pour conserver des
intrigues? Aprs tout, qu'y a-t-il donc dans tous ces vnements que
vous n'ayez prvu; lorsque vous rendtes votre dcret; alors aussi on
voulut vous pouvanter par des menaces; alors on osa vous faire
entendre qu'on provoquerait l'insurrection des blancs contre votre
autorit, vous senttes que vous ne deviez point cder  ces lches
terreurs, vous etes la sagesse de ne point encourager l'audace, et de
ddaigner les piges de l'intrigue; vous ne pensiez pas que la volont
et les passions d'une classe quelconque osassent lutter srieusement
contre la fermet de l'Assemble nationale, arme de la justice, et
contre la puissance de la nation franaise. Abjurerez-vous aujourd'hui
ces grands principes, pour ne montrer que faiblesse, lgret,
inconsquence? Oublierez-vous que c'est la faiblesse et la lchet qui
perdent les Etats et les gouvernements, et que c'est le courage et la
constance qui les conservent? Mais, d'abord jusqu' quel point faut-il
y croire? n'est-ce pas une chose tonnante que lorsqu'on dlibre sur
un objet aussi important, aussi intimement li et  la proprit
nationale, et  la gloire des reprsentants de la nation, on ne se
donne pas seulement la peine d'examiner les faits dont on parle si
souvent sans en prouver aucun, et dont personne ne s'est donn la peine
d'apprcier, ni la nature, ni les circonstances, ni les auteurs? Qui
sont ceux qui les ont produits? Qui sont ceux qui les attestent? Ne
sont-ce pas les parties intresses? Ne sont-ce pas ceux qui, aprs
avoir extraordinairement redout le dcret avant qu'il ft port, n'ont
cess depuis de le calomnier et de l'enfreindre? Ne sont-ce pas ceux
qui, aprs avoir prdit de sinistres vnements, se seraient appliqus
 les faire natre, et qui voudraient ensuite les supposer ou les
exagrer.

Ah! donnez-nous au moins le temps d'examiner: on a bien pris le temps
ncessaire pour prparer, pour recueillir ces adresses prsentes dans
le moment qui a paru le plus convenable. Qu'il nous soit au moins
permis aussi de recueillir tous les faits qui les dmentent, et de nous
munir de toutes les preuves que le hasard et l'amour de l'humanit
peuvent avoir jetes au milieu de nous. Dfions-nous au moins du
tumulte et des cabales qui ont trop souvent prsid  nos dlibrations
sur cet important objet. Opposez aux adresses de plusieurs chambres de
commerce les ptitions des citoyens moins intresss des mmes villes,
qui en prouvent toute l'exagration et mme quelque chose de plus,
telles que celles des citoyens de Rennes, de Brest, de Bordeaux.
L'arrt du dpartement de cette dernire ville, vous instruit de ce
que l'intrigue peut faire pour opprimer la libert et la justice.
Faites-vous reprsenter toutes ces lettres qui prouvent que la
situation des colonies ne prsente rien qui puisse faire craindre une
rsistance dcide  l'excution du dcret, quand l'autorit de la
nation a parl; ou plutt rduisez  leur juste valeur les faits mme
que nos adversaires nous attestent. Alors, loin d'tre effrays, vous
verrez que tout se rduit  des signes de mcontentement plus ou moins
prononcs par une partie des citoyens de quelques parties de nos
colonies.

Certes, il n'tait pas difficile de prvoir qu'une loi qui blessait
l'gosme d'une classe de colons, occasionnerait des mcontentements;
et vous l'aviez prvu au mois de mai dernier. Il n'est pas plus
difficile de concevoir que les chefs d'une insurrection apparente aient
tenu des propos insenss et sditieux, qu'ils aient affect mme de les
tenir, pour fournir aux chefs de leur faction en Europe un prtexte de
faire craindre la chimrique scission des colonies; mais, en vrit,
aux yeux des hommes raisonnables, n'y a-t-il pas une distance infinie
entre le mcontentement, entre les menaces de quelques malintentionns,
et le dessein form de lever l'tendard de la rvolte contre la nation,
de briser violemment les liens de l'habitude, de l'honneur, du devoir
et surtout de l'intrt, seul lien durable qui les attache  nous.
Aussi, fixez votre attention sur toutes les pices relatives aux
colonies, qui ne paraissent point avoir t fabriques par l'esprit de
parti; vous y verrez qu'au milieu de quelques insurrections partielles,
la disposition gnral des esprits est d'obir  la loi, si la
soumission est exige avec fermet; vous y verrez que les colons blancs
eux-mmes vous avertissent des piges que l'on vous tend en Europe, et
qu'ils vous conjurent de dployer la fermet qui vous convient, en vous
donnant la garantie que la rsistance de l'orgueil, de l'intrt
particulier cderont  l'intrt gnral et  la justice.

Qu'il me soit permis de vous le dire, quelque haine qui puisse exister
contre moi, le courage gratuit que j'ai montr  dfendre la justice,
l'humanit et les intrts sacrs d'une partie des citoyens que nous
devons protger en Amrique, puisque nous nous occupons de leur sort,
ne m'abandonnera pas; qu'il me soit permis de remettre sons vos yeux
quel spectacle nous a prsent l'affaire des colonies depuis qu'il en a
t question parmi nous. Rappelez-vous les dispositions particulires
toujours prsentes  l'improviste. Jamais aucun plan gnral qui vous
permit d'embrasser d'un coup d'oeil et le but o l'on voulait vous
conduire, et les chemins par lesquels on voulait vous faire parvenir.
Rappelez-vous toutes ces dlibrations o, aprs avoir remport
l'avantage auquel on semblait d'abord borner tous ses voeux, on s'en
faisait un titre pour en obtenir de nouveaux; o, en vous conduisant
toujours de rcits en rcits, d'pisodes en pisodes, de terreurs en
terreurs, ou gagnait toujours quelque chose sur vos principes et sur
l'intrt national, jusqu' ce qu'enfin, chouant contre un cueil, on
s'est bien promis de rparer son naufrage.

Mais, je ne puis me dispenser de rpondre  une certaine observation
que l'on vous a prsente pour affaiblir l'intrt des hommes libres de
couleur. Remarquez qu'il n'est pas question de leur accorder leurs
droits, remarquez qu'il n'est pas question de les leur reconnatre,
remarquez qu'il est question de les leur arracher, aprs que vous les
leur avez reconnus. Et quel est l'homme qui, avec quelque sentiment de
justice, puisse se porter lgrement  dire  plusieurs milliers
d'hommes: nous avions reconnu que vous aviez des droits, nous vous
ayons regards comme citoyens actifs; mais nous allons vous replonger
dans la misre et dans l'avilissement; nous allons vous remettre aux
pieds de ces matres imprieux dont nous vous avions aids  secouer le
joug?

Qu'est-ce donc, surtout dans les colonies, que les droits civils qu'on
leur laisse, sans les droits politiques? Qu'est-ce qu'un homme priv
des droits de citoyen actif dans les colonies, sous la domination des
blancs? C'est un homme qui ne peut influer ni directement, ni
indirectement sur ls intrts les plus touchants, les plus sacrs de.
la socit dont il fait partie; c'est un homme qui est gouvern par des
magistrats au choix desquels il ne peut concourir en aucune manire,
par des lois, par des rglements, par des actes d'administration pesant
sans cesse sur lui, sans avoir us du droit qui appartient  tout
citoyen d'influer pour sa part dans les conventions sociales, en ce qui
concerne son intrt particulier. C'est un homme avili dont la destine
est abandonne aux caprices, aux passions, aux intrts d'une caste
suprieure. Voil les biens auxquels on attache une mdiocre
importance! Que l'on pense ainsi, lorsqu'on regarde la libert comme le
superflu dont le peuple franais peut se passer, pourvu qu'on lui
laisse la tranquillit et du pain; que l'on raisonne ainsi avec de tels
principes, je ne m'en tonne pas. Mais moi. dont la libert sera
l'idole, moi, qui ne connais ni bonheur, ni prosprit, ni moralit
pour les hommes, ni pour les nations, sans libert, je dclare que
j'abhorre de pareils systmes, et que je rclame votre justice,
l'humanit, la justice et l'intrt national en faveur des hommes
libres de couleur.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc au Club des
Jacobins le 19 mars 1792 (19 mars 1792)




(Intervention de Robespierre au sujet d'un discours de Dumouriez, alors
ministre des affaires trangres et membre de la socit des jacobins.)


S'il n'avait t question que de la premire demande  laquelle a donn
lieu le discours de M. Dumouriez et la rponse de M. le prsident, je
n'aurais point lev la voix. Maintenant ce sont les principes de la
socit qui se trouvent en cause. Je ne suis point de ceux qui croient
qu'il est absolument impossible qu'un ministre soit patriote et mme
j'accepte avec plaisir les prsages heureux que nous offre M.
Dumouriez. Quand il aura rempli ces prsages, quand il aura dissip les
ennemis arms contre nous par ses prdcesseurs, et les conjurs qui
dirigent notre gouvernement, malgr l'expulsion de quelques ministres,
alors, seulement alors, je serai dispos  lui dcerner tous les loges
dont il sera digne; alors nanmoins je ne penserai point qu'un bon
citoyen de cette socit ne soit pas son gal, et que tout membre qui
montera  cette tribune pour s'lever contre l'impression du discours
d'un ministre quel qu'il soit, puisse tre rduit  la quitter par des
cris et des clameurs confuses. C'est par amour pour la libert, c'est
par respect pour les droits du peuple, qui seul est grand, qui seul est
respectable  mes yeux, et devant lequel s'vanouissent les hochets des
puissances ministrielles, que je rappelle la socit  ses principes.
C'est pour la socit, c'est pour le ministre mme, que je demande que
l'on n'annonce pas  son arrive la dcadence de l'esprit public. Que
des ministres viennent ici pour unir leurs efforts  ceux de tous les
bons citoyens qui composent cette socit, qu'ils viennent demander des
conseils, qu'ils en reoivent et qu'ils les pratiquent, qu'ils mritent
l'amour de la nation; c'est  ces conditions seulement que leur
prsence peut tre utile dans cette socit, et s'il faut des conseils
aux ministres, je promets pour ma part de leur en donner qui seront
avantageux et pour eux et pour la chose publique.

J'ai rempli mon objet, puisque ces principes sont gravs dans les
coeurs de tous les membres de cette socit, puisque rien ne pourra
jamais en altrer la puret. Aussi longtemps que M. Dumouriez par des
preuves clatantes de patriotisme et surtout par des services rels
rendus  la patrie, prouvera qu'il est le frre des bons citoyens et le
zl dfenseur du peuple, il ne trouvera parmi nous que des appuis.

Je ne redoute pour cette socit la prsence d'aucun ministre, mais je
dclare qu' l'instant o un fonctionnaire semblable y aurait plus
d'influence qu'un bon citoyen qui s'est constamment distingu par son
patriotisme, il nuirait  la socit, et je jure au nom de la libert
qu'il n'en sera jamais ainsi. Cette socit sera toujours l'effroi de
la tyrannie et l'appui de la libert.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc au Club des
Jacobins le 19 mars 1792 (19 mars 1792)




(Opinion de Robespierre sur le bonnet rouge.)


(Ption, maire de Paris, avait crit  la Socit pour l'engager 
s'abstenir de tous signes extrieurs qui pourraient lui donner le
caractre d'un parti, d'une faction. Il voulait parler du bonnet rouge
que portait chaque membre des Jacobins. Robespierre prit ta parole en
cette occasion et s'exprima ainsi:)


Je respecte, comme le maire de Paris, tout ce qui est l'image de la
libert; mais nous avons un signe qui nous rappelle sans cesse le
serment de vivre libres ou de mourir, et ce signe, le voil! (Il montre
sa cocarde.) En dposant le bonnet rouge, les citoyens qui l'avaient
pris par un patriotisme louable, ne perdront rien. Les amis de la
libert continueront  se reconnatre sans peine au mme langage, au
signe de la raison et de la vertu, tandis que tous les autres emblmes
peuvent tre adopts par les aristocrates et les tratres.

II faut, dit-on, employer de nouveaux moyens pour ranimer le peuple.
Non, car il a conserv le sentiment le plus profond de la patrie. C'est
lui qui attend constamment le jour du bonheur commun, retard par les
perfides intrigues de ceux qui ont voulu le mettre dans les fers. Le
peuple n'a pas besoin d'tre excit, il faut seulement qu'il soit bien
dfendu. C'est le dgrader que de croire qu'il est sensible  des
marques extrieures. Elles ne pourraient que le dtourner de
l'attention qu'il donne aux principes de libert et aux actes des
mandataires auquel il a confi sa destine.

Je vous rappelle, au nom de la France,  l'tendard qui seul en impose
 ses ennemis, le seul qui puisse rallier  vous tous ceux que
l'intrigue a tromps. Ils voudraient, vos ennemis, vous faire oublier
votre dignit, pour vous montrer comme des hommes frivoles et livrs 
un esprit de faction. Vous devez donc vous dcider  ne conserver que
la cocarde et le drapeau, sous les auspices desquels est ne la
Constitution.

J'appuie les propositions de M. Ption, et je demande que la socit
ordonne l'impression et l'envoi de sa lettre  toutes les socits
affilies, comme exprimant nos vrais principes.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  la socit des
Amis de la Constitution le 26 mars 1792 (26 mars 1792)




Note: ce discours fut ensuite publi dans le Dfenseur de la
Constitution n 8 de dbut juillet 1792



(Discours de Robespierre sur les circonstances actuelles.)


Une conspiration formidable, trame ds longtemps contre notre libert,
tait prs d'clater. La guerre civile s'allumait au moment o la
guerre trangre nous menaait; les prtres secouaient les torches du
fanatisme et de la discorde; des administrateurs infidles secondaient
leurs fureurs et favorisaient les complots de tous les ennemis de la
rvolution; une coalition, fameuse par ses attentats contre la libert
naissante, dominait  la cour; elle occupait les premiers emplois dans
nos armes; le gouvernement nous trahissait; nul ne s'occupait du salut
de l'tat. Au milieu de tous ces dsordres, des cris de guerre se
faisaient entendre; on ne songeait ni  touffer les troubles du
dedans, ni  soulager le peuple, ni  protger les soldats patriotes,
perscuts par un ministre odieux, ni  le forcer  donner des armes
aux gardes nationales, ni  pourvoir  la dfense de nos frontires.
D'un ct l'indolence, la faiblesse; de l'autre, la tyrannie,
l'aristocratie, le machiavlisme semblaient prsider aux destins de la
France; et sans le courage inbranlable des bons citoyens, sans la
patience invincible et le sublime caractre du peuple, il et t
permis  l'homme le plus ferme de douter du salut public; lorsque la
providence, qui veilla toujours sur nous, beaucoup mieux que notre
propre sagesse, en frappant Lopold, part dconcerter les projets de
nos ennemis, au moins pour quelque temps. Ce dlai suffit pour donner 
l'humanit le temps de respirer. Il remet entre nos mains notre
destine et celle du monde.

Saurons-nous mettre  profit cette grande occasion qui nous est
offerte, de rduire tous les tyrans  l'impuissance de nous nuire et de
nous opprimer? C'est en avoir triomph que de connatre et de dvoiler
les secrets de leur tnbreuse politique. Quelle soit donc longtemps
prsente  tous les esprits, cette fameuse correspondance concerte
entre le cabinet de Vienne et le comit des Tuileries.

Exciter, entretenir les troubles du dedans, et nous susciter en mme
temps la guerre au dehors, pallier ce double projet, en l'imputant aux
amis les plus zls de la constitution, dtruire les socits
patriotiques, et pour cela les dcrditer dans l'opinion publique, par
l'imputation vague et insignifiante de rpublicanisme, les accuser de
et l'intervention des puissances trangres qu'ils appelaient
travaillait  dtruire la libert; tel est tout le plan de conjuration
qu'elle vient de rvler aux yeux de l'univers.

Ainsi donc tous les sophismes, toutes les calomnies par lesquelles les
ennemis hypocrites de la constitution s'efforcent de dgrader l'esprit
public et d'nerver le caractre national, nous les avons retrouves
dans la bouche de Lopold. Il est curieux de voir les agents,
interprtes des volonts du cabinet des Tuileries, parler de la dignit
nationale, et annoncer le dsir de maintenir la paix, lorsque de
concert avec eux, Lopold nous menaait de la guerre; il est curieux de
les voir dfendre les patriotes de France, et prcher contre eux la
croisade, par l'organe de l'empereur des Allemands. Mais, voyez comme
celui-ci nous dveloppe lui-mme le projet de nos ennemis intrieurs;
voyez avec quelle affectation il rappelle le passage de la lettre de
Louis XVI, du mois de septembre 1791, o, en acceptant la constitution,
il annonce d'avance des obstacles  son excution qui pourraient un
jour en exiger le changement; rappelez-vous qui a dict cette lettre;
je veux dire la coalition qui, depuis le dpart du roi, dirigea toutes
ses dmarches, en mme temps qu'elle cherchait  matriser l'Assemble
constituante; coutez ce mme Lopold reprocher aux socits
patriotiques le dessein de vouloir troubler l'Etat, en se refusant 
toute espce de conciliation, sur ce qu'il appelle les accessoires de
la constitution. Est-il clair que le but de la faction qui dirigeait la
cour tait d'tablir ce systme des deux chambres, annonc ds long
temps, et d'lever la puissance d'un parti sur les ruines de la libert
publique? Est-il clair qu'il faut rapporter  ce projet  leur secours,
et les dsordres qu'ils excitaient au dedans? Les perfides! et ils ont
os nous imputer ces troubles? Ils ont os nous charger de leurs
propres crimes? Que dis-je? Ils ont russi  tromper une foule de
citoyens de bonne foi! Ils ont ligu contre la libert tous les hommes
ignorants, faibles ou timides, ils ont form, dans la nation, un
troisime parti, sous la dnomination de _modrs_, dont ils se sont
dclars les chefs et les protecteurs; ils n'ont rien nglig pour
prsenter aux yeux des Franais et des trangers, tous les amis de la
constitution et de la patrie, comme une secte particulire, aussi
oppose  l'intrt gnral que le parti connu sous le nom
_d'aristocrates_. Runis  ces derniers, ils auraient bientt accabl
les patriotes et ramen, sous des formes nouvelles, l'empire du
despotisme et de l'aristocratie, ou plutt le rgne des crimes et des
factions. Pour mieux cacher leurs desseins, ils avaient cr des
socits sduisantes pour les hommes froids et pusillanimes; ils
avaient fait arborer  leurs partisans et  leurs cratures, une devise
qui annonait le rigorisme le plus scrupuleux en fait de constitution;
mais depuis qu'ils ont choisi Lopold pour interprte, depuis que, de
concert avec eux, le despote autrichien a daign emprunter leur langage
et revtir le costume des feuillants, depuis qu'ils se sont dclars
patriotes et franais  la manire du chef de nos ennemis trangers,
l'homme le plus crdule a pu apprcier leur systme, et tous les
proslytes qu'ils avaient gars, peuvent, sans scrupule, abjurer leur
doctrine pour professer avec nous les principes de la vritable
religion politique, c'est--dire, ceux de l'galit, de la libert, de
l'humanit et de la constitution.

Telle tait cependant la trame qu'ils avaient ourdie contre le salut
public, lorsque Lopold mourut. Presque au mme instant, un ministre
fut frapp d'un dcret d'accusation; les autres disparurent
successivement.

Le nouveau ministre s'annonce avec des circonstances qui peuvent tre
regardes comme d'heureux prsages, et qui semblent permettre aux amis
de la libert et de se livrer aux charmes de l'esprance.

Au reste, louer les ministres nouveaux, serait un trait de flagornerie
d'autant plus servile et d'autant plus gratuit que bientt leurs
oeuvres mmes peuvent les louer et les mettre mme au-dessus des
loges. Bientt une preuve dcisive nous apprendra si la conversion de
la cour est sincre, si l'esprit du ministre est chang avec les
ministres. Qu'ils tiennent en tout une conduite oppose  celle de
leurs prdcesseurs; que la franchise et la probit du gouvernement
cartent tous les maux que sa perfidie nous attirait; que les vrais
patriotes soient protgs; que le peuple soit honor et respect, non
par de vains discours, mais par des actes de justice et de fidlit
soutenus; que l'ordre et la prosprit renaissent, et nous aurons, pour
le pouvoir excutif, autant de vnration qu'il nous a inspir
jusqu'ici d'inquitude et de dfiance.

Avec un ministre patriote et clair,  quelles douces esprances ne
pouvons-nous pas nous livrer? Quel obstacle pourrait rsister  son
union sincre avec tous les bons citoyens? Quel est en France l'ennemi
assez audacieux et assez puissant pour lutter  la fois contre le
peuple et contre le gouvernement? Quel autre motif a pu enhardir les
prtres sditieux  troubler l'ordre public; les directoires perfides
et les tribunaux aristocratiques,  perscuter le patriotisme et 
opprimer la libert, si ce n'est la protection du ministre prcdent?
Au dehors, quelle puissance osera nous menacer, quand la paix
intrieure et une administration loyale nous mettront en tat de
dployer toutes les forces de ce superbe empire? Quelle puissance et
os en concevoir l'ide, sans cette coupable trahison? Les cours
trangres sont-elles plus redoutables ou plus entreprenantes
aujourd'hui que la mort du chef de l'empire et de la maison d'Autriche
doit les occuper de soins plus pressants, pendant un temps plus que
suffisant, pour donner  un gouvernement fidle le temps d'affermir, au
sein de l'Etat, le rgne des lois et la souverainet nationale.

Htons-nous d'clairer les nations de l'Europe sur les sinistres
projets des tratres qui avaient form cette lche conjuration contre
l'humanit entire; que le nouveau ministre rappelle tous ces dangereux
intrigants, que nous avons pays trop chrement et trop stupidement
jusqu'ici, prs des cours trangres, pour nous calomnier aux yeux de
l'univers, et pour troubler le cours d'une rvolution qui, tt ou tard,
doit changer ses destines. Dissipons tous les nuages que la perfidie
avait rpandus sur la situation et sur les dispositions de la France.
Proclamons solennellement, dans toutes les langues, les principes
sacrs sur lesquels reposent notre constitution, la garantie de la
fraternit que nous avons jure  toutes les nations. Que le peuple
franais parle avec la majest qui lui convient; qu'il trace, autour
des despotes, le cercle de Popilius; et, si ces dmarches sont faites
avec la franchise et la solennit qu'elles exigent, vous verrez les
despotes vous demander humblement la paix, et vous donner une
satisfaction entire. S'ils la refusent, alors nous ferons la guerre:
mais malheur aux tyrans et aux tratres? Alors, portons nos coups dans
les endroits o le despotisme peut tre frapp  mort. Que la nation se
lve toute entire; faisons la guerre du peuple et non celle des rois;
marchons sous des chefs dignes de le guider, dont les mains ne soient
souilles, ni des dons corrupteurs des cours, ni du sang des citoyens,
clbres par leurs vertus civiques, et non par le massacre des plus
zls dfenseurs de la patrie. Combattons, non pour procurer des pompes
triomphales et une puissance dangereuse  ces patriciens intrigants qui
ont jusqu'ici foment nos divisions et caus tous nos maux: mais pour
rtablir le rgne de l'galit et de la justice. Les Romains refusrent
de vaincre sous les drapeaux des dcemvirs, mais ils citrent, au
tribunal des lois, l'infme assassin de Virginie et de la libert, et
ils triomphrent ensuite des ennemis de l'Etat. Ce n'est pas  ces
conditions que les factieux, les tyrans, les vampires de l'Etat veulent
la guerre; mais ce n'est qu' ces conditions qu'une nation, digne de la
libert, peut la faire. C'est  ces conditions seules que des ministres
et des reprsentants, amis du peuple, peuvent la proposer. Il faut
enfin que cette guerre ne ressemble en rien  celles que provoquent les
caprices des rois, les intrigues des cours ou l'intrt des factions.
Il faut que les drapeaux mme qui brilleront  la tte de nos armes,
en rappellent le sacr caractre; qu'ils prsentent aux regards des
Franais et des trangers cette inscription nouvelle: _Paix, libert
universelle, guerre seulement aux despotes_. Marchons  nos ennemis,
non comme des hommes lgers ou injustes, qui veulent punir les peuples
des crimes de leurs tyrans, mais comme des amis de l'humanit qui
veulent chtier l'insolence des tyrans, et venger les outrages des
peuples. Marchons, aprs avoir prouv  l'univers que notre modration
et notre justice galent notre courage.

Si nous suivons ces principes, si nous dployons ce caractre nergique
et sage, nous serons libres, malgr la guerre; et, si les puissances
trangres la prviennent, nous serons libres plus srement encore sans
la guerre. Une rvolution, amene par la raison, doit s'achever
naturellement par la raison, par les progrs de l'esprit public; et 
quoi tient-il que nous soyons heureux et libres, si un gouvernement
juste s'unit  des reprsentons fidles, pour ramener, au milieu de
nous, le rgne de l'galit, des lois et de la justice?

C'est au sein d'une telle paix, que se dvelopperont les vertus
civiques qui font la gloire et le bonheur de la socit, que
s'anantiront toutes les coupables esprances de l'ambition du
fanatisme ou de la tyrannie. Une fois tablie en France la libert, par
le cours naturel des choses, tendra d'elle-mme ses paisibles
conqutes dans le reste du monde. Quand les peuples sont assez clairs
et assez malheureux pour vouloir tre libres, ils le sont. Les tyrans
tombent d'eux mmes, quand ils sont mrs. L'heureuse contagion de nos
principes, et le spectacle de notre gloire et de notre bonheur,
amneront insensiblement cette poque; et alors l'Allemagne n'aura pas
plus besoin de nos armes, pour secouer le joug du despotisme, que nous
n'avons eu besoin du secours de l'Allemagne pour renverser la Bastille
et conqurir une constitution. Mais, quoi que nous fassions, si notre
gouvernement n'a point chang de systme et de principes, ou si nous
n'avons pas assez d'nergie pour forcer notre gouvernement  respecter
les droits de la nation, la guerre et la paix nous conduisent galement
 la servitude.

Que nous reste-t il donc  faire dans ces moments dcisifs, pour le
salut de l'Etat et de la libert? Prparons-nous  la guerre; veillons
sur nos ennemis intrieurs, et surtout clairons l'opinion publique qui
seule fait la destine des peuples et des gouvernements, qui rgne sur
les despotes eux-mmes, et qui les anantit, lorsqu'ils n'ont point
fait alliance avec elle. Aprs avoir combattu le despotisme, dclarons
la guerre  toutes les factions. Prvenons ce systme de
dsorganisation et de troubles, qui est la dernire ressource des
ennemis de la libert. Rallions-nous sous l'tendard de la
constitution, la constitution, qu'ils n'invoquaient jadis que pour
l'anantir. Ne soyons pas trop blesss de ses vices, et croyons qu'elle
a un assez grand prix, puisque le but des ennemis de la libert est de
la dtruire. Songeons qu'elle a, en elle-mme, le principe immortel de
sa perfection. Ses vices appartiennent aux hommes, ses bases sont
l'ouvrage du ciel. Rconcilions, avec la libert, tous les hommes
honntes, mais faibles ou ignorants, que l'intrigue ou la calomnie en
ont loigns. Forons-les  connatre et  chrir le vritable
patriotisme.

Le patriotisme n'est ni inconsquent, ni lger, ni turbulent, comme les
enfants des prjugs et des passions; il est doux, fier, calme,
intrpide, comme la raison et comme la vrit dont il tire son origine.
Le patriotisme n'est que la vertu dans tout son clat, et la nature
humaine dans toute sa dignit. Il parait exagr, mais seulement aux
hommes lches et dgrads;  peu prs comme la fleur des champs parat
un colosse monstrueux  l'insecte qui rampe  ses pieds, ou comme la
lumire semble trop vive aux yeux des oiseaux de la nuit. Le
patriotisme ne court point aprs les frivoles distinctions et les
honneurs crs par l'orgueil ou par les prjugs. Il peut aimer la
gloire, mais il ne la courtise jamais avec inquitude; il compte trop
sur elle pour en tre jaloux. S'il accepte les charges publiques sans
rpugnance, ce n'est que dans .les temps o Phocion boit la cigu, o
Caton, dans la tribune du peuple romain, est assailli par les pierres
de Claudius, o les Graches expirent sous le poignard des patriciens.
Jamais il n'habita un seul instant dans une me o fut conu un
sentiment vil, o fut forme la pense d'une action lche ou injuste.
Il est au-dessus de tous les succs comme de tous les revers. Si la
libert triomphe, il s'occupe, non de sa gloire, mais des moyens
d'accrotre le bonheur de son pays, si elle succombe, il cherche quel
dernier service son dsespoir peut lui rendre encore. S'il ne peut lui
tre utile, il perce lui-mme son sein gnreux, plutt que de voir le
visage odieux du tyran. Alors mme, il ne blasphme point contre la
vertu: le hros de la libert expirant, et plus grand, plus heureux que
le tyran lev sur un char de triomphe; sa mmoire sera respectable et
chre  la dernire postrit; le lieu o reposera sa cendre sera un
temple sacr pour tous les hommes qui natront aprs lui; et, s'il
existe quelque chose aprs la vie, si l'ternel auteur de la nature,
dont l'ide leva et consola les mes de tous ses pareils, au milieu
ds plus redoutables preuves, n'est point une douce illusion, il ne
sera point tranger  ce grand tre qui mit dans son sein cette force
divine et cette flamme cleste qui l'animait. Citoyens, qui osez vous
dire les dfenseurs de la libert, c'est  vous de justifier ce titre
auguste. Ralisez le voeu de Platon, lorsqu'il s'criait. "Oh! si la
vertu pouvait se montrer toute nue aux regards des mortels, de quel
brlant amour elle embraserait tous les coeurs!" C'est  vous de la
faire briller aux yeux de tous vos concitoyens dans tout son clat et
dans toute sa majest; faites retentir, dans tous les coeurs, sa voix
puissante et irrsistible. Pour relever l'clat de ses charmes, placez,
s'il le faut,  ct d'elle, le spectre hideux de l'hypocrisie, le
squelette dgotant de l'envie, la horde impure de tous les vices, et
surtout la tyrannie entoure de victimes, toujours abreuve et toujours
altre de sang humain. Citoyens, voil les armes invincibles avec
lesquelles vous devez les combattre; voil la vritable puissance dont
vous tes investis. Franais, si vous versez des larmes au rcit des
actions vertueuses, si vous frmissez au nom des tyrans, aux-cris de
leurs victimes; si vous regardez comme une injure personnelle, tout
acte d'oppression exerce contre vos semblables, vous tes libres. Non,
Franais, vous n'tes point corrompus; ne croyez point  ceux qui vous
adressent cette injure, pour vous forcer  la mriter; ne regardez
point leurs moeurs, ne regardez point les intrigants qui paraissent,
dans les rvolutions, comme l'cume s'lve sur la surface d'une
liqueur qui fermente: regardez le peuple, comptez tous les traits
hroques que la rvolution a produits, et croyez  la vertu. Amis de
la constitution, rpandez ces saintes maximes, et montrez-en le modle;
c'est ainsi que vous graverez la libert, non sur nos murailles, et sur
de froids monuments, mais dans tous les coeurs; c'est ainsi que vous
l'affermirez sur ses rentables bases, les moeurs, l'amour de la patrie
et de l'humanit.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc au Club des
Jacobins le 26 mars 1792 (26 mars 1792)




(Robespierre lit un projet d'adresse, la discussion s'engage.)


Frres et amis, une conspiration formidable se tramait ds longtemps
contre notre libert et tait prte  clater. La guerre civile
s'allumait, la guerre trangre menaait l'empire. Les prtres
secouaient les torches du fanatisme et de la discorde; des directoires
perfides soutenaient les complots de tous les ennemis de la rvolution;
des tratres occupaient dans l'arme les grades les plus considrables;
la cour nous trahissait. Des cris de guerre se faisaient entendre, mais
on n'avait pris aucune mesure certaine, soit pour la faire avec succs,
soit pour la prvenir. On ne songeait, ni  soulager le peuple, ni 
protger les soldats patriotes, chasss, perscuts par le ministre de
Narbonne, ni  forcer ce ministre audacieux  donner des armes aux
gardes nationales, ni  pourvoir  la sret des frontires. D'un ct
la faiblesse et l'ignorance, de l'autre, le despotisme, l'hypocrisie et
la haine de la vrit, semblaient obscurcir le gnie de la France.

Sans le courage inbranlable des citoyens, sans la patience invincible
du sublime caractre du peuple, il tait permis  l'homme le plus ferme
de dsesprer du salut public, lorsque la Providence, qui veille
toujours sur nous beaucoup mieux que notre propre sagesse, en frappant
Lopold, parat dconcerter pour quelque temps les projets de nos
ennemis. Ce dlai suffit pour que la libert puisse carter  jamais
les flaux dont elle est menace.

Nous tenons dans la main la paix ou la guerre; nous sommes les matres
de notre destine et de celle du monde, pourvu que nous ne retombions
pas encore une fois dans notre lthargie ordinaire; pourvu que nous ne
nous lassions pas d'entendre la voix de la prudence et de la raison;
que, mettant  profit l'occasion unique qui nous est offerte, nous
forcions les choses  prendre une tournure franche et plus sincre que
la politique de nos tyrans; que nous mettions dans l'impuissance de
nous insulter  l'avenir ceux qui nous trompent. Craignons, sans cela,
de lasser la bont cleste, qui jusqu'ici s'est obstine  nous sauver
malgr nous.

...On rpte que les nouveaux ministres sont Jacobins. A Dieu ne plaise
que j'attende de quelques hommes la destine de la nation, qui est
immortelle. La libert repose sur des bases plus fermes et plus
leves: elle repose sur la justice et la sagesse des lois, sur
l'opinion publique, la force souveraine parce qu'elle est la lumire du
peuple; sur la dfiance mme des amis de la Constitution, justifie ds
longtemps par ce qui s'est pass; sur la dfiance, seule gide de la
libert jusqu' ce que la rvolution soit termine, jusqu' ce que tous
vos ennemis soient confondus. Au reste, louer le nouveau ministre
serait une flagornerie d'autant plus maladroite, que bientt leurs
actions pourront les mettre au-dessus de tout loge. Nous verrons si ce
changement est, de la part de la cour, l'effet de la peur ou de la
vertu; s'il est le triomphe de l'intrigue ou celui de la libert!...

(L'impression et l'envoi de cette adresse sont demands par certains,
repousss par d'autres Guadet demande le renvoi de l'impression  trois
commissaires: Premirement, dire, comme l'a fait M. Robespierre, que
l'on demande la guerre sans but et sans prparatifs, me parat tre une
critique amre de toutes les socits patriotiques qui ont t de
l'avis de la guerre, et de celle-ci en particulier. Comment pourrait-on
douter que le voeu gnral de la nation soit pour la guerre, lorsque,
en dpouillant les registres des dpartements, on trouve plus de six
cent mille citoyens inscrits pour marcher  l'ennemi. Secondement, j'ai
entendu souvent, dans cette adresse, rpter le mot Providence, je
crois mme qu'il y est dit que la Providence nous a sauvs malgr nous.
J'avoue que, ne voyant aucun sens  cette ide, je n'aurais jamais
pens qu'un homme qui a travaill avec tant de courage, pendant trois
ans, pour tirer le peuple de l'esclavage du despotisme, pt concourir 
le remettre ensuite sous l'esclavage de la superstition. En troisime
lieu, il me semble que dire, comme l'a fait M. Robespierre, que nous
sommes matres de la paix et de la guerre, c'est en quelque sorte
donner d'avance un tort au ministre, dans le cas o nous serions
forcs  faire la guerre, et cependant il serait possible que nous
fussions dans cette position. N'est-ce point lever la dfiance des
socits contre un ministre patriote, et semer le dcouragement parmi
elles en leur montrant la paix comme le seul moyen de salut; enfin,
j'avoue que je n'attendais rien de pareil de M. Robespierre.)

Je ne viens pas combattre un lgislateur distingu (Plusieurs voix: Il
n'y en a pas) Je veux dire un lgislateur distingu par ses talents;
mais je viens prouver  M. Guadet qu'il m'a mal compris. Je viens
combattre pour des principes communs  M. Guadet et  moi; car je
soutiens que tous les patriotes ont mes principes: il est impossible
qu'ils n'admettent les principes ternels que j'ai noncs. Quand
j'aurai termin ma courte rponse, je suis sr que M. Guadet se rendra
lui-mme  mon opinion; j'en atteste et son patriotisme et sa gloire,
choses vaines et sans fondement si elles ne s'appuyaient sur les
vrits immuables que je viens de proposer.

L'objection qu'il m'a faite tient trop  mon honneur,  mes sentiments
et aux principes reconnus par tous les peuples du monde, et par les
assembles de tous les peuples et de tous les temps, pour que je ne
croie mon honneur engag  les soutenir de toutes mes forces.

La premire objection sur ce que j'aurais commis la faute d'induire les
citoyens dans la superstition aprs avoir combattu le despotisme. La
superstition, il est vrai, est un des appuis du despotisme, niais ce
n'est pas induire les citoyens dans la superstition que de prononcer le
nom de la Divinit. J'abhorre, autant que personne, toutes ces sectes
impies qui se sont rpandues dans l'univers pour favoriser l'ambition,
le fanatisme et toutes les passions, en se couvrant du pouvoir sacr de
l'Eternel qui a cr la nature et l'humanit; mais je suis bien loin de
la confondre avec ces imbciles dont le despotisme s'est arm.

Je soutiens, moi, ces ternels principes sur lesquels s'taie la
faiblesse humaine pour s'lancer  la vertu. Ce n'est point un vain
langage dans ma bouche, pas plus que dans celle de tous les hommes
illustres qui n'en avaient pas moins de morale, pour croire 
l'existence de Dieu. (Plusieurs voix: A l'ordre du jour! Brouhahas)
Non, messieurs, vous n'toufferez pas ma voix, il n'y a pas d'ordre du
jour qui puisse touffer cette vrit: je vais continuer de dvelopper
un des principes puiss dans mon coeur, et avous par tous les
dfenseurs de la libert; je ne crois pas qu'il puisse jamais dplaire
 aucun membre de l'Assemble nationale d'entendre ces principes, et
ceux qui ont dfendu la libert  l'Assemble constituante ne doivent
pas trouver d'oppositions au sein des amis de la constitution. Loin de
moi d'entamer ici aucune discussion religieuse qui pourrait jeter de la
division parmi ceux qui aiment le bien public, mais je dois justifier
tout ce qui est attach sous ce rapport  l'adresse prsente  la
Socit.

Oui, invoquer la Providence et omettre l'ide de l'Etre ternel qui
influe essentiellement sur les destins des nations, qui me parait  moi
veiller d'une manire toute particulire sur la rvolution franaise,
n'est point une ide trop hasarde, mais un sentiment de mon coeur, un
sentiment qui m'est ncessaire  moi, qui, livr dans l'Assemble
constituante  toutes les passions et  toutes les viles intrigues, et
environn de si nombreux ennemis, me suis toujours soutenu. Seul avec
mon me, comment aurais-je pu suffire  des luttes qui sont au-dessus
de la force humaine, si je n'avais point lev mon me  Dieu. Sans
trop approfondir cette ide encourageante, ce sentiment divin m'a bien
ddommag de tous les avantages offerts  ceux qui voulaient trahir le
peuple.

Qu'y a-t-il dans cette adresse, une rflexion noble et touchante,
adopte par ceux qui ont crit avec l'inspiration de ce sentiment
sublime: je nomme Providence ce que d'autres aimeront peut-tre mieux
appeler hasard, mais ce mot Providence convient mieux  mes sentiments.

On a dit que j'avais fait une injure aux socits populaires. Ah!
certes, messieurs, je vous en atteste tous, s'il est un reproche auquel
je sois inaccessible, c'est celui qui me prte des injures au peuple,
et cette injure consiste en ce que j'ai cit aux socits la Providence
et la Divinit. Certes, je l'avoue, le peuple franais est bien pour
quelque chose dans la rvolution: sans lui nous serions encore sous le
joug du despotisme. J'avoue que tous ceux qui taient au-dessus du
peuple auraient volontiers renonc pour cet avantage  toute ide de la
Divinit, mais est-ce faire injure au peuple et aux socits affilies
que de leur parler de la protection de Dieu, qui, selon mon sentiment,
nous sert si heureusement.

Oui, j'en demande pardon  tous ceux qui sont plus clairs que moi,
quand j'ai vu tant d'ennemis avancer contre le peuple, tant d'hommes
perfides employs pour renverser l'ouvrage du peuple, quand j'ai vu que
le peuple lui-mme ne pouvait agir et qu'il tait oblig de
s'abandonner  des tratres, alors plus que jamais j'ai cru  la
Providence, et je n'ai pu insulter ni le peuple, ni les socits
populaires, soit en parlant, comme je l'ai fait, des mesures qu'il faut
prendre pour la guerre ou pour la paix; soit dans le retour que j'ai
fait sur ce qui s'est pass.

En disant que la demande de la guerre ne me semblait avoir ni place, ni
objet dtermin, je n'ai point insult les socits populaires, car on
n'a pas recueilli leur voeu: Celle-ci mme n'a pas mis une opinion
positive. Je n'ai point insult le peuple. J'ai demand la guerre, s'il
faut avoir la guerre; et la paix, si on peut l'avoir, et je crois qu'il
est possible d'avoir la paix. Je n'ai insult personne quand j'ai dit
que l'on parlait plus de guerre que des moyens de la faire avec succs.
Serait-ce les patriotes de l'Assemble nationale, serait-ce les
lgislateurs patriotes! en est-il un qui puisse nier qu'avant la mort
de Lopold, Narbonne et La Fayette taient prsents comme les hros
qui devaient sauver la nation? en est-il un qui puisse nier que de
toutes les parties de la France, s'adressaient ici des plaintes que les
gardes nationales n'taient point armes, que les officiers
aristocrates commandaient, qu'on demandait en vain leur expulsion? En
est-il un qui puisse dire qu'un gnral qui, les mains teintes de sang
de ses concitoyens, devait les mener au combat, pt inspirer la
confiance? En est-il un qui puisse dire qu'ils avaient pris des mesures
ncessaires pour djouer les conspirations ourdies par nos ennemis
communs. Oui, c'est la providence qui a fait tomber leurs
correspondances en nos mains; j'applaudis  ce qu'a fait l'Assemble
nationale,  condition que sa dmarche sera soutenue, et que la paix et
le bonheur du peuple en seront les rsultats. Est-il quelqu'un qui
puisse me reprocher d'avoir offens les patriotes et les dputs, qui
ont la preuve personnelle que je les estime; et quand j'tais investi
du caractre sacr de reprsentant du peuple, m'a-t-on vu trouver
mauvais que des citoyens courageux prsentassent  l'Assemble
constituante des observations rigoureuses sur les fautes ou elle tait
tombe?

J'atteste que je n'ai pas trouv de plaisir plus doux que lorsque au
milieu de ces plates flagorneries qui inondaient la salle, je voyais
percer quelques ptitions qui montraient le vritable voeu du peuple
franais, trop longtemps outrag, trop longtemps oubli. Comment y
aurait-il un citoyen qui pt adopter d'autres sentiments que ceux que
je viens d'exprimer?

Je passe  la troisime objection. Je n'ai point lou d'avance le
ministre nouveau; je n'estime que ce que je connais, et je n'applaudis
qu'au bien qui est fait. Parmi les ministres, il en est tel que je ne
nomme pas, qui a les intentions les plus droites: je souhaite qu'il ne
soit contredit par aucun obstacle. Mais comme il leur est trs facile
de prouver tout cela, je ne veux point les louer. Les circonstances et
le bien public les mettront au-dessus de tout loge. Sur les intrigues
de la cour, rien ne nous permet de jeter des ides anticipes. Je ne
veux en parler ni en bien ni en mal. J'ai dit que les ministres taient
jacobins, et que cela ne nous en imposait aucunement; j'ai dit que le
ministre s'annonait avec des circonstances heureuses; voil ce que
j'ai dit. Je ne pourrais rien dire de plus; ma conscience s'y rpugne.

Rien de ce que j'ai dit ne peut dcourager le peuple; le peuple a
triomph jusqu'ici des plus grands dangers, et il triompherait encore
des plus grands obstacles, s'il s'en prsentait. Est-ce dcourager les
socits que de prsenter le tableau civique des vertus; n'est-ce pas
du patriotisme que dpend le succs des rvolutions? Le patriotisme
n'est point une convenance, ce n'est point un sentiment qui se ploie
aux intrts, mais c'est un sentiment aussi pur que la nature, aussi
inaltrable que la vrit.

Je conclus et je dis que c'tait pour rtablissement de la morale de la
politique que j'avais crit l'adresse que j'ai lue  la Socit. Je
demande qu'elle dcide si les principes que j'annonce sont les siens.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc au Club des
Jacobins le 26 avril 1792 (26 avril 1792)




(Opinion de Robespierre sur La Fayette.)


Dans tous les vnements, c'est aux causes prcises qu'il faut
s'attacher, et dans la question qui s'lve savez-vous quelle est la
cause qui s'oppose au triomphe de la libert du peuple et du
patriotisme opprim? Contre qui croyez-vous avoir  lutter? Contre
l'aristocratie? non. Contre la cour? non: c'est contre un gnral
destin depuis longtemps par la cour  de grands desseins, qui aprs
avoir tromp le peuple, trompe encore la cour elle-mme; qui ne connat
ni les principes de la libert, ni ceux de l'galit dont il est le
plus grand ennemi. Or, messieurs,  des hommes exercs dans toutes les
manoeuvres de l'intrigue pour renverser les plus utiles projets et pour
semer la discorde, il faut opposer la clrit.

Il suffit de rapprocher les circonstances prsentes de tout ce qui
s'est pass, des menes que nous avons reproches au mme agent dans
d'autres circonstances, pour se convaincre que c'est sa seule
rsistance que nous avons  combattre. Ce n'est pas la garde nationale
qui voit les prparatifs de cette fte avec inquitude, c'est dans
l'tat-major que le gnie de La Fayette conspire contre la libert et
les soldats de Chteau-Vieux. C'est le gnie de La Fayette qui gare
dans la capitale et dans les dpartements une foule de bons citoyens,
qui, si cet hypocrite n'et point exist, seraient avec nous les amis
de la libert. C'est La Fayette qui, dans le moment o les amis de la
Constitution se runissent contre les ennemis, forma un parti
redoutable contre la Constitution, et qui divise les amis de la
Constitution eux-mmes. Partout o il y a des ennemis de la libert, La
Fayette est le plus dangereux de tous, parce qu'il conserve encore un
masque de patriotisme suffisant pour retenir sous ses drapeaux un
nombre considrable de citoyens peu clairs. C'est lui qui, joint 
tous les ennemis de la libert, soit aristocrates, soit feuillants, se
met en tat, dans les moments de troubles ou de crise, de renverser la
libert ou de nous la faire acheter par des torrents de sang et par des
calamits incalculables.

C'est La Fayette que nous avons ici  combattre; c'est La Fayette qui,
aprs avoir fait, dans l'Assemble constituante tout le mal que le plus
grand ennemi pouvait faire  la patrie, c'est lui qui, aprs avoir
feint de se retirer dans ses terres, est revenu briguer la place de
maire, non pour l'accepter, mais pour la refuser, afin de se donner par
l un air de patriotisme; c'est lui qui a t promu au gnralat de
l'arme franaise pour que les complots ourdis depuis trois ans
atteignissent enfin le but. Oui, c'est La Fayette que nous avons 
combattre.

Il faut ici faire une observation bien importante sur le projet
prsent par le comit central des socits patriotiques: c'est sans le
savoir et sans son intention qu'il a propos une devise quivoque,
qu'il a entendue certainement dans un bon sens, mais que l'on doit
rejeter par cela seul qu'elle est quivoque, par cela seul qu'il faut
porter devant le peuple des inscriptions simples et claires. La devise:
_Bouill seul est coupable_, n'a t sans doute applique qu'aux bons
citoyens tromps, mais elle pourrait paratre une absolution de La
Fayette. Bouill seul est-il en effet coupable? Nn certes; ils sont
innocents, tous ceux qui ont agi pour la loi, qui ont cru l'excuter et
dfendre la libert. C'est toujours sous ce point de vue que j'ai
prsent cette affaire  l'Assemble constituante; j'ai toujours
soutenu que les tyrans et leurs chefs seuls taient coupables. Bouill
n'tait que l'instrument de ceux qui le dirigeaient; l'agent de la cour
et surtout l'agent de La Fayette. Les gardes nationales de Metz taient
innocentes; comme celles de Paris, elles ne peuvent tre que patriotes;
l'une et l'autre a t trompe par La Fayette. Et comment
pourrions-nous dire  la face de la nation, dans la fte de la libert,
que Bouill seul est coupable? A-t-il os agir sans ordres? N'a-t-il
pas toujours march avec un dcret  la main? Et qui sont ceux qui ont
sollicit ce dcret? Sur quels rapports a-t-il t rendu? D'abord sur
le rapport des officiers en garnison  Nanci, qui avaient intention de
jeter de la dfaveur sur les soldats; sur le rapport du ministre de la
guerre M. Latour-Dupin. Quels taient les intermdiaires de La Fayette?
ceux qui circulaient dans le sein de l'Assemble constituante, la
veille du dcret fatal. Qui rpandait le fiel de la calomnie? La
Fayette. Quels taient ceux qui excitaient les clameurs, qui ne
permettaient pas une seule rflexion dans une discussion dont on
voulait que le rsultat ft d'gorger nos frres? Qui m'a empch
moi-mme de parler? La Fayette. Qui sont ceux qui me lanaient des
regards foudroyants? La Fayette et ses complices. Qui sont ceux qui ne
voulurent pas donner un seul moment  l'Assemble nationale? Qui est-ce
qui prcipita le fatal dcret qui immola les plus chers amis du peuple?
La Fayette et ses complices. Qui voulut touffer ce grand attentat en
le couvrant d'un voile impntrable, et qui demanda une couronne pour
les assassins des soldats de Chteau-Vieux? La Fayette. Enfin, quel est
celui qui pour mieux insulter  la mmoire des infortuns que notre
zle et nos regrets ne ressusciteront pas, fit donner des ftes dans
tous le royaume aux infmes qui les avaient gorgs! Quel est celui qui
excitait ces ftes? La Fayette. Et dans un triomphe populaire consacr
 la libert et  ses soutiens, on verrait une inscription qui
absoudrait La Fayette; qui ferait tomber le coup sur un ennemi
impuissant, pour sauver celui qui tient encore, dans ses mains
ensanglantes, les moyens d'assassiner notre libert. Non.

Cette fte qu'on prpare peut tre vraiment utile  la libert, et
devenir le triomphe du peuple longtemps outrag, parce qu'elle terrasse
les oppresseurs de la vertu et fait luire le jour de la vrit sur les
attentats des tyrans. Il faut donc que cette fte remplisse cet objet;
or, ce n'est point par des devises brillantes, c'est par l'esprit
patriotique que ce but sera rempli; c'est pour cela que je demande
l'excution de l'arrt de la socit, par lequel elle ordonne qu'il
sera fait une ptition individuelle  la municipalit pour demander que
les bustes de La Fayette et de Bailly disparaissent de la maison
commune.

Je demande aussi que la devise, _Bouill seul est coupable_, soit
change en celle-ci: _Les tyrans seuls sont coupables_. Quand les bons
citoyens verront que La Fayette est seul moteur de ces intrigues, tout
se ralliera.


(Ces propositions furent adoptes.)




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc au Club des
Jacobins le 2 mai 1792 (2 mai 1792)




(Rponse de Robespierre  Sillery au sujet de la guerre.)


(Sillery: J'ai appris qu'hier on disait  la tribune: O sont-ils donc
ceux qui soutenaient le parti de la guerre? H bien, me voici: je vous
dclare que j'ai cru et que je crois encore la guerre ncessaire,
indispensable. Robespierre demande  parler. Tumulte. Robespierre
parvient enfin  se faire entendre.)

Voici l'ordre que vous auriez d suivre, monsieur le prsident: quand
un membre demande la parole, ft-ce moi, que l'on accuse d'assiger
cette tribune, si la majorit veut l'entendre, ce n'est pas  un petit
nombre d'intrigants et de perturbateurs  touffer sa voix. Alors ce
que doit faire le prsident, c'est d'imposer silence  ceux qui sment
le trouble et la discorde, pour l'imputer ensuite aux vritables amis
de la libert. C'est assez que partout ailleurs la patrie soit trahie;
il faut qu'ici la libert triomphe, et que la vrit soit entendue.

Maintenant je viens  l'objet dont vous a parl M. Sillery. Je ne puis
approuver ce qu'il a dit contre ceux qui ne voulaient pas la guerre,
telle qu'on la demandait, et qui pensent encore qu'elle est funeste. Je
dclare que cette affectation  prsenter notre opinion sous un point
de vue dsavantageux, est une insigne calomnie.

Je ne prononce pas sur les faits qui nous ont t annoncs: mon opinion
ne manquerait pas d'tre dfigure par le _Patriote franais_, la
_Chronique_, etc. S'il faut le dire: Non, je ne me fie point aux
gnraux; et, faisant quelques exceptions honorables, je dis que
presque tous regrettent l'ancien ordre de choses, les faveurs dont
dispose la cour. Je ne me repose donc que sur le peuple, sur le peuple
seul. Mais, je vous prie, pourquoi saisit-on la moindre occasion de
tourner en ridicule et mme de calomnier ceux qui pensent d'une manire
diffrente des partisans de la guerre? Cette animosit est-elle bien
naturelle? Au reste, je pense comme M. Sillery, qu'il est bon de se
dfier de toutes les nouvelles qui nous seront donnes. Qui doit en
tre plus convaincu que lui? car il a t tromp dans une affaire bien
importante. Faut-il lui rappeler l'affaire de Nanci?




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc au Club des
Jacobins le 5 mai 1792 (5 mai 1792)




(Quelques observations de Robespierre sur la correspondance de la
socit des jacobins avec les socits affilies.)


Il n'est rien de si important dans les circonstances que la
correspondance avec les socits affilies. C'est pour cela que je vais
faire quelques observations. Quoiqu'il semble qu'on veuille imposer
silence aux dfenseurs du peuple... (Plusieurs voix. Non, non! 
l'ordre du jour!) Je dclare que, pour mettre un frein  l'ambition de
ceux qui nous agitent, je dclare que je. n'abandonnerai jamais cette
socit. (Bravo, bravo, applaudissements redoubls, etc.) Je dclare
que, nonobstant toute motion d'ordre du jour, que nonobstant toutes
calomnies que l'on se plat  rpandre contre moi; je dclare, dis-je,
que je ne cesserai de combattre les intrigants jusqu' ce que la
socit les ait ignominieusement chasss de son sein.
(Applaudissement.) Je vais donc me permettre quelques observations sur
les abus qui se sont glisss dans la correspondance.

Pour qu'elle devienne plus utile, il ne faut pas seulement de ces
dtails piquants, de ces bons mots qui ne prtent qu' rire; mais il
faut que ceux qui s'y livrent s'attachent  dvoiler les manoeuvres des
fripons et les complots des tratres. Il m'est parvenu quelques
nouvelles intressantes de ce genre: je m'tonne qu'on n'ait que des
choses striles  soumettre  notre attention.

Je n'ai en vue personne de cette socit; je dclare que je n'inculpe
ici aucun individu, ni aucun comit; mais je dis qu'il est de graves
objets dans la correspondance auxquels on pourrait donner le pas sur la
lettre de Cambrai, par exemple. Quoiqu'on semble vouloir m'imputer les
divisions qui rgnent dans cette socit, et que ceux qui paraissent me
dsigner par leurs murmures veuillent me donner  penser que je me suis
rendu coupable de perfides manoeuvres; cependant je ne me lasserai pas
de faire mon devoir, et de dvoiler les trames ourdies pour perdre
cette socit et ses plus fermes soutiens. Vous ne savez pas,
messieurs, tous les moyens dirigs contre nous.

Il faut donc vous avertir que c'est eu entretenant les socits
affilies des dtails sur les scnes que les menes des intrigants ont
rendues ncessaires; que c'est en faisant passer, sous le couvert des
ministres, par la voie de M. Lanthenas, les discours de MM. Guadet et
Brissot, que l'on obtient des adresses concertes. En ne prsentant les
choses que sous une face, il est facile de donner le change aux
esprits. Au surplus, il n'est pas besoin de dire que les promoteurs de
lettres de cette espce sont ceux qui me provoquent actuellement par
leurs murmures. Que ne parlent-ils  nos correspondants des grands
intrts qui doivent nous occuper, au lieu de circonscrire leurs
penses aux dbats qui ont agit plusieurs de nos sances? Pourquoi
leur dire ce qu'il faudrait pouvoir nous cacher  nous-mmes? Qu'ils
aient plutt le courage de leur apprendre que ce sont des gens couverts
du manteau patriotisme qui donnent lieu  ces discussions. Il faut que
nos socits affilies soient instruites que c'est en attaquant
sourdement les principes les plus sacrs, que ces mmes hommes esprent
parvenir aux places. Voil le moyen d'empcher des citoyens mal
informs de tomber dans les piges qui leur sont tendus. Voil ce qui
devrait faire l'objet d'une correspondance utile.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc au Club des
Jacobins le 10 mai 1792 (10 mai 1792)




(Rponse de Robespierre  Mchin, secrtaire de Brissot, qui proposait
d'une part d'crire aux socits affilies une circulaire pour hter le
paiement des contributions; d'autre part qu'aucun membre ne pt, au
prochain trimestre, recevoir sa carte sans exhiber la quittance du
percepteur. Robespierre demanda la parole et ne l'obtint qu'aprs la
plus vive opposition de la part des membres girondins.)


Ce n'est pas s'carter de l'ordre du jour que de dire qu'il a fallu
combattre pendant trois quarts d'heure pour obtenir la parole; pourquoi
se fait-il que, pour monter  celte tribune, il faille autant de
courage que pour monter  la brche? Ces hommes manquent  toutes les
rgles d'honntet, aux premiers principes de sociabilit, qui ne
veulent souffrir aucune contradiction, qui cherchent  touffer toutes
les rclamations suggres par la vrit et l'amour du bien public. Je
suis oblig de m'lever contre la proposition qui a t faite, avec
d'autant plus de force qu'elle se prsente sous une apparence de
patriotisme; je m'attends bien que je serai dnonc par ses auteurs,
par tous les ennemis de la libert, comme le dfenseur de l'anarchie,
des sans-culottes, des perturbateurs; mais rien ne m'effraie.

Les propositions qui portent avec elles leur rfutation n'ont pas
besoin d'tre combattues; mais celles qui sont dcores des vains
dehors de patriotisme, doivent attirer toute la sagacit d'un zl
patriote. A-t-on espr donner  entendre que je veuille attenter aux
lois constitutionnelles, que je ne cesserai de soutenir? a-t-on espr
faire croire que je prtende m'opposer  la perception des impts? On
dira tout ce qu'on voudra, qu'importe? ma conscience, la vrit que je
dfends, me suffisent.

Je vais vous prouver que les propositions qui vous ont t faites sont
dangereuses, inutiles, fallacieuses et attentatoires aux principes de
l'galit: inutiles, en ce que les contribuables n'ont jamais attendu
que la main du receveur public. (Bravo! Bravo!) Il n'est pas vrai que,
actuellement, on manque de zle pour l'acquittement des contributions:
j'ai par devers moi des preuves de ce que j'avance: et quand je vois
qu'on vient nous embarrasser de choses inutiles, tandis qu'il est si
important de s'occuper des grands intrts de la libert; quand je vois
qu'on dtourne l'attention des vritables citoyens des dangers que
court la patrie, pour la porter sur des objets qui n'en ont nul besoin
(Ah! ah! applaudissements.), quoi qu'en dise les calomniateurs, je
m'indigne.

On sait bien, messieurs, que les contributions sont ncessaires; en
cela on ne peut me prter de mauvaises intentions, et les rises qui
viennent de s'lever sont aussi dplaces qu'elles dclent de
mchancet. Je le rpte: cet objet est en ce moment inutile. S'occuper
de ce qu'on a, et ngliger ce qu'on n'a pas, c'est laisser aux maux
politiques le temps de pousser de profondes racines; je ne vois
d'ailleurs, dans la proposition de M. Mchin, que l'intention du
ministre d'avoir une lettre qui fasse l'loge de son zle (Ah! ah!);
j'y vois une affectation, qui des pamphlets se communique aux journaux
prtendus patriotiques, d'avilir les citoyens: voil ma premire
proposition. La seconde est beaucoup plus importante.

Que signifie donc ce zle de vouloir des quittances d'impositions pour
assister  nos sances? Ce titre suffit-il pour tre garant du
patriotisme? (Ah! ah! Applaudissements.) Vous voyez combien on redoute
l'examen de cette question qui paraissait si facile. Il serait commode
sans doute de substituer cette espce de scrutin puratoire  celui qui
demande des certificats de patriotisme. Certes, Messieurs, un homme
gorg du sang de la nation viendrait apporter sa quittance; et le
premier qui l'aurait donne serait en droit d'assister  vos sances.
(Ce n'est pas cela. Tumulte.) Je regarderai cette motion comme puise
dans l'esprit public, lorsqu'on m'aura prouv que tout homme qui aura
pay ses impositions, ne sera pas un perturbateur; lorsqu'on m'aura
prouv que ceux qui ont pay les impts n'ont jamais vendu leurs
poumons, leur plume, soit  la cour des Tuileries, soit aux ennemis de
la rvolution. (Bravo! bravo! Murmures.) Je regarderai cette motion
comme faite pour obtenir la priorit, lorsqu'il me sera prouv que ceux
qui nous montreront ici leur quittance, ne doivent pas tre chasss
pour d'autres motifs; lorsqu'il me sera prouv que ceux qui combattent
mon opinion sont les plus ardents soutiens de l'indigence, les plus
fermes dfenseurs de la libert de la presse; lorsqu'il me sera prouv
qu'ils sont videmment les meilleurs citoyens. Jusque-l, je dirai
qu'il n'y a aucun mrite  payer les contributions; c'est un acte de
ncessit; il est absurde de s'en faire un mrite. (Bravo! bravo!) Je
dirai que c'est anantir tous les principes, et dnaturer l'opinion
publique, que de vouloir substituer un sacrifice apparent  tous ceux
qu'exige la libert. Je dis que propager de pareilles ides serait
mettre  la place des actes de patriotisme, des actions forces par la
loi. J'ajouterai qu'il me paratrait un meilleur citoyen, celui qui
pauvre, mais honnte homme, gagnerait sa vie, sans pouvoir payer ses
contributions, que celui-l qui, gorg peut-tre de richesses, ferait
des prsents puiss  une source corrompue; qui, engraiss de la
substance du peuple, viendrait se faire un mrite des actions dont une
socit fonde sur la justice, aurait peut-tre  rechercher les moyens
pour les punir comme des crimes.

Observez combien un pareil systme tend  la subversion de tous les
principes de l'galit. Que veulent ses auteurs? Ecarter des socits
patriotiques quiconque ne paierait pas de contributions.

Or, je soutiens que c'est faire un nouvel outrage  l'humanit; car, si
les citoyens qui ne paient pas d'impts sont exclus des socits
politiques, ils doivent tre accueillis dans celles qui ont pour objet
de relever la nature humaine; je dis que cette motion, civique en
apparence, ne l'est point en effet; je dis qu'elle est flagorneuse,
puisqu'elle contiendrait ncessairement un loge des ministres, et les
ministres qui font le bien ne mritent point d'loges, ils ne font que
leur devoir.

Elle est attentatoire aux principes de l'galit, en ce qu'elle
carterait des socits patriotiques, les citoyens qui n'auraient pas
pay de contributions; elle est attentatoire aux droits de l'humanit,
en ce qu'elle lve les riches et abaisse les indigents; elle est
fallacieuse, en ce qu'elle rige en titre de patriotisme ce qui n'est
qu'an devoir et une excution de la loi; et en ce qu'elle tend  donner
le change  l'opinion publique et  la dtourner de choses plus
intressantes, ainsi que beaucoup d'autres motions aristocratiques
qu'on renouvelle tous les jours. (Ah! Ah! Oui! Oui!) C'est par elle
qu'on s'efforce d'touffer la voix des bons patriotes. En me rsumant,
je dis que cette motion a t faite, surtout dans l'intention de
calomnier ceux qui l'auraient combattue; et certes on n'y manquera pas.
(Ah! Ah! Bravo! Bravo!)

On dira qu'elle a t combattue par ces hommes  principes exagrs,
qui ne veulent point de constitution; par des chefs de factieux; par
des tribuns, par des agitateurs du peuple, qui se coalisent pour
calomnier ses plus zls dfenseurs. (Murmures. Applaudissements.) On
dira que la socit des amis de la constitution est tellement compose
de sans-culottes, qu'elle a manifest le dsir de ne pas payer les
contributions malgr les touchantes exhortations du patriote Clavire.
Je suis expos  toutes ces calomnies; c'est pour cela que je suis venu
 cette tribune noncer hautement mon opinion, c'est pour cela que je
viens dfendre les droits les plus sacrs du peuple.

Je dirai que plus le zle  soutenir sa cause deviendra dangereux, que
plus il confondra les factieux, et plus je dfendrai les principes de
la libert, de l'galit, de l'humanit. Perfides intrigants, vous vous
acharnez  ma perte; mais je vous dclare que plus vous m'avez isol
des hommes... (Tallien, vice-prsident: Rduisez-vous, monsieur
l'orateur, dans le vritable tat de la question. Plusieurs voix: II y
est.) Oui, plus vous m'aurez isol des hommes, plus vous m'aurez priv
de toute communication avec eux, plus je trouverai de consolation dans
ma conscience et dans la justice de ma cause.

Je conclus  ce qu'attendu que la socit veut le paiement des
contributions, mais qu'elle veut en mme temps le maintien de la
constitution; attendu que pour y parvenir, il n'est pas utile d'avilir
l'indigence, d'ouvrir une large porte  l'intrigue,  la calomnie, au
privilge de l'opulence, de dnaturer toutes les ides, je conclus 
l'ordre du jour.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc au Club des
Jacobins le 10 juillet 1792 (10 juillet 1792)




(Sur les dangers de la patrie.)


Le moment est arriv d'carter tous les intrts personnels, pour ne
s'occuper que de l'intrt public. Ce sentiment tait grav dans tous
les coeurs; un dcret solennel vient de nous en faire une obligation.

Qu'est-ce que ce dcret? Est-ce une vaine formule vide de sens? Est-ce
une arme dont le despotisme compte pouvoir faire usage pour craser la
libert, pour opprimer ses vrais adorateurs? Non! Et ce n'est point en
vain que les citoyens des dpartements seront venus se rallier aux cris
de la patrie en danger.

La patrie est en danger! Ces mots disent tout pour des coeurs ardents,
vraiment pris de l'amour de la patrie et de la libert. Cette formule
ne nous apprend pas de nouveaux faits. Avant cette dclaration, nous
savions qu'un gnral conspirateur tait  la tte de nos armes; nous
savions qu'une cour corrompue machinait sans relche contre notre
libert et notre Constitution. Ce n'est donc pas pour nous instruire,
que l'Assemble nationale a prononc cette formule imposante. Ces mots
la patrie est en danger sont une exhortation  toute la nation, de
dployer toute l'nergie dont elle est capable pour prvenir ces
dangers.

La nation connaissait bien ses dangers; mais elle semblait engourdie
sur le bord de l'abme, et l'Assemble nationale a voulu la rveiller
de sa lthargie. Lorsque l'Assemble nationale a prononc sa formule,
elle a voulu dire: En vain, nous faisons de bonnes lois, si le pouvoir
excutif ne les fait pas excuter, s'il les entrave par des veto
perfides, si des administrateurs corrompus conspirent avec la cour pour
tuer la Constitution par la Constitution; en vain des armes de soldats
patriotes et valeureux exposent leurs vies en combattant, si l'on
arrte leur marche victorieuse, ou si on ne les envoie au combat que
pour les faire succomber sous un nombre d'ennemis double du leur. Dans
des circonstances aussi critiques, les moyens ordinaires ne suffisent
pas: Franais, sauvez-vous.

Ou bien cette dclaration solennelle signifie ce que je viens de dire,
ou bien elle ne serait qu'une trahison, en montrant  la nation les
dangers auxquels elle est expose, sans lui laisser la facult de
prendre les moyens qu'elle croira propres  la sauver. Dj mme, les
ennemis de la libert esprent en faire un usage meurtrier, et, quand
j'ai vu  la suite de cette dclaration, un Vaublanc proposer une
adresse  l'arme, je me suis dit: puisque cette formule n'effraie pas
certaines gens, il faut qu'ils esprent en tirer parti.

Ces hommes vous diront: "La patrie est en danger, il est vrai; mais,
d'o viennent les dangers de la patrie? Est-ce de la part de la cour?
Non, car elle veut la Constitution et l'obissance aux lois. Est-ce de
la part des prtres qui fomentent le feu de la guerre civile? Non? car
que peuvent des tres isols privs de tout moyen de sduction. Est-ce
de la part de la noblesse qui voudrait recouvrer ses privilges? Non,
car ces nobles sont  la tte de vos armes pour soutenir la cause de
l'galit. Si la patrie est en danger, c'est de la part des citoyens
runis en socits pour surveiller la conduite des fonctionnaires
qu'ils se sont choisis; c'est de la part du peuple, qui ne veut pas
qu'on le mne en aveugle; c'est de la part des magistrats du peuple,
qui n'ont pas voulu vendre ou leurs talents, ou leur silence aux
conspirateurs." Ainsi, ces hommes ne seront pas gns par cette
formule, ils l'interprteront comme ils interprtent la Constitution,
dans laquelle ils trouvent les moyens de la dtruire.

Pour nous, qui ne voulons que le bien gnral de l'humanit, la patrie
est en danger, parce qu'il existe une cour sclrate et
inconvertissable; la patrie est en danger, parce que l'idoltrie et la
sduction ont procur  cette cour des administrateurs assez vils pour
se prosterner devant elle, et qui,  peine sortis de ces assembles o
ils flattaient le peuple pour obtenir des places, sont assez vils,
comme les administrateurs de la Somme, du Pas-de-Calais et autres, pour
entrer dans une fdration coupable avec la cour contre la libert. La
patrie est en danger, parce que, sur la base de la libert, s'est
leve une classe aristocratique d'hommes qui n'ont cherch qu'
convertir leurs frres en cannibales; parce qu'il existe un tat-major
qui, quoique licenci par l'Assemble nationale, subsiste encore pour
conspirer.

Comment la patrie ne serait-elle pas en danger, quand un gnral, qu'on
a cru le gnral des Franais, et qui n'est que celui de la cour de
Vienne, dont il pouse les intrts et emprunte le langage, foule aux
pieds la nation franaise en insultant ses reprsentants? Comment la
patrie ne serait-elle pas en danger, quand un tel homme circonvient de
ses missaires et de ses complices, un autre gnral, lorsque les
flammes de Courtrai sont les seuls gages que nous donnons de notre
attachement aux Brabanons, lorsque ce Jarry reste impuni, que nous
abandonnons nos conqutes, et que nous donnons le temps aux puissances
ennemies de rassembler leurs forces?

Voil, de l'avis de la nation, la cause de nos dangers. Nos dangers ne
cesseront donc que lorsque cette cause sera extirpe. Si l'on avait
frapp ce gnral, auteur de tous nos maux, la guerre serait termine;
le Brabant serait libre, il y aurait longtemps que tous ces petits
lecteurs seraient sans trne et sans sujets; la libert serait
fermement tablie sur les bords du Rhin et de l'Escaut, et formerait
une barrire impntrable d'hommes libres autour de nos frontires.

La libert sera en danger tant que La Fayette sera  la tte de nos
armes, tant que l'administration des dpartements sera confie  des
hommes assez impudents pour oser honorer de leur perscution les
magistrats que seuls le peuple honore de son estime.

J'espre qu'avant trois jours nous seront dlivrs de notre plus
dangereux ennemi, qu'un dcret nous aura fait justice de La Fayette,
car, sans ce dcret, comment pourrions-nous entreprendre de combattre
pour la libert? Osons nous flatter encore que ces directoires
rebelles, sinon contre l'autorit de la cour, au moins contre la
souverainet du peuple, n'existeront pas. Esprons qu'au sein mme de
l'Assemble nationale, des hommes qui doivent au peuple toute leur
existence, n'oseront pas diviser la nation en ct autrichien et en
ct franais.

Si, dans un mois, la patrie est encore en danger, si l'tat des choses
n'est pas entirement chang, il ne faudra pas dire alors la nation est
en danger, il faudra dire la nation est perdue. J'ai toujours t
l'aptre de la Constitution, le dfenseur des lois; mais la premire
des lois est celle sur laquelle repose la Constitution, l'galit, la
libert. Il faut donc la Constitution dcrte; mais il la faut toute
entire, religieusement observe pour le salut du peuple, sans quoi le
mot Constitution ne devient plus qu'un mot de ralliement pour les
factieux qui voudraient s'en emparer pour combattre la libert. C'est
dans ces principes que j'ai rdig une adresse aux fdrs, dont je
fais faire lecture  la socit, si elle le trouve bon.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc au Club des
Jacobins le 6 aot 1792 (6 aot 1792)




(Proposition de Robespierre tendant  empcher la fuite du roi et  ce
qu'il ne lui soit fait aucun mal.)


L'attention que nous donnons ici  la discussion des mesures gnrales
propres  sauver l'Etat, ne doit pas empcher qu'on ne prenne les
prcautions ncessaires pour djouer les conspirations les plus
prochaines. Il en est une qui, depuis quelque temps, ne parat
qu'ajourne, c'est le dpart du roi. Des tmoins qui sont autour de moi
attestent qu'ils ont vu dans la cour des Tuileries une arme de
Suisses, qu'on les a fait boire largement, qu'on leur a distribu 
chacun quinze cartouches, en leur disant que ce n'tait que pour
repousser ceux qui pourraient les attaquer.

Toutes ces mesures annoncent une conspiration prochaine, contre
laquelle il faut employer autant d'nergie que de prudence.

II est quelques bons citoyens qui regardent ce dpart, s'il avait lieu,
comme une chose assez indiffrente: je crains mme que cette opinion ne
soit celle de plusieurs dputs. Quant  moi, je noe puis partager
cette opinion et je crois qu'il est important, sinon au salut public,
au moins  la conservation de beaucoup d'individus.

Le fait du dpart du roi me parat certain; si ce n'est pas pour
aujourd'hui, ce sera pour demain. Je conclus donc  ce que deux choses
tant indispensablement ncessaires; l'une d'empcher que le roi ne
parte, l'autre de veiller  ce qu'il ne lui arrive aucun mal, ni 
aucun individu de sa famille. Il est du devoir de tout bon citoyen, de
tout vrai patriote, de toutes les autorits constitues de veiller et
de surveiller le chteau.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours prononc  la barre de
l'Assemble lgislative au nom des citoyens de la place Vendme le 13
aot 1792 (13 aot 1792)




Les citoyens de la section de la place Vendme nous envoient vers vous
pour prsenter  vos dlibrations un objet digne de vous. Nous avons
vu tomber la statue d'un despote, et notre premire ide a t d'riger
 sa place un monument  la libert. Les citoyens qui meurent en
dfendant la patrie sont au second rang. Ceux-l sont au premier, qui
meurent pour l'affranchir. Les hros dont je parle ne valent-ils pas
ceux d'Athnes et de Rome? Sachons nous estimer ce que nous valons.
Htez-vous d'honorer les vertus dont nous avons besoin, en
immortalisant les martyrs de la libert. Ce ne sont pas des honneurs
seulement, c'est une apothose que nous leur devons. Peuple, quand la
tyrannie est couche par terre, gardez-vous de lui laisser le temps de
se relever.

Nous vous proposons de dcrter qu'au lieu o tait la statue de Louis
XIV  la place Vendme, il sera lev une pyramide aux citoyens morts
le 10 en combattant pour la libert. Les citoyens de la section
voulaient lever,  leurs frais, ce monument, mais ils ont pens qu'
la nation seule il appartenait de la consacrer.

(Les ptitionnaires obtinrent les honneurs de la sance, et
traversrent la salle au milieu des applaudissements. Cette ptition
fut renvoye au comit d'instruction publique.)




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Deuxime discours prononc  la
barre de l'Assemble au nom d'une dputation de la commune le 15 aot
1792 (15 aot 1792)




Si la tranquillit publique, et surtout la libert, tient  la punition
des coupables, vous devez en dsirer la promptitude, vous devez en
assurer les moyens. Depuis le 10, la juste vengeance du peuple n'a pas
encore t satisfaite. Je ne sais quels obstacles invincibles semblent
s'y opposer. Le dcret que vous avez rendu nous semble insuffisant; et,
m'arrtant au prambule, je trouve qu'il ne contient point, qu'il
n'explique point la nature, l'tendue des crimes commis dans la journe
du 10 aot, et c'est trop restreindre la vengeance du peuple; car ces
crimes remontent bien au-del. Les plus coupables des conspirateurs
n'ont point paru dans la journe du 10, et d'aprs la loi il serait
impossible de les punir. Ces hommes qui se sont couverts du masque du
patriotisme pour tuer le patriotisme; ces hommes qui affectaient le
langage des lois pour renverser toutes les lois; ce La Fayette, qui
n'tait peut-tre pas  Paris, mais qui pouvait y tre; ils
chapperaient donc  la vengeance nationale! Ne confondons plus les
temps. Voyons les principes, voyons la ncessit publique, voyons les
efforts que le peuple a faits pour tre libre. 1l faut au peuple un
gouvernement digne de lui; il lui faut de nouveaux juges, crs pour
les circonstances; car si vous redonniez les juges anciens, vous
rtabliriez des juges prvaricateurs, et nous rentrerions dans ce
chaos qui a failli perdre la nation. Le peuple vous environne de sa
confiance, Conservez-la cette confiance, et ne repoussez point la
gloire de sauver la libert pour prolonger, sans fruit pour
vous-mmes, aux dpens de l'galit, au mpris de la justice, un
tat d'orgueil et d'iniquit. Le peuple se repose, mais il ne dort
pas. Il veut la punition des coupables, il a raison. Vous ne devez
pas lui donner des lois contraires  son voeu unanime. Nous vous
prions de nous dbarrasser des autorits constitues en qui nous
n'avons point confiance, d'effacer ce double degr de juridiction,
qui, en tablissant des lenteurs, assure l'impunit; nous demandons
que les coupables soient jugs par des commissaires pris dans chaque
section, souverainement et en dernier ressort.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Troisime discours prononc  la
barre de l'Assemble au nom d'une nouvelle dputation de la commune le
22 aot 1792 (22 aot 1792)




Vous voyez une dputation compose d'une partie des membres de la
commune, et d'une partie des membres nomms par les sections pour
remplacer ce qu'on appelait le dpartement. Dj nous avions dpos
dans votre sein nos inquitudes sur la formation d'un nouveau
dpartement; dj nous croyions voir renatre les germes de division et
d'aristocratie. Nous avons clair nos commettons, ces nuages se sont
dissips d'eux-mmes. Les membres nomms par les sections se sont
prsents  la commune; ils ont jur de n'accepter d'autre titre que
celui de commission des contributions. Nous vous prions de consacrer
par un dcret ce grand acte de fraternit et d'union.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur l'institution d'une
nouvelle garde pour la Convention nationale, prononc au Club des
Jacobins le 15 octobre 1792 (15 octobre 1792)




(Les Girondins demandrent la formation d'un corps de troupes
spcialement charg de garder la convention nationale. Robespierre
s'leva contre cette proposition.)



Une question aussi bizarre par son objet qu'importante par ses
consquences, agite, depuis quelque temps, les esprits.

Ceux qui se sont form une juste ide des devoirs, de la puissance et
de la majest de la convention nationale, ne s'attendaient gure  la
voir mettre au rang de ses plus srieuses occupations, celle de se
donner une garde imposante et extraordinaire. Les haines connues de la
coalition qui semble la dominer actuellement contre les citoyens de
Paris et contre plusieurs dputs de ce dpartement; toutes les fureurs
de l'orgueil offens ne suffiraient pas pour expliquer ce phnomne
politique. Il faut ncessairement le lier  des vues plus profondes et
plus importantes.

Les observateurs les moins attentifs ont d apercevoir avec quelle
activit et avec quel art les inventeurs de ce projet en ont d'avance
prpar le succs. Dnonciations journalires du ministre de
l'intrieur, combines avec les dclamations ternelles de quelques
dputs, contre tout ce qui porte le nom parisien; toutes les
ressources de la calomnie, tous les petits manges de l'intrigue furent
prodigus pour remplir l'Assemble de prventions sinistres et de
ridicules alarmes sur sa propre sret. On se rappelle que ce fut  la
suite d'un discours insidieux du ministre Rolland, et d'une diatribe
vhmente de Buzot, contre ce qu'il appelle _les flatteurs et les
agitateurs du peuple_, que fut rendu le dcret qui suit:

1 Il sera nomm six commissaires pour rendre compte,  la convention,
de la situation de la rpublique et de Paris; 2 il sera fait un projet
de loi contre les provocateurs au meurtre et  l'assassinat; 3 il sera
propos un mode, pour que la convention nationale puisse s'environner
d'une arme choisie dans les quatre-vingt trois dpartements.

On n'oublia point d'introduire, dans la nouvelle commission, les
dtracteurs les plus infatigables de la ville de Paris. Cependant, la
moiti des membres qui la composaient s'opposa  l'institution de la
force arme. On fit dcrter que trois autres membres seraient adjoints
au comit. Trois dputs, dont le zle pour le projet n'tait point
douteux, furent choisis par le prsident, et Buzot fut charg de le
rdiger et de le prsenter  l'Assemble. Ce projet a alarm tous les
bons citoyens. Je vais en dvelopper l'esprit et les dangers dans les
observations adresses  la convention nationale, que je crois devoir
remettre sous les yeux de mes concitoyens.

La discussion du projet qui vous est prsent ne peut tre ni longue,
ni difficile, si vous voulez remonter au principe de la question.

Dans tout tat bien constitu, la force publique est une, comme la
volont gnrale qu'elle est destine  faire respecter. Elle a un
objet unique, celui de maintenir l'excution des lois, en protgeant
les personnes et les droits de tous les citoyens.

Elle ne peut tre dirige qu'au nom de la loi, et par l'ordre du
magistrat qui en est l'organe. Les personnes, l'autorit de tous les
dlgus du peuple reposent, comme les droits et les personnes des
citoyens, sous la sauvegarde de cette force publique unique et toute
puissante; car elle est la force de la socit entire.

Toute force particulire arme, affecte  un homme,  une assemble,
quelque constitue qu'elle soit en puissance, est un monstre dans
l'ordre social. Elle est toujours sans objet, puisqu'on ne peut jamais
supposer que la force publique, dont je viens de parler, soit
insuffisante pour les dfendre. Elle est dangereuse, car elle n'est
plus dirige par la volont gnrale, mais par la volont particulire
du corps ou de l'individu auquel elle appartient. Elle n'est plus un
moyen de protection universelle pour la socit; ce n'est qu'un
instrument de violence et de tyrannie pour ceux qui l'ont usurpe;
c'est, tout au moins un absurde et dangereux privilge. C'est pour
cela, sans doute, qu'aux yeux des hommes clairs, la garde arme, qui
environnait les monarques, parut toujours une absurdit tyrannique,
mme dans le systme de la monarchie. C'est pour cela que, dans la
premire lgislature, les dputs, fidles au principe, rclamrent
contre l'institution d'une garde pour le roi des Franais. Or, si la
raison, si le civisme ne pardonne point  la maison militaire des rois,
de quel oeil verra-t-il la maison militaire des mandataires du peuple,
et le nouveau capitaine des gardes que l'on veut vous donner? Une
pareille question est dcide par ce simple dilemme. Ou bien les
dlgus du peuple ont sa confiance, ou ils ne l'ont pas. Au premier
cas, ils n'ont pas besoin de force arme; dans le second, ils ne
l'appellent que pour opprimer le peuple. Craignent-ils les entreprises
de quelques malveillants? Le peuple et la loi les garantissent contre
ce danger. Craignent-ils le peuple lui-mme? Ils ne sont plus que des
tyrans. Ces principes suffisent pour carter le projet du comit. Mais
combien vous paratra-t-il ridicule et funeste  la fois, si vous
l'examinez sous le rapport des considrations politiques!

D'abord par quelle fatalit, une assemble qui commence avec le rgne
de la rpublique, sous les auspices de l'estime universelle,
semble-t-elle carter cette multitude d'objets d'intrt public qui la
presse de toutes parts pour s'occuper de sa garde particulire? Par
quelle fatalit ne se-repose-t-elle pas, soit de sa dignit, soit de sa
sret, sur celle qui avait environn les deux assembles prcdentes,
et qui jusqu'ici lui avait rendu les mmes services? Ces questions,
quoiqu'on puisse dire, ne sont point faciles  rsoudre,  moins qu'on
ne suppose,  cette conduite, quelques motifs cachs et
extraordinaires. .

Eh bien! ces motifs, quels sont ils? Il faut les approfondir. Est-ce la
sret de la convention nationale? Si ce motif a quelque fondement, il
est le plus imprieux de tous; et, dans ce cas, je vote pour le projet.
Mais, dans le cas contraire, il faut dissiper de vaines alarmes qui ont
t jetes au milieu de vous. Or, quel est l'insens qui a espr de
vous persuader que les reprsentants du peuple n'taient point en
sret dans cette grande cit qui fut  la fois le berceau, le foyer,
le boulevard de la rvolution, au milieu de ce mme peuple qui a gard,
dfendu les deux premires lgislatures, malgr toutes leurs trahisons?
Eh quoi! vos prdcesseurs de l'une et l'autre assemble avaient
lchement abandonn la cause publique; et ils ont fourni paisiblement
leur carrire, en dpit de toute la puissance et de toutes les
conspirations de la cour; et vous, les fondateurs de la rpublique,
vous, dont tous les actes seront des titres  la reconnaissance de
l'humanit, on pourrait vous faire croire  quelques dangers, dans ces
mmes lieux o la libert vient de remporter un dernier triomphe sur la
tyrannie. On vous parle sans cesse de factions conjures contre vous;
o sont-elles? En avez-vous dcouvert quelque trace? Et s'il s'en
levait, seraient-elles plus puissantes que celles qui environnaient
vos devanciers? Les ennemis de la libert sont-ils plus forts
aujourd'hui, depuis la chute des rois? ou bien auriez-vous d'autres
ennemis que ceux de la libert? Sont-ils plus imposants que les
reprsentants de la. nation franaise, investis de la suprme
puissance? Sont-ils plus forts que le peuple immense qui vous entoure?
ou bien doutez-vous de ce peuple lui-mme? Ah! fussiez-vous despotes,
prvaricateurs, il vous respecterait. Les plus ardents amis de la
libert savent mieux que personne, qu'aujourd'hui l'insurrection mme
la plus lgitime ne ferait que hter la perte de l'Etat et de la
libert. Le peuple franais souffrirait avec patience les erreurs, les
crimes mme de ses mandataires, et il attendrait le moment de juger
leur ouvrage. Quelle prtexte d'inquitude peut donc rester  des
hommes qui veulent remplir, avec gloire, les devoirs sublimes qui leur
sont imposs? Depuis quand la vertu partage-t-elle les terreurs du
crime? Depuis quand le courage raisonne-t-il comme la lchet, et la
libert comme la tyrannie?

Mais ce motif, aussi absurde que honteux, il semble que personne ne
veuille plus l'avouer aujourd'hui; examinons donc ceux que le rapport
des comits nous prsente.

La nation entire, dit-on, doit tre appele  couvrir ses
reprsentants de son gide; elle doit concourir de la mme manire  la
garde de tous les dpts et de tous les tablissements publics qui sont
la proprit commune.

La nation, sans doute, doit beaucoup de reconnaissance au zle de ceux
qui rclament, pour elle, ce droit qu'elle avait oubli jusqu'ici; sans
doute parce qu'elle croyait en avoir de plus sacrs  conqurir ou 
cimenter. C'est  eux qu'il tait rserv de dcouvrir ce principe
inconnu, d'o il rsulte que la souverainet du peuple franais est
compromise, si les quatre-vingt-trois dpartements ne nomment point des
reprsentons particuliers pour concourir  la garde des ministres, du
tribunal de cassation; que dis-je? pour garder nos ports, nos arsenaux,
nos forteresses, qui sont aussi des dpts et des tablissements
nationaux. Et pourquoi aussi les commis, les huissiers de la convention
nationale, ne seraient ils pas pris, aussi bien que ses gardes, dans
les quatre-vingt-trois dpartements de la rpublique. Car toutes ces
consquences drivent videmment du mme principe; et si elles sont
absurdes, ce n'est peut tre que la faute du principe.

Mais d'o vient donc ce bizarre scrupule? Partout o l'Assemble
nationale rsidera, ne sera-t-elle pas garde par des Franais? 
Bordeaux,  Marseille,  Paris, peut importe; elle ne doit point voir
des Bordelais, des Marseillais, des Parisiens; mais des citoyens placs
sur diffrons points, d'un tat unique et d'une patrie commune  tous.
N'est-ce pas la nature mme des choses qui veut que, ds que son sjour
est fix  Paris, elle soit garde par la portion du peuple franais
qui habite Paris? Et comment peut-on prsenter, comme un privilge
odieux, ce qui n'est que l'effet de la nature des choses; et que les
mmes circonstances transporteraient indiffremment  d'autres.

Cependant on nous prsente la force arme, qu'on veut appeler des
dpartements, comme un _lien moral que l'on ne peut mconnatre sans
compromettre l'unit, la force et la paix intrieure de l'Etat_. Qui
l'et jamais souponn, que le salut de l'Etat tenait  un corps de
4000 hommes runis pour faire le service militaire auprs de
l'assemble reprsentative? Et ne pensez-vous pas vous-mmes, citoyens,
que le vritable lien de l'unit, de l'indivisibilit de la rpublique
franaise, c'est celle du gouvernement et de la reprsentation
nationale; c'est le systme entier de nos lois constitutionnelles?

Mais comment veut-on nous faire voir la consolidation de l'unit
politique dans un projet qui tend videmment  l'altrer? Eh! qu'y
a-t-il donc de plus naturellement li aux ides fdratives que ce
systme d'opposer sans cesse Paris aux dpartements, de donner  chaque
dpartement une reprsentation arme particulire; enfin, de tracer de
nouvelles lignes de dmarcation entre les diverses sections de la
rpublique, dans les choses les plus indiffrentes et sous les plus
frivoles prtextes?

Que dis-je? qui peut songer aux circonstances qui ont accompagn et
prcd le projet que je combats, sans voir qu'il ne fait que prparer
celui de morceler l'tat en rpubliques fdres? Eh! que signifient
donc ces dclamations intarissables contre l'esprit qui anime les
citoyens de Paris contre tous les mandataires que cette ville a
choisis? Que signifient ces suppositions ternelles de complots, dont
on prtend qu'elle est le foyer; ces dnonciations prodigues  tous
propos par un ministre, commentes avec tant de perfidie, soutenues
avec tant de fureur, et que l'on a donn pour motifs  la proposition
d'appeler autour de vous une force arme extraordinaire? Que signifie
ce ton menaant avec lequel on annonce sans cesse les bataillons qui
arrivent pour nous contenir? Hier encore, l'auteur du projet que nous
discutons, n'invitait-t-il pas formellement les quatre-vingt-deux
autres dpartements  s'lever contre celui de Paris? Quel peut tre le
but de ce systme de calomnie et de perscution, si ce n'est de semer
l'alarme dans les dpartements et dans votre sein, pour diviser l'Etat
et dtruire Paris? Dans ces circonstances, est-il difficile de prvoir
les consquences du dcret que l'on vous propose? Ne le regardez-vous
pas comme une semence de discorde jete entre les citoyens de Paris qui
ne verront, dans les motifs et dans la nature de cette constitution,
qu'une injure et des dangers et ces surveillants arms, qui arriveront
pleins de ces prventions sinistres, fruits amres de tant de libelles
et de tant d'intrigues? Dj je crois voir renouveler ces actes
arbitraires contre la libert individuelle, provoqus par les haines
personnelles et par l'esprit de parti. Je vois d'un ct l'oppression,
de l'autre la rsistance; partout l'animosit et les dfiances, c'est
-dire, la guerre civile commenant dans Paris. Et ds-lors, quel vaste
champ ouvert aux intrigues et aux factions! Quels prtextes de
persuader aux dpartements qu'ils doivent accourir au secours de leurs
compatriotes; de crier aux conspirations, aux agitateurs, de grossir la
garde de 4000, qu'on avait d'abord propos de porter  24000! Et qui
peut rpondre que l'intrigue et l'esprit de parti ne prsideront point
 sa composition, ou ne la circonviendront pas; que l'aristocratie
dguise, que les royalistes devenus rpublicains ne s'y introduiront
pas?

De tous les rsultats sinistres que ce projet peut produire, qui peut
prdire, avec prcision, ceux que le temps ferait clore? Mais aussi,
qui peut ne pas les redouter? qui ne doit point les prvenir autant
qu'il est en son pouvoir?

Cependant on nous prsente la garde nouvelle comme un bienfait pour la
ville de Paris, et comme un moyen ncessaire pour resserrer les liens
de la confiance et de l'affection entre elle et les dpartements. Eh!
ne les relchez pas, ces liens, ils seront immortels. Ne vous appliquez
point  attiser contre elle une haine ingrate, une absurde jalousie, et
elle comptera toujours sur l'attachement des Franais. Nous ne
craignons pas qu'ils perdent le souvenir des vnements immortels de la
rvolution, ni de la sainte alliance que nous avons jure tant de fois,
et que nous venons de cimenter par notre sang et par la mort des
tyrans. Que nous importe, au surplus, cet loge de Paris, dmenti un
moment aprs par des reproches amers, et balanc par le tableau des
avantages qu'on semble lui envier! Non, Paris, quoi qu'en dise le
rapporteur du comit, _ne s'enorgueillit point de cette opulence_ qu'il
a immole sans regret  la libert, _des monuments dont les arts l'ont
embelli_; il a renvers tous ceux qui nous rappelaient l'ide du
despotisme. Nous avons oubli tous les arts, pour ne connatre que
celui de combattre la tyrannie; _nous ne sommes pas fiers des vertus
d'un petit nombre d'hommes qui viennent les cultiver au milieu de
nous_. Cette corruption, enfante par l'opulence que vous nous
reprochez, ne nous appartient pas. Elle est le partage de ceux qui
possdent ces richesses; et ces gens l sont bien plus prs des
principes de nos calomniateurs que des ntres. Au reste, nous croyons
aussi que le peuple magnanime, qui a renvers la Bastille et le trne,
qui a souffert les proscriptions et la misre pour conqurir la
libert, n'est pas tout  fait corrompu; et nous pensons que la vertu
de nos sans-culottes vaut bien celle des rhteurs feuillantins, et des
rpublicains-royalistes _qui daignent venir cultiver leurs talents
sublimes au milieu de nous_.

Ne dites donc plus que cette _garde est ncessaire, parce qu'on
pourrait un jour faire oublier aux habitant de Paris_ (ce sont les
termes du rapport), _que leur existence est attache  l'indpendance
des reprsentants, qu'il doivent s'honorer de possder dans leurs murs;
mais qu'ils ne peuvent jamais influencer impunment!_

Reprsentants du peuple, l'entendez vous? Le voil donc dcouvert ce
motif cach de l'institution qu'on vous propose! C'est contre les
citoyens de Paris qu'elle est invoque. N'tait-ce pas l l'esprit et
le langage de ces fougueux dfenseurs de l'aristocratie qui, depuis,
ont tourn un fer parricide contre le sein de leur patrie, lorsqu'ils
dploraient la perte de leurs odieux privilges anantis par la volont
souveraine? N'tait-ce pas celui de La Fayette, lorsqu'il se baignait
dans le sang des plus vertueux citoyens; lorsqu'il environnait cette
salle mme de satellites gars, pour enhardir l'assemble constituante
 assassiner la libert? Eh! pour quel autre raison voudrait on mettre
des gens arms entre le peuple et soi, si ce n'est pour le trahir? La
vertu n'appelle-t-elle pas toute la force de l'opinion publique, comme
le crime la repousse?

Le texte ordinaire des dclamations de tous ces ennemis de la libert,
c'tait la tyrannie du peuple de Paris; comme si les Franais de Paris
taient d'une autre nature que ceux qui habitaient les autres contres
de la France. Ils savaient bien que s'lever contre l'influence des
Franais de Paris, c'tait un moyen adroit d'attaquer l'opinion
gnrale; qu'attaquer le peuple.de Paris, c'tait attaquer
indirectement le peuple franais; car ce n'tait point les citoyens de
Perpignan ou de Quimper, qui pouvaient exercer l'heureux ascendant des
regards publics sur les oprations dont Paris est le thtre. Paris
avait un tort irrparable aux yeux de tous les fripons politiques;
c'tait de renfermer une immense population, qui tait  chaque instant
tmoin de tous les vnements qui intressent la libert publique. Pour
affermir la libert, il faut  ce vaste empire un foyer de lumires et
d'nergie, d'o l'esprit public put se communiquer  la multitude
infinie de toutes les petites sections qui composent l'universalit du
peuple franais. Paris fut  ce titre l'cueil du despotisme royal; il
est destin  tre celui de toutes les tyrannies nouvelles. Aussi, tant
qu'il existera en France des ambitieux qui mditeront des projets
contraires  la cause publique, ils chercheront  calomnier,  dtruire
Paris; ils voudront au moins drober leurs crimes aux regards du peuple
magnanime et clair qu'il renferme dans son sein. Citoyens
reprsentants, voil toute la politique de ceux qui veulent vous garer
et vous matriser. Qu'ajouterai-je  tout cela? Vous dirai-je que le
corps particulier qu'on veut vous attacher n'est pas plus digne de
vous, que la masse des citoyens qui vous entourera partout o vous
porterez vos pas; que cette maison militaire choisie par les
administrations; que cet quipement, que ces uniformes dont vos comits
ont daign s'occuper, ne valent pas, aux yeux des amis de la libert,
les habits grossiers et varis, ces paulettes de laine et ces piques
de nos sans-culottes que vous allez loigner de vous? Je ne vous dirai
plus qu'un mot. La nation franaise vous regarde. L'Europe vous
observe, et elle vous voit dlibrer sur les moyens de vous garder
contre le peuple qui vous entoure; le dirai-je? elle vous voit, depuis
longtemps, servir,  votre insu, de petites passions qui ne doivent
jamais approcher de vous. Il est temps de vous dlivrer de ces honteux
dbats. Htez-vous de dclarer qu'il n'y a pas lieu de dlibrer sur le
projet qu'on vous propose.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur l'influence de la
calomnie sur la rvolution, prononc au Club des Jacobins le 28 octobre
1792 (28 octobre 1792)




Citoyens,

Je veux vous entretenir aujourd'hui d'un sujet qui n'a point encore t
trait, que je sache, par aucun crivain politique. Je parle du pouvoir
de la calomnie. Il fallait une rvolution telle que la ntre pour le
dployer dans toute son tendue. Je vais vous rvler les prodiges qui
l'ont signal; et vous conviendrez que ce sera puissamment contribuer
aux progrs de l'esprit public et de la vrit.

Sous le rgime despotique, tout est petit, tout est mesquin; la sphre
des vices, comme celle des vertus, est troite. Sous l'ancien
gouvernement, la puissance de la calomnie se bornait  diviser les
frres,  brouiller les poux,  lever la fortune d'un intrigant sur
la ruine d'un honnte homme; elle n'oprait de rvolutions que dans les
antichambres et dans le cabinet des rois; le plus noble de ses exploits
consistait  dplacer des ministres ou  chasser des courtisans. Notre
rvolution lui a ouvert une immense carrire. Ce ne sont plus des
individus, c'est l'humanit elle-mme qui est devenue l'objet de ses
trames perfides. Compagne insparable de l'intrigue, elle a embrass,
comme elle, l'univers dans ses complots. Toutes les factions qui se
sont leves, l'ont invoque tour  tour pour combattre la libert.

L'opinion avait donn le branle  la rvolution; l'opinion pouvait
seule l'arrter; chaque parti devait donc naturellement faire tous ses
efforts pour s'en emparer. Les intrigants savaient bien que la
multitude ignorante est porte  lier les principes politiques avec les
noms de ceux qui les dfendent; ils se sont appliqus surtout 
diffamer les plus zls partisans de la cause populaire. Ils ont fait
plus, ils ont calomni la libert elle-mme. Mais comment dshonorer la
libert? Comment diffamer mme ceux qui dfendent publiquement sa
cause? Il n'tait qu'un seul moyen d'y russir, c'tait de peindre
chaque vertu sous les couleurs du vice oppos, en l'exagrant jusqu'au
dernier excs. C'tait d'appeler les maximes de la philosophie
appliques  l'organisation des socits politiques, une thorie
dsorganisatrice de l'ordre public; de nommer le renversement de la
tyrannie, anarchie, le mouvement de la rvolution, troubles, dsordres,
factions; la rclamation nergique des droits du peuple, flagorneries
sditieuses; l'opposition aux dcrets tyranniques qui rduisaient la
plus grande partie des citoyens  la condition d'ilotes, dclamations
extravagantes ou ambitieuses; c'tait, en un mot, de fltrir les choses
honntes et louables, par des mots odieux, et de dguiser tous les
systmes de l'intrigue et de l'aristocratie, sous des dnominations
honorables; car on connat l'empire des mots sur l'esprit des hommes.
Or, les hommes de la rvolution taient les hommes de l'ancien rgime;
et partout o il y a un sot, un homme faible ou pervers, la calomnie et
l'intrigue trouvent  coup sr une dupe ou un agent. Par l on trouvait
le moyen de ressusciter les prjugs et les habitudes faibles ou
vicieuses de l'ancien rgime, pour les opposer aux sentiments gnreux,
aux ides saines et pures que suppose le rgne de la libert. Ainsi, on
faisait passer l'opinion publique par une route oblique trace entre
les excs monstrueux de l'ancien rgime et les principes du
gouvernement juste qui devait les remplacer, pour la conduire au but
des intrigants ambitieux qui voulaient la matriser.

Suivez les progrs de la calomnie, depuis l'origine de la rvolution,
et vous verrez que c'est  elle que sont dus tous les vnements
malheureux qui en ont troubl ou ensanglant le cours. Vous verrez que
c'est elle seule qui s'oppose encore au rgne de la libert et de la
paix publique.

N'est-ce pas la calomnie qui, par la bouche des prtres, peignant les
travaux de l'Assemble constituante, comme autant d'attentats contre la
morale et contre la divinit, arma la superstition contre la libert,
qui fit couler le sang ds citoyens  Nmes,  Montauban, et dans
plusieurs contres de l'empire franais?

N'est-ce pas la calomnie qui arrta longtemps les progrs de l'esprit
public, tantt en fltrissant du nom de rgicides les premiers
reprsentants de la nation, qui n'osaient pas mme toucher  la
royaut, tantt en prsentant les dfenseurs des droits de l'humanit
comme les perturbateurs de la socit, et comme les aptres insenss de
la loi agraire?

N'est-ce pas la calomnie qui, dliant toutes les langues
aristocratiques, prchait ds-lors la guerre civile, en excitant la
haine et la jalousie des provinces contre les Parisiens? N'est-ce pas
elle qui voulait fltrir le berceau de la libert par ces dclamations
ternelles contre les premiers actes de la justice du peuple exercs
sur quelques sclrats qui avaient conspir sa ruine? N'est-ce pas elle
qui leva une barrire entre la rvolution et les autres peuples de
l'Europe, en leur montrant sans cesse la nation franaise comme une
horde de cannibales, et le tombeau de la tyrannie comme le thtre de
tous les crimes?

Je viens de vous dvelopper le systme des champions dclars du
despotisme et de l'aristocratie. La Fayette vint, et le perfectionna.
Personne, avant lui, n'avait aussi bien connu la puissance de la
calomnie, ni l'art de la mettre en oeuvre. La cour avait cultiv les
heureux talents qu'il avait reus de la nature.

Tout le monde connat maintenant quel tait l'objet de ses vues
politiques. Ce petit mule de Monk ou de Cromwell, qui n'tait pas plus
le chef que l'instrument de la faction qu'il avait embrasse, voulait
crer un parti mitoyen entre l'aristocratie hideuse de l'ancien rgime
et le peuple, et l'appuyer de toute la puissance royale, en faisant
entrer Louis XVI dans ce projet. Or, pour le raliser, il fallait
encore commencer par prsenter le parti du peuple lui-mme, comme une
faction. Il fallait travestir la morale de l'galit et de la justice
sociale, en systme de destruction et d'anarchie, peindre les plus
zls dfenseurs de la libert, soit dans l'Assemble constituante,
soit dans Paris, soit dans tout l'empire, sous des traits effrayants
pour l'ignorance et pour les prjuges. On les montrait aux grands
propritaires comme les flatteurs des artisans et des pauvres; aux
marchands, comme les flaux du commerce; aux hommes pusillanimes, comme
les auteurs de tous les mouvements de la rvolution, et comme les
perturbateurs de la paix publique;  tous, comme des extravagants ou
comme des sditieux. Le chef-d'oeuvre de la politique de ce parti fut
de faire servir  ses projets le nom des lois et le prestige de la
constitution mme. Tandis qu'il mettait tout en oeuvre pour la
modifier, selon leurs vues ambitieuses et les intrts de la cour, il
s'attachait  persuader que les amis de la libert, dont le seul voeu
tait alors de la voir excuter d'une manire loyale et populaire,
n'avaient d'autre but que de la dtruire. Cette constitution, dont tous
les vices taient son ouvrage, devint bientt, entre ses mains, un
instrument de tyrannie et de proscription. Toujours nulle pour protger
les patriotes perscuts, elle tait toujours active pour justifier
tous les attentats contre la libert, pour pallier tous les complots de
la cour et de l'aristocratie,

Par ce systme de calomnie, on fournit  tous les mauvais citoyens,
trop prudents ou trop lches pour arborer ouvertement les livres de
l'aristocratie, le moyen de combattre la libert sans paratre dserter
ses drapeaux. On dtacha de la cause populaire tous les hommes timides,
faibles ou prvenus. Les riches, les fonctionnaires publics, les
gostes, les intrigants ambitieux, les hommes constitus en autorit,
se rangrent en foule sous la bannire de cette faction hypocrite,
connue sous le nom de _modrs_, qui seule a mis la rvolution en pril.

Ainsi on voit que la calomnie est encore la mre du feuillantisme, ce
monstre doucereux qui dvore en caressant, et qui a pens tuer la
libert naissante, en secouant sur son berceau tous les serpents de la
haine et de la discorde. C'est la calomnie qui fonda ces clubs
anti-populaires, destins  assurer l'empire de la faction, en
dgradant l'opinion publique; c'est elle qui poursuivit, avec un si
long et si ridicule acharnement, les jacobins et les socits
populaires pour anantir, avec eux, le patriotisme et le peuple.

N'est-ce pas la calomnie qui avait prpare ces forfaits, plus
abominables encore, lorsque La Fayette et ses complices gorgrent, sur
l'autel de la patrie, cette multitude de patriotes, paisiblement
assembls, pour provoquer, par une ptition, le jugement de Louis XVI?
Comme en un moment elle couvrit toute la France d'un voile funbre!
Avec quelle facilit elle rendit tous les dfenseurs de la libert, les
objets de la prvention et de la haine publique, sous les noms _de
factieux, de rpublicains, etc., etc., etc_.

C'est la calomnie seule qui fit absoudre la tyrannie et la trahison,
dans la personne du dernier de nos rois. Quel est donc son fatal
ascendant, puisqu'alors rclamer, dans la tribune de l'Assemble
constituante, la juste svrit des lois et des droits de la nation
outrage, ne paraissait, aux reprsentants de la nation, qu'un langage
sditieux, qu'un projet coupable de renverser toutes les lois et de
dissoudre l'tat? Quel est ce pouvoir magique de changer la vertu en
vice, et le vice en vertu! de donner  la sottise,  la corruption et 
la lchet, le droit d'accuser hautement le courage, l'intgrit et la
raison! J'ai vu ce scandale. J'ai vu les dlgus d'un grand peuple,
vils jouets de perfides charlatans qui trahissaient la patrie,
redouter, calomnier le peuple, dclarer la guerre  ceux de ses
mandataires qui voulaient rester fidles  sa cause; leur imputer 
crime, et l'estime de leur concitoyens, et les moments spontans de
l'indignation publique, provoqus par la tyrannie; croire stupidement 
tous ses fantmes de complots, de brigandage, de dictature, dont on les
pouvantait; je les ai vus applaudir eux-mmes  leur sagesse,  leur
modration,  leur civisme, lorsqu'ils renversaient, de leurs propres
mains, les bases sacres de la libert qu'ils avaient fonde. Je m'en
souviens encore, le lendemain de ce jour cruel, qui claira le massacre
des meilleurs citoyens, dont la dmarche lgitime nous tait aussi
trangre que le crime de leurs bourreaux, j'ai vu Ption, qui alors
luttait aussi contre les intrigants, accueilli par les snateurs
franais,  peu prs comme Catilina le fut un jour par le snat romain.
Moi-mme j'prouvai le mme sort; et de plus, la coalition coupable qui
matrisait l'Assemble constituante, ces mmes hommes, que la
rpublique a proscrits, comme des tratres, agitrent srieusement,
avec nos collgues, dans leur club anti-rvolutionnaire, la question de
faire rendre contre moi un dcret d'accusation; et, s'il et t
propos, ce n'et peut-tre pas t la justice qui aurait arrt
l'Assemble nationale, mais quelque reste de pudeur.

C'est la calomnie qui, alors, leva le monstrueux ouvrage de la
rvision de l'acte constitutionnel.

C'est elle qui, avant cette poque, avait assassin,  Nancy, les plus
zls dfenseurs de la libert; c'est elle qui immola ou chassa de nos
armes, avec des cartouches infamantes, par les jugements iniques et
par les ordres .arbitraires de l'aristocratie, les soldats les plus
dvous pour la cause publique. C'tait elle, qui, dans toutes ces
occasions, dictait les lettres des officiers de l'arme, les rapports
des ministres, des corps administratifs, les discours des lgislateurs
qui prostituaient leur organe  l'intrigue. C'est elle qui remplit nos
cachots des citoyen dont les tyrans redoutaient l'nergie, c'est elle
qui, depuis le commencement de la rvolution,  fait couler cent fois
le sang du peuple, au nom d'une loi barbare dont le nom seul dshonore
les lgislateurs franais.

Dieux!  quelles mprisables causes tiennent les malheurs des nations!
et comme le philosophe doit sourire de piti, lorsqu'il voit de prs
les vils ressorts des grands vnements, qui changent quelquefois la
face du globe! La Fayette fut deux ans, au moins, un grand homme et le
hros des deux mondes. Le mrite de bien payer, ou de caresser des
faiseurs de journaux, lui tint lieu de talents et de vertus; et peu
s'en fallut que ce petit homme s'levt  la dictature, sur des tas de
pamphlets. Les folliculaires tiennent dans leurs mains la destine des
peuples. Ils font ou dfont les hros, comme un certain Warwic faisait
et dfaisait les rois. Aussi, comme les princes calculent leurs forces
par la multitude de leurs soldats et par les ressources de leurs
finances, les chefs des factions rivales, parmi nous, calculent les
leurs par le nombre de leurs crivains et par les moyens pcuniaires
qu'ils ont de les alimenter. La Fayette tait pntr de ces grands
principes; il sut s'environner d'une arme de journalistes; _la Gazette
Universelle_, _l'Ami des Patriotes_, _le Journal de Paris_, _la
Chronique_, _Monsieur Perlet lui-mme_, et tant d'autres firent  son
parti plus de conqutes, dans l'espace de quelques mois, qu'il n'en et
pu faire lui-mme  la rvolution, durant un demi-sicle, mme  la
tte d'une arme franaise.

Indpendamment de ces grands moyens, il avait fond les plus belles
fabriques, et les plus magnifiques arsenaux que l'on et encore vus, de
libelles, soit laudatifs, soit vitupratifs, soit phmres, soit
priodiques, qu'il pouvait transporter,  chaque instant, aux
extrmits de l'empire, soit par le ministre de ses aides de camp,
soit par celui du gouvernement, Je n'ai pas besoin d'observer qu'il
n'oubliait pas de tirer parti de son crdit  la cour et de ses
rapports avec la liste civile, pour tendre chaque jour ces utiles
tablissements.

Cependant, comme la vrit a aussi sa puissance et ses soldats, la
petite phalange des jacobins et des dfenseurs de la libert le
harcelait dans sa marche avec assez de succs. ll ne put jamais
l'entamer, aussi longtemps qu'il demeura spar d'une autre faction,
qui combattait quelquefois avec les patriotes pour arriver  la
domination par une autre route.

Je parle de celle qui avait pour chefs les Lameth, Barnave et Duport.
Mais, lorsque quelque temps avant la fuite de Louis XVI, elles se
confdrrent pour accabler le parti du peuple, les Lameth renforcrent
le corps d'arme des libellistes de La Fayette, par la jonction de ceux
qui taient  leur solde, et surtout du _Logographe_, journaliste trs
fidle, car il remplissait scrupuleusement l'engagement qu'il avait
contract avec le matre de la liste civile, de dfigurer les opinions
des dputs patriotes et d'embellir celles des orateurs vendus  la
cour* [* On trouve la preuve authentique et littrale de ce fait dans
les papiers dont la nation doit la dcouverte  la fermet inbranlable
et  l'infatigable vigilance du comit de surveillance de la commune de
Paris.].

Ce fut alors que les deux factions combines, retranches sous le
chteau des Tuileries, et  l'abri de la partie de la constitution qui
protgeait le despotisme royal, tombrent sur les patriotes avec toutes
leurs forces, et remportrent les victoires du Champ-de-Mars, de
l'inviolabilit absolue et de la rvision. Ce fut alors que la France
entire fut dsole par l'pidmie du feuillantisme.

Durant cette priode, La Fayette et ses allis rgnrent en effet sur
la France. Il tait le hros, le librateur de la nation Il parut au
milieu du corps lgislatif; le prsident lui dit: "la nation montrera,
avec fiert,  ses amis et  ses ennemis la constitution et La
Fayette;" et le corps lgislatif applaudit avec transport. Il vint une
autre fois traiter les reprsentants du peuple beaucoup plus durement
que Louis XIV ne harangua le parlement de Paris, le jour o il vint le
visiter, le fouet  la main; et les reprsentants du peuple se
prosternrent devant lui un peu plus bas que le parlement de Paris
devant Louis XIV. Pendant toute la dure de son empire, toute parole,
tout crit qui attaquait La Fayette, tait un crime. Tous les
patriotes, dont les cachots regorgeaient, le savent bien. Mdire de La
Fayette, c'tait _dtruire la discipline militaire_, c'tait _favoriser
Coblentz et l'Autriche_, c'tait _prcher l'anarchie et bouleverser
l'Etat_. Aujourd'hui encore, il ne resterait  ceux qui avaient le
courage de dnoncer ses crimes passs, et de prdire ceux qu'il
mditait, que le nom de fous ou de factieux, s'il n'avait pris le soin
de se dnoncer lui-mme, et s'il n'avait voulu abuser trop brusquement
de la crdulit, j'ai presque dit de la stupidit publique. Le peuple
de Paris, qui le dtestait depuis longtemps, quand on l'adorait
ailleurs, et les fdrs des autres dpartements, aids par La Fayette
lui- mme, renversrent le monstrueux difice de sa rputation et de sa
fortune, qui ne tomba qu'avec le trne.

Toutes les factions ont-elles t ensevelies sous ses ruines?
L'gosme, l'ambition, l'ignorance, tous les prjugs et toutes les
passions ennemies de l'galit, ont elles disparu avec La Fayette? Non,
son esprit vit encore au milieu de nous; il a laiss des hritiers de
son ambition et de ses intrigues. Et quels succs ne peuvent-ils pas se
promettre encore, avec un peuple aussi confiant, aussi lger que
gnreux, qui a longtemps encens de si ridicules idoles? Que dis-je?
Otez le mot de rpublique, je ne vois rien de chang. Je vois partout
les mmes vices, les mmes cabales, les mmes moyens, et surtout la
calomnie. Vous qui vous dis posez  me dmentir, si vous tes de bonne
foi, apprenez  vous dfier de vous mmes; songez que votre usage est
d'apercevoir la vrit deux ans trop tard; songez qu'il est bien des
intrigues funestes dont vous favorisiez le succs par voire nonchalante
incrdulit, et que j'ai dvoiles. Si vous tes de mauvaise foi, je
vous rcuse; ce que je vais dire vous intresse. Qui que vous soyez,
qu'aurez-vous  rpondre  des faits? Que direz vous, quand je vous
aurai dmontr qu'il existe une coalition _de patriotes vertueux, de
rpublicains austres_, qui perfectionne la criminelle politique de La
Fayette et de ses allis, comme ceux-ci avaient perfectionn celle des
aristocrates dclars. Je n'aurai pas mme besoin de vous les nommer,
vous les reconnatrez  leurs oeuvres.

Que dis-je? Dans tout ce que je viens de dire jusqu'ici, n'avez-vous
pas cru lire l'histoire des intrigants du jour? N'avez-vous pas reconnu
leur tactique et leur langage?

Aprs la rvolution du 14 juillet, vous avez entendu les aristocrates
crier  l'anarchie, parler de dmagogues incendiaires; dplorer
ternellement le brlement de quelques chteaux et la punition de
quelques sclrats. Vous avez vu La Fayette et ses complices commenter
ensuite ce texte  leur manire et dans le mme esprit.

Que fait la faction nouvelle depuis la rvolution du 10 aot? Elle crie
 l'anarchie, parle sans cesse d'un parti dsorganisateur, de
dmagogues forcens, qui garent et qui flattent le peuple. Brigandage,
assassinats, conspirations, voil toutes les ides dont elle entretient
sans cesse les quatre-vingt trois dpartements. Seulement, au mot de
factieux, us par ses prdcesseurs, elle a substitu celui
d'agitateurs, un peu moins trivial; car, elle sait, comme eux, que
c'est avec des mots qu'on conduit les sots et les ignorants, Et  qui
adresse-t-elle ces reproches? Aux aristocrates, aux migrs, aux
royalistes? Non. Aux feuillants; aux modrs hypocrites, aux patriotes
dont le zle rpublicain remonte jusqu'au dix aot? Non. Aux patriotes
qui, depuis le commencement de la rvolution, trangers  toutes les
factions, imperturbablement attachs  la cause publique, ont march
par la mme route au but unique de toute constitution libre, le rgne
de la justice et de l'galit;  ceux qui se sont montrs dans la
rvolution du 10 aot, et qui veulent qu'elle ait t faite pour le
peuple, et non pour une faction; enfin  ceux-l mme qui furent les
objets ternels des perscutions de La Fayette, de la cour et de tous
leurs complices.

Les aristocrates et les feuillants trouvaient toujours quelques motifs
pour mconnatre les droits du peuple, ou pour avilir son caractre.

Les intrigants de la rpublique les copient, en cela, avec une
exactitude servile. Comme leurs devanciers, ils dclament contre le
public qui assiste aux sances de l'assemble nationale. Ils n'ont pas
ddaign d'adopter les bons mots dos plus insolents dtracteurs du
peuple. Comme eux, ils s'gaient sur _le souverain des tribunes_, sur
_le souverain de la terrasse des feuillants_. D'Andr et Mauri auraient
le droit de poursuivre, comme plagiaires, tels journalistes, prtendus
patriotes, que leurs lecteurs peuvent reconnatre  ce trait.

Les aristocrates et les feuillants osaient imputer aux amis de la
libert l'absurde projet de la loi agraire. Mais c'tait en rougissant,
et dans les tnbres, qu'ils faisaient circuler cette calomnie. Les
intrigants de la rpublique l'ont affiche sur les murs de Paris; ils
l'ont fait dbiter  l'assemble lgislative o ils dominaient, par un
ministre qui est leur crature, et c'est contre l'assemble lectorale
mme du dpartement de Paris qu'ils ont os diriger cette absurde
inculpation, dmentie par la notorit publique et par l'indignation
universelle. Il y a plus, lorsqu'immdiatement avant le dcret de
l'abolition de la royaut, provoqu par un dput de Paris, un autre
dput du mme dpartement, connu par les grands services qu'il a
rendus  la rvolution, eut fait dcrter que toutes les proprits
taient sous la sauvegarde de la nation, n'a-t-on pas vu l'un des
journalistes et des coryphes de la coalition dont je parle, membre
aussi de la convention nationale, imprimer le lendemain que cette
motion n'avait point t faite de bonne foi.

Vous avez vu les aristocrates et les feuillants dclamer ternellement
contre Paris. Les intrigants de la rpublique dclament ternellement
contre Paris, avec cette diffrence que, de la part des premiers, ce
n'tait que des dclamations, et que, de la part des autres, c'est une
conspiration contre Paris et contre la rpublique entire.

Voyez avec quel acharnement ils accusent cette cit du projet insens
de vouloir subjuguer la libert du peuple franais, au moment o elle
vient de l'enfanter. Voyez comme ils lui reprochent son opulence, quand
elle s'est ruine pour la dfense de la cause commune. Voyez comme ils
rigent en privilge odieux le sjour fortuit de l'assemble
reprsentative dans son sein, lorsque c'est  cette circonstance que
sont dus, eu partie, et la naissance et les progrs de la rvolution.
Voyez comme ils vont jusqu' lui faire un crime mme de rappeler ses
services et ses sacrifices pour rpondre  leurs calomnies.
Prennent-ils mme le soin de dissimuler que c'est en haine de la
libert qu'ils lui dclarent la guerre? Et pourquoi donc ne cessent-ils
d'outrager le conseil gnral de la commune, qui s'est dvou  toutes
les fureurs de la cour dans la nuit du 9 au 10 aot; qui a donn 
cette immortelle rvolution le mouvement ncessaire pour foudroyer le
despotisme? Pourquoi ne cessent-ils d'outrager les sections qui l'ont
choisi; les sections qui ont choisi ces mmes lecteurs qu'ils ont
diffam avec tant d'audace; qui ont ratifi solennellement, par
elles-mmes, le choix de ces mmes dputs qu'ils ne rougissent pas de
proscrire; ces sections enfin qui ont mrit la reconnaissance, non du
peuple franais, mais de l'humanit, par la profonde sagesse avec
laquelle elles ont prpar, pendant plus de quinze jours, la dernire
rvolution; par le courage sublime avec lequel elles ont donn
solennellement  toute la France le signal de la sainte insurrection
qui a sauv la patrie? Tandis que les Parisiens, unis avec les fdrs,
terrassaient le despotisme; tandis qu'ils envoyaient quarante mille
dfenseurs intrpides pour combattre les ennemis de l'Etat, de lches
libellistes soulevaient contre eux les Franais des autres
dpartements, remplissaient de ridicules terreurs et de fatales
prventions les dputs qui devaient composer la convention nationale,
et jetaient partout le germe de la discorde et de tous les maux qui la
suivent. Si la convention nationale n'a rien fait encore qui rponde ni
 la hauteur de la nouvelle rvolution, ni  l'attente du peuple
franais, il n'en faut pas chercher la cause ailleurs que dans la
confiance avec laquelle un grand nombre de ses membres s'est abandonn
aux guides infidles qui les avaient tromps d'avance. Comment
s'occuper du bonheur de la nation et de la libert du monde? lorsqu'on
n'est occup qu' faire le procs au patriotisme parisien; lorsqu'au
milieu du calme profond dont on est environn, on attend sans cesse les
orages dont on a tant entendu parler, et ces terribles agitateurs dont
une coalition intrigante nous entretient tous les jours; lorsqu'on
semble regretter de ne les rencontrer nulle part? Arrive t-il dans le
fond de quelque dpartement un de ces mouvemens insparables de la
rvolution qui, dans tout autre moment, ne serait pas mme aperu? un
ministre ne manque pas d'en faire  l'assemble un rcit pouvantable,
et les intrigants de la rpublique de prorer contre les agitateurs de
Paris? Un bateau de bl est il arrt par un peuple alarm pour sa
subsistance? ce sont les agitateurs de Paris? Des soldats sont-ils
accuss d'insubordination justement ou injustement? ce sont les
agitateurs de Paris? Cent mille Franais infortuns sont-ils  la
veille de manquer de pain par la faillite des directeurs d'une
banqueroute publique, croyez-vous que les intrigants s'occuperont des
moyens de les secourir? Ils ne songeront qu' dclamer contre la
commune de Paris, qui n'en est aucunement coupable. Une ptition qui,
dans la bouche de tout autre, et obtenu des-loges, est-elle prsente
par des citoyens de Paris? le prsident la calomnie par une rponse
insidieuse et prpare, et la faction la dnonce  la France entire.
Des citoyens, des magistrats ont-ils mrit l'estime de la rpublique,
par la vigilance courageuse avec laquelle ils ont dcouvert et touff
les conspirations de la cour dont ils apportent les preuves
authentiques? il n'est question que de leur faire le procs; c'est le
comit de surveillance de la commune de Paris. Des ouvriers du camp,
qui manquent notoirement de travail, viennent-ils spontanment et
paisiblement prsenter  l'assemble une ptition lgitime? c'est une
meute excite par les dputs de Paris. Un membre apprend que quatre
mille ouvriers sont en insurrection sur la place Vendme, l'assemble
s'alarme. Il n'y a pas un seul ouvrier. Une autre fois, un autre membre
vient annoncer que le peuple s'est rvolt au Palais-Royal. Le
Palais-Royal est calme et dsert.

Que serait-ce donc, s'il arrivait, en effet, quelque mouvement partiel
qu'il serait impossible de prvoir ou d'empcher? C'est alors qu'il
serait prouv, aux yeux de tous les dpartements, que rien n'est
exagr dans le portrait hideux qu'ils ont trac des horreurs dont
Paris est le thtre, et que les reprsentants de la rpublique doivent
le fuir, en secouant la poussire de leurs pieds. Voil l'vnement que
les intrigants de la rpublique attendent avec impatience. Heureusement
jusqu'ici les citoyens semblent avoir devin leur intention. Ce peuple
si froce a lutt contre la misre; il a impos silence  l'indignation
que pouvaient exciter toutes ces lches perscutions; et ce n'est pas
le moindre prodige de la rvolution, que ce calme profond qui rgne
dans une ville immense, malgr tous les moyens qu'ils emploient chaque
jour pour exciter eux- mmes quelque mouvement favorable  leurs vues
perfides. C'tait l encore un des principaux points de la politique de
La Fayette, de provoquer lui-mme quelques troubles pour effrayer
l'Assemble nationale et tous les gens paisibles, et pour les imputer
ensuite aux patriotes. Or, ils savent encore imiter en cela ce
conspirateur, leur ancien ami, et peut-tre plus prs de l'tre encore
qu'on ne le pense.

Mais la tranquillit publique les irrite; ils n'en sont que plus
ardents  calomnier les Franais de Paris; et ce cri sditieux, par
lequel l'un des leurs dans la tribune de l'assemble nationale osa
formellement inviter tous les dpartements  se liguer contre Paris,
est tous les jours rpt de mille manires diffrentes dans toute
l'tendue de la rpublique,

Ah! du moins les aristocrates, mme les plus dcris de l'assemble
constituante, convenaient qu'on pouvait vivre paisiblement  Paris,
mme en insultant  la rvolution. J'ai vu l'abb Mauri et ses pareils,
aprs avoir blasphm contre le peuple, s'tonner de la scurit avec
laquelle il traversait tous les jours une multitude immense de citoyens
qui savaient les apprcier. Et lorsqu'il s'avisait, par hasard, de
menacer le peuple assembl, en lui montrant les pistolets dont il tait
muni, je l'ai vu rendre hautement justice aux citoyens arms de Paris,
qui l'avaient soustrait facilement  la juste indignation qu'il venait
de provoquer.

Les intrigants de la rpublique n'ont pu parvenir encore  exciter ces
marques du mpris public, dont ils paraissent assez jaloux. Le zle
inquiet du patriotisme ne forme mme plus, dans les lieux voisins de la
salle, ces groupes nombreux tant calomnis par les ennemis de la
rvolution; et ils n'ont pas le dsagrment insigne de rencontrer des
citoyens assembls sur leur passage. N'importe, ils ne cessent
d'entretenir la France entire des prils pouvantables auxquels leurs
personnes sacres sont exposes. Combien l'abb Mauri doit paratre
aimable aux parisiens, auprs de tels rpublicains qui occupent chaque
jour la tribune nationale!

La Fayette et ses amis avaient bien imagin de s'environner quelquefois
d'un plus pais bataillon de gardes nationales parisiennes, sous le
prtexte de garder les reprsentants de la nation. Mais ils ne
s'avisrent jamais de crer pour eux une maison militaire, et des
gardes du corps attachs au service des dputs. Jamais ils ne
songrent  appeler  eux les dpartements, pour les dfendre contre
Paris. Tous ces tyrans constitutionnels taient des princes dbonnaires
en comparaison des petits tyrans de la rpublique. Sans doute, les
personnes de ces derniers sont d'une bien autre importance que celles
des lgislateurs prcdents, et ce serait manquer  l'espce humaine
toute entire de confier ce dpt sacr  une seule cit: il faut que
tous les dpartements franais partagent l'honneur de leur
conservation; ils se trompent, il faut que ce soit toutes les nations
du monde.

Encore s'ils n'taient que ridicules! mais quelle profonde perversit!
Quel mpris de la pudeur et des lois les plus saintes! Voyez comme ils
se jouent de la majest des reprsentants de la nation franaise! Comme
ils leur prsentent aujourd'hui brusquement  sanctionner leur honteux
projet; comme ils lui en interdisent ensuite la discussion au moment o
ils s'aperoivent que l'opinion publique en claire toute la turpitude,
ou que le seul instinct de la probit le rejette. Comptez, si vous le
pouvez, tous les petits moyens qu'ils ont en vain tents pour
l'extorquer  la convention nationale. Mais ils savent bien se passer
de son aveu, et, tandis qu'ils soumettaient cette question  ses
lumires, ils la mprisaient assez pour appeler autour d'elle,  son
insu, et contre toutes les lois, des corps d'arme considrables. Ne
les craignons pas, ils sont composs de citoyens; mais htons-nous de
les dtromper. Jugez par certaines dmarches, jugez, par les discours
de certains individus, de l'astuce avec laquelle quelques intrigants
cherchent  les garer. A chaque instant, ils versent dans leurs coeurs
tous les poisons de la haine et de la dfiance; que ne font-ils pas
dj pour engager des rixes funestes, et souffler le feu de la guerre
civile? Ah! Franais, qui que vous soyez, embrassez-vous comme des
frres, et que cette sainte union soit le supplice de ceux qui
cherchent  vous diviser.

Ils veulent qu'on les garde. Quel crime veulent-ils donc commettre?

Ils veulent quitter Paris; ils ne dissimulent plus ce projet; ils ont
raison. C'est  eux de raliser le voeu secret que formaient sans doute
ces premiers ennemis de la rvolution, que je crois quelquefois avoir
outrags en les comparant  eux. Dans le fait, ce n'est point au milieu
d'un peuple immense, clair, accoutum  dmler le fil des intrigues,
et dont ils sont dj connus; ce n'est point dans une cit, qui est,
pour ainsi dire, le rendez-vous de tous les Franais; ce n'est point
sous les regards les plus perants et les plus vastes de l'opinion
publique qu'il faut rester, lorsqu'on a quelque trame tnbreuse 
ourdir. Paris fut tour  tour l'accueil de l'aristocratie ancienne, du
despotisme royal et de la tyrannie constitutionnelle; il serait encore
celui de toutes les tyrannies nouvelles. Qu'ils partent donc. Qu'ils
cessent de fatiguer la nation par de vaines terreurs, par les
misrables artifices qu'ils emploient chaque jour pour parvenir  ce
but. Qu'ils partent. O vont-ils? Dans quelle contre bien froide, bien
inaccessible aux ardeurs du patriotisme ou  la lumire de la
philosophie; dans quelle ville bien ignorante ou bien travaille par
leurs manoeuvres, vont-ils exercer leur heureux talent pour la
calomnie, pour la fraude et pour l'intrigue? O vont-ils se cacher pour
dmembrer l'Etat et pour conspirer contre la libert du monde?

Plus criminels dans leurs moyens que toutes les factions qui les ont
prcds, auraient-ils des vues funestes? Mais quelle diffrence y
a-t-il entre les factions? Les autres se disputaient le fantme du
monarque pour exercer l'autorit sous son nom, ceux-ci veulent rgner
sous un autre titre; et si, pour conserver la puissance, il leur
fallait rtablir un roi, pourraient-ils hsiter? A quoi sert en effet
l'empire de la justice et de l'galit! Il n'est bon que pour le
peuple, et quand le peuple est ce qu'il doit tre, les ambitieux, les
hommes cupides et corrompus ne sont rien.

Aussi les voyez-vous former un parti mitoyen entre l'aristocratie
rebelle et le peuple, ou les francs rpublicains. Observez s'ils ne
caressent pas toujours les personnages les plus puissants de la
rpublique, si ce ne sont pas ceux-l qu'ils frquentent, qu'ils
favorisent eu toute occasion. Observez si ce n'est pas  eux que se
rallient les riches, les corps administratifs, les fonctionnaires
publics et les citoyens qui inclinent aux ides aristocratiques, tous
ceux mme qui jadis suivaient le parti des intrigants auxquels ils ont
succd. Enfin, ils sont les honntes gens, les gens comme il faut de
la rpublique; nous sommes les sang-culottes et la canaille.

Sont-ils moins puissants que leurs prdcesseurs? Ils le sont beaucoup
plus. Ils nous accusent de marcher  la dictature, nous, qui n'avons ni
arme, ni trsor, ni places, ni parti; nous, qui sommes intraitables
comme la vrit, inflexibles, uniformes, j'ai presque dit
insupportables, comme les principes. Mais voyez en quelles mains sont
passs tout le pouvoir et toutes les richesses. Le trsor public, toute
l'autorit du gouvernement, la disposition de toutes les places qu'il
dispense leur a t dvolue; voil leur liste civile. Ils exercent la
puissance royale sous un autre nom. Ils dominent au conseil excutif;
ils dominent au sein de la convention: le bureau, le fauteuil, les
comits, la tribune mme semblent tre devenus leur patrimoine. Parler
dans l'Assemble nationale est moins un droit des reprsentais du
peuple qu'un privilge rserv  leurs amis. Etre souponn de vouloir
contredire leurs vues, quivaut  la privation du droit de suffrage. La
loi, si on n'y prend garde, ne sera plus que leur volont; et pour lui
donner le caractre d'un dcret, et l'autorit de la volont gnrale,
il leur suffira d'entretenir, dans l'assemble des lgislateurs du
peuple franais, un tumulte scandaleux qui favorise toutes les
intrigues; de prolonger ou de prcipiter avec art la fin des
dlibrations, et de dployer toutes les ressources que prsentent au
gnie la science sublime de poser la question, et surtout l'art de
faire mourir subitement la discussion.

Malheur aux patriotes sans appui, qui oseront encore dfendre la
libert! ils seront encore crass comme de vils insectes. Malheur au
peuple, s'il ose montrer quelque nergie ou quelque signe d'existence!
Ile savent le diviser pour l'gorger par ses propres mains, et ils ont
soif de son sang. Lorsqu'ils luttaient contre une autre faction, et
qu'ils cherchaient  transiger avec la cour, ils taient forcs 
caresser le peuple et  mnager jusqu' un certain point les patriotes
pour intimider leurs adversaires ou pour les combattre; et cette lutte
mme des ennemis de l'galit laissait respirer les bons citoyens. Mais
aujourd'hui qu'ils sont les matres, leur unique affaire est de se
dfaire des plus intrpides amis de la patrie, et de les accabler du
poids de leur toute-puissance. Il est vrai que leur empire, comme celui
de leurs devanciers, est fond sur l'erreur et doit tre passager comme
elle. J'ajouterai mme qu'ils sont dj connus  Paris, Mais ne vous
rassurez pas trop vite. Voyez quelle barrire ils ont lev entre Paris
et les autres parties de la rpublique, et ne perdez pas de vue que
leur systme est prcisment de fuir, d'annuler Paris pour teindre ce
grand fanal qui devait clairer toute la France, de manire qu'ils
semblent s'tre mnags le moyen d'chapper  l'opinion, en se
rfugiant dans la confusion qu'ils amnent et dans le chaos de la
rpublique bouleverse. Est-il temps d'clairer encore les citoyens des
82 dpartements, et d'touffer les dissensions funestes qu'ils
cherchent  exciter? En avez-vous les moyens? Car, ne vous y trompez
pas, ce qui semble leur garantir la dure de leur puissance, ce sont
les facilits immenses qu'ils se sont mnages ds longtemps pour
propager l'erreur et pour intercepter la vrit. Toutes les trompettes
de la Renomme, tous les canaux de l'esprit public sont entre leurs
mains; et cette confdration de tant d'crivains perfides, soutenue
par toutes les ressources de la puissance publique, est peut- tre la
plus redoutable  la libert que toutes les conspirations de la cour.

Quels moyens nous reste-t-il donc aujourd'hui pour dconcerter leurs
funestes projets? Je n'en connais point d'autre, en ce moment, que
l'union des amis de la libert, la sagesse et la patience. Citoyens,
ils veulent vous agiter pour vous affaiblir, pour vous dchirer par vos
propres mains, et vous rendre ensuite responsables de l'ouvrage mme de
leur perversit: restez calmes et immobiles. Observez, en silence,
leurs coupables manoeuvres; laissez-les se dmasquer et se perdre
eux-mmes par leurs propres excs. Un peuple magnanime et clair est
toujours  temps de rclamer ses droits et de venger ses injures.
Eclairez-vous, clairez vos citoyens autant qu'il est en votre pouvoir;
dissipez l'illusion sur laquelle se fonde l'empire de l'intrigue, et il
ne sera plus.

Passer la vrit, en contrebande,  travers tous les obstacles que ses
ennemis lui opposent; multiplier, rpandre, par tous les moyens
possibles, les instructions qui peuvent la faire triompher: balancer,
par le zle et par l'activit du civisme, l'influence des trsors et
des machinations prodigues pour propager l'imposture, voil,  mon
avis, la plus utile occupation et le devoir le plus sacr du
patriotisme pur; des aimes contre les tyrans, des livres contre les
intrigants; la force pour repousser les brigands trangers, la lumire
pour reconnatre les filous domestiques, voil le secret de triompher 
la fois de tous vos ennemis




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours pour s'opposer  la
permanence des dbats de la Convention sur la mise en jugement de Louis
XVI, prononc  la Convention nationale le 4 dcembre 1792 (4 dcembre
1792)




(Petion ayant demand que la Convention nationale restai en permanence
tous les jours, depuis dix heures du matin jusqu' six heures du soir,
pour terminer et le jugement de Louis XVI, el la loi sur les migrs,
et celles sur les subsistances, Robespierre parat  la tribune. Une
partie de l'assemble se lve, et rclame la clture de la discussion.)

Je demande enfin la parole en vertu de mon droit de reprsentant du
peuple. Vous ne pouvez me la ravir....

(Plusieurs voix: Nous pouvons fermer la discussion.)

Il faut que vous m'entendiez, puisque je vous annonce que j'ai une
proposition nouvelle  noncer: car s'il tait dcid qu'il faut venir
d'un certain ct, et parler le langage convenu, pour avoir la parole...

(Les murmures continuent dans une partie de l'assemble; l'autre
rclame la parole pour Robespierre.)

Je demande, prsident, que la dignit de l'assemble soit maintenue par
vous. Je dnonce  la nation ces atteintes continuelles portes  k
libert des suffrages.

(Une voix: Je dnonce le despotisme.de Robespierre.)

Robespierre. Je rclame contre cette intrigue abominable.

(Le tumulte redouble. Des cris s'lvent: A bas de la tribune! 
l'Abbaye!)

Duquesnoy, s'avanant an milieu de la salle. Je demande, prsident, que
vous rprimiez les clameurs de ce ct droit, car il est ressuscit
parmi nous.

Plusieurs voix: Et les vtres.

Thuriot. Je demande que tous les membres qui se permettront des
personnalits soient rappels  l'ordre. Il est temps que toutes les
personnalits disparaissent devant l'intrt gnral.

(Le prsident se dispose  consulter l'assemble sur le point de savoir
si Robespierre sera entendu. Robespierre quitte la tribune.
Rclamations bruyantes d'une partie de l'assemble. Murmures des
tribunes. Quelques membres demandent la parole contre le prsident;
d'autres: Il faut qu'on entende Robespierre, ou nous n'entendrons
personne. L'agitation se fait sentir dans l'assemble et dans les
tribunes.)

Le Prsident. Si l'on veut faire silence, je maintiendrai la libert
des opinions. Robespierre, vous avez la parole.

(Robespierre traverse la salle au milieu des applaudissements
tumultueux des spectateurs et d'une partie de l'assemble. Il remonte 
la tribune. Les applaudissements continuent.)

Robespierre. Citoyens, je vous prie de vouloir me permettre d'exprimer
librement ma pense.

Une voix. Non.

(II s'lve un murmure gnral.)

Birotteau, Lindon, Rebecqui, plusieurs autres membres, tons ensemble.
Consultez donc l'assemble pour savoir si nous serons obligs
d'entendre Robespierre.

Le Prsident. Je maintiendrai la libert des opinions.

Robespierre. Je demande  exprimer ma pense aussi librement...

(Plusieurs voix: Au fait,  la question.)

Robespierre. On me rappelle aux bornes de la question; je dis que ces
bornes ne peuvent tre que celles que me tracent l'intrt du salut
public et le danger de prolonger le dsordre o nous nous trouvons. Je
vous dnonce un projet form de perdre la Convention nationale, en
mettant le trouble dans son sein.

(Des applaudissements s'lvent de tous les cts.)

Robespierre. Pour que vous jugiez le ci-devant roi, il faut que vous
soyez dans un tat de dlibration calme et digne de vous. Avant de
juger le dernier des hommes, il faut tre justement pntr des
principes de la justice et de l'intrt publie. Rien n'est plus
contraire  cet intrt suprme que l'habitude o l'on est d'empcher
sans cesse certains membres d'exprimer librement leurs penses,
desquelles cependant peut dpendre quelquefois la sagesse de vos
dlibrations. C'est pour vous rappeler ces principes que je suis mont
 cette tribune, et ai l'on m'eu conteste le droit, on porte par l
mme une atteinte  la souverainet du peuple, en privant du droit de
suffrage un seul de ses reprsentants. Croyez-vous qu'il ne soit pas
plus satisfaisant pour vous, et d'un meilleur augure pour le salut
public, qu'on vous voie dlibrer avec calme, que si l'on voit des
orateurs, contre lesquels des prventions perfides ont t suscites
par l'ignorance et la calomnie, tre arrts  chaque instant par des
chicanes plus dignes du palais que des fonctions augustes que vous tes
appels  remplir?

(Applaudissements d'une partie des membres et des spectateurs.)

Robespierre. Mon devoir est donc de me plaindre de la violation
plusieurs fois rpte, qui a t faite en ma personne, du droit de
reprsentant, par des manoeuvres multiplies, et je dnonce l'intention
o l'on parat tre de mettre le trouble dans l'assemble, en faisant
opprimer une partie par l'autre.

(Mmes applaudissements des tribunes. Le prsident leur ordonne le
silence.)

Robespierre. Aujourd'hui plusieurs mesures fatales au bien public sont
sorties de ce tumulte. Si on avait cout des explications ncessaires,
qui auraient en mme temps contribu  diminuer les prventions et les
mfiances, on aurait peut-tre adopt une mesure grande, qui aurait
honor la Convention: c'tait de rparer l'outrage fait  la
souverainet nationale par une proposition qui supposait qu'une nation
avait le droit de s'asservira la royaut. Non. C'est un crime pour une
nation de se donner un roi.

(On applaudit. Quelques voix: Ce n'est plus la question.)

Robespierre. Ce qu'il m'a t impossible de proposer dans le tumulte,
je le propose dans le calme de l'assemble nationale, rflchie et
pensant aux intrts de la patrie. Je demande que d'abord il soit
dcrt en principe que nulle nation ne peut se donner un roi.

(II s'lve quelques murmures. Une voix: Le renvoi au congrs gnral
des nations!)

Robespierre. Je dis que l'assemble a perdu la plus belle occasion de
poser, sinon par un dcret au moins par une dclaration solennelle, la
seule borne qui convienne au principe trop illimit, et souvent mal
entendu, de la souverainet des peuples. Vous voyez que la sagesse des
dlibrations tient plus que vous ne pensez au calme des discussions.

C'est ainsi que tout--l'heure vous alliez, dans le tumulte et sans
m'entendre, porter un dcret qui aurait l'influence la plus funeste sur
le jugement du ci-devant roi. En effet, la question ne peut plus tre
pour des Franais libres, pour des hommes sincrement, profondment
pntrs de l'horreur de la tyrannie; elle ne peut plus tre de savoir
si nous nous tiendrons en sance permanente pour juger Louis Capet; car
cette permanence pourrait produire de funestes longueurs; la lassitude
amnerait une dcision fatale. Quelle est donc la mesure que vous devez
prendre? C'est de juger sur-le-champ, sans dsemparer. Remarquez bien
que cette question, qui ne vous parat qu'une question minutieuse de
forme, aura cependant une influence ncessaire sur le sort de Louis
XVI; car votre dcision sur ce point entranera la question de savoir
si Louis XVI doit tre jug en vertu de l'insurrection, ou s'il faut
lui faire un procs d'aprs les rgles ordinaires.

(On observe qu'il a t dcid que Louis XVI serait jug.)

Robespierre. Il ne faut pas s'envelopper d'une quivoque. L'assemble
n'a pas dcrt qu'il y aurait un procs en forme; seulement elle a
dcid qu'elle prononcerait elle-mme le jugement ou la sentence du
ci-devant roi. Je soutiens que, d'aprs les principes, il faut le
condamner sur-le-champ  mort, en vertu d'une insurrection.

(Un mouvement d'approbation se manifeste dans les tribunes. Des
murmures se font entendre dans une grande partie de l'assemble.)




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours pour appuyer la projet de
dcret du bannissement des tous les Bourbons de la rpublique, prononc
au Club des Jacobins le 16 dcembre 1792 (16 dcembre 1792)




(La proposition de bannir tous les Bourbons, faite  la Convention par
Buzot et appuye par Louvet, fut vivement combattue aux Jacobins par
Camille Desmoulins. Robespierre monta  la tribune ensuite.)



Camille Desmoulins vous a entretenus de l'astuce des ennemis de la
libert; mais je crois qu'il ne les a pas pntrs dans toute leur
profondeur. Il m'a t impossible de me trouver  la Convention
aujourd'hui; mais je dclare que si je m'y tais trouv, j'aurais vot
pour la motion de Louvet. Elle est conforme aux principes, et la
conduite de Brutus est applicable  notre position actuelle. J'avoue
que la maison d'Orlans a montr beaucoup de patriotisme. Je ne
m'oppose aucunement  la reconnaissance que l'on doit  cette famille;
mais quels que soient les membres de la ci-devant famille royale, ils
doivent tre immols  la vrit des principes. La nation peut-elle
s'assurer que tous les membres de cette famille seront invariablement
attachs aux principes? Je suis loin d'accuser ceux de ses membres qui
semblent avoir t accuss ce matin par le parti aristocratique; je ne
les crois d'aucune faction: mais nous devons tenir aux principes. Or,
tels sont les nuages rpandus sur les caractres, que nous ne pouvons
pas connatre le but direct de la maison d'Orlans. Les patriotes ont
paru dfendre le citoyen Egalit, parce qu'ils ont cru la cause des
principes attache  la cause d'Egalit. Et une chose bien certaine,
c'est que les patriotes n'ont jamais eu de liaisons avec la maison
d'Orlans, et que ceux qui ont provoqu ce dcret ont les plus grandes
liaisons avec cette maison. Comment se fait-il que Ption, qui est de
la faction Brissotine, qui est videmment l'ami d'Egalit, se soit
dclar contre lui? Voil matire  rflexions. Comment se fait-il que
Sillery, confident de la maison d'Orlans n'abandonne pas la socit de
Brissot et de Ption? Comment se fait-il que les patriotes qui ont
dfendu d'Orlans n'ont jamais eu aucune liaison avec la maison
d'Orlans? Comment se fait-il que d'Orlans ait t nomm dput  la
Convention par ceux qui ont des liaisons avec Brissot? Comment se
fait-il que Louvet ait cherch  accrditer le bruit que nous voulions
lever d'Orlans  la royaut? Comment se fait-il que Louvet, qui sait
fort bien que, dans l'assemble lectorale, j'ai vot contre Egalit,
ait rpandu dans ses libelles que je veux donner la couronne 
d'Orlans?

Voici les consquences que je tire de tout cela: c'est que la motion
faite ce matin n'a t qu'une comdie, comme beaucoup d'autres: c'est
que cette motion cache un pige o l'on voulait entraner les
patriotes. Le but de cette faction est de se donner un air rpublicain;
et, pour arriver  ce but, elle veut nous imputer tous les projets
qu'elle mdite elle-mme. Le but de cette faction, c'est de jeter dans
les esprits un peu crdules les alarmes que rpandent quelques mots
dont elle se sert. On a parl de dictature; on a vu que cette calomnie
ne faisait pas fortune; en consquence, on veut faire mouvoir un autre
ressort: on veut nous appeler la faction orlaniste. Le but des
Brissotins est d'anantir le peuple en faisant alliance avec un tyran,
quel qu'il soit. Cette observation peut rpandre quelques lumires.
Quant  moi, j'avais depuis longtemps le projet de demander l'exil
d'Egalit et de tous les Bourbons; et cette demande n'est point
inhumaine comme on vous l'a dit, car ils peuvent se rfugier  Londres,
et la nation peut pourvoir d'une manire honorable  la subsistance de
la famille exile. Ils n'ont point dmrit de la patrie; leur
exclusion n'est point une peine, mais une mesure de sret, et si les
membres de cette famille aiment, non pas les Brissotins, mais les
vritables principes, ils s'honoreront de cet exil, car il est toujours
honorable de servir la cause de la libert; car son exil ne durerait
srement que pendant les dangers de la patrie, et elle serait rappele
lorsque la libert aurait t raffermie.

Actuellement voici les dangers de la motion de Louvet. Le but de cette
motion est de chasser de la .Convention les meilleurs patriotes; car
aprs avoir chass Egalit, on voudra encore en chasser d'autres; et
lorsqu'ils auront empoisonn l'opinion publique, ils leur sera facile
de faire renvoyer les vrais patriotes et les vrais amis du peuple,
jusqu' ce qu'ils restent seuls matres du champ de bataille. Dj ils
ont pos en principe que ds qu'une fois le nom d'un homme pouvait
alarmer ses concitoyens, on pouvait le chasser par la voie de
l'ostracisme. Bois-Guyon a soutenu ces principes dans la _Chronique de
Paris_, Louvet les a dvelopps dans ses libelles contre moi; mais, je
le dclare, toutes ces raisons ne doivent point nous empcher de voter
pour les principes de Buzot; je dclare que si les consquences de ces
principes pouvaient s'appliquer un jour contre les amis de la libert,
contre moi-mme, je m'y soumettrais avec joie, et je consentirais
volontiers  un exil pour le bien de ma patrie; je vivrais heureux dans
cet honorable exil, pourvu que je pusse y trouver un asile obscur
contre les: perscutions des Brissotins.

J'invite donc mes collgues  voter pour le projet de dcret prsent
par Buzot; je les invite en mme temps  s'opposer aux consquences que
les Brissotins veulent en tirer contre les meilleurs amis du peuple.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur la ncessit
d'instituer un pouvoir plus unitaire et plus actif que celui du conseil
excutif, prononc  la Convention nationale le 30 mars 1793 (30 mars
1793)




Je demande  parler sur les nouvelles des armes. Citoyens, les
nouveaux vnements dont vous venez de recevoir la nouvelle ne doivent
pas nous tonner. Pour moi, je suis loin de me dcourager de la marche
rtrograde de notre arme. Quelque affligeant qu'il soit de voir les
courageux Ligeois abandonns  la merci des tyrans dont nous les avons
dlivrs, il n'est pas pour des hommes de revers rels. Nous irons 
l'ennemi, nous terrasserons encore une fois les tyrans qui veulent
attenter  notre libert. Mais il faut que l'ardeur guerrire des
dfenseurs de la patrie soit seconde par la sagesse et le courage des
reprsentants de la nation. Pour moi, j'avoue que mes notions en
politique ne ressemblent en rien  celles de beaucoup d'hommes. On
croit avoir tout fait en ordonnant qu'il serait fait un recrutement
dans toutes les parties de la rpublique, et moi je pense qu'il faut
encore un rgulateur fidle et uniforme de tous les mouvements de la
rvolution. Je ne doute pas du courage de nos soldats, personne ne doit
en douter; mais comment veut-on que cette ardeur se soutienne, si les
soldats voient  leur tte des chefs coupables et impunis? Je ne vois
pas que l'on se soit encore occup de tel officier, dont la trahison
n'a t justifie par personne. Vous avez entendu vos commissaires vous
dire que, lors de la dernire action, la plupart des officiers avaient
abandonn leur poste. Vous avez entendu vous dnoncer celui qui a dit 
Dumouriez: "Je n'aime pas la rpublique, mais je combattrai pour vous."
Vous avez entendu vous dnoncer celui qui disait: "Si la neutralit
venait  tre rompue entre la France et l'lecteur palatin, il ne
faudrait pas me laisser dans cette arme, car, sujet de l'lecteur, je
ne pourrais rpondre de moi." Stengel, enfin, est convaincu de
trahison, et le dcret d'accusation n'est pas encore port contre lui!
Quels succs pouvons-nous attendre, si nous pardonnons de pareils
attentats? Quant  Dumouriez, j'ai confiance en lui, par cette raison
qu'il y a trois mois il voulut entrer dans la Hollande, et que, s'il
et excut ce plan, la rvolution tait faite en Angleterre, la nation
serait sauve et la libert tablie.

Dumouriez n'a eu jusqu'ici que des succs brillants, et qui ne me sont
pas  moi une caution suffisante pour prononcer sur lui. Mais j'ai
confiance en lui, parce que son intrt personnel, l'intrt de sa
gloire mme est attach au succs de nos armes; mais n'est-il pas
prouv que, dans l'affaire d'Aix-la-Chapelle, la rpublique a t
trahie par des officiers qui n'taient pas  leur poste, par ceux
surtout qui se font rendus coupables de faits dnoncs par vos
commissaires? Je demande enfin que Stengel soit mis en tat
d'accusation; s'il a fui, que ses biens soient confisqus, et que la
conduite des autres officiers soit examine.

Ce n'est pas assez d'attacher ses regards sur un fait isol, sur un
individu. En examinant l'ensemble, la marche de la rvolution, ou
trouve que la mme cause enfante tous nos maux; je veux dire
l'indulgence coupable que l'on a toujours eue pour les ennemis du bien
public. Il est difficile de concevoir comment des hommes  qui
l'honneur de rformer le monde semble tre rserv tremblent devant un
ancien aristocrate; je ne sais par quelle fatalit la loi ne peut
atteindre encore un ci-devant noble, un riche mme; mais je dis que
tant que les tratres seront impunis, la nation sera toujours trahie.
Il ne suffit pas de remporter des victoires clatantes, il faut faire
la guerre avec vigueur, avec audace mme; il faut la finir bientt. La
guerre ne peut pas tre longue; il est un terme aux dpenses normes
d'une nation gnreuse, et ce terme ne peut pas tre loign. Il faut
que cette campagne finisse la guerre, il faut que tous les despotes
soient renverss, et la libert tablie sur les dbris de toutes les
aristocraties; pour cela, il faut des reprsentants du peuple fermes et
plein d'nergie: sans cela, nous ne verrons que troubles dans
l'intrieur, et nous n'aurons au dehors que des succs brillants. Nous
verrons peut-tre mme s'tablir le systme de nous donner
alternativement des revers et des succs, jusqu' ce que l'puisement
de nos forces et de nos richesses nous entrane dans l'abme. Tout vous
commande donc de jeter un oeil vigilant sur l'arme; voyez ce qui se
passe autour de nous: dj  Lyon l'aristocratie relve une tte
insolente, et  Montpellier les patriotes sont opprims et dsarms par
l'ordre despotique d'un directoire oppresseur. Les exemples des
perscutions se multiplient contre les plus chauds amis de la libert.

Tandis que le patriotisme de nos braves frres d'armes porte la terreur
au dehors, au dedans il est abattu per les coups de l'aristocratie. Je
vous conjure, au nom de la patrie, de changer le systme actuel de
notre gouvernement; et, pour cela, il faut que l'excution des lois
soit confie  une commission fidle, d'un patriotisme pur; une
commission si sre, que l'on ne puisse plus vous cacher ni le nom des
tratres ni la trame des trahisons. Eh quoi! citoyens, si Lacroix et
Danton n'taient pas venus vous instruire, vous seriez encore dans
l'ignorance profonde des circonstances qui ont accompagn l'affaire
d'Aix-la-Chapelle! Rappelez-vous le contraste de ce que Lacroix vous a
dit avec les lettres que les gnraux ont crites au ministre de la
guerre.


La veille de l'arrive des commissaires, nous tions enivrs de la
conqute de la Hollande; nous ne rvions que succs: un mot de vos
commissaires dissipa ce prestige, et fit connatre l'austre vrit. Ce
mlange de bonnes et de mauvaises nouvelles ressemble parfaitement  ce
qui arrivait dans l'ancien rgime, et quand Lafayette commandait nos
armes. Il importe donc de nous dfier de tout ce qui ne porte pas un
caractre de patriotisme marqu.

Il nous faut un gouvernement dont toutes les parties soient
rapproches. Il existe entre la Convention et le conseil excutif une
barrire qu'il faut rompre, parce qu'elle empche cette unit d'action
qui fait la force du gouvernement. Voyez ce qui se passe  Londres;
voyez avec quelle promptitude s'excutent toutes les rsolutions du
gouvernement britannique. C'est que toutes les autorits, divises en
apparence, se runissent en effet contre la libert franaise.

Chez nous, au contraire, le conseil excutif, presque isol, ne
communique avec vous non pas seulement par les moyens des comits, mais
par celui de tel ou tel individu plus intimement li  telle ou telle
partie du ministre. Les comits se saisissent d'une affaire; sur leur
rapport, vous prenez des dcisions prcipites. Ainsi, vous avez
dclar la guerre tantt  un peuple, tantt  un autre, sans avoir
consult quels taient vos moyens de soutenir vos rsolutions: ainsi,
la Convention marche sans se rendre compte de ce qu'elle a fait et de
ce qu'elle a  faire. Et c'est ici, citoyens, que j'appelle toute votre
attention. Ne conviendrez-vous pas que, placs par votre organisation
mme au centre de l'Europe politique, au centre de tous les peuples qui
veulent tre libres, vous deviez vous assurer les moyens de communiquer
avec eux et d'exciter ces mouvements que le despotisme a su employer si
habilement? Ne conviendrez-vous pas que vous devez employer quelque
chose de cet art dont il se sert pour diviser ses ennemis? Qu'est-il
rsult des oprations politiques de votre cabinet? quels ennemis
a-t-il carts? quels allis vous a-t-il faits, mme parmi les peuples
qui paraissaient tre ports pour vous?...

Ce qu'il en est rsult, c'est que tous les gouvernement vous ont tour
 tour dclar la guerre; que tour  tour ils ont fait des dmarches
que vous avez rputes hostiles; que, dans aucun pays tranger, il ne
s'est fait un mouvement en votre faveur. Quels sont donc les rsultats
visibles des oprations invisibles d'un ministre dont vous n'avez
jamais envisag la conduite? Une calomnie perptuelle contre la
rvolution, l'envoi avec profusion, dans tous les pays, de libelles o
les principaux vnements de notre rvolution taient dnaturs, et
dont l'effet tait d'aliner l'opinion des peuples et de dnigrer les
hommes qui ont le plus combattu pour la libert. Voyez ce qui se dit,
ce qui se fait chez l'tranger; voyez ce qui se dit, ce qui se fait
parmi nous: le mme esprit anime et nos ennemis et nos agents; ils
suivent tous le mme systme. Ici, j'articule un fait qui ne pourra
tre ni: c'est qu'il a exist parmi les agents franais auprs des
puissances trangres une opposition constante  la runion des peuples
 notre rpublique, et que ceux qui l'ont opre ont eu  lutter contre
la volont de ceux qui taient chargs de la protger. J'affirme que
Dumouriez proposa, il y a trois mois, l'invasion de la Hollande, et
qu'elle fut toujours repousse par le comit diplomatique; interrogez
l-dessus les patriotes bataves, ils vous diront que, pendant ce dlai,
on a donn le temps  l'intrigue de se dvelopper, et aux despotes de
se rassembler. Et comment auriez-vous pu prendre des mesures justes 
cet gard, lorsque vous ignoriez les faits?

J'ai t amen  dvelopper ces ides par cette conviction intime, que
tout le mal vient de ce que nous n'avons pas un gouvernement assez
actif. Je conclus  ce que beaucoup de rformes soient faites dans
cette partie, parce que c'est la plus grande mesure de salut public que
vous puissiez prendre, et que sans elle vous irez toujours de
rvolution en rvolution, et vous conduirez enfin la rpublique  sa
perte.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours contre le comit de sret
gnrale, et en particulier contre Brissot, prononc  la Convention
nationale le 3 avril 1793 (3 avril 1793)




Citoyens, dans ce moment-ci je me dois  moi-mme, je dois  la patrie
une profession de foi. Nomm membre du comit de dfense gnrale, mais
convaincu que les principes qui doivent sauver la patrie ne peuvent pas
y tre adopts, je dclare que je ne me regarde plus comme faisant
partie de ce comit. Je ne suis pas bien convaincu qu'un systme o la
royaut serait combine avec une sorte de constitution aristocratique
dplairait  certains membres de ce comit; je ne suis pas bien
convaincu qu'un pareil systme ne conviendrait pas  certaines gens
qui, quelquefois, parlent de patriotisme, mais qui nourrissent et
conservent dans leur me une haine profonde pour l'galit. Je ne veux
pas dlibrer avec ceux qui ont parl le langage de Dumouriez, avec
ceux qui ont calomni les hommes  qui maintenant Dumouriez dclare une
guerre implacable, avec ceux qui,  l'exemple de Dumouriez, ont
calomni Paris et la portion de l'assemble vraiment amante de la
libert.

S'il ne m'est pas donn de sauver la libert, je ne veux pas du moins
tre le complice de ceux qui veulent la perdre; je ne veux pas tre
membre d'un comit qui ressemble plutt  un conseil de Dumouriez qu'
un comit de la Convention nationale.

(Murmures  la droite de la tribune.)

Robespierre. J'invoque  l'appui de ce que je dis le tmoignage de
Dumouriez lui-mme, car, dans une de ses lettres, il a dit que le
comit dont je parle tait excellent,  l'exception de six membres: or,
ces six membres, dont je m'honore de faire partie, ne peuvent obtenir
la majorit; enfin, je ne veux pas tre d'un comit dont la plupart des
membres poursuivent avec acharnement les patriotes, tandis qu'ils
gardent le silence sur les crimes de nos gnraux.

Je ne puis vous dissimuler ma surprise de voir que ceux qui, depuis le
commencement de la dernire rvolution, n'ont cess de calomnier ce
_ct_ (dsignant le ct gauche) qui fut et qui sera toujours la
patrie de la libert, soient rests muets sur les crimes de Dumouriez,
et qu'il n'y ait que nous, tant calomnis, qui ayons lev la voix sur
les perfidies de ce tratre.

Brissot. Je demande la parole aprs Robespierre.

Robespierre. Pour touffer la voix de la vrit dans les moments
critiques pour le salut public, on a coutume d'amollir le courage des
patriotes par certaines ides de runion qu'on a l'adresse de jeter en
avant; mais moi, je fais profession de croire que l'amour seul de la
libert doit runir les hommes, et je me dfie de ces protestations
brusques faites dans des moments critiques o l'on croit avoir besoin
de feindre un rapprochement que l'on est bien loin de dsirer: je me
dfie de ceux qui, dans des moments critiques, m'ont tendu la main, et
qui, le lendemain, m'ont calomni. Et, puisque Brissot demande la
parole pour me foudroyer, je vais faire sur Brissot l'application de ce
que je viens de dire. Je ne veux point sacrifier la patrie  Brissot,
et, Brissot et-il la confiance de cette assemble, je dclare que si
j'avais des faits certains  allguer contre lui, je ne balancerais pas
un moment  le dmasquer.

J'applique  Brissot le principe que j'ai avanc.

J'ai dit que je ne voulais point dlibrer avec les amis de Dumouriez:
eh bien! Brissot a t et est encore l'intime ami de Dumouriez; c'est
l'histoire de Dumouriez  la main que je veux le juger. Brissot est li
 tous les fils de la conspiration de Dumouriez. Je dclare qu'il n'y a
pas un homme de bonne foi, qui ait suivi la vie politique de Brissot,
qui puisse ne pas tre convaincu de ce que j'avance.

Je dclare qu'il n'y a pas une seule circonstance o Brissot n'ait pris
la dfense de Dumouriez. Le systme de Dumouriez a t de nous engager
dans une guerre funeste et prilleuse, afin de la faire tourner contre
la libert. Dumouriez et Brissot furent les premiers  proposer la
guerre contre l'Autriche. Et remarquez que nous leur disions: Avant de
dclarer la guerre  l'Europe, abattez la cour et remplacez vos
gnraux. Que nous rpondait-on? On excusait la cour; on nous disait
que dire du mal de Lafayette et des gnraux, c'tait troubler la
discipline militaire, c'tait se dclarer les ennemis de la patrie; on
nous montrait tous les peuples, et principalement la Belgique, disposs
 venir au devant des Franais, et on nous faisait voir l'tendard de
la libert flottant sur le palais des rois.

Cependant cette guerre commena par des revers, et, malgr cela, on
protgeait les gnraux, et on les investissait d'un pouvoir
dictatorial sur la motion des chefs de parti, ennemis jurs des
patriotes.

Aprs l'poque du 10 aot, nous tions cerns de despotes qui avaient
jur la perte de la libert, et qui avaient combin leurs projets avec
les ennemis de l'intrieur; au mois de septembre, nous apprmes la
prise de Verdun et que l'ennemi se portait sur Paris: personne
jusqu'alors n'avait donn avis de son approche. Cependant quels taient
les ministres? C'taient ceux qu'avait fait nommer Brissot. Quels
taient les membres qui composaient la commission des Vingt-et-Un?
Brissot et ses partisans. Et ces ministres, nomms par Brissot, vinrent
proposer  l'assemble d'abandonner Paris avec le roi et sa famille,
qui taient alors au Temple! Et si un autre ministre, qui n'est pas du
parti Brissot, n'tait venu apprendre au peuple ce que lui cachaient
les hommes qui le dirigeaient; si la France ne s'tait pas leve en
masse, les ennemis seraient venus  Paris, et la rpublique serait
anantie!

Dumouriez fut alors nomm pour commander l'arme qu'avait abandonne
Lafayette, et ce furent Brissot et ses partisans qui le portrent 
cette place. Je ne sais ce qu'eut fait Dumouriez, si la France ne
s'tait leve tout entire; mais ce que je sais, c'est que Dumouriez
conduisit poliment le roi de Prusse aux frontires; ce que je sais,
c'est que l'arme franaise tait furieuse de voir chapper les
ennemis, quand elle eut pu les craser; ce que je sais, c'est que
Dumouriez se montra aussi respectueux envers le monarque prussien,
qu'il se montre maintenant insolent envers les reprsentants du peuple
franais; enfin, ce que je sais, c'est qu'il ravitailla l'arme ennemie
lorsqu'elle tait prte  prir de misre et de faim.

Dumouriez, au lieu d'exterminer les Prussiens, qui s'taient si
imprudemment engags dans le coeur mme de la France, vient  Paris.
Aprs avoir pass quelques jours avec les dtracteurs des amis de la
libert, dans des festins scandaleux, il va dans la Belgique, o il
dbute par des succs clatants pour ceux qui ne l'avaient pas apprci.

Dumouriez, aprs avoir tabli son empire dans cette partie de la
Belgique, part pour la Hollande: s'il ft parti trois mois plus tt, le
succs de cette expdition tait assur. J'ai cru un moment que la
gloire retiendrait pendant quelque temps Dumouriez dans les bornes de
ses devoirs, et qu'il n'attenterait  la libert de son pays qu'aprs
avoir abattu les despotes conjurs contre elle; alors Dumouriez, dont
les projets auraient t  dcouvert, me paraissait facile  renverser.

Dumouriez, aprs s'tre empar de quelques places de la Gueldre, se
dcouvre tout  fait, et, tandis que tout tait arrang pour vacuer la
Belgique, les gnraux allemands, en partie donns par Brissot, qui
commandaient l'arme devant Mastricht, nous trahissent. Si l'on ose
nier ces faits, j'en donnerai des preuves plus authentiques.

A son retour de la Gueldre, Dumouriez se plaint-il d'avoir t trahi?
Non. Il jette au contraire un voile sur tous les faits: il fait l'loge
des gnraux; il loue Miranda et Lanoue, gnraux trs connus par leur
incivisme; il impute tous nos malheurs aux soldats; il veut persuader 
la France que ses armes ne sont composes que de lches et de voleurs.
Nos revers se succdent. Il donne une bataille, il la perd; il en
accuse l'aile gauche de son arme, qui, dit-il, a pli; mais cette aile
gauche tait commande par Miranda, par son ami, et l'on doit se
rappeler que Dumouriez disait  son arme: "Ne vous dcouragez pas;
surtout ayez confiance en vos gnraux: ils sont mes lves, ils sont
mes amis."

Dumouriez avait tabli l'aristocratie dans la Belgique, eu rintgrant
les officiers municipaux destitus par vos commissaires; Dumouriez
avait fait des emprunts normes; Dumouriez s'tait empar du trsor
public, aprs en avoir fait emprisonner les gardiens: Dumouriez avait
assur sa fortune et sa trahison; ensuite il dclare la guerre  la
Convention nationale; il distingue deux partis qui la composent: l'un
qui est subjugu (et Brissot doit se ranger dans ce parti ) et l'autre
qui domine.

Dumouriez dit qu'il vient protger ce parti, qu'il dit tre opprim; il
dit que Paris donne la loi  la nation, et qu'il faut anantir Paris,
et c'est dans ce moment que nous dlibrons, et que l'on me fait un
crime de penser que Dumouriez a ici des partisans, et que ces partisans
sont les hommes qu'il veut protger! On m'en fait un crime, lorsqu'ils
tinrent toujours un langage qui devrait les faire reconnatre! on m'en
fait un crime, lorsqu'ils firent tout pour se partager la puissance! on
m'en fait un crime, lorsque les Anglais, accuss d'avoir des partisans
dans cette enceinte, menacent nos ctes! enfin, l'on m'en fait un
crime, lorsque Dumouriez s'efforce de dcourager la nation, en lui
disant que les troubles qui nous agitent nous mettent dans
l'impossibilit de rsister aux ennemis extrieurs, en mme temps que
nous rduirons les rvolts de l'intrieur; lorsque Dumouriez mprise
la nation au point de dire qu'elle n'a plus d'autre parti  prendre que
de transiger avec les ennemis! Et il se propose pour mdiateur,
lorsqu'il propose de diviser son arme et de marcher avec une partie
sur Paris....

Voil une partie de mes doutes; voil la source dans laquelle nous
devons puiser les moyens de sauver la libert. Sauver la libert!...
Mais la libert peut-elle se sauver, lorsque les amis du roi, lorsque
ceux qui ont pleur la perte du tyran, et qui ont cherch  rveiller
le royalisme, paraissent nos protecteurs, paraissent les ennemis de
Dumouriez, lorsqu'il est vident  mes yeux qu'ils "ont ses complices.

Voil mes faits: ils ne convaincront que les hommes de bonne foi, mais
je dclare que lorsque Dumouriez est d'intelligence avec l'homme que
j'ai nomm, et avec tous ceux.....

(Quelques voix: Nommez-les donc!)

Robespierre. Je ne veux point convaincre les conspirateurs ni les
ennemis de la France; je ne veux que dire la vrit, et, quand les
hommes que j'ai dsigns auront assassin la libert et ses dfenseurs,
on dira qu'au moment o ils allaient excuter leur complot liberticide,
je disais la vrit, et que je dmasquais les tratres.

Je dclare que la premire mesure de salut  prendre, c'est de dcrter
d'accusation tous ceux qui sont prvenus de complicit arec Dumouriez,
et notamment Brissot.

(Applaudissements des tribunes.)




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours contre Dumouriez et
Brissot, prononc au Club des Jacobins le 3 avril 1793 (3 avril 1793)




Le propinant vous a annonc des faits; cela suppose que la socit
n'est pas instruite des dangers qui nous menacent: il faut savoir que
Dumouriez est le gnral de tous les contre-rvolutionnaires de France,
de tous le royalistes, de tous les feuillants; il faut savoir qu'il est
d'intelligence avec les puissances trangres; il faut savoir qu'il
veut nous forcer de transiger sur notre libert, et qu'il s'offre pour
mdiateur; il faut savoir qu'on veut rtablir le despotisme. A qui
persuadera-t-on que Beurnonville ait t srieusement arrt par
Dumouriez? Beurnonville est le premier complice de Dumouriez.

Dumouriez n'a pas srieusement blm Brissot, et ce passage du rapport
o il reproche  Brissot de nous avoir suscit la guerre est un pige
qu'il a tendu aux commissaires. Dumouriez feint d'tre l'ennemi de
Brissot, pour faire croire qu'il n'est pas d'intelligence avec la
faction Brissot; mais il y a dans ce rapport plusieurs passages qui
sont faits pour dtourner l'attention des vrais complices de Dumouriez.

On a propos d'envoyer des courriers. Qui les enverra? La Convention?
Alors ces courriers seront dvous  nos ennemis. On nous propose
d'crire aux socits affilies; croyez-vous que cette mesure puisse
tre excute? Je vous ai dit que le premier plan de contre-rvolution
tait dans le directoire de la poste: tant que la poste sera dans la
main de nos ennemis, il est impossible que nous ayons aucune
correspondance.

Tandis que nous dlibrons, nos ennemis correspondent sans cesse; il
faut voir si la Convention n'a pas un bandeau sur les yeux, et si les
mesures proposes pour arrter Dumonriez ne sont pas un pige de la
cabale qui veut endormir le peupl sur le bord de l'abme. C'est contre
les dputs patriotes, contre les dputs nergiques, contre les
Jacobins, contre le peuple de Paris. Quant aux royalistes, aux
feuillants, c'est de concert avec eux que Dumouriez vient pour craser
la libert.

Je suis fond  croire que je suis un de ceux contre lesquels marche
Dumouriez. Que m'importe que Paris ait t calomni; Paris est le
boulevard de la libert. Comme dput de Paris, mon devoir est de
l'avertir du complot. Toutes les autorits constitues doivent veiller
 la conservation de Paris, l faut que les sections, que la
municipalit, que le dpartement, soient dans la plus active
surveillance.

Il faut lever une arme rvolutionnaire; il faut que cette arme soit
compose de tous les patriotes, de tous les sans-culottes; il faut que
les faubourgs fassent la force et le noyau de cette arme. Je ne dirai
pas qu'il faut aiguiser nos sabres pour tuer les calotins; ce sont des
ennemis trop mprisables, et les fanatiques ne demanderaient pas mieux
pour avoir un prtexte de crier.

Il faut chasser impitoyablement de nos sections tous ceux qui se sont
signals par un caractre de modrantisme; il faut dsarmer, non pas
les nobles et les calotins, mais tous les citoyens douteux, tous les
intrigants, tous ceux qui ont donn des preuves d'incivisme; on a pris
ces mesures  Marseille. Dumouriez doit arriver  Paris avant les
bataillons de Marseille; voil pourquoi il prcipite ses pas. Paris
menac doit se dfendre. Il n'y a personne qui puisse s'opposer  ces
mesures sans se dclarer mauvais citoyen.

Le moment est venu de transiger avec les despotes ou de mourir pour la
libert, .l'ai pris mon parti: que tous les citoyens m'imitent. Que
tout Paris s'arme, que les sections et le peuple veillent, que la
Convention se dclare peuple. Je dclare que tant que la poste restera
entre les mains des contre-rvolutionnaires, que tant que des journaux
perfides, qui font l'loge de Dumouriez, corrompront l'opinion
publique, il n'y aura aucun espoir de salut. Mais le gnie de la
libert triomphera; le patriotisme et le peuple doivent dominer et
dominer partout!




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur la conspiration trame
contre la libert, prononc  la Convention nationale le 10 avril 1793
(10 avril 1793)




(Les sections de Paris venaient journellement dnoncer les Girondins 
la barre de la Convention. A l'occasion d'une de ces adresses,
Robespierre s'exprima ainsi:)


Une faction puissante conspire avec les tyrans de l'Europe, pour nous
donner un roi avec une espce de constitution aristocratique; elle
espre nous amener  cette transaction honteuse par la force des armes
trangres et par les troubles du dedans. Ce systme convient au
gouvernement anglais, il convient  Pitt, l'me de toute cette ligne;
il convient  tous les ambitieux; il plat  tous les aristocrates
bourgeois, qui ont horreur de l'galit,  qui l'on a fait peur, mme
pour leurs proprits; il plat mme aux nobles, trop heureux de
trouver, dans la reprsentation aristocratique et dans la cour d'un
nouveau roi, les distinctions orgueilleuses qui leur chappaient. La
rpublique ne convient qu'au peuple; aux hommes de toutes les
conditions qui ont une me pure et leve, aux philosophes amis de
l'humanit, aux sans-culottes, qui se sont on France pars avec fiert
de ce titre, dont Lafayette et l'ancienne cour voulaient les fltrir,
comme les rpublicains de Hollande s'emparrent de celui de _gueux_,
que le duc d'Albe leur avait donn.

Le systme aristocratique dont je parle tait celui de Lafayette et de
tous ses pareils, connus sous les noms de _feuillants_ et de _modrs;_
il a t continu par ceux qui ont succd  sa puissance. Quelques
personnages ont chang, mais le but est semblable, les moyens sont les
mmes, avec cette diffrence que les continuateurs ont augment leurs
ressources et accru le nombre de leurs partisans.

Tous les ambitieux qui ont paru jusqu'ici sur le thtre de la
rvolution ont eu cela de commun, qu'ils ont dfendu les droits du
peuple aussi longtemps qu'ils ont cru en avoir besoin. Tous l'ont
regard comme un stupide troupeau, destin  tre conduit par le plus
habile ou par le plus fort. Tous ont regard les assembles
reprsentatives comme des corps composs d'hommes ou cupides ou
crdules, qu'il fallait corrompre ou tromper, pour les faire servir 
leurs projets criminels. Tous se sont servis des socits populaires
contre la cour, et, ds le moment o ils eurent fait leur pacte avec
elle ou qu'ils l'eurent remplace, ils ont travaill  les dtruire.
Tous ont successivement combattu pour ou contre les jacobins, selon les
temps et les circonstances.

Comme leurs devanciers, les dominateurs actuels ont cach leur ambition
sous le masque de la modration et de l'amour de l'ordre; comme leurs
devanciers, ils ont cherch  dcrditer les principes de la libert.

Pour mieux y russir, ils ont mme cherch  en faire quelquefois de
ridicules applications. Ils ont appel tous les amis de la patrie des
agitateurs, des anarchistes, quelquefois mme ils en ont suscit de
vritables, pour raliser cette calomnie. Ils se sont montrs habiles
dans l'art de couvrir leurs forfaits, en les imputant au peuple. Ils
ont, de bonne heure, pouvant les citoyens du fantme d'une loi
agraire; ils ont spar les intrts des riches de ceux des pauvres;
ils se sont prsents aux premiers comme leurs protecteurs contre les
sans-culottes; ils ont attir  leur parti tous les ennemis de
l'galit. Matres du gouvernement et de toutes les places, dominant
dans les tribunaux et dans les corps administratifs, dpositaires du
trsor public, ils ont employ toute leur puissance  arrter les
progrs de l'esprit public,  rveiller le royalisme, et  ressusciter
l'aristocratie; ils ont opprim les patriotes nergiques, protg les
modrs hypocrites; ils ont corrompu successivement les dfenseurs du
peuple, attach  leur cause ceux qui montraient quelque talent, et
perscut ceux qu'ils ne pouvaient sduire. Comment la rpublique
pouvait-elle subsister, quand toute la puissance publique s'puisait
pour dcourager la vertu et pour rcompenser l'incivisme et la perfidie?

La faction dominante aujourd'hui tait forme longtemps avant la
Convention nationale. A la fin de juillet dernier, ils ngociaient avec
la cour, pour obtenir le rappel des ministres qu'ils avaient fait
nommer au mois de janvier prcdent. L'une des conditions du trait
tait la nomination d'un gouverneur au prince royal (il n'est pas
ncessaire de dire que le choix devait tomber sur l'un d'entre eux). A
la mme poque, ils s'opposaient de tout leur pouvoir  la dchance de
Louis, demande par le peuple et par les fdrs; ils firent dcrter
un message et des reprsentations au roi. Ils n'ont rien nglig pour
empcher la rvolution du 10 aot; ds le lendemain, ils travaillrent
efficacement  en arrter le cours. Le jour mme du 10, ils firent tout
ce qui tait en eux pour que le ci-devant roi ne ft pas renferm au
Temple; ils tchrent de nous rattacher  la royaut, en faisant
dcrter par l'assemble Lgislative qu'il serait nomm un gouverneur
au prince royal. A ces faits, consigns dans les actes publics et dans
l'histoire de notre rvolution, vous reconnaissez dj les Brissot, les
Guadet, les Vergniaud, les Gensonn, et d'autres agents hypocrites de
la mme coalition.

En mme temps, ils n'oublirent rien pour dshonorer la rvolution qui
venait d'enfanter la rpublique. Ds le lendemain du 10 aot, ils
calomniaient le conseil de la commune, qui, dans la nuit prcdente,
venait de se dvouer pour la libert, en mme temps qu'ils entravaient
toutes ses oprations par leurs intrigues et par les dcrets qu'ils
dictaient  l'assemble Lgislative.

Eux seuls recueillirent les fruits de la victoire du peuple; ils s'en
attriburent mme tout l'honneur. Leur premier soin, aprs l'acte
conservatoire du prince royal et de la royaut, fut de rappeler au
ministre leurs cratures, Servan, Clavire et Roland. Ils
s'appliqurent surtout  s'emparer de l'opinion publique, ils avaient
eu soin de faire remettre entre les mains de Roland des sommes normes
pour la faonner  leur gr. Auteurs ou payeurs des journaux les plus
rpandus, ils ne cessrent de tromper la France et l'Europe sur la
rvolution qui venait de renverser le trne. Ils dnoncrent chaque
jour le peuple de Paris et tous les citoyens gnreux qui y avaient le
plus puissamment concouru.

Il fallait dtruire ce vaste foyer du rpublicanisme et des lumires
publiques; ils s'accordrent tous  peindre cette immortelle cit comme
le sjour du crime et le thtre du carnage, et  travestir en
assassins ou en brigands les citoyens et les reprsentants dont ils
redoutaient l'nergie. Ils cherchrent  armer contre Paris la dfiance
et la jalousie des autres parties de la rpublique, et cependant les
Prussiens se prparaient  envahir notre territoire (c'tait l'poque
du mois de septembre 1792). Les dominateurs taient membres du comit
diplomatique, du comit de dfense gnrale; ils dirigeaient le
ministre, ils avaient eu d'troites relations avec la cour, et ils
laissaient ignorer  la France entire, au corps Lgislatif mme, les
dangers qui nous menaaient. Les ennemis s'taient rendus matres de
Longwi, de Verdun; ils s'avanaient vers Paris, et les dominateurs
avaient gard le silence; ils ne s'occupaient que d'afficher, que
d'crire contre Paris. Notre arme tait faible, divise, mal
approvisionne, et si Paris ne s'tait lev tout  coup, si,  son
exemple, la France ne s'tait pas branle, Brunswick pntrait sans
rsistance jusqu'au coeur de l'Etat. Mais ce n'est pas tout, la faction
voulait livrer Paris et la France; elle voulait fuir avec l'assemble
Lgislative, avec le trsor public, avec le conseil excutif, avec le
roi prisonnier et sa famille. Les ministres qu'ils avaient nomms,
Roland, Servan, Clavire, Lebrun, parlaient de ce projet aux dputs;
il fut propos dans le conseil, et il tait adopt, si le ministre de
la justice n'en et empch l'excution, en menaant ses collgues de
les dnoncer au peuple, et si Paris ne l'et fait avorter, en se levant
pour craser les ennemis de la France. Ce projet de fuite est connu des
membres de l'assemble Lgislative et de plusieurs citoyens; il a t
dnonc  la Convention nationale, et Roland lui-mme a t forc de
l'avouer dans sa lettre  la Convention nationale, du [30 septembre
1792].

La Convention nationale tait convoque.

La majorit tait pure; mais un grand nombre de reprsentants, tromps
d'avance par les papiers imposteurs dont la faction disposait,
apportrent  Paris des prventions sinistres, qui devaient causer bien
des maux, et d'ailleurs ce fut toujours le sort des hommes qui ont des
lumires sans probit, ou de la probit sans lumires, d'tre les
complices ou les jouets de l'intrigue.

Le dcret qui dclare la royaut abolie, propos  la fin de la
premire sance par un des dputs de Paris calomnis, fut rendu avec
enthousiasme. Si le lendemain on et agit l'affaire du tyran, il et
t condamn; et si la Convention, libre de leur dangereuse influence,
s'tait ensuite occupe du bonheur public, la libert et la paix
seraient maintenant affermies; mais les intrigants, qui n'avaient pu
s'opposer  la proclamation de la rpublique, s'appliqurent 
l'touffer dans sa naissance. En possession des comits les plus
importants de l'assemble Lgislative, qu'ils firent conserver
provisoirement, ils composrent bientt les nouveaux  leur gr; ils
s'emparrent du bureau, du fauteuil et mme de la tribune. Ils tenaient
toujours dans leurs mains le ministre et le sort de la nation. Ils
occuprent sans cesse la Convention nationale de dnonciations contre
la municipalit de Paris, contre le peuple de Paris, contre la majorit
des dputs de Paris. Ils inventrent, ils rptrent cette ridicule
fable de la dictature, qu'ils imputaient  un citoyen sans pouvoir
comme sans ambition, pour faire oublier, et l'affreuse oligarchie
qu'ils exeraient eux-mmes, et le projet de la tyrannie nouvelle
qu'ils voulaient ressusciter. Par l, ils cherchaient encore  dgoter
le peuple franais de la rpublique naissante,  arrter les progrs de
notre rvolution dans les contres voisines, en leur prsentant la
chute du trne comme l'ouvrage d'une ambition criminelle, et le
changement de gouvernement comme un changement de matre.

De l ces ternelles dclamations contre la justice rvolutionnaire qui
immola les Montmorin, les Lessart et d'autres conspirateurs, au moment
o le peuple et les fdrs s'branlaient pour repousser les Prussiens.
Ds ce moment, ils ne cessrent de remplir les mes des dputs de
dfiance, de jalousie, de haine et de terreurs, et de faire entendre
dans le sanctuaire de la libert, les clameurs des plus vils prjugs,
et les rugissements des plus furieuses passions. Ds lors ils ne
cessrent de souffler le feu de la guerre civile, et dans la Convention
mme, et dans les dpartements, soit par leurs journaux, soit par leurs
harangues  la tribune, soit par leur correspondance.

Ils taient venus  bout de reculer par l, pendant quatre mois, le
procs du tyran. Quelles chicanes! quelles entraves! quelles manoeuvres
employes durant la discussion de cette affaire! Qui peut calculer sans
frmir les moyens employs par Roland, les sommes prodigues par le
ministre pour dpraver l'esprit public, pour apitoyer le peuple sur le
sort du dernier roi? Avec quelle lche cruaut les avocats du tyran
appelaient des corps arms contre Paris et contre les dputs
patriotes, dnoncs par eux des assassins et comme des tratres! Avec
quel insolent mpris des lois des corps administratifs, dignes de ces
dputs, les levaient de leur autorit prive aux dpens du trsor
public! Avec quelle perfide audace cette mme faction protgeait de
toutes parts la rentre des migrs, et ce rassemblement de tous les
assassins et de tous les sclrats de l'Europe  Paris! Avec quel
odieux machiavlisme on emploie tous les moyens de troubler la
tranquillit de cette ville et de commencer la guerre civile, sans mme
ddaigner celui de faire ordonner, par un dcret, la reprsentation
d'une pice aristocratique (l'_Ami des Lois_), qui avait dj fait
couler le sang, et que la sagesse des magistrats du peuple avait
interdite!

A quoi a tenu le salut de la patrie et la punition du tyran? Au courage
invincible des patriotes,  l'nergie calme du peuple, clair sur ses
vritables intrts, et surtout  la runion imprvue des fdrs.
S'ils avaient conserv les fatales prventions que leur avaient
inspires ceux qui les avaient Appels, si le bandeau tait rest deux
jours de plus sur leurs yeux, c'en tait fait de la libert: le tyran
tait absous, les patriotes gorgs, le fer mme des dfenseurs de la
patrie, gars, se serait combin avec celui des assassins royaux;
Paris tait en proie  toutes ls horreurs, et la Convention nationale,
escorte des satellites qu'ils avaient rassembls, fuyait an milieu de
la confusion et de la consternation universelle.

Mais,  force toute-puissante de la vrit et de la vertu! ces gnreux
citoyens ont abjur leurs erreurs; ils ont reconnu avec une sainte
indignation les trames perfides de ceux qui les avaient tromps; ils
les ont vous au mpris public, ils ont serr dans leurs bras les
Parisiens calomnis; runis tous aux jacobins, ils ont jur avec le
peuple une haine ternelle aux tyrans et un dvouaient sans bornes  la
libert. Ils ont ciment cette sainte alliance, sur la place du
Carrousel, par des ftes civiques o assistrent tous les magistrats de
cette grande cit, avec un peuple gnreux que l'enthousiasme du
patriotisme levait au dessus de lui- mme. Quel spectacle! comme il
console des noirceurs, de la perfidie et des crimes de l'ambition! Ce
grand vnement fit pencher la balance dans la Convention nationale en
faveur des dfenseurs de la libert; il dconcerta les intrigants et
enchana les factieux. Lepelletier seul fut la victime de son courage 
dfendre la cause de l libert, quoique plusieurs patriotes aient t
poursuivis par des assassins. Heureux martyr de la libert, tu ne
verras pas les maux que nos ennemis communs ont prpars  l patrie!

Au reste, quelques efforts qu'ils aient faits pour sauver Louis XVI, je
ne crois pas que ce soit lui qu'ils voulussent placer sur le trne;
mais il fallait lui conserver la vie, pour sauver l'honneur de la
royaut qu'on voulait rtablir, pour remplir un des articles du trait
fait avec Londres et l promesse donne  Pitt, comme le prouvent les
discours de ce ministre au parlement d'Angleterre. Il fallait surtout
allumer la guerre civile par l'appel au peuple, afin que les ennemis
qui devaient bientt nous attaquer nous trouvassent occups  nous
battre pour la querelle du roi dtrn.

La punition clatante de ce tyran, la seule victoire que les
rpublicains aient remporte  la Convention nationale, n'a fait que
reculer le moment o la conspiration devait clater; les dputs
patriotes, dsunis, isols, sans politique et sans plan, se sont
rendormis dans une fausse scurit, et les ennemis de la patrie ont
continu de veiller pour la perdre.

Dj ils recueillent les fruits des semences de guerre civile qu'ils
ont jetes depuis si longtemps, et la ligue des tratres de l'intrieur
avec les tyrans du dehors se dclare.

On se rappellera ici que ce sont les chefs de cette faction qui, en
1791, prtrent  la cour le secours de leur fausse popularit, pour
engager la nation dans cette guerre provoque par la perfidie, dclare
par l'intrigue et conduite par la trahison. Je leur disais alors, aux
Jacobins, o ils venaient prcher leur funeste croisade, o Dumouriez
lui-mme, coiff d'un bonnet rouge, venait taler tout le charlatanisme
dont il est dou: "Avant de dclarer la guerre aux trangers, dtruisez
les ennemis du dedans; punissez les attentats d'une cour parjure, qui
cherche elle-mme  armer l'Europe contre vous; changez les
tats-majors qu'elle a composs de ses complices et de ses satellites;
destituez les gnraux perfides qu'elle a nomms, et surtout Lafayette,
dj souill tant de fois du sang du peuple. Forcez le gouvernement 
armer les dfenseurs de la patrie, qui demandent en vain des armes
depuis deux ans; fortifiez et approvisionnez nos places frontires, qui
sont dans un dnment absolu. Faites triompher la libert au dedans, et
nul ennemi tranger n'osera vous attaquer; c'est par les progrs de la
philosophie et par le spectacle du bonheur de la France! que vous
tendrez l'empire de notre rvolution, et non par la force des armes et
par les calamits de la guerre. En vous portant agresseurs, vous
irritez les peuples trangers contre vous, vous favorisez les vues des
despotes et celles de la cour, qui a besoin de faire dclarer la guerre
par les reprsentants de la nation, pour chapper  la dfiance et  la
colre du peuple."

Les chefs de la faction rpondaient par des lieux communs, pour allumer
l'enthousiasme des ignorants; ils nous montraient l'Europe entire
volant au devant de la constitution franaise, les armes des despotes
se dbandant partout pour accourir sous nos drapeaux, et l'tendard
tricolore flottant sur les palais des lecteurs, des rois, des papes et
des empereurs. Ils excusaient la cour, ils louaient les ministres, et
surtout Narbonne; ils prtendaient que quiconque cherchait  inspirer
la dfiance contre les ministres, contre Lafayette et contre les
gnraux, tait un dsorganisateur, un factieux qui compromettait la
sret de l'Etat.

En dpit de toutes leurs intrigues, les jacobins rsistrent
constamment  la proposition qu'ils leur firent de prononcer leur
opinion en faveur de la guerre; mais tel tait le prix qu'ils
attachaient  consacrer les projets de la cour par la sanction des
socits populaires, que le comit de correspondance de cette socit,
compos de leurs missaires, osa envoyer,  son insu, une lettre
circulaire  toutes les socits affilies, pour leur annoncer que le
voeu des jacobins tait pour la guerre; ils portrent mme l'imprudence
jusqu' dire que ceux qui avaient combattu ou embrass l'opinion
contraire l'avaient solennellement abjure. Ce fut par ces manoeuvres
que l'on dtermina les patriotes mme de l'assemble Lgislative 
voter comme le ct droit et comme la cour

Le prix de cette intrigue fut l'lvation de la faction au ministre,
dans la personne de Clavire, Roland, Servan et Dumouriez.

Nos prdictions ne tardrent pas  s'accomplir. La premire campagne
fut marque par des trahisons et par des revers, qui ne furent, pour la
cour et pour Lafayette, que de nouveaux prtextes pour demander des
lois de sang contre les plus zls dfenseurs de la patrie, et un
pouvoir absolu, qui leur ft accord sur la motion des chefs de la
faction, et particulirement des Guadet, des Gensonn. Ds ce temps-l,
tous ceux qui osaient souponner les gnraux et la cour furent
dnoncs comme des agitateurs et des factieux. On se rappellera avec
quel zle les mmes hommes dfendaient, divinisaient le ministre
Narbonne, avec quelle insolence ils outrageaient l'arme et les
patriotes.

Bientt tous nos gnraux nous trahirent  l'envi. Une invasion dans la
Belgique ne produisit d'autre effet que de livrer ensuite nos allis 
la vengeance de leur tyran, et d'irriter les trangers contre nous, par
l'infme attentat du tratre Jarri, qui n'a pas mme t puni. Nos
places fortes taient dgarnies; notre arme divise par les intrigues
des tats-majors, et presque nulle; tous les chefs s'efforaient 
l'envi de la royaliser, la ligue des tyrans trangers se fortifiait;
l'poque du mois d'aot ou de septembre tait destine pour leur
invasion, combine avec la conspiration de la cour des Tuileries contre
Paris et contre la libert. C'en tait fait de l'une et de l'autre,
sans la victoire remporte par le peuple et les fdrs, le 10 aot
1792; et lorsqu'au commencement du mois de septembre suivant,
Brunswick, encourag sans doute par la faction, osa envahir le
territoire franais, vous avez vu qu'ils ne songeaient qu' abandonner
et qu' perdre Paris.

Mais, en dpit de tous les factieux hypocrites qui s'opposaient  cette
insurrection ncessaire, Paris se sauva lui-mme. Dumouriez tait  la
tte de l'arme. Auparavant Brissot avait crit de lui, qu'aprs
Bonne-Carrre, Dumouriez tait le plus vil des hommes. Dumouriez avait
rpondu, par crit, que Brissot tait le plus grand des fripons, sans
aucune espce de rserve. Il avait affich que la cause du courroux que
la faction affectait contre lui tait le refus qu'il avait fait de
partager avec elle les six millions qu'elfe lui avait fait accorder
pour dpenses secrtes, dans le temps de son ministre et de leur
amiti. Ils annoncrent des dnonciations rciproques, qui n'eurent
point lieu. C'est encore un problme  quel point cette brouillerie
tait srieuse; mais ce qui est certain, c'est qu'au moment o il prit
le commandement de l'arme de Chlons, il tait trs bien avec la
faction et avec Brissot, qui le pria d'employer Miranda dans une
commission importante, s'if en faut croire ce que Brissot a dit
lui-mme au comit de dfense gnrale. J'ignore ce qu'aurait fait
Dumouriez, si Paris et les autres dpartements ne s'taient levs au
mois de septembre pour craser les ennemis intrieurs et extrieurs;
mais ce qui est certain, c'est que ce mouvement gnral de la nation
n'tait pas favorable au roi de Prusse pour pntrer au coeur de la
France. Dumouriez l'conduisit avec beaucoup de politesse pendant une
longue retraite assez paisible, en dpit de nos soldats, dont on
enchanait constamment l'imptuosit, et qui mordaient leurs sabres en
frmissant de voir que leur proie leur chappait. L'arme prussienne,
ravage par la maladie et par la disette, a t sauve; elle a t
ravitaille, traite avec une gnrosit qui contraste avec les
cruauts dont nos braves dfenseurs ont t les victimes. Dumouriez a
parlement, a trait avec le roi de Prusse, dans le moment o la France
et l'arme s'attendaient  voir la puissance et l'arme de ce despote
ensevelies  la fois dans les plaines de la Champagne ou de la
Lorraine, o Dumouriez lui-mme avait annonc, dans ses lettres 
l'assemble nationale, que les ennemis ne pouvaient lui chapper. Il se
montra aussi complaisant et aussi respectueux pour le roi de Prusse,
qu'il fut depuis insolent avec la Convention nationale. Il est au moins
douteux s'il a rendu plus de services  la rpublique qu'aux Prussiens
et aux migrs. Au lieu de terminer la guerre et d'affermir la
rvolution en exterminant cette arme, dont nos ennemis n'auraient
jamais pu rparer la perte; au lieu de se joindre aux autres gnraux
pour pousser nos conqutes jusqu'au Rhin, il revient  Paris; et, aprs
avoir vcu quelque temps dans une troite intimit avec les coryphes
de la faction, il part pour la Belgique.

Il dbute par un succs brillant, ncessaire pour lui donner la
confiance que sa conduite avec les Prussiens tait loin de lui avoir
assure; et quiconque rapprochera de ce qui se passe aujourd'hui la
brusque tmrit qui acheta la victoire de Jemmapes, par le sacrifice
de tant de Franais rpublicains, concevra facilement que ce succs
mme tait plus favorable au despotisme qu' la libert, Dumouriez
tait matre de la Belgique; si, ds ce moment, il avait aussitt
envahi la Hollande, la conqute de ce pays tait certaine; nous tions
matres de la flotte hollandaise; les richesses de ce pays se
confondaient avec les ntres, et sa puissance tait ajoute  celle de
la France: le gouvernement anglais tait perdu, et la rvolution de
l'Europe tait assure. On a dit, et je l'ai cru moi-mme un instant
sur ces ou-dire, que tel tait le projet de Dumouriez, qu'il avait t
arrt par le conseil excutif; mais il est dmontr que ce bruit
n'tait qu'une nouvelle imposture rpandue par la faction. En effet,
si, comme on l'a dit, Dumouriez avait conu ce grand dessein, s'il y
attachait sa gloire et sa fortune, pourquoi n'a-t-il pas rclam
l'appui de l'opinion publique contre les oppositions perfides du
conseil excutif? pourquoi n'a-t-il pas invoqu la nation elle-mme
contre des intrigues qui compromettaient son salut? Il est bien plus
naturel de penser que ce bruit n'avait t rpandu par les ennemis de
Dumouriez que pour lui concilier la confiance. On sait assez que les
chefs de cette faction ont l'art de paratre quelquefois diviss pour
cacher leur criminelle intelligence. Au surplus, que Dumouriez ait eu
part ou non au retard funeste qu'a prouv l'expdition de la Hollande,
il doit au moins tre imput  la malveillance de la majorit du
conseil excutif et des coryphes de la faction, qui dominaient dans
les comits diplomatique et de dfense gnrale. Les dputs bataves se
sont plaints eux-mmes hautement, dans un mmoire qu'ils ont rendu
public, et qui est entre nos mains, de l'opinitret avec laquelle
leurs offres et leurs instances ont t repousses depuis trois mois
par le ministre des affaires trangres. On ne peut nier au moins que
Dumouriez et les chefs de la faction ne fussent parfaitement d'accord
sur le projet de ravir la Belgique  la France. On connat les efforts
de Dumouriez pour empcher l'excution des dcrets des 15 et des 25 de
dcembre. On connat toutes ses perfidies. D'un autre ct, on sait
comment le comit diplomatique a repouss tous les peuples qui
voulaient s'incorporer  nous. Roland disait des dputs de la Savoie:
"On doit m'envoyer des Savoisiens pour solliciter la runion de ce
pays; je les recevrai  cheval."--"Comment est-il possible que vous
vouliez vous runir  notre anarchie, disait Brissot aux Belges et aux
Ligeois?" Tel tait le langage des Guadet, des Gensonn. Ils sont
venus  bout de retarder toutes ces runions jusqu'au moment o le
parti ennemi de la rvolution eut tout dispos pour les troubler, et
que les despotes eurent rassembl des forces suffisantes contre nous.

Dumouriez et ses partisans portrent un coup mortel  la fortune
publique en empchant la circulation des assignats dans la Belgique.
Aprs avoir fatigu cette contre par ses intrigues, aprs avoir lev,
de son autorit prive, des sommes normes qu'il chargeait la nation de
rembourser, il part enfin pour la Hollande, et s'empare de quelques
places dans la Gueldre. Mais, tandis qu'on ne nous parlait que de
succs et de prodiges, tout tait dispos pour nous enlever en un
moment la Belgique. Stengel et Miranda, le premier, aristocrate
allemand, l'autre, aventurier espagnol, chass du Prou, ensuite
employ par Pitt et donn par l'Angleterre  la France, enfin adopts
particulirement par Dumouriez, Brissot, Ption, nous trahissaient en
mme temps  Aix-la-Chapelle et  Mastricht. Une partie de l'arme,
expose dans un poste dsavantageux, appele improprement l'avant-garde
puisqu'elle n'avait rien derrire elle, dissmine sur un si grand
espace de terrain qu'en cas d'attaque les corps qui la composaient ne
pouvaient se rallier ni se soutenir, est livre  une arme ennemie
dont notre gnral avait l'air de ne pas souponner l'existence: il
avait repouss tous les avis qu'on lui avait donn? de son approche; le
corps les plus distingus par leur patriotisme sont spcialement trahis
et gorgs par les ennemis, le reste est oblig de fuir. En mme temps,
le sige de Mastricht, entrepris sans aucuns moyens, avec des boulets
qui n'taient pas de calibre, dirig par une perfidie profonde, pour se
dfaire de nos plus braves dfenseurs en les exposant sans dfense 
l'artillerie suprieure de nos ennemis; le sige de Mastricht est lev
avec prcipitation; nos conqutes sont abandonnes, les braves
Ligeois, nos fidles allis, devenus nos frres, sont remis sous la
hache des tyrans pour expier encore une fois leur gnreux attachement
 la cause de la France et de la libert.

Dumouriez laisse son arme dans la Gueldre et se rend dans la Belgique,
pour se mettre  la tte de celle qui a t trahie. Va-t-il se plaindre
d'avoir t lui-mme trahi par les gnraux? va-t-il les dnoncer  la
Convention? Non: il jette un voile sur la trahison, parle seulement de
quelque imprudence de la part du gnral de l'avant-garde, montre la
plus grande confiance en l'arme, et promet de la conduire  la
victoire. Il donne une bataille; elle est perdue. Cependant le centre
et l'aile droite, suivant lui, ont eu l'avantage; l'aile gauche a pli,
or, l'aile gauche tait commande prcisment par ce mme Miranda, qui
avait trahi  Mastricht. La suite de ce nouvel chec est la perte de
la Belgique. Alors Dumouriez se dcouvre tout entier; il se dclare
ouvertement pour les gnraux perfides: il se plaint du dcret qui
mande  la barre Stengel et Lanoue; il fait le plus pompeux loge de ce
dernier, convaincu d'avoir conspir en faveur du tyran avant la
rvolution du mois d'aot. Il veut que la Convention imite le snat
romain, et qu'elle remercie les tratres de n'avoir pas dsespr de la
patrie; il menace de l'abandonner, si on contrarie aucune de ses vues.
Il loue le civisme et le courage de Miranda, et de tous les autres
gnraux et officiers, sans distinction. Il impute tous nos maux aux
soldats; il oublie que lui-mme les avait attribus  celui qui
commandait  Aix-la-Chapelle; il oublie qu'il avait vant lui-mme le
courage et la conduite de l'arme, et surtout la patience hroque avec
laquelle elle avait support la disette et des fatigues au dessus des
forces humaines, dans tous les temps, et rcemment encore au sige de
Mastricht. Il prtend que l'arme n'est qu'un ramas de lches et de
pillards: ce sont ses propres expressions. Il fait plus, il dclame
avec la mme insolence contre les nouveaux dfenseurs qui volent dans
la Belgique de toutes les parties de la rpublique, pour rparer ces
revers: il les appelle des brigands.

Tandis qu'il crivait tout cela, il abandonnait la Belgique aux
despotes; il leur abandonnait nos immenses provisions qu'il y avait
ramasses: il avait ordonn aux commissaires de compter quatre millions
aux Belges; mais, auparavant, il avait eu soin en partant d'y teindre,
autant qu'il tait en lui, une espce d'affection pour les principes de
notre rvolution, et d'allumer la haine du nom franais; il avait t
jusqu' publier hautement, dans une lettre adresse  la Convention,
que la Providence punissait le peuple franais de ses injustices. Il
avait peint Paris comme un thtre de sang et de carnage; la France
comme le sjour du crime et de l'anarchie; les dputs patriotes de la
Convention, comme des fous ou comme des sclrats. Il avait fait des
proclamations qui, sous le prtexte de rprimer certains actes
impolitiques, tendaient  rveiller tous les prjugs du fanatisme et
de l'aristocratie. Il avait rtabli dans leurs fonctions les
administrateurs destitus pour cause d'incivisme par les commissaires
de la Convention nationale; il avait dtruit les socits populaires
attaches  notre cause. Il a voulu excuser tous ses forfaits, en
disant que l'on avait irrit les Belges par quelques actes de cupidit
et d'irrligion. Sans doute c'tait le comble de l'tourderie et
peut-tre de la perfidie de faire la guerre  des saints d'argent.
Mais, qui pouvait prvenir ces dsordres, si ce n'tait un gnral
tout-puissant? Quant aux commissaires du conseil excutif, contre
lesquels il a paru svir, qui les avait nomms, si ce n'est son propre
parti? N'taient-ils pas l'ouvrage de Roland et des ministres coaliss
avec le gnralissime Dumouriez?

Ni les dclamations, ni les ordres svres de ce gnral intrigant
contre un Cheppi et contre d'autres cratures de la mme faction ne
prouveront jamais qu'il n'tait point d'intelligence avec eux. Pour
excuter le projet d'empcher la runion de la Belgique  la France, il
fallait que la faction employt  la fois des agents qui
s'appliquassent  mcontenter les Belges et un gnral qui profitt de
ce mcontentement pour les loigner  jamais de notre rvolution. On
parle des dsorganisateurs commis pour semer le trouble dans l'arme;
mais quoi de plus facile aux gnraux que de les rprimer, que de
maintenir une discipline svre; si tous les gnraux perfides
n'avaient besoin de ces moyens pour excuter et pour pallier leurs
trahisons. Lafayette aussi entretenait, autant qu'il tait eu lui, des
dsordres dans son arme, pour la calomnier, la dissoudre, et pour
perdre la libert; il n'avait oubli qu'une chose; c'tait de dbuter,
comme Dumouriez, par un succs.

Enfin Dumouriez a lev l'tendard de la rvolte; il menace de marcher
vers Paris, pour ensevelir la libert sous ses ruines; il dclare qu'il
veut protger les ennemis de la libert que la Convention renferme dans
son sein contre les dputs attachs  la cause du peuple, qu'il
appelle aussi des anarchistes et des agitateurs: il ne dissimule pas le
projet de rtablir la royaut. Aprs avoir fait gorger une partie de
l'arme, il trompe l'autre, et s'efforce de la dbaucher, aprs l'avoir
calomnie  son insu. Fier du succs de ses trahisons, gorg des
trsors qu'il a puiss dans la Hollande, dans la Belgique et dans les
caisses nationales, dont il s'est empar; fort de son alliance avec nos
ennemis,  qui il a livr nos magasins; fort de l'appui des Belges,
qu'il a arms contre nous, il cherche  jeter le dcouragement dans la
nation; il s'efforce de dshonorer le peuple franais et nos braves
dfenseurs aux yeux des peuples trangers; il nous annonce hautement
qu'il ne nous reste plus aucune ressource. Dans ses lettres officielles
 Beurnonville, il parle avec une joie insolente des troubles qui
allaient clater au milieu de nous; il en prsage de nouveaux; il nous
montre dj les dpartements du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme en
tat de contre-rvolution; il dclare en propres termes que nous ne
pourrons tenir tte  nos ennemis trangers, parce que nous serons
obligs d'employer nos forces  rprimer ceux du dedans. Il nous montre
en mme temps toutes nos places sans dfense; et il ose nous dclarer
que nous n'avons d'autre parti  prendre que de demander la paix, et de
transiger avec les despotes; que dis-je, il ose se montrer lui-mme
comme mdiateur!

Tel tait le coupable secret de la conspiration trame depuis longtemps
contre notre libert. Le chef de la faction l'a dvoil, au moment o
il croyait pouvoir l'excuter avec succs. En effet, tout semblait
dispos pour la favoriser. Un ministre de la guerre audacieux et
hypocrite avait t nomm tout exprs par la faction, pour les grands
vnements qui devaient arriver. En peu de temps, il avait purg les
bureaux de la guerre, les garnisons et l'arme de tous les agents et de
tous les chefs patriotes; il les avait remplacs par des hommes plus
que suspects; il avait laiss nos places fortes sans garnisons et sans
munitions. On se rappelle avec quelle hardiesse il trompait la
Convention nationale sur l'tat de nos affaires dans la Belgique, au
moment o les trahisons des gnraux les avaient dj perdues, et
comment les fausses nouvelles qu'il dbitait furent dmenties par les
commissaires de l'assemble. Les autres gnraux taient entrs dans ce
plan de conspiration; et, pour mieux en assurer le succs, le ministre
avait mis le comble  ses attentats, en faisant suspendre la
fabrication des armes dans toutes nos manufactures. Dans le mme temps,
on excitait des troubles dans une grande partie de la France, et
surtout dans nos dpartements maritimes. Les aristocrates rvolts
avaient lev de grandes armes bien approvisionnes; ils avaient
saccag des villes, gorg une multitude de patriotes; et personne
n'avait song  rprimer cette conspiration trame depuis quatre mois,
et ni le ministre, ni le comit de dfense gnrale, compos en grande
partie de la faction que je dnonce, n'en avait donn avis 
l'assemble ni  la nation. Enfin le ministre de la guerre nomme un
gnral pour commander les patriotes, et ce gnral (Marc) est un
tratre qui livre notre artillerie aux rvolts, et qui mne les
dfenseurs de la libert  la boucherie. Partout il nomme des officiers
galement perfides, des Witencok, des d'Hermigies, des Ligonier. Il
montre surtout, dans ses choix, une prdilection singulire pour les
trangers, pour les sujets des despotes, nos ennemis, et quelquefois
mme pour les parents de nos tyrans. Grces  ces criminelles
machinations, les troubles se prolongent, et la victoire cote beaucoup
de sang aux rpublicains; on vient de nous dire que _le calme pourra
tre rtabli dans six semaines ou deux mois_. Deux mois de guerre
civile et de massacres des plus zls patriotes, quand l'infme
Dumouriez conspirait contre nous dans la Belgique, avec les despotes de
l'Europe et tous les ennemis de l'intrieur! Dumouriez, qui nous
annonait, avec une insolente satisfaction, que, ds le moment o
l'quinoxe serait pass, nos dpartements maritimes seraient envahis
par les Anglais. Encourags par tant d'attentats, les royalistes
relevaient partout une tte audacieuse, et osaient menacer les amis de
la libert.

Eh! pourquoi non? Ne pouvaient-ils pas compter sur l'ascendant que la
faction exerait au sein de la Convention nationale? N'tait-ce pas
elle qui depuis longtemps dpravait l'esprit public dans les
dpartements rvolts? Et les massacres de la Bretagne, et le fanatisme
royal et religieux qui garait les habitants des campagnes,
n'taient-ils pas les dignes fruits des crits empoisonns qu'elle
avait sems sur la surface de cette importante contre, de la
correspondance perfide des dputs qui suivaient sa bannire; enfin,
des perscutions suscites  tous les vrais rpublicains? N'tait-ce
pas elle qui, chaque jour, cherchait  dgoter le peuple de la
rvolution en aggravant sa misre; qui repoussait toutes les mesures
ncessaires pour rprimer la fureur de l'agiotage, pour assurer la
subsistance publique, pour mettre un freina l'excs des accaparements?
N'tait-ce pas elle qui faisait, dfaisait les ministres, protgeait
tous leurs crimes, et multipliait les conspirateurs par l'impunit?
N'tait-ce pas elle qui,  la place des lois bienfaisantes que
sollicitaient les besoins pressants de la patrie, ne nous donnait que
des dclamations, des libelles et des crimes?

Mais son audace redoublait surtout au moment o la conspiration tait
prs d'clater. Avec quelle perfidie ils dsorganisaient tout en criant
aux dsorganisateurs! avec quelle lche cruaut ils cherchaient 
exciter dans Paris quelques petits mouvements aristocratiques pour
prparer au tratre Dumouriez le prtexte de marcher contre cette cit,
et  les imputer ensuite aux patriotes dont le zle les avait
constamment carts! Voyez quel affreux parti ils ont voulu tirer d'un
attroupement excit par eux, qui s'tait port chez quelques piciers!
Voyez comme l'excrable Dumouriez, dans sa lettre du 12 mars  la
Convention, travestit la vente illgale et force des marchandises de
quelques marchands et de quelques accapareurs, en scnes de sang et de
carnage, et comme il en conclut qu'il doit faire la guerre  Paris et
aux patriotes!

Ils avaient dnonc les dputs patriotes qui avaient press la
condamnation du tyran comme des agitateurs, et il dclare qu'il veut
employer la moiti de son arme  les subjuguer. Ils avaient dclam
contre les tribunes, c'est--dire contre la portion du peuple qui
pouvait assister aux sances de l'assemble reprsentative; ils avaient
protest solennellement qu'ils n'taient pas libres, lorsque le tyran
avait t condamn; et il menace les tribunes, et il promet d'aller
bientt affranchir de leur influence la faction qui avait voulu sauver
le tyran, qu'il appelle _la saine partie de la Convention nationale_.
Il proclame leurs principes; il consacre leurs calomnies, il dclare la
guerre  leurs adversaires, il rdige en forme de manifeste contre la
rpublique, les journaux des chroniqueurs, des Brissot, des Gorsas, des
Rabaud, des Gensonn, Vergniaud et Guadet, etc. Comme eux, il veut
tre, dit-il, le restaurateur de l'ordre publique, le flau de
l'anarchie, le librateur de son pays; enfin, il dclare hautement
qu'il veut redonner un roi  la France. Quel tait le roi qu'il voulait
nous donner? Peu importe sans doute aux rpublicains qui les dtestent
tous galement; mais c'tait apparemment quelque rejeton de la famille
de nos tyrans. Or, parmi les gnraux de l'arme de Belgique, je vois
Valence l'ami de Dumouriez; Valence, le gendre de Sillery, le confident
intime du ci-devant duc d'Orlans; Sillery, ci-devant comte de Genlis:
ce seul nom dit tout. Je vois le ci-devant duc de Chartres promu au
commandement des armes dans un ge ou les citoyens sont  peine dignes
d'tre soldats. Je vois dans le camp de Dumouriez la soeur de ce jeune
gnral avec la ci- devant comtesse de Genlis, la plus intrigante des
femmes de l'ancienne cour, malgr ses livres sur l'ducation; je vois
le victorieux Dumouriez aux pieds de la soeur, et dans une attitude
respectueuse en prsence du frre.

Je vois ensuite le fils de d'Orlans crire comme Dumouriez; je le vois
fuir prcipitamment avec Dumouriez, avec Valence, et je n'ai pas besoin
d'en savoir davantage pour connatre la faction toute entire. Je
devine la perfidie profonde des conspirateurs qui, pour couvrir leurs
complots d'un voile impntrable, avaient feint de vouloir expulser les
individus de la ci-devant famille royale, dans un temps o la France
entire ne voyait aucun motif  cette proposition imprvue, dans un
temps o des patriotes de bonne foi croyaient dfendre, en les
repoussant, les principes et l'intgrit del reprsentation nationale.
Je conois pourquoi ils demandaient l'expulsion des Bourbons en
gnral, pour loigner la condamnation de la royaut dans la personne
de Louis XVI, et pourquoi, depuis la punition du tyran, ils ont oubli
et mme rejet cette mesure, dans le moment o l'aristocratie levait
l'tendard de la rvolte pour rtablir la royaut.

Les amis et les complices de Dumouriez, membres du comit de dfense
gnrale, connaissaient sans doute ces secrets mieux que personne; mais
ils comptaient sur le succs de sa criminelle entreprise. Aussi, nous
les avons vus d'abord excuser la lettre insolente du 12 mars  la
Convention, sous le prtexte que ce gnral devait tre irrit par les
dnonciations faites contre lui dans les socits populaires. Nous les
avons vus cherchant  carter les accusations qu'ils redoutaient, en se
htant de rpter leurs dclamations ordinaires contre les dputs
patriotes, contre les jacobins, etc., etc. L, nous avons entendu
Vergniaud prtendre que les _opinions politiques_ de Dumouriez taient
indiffrentes, et qu'il tait intress  la cause de la rvolution;
l, nous avons vu Gensonn s'indigner de ce que l'on donnait 
Dumouriez les qualifications qu'il mritait, et vanter impudemment son
civisme, ses services et son gnie. Il est prouv que Gensonn
entretenait une correspondance habituelle avec Dumouriez, courrier par
courrier; et Gensonn voulait se charger, vis--vis des membres de la
Convention, prsents au comit, du rle de mdiateur auprs de son
correspondant et de son ami Dumouriez. L, nous avons vu Ption
embrasser avec chaleur la dfense de Miranda; et, aprs que j'eus
dnonc ce gnral, et Stengel et Lanoue, se lever en courroux en
s'criant que l'on dnonait toujours sans preuves; et le sige de
Mastricht tait lev, et l'arme trahie  Aix-la-Chapelle, et la
Belgique livre  nos ennemis: et c'tait le moment o on dlibrait
sur la rvolte dclare de Dumouriez!

L, nous avons vu, le mme jour, Brissot, pour toute mesure de salut
public, dclarer que la Convention nationale avait perdu la confiance
publique; que son unique devoir tait de faire bien vite la
constitution et de partir. Je l'ai entendu proposer de s'arranger, dans
le comit de dfense gnrale, sur les divers articles de la
constitution qui pouvaient partager les avis, et de la faire ensuite
adopter d'emble par la Convention, pour viter, disait-il, des dbats
scandaleux. L, nous avons vu les chefs de la faction refuser ensuite
de discuter la conduite de Dumouriez, pour proposer un rapprochement
entre ses amis et ses adversaires; et, sous le prtexte de s'expliquer,
renouveler toutes les calomnies dont ils avaient tant de fois souill
la tribune et les papiers publics. Nous avons entendu les ministres
apporter  ce comit des nouvelles et des projets illusoires, concerts
d'avance avec eux; nous avons vu le ministre de la guerre dclamer
contre l'insubordination des soldats, sans vouloir convenir de la
perfidie des gnraux; provoquer des mesures rigoureuses contre ceux
qui mdisaient des gnraux; citer pour preuve de leur rpublicanisme
la fameuse blessure de Valence: nous l'avons entendu faire l'loge du
systme dfensif, nous garantir la neutralit de la Savoie et du comt
de Nice, comme si ces deux dpartements franais taient pour nous des
contres trangres. Nous l'avons entendu prparer une trahison
ultrieure, et nous annoncer d'avance la retraite de Custines. Nous
l'avons entendu rpter tous les lieux communs de Dumouriez sur
l'loignement des Belges pour la rvolution franaise, et le comit
approuver beaucoup toutes ces vues. Nous avons entendu surtout Brissot,
 ce propos-l mme, dclarer que nous tions trop heureux que l'esprit
public des Belges ne ft pas plus franais, par la raison qu'en
renonant  la Belgique, nous pourrions, avec plus de facilit, obtenir
la paix des puissances ennemies. Brissot fut toujours le plus hardi de
tous les conspirateurs  jeter en avant les ides de transaction
ouvertement proposes par Dumouriez. Dans la discussion de l'affaire de
Louis XVI, il osa demander qu'il ft sursis  l'excution du dcret qui
le condamnait, jusqu' ce que l'opinion des puissances trangres sur
ce jugement nous ft manifeste. C'est lui qui nous avait menacs de la
colre des rois de l'Europe, si nous osions prononcer la peine de mort
contre le tyran. Brissot! combien de faits n'aurais-je pas  rappeler
sur lui et sur la faction dont il est le chef!

Enfin, nous avons vu le comit de sret gnrale s'appliquer
constamment  retarder toute mesure ncessaire au salut public, pour
donner le temps  Dumouriez d'excuter sans obstacle ses dtestables
projets. Ensuite on le recomposa de vingt-cinq membres qui lui
appartenaient tous, except cinq  six patriotes qu'elle y avait
introduits par une sorte de transaction, pour endormir les amis de la
libert, et faire servir des noms qui inspiraient la confiance A
couvrir leurs perfidies. Aussi Dumouriez crivait-il que ce _comit
tait bien compos,  l'exception de sept  huit membres_. Indign de
tant de perfidies, et reconnaissant le motif qui avait engag les
intrigants  me choisir, je dclarai hautement  la Convention
nationale que ce comit n'tait que le conseil de Dumouriez, et que, ne
pouvant lutter contre la majorit, je donnais publiquement ma
dmission. Nous avons vu avec douleur, qu'gare par la mme influence,
la Convention avait envoy  Dumouriez cinq commissaires dont
l'arrestation tait concerte d'avance, et surtout ce Beurnonville, qui
fut arrt par son complice! Que dirons-nous de la comdie grossire de
cet aide-de-camp qui vint deux jours aprs raconter  la barre de
l'assemble nationale qu'il avait reu un coup de sabre d'un satellite
de Dumouriez, et de cette pasquinade plus grossire encore de
Dumouriez, qui se plaignait de ce que son confident Beurnonville tait
venu pour l'assassiner au milieu de son arme, et qui ensuite disait
hautement qu'il rpondait de lui, parce qu'il tait son ami?

Qu'avons-nous vu depuis ce temps jusqu'au moment o je parle? Aucune
mesure dcisive pour le salut de la patrie; parce que l'influence de la
faction les a toutes diriges. Quelques individus ont t mis en tat
d'arrestation; le scell a t appos sur leurs papiers, mais aprs
qu'ils ont t bien et dment avertis, et que plusieurs d'entre eux,
tels que Sillery et d'Orlans, ont eux-mmes invoqu cette formalit.
Bonne-Carrre, Laclos, Sauvin, et d'autres galement suspects, ont t
relchs aussitt qu'arrts. On a mis en otage tous les Bourbons; mais
il fallait remettre les prvenus entre les mains de la justice. Les
constituer en otage et les envoyer aux extrmits de la rpublique,
qu'tait-ce autre chose que les soustraire  l'empire de la loi et 
l'autorit du tribunal rvolutionnaire, que les conspirateurs
redoutent? Qu'tait-ce autre chose que les rserver, en quelque sorte,
comme des objets d'change avec nos commissaires arrts par la
connivence de Dumouriez avec les chefs de la faction, et comme des
moyens de transaction avec les tyrans?

Je demande que les individus de la famille d'Orlans dite Egalit,
soient traduits devant le tribunal rvolutionnaire, ainsi que Sillery,
sa femme, Valence, et tous les hommes spcialement attachs  cette
maison; que ce tribunal soit galement charg d'instruire le procs de
tous les autres complices de Dumouriez. Oserai-je nommer ici des
patriotes tels que Brissot, Vergniaud, Gensonn, Guadet?--Je renouvelle
en ce moment la mme proposition que j'ai dj faite  l'gard de
Marie-Antoinette d'Autriche. Je demande que la Convention nationale
s'occupe ensuite sans relche des moyens tant de fois annoncs de
sauver la patrie, et de soulager la misre du peuple.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur les moyens  prendre
pour sauver la rpublique, prononc au Club des Jacobins le 17 avril
1793 (17 avril 1793)




Il est trs vrai que l'objet de nos ennemis extrieurs et intrieurs
est de nous amener  une transaction avec les despotes, et, pour y
parvenir, ils rpandent de fausses alarmes. Ne ngligeons aucune
nouvelle. La vrit ne saurait tre trop terrible pour nous. Ceux qui
veulent nous forcer  transiger ne connaissent ni l'esprit des
rpubliques, ni le gnie de la libert; mais nous ne pouvons compter
sur la punition de nos ennemis qu'autant que nous adopterons des
mesures sages et dcisives. . .

La conjuration de Dumouriez a fait de grands maux  la France; mais
elle n'est point arrive  son terme. Pour la premire fois nous avons
un comit patriote. Le comit de salut public n'a pas encore pris
toutes les mesures pour sauver la patrie; mais il a fait des choses
trs utiles, et il n'est question que d'veiller le patriotisme des
citoyens qui composent ce comit.

(Bruit.)

Tout ce qui ne porte pas le caractre d'emportement est cout avec
dfaveur, et cependant jamais nous n'avons eu un plus grand besoin du
sang-froid de la rflexion.

Ce comit a dj fait destituer plusieurs officiers aristocrates. Le
ministre de la guerre va bien actuellement, je ne rponds pas de
l'avenir; mais ce ministre, compos de vrais patriotes, se concerte
avec le comit de salut public et travaille avec autant de zle que de
civisme.

Notre arme s'est rallie et a remport dj quelques avantages sur les
Autrichiens, et c'est un miracle que notre arme ait survcu aux
trahisons de Dumouriez. Si cette trahison tait arrive  son terme,
nos places fortes auraient t livres  l'ennemi, et c'en tait fait
de la libert.

Pour assurer le salut de la rpublique, il faut que tous les officiers
suspects, placs par Beurnonville et ses complices, soient chasss; il
faut ensuite, pour purger l'intrieur, chasser tous les agents du
pouvoir excutif; il faut renouveler le directoire des postes; il faut
chasser Clavire, l'artisan de tous nos maux, le protecteur de
l'agiotage. Toute la France le proscrit, et le comit de salut public
ne tardera pas  le chasser.

Un flau non moins redoutable, ce sont les papiers publics soudoys par
nos ennemis trangers. Il est bien singulier qu'ils soient les
dfenseurs de Dumouriez, les interprtes de Cobourg, et qu'ils
s'unissent  nos ennemis pour garer l'opinion publique et touffer la
libert.

Une mesure rvolutionnaire et indispensable, c'est de crer des papiers
patriotes et de proscrire tous ceux que l'aristocratie enfante et
protge.

C'est sur la Convention nationale que nous devons fixer nos regards.
Dans son sein, il existe un parti qui veut la perte de la rpublique;
ce parti a t dconcert par la dcouverte de la trahison de
Dumouriez; mais il conserve encore une grande force, et il la puise
dans son systme de calomnie, et dans les journaux qui lui sont dvous
et qui corrompent l'esprit public. Je vous ai dit que les ennemis que
la rpublique a au sein de la Convention veulent favoriser la
contre-rvolution par la convocation des assembles primaires. Cette
vrit est sensible. Plusieurs dpartements sont dj, en quelque
sorte, en tat de contre-rvolution. Les choix seraient influencs par
les riches, par les gostes: le plan de nos ennemis est de ressusciter
l'aristocratie. Les assembles primaires seraient un instrument de
guerre civile: parce que le peuple est gar, il faut s'attacher 
l'instruire.

Les chefs de la faction profitent de l'indignation qu'ils allument dans
le coeur des citoyens, pour les forcer  convoquer les assembles
primaires; il faut viter ce pige. Notre objet doit tre de
dconcerter la manoeuvre de nos ennemis, qui ont voulu profiter de la
ptition pour calomnier les patriotes. Ils ont imagin des moyens pris
dans la source mme du patriotisme. On vous a parl d'un courrier
arrt  Bordeaux. J'ignore de quelles dpches tait porteur ce
courrier. Le projet de nos ennemis est de dnoncer encore une fois les
Jacobins, de remplir la rpublique de calomnies, d'horreurs et
d'intrigues, pour oprer un mouvement favorable aux armes trangres.
Je suis instruit qu'il est faux que six mille Marseillais soient en
marche pour se rendre  Paris. Si vous avez ordonn l'impression et
l'affiche de la lettre de Marseille, c'est un arrt sur lequel vous
pouvez revenir, parce qu'il pourrait fournir  nos ennemis un nouveau
prtexte de renouer leurs intrigues.

Je propose donc  la socit: 1 de rapporter l'arrt par lequel elle
a ordonn la publicit et l'affiche de la lettre de Marseille, et
d'attendre de nouveaux renseignements  ce sujet; 2 de prendre
connaissance du contenu des dpches du courrier arrt  Bordeaux




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur les moyens propres 
arrter les progrs des Vendens, prononc  la Convention nationale le
8 mai 1793 (8 mai 1793)




La ncessit de s'armer pour repousser les ennemis de la libert est
sentie par tous les citoyens. Le besoin de venger nos frres massacrs
est dans le coeur des concitoyens de cette grande cit, qui a si bien
mrit de la patrie. Une seule raison doit frapper la Convention, c'est
d'empcher que les efforts du patriotisme ne tournent au profit de la
trahison et de l'aristocratie. La guerre trangre et la guerre civile
ont t jusqu'ici des gouffres qui ont dvor les meilleurs citoyens.
Paris a fourni plus de cinquante mille hommes, soit contre les despotes
coaliss, soit contre les ennemis intrieurs. Ce n'est point assez que
nous arrtions la marche des contre-rvolutionnaires; prenons des
mesures contre les complices des rebelles et de l'ennemi extrieur, qui
cherchent  faire la contre-rvolution dans Paris. Paris est le centre
de la rvolution; Paris fut le berceau de la libert, Paris en sera le
plus ferme rempart. A ce titre, Paris mrite d'tre attaqu par tous
les ennemis; c'est contre lui que Brunswick, Cobourg et les rebelles
dirigent tous leurs efforts. S'il y a une arme de
contre-rvolutionnaires dans la Vende, il y en  une autre dans Paris;
il faut contenir l'une et l'autre, et quand nous envoyons les patriotes
de Paris  la Vende contre les rebelles, il faut que nous n'ayons rien
 craindre ici de leurs complices.

Si l'aristocratie, dans ces derniers jours, a os lever la tte; si des
citoyens que leur incivisme condamnait au silence se sont rpandus dans
les sections, que sera-ce lorsqu'il sera parti une arme de patriotes?
Il faut que les ennemis de la libert, sous quelque nom qu'ils se
prsentent, robins, nobles, financiers, banquiers ou prtres, ne
puissent lui nuire. Je demande, en consquence, que tous les gens
suspects soient gards en otage et mis en tat d'arrestation.

(Une grande partie de l'assemble et les citoyens des galeries
applaudissent. Des rumeurs s'lvent dans la partie oppose.)

Je dis que, sans cette prcaution, les efforts des patriotes
tourneraient au profit de l'aristocratie. Il ne faut pas non plus
dclarer la guerre aux autorits constitues; il faut encourager les
efforts de la commune de Paris, du maire, qui, en mettant en tat
d'arrestation les coupables, est loin encore d'avoir rempli la tche
que lui impose le salut public. Il faut que les bons citoyens veillent
sur les intrigants qui affluent dans les sections, et que nos femmes et
nos enfants respirent en scurit. Il faut que les citoyens qui vivent
de leur travail, et qui peuvent  peine pourvoir  la subsistance de
leurs familles, reoivent une indemnit le jour o ils monteront leur
garde.

Il faut veiller  ce que l'on fabrique des armes de toute espce, afin
de mettre Paris dans un tat respectable de dfense; car le but des
ennemis est de dtruire cette ville. Il faut que des forges soient
tablies dans toutes les places publiques, afin de ranimer l'nergie
des citoyens par la vue de nouveaux moyens de dfense. Voil les
mesures que je propose; je prie la Convention de les prendre en trs
grande considration.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours insurrectionnel contre les
Girondins, prononc au Club des Jacobins le 26 mai 1793 (26 mai 1793)




Que le triomphe momentan de l'aristocratie ne vous effraie pas plus
que le succs des intrigants dans quelques sections corrompues! Le
faubourg Saint-Antoine crasera la section du Mail, comme les
sans-culottes de Bordeaux craseront les aristocrates. Songez que le
peuple de Paris existe encore, que les aristocrates sont innombrables.
Vous devez vous prmunir contre les tours du brissotisme. Les
brissotins sont adroits; mais le peuple est encore plus adroit qu'eux.
Je vous dirais que le peuple doit se reposer sur sa force; mais, quand
le peuple est opprim, quand il ne lui reste plus que lui-mme,
celui-l serait un lche qui ne lui dirait pas de se lever! C'est quand
toutes les lois sont violes, c'est quand le despotisme est  son
comble, c'est quand on foule aux pieds la bonne foi et la pudeur, que
le peuple doit s'insurger! Ce moment est arriv: nos ennemis oppriment
ouvertement les patriotes; ils veulent, au nom de la loi, replonger le
peuple dans la misre et dans l'esclavage. Je ne serai jamais l'ami de
ces hommes corrompus, quelques trsors qu'ils m'offrent. J'aime mieux
mourir avec les rpublicains que de triompher avec ces sclrats.

Je ne connais pour un peuple que deux, manires d'exister: ou bien
qu'il se gouverne lui-mme, ou bien qu'il confie ce soin  des
mandataires. Nous, dputs rpublicains, nous voulons tablir le
gouvernement du peuple par ses mandataires, avec la responsabilit;
c'est  ces principes que nous rapportons nos opinions, mais le plus
souvent on ne veut pas nous entendre. Un signal rapide, donn par le
prsident, nous dpouille du droit de suffrage. Je crois que la
souverainet du peuple est viole, lorsque ses mandataires donnent 
leurs cratures les places qui appartiennent au peuple. D'aprs ces
principes, je suis douloureusement affect....

(L'orateur est interrompu par l'annonce d'une dputation Tumulte).

Je vais (s'crie Robespierre) continuer de parler, non pas pour ceux
qui m'interrompent, mais pour les rpublicains.

J'exhorte chaque citoyen  conserver le sentiment de ses droits; je
l'invite  compter sur sa force et sur celle de toute la nation;
j'invite le peuple  se mettre, dans la Convention nationale, en
insurrection contre tous les dputs corrompus. Je dclare qu'ayant
reu du peuple le droit de dfendre ses droits, je regarde comme mon
oppresseur celui qui m'interrompt ou qui me refuse la parole, et je
dclare que, moi seul, je me mets en insurrection contre le prsident
et contre tous les membres qui sigent dans la Convention. Lorsqu'on
affectera un mpris coupable pour les sans-culottes, je dclare que je
me mets en insurrection contre les dputs corrompus. J'invite tous les
dputs montagnards  se rallier et  combattre l'aristocratie, et je
dis qu'il n'y a pour eux qu'une alternative: ou de rsister de toutes
leurs forces, de tout leur pouvoir aux efforts de l'intrigue, ou de
donner leur dmission.

Il faut en mme temps que le peuple franais connaisse ses droits, car
les dputs fidles ne peuvent rien sans le peuple.

Si la trahison appelle les ennemis trangers dans le sein de la France;
si, lorsque nos canonniers tiennent dans leurs mains la foudre qui doit
exterminer les tyrans et leurs satellites, nous voyons l'ennemi
approcher de nos murs, alors je dclare que je punirai moi-mme les
tratres, et je promets de regarder tout conspirateur comme mon ennemi,
et de le traiter comme tel.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Deuxime discours contre les
Girondins, prononc  la Convention nationale le 28 mai 1793 (28 mai
1793)




Je rclame votre attention et votre indulgence, parce que je suis dans
l'impossibilit physique de dire tout ce que m'inspire ma sensibilit
pour les dangers de la patrie, indignement trahie. Pour sonder toute la
profondeur de l'abme, il suffit de parcourir cette enceinte, de se
rappeler ce qui s'est fait hier, alors on concevra qu'il est  craindre
que le triomphe de la vertu soit passager, et le triomphe du vice
ternel. J'ai promis de ne dire que deux mots. Voici mon opinion. Vous
tes menacs d'une conspiration que des hommes stupides ont pu seuls ne
pas apercevoir. Vous avez vu depuis quelques jours une ligue forcene
s'armer contre le patriotisme. Se prsentait-on  l'assemble avec les
livres de l'aristocratie, on tait accueilli, embrass. Les malheureux
patriotes paraissaient-ils  leur tour, on les crasait. On ne
respectait pas mme les biensances dont les tyrans s'environnaient. On
n'a pas rougi de nommer une commission inquisitoriale; on l'a compose
des hommes videmment connus pour les ennemis des patriotes. La
conspiration a t djoue hier; mais la perfidie a renou ses trames
cette nuit.

Voulez-vous en saisir les fils? rapprochez la conjuration de Dumouriez;
rappelez-vous qu'il mettait pour premire base de ses propositions la
perte des vrais rpublicains, la perte des patriotes, la perte de
Paris. Eh bien! tout ce que vous avez vu depuis quelques jours n'est
que la suite de cet infernal systme.

Puisqu'il ne m'est pas possible de m'tendre davantage, permettez-moi
de vous montrer la vritable cause de nos dangers. Tout ce qui se passe
n'a d'autre objet que de rtablir le despotisme. (Il lit.) "On nous
parle d'une troisime faction, d'une faction de rgicides, qui veut
crer un dictateur et tablir une rpublique. Si ce parti du rgicide
existe, s'il existe des hommes qui tendent  tablir actuellement la
rpublique sur les dbris de la constitution, le glaive de la loi doit
frapper sur eux comme sur les partisans des deux chambres et sur les
rebelles de Coblentz."

Plusieurs voix: La date!

Robespierre. Ne m'interrompez pas!

Biroteau. Tu dfendais la constitution.

Robespierre. Voulez-vous comprendre le vritable sens de cette
doctrine? Il suffit de rapprocher l'poque o le discours dont je viens
de lire un passage a t tenu. C'tait le 21 juillet,  la tribune de
l'assemble Lgislative,  l'poque o les fdrs taient rassembls 
Paris pour punir un tyran parjure et conspirateur, et demandaient 
grands cris la rpublique.

Barbaroux. A cette poque, ne faisais-tu pas le _Dfenseur de la
Constitution?_

Robespierre. Vous voyez qu'on profite de la faiblesse de mon organe
pour m'empcher de faire entendre des vrits. Vous voyez par ce
passage d'un ouvrage d'un homme dont ceux qui veulent nous subjuguer
proclament l'ardent civisme, le rpublicanisme imperturbable, et qui
cependant disait  la tribune que ceux qui pouvaient attaquer le roi
taient des ennemis de la patrie; vous voyez qu'on cherchait 
dshonorer la sainte entreprise des fdrs, en les accusant de vouloir
faire un dictateur. Vous voyez que l'orateur disait que ceux qui
concevaient ces ides rpublicaines devaient tre frapps du glaive de
la loi, comme les contre-rvolutionnaires de Coblentz et les partisans
des deux chambres. D'aprs cette doctrine, ouvertement professe par
Brissot,  cette poque critique de notre rvolution, ne vous tonnez
pas que depuis on ait poursuivi les rpublicains. Ne vous tonnez pas
si, dans le moment o je vous parle, on nomme des commissaires
perfides, on rpand des libelles pour faire gorger les rpublicains
chapps au glaive de ces ardents amis des rois; ne vous tonnez pas
qu'au moment o nos troupes prouvent quelques revers, o l'on apprend
que Valenciennes tait bloque, on ait ourdi la conspiration qui s'est
hier dvoile  nos yeux d'une manire si clatante, et que, tandis que
par de subtiles chicanes on tient la Convention dans l'inaction, vous
assuriez le triomphe des royalistes. Ils ne cessent de conspirer avec
les ennemis intrieurs et extrieurs de la rpublique. Voil la
dclaration que je voulais faire avant de voir la faction dtestable
consommer la ruine de la patrie, si toutefois la patrie pouvait prir
sous les coups des plus vils mortels.

Maintenant, je laisse ces hommes criminels finir leur odieuse carrire.
Je leur abandonne cette tribune; qu'ils viennent y distiller leurs
poisons; qu'ils viennent y secouer les brandons de la guerre civile;
qu'ils entretiennent des correspondances avec les ennemis de la patrie;
qu'ils finissent leur carrire: la nation les jugera. Que ce qu'il y a
de plus lche, de plus vil et de plus impur sur la terre triomphe et
ramne  l'esclavage une nation de vingt-cinq millions d'hommes qui
voulaient tre libres! Je regrette que la faiblesse de mes organes ne
me permette pas de dvelopper toutes leurs trames. C'est aux
rpublicains  les replonger dans l'abme de la honte.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Troisime discours contre les
Girondins, prononc  la Convention nationale le 31 mai 1793 (31 mai
1793)




Citoyens, ne perdons pas ce jour en vaines clameurs et en mesures
insignifiantes. Ce jour est peut-tre le dernier o le patriotisme
combattra la tyrannie. Que les fidles reprsentants du peuple se
runissent pour assurer son bonheur!

(Vergniaud rentre dans l'assemble. Il s'lve quelques rumeurs. )

Robespierre. Je n'occuperai point l'assemble de la fuite ou du retour
de ceux qui ont dsert ses sances.

(Vergniaud. Je demande la parole.)

Robespierre. Je vous ai dj dit que ce n'tait pas par des mesures
insignifiantes qu'on sauvait la patrie. Votre comit de salut public
vous a fait plusieurs propositions. Il en est une que j'adopte, c'est
celle de la suppression de la commission des Douze; mais croyez-vous
que cette mesure ait assez d'importance pour contenter les amis
inquiets de la patrie? Non; dj cette commission a t supprime, et
le cours des trahisons n'a pas t interrompu; car le lendemain on a
os faire rapporter ce dcret salutaire, et l'oppression a pes sur la
tte des patriotes. Supprimez donc cette commission; mais prenez des
mesures vigoureuses contre les membres qui la composent; et  cet
gard, les ptitionnaires qui viennent d'tre entendus vous ont indiqu
la marche que vous devez suivre.

Quant  la force arme qu'on propose de mettre  la disposition de
l'assemble, en rendant justice aux motifs patriotiques qui ont dict
cette mesure au comit de salut public, je dois la combattre. En effet,
qu'est-ce que la force arme qu'on veut mettre  la disposition de la
Convention? Ce sont des citoyens arms pour dfendre leur libert
contre les sclrats qui les trahissent, et il y en a dans l'assemble.
De quoi se composent les dlibrations de la Convention? N'est-ce pas
des individus dnoncs par Paris? et nous avons trop d'exemples que nos
dlibrations ont t diriges par ces mmes hommes; mais n'ai-je pas
aujourd'hui mme entendu faire la proposition de poursuivre les auteurs
de l'insurrection qui vient d'clater? Il est donc ici des hommes qui
voudraient punir cette insurrection? Ce serait donc une absurdit de
remettre entre leurs mains la force arme. Mais les mesures proposes
par le comit sont-elles les seules que vous deviez adopter? Les
ptitionnaires ne vous en ont-ils pas propos de capables de sauver la
chose publique? Les propositions que j'ai combattues peuvent-elles
empcher l'arme d'tre trahie? Non. Il faut purger l'arme; il faut....

(Vergniaud. Concluez donc.)

Robespierre. Oui, je vais conclure, et contre vous! contre vous qui,
aprs la rvolution du 10 aot, avez voulu conduire  l'chafaud ceux
qui l'ont faite! contre vous, qui n'avez cess de provoquer la
destruction de Paris! contre vous, qui avez voulu sauver le tyran!
contre vous, qui avez conspir avec Dumouriez! contre vous, qui avez
poursuivi avec acharnement les mmes patriotes dont Dumouriez demandait
la tte! contre vous, dont les vengeances criminelles ont provoqu ces
mmes cris d'indignation dont vous voulez faire un crime  ceux qui
sont vos victimes! Eh bien! ma conclusion, c'est le dcret d'accusation
contre tous les complices de Dumouriez et contre tous ceux qui ont t
dsigns par les ptitionnaires.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours au sujet d'une adresse lue
 la Convention par le citoyen Royer, cur de Chalons-sur-Sane,
prononc au Club des Jacobins le 7 aot 1793 (7 aot 1793)




Les envoys de la rpublique franaise viennent de sauver la patrie;
l'acte qu'ils viennent de faire est le garant immortel de la libert;
il est la rponse  quatre ans de calomnies, qui ont manqu de perdre
sans retour la rpublique.

C'est le quatrime dmenti qu'ils donnent aux esprances coupables des
coupables ennemis du peuple.

Le premier est lorsqu'on 89 ils se rangrent, malgr les intrigues des
ordres privilgis et la volont imprieuse d'un despote, sous
l'tendard de la libert naissante.

Le second est lorsqu'au 10 aot, malgr le soin des tratres qui
croyaient avoir sduit la majorit des sans-culottes, ils surent
djouer leurs combinaisons astucieuses, en marchant en masse pour
craser le tyran.

Le troisime est lorsqu' la voix des lgislateurs ils surent repousser
le fdralisme, que leur insinuaient adroitement les plus perfides et
les plus sclrats des hommes.

Le quatrime est en venant aujourd'hui confondre avec nous leurs voeux
pour la patrie, et ajouter leurs efforts  ceux que nous dployons sans
cesse pour le maintien de la rpublique et l'anantissement des
conspirateurs.

J'applaudis  l'adresse prsente par Royer; j'invite les envoys de la
rpublique  venir en faire hommage  la Convention, et leur promets
qu'elle en ordonnera l'insertion dans son bulletin, et l'envoi dans
tous les dpartements de la rpublique.

(Ici un envoy des dpartements demande qu'on n'accorde la parole
qu'aux envoys, et qu'on en prive les Parisiens. Aprs un long murmure,
on la rclame pour Robespierre.)

C'est avec regret que je me vois forc de prendre aujourd'hui la
parole: mon devoir tait de me taire et de laisser parler les citoyens
qui, avec moins d'habitude de le parole, ont apport ici l'intention et
les moyens de sauver la chose publique; mais j'atteste les citoyens qui
me connaissent, que la ncessit seule de vous entretenir du salut
public a pu m'y engager en cet instant.

Les ennemis du peuple n'ont jamais pris de mesure plus adroite pour
perdre la patrie, que d'attribuer aux plus chauds amis de la libert
leurs propres crimes.

Le cabinet de Saint-James, qui a des agents dans la rpublique, et
spcialement dans tous les ports de mer, a la plus grande part dans
tous ces complots.

J'annonce des nouvelles dsastreuses qui ne doivent pas effrayer les
rpublicains, parce qu'ils ne doivent s'effrayer de rien, parce qu'un
malheur de plus n'est que l'assurance ritre d'un succs plus
constant.

A Huningue, dans quelques autres villes, des magasins ont t
incendis, et l'on ignore encore, peut-tre parce qu'on veut l'ignorer,
si ce malheur .est d au hasard ou  la malveillance.

Tous les moyens ont t employs pour occasionner un mouvement, en
amenant une disette factice. Depuis une quinzaine de jours, il est
sorti de Paris, en subsistance seulement, au moins de quoi nourrir cent
mille hommes; on fomente encore des troubles, et c'est particulirement
vers trois objets que paraissent se diriger les mouvements qu'on
provoque.

Faire piller les magasins par le peuple, ou plutt par des sclrats
dguiss sous l'habit que porte le peuple, sous l'habit respectable de
la pauvret.

Le second, de porter le peuple vers les prisons, et d'y renouveler les
horreurs de septembre.

Le troisime est de se porter sur l'Arsenal, et de s'y emparer des
munitions de toute espce..

J'engage nos frres des dpartements  inviter le peuple au courage, 
la persvrance, par l'aspect du bonheur que lui procureraient son
obissance aux lois, sa confiance dans ses lgislateurs, son union et
son dvoment au maintien de la rpublique.

Ces complots auront la mme destine que tous les autres, si tous les
citoyens secondent le zle du maire et du commandant gnral de la
garde nationale parisienne, qui ont pris, dans ces circonstances,
toutes les mesures que doivent prendre deux vritables amis du peuple,
pour le mettre  l'abri de l'attaque des ennemis.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur les lenteurs perfides
et calcules du tribunal rvolutionnaire avant sa rorganisation,
prononc au Club des Jacobins le 25 aot 1793 (25 aot 1793)




Il faut faire une guerre ternelle aux agents de Pitt et de Cobourg qui
infectent nos villes et nos dpartements. Du sommet de la Montagne, je
donnerai le signal au peuple, et lui dirai: _Voil tes ennemis; frappe_.

J'ai suivi les formes avocatoires dont s'est entortill le tribunal
rvolutionnaire. Il lui faut des mois entiers pour juger un Custine,
l'assassin du peuple franais! Dans vingt-quatre heures, ses
antagonistes seraient crass, si la tyrannie pouvait renatre pour ce
temps-l seulement. La libert doit aujourd'hui user des mmes moyens;
elle tient le glaive vengeur qui doit enfin dlivrer le peuple de ses
plus acharns ennemis: ceux qui le laisseraient reposer seraient
coupables.

Il ne faut pas qu'un tribunal tabli pour faire marcher la rvolution
la fasse rtrograder par sa lenteur criminelle; il faut qu'il soit
actif autant que le crime; il faut qu'il soit toujours au niveau des
dlits. Il faut que ce tribunal soit compos de dix personnes qui
s'occupent seulement  rechercher le dlit et  appliquer la peine; il
est inutile d'accumuler des jurs et des juges, puisqu'il n'existe
qu'une seule sorte de dlit  ce tribunal, celui de haute-trahison, et
qu'il n'y a qu'une seule peine, qui est la mort; il est ridicule que
des hommes soient occups  chercher la peine qu'il faut appliquer 
tel dlit, puisqu'il n'en est qu'une, et qu'elle est applicable _ipso
facto_.

Le comit de sret gnrale a bien des torts  se reprocher; mais la
police de Paris en a de mme, et il faut la rformer comme lui. Le
comit de sret gnrale a, comme le tribunal rvolutionnaire, des
vices de forme et d'organisation. D'abord, il est trop nombreux, et
cela seul doit entraver ses oprations, outre que cela rend plus
difficile la certitude du patriotisme des membres qui le composent.

Il est un autre inconvnient qui souvent fait un grand tort  la marche
des affaires. Le comit de salut public, charg de djouer les
complots, de quelque nature qu'ils soient, fait souvent arrter telle
personne que le comit de sret gnrale, dont les fonctions sont 
peu prs les mmes, avait fait rechercher aussi; il en rsulte un
conflit de juridiction, qui devient souvent nuisible au salut de
l'Etat. Le comit de sret gnrale fait mettre en libert ou absout
celui que le comit de salut public avait incarcr et condamn, parce
que tous deux ne jugent pas sur les mmes pices, et qu'on supprime
avec l'un ce qui a servi de base aux jugements de l'autre, ce qui
laisse toujours une porte  l'intrigue.

Je me rsume: rforme du tribunal rvolutionnaire, et sa prompte
rorganisation sur de nouvelles formes; il condamnera, dans une poque
dtermine et toujours trs prochaine, les coupables ou largira les
innocents;--Cration de plusieurs comits rvolutionnaires, qui
jugeront conjointement les nombreux dlits qui se forment tous les
jours contre la libert;--Surveillance gnrale de la
police;--Renouvellement du comit de sret gnrale, et sa composition
de dix membres seulement, dont les fonctions seront dtermines;--On
tirera une ligne de dmarcation entre ses fonctions et celles du comit
de salut public.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur diverses questions
d'administration, prononc au Club des Jacobins le 4 septembre 1793 (4
septembre 1793)




(Robespierre commence par dmontrer la ncessit de renouveler
promptement l'administration des postes, puis il ajoute:)

On a voulu empcher dans la Convention la destitution de ces employs
rolandistes, et on s'est servi pour cela du prtexte qu'un homme
suspect (Duplain) se trouvait sur la liste des remplaants. Je conviens
que la conduite qu'a tenue Duplain dans l'affaire de Custine lui a fait
perdre l'estime des patriotes, et qu'ils ne le verront pas sans peine
occuper une place quelconque, que lorsqu'il aura rpar ses torts; mais
on a affect de le confondre avec Duplain, auteur de l'_Echo_. Il est,
sur la liste qu'on a prsente, des hommes srs et qui monteront cette
machine d'une manire vraiment rpublicaine. Il faut renouveler, 
quelque prix que ce soit, cette administration gangrene, et, quand il
s'y glisserait un homme faible, il n'en rsulterait pas d'aussi grands
maux que d'y laisser plus longtemps des conspirateurs et des hommes
infiniment suspects: tout dlai est donc dangereux.

(Mais c'est sur un complot d'affamer Paris et de le plonger dans le
sang, complot dont le comit de salut public a des preuves, que
Robespierre veut fixer l'attention de la socit. L'orateur dveloppe
les mesures perfides qu'emploient les ennemis du peuple pour amener la
famine, et prsente les remdes qu'on peut y apporter.)

Toulon (ajoute-t-il) est peut-tre pris; dj le bruit s'en est
rpandu. Je dois dire pourtant que la nouvelle n'est pas absolument
certaine, et qu'on peut encore lever quelques doutes  cet gard: mais
supposons qu'il le soit, assurment ce serait un grand malheur pour la
rpublique; faudrait-il en dsesprer pour cela? Nous vaincrons sans
Toulon, et nos succs ailleurs nous en sont de srs garants. Dj
Marseille est au pouvoir des patriotes; Bordeaux est venu 
rsipiscence, et Lyon va s'crouler sous les efforts des soldats
rpublicains. Les armes du Nord, du Rhin et de la Moselle sont dans
une situation brillante, et Dunkerque a jur de se dfendre jusqu' la
mort. Le peuple n'a qu'un voeu unanime, c'est de sauver la patrie.
Croyons donc que les succs de nos ennemis seront phmres, et que la
libert triomphera....

Quant aux subsistances, nous ferons des lois sages, mais en mme temps
terribles, qui, en assurant tous les moyens d'existence, dtruiront 
jamais les accapareurs, pourvoiront  tous les besoins du peuple,
prviendront tous les complots, les trames perfides ourdies par les
ennemis du peuple pour l'insurger par la faim, l'affaiblir par les
divisions, l'exterminer par la misre. Si les fermiers opulents ne
veulent tre que les sangsues du peuple, nous les livrerons au peuple
lui-mme. Si nous trouvions trop d'obstacles  faire justice des
tratres, des conspirateurs, des accapareurs, nous dirions au peuple de
s'en faire lui-mme justice. Runissons donc ce faisceau redoutable
contre lequel tous les efforts des ennemis du bien public se sont
briss jusqu' ce jour. Ne perdons pas de vue qu'ils ne dsirent autre
chose que de nous rendre suspects les uns aux autres, et
particulirement de nous faire har et mconnatre toutes les autorits
constitues. Des malveillants, des sclrats, se joignent aux groupes
qu'on voit  la porte des boulangers, et les irritent par des propos
perfides. On alarme le peuple, en lui persuadant que les subsistances
vont lui manquer. On a voulu armer le peuple contre lui-mme, le porter
sur les prisons pour y gorger les prisonniers, bien sr qu'on
trouverait moyen de faire chapper les sclrats qui y sont dtenus, et
d'y faire prir l'innocent, le patriote que l'erreur a pu y conduire.

Ces sclrats ont voulu gorger la Convention nationale, les jacobins,
les patriotes. Ils ont cherch  leur aliner le peuple, en leur
attribuant tous les maux dont ils l'ont rendu victime. On assure que
dans ce moment Pache est assig, non pas par le peuple, mais par
quelques intrigants qui l'injurient, l'insultent, le menacent....




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours en rponse  une ptition
qui demandait la permanence des sections, prononc  la Convention
nationale le 17 septembre 1793 (17 septembre 1793)




Le peuple n'a pas dict la ptition qui vient de vous tre prsente;
il avait au contraire provoqu le dcret contre lequel on rclame, et,
lorsqu'il fut rendu, il vous tmoigna sa reconnaissance par ses
nombreux applaudissements. Vous le savez, citoyens, et vous en avez
acquis la triste exprience, c'est pour anantir les droits du peuple
que quelques intrigants ont l'air de rclamer pour lui une tendue
illimite. Et, pour faire l'application de ce principe, n'est-il pas
vrai que pendant la permanence des sections, le peuple ne dlibrait
pas sur ses intrts? En effet, quels taient ceux qui pouvaient
sacrifier leur temps pour assister aux assembles: tait-ce la classe
industrieuse et estimable des artisans? tait-ce les citoyens vivant du
produit de leur travail? Non; c'tait les riches, les intrigants, les
muscadins. Le peuple drobait au plus deux jours par semaine, qu'il
aurait employ  soulager ses besoins, pour exercer son droit de
souverainet, et pour assurer sa libert; et, quand il paraissait dans
les assembles politiques, alors les muscadins taient muets et
l'aristocratie impuissante.... Je crois me connatre en morale et en
principes aussi bien que l'orateur des ptitionnaires, et j'avoue
hautement que je professe une opinion contraire  la sienne sur
l'indemnit; il n'y a que l'aristocratie qui puisse entreprendre de
faire croire au peuple qu'il est avili, parce que la patrie vient au
devant de ses besoins, et qu'elle tche de rapprocher la pauvret de
l'insolente richesse.

Pourquoi donc cet avilissement qu'on prtend jeter sur l'homme qui
reoit une indemnit de la justice nationale? Sommes-nous donc avilis,
nous, reprsentants du peuple, en recevant l'indemnit qu'il nous
accorde pour subvenir  nos besoins? Non, sans doute; je m'honore de
l'indemnit que je reois, parce qu'elle m'est ncessaire, et je
dclare que le jour o, par l'effet d'une motion aristocratique, je me
trouverais priv de cette indemnit, il ne me serait plus possible de
rester au poste o la confiance du peuple m'a appel, pour la
conservation de ses droits, et que, ds ce moment, la libert serait
perdue par l'assemble nationale.

Citoyens, rappelez-vous que le premier moyen qu'employa l'aristocratie
 l'assemble Constituante, pour la dissoudre, fut de tcher d'avilir
cette indemnit, parce qu'elle savait bien qu'un grand nombre de
membres ne pourraient supporter les dpenses qu'occasionnait leur
dplacement; mais nous, reprsentants du peuple, incorruptibles, nous
avons combattu pour conserver cette indemnit qui nous rappelait sans
cesse et nos devoirs et nos engagements. Je demande, au nom de
l'honorable indigence, de la vertu laborieuse et des droits sacrs de
l'homme, l'ordre du jour sur la ptition qui vient de vous tre
prsente, et sur laquelle peut-tre le peuple fera plus que de passer
 l'ordre du jour.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur l'opposition dont le
comit de salut public tait l'objet au sein de la Convention, prononc
 la Convention nationale le 25 septembre 1793 (25 septembre 1793)



Texte en franais moderne par Albert Laponneraye, d'aprs le rapport de
Courtois qui reproduit le manuscrit





Si ma qualit de membre du comit de salut public doit m'empcher de
m'expliquer sur ce qui s'est pass avec une indpendance entire, je
dois l'abdiquer  l'instant, et aprs m'tre spar de mes collgues,
que j'estime et que j'honore (et l'on sait que je ne suis pas prodigue
de ce sentiment), je vais dire  mon pays des vrits ncessaires. La
vrit est la seule arme qui reste entre les mains des intrpides
dfenseurs de la libert pour terrasser les perfides agents de
l'aristocratie. Celui qui cherche  avilir,  diviser,  paralyser la
Convention, est un ennemi de la patrie, soit qu'il sige dans cette
enceinte, soit qu'il y soit tranger; qu'il agisse par sottise ou par
perversit, il est du parti des tyrans qui nous font la guerre. Or, il
existe ce projet d'avilissement, il existe dans les lieux mme o le
patriotisme devrait rgner, dans des clubs qui prtendent tre plus que
patriotes. On fait la guerre  la Convention dans la personne de tous
les dfenseurs de la libert. Mais, ce qu'il y aurait de plus
dplorable, ce serait que ce lche systme et des partisans. Depuis
longtemps le comit de salut public soutient la guerre que lui font
quelques membres, plus envieux et plus prvenus que justes. Quand il
s'occupe jour et nuit des grands intrts de la patrie, on vient vous
apporter ici des dnonciations crites, prsentes avec astuce.
Serait-ce donc que les citoyens que vous avez vous aux plus pnibles
fonctions auraient perdu le titre de dfenseurs imperturbables de la
libert, parce qu'ils ont accept ce fardeau? Ceux qui les attaquent
sont-ils plus patriotes, parce qu'ils n'ont pas reu cette marque de
confiance? Prtendez-vous que ceux qui ont ici dfendu la libert et
les droits du peuple au pril de leur vie, au milieu des poignards,
doivent tre traits comme de vils protecteurs de l'aristocratie.

Nous braverons la calomnie et les intrigues. Mais la Convention est
attache au comit de salut public; votre gloire est lie au succs des
travaux de ceux que vous avez revtus de la confiance nationale.

On nous accuse de ne rien faire; mais a-t-on donc rflchi  notre
position? Onze armes  diriger le poids de l'Europe entire  porter,
partout des tratres  dmasquer, des missaires soudoys par l'or des
puissances trangres  djouer, des administrateurs infidles 
surveiller,  poursuivre; partout  aplanir des obstacles et des
entraves  l'excution des plus sages mesures; tous les tyrans 
combattre, tous les conspirateurs  intimider, eux qui se trouvent
presque tous dans une caste si puissante autrefois par ses richesses,
et encore par ses intrigues: telles sont nos fonctions. Croyez-vous que
sans unit d'action, sans secret dans les oprations, sans la certitude
de trouver un appui dans la Convention, le gouvernement puisse
triompher de tant d'obstacles et de tant d'ennemis? Non, il n'y a que
la plus extrme ignorance, ou la plus profonde perversit qui puisse
prtendre que, dans de pareilles circonstances, on ne soit pas un
ennemi de la patrie, alors qu'on se fait un jeu cruel d'avilir ceux qui
tiennent le timon des affaires, d'entraver leurs oprations, de
calomnier leur conduite. Ce n'est pas impunment que vous lasseriez la
force d'opinion ncessaire. Je n'en veux d'autre preuve que les
discussions qui viennent d'avoir lieu.

Le comit de salut public voit des trahisons au milieu d'une victoire;
il destitue un gnral encore investi de la confiance, et revtu de
l'clat d'un triomphe apparent: et on lui fait un crime de son courage
mme! Il expulse les tratres, et jette les yeux sur les officiers qui
ont montr le plus de civisme; il les choisit aprs avoir consult les
reprsentants du peuple qui avaient des connaissances particulires sur
le caractre de chacun d'eux: cette opration demandait du secret pour
avoir son plein succs; le salut de la patrie l'exigeait; on avait pris
toutes les mesures ncessaires pour que ce secret ft gard, ne ft-ce
que par rapport aux autres armes. Eh bien! au moment o nous sommes
impatients de connatre le rsultat de ces mesures, on nous dnonce 
la Convention nationale; on critique notre travail sans en connatre
les motifs. On veut que nous divulguions le secret de la rpublique,
que nous donnions aux tratres le temps de s'chapper; on cherche 
frapper de dfaveur les nouveaux choix, sans doute pour que la
confiance ne puisse se rtablir,

On dclame sans cesse contre les nobles, on dit qu'il les faut
destituer; et, par une trange contradiction, quand nous excutons
cette grande mesure de rvolution, et que mme nous y apportons tous
les mnagements possibles, on nous dnonce. Nous venons de destituer
deux nobles, savoir l'un des hommes de cette caste proscrite les plus
suspects par leurs antiques relations avec la cour, et un autre, connu
par ses liaisons et ses affinits avec les nobles trangers; l'un et
l'autre d'une aristocratie prononce: eh bien! on nous accuse de tout
dsorganiser. On nous disait qu'on ne voulait voir que de vrais
sans-culottes  la tte des armes, nous avons choisi ceux que des
exploits nouveaux  l'affaire de Bergues et de Dunkerque dsignaient 
la reconnaissance nationale, qui ont vaincu malgr Houchard, qui ont
dploy le plus grand talent; car l'attaque de Hondschoote devait faire
prir l'arme franaise; c'est principalement  Jourdan qu'est d le
succs tonnant qui a honor cette arme, qui a forc la leve du sige
de Dunkerque; c'est cet officier qui, au moment o l'arme ne
s'attendait pas  trouver 18,000 hommes bien retranchs, et o elle
tait surprise par la dcharge d'une artillerie effrayante, c'est
Jourdan qui s'lana  la tte d'un bataillon dans le camp ennemi, qui
fit passer son courage au reste de l'arme, et la prise de Hondschoote
fut l'effet de ses habiles dispositions et de l'ardeur qu'il sut
inspirer!

Le chef de l'tat-major tant justement suspect, nous l'avons remplac
par un homme dont les talents et le patriotisme ont t attests par
tous vos commissaires, un homme connu par des exploits qui l'ont
signal du temps mme o les plus odieuses trahisons sacrifiaient cette
arme. Il s'appelle Ernould, il s'est distingu dans la dernire
affaire, et a mme reu des blessures. Et l'on nous dnonce!

Nous avons fait les mmes changements dans les armes de la Moselle et
du Rhin; tous les choix ont port sur des hommes du caractre de celui
que je viens de vous dpeindre. Et l'on nous accuse encore!

S'il est quelques prsomptions morales qui puissent diriger le
gouvernement et servir de rgles aux lgislateurs, ce sont celles que
nous avons suivies dans ces oprations.

Quelle est donc la cause de ces dnonciations?

Ah! cette journe a valu  Pitt, j'ose le dire, plus de trois
victoires. A quel succs, en effet, peut-il prtendre, si ce n'est 
anantir le gouvernement national que la Convention a tabli,  nous
diviser,  nous faire dchirer de nos propres mains? et si nous passons
dans l'Europe pour des imbciles ou des tratres, croyez-vous qu'on
respectera davantage la Convention, qui nous a choisis, qu'on sera mme
dispos  respecter les autorits que vous tablirez par la suite?

Il est donc important que le gouvernement prenne de la consistance et
que vous remplaciez un comit qui vient d'tre dnonc avec succs dans
votre sein

Il ne s'agit pas ici des individus, il s'agit de la patrie et des
principes. Je le dclare, il est impossible que dans cet tat de
choses, le comit puisse sauver la chose publique; et si on me le
conteste, je rappellerai combien est perfide, combien est tendu le
systme de nous avilir et de nous dissoudre, combien les trangers et
les ennemis de l'intrieur ont d'agents pays  cet effet; je
rappellerai que la faction n'est point morte, qu'elle conspire du fond
de ses cachots, que les serpents du Marais ne sont point encore crass.

Les hommes qui dclament perptuellement, soit ici, soit ailleurs,
contre les hommes qui sont  la tte du gouvernement, ont eux-mmes
donn des preuves d'incivisme ou de bassesse. Pourquoi donc veut-on
nous avilir? quel est celui de nos actes qui nous a mrit cette
ignominie?

Je sais que nous ne pouvons nous flatter d'avoir atteint la perfection;
mais lorsqu'il faut soutenir une rpublique environne d'ennemis, armer
la raison en faveur de la libert, dtruire les prjugs, rendre nuls
les efforts particuliers contre l'intrt public; il faut alors des
forces morales et physiques que la nature a peut-tre refuses, et 
ceux qui nous dnoncent, et  ceux que nous combattons.

Le comit a des droits  la haine des rois et des fripons; si vous ne
croyez pas  son zle, aux services qu'il a rendus  la chose publique,
brisez cet instrument; mais auparavant, examinez dans quelles
circonstances vous tes. Ceux qui nous dnoncent sont dnoncs
eux-mmes au comit, d'accusateurs qu'ils sont aujourd'hui, ils vont
devenir accuss. Mais, quels sont les hommes qui s'lvent contre la
conduite du comit, et qui, dans cette sance, ont aggrav vos revers,
pour aggraver leurs dnonciations?

Le premier se dclara le partisan de Custine et de Lamarlire; il fut
le perscuteur des patriotes dans une forteresse importante, et
dernirement encore, il a os ouvrir l'avis d'abandonner un territoire
runi  la rpublique, dont les habitants, dnoncs par lui, se
dfendent aujourd'hui avec nergie contre les fanatiques et les Anglais.

Le second n'a pas encore rpar la honte dont il s'est couvert en
revenant d'une place confie  sa dfense aprs l'avoir rendue aux
Autrichiens. Sans doute, si de tels hommes parviennent  prouver que le
comit n'est pas compos de bons citoyens, la libert est perdue; car
sans doute ce ne sera pas  eux que l'opinion claire donnera sa
confiance, et remettra les rnes du gouvernement. Qu'on ne pense pas
que mon intention est de rendre ici imputation pour imputation. Je
prends l'engagement de ne jamais diviser les patriotes; mais je ne
comprends pas, parmi les patriotes, ceux qui n'en ont que le masque, et
je dvoilerai la conduite de deux ou trois tratres qui sont ici les
artisans de la discorde et de la dissension.

Je pense donc que la patrie est perdue, si le gouvernement ne jouit
d'une confiance illimite, et s'il n'est compos d'hommes qui la
mritent. Je demande que le comit de salut public soit renouvel.
(Non, non! s'crie-t-on de nouveau dans l'assemble entire.)




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours en rponse  quelques
calomnies qui avaient pour but de diviser les jacobins, prononc au
Club des Jacobins le 9 novembre 1793 (9 novembre 1793)




Je profite des claircissements qu'on vient de vous donner pour vous
soumettre des questions importantes.

Enfin, nous avons purg les armes de la rpublique des tratres qui
compromettaient le succs de ses armes.

Enfin, nous avons dcouvert un petit nombre de guerriers rpublicains,
auxquels nous avons confi le sort de l'Etat. Nous avons cru pouvoir
nous reposer sur des sans-culottes du soin d'exterminer les satellites
des tyrans.

Le but de nos ennemis a donc d tre de nous faire traiter les gnraux
rpublicains comme nous traiterions des tratres qui auraient vendu la
rpublique; de l les calomnies que vous avez vu se reproduire sur le
compte des gnraux.

Deux espces d'hommes s'attachent particulirement  servir nos ennemis
et  perdre la rpublique. Ce sont, d'une part, des patriotes faibles,
gars, qui ne sont que l'cho des fripons.

De l'autre, des missaires de nos ennemis, cachs parmi nous.Doute-t-on
qu'il n'y en ait qu'ils entretiennent, avec de grandes dpenses, pour
deviner nos secrets et rendre nul l'effet de nos plus heureuses
rsolutions.

D'abord, je vous dirai que nous sommes parvenus  runir dans l'arme
du Nord trois rpublicains, qu'il serait peut-tre fort difficile de
rencontrer ailleurs. C'est Beauregard, gnral sans-culotte, dont vous
connaissez les talents;

C'est Renoud, chef de l'tat-major, ami de Jourdan; c'est Duquesnoy,
aussi ami de Jourdan. Tous trois s'entendent parfaitement, et l'amiti
de ces trois hommes peut sauver la chose publique.

Un homme que je suppose peu instruit ou tromp est venu vous dire que
Duquesnoy, dput, et Duquesnoy, gnral, taient des ambitieux qui
voulaient perdre Jourdan. Il m'a dit,  moi, cet homme, qu'il le tenait
de Renoud lui-mme; ainsi Renoud devait regarder Duquesnoy comme un
coquin; et j'avais une lettre de Renoud, qui faisait l'loge de
Duquesnoy, en rendant hommage  ses talents.

Je l'observe ici, l'homme qui me parlait, frapp de ce raisonnement, se
hta de me quitter et vint vous dbiter les mmes mensonges.

On a reproch  Duquesnoy d'tre dur; d'abord ce n'est pas avec les
soldats, mais au contraire avec les gnraux; reproche bien rare. Je
n'ai vu dans sa conduite qu'un patriotisme ardent qui a pu quelquefois
le pousser un peu loin.

Je lui ai dit  lui-mme qu'il ne fallait pas dgoter les gnraux
quand ils taient bons, mais cela ne lui est jamais arriv.

On lui a reproch d'avoir promu son frre au grade de gnral. Il s'est
lav de ce reproche par ce qu'il nous a dit; il aurait pu y ajouter
encore que Duquesnoy lui-mme refusa le grade qui lui tait offert;

Que le ministre de la guerre crivit au dput: "Vous ne connaissez pas
assez votre frre; il a plus de talent que vous ne lui en supposez."

Si un dput avait un frre qui pt sauver la patrie, pourquoi ne
voudrait-on pas qu'il pt le proposer?

Il fallait, au contraire, qu'il le nommt devant le peuple, comme
l'homme dont il pouvait attendre des services minents, qu'il ft tout
pour lui obtenir le poste o il tait ncessaire.

Je n'ai rien vu de plus admirable dans toute la rvolution que cet
amour qui unit deux frres  la tte d'une arme; dont l'un la guide
aux combats par le chemin de la victoire, et l'autre combattant dans le
rang, fait passer dans l'me des soldats son amour, son enthousiasme,
son dvoment pour la patrie.

La plus grande vrit qu'on puisse vous dire  cette tribune, c'est que
l'on cherche  vous perdre par vous-mmes.

C'tait le but et le moyen des fdralistes, des aristocrates, des
puissances trangres..... Divisez les Jacobins, disaient-ils, en
suscitant au milieu d'eux des hommes qui les garent et rpandent le
soupon sur le plus ferme appui de la rvolution.

Je voudrais les voir, ces hommes qui nous calomnient et se prtendent
plus patriotes que nous. Ils veulent nos places... Eh bien! qu'ils les
prennent...

Je voudrais les voir, sondant nuit et jour les plaies de l'Etat, sans
cesse occups du peuple, consacrant leur existence entire  son salut.
Veut-on seulement dtruire la libert, en calomniant ses dfenseurs?
Qu'on ne s'imagine plus y russir, ce n'est pas seulement le
patriotisme, cet amour inn de la libert, l'enthousiasme qui nous
soutient; c'est la raison qui doit terniser la rpublique: c'est par
son empire que le peuple doit rgner, son rgne est donc imprissable.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours dans lequel il attaque le
philosophisme et rpond aux dclamations des athes par une profession
de foi, prononc au Club des Jacobins le 1er frimaire an II de la
rpublique franaise (21 novembre 1793)




J'avais cru que le propinant traiterait l'objet important soumis par
Hbert  l'attention de l'assemble; il ne l'a pas mme abord, et il
nous reste  chercher les vritables causes des maux qui affligent
encore notre patrie.

Est-il vrai que nos plus dangereux ennemis soient les restes impurs de
la race de nos tyrans, les odieux captifs dont les noms servent encore
de prtexte  la politique criminelle de quelques rebelles, et surtout
des puissances trangres? Je vote en mon coeur pour que la race des
tyrans disparaisse de la terre; mais puis-je m'aveugler sur la
situation de mon pays, au point de croire que cet vnement suffirait
pour teindre le foyer des conspirations qui nous dchirent? A qui
persuadera-t-on que la punition de la mprisable soeur de Capet en
imposerait plus  nos ennemis que celle de Capet lui-mme et de sa
criminelle compagne?

Est-il vrai encore que la principale cause de nos maux soit le
fanatisme? Le fanatisme! il expire; je pourrais mme dire qu'il est
mort. En dirigeant depuis quelques jours toute notre attention contre
lui, ne la dtourne-t-on pas de nos vritables dangers?

Vous craignez, dites-vous, les prtres! les prtres craignent bien
davantage les progrs de la lumire. Vous avez peur des prtres! et ils
s'empressent d'abdiquer leurs titres, pour les changer contre ceux de
municipaux, d'administrateurs, et mme de prsidents de socits
populaires. Croyez seulement  leur amour pour la patrie, sur la foi de
leur abjuration subite, et ils seront trs contents de vous.... Vous ne
le serez peut-tre pas galement d'eux. Avez-vous peur de ces vques
qui nagure taient trs attachs  leur bnfice constitutionnel, qui
leur rapportait soixante-dix mille livres de rentes, et qui en ont fait
le sacrifice ds qu'il a t rduit  six mille livres; de ces vques
qui, aujourd'hui, en sollicitent et en ont peut-tre obtenu
l'indemnit? Oui, craignez, non pas leur fanatisme, mais leur ambition;
non pas l'habit qu'ils portaient, mais la peau nouvelle dont ils se
sont revtus. Au reste, ceci ne s'applique point  tous les prtres; je
respecte les exceptions, mais je m'obstine  croire qu'elles sont rares.

Non, ce n'est point le fanatisme qui doit tre aujourd'hui le principal
objet de nos inquitudes. Cinq ans d'une rvolution qui a frapp sur
les prtres dposent de son impuissance; la Vende mme, son dernier
asile, ne prouve point du tout son pouvoir. C'est la politique, c'est
l'ambition, ce sont les trahisons de ceux qui gouvernaient jadis qui
ont cr la Vende; c'taient des hommes sans honneur, comme sans
religion, qui tranaient des brigands trangers ou franais au pillage,
et non au pied des autels. Encore, la force de la rpublique et le zle
du gouvernement actuel les ont-ils frapps  mort, malgr tant
d'obstacles et de crimes; car ils ont perdu leur place d'armes, leurs
magasins, la plus grande partie de leur force; il ne leur reste qu'une
horde fugitive, dont l'existence ne pourrait tre prolonge que par la
malveillance et par l'ineptie. Je ne vois plus qu'un seul moyen de
rveiller parmi nous le fanatisme, c'est d'affecter de croire  sa
puissance. Le fanatisme est un animal froce et capricieux; il fuyait
devant la raison: poursuivez-le avec de grands cris, il retournera sur
ses pas.

Et quels autres effets peut produire cette chaleur extraordinaire et
subite, ce zle exagr et fastueux avec lequel on semble lui faire la
guerre depuis quelque temps. Je l'ai dit  la Convention, et je le
rpte ici, il est une infinit de choses que le bon esprit du peuple a
tournes au profit de la libert, et que nos ennemis n'avaient
imagines que pour la perdre.

Que des citoyens anims par un zle pur viennent dposer sur l'autel de
la patrie les monuments inutiles et pompeux de la superstition, pour
les faire servir  son triomphe, la patrie et la raison sourient  ces
offrandes. Que d'autres renoncent  telles ou telles crmonies, et
adoptent sur toutes ces choses l'opinion qui leur parat la plus
conforme  la vrit, la raison et la philosophie peuvent applaudir 
leur conduite; mais de quel droit l'aristocratie et l'hypocrisie
viendraient-elles ici mler leur influence  celle du civisme et de la
vertu? De quel droit des hommes inconnus jusqu'ici dans la carrire de
la rvolution viendraient-ils chercher au milieu de tous ces vnements
les moyens d'usurper une fausse popularit, d'entraner les patriotes
mme  de fausses mesures, et de jeter parmi nous le trouble et la
discorde? De quel droit viendraient-ils troubler la libert des cultes,
au nom de la libert, et attaquer le fanatisme par un fanatisme
nouveau? De quel droit feraient-ils dgnrer les hommages solennels
rendus  la vrit pure, en des farces ternelles et ridicules?
Pourquoi leur permettrait-on de se jouer ainsi de la dignit du peuple,
et d'attacher les grelots de la folie au sceptre mme de la philosophie?

On a suppos qu'en accueillant des offrandes civiques, la Convention
avait proscrit le culte catholique.

Non, la Convention n'a point fait cette dmarche tmraire: la
Convention ne la fera jamais. Son intention est de maintenir la libert
des cuites, qu'elle a proclame, et de rprimer en mme temps tous ceux
qui en abuseraient pour troubler l'ordre public; elle ne permettra pas
qu'on perscute les ministres paisibles du culte, et elle les punira
avec svrit toutes les fois qu'ils oseront se prvaloir de leurs
fonctions pour tromper les citoyens et pour armer les prjugs ou le
royalisme contre la rpublique. On a dnonc des prtres pour avoir dit
la messe: ils la diront plus longtemps, si on les empche de la dire.
Celui qui veut les empcher est plus fanatique que celui qui dit la
messe.

Il est des hommes qui veulent aller plus loin; qui, sous le prtexte de
dtruire la superstition, veulent faire une sorte de religion de
l'athisme lui-mme. Tout philosophe, tout individu peut adopter
l-dessus l'opinion qu'il lui plaira. Quiconque voudrait lui en faire
un crime est un insens; mais l'homme public, mais le lgislateur
serait cent fois plus insens qui adopterait un pareil systme. La
Convention nationale l'abhorre. La Convention n'est point un faiseur de
livres, un auteur de systmes mtaphysiques, c'est un corps politique
et populaire, charg de faire respecter, non seulement les droits, mais
le caractre du peuple franais. Ce n'est point en vain qu'elle a
proclam la dclaration des droits de l'homme en prsence de l'Etre
suprme!"

On dira peut-tre que je suis un esprit troit, un homme  prjugs;
que sais-je, un fanatique.

J'ai dj dit que je ne parlais, ni comme un individu, ni comme un
philosophe systmatique, mais comme un reprsentant du peuple.
L'athisme est aristocratique; l'ide d'un grand tre, qui veille sur
l'innocence opprime, et .qui punit le crime triomphant, est toute
populaire. Le peuple, les malheureux m'applaudissent; si je trouvais
des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les coupables. J'ai
t, ds le collge, un assez mauvais catholique; je n'ai jamais t ni
un ami froid, ni un dfenseur infidle de l'humanit. Je n'en suis que
plus attach aux ides morales et politiques que je viens de vous
exposer: "Si Dieu n'existait pas, il faudrait |'inventer."

Je parle dans une tribune o! impudent Guadet osa me faire un crime
d'avoir prononc le mot de _providence_. Et dans quel temps! lorsque le
coeur ulcr de tous les crimes dont nous tions les tmoins et les
victimes; lorsque versant des larmes amres et impuissantes sur la
misre du peuple ternellement trahi, ternellement opprim, je
cherchais  m'lever au dessus de la tourbe impure des conspirateurs
dont j'tais environn, en invoquant contre eux la vengeance cleste,
au dfaut de la foudre populaire. Ce sentiment est grav dans tous les
coeurs sensibles et purs; il anime dans tous les temps les plus
magnanimes dfenseurs de la libert. Aussi longtemps qu'il existera des
tyrans, il sera une consolation douce au coeur des opprims; et si
jamais la tyrannie pouvait renatre parmi nous, quelle est l'me
nergique et vertueuse qui n'appellerait point en secret, de son
triomphe sacrilge,  cette ternelle justice, qui semble avoir crit
dans tous les coeurs l'arrt de mort de tous les tyrans. Il me semble
du moins que le dernier martyr de la libert exhalerait son me avec un
sentiment plus doux, en se reposant sur cette ide consolatrice. Ce
sentiment est celui de l'Europe et de l'univers, c'est celui du peuple
franais. Ce peuple n'est attach ni aux prtres, ni  la superstition,
ni aux crmonies religieuses; il ne l'est qu'au culte en lui-mme,
c'est--dire  l'ide d'une puissance incomprhensible, l'effroi du
crime et le soutien de la vertu,  qui il se plat  rendre des
hommages qui sont autant d'anathmes contre l'injustice et contre le
crime triomphant.

Si le philosophe peut attacher sa moralit  d'autres bases,
gardons-nous nanmoins de blesser cet instinct sacr et ce sentiment
universel des peuples. Quel est le gnie qui puisse en un instant
remplacer, par ses inventions, cette grande ide protectrice de l'ordre
social et de toutes les vertus prives?

Ne voyez-vous pas le pige que nous tendent les ennemis de la
rpublique et les lches missaires des tyrans trangers? En prsentant
comme l'opinion gnrale les travers de quelques individus, et leur
propre extravagance, ils voudraient nous rendre odieux  tous les
peuples, pour affermir les trnes chancelants des sclrats qui les
oppriment. Quel est le temps qu'ils ont choisi pour ces machinations?
Celui o les armes combines ont t vaincues ou repousses par le
gnie rpublicain; celui o ils veulent touffer les murmures des
peuples fatigus ou indigns de leur tyrannie; celui o ils pressent
les nations neutres et allies de la France de se dclarer contre nous.
Les lches ne veulent que raliser toutes les calomnies grossires dont
l'Europe entire reconnaissait l'impudence, et repousser de vous, par
les prjugs ou par les opinions religieuses, ceux que la morale et
l'intrt commun attiraient vers la cause sublime et sainte que nous
dfendons.

Je le rpte: nous n'avons plus d'autre fanatisme  craindre que celui
des hommes immoraux, soudoys par les cours trangres pour rveiller
le fanatisme, et pour donner  notre rvolution le vernis de
l'immoralit, qui est le caractre de nos lches et froces ennemis.

J'ai parl des cours trangres. Oui, voil les vritables auteurs de
nos maux et de nos discordes intestines.

Leur but est d'avilir, s'il tait possible, la nation franaise, de
dshonorer les reprsentants qu'elfe a choisis, et de persuader aux
peuples que les fondateurs de la rpublique n'ont rien qui les
distingue des valets de la tyrannie.

Ils ont deux espces d'armes; l'une, sur nos frontires, impuissantes,
plus prs de sa ruine,  mesure que le gouvernement rpublicain prendra
de la vigueur, et que la trahison cesse de rendre inutiles les efforts
hroques des soldats de la patrie; l'autre, plus dangereuse, est au
milieu de nous: c'est une arme d'espions, de fripons stipendis, qui
s'introduisent partout, mme au sein des socits populaires. Depuis
que les chefs d'une faction excrable, le plus ferme appui des trnes
trangers, ont pri; depuis que la journe du 31 mai a rgnr la
Convention nationale qu'ils voulaient anantir, ils redoublent
d'activit, pour sduire, pour calomnier, pour diviser tous les
dfenseurs de la rpublique, pour avilir et pour dissoudre la
Convention nationale.

Bientt cet odieux mystre sera entirement dvoil. Je me bornerai
dans ce moment  vous offrir quelques traits de lumire, qui sortent de
1a discussion mme qui vous occupait.

Hbert vous a rvl deux ou trois mensonges impudents dicts par la
faction dont je parle.

Un homme, vous a-t-il dit, un homme trs connu, a voulu lui persuader
qu'aprs l'arrestation de la Montansier, je devais dnoncer cette
mesure, dnoncer  cette occasion Pache, Hbert et toute la Commune. Je
devais apparemment prendre un vif intrt  cette hrone de la
rpublique, moi qui ai provoqu l'arrestation de tout le Thtre
Franais, sans respect pour les augustes princesses qui en faisaient
l'ornement; moi qui n'ai vu dans tant de solliciteuses enchanteresses,
que les amantes de l'aristocratie, et _les comdiennes ordinaires du
roi_. Je devais dnoncer Pache, moi qui l'ai dfendu dans un temps o
une portion du peuple, trompe par les ennemis de notre libert, vint
lui imputer  la barre de la Convention la disette qui tait leur
ouvrage; moi qui, alors, prsident de la Convention, opposais l'loge
de sa vertu pure et modeste, qui m'est connue,  un orage passager
excit par la malveillance! Peut-tre ai-je montr alors une fermet
que n'auraient point eue ceux qui, lches calomniateurs du peuple
opprim n'auraient jamais os dire la vrit au peuple triomphant; je
me confiais alors, et je me confie encore dans ce moment au caractre
du peuple, qui, tranger  tous les excs, est toujours du parti de la
morale, de la justice et de la raison.

Enfin j'aurais dnonc en faveur de la Montansier, la municipalit et
les braves dfenseurs de la libert, moi qui, dfenseur de tous les
patriotes, et martyr de la mme cause, ai toujours eu pour principe
qu'il fallait autant d'indulgence pour les erreurs mmes du
patriotisme, que de svrit pour les crimes de l'aristocratie, et pour
les perfidies des fripons accrdits.

Hbert vous a dit encore que je l'avais accus d'tre pay par Pitt et
par Cobourg. Dans la dernire sance, vous m'avez entendu, vous avez vu
que je n'ai attribu qu' une erreur patriotique des inculpations qui
pouvaient perdre cinq ou six dfenseurs de la libert, et que j'en ai
trouv la source dans le plan de calomnie invent par les ennemis de la
rpublique. Vous pouvez apprcier ce nouveau trait d'impudence qui
tendait  diviser les patriotes; je le dnonce avec Hbert, et comme il
est man d'un prtendu patriote membre de cette socit qu'Hbert nous
nommera, j'en conclus qu'il faut soulever le masque du patriotisme qui
cache certains visages, et purger cette socit des tratres qu'elle
renferme dans son sein.

.le vous ai promis de vous indiquer quelques-uns des agents soudoys
par les tyrans pour nous diviser, pour dshonorer la cause du peuple
franais, en avilissant la reprsentation nationale. Je citerai d'abord
un homme qu'Hbert a nomm comme l'auteur de la premire des deux
calomnies. Quel est cet homme? Est-ce un aristocrate? Il n'a port ce
titre que jusqu'au trois quarts  peu prs du chemin de la rvolution.

Depuis cette poque, c'est un patriote, c'est un Jacobin trs ardent.
Il est membre de vos comits, il les dirige. Un jour il sortit tout 
coup de son obscurit. Lebrun l'avait envoy en qualit de commissaire
dans la Belgique au temps des trahisons de Dumouriez. Dumouriez avait
dj menac la Convention par ses manifestes sditieux; la Convention
avait dj fulmin contre ce tratre. Dubuisson (c'est son nom) parut
tout  coup  cette tribune, le coeur comme oppress des grands secrets
qu'il avait  nous rvler, avec l'air d'un homme accabl du poids des
destines de la France qu'il portait. Il vous dcouvrit la trahison de
Dumouriez, qui tait dcouverte;  la place des pices authentiques qui
la constataient, il vous substitua une prtendue conservation de lui et
de ses deux compagnons avec Dumouriez, bien louche, bien bizarre, et o
les intrts de J.-P. Brissot taient mnags. Il vous annona en mme
temps que s'il n'tait pas assassin dans la nuit, il ferait le
lendemain son rapport  la Convention nationale, et que la patrie
serait sauve. Il ne fut point assassin; il parla  la Convention, o
il se fit escorter par des dputs de la socit des Jacobins; il
obtint les honneurs de la mention honorable et de l'impression, vots
par la faction girondine et par le ct droit, avec un empressement qui
dut beaucoup difier les patriotes.

Mais il est un autre personnage, plus important encore, et le vritable
chef de la clique, le compagnon de Dubuisson dans la fameuse mission
dont je viens de parler.

Que la rpublique est heureuse! Si elle a t trahie par une multitude
d'enfants ingrats, elle est servie avec un dsintressement admirable
par des seigneurs trangers, et mme par les fils des princes
allemands. De ce nombre est le fils du principal ministre de la maison
d'Autriche, du fameux prince de Kaunitz. Il se nomme Proli. Vous savez
que renonant  son pre,  sa patrie, il s'est dvou tout entier  la
cause de l'humanit. Il prtend diriger les Jacobins, dont il n'a pas
voulu tre membre par discrtion. Il tient chez lui des directoires
secrets, o l'on rgle les affaires de la socit, o on lit la
correspondance, o on prpare les motions, les dnonciations; o l'on
organise un systme patriotique de contre-rvolution qui n'a pu tre
djou que par le gnie de la libert, qui claire la majorit de vos
membres, et la masse du peuple qui vous entend. Le mme seigneur a
fond une cinquantaine de clubs populaires pour tout bouleverser et
pour perdre les Jacobins. Il s'occupe aussi des sections, et surtout
des femmes rvolutionnaires, dont il fait nommer les prsidentes. C'est
le sylphe invisible qui les inspire; il a sous ses ordres plusieurs
autres sylphes visibles qui appellent le mpris public et le carnage
sur la Convention nationale, depuis la journe du 3l mai. Proli est
connu, et cependant Proli est libre: il est imprenable comme ses
principaux complices, qui sont des aristocrates dguiss sous le masque
du sans-culotisme, et surtout des banquiers prussiens, anglais,
autrichiens, et mme franais.

Souffrirons-nous que le plus vils sclrats de l'Europe dtruisent
impunment sous nos yeux les fruits de nos glorieux et pnibles
travaux? Ferons-nous alliance avec les complices, avec les valets de
ces mmes tyrans, dont les satellites gorgent sans piti nos femmes,
nos enfants, nos frres, nos reprsentants? Je demande que cette
socit se purge enfin de cette horde criminelle; je demande que
Dubuisson soit chass de cette socit, ainsi que deux autres
intrigants dont un vit avec Proli, sous le mme toit, et qui tous sont
connus de vous comme ses affilis; je parle de Desfieux et de Pereyra.

Je demande qu'il soit fait un scrutin puratoire  la tribune, pour
reconnatre et chasser tout les agents des puissances trangres, qui,
sous leurs auspices, se seraient introduits dans cette socit.

Je demande qu'on renouvelle de la mme manire les comits de la
socit qui renferment sans doute d'excellents patriotes, mais o ils
ont, sans doute aussi gliss plusieurs de leurs affids.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur les partis qui agitent
la France, prononc au Club des Jacobins le 8 frimaire an II de la
rpublique franaise (28 novembre 1793)




Je demande la parole, non pour faire un discours, mais pour faire
connatre des faits propres  rpandre un grand jour sur les
machinations des ennemis de la libert. Je vais commencer par lire une
lettre saisie sur un migr, qu'a fait passer au comit du salut public
le gnral Pichegru, et que le comit m'a autoris  vous communiquer.
Elle est adresse  madame Larive,  Fribourg. Elle est remplie
d'critures diffrentes, dont une compose par des moyens chimiques. La
voici.



Lyon, le 26 mai.

"La faction maratiste est tombe dans le plus grand discrdit, le parti
contraire russit dans presque toute la France, et ce parti est _le
rpublicanisme voil dont se sont couverts tous les honntes gens_. Une
chose qui a t ncessaire pour faire tomber le parti de Marat, qui
n'avait pas moins que le projet de faire gorger tous les honntes
gens, 'a t de se dire vraiment rpublicain; et ce qui me parat
encore plus fcheux, c'est qu'il a fallu dire hautement que cette
faction abominable de Jacobins s'entendait avec les puissances
trangres et les migrs, chose que je n'ai jamais sue. On assure que
des lettres prouvent videmment cette connivence. Je crois que ceci
peut tre trs dfavorable aux migrs; car le peuple est toujours
avide de nouvelles choses. Et aujourd'hui qu'on lui fait ouvrir les
yeux sur ses vritables intrts, tous ceux qui pensent comme moi
voient avec peine qu'il faut se servir de ce prtexte pour mriter sa
confiance. Nous croyons donc qu'il serait trs  propos que tous les
migrs fissent une adresse aux Franais, pour leur annoncer que jamais
leurs sentiments n'ont t ceux d'une faction abominable et
dsorganisatrice; que jamais les chevaliers franais n'ont pris part 
toutes les horreurs qui, depuis si longtemps, ravagent nos misrables
contres. Un expos court de leurs sentiments, et surtout de leur amour
pour le peuple serait, je crois, absolument ncessaire dans la
circonstance o nous nous trouvons."

Vous voyez ici tout le plan des conspirations: l'aristocratie, dirige
par la faction brissotine, avait donn au parti rpublicain le nom de
maratiste. Pour le combattre, on avait pris le parti de se dire
rpublicain, et mme de publier que les Jacobins taient coaliss avec
les puissances trangres et avec les migrs; mais l'aristocrate qui
dveloppe ce systme  son ami ne lui dissimule pas qu'il est triste
que les _honntes gens_ soient obligs de prendre ce parti; car il
craint qu' force de parler rpublique, on ne finisse par fortifier
l'attachement du peuple  la libert.

Un autre fait pourra jeter quelque lumire sur les manoeuvres
actuelles. On vous a dit que le systme des agents de nos ennemis tait
de calomnier et de perdre les plus zls dfenseurs de la libert, pour
amener la dissolution de la Convention nationale. Vous allez voir quels
sont les moyens qu'ils emploient pour parvenir  ce but.

Voici une lettre adresse  _M. Brissot, dans sa maison, rue Grtry_;
elle n'a t mise  la poste que pour qu'elle y ft arrte.



De Londres, le 9 novembre 1793.

"Cher ami et frre, j'adresse  votre maison, pour que ma lettre ne
soit pas intercepte, parce que j'espre que vous y avez des gens de
confiance qui vous la feront tenir. Je vous apprendrai que je suis
arriv d'hier dans cette ville: que ma tourne d'Irlande et d'Ecosse a
t des plus heureuses, pour moi personnellement, bien au dessus de mes
esprances. Je n'ai t troubl dans ma course que par la nouvelle de
votre arrestation: je me suis flatt qu'elle tait sans fondement; il
m'a sembl qu'il tait impossible que vos amis vous abandonnassent, vu
que vous tiez un des meilleurs amis de la patrie; que les bruits qui
couraient taient pour amuser les aristocrates; mais quelle a t ma
surprise et mon chagrin , quand nos amis m'ont confirm que cette
malheureuse nouvelle n'tait que trop vraie ? Hlas! c'est donc le prix
de votre zle, non seulement  les servir, mais encore  leur donner
les moyens de saisir l'occasion que les circonstances leur procuraient
de faire leur fortune et celle de la mettre  couvert. Nos amis et moi
sommes confondus et outrs de l'ingratitude des hommes; j'en avais
quelque exprience, mais jamais je n'aurais imagin qu'elle pourrait
tre pousse ace point, mais au moins, cher ami, si c'est une
consolation pour les malheureux d'esprer d'tre vengs, vous pouvez en
jouir d'avance; car, s'ils vous abandonnent rellement, leur triomphe
passera comme une fume, mme leur fortune, except ce qu'ils ont dans
les banques.

"Je vous prviens que je viens d'expdier  nos correspondants
d'Amsterdam, de Gnes et de Genve, enfin  tous nos associs, de se
tenir prts d'un commun accord; et que s'il vous arrive la moindre
chose, qu'il ne soit plus question de leurs dix-sept millions. Tous nos
amis ici sont trs dcids  cela, ainsi que la convenance pour le bien
des migrants rompue; prvenez-en, s'il en est encore temps, comme je
l'espre, Danton, Robespierre et Lecointre; j'espre que tout sentiment
n'est pas encore teint en eus, et surtout leur position tant la plus
considrable, a sera sur eux que nous tomberons les premiers. Pour
Ption, il n'est plus  craindre, vous tes dj veng de lui-mme pour
sa fortune; les agents de l'galit s'en sont empar. Pour Bazire,
Legendre, Buzot et Collot-d'Herbois, qu'ils tremblent de pousser trop
loin leurs criaillements, nous les tenons: ainsi, qu'ils vous mnagent,
s'ils ne veulent point se perdre.

"Pour votre fortune, cher infortun ami, tel malheur qu'il vous arrive,
elle est  l'abri, soyez tranquille; mme proposez-la  vos ennemis,
vous pouvez leur promettre en foi d'honnte homme, et la leur donner eu
sret, je m'en rends garant; si cela peut les engager  vous servir,
faites-le-moi savoir au plus vite, alors j'enverrai tout de suite un
exprs  Gnes, et vous pouvez prendre sur M. K. F. tout ce qui vous
sera ncessaire pour leur prouver que vous tes de bonne foi; prenez
tout de suite cinquante ou soixante mille livres. Ne soyez pas inquiet,
je vous en prie, sur l'avenir; que a ne vous occupe en rien: pensez 
gagner vos ennemis, persuadez-vous que vous avez de bons amis ici, et
surtout moi; que je me trouve bien malheureux d'avoir dout jusqu'
prsent de la vrit, je crains d'tre en partie la cause de votre
malheur. Si ma lettre, qui est mon seul espoir, arrive trop tard, je ne
m'en consolerai jamais. Adieu, trop infortun ami, de grce
rpondez-moi tout de suite pour dissiper mes craintes qui sont
extrmes, ou faites-le-moi faire si vous tes priv de cette libert.
Adieu; au moins ne doutez pas un moment de l'amiti lit ph Sincre de
votre ami pour la vie.

A. C. D.

"_P S_. Nos amis me chargent de vous assurer que vos malheurs
resserrent encore, s'il est possible, l'amiti qu'ils vous ont toujours
voue. M. L. crira demain  M.K.F. Adieu."



Je ne ferai point de commentaire sur cette lettre; je vais vous en
communiquer une autre qui n'est ni moins curieuse, ni moins
instructive. Celle-ci m'est adresse; je l'ai reue hier par la poste.
Le cachet porte l'empreinte d'un gros vque; sur l'enveloppe est crit
au crayon, Soleure.--Plus bas,  la main: _Trs presse_. De l'autre
ct: _On prie les personnes par les mains desquelles passera cette
lettre de ne pas l'ouvrir_. Cette lettre ne fut pas ouverte,
quoiqu'elle dt l'tre comme on voit; elle me fut remise, et voici ce
qu'on y lit:

_Ce 16 novembre_. "Je connais trop bien, citoyen, ta faon de penser
aristocrate, pour que je te puisse laisser dans l'incertitude sur
l'tat de nos affaires, et cela est d'autant plus important, que la
place que tu occupes est plus minente. Je sais que tu veux la
rpublique, mais tu veux aussi les nobles et les prtres, selon que tu
l'as mainte et mainte fois dclar  Paris lorsque j'y sjournais. Je
te parle  coeur ouvert, parce que je sais que, persuad de ton
civisme, on ne te fera pas de mal. Les patriotes, ces f..... sacrs
coquins, pour me servir de tes expressions, sont battus de toutes
parts. J'espre que bientt le temps viendra de te manifester. Il est
trs adroit  toi d'avoir fait mourir le duc d'Orlans, ce vilain, et
en mme temps de t'tre empar de l'autorit, afin de pouvoir la
remettre entre les mains des princes, qui, comme je l'espre, ainsi que
toi, ne tarderont pas  venir. Tu me mandes, dans ta dernire lettre,
que tu es dans une situation affreuse; je me le persuade facilement,
tant oblig d'approuver toutes les horreurs qui se commettent sous tes
yeux. J'ai crit au comte d'Artois pour ce que tu sais bien: il m'a dit
que tu devais te tenir tranquille jusqu' ce que le prince de Cobourg
soit proche de Paris. Il accepte la proposition de livrer Paris  ce
gnral autrichien; j'ai fort bien fait tes affaires auprs de lui.
Adieu, cher citoyen; je t'aime et t'embrasse de tout mon coeur, et suis
 la vie ton ami."

Et sur un chiffon inclus dans la lettre est crit, par _P.S_.: "Comme
ma lettre est dj cachete, je veux l'ouvrir pour te dire que, depuis
ma dernire lettre, je n'ai pas chang de demeure; je suis toujours o
tu sais bien, chez le citoyen N. Il n'est pas tonnant que tu aies t
afflig de la mort de la reine, c'est un vnement fait pour cela, et
tous les gens de bien en sont l. Fais graver le cachet dont je me suis
servi pour cacheter ma lettre; c'est Pie VI, il est trs ressemblant.
Tout le monde que tu m'as charg de saluer te fait bien des
remercments et te salue bien."

Ces coups sont dirigs par les agents des cours trangres, qui ont
jur la perte des vrais patriotes, comme le seul moyen de faire
triompher la cause des tyrans. Je ne craindrai pas de dire que cette
lettre a t faite  Paris, malgr les apparences contraires.

Voyez quels rapports on peut saisir: comme ceci s'adapte aux dernires
rflexions que je fis  cette tribune. Parce que je me suis oppos au
torrent des extravagances contre-rvolutionnaires imagines par nos
ennemis pour rveiller le fanatisme, on a prtendu pouvoir en conclure
que j'tayais les prtres, que je soutenais le fanatisme, et la lettre
que je viens de vous lire porte principalement sur cette ide. S'il
n'tait question que de conjectures. je croirais pouvoir affirmer que
j'ai reconnu la main qui a compos ce tissu d'horreurs. Elles sont
vraisemblablement l'ouvrage de ce vil Proli et de ses complices, de ce
criminel tranger qui prtend diriger les Jacobins pour les
compromettre.

Rflchissez avec quelle perfidie on attaque chaque jour les membres de
la Convention nationale en dtail, surtout ceux qui jouissent d'une
longue rputation de civisme et d'nergie; voyez comme on commence 
rpandre sur la Montagne tout entire les plus sombres nuages; voyez
comme on cherche  dcrditer le comit de salut public, trop redout
des ennemis de la France pour n'tre pas le principal objet des
attaques de leurs lches missaires.

Une longue diatribe crite par un Gascon, et venue dit-on de Bayonne,
vient d'tre lue  cette tribune; croyez-vous que ce soit l'homme qui a
t faible jadis qu'on poursuit aujourd'hui; non, c'est l'homme qui,
dtromp sur le compte de quelques hypocrites dangereux, leur a port
des coups mortels, et sert trs utilement la rpublique; ce n'est point
l'individu qu'on attaque: c'est le reprsentant du peuple, membre du
comit de salut public, et tout ce qu'on veut en conclure, c'est ce que
dit formellement l'auteur mme de la lettre, "Que le peuple doit se
dfier des hommes habiles qui composent le comit de salut public."

Au reste, je vous l'ai dj dit, vous  qui notre vigilance dplat,
venez prendre nos places.

Venez rsister  tous les tyrans venez touffer les conspirations,
djouer les intrigues, punir les tratres, stimuler les lches; venez
d'une main repousser la calomnie; de l'autre, tous les efforts des
innombrables ennemis de la libert! Nous, alors, nous serons dans les
tribunes; si vous commettez des erreurs, ne trouvez pas mauvais que
nous ayons pour vous un peu plus d'indulgence que vous ne nous en
tmoignez, mais si vous commettez des crimes, si vous ne voulez
gouverner que pour livrer la rpublique aux tyrans que nous combattons,
alors nous vous dnoncerons; nous prirons, s'il le faut, pour
conserver le plus grand ouvrage que la raison humaine ait lev.

Croient-ils donc que nous laisserons la patrie en proie  leur
extravagance incivique, et que nous souffrirons au sein de la
rpublique le rgne des valets de Georges et de l'Autriche? Croient-ils
que, dupes de leurs dclamations philosophiques, nous n'toufferons pas
dans leurs mains les flambeaux de la guerre civile, qu'ils jettent au
milieu de nous! Oui, dans le mouvement subit et extraordinaire qui
vient d'tre excit, nous prendrons tout ce que ce peuple peut avouer,
et nous rejetterons tous les excs par lesquels nos ennemis veulent
dshonorer notre cause; nous tirerons de ces moments les ressources
dont la patrie a besoin pour foudroyer ses ennemis; nous en tirerons un
hommage rendu  la morale et  la libert; mais nous ne souffrirons pas
qu'on lve l'tendard de la perscution contre aucun culte; que l'on
cherche  substituer des querelles religieuses  la grande cause de la
libert, que nous dfendons. Nous ne souffrirons pas que l'on confonde
l'aristocratie avec le culte, et le patriotisme avec l'opinion qui les
proscrit. A ce compte, les perfides ennemis de la libert acquerraient
des titres de civisme, et le peuple serait proscrit par le peuple
lui-mme. Un Canisi, un vque fanatique qui .prchait nagure la
guerre civile au nom du Nant, deviendrait un hros de la rpublique en
se dprtrisant!

La Convention nationale maintiendra. la libert des cultes, en
proscrivant le fanatisme et en punissant la rbellion: elle protgera
les patriotes mmes contre leurs erreurs; elle fera justice des
contre-rvolutionnaires, malgr le masque dont ils se couvrent; elle
imposera silence  toutes les disputes religieuses, et elle ralliera
tous les citoyens contre les ennemis de l'humanit. Il est des prtres
philosophes, que des intentions pures ont dtermins, ils ont droit 
|'estime de leurs concitoyens et  la protection du gouvernement
rpublicain; quant  ceux qui n'ont pris qu'une nouvelle forme pour
intrigu.er et pour conspirer, on ne leur tiendra pas compte d'une
comdie nouvelle; on doit distinguer les citoyens paisibles et
patriotes, qui apportent sur l'autel de la patrie les monuments
inutiles de la superstition, des aristocrates dguiss qui affectent
d'insulter aux choses que le peuple a rvres, pour irriter les
esprits; qui prchent l'athisme, avec un fanatisme outr, dans la
seule vue d'imputer cette conduite  la Convention nationale et aux
amis de la patrie.

On a vu des aristocrates dcris se mettre  la tte de certaines
processions, et aller ensuite en d'autres lieux exciter le peuple par
le rcit de certaines farces trs ridicules, qu'ils avaient eux-mmes
joues; on en a vu d'autres se signaler par leur zle  honorer la
mmoire de ce mme Marat, qu'ils ont fait assassiner, et rpandre le
bruit que Paris adorait Marat, et qu'il ne reconnaissait plus d'autre
dieu. On en a vu d'autres employer la violence, ou l'autorit, pour
interdire aux citoyens l'exercice de leur culte accoutum, et cela dans
les lieux o la superstition rgnait, et voisins des armes rebelles.
Plusieurs espces de causes ont concouru  ces abus: les uns, couverts
d'une tache originelle en rvolution, ont voulu l'effacer par les
dmonstrations d'un zle outr, beaucoup de prtres et de nobles sont
de ce genre; les autres ont t guids par une sorte de manie
philosophique et par l'ambition du bel esprit; semblables  ce Manuel,
qui, pendant sa magistrature, sua sang et eau pour faire des pigrammes
contre les prtres. Emports par la juste indignation que l'hypocrite
perfidie des prtres a allume dans les coeurs, les patriotes ont
applaudi  ces mesures excessives.

Une quatrime classe a calcul, avec un sang-froid atroce, le parti que
les ennemis de la libert pouvaient tirer de ces vnements pour
troubler l'Etat et lever une nouvelle barrire entre le peuple
franais et les autres nations, et ils ont pouss aux excs; ils ont
mis en oeuvre les diffrents mobiles que je viens de dvelopper pour
arriver  leur but.

A la tte de ce complot sont les agents dtestables des cours
trangres, que j'ai dj dsigns plusieurs fois, et qui sont les
vritables auteurs de nos maux.

Ce sont ces misrables qui sment au milieu de nous la division,
l'imposture, la calomnie, la corruption, qui cherchent  immoler les
fondateurs de la rpublique et les reprsentants du peuple franais aux
vils tyrans qui les soudoient.

Les rois de l'Europe ont vu partout leurs armes repousses ou
arrtes, leurs sujets fatigus, le peuple franais dtermin 
dfendre sa libert, et assez puissant pour exterminer tous ses
ennemis; la rpublique, s'affermissant par l'nergie de la Convention
nationale, ils ont tent un dernier effort pour nous diviser: ils ont
imagin de faire dclarer cette guerre trange et subite au culte en
vigueur, et  tous les cultes; et, tandis que leurs complices excutent
ce projet en France, ils nous dnoncent  tous les peuples comme une
nation athe et immorale. Tous les peuples sont attachs  un culte
quelconque, et ils abusent de cet empire que la religion ou la
superstition ont acquis sur les hommes pour recruter leurs armes,
raffermir leurs trnes, prvenir les insurrections qu'ils redoutaient,
refroidir nos allis et multiplier nos ennemis.

Et de quoi s'avisent ceux qui les secondent, soit par imprudence, soit
par malveillance? D'o vient qu'on nous occupe uniquement,
ternellement, de prtres et de religion? N'avez-vous plus d'ennemis 
vaincre, de tratres  punir, de conspirations  touffer, de lois
salutaires  excuter?

N'est-il plus rien  faire ou  imaginer pour assurer l'abondance et la
paix? Les pleurs de tous les malheureux sont-ils schs? Les veuves de
nos dfenseurs sont-elles assez promptement secourues? Les dcrets qui
assurent leur subsistance sont-ils toujours respects? Que ne vous
occupez-vous  aplanir les obstacles que la froideur, que
l'aristocratie souvent oppose  leurs justes rclamations. Au lieu de
nous harceler sans cesse par de vaines dclamations, que ne
travaillez-vous  faciliter l'excution des lois populaires? Que ne
surveillez-vous des dtails intressants, auxquels nous ne pouvons
suffire dans des temps orageux? Des rpublicains doivent-ils avilir le
gouvernement do leur pays, lorsqu'il lutte avec courage contre tous les
ennemis du peuple franais, ou bien l'aider, le faire respecter autant
qu'il est en leur pouvoir? Se dispute-t-on les places de la rpublique
avant qu'elle soit sauve? Est-ce au fort de la tempte que l'quipage
dispute le gouvernail aux pilotes ?

An reste, nous protestons ici,  la face de l'univers, que jamais ni la
calomnie, ni les dangers ne nous forceront  dvier un moment de la
carrire que nous parcourons sous les auspices sacrs de la patrie, et
s'il faut qu'un combat s'lve entre la vrit et l'intrigue, entre les
reprsentants fidles du peuple et ses ennemis, nous dclarons que nous
comptons sur la raison publique et sur la victoire.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours pour dterminer la
Convention  protger la libert des cultes, prononc  la Convention
nationale le 15 frimaire an II de la rpublique franaise (5 dcembre
1793)




Citoyens, les projets des intrigants qui veulent renverser fa libert
semblent dj s'excuter. C'est une chose remarquable que l'migration
qui se fait du Midi en Suisse, depuis qu'on a imprim le mouvement
extraordinaire contre le culte. Il existe des communes qui ne sont pas
fanatiques, mais o cependant on trouve mauvais que des autorits, que
la force arme, ordonnent de dserter les glises et mettent en
arrestation des ministres du culte,  cause de leur qualit seule: des
hommes qui les premiers ont apport les dpouilles du culte ont aussi
rclam; ils ont cd dans les premiers moments  l'impulsion, par
amour pour la paix. Je ne dis pas que ces communes soient moins
attaches  la libert qu' leur culte, mais enfin elles rclament.

Nos ennemis se sont propos un double but en imprimant ce mouvement
violent contre le culte catholique: le premier de recruter la Vende,
d'aliner les peuples de la nation franaise, et de se servir de la
philosophie pour dtruire la libert; le second.de troubler la
tranquillit de l'intrieur, et de donner ainsi plus de force  la
coalition de nos ennemis.

Je pourrais dmontrer jusqu' l'vidence la conspiration dont je viens
de vous montrer les principales bases, si je voulais mettre  nu ceux
qui en ont t les premiers agents. Je me contenterai de vous dire qu'
la tte il y a des missaires de toutes les puissances qui nous font la
guerre; qu'il y a des ministres protestants. (Rabaut Saint-Etienne
venait d'tre arrt  Paris.) Qu'avez-vous  faire dans de pareilles
circonstances? parler en philosophes? Non, mais en lgislateurs
politiques, en hommes sages et clairs. Vous devez protger les
patriotes contre leurs ennemis, leur indiquer les piges qu'on leur
tend, et vous garder d'inquiter ceux qui auraient t tromps par des
insinuations perfides; protger enfin ceux qui veulent un culte qui ne
trouble pas la socit. Vous devez encore empcher les extravagances,
les folies qui concident avec les plans de conspiration: il faut
corriger les carts du patriotisme, mais faites-le avec le mnagement
qui est d  des amis de la libert qui ont t un instant gars.

Je demande que vous dfendiez aux autorits particulires de servir nos
ennemis par des mesures irrflchies, et qu'aucune force arme ne
puisse s'immiscer dans ce qui appartient aux opinions religieuses, sauf
dans le cas o elle serait requise pour des mesures de police.

Enfin, je vous propose une mesure digne de la Convention; c'est de
rappeler solennellement tous les citoyens  l'intrt public, de les
clairer par vos principes, comme vous les animez par votre exemple, et
de les engager  mettre de ct toutes les disputes dangereuses, pour
ne s'occuper que du salut de la patrie.

Le projet du comit de salut public prsente les mmes vues. En y
rflchissant, vous sentirez la ncessit d'adopter les mesures que
nous vous proposons: si vous ne le faites pas, comptez que les
missaires des cours trangres profiteront de votre silence pour
excuter leurs projets criminels.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur les sourdes menes de
l'tranger pour garer et pour perdre les patriotes, prononc au Club
des Jacobins le 6 nivse an II de la rpublique franaise (26 dcembre
1793)




On vous a dit  cette tribune des vrits qui seront toujours un
prservatif contre le poison de l'intrigue, vous venez d'entendre la
voix de patriotes dont l'nergie est connue de toute la France; vous
venez d'entendre une adresse de la part d'une partie intressante de
cette commune o naquit la libert, qui fut toujours la terreur de
l'intrigue et de la tyrannie. C'est l, c'est parmi les vertueux
sans-culottes du faubourg Saint-Antoine que les ennemis de la libert
cherchent  se glisser pour garer le patriotisme sans dfiance.

Je suis plus en tat que qui que ce soit de juger et de prononcer sur
les personnes; je crois connatre les vritables causes de cet
imbroglio politique. Je connais toutes le intrigues, et je vois que si
les citoyens sont suspects les uns aux autres, s'ils craignent d'tre
tromps les uns par les autres, c'est parce qu'il se trouve des
politiques adroits qui font natre des inimitis entre des hommes qui
devraient naturellement agir ensemble d'une manire amicale. Lorsque
nous devrions nous rjouir de nos victoires, toute notre attention est
absorbe dans des querelles particulires. A Londres,  Vienne et 
Berlin, on s'imagine que la socit des Jacobins s'occupe de prparer
des triomphes  nos guerriers vainqueurs de la tyrannie sous les murs
de Toulon, et, pendant ce temps, elle s'occupe  des altercations qui
se sont leves entre quelques-uns de ses membres. Les papiers publics
vont apprendre  l'Europe que les grands succs qui devraient vous
enivrer, ont fait si peu d'impression sur vous, que vous n'avez fait
que continuer les vils dbats des sances prcdentes. Pitt, dans sa
frayeur, a pens que c'en tait fait de la ligue abominable des rois,
que les Jacobins allaient triompher, et mettre  profit leurs
victoires, en achevant d'exterminer tous les tyrans chapps  la
vengeance du peuple franais; il devra se rjouir, quand il apprendra
que s'il est un lieu o les succs de nos armes n'ont produit aucun
effet, c'est dans la socit des Jacobins.

Il s'en faut bien que je sois un modr, un feuillant, comme on le
dbite dans les cafs; mais voil mes sentiments, et puisque mon me
est tout entire absorbe dans |es grands vnements qui se passent, je
ne puis m'empcher de dire que cette sance fera un grand plaisir  M.
Pitt. S'il tait  craindre qu'un patriote ft opprim, si je ne savais
pas que la Convention dfend tous les patriotes, alors .je quitterais
ces grands objets pour vous entretenir des opprims, parce que je sais
que la cause d'un opprim intresse le peuple entier.

Une dnonciation avait t faite contre Ronsin. La Convention avait
dcrt que le rapport lui en serait fait: pourquoi le lendemain de ce
dcret vient-on prsenter une ptition pour demander ce qu'elle avait
dcrt? Ne voyez-vous pas que cette conduite a t dicte par les
agents de nos ennemis. Pitt, l'infme Pitt, dont nous devons faire et
dont nous avons fait justice, a l'insolence de se jouer de notre
patriotisme! Il doit bien s'applaudir des petites trames qui engagent
les patriotes faits pour porter la foudre contre les tyrans, et dont le
cur brlant de patriotisme est le foyer d'o doivent partir les traits
destins  frapper tous les ennemis de l'humanit; il doit, dis-je,
s'applaudir des trames qui engagent les patriotes  oublier les grands
objets de salut public, pour nous entretenir des principes qui sont
dj gravs dans nos curs.

Je suis convaincu qu'il y a des hommes qui se regardent mutuellement
comme des conspirateurs et des contre-rvolutionnaires, et qui ont pris
cette ide des coquins qui les environnent, et qui cherchent  exciter
des dfiances entre nous. Ce sont les trangers qui entranent les
patriotes dans des malheurs inconsidrs et qui les poussent dans des
excs contraires. C'est de cette source que viennent ces accusations
prcipites, ces ptitions imprudentes, ces querelles o l'on prend le
ton de l menace. Dans ce systme, suivi par les puissances trangres,
on veut faire croire  l'Europe que la reprsentation nationale n'est
pas respecte, que pas un patriote n'est en sret, et que tous sont
exposs aux mmes dangers que les contre-rvolutionnaires. Qu'est-ce
qu'il nous importe de faire,  nous patriotes et rpublicains? C'est
d'tre au but que nous nous sommes propos, c'est d'craser les
factions, les trangers, les modrs, mais non de perdre des patriotes,
et bien moins de nous garer dans les routes o les passions les ont
jets. Pour cela, il faut loigner l'aigreur et les passions, en
coutant les rflexions de chacun; il faut que ceux qui les feront en
agissent de mme. N'oublions pas les grands principes qui ont toujours
germ dans nos curs: l'amour de la patrie, l'enthousiasme des grandes
mesures, le respect de la reprsentation nationale. S'il est des crises
o le peuple soit oblig de s'armer contre quelqu'un de ses mandataires
infidles, la reprsentation nationale n'en est pas moins sacre
lorsqu'elle marche d'un pas ferme et assur; elle a droit d'exiger le
respect et l'amour de tous les individus.

Si je voulais entrer dans des dtails, je vous prouverais que la
ptition faite pour Ronsin, ou qui parait avoir t faite pour lui, l'a
t au contraire pour le perdre. Le but de nos ennemis est de rendre
Ronsin suspect, en faisant croire que le faubourg Saint-Antoine est
dispos  le dfendre et  s'armer pour lui. A-t-on oubli que des
patriotes ont t incarcrs, mais qu'ils n'ont excit aucun trouble
pour se procurer la libert? Pourquoi ne serait-on pas calme? pourquoi
ne se reposerait-on pas comme eux sur leur innocence? La Convention
veut attendre que la vrit soit connue tout entire; elle le sera,
n'en doutez pas, et alors on distinguera le crime de la vertu; et les
patriotes qui se trouveront purs pourront se runir contre les ennemis
communs.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur Camille Desmoulins,
accus de modrantisme, prononc au Club des Jacobins le 18 nivse an
II de la rpublique franaise (7 janvier 1794)




Il est inutile de lire le cinquime numro du _Vieux Cordelier;_
l'opinion doit tre dj fixe sur Camille. Vous voyez dans ses
ouvrages les principes les plus rvolutionnaires  ct des maximes du
plus pernicieux modrantisme. Ici il rehausse le courage du
patriotisme, l il alimente l'espoir de l'aristocratie. Desmoulins
tient tantt un langage qu'on applaudirait  la tribune des Jacobins;
une phrase commence par une hrsie politique;  l'aide de sa massue
redoutable, il porte le coup le plus terrible  nos ennemis;  l'aide
du sarcasme le plus piquant, il dchire les meilleurs patriotes.
Desmoulins est un compos bizarre de vrits et de mensonges, de
politique et d'absurdits, de vues saines et de projets chimriques et
particuliers.

D'aprs tout cela, que les Jacobins chassent ou conservent Desmoulins,
peu importe, ce n'est qu'un individu: mais ce qui importe d'avantage,
c'est que la libert triomphe et que la vrit soit reconnue. Dans
toute cette discussion, il a beaucoup t question d'individus, et pas
assez de la chose publique. Je n'pouse ici la querelle de personne;
Camille et Hbert ont galement des torts  mes yeux. Hbert s'occupe
trop de lui-mme, il veut que tout le monde ait les yeux sur lui, il ne
pense pas assez  l'intrt national.

Ce n'est donc pas Camille Desmoulins qu'il importe de discuter, mais la
chose publique, la Convention elle-mme, qui est en butte aux intrigues
du parti de l'tranger, qui cause tous les maux dont nous sommes
victimes, qui dicte la plus grande partie des erreurs, des exagrations
dont nous sommes environns.

Ce sont ces petits ambitieux, qui, pour avoir occup une place dans
l'ancien rgime, se croient faits pour rgler les destines d'un
pussant empire; ce sont eux qu'il faut surveiller, puisque leurs
passions nous sont devenues si funestes.

Citoyens, vous seriez bien aveugles si, dans tout ce conflit, et les
opinions qui se heurtent avec tant de violence, vous ne voyiez que la
querelle de quelques particuliers et des haines privs. L'il
observateur d'un patriote clair soulve cette enveloppe lgre,
carte tous les moyens, et considre la chose sous son vritable point
de vue. Il existe une nouvelle faction qui s'est rallie sous les
bannires dchires du brissotisme. Quelques meneurs adroits font
mouvoir la machine, et se tiennent cachs dans les coulisses. Au fond,
c'est la mme faction que celle de la Gironde, seulement les rles sont
changs, mais ce sont toujours les mmes acteurs avec un masque
diffrent. La mme scne, la mme action thtrale subsistent toujours.
Pitt et Cobourg, dsols de voir les trnes s'crouler, et la cause de
la raison triompher, n'ont plus d'autres moyens que de dissoudre la
Convention nationale. Aussi tous les efforts des factieux sont-ils
dirigs vers ce seul et unique but. Mais deux espces de factions sont
diriges par le parti tranger.

Voici comment ils raisonnent. Tous moyens sont bons, pourvu que nous
parvenions  nos fins; ainsi, pour mieux tromper le public et la
surveillance du patriotisme, ils s'entendent comme des brigands dans
une fort. Ceux qui sont d'un gnie ardent et d'un caractre exagr
proposent des mesures ultra-rvolutionnaires; ceux qui sont d'un esprit
plus doux et plus modr, proposent des moyens citra-rvolutionnaires.
Ils se combattent entre eux; mais que l'un ou l'autre parti soit
victorieux, peut leur importe; comme l'un ou l'autre systme doit
galement perdre la rpublique, ils obtiennent un rsultat galement
certain, la dissolution de la Convention nationale.

On n'ose pas encore heurter de front le pouvoir des reprsentants du
peuple runis; mais on fait de fausses attaques; on tte, pour ainsi
dire, son ennemi.

On a une certaine phalange de contre-rvolutionnaires masqus, qui
viennent,  certains temps, exiger de la Convention au del de ce que
le salut public commande.

On a des hypocrites et de sclrats  gages; on propose aujourd'hui un
dcret impolitique, et le soir mme, dans certains cafs, dans certains
groupes, on crie contre la Convention, on veut tablir un nouveau parti
girondin: on dit que la Montagne ne vaut pas mieux que le Marais. On ne
dira pas au peuple: Portons-nous contre la Convention; mais,
portons-nous contre la faction qui est dans la Convention, sur les
fripons qui s'y sont introduits.

Les trangers seront de cet avis; les patriotes seront gorgs, et
l'autorit restera aux fripons. Les deux partis ont un certain nombre
de meneurs, et, sous leurs bannires, se rangent des citoyens de bonne
foi, suivant la diversit de leur caractre.


Un meneur tranger, qui se dit raisonnable, s'entretient avec des
patriotes de la Montagne, et leur dit: Vous voyez que l'on enferme des
patriotes (or c'est lui qui a contribu  les faire arrter); vous
voyez bien que la Convention va trop loin, et qu'au lieu de dployer
l'nergie nationale contre les tyrans, elle la dtourne sur les prtres
et sur les dvots. Et ce mme tranger est un de ceux qui ont tourn
contre les dvots la foudre destine aux tyrans.

On sait que les reprsentants du peuple ont trouv dans les
dpartements des envoys du comit de salut public, du conseil
excutif, et que ces mmes envoys ont sembl, par leur imprudence,
manquer de respect au caractre de reprsentant.

L'tranger ou le factieux dit aux patriotes: Vous voyez bien que la
reprsentation nationale est mprise; vous voyez que les envoys du
pouvoir excutif (car on n'a pas os encore mettre le comit de salut
public en scne), vous voyez que les envoys du conseil excutif sont
les ennemis de la reprsentation: donc le conseil excutif est le foyer
de la contre-rvolution, donc tel secrtaire de Bouchotte est le chef
du parti contre-rvolutionnaire.

Vous voyez que le foyer de la contre-rvolution est dans les bureaux de
la guerre; il est ncessaire de l'assiger. (On n'ose pas dire: Allez
assiger le comit de salut public.)

Je sens que ces vrits sont dures. Il est certaines gens qui ne
s'attendaient pas si tt  les entendre, mais la conjuration est mre,
et je crois qu'il est temps de prononcer.

Vous apercevez d'un seul coup d'il tout le systme de conspiration qui
se dveloppe; vous distinguez les trangers cherchant, par le moyen de
certains fripons,  ressusciter le girondinisme.

Peu leur importe que ce soit Brissot ou un autre qui en soit le chef.
Les fautes apparentes des patriotes sont converties en torts rels; les
torts rels sont transforms en un systme de contre-rvolution. Les
fripons cherchent  faire croire que la libert n'a plus d'autres
ennemis que ceux que les agents trangers ont dsigns comme tels, afin
de trouver un moyen de s'en dfaire. On se permet de proposer  la
Convention des mesures qui tendent  touffer l'nergie nationale; et,
d'un autre ct, on excite des inquitudes, on dit que la Convention
n'est pas  sa vritable hauteur. Il en est qui vont jusqu' dire
confidentiellement qu'il faut la changer. Dans le mme moment, on fait
 la Convention des propositions modres, auxquelles les patriotes ne
peuvent rpondre,  cause des occupations qui les obligent de
s'absenter; alors on fait colporter dans les groupes des motions
dangereuses et des calomnies.

Je vous l'ai dj dit, les moyens ne sont que changs, afin qu'il soit
plus difficile de les reconnatre. C'est une trentaine de sclrats qui
ont corrompu le ct droit, en s'emparant dans les dpartements de
l'opinion de ceux que le peuple appelait  la Convention: on avait eu
soin de leur reprsenter Paris comme un fantme pouvantable; chaque
jour on augmentait leur terreur par des motions exagres, que des gens
affids proposaient dans les sections, et par des affiches rdiges par
des libellistes contre- rvolutionnaires.

On tait enfin parvenu  persuader  une foule d'hommes faibles que
leurs ennemis taient dans la Commune de Paris, dans le corps
lectoral, dans les sections, en un mot, dans tous les rpublicains de
Paris: voil le systme qui est encore suivi actuellement.

(Fabre-d'Eglantine se lve et descend de sa place. Robespierre invite
la socit  prier Fabre de rester  la sance. Fabre monte  la
tribune et veut parler.)

Robespierre. Si Fabre-d'Eglantine a son thme tout prt, le mien n'est
pas encore fini. Je le prie d'attendre.

Il y a deux complots, dont l'un a pour objet d'effrayer la Convention,
et l'autre d'inquiter le peuple. Les conspirateurs qui sont attachs 
ces trames odieuses semblent se combattre mutuellement, et cependant
ils concourent  dfendre la cause des tyrans. C'est la seule source de
nos malheurs passs: ce serait celle de nos malheurs  venir, si le
peuple entier ne se ralliait autour de la Convention, et n'imposait
silence aux intrigants de toute espce.

Si les tyrans paraissent si opinitres  la dissolution de la
Convention actuelle, c'est parce qu'ils savent parfaitement qu'ils
seraient alors les matres de crer une Convention sclrate et
tratresse, qui leur vendrait le bonheur et la libert du peuple. A cet
effet, ils croient que le plus sr moyen de russir est de dtacher peu
 peu beaucoup de patriotes de la Montagne, de tromper et d'garer le
peuple par la bouche des imposteurs.

Notre devoir, amis de la vrit, est de faire voir au peuple le jeu de
toutes les intrigues, et de lui montrer au doigt les fourbes qui
veulent l'garer.

Je finis en rappelant aux membres de la Convention ici prsents, et au
peuple franais, les conjurations que je viens de dnoncer. Je dclare
aux vrais Montagnards que la victoire est dans leurs mains, qu'il n'y a
plus que quelques serpents  craser.

Ne nous occupons d'aucun individu, mais seulement de la patrie.
J'invite la socit  ne s'attacher qu' la conjuration, sans discuter
plus longtemps les numros de Camille Desmoulins, et je demande que cet
homme, qu'on ne voit jamais qu'une lorgnette  la main, et qui sait si
bien exposer des intrigues au thtre, veuille bien s'expliquer ici;
nous verrons comment il sortira de celle-ci. Quand je l'ai vu descendre
de sa place, je ne savais s'il prenait le chemin de la porte ou de la
tribune, et c'est pour s'expliquer que je l'ai pri de rester.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur le gouvernement
anglais, prononc au Club des Jacobins le 1er pluvise an II de la
rpublique franaise (28 janvier 1794)




Tous les orateurs qui ont parl sur cet objet ont manqu le vritable
but pour lequel ils devaient parler. Ce but consiste  clairer le
peuple anglais, et  imprimer dans l'me des Franais une indignation
profonde contre le gouvernement anglais.

Il ne fallait pas parler au peuple anglais, il fallait que ce peuple
ft simplement le tmoin attentif de nos discussions, de nos vertus
rpublicaines et de notre gloire. Il fallait que le peuple pt prendre,
lui seul, dans notre constitution ce qui lui convient; on a pris une
mauvaise marche en la lui prsentant et en la lui jetant pour ainsi
dire  la figure.

C'est une vengeance clatante que nous avons  tirer du gouvernement
anglais, et non des leons  donner. Il ne fallait donc pas s'adresser
au peuple anglais, mais discuter en sa prsence et devant toute
l'Europe les crimes de Pitt et les droits imprescriptibles de l'homme.

Il est plusieurs orateurs qui ont fait, par rapport aux Anglais, ce que
ceux-ci ont fait pour une partie de la France; c'est cet effort
liberticide qui tend  faire rtrograder l'opinion publique en la
devanant. Quiconque a des ides de la situation politique de l'Europe,
et surtout de l'Angleterre, doit savoir que les tyrans ont lev entre
les peuples et nous une barrire morale, qui est la calomnie, et des
nuages pais, qui sont les prjugs et les passions.

D'aprs cela, vous sentez que pour tre got des peuples, il faut se
prter  leurs faiblesses, et s'accommoder de leur langage. Vous vous
trompez, si vous croyez que la moralit et les lumires du peuple
anglais soient gales aux vtres: non, il est  deux sicles loin de
vous; il vous hait, parce qu'il ne vous connat pas, parce que la
politique de son gouvernement a toujours intercept la vrit; il vous
hait, parce que depuis plusieurs sicles la politique du ministre a t
d'armer les Anglais contre les Franais, et que la guerre a toujours
t un moyen pour se soutenir contre le parti de l'opposition.

Il ne suit pas de l que le peuple anglais ne fera pas une rvolution;
il la fera, parce qu'il est opprim, parce qu'il est ruin. Ce sont vos
vaisseaux qui feront cette rvolution: elle aura lieu, parce que le
ministre est corrompu; Pitt sera renvers, parce qu'il est un imbcile,
quoi qu'en dise une rputation qui a t beaucoup trop enfle.

Ceci pourrait tre un blasphme aux oreilles de quelques Anglais, mais
c'est une vrit aux oreilles des personnes raisonnables.

Pour le prouver, je n'ai besoin que de nos armes, de nos flottes, de
notre situation sublime et grande, et des cris levs contre Pitt dans
toute l'Angleterre. Le ministre d'un roi fou est un imbcile, parce
qu' moins d'tre un imbcile, on ne peut pas prfrer l'emploi de
ministre d'un roi fou  l'honorable titre de citoyen vertueux.

Un homme qui, plac  la tte des affaires d'un peuple chez qui la
libert poussa autrefois des racines, veut faire rtrograder vers le
despotisme et l'ignorance une nation qui a conquis ses droits, est 
coup sr un imbcile. Un homme qui, abusant de l'influence qu'il a
acquise dans une le jete par hasard dans l'Ocan, veut lutter contre
le peuple franais; celui qui ne devine pas l'explosion que la libert
doit faire dans son pays; celui qui prtend servir longtemps la ligue
des rois aussi lches et aussi btes que lui; celui qui croit qu'avec
des vaisseaux il va bientt affamer la France, qu'il va dicter des lois
aux allis de la France; celui-l, dis-je, ne peut avoir conu un plan
aussi absurde que dans la retraite des Petites-Maisons, et il est
tonnant qu'il se trouve au dix-huitime sicle un homme assez dpourvu
de bon sens pour penser  de pareilles folies.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours non prononc sur la
faction Fabre-d'Eglantine (c. fvrier 1794)




Texte en franais moderne par Albert Laponneraye, d'aprs le rapport de
Courtois qui reproduit le manuscrit



Deux coalitions rivales luttent depuis quelque temps avec scandale,
l'une tend au modrantisme, et l'autre aux excs patriotiquement
contre-rvolutionnaires. L'une dclare la guerre  tous les patriotes
nergiques, prche l'indulgence pour les conspirateurs; l'autre
calomnie sourdement les dfenseurs de la libert, veut accabler en
dtail tout patriote qui s'est une fois gar, en mme temps qu'elle
ferme les yeux sur les trames criminelles de nos plus dangereux
ennemis. Toutes deux professent le patriotisme le plus brlant, quand
il s'agit d'attaquer leurs adversaires; toutes deux font preuve d'une
profonde indiffrence, lorsqu'il est question de dfendre les intrts
de la patrie et de la vrit: toutes deux cherchent  sacrifier la
rpublique  leur intrt particulier. Le patriotisme dont elles se
vantent n'est point absolu ni universel; il n'clate que dans certaines
circonstances, et se renferme dans la sphre des intrts de la secte.
Il n'a rien de commun avec la vertu publique. Il ressemble  la haine,
 la vengeance,  l'intrigue et  l'ambition. Toutes deux ont raison,
lorsqu'elles se dnoncent rciproquement; elles ont tort, ds qu'elles
prtendent conclure quelque chose en leur faveur des vices de leurs
adversaires. Toutes deux prouvent tout contre leurs adversaires, et
rien en leur faveur.

L'une cherche  abuser de son crdit ou de sa prsence dans la
Convention nationale; l'autre, de son influence dans les socits
populaires. L'une veut surprendre  la Convention des dcrets
dangereux, ou des mesures oppressives contre ses adversaires; l'autre
fait entendre des cris douloureux dans les assembles publiques. L'une
cherche  alarmer la Convention, l'autre  inquiter le peuple; et le
rsultat de cette lutte indcente, si l'on n'y prend garde, serait de
mettre la Convention nationale en opposition avec le peuple, et de
fournir aux ennemis de la rpublique l'occasion qu'ils attendent
d'excuter quelque sinistre dessein; car les agents des cours
trangres sont l qui soufflent le feu de la discorde, qui font
concourir  leur but funeste l'orgueil, l'ignorance, les prjugs des
deux partis, et tiennent tous les fils de cette double intrigue, et en
dirigent tous les rsultats vers leur but.

Le triomphe de l'un ou de l'autre parti serait galement fatal  la
libert et  l'autorit nationale. Si le premier crasait l'autre, le
patriotisme serait proscrit, la Convention nationale perdrait l'nergie
qui seule peut sauver la rpublique, et la chose publique retomberait
entre les mains de l'intrigue, de l'aristocratie et de la trahison: si
le second l'emportait, la confusion et l'anarchie, l'avilissement de la
reprsentation nationale, la perscution de tous les patriotes
courageux et sages, seraient les fruits de sa victoire.

Dissoudre la Convention nationale, renverser le gouvernement
rpublicain, proscrire les patriotes nergiques et remettre  la fois
le commandement des armes et les rnes de l'administration
rvolutionnaire dans les mains des fripons et des tratres: tel est,
tel sera l'intrt, le but de tous les tyrans coaliss contre la
rpublique, jusqu' ce que le dernier d'entre eux ait expir sous les
coups du peuple franais. Tel est aussi le vritable but de l'intrigue
que je vais dvelopper.

Un systme d'attaque se dveloppa contre le comit de salut public, ds
le moment o il commena  montrer un caractre vraiment inquitant
pour les ennemis de la rpublique.

Peu de temps aprs l'poque o il fut renouvel, et que Lacroix et
quelques autres en sortirent, on se flattait hautement qu'il ne
pourrait jamais porter le poids des fonctions qui lui taient imposes.
Pour le paralyser tout  coup, ou proposa  la Convention de dtruire
le conseil excutif, et de le charger seul de tout le fardeau de
l'administration, sous le nom de comit du gouvernement. Le comit de
salut public,  qui cette question fut renvoye, prouva facilement que
cette proposition, soutenue avec beaucoup d'opinitret, tendait 
dtruire le gouvernement, sous le prtexte de le perfectionner, et 
annuler le comit de salut public, sous le prtexte d'augmenter sa
puissance; et la Convention eut la sagesse de laisser les choses dans
l'tat o elles talent. Cependant le gouvernement, quel qu'il ft,
comprimait vigoureusement les ennemis du dedans, et combattait avec
avantage les ennemis du dehors. On continua de le harceler d'une autre
manire. Non content de contrarier indirectement par des motions
insidieuses ses mesures les plus sages, on employa contre lui l'arme la
plus puissante et la plus familire des ennemis de la libert, la
calomnie (on peut se rappeler l'poque). Un reprsentant du peuple qui
tait sorti vivant de Valenciennes, tombe sous le joug autrichien
(Briez, sance du 25 septembre 1793) osa, dans un libelle qu'il
qualifiait rapport, rejeter sur le comit de salut publie l'ignominie
d'une trahison, que la patrie indigne reprochait en grande partie  sa
lchet, et cette calomnie impudente fut accueillie avec transport par
les ennemis secrets de la rpublique, que la punition rcente des
conspirateurs avait condamns an silence. Elle fut mme rcompense par
un dcret qui adjoignait son auteur au comit de salut public, mais
cette erreur fut  l'instant mme reconnue et rpare.

On n'en continua pas moins de calomnier et d'intriguer dans J'ombre.
Les meneurs cherchaient un champion assez dhont pour le lancer le
premier dans l'arne. Il se prsenta un homme (Philippeaux), qui avait
jou dans la Vende un rle aussi honteux que le premier dlateur dans
Valenciennes. Un reprsentant du peuple, nagure avocat du tyran, et
lche flagorneur de Roland et de la faction brissotine dans un journal
ignor, un homme dont l'existence quivoque tait  peine aperue des
amis et des ennemis de la libert, un homme dont le rappel de la Vende
avait t l'un des remdes ncessaires pour mettre fin  nos dsastres,
et l'poque de nos succs, cet homme rpandit tout  coup un libelle,
o l'effronterie supple en mme temps  la vrit et  la
vraisemblance, o il se constitue le pangyriste des gnraux perfides
et diffams avec lesquels il a vcu; un dnonciateur des reprsentants
fidles qui l'avaient dnonc, des patriotes qu'il a constamment
perscuts, enfin, du comit de salut public, qui n'avait  se
reprocher qu'un excs d'indulgence  son gard.

Le comit de salut public, qu'on voulait distraire des travaux immenses
sous lesquels on le croyait prs de succomber, pour le forcer 
rpondre aux pamphlets, se reposa sur le mpris que devaient inspirer
et l'ouvrage et l'auteur. Il se trompa.

L'atrocit de la calomnie fut prcisment ce qui en fit la fortune:
tous les ridicules mmes de l'auteur ne purent nuire  ses succs. Tous
les hommes faciles  tromper, tous les intrigants  qui un gouvernement
patriote tait redoutable se rallirent sous les bannires d'un homme
qu'ils mprisaient. Il n'tait question que de trouver quelqu'un pour
ouvrir la tranche. La sottise et la perversit lui prodigurent les
encouragements les plus flatteurs, et il enfanta de nouveaux libelles,
tous imprims et distribus avec une profusion scandaleuse. Chaque
jour, la tribune retentit de ses insolentes dclamations. Il fut
second par tous ceux qui avaient partag ses torts dans la Vende.
Bientt parurent les numros de Camille Desmoulins, gar par une
impulsion trangre, mais qui dveloppa, par des motifs personnels, la
doctrine liberticide de la nouvelle coalition.

Ds le mois de..... elle tait dj si forte, que le comit de salut
public tait fortement branl dans l'opinion d'une partie de la
Convention nationale. On avait dj fait passer en principe qu'il tait
responsable de tous les vnements fcheux qui pouvaient arriver,
c'est--dire des torts de la fortune, et mme des crimes de ses
ennemis; et le triomphe de la calomnie tait d'autant plus certain, que
l'on ne doutait pas qu'il ne succombt ncessairement sous le poids de
la tche qui lui tait impose.


Au moment de la plus grande tourmente du gouvernement naissant, on en
provoqua brusquement le renouvellement, motiv par des diatribes
violentes contre ses membres; mais cette hostilit subite heurtait,
choquait trop violemment l'opinion publique; et, le lendemain, le
dcret qui changeait l'existence du comit fut rapport, au moment o
les listes des meneurs taient suspendues au scrutin. Parmi les noms
inscrits sur ces listes, on distinguait celui de Dubois-Cranc et ceux
de quelques autres membres intresss particulirement  la ruine du
comit.

Les intrigants poursuivirent l'excution de leur plan avec une activit
nouvelle. Calomni au dehors par tous les tyrans et par tous les
tratres, le comit de salut public l'tait d'une manire beaucoup plus
dangereuse, au sein de la Convention mme, par tous ses ennemis. Dj
ceux-ci avaient fait passer en principe qu'il tait responsable de tous
les vnements malheureux qui pouvaient arriver, c'est--dire des torts
de la fortune et des crimes mmes de ses ennemis. C'en tait fait, si
le gnie de la libert n'avait opr tout  coup les prodiges tonnants
qui ont sauv la rpublique. Dj on avait rpandu dans tout le Midi
que le comit de salut public avait pris la rsolution de livrer
Toulon, et d'abandonner tous les pays mridionaux au del de la
Durance, tandis qu'au sein de la Convention on l'accusait sourdement de
ne pas prendre les mesures ncessaires pour rduire Toulon. La victoire
prodigieuse qui remit cette cit au pouvoir de la rpublique fit taire
pour un moment la calomnie; mais si cet heureux vnement avait t
seulement recul, le gouvernement rpublicain tait accabl sous le
poids de la calomnie. Alors les ennemis de la rvolution auraient
proscrit  leur gr les dfenseurs de la libert, qu'ils avaient
renferms dans le comit de salut public, comme dans un dfil, pour
les immoler. Le sort de la libert retombait entre les mains des
fripons et des tratres; la Convention nationale perdait la confiance
publique, et la cause de la tyrannie triomphait. Aussi, quand le comit
de salut public apporta  la Convention cette heureuse. nouvelle, tous
les amis purs de la libert qui sigent  la Montagne, dans les
transports de leur joie civique, nous tmoignrent  l'envi leur
satisfaction, sous le rapport mme de la perscution suscite aux plus
zls dfenseurs de la patrie.--Vous avez bien fait de russir, nous
disaient-ils, car si Toulon n'avait pas t pris si tt, vous tiez
perd.us; je crois qu'ils nous auraient fait dcrter d'accusation. D'un
autre ct, il tait facile de lire sur les visages des calomniateurs
que cet heureux vnement n'tait pour eux qu'un revers personnel, et
que le triomphe de la rpublique dconcertait leurs projets.

Mais ni Toulon enlev, ni la Vende dtruite, ni Landau dlivr, rien
ne put arrter le cours des libelles: il semblait qu'on voult se
venger de tant de succs en outrageant ceux qui y avaient coopr.
Cependant, comme on n'osait plus attaquer directement le comit de
salut public, on revint au premier systme, de le paralyser, en
dsorganisant le gouvernement et en minant tous ses appuis. On dguisa,
selon l'usage, ce projet sous des prtextes trs patriotiques. On
commena par rpter, contre les agents ncessaires du gouvernement
rpublicain, choisis par les patriotes et nomms par la Convention,
tous les reproches qui s'appliquaient aux ministres de la cour. On
enchrit sur les injures prodigues nagure par la faction brissotine
aux patriotes qui secondaient les vues du comit de salut public, et
qui taient investis de sa confiance. On renouvela la motion insense
de changer le gouvernement actuel, et d'en organiser un nouveau. Des
commis du dpartement de la guerre, accuss d'impertinence ou
d'intrigue, des rixes survenues entre eux et certains membres de la
Convention, les torts plus ou moins graves de plusieurs agents du
conseil excutif, et surtout les discours ou les procds peu
respectueux de quelques-uns d'entre eux  l'gard de quelques
reprsentants du peuple: tels taient les prtextes dont on se servait
pour tout entraver, pour tout bouleverser, pour arrter le cours de nos
succs, pour rassurer les ennemis de la rpublique, pour encourager
tous les anciens complices des Dumouriez et des Custine, en avilissant
le ministre actuel, et en portant le dcouragement dans le coeur de
tous les patriotes appels  concourir au salut de la patrie.

Quel tait leur but? De porter le dcouragement dans le coeur de tous
les patriotes appels  concourir au salut de la patrie, de les
remplacer par de nouveaux Dumouriez et par de nouveaux Beurnonville,
afin d'arrter le cours de nos succs, et de rassurer les ennemis de la
France par le spectacle de nos divisions et de notre folie.

En effet, quel temps choisissait-on pour dclamer contre le
gouvernement, et particulirement contre l'administration de la guerre?
Celui o nos armes victorieuses faisaient oublier les poques de
l'histoire les plus fcondes en exploits militaires. Pouvait-on avouer
plus clairement avec quel chagrin on avait vu le succs de nos armes,
victorieuses de l'Europe? La Convention, trompe par ces tristes
dclamateurs, semblait regarder comme un triomphe d'craser un commis
de la guerre ou un officier de l'arme rvolutionnaire. Non contente de
venger l'humanit outrage, elle vengeait encore les querelles de
Philippeaux. Avec quelle perfidie ils la faisaient descendre  ces
dbats scandaleux et  de honteuses divisions, dans le moment o elle
devait se montrer si imposante  toute l'Europe!

Et quels sont les auteurs de ce systme de dsorganisation? Ce sont des
hommes qui tous ont un intrt particulier et coupable  renverser le
gouvernement rpublicain, de manire qu'on ne trouve gure, parmi les
ennemis du comit de salut public et de ses cooprateurs, que des
fripons dmasqus, dont la svrit contraste ridiculement avec les
rapines que la voix publique leur reproche:

C'est un Dubois-Cranc, accus d'avoir trahi les intrts de la
rpublique devant Lyon;

C'est Merlin, fameux par la capitulation de Mayence, plus que souponn
d'en avoir reu le prix:

C'est Bourdon, dit de l'Oise; c'est Philippeaux; ce sont les deux
Goupilleau, tous deux citoyens de la Vende; tous ayant besoin de
rejeter sur les patriotes qui tiennent les rnes du gouvernement, les
prvarications multiplies dont ils se sont rendus coupables durant
leur mission de la Vende;

C'est Maribon, dit Montaut, nagure crature et partisan dclar du
ci-devant duc d'Orlans; le seul de la famille qui ne soit point
migr, jadis aussi enorgueilli de son titre de marquis et de sa
noblesse financire qu'il est maintenant hardi  les nier; servant de
son mieux ses amis de Coblentz dans les socits populaires, o il
vouait dernirement  la guillotine cinq cents membres de la Convention
nationale; cherchant  venger sa caste humilie par ses dnonciations
ternelles contre le comit de salut public et contre tous les
patriotes.

(lacune dans le manuscrit)

[C'est Fabre-d'Eglantine].....Des principes, et point de vertus; des
talents, et point d'me; habile dans l'art de peindre les hommes,
beaucoup plus habile dans l'art de les tromper, il ne les avait
peut-tre observs que pour les exposer avec succs sur la scne
dramatique; il voulait les mettre en jeu, pour son profit particulier,
sur le thtre de la rvolution: connaissant assez bien les personnages
qui marquaient dans tous les partis, parce qu'il les avait tous servis
ou tromps, mais affectant de se tenir  ct des plus zls dfenseurs
de la libert; se tenant  l'cart avec un soin extrme, tandis qu'il
faisait agir les autres  leur insu, moins encore pour cacher ses
intrigues que pour les soustraire  la dfaveur de sa mauvaise
rputation, seul prservatif contre son caractre artificieux; mais
compromettant le succs de ses intrigues politiques par le scandale de
ses intrigues prives, et nuisant  son ambition par sa sordide
avarice. Plac au centre des opinions diverses et des factions
opposes, il travaillait avec assez d'habilet  en diriger les
rsultats vers son but particulier: des intrts de plus d'un genre
l'attachaient au projet de renverser le gouvernement actuel. Fabre a un
frre digne de lui, dont il voulait absolument faire un gnral; c'est
pour cela qu' diverses poques il avait courtis Beurnonville, ensuite
intrigu pour faire nommer Alexandre et perdre Bouchotte. Un motif plus
puissant encore le portait  cabaler contre le comit de salut public
et contre le ministre de la guerre: sans compter le dsir ambitieux de
placer  la tte des affaires ses amis et lui-mme, il tait tourment
par la crainte de voir la main svre des patriotes dchirer le voile
qui couvrait ses criminelles intrigues et sa complicit dans la
conspiration dnonce par Chabot et Bazire.

De l, le plan conu par cette tte fconde en artifices d'teindre
l'nergie rvolutionnaire, trop redoutable aux conspirateurs et aux
fripons; de remettre le sort de la libert entre les mains du
modrantisme: de proscrire les vrais amis de la libert, pour provoquer
une amnistie, en forant les patriotes mme  la dsirer, et, par
consquent, de changer le gouvernement, dont les principes connus
taient de rprimer les excs du faux patriotisme, sans dtendre le
ressort des lois vigoureuses, ncessaires pour comprimer les ennemis de
la libert.

Telle fut la source principale des dissensions et des troubles qui,
dans les derniers temps, agitrent tout  coup la Convention nationale.
Fabre et ses pareils avaient jet un oeil observateur sur cette auguste
assemble, et ils avaient cru y trouver les lments ncessaires pour
composer une majorit conforme  leurs vues perfides.

Fabre ne doutait pas d'abord que les anciens partisans de la faction
girondine ne fussent prts  saisir l'occasion de se rallier  toute
secte anti-civique, et d'accabler les patriotes que leurs chefs avaient
proscrits. Il comptait sur tous les hommes faibles; il comptait sur
ceux des reprsentants du peuple qui taient assez petits pour regarder
la fin de leur mission comme une injure, ou qui ne pouvaient pardonner
au comit de salut public les fautes dont ils s'taient rendus
coupables. Il comptait sur l'ambition des uns, sur la vanit des
autres, sur les ressentiments personnels de ceux-ci, sur la jalousie de
ceux-l. Il comptait particulirement sur les terreurs de ceux qui
avaient partag ses crimes; il se flattait mme d'intresser au succs
de son plan la vertu des bons citoyens, offenss de certains abus, et
alarms de certaines intrigues dont ils n'avaient point approfondi les
vritables causes.

Le moment sans doute tait favorable pour prcher une doctrine lche et
pusillanime, mme  des hommes bien intentionns, lorsque tous les
ennemis de fa libert poussaient de toutes leurs forces  un excs
contraire; lorsqu'une philosophie vnale et prostitue  la tyrannie
oubliait les trnes pour renverser les autels, opposait la religion au
patriotisme, mettait la morale en contradiction avec elle-mme,
confondait la cause du culte avec celle du despotisme, les catholiques
avec les conspirateurs, et voulait forcer le peuple  voir dans la
rvolution, non le triomphe de la vertu, mais celui de l'athisme; non
la source de son bonheur, mais la destruction de toutes ses ides
morales et religieuses; dans ces jours o l'aristocratie, affectant de
dlirer de sang-froid, croyait forcer le peuple  partager sa haine
pour l'galit, en attaquant les objets de sa vnration et de ses
habitudes; o le crime de conspirer contre l'Etat se rduisait au crime
d'aller  la messe, et o dire la messe tait la mme chose que
conspirer contre la rpublique.

La rpublique tait alors dchire entre deux factions, dont une
paraissait incliner  un excs d'nergie, l'autre  la faiblesse;
factions opposes en apparence, mais unies en effet par un pacte
tacite, et dont les chefs avaient le secret de les diriger par
l'influence des tyrans trangers; factions qui, par leurs crimes
mutuels, se servaient rciproquement d'excuse et de point d'appui, et
qui, par des routes opposes, tendaient au mme but, le dchirement de
la rpublique et la ruine de la libert.

Fabre prtendait faire la guerre  celle qui fut appele, assez
lgrement, ultra-rvolutionnaire. Voulait-il la dtruire? Non; il ne
voulait qu'en faire le prtexte de ses propres machinations et le point
d'appui de son systme perfide. Le vit-on jamais dnoncer les grands
conspirateurs qui ont tour  tour dchir la rpublique? quelle
rsistance a-t-il oppose  ce dernier complot o il tait initi, dont
le but tait de mettre la libert aux prises avec la religion? ne
l'et-il pas favoris, mme pour son compte? Il a dnonc
clandestinement le nomm Proli, et il dnait avec lui.

Comment un coupable tremblant devant son crime peut-il poursuivre
d'autres coupables? Les fripons de tous les partis se connaissent, se
craignent et se mnagent mutuellement; ils laissent combattre les
hommes purs, et cherchent ensuite  usurper les fruits de la victoire.

Que voulait-il? Gagner la confiance des patriotes, en leur dnonant
des abus vritables et quelques intrigues subalternes; confondre
ensuite, avec ces intrigants, les vrais patriotes, dont il voulait se
dfaire; rpandre des nuages pais sur les trames
contre-rvolutionnaires, dont il tait un des principaux artisans;
donner le change  l'opinion publique, et surtout  la Convention
nationale, sur le but des conspirations et sur leurs chefs; frapper les
imaginations d'un grand danger, et dtourner ensuite les soupons et la
svrit de la Convention contre des personnages insignifiants, et
contre les patriotes qu'il voulait perdre.

Quel est le rsultat de tontes ces confidences mystrieuses, de toutes
.ces dnonciations sourdes? quels sont ces ennemis redoutables qui
conspirent depuis si longtemps contre la rpublique? C'est un adjoint
de Bouchotte; c'est le commandant d'un escadron de l'arme
rvolutionnaire; c'est le commandant de l'arme rvolutionnaire, nomm
par le comit de salut public, sur la proposition de Bouchotte, revtu
de la confiance des reprsentants du peuple  Ville-Affranchie. Voil
la premire et la dernire dnonciation de Fabre-d'Eglantine, voil le
fruit de toutes les recherches prcieuses de ce dfenseur inquiet de la
libert, et de cet espionnage civique qu'il a exerc si longtemps parmi
les contre-rvolutionnaires, et chez les amis de la rpublique.

Mais est-ce Ronsin, est-ce Mazuel, est-ce Vincent qui sont le vritable
but des attaques de Fabre et de ses adhrents? Non, ce n'est l qu'une
fausse attaque; c'est contre le gouvernement qu'il dirige toutes ses
forces; c'est le comit de salut public, c'est le ministre de la guerre
et tous les agents fidles du gouvernement qu'il veut atteindre.

Au moment o ce personnage si discret hasardait, pour la premire fois,
une dnonciation publique, il croyait avoir rempli les esprits d'assez
de terreur; il croyait avoir assez artistement rassembl les
circonstances dont il voulait composer son systme de calomnie.

Aussi, parcourons les dbats de la Convention,  commencer par ceux o
ce discret personnage se dtermina  cette explosion, si contraire 
son temprament politique; voyez si tout ne se rapporte pas  ce but.

S'il dnonce Vincent, c'est pour affirmer que le foyer des
conspirations est dans les bureaux de la guerre. Avec quel art il avait
saisi le moment d'apprendre  la Convention qu'il existait, au comit
de salut public, une lettre du reprsentant Isabeau  Bouchotte, o
celui-ci tait accus de lui avoir crit en termes despectueux! Un
politique si rserv ne se serait pas permis une dnonciation publique,
la premire qu'il ait hasarde de sa vie, s'il n'avait compt sur les
allis qu'il s'tait dj assurs d'avance, et s'il n'avait pas regard
cette dmarche comme un coup dcisif.

Mais il avait endoctrin Philippeaux, il avait inspir Desmoulins, il
s'tait associ Bourdon (de l'Oise). Aussi, quels taient les
conspirateurs auxquels Philippeaux imputait les maux de la rpublique,
et mme la guerre de la Vende? Etait-ce Biron, Brissot, Dumouriez,
Beurnonville, et tous les conjurs accuss par le peuple franais? Non;
mais Bouchotte, Rossignol, Ronsin et le comit de salut public. Quels
sont ceux que Desmoulins accuse de l'ordre de chose actuel, qui lui
parat si dplorable? Bouchotte, Vincent, Ronsin, les ministres et le
comit de salut public. Que faut-il  Fabre et  ses pareils?
Indulgence, amnistie. Que demande Desmoulins? Indulgence, amnistie,
cessation des lois rvolutionnaires, l'impunit de l'aristocratie et le
sommeil du patriotisme.

Que dit Bourdon (de l'Oise)  la Convention? Il faut dtruire
Bouchotte, et le conseil excutif, et le comit de salut public.

Il faut voir, dans la fameuse sance de frimaire (27 frimaire--17
dcembre 1793), le concert de quelques fripons pour tromper la
Convention. C'est Laurent Lecointre qui ouvre la tranche, en lui
annonant, avec horreur, un grand attentat commis par un agent du
conseil excutif, qui a arrt un courrier venant de Givet.

Boursaut, l'honnte Boursaut, ajoute que le mme agent a exig, 
Saint-Germain, la reprsentation de son passeport, et n'a pas voulu le
laisser passer outre, sans l'avoir vis.

"Avais-je raison, s'crie Bourdon, de vous dire que le conseil excutif
est une puissance monstrueuse et abominable, qui vtit rivaliser avec
la Convention nationale?" II est vrai que c'tait la quatrime fois,
depuis quatre jours, que Bourdon rptait cet anathme, et qu'il
demandait formellement la suppression des ministres.

Charlier demande qu'on les frappe d'une manire terrible. Philippeaux
dnonce un autre agent, qui, dit-il, a arrt un paquet. Il invoque
Fabre-d'Eglantine, qui,  la suite d'une terrible diatribe contre les
bureaux de la guerre, fait dcrter que Ronsin, Vincent et Maillard
sont des contre-rvolutionnaires, et mis, comme tels, en arrestation.

Pressavin veut immoler Hron, patriote connu, qui est dfendu par
Vadier. On dcrte aussi que les membres du conseil excutif seront
mands  la barre, pour recevoir les tmoignages de l'indignation de
l'assemble. Ils paraissent, ils se justifient d'une manire aussi
simple que premptoire: Bourdon, ne pouvant les accuser, les insulte
avec grossiret.

Chaque jour cette lche intrigue se reproduit sous des formes aussi
ridicules. Tantt on fait paratre  la barre un soldat qui se plaint
de n'avoir pas t secouru, tantt un gnral qui se plaint d'avoir t
suspendu.

Bourdon (de l'Oise) avait dnonc, du mme coup, la commune, l'arme
rvolutionnaire, Bouchotte et tous les bureaux de la guerre, qu'il
dclare tre le vritable foyer de la contre-rvolution.

Tantt on lui fait un crime des obstacles insurmontables qui ont t
apports par d'autres  l'arrive des secours destins aux prisonniers
de Mayence; et Bourdon lui fait un nouveau crime de s'tre trop bien
justifi sur ce point. Bourdon lui fait un crime, tantt de ce que l'un
de ses commis l'a dnonc aux Cordeliers; tantt de ce que lui,
Bourdon, s'est pris de querelle avec ce commis, dans une taverne;
tantt de ce qu'il a mal dn.

Le....., parat une brochure o d'Aubigny rvle quelques-uns des
dlits reprochs  Bourdon; et le lendemain, sur la motion de Bourdon,
d'Aubigny est traduit au tribunal rvolutionnaire par un dcret, sur un
prtexte si frivole, qu'un instant aprs, la Convention, claire,
s'empresse de le rapporter.

Philippeaux prtend que Vincent lui a manqu de respect dans un repas,
et veut que la nation entire soit insulte dans sa personne, et
demande qu'on fasse le sige des bureaux de la guerre, comme Junon,
pour une pareille offense, provoqua jadis le sige de Troie.

Au milieu de tous ces incidents, le comit de salut public, qui, malgr
tous les efforts de la malveillance, avait propos, tabli, organis la
plus belle manufacture d'armes de l'Europe, est dnonc par Bourdon,
par Montant, par Philippeaux, sous le prtexte qu'elle n'tait point
encore en pleine activit; et on confie la surveillance de cette
manufacture  un nouveau comit.

C'tait toujours le comit de salut public qu'on attaquait, quoiqu'on
se crt oblig de protester du contraire, soit en attaquant les agents
qu'il employait, en divinisant ceux qu'il destituait par
l'intermdiaire du ministre, en critiquant toutes ses oprations, et
surtout en les contrariant sans cesse.

Fabre, Bourdon et leurs pareils, dnonaient  la fois, comme le foyer
de la contre-rvolution, la commune de Paris, l'arme rvolutionnaire,
le conseil excutif, le ministre de la guerre, l'assemble lectorale
et le comit de salut public. On aurait cru que Brissot et ses
complices taient ressuscits; du moins, on retrouvait dans la bouche
de leurs hritiers, leur langage, leur esprit, leur systme: il n'y
avait de chang que quelques dnominations et quelques formes.

Dans ce temps-l, en effet, les patriotes taient partout perscuts,
incarcrs; les fdralistes, les brissotins, les aristocrates avaient
arbor l'tendard de la Montagne et de la rpublique, pour gorger
impunment les Montagnards et les amis de la rpublique. Les
Philippeaux, les Bourdon taient leurs patrons; les libelles de
Desmoulins, leur vangile; Fabre-d'Eglantine et ses complices taient
leurs oracles.

Qui pouvait mconnatre leurs intentions contre-rvolutionnaires, en
voyant les mmes hommes qui poursuivaient avec tant d'acharnement les
anciens dfenseurs de la libert montrer tant d'indulgence pour les
conspirateurs, tant de prdilection et de faiblesse pour les tratres?
Quels taient leurs hros? un Tunck, misrable escroc, dont le nom mme
ne peut pas tre prononc sans pudeur; un homme dcri parmi les
escrocs eux-mmes; couvert des blessures que lui a faites, non le fer
des ennemis, mais le glaive de la justice; digne compagnon d'armes et
de table du procureur Bourdon; Westerman, digne messager de Dumouriez,
qui, destitu, a t, au mpris des lois, reprendre le commandement
d'une brigade en Vende; qui dernirement, contre les ordres du comit
de salut public a os distribuer aux habitants de la Vende trente
mille fusils, pour ressusciter la rbellion. Venu ensuite  Paris, sans
cong, pour cabaler contre le gouvernement, avec les Bourdon, les
Fabre-d'Eglantine et les Philippeaux; Westerman, absous de tous les
crimes aux yeux de ces derniers par quelques succs partiels dans la
Vende, exagrs par lui-mme avec une impudence rare; mais destitu
par le comit de salut public, comme un intrigant dangereux et
coupable; voil l'homme que ces svres rpublicains ont fait venir 
la barre, comme un nouveau Dumouriez, pour le couronner des mains de la
Convention nationale. Ce que la Convention n'a pas fait, depuis le
rgne des principes, pour les gnraux qui ont vaincu  Toulon, sur les
bords du Rhin et de la Moselle; pour ceux qui ont command les armes
victorieuses des brigands de la Vende, ils n'ont pas rougi de le faire
pour ce ridicule fanfaron, pour ce coupable et lche intrigant.
Quelqu'un a eu l'impudeur de demander que la Convention nationale
rendt un dcret pour dclarer que Westerman a bien mrit de la
patrie; on a fait taire la loi en sa faveur; on a fait dcrter que,
quoique destitu, il ft dfendu au gouvernement de le priver de sa
libert.

Ce sont les mmes hommes qui accueillaient avec un intrt si tendre
les femmes insolentes des conspirateurs de Lyon, qui venaient  la
barre outrager, menacer les patriotes de la Montagne, les vainqueurs du
fdralisme et de la royaut; ce sont les mmes hommes qui, non
contents de proscrire l'arme rvolutionnaire et ses chefs envoys 
Lyon pour comprimer cette ville rebelle, calomniaient les intrpides
reprsentants du peuple qui excutaient contre elle les salutaires
dcrets de la Convention nationale. Ce sont ces mmes hommes qui
encourageaient sourdement l'aristocratie bourgeoise  reprendre cette
audace contre-rvolutionnaire que la faction girondine lui avait
inspire; ce sont les mmes qui, pour faire rtrograder la rvolution
et fltrir toutes les mesures vigoureuses qui ont arrach la rpublique
des mains de la trahison, excitrent la piti de la Convention sur les
parents des conjurs, constituaient les veuves et les enfants des
tratres cranciers de la rpublique, et les rangeaient, par cet
insolent privilge, dans la mme classe que les veuves et les enfants
des gnreux dfenseurs de la patrie. Que dis-je! ils les traitaient
avec beaucoup plus de faveur et de gnrosit.

Ce signal de perscution, lev par des tratres jusque sur le sommet
de la Montagne, fut bientt entendu dans toute la rpublique: dans le
mme temps, les patriotes taient partout perscuts.

Dj les conspirateurs croyaient avoir atteint le but. Il semblait
prouv que nul homme de bien ne pouvait servir impunment la libert,
et il ne restait plus aux patriotes nergiques, qui avaient triomph un
instant, que de cder pour toujours le champ de bataille aux
aristocrates et aux fripons.

Mais le grand objet tait la dsorganisation du gouvernement.

Bourdon se surpassa lui-mme dans un discours rvolutionnaire  toute
outrance, o il prouva que le gouvernement ne devait plus faire aucune
dpense sans un dcret formel de la Convention.

Rien n'tait plus patriotique que ce discours. On commenait par des
sorties contre la royaut et contre la dfunte cour, et on y
dveloppait les grands principes de la libert: rien de plus adroit. On
y faisait l'loge du peuple, de la Convention, de la rvolution du 10
aot et de celle du 31 mai, et on y dployait tous les moyens qui
pouvaient chatouiller l'amour-propre des auditeurs.

Mais on concluait  une nouvelle organisation du gouvernement, et
provisoirement  ce qu'il ne pt tirer aucun fonds du trsor public
sans un dcret pralable. Ces dispositions furent adoptes avec
enthousiasme, car les esprits taient prpars: aussi, ds ce moment,
le service se trouva arrt d'une manire si vidente, que les
rclamations se firent entendre aussitt de toutes parts, et que le
service des armes allait manquer absolument, si le comit de salut
public n'avait pris le parti de violer le dcret pour conserver la
rpublique. Cette manoeuvre tait assez savante: aussi tait-elle
l'ouvrage de Fabre-d'Eglantine. Ce grand matre s'tait mme donn la
peine de composer lui-mme le beau discours que Bourdon avait lu  la
tribune, tant le sujet lui semblait important; car tel est le genre de
sa politique, qu'il aime beaucoup mieux mettre les autres en action que
d'agir lui-mme. Fabre est peut-tre l'homme de la rpublique qui
connat le mieux le ressort qu'il faut toucher pour imprimer tel
mouvement aux diffrentes machines politiques dont l'intrigue peut
disposer. Le mcanicien ne dispose pas plus habilement les rouages de
la machine qu'il veut organiser, que cet artisan d'intrigues ne dispose
les passions et les caractres, pour concourir  l'excution de ses
intrigues.

Personne ne connat mieux l'art de faire concourir  l'excution de son
plan d'intrigue la force et la faiblesse, l'activit et la paresse,
l'apathie et l'inquitude, le courage et la peur, le vice et la vertu.

Personne ne connut mieux l'art de donner aux autres ses propres ides
et ses propres sentiments,  leur insu; de jeter d'avance, dans les
esprits, et comme sans dessein, des ides dont il rservait
l'application  un autre temps, et qui semblaient se lier d'elles-mmes
 d'autres circonstances qu'il avait prpares, de manire que
c'taient les faits, la raison, et non lui, qui semblaient persuader
ceux qu'il voulait tromper, le patriote faible et fier de ses talent?.

Par lui le patriote indolent et fier, amoureux  la fois du repos et de
la clbrit, tait enchan dans une lche inaction, ou gar dans les
ddales d'une politique fausse et pusillanime; par lui, le patriote
ardent et inquiet tait pouss  des dmarches inconsidres; par lui,
le patriote inconsquent et timide devenait tmraire par peur, et
contre-rvolutionnaire par faiblesse. Le sot orgueilleux courait  la
vengeance ou  la clbrit par le chemin de la trahison ou de la
folie. Le fripon, agit de remords, cherchait un asile contre son crime
dans les ruines de la rpublique. Il avait pour principe que la peur
est l'un des plus grands mobiles des actions des hommes; il savait
qu'elle avait souvent dict les dcrets coupables des assembles
prcdentes; il savait avec quel succs les chefs de la faction
girondine l'avaient souvent invoque: il voulut lui lever un temple
jusque sur la Montagne. Il entreprit de persuader aux reprsentants du
peuple franais, aux vainqueurs de la royaut et du fdralisme, qu'ils
avaient  redouter la puissance d'un commis; il voulut faire peur  la
Montagne de Bouchotte, de Henrion, de Ronsin, comme Brissot avait fait
peur de la Montagne au reste de la Convention. L'existence de quelques
intrigants tait pour lui un prtexte de donner ce titre  tous les
martyrs de la libert. Par lui des propos indiscrets, des opinions
dictes par l'ignorance ou par la vanit se changeaient en conspiration
profonde; il rapportait  ce systme les circonstances les plus
indiffrentes et les faits les plus isols. Il avait sans cesse l'air
d'un homme effray devant le fantme qu'il avait form pour en
pouvanter la Convention entire, et pour la rendre faible par orgueil
et injuste par faiblesse.

Quel tait le rsultat de ces sourdes manoeuvres? La division des
dfenseurs de la rpublique, la dgradation de la reprsentation
nationale, la dissolution morale de la Convention, l'avilissement du
gouvernement rpublicain, le dcouragement de tous les patriotes qui en
portent le poids, le triomphe de la friponnerie, de l'intrigue et de la
tyrannie.

Ainsi, tel qu'un fruit de superbe apparence qu'un insecte invisible
dvore en secret, la rpublique, mine sourdement parle ver rongeur de
l'intrigue, dprissait, malgr ses succs brillants, et mourait, pour
ainsi dire, dans le sein de la victoire.

Il est sans doute des intrigues, il est des factions; ce sont celles de
l'tranger et des fripons: en se combattant, elles sont d'accord sur
les points essentiels, qui sont la ruine de la rpublique et la
proscription des vrais patriotes; elles marchent quelquefois sous des
bannires de diverses couleurs, et par des routes diffrentes; mais
elles marchent au mme but.

Des hommes que l'on a vus se battre dans les tribunes comme des
champions en champ clos se sont accords sur les deux points
essentiels, la fin de la Convention et la dissolution du gouvernement
actuel.

Hbert et Desmoulins, Fabre et Proli, Clootz et Bourdon, Lacroix et
Montaut, Philippeaux et ont tour  tour calomni et caress le comit
de salut public.

Des intrigants subalternes, souvent mme des patriotes tromps, se
rangent sous l'tendard de diffrents chefs de conspiration, qui sont
unis par un intrt commun, et qui sacrifient tous les partis  leur
ambition ou aux tyrans. Des fripons, lors mme qu'ils se font la
guerre, se hassent bien moins qu'ils ne dtestent les gens de bien,
ils sont toujours  se rallier contre l'ennemi commun, qui est pour eux
la vertu et la vrit. Des brigands se disputent pour le partage d'un
butin sanglant, mais ils taient unis pour gorger leur proie. Qu'une
nouvelle victime se prsente  leurs yeux, ils courront ensemble
l'gorger. La proie de tous les tyrans et de tous les fripons, c'est la
patrie.

Vous semblez placs aujourd'hui entre deux factions: l'une prche la
fureur, et l'autre la clmence; l'une conseille la faiblesse, et
l'autre la folie; l'une veut miner le temple de la libert, l'autre
veut le renverser d'un seul coup; l'une veut faire de la libert une
bacchante, et l'autre une prostitue; l'une veut nous transporter dans
la zone torride, et l'autre dans la zone glaciale, mais remarquez bien
qu'aucune d'elles ne veut avoir rien  dmler avec le courage, avec la
grandeur d'me, avec la raison, avec la justice. Il est assez difficile
de dmler les individus qui appartiennent  l'une et  l'autre; ils ne
valent pas mme la peine d'tre distingus. Ce qui importe, c'est de
les apprcier par leur but et par leur rsultat: or, sous ce rapport,
vous trouverez que les deux factions se rapprochent et se confondent.
Les modrs et les faux rvolutionnaires sont des complices qui
feignent de se brouiller pour excuter plus facilement leur crime. Il y
a plus d'esprit que de justesse dans la qualification
d'ultra-rvolutionnaire donne  ces vils sclrats, que la tyrannie
soudoie pour parodier notre sublime rvolution, et pour la surcharger
d'excs, ou funestes ou ridicules. Il importe de la rformer pour
rectifier les fausses ides qu'elle peut rpandre. Le faux
rvolutionnaire est encore plus souvent en de qu'au del de la
rvolution; modr ou frntique, selon l'intrt de la contre-
rvolution, et selon les ordres de la tyrannie: outrant les mesures
rvolutionnaires, quand il n'a pas pu les empcher; terrible 
l'innocence, mais.... [le reste du discours n'a pas t retrouv.]




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours au sujet du rapport d'Amar
sur l'affaire Chabot, prononc  la Convention nationale le 28 ventse
an II de la rpublique franaise (16 mars 1794)




Comme Billaud-Varennes, je dois manifester ma surprise de ce que le
rapporteur n'a pas mieux saisi l'esprit dans lequel il devait faire son
rapport; de ce qu'il a oubli l'objet le plus important, celui de
dnoncer  l'univers le systme de diffamation adopt par la tyrannie
contre la libert, par le crime contre la vertu.

Oui, il le faut dire hautement ici: les crimes de quelques-uns de nos
collgues sont l'ouvrage de l'tranger; et le principal fruit qu'il se
proposait d'en recueillir n'tait pas la perte de ces individus, mais
celle de la rpublique franaise, qui devait s'oprer en tant au
peuple la confiance dont il investit ses reprsentants.

Il y a, sur tout ce qui vient de se passer, une observation premptoire
 faire, et je vais vous la soumettre.

J'appelle les tyrans de la terre  se mesurer avec les reprsentants du
peuple franais; j'appelle  ce rapprochement un homme dont le nom a
trop souvent souill cette enceinte, et que je m'abstiendrai de nommer;
j'y appelle ce parlement d'Angleterre, associ aux crimes liberticides
du ministre que je viens de vous indiquer, et qui a, dans ce moment,
avec tous nos ennemis, les yeux ouverts sur la France, pour voir quels
seront les rsultats du systme affreux que l'on dirige contre nous.

Savez-vous quelle diffrence il y a entre eux et les reprsentants du
peuple franais? C'est que cet illustre parlement est entirement
corrompu, et que nous comptons dans la Convention nationale quelques
individus atteints de corruption; c'est qu' la face de la nation
britannique, les membres du parlement se vantent du trafic de leur
opinion et la donnent au plus offrant; et que, parmi nous, quand nous
dcouvrons un tratre ou un homme corrompu, nous l'envoyons 
l'chafaud.

Je soutiens, moi, et tout homme raisonnable et juste le soutiendra de
mme, quelque pays qu'il habite, et-il le malheur de vivre sous le
joug des tyrans coaliss contre nous, que cette affaire mme est un
nouveau titre de gloire pour la Convention nationale. Oui, elle prouve
qu' notre existence est attache la destine des peuples, puisque les
tyrans runissent tous leurs efforts pour nous accabler; puisque nous
les soutenons avec la dignit qui convient aux mandataires d'un grand
peuple; puisqu'enfin notre existence est le prix du courage hroque
avec lequel nous les repoussons. La corruption de quelques individus
fait ressortir, par un contraste glorieux, la vertu publique de cette
auguste assemble.

Peuple, dans quel pays a-t-on vu encore celui qui tait investi de la
souveraine puissance tourner contre lui-mme le glaive de la loi? Dans
quel pays a-t-on vu encore un snat puissant chercher dans son sein
ceux qui auraient trahi la cause commune, et les envoyer sous le glaive
de la loi? Qui donc encore a donn ce spectacle au monde? Vous,
citoyens!

Voil citoyens, la rponse que je fais en votre nom  tous les tyrans
de la terre: voil celle que vous ferez au manifeste de vos ennemis, 
ces hommes couverts de crimes, qui oseraient chercher la destruction de
la Convention nationale dans l'avilissement de quelques hommes pervers.

Je suis oblig de le dire avec douleur, le rapport que l'on vous a fait
aurait d renfermer les observations que je viens de vous prsenter; et
peut-tre sa rdaction, dans ce systme, et-elle t mieux conue.
Comme nous devons faire, dans toutes les circonstances, le sacrifice de
ce qui est personnel  la chose publique, je demande, en appuyant
l'amendement de Billaud-Varennes, que le rapport d'Amar ne soit pas
livr  l'impression avant d'avoir t revu.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours en rponse aux attaques
calomnieuses dont les agents du comit de salut public taient l'objet,
prononc  la Convention nationale le 30 ventse an II de la rpublique
franaise (20 mars 1794)




Je ne vous parlerai pas de Hron personnellement. Vous venez de voir
que ce qui avait t allgu contre lui a t dmenti par des
tmoignages imposants et des faits certains. Je me contenterai
d'ajouter  ce qui en a t dit, que les comits de salut public et de
sret gnrale s'tant informs auprs de l'accusateur public pour
savoir s'il y avait quelque renseignement contre Hron, il a rpondu
qu'il ne lui tait rien parvenu contre lui.

Vous voyez donc dans ce qui vient de se passer un exemple dplorable
des efforts que la malveillance ne cesse de faire pour induire la
Convention en erreur, el c'est sur cela principalement que je me
propose de fixer votre attention.

Quand les comits dcouvrirent, dnoncrent et confondirent, avec
l'appui de votre puissance, la faction qui menaait la libert, ils ne
se dissimulrent point que les formes dont la faction s'tait couverte
exposaient la libert  de grands dangers. Ils avaient bien prvu que
l'aristocratie et les autres factions, car il serait absurde de croire
qu'il n'y en et qu'une dans une rpublique en temps de rvolution, ils
avaient prvu, dis-je, qu'elles se prvaudraient des coups que nous
portions sur une d'elles pour exterminer les patriotes qui refusaient
de se ranger sous leur bannire, pour suivre l'tendard de la
rpublique et de la Convention. Ils ont promis, en votre nom, au
peuple, de frapper tous.les conspirateurs; ils ne souffriront pas que
le glaive de la tyrannie effleure un seul patriote. Ils ont promis de
conserver le" amis de la libert, ils ont promis que nul ne serait
alarm, except ceux dont les desseins criminels auraient servi les
factions, quelque nom qu'ils portent, de quelque forme qu'ils
s'enveloppent. On a apport mille obstacles au zle des comits; on a
voulu donner au cours de la justice une impulsion fausse et prcipite;
on a os former le coupable projet d'envelopper dans la procdure tous
les patriotes, dont une faction, maintenant bien connue du peuple et de
nous tous, redoute la puret et l'nergie.

Pour consommer ce crime, il fallait dpouiller peu  peu les comits et
le tribunal rvolutionnaire de la connaissance de la conspiration. Pour
cela, il fallait rpandre dans la Convention nationale des insinuations
perfides et de fausses ides, pour lui donner le change sur la nature
et les auteurs de la conspiration. On a voulu tablir deux espces de
puissances, pour suivre un plan dont les succs tiennent  l'unit de
conduite. Pour cela, on s'est flatt qu'on calomnierait les hommes les
plus purs, qu'on les rendrait suspects  la confiance publique, qu'on
surprendrait  la Convention des dcrets, parce que, ne pouvant pas
elle-mme connatre les faits, elle les adopterait sur-le-champ, sur la
motion d'un membre qui l'alarmerait sur des dangers chimriques. Par
l, la procdure ne devait pas avoir le cours certain et uniforme qui
lui appartient. Comme les conspirateurs s'taient cachs sous le masque
du patriotisme, on croyait facile de perdre ainsi les sincres amis de
la libert, en les rangeant dans la classe de ces faux patriotes. Hier
encore, un membre fit une irruption au Comit de salut public, et, avec
une fureur qu'il est impossible de rendre, demanda trois ttes.

Ce systme de calomnie est suivi d'une manire effrayante et port
jusqu' l'atrocit; il est vrai que nous sommes, comme on l'a dit,
presss entre deux crimes; il est vrai qu'une faction qui voulait
dchirer la patrie est prs d'expirer; mais l'autre n'est point
abattue, elle veut trouver dans la chute de la premire une espce de
triomphe, et dans tout cela, on compte pour rien la rpublique. Il
semblerait que le sang du peuple ne coule que pour quelques
conspirateurs; que les prodiges de sa vertu n'clatent que pour le
triomphe de quelques fripons. Non, ce n'est ni pour assurer l'impunit
aux coupables, ni pour servir les projets de quelques ambitieux
soudoys par l'tranger, ni pour laisser au crime le patrimoine de la
vertu, que nous nous sommes dvous  la fureur des factions les plus
dangereuses, que nous avons brav les prils qui nous taient offerts.
En combattant la folie arme du glaive du patriotisme, nous avons
consenti  mourir, s'il le fallait, pour la patrie, pourvu que nous
eussions soulev un coin du voile qui couvrait l'abme o l'on voulait
l'entraner. Eh bien! ce courage, nous l'avons montr contre toutes les
factions de la rpublique, et nous ne prendrons point de repos qu'elle
ne soit affermie.

Si l'influence de l'amour de la patrie, si les droits du peuple
franais ne triomphaient pas en ce moment de toutes les factions, vous
manqueriez la plus belle occasion que la Providence vous ait prsente
pour consolider la libert. La faction qui survivrait rallierait tous
ceux de l'autre qui auraient chapp au glaive de la loi. Presss comme
vous entre deux crimes, je ne sais si nous serons touffs; mais si
cela arrive, si la vertu de la Convention n'est pas assez forte pour
triompher de ses ennemis, ce qui sera le plus heureux pour nous, c'est
de mourir, c'est d'tre enfin dlivrs du spectacle trop long et trop
douloureux de la bassesse et du crime qui ont pass depuis trois ans
sur la scne de la rvolution, et qui se sont efforcs de ternir
l'clat des vertus rpublicaines; mais si la Convention est demain et
aprs-demain ce qu'elle est depuis quelques mois; si elle est dcide 
faire triompher le peuple, la justice et la raison....; si telle est la
disposition constante de la Convention; si elle veut atteindre la palme
de la gloire qui lui est offerte; si nous voulons tous, au sortir de
notre mission, goter le bonheur des mes sensibles, qui consiste dans
la jouissance du bien qu'on a fait,  voir un peuple grand s'lever 
ses hautes destines et jouir du bonheur que nous lui aurons prpar,
je dis que si la Convention, exempte de prvention et de faiblesse,
veut terrasser d'un bras vigoureux une faction aprs avoir cras
l'autre, la patrie est sauve!

Le rsultat de ce que je viens de dire est le rapport du dcret
illgalement surpris  la Convention.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur la situation des
partis, prononc au Club des Jacobins le 1er germinal an II de la
rpublique franaise (21 mars 1794)




La rpublique est place entre les muscadins, les aristocrates, et la
faction dont Hbert et complices peuvent vous donner une ide. Les
muscadins ne veulent pas la punition des tratres; ceux qui sont
patriotes  la manire de Proly attaquent bien les aristocrates; mais
ils veulent perdre avec eux les patriotes pour rgner sur leur ruine
totale; et les patriotes sont  la veille d'en tre les victimes, si
nous ne dployons une nergie capable d'effrayer et de terrasser nos
ennemis.

A Commune-Affranchie, les amis de Chalier et de Gaillard, de ce
patriote malheureux qui s'est poignard par un mouvement de dsespoir,
parce qu'au moment o tout semblait tre tranquille il prvoyait les
maux qui devaient fondre sur la patrie; les amis dis-je de ces deux
amis de la libert sont proscrits dans le moment actuel. J'ai vu des
lettres de quelques-uns d'entre eux, de ceux qui, chapps des prisons,
taient venus implorer le secours de la Convention. Ils expriment le
mme dsespoir que Gaillard, et si l'on n'apporte le remde le plus
prompt  leurs maux, ils ne trouveront de soulagement que dans la
recette de Caton et de Gaillard.

L'tranger soudoie parmi nous la faction des modrs et celle des
hommes perfides qui, sous le masque d'un patriotisme extravagant,
voulaient gorger les patriotes. Il est indiffrent pour l'tranger que
l'une ou l'autre de ces deux factions triomphe. Si c'est Hbert, la
Convention est renverse, les patriotes sont massacrs, la France
retombe dans le chaos, et la tyrannie est satisfaite. Si se sont les
modrs, la Convention perd son nergie, les crimes de l'aristocratie
sont impunis, et les tyrans triomphent. L'tranger doit protger toutes
ces factions, sans s'attacher  aucune. Que lui importe qu'Hbert expie
ses trahisons sur l'chafaud, s'il se trouve aprs lui d'autres
sclrats qui veulent perdre la rpublique et gorger tous ceux qui ont
combattu constamment contre les tratres et les tyrans!

Tous ces sclrats, ligus avec l'tranger, comptent pour rien la
rpublique; ce n'est pour eux qu'un objet de rapine. Le peuple n'est 
leur yeux qu'un vil troupeau qu'ils croient fait pour s'attacher  leur
char et les traner  l'opulence et  la fortune. A chaque rvolution
le peuple triomphe, parce qu'il est debout, et qu'alors ils se cachent.
Mais  peine est-il rentr dans ses foyers, que les factieux
reparaissent, et aussitt le peuple est replong dans le mme tat de
dtresse d'o il tait sorti. Vous avez vu Lafayette, Ption, Dumouriez
concevoir te projet affreux de l'affamer et de l'asservir. Ces monstres
sont tombs. Aprs eux, on a vu s'lever une faction nouvelle qui
voulait excuter le mme complot. Aprs elle, il en paratra une autre
qui aura le mme but, si la Convention diffre de foudroyer toutes les
factions. Il faut enfin tout rapporter au peuple et  l'intrt
gnral. Que ceux qui se groupent pour arrter la marche de la
rvolution tombent sous le glaive de la loi. Si tous ceux qui ont form
des projets contre la libert; si les successeurs de Brissot ne
subissent pas le mme sort que lui, attendez-vous aux plus grands
malheurs. Vous verrez les fripons s'introduire dans les armes,
certains fonctionnaires publics se liguer avec eux, comme autrefois ils
se sont ligus avec les autres: la paix d'aujourd'hui ne sera que
passagre, les armes seront battues, les femmes et les enfants
gorgs... Je dfie qui que ce soit de dmentir ces vrits terribles.
Si la dernire faction ne prit pas demain, ne prit pas aujourd'hui,
les armes seront battues, vos femmes et vos enfants gorgs, la
rpublique sera dchire par lambeaux, Paris sera affam, vous tomberez
vous-mmes sous les coups de vos ennemis, et vous laisserez une
postrit sous le joug de la tyrannie. Mais je dclare que la
Convention est dtermine  sauver le peuple, en crasant  la fois
toutes les factions qui menacent la libert.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours au sujet de l'arrestation
de Danton et de ses complices, prononc  la Convention nationale le 11
germinal an II de la rpublique franaise (31 mars 1794)




A ce trouble, depuis longtemps inconnu, qui rgne dans cette assemble;
aux agitations qu'ont produites les premires paroles de celui qui a
parl avant le dernier opinant, il est ais de s'apercevoir, en effet,
qu'il s'agit ici d'un grand intrt; qu'il s'agit de savoir si quelques
hommes aujourd'hui doivent l'emporter sur la patrie. Quel est donc ce
changement qui parat se manifester dans les principes des membres de
cette assemble, de ceux surtout qui sigent dns un ct qui s'honore
d'avoir t l'asile des plus intrpides dfenseurs de la libert?
Pourquoi une doctrine qui paraissait nagure criminelle et mprisable
est-elle reproduite aujourd'hui? Pourquoi cette motion, rejete quand
elle fut propose par Danton, pour Bazire, Chabot et Fabre-d'Eglantine,
a-t-elle t accueillie tout  l'heure par une portion des membres de
cette assemble? Pourquoi? Parce qu'il s'agit aujourd'hui de savoir si
l'intrt de quelques hypocrites ambitieux doit l'emporter sur
l'intrt du peuple franais.

Et quoi! nous n'avons donc fait tant de sacrifices hroques, au nombre
desquels il faut compter ces actes d'une svrit douloureuse,
n'avons-nous fait ces sacrifices que pour retourner sous le joug de
quelques intrigants qui prtendent dominer?

Que m'importent  moi les beaux discours, les loges qu'on se donne 
soi-mme et  ses amis! Une trop longue et trop pnible exprience nous
a appris le cas que nous devions faire de semblables formules
oratoires. On ne demande plus ce qu'un homme et ses amis se vantent
d'avoir fait dans telle poque, dans telle circonstance particulire de
la rvolution; on demande ce qu'ils ont fait dans tout le cours de leur
carrire politique.

Legendre parat ignorer les noms de ceux qui sont arrts: toute la
Convention les sait. Son ami Lacroix est du nombre de ces dtenus.
Pourquoi feint-il de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut
sans impudeur dfendre Lacroix. Il a parl de Danton, parce qu'il croit
sans doute qu' ce nom est attach un privilge: non, nous n'en voulons
point de privilge: non, nous n'en voulons point d'idoles!

Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une prtendue
idole pourrie depuis longtemps, ou si, dans sa chute, elle crasera la
Convention et le peuple franais. Ce qu'on a dit de Danton ne
pouvait-il pas t'appliquer  Brissot,  Ption,  Chabot,  Hbert
mme, et  tant d'autres qui ont rempli.la France du bruit fastueux de
leur patriotisme trompeur? Quel privilge aurait-il donc? En quoi
Danton est-il suprieur  ses collgues,  Chabot,  Fabre-d'Eglantine,
son ami et son confident, dont il a t l'ardent dfenseur? En quoi
est-il suprieur  ses concitoyens? Est-ce parce que quelques individus
tromps, et d'autres qui ne l'taient pas, se sont groups autour de
lui pour marcher  sa suite  la fortune et au pouvoir? Plus il a
tromp les patriotes qui avaient en confiance en lui, plus il doit
prouver la svrit des amis de la libert.

Citoyens, c'est ici le moment de dire la vrit. Je ne reconnais  tout
ce qu'on a dit que le prsage sinistre de la ruine de libert et de la
dcadence des principes. Quels sont en effet ces hommes qui sacrifient
 des liaisons personnelles,  la crainte peut-tre, les intrts de la
patrie? qui, au moment o l'galit triomphe, osent tenter de
l'anantir dans cette enceinte? On veut vous faire craindre les abus du
pouvoir, de ce pouvoir national que vous avez exerc, et qui ne rside
pas dans quelques hommes seulement. Qu'avez-vous fait que vous n'ayez
fait librement, qui n'ait sauv la rpublique, qui n'ait t approuv
par la France entire? On veut nous faire craindre que le peuple
prisse victime des comits qui ont obtenu la confiance publique, qui
sont mans de la Convention nationale, et qu'on veut en sparer; car
tout ceux qui dfendent sa dignit sont vous  la calomnie. On craint
que les dtenus ne soient opprims; on se dfie donc de la justice
nationale, des hommes qui ont obtenu la confiance de la Convention
nationale: on se dfie de la Convention qui leur a donn cette
confiance, de l'opinion publique qui l'a sanctionne. Je dis que
quiconque tremble en ce moment est coupable; car jamais l'innocence ne
redoute la surveillance publique.

Je dois ajouter ici qu'un devoir particulier m'est impos de dfendre
toute la puret des principes contre les efforts de l'intrigue. Et 
moi aussi, on a voulu inspirer des terreurs; on a voulu me faire croire
qu'en approchant de Danton, le danger pourrait arriver jusqu' moi; on
me l'a prsent comme un homme auquel je devais m'accoler comme un
bouclier qui pourrait me dfendre, comme un rempart, qui, une fois
renvers, me laisserait expos aux traits de mes ennemis. On m'a crit,
les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsd de
leurs discours. Ils ont cru que le souvenir d'une ancienne liaison,
qu'une foi antique dans de fausses vertus me dtermineraient  ralentir
mon zle et ma passion pour la libert. Eh bien! je dclare qu'aucun de
ces motifs n'a effleur mon me de la plus lgre passion. Je dclare
que s'il tait vrai que les dangers de Danton dussent devenir les
miens, que s'ils avaient fait faire  l'aristocratie un pas de plus
pour m'atteindre, je ne regarderais pas cette circonstance comme une
calamit publique. Que m'importent les dangers. Ma vie est  la patrie;
mon coeur est exempt de crainte; et si je mourrais, ce serait sans
reproche et sans ignominie.

Je n'ai vu dans les flatteries qui m'ont t faites, dans les caresses
de ceux qui environnaient Danton, que des signes certains de la terreur
qu'ils avaient conue, avant mme qu'ils fussent menacs.

Et moi aussi, j'ai t ami de Ption; ds qu'il s'est dmasqu, je l'ai
abandonn: j'ai eu aussi des liaisons avec Roland; il a trahi, et je
l'ai dnonc. Danton veut prendre leur place, et il n'est plus  mes
yeux qu'un ennemi de la patrie.

C'est ici sans doute qu'il nous faut quelque courage et quelque
grandeur d'me. Les mes vulgaires ou les hommes coupables craignent
toujours de voir tomber leurs semblables, parce que, n'ayant plus
devant eux une barrire de coupables, ils restent plus exposs au jour
de la vrit; mais, s'il existe des mes vulgaires, il en est
d'hroques dans cette assemble, puisqu'elle dirige les destines de
la terre, et qu'elle anantit toutes les factions.

Le nombre des coupables n'est pas si grand; le patriotisme, la
Convention nationale ont su distinguer l'erreur du crime, et la
faiblesse des conspirations. On voit bien que l'opinion publique, que
la Convention nationale marchent droit aux chefs de partis, et qu'elles
ne frappent pas sans discernement.

Il n'est pas si nombreux le nombre des coupables; j'en atteste
l'unanimit, la presque unanimit avec laquelle vous avez vot depuis
plusieurs mois pour les principes. Ceux qu'on mprise le plus ne sont
pas les plus coupables, ce sont ceux qu'on prne et dont on fait des
idoles pour en faire des dominateurs. Quelques membres de
cette-assemble, nous le savons, ont reu des prisonniers des
instructions portant qu'il fallait demander  la Convention quand
finirait la tyrannie des comits de salut public et de sret gnrale;
qu'il fallait demander  ces comits s'ils voulaient anantir
successivement la reprsentation nationale. Les comits ne tiennent que
de la patrie leurs pouvoirs, qui sont un immense fardeau, dont
d'autres, peut-tre, n'auraient pas voulu se charger. Oui,
demandez-nous compte de notre administration, nous rpondrons par des
faits: nous vous montrerons les factions abattues; nous vous prouverons
que nous n'en avons flatt aucune, que nous les avons crases toutes,
pour tablir sur leurs ruines la reprsentation nationale.

Quoi! on voudrait faire croire que nous voulons craser la
reprsentation, nous qui lui avons fait un rempart de nos corps! nous
qui avons touff ses plus dangereux ennemis! on voudrait que nous
laissassions exister une faction aussi dangereuse que celle qui vient
d'tre anantie, et qui a le mme but, celui d'avilir la reprsentation
nationale et de la dissoudre.

Au reste, la discussion qui vient de s'engager est un danger pour la
patrie, dj elle est une atteinte coupable porte  la libert; car
c'est avoir outrag la libert que d'avoir mis en question s'il fallait
donner plus de faveur  un citoyen qu' un autre: tenter du rompre ici
cette galit, c'est censurer indirectement les dcrets salutaires que
vous avez ports dans plusieurs circonstances, les jugements que vous
avez rendus contre les conspirateurs; c'est dfendre aussi
indirectement ces conspirateurs, qu'on veut soustraire au glaive de la
justice, parce qu'on a avec eux un intrt commun: c'est rompre
l'galit. Il est donc de la dignit de la reprsentation nationale de
maintenir les principes. Je demande la question pralable sur la
proposition de Legendre.




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Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours non prononc sur l'affaire
Chabot (c. mars 1794)




(Il en fut de ce projet comme de celui sur la faction
Fabre-d'Eglantine; il ne fut point accept par les collgues de
Robespierre. Nous le reproduisons tel qu'il a t publi par Courtois.)


Citoyens reprsentants du peuple, vous attendez de nous la rvlation
d'une grande conspiration; nous allons vous la donner; nous allons
surtout en fixer le vritable caractre; nous allons remonter  ses
vritables chefs, et saisir la main invisible qui en a ourdi les fils
dans d'affreuses tnbres. Quel autre guide peut nous diriger, dans de
telles recherches, que les grands principes de la libert publique?
Quel autre motif peut nous y forcer, sinon la ncessit de sauver la
patrie? Les reprsentants du peuple sont-ils des inquisiteurs
minutieux, chargs de fouiller dans la vie prive des hommes, et de
porter la terreur dans toutes les mes faibles? Sont-ils des hommes
avides de sang, comme la plus lche hypocrisie a os nous en accuser?
Non; s'ils demandent, au nom des lois, le sang des tyrans, c'est pour
pargner celui du peuple; s'ils foudroient les palais, c'est pour
protger les chaumires; s'ils frappent les mchants, s'ils punissent
les coupables puissants, c'est pour sauver les bons et soulager les
malheureux: ils sont svres par sensibilit, et inexorables par
humanit.

Sommes-nous appels  respecter le crime, parce qu'il est entour d'un
grand titre et de devoirs plus grands encore? Non.

Sommes-nous appels aussi  perscuter gratuitement les reprsentants
du peuple franais,  verser le mpris sur ceux qui dfendirent
courageusement la cause de la libert;  exagrer leurs crimes,  nous
rjouir de leurs faiblesses ou de leurs humiliations;  prparer le
triomphe des tyrans par une espce de suicide national? Non. En
poursuivant les tratres, nous saurons venger l'honneur du patriotisme,
sauver la majest du peuple. En dpit des esprances de Londres et de
Vienne, cette grande affaire ne sera point le procs de la
reprsentation nationale, mais celui des tyrans qui ont conspir sa
ruine. Loin de nous attacher  une faible ramification du complot, nous
en embrasserons, nous en dracinerons le tronc tout entier.

Nous ne voulons point immoler les victimes  la place des oppresseurs,
et frapper le peuple lui-mme du glaive qui doit exterminer ses
ennemis. Nous sommes moins jaloux de briser l'instrument que la main
coupable qui le dirigea, et de trouver des conspirateurs que d'touffer
la conspiration. A travers les passions et les intrts individuels de
tous les partis,  travers les prventions, les erreurs et les
intrigues, nous irons au but, la justice:  cette justice nationale, la
seule que nous devions exercer;  cette justice, qui n'est autre chose
que le salut du peuple et la mort des tyrans.

Quelle est la premire poque de cette conspiration? L'origine mme de
la rvolution.--Quels en sont les premiers moteurs? Toutes les cours
ligues contre nous.--Le but? La ruine de la France.--Les victimes? Le
peuple et vous.--Les moyens? Tous les crimes.

Les moyens ont vari suivant les diffrentes circonstances: l'esprit et
la main qui la dirigeaient furent toujours les mmes.

Nous ne vous retracerons pas ici les innombrables forfaits d'une cour
impie, et surtout les manoeuvres ourdies par tous les ennemis de notre
libert, depuis les premiers jours de la rvolution, pour corrompre,
avilir et dtruire la reprsentation nationale ds sa naissance

Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est principalement contre vous
qu'elles furent diriges. Vous avez dcrt la rpublique, nulle trve
n'tait possible entre vous et la tyrannie.

La Convention nationale naquit au milieu des conspirations, et c'est
dans son berceau qu'taient placs les serpents qui devaient
l'touffer, semblable  ce dieu qui devait purger la terre des monstres
qui l'infestaient.

Vous rappellerai-je les moyens odieux et multiplis qu'elle employait
pour perdre toute la portion de la reprsentation nationale qui ne
voulait tre ni sa dupe ni sa complice? On se plaignait de votre
inaction, et on vous paralysait; on disait que vous n'tiez pas libres,
et on vous tyrannisait; on invoquait votre dignit, et on vous
outrageait avec insolence; on rclamait votre sret, et on ne
cherchait qu' vous anantir: tantt on appelait contre vous, sous le
nom de garde, les phalanges exterminatrices; tantt on voulait vous
traner  Versailles; tantt on vous proposait Bourges, tantt on
voulait convoquer une autre assemble nationale dans une autre lieu;
tantt on voulait runir les assembles primaires pour vous renouveler;
enfin, on tenta plusieurs fois d'exterminer la Montagne. Deux de vos
collgues ont pri martyrs de la cause que nous dfendons: nous tions
tous vous au mme couteau; ne pouvant vous gorger par leurs
satellites, les sclrats avaient agit la rpublique entire, comme
pour vous ensevelir sous ses ruines.

Enfin, le temps tait arriv o les tyrans, fatigus de la rsistance,
et le peuple, de la tyrannie, provoquaient  l'envi une crise qui
devait perdre ou sauver la patrie. Les jours qui viennent de luire sont
gros des destines de l'univers; les deux gnies qui s'en disputaient
l'empire sont en prsence: la servitude ou la libert du genre humain
sont le prix du combat. La faction criminelle croit toucher au moment
de se baigner dans le sang des fidles reprsentants du peuple; tous
les agents et tous les sicaires des rois trangers veillent et
s'agitent pour les seconder ou pour anantir du mme coup la
reprsentation nationale tout entire; mais le peuple est prsent; il
entoure la Convention de son bras puissant, il protge mme ses lches
ennemis. La Convention, d'une main, remet les tratres entre les mains
de la loi; de l'autre, elle montre  l'univers le pacte social des
Franais; et, pure, libre enfin, elle s'avance majestueusement dans son
immense carrire.

Mais les ennemis de la patrie lui permettront-ils de la parcourir en
paix? Non! les fondateurs de la rpublique ne peuvent trouver le repos
que dans le tombeau: les tratres meurent, mais la trahison survit 
leur chtiment. Les tyrans coaliss vivent encore, et, tant qu'ils
vivront, ils conspireront contre l'existence du peuple franais; ils
verseront sur nous tous les maux dont la corruption des coeurs est la
source inpuisable. Ils ont  leur solde des armes subsidiaires
d'espions et de tratres qui se succdent sans cesse; ils ont  leur
solde toutes les passions et tous les vices, et ils poursuivent avec
une activit nouvelle le projet savant de dtruire la Convention
nationale. Et quelle autre ressource peut leur rester? Sont-ce leurs
armes? Elles fuient devant les dfenseurs de la rpublique, ds qu'ils
cessent un moment d'tre guids par la perfidie. Est-ce la perfidie de
vos gnraux! Vous en avez cherch, vous en avez trouv de fidles:
vous punissez les tratres, vous les arrachez de votre propre sein pour
les livrer au glaive des lois; il ne leur reste que de vous dtruire
vous-mmes, pour anantir le point central auquel se rallient toutes
les portions de cette immense rpublique, et partager entre eux les
lambeaux pars de ce vaste empire. Si vous tiez des tratres et des
lches, tous les ennemis de la libert, tous les hommes corrompus se
seraient ligus avec vous contre le peuple: vous vous tes montrs
fidles, ils se sont runis pour vous dclarer la guerre.

Ce qui prouve que ce n'tait point la faction criminelle que certaines
gens voulaient dtruire, mais les reprsentants rpublicains, c'est que
les premiers jours qui suivirent le triomphe de la Montagne; vous ftes
insults dans cette enceinte par un prtre mprisable* [*Jacques
Roux.], qui vint vous dnoncer  vous-mmes comme auteurs de la disette
publique. Ce fut  cette poque que l'on provoqua les rassemblements
qui s'taient forms dans toutes les grandes crises de la rvolution;
c'est alors que, sous le nom de Marat, des crivains mercenaires
cherchaient sans cesse  exciter le peuple et blasphmaient contre
vous; c'est alors que vous ftes sans cesse assaillis par des ptitions
qui tendaient  vous rendre responsables de la disette factice cause
par les conspirateurs. Ces manoeuvres perfides ne furent dconcertes
que par la vertu de ce mme peuple qui vous avait fait triompher le 31
mai.

Dans le mme temps, des crivains mercenaires, osant usurper le nom de
Marat, pour le profaner, cherchaient  exciter le peuple aux mmes
dsordres que la faction girondine lui avait imputs lchement: elle
cherchait  avilir la Convention nationale. On distinguait parmi ces
libellistes le prtre sacrilge, auteur de la ptition dont je vous ai
dj parl, migr, qui avait conduit les patriotes de Lyon sous le
couteau de leurs assassins, et ouvert la contre-rvolution qui a livr
cette ville au pouvoir des rebelles. Ces misrables, et d'autres agents
des puissances trangres, agitaient les clubs populaires et les
assembles sectionnaires, dont les intrigants s'taient empars  la
faveur de la permanence qui en bannissait le peuple et les patriotes.
Plus le peuple vous prodiguait de preuves de sa confiance, plus on
s'efforait de la dtruire: tandis que de toutes les parties del
rpublique, on vous conjurait de ne point abandonner le gouvernail de
l'Etat au milieu de la tempte, de prtendus patriotes vous sommaient
ici de leur cder vos places; des intrigants faisaient adopter cette
motion par un club clbre, l'affichaient sur les murs de Paris, et le
publiaient.

Les lches! ils se mlent avec les dfenseurs de la patrie; ils imitent
notre langage; ils flattent notre amour pour la libert; ils ont l'air
quelquefois de le surpasser: ils se parent de tous les signes
extrieurs de la rvolution, ils en imaginent mme de nouveaux; ils ne
sigent pas dans les socits populaires, ils les prsident, ils les
dirigent. Une fois munis de ces brevets de patriotisme qui les
associent  notre cause, ils s'efforcent de la rendre ridicule  force
d'exagration et d'extravagances; ils la chargent de toute leur
infamie; ils entranent le zle ardent et irrflchi dans leurs
perfides systmes. Les Franais applaudissent quelquefois  des motions
arrtes dans les cabinets de Londres ou de Vienne: quelque temps
aprs, on dcouvre tous les maux qu'elles ont entrans, et le sang de
cent mille Franais coule pour expier l'erreur d'un moment. Malheur 
quiconque oserait parler alors le langage de la raison! Ils le
proscrivent comme un lche modr ou comme un ennemi de la libert. A
quels dangers la rpublique ne sera-t-elle pas expose, si le
lgislateur n'est pas assez clair pour les dmasquer!

(Ici manque quelque chose. )

A la tte de ce complot tait le baron de Batz.

Nous allons vous dire ce que nous pensons sur les chefs de cette
conspiration; nous les jugerons, non pas prcisment par ce qu'en ont
dit ou connu les dnonciateurs, mais par tout ce que nous en
connaissons nous-mmes, et par l'ensemble des preuves qui nous sont
parvenues d'autres parts.

D'abord, l'existence du complot de diffamer et de dissoudre la
Convention; il est impossible d'en douter. Nous l'avons dj prouv par
des faits indpendants de la dnonciation; il est attest par la
conduite et par les crits de tous les ennemis de la France, il est
aussi certain que l'existence des rebelles et des rois conjurs contre
la rpublique.

Les hommes dnoncs par Bazire et Chabot en sont-ils coupables? Nous
allons le discuter.

Le premier qui se prsente est Delaunai. Le caractre et la conduite de
ce citoyen dmentent-ils ou confirment-ils le double tmoignage port
contre lui? Delaunai est du nombre de ceux qui semblent avoir jou un
rle quivoque aux yeux du public; mais tous les membres de l'assemble
Lgislative et de la Convention qui l'ont connu, tous les citoyens
initis dans les vnements de la rvolution, savent que Delaunai tait
un agent hypocrite de la faction girondine, le confident et le valet de
ce lche Caritat, qui  l'exemple de son ami Brissot, a fui la justice
nationale, et qui ne l'a pas moins mrite. En continuant de conspirer
contre l'honneur de la Convention nationale, aurait-il fait autre chose
que de continuer son ancien mtier? Delaunai tait un des faiseurs de
cet excrable libelle nomm _la Chronique_, o la faction girondine
dposait ses poisons les plus subtils. Pendant plus d'un an, il appela
 ce titre l'opprobre et les poignards sur les rpublicains et sur la
Montagne; lorsqu' l'approche de la lumire, le lche Condorcet
commena  redouter la responsabilit de ses impostures liberticides,
Delaunai les signa conjointement avec lui; et ces deux hommes donnrent
alors la mesure de leur courage et de leur bonne foi. Quand les
patriotes indigns leur demandaient compte de leurs calomnies,
Condorcet rejetait la faute sur Delaunai, et Delaunai renvoyait les
plaignants  Condorcet.

Delaunai tait, comme Ducos et Fonfrde, un missaire de la faction
fdraliste, sigeant  la Montagne pour la profaner et pour la trahir;
il tait au chef de la faction ce qu'est un espion aux gnraux ennemis
qui le soudoient. Son silence et ses discours, ses intrigues sourdes et
ses actes publics le dclent galement. Ce dput n'tait point sans
talent, et ne rompit le silence que lorsqu'il fut question de finances.
Muet sur les crimes des tratres et des tyrans, il s'chauffa tout 
coup contre les manoeuvres de l'agiotage; il pouvantait les agioteurs
pour partager leur proie, comme les Condorcet, les Brissot, et tous les
fripons girondins, menaaient quelquefois la cour, pour partager ses
brigandages et son pouvoir.

Le second personnage est Julien. Julien tait dj jug par l'opinion
publique, par des faits antrieurs devenus trop publics; Julien,
flottant sans cesse entre tous les partis, avait paru se fixer sur la
Montagne, pour cacher ses vues cupides et ambitieuses sous le masque du
patriotisme; mais il s'tait trahi ds le moment o il tait entr au
comit de sret gnrale; il ne s'tait empar du soin de faire les
rapports des administrations coupables que pour trahir la cause de la
libert, du peuple et de la vrit. L, les crimes des conspirateurs
furent pallis, les vertus des rpublicains furent calomnies, la
mmoire mme des martyrs de la libert fut outrage: la municipalit de
Lyon, assassine par ce royaliste, et son digne chef, le magnanime
Chalier, furent lchement outrags. Cet ouvrage excita les rclamations
de tous les amis de la patrie. Son auteur, redoutant la censure de la
Convention nationale, s'effora de la prvenir, en le mettant sous la
sauvegarde des Jacobins, qui le rejetrent, et en le prsentant  la
municipalit de Paris, qui rtracta, sur la ptition des Jacobins,
l'acceptation qu'on lui avait surprise. Enfin Julien, qui s'tait
obstin  faire ce rapport aprs le renouvellement du comit de sret
gnrale, dconcert par la force de l'opinion publique, avoua lui-mme
l'infidlit de son rapport, demanda que le nouveau comit de sret en
prsentt un nouveau  la Convention nationale.

La rsolution vigoureuse et sage que prirent les membres du nouveau
comit de sret gnrale, en commenant leur carrire, de mettre les
scells sur ses papiers lui procura de nouvelles preuves de ses
prvarications.

Julien entretenait la correspondance la plus intime et mme la plus
tendre avec l'abb d'Espagnac.

Cette horde impure tait paye pour blasphmer contre la Convention
nationale du peuple franais. Les tyrans trangers regardaient comme
une victoire de faire tomber du haut de la Montagne un des
reprsentants du peuple, clbres par leur zle pour la cause
populaire. S'ils pouvaient en garer un seul, ils auraient conclu que
tous taient capables de la mme faiblesse, et qu'il ne restait plus au
peuple que de briser le gouvernement rpublicain, comme il avait
renvers le trne, et de se reposer ensuite sous le joug des monarques
incorruptibles de l'Autriche, de la Prusse et de Berlin.

Plusieurs reprsentants du peuple taient devenus leurs complices et
s'taient ligus avec eux pour tendre sur tous leurs collgues
l'ignominie dont ils taient couverts. Ce n'taient que des lches,
dont la probit et le civisme avaient toujours t plus qu'quivoques,
il fallait tenter des conqutes plus difficiles et plus intressantes.
On chercha d'abord ou  sduire ou  compromettre des patriotes, ceux
qu'un penchant dangereux  la confiance, et peut-tre un penchant au
plaisir, plus dangereux encore, rendaient plus accessibles  ces
attaques: on leur lana deux des plus habiles sclrats que l'Autriche
ait vomis parmi nous. Il existe  Paris, depuis les premier" temps de
la rvolution, deux monstres dignes de servir la cause des tyrans par
la profonde hypocrisie qui les caractrise. Ils avaient perdu  Paris
les titres et le nom qu'ils portaient  la cour de Vienne; l'un d'eux
avait associ  celui qu'il a adopt le nom du fondateur de la libert
romaine; il tait entour de titres patriotiques; il avait compos des
ouvrages loquents pour la dfense des droits de l'homme et de la
rvolution franaise; il avait mme des brevets de perscution; il
avait t banni de l'Allemagne par l'empereur Joseph II. Aucun des
patriotes qu'il attirait chez lui n'y entrait sans le surprendre, la
plume  la main, rvant sur les droits de l'humanit, ou courb sur les
oeuvres de Plutarque ou de Jean-Jacques. L'extrieur austre et le
costume rvolutionnaire de Junius rpondaient parfaitement  l'ide
d'un si grand caractre; la coupe philosophique de sa chevelure, le
bonnet rouge qui ornait sa tte philosophique garantissaient  toute la
terre la puret de son patriotisme. Junius Frey avait acquis l'estime
de toute sa section; il s'tait li avec des patriotes qui s'honoraient
de l'amiti de ce vertueux ami de l'humanit.

Junius chercha particulirement la socit, ensuite l'amiti de
Franois Chabot. Il ne trouvait pas d'expression assez forte pour
peindre l'estime, l'admiration, la tendresse que lui inspiraient le
caractre et les principes de ce reprsentant du peuple. Cet estimable
tranger, cet ami, ce martyr de la libert avait une soeur, le modle
de toutes les vertus de son sexe: modestie, navet mme, patriotisme,
talents.

Le gnreux cosmopolite se garda bien d'offrir  Chabot cette femme
intressante.

(Lacune.)

Je n'ai pas besoin de peindre la joie que ce triomphe remport sur la
conduite d'un patriote tel que Chabot dut rpandre dans les cavernes
des brigands autrichiens. L'Autriche crut, ds ce moment, tenir entre
ses mains l'honneur de la Convention nationale. Le monstre qui avait
tromp Chabot osa se vanter alors que les reprsentants les plus purs
n'chapperaient pas aux filets qui taient tendus autour d'eux: vous ne
serez pas tonns que, ds ce moment, la calomnie ait tir parti d'un
prtexte si favorable, vous ne le serez pas mme d'apprendre que le
premier artisan de la diffamation de Chabot ait t le prtendu
beau-frre qui en avait prpar le prtexte. Ds ce moment, cette
victime de la perfidie fut l'objet de l'attention de toutes les
socits populaires; le patriotisme inquiet et ardent se runit en
pareil cas pour l'accabler. Je n'ai pas besoin de dire que cet
vnement fut prsent sous les couleurs les plus dfavorables 
Chabot, et charg de toutes les circonstances que la malveillance et
l'intrigue pouvaient inventer.

On a raisonn diversement sur la dot de 200,000 livres donne par Frey
 la femme de Chabot. Les uns ont prtendu que cette dot tait fournie
par Chabot lui-mme, et que le contrat de mariage n'tait qu'un moyen
de dguiser les richesses que Chabot avait dj amasses prcdemment.

Les autres ont trouv aussi naturelle l'hypothse contraire; ils ont
prtendu qu'un lgislateur corrompu n'aurait pas cherch  cacher le
prix de sa corruption sous un manteau autrichien, qui n'aurait pu que
l'afficher.

Ils ont observ qu'un lgislateur clbre qui veut se vendre peut se
faire acheter, sans se marier  une trangre, et dguiser sa bassesse
sous un voile moins transparent; ils ont conclu au contraire du mariage
et de la dot, que les ennemis de la rvolution, qui n'auraient pas os
proposer  Chabot de se vendre, avaient t obligs de le tromper, pour
le couvrir des apparences de la corruption, parce qu'ils n'espraient
pas le corrompre, et lui ont cach leur prsent perfide sous des
apparences lgitimes.

Les uns ont adopt les interprtations les plus favorables aux vues de
l'aristocratie; les autres ont prfr celles qui flattaient le plus le
voeu des patriotes.

Mais ce sont les premires qui ont d naturellement prvaloir dans le
public: dans un tel vnement, il faut ncessairement que la malignit
et l'aristocratie prennent chacune sa part. Malheur  l'homme qui a
longtemps dfendu la cause du peuple! S'il commet ou une faute, ou une
erreur ou une indiscrtion, il est perdu; car le patriotisme, svre et
souponneux, et la vengeance des ennemis du peuple se runissent contre
lui: il faut qu'il porte  la fois la peine, et de sa faiblesse
actuelle, et de ses services passs.

Au reste, ce n'tait ni la personne de Chabot, ni celle de Bazire, que
poursuivaient les agents des cours trangres: nous allons nous-mmes
les laisser  l'cart, pour suivre le systme tranger dans son
ensemble et dans ses consquences.

Il existait, en effet, parmi les reprsentants du peuple franais des
hommes pervers, initis dans les mystres de la conspiration trangre,
des hommes qui n'taient point faibles, mais pervers; qui n'taient
point corrompus, mais corrupteurs; qui n'taient ni dupes, ni
complices, mais chefs des conspirations trames contre la libert du
peuple.

Or, ces gens-l je ne les ai jamais vus dnoncs; mais prns, mais
dfendus par les crivains plus que patriotes, qui ont sans cesse
dnonc la Convention nationale, et tous les vrais patriotes, depuis le
triomphe des principes et de la Montagne.

Cependant ces reprsentants taient coaliss avec les banquiers des
puissances trangres et avec leurs principaux agents; ils sigeaient
avec la Montagne, comme d'Orlans, pour obscurcir sa gloire, et pour
cacher leur bassesse et leurs crimes; ils conspiraient avec les tyrans
de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse: les uns, par leur
patriotisme hypocrite; les autres, par leur or, conspiraient contre
l'honneur de la reprsentation nationale et contre le salut de la
rpublique. Plusieurs patriotes furent tents par eux; Bazire et Chabot
furent attirs dans leur socit. Le caractre de ceux qui la
composaient tait plus qu'quivoque. La sollicitude des patriotes
cherchait  deviner quelle tait cette puissance invisible, qui
continuait de porter des coups funestes  la libert, quand tous ses
ennemis taient dans le silence et dans la terreur. On connaissait leur
but, mais non leurs moyens: on devinait le crime, on cherchait le nom
des coupables: Bazire et Chabot nous les ont dnoncs. Sont-ils
coupables eux-mmes? A quel point le sont-ils? Les dnonciateurs et
ceux qu'ils ont dnoncs doivent-ils tre confondus dans la mme
classe? C'est un des objets que nous soumettons  votre justice
impartiale. Pour nous, c'est la conspiration que nous avons voulu
atteindre, sans respect des personnes; c'est au salut public que nous
avons march. Nous avons t jusqu'ici plus svres envers les
accusateurs qu'envers les accuss; car les dnonciateurs ont t
arrts les premiers, presque tous les dnoncs ont fui, ou sont en
libert: ils parlent, ils crivent tout ce qu'ils jugent  propos sur
cette affaire, non seulement contre les dnonciateurs, mais contre la
Convention nationale. Vous pouvez, en cela, nous accuser de partialit,
ou d'une excessive rigueur envers nos collgues. Si nous mritons ce
reproche, nous ne voulons pas y chapper; mais nos intentions sont
pures, et nous allons continuer de vous dvelopper les faits qui
peuvent clairer votre sa gesse et votre justice.

Le...... Chabot vint trouver un des membres du comit de salut public,
et lui dit: "Je viens te rveiller; mais c'est pour sauver la patrie;
je tiens le fil de la conspiration la plus dangereuse qui ait t
trame contre la libert--Eh bien! il faut la dvoiler.--Mais, pour
cela, il faut que je continue de frquenter les conjurs; car j'ai t
admis dans leur socit. Ils m'ont conduit par degrs  des
propositions, ils m'ont tent par l'appt de partager le fruit de leur
brigandage: le jour est pris o ils doivent se runir; je dois m'y
trouver aussi. Ils croient que je ne devine pas le reste de leur
projet; mais ils vont  la contre-rvolution ouverte. Si l'on veut, je
ferai prendre, en flagrant dlit, les conspirateurs.--On ne peut pas
rendre un plus grand service  la patrie; tu ne dois pas balancer. Mais
quelles seront tes preuves? (Chabot tenait un paquet dans sa
main.)--Voil dit-il, un paquet que l'on m'a remis, pour que je
tchasse de dterminer un membre de la Montagne  se dsister des
oppositions qu'il a apportes au projet financier de la clique; je n'ai
pas voulu rejeter cette commission, pour ne pas me mettre dans
l'impossibilit de dcouvrir et de dvoiler le fond de la conspiration;
mais mon intention est d'aller de ce pas dposer ce paquet au comit de
sret gnrale, et de dnoncer les tratres. Au reste, j'offre de
donner au comit le moyen de les prendre tous, rassembls dans un lieu
o je me trouverai.--Hte-toi donc de te rendre au comit de sret
gnrale; il accueillera, sans doute, cette offre-l avec
empressement.--Oui; mais je ne veux pas que l'on puisse induire de ma
prsence au milieu des conjurs que je le suis moi-mme. Je demande une
sret. Je veux bien mourir pour ma patrie, mais je ne veux pas mourir
en coupable. Ma mre et ma soeur sont ici; je ne veux pas qu'elles
expirent de douleur. Ma soeur me disait dernirement: Si tu as trahi la
cause du peuple, je serai la premire  te poignarder.--Tu ne dois pas
douter que le comit de sret gnrale ne prenne avec toi les moyens
ncessaires pour dcouvrir la conspiration. Tes intentions et l'avis
que tu lui auras donn seront ta garantie. Au surplus, tu peux en
parler au comit de salut public; il saisira tous les moyens qui lui
sont offerts de sauver la patrie." Chabot partit, en annonant qu'il
ferait sa dnonciation au comit de sret gnrale; il la fit le mme
jour. Bazire en fit une autre relative au mme complot.

Il rsulte de l'une et de l'autre qu'il existait une conspiration dont
le but tait de corrompre les reprsentants du peuple, de diffamer tous
les autres, et surtout les patriotes, pour arriver  la
contre-rvolution par l'anantissement de la reprsentation nationale,
celui de ruiner les finances, en entranant la Convention dans des
mesures impolitiques, dguises sous les apparences du bien public.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur le dcret qui oblige
les membres de la Convention de mettre au jour leur conduite morale et
politique, prononc au Club des Jacobins le 16 germinal an II de la
rpublique franaise (15 avril 1794)




Puisque l'on convient qu'il s'est pass un vnement intressant pour
la libert, que les oprations sublimes de la Convention viennent
encore de sauver la patrie, si elle persvre dans ces oprations, si
elle continue de distinguer l'innocence de l'aristocratie, si enfin
elle se montre aussi soigneuse de protger l'une que de frapper
l'autre; puisque l'on convient de tous ces faits, je demande que la
conjuration soit  l'ordre du jour; que si quelque bon citoyen peut
dvelopper les circonstances affreuses qui drivent du principe de
cette conspiration, s'il peut vous faire part des dtails importants
qui n'ont pas t connus jusqu' prsent, il monte  la tribune, et
qu'il fasse connatre toute la sclratesse des conspirateurs qui
voulaient nous entraner dans le prcipice o seuls ils sont tombs.

C'est ce cette manire que nous porterons des coups terribles; c'est
ainsi que nous craserons les ennemis de la libert, et non par des
mesures partielles et inconsidres; c'est en allant droit  eux; c'est
en les attaquant en face et avec acharnement; c'est en plongeant dans
leur coeur le poignard de la justice, que nous pourrons dlivrer la
libert de tous les sclrats qui veulent la dtruire.

Cet ordre du jour doit sans contredit l'emporter sur celui que vous a
propos Chasles. Eh! qu'importe que la Convention oblige chacun de ses
membres  rendre compte de leur fortune! N'est-il pas vident que les
fripons seuls pourront chapper  la rigueur de cette mesure? Les
fripons ont leur fortune en portefeuille ou chez l'tranger: Brissot se
disait pauvre, et l'on sait qu'il avait des maisons  Londres. Chabot
disait qu'il n'avait pas touch la dot de sa femme: tous les coupables
qui ont pri par la main de la justice se disaient pauvres. Les
sclrats diront toujours au peuple: Nous sommes pauvres et
incorruptibles; vous ne pouvez pas prouver que nous sommes riches.

Citoyens, regardons comme un principe invariable de ne jamais prsenter
aux mauvais citoyens le moyen de se ranger parmi les patriotes;
exigeons d'eux des preuves qui appartiennent exclusivement aux
patriotes, et rejetons tout ce qui peut tre commun aux patriotes et
aux aristocrates; les patriotes sont purs; s'il en est  qui la fortune
ait accord des dons que la vertu mprise et que la cupidit seule
estime, ils sont bien loin de vouloir les cacher; ils n'ont pas de plus
grand dsir que d'en faire un noble usage; il n'y a que les
conspirateurs qui mettent leur intrt  les soustraire  la vue du
peuple.

Les preuves que nous devons exiger, c'est une vie dont les moments
soient tous marqus par des actions vertueuses, une vie remplie de
sacrifices faits  la patrie. Qu'importe que l'on ait mont ses gardes
et pay rgulirement ses impositions! Qu'importe que l'on me dise: Tu
ne prouveras pas que ma fortune est augmente depuis la rvolution! Il
faut renvoyer au temps de Lafayette ces moyens, qui n'taient mis en
usage que par ses amis et ses partisans. C'est avec de telles preuves
qu'ils prtendaient tre les seuls patriotes: eux seuls possdaient au
suprme degr le patriotisme, parce qu'eux seuls pouvaient remplir les
formalits qu'ils exigeaient eux-mmes pour tre patriotes. Ce n'est
donc pas par le nombre des gardes qu'ils ont montes, ou qu'ils ont
fait monter pour eux qu'il faut juger les hommes, mais par le sacrifice
continuel de leur ambition et de leur orgueil  la cause de la patrie.
Il rsulte de l, que la proposition faite  la Convention d'obliger
tous les membres  rendre compte de leur fortune n'est pas aussi
importante qu'elle le parat au premier coup d'oeil. Je sais qu'elle
part d'une me honnte et juste, mais elle ne prsente pas de rsultats
heureux.

En djouant les conspirations, nous n'avons pas .encore atteint le but
auquel nous tendons; tant qu'il y aura une ligue de tyrans conjurs
contre la France, la libert sera expose  de grands dangers. Cette
rflexion doit soutenir votre justice et notre vigilance, et nous
engager  ne pas abandonner les grandes mesures que nous devons
prendre. Frapper l'aristocratie ds qu'elle parat vouloir devenir
insolente, lui arracher le masque dont elle se couvre: voil l'ordre du
jour. Epouvantons l'aristocratie, de manire non seulement qu'elle ne
puisse plus nous attaquer, mais qu'elle n'ose pas mme essayer de nous
tromper. D'un autre ct, protgeons l'innocence, et ravissons  la
tyrannie l'affreux espoir de dtruire les patriotes.

(La proposition de Robespierre fut adopte.)




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur les menes
contre-rvolutionnaires de Dufourny, prononc au Club des Jacobins le
16 germinal an II de la rpublique franaise (15 avril 1794)




Je suis loin de vouloir faire un crime de l'opinion que l'on peut avoir
sur un individu. Je ne veux pas douter de la probit d'un homme, quand
elle est aussi bien atteste que celle de Dufourny, atteste par
lui-mme. Je laisse de ct toutes ces choses, pour ne vous parler que
de l'ensemble de la conduite de Dufourny.

Il frquentait, il n'y a pas longtemps, le comit de sret gnrale,
jadis c'tait le comit de salt public. Il assistait  toutes les
dlibrations; il ne pouvait pas manquer  une sance: c'est une preuve
de son zle excessif pour le bien public! Il avait pour prtexte la
qualit de prsident au dpartement de Paris. Il y avait une telle
affectation dans ses assiduits, que je lui dis: Vous assistez trop
rgulirement  nos dlibrations; il me semble que votre premier
devoir serait de faire mettre en arrestation tous les aristocrates qui
nous entourent.

Il n'y avait pas alors d'autorit qui pt les arrter autre que le
dpartement de Paris. Toujours ils furent tranquilles; toujours Paris
fut cern par eux; ils affluaient dans tous les lieux voisins de cette
commune. Le prsident du dpartement, malgr son patriotisme et sa
probit, a donc alors oubli le premier de ses devoirs, celui de
dissiper les rassemblements.

Fabre-d'Eglantine jouait une comdie auprs des comits; le mtier de
cet habile fourbe tait de faire de petites dnonciations contre de
petits conspirateurs avec lesquels il s'entendait, mais qu'il dnonait
pour faire ignorer ses sentiments. Il trouvait ensuite, par ses
fourberies, le moyen d'embrouiller les faits, de manire que la
dnonciation tait nulle. Je suis fch qu'un homme probe comme
Dufourny ait t le second d'un pareil intrigant.

Le jour o je dnonai ici Fabre-d'Eglantine, o je traai ici
l'esquisse de son caractre odieux, Dufourny ne put pas s'empcher de
dire que j'avais t engag par quelque intrigant  faire cette
dnonciation; cependant, il tait reconnu ds lors que
Fabre-d'Eglantine tait un fripon.

Le mme esprit qui portait Dufourny  repousser les premiers traits de
lumire jets sur Fabre-d'Eglantine lui dicta la conduite qu'il a tenue
quand cet intrigant a t conduit au tribunal; je ne dirai pas que ce
fut ce mme esprit qui engagea Dufourny  mendier la facult de dposer
dans cette affaire; je ne dirai pas que c'tait cet esprit qui le
rendait si assidu aux sances du tribunal, et qui provoquait de sa part
des mouvements en faveur des prvenus; je ne rappellerai pas qu'au club
lectoral, il dirigea des calomnies obliques contre les Jacobins et
contre la Convention elle-mme. Croit-il nous donner le change en
disant que la Convention ne veut pas que ceux qu'elle envoie au
tribunal ne puissent pas se faire reconnatre innocents? N'est-ce pas
assez d'avoir dit an milieu du peuple, en parlant des prvenus: Il faut
des preuves. C'est--dire que c'est sans preuves que la Convention
envoie des hommes au tribunal rvolutionnaire!

(Dufourny interrompt par quelques paroles.)

Robespierre. Rappelle-toi que Chabot, que Ronsin furent impudents comme
toi, et que l'impudence est le caractre hideux que l'on voit imprim
sur le front du crime.

(Dufourny. Le mien, c'est le calme...)

Robespierre. Ah! le calme n'est pas dans ton me: je prendrai toutes
tes paroles pour te dvoiler aux yeux du peuple; je lui ferai voir que
chacune d'elles est dite  contre sens, et que, par consquent, elles
ne peuvent pas venir d'une me pure.

Le calme! les conjurs ne font que l'invoquer: ils voudraient jeter
dans nos coeurs un calme et un assoupissement profonds; mais ils
n'obtiendront pas ce calme qu'ils dsirent; ils ne parviendront pas non
plus  troubler la paix de nos mes.

Quoi! tandis que le peuple demande justice de ses ennemis et de ses
assassins; quand les reprsentants ont la consolation de le sauver du
pril, un homme ose prendre leur dfense! Quand les crimes des
conspirateurs sont crits avec le sang du peuple; quand la Belgique,
encore fumante de carnage, atteste la trahison; quand les coeurs
indigns sont convaincus de tant de sclratesse, dont les stupides
seuls peuvent douter, un homme ose demander o sont les preuves!
c'est--dire que les rpublicains ne savent pas rendre justice, que la
Convention et le tribunal rvolutionnaire gorgent les innocents!

Tu crois nous donner le change par un lieu commun: Perfide! tu oses
nous observer que la Convention n'accuse pas pour interdire  l'accus
la facult de se justifier. Tous les ennemis de la libert ont fait ces
observations; je crois que tout le monde est convaincu de tes
intentions en les faisant.

Tu as t l'ami de Fabre-d'Eglantine; tu t'es agit pour le sauver,
pour garer les citoyens qui devaient le juger, pour diviser l'opinion
publique sur le compte de cet intrigant.

Tu as fait souvent des motions malignes, tu as brigu toutes les
places, et il tait impossible de t'en arracher aucune; et quand celle
de prsident te fut enleve, tu te dclaras l'ennemi des comits.

Tu as cru en imposer en te donnant un air d'opinitret; tu as dfendu
ton opinion avec indcence, et tu croyais tre assez excus par cette
mme opinitret. Tu t'es suppos une maladie, afin d'excuser tes
dmarches nocturnes. Fabre-d'Eglantine et Danton faisaient de mme:
tous deux ils croyaient nous fermer les yeux en nous parlant de leur
mauvais temprament. Il n'est pas un homme mal intentionn qui ne se
soit prt quelque dfaut physique et moral pour servir d'excuse contre
ses torts; voil ton portrait.

Quelle est cette correspondance dont tu as fait part  la socit?
Qu'on se rappelle que tu voulais lui faire adopter une opinion
contre-rvolutionnaire, une opinion qui tendait  exclure du sein de la
socit les fonctionnaires publics et les membres des socits
affilies. Il tait vident que les socits tant isoles, elles
devenaient impuissantes, et que celle-ci tait paralyse. Il n'y avait
plus alors de barrire contre le fdralisme. Il rsultait aussi de
cette opinion que les fonctionnaires publics perdaient le droit le plus
cher aux citoyens, celui de contribuer de leurs lumires au salut de la
patrie, et qu'un patriote dlicat n'aurait jamais voulu recevoir une
fonction publique, pour ne pas perdre le droit de citoyen: voil tes
principes. Autant tu fus indulgent envers les ennemis de la libert,
autant tu fus actif  calomnier ses amis.

La journe du 31 mai a sans contredit sauv la patrie, c'est pour cela
que Danton voulut se venger d'Henriot, qui avait cart les dangers qui
environnaient la Convention; c'est pour cela que Danton, Hrault,
Lacroix voulurent le faire arrter, afin de faire tourner
l'insurrection contre le peuple: toi, tu as fait la mme chose. A la
runion du 10 aot, poque critique  laquelle nous tions environns
d'ennemis, il tait question de rallier tous les dpartements autour de
la Convention. Le commandant de Paris donnait alors des repas
fraternels  nos frres qui taient venus de toutes les parties de la
rpublique, pour resserrer les liens d'amiti qui unissent les bons
Franais; dans la maison qui avait t donne  Henriot pour faire ces
repas, il se trouva quelques bouteilles de vin appartenant  des
migrs, et les fdrs en burent. Dufourny voulut fltrir cette poque
de la rvolution et faire de cette action un chef d'accusation contre
le commandant, afin de faire dire aux aristocrates qu'Henriot tait un
voleur.

Au 31 mai, Dufourny s'tait introduit dans le comit d'insurrection:
quand il vit que son mouvement populaire russissait, il se retira du
comit et chercha les moyens de le rendre impuissant. Dufourny a t le
colporteur et l'avocat des calomnies de nos ennemis; on l'a vu assiger
le tribunal rvolutionnaire et demander  tre entendu, afin de donner
 la conjuration une tournure favorable.

Je demande que la socit prenne une mesure  l'gard de cet individu.

(Un membre fait la motion de chasser Dufourny et. de le traduire au
comit de sret gnrale. Cette proposition est adopte.)




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur les deux tentatives
d'assassinat dont il avait t l'objet de la part de L'Admiral et de
Ccile Renault, prononc  la Convention nationale le 7 prairial an II
de la rpublique franaise (26 mai 1794)




Ce sera un beau sujet d'entretien pour la postrit, c'est dj un
spectacle digne de la terre et du ciel, de voir l'assemble des
reprsentants du peuple franais, place sur un volcan inpuisable de
conjurations, d'une main apporter aux pieds de l'ternel auteur des
choses les hommages d'un grand peuple, de l'autre, lancer la foudre sur
les tyrans conjurs contre lui, fonder la premire rpublique du monde,
et rappeler parmi les mortels la libert, la justice et les vertus
exiles!

Ils priront, tous les tyrans arms contre le peuple franais! elles
priront, toutes les factions qui s'appuient sur leur puissance pour
dtruire notre libert! Vous ne ferez pas la paix, mais vous la
donnerez au monde, et vous l'terez au crime. Cette perspective
prochaine s'offrait aux regards des tyrans pouvants, et ils ont
dlibr avec leurs complices que le temps tait arriv de nous
assassiner, nous, c'est--dire la Convention nationale: car, s'ils nous
attaquent, tantt en masse, et tantt en dtail, vous reconnatrez
toujours le mme plan et les mmes ennemis. Sans doute ils ne sont pas
assez insenss pour croire que la mort de quelques reprsentants
pourrait assurer leur triomphe; s'ils ont cru, en effet, que pour
anantir votre nergie ou pour changer vos principes, il suffit
d'assassiner ceux  qui vous avez spcialement confi le soin de
veiller pour le salut de la rpublique; s'ils ont cru qu'en nous
faisant descendre au tombeau le gnie des Brissot, des Hbert et des
Danton en sortirait triomphant pour nous livrer une seconde fois  la
discorde,  l'empire des factions et  la merci des tratres: ils se
sont tromps! Quand nous serons tombs sous leurs coups, vous voudrez
achever notre sublime entreprise, ou partager notre sort; ou plutt il
n'y a pas un Franais qui ne voult alors venir sur nos corps sanglants
jurer d'exterminer le dernier des ennemis du peuple!

Cependant, leur dlire impie atteste  la fois leurs esprances et leur
dsespoir.

Ils espraient jadis russir  affamer le peuple franais; le peuple
franais vit encore, et il survivra  tous ses ennemis, sa subsistance
a t assure, et la nature, fidle  la libert, lui prsente dj
l'abondance. Quelle ressource leur reste-t-il donc? l'assassinat!

Ils espraient exterminer la reprsentation nationale par la rvolte
soudoye, et ils comptaient tellement sur le succs de cet attentat,
qu'ils ne rougirent point de l'annoncer d'avance  la face de l'Europe,
et de l'avouer dans le parlement d'Angleterre; ce projet a chou. Que
leur reste-t-il? l'assassinat!

Ils ont cru nous accabler sous les efforts de leur ligue sacrilge, et
surtout par la trahison: les tratres tremblent ou prissent, leur
artillerie tombe en notre pouvoir, leurs satellites fuient devant nous;
mais il leur reste l'assassinat!

Ils ont cherch  dissoudre la Convention nationale par l'avilissement
et par la corruption; la Convention a puni leurs complices, et s'est
releve triomphante sur la ruine des factions, et sous l'gide du
peuple franais: mais il leur reste l'assassinat!


Ils ont essay de dpraver la morale publique, et d'teindre les
sentiments gnreux dont se compose l'amour de la libert et de la
patrie, en bannissant de la rpublique le bon sens, la vertu et
l'humanit. Nous avons proclam la divinit de l'immortalit de l'me:
nous avons command la vertu au nom de la rpublique. Il leur reste
l'assassinat!

Enfin, calomnies, trahisons, incendies, empoisonnements, athisme,
corruption, famine, assassinats: ils ont prodigu tous les crimes! Il
leur reste encore l'assassinat, ensuite l'assassinat, et puis encore
l'assassinat!

Rjouissons-nous donc, et rendons grces au ciel, puisque nous avons
assez bien servi notre patrie, pour avoir t jugs dignes des
poignards de la tyrannie!

Il est donc pour nous de glorieux dangers  courir! Le sjour de la
cit en offre au moins autant que le champ de bataille. Nous n'avons
rien  enviera nos braves frres d'armes: nous payons de plus d'une
manire notre dette  la patrie.

O rois et valets des rois, ce n'est point nous qui nous plaindrons du
genre de guerre que vous nous faites, et nous reconnaissons d'ailleurs
qu'il est digne de votre prudence auguste! Il est plus facile, en
effet, de nous ter la vie que de triompher de nos principes et de nos
armes: l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne, la France elle-mme nous
fourniront des soldats pour excuter ces nobles exploits. Quand les
puissances de la terre se lignent pour tuer un faible individu, sans
doute il ne doit point s'obstiner  vivre; aussi n'avons-nous pas fait
entrer dans nos calculs l'avantage de vivre longuement. Ce n'est point
pour vivre que l'on dclare la guerre  tous les tyrans, et, ce qui est
beaucoup plus dangereux encore,  tous les crimes. Quel homme sur la
terre a jamais dfendu impunment les droits de l'humanit? Il y a
quelques mois, je disais  mes collgues du comit de salut public: "Si
les armes de la rpublique sont victorieuses, si nous dmasquons les
tratres, si nous touffons les factions, ils nous assassineront, et je
n'ai point du tout t tonn de voir raliser m prophtie; je trouve
mme pour mon compte que la situation o les ennemis de la rpublique
m'ont plac n'est pas sans avantage, car plus la vie des dfendeurs de
la patrie est incertaine et prcaire, plus ils sont indpendants de la
mchancet des hommes. Entour de leurs assassins, je me suis dj
plac moi-mme dans le nouvel ordre de choses o ils veulent m'envoyer;
je ne tiens plus  une vie passagre que par l'amour de la patrie et la
soif de la justice; et, dgag plus que jamais de toute considration
personnelle, je me sens mieux dispos  attaquer avec nergie tous les
sclrats qui conspirent contre mon pays et contre le genre humain!
Plus ils se dpchent de terminer ma vie ici-bas, plus je veux me hter
de le remplir d'actions utiles au bonheur de mes semblables. Je leur
laisserai du moins un testament, dont la lecture fera frmir les tyrans
et tous leurs complices; je rvlerai peut-tre des secrets redoutables
qu'une sorte de prudence pusillanime aurait pu me dterminer  voiler;
je dirai  quoi tiennent encore le salut de la patrie et le triomphe de
la libert; si les mains perfides qui dirigent la rage des assassins ne
sont pas encore visibles pour tous les yeux, je laisserai au temps le
soin de lever le voile qui les couvre, et je me bornerai  rappeler les
vrits qui peuvent seules sauver cette rpublique!

Oui, quoi que puisse penser l'imprvoyante lgret, quoi que puisse
dire la perfidie contre-rvolutionnaire, |es destines de la rpublique
ne sont pas encore entirement affermies, et la vigilance des
reprsentants du peuple franais est plus que jamais ncessaire!

Ce qui constitue la rpublique, ce n'est ni la pompe des
dmonstrations, ni la victoire, ni la richesse, ni l'enthousiasme
passager; c'est l sagesse des lois, et surtout la bont des moeurs;
c'est la puret et la stabilit des maximes du gouvernement. Les lois
sont  faire, les maximes du gouvernement  assurer, les moeurs 
rgnrer. Si l'une de ces choses manque, il n'y a dans un tat
qu'erreurs, orgueil, passions, factions, ambition, cupidit: la
rpublique alors, loin de rprimer les vices, ne fait que leur donner
un plus libre essor, et les vices ramnent naturellement  la tyrannie.
Quiconque n'est pas matre de soi est fait pour tre l'esclave des
autres; voulez-vous savoir quels sont les ambitieux? examinez quels
sont ceux qui protgent les fripons, qui encouragent les
contre-rvolutionnaires, qui excusent tous les attentats, qui mprisent
la vertu, qui corrompent la morale publique: c'tait la marche des
conspirateurs qui sont tombs sous le glaive de la loi. Faire la guerre
au crime, c'est le chemin du tombeau et de l'immortalit; favoriser le
crime, c'est le chemin du trne et de l'chafaud!

Les tres pervers taient parvenus  jeter la rpublique et la raison
humaine dans le chaos; il s'agit de les en retirer, et de crer
l'harmonie du monde moral et politique. Le peuple franais a deux
garants de la possibilit d'excuter cette hroque entreprise: les
principes de sa reprsentation actuelle et ses propres vertus. Le
moment o nous sommes est favorable, mais il est peut-tre unique. Dans
l'tat d'quilibre o sont les choses, il est facile de consolider la
libert; il est facile de la perdre. Si la France tait gouverne
pendant quelques mois par une lgislature corrompue, la libert serait
perdue: la victoire resterait aux factions et  l'immoralit. Votre
concert et votre nergie ont tonn l'Europe et l'ont vaincue. Si vous
savez cela aussi bien que vos ennemis, vous en triompherez facilement?

J'ai parl de la vertu du peuple, et cette vertu, atteste par toute la
rvolution, ne suffirait pas seule pour nous rassurer contre les
factions, qui tendent sans cesse  corrompre et  dchirer la
rpublique. Pourquoi cela? C'est qu'il y a deux peuples en France: l'un
est la masse des citoyens, pure, simple, altre de la justice et amie
de la libert; c'est ce peuple vertueux qui verse son sang pour fonder
la rpublique, qui impose aux ennemis du dedans et branle les trnes
des tyrans;--l'autre est ce ramas d'ambitieux et d'intrigants; c'est ce
peuple babillard et charlatan, artificieux, qui se montre partout, qui
perscute le patriotisme, qui s'empare des tribunes et souvent des
fonctions publiques, qui abuse de l'instruction que les avantages de
l'ancien rgime lui ont donne, pour tromper l'opinion publique; c'est
ce peuple de fripons, d'trangers, de contre-rvolutionnaires,
d'hypocrites, qui se place entre le peuple franais et ses
reprsentants, pour tromper l'un et pour calomnier les autres, pour
entraver leurs oprations, pour tourner contre le bien public les lois
les plus utiles et les vrits les plus salutaires. Tant que cette race
impure existera, la rpublique sera malheureuse et prcaire. C'est 
vous de l'en dlivrer par une nergie imposante et par un concert
inaltrable. Ceux qui cherchent  nous diviser, ceux qui arrtent la
marche du gouvernement, ceux qui le calomnient tous les jours prs de
vous par des insinuations perfides, ceux qui cherchent  former contre
lui une coalition dangereuse de toutes les passions funestes, de tous
les amours-propres irascibles, de tous les intrts opposs  l'intrt
public, sont vos ennemis et ceux de la patrie, ce sont les agents de
l'tranger, ce sont les successeurs des Brissot, des Hbert, des
Danton: qu'ils rgnent un seul jour, et la patrie est perdue! En disant
ces choses, j'aiguise contre moi des poignards, et c'est pour cela mme
que je les dis. Vous persvrerez dans vos principes et dans votre
marche triomphante; vous toufferez les crimes et vous sauverez la
patrie... J'ai assez vcu..., j'ai vu le peuple franais s'lancer du
sein de l'avilissement de la servitude au fate de la gloire et de la
libert; j'ai vu ses fers briss, et les trnes coupables qui psent
sur la terre prs d'tre renverss sous ses mains triomphantes; j'ai vu
un prodige plus tonnant encore, un prodige que |a corruption
monarchique et l'exprience des premiers temps de notre rvolution
permettent  peine de regarder comme possible, une assemble investie
de la puissance de la nation franaise, marchant d'un pas rapide et
ferme vers le bonheur public, dvoue  la cause du peuple et au
triomphe de l'galit, digue de donner au monde le signal de la libert
et l'exemple de toutes les vertus!

Achevez, citoyens, achevez vos sublimes destines! vous nous avez
placs  l'avant-garde pour soutenir le premier effort des ennemis de
l'humanit; nous mritons cet honneur, et nous vous tracerons de notre
sang la route de l'immortalit. Puissiez-vous dployer constamment
cette nergie inaltrable dont vous avez besoin pour touffer tous les
monstres de l'univers conjurs contre vous, et jouir ensuite en paix
des bndictions du peuple et du fruit de vos vertus!

(Dcret vot par acclamation. "La Convention nationale dcrte que le
discours du citoyen Robespierre sera insr dans le Bulletin; il sera
imprim aussi sous la forme ordinaire et traduit dans toutes les
langues. Il en sera donn six exemplaires  chaque membre de la
Convention.")




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Premier discours de Robespierre,
prsident de la convention nationale, au peuple runi pour la fte 
l'Etre-Suprme, le 20 prairial an II de la rpublique franaise (8 juin
1794)




Franais rpublicains, il est enfin arriv ce jour  jamais fortun que
le peuple franais consacre  l'Etre-Suprme! Jamais le monde qu'il a
cr ne lui offrit un spectacle aussi digne de ses regards. Il a vu
rgner sur la terre la tyrannie, le crime et l'imposture: il voit dans
ce moment une nation entire aux prises avec tous les oppresseurs du
genre humain, suspendre le cours de ses travaux hroques pour lever
sa pense et ses voeux vers le grand Etre qui lui donna la mission de
les entreprendre et la force de les excuter!

N'est-ce pas lui dont la main immortelle, en gravant dans le coeur de
l'homme le code de la justice et de l'galit, y traa la sentence de
mort des tyrans? N'est-ce pas lui qui, ds le commencement des temps,
dcrta la rpublique, et mit  l'ordre du jour, pour tous les sicles
et pour tous les peuples, la libert, la bonne foi et la justice?

Il n'a point cr les rois pour dvorer l'espce humaine; il n'a point
cr les prtres pour nous atteler comme de vils animaux au char des
rois, et pour donner au monde l'exemple de la bassesse, de l'orgueil,
de la perfidie, de l'avarice, de la dbauche et du mensonge; mais il a
cr l'univers pour publier sa puissance; il a cr les hommes pour
s'aider, pour s'aimer mutuellement, et pour arriver au bonheur par la
route de la vertu.

C'est lui qui plaa dans le sein de l'oppresseur triomphant le remords
et l'pouvante, et dans le coeur de l'innocent opprim le calme et la
fiert; c'est lui qui force l'homme juste  har le mchant, et le
mchant  respecter l'homme juste, c'est lui qui orna de pudeur le
front de la beaut pour l'embellir encore; c'est lui qui fait palpiter
les entrailles maternelles de tendresse et de joie; c'est lai qui
baigne de larmes dlicieuses les yeux du fils press contre le sein de
sa mre; c'est lui qui fait taire les passions les plus imprieuses et
les plus tendres devant l'amour sublime de la patrie; c'est lui qui a
couvert la nature de charmes, de richesses et de majest. Tout ce qui
est bon est son ouvrage, ou c'est lui-mme: le mal appartient  l'homme
dprav qui opprime ou qui laisse opprimer ses semblables.

L'auteur de la nature avait li tous les mortels par une chane immense
d'amour et de flicit: prissent les tyrans qui ont os la briser!

Franais rpublicains, c'est  vous de purifier la terre qu'ils ont
souille, et d'y rappeler la justice qu'ils en ont bannie! La libert
et la vertu sont sorties ensemble du sein de la Divinit: l'une ne peut
sjourner sans l'autre parmi les hommes. Peuple gnreux, veux-tu
triompher de tous tes ennemis? Pratique la justice, et rends  la
Divinit le seul culte digne d'elle. Peuple, livrons-nous aujourd'hui
sous ses auspices aux transports d'une pure allgresse! Demain, nous
combattrons encore les vices et les tyrans; nous donnerons au monde
l'exemple des vertus rpublicaines, et ce sera l'honorer encore!




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Second discours du prsident de la
convention, au moment o l'Athisme, consum par les flammes, a
disparu, et que la Sagesse apparat  sa place aux regards du peuple,
le 20 prairial an II de la rpublique franaise (8 juin 1794)




Il est rentr dans le nant, ce monstre que le gnie des rois avait
vomi sur la France! Qu'avec lui disparaissent tous les crimes et tous
les malheurs du monde! Arms tour  tour des poignards du fanatisme et
des poisons de l'athisme, les rois conspirent toujours pour assassiner
l'humanit: s'ils ne peuvent plus dfigurer la Divinit par la
superstition, pour l'associer  leurs forfaits, ifs s'efforcent de la
bannir de la terre pour y rgner seuls avec le crime.

Peuple, ne crains plus leurs complots sacrilges; ils ne peuvent pas
plus arracher le monde du sein de son auteur que le remords de leurs
propres curs! Infortuns, redressez vos fronts abattus; vous pouvez
encore impunment lever tes yeux vers le Ciel! Hros de la patrie,
votre gnreux dvoment n'est point une brillante folie; si les
satellites de la tyrannie peuvent vous assassiner, il n'est pas en leur
pouvoir de vous anantir tout entiers! Homme, qui que tu sois, tu peux
concevoir encore de hautes penses de toi-mme; tu peux lier fa vie
passagre  Dieu mme et  l'immortalit! Que la nature reprenne donc
tout son clat, et la sagesse tout son empire! L'Etre-Suprme n'est
point ananti.

C'est surtout la sagesse que nos coupables ennemis voulaient chasser de
la rpublique: c'est  la sagesse seule qu'il appartient d'affermir la
prosprit des empires; c'est  elle de nous garantir les fruits de
notre courage. Associons-la donc  toutes nos entreprises! Soyons
graves et discrets dans nos dlibrations, comme des hommes qui
stipulent les intrts du monde; soyons ardents et opinitres dans
notre colre contre les tyrans conjurs, imperturbables dans les
dangers, patients dans les travaux, terribles dans les revers, modestes
et vigilants dans les succs; soyons gnreux envers les bons,
compatissants envers les malheureux, inexorables envers les mchants,
justes envers tout le monde; ne comptons point sur une prosprit sans
mlange et sur des triomphes sans obstacles, ni sur tout ce qui dpend
de la fortune ou de la perversit d'autrui; ne nous reposons que sur
notre constance et sur notre vertu, seuls, mais infaillibles garants de
notre indpendance; crasons la ligue impie des rois par la grandeur de
notre caractre, plus encore que par la force de nos armes.

Franais, vous combattez les rois; vous tes donc dignes d'honorer la
Divinit! Etre des tres, auteur de la nature, l'esclave abruti, le vil
suppt du despotisme, l'aristocrate perfide et cruel t'outragent en
t'invoquant; mais les dfenseurs de la libert peuvent s'abandonner
avec confiance dans ton sein paternel!

Etre des tres, nous n'avons point  t'adresser d'injustes prires: tu
connais les cratures sorties de tes mains; leurs besoins n'chappent
pas plus  tes regards que leurs plus secrtes penses. La haine de la
mauvaise foi et de l tyrannie brle dans nos curs avec l'amour de la
justice et de la patrie; notre sang coule pour la cause de l'humanit:
voil notre prire, voil nos sacrifices, voil le culte que nous
t'offrons!




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours pour combattre
l'ajournement demand au sujet de la loi du 22 Prairial propose par
Couthon au nom du comit de salut public, prononc  la Convention
nationale dans la sance du 22 prairial an II de la rpublique
franaise (10 juin 1794).




Il n'est pas de circonstance si dlicate, il n'est pas de situation si
embarrassante o l'on veuille mettre les dfenseurs de la libert, qui
puissent les condamner  dissimuler la vrit. Je dirai donc que
quoique la libert de demander un ajournement soit incontestable,
quoiqu'on le couvre de motifs spcieux peut-tre, cependant il n'en
compromettrait pas moins videmment le salut de la patrie.

Deux opinions fortement prononces se manifestent dans la rpublique,
citoyens; l'une est celle qui tend  punir d'une manire svre et
invitable les crimes commis contre la libert; c'est l'opinion de ceux
qui sont effrays de l'obstination coupable avec laquelle on cherche 
ranimer les anciens complots, et  en inventer de nouveaux en raison
des efforts que font les reprsentants du peuple pour les touffer.

L'autre, est cette opinion lche et criminelle de l'aristocratie, qui,
depuis le commencement de la rvolution, n'a cess de demander, soit
directement, soit indirectement, une amnistie pour les conspirateurs et
les ennemis de la patrie.

Depuis deux mois, vous avez demand au comit de salut public une loi
plus tendue que celle qu'il vous prsente aujourd'hui. Depuis deux
mois, la Convention nationale est sous le glaive des assassins, et le
moment o la libert parat obtenir un triomphe clatant est celui o
les ennemis de la patrie conspirent avec plus d'audace. Depuis plus de
deux mois, le tribunal rvolutionnaire vous dnonce les entraves qui
arrtent la marche de la justice nationale. La rpublique entire vous
dnonce de nouvelles conspirations et cette multitude innombrable
d'agents trangers qui abondent sur la surface: c'est dans cette
circonstance que le comit de salut public vous prsente le projet de
loi dont vous venez d'entendre la lecture. Qu'on l'examine cette loi,
et au premier aspect on verra qu'elle ne renferme aucune disposition
qui ne soit adopte d'avance par tous les amis de la libert; qu'il n'y
en a pas un article qui ne soit fond sur la justice et sur la raison;
qu'il n'est aucune de ses parties qui ne soit rdige pour le salut des
patriotes et pour la terreur de l'aristocratie conjure contre la
libert.

De plus, il n'est personne qui ne sache qu' chaque sance le tribunal
rvolutionnaire passe quelques heures sans pouvoir remplir ses
fonctions, parce que le nombre des jurs n'est pas complet. Nous venons
vous proposer de complter ce nombre: nous venons vous proposer de
rformer deux ou trois abus reconnus dans l'institution de ce tribunal,
et dnoncs de toutes parts; et on nous arrte par un ajournement! Je
soutiens qu'il n'est personne ici qui ne soit en tat de prononcer sur
cette loi aussi facilement que sur tant d'autres de la plus grande
importance, qui ont t adoptes avec enthousiasme par la Convention
nationale. Pourquoi fais-je ces rflexions?

Est-ce pour empcher l'ajournement? Non. J'ai uniquement voulu rendre
hommage  la vrit, avertir la Convention des dangers qu'elle court.
Car, soyez-en srs, citoyens, partout o il s'tablit une ligne de
dmarcation, partout o il se prononce une division, l, il y a quelque
chose qui tient au salut de la patrie. Il n'est pas naturel qu'il y ait
une sparation entre des hommes galement pris de l'amour du bien
public. Il n'est pas naturel qu'il s'lve une sorte de coalition
contre le gouvernement qui se dvoue pour le salut de la patrie.
Citoyens, on veut vous diviser. Citoyens, on veut vous pouvanter. Eh
bien! qu'on se rappelle que c'est nous qui avons dfendu une partie de
cette assemble contre les poignards que la sclratesse et un faux
zle voulaient aiguiser contre vous. Nous nous exposons aux assassins
particuliers, pour poursuivre les assassins publics. Nous voulons bien
mourir, mais que la Convention et la patrie soient sauves. Nous
braverons les insinuions perfides par lesquelles on voudrait taxer de
svrit outre les mesures que prescrit l'intrt public. Cette
svrit n'est redoutable que pour les conspirateurs, que pour les
ennemis de la libert et de l'humanit.

(Bourdon de l'Oise. Il y a dans la discussion qui vient de s'lever un
point autour duquel tous les esprits se rallieront. Dans son discours,
Robespierre nous a dit qu'il manquait de jurs. Eh bien! comme aucun de
nous ne veut ralentir la marche de la justice nationale, ni exposer la
libert publique, divisons la proposition, adoptons l liste que nous
prsente le comit pour complter le nombre des juges et des jurs, et
ajournons le reste.)

Robespierre. Je demande que le projet soit discut article par article
et sance tenante. Je motive ma demande par un seul mot: d'abord cette
loi n'est ni plus obscure ni plus complique que celles que le comit
vous a dj soumises pour le salut de la patrie. J'observe d'ailleurs
que depuis longtemps la Convention nationale discute et dcrte
sur-le-champ, parce que depuis longtemps il y a dans sa trs grande
majorit un assentiment prononc pour le bien public. Je dirai donc que
des demandes d'attermoiement de la fortune de la rpublique sont
affectes dans ce moment; que quand on est bien pntr des dangers de
la patrie et de ceux que courent ses dfenseurs, dans quelque lieu
qu'ils se trouvent, quelque poste qu'ils occupent, on est plus enclin 
porter des coups rapides contre ses ennemis qu' provoquer des lenteurs
qui ne sont que des dlais pour l'aristocratie, qui Ies emploie 
corrompre l'opinion et  former de nouvelles conspirations.

On se trompe, si l'on croit que la bonne foi des patriotes a trop de
force contre les efforts des tyrans de l'Europe. et de leurs vils
agents, dont la rage se manifeste par les calomnies et les crimes
qu'ils ne cessent de vomir sur cette enceinte, qui ne vous laisseront
aucun repos, et qui ne vous pargneront ni artifices ni conspirations
impies que quand ils n'existeront plus. Quiconque est embras de
l'amour de la patrie accueillera avec transport les moyens d'atteindre
et de frapper ses ennemis.

Je demande que, sans s'arrter  la proposition de l'ajournement, la
Convention discute, jusqu' neuf heures du soir, s'il le faut, le
projet de loi qui lui est soumis.

(La proposition de Robespierre est dcrte.)




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours en rponse  diverses
motions qui avaient pour objet d'attnuer la loi du 22 Prairial,
prononc  la Convention nationale dans la sance du 25 prairial an II
de la rpublique franaise (11 juin 1794).




Le discours que vous venez d'entendre prouve la ncessit de donner 
ce qu'a dit Couthon des explications plus tendues et plus claires. Si
nous avons acquis le droit de ne pas nous dvouer inutilement pour la
patrie, le moment est arriv de l'exercer.

Ce n'est pas par des rtractations ternelles et peut-tre concertes;
ce n'est pas par des discours qui, sous les apparences de l'accord et
du patriotisme concourent toujours au systme, si souvent interrompu et
si souvent repris, de diviser la reprsentation nationale, que l'on
peut justifier ces dmarches. Ce qu'a dit Couthon est rest dans toute
sa force, et il est bien dmontr qu'il n'y avait pas lieu aux plaintes
qui ont t faites.

Citoyens, tait-ce bien le moment de demander ce qu'on entendait par
dpraver les moeurs publiques, quand les plaies faites  la morale
publique par les Chabot, les Hbert, les Danton, les Lacroix saignent
encore? Et qui donc a sitt oubli leurs crimes? Qui ne voit pas que
leur systme est rest organis? Qui ne sait pas que la Convention a
besoin de toute sa sagesse, de toute son nergie pour extirper les trop
profondes racines que la corruption a jetes, pour rparer les maux
qu'elle a causs, et pour discerner et frapper ceux qui les rpandent,
qui trop longtemps ont t impunis.

Quant  l'autre proposition, celle qui fut faite hier; sans doute en
l'isolant, elle ne peut paratre qu'absurde; mais il faut la rapprocher
de tout ce qui se dit et de tout ce qui se fait chaque jour; son but
tait de faire croire que le projet prsent par le comit attentait
aux droits de la reprsentation nationale, ce qui est videmment faux.

Le propinant a cherch dans la discussion  sparer le comit de la
Montagne. La Convention, la Montagne, le comit, c'est la mme chose.
Tout reprsentant du peuple qui aime sincrement la libert, tout
reprsentant du peuple qui est dtermin  mourir pour la patrie, est
de la Montagne.

Citoyens, lorsque les chefs d'une faction sacrilge, lorsque les
Brissot, les Vergniaud, les Gensonn, les Guadet, et les autres
sclrats dont le peuple franais ne prononcera jamais le nom qu'avec
horreur, s'taient mis  la tte d'une portion de cette auguste
assemble; quand ils parvinrent,  force d'intrigues,  la tromper sur
les hommes, et, par une consquence naturelle, sur les choses, c'tait
sans doute le moment o la partie de la Convention qui tait claire
sur ces manoeuvres liberticides devait faire des efforts pour les
combattre et les djouer. Alors le nom de la Montagne, qui leur servait
comme d'asile au milieu de cette tempte, devint sacr, parce qu'il
dsignait la portion des reprsentants du peuple qui luttaient contre
l'erreur. Mais du moment que les intrigues furent dvoiles, du moment
que les sclrats qui les tramaient sont tombs sous le glaive de la
loi; du moment que la probit, la justice, les moeurs sont mises 
l'ordre du jour; du moment que chaque membre de cette assemble veut se
dvouer pour la patrie, il ne peut y avoir que deux partis dans la
Convention, les bons et les mchants, les patriotes et les
contre-rvolutionnaires hypocrites.

Il me convient d'autant plus de proclamer cette vrit, que personne ne
me souponnera ici de partialit; car qui fut le premier objet de
l'erreur dont je parle? et qui et t la premire victime des
calomnies et des proscriptions, sans une chance heureuse de la
rvolution? J'ose dire que c'tait moi. Non, je me trompe, ce n'tait
pas moi; c'tait le fantme imposteur que l'on prsentait,  ma place,
 une partie de nos collgues gars,  la France,  l'univers.

Si j'ai le droit de tenir ce langage  la Convention en gnral, je
crois avoir aussi celui de l'adresser  cette Montagne clbre,  qui
je ne suis pas sans doute tranger. Je crois que cet hommage, parti de
mon coeur, vaut celui qui sort de la bouche d'un autre.

Oui, Montagnards, vous serez toujours le boulevard de la libert
publique; mais vous n'avez rien de commun avec les intrigants et les
pervers, quels qu'ils soient. S'ils s'efforcent de vous tromper, s'ils
prtendent s'identifier avec vous, ils n'en sont pas moins trangers 
vos principes. La Montagne n'est autre chose que les hauteurs du
patriotisme; un Montagnard n'est autre chose qu'un patriote pur,
raisonnable et sublime: ce serait outrager la patrie, ce serait
assassiner le peuple, que de souffrir que quelques intrigants, plus
mprisables que les autres, parce qu'ils sont plus hypocrites,
s'efforassent d'entraner une portion de cette Montagne et de s'y
faire les chefs d'un parti.

(Bourdon de l'Oise. Jamais il n'est entr dans mon intention de vouloir
me faire chef d'un parti.)

Robespierre. Ce serait l'excs de l'opprobre que quelques-uns de nos
collgues, gars par la calomnie sur nos intentions et sur le but de
nos travaux...

(Bourdon de l'Oise. Je demande qu'on prouve ce qu'on avance; on vient
de dire assez clairement que j'tais un sclrat....)

Robespierre. Je demande, au nom de la patrie, que la parole me soit
conserve. Je n'ai pas nomm Bourdon: malheur  qui se nomme lui-mme!

(Bourdon de l'Oise. Je dfie Robespierre de prouver...)

Robespierre. Mais s'il veut se reconnatre au portrait gnral que le
devoir m'a forc de tracer, il n'est pas en mon pouvoir de l'en
empcher. Oui, la Montagne est pure, elle est sublime, et les
intrigants ne sont pas de la. Montagne.

(Une voix: Nommez-les.)

Robespierre. Je les nommerai quand il le faudra. A chaque instant du
jour,  chaque instant de la nuit mme, il est des intrigants qui
s'appliquent  insinuer dans l'esprit des hommes de bonne foi qui
sigent sur la Montagne les ides les plus fausses, les calomnies les
plus atroces; il est des membres purs et respectables auprs desquels
des intrigants puisent  chaque instant les mmes artifices par
lesquels les Brissot, les Chabot, les Danton et tous les autres chefs
adroits de la faction de l'tranger voulaient enlacer la Convention
nationale tout entire.

Par exemple, lorsqu'il arrive des dpartements des reprsentants du
peuple qui taient en mission, et dont le rappel a t dtermin par
des vues gnrales d'ordre public, qui n'avaient rien d'injurieux pour
eux, on s'en empare, on verse  longs traits dans leur coeur le poison
de la calomnie, on excite leur amour-propre; et s'il s'en trouve de
faibles, d'accessibles  quelqu'un des moyens qui sont mis en usage, on
les transforme en ennemis du gouvernement cr par la Convention
nationale. S'il en tait quelques-uns qui se ressouvinssent encore des
anciennes mesures prises contre la libert, qui tinssent  quelque
parti abattu, ce serait ceux-l qu'on chercherait surtout  accaparer.
Le parti une fois form, vous verriez s'y runir infailliblement tous
les intrigants de la rpublique, tout ce qu'il y a de fripons et
d'hommes perdus; car, il faut vous le dire encore, il suffirait qu'un
seul homme manifestt des principes opposs  ceux de la Convention,
pour que tous les ennemis de la libert se ralliassent  lui.

Au reste, ces intrigants cherchent  dissimuler leurs projets; ils se
rtractent quand leurs tentatives n'ont pas russi, et cherchent 
dissimuler leurs dmarches par des protestations hypocrites d'estime et
de dvoment pour la Convention nationale et pour le comit de salut
public; aussitt aprs, ils suivent constamment leur plan, et n'en
cherchent pas moins  grossir la boule de neige qu'ils forment, et qui,
si elle descendait du sommet de la Montagne, ne grossirait que plus
rapidement encore.

Il faut rapporter ici un trait qui prouve que tout ce que nous avons
dit n'est point chimrique et imaginaire: avant-hier, aprs que vous
etes port la loi que l'on avait eu soin de rendre suspecte  quelques
membres, et contre laquelle voulaient conspirer ceux qui s'opposent 
tout ce qui affermit la libert, il en est qui ne purent dissimuler
leur mcontentement: on voulait faire une esclandre, exciter un
mouvement pour briser les ressorts du gouvernement en lui tant la
confiance publique. Au sortir de cette enceinte, on rencontra des
patriotes, parmi lesquels taient deux courriers du gouvernement; on
crut que l'occasion tait favorable, on les insulta: Que faites-vous
l, coquins? leur dit-on.--Reprsentant, je ne vous insulte pas, je
suis patriote.--Tu es un coquin, un espion des comits de salut
publique et de sret gnrale; ils en ont vingt mille  leurs ordres
autour de nous.--Reprsentant, je ne puis employer la dfense contre
vous, mais je suis patriote autant que vous.--On rpondit par des
coups. Trois cents tmoins en peuvent rendre tmoignage.

Il est donc prouv que l'on cherche encore  avilir la Convention
nationale; qu'on veut,  quelque prix que ce soit, la troubler. Si les
patriotes attaqus s'taient dfendus, vous sentez bien qu'on n'aurait
pas manqu d'envenimer cette affaire; on serait venu dire le lendemain
que des reprsentants du peuple avaient t insults par des hommes
attachs au comit de salut public, et peut-tre ces inculpations,
appuyes par des clameurs, n'auraient-elles pas laiss les moyens de se
faire entendre. Voil ce qui s'est pass. Et vous n'en serez pas
tonns, si vous ous rappelez ces tranges discours tenus par quelques
membres qui, au sortir de cette enceinte, annonaient publiquement, 
l'exemple de Lacroix, la peur que leur inspirait la seule ide de la
justice nationale.

Qui donc a dit  ceux que je dsigne que le comit de saint public
avait intention de les attaquer? Qui leur a dit qu'il existait des
preuves contre eux? Le comit les a-t-il seulement menacs?

A-t-il manqu d'gards dans aucune circonstance envers les membres de
la Convention nationale? Si vous connaissiez tout, citoyens, vous
sauriez que l'on aurait plutt le droit de nous accuser de faiblesse.
Quand les moeurs seront plus pures, l'amour de la patrie plus ardent,
des accusateurs gnreux s'lveront contre nous, et nous reprocheront
de n'avoir pas montr assez de fermet contre les ennemis de la patrie.

C'est  vous de soutenir notre courage et d'animer notre zle par votre
nergie. Ceux qui cherchent  nous distraire de nos pnibles travaux
par des trames continuelles, diriges contre le gouvernement mme, font
une diversion utile aux tyrans ligus contre nous.

Quant au systme de calomnie que l'on a dirig contre tout ce qui est
patriote de bonne foi, il tombera bientt; car c'est une proprit
insparable du temps que de dcouvrir toujours la vrit; et si
quelques membres purs, dupes du patriotisme hypocrite des quelques gens
que je vous ai dsigns, avaient pu se livrer aux ides sinistres qu'on
leur a suggres, ils seront bientt clairs; et il en sera d'eux
comme des hommes purs qui avaient t gars par les sclrats que la
justice nationale a frapps.

La patrie ne court qu'un seul danger, et c'est  vous de l'en garantir.
Seulement, ne souffrez pas que des intrigues tnbreuses troublent la
tranquillit publique et la vtre, par quelque explosion subite. S'il
n'y a pas eu de mouvement en effet, ce n'est pas qu'on ne l'ait tent;
mais le peuple, invariablement attach  la cause de la libert, a t
sourd aux instigations de ses ennemis; il a su les juger. Aussi leur
dsespoir est-il port  son comble Ils paraissent dtermins  tout
hasarder.

A l'gard de dangers qui ne regardent que nous, reposez-vous sur nous
du soin de les braver; mais veillez sur la patrie, et ne souffrez pas
qu'on porte atteinte  vos principes. Quand la confiance que vous avez
mise en nous sera altre, vitez  la patrie des dchirements. Il
vaudrait mieux peut-tre encore que les ennemis de la patrie, que les
amis de d'Orlans sigeassent momentanment au timon des affaires
publiques, que de voir la Convention avilie et divise.

Si les vrits que je viens de profrer ont t entendues, nous
continuerons nos travaux avec courage. Observez toutefois que nous
avons besoin d'encouragements, qu'on a tout fait pour rendre notre
carrire pnible. C'est assez d'avoir  lutter contre les rois conjurs
et contre tous les monstres de la terre, sans trouver  nos cts des
ennemis. Venez donc  notre secours; ne permettez pas que l'on nous
spare de vous, puisque nous ne sommes qu'une partie de vous-mmes, et
que nous ne sommes rien sans vous. Donnez-nous la force de porter le
fardeau immense, et presque au dessus des efforts humains, que vous
nous avez impos. Soyons toujours justes et unis, en dpit de nos
ennemis communs.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Notes crites de la main de
Robespierre sur diffrents dputs  la convention (c. juin 1794)




Tous les chefs de la coalition sont dj nots par des traits
d'immoralit et d'incivisme.

1 _Dubois de Cranc_. Il est dans le cas de la loi du 27 germinal, qui
bannit de Paris ceux qui ont fait valoir de faux titres pour usurper la
noblesse. La preuve doit en tre dans |es archives du ci-devant
Parlement; elle est crite dans Denisard.

Cette circonstance n'a pas empch qu'il ne restt en misssion dans
l'arme de Cherbourg, o il| s'est fait envoyer par une intrigue, et
s'est conduit en contre-rvolutionnaire. Il a dit dernirement, pour
rvolter toute la Bretagne, qu'il y aurait des chouans tant qu'il
existerait un Breton. Cette menace a caus beaucoup de fermentation 
Rennes. Elle a t dnonce par |es officiers municipaux de cette
ville, et par Svestre et Duval, dputs  la Convention nationale.
Dubois, qui n'avait t envoy l que pour l'embrigadement, aprs avoir
fait adopter ce mode d'organisation, li  une profonde machination,
par le comit militaire, n'en a pas moins usurp toute la plnitude des
pouvoirs nationaux. Il a fait, entre autres, des arrts pour exclure,
des socits populaires tous les fonctionnaires publics; il les a
envoys  Dufourny, son ami, l'ami de Danton et de l'tranger, duquel
Dufourny il ignorait la dtention, pour l'engager  communiquer ces
arrts aux Jacobins, et les faire approuver dans un moment opportun.
I| n'y a plus de doute aujourd'hui sur la trahison de Lyon, que _Dubois
de Cranc_ ne voulait pas prendre, et d'o il a laiss chapper Prcy
et ses complices. _Dubois_ ne figura jamais dans les deux assembles
que comme partisan de d'Orlans, avec qui il tait troitement li.

2 _Delmas_. C'est un ci-devant noble, intrigant tar. Il a jou un
rle plus qu'quivoque  l'arme du Nord, au temps des trahisons. Il
tait coalis avec la Gironde et intimement li avec Lacroix. Ce ne
peut tre que par un revirement d'intrigue qu'il a paru se dclarer
pour la Montagne, ainsi que Lacroix dans l'affaire de Marat, dont il
avait t le perscuteur. Il annonait qu'il avait des secrets
importants  rvler concernant la faction brissotine; il n'en fit
jamais rien. Il n'en laissa chapper tout au plus, ainsi que Lacroix,
que des demi-confidences dont le but tait de donner le change sur les
crimes des conjurs. On l'a connu dans le premier comit de salut
public. Il s'est depuis intimement coalis avec Danton, pour renverser
celui qui existe aujourd'hui. C'est lui qui, au temps de l'accusation
porte contre Danton et ses complices, ouvrit la scne scandaleuse
donne par la coalition, en demandant avec appareil l'appel de tous les
membres des diffrents comits de la Convention, pour les opposer aux
comits de salut public et de sret gnrale. Depuis cette poque, il
se signala par quelques petites motions perfides dans le sens de la
faction. Comme membre du comit militaire, il communique souvent avec
Carnot.

3 _Thuriot_ ne fut jamais qu'un partisan de d'Orlans. Son silence,
depuis la chute de Danton et depuis son expulsion les Jacobins,
contraste avec son bavardage ternel avant cette poque. Il se borne 
intriguer sourdement et  s'agiter beaucoup  la Montagne, lorsque le
comit de salut public propose une mesure fatale aux factions. Il tait
des dners de Lacroix, de Danton, chez Guzman et dans d'autres lieux de
la mme espce. C'est lui qui, le premier, fit une tentative pour
arrter le mouvement rvolutionnaire, en prchant l'indulgence sous le
nom de morale, lorsqu'on porta les premiers coups  l'aristocratie. Il
cabala d'une manire visible pour armer la Convention nationale contre
le comit de salut public, lorsque ce comit fit le rapport contre
Chabot, Danton et autres.

4 _Bourdon_ (de l'Oise) s'est couvert de crimes dans la Vende, o il
s'est donn le plaisir, dans ses orgies avec le tratre Tunk, de tuer
des volontaires de sa main. Il joint la perfidie  la fureur. Depuis
quelque temps il s'est introduit au comit de salut public sous
diffrents prtextes. Il lui a prsent un commis que Carnot a plac
dans ses bureaux, et qui en a t renvoy sur la proposition ritre
de Robespierre. Il a fait la motion de ne plus payer d'impts directs,
celle de desscher les tangs dans le moment o l'on manquait de
viande, pour nous enlever la ressource du poisson. Il a dclam
dernirement contre le dcret sur le tribunal rvolutionnaire. Il a t
le plus fougueux dfenseur du systme d'athisme. Il n'a cess de faire
du dcret qui proclame l'existence de l'Etre-Suprme un moyen de
susciter dans la Montagne des ennemis au gouvernement, et il y a
russi. Le jour de la fte  l'Etre-Suprme, en prsence du peuple, il
s'est permis sur ce sujet les plus grossiers sarcasmes et les
dclamations tes plus indcentes. Il faisait remarquer avec mchancet
aux membres de la convention les marques d'intrt que le public
donnait au prsident, pour tirer contre lui des inductions atroces dans
le sens des ennemis de la rpublique.

Il y a  peu prs dix jours, il se transporta chez Boulanger, et trouva
chez ce dernier une jeune fille, qui est la nice de ce citoyen. Il
s'informa des liaisons de son oncle, de ses moyens d'existence. La
fille lui rpondit vaguement. Il prit deux pistolets sur la chemine.
La fille lui observa qu'ils taient chargs. "Eh bien! rpondit-il, si
je me tue, on dira que c'est toi, et tu seras guillotine." Il continua
de manier les pistolets, et les tira sur la jeune fille; ils ne
partirent pas, parce que l'amorce tait te.

Il y avait de Bourdon une lettre qui avait t dpose  la police,
crite  un contre-rvolutionnaire, o il lui dit que les dtenus
seront bientt mis en libert, et qu'on mettra  leur place ceux qui
les auront fait incarcrer.

Cet homme se promne sans cesse avec l'air d'un assassin qui mdite un
crime; il semble poursuivi par l'image de l'chafaud et par les Furies.

_ Lonard Boudon_. Intrigant mpris de tous les temps, l'un des
principaux complices d'Hbert, ami insparable de Clootz; il tait
initi dans la conjuration trame chez Gobel. Il avait compos une
pice contre-rvolutionnaire, dans le sens hbertiste, qui devait tre
joue  l'Opra, et que le comit de salut public arrta. Rien n'gale
la bassesse des intrigues qu'il met en oeuvre pour grossir le nombre de
ses pensionnaires, et ensuite pour s'emparer de l'ducation des lves
de la patrie, institution qu'il dnature et qu'il dshonore. Il tait
aux Jacobins l'un des orateurs les plus intarissables pour propager la
doctrine d'Hbert. A la Convention, il fut l'un des premiers qui
introduisirent l'usage de l'avilir par des formes indcentes, comme d'y
parler le chapeau sur la tte et d'y siger avec un costume ridicule.
Il vint un jour avec Clootz solliciter la libert des banquiers
hollandais Vandenyver. Je les ai vus et entendus tous deux plusieurs
fois, et Bourdon a eu le courage de me le nier impudemment aux Jacobins.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours sur la fausse marche
imprime au gouvernement rvolutionnaire prononc au Club des Jacobins
le 13 messidor an II de la rpublique franaise (1er juillet 1794)




(Ce fut dans cette sance que Robespierre signala pour la premire fois
la fausse marche imprime au gouvernement rvolutionnaire. Il rclama
pour les patriotes opprims, rpondit aux calomnies auxquelles il tait
lui-mme en butte, et qui psent encore sur sa mmoire. Il termina par
des insinuations contre ses collgues des comits qui n'chapprent 
personne, et qui furent pour ceux-ci un avis de se tenir prts. Son
discours fit une grande sensation. En voici le texte)


Il est temps peut-tre que la vrit fasse entendre dans cette enceinte
des accents aussi mles et aussi libres, que ceux dont cette salle a
retenti dans toutes les circonstances o il s'est agi de sauver la
patrie.

Quand le crime conspire dans l'ombre la ruine de la libert, est-il,
pour des hommes libres, des moyens plus forts que la vrit et la
publicit? Irons-nous, comme les conspirateurs, concerter dans des
repaires obscurs les moyens de nous dfendre contre leurs efforts
perfides?

Irons-nous rpandre l'or et semer la corruption? En un mot, nous
servirons-nous contre nos ennemis des mmes armes qu'ils emploient pour
nous combattre? Non. Les armes de la libert et de la tyrannie sont
aussi diffrentes que la libert et la tyrannie sont opposes. Contre
les sclratesses des tyrans et de leurs amis, il ne nous reste d'autre
ressource que la vrit et le tribunal de l'opinion publique, et
d'autre appui que les gens de bien.

On juge de la prosprit d'un tat, moins par les succs de l'extrieur
que par l'heureuse situation de l'intrieur. Quand les factions sont
audacieuses, quand l'innocence tremble pour elle-mme, la rpublique
n'est pas fonde sur des bases durables.

Je dnonce ici aux gens de bien un systme odieux qui tend  soustraire
l'aristocratie  la justice nationale, et  perdre la patrie en perdant
les patriotes; car la cause de la patrie et celle des patriotes, c'est
la mme chose.

De tout temps les ennemis de la patrie ont voulu assassiner les
patriotes au physique et au moral. Aujourd'hui, comme dans tous les
temps, on s'efforce de jeter sur les dfenseurs de la rpublique un
vernis d'injustice et de cruaut: on dnonce comme des attentats contre
l'humanit la svrit employe contre les conspirateurs. Celui qui
protge et favorise ainsi les aristocrates combat par l mme les
patriotes: il faut que la rvolution se dcide par la ruine des uns ou
des autres.

L'homme humain est celui qui se dvoue pour la caus de l'humanit, et
qui poursuit avec rigueur et avec justice celui qui s'en montre
l'ennemi; on le verra toujours tendre une main secourable  la vertu
outrage et  l'innocence opprime.

Le barbare est celui qui, sensible pour les conspirateurs, est sans
entrailles pour les patriotes vertueux; les mmes hommes qui se
laissent attendrir pour l'aristocratie sont implacables pour les
patriotes. _La faction des indulgents_, sont des termes par lesquels on
a cherch  caractriser les anthropophages, dont l'humanit consiste 
parer les coups ports aux ennemis de l'humanit, pour leur donner la
facilit d'en porter de nouveaux aux patriotes. Ce systme ne doit
avoir d'autre nom que celui de _contre-rvolutionnaire_, parce qu'il
tend  gorger les dfenseurs de la patrie, et  jeter sur eux une
teinte affreuse de cruaut. La faction des indulgents est confondue
avec les autres; elle en est l'appui et le soutien. Le premier devoir
d'un bon citoyen est donc de la dnoncer en public. Je ne prendrais pas
aujourd'hui la parole contre elle, si elle n'tait pas devenue assez
puissante pour essayer de mettre des entraves  la marche du
gouvernement.

Tandis qu'un petit nombre d'hommes s'occupe avec un zle infatigable
aux travaux qui leur sont imposs par le peuple, une multitude de
fripons et d'agents de l'tranger ourdit dans le silence une
combinaison de calomnies et de perscutions contre les gens de bien.
Dj sans doute on s'est aperu que tel patriote qui veut venger la
libert et l'affermir est sans cesse arrt dans ses oprations par la
calomnie, qui le prsente aux yeux du .peuple comme un homme redoutable
et dangereux. Elle fait donner  la vertu l'apparence du crime, et  la
bassesse du crime la gloire due  la vertu.

Chaque jour elle invente de nouveaux forfaits pour russir dans ses
affreux complots; ce sont les _indulgents_ qui ne cessent de s'en
servir comme d'une arme terrible. Cette faction, grossie des dbris de
toutes les autres, runit par le mme lien tout ce qui a conspir
depuis la rvolution; elle a profit de l'exprience pour renouer ses
trames avec plus de perfidie: aujourd'hui, elle met en oeuvre les mmes
moyens employs jadis par les Brissot, les Danton, les Hbert, les
Chabot, et tant d'autres sclrats.

Plusieurs fois on a vu les comits de salut public et de sret
gnrale attaqus eu masse; aujourd'hui, on aime mieux attaquer les
membres en particulier, pour parvenir  briser le faisceau. Autrefois,
on n'osait pas diriger ses coups contre la justice nationale;
aujourd'hui, on se croit assez fort pour calomnier le tribunal
rvolutionnaire et le dcret de la Convention concernant son
organisation; l'on va mme jusqu' rvoquer en doute sa lgitimit.
Vous sentez toute l'importance de cette machination; car dtruisez la
confiance accorde aux patriotes, et alors le gouvernement
rvolutionnaire est nul, ou il est la victime des ennemis du bien
public, et alors l'aristocratie triomphe. Dtruisez le tribunal
rvolutionnaire, ou composez-le de membres agrables aux factieux;
comment pourrez-vous esprer de rompre les fils des conspirations, si
la justice est exerce par les conjurs eux-mmes?

Les despotes et leurs satellites savent bien que lors, qu'un patriote
succombe, d'autres patriotes succombent aussi, et la cause du
patriotisme prouve le mme sort. Ils croient pouvoir nous amener 
nous dtruire les uns les autres, par la dfiance qu'ils veulent
exciter parmi nous. Ils affectent de prsenter aux citoyens les travaux
de la Convention nationale comme ceux de quelque individu. On a os
rpandre dans la Convention que le tribunal rvolutionnaire n'avait t
organis que pour gorger la Convention elle-mme; malheureusement,
cette ide a obtenu trop de consistance. En un mot, je le rpte,
aujourd'hui les premires tentatives faites pour dtruire la libert
sont renouveles avec des formes plus respectables. Le plus haut degr
du courage rpublicain est de s'lever au dessus des considrations
personnelles, et de faire connatre, au pril de sa vie et mme de sa
rputation, les perfidies de nos ennemis. Quant  moi, quelque effort
que l'on fasse pour me fermer la bouche, je crois avoir autant de droit
de parler que du temps des Hbert, des Danton, etc. Si la Providence a
bien voulu m'arracher des mains des assassins, c'est pour m'engager 
employer utilement les moments qui me restent encore.

Les dfenseurs de la patrie ont  combattre ordinairement les assassins
et les calomniateurs; mais il est affreux d'avoir en mme temps 
rpondre aux uns et aux autres. Qu'un homme arrange dans un cercle des
actes d'accusation contre les patriotes, c'est un phnomne qui se
ralise aujourd'hui. Les assassins et les calomniateurs sont les mmes
hommes envoys ici par le tyran de Londres. On lit dans les papiers
pays par l'Angleterre les mmes choses que disent chaque jour des
Franais que je dnonce comme agents de l'Angleterre et de la tyrannie.

Qu'il me soit permis de parler de moi, dans une affaire qui n'est pas
bien importante pour moi, du ct de l'intrt personnel. A Londres, on
me dnonce  l'arme franaise comme un dictateur; les mmes calomnies
ont t rptes  Paris: vous frmiriez si je vous disais dans quel
lieu. A Londres, on a dit qu'en France la calomnie avait russi, et que
les patriotes taient diviss;  Londres on fait des caricatures, on me
dpeint comme l'assassin des honntes gens, des libelles imprims dans
les presses fournies par la nation elle-mme me dpeignent sous les
mme traits. A Paris, on dit que c'est moi qui ai organis le tribunal
rvolutionnaire, que ce tribunal a t organis pour gorger les
patriotes et les membres de la Convention nationale; je suis dpeint
comme un tyran et un oppresseur de la reprsentation nationale. A
Londres, on dit qu'en France on imagine de prtendus assassinats pour
me faire entourer d'une garde militaire. Ici l'on me dit, en parlant de
la _Renault_, que c'est srement une affaire d'amourette, et qu'il faut
bien croire que j'ai fait guillotiner son amant. C'est ainsi que l'on
absout les tyrans, en attaquant un patriote isol, qui n'a pour lui que
son courage et sa vertu.

La vrit est mon seul asile contre le crime; je ne veux ni de
partisans ni d'loges: ma dfense est dans ma conscience. Je prie les
citoyens qui m'entendant de se rappeler que les dmarches les plus
innocentes et les plus pures sont exposes  la calomnie, et qu'ils ne
peuvent rien faire que les tyrans ne cherchent  le tourner contre eux.

Quelle doit tre la conduite des amis de la libert, lorsqu'ils se
trouvent dans la misrable alternative ou de trahir la patrie, ou
d'tre traits de tyrans, d'oppresseurs, d'hommes injustes et avides de
sang, s'ils ont le courage de remplir leurs devoirs et la tche que
leur impose la Convention, et de prfrer l'innocence opprime  la
horde excrable des sclrats qui conspirent contre la libert?
Trahissez ta patrie d'une manire adroite, bientt les ennemis du
peuple sont  votre secours. Dfendez la cause de la justice, vous ne
pourrez pas dire une parole sans tre appel tyran et despote; vous ne
pourrez pas invoquer l'opinion publique, sans tre dsign comme un
dictateur. Ceux qui dfendent courageusement la patrie sont exposs
comme ils l'taient du temps de Brissot; mais je prfrerais encore au
moment actuel celui o je fus dnonc par Louvet, sous le rapport de ma
satisfaction personnelle: les ennemis ds patriotes taient alors moins
perfides et moins atroces qu'aujourd'hui.

L'accusation de Louvet est renouvele dans un acte trouv parmi les
papiers du secrtaire de Camille Desmoulins, ami du conspirateur
Danton; cet acte tait prs de paratre, lorsque le comit de sret
gnrale l'a dcouvert et l'a renvoy au comit de salut public. Les
conjurs y citent tout ce qui s'est pass dans la rvolution,  l'appui
de leur dnonciation contre un prtendu systme de dictature. A
examiner l'absurdit de la dnonciation, il serait inutile d'en parler,
des calomnies aussi grossires ne sont pas faites pour sduite les
citoyens, mais on verra qu'elles n'taient prpares que comme un
manifeste qui devait prcder un coup de main contre les patriotes. Que
direz-vous, si je vous apprends que ces atrocits n'ont pas sembl
rvoltantes  des hommes revtus d'un caractre sacr, si parmi nos
collgues eux-mmes, il s'en est trouv qui les ont colportes!

(Robespierre, aprs avoir fait observer que toutes les calomnies des
tyrans et de leurs stipendies peuvent jeter une sorte de dcouragement
dans l'me des patriotes, invoque pour appui la vertu de la Convention
nationale, vertu qui donne la force de rsistance et l'obligation de
mettre sous ses pieds les intrts de l'amour-propre, et de ne pas se
laisser branler par les efforts redoubls des calomniateurs; il
invoque aussi le patriotisme et la fermet des membres des comits de
salut public et de sret gnrale, ainsi que la vertu des citoyens
zls pour les intrts de la rpublique; il reprsente que ce ne sont
pas des applaudissements et des loges qui sauveront la libert, mais
une vigilance infatigable; il invite donc les bons citoyens  dnoncer
les actes d'oppression,  observer et  dvoiler les intrigues
trangres.)

Quand les circonstances se dvelopperont (continue-t-il), je
m'expliquerai plus au long; aujourd'hui, j'en ai dit assez pour ceux
qui sentent. Il ne sera jamais au pouvoir de personne de m'empcher de
dposer la vrit dans le sein de la reprsentation nationale et des
rpublicains. Il n'est pas au pouvoir des tyrans et de leurs valets de
faire chouer mon courage.

Qu'on rpande des libelles contre moi, je n'en serai pas moins toujours
le mme, et je dfendrai la libert et l'galit avec la mme ardeur.
Si l'on me forait de renoncer  une partie des fonctions dont je suis
charg, il me resterait encore ma qualit de reprsentant du peuple, et
je ferais une guerre  mort aux tyrans et aux conspirateurs.




      *      *      *      *      *      *      *      *      *




Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours de Robespierre sur les
perscutions dont les patriotes taient victimes de la part des
aristocrates, Club des Jacobins, Sance du 24 messidor an II de la
rpublique franaise (5 juillet 1794)




Toutes les injustices particulires qui vous sont dnonces mritent de
votre part une srieuse attention. Le premier devoir d'un patriote est
de secourir les opprims; quiconque manque  ce devoir n'a pas mme le
sentiment du patriotisme: de toutes les vertus qui ont servi de base 
la rvolution, la plus belle et la plus vritable est la plus nglige.
Rien de si commun que les beaux discours insignifiants; rien de plus
rare que la dfense gnreuse des opprims, quand on n'en attend aucun
profit; rien de si commun que le mnagement pour les aristocrates; rien
de si rare qu'une humanit envers les bons citoyens dans le malheur.

De tous les dcrets qui ont sauv la rpublique, le plus sublime, le
seul qui l'ait arrache  la corruption et qui ait affranchi les
peuples de la tyrannie, c'est celui qui met la probit et la vertu 
l'ordre du jour. Si ce dcret tait excut, la libert serait
parfaitement tablie, et nous n'aurions plus besoin de faire retentir
les tribunes populaires de notre voix; mais des hommes qui n'ont que le
masque de la vertu mettent les plus grandes entraves  l'excution des
lois de la vertu mme; ils veulent se faire de ce masque un moyen de
parvenir au pouvoir.

Il est peu d'hommes gnreux qui aiment la vertu pour elle-mme, et qui
dsirent avec ardeur le bonheur du peuple. Tous les sclrats ont abus
de la loi qui a sauv la libert et le peuple franais. Ils ont feint
d'ignorer que c'tait la justice suprme que la Convention avait mise 
l'ordre du jour, c'est--dire le devoir de confondre les hypocrites, de
soulager les malheureux et les opprims, et de combattre les tyrans;
ils ont laiss  l'cart ces grands devoirs, et s'en sont fait un
instrument pour tourmenter le peuple et perdre les patriotes.

Il existe un comit rvolutionnaire dans la rpublique; vous allez
croire peut-tre qu'il s'est imagin qu'il fallait anantir
l'aristocratie. Point du tout, il a cru qu'il fallait arrter tous les
citoyens qui, dans un jour de fte, se seraient trouvs ivres. Grce 
cette _heureuse_ application de la loi, tous les
contre-rvolutionnaires sont rests tranquilles et en pleine scurit,
tandis que les artisans et les bons citoyens, qui s'taient par hasard
livrs  un mouvement de gat, ont t impitoyablement incarcrs.

Sans doute nous sommes plus ennemis de toute espce de vices que ces
inquisiteurs mchants et hypocrites; nous savons que l'ivresse est une
maladie dont il faut gurir les hommes, mais nous savons aussi
distinguer les faux patriotes qui perscutent le peuple, tandis qu'ils
sont indulgents pour les aristocrates.

La ligue de toutes les factions a partout le mme systme. S'il est
parmi elles quelque apparence de vertu, ce n'est qu'un masque
imposteur; les sclrats qui se l'adaptent n'exigent jamais une
soumission relle aux lois de la rpublique; ils ne voient dans les
nobles que des cultivateurs paisibles, de bons maris, et ils ne
s'informent pas s'ils sont amis de la justice ou du peuple.

Le dcret qui met la vertu  l'ordre du jour est fcond en grandes
consquences. Nous avions prvu qu'on en abuserait; mais en mme temps
nous avions pens que ce dcret, port contre les oppresseurs,
imposerait aux fonctionnaires publics le devoir d'exercer la vertu, et
de ne jamais s'carter des obligations qui les lient  la patrie; mais
ces obligations ne les forcent point  s'appesantir, avec une
inquisition svre, sur les actions des bons citoyens, pour dtourner
les yeux de dessus les crimes des fripons: ces fripons, qui ont cess
d'attirer leur attention, sont ceux-l mme qui oppriment l'humanit,
et sont de vrais tyrans. Si les fonctionnaires publics avaient fait ces
rflexions, ils auraient trouv peu de coupables  punir, car le peuple
est bon, et la classe des mchants est la plus petite.

C'est en vain que Roland me vante ses vertus et me prsente le tableau
de sa vie prive; sans examiner ni cette apologie fastidieuse, ni
l'histoire scandaleuse de la vie prive d'un Barbaroux, je demande  un
homme: Qu'as-tu fait pour la prosprit de ton pays? Quels travaux
as-tu entrepris pour arracher le peuple franais au joug odieux de la
servitude? S'il me rpond  cette question d'une manire satisfaisante,
alors je le crois vertueux.

Necker fut dans le sein de sa famille un vritable tyran: n'en soyez
pas tonns; un homme qui manque des vertus publiques ne peut avoir les
vertus prives. Cette vertu de Necker et de Roland, qe des intrigants
ont voulu faire rsulter du dcret dont je vous parlais il n'y a qu'un
instant, est diamtralement oppose  l'hrosme et  l'humanit. Si je
voulais suivre le systme perfide de ces hommes qui ne connaissent
point la vertu, vous verriez les hommes de bien opprims, et les
intrigants relevant leur tte altire. Nos ennemis disent dans leurs
assembles secrtes:

"Faisons en sorte qu'il n'y ait que des fripons; perscutons les
patriotes, et ne cessons d'appuyer ceux qui, comme Hbert, veulent
dtruire sourdement la libert de la France, ainsi que ceux qui, par
leur modrantisme, veulent la ramener  l'esclavage; poursuivons tous
ceux qui aspirent  la libert du genre humain."

Ces monstres dvouent, en consquence,  l'opprobre et aux tourments
tout homme dont ils redoutent l'austrit de murs et la svre probit.

Le devoir du gouvernement est de remdier  cet abus. Pour remplir cet
objet, il faut qu'il ait beaucoup d'unit, de sagesse et d'action.
Quiconque veut cabaler contre le gouvernement est un tratre, et je
dnonce ici tous ceux qui se sont rendus coupables de ce crime. On veut
calomnier le gouvernement rvolutionnaire pour le dissoudre; on veut
fltrir le tribunal rvolutionnaire, pour que les conspirateurs
respirent en paix; les artifices les plus infmes sont invents pour
perscuter les patriotes nergiques et sauver leurs mortels ennemis.

Il n'est qu'an seul remde  tant de maux, et il consiste dans
l'excution des lois de la nature, qui veulent que tout homme soit
juste, et dans la vertu, qui est la base fondamentale de toute socit.
Autant vaudrait retourner dans les bois que de nous disputer les
honneurs, la rputation, les richesses; il ne rsulterait de cette
lutte que des tyrans et des esclaves. Aprs cinquante ans d'agitations,
de troubles et de carnage, le rsultat serait l'tablissement d'un
nouveau despote.

Il est naturel de s'endormir aprs la victoire; nos ennemis, qui le
savent bien, ne manquent pas de faire des efforts pour dtourner notre
attention de dessus leurs crimes. La vritable victoire est celle que
les amis de la libert remportent sur les factions: c'est cette
victoire qui appelle chez les peuples la paix, la justice et le
bonheur. Une nation n'est pas illustre pour avoir abattu des tyrans ou
enchan des peuples; ce fut le sort des Romains et de quelques autres
nations: notre destine, beaucoup plus sublime, est de fonder sur la
terre l'empire de la sagesse, de la justice et de la vertu.

Nous ne pourrons atteindre ce but que par des institutions sages, qui
ne peuvent tre fondes que sur la ruine des ennemis incorrigibles de
la libert. Voyez ce qui arrive  chaque effort du crime contre la
vertu; les factions redoublent d'artifices,  mesure que nous dployons
notre nergie; et si cette mme nergie vient  se ralentir, elles en
profiteront pour prendre de nouvelles forces; elles disputeront le
terrain, et donneront aux conspirateurs le temps de se rallier;  tout
moment elles cherchent  diviser et  se faire des partisans; si l'on
n'y prenait garde, il se formerait bientt des factions en assez grand
nombre pour lutter contre la libert et gorger ses amis.

En vous prsentant ces rflexions, je dnonce les efforts de nos
ennemis sans prdire leurs succs; je sais que tout ce qui est criminel
sur la terre doit disparatre; mais il n'est pas moins vrai que le
crime fit de tout temps, jusqu' nous, le malheur du monde.

Il faut une excessive lgret pour s'endormir sur les conjurations, et
pour perdre un instant ce courage ardent qui nous porte  dnoncer les
conspirateurs: ce n'est pas pour provoquer aucune mesure svre contre
les coupables, que j'ai pris ici la parole, que m'importe leur vie ou
leur mort, pourvu que le peuple et la Convention soient clairs!

Mon but est de prmunir tous les citoyens contre les piges qui leur
sont tendus, et d'teindre la nouvelle torche de discorde qu'on cherche
 allumer dans la Convention. Ce qu'on voit tous les jours, ce qu'on ne
peut se cacher, c'est qu'on veut avilir et anantir la Convention par
un systme de terreur; il existe des rassemblements qui ont pour but de
rpandre ces funestes ides; on cherche  persuader  chaque membre que
le comit de salut public l'a proscrit.

Ce complot existe; mais, puisqu'on le connat, tous les bons citoyens
doivent se rallier pour l'touffer. C'est ici que dans tous les temps
les dputs patriotes se sont runis pour faire triompher la vertu: si
la tribune des Jacobins devient muette depuis quelque temps, ce n'est
pas qu'il ne leur reste rien  dire; mais le profond silence qui y
rgne est l'effet d'un sommeil lthargique, qui ne permet pas d'ouvrir
les yeux sur les dangers de la patrie. On veut donc forcer la
Convention  trembler; on veut la prvenir contre le tribunal
rvolutionnaire, et rtablir le systme des Danton, des Camille
Desmoulins; on a sem partout des germes de division; on a substitu la
dfiance  la franchise, le calcul des mes faibles au sentiment
gnreux des fondateurs de la rpublique: il faut toujours en revenir 
ces principes, la vertu publique et la justice suprme sont les deux
lois souveraines sous lesquelles doivent ployer tous ceux qui sont
chargs des intrts de la patrie.

Il n'y a qu'un moyen pour un peuple qui ne peut pntrer par lui-mme 
chaque instant dans les replis de l'intrigue; c'est de conserver ses
droits et de faire en sorte que son courage ne puisse chouer contre la
perfidie; c'est de comparer avec la justice tout ce qui n'en a que
l'apparence; tout ce qui tend  un rsultat dangereux est dict par la
perfidie.

Il est un sentiment grav dans le cur de tous les patriotes, et qui
est la pierre de touche pour reconnatre leurs amis; quand un homme se
tait au moment o il faut parler, il est suspect; quand il s'enveloppe
de tnbres, ou qu'il montre pendant quelques instants une nergie qui
disparat aussitt; quand il se borne  de vaines tirades contre les
tyrans, sans s'occuper des murs publiques et du bonheur de tous ses
concitoyens, il est suspect.

Quand ont voit des hommes ne sacrifier des aristocrates que pour la
forme, il faut porter un examen svre sur leurs personnes.

Quand on entend citer des lieux communs contre Pitt et les ennemis du
genre humain, et que l'on voit les mmes hommes attaquer sourdement le
gouvernement rvolutionnaire; quand on voit des hommes, tantt modrs,
tantt hors de toute mesure, dclamant toujours, et toujours s'opposant
aux moyens utiles qu'on propose, il est temps de se mettre en garde
contre les complots.

La rvolution se terminerait d'une manire bien simple, et sans tre
inquite par les factieux, si tous les hommes taient galement amis
de la patrie et des lois.

Mais nous sommes bien loigns d'en tre arrivs  ce point; j'en
atteste les hommes probes, qu'ils dclarent si, lorsqu'ils veulent
dfendre un patriote tout cribl des blessures de l'aristocratie, et
qu'un aristocrate doucereux se prsente, il ne se groupe pas aussitt
autour de ce dernier beaucoup d'hommes qui cherchent  le soutenir.

Mais les gmissements d'un patriote opprim ont-ils donc plus de peine
 se faire entendre dans de certaines mes, que les plaintes hypocrites
de l'aristocratie?

Concluons de l que le gouvernement rpublicain n'est pas encore bien
assis, et qu'il y a des factions qui contrarient ses effets. Le
gouvernement rvolutionnaire a deux objets, la protection du
patriotisme, et l'anantissement de l'aristocratie. Jamais il ne pourra
parvenir  ce but, tant qu'il sera combattu par les factions. Assurer
la libert sur des bases inbranlables sera pour lui une chose
impossible, tant que chaque individu pourra se dire: Si aujourd'hui
l'aristocratie triomphe,, je suis perdu. Il y aura toujours dans le
sein du peuple une grande raction contre les intrigues, et il en
rsultera peut-tre beaucoup de dchirements.

Mais les sclrats ne triompheront pas, car il est impossible que les
hommes qui ont pous le systme profond de la justice et de la libert
consentent jamais  laisser  de si vils ennemis un triomphe qui serait
 la fois la honte et la perte de l'humanit entire. Il faut que ces
lches conspirateurs, ou renoncent  leurs complots infmes, ou qu'ils
nous arrachent la vie. Je sais qu'ils le tenteront, ils le tentent mme
tous les jours, niais le gnie de la patrie veille sur les patriotes.

J'aurais voulu donner plus d'ordre et de prcision  ces rflexions,
mais j'ai suivi le sentiment de mon me. Je cherche  touffer les
germes de division et  empcher qu'il ne se forme deux partis dans la
Convention: j'invite tous les membres  se mettre en garde contre les
insinuations perfides de certains personnages qui, craignant pour
eux-mmes, veulent faire partager leurs craintes. Tant que la terreur
durera parmi les reprsentants, ils seront incapables de remplir leur
mission glorieuse. Qu'ils se rallient  la justice ternelle, qu'ils
djouent les complots par leur surveillance; que le bruit de nos
victoires soit la libert, la paix, le bonheur et la vertu, et que nos
frres, aprs avoir vers leur sang pour nous assurer tant d'avantages,
soient eux-mmes assurs que leurs familles jouiront du fait immortel
que doit leur garantir leur gnreux dvoment!









End of the Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre --
21 octobre 1789-1er juillet 1794, by Maximilien Robespierre

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1.F.

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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