The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Mademoiselle Mars (volume I), by 
Mademoiselle Mars

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Title: Mmoires de Mademoiselle Mars (volume I)
       (de la Comdie Franaise)

Author: Mademoiselle Mars

Editor: Roger de Beauvoir

Release Date: May 19, 2008 [EBook #25039]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES DE MADEMOISELLE MARS

(DE LA COMDIE FRANAISE),

PUBLIS PAR ROGER DE BEAUVOIR.


I

PARIS,

GABRIEL ROUX ET CASSANET, DITEURS,

33, rue Sainte-Marguerite-Saint-Germain.

1849.




INTRODUCTION.




I.


Dans le courant de 1829, la _Revue de Paris_, recueil alors  la mode,
publia une toute petite nouvelle de cinq pages, appele: _Marie_ ou le
_Mouchoir bleu_.

Cette nouvelle obtint un vritable succs.

Pour le dire en passant, M. Vron n'a eu ce bonheur-l que deux fois
dans sa vie de directeur, mais il l'a eu pleinement et  l'exclusion de
tout grand journal; il a publi deux petits chefs-d'oeuvre, dont ses amis
et le public doivent lui savoir gr: le premier tait cette nouvelle du
_Mouchoir bleu_, et portait, comme signature, le nom d'tienne Bquet;
le second se nommait _l'Abb Aubin_; il tait de Mrime.

 plus de dix-sept ans de distance, la premire de ces deux nouvelles si
simples, si rapides, fut presque un vnement.

C'tait alors le rgne vritable de la _nouvelle_: on n'crivait pas
encore six volumes en deux mois; la littrature contemporaine ne montait
pas des briks de l'tat, elle vivait de peu; il n'y avait pas de mtier
 la Jacquart pour le roman, voire mme pour le thtre. Bquet tira
donc un jour de son portefeuille le _Mouchoir bleu_, et la _Revue de
Paris_ s'en contenta.

C'tait une lgie candide et modeste, l'histoire d'un pauvre diable de
soldat suisse, qui vole un mouchoir pour sa fiance, mademoiselle Marie,
et que l'on fusille d'aprs la rigueur du code militaire. L rien de
tourment, rien de prolixe, le ptre du chemin vous et fait le mme
rcit; la jeune villageoise et dpos sa cruche  la fontaine pour
l'entendre. Sur le papier de notre crivain ingnu avaient d tomber
seulement quelques unes de ces larmes rares, arraches  la paupire du
caporal Trimm, quand ce brave caporal trouve le temps de s'attendrir.
Sdaine, Sterne et Prvost taient fondus habilement dans ce rcit. La
bonhomie habituelle du conteur, la tournure contemplative de son esprit,
se trahissait ds les premires lignes; c'est la seule nouvelle que fit
Bquet, encore fallut-il qu'on l'en presst. Indolent par got, critique
par tat, flneur par instinct, Bquet, que nous avons beaucoup connu,
ralisait dans toute sa personne un de ces chanoines fleuris, dont
l'abb de Saint-Martin restera le meilleur type; il y avait chez cet
homme du sybarite, de l'crivain, et du lazzarone. Sa physionomie seule
devenait la plus intressante des tudes; elle avait quelque chose
mobile et d'imprvu, elle passait par des nuances aussi distinctes que
le visage expressif du neveu de Rameau. Dans le mme quart-d'heure,
Bquet se montrait rjoui et sentimental, pleureur et sceptique,
crdule, svre, indulgent, selon l'ami ou le vin qu'il rencontrait. Ce
front chauve bien avant l'ge, ces mains passes invariablement dans son
gousset comme pour se donner une contenance, cet oeil vitr ou tincelant
tour--tour, cette lvre triste, pendante comme celle d'un homme absorb
dans quelque colloque intrieur, cette ngligence rsolue dans le
maintien, dans la dmarche, dans l'habit, tout cet ensemble gauche et
abandonn de Bquet attirait sur lui l'attention et commandait l'examen
aux plus distraits. Je laisse exprs ici la puret inaltrable de ce
got si rare et si correct, pour ne parler que de l'homme; l'homme
intressait chez Bquet par une sorte de mlancolie htive, son rire
tait maladif, sa gat fivreuse, son esprit le plus calme voisin de
l'exaltation. Causeur ingnieux, hellniste de premier ordre, esprit
incisif, mmoire charmante, Bquet fascinait surtout ses initis; il
fallait lui plaire pour qu'il se donnt la peine de plaire ensuite. Quel
torrent de citations et d'anecdotes! Il vous et parl  la fois de
Saint-Simon et du pote Lucain, de madame du Barry et de mademoiselle
Contat, de Planche, son vieux matre, et du procs de Fouquet sur lequel
il avait des notes! En vrit, ceux qui ne connaissent cet homme d'un
charmant esprit que par la piquante vulgarit de quelques traits et
charges d'atelier ne savent rien de Bquet! On a fait sur lui des mots
qu'il n'acceptait pas; on a jou avec son esprit imprudemment. Nous, qui
respectons plus que tout autre sa mmoire (peut-tre parce qu'il eut
l'indulgence de nous aimer), nous devons dire que si Bquet et vcu,
nous n'eussions gure song  crire ce livre, tant dans la moindre
causerie, la moindre soire, Bquet et pris sur nous les devants en
causeur instruit des moindres particularits de la vie de mademoiselle
Mars. Bquet eut en effet, dans l'inimitable actrice, une amie noble et
constante; il l'apprcia, il l'aima comme une soeur habile et prudente;
il la dfendit, ce qui vaut mieux, lui dont la rigueur fut souvent si
inflexible! C'est que, comme beaucoup d'amis de mademoiselle Mars,
Bquet avait reconnu dans elle toutes les qualits d'un _honnte homme_.
Quand il en parlait, Dieu sait avec quel esprit! on s'intressait 
cette persvrante tude d'une femme du XIXe sicle, comme on se ft
intress  un pastel  demi effac dans la galerie de Versailles et de
Saint-Cloud. Quel autre, en effet, et fait mieux valoir que lui les
plus exquises dlicatesses de ce coeur inconnu au monde,  la foule; qui
mieux que cet ami naf et bon nous et rvl la femme dans l'actrice;
mademoiselle Mars sous Climne, Sylvia? Ce talent si pur, si
tincelant, si ferme, ce talent multiple et plein de souplesse, quel
homme dut le contempler avec plus de respect, de trouble, d'motion, lui
qui fut l'ami, le dfenseur assidu de Casimir Delavigne, de mademoiselle
Mars, de Talma? Mademoiselle Mars! mademoiselle Mars! Les pleurs
venaient aux yeux de Bquet lorsqu'il prononait ce nom! Il savait tout
d'elle: ses labeurs, ses bienfaits cachs, son abngation, ses joies,
ses triomphes et mme ses caprices; et de tout cela, il s'tait fait
dans sa tte un roman aussi charmant, aussi approfondi que la _Marianne_
de Marivaux. Mademoiselle Mars, nous disait-il, mademoiselle Mars, oh!
quelle oraison funbre! Ne fut-elle donc pas hors de la scne un compos
brillant de mille qualits aimables, ne laisse-t-elle pas aprs elle un
parfum de grce et de politesse qu'et envi la cour du grand roi? Dans
le temps o nous vivons, temps phalanstrien, prosaque, humanitaire, ne
sont-ce pas l de beaux et utiles dehors  proposer en exemple  une
socit chez qui le got et l'instinct des convenances s'affaiblissent
de jour en jour? Mademoiselle Mars! mais elle emportera, croyez le bien,
avec elle, le dernier mot d'un sicle qui eut seul le don de la causerie
et des belles manires, qui dfendit son fauteuil contre l'empitement
de la politique! Mademoiselle Mars est bien plus de ce sicle-l que du
ntre, et rien ne servirait plus  l'tablir, poursuivait-il, que son
ddain formel pour tout ce qui ne rappelait pas ses moeurs. Que
d'lments de succs runis dans ce modle incomparable! Celui-l ne
s'est pas tromp qui a dit le premier, en la voyant, qu'elle n'tait pas
ne bourgeoise. La bourgeoisie tait pour elle une antipathie, un
contresens. Avec un ventail dans la main, m'a-t-elle dit cent fois,
une femme est plus forte qu'un homme avec une pe! C'est qu'elle avait
compris ce pouvoir souverain du regard, du geste, de la parole! Ce
sourire, doux rayon entre deux ranges de perles, cette gat vive,
aimable, que madame de Svign laisse follement bondir sous sa plume, et
que mademoiselle Mars laissait tomber de sa lvre; ce talent
d'couter,--le plus difficile des silences,--cette moquerie pleine
d'insouciance, ce got, ce tac sr, qui donc en a surpris l'tude, sinon
le secret?

C'est par tout cela que se dfend mademoiselle Mars, et aussi par ce
got, cette rserve, ces grces imprvues, cette immense facult
d'exaltation qu'elle possde et domine, selon le besoin et l'exigence du
travail. Mademoiselle Mars! mais elle aura t mle comme une noble et
grande tige  toutes les palmes du dix-huitime sicle et du
dix-neuvime, elle aura connu tour--tour Chateaubriand et madame
Rcamier, Grard, Victor-Hugo et Napolon! Vous fut-il donn seulement,
ajoutait l'auteur du _Mouchoir bleu_, de voir, de lire, de tenir entre
vos mains une correspondance quelconque sortie des mains de mademoiselle
Mars? Quel gnie plus fin, plus agile et plus hardi! C'est elle, et non
moi, qui devait crire le moindre feuilleton sur Suzanne ou Climne.
Telle elle est entre dans sa vie, telle elle l'a traverse avec le
cortge de ses qualits affables, de ses vertus, de ses sentiments d'une
autre poque! Et il faudra bien que l'envie se taise, il faudra bien
qu'on lave un jour mademoiselle Mars de l'affront des petits pamphlets
et des petites calomnies; car on se souviendra, en temps donn, qu'elle
ne leur opposa jamais que le silence, on se souviendra que mademoiselle
Mars, si humble et si ignorante d'elle-mme dans ses triomphes, fut
aussi la femme la plus rsigne aux jours dsastreux de l'abandon!

       *       *       *       *       *

Ainsi parlait Bquet, ce vrai confesseur littraire de mademoiselle
Mars, Bquet, qui lui avait fait partager le premier son amour pour les
potes, son culte pour Saint-Simon. Mademoiselle Mars avait aim
Saint-Simon parce que Bquet l'aimait.

       *       *       *       *       *

Et par ce trait seul, vous pouvez voir tout d'abord  quelle femme et 
quel esprit nous allons avoir affaire. Climne lisant le chapitre des
ducs  brevet, n'est point une Climne comme il en nat tous les jours.
Ajoutez  cela que mademoiselle Mars eut pour pre un membre de
l'Institut, Monvel; qu'elle fut appele toute jeune  connatre les
premiers, les plus excellents auteurs de son temps; que la cour
elle-mme lui sourit  sa naissance; que tout ce qu'il y avait en France
d'esprits clairs, ardents et chaleureux protgea cette jeune enfant;
et dites-nous si les fes de la fable mollement penches sur un berceau
trouvrent un plus brillant avenir  prophtiser?

Ce que m'avait dit Bquet de ce caractre surprenant me donnait, je
l'avoue, le plus vif, le plus sincre dsir de connatre mademoiselle
Mars; et comme ici les dates peuvent servir  l'apprciation de cette
tude, je dois ajouter que Bquet me parlait ainsi de son idole
constante  l'poque o mademoiselle Mars allait, disait-on, prendre sa
retraite, emportant avec elle, dans un seul pli de sa robe, tous ces
chefs-d'oeuvre qu'une autre magicienne ne devra plus de longtemps, hlas!
ressusciter avec sa baguette et son sourire.

La premire fois que je vis l'auteur du _Mouchoir bleu_, chose
singulire! Bquet se rendait lui-mme  la vente d'une bibliothque,
celle de M. Chalabres, dont mademoiselle Mars tait lgataire
universelle. La _Revue de Paris_ publia,  cette occasion, un article de
moi: ce fut mon premier essai littraire. Bquet prsenta lui-mme cet
article  la _Revue_. C'est au nom de mademoiselle Mars que je dus ainsi
ma premire inscription sur un registre de la presse. Cette date m'tait
demeure prsente  l'esprit, quand j'appris,  quelque temps de l, le
nouveau domicile que s'tait choisi Bquet,  Saint-Maur. Love-Veymars
et moi nous remes un jour une lettre de Bquet: il nous invitait 
aller dner le lendemain dans son ermitage. Nous nous prommes bien,
l'un et l'autre, de ne pas manquer  ce rendez-vous, dans lequel, je
dois le dire, il entrait pour moi un vif dsir de curiosit. La nature
de nos travaux nous avait tenus quelque temps loigns les uns des
autres; ce rendez-vous littraire avait donc pour nous un grand charme.
En me couchant, je l'avoue, je relus un peu mon Horace, n'ayant pas
oubli que Bquet tait bien capable de nous parler latin  dner.




II.


Si vous ne connaissez pas Saint-Maur et ses ombrages, vous tes bien
heureux, d'abord parce que Saint-Maur est laid, puis parce que ses
ombrages sont inonds de poussire, d'une poussire  dsesprer la
palette des peintres.

Rien qu'en voyant ces arbres et ce morne village parisien, o l'on
transporta Carrel expirant, je fus pris d'une grande tristesse. Il
m'avait toujours sembl que la maison d'un pote devait tre frache et
souriante; je trouvai l'habitation de Bquet froide et morose. Quoi de
plus malheureux que les auteurs, pensais-je, ils inventent des oasis
dlicieuses, admirables, dans leurs moindres livres, et tous leurs
pomes, tous leurs rves aboutissent  une mauvaise treille,  des
gazons brls et  une vieille servante qu'ils prennent pour Amadryade!

Cela me fit penser  regarder un peu la servante de notre ami.

C'tait un compos curieux, qui tenait  la fois de la gouvernante, de
la tourire et de la Maritorne; elle avait en main un pot de rsda
quand nous entrmes, et elle le laissa tomber  notre aspect, en
manifestant les signes de la plus grande surprise.

--On ne nous attend donc pas? demandai-je  Love-Veymars.

Il n'eut pas le temps de rpondre, une fentre s'ouvrit: il en sortit la
tte de Bquet.

--Ne parlez qu'en allemand  la Brsina, nous dit-il, car elle est bien
digne de cette nation par sa lenteur. Entrez, la table est mise et vous
n'aurez pas d'indigestion!

Le dner tait frugal, en effet, et nous essuymes,  son endroit, un
feu roulant de citations latines. Nous y rpondmes humblement par
l'offre d'un pt de Chevet, que nous tirmes de notre voiture. La
Brsina nous fit une mine gracieuse. Elle se dmit vite de sa mauvaise
humeur, et nous nous assmes.

Entre ces deux convives, je n'avais vraiment qu' couter.
Love-Veymars,  qui j'adresserais bien volontiers l'ode d'Horace: _O
navis referent in mare!_ etc, tait un spirituel lutteur; il entama
bientt une escarmouche piquante avec Bquet. Le talent de Love-Veymars
tait net, concis, plein de charme et d'lgante atticit. Aucun auteur
n'a laiss sur le thtre, et sur mademoiselle Mars en particulier, de
plus fines apprciations. On mit de ct les potes latins pour parler
de mademoiselle Mars. La Brsina ressemblait  Lafort: elle coutait.
Le dner fut long et trs gai; Bquet nous y lut la seule lettre qu'il
et reue de mademoiselle Mars  titre d'loges; il y tait question du
_Mouchoir Bleu_. Je n'ai jamais lu une pareille page de critique, cela
tait dli comme Marivaux. Il avait fallu faire violence  la modestie
de Bquet pour qu'il nous allt chercher cette page prcieuse[1]. La
conversation qui suivit cette lecture eut pour objet diffrents pisodes
de la vie de mademoiselle Mars; Bquet nous conta, entre autres, le
trait suivant:

Mademoiselle Mars vit un matin arriver chez elle,--je ne sais plus en
quelle anne, ce devait tre vers 1825,--un jeune homme de bonne mine
qui lui prsenta un manuscrit. Ce garon avait vingt ans, il tait venu
de sa province  Paris; il n'avait lu qu'une chose encore, l'affiche du
Thtre-Franais, et sur cette affiche le nom de mademoiselle Mars. Se
faire prsenter chez elle, il n'y fallait pas songer; il ne connaissait
me qui vive. Un soir il entre au thtre, o mademoiselle Mars jouait
_Fanchette_ de la Belle-Fermire. Il la regarde, il l'admire, il sort du
parterre  moiti fou.  peine dans Paris, il s'aperoit bien vite qu'il
n'tait pas mis comme tout le monde, le monde de Paris qui sait vivre et
s'habiller. Il avait peu d'argent, il en attendait de son pre; il
emploie le peu de ressources qu'il a  s'habiller convenablement. L'ide
de voir de plus prs mademoiselle Mars s'empare de son cerveau avec une
telle force que le lendemain, en se levant et aprs s'tre quip,
adonis de son mieux, il roule dans sa main gauche un cahier de papier
blanc, puis le voil qui court chez mademoiselle Mars. Il sonne, il
attend, il dit son nom, un nom fort honorable et fort estim dans sa
province, mais inconnu dans la capitale; il est introduit enfin. Il
balbutie quelques mots: mademoiselle Mars l'coute, elle lui parle avec
bont, il se trouble, et quand elle lui demande son manuscrit, il se
dferre tout--fait. La rougeur lui monte au front, il est en nage, il
se lve, puis le voil courant avec cette rame de papier,--ce drame
mensonger d'un pauvre enfant!--jusqu'aux alentours du
Palais-Royal.--J'ai menti, se dit-il, j'ai menti, elle doit me mpriser!
Il entre chez un armurier, et achte un pistolet. Le soir, et je ne sais
 quelle occasion, il est invit chez un de nos plus riches banquiers.
M. Shikler, de la place Vendme. Le jeu  la mode tait alors l'cart.
Notre jeune homme entre dans ces salons, il voit une table  laquelle on
le convie de s'asseoir; il n'a jamais jou de sa vie, le voil qui joue.
Il passe une premire fois, une seconde, une troisime, en un mot, il
passe dix-sept fois! L'enjeu modeste qu'il a mis sur table est devenu
une fortune; il a peur, il perd la tte... Cependant il faut se lever,
il ramasse les pices parses sur le tapis, fuit par le grand escalier
et les jette  pleines poignes aux laquais de M. Shikler.--Quel
malheur! s'crie-t-il en s'esquivant comme un malfaiteur, quel malheur!
oh! j'ai gagn! j'ai gagn, et l'on croira que je ne suis qu'un voleur!

Il reste chez lui, s'y barricade, et, exalt par les vnements de sa
journe, il se brle la cervelle...

Bquet connaissait la famille de ce jeune homme; il tait le lendemain
dans la loge de mademoiselle Mars, quand il reoit une lettre annonant
cet vnement: cette lettre tait du matre de l'htel habit par le
jeune homme. Bquet se lve en s'criant: Le pauvre N...! oh! si vous
l'aviez connu! C'tait bien le garon le plus timide, le plus gauche...
Je ne le savais pas encore  Paris, pourquoi faut-il qu'il y soit venu!
Tout en parlant ainsi, Bquet regardait mademoiselle Mars; il la voit
ple et tremblante.

--Mon Dieu! s'crie-t-elle, mon Dieu! vous venez de nommer ici un jeune
homme que j'ai vu hier, un jeune homme, n'est-ce pas, qui est venu chez
moi avec un manuscrit?

--J'ignorais cela, dit Bquet.

--Eh bien! ce jeune homme, je l'ai vu... oui, je l'ai vu en rve cette
nuit... dans un rve singulier. Il tenait en main un pistolet!

Bquet resta confondu. Nul au monde n'avait pu apprendre les dtails de
ce suicide  mademoiselle Mars; mais elle avait rv, vritablement rv
l'image du suicid.

Un pareil fait ne doit tre suivi,  notre sens, d'aucun commentaire; il
servirait seulement, selon nous,  tablir la facult d'exaltation de
mademoiselle Mars. Pour peu qu'une figure ft accentue et qu'elle l'et
entrevue, cette image se gravait dans son esprit en contours
ineffaables. Il lui est souvent arriv en province, de reconnatre des
personnes qu'elle avait  peine frquentes.-- certains passages de ces
mmes souvenirs, on rencontrera aussi dans sa vie d'tranges
prdestinations.

Ainsi, mademoiselle Mars qui professa toute sa vie un culte pour les
violettes,--ces fleurs au parfum suave et modeste,--devait se voir
enterre avec un bouquet de ces mmes fleurs au ct, sans qu'on st
quelle main mystrieuse les avait places sur sa poitrine.

Elle est morte aussi dans le mois qui porte son nom.

Sa fille est morte le 31 du mois de mars.

L'histoire de la msange donne  Bquet par mademoiselle Mars ne mrite
pas moins de trouver sa place dans ces mmoires. Bquet en et fait
seulement le pendant du _Mouchoir bleu_.

Enfin mademoiselle Mars recevait tous les ans,  sa fte (la Saint
Hippolyte), au milieu de bouquets d'amis, de fleurs achetes  grands
frais chez madame Prvost, un simple bouquet d'hliotropes... L'auteur
de cette offrande, renouvele tant de fois et avec le mme silence,
resta toujours inconnu, du moins de toute autre personne qu'elle.

Sans anticiper ici davantage sur ces dtails purement biographiques qui
retrouveront leur place en temps et lieu, nous pouvons avancer hardiment
que peu d'actrices eurent d'abord une existence plus brillante que
mademoiselle Mars, du moins du ct de la fortune; seulement la vie
pratique l'usa. Les journaux qui ont bien voulu parler du nitrate
d'argent employ par elle sur la fin de sa vie comme cosmtique pour ses
cheveux se sont arrts froidement  l'piderme; ils ne savaient rien du
caractre de mademoiselle Mars. Ce n'est point une misrable teinture,
un fard apprt plus ou moins bien qui a dtermin chez mademoiselle
Mars ces lsions graves, organiques, c'est sa vie elle-mme, vie active,
nerveuse et singulirement tourmente par son propre besoin de volont.
Les esprits vulgaires ne se doutent pas  quel prix on achte souvent
l'clat, les indiffrents s'embarrassent peu de ces luttes sourdes,
incessantes contre l'envie. Les vritables amis de ce talent, l'honneur
de la scne, demandaient  Dieu qu'il ne spart pas pour elle le
bonheur de la gloire: Dieu les a-t-il exaucs? Mademoiselle Mars eut 
subir, vers la fin de sa carrire dramatique, des prfrences et des
injustices: le prsent l'a venge de l'ingratitude avant l'avenir; elle
n'en a pas moins souffert de ces combats violents. Affirmer seulement
qu'elle est morte de chagrin, de dsillusion, de satit, c'est mentir
aux faits,  l'vidence; c'est arranger une histoire de fantaisie.

Mademoiselle Mars est morte avec un mot admirable sur les lvres, un mot
digne de Bossuet.

L'abb Gallard avait t amen prs d'elle; il venait de joindre sur le
lit de la mourante ces deux mains aussi blanches que deux beaux lys; il
lui parlait de Dieu en prtre noble et intelligent.

Quand cette confession--on sait que mademoiselle Mars s'est confesse
sans nulle rpugnance--fut finie  ce pacifique chevet, un ami bien cher
et bien dvou, s'approcha de mademoiselle Mars:

--Eh bien, lui dit-il avec un sourire voil de larmes; cela ne fait pas
mourir!

--Non, rpondit-elle, mais cela aide  mourir!

C'est par ces paroles que cette vie simple et touchante devait tre
close; c'est par cette dernire abngation d'elle-mme que mademoiselle
Mars vivra. Tout le temps qu'elle a souri et parl, mademoiselle Mars a
mis son coeur, son esprit au service des gloires ou des amitis
contemporaines; elle n'a recul devant aucun sacrifice. Cette voix d'un
attrait, d'un pouvoir incomparable, ce talent net, prouv, elle l'a
prt  toutes les tentatives,  toutes les expriences du style et de
la pense, ne reculant ni devant le drame, qu'elle hassait d'instinct,
ni devant d'autres essais, o l'on semblait prendre plaisir  la
compromettre. Cet art srieux, difficile, l'art du thtre, a trouv
dans elle une amazone et une interprte; elle a combattu  la fois pour
l'cole de Molire, de Marivaux et de Beaumarchais, comme pour Victor
Hugo, pour Dumas et Delavigne.

tez mademoiselle Mars de la Comdie-Franaise, crivait M. Jules Janin
en 1840, c'en est fait non seulement de la comdie classique, mais de
tous ces chefs-d'oeuvre de seconde main, de ces copies phmres de la
comdie, auxquelles elle prte encore sa grce piquante et son fin
sourire[2].

Hlas! cette grce, ce sourire, cet clat vivifiant est perdu  tout
jamais pour notre principale scne; il ne nous reste plus de
mademoiselle Mars qu'un triste et morne souvenir. L'crivain aimable et
piquant dont je parlais tout--l'heure, le critique habile et fin qui
l'apprciait si bien est mort huit ans avant elle, et quand il mourut,
mademoiselle Mars se trouvait elle-mme alors absente. Nous ne saurions
mieux faire que de donner ici quelques lignes dues  la plume d'un ami
de Bquet sur cette fin prmature du feuilletoniste. Le souvenir de
mademoiselle Mars s'y trouve religieusement accol  de lgitimes
regrets; il rpand sur cette page un double intrt. Plus d'une fois,
d'ailleurs, le nom de Bquet interviendra sous notre plume, dans le
cours de ces souvenirs; c'est donc ici un dernier hommage que nous
rendons  l'excellence de son coeur. Rien de ce qui compose cette
funraire guirlande de mademoiselle Mars ne doit se voir oubli, rien,
pas mme les vers que plusieurs potes ont bien voulu nous faire
parvenir,  la suite de ses glorieux obsques.

Saint-Maur, 13 octobre 1838.

Mon cher ami,

C'est  vous,  vous seul, que je veux rendre compte de mon triste
plerinage. Absent de Paris depuis aot, j'tais loin de me douter des
progrs que le mal avait faits chez ce malheureux tienne.

J'arrive  ce petit ermitage o nous l'avions vu: plus rien, plus rien;
on me dit qu'il a t transport chez le docteur Blanche! Voici comment
cela est arriv:

Bquet n'a pu se lever un matin de son lit, la voix lui manquait, ainsi
que les forces. Il regardait autour de lui d'un regard terne,
dfaillant... ce regard, vous le savez, qui me fit tant de peine une
fois chez lui, quand nous lui parlions d'Hoffmann... Hoffmann, cher ami,
quel nom viens-je de rappeler? Notre pauvre tienne avait souvent
recours  des excitations aussi prilleuses que celles employes par le
fantastique auteur du _Chat Murr_, afin de ranimer sa verve vis--vis
d'un travail ingrat et press; vous vous souvenez de ce libraire qui,
pour obtenir de lui je ne sais plus quelle notice, employait le procd
le plus curieux et,  mon avis, le plus coupable. Il invitait Bquet 
dner dans un cabinet bien clos d'un restaurant; sur cette table il y
avait deux couverts, des plumes, de l'encre, du papier...

Hlas! c'tait la plume qui devait jouer en cette mise en scne le
premier rle... Le garon du restaurant, qui avait le mot, mettait entre
chaque plat, que dis-je? entre chaque flacon, un intervalle convenu
entre l'amphitryon et lui; l'amphitryon criait, pestait, avait l'air de
s'emporter contre le chef de cuisine, le matre du caf, que sais-je? et
pendant ces entr'actes prmdits, la plume de Bquet achevait une
colonne. C'est ainsi qu'on le perdait, qu'on l'usait comme  plaisir!
Non-seulement il tait indolent, mais besogneux; ce qu'il y avait de
pis, c'est que ceux qui profitaient ainsi de sa noble intelligence
n'agissaient qu' bon escient! Il fallait alors l'entendre raconter par
quelle pente magique, insensible, le pied d'un autre pote, d'un autre
rveur,--celui d'Hoffmann,--l'avait port souvent  Leipsick ou 
Berlin, vers la cave de Tresber ou de Wegmer, afin d'y poursuivre ses
bauches commences, de s'y accouder, lui conseiller de justice, entre
ses pots et ses plumes, criant  tue-tte aussi au garon de l'endroit
qu'on lui apportt un encrier. Mais le Ganimde ou l'Hb de ces
tavernes savait bien aussi sans doute  qui il avait affaire; l'encrier
demand n'arrivait point, l'encre tait trop paisse, il fallait la
renouveler,--mille autres raison enfin!

     _Tunc queritur crassus calamo cur pendeat humor,
     Nigra quod infus vanescat scepia lymph_.

     (PERSE.)

En revanche, si ce malencontreux encrier n'arrivait pas, le vin
arrivait toujours, le vin, c'est--dire cette encre devenue, hlas! la
seule encre de ce merveilleux conteur!

Il y a trois choses par lesquelles beaucoup de nos potes hollandais
prissent, crivait le sage Heinsius: _Ventre, plum, Venere_.

Hoffmann en et ajout une quatrime: _vino!_

Depuis le tombeau de lord Byron,  Hucnall-Torkard, jusqu' celui du
pauvre tienne, que nous pleurons tous  Bessancourt, que de fins
prcoces parmi tous les crivains; que d'existences fauches ainsi d'un
seul coup! Il semble que les gens d'esprit, de mouvement, de pense ne
doivent point mourir comme les autres: quelque chose de triste, de fatal
s'attache  ces ouvriers de l'intelligence, _ple troupeau de talents
marqus par la mort_, s'crie quelque part un pote, gnration de
labeur et de misre! Et puis, ce travail pre, quotidien, celui de la
critique hebdomadaire dans un journal! Le dimanche, ce jour de repos,
devenu pour l'crivain son jour de travail forc, son jour de
composition de concours comme au collge! Rendre compte d'une pice qui,
le samedi, vous a bris, s'tendre sur le lit de Procuste de l'analyse
avec cette pice, la presser comme une orange, en extraire le jus bon ou
mauvais, et le servir le lendemain  son public! Bquet et pu tre si
heureux sans cette torture, sans ce brodequin de fer! Il et continu de
traduire Lucain tout  son aise; il et lev son monument de
persvrance et de got, _exegi monumentum_; il et relu madame de
Svign, qu'il aimait tant, sous les ombrages du chteau de Brady, ou 
Bivre, chez son patron littraire[3], nourri lui-mme de si fortes, de
si ardentes tudes! Au lieu de ce nonchalant sillon, le travail de la
critique thtrale, depuis Corneille jusqu' M. Ancelot, il et crit
d'exquises et insouciantes nouvelles. Ah! qu'il nous a dit bien des
fois: Enseignez-moi donc, mes amis, comment on peut travailler quand on
n'en a point envie? Il travaillait lentement et difficilement. Esprit
juste, logique, il fut par malheur toute sa vie le contraire de son
esprit; il a tu sa raison et ses forces en homme inconsidr. Cette me
jeune et vive, ce got,--la plus admirable des qualits,--cette
loquence aimable, sincre, attachante, il l'a poignarde complaisamment
en demandant  ses nerfs plus qu'il ne devait leur demander, en revenant
souvent chez lui la tte allourdie des fumes du vin comme Kean, ou ce
brillant Sheridan que Byron nommait son _vieux Sherry_. Ainsi avait-il
vcu, ainsi est-il mort, nous laissant  tous dans l'me autant de
terreur que d'admiration, autant de douleur que de piti.

Il serait cruel pour Bquet qu'il n'et vcu que sur un mot politique.
Celui de _malheureux roi! malheureuse France!_ eut les honneurs d'un
procs fait au journal et non  l'crivain; Bquet avait la conscience
de s'en dsoler[4].

Un madrigal a fait passer Saint-Aulaire jusqu' nous; le mot de Bquet
eut cela d'trange qu'il fut prophtique, il prsageait la fin de la
monarchie.  quelque temps de l, ce Calchas ingnu en
plaisantait:--L'chafaud me rclame, nous crivait-il; aussi  six
heures prcises, je compte dner avec vous tous chez Vry.

C'tait l, vous le savez, qu'on jouissait le plus de sa conversation
et de sa verve. Chez Vry on le baptisa un soir du nom de l'_abb
Chaulieu_.

Je ne sais pas trop si je ne dois pas bnir Dieu de m'tre trouv 
Londres pendant qu'il mourait ici, car tous les dtails de cette mort
sont bien tristes. Bquet n'a pas, je le sais, souffert comme Hoffmann,
et n'a pas eu le spectacle odieux de vritables bourreaux, promenant un
fer ardent sur son corps pour y rappeler un reste de vie. Koreff et
Love-Veymars vous ont donn ces affreux dtails; ceux que vous auriez
recueillis, soit du docteur Blanche, soit de tout autre laissent encore
cependant bien du deuil dans l'me. En mourant, cet homme n'a pas
seulement dit comme Horace:

     _Bene est cui Deus obtulit
     Parc, quod satis est manu._

Il est mort sans croix et sans pension, mort dans un tat presque
voisin de l'indigence. C'est le 30 septembre qu'ils l'ont enterr, le
dimanche matin. Sa bire attele attendait; on l'a transport de
Montmartre, o il est mort, jusqu' Bessancourt, le modeste village o
il fut lev; il est l, plac dans l'glise mme, dans l'glise,
entendez-vous! Antony Deschamps, Janin et ses deux frres
l'accompagnaient en poste jusqu' sa dernire demeure. Vous serez bien
triste en votre Normandie, quand vous appendrez cela. Avec quelles
larmes ne l'eussiez-vous point suivi! N'oubliez jamais qu'il aimait
surtout  raconter lorsque vous vous trouviez l.

       *       *       *       *       *

Mais quelle douleur! La seule femme, la seule amie qui aurait d suivre
ce char funbre tait absente!

Pour Bquet, mademoiselle Mars fut une mre, une soeur... Disons plus,
elle fut une famille. Vous le savez, mademoiselle Mars composait pour ce
singulier pote, un monde vritable. Les dernires annes de Bquet se
sont partages entre son admiration enthousiaste pour Talma, et son
culte fervent, rflchi pour mademoiselle Mars. Il posait rarement le
pied dans son salon lorsqu'il s'y formait un cercle, mais en revanche,
que de fois ne frappait-il pas  la porte de sa loge! _Casta fave!_ lui
criait-il  travers, la serrure, et cette porte s'ouvrait, non pas que
Climne st le latin, mais elle avait reconnu la voix douce et basse de
notre ami. Dans ce coeur d'lite, Bquet rencontra toute sa vie une
indulgence et une amiti  toute preuve; non qu'elle s'abstnt par fois
de le gronder, mais elle le grondait avec un son de voix si doux une
telle bont dans le regard, que cette gronderie quotidienne tait
devenue pour Bquet le pain de son coeur. Elle disait souvent, en
parlant de lui: _C'est un vieil enfant incorrigible; mais que
voulez-vous? ce sont ceux-l qu'on aime le mieux, et auxquels on
pardonne le plus!_

Un soir,--pardonnez  ces souvenirs qui m'obsdent,--je trouvai Bquet
accroupi plutt qu'assis dans un coin de la loge de mademoiselle Mars.
On jouait le _Misanthrope_. Son visage tait plus triste et plus ple
que de coutume; un engourdissement trange, une torpeur, physique autant
que morale, semblait l'avoir clou immobile, les lvres entr'ouvertes, 
cette place... Il tait indiffrent, presque mort  tout ce qui se
passait autour de lui. J'eus piti de lui en le regardant! Quel
contraste, mon Dieu! Cette femme, belle encore de cette beaut qu'elle
seule pouvait si longtemps garder, rayonnante d'esprit, de gloire, de
succs, blouissante de fleurs, de diamants, de dentelles, enivre
encore des applaudissements dont l'cho venait de mourir  son oreille,
 ct de cet homme, arriv ainsi avant l'ge du dclin de
l'intelligence et de la vie! un pareil spectacle vous et navr. Ce
soir-l, mademoiselle Mars employa toutes les ressources charmantes et
fcondes de son esprit pour captiver, que dis-je? pour rveiller un
instant l'attention de son vieil ami; et, vous, qui l'avez souvent
admire, tudie, suivie dans le moindre de ses rles, oh! qu'elle vous
et sembl belle dans celui-l! C'tait un assaut de coquetterie, de
bienveillance, de bont; eh bien! tous ces mille riens ingnieux dont
elle se montra prodigue, tous ces traits, toutes ces saillies ne purent
amener un sourire sur les lvres dcolores de son auditeur: il l'couta
sans l'entendre. Alors aussi elle devint rveuse, et elle me dit
tristement:

--Ah! mon pauvre Bquet est bien malade!

--Bien malade, ajouta-t-elle, vous le voyez, car il ne sait plus
sourire!

Ces simples paroles furent l'arrt de mort de notre ami! C'est que,
pour mademoiselle Mars, le seul sourire, c'tait l'intelligence de la
jeunesse, la sant, la vie! Peu de temps aprs ces mots qui m'avaient
fait tressaillir, Bquet se mourait! Au plus fort de son agonie, il
demanda mademoiselle Mars; il semblait attendre qu'elle ft l pour
mourir.--Son courage faiblissait devant ce moment suprme! Elle qui
comprenait, qui devinait si merveilleusement toutes les angoisses de
l'me, elle lui et appris  supporter un si affreux passage avec calme;
en vain l'appela-t-il  son heure dernire d'une voix morne, brise...
Un silence glac rpondit seul  l'agonisant; son dernier dsir ne
devait pas tre exauc.--Mademoiselle Mars ne vint pas!... Moi, j'aurais
donn dix ans de ma vie pour qu'elle ft l!

L'agonie de Bquet devait tre double, il tait mort sans la voir!

Pour que mademoiselle Mars n'assistt pas  ce dernier et cruel instant
de la vie de Bquet, il fallait quelle et quitt la France; la dernire
tincelle de cette me amie lui appartenait de droit.

En effet, mademoiselle Mars, les journaux vous l'auront dit, je pense,
tait  Milan, quand nous perdmes notre ami!

Qui sait mme,  l'heure o la mort posait sa main sur ce pauvre
tienne, si elle ne recevait pas en Italie la plus clatante des
ovations; qui sait, mon ami, si, quand il a rendu son me  Dieu, une
couronne, frache et charmante, ne tombait pas aux pieds de l'amie
absente sur la scne de la Scala!

Oh! j'en suis bien sr, cette couronne, tresse pour le triomphe, elle
la dposera  son retour sur la pierre qui le recouvre!




III.


Sparer mademoiselle Mars de son poque, l'isoler comme figure de toutes
ces figures curieuses et mmorables, ce se serait se condamner, selon
nous, au plus aride examen.

Pour ne parler que de l'un des cts de la vie de mademoiselle Mars, le
ct purement littraire, convient-il donc de s'en rapporter  ce sujet
mme aux notices dramatiques? Beaucoup d'oublis et d'erreurs nous ont
d'abord t signals; il importe de les rectifier. Insouciante de sa
gloire, la clbre actrice a laiss passer elle-mme, durant sa vie,
nombre d'inexactitudes sur sa personne; des biographies htives,
indigestes, ont t semes sur elle  profusion. Ce qui n'est pas moins
regrettable, c'est que son influence sur l'esprit et les moeurs de la
scne franaise n'a jamais t, selon nous, signale ou dfinie. Le
Thtre-Franais, ce fut longtemps mademoiselle Mars; elle aurait pu
dire, en parlant de cette scne: _l'tat c'est moi!_ comme disait
Louis XIV.

Mademoiselle Mars a travers le Directoire, l'Empire, la Restauration,
elle a connu une foule de personnages qui ont marqu dans le monde, la
politique, les lettres. On ne peut lui faire un crime d'avoir choisi
elle-mme, dans cette vaste galerie, ceux dont elle a voulu s'entourer,
la mort inexorable lui en a enlev quelques-uns, d'autres subsistent et
regardent  bon droit le bonheur de son ancienne intimit comme une
prfrence. Ils ont connu cette noble femme partage entre les
affections les plus srieuses et les tudes de son art; ils savent, eux
ses intimes, les moindres pages de sa vie, except peut-tre ce qui
concerne ses bienfaits. La main gauche de mademoiselle Mars n'a jamais
su ce que la main droite donnait; elle aimait l'aumne par instinct,
quand tant de riches l'aiment par ennui. Sous une apparence de raideur,
il lui est souvent arriv de cacher une bonne action; elle se dfendait
ainsi contre l'orgueil naturel de la piti. On a bien voulu attribuer 
mademoiselle Mars des opinions politiques; elle fit toute sa vie trop
grand cas de la prudence pour ne pas comprendre les dangers de
l'exaltation. Qu'au milieu de l'ivresse gnrale qui animait un peuple
guerrier, mademoiselle Mars ait fait clater quelques transports, cela
tait naturel; il est faux qu'elle ait jamais arbor une cocarde. La
pauvre femme, nous crit sa plus vieille amie, mademoiselle Julienne,
celle qui l'a connue depuis 1808 jusqu' sa mort, la pauvre femme
n'avait ni le got ni le temps de s'occuper de politique; elle n'a cri
que _vive Molire!_[5]

Ce qu'il ne deviendra pas moins curieux  observer parfois chez cette
grande actrice, sera, nous devons le dire, sa propre organisation.

Ainsi sera-t-on peut-tre tonn d'apprendre que Mademoiselle Mars ne
procda toute sa vie au thtre qu' force d'art, d'tude, de soins
patients. Oui, Mademoiselle Mars ne fut grande qu' force d'art; oui, il
y eut toujours en elle une lutte mystrieuse entre l'ide et la parole;
elle ne sortait de cette lutte que par un effort victorieux.
Magnifiquement doue de tous les dons, elle n'en travailla qu'avec plus
d'ardeur, avant de suspendre aux accents mlodieux de ses lvres tout ce
public bloui. Esprit svre, difficile, la premire bauche de la
passion thtrale ne lui a jamais suffi; elle n'eut, pour elle-mme,
aucune faiblesse; elle se soumit aux plus courageuses preuves. Avec de
telles ides, on ne peut demeurer infrieur  l'art clatant que l'on
cultive; c'est ce qui advint  Mademoiselle Mars, ce diamant pur
longtemps au feu. En dpit de toutes ses facults minentes, elle tendit
toujours sa main au travail. La grce, la vrit, la simplicit
touchante, les lans nobles, dramatiques, elle ne les obtint qu'au prix
de laborieux efforts. Admirable exemple, qui doit prmunir les jeunes
athltes contre le dsespoir qui brise souvent leurs forces!

--Vous trouvez ce trait difficile, disait-elle un jour  sa seule
lve, mademoiselle D...; personne ne m'a montr cet effet, je ne l'ai
trouv qu'aprs trente ans de travail!

Un trait non moins saillant de ce noble caractre, c'est que
mademoiselle Mars ne dcouragea jamais aucune vocation. Quelle meilleure
preuve pouvons-nous en apporter que l'lve privilgie  qui nous
devons une grande partie de ces souvenirs, et sur laquelle l'artiste
incomparable que nous pleurons reporta si longtemps une partie de sa
tendresse? Jamais leons moins dures, moins imprieuses, moins pdantes,
ne furent donnes avec plus de got, et cependant, nous venons de le
voir, mademoiselle Mars tait bien svre pour elle-mme! Elle aimait
que l'on grandt sous son aile, sous ses doux enseignements; une toile
qui se levait dans son ciel la rassurait contre l'envie elle-mme. C'est
qu'aussi mademoiselle Mars ne connut jamais la jalousie, dans cette
carrire o les plus amis se dnigrent; en revanche aussi, elle subit
les contre-coups de cette passion, la seule arme des comdiens. On peut
avancer qu'elle souffrit souvent de ses rivales, elle qui toute sa vie
s'tait abstenue de les faire souffrir.

Une volupt relle de mademoiselle Mars, c'tait de jouir du succs de
ses amis: Talma et elle s'entraidaient dans un mutuel accord. La rue de
la Tour-des-Dames, qu'habitait Talma, et la rue La Rochefoucault, o
demeurait mademoiselle Mars, favorisaient ces rapprochements; ces deux
royauts fraternelles se visitaient, s'tayaient de mutuelles
confidences; mademoiselle Mars aimait Talma autant qu'elle l'estimait.

Il n'est peut-tre pas non plus inutile de dire ici en passant un mot de
sa philosophie, mademoiselle Mars lisait Saint-Simon, parce qu'il n'y a
rien dans un pareil livre de romanesque et de fabuleux: la vie et sa
lutte implacable s'y retrouvent  chaque page. Or, mademoiselle Mars eut
toujours l'esprit positif; c'tait une femme de grand conseil et aussi
un homme d'une grande volont. Elle s'armait d'un triple airain contre
ce qu'elle croyait illicite, elle maintenait avec une exigence svre la
moindre parcelle de son bon droit. Elle eut,  ce sujet, des combats
dont elle sortit toujours avec bonheur; son organe seul plaidait pour
elle.

--Un procureur du roi et tenu tte fort difficilement  mademoiselle
Mars.

Si les fausses vertus sont odieuses, si l'amiti mme de ceux qui
survivent doit tre impuissante un jour  les faire prvaloir,
mademoiselle Mars n'a, grce au ciel, rien  redouter en ce jour du
prsent comme du pass. Elle a t franche, loyale, jusqu' la fin de sa
carrire; c'est un tmoignage que ses amis et ses ennemis se plaisent
conjointement lui rendre. La trempe de cette me tait d'acier; elle
disait souvent  ses amis leurs vrits les plus dures, mais en leur
prsence, face  face, et avec une verdeur digne de Molire; mais
ceux-l mme qu'elle venait d'accuser en traits si francs vis--vis de
leur conscience, elle les dfendait, une fois absents, avec toute la
probit du coeur, et ne souffrait pas que le moindre trait caustique leur
ft lanc.

En revanche, elle ne pouvait pardonner  la mchancet systmatique.
L'injustice, l'ingratitude la trouvaient prte  se dessaisir de la
clmence; elle dcapitait un ennemi avec un mot[6].

Celui-ci restera d'elle; il peint  la fois sa probit de sentiments et
sa franchise:

On ne donne la main que quand on donne le coeur.

Avec cette horreur pour la banalit, horreur aussi vigoureuse, aussi
noble que celle d'Alceste, mademoiselle Mars devait tre toute sa vie
une personne exceptionnelle, et elle le fut, comme s'il tait crit
qu'aucun triomphe ne dt lui manquer.

La socit, qui se venge souvent de l'clat des rputations par des
inductions voisines de la calomnie, n'pargna pas cette femme honorable;
ne pouvant nier ses succs, elle la poursuivit jusque dans ses intimes
affections. Il nous est arriv plus d'une fois d'entendre sur
mademoiselle Mars des contes ineptes, absurdes; nous en avons lu, ce qui
devient plus coupable, mademoiselle Mars n'opposa  ces mensonges que le
plus noble des mpris: elle se tut. Le respect d aux morts,
l'inviolabilit du cercueil, sont des phrases pour beaucoup de gens; il
se trouvera encore, comme il s'en est dj trouv, des hommes dont un
sentiment de dcence ne guidera pas la plume en parlant de cette vie, o
les actions gnreuses ne laissent que l'embarras du choix au paneriste.
Que les vritables amis de ce grand talent n'en conoivent pas
d'ombrage, quand le rossignol s'est tu, les grenouilles coassent. Tout
devient pture  la curiosit, les plus doux loisirs de l'honntet,
comme ses labeurs, les sentiments les plus vrais, les plus
dsintresss, comme les luttes courageuses de l'art, du gnie! Il
semble au moins qu'on et d pargner  mademoiselle Mars l'amertume
d'un tel calice; il semble que sa vie rpond assez de ses oeuvres: il
faut bien le dire pourtant, ce coeur si tendre, si loyal, on l'a mconnu,
injuri  plaisir. Il y a eu des hommes qui ont suivi sans pudeur
mademoiselle Mars dans ses douleurs domestiques: on l'a accuse de ne
point aimer sa fille!  la porte de ce trait, on peut juger d'avance de
l'acharnement de ses ennemis. Ce n'est point une femme comme
mademoiselle Mars qui n'et point compris la plus sainte, la plus noble
des missions, celle d'une mre! La sienne fut toujours l'objet constant
de sa vive sollicitude. Quant  son amour exalt par cette enfant, nous
n'en saurions apporter de meilleur preuve que sa retraite de la scne,
retraite qui dura neuf mois[7]. Accable de cette perte cruelle,
mademoiselle Mars rompit tout d'un coup avec Paris et ses habitudes,
elle courut se confiner dans sa retraite afin d'y cacher ses larmes, ses
angoisses, son dsespoir! La seule vue du portrait de cette adorable
crature, peinte pour elle par Grard, excitait encore, huit ans aprs,
chez elle, un tremblement nerveux et fbrile, les pleurs mouillaient ses
yeux en retrouvant un dessin, une fleur de cette fille adore! Cette
enfant elle-mme n'avait-elle pas reu de mademoiselle Mars une
ducation digne de la fille d'un prince? Et voil le deuil qu'on
accusait cette mre de ne pas porter, voil cette mmoire que l'on
supposait si vite raye de son coeur! mademoiselle Mars aurait pu dire
cette fois comme Marie-Antoinette: J'en appelle  toutes les mres!

Ceux qui ont rpandu sur mademoiselle Mars une pareille calomnie
l'avaient-ils vue seulement dans _Louise de Lignerolles_ et dans les
_Enfants d'douard_? Le tort de certains rles est souvent d'imprimer
leur tenue et leur caractre, aux acteurs qui les maintiennent  la
scne; ce n'est peut-tre pas une observation frivole que celle de cette
raret des rles de _mre_ que nous consignons ici dans le rpertoire de
mademoiselle Mars. Devait-on s'en faire une arme injuste contre sa
tendresse? L'emploi de mademoiselle Mars les excluait.

S'il devient facile  toute personne de bonne foi, d'aprs ces divers
aperus, de se faire une ide ce caractre, il est plus malais de lui
trouver des analogies dans la socit mme o mademoiselle Mars vcut.
Aucune physionomie de comdienne ne saurait entrer en ligne avec
celle-ci dans le dix-huitime sicle, sicle individuel par excellence,
et dans le dix-neuvime, mademoiselle Mars conserve encore le privilge
exceptionnel de sa valeur. Elle demeura _elle_ jusqu' la fin de sa vie,
_elle_, c'est--dire une femme qui, dans d'autres conditions donnes,
et fait merveilleusement et mieux qu'une duchesse de la vieille cour
les honneurs d'un salon peupl de grands noms et de grands esprits. Mais
mademoiselle Mars tait non-seulement modeste, elle fut timide toute sa
vie. Presse bien souvent de cder  des sollicitations lgantes,  des
dmarches habiles tentes auprs d'elle pour la confisquer une seule
soire dans les salons  la mode, elle rpondait  l'un de ses anciens
amis, conteur ingnieux de qui nous tenons ce trait: _Je ne veux pas
leur montrer la bte curieuse!_ Cette antipathie marque pour le monde
tenait  une certaine sauvagerie de caractre dont mademoiselle Mars
s'accusait souvent devant ses amis. Le monde ne lui et offert
d'ailleurs qu'un commerce pauvre, ingrat; il lui et rendu des sous pour
de l'or. O donc alors mademoiselle Mars avait-elle puis cette
convenance parfaite, ce got, cette rserve qui formaient le cachet
personnel de son talent? Elle est morte, hlas! en emportant le secret
de cette ingnieuse puissance.

Il est vrai de dire aussi, pour faire comprendre la rpugnance de
mademoiselle Mars,  l'endroit des cercles, que la socit devant
laquelle s'taient coules ses plus belles annes avait vu ses rangs
singulirement claircis. Les potes dramatiques de sa plade s'taient
clipss peu--peu devant d'autres crivains, Lemercier, Arnauld,
Andrieux, Legouv, Soumet, tous, jusqu' Casimir Delavigne, avaient pay
leur dette  la mort bien avant mademoiselle Mars. De l un ennui, une
satit relle pour une femme qui aimait souvent  causer de
mademoiselle Contat avec Chazet, de Fleury avec Roger, de Monvel avec
Duval, de Napolon avec Grard! mademoiselle Mars, qui se ft peut-tre
compos un salon  trente ans, ne se sentait plus la force de
recommencer des amitis. Que lui restait-il en effet de l'ancienne
Comdie, des acteurs qu'elle avait pu connatre et chrir, des auteurs
qui, les premiers, lui avaient apport le fruit de leurs veilles? Les
uns n'taient plus, nous le rptons; d'autres s'taient mtamorphoss
en dputs, en pairs de France, quelques-uns mme en ermites qui avaient
rompu avec leur sicle. Et cependant la puissance de ce gnie tait
telle, que chacun voulait admirer encore de prs cette jeunesse
ternelle et ce sduisant sourire, les uns pour en jouir comme d'un
portrait aux lignes suaves, d'autres pour confier encore  ce rare
talent leurs crations frachement closes, leurs travaux, leurs oeuvres
qui ne pouvaient se passer d'elle! Le salon de mademoiselle Mars voyait
encore  certains jours accourir prs de cette femme simple et bonne les
noms les plus beaux, les plus radieux de notre sicle littraire, Victor
Hugo, notre grand pote, avait donn le premier rle de sa premire
pice  mademoiselle Mars; Alexandre Dumas avait eu le mme bonheur que
Victor Hugo. Des peintres comme Delaroche, Eugne Delacroix, Dauzats et
Jadin se faisaient remarquer dans le cercle de ses habitus, ils y
changeaient de vives causeries. On rencontrait chez elle M. V. de la
Pelouse, vieillard aimable et instruit; Romieu, ce gai prfet; Lebrun,
l'auteur de _Marie Stuart_; MM. Edmond Blanc, Vatout, Planard, Goubaud,
Germain Delavigne, Vron, Lesourd, Malitourne, le baron Dennie,
toujours vif et spirituel dans ses moindres anecdotes; Bachou, le baron
Taylor, et une foule d'autres personnes distingues. Dans cet angle de
son salon se tenait le camp des intimes: M. Baudouin, le conteur attique
et prcis; M. Milot, M. le comte de Mornay, d'un got noble, exquis dans
tout; M. le marquis de Mornay son frre; ce pauvre Bquet, dont nous
vous avons dit la sagacit, l'esprit et le got;--que vous dirais-je
enfin, quelques femmes assises sur ces mmes fauteuils o s'taient
assises avant elles mesdames Mainvieille-Fodor et Saint-Aubin, des
femmes doues de la beaut de mademoiselle Amigo, de la voix de madame
Dabadie. Plus loin, c'tait MM. Cav, Jules Janin, Hippolyte Lucas,
Cordellier-Delanoue. Ainsi entoure, mademoiselle Mars pouvait se croire
encore la reine des intelligences; elle souriait  Dumas en se souvenant
de _Bellisle_;  Hugo en songeant  _Dona Sol_ ou  la _Thisb_! Alfred
de Vigny et Soumet taient ses adorations. Ne vous seriez donc pas cru
vous-mme transport dans quelque noble salon de la place Royale, en
voyant cette femme qui eut toute sa vie l'esprit et le coeur de Ninon,
cette femme dont Charles Nodier et dfendu la moindre lettre  l'gal
de celles de Maintenon ou de Mirabeau? C'est que tout devenait charme et
musique en passant par les lvres de l'admirable comdienne; c'est que
tous ces hommes, devenus ses htes pour une soire, se disputaient tous
l'honneur d'une parole prononce par mademoiselle Mars hors de la scne?
L, point de calcul, d'apprt, rien de l'ventail, des diamants de
Climne; mademoiselle Mars n'tait plus qu'une femme du monde, une
femme, il est vrai, qui avait parl de bonne heure  bien des ttes
couronnes, une femme pare de toutes les ressources de son esprit, de
son maintien, de sa voix! Qui lui et parl dans ces runions des choses
du thtre eut commis presque un dlit; l plus de grande coquette, plus
d'ingnue, plus de comdienne, mais une matresse de maison, la dernire
des grandes dames, comme on l'a dit. Nous avons ajout qu'elle tait
difficile et mticuleuse en amitis, mais  qui donc doit-on refuser le
droit d'arranger sa vie? Mademoiselle Mars tait ne tellement, et
peut-tre  son insu, une femme du monde, que dans le dpit,
l'impatience la plus naturelle et la plus vive, il ne lui chappa jamais
un mot qui part une dissonnance choquante  ses familiers.
Grondait-elle quelqu'un et lui faisait-elle, comme l'on dit, son paquet
au coin de son feu, elle avait dans sa seule faon de prononcer le nom
de monsieur; de mademoiselle si c'tait une femme, quelque chose de
bref, de sec, d'incisif, allant merveilleusement et en droite ligne 
son but. Et en ceci, on le voit, la comdienne de grandes manires
servait la femme de grand ton. Climne ne doit, ne peut se fcher comme
madame Patin.

Si, durant toute sa vie, et au dire de ceux qui l'ont connue, elle fut
toujours en retard d'une heure pour une affaire d'intrt, souvent mme
pour une affaire de comit; mademoiselle Mars tait en revanche aussi en
avance pour obliger. On l'a vue souvent se lever, quitter son propre
salon et ses amis, afin de courir o l'infortune l'appelait. Elle a
support courageusement d'affreux revers de fortune; tomber d'un seul
coup de cent quarante mille francs  huit mille six cents francs du
Thtre-Franais[8], restreindre sa maison et ne pas se plaindre, n'est
pas d'une femme ordinaire. Le nombre des pensions qu'elle faisait  des
gens ncessiteux ne s'en vit pas mme diminu.

On a parl de services oublis par mademoiselle Mars, et  ce sujet on a
accus son testament.

D'abord, ce testament est de 1838. Il est dat d'Italie.

Cette date rpond  plusieurs de ces oublis; puis nous savons de bonne
source qu'elle avait l'intention de le retoucher, seulement elle n'en
trouva pas le courage. Elle craignait la mort et tout ce qui pouvait la
lui rappeler[9].

Les meilleurs esprits ne sont pas exemps de cette sinistre inquitude.

Mademoiselle de Sens, dont nous avons crit quelque part l'histoire,
poussa cette crainte si loin, qu'on avait ordre dans sa maison de ne
jamais lui apporter une lettre timbre de noir. Elle ignora longtemps le
trpas d'amis bien chers, et son saisissement fut si profond en
apprenant la mort d'une personne qu'elle croyait pleine de vie, qu'elle
la suivit au tombeau.

tonnez-vous donc des alarmes de mademoiselle Mars! Par quel charme, par
quelle prire sortie de ce doux organe et-elle dsarm cette implacable
desse? Hlas! elle avait eu dans une fin rcente encore l'exemple de
cette lutte formidable et vaine; on lui avait racont un jour les
derniers moments d'un pote plein de gnie et de feu que la mort venait
de prendre, les deux mains sur ses chants inachevs[10].

--Sauvez-moi! sauvez-moi! s'criait avec une voix dchirante le noble
martyr  la garde-malade qui le veillait; sauvez moi, ma soeur, ne me
laissez pas mourir!

Et il tendait vers cette femme des mains fivreuses, dfaillantes...

Les dtails de cette agonie, si cruelle pour nous tous les amis et les
lves de Soumet, avaient vivement impressionn mademoiselle Mars.

Les sombres fantmes dont la fantaisie des biographes s'est complu 
l'entourer au lit de sa mort sont de pures fictions, Elle a beaucoup
souffert, mais le dlire n'a pas toujours opprim cette noble
intelligence; elle s'est endormie si doucement, que trois heures aprs
elle ressemblait  sa propre image, peinte par Grard. Une fois touch
par la mort, ce visage avait repris sa plus clatante beaut,--la beaut
de mademoiselle Mars  l'ge de trente ans!

Voici tout ce qui reste de cette femme clbre en fait de reproductions
dues au marbre, au crayon ou au pinceau:

Le portrait de mademoiselle Mars, peint par Grard.

La miniature de Jacques, (1810) reprsentant mademoiselle Mars dans le
personnage de Betty (la _Jeunesse de Henry V_); elle avait alors trente
ans.

Le buste de David (d'aprs nature), 1823.

Ce buste, que David possde encore dans son atelier, reviendra de droit
 la Comdie Franaise, nous l'esprons.

Outre les nombreux services rendus si longtemps  la Comdie par
mademoiselle Mars, il est bon de dire qu'en mourant elle avait manifest
l'intention de fonder un prix que ce thtre et dcern, soit  la
meilleure pice, reprsente dans l'anne, soit  la premire lve qui
se distinguerait entre toutes dans le domaine si pauvre  cette heure de
la Comdie.

Un mot de nous au lecteur, en finissant.

La vie de mademoiselle Mars s'offre naturellement au biographe sous un
double aspect: comme artiste, elle a occup au thtre une place large,
importante; comme femme, elle s'est conquis, au sein de l'existence la
plus modeste, des amitis nobles, dlicates, dont nul ne contestera la
valeur.

En raison de ceci, il se prsentait pour nous une difficult que le plus
simple juge apprciera. Ne parler que de mademoiselle Mars  la scne
pouvait devenir fastidieux  la longue; pntrer dans l'intimit de
cette vie offrait un cueil invitable. On nous saura gr, nous
l'esprons, de nos rticences et de nos mnagements.

Le masque suppose un stylet; nous rpudions  l'avance le masque et le
stylet pour toutes nos oeuvres. Si c'est l une garantie de nos
jugements, nous la donnons tout d'abord et de plein gr  ceux qui
voudront nous lire: Nous signons donc cet ouvrage et de grand coeur.

Diffrentes considrations nous ont dtermin  l'entreprendre; la
premire de toutes a t de montrer mademoiselle Mars sous son vrai
jour. Pour obtenir un pareil rsultat, il ne nous a pas sembl que ce
ft assez des matriaux prcieux que nous possdions, des documents
divers et des autographes nombreux de mademoiselle Mars; nous avons eu
recours constamment aux tmoignages des contemporains. Les moindres
confidences, les moindres souvenirs des personnes qui ont approch de
prs mademoiselle Mars ont eu pour nous, un grand prix; en frappant au
coeur de ses amis, nous avons trouv plus d'un cho sympathique. C'est
l le privilge des mmoires illustres de se conserver des dfenseurs
ardents mme au-del du tombeau; les amis de mademoiselle Mars se sont
ligus noblement pour prvenir la sienne de la moindre tache. Ce sont
leurs souvenirs plus que les ntres que nous consignons ici. Nous sommes
trop jeune pour avoir suivi de bonne heure mademoiselle Mars dans les
diverses phrases de sa carrire; mais nous connaissons ses amis, c'est 
eux que nous avons fait appel. Beaucoup de ces personnes reconnatront
ici sans peine le texte mme de leurs notes.

Faire estimer la femme de ceux qui n'ont entrevu que l'actrice tait
pour nous un devoir: ce devoir, la vie de mademoiselle Mars nous l'a
rendu bien facile. La sincrit d'un pareil crit est son unique
dfense.




MMOIRES DE MADEMOISELLE MARS.




CHAPITRE PREMIER.

Naissance de mademoiselle Mars.--Opinions diverses  ce sujet.--Date des
archives de la Ville.--Contradiction de madame Desmousseaux.--Parrain et
marraine.--Le baptme de Clairon.--Le nom d'_Hippolyte_.--_Le bonheur du
jour_.--La pension sur la cassette.--Monvel.--Mademoiselle Mars et ses
portraits.--L'enfant de la balle.--Jeunesse et misre.--Deux soeurs.--Les
mains rouges.--Le caf au lait et les officiers.--M. Valville ne doit
pas attendre.--Les beaux bras de mademoiselle Lange.--Dugazon console
mademoiselle Mars.--Portrait de Dugazon.--La soeur martyre.--Les oiseaux
de Dugazon.--Vengeance d'acteur.--Manire de professer de
Dugazon.--Thtre de marionnettes qu'il donne  Hippolyte
Mars.--Desessarts plastron.--Grandmnil.--Un trait de
l'Avare.--Singulire fin de Grandmnil.

     Et memor nostri Galatea vives!

     HORACE, liv. III.


Mademoiselle Mars (Anne-Franoise-Hippolyte Boutet) est ne  Paris le
9 fvrier 1779 (paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois).

Telle est la date enregistre par tous les biographes de la clbre
actrice aux souvenirs de laquelle nous consacrons cet ouvrage.

Les biographes ajoutent que Boutet tait le nom de son pre[11] et Mars
celui de sa mre.

Arrtons-nous d'abord sur la premire de ces assertions,--celle qui
touche la naissance de mademoiselle Mars.

 ce compte des biographes, mademoiselle Mars serait ne six semaines
aprs Marie-Thrse-Charlotte de France, dauphine et duchesse
d'Angoulme. Le jour o elle serait venue au monde, on clbrait les
relevailles de la reine. Le canon tonnait pour la fille de
Marie-Antoinette, en mme temps que la fille de Monvel bgayait ses
premiers cris.

Ce rapprochement devait ncessairement flatter les historiens, les
curieux, les potes.

Ces deux destines, si voisines l'une de l'autre, ont t en effet bien
dissemblables!

On connat le mot attribu  Monvel:

On a tir le canon le jour de la naissance de ma fille!

Mais est-ce du canon qu'on tira le jour des relevailles de la reine ou
de celui qui annonait la naissance de la dauphine que voulait parler
Monvel?

Les registres de la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, sur laquelle
est ne mademoiselle Mars, ont t transports ds 92  la Ville; ils ne
laissent aucun doute  l'gard de cette date. C'est le 9 fvrier 1779
qu'Hippolyte Mars est ne.

Voici l'acte de naissance relev par nous  la Ville, nous le copions
textuellement:

     Mercredi 10 fvrier 1779,

     _Fut baptise Anne-Franoise-Hippolyte, fille de Jacques-Marie
     Boutet, _bourgeois de Paris_, et de Jeanne-Marguerite Salvetat, son
     pouse, rue Saint-Nicaise. Parein[12], Saint-Jean-Franois Aladane,
     caissier des fermes. La marraine, Marie-Anne Bosse, veuve de Joseph
     Fabre, _bourgeois de Marseille_.

     _L'enfant est n d'hier et ont sign:_

     ALADANE, BOSSE, BOUTET, LEBAS.

Plusieurs choses ont le droit de surprendre dans cet acte, revtu de la
plus complte authenticit. Le nom de _Mars_ n'y figure point du ct de
la mre ou de la fille. Pour Monvel, il tait son nom de Monvel, (il est
vrai que son voyage en Sude ne l'avait pas encore anobli). Il ne s'y
dit pas comdien et s'intitule _bourgeois de Paris_. Mais ce qui tonne
bien plus, c'est qu'il y regarde Jeanne-Marguerite Salvetat (Madame
Mars) comme sa femme, ce qui entacherait l'acte de nullit. Des
considrations particulires ont dtermin sans doute Monvel  agir
ainsi, nous ne pouvons les pntrer ni les expliquer.

Ce que nous pouvons seulement affirmer, c'est que Monvel, peu de temps
aprs cet acte, se maria en Sude o il pousa mademoiselle Clricourt,
fille d'un ancien comdien pensionn par le roi. Ce que nous pouvons
dire, c'est qu'une personne, dont le pre et l'oncle furent
contemporains de Monvel, dont la famille, en un mot, s'est trouve
toujours unie  celle de mademoiselle Mars, autant par les liens de la
parent que par les liens du succs, madame Desmousseaux, cette actrice
si distingue de notre premier thtre, dont mademoiselle Mars faisait
si grand cas, cette seule dugne qui nous rappelle les temps glorieux de
la Comdie, nous a assur:

1 Que l'acte relev par nous sur les archives de l'Htel-de-Ville lui
paraissait incomprhensible;

2 Qu'elle savait de source sre que mademoiselle Mars tait ne  Rouen
et non  Paris;

3 Qu'il n'tait pas rare,  cette poque, de voir des oublis ou des
erreurs notables sur les registres de la Ville.

 l'appui de cette opinion, madame Desmousseaux ajoutait les faits qui
suivent:

Mademoiselle Mars est ne  Rouen; le lendemain mme du jour o
Marie-Antoinette donnait,  Versailles, le jour  la duchesse
d'Angoulme (Madame la Dauphine). Les chemins de fer n'existaient pas
alors; aussi avait-il fallu toute la nuit pour que la nouvelle francht
la distance de Versailles jusqu' Rouen. Les cloches mlaient leur bruit
 la grande voix du canon, au moment o madame Mars accoucha
d'Anne-Franoise Hippolyte.

Cette assertion de madame Desmousseaux nous parat la seule raisonnable.

Comment admettre, en effet, la pension accorde  mademoiselle Mars, le
meuble envoy par la reine, dont il sera bientt fait mention, si
mademoiselle Mars n'tait ne que _six semaines aprs la Dauphine_?

Le nom d'Hippolyte, donn  Mademoiselle Mars, avait t le nom de
Clairon.

Clairon fut aussi la matresse de Monvel. Voici comment elle raconte
elle-mme, dans ses Mmoires, les circonstances curieuses de son
baptme:

L'usage de la petite ville o je suis ne tait de se rassembler, en
temps de carnaval, chez le plus riche bourgeois, pour y passer tout le
jour en danses et en festins. Loin de dsapprouver ce plaisir, le cur
le doublait en le partageant, et se travestissait comme les autres. Un
de ces jours de fte, ma mre, grosse de sept mois, me mit au monde
entre deux et trois heures aprs midi. J'tais si chtive, si faible,
qu'on crut que peu de moments achveraient ma carrire. Ma grand'mre,
femme d'une pit vraiment respectable, voulut qu'on me portt
sur-le-champ mme  l'glise recevoir au moins mon passeport pour le
ciel; mon grand-pre et la sage-femme me conduisirent  la paroisse; le
bedeau mme n'y tait pas, et ce fut inutilement qu'on alla au
presbytre. Une voisine dit qu'on tait  l'assemble chez M***, et on
m'y porta. Le cur, mis en Arlequin, et son vicaire, en Gilles,
trouvrent mon danger si pressant, qu'ils jugrent n'avoir pas un
instant  perdre. On prit promptement, sur le buffet, tout ce qui tait
ncessaire; on fit taire un moment les violons, on dit les paroles
requises, et on me ramena  la maison. (Mm. d'Hippolyte Clairon,
publis par elle-mme en 1799, p. 225).

La reine Marie-Antoinette fut la premire fe qui toucha vritablement
de sa baguette royale le berceau de la petite Hippolyte Mars: une
pension de 500 livres sur la cassette du roi lui fut accorde[13].

Dans le salon de mademoiselle Mars, dont nous parlerons plus tard, la
clbre actrice garda toute sa vie,  l'appui de cette faveur princire,
un petit meuble, dit _bonheur du jour_, auquel elle attachait
ncessairement un grand prix. Ce meuble  compartiments, donn  sa mre
par la reine de France, servit constamment de secrtaire  mademoiselle
Mars.

On montre sur une table,  Fontainebleau, le coup de canif plus ou moins
historique chapp  l'impatience de Napolon, au moment de son
abdication; mademoiselle Mars qui, elle aussi, abdiqua, n'a laiss  ce
petit meuble aucune trace de sa juste indignation: ce fut cependant sur
lui qu'elle signa son acte de retraite, en mars 1841.

Remarquez la date, en mars!

Monvel, en sa qualit de comdien du roi, avait droit  cette marque
insigne de bienveillance de la part de la reine. Cet acteur, chacun le
sait, tait loin d'tre un homme ordinaire.

Nous aurons plus d'une fois l'occasion de remarquer la noblesse inne de
son ton, de ses manires; tout chez lui sentait l'homme de qualit. Vers
la fin de sa vie, mademoiselle Mars n'en parlait elle-mme qu'avec un
attendrissement ml de respect.

--On ne saura jamais ce qu'il valait! disait-elle un jour  M. B..., qui
lui faisait voir un portrait de cet acteur clbre; jamais peut-tre il
n'y eut d'homme plus modeste!

Et comme une autre fois son carrossier lui proposait devant la mme
personne de faire peindre un canton d'armes sur les panneaux de sa
calche:

--Au fait, reprit mademoiselle Mars, j'en aurais le droit!...  cause de
Monvel!

L'ami de mademoiselle Mars de qui nous tenons cette anecdote l'ayant
presse de s'expliquer  cet gard, elle n'en fit rien et changea vite
de conversation.

Si Monvel devint noble, puis comme Mol et Grandmnil, membre de
l'Institut national, c'est qu'on ne rougissait pas alors d'accorder au
talent, dans quelque sphre qu'il brillt, les honneurs dont il tait
digne. Dans le sicle d'avant, Molire ne fut pas de l'Acadmie; dans
notre sicle, on hsita  donner la croix  Talma. Un seul trait peindra
l'estime que les gens de lettres et les comdiens eurent pour Monvel, ce
fut lui qui fut charg de l'apothose de Mol[14]. L'effet de cet loge
funbre, prononc par Monvel avec cette sensibilit exquise qui faisait
le fond de son caractre, et cette puret de diction qui le classa si
vite au rang de nos premiers comdiens, est encore prsent  bien des
mmoires contemporaines. La douleur qui le pntrait semblait avoir
augment le charme naturel de son loquence, Monvel pleurait ce jour-l
autrement qu' la Comdie. Il se souvenait sans doute, en accompagnant
Mol  sa dernire demeure, de deux douleurs bien cuisantes: d'abord
Mol avait t son ami, puis il s'tait affect si cruellement des
injures de Geoffroy qu'il en parlait encore  son lit de mort avec
amertume. Cette double affection inspira  Monvel de belles et
nergiques paroles.

Le pre de Monvel tait un acteur de talent; Monvel tait comdien et
homme de lettres: la vocation de mademoiselle Mars tait trace.

Presque tous ceux qui se sont fait un nom dans les beaux-arts, a dit
Voltaire, les ont cultivs malgr leurs parents; mais la nature a
toujours t en eux plus forte que l'ducation.

Si de pareilles lignes s'appliquent de droit  un gnie de la trempe de
Molire, gnie combattu, opprim ds sa naissance, elles trouvent en
revanche dans l'ducation premire de notre hrone un clatant dmenti.

Monvel avait eu avec madame Mars, actrice fort belle, mais mdiocre, de
cette poque, une liaison que sa propre existence lui permettait de
regarder comme fragile, qu'un mariage postrieurement conclu[15] lui
commandait mme de rompre; de cette liaison tait ne Hippolyte Mars.

Mais, dans ce miroir si pur, si ingnu, si charmant, Monvel tout entier
se retrouvait il et t bien ingrat de contrarier la vocation de sa
fille!

De son ct, madame Mars vivant du thtre, madame Mars, lie de bonne
heure avec des acteurs comme Prville, Dazincourt, Baptiste, des auteurs
comme Ducis, Legouv, etc., devait tout naturellement songer  produire
bientt cette enfant  la scne. La premire fois qu'elle avait vu
Monvel, c'tait dans une reprsentation de Mahomet. Lekain jouait le
rle du prophte, Monvel faisait _Side_ et Brizard _Zopire_. Jamais
peut-tre un pareil ensemble de talents ne s'tait produit. Madame Mars
tait fort belle[16], si belle qu'on s'criait en la voyant: Voil une
vraie reine de tragdie! Elle avait les bras et la gorge magnifiques, de
grands yeux mridionaux; seulement chez elle l'me et le foyer
manquaient. C'tait un marbre admirable et rien de plus.

La mre de madame Mars avait t plus remarquable encore de visage que
sa fille; le roi Louis XV l'avait distingue. Elle-mme racontait que,
dans la grande galerie de Versailles, le pied lui avait tourn quand le
jeune roi passait: on portait dans ce temps l des mules de Venise trs
hautes. La douleur fit pousser un cri  madame Mars; le roi, tout mu de
voir une si belle personne, plit, s'approcha d'elle et la soutint.

--Une femme qu'on soutient est une femme qui tombe, lui dit Louis XV 
l'oreille; et en effet, ajoutait-elle avec un sourire, de ce jour-l je
ne fus plus oblige de passer  Versailles par la grande galerie.

Elle dansa le _menuet_ devant le roi.

Monvel, on le sait, fut toute sa vie un homme  bonnes fortunes;
cependant l'ensemble de sa personne tait trs frle; il avait 
proprement parler la peau sur les os. Du reste, une tte de mdaille
admirable (cela tait frappant surtout quand il jouait _Cinna_ avec sa
couronne de chne), des yeux profonds, expressifs. Malgr la faiblesse
de sa constitution, il se fit remarquer bien vite dans l'emploi de Mol;
il avait autant de feu, mais plus d'art. Au dire de tous ceux qui ont vu
ces deux acteurs, on doit s'abstenir mme d'tablir entre eux la moindre
similitude. Ainsi le rle de Morinzer, dans l'_Amant bourru_[17] tait
jou par Mol avec une franchise telle, une chaleur si brlante, qu'on
ne voyait gure en lui qu'on bon marin bien entier, bien rude, en
rvolte avec la socit et ses usages, un de ces hommes vritablement
bourrus qu'on aime malgr soi, grce  leur probit et malgr la duret
de leur corce. Monvel, au contraire, moins fougueux, plus pntr,
matre de sa colre et de ses clats, pathtique au plus haut degr, y
produisait un effet bien diffrent; on s'enthousiasmait avec le premier,
on pleurait avec le second, deux exemples bien faits pour encourager au
thtre les organisations les plus contraires! Ajoutez  cette habilet
profonde une diction simple et touchante, des attitudes aises, et ce
grand art des nuances que si peu d'acteurs comprennent, vous n'aurez
encore qu'une ide imparfaite de ce beau talent, qui pourrait peut-tre
se rsumer pour Monvel dans ce seul trait: la facult de s'mouvoir 
son gr,  son heure. Monvel eut de tout temps la passion  ses ordres,
et cependant il carta avec soin de son rpertoire les rles qui exigent
une explosion trop clatante. C'est que la douleur, l'amour, la
jalousie, la haine, les grandes passions, n'ont pas besoin de cris pour
se traduire: voyez la Niob, elle est immobile, mais dans ce marbre
quelle noble mlancolie! L'loquence du regard tait pousse  un si
haut point chez Monvel, la sensibilit de son silence mme devenait si
sympathique, qu'il produisait un effet prodigieux bien avant d'avoir
parl. Mol tait un volcan, un coup de foudre; Monvel tait simple et
persuad[18].

Dans la comdie, o on le vit aprs la mort de Mol, il ne causa pas
moins d'intrt, d'admiration, de surprise. _sope  la cour_, l'_Abb
de l'pe_, le _Philosophe sans le savoir_, le Prsident de la
_Gouvernante_, quels joyaux charmants, quel triomphe pour ce comdien
tant aim!--Nous avons parl tout  l'heure de l'_Amant bourru_, Monvel
est l'auteur de cet ouvrage; on doit lui pardonner ds lors les
_Victimes clotres_, drame  notre sens fort ennuyeux. Mais il faut se
reporter  l'poque o l'ouvrage fut compos. Les couvents taient assez
mal nots dans l'opinion: Diderot n'avait pas peu contribu  les
dcrier avec sa _Religieuse_. Les opras de Monvel lui font certainement
plus d'honneur que ses drames: tmoins _Julie, Blaise et Babet_, les
_Trois fermiers, Ambroise_ ou _Voil ma journe_. L'Institut ne fut
qu'une justice rendue  ce littrateur intressant[19].

Peu contents des palmes cueillies par eux  la scne, du retentissement
des journaux et des recettes, les acteurs d'alors ambitionnaient le
succs de l'crivain: Mol, Monvel, Dugazon ont chacun des titres divers
 l'estime des gens de lettres. Le premier composa des pices de vers
pleines de sel et d'agrment, des discours d'ouverture et de clture
(usage perdu depuis la Rvolution  la Comdie-Franaise), des notices
sur Lekain et mademoiselle d'Angeville; il fit mme au thtre une
petite comdie, le _Quiproquo_, qui eut du succs. Monvel alla plus
loin: il eut un vrai rpertoire; pour Dugazon, que devons-nous en dire,
sinon que ces mystifications valent mieux que ses pices
rpublicaines[20]? Il appartenait  un seul homme,  Molire, de runir
en lui ces deux gloires, celle de l'crivain et de l'artiste. Plus tard,
des comdiens comme Picard et Alexandre Duval laissrent au thtre des
preuves de leur vocation d'auteur. De nos jours encore, deux artistes
fort distingus[21] ont abord avec succs cette double carrire. Monvel
professait en homme convaincu de tout ce que l'art possde de ressources
et de secrets. Il et communiqu la vie et le mouvement au comdien le
plus froid, et cela par des gradations si admirables, qu'on se demandait
comment la nature, qui l'avait fait si chtif, l'avait dou en mme
temps d'une pareille nergie. Seulement, et pour nous servir d'une
expression commune qui rende exactement notre pense sur ce lutteur
merveilleux, la lame chez Monvel usait le fourreau. Il tait souvent
environn de potions et de tisanes, donnant la plupart du temps ses
leons dans un grand fauteuil qui galait, pour l'ampleur et la vtust,
celui du _Malade Imaginaire_. La petite Hippolyte, amene alors prs de
Monvel, tremblait devant cet appareil de fioles et ce grand fauteuil,
comme Louison  la vue de la poigne de verges dont le terrible Argan la
menace[22]. peler les chefs-d'oeuvre de notre scne avec un tel matre,
c'tait entrer d'un seul coup dans la voie du succs; Monvel fut pour sa
fille la meilleure cole, mais il ne l'pargna pas  la peine. Son
colire fut plus d'une fois svrement rprimande. On n'arrive  la
gloire, dans notre tat, qu'en mouillant par jour six chemises, disait
Clotilde la danseuse  M. de Sgur. Mademoiselle Mars n'y arriva
qu'aprs avoir mang du pain noir: sa premire jeunesse fut misrable.
L'enfant de la balle fut traite souvent comme la pauvre Chiara
d'Hoffmann, elle souffrit comme Mignon. Qui ne s'est mu au seul dbut
de ce livre charmant de Marivaux, o Marianne arrive sur le pav de
Paris, Marianne douce et candide, Marianne qui se mire avec une joie si
grande  un morceau de glace suspendu dans sa chambrette? Voici la
chambre en carreaux, froide l'hiver, brlante l't, le pot  l'eau
brch, les rideaux trop courts retombant en pentes ingales sur le
lit; la mansarde d'une grisette du temps de Louis XV enfin.  cette
fentre, et ses deux coudes appuys sur l'ardoise du toit, rayonne d'un
morne clair cette belle enfant aux couleurs ples, aux yeux bleutres
de fatigue... appelez-la Marianne ou mademoiselle Mars, mais elle
souffre, hlas! elle est tiole; voyez ses bras! Hippolyte est si
maigre, crivait Valville  l'un de ses amis, que nous craignons de la
perdre. Valville et pu ajouter que la pauvre enfant grelotait  la
lettre dans son grenier. Il fallait l voir, souffreteuse et toute
pensive, arroser quelques mchants pots de fleurs  sa fentre, et cela
pendant que sa soeur ane[23] portait de belles robes de belles toffes,
des toffes qui eussent si bien convenu aux dlicates paules de la
jeune Agns! Voil de beaux bijoux, lui disait sa soeur; admire cet
crin, ces bagues! N'est-ce pas que je suis blouissante? Dame! ma chre
soeur, je suis l'ane, je me sens faite pour vivre dans une atmosphre
brillante! Que tu es bonne de te fatiguer  apprendre de mchants rles!
Vois un peu ce pauvre Valville: o cela l'a-t-il men, le thtre! Moi,
je veux sourire, je veux vivre, je veux rgner! Et je rgnerai, vois-tu,
ma pauvre soeur, je rgnerai; je serai riche, fte, envie un jour de
tous! Va! j'espre bien ne pas rester au thtre Montansier!

Cendrillon,--n'tait-ce point alors Cendrillon que mademoiselle
Mars?--coutait cet orgueilleux babil en portant au feu mourant de la
chemine quelques mauvais tisons dus  l'obligeance d'un voisin. Elle
admirait les chapeaux  plumes et les charpes de sa soeur,--ses bonnets
de gaze,--ses rubans de mille couleurs,--un arc-en-ciel de tous les
jours et de toutes les heures,--car mademoiselle Mars ane tait une
vraie poupe de modes.  quarante-cinq ans passs, elle portait encore
des chapeaux  grandes plumes.

Mademoiselle Mars ane avait les mains lisses et blanches, et
mademoiselle Mars se dsolait bien fort d'avoir en ce temps-l les mains
rouges. Les mains rouges! qui se douterait aujourd'hui que ce fut l le
premier chagrin de mademoiselle Mars!

Un autre dsespoir enfantin non moins grand pour elle, c'tait chaque
matin d'aller chercher le lait! Elle s'aventurait timide et les yeux
baisss, jusqu' la laitire, prsentant son pot de fer-blanc comme une
de ces jolies petites servantes de Greuze aux robes rayes de bleu et de
rose, au ruban lilas  la ceinture, au pied mignon et furtif.--Le lait!
le lait! bien vite, Madame la laitire! M. Valville attend son caf, et
malheur  moi si je faisais attendre M. Valville!

Et elle s'en revenait triomphante, comme Perrette de la fable.

Ce Valville, pour qui mademoiselle Mars se dpchait tant, tait un
acteur qu'affectionnait beaucoup sa mre;--il logeait chez elle et
jouait  Montansier. Plus tard, mademoiselle Mars devait le recueillir
elle-mme, pauvre, dlaiss, souffrant! Il avait pour amis Baptiste
cadet, Damas, Caumont, mais surtout Patrat.

Cet acteur, dont il sera parl plus d'une fois dans ces rcits, tait
donc le commensal et l'ami de madame Mars la mre depuis un assez grand
nombre d'annes. C'tait un homme mthodique, qui ressemblait  un
portrait du temps de Nricault Destouches, l'air grave, la dmarche
lente,--mais surtout il tait exact aux heures des repas et tenait
normment le matin  son caf.

Un jour, cependant, le caf au lait de Valville manqua; Valville faillit
attendre, comme Louis XIV!

L'enfant tait revenue toute en larmes  la maison.

--Qu'as-tu? demanda Valville.

Pour toute rponse, Hippolyte Mars se mit  pleurer. Elle balanait  sa
main gauche l'anse de son pot au lait, en baissant  terre ses grands
yeux noirs.

--Vide! s'cria Valville en regardant le pot au lait; ils te l'ont pris,
l'on t'aura pousse, c'est sr! Tiens, ne pleure pas, et retourne vite 
la laitire!

Ce mot de _retourne vite!_ amena un nuage de honte et de douleur au
front de la pauvre enfant.

--Mais encore un coup, que s'est-il donc pass? demanda Valville; tu
ressembles  la petite fille  la _cruche casse_. Tu sais, ce joli
tableau? Voyons, Hippolyte, est-ce un rle que tu rptes?

--Je ne rpte pas de rle, rpondit-elle  Valville avec une moue
chagrine, ce sont ces maudits officiers qui m'ont vu jouer  Versailles
le divertissement des _trennes_[24] et qui, depuis ce matin, m'ont
reconnue par malheur quand j'allais chercher du lait:

--Tiens, se sont-ils cris, c'est la petite  Monvel! Et l-dessus,
j'en rougis encore, l'un d'eux m'a pris le menton.

--N'est-ce que cela?

--Comment, ce n'est point assez? Apprenez donc alors qu'un autre--le
plus hardi sans doute--a prtendu que je lui devais un baiser. Un
officier du roi! ces messieurs,  ce qu'il parat, ne doutent de rien!

--Et tu le lui as accord?

--Ah! bien oui, je n'ai pas mme demand mon reste... je veux dire mon
lait  la laitire. Je me suis enfuie  toutes jambes et je vous jure
bien, monsieur Valville, que c'est la dernire fois que je retourne avec
ce pot dans la rue... Non, je ne descendrai plus jamais le matin, oh
non! Et tenez, pour que vous n'en doutiez pas, ajouta-t-elle en mettant
le vase sous son pied mutin, voil, je l'espre, ce qui vous fera croire
 ma volont!

Ce mot _volont_ dans la bouche de la petite fille avait quelque chose
de si accentu, de si ferme, racontait plus tard Valville, que ce
jour-l je n'osai lutter; je pris mon caf sans lait.

Il est vrai de dire, pour la justification de la chre enfant, que cette
commission journalire la mettait sur les pines. On portait alors en
effet des manches courtes, et chaque fois qu'Hippolyte Mars descendait
dans la rue pour chercher le lait de Valville, il lui fallait bien
montrer ses bras.

--Des mains rouges, des mains rouges! rptait-elle en pleurant, quand
les bras de mademoiselle Lange sont si beaux!

Mademoiselle Lange, qui joua en effet plus tard les ingnuits  ct de
mademoiselle Mars, tait une dlicieuse jeune premire pleine de grce
et de fracheur; reue en 1793, elle se retira en l'an VI.

C'est sur cette pauvre mademoiselle Lange, dont le portrait figure
encore dans le foyer de MM. les comdiens ordinaires du roi, que retomba
d'aplomb la vengeance de Girodet. Ce peintre dj clbre venait de
faire le portrait de l'actrice pour M. Simon, qui le lui avait command.
Ce M. Simon tait carrossier  Bruxelles, et tellement en rputation,
que les merveilleuses de Paris, comme les lionnes d'Angleterre,
faisaient mettre dans leur contrat de mariage qu'elles auraient un
quipage sortant des ateliers de Simon. La solidit dont il faisait
parade pour ses roues avait tabli sa rputation. Il les faisait jeter
d'un des sommets les plus levs de Bruxelles sur une surface plane, et
 la moindre avarie, il forait l'ouvrier  recommencer la pice. M.
Simon avait admir mademoiselle Lange dans _Pygmalion_; il voulut offrir
un char  cette Galate. Mademoiselle Lange prfra ce char  son image.
Une garde-robe fort belle et des diamants compltrent l'attaque de
mademoiselle Lange. L'pais carrossier obtient le pas sur le beau
Larive. M. Simon avait un mrite roulant; il se piquait de plus de se
connatre aussi bien en peinture qu'en vernis. Il s'en alla donc chez
Girodet, auquel il fut tent de dire sur le seuil mme: _Mon confrre!_
tant sa vanit lui faisait voir ses propres ateliers sous un jour aussi
resplendissant que celui du peintre. Girodet se mit  la besogne; il
esprait beaucoup de ce portrait: Mademoiselle Lange tait si jolie! Son
dsappointement fut grand, lorsqu'il vit que mademoiselle Lange le
refusait; le portrait fut renvoy  l'artiste. Outr de colre, le
peintre le creva et le _retourna_ (style de commerce)  mademoiselle
Lange.

Six semaines aprs, parut au Salon un petit tableau reprsentant Dana.
La desse _ la pluie d'or_ ressemblait cette fois  mademoiselle Lange
de faon  la convaincre elle-mme. On fut oblig de retirer cette toile
qui occasionnait une vritable meute. Les femmes  demi touffes par
la foule y laissaient leurs chles, d'autres leurs maris; c'tait un
concert de rclamations incroyables.  ct de la Dana, le peintre
avait mis un dindon faisant la roue (allusion ironique au carrossier!)
il avait un anneau  la patte droite. Cette patte s'offrait avec une
gaucherie des plus comiques  la main dlicieuse de mademoiselle Lange,
que M. Simon pousa en effet. L'allgorie tait trop verte pour que M.
Simon avout que tout Paris l'avait reconnu; il voulut faire cependant
un procs  Girodet: des amis prudents l'en dtournrent. Des
avertissements anonymes furent employs contre l'artiste: on le
menaait, on voulait l'effrayer; il ne sortait plus qu'avec une canne 
dard. Le texte de ces lettres alarmantes tait des plus curieux; l'une
d'elles finissait ainsi:

On vous prvient, Monsieur, que pour tre tout entier  sa vengeance,
M. Simon est plutt dans l'intention de vendre son fonds.

Mademoiselle Mars, fluette, maigre, prte  rompre comme la baguette
d'un alcade, tait de plus aussi noire qu'une taupe; en un mot, loin
d'annoncer ce qu'elle devint par la suite. Elle comparait elle-mme sa
maigreur  celle d'un _faucheux_, nous sommes forc de prendre son
mot[25]. Par un malheur singulier, mademoiselle Mars jouait souvent 
ct de mademoiselle Lange.

--Il fallait voir, crit-elle plus tard  l'une de ses amies, madame de
Saint-A..., comme je souffrais de me trouver prs de mademoiselle Lange!
En vain j'employais la patte de livre et les cosmtiques pour blanchir
ces _malheureux bras_, rien n'y faisait! Comment les cacher par des
manches longues? L'impitoyable mode me dfendait cette petite ruse. Il
fallut me rsigner, me consoler mme avec le mot de Dugazon; _C'est
jeunesse, reprenait-il, c'est jeunesse, petite bte! Un jour, va,
crois-m'en, tu pleureras de les avoir blanches, tes mains!_

Dugazon la chrissait. Il l'avait d'abord amuse plus aisment que tout
autre, car on n'eut jamais de masque plus mobile; son visage seul tait
un rpertoire, et l'on sait combien les enfants aiment les grimaces et
les pantins. Joignez  cela chez Dugazon une agilit de singe, une
science d'escamoteur et une abondance de lazzis telle, qu'on et pu se
croire  l'ge de notre hrone devant la barraque d'un Polichinelle; et
jugez de la joie de la petite Hippolyte quand l'ingnieux Scapin levait
le marteau de la maison! Dugazon dansait avec une aisance parfaite; il
baragouinait et se gaussait du premier venu avec un sang-froid
inaltrable. On sait le succs de ses mystifications; celle qu'il fit
subir  M. Decaze, fils d'un fermier-gnral, est bien connue; nous ne
la rappelons que pour mmoire. Il s'agissait, on le sait, de madame
Dugazon; cette fois, les rieurs furent du ct du mari.

M. Decaze, fils d'un fermier-gnral, admit Dugazon dans sa socit, il
s'amusait quelquefois  jouer des proverbes avec lui. Riche, jeune,
brillant, il s'imagina de faire la cour  madame Dugazon, actrice aussi
suprieure dans son genre (l'Opra-Comique), que son mari l'tait dans
le sien. La chronique prtendit que M. Decaze fut heureux; Dugazon,
averti de cette liaison clandestine, vole chez M. Decaze; il ferme la
porte de sa chambre sur lui, et tire un pistolet qu'il prsente  son
rival.--Les lettres de ma femme! ses lettres! son portrait!
s'crie-t-il; excutez-vous, Monsieur! Le jeune homme, effray, obit en
tremblant; il court  son secrtaire, il remet les lettres, le portrait
 Dugazon. Dugazon, muni de ce butin, ouvre la porte sans bruit, il met
la main sur la rampe de l'escalier... Son rival, revenu de sa stupeur et
de son effroi, l'y poursuit presque aussitt.

--Au voleur, au voleur, qu'on arrte ce coquin! s'criait le jeune
Decaze.

Et les domestiques d'accourir au bruit que fait leur matre, et Dugazon
d'aller au-devant d'eux, de s'arrter aussi comme ravi et de regarder
fixement M. Decaze.

--Bravo! Monsieur, c'est cela! bien jou!

M. Decaze redoublait en vain ses cris; en vain il le montrait du doigt 
ses laquais, en renouvelant l'ordre de l'arrter. Dugazon lui
rpliquait, en gagnant la rue trs lentement:  merveille!... Si vous
jouez avec autant de vrit ce soir, vous l'emporterez vraiment sur moi!

Puis, comme l'autre cumait de rage:

--Parbleu, je vous fais mon sincre compliment, vous tiez n pour tre
un grand comdien!

Ce qui, dans cette scne incroyable, devait piquer le plus M. Decaze,
c'tait de voir ses laquais se joindre  Dugazon pour l'applaudir et
l'apostropher par des bravos qu'ils croyaient flatteurs. L'habitude o
ces dignes gens se trouvaient de voir l'amoureux de madame Dugazon jouer
des scnes comiques avec son mari les enracinait dans cette croyance que
tout cela n'tait qu'un proverbe. Dugazon parvint ainsi jusqu' la porte
cochre sans dmentir son persiflage, et il se trouvait dj loin quand
M. Decaze parvint  dsabuser ses valets.

En revanche, voici une anecdote arrive  la soeur mme de Dugazon, et
qui n'a jamais obtenu l'honneur des Mmoires. Nous croyons qu'elle n'en
est pas tout  fait indigne. Elle peint  merveille la taquinerie de cet
homme, rival de Musson en fait de plaisanteries et de tours moqueurs.

Indpendamment de madame Vestris, sa soeur, Dugazon avait une autre soeur,
laquelle s'tait vue leve de bonne heure dans une rserve scrupuleuse.
C'tait une demoiselle de province, rigide et pieuse; on ne lui avait
jamais prt un seul amant, et, en venant  Paris, elle n'avait pas la
prtention d'en faire. La svrit de cette demoiselle allait  un point
tel, qu'elle n'avait jamais vu son frre jouer devant le public; elle
ignorait les coulisses de son thtre, et cependant elle portait le nom
de Dugazon! La maison de cet acteur qui, grce  la prsence de sa soeur,
pouvait devenir tout d'un coup un intrieur agrable, prit ds son
arrive la forme d'un clotre; le livre d'heures de mademoiselle Dugazon
tranait souvent  ct de ses rles; ses lunettes (la malheureuse fille
portait des lunettes!) allaient de pair sur le bureau de notre comique
avec le rpertoire de Scapin et de Mascarille. Dugazon le mondain,
Dugazon le _farceur_ Dugazon l'homme des proverbes, l'homme des
singeries, des parades, tait embaum de vertus, il suait l'office divin
par tous les pores.

Les premiers jours, cela lui parut fort dur; il commenait  s'y
habituer cependant, quand un dsir curieux de cette mme soeur lui donna
l'ide de renverser en un jour l'difice de sa pruderie.

Un cho mondain venait de pntrer dans cette demeure purifie par tant
de pieux exemples; le hasard, ce dieu des amants, fut cette fois celui
des frres: on parla devant mademoiselle Dugazon du bal prochain de
l'Opra.

J'aime  croire, pour mon compte, qu'un pareil rcit se trouva dans la
bouche de quelque marquis enthousiaste. Il dut mettre beaucoup d'art au
rcit de ces magnificences nocturnes; la peinture qu'il en fit fut si
varie, si vive, que la recluse prouva un dsir violent d'assister, ne
ft-ce qu'une nuit,  ce magnifique spectacle.

     Dsir de femme est un feu qui dvore,
      Dsir de nonne est cent fois pis encore!

Et mademoiselle Dugazon tait aussi nonne que possible. Dugazon se vit
pri, que dis-je? suppli, par cette mme soeur si austre; elle lui
demanda de l'accompagner au bal masqu de l'Opra. C'tait une folie, un
rve, disait-elle; mais ce rve, ne pouvait-il pas le raliser; cette
folie tait-elle donc si coupable? Chez les femmes, de la prire au
larmes il n'y a qu'un pas. Mademoiselle Dugazon pleura comme n'et point
pleur Clairon dans des beaux jours; elle appela Dugazon son _bon petit
frre_, Dugazon fut d'abord dferr; il ne jouait pas cet emploi, mais
il finit par se laisser attendrir: il y eut plus, il promit.

Il suffisait de connatre Dugazon pour comprendre ce que devait lui
coter une pareille promesse; lui, le papillon du bal, le point de mire
des seigneurs dsoeuvrs, des baronnes coquettes, des nymphes agaantes!
lui, le brillant acteur, le Frontin hardi, le soupeur par excellence,
s'allourdir au point d'amener  son bras, dans ce bal, une provinciale
bien gauche, une fille ignorante de tous les usages reus, de tous les
plaisirs musqus, de toutes les intrigues qui se croisent dans cette
nuit de folies! C'tait s'aventurer, se compromettre, se perdre de
gaiet de coeur! Dugazon pris en flagrant dlit de conversation
_fraternelle_  ce bal de l'Opra! Quel sujet de rire pour les fades
plaisants qui s'y donnent rendez-vous, quelle page honteuse pour ses
Mmoires!

Dugazon n'en dormit pas de la nuit.

Le lendemain il tait lev et habill bien avant l'heure ordinaire du
djeuner; il manda sa soeur prs de lui; son visage avait revtu son
expression la plus digne et la plus svre. Dugazon ressemblait 
Auguste dans _Cinna_.

--Prends un sige, _ma soeur_...

Mademoiselle Dugazon s'assit un peu interdite; elle arrangea l'envergure
de ses paniers; elle tendit l'oreille et couta.

--Ma soeur, dit Dugazon, je vous ai promis de vous conduire ce soir mme
au bal de l'Opra...

--C'est vrai...

--Ne m'interrompez pas, c'est une affaire des plus graves. Vous ne voyez
sans doute de cette fte que le plaisir, que l'intrigue, un millier de
lustres flamboyant des dominos jaunes, noirs ou bleus, des masques de
tous pays... J'y vois, moi, les consquences les plus funestes, le deuil
d'une famille, les tortures morales d'un frre; j'y vois, ma soeur, la
honte, le crime et le sang!...

--Vous m'pouvantez!

--Je suis loin d'avoir fini. Le bal de l'Opra n'est nullement ce que
vous pensez, ajouta Dugazon d'un ton de prdicateur; c'est un cloaque.

--Un cloaque!

--Un cloaque! ma soeur; un lieu empest par l'audace et par le vice. Et
peut-tre... puisqu'il faut ici tout vous dire, paierai-je bientt de ma
vie la lgret d'une telle dmarche; oui, pour ces quelques heures de
plaisir que je vous ai promises...

Mademoiselle Dugazon devint plus ple qu'un linge.

--coutez-moi, poursuivit le malicieux orateur, en arrtant sur elle un
regard clair et perant, coutez-moi! S'il est  ce bal des gens
paisibles, curieux, insouciants, qui n'y vont chercher que la pompe d'un
spectacle, l'tourdissement d'une fte, il en est, hlas! il n'en est
que trop, ma soeur, qui abusant du privilge odieux du moindre nez en
carton, du plus simple masque de satin, ne craignent pas d'exposer la
vertu des femmes aux plus cyniques attaques.

Mademoiselle Dugazon devint rouge cette fois comme une grenade.

--Donc, continua-t-il, vous ne seriez pas  l'abri des poursuites de ces
messieurs.

--Quoi! mon frre...  votre bras?

-- mon bras, ma soeur. Aussi, je vous en prviens, j'aurai ce soir des
yeux et des oreilles partout. Oh! ne craignez rien, je surveillerai vos
moindres mouvements, et si l'un de ces insolents osait...

--Vous me faites frmir... reprit la pauvre fille les maintes jointes.

--Si l'un de ces insolents osait... reprit Dugazon.

--Eh bien?

--Eh bien! ma soeur, je le tuerais, je le tuerais sans piti!

-- Ciel!

--Oui, ma soeur, je le tuerais! Car, pour que vous le sachiez, je n'irai
avec vous au bal de l'Opra qu'avec ce protecteur mystrieux, ce gardien
svre de votre vertu... (ici Dugazon laissa entrevoir  sa soeur la lame
d'un poignard).

La pauvre fille ferma les yeux, en tendant devant elle des mains
tremblantes.

--Ainsi, voil qui est convenu, ma soeur, reprit Dugazon en se levant;
vous avez ma parole: je vous conduirai ce soir  ce bal; advienne que
pourra! Tenez-vous prte pour minuit.

--Pour minuit! rpta la malheureuse d'un ton de voix funbre.

--Je joue dans la dernire pice; ajouta Dugazon; mais je passerai vite
un domino; je viendrai vous prendre. Adieu!

 minuit, Dugazon partait pour le bal en carrosse ferm avec
mademoiselle sa soeur. Il lui renouvela en route toutes ses jrmiades:
il lui montra de nouveau la lame du poignard avec lequel il comptait
bien dfendre cette nouvelle Lucrce.

Nous n'essaierons pas de reproduire ici les diverses impressions de
mademoiselle Dugazon en posant le pied dans le bal de l'Opra; tout ce
qu'elle voyait lui semblait tenir de la magie! Une provinciale,
presqu'une religieuse au milieu de ces brillantes mascarades! Dugazon
lui avait fait revtir le plus sombre et le plus noir des
dominos,--_toujours pour ne pas l'exposer_, ajoutait-il. Ainsi teinte,
mademoiselle Dugazon ressemblait  une chouette effarouche.

Le bal tait merveilleux; la reine et les princes y assistaient sous le
masque. Tout ce que Paris renfermait d'illustre, de galant, de dissip,
s'tait donn rendez-vous dans cette salle ferique. Mademoiselle
Dugazon y serait bien reste jusqu' la fermeture des portes, si son
frre, qui avait grande envie de se dbarrasser d'un si ennuyeux domino,
ne ft revenu bien vite au rle qu'il s'tait propos de jouer avec
elle.

Ds le premier tour dans le foyer, et quand mademoiselle Dugazon,
presse, crase  demi par la cohue, admirait encore, la bouche bante,
les dorures des colonnes, Dugazon se retourne vivement vers elle  un
lger mouvement qu'il croit remarquer, en lui disant:

--Eh bien! qu'est-ce, ma soeur? qu'avez-vous? vous aurait-on manqu de
respect? dj?

-- moi... mon frre?  moi? Oh! non... je puis vous assurer...

Et dans ce moment mme mademoiselle Dugazon mentait: une main agile,
audacieuse, venait de lui presser assez rudement la taille.

Quelques secondes aprs, elle contint  peine, en marchant toujours au
bras de son frre, un cri nouveau.

--Ah! cette fois, ma soeur, je vais avoir raison de l'insolent.

--Il n'y a pas d'insolent... mon frre... balbutia la malheureuse, 
demi-morte de peur; c'est...

--Alors, pourquoi avez-vous cri? voyons.

--C'est... de joie... c'est de joie... je vous assure...

Et cette fois la pression exerce  la sourdine sur la pauvre fille
avait t plus robuste encore.

Un moment aprs, un cri vritable de mademoiselle Dugazon alluma de
nouveau l'indignation de son frre. Pendant une minute, il jura, il
tempta, la tenant toujours au bras, et la priant de lui dsigner du
doigt, dans cette foule, l'insolent qui se permettait envers elle une
pareille licence.

--Je veux lui couper les deux oreilles ajouta-t-il.

--Mon frre... je vous jure...

--Que vous ne venez point encore de crier? Allons donc!

--Oui... Eh bien! oui... j'ai cri, mon frre... mais c'tait
d'admiration!

Dugazon partit, cette fois, d'un sublime clat de rire.

 quelques pas de l, nouvelle attaque et nouveau cri. Cette fois aussi
Dugazon fait mine de tirer son poignard; il menace d'en frapper le
tmraire...

--Pas encore... mon frre... pas encore, murmurait la malheureuse,
toujours pousse par la foule, et partage entre l'inquitude la plus
horrible et son admiration pour le bal. Un flot de masques les entoure
bientt; mademoiselle Dugazon est si presse, si vivement chiffonne,
que ses cris ressemblent  une gamme solfie par un chat. En vain
cherche-t-elle des yeux cet antagoniste acharn dont la main indiscrte
la moleste au point qu'elle en a les bras tout noirs de pinures, la
taille meurtrie et son domino tout raill. Rien... absolument rien! une
foule compacte, indiffrente qui passe!  la fin, elle n'y tient plus:

--Rentrons, mon frre... s'crie-t-elle d'une voix expirante; rentrons!

--Et pourquoi rentrer? demanda Dugazon d'une voix mielleuse.

--Parce que... parce que... reprit-elle avec effort, parce que je
m'amuse trop!

C'est l tout ce que voulait Dugazon. Il rentra sa soeur avec une
compassion hypocrite, et il la laissa chez elle, bien gurie,  coup
sr, du dsir de voir les pompes de l'Opra.

Celui dont la main tratresse avait si constamment inquit la pauvre
fille n'tait autre que Dugazon! Grce  la longueur et  la souplesse
de ses bras, il tait parvenu  l'inquiter, tout le temps du bal, de
cette manire.

Dugazon aimait surtout singulirement les oiseaux; sa maison tait
devenue bien vite une volire. Il les avait tous baptiss de noms amis
et ennemis: cette fauvette tait Contat, ce serin Prville, ce perroquet
dplum Geoffroy, son zole, sa bte noire! Les traits de ce critique
poursuivirent, on le sait, Mol jusqu'au tombeau, ils acclrrent la
retraite de Larive, ils eurent la prtention plus grande d'arrter
l'essor de Talma. Dugazon fut toute sa vie le point de mire des
pigrammes de cet abb, rustre et crasseux comme un pdant de collge.
Il fallut la mort de cet acteur admirable pour que le journal de
Geoffroy en ft l'loge, et chose au moins trange! cet loge fut
pompeux. Le feuilleton du critique tonsur tait  la mode. La seule
vengeance qu'en tira Dugazon fut de se montrer un jour  Bordeaux, sur
le cours des alles Tourny, exactement vtu et grim comme Geoffroy.
C'tait un portrait vritablement accusateur! Et pour que rien n'y
manqut, Dugazon, qui savait l'abb fort intress, tenait une bourse
dans sa main gauche et un paquet de plumes tailles dans sa droite! De
la promenade il se rendit au thtre; il avait t suivi par une
affluence considrable. On donnait ce soir l le _Chanoine de Milan_.
L'usage autorisait le compliment au public, Dugazon s'avana, toujours
dans le mme costume, lorsque tout  coup la voix d'un plaisant (d'un
compre peut-tre) cria de l'orchestre: _L'abb Geoffroy  la porte!_

--Bien volontiers, Messieurs, rpond alors Dugazon; pourquoi faut-il
seulement qu'on ne m'ait dit cela qu' Bordeaux!

Et il reparut dans le _Chanoine de Milan_, pice qu'il jouait 
ravir[26].

Il improvisait avec une merveilleuse facilit. Son couplet final dans
Figaro tait quelquefois chang par lui, et suivant la circonstance;
mais souvent aussi Dugazon allait trop loin, et comme il tait
chatouilleux  l'endroit de la critique, le moindre signe d'improbation
le mettait en fureur. On sait qu'il tira l'pe hors du fourreau devant
le parterre, mouvement de dpit impardonnable qui lui valut un bien
cruel repentir.

Il est vrai que Dugazon tirait l'pe comme un ange; la nature l'avait
fait en ces assauts si leste, qu'on cherchait souvent son fer quand il
tait dj loin. Jamais peut-tre plus charmant conteur n'exista; mais
c'tait surtout  table devant la _bouillabaisse_, plat marseillais dont
il se montrait friand, qu'il fallait voir cet intrpide fourbisseur de
contes! Il et tenu les badauds de la Cannebire suspendus bouche bante
 ses rcits. Quand l'intrt lui semblait faiblir, il grimpait comme un
singe sur les btons d'une chaise et il disait de l ses vrits 
chacun. Gai, trivial, ingnieux, soumis, important, valet, grand
seigneur, il tait tout cela quand venait l'heure du dessert!

Sa faon de professer, dont nul n'a parl jusqu' ce jour, n'tait pas
moins singulire que sa personne. Mais comment vous la rendre, si vous
n'avez pas vu mademoiselle Mars? Elle qui avait reu les leons de
Dugazon! elle excellait  le copier,  le charger.

Pressez le suc des Mmoires du temps, il en sortira ceci:

C'est un homme de taille avantageuse, changeant de visage comme de
mouchoir de poche, relevant la tte et se promenant dans sa chambre d'un
air inspir. Vous ai-je tout dit? Non, imaginez un Calchas en robe de
chambre, se frappant le front, criant et gesticulant avant que l'lve
attendu n'arrive. Il chante, il pirouette, il danse, il cume, il
regarde sa pendule et se dit:--Ne vient-il point? Un pas retentit sur
l'escalier, la sonnette s'agite, il prend alors sa voix de tle la plus
aigu et il vous dit:--Entrez donc! Vous voil devant deux yeux aussi
vifs que les yeux d'un cureuil; il vous amne alors par le bras, homme
ou femme, devant sa glace.

--Qui voulez-vous tre aujourd'hui, _Monsieur_ ou _Madame_? Achille?
Agns? Bernadille? Dorine? ce qu'il vous plaira, parlez! Voil votre
public,--cette glace!--N'y voyez-vous pas s'agiter  l'orchestre les
plus mchantes btes dmuseles; Geoffroy, Lauraguais, Morande,
Bachaumont, que sais-je, moi? Voil votre cirque! Les chrtiens livrs
aux btes! Ne regardez donc pas Arnoult, qui fait espalier avec sa robe
dans cette loge d'avant-scne; Clophile, Raucourt, ou tout autre
impure, les joues peintes comme une roue de carrosse, les plumes
saluantes comme celles des chevaux du roi! Pntrez-vous du rle que
vous allez jouer; vous avez affaire  Jean-Baptiste-Henri Gourgaud
Dugazon, un homme aussi fort  la parade que ses amis d'on ou
Saint-Georges, ou plutt vous avez sur votre front une pe nue!

L'lve coutait ce jargon dans un tonnement muet.

--Voyons ce bras,--il prenait le bras, puis il le laissait tomber; ce
pied, et il le plaait comme et fait Vestris;--Cette tte, et il
l'ajustait dans le sens voulu, comme un peintre arrangeant son
mannequin.

--Fort bien; maintenant... attention... une, deux, trois... et il
frappait dans ses mains,--il vous demandait gravement: Quel rle
jouez-vous?

Si c'tait Achille, il vous toisait, et vous auriez cru voir le
ddaigneux Agamemnon; il commenait insensiblement un monologue avec
lui-mme, il vous regardait de l'air d'un beau-pre furieux contre son
gendre, et il marmottait entre ses dents:

--Le cuistre, le bltre! Voil le drle  qui je donnerais ma fille!
Oh! nous allons voir!

Et comme le pauvre lve le regardait abasourdi:

--Mais, s'criait-il,  qui donc en avez-vous? n'tes-vous pas Achille,
mon cher Monsieur! et n'tes-vous pas press de me voir et de me dire:

     _Un bruit assez trange est venu jusqu' moi._

Et le reste donc! le reste! voyons, de la chaleur, de l'indignation,
parlez!

L'lve disait sa tirade, et d'ordinaire, on peut le croire, il la
disait de manire  mcontenter ce matre rigide.

Le premier couplet d'Achille termin, Dugazon lui donnait quelques
indications; l'lve rptait encore plus mal.

--Mais ce n'est pas cela, reprenait alors Dugazon; vous n'avez point
l'air d'un homme en colre le moins du monde. Allons, chauffez-vous,
criez contre moi, appelez-moi des noms les plus odieux, ne vous gnez
point. Dites-moi: _Gueux, pendard, meurt de faim, bltre_! Criez,
criez, fort, au voleur! dites que je vous ai vol votre montre!--Tenez!
je suppose que vous me parlez: Ah! maraud! pendard, assassin, triple
sot, faquin digne des trivires! Continuez sur ce ton; allons,
poursuivez!

L'lve demeurait ptrifi, confondu.

--Vous me trouvez bizarre, reprenait Dugazon, vous me regardez avec des
yeux hbts; ce n'est pas cela: allons, empoignez-moi au collet,
appelez le commissaire! criez donc, monsieur, criez pour l'amour de
Dieu!

 bout de patience, excit par Dugazon qui lui dchirait presque son
habit, l'lve se relevait vritablement en colre, il tait mont ainsi
au diapason du professeur.

--Bravo! ah! bravo! vous y tes enfin; vous voil comme je voulais!  la
bonne heure, cet Achille-l ne ressemble pas  l'Achille de tout 
l'heure!

Il courait  une carafe, il s'en inondait les doigts, il rpandait sur
lui un flacon de Portugal, et il en offrait la moiti  son lve.

--Continuez, ainsi, lui disait-il en le reconduisant, injuriez-moi tant
que vous voudrez, battez-moi au besoin; mais du feu, de l'nergie!
Allez, jeune homme, allez, j'aime mieux les volcans que les tombeaux!

On tait fait  ces bizarreries, on savait qu'il marchait  pieds joints
sur ses lves. Avec de pareilles extravagances, il arrivait  son but
aussi srement que les plus calmes; la leon finie, il se rejetait dans
son fauteuil  oreillires, les pieds appuys sur le garde-feu de la
chemine, et repassant en lui-mme le rle qu'il devait jouer le soir.

Une pareille figure devait laisser dans l'esprit de mademoiselle Mars
une profonde impression. Si Dugazon l'aimait, elle en avait peur, en
revanche, comme du diable. Lui cependant, il arrivait une fois par
semaine conter  mademoiselle Mars ce qu'il avait fait de bon, je me
trompe, de mchant. C'tait le fou en titre des salons et des ruelles!
Cette fois il arrivait mouchet de perles et d'acier, coiff de frais,
chauss comme un ange, d'autres fois crott et tremp jusqu'aux os, et
tout cela par boutade. Le premier cadeau que fit Dugazon  Hippolyte
Mars, devinez-le... c'tait un thtre de marionnettes, un thtre que
notre spirituel comique peignit lui-mme: il jouait, avec ces figures
dcoupes, des proverbes et des parades  dsesprer Jeannot[27]. Nous
reviendrons sur Jeannot, qui alors tait  la mode, mais nous ne pouvons
quitter Dugazon sans consigner en quelques lignes la plaisanterie faite
par cet auteur original  Desessarts, et dont les auteurs du _Duel et du
djeuner_ ont trouv moyen de faire une charmante pice. Nous citerons
le plus brivement possible cette anecdote, qui se trouve consigne dans
l'_Histoire du Thtre Franais_, par tienne et Martainville:

Desessarts, dont la corpulence tait devenue le point de mire des
plaisanteries de Dugazon, fut pri un jour par ce dernier de venir avec
lui chez le ministre *** pour y jouer un proverbe dans lequel il tait
besoin d'un compre intelligent. La mnagerie du Roi venait de perdre la
veille l'unique lphant qu'elle possdait, et les gazettes avaient
publi, sur cet intressant animal, des articles ncrologiques.
Desessarts consent  ce que Dugazon lui demande, il s'informe seulement
du costume qu'il devra prendre.

--Mets-toi en grand deuil, lui dit Dugazon, tu es cens reprsenter un
hritier.

Voil Desessarts en habit noir complet, avec le crpe oblig et les
pleureuses. On arrive chez le ministre.

--Monseigneur, la Comdie-Franaise a t on ne peut plus sensible  la
perte du bel lphant qui faisait l'ornement de la mnagerie du roi;
mais si quelque chose peut la consoler, c'est de fournir  Sa Majest
l'occasion de reconnatre les longs services de notre ami Desessarts: en
un mot je viens au nom de la Comdie-Franaise, vous demander pour lui
la survivance de l'lphant.

On peut se figurer l'tonnement et le rire des auditeurs, l'embarras et
la colre de Desessarts! Il sort furieux, et le lendemain appelle
Dugazon en duel. Arrivs au bois de Boulogne, les deux champions mettent
l'pe  la main.

--Mon ami, dit Dugazon  Desessarts, j'prouve un scrupule  me mesurer
avec toi; tu me prsentes une surface norme, j'ai trop d'avantages,
laisse-moi galiser la partie.

En parlant ainsi, il tire de sa poche, un morceau de blanc d'Espagne,
trace un rond sur le ventre de Desessarts et ajoute:

--Tout ce qui sera hors du rond, mon cher ami, ne comptera pas.

Le moyen de se battre aprs une pareille clause! Ce duel bouffon finit
par un djeuner.

D'aprs ces dtails, on sera peu surpris d'apprendre que, vu la grosseur
fabuleuse de ce comdien, il lui fallait, lorsqu'il jouait Orgon de
_Tartuffe_, une table faite exprs et plus haute qu' l'ordinaire, afin
qu'il pt se cacher dessous. Son prodigieux apptit rpondait  sa
grosseur, il mangeait en un repas ce qui et suffi  quatre hommes.

Grandmnil, l'antipode de Desessarts par sa maigreur, venait souvent
avec lui chez mademoiselle Mars. Desessarts suivit les progrs de la
petite Hippolyte jusqu' ce qu'elle et douze ans. Quand Grandmnil et
Desessarts se retiraient par le mauvais temps, la servante de la maison,
mademoiselle Rose Renard, avait l'ordre d'amener deux voitures, l'une
pour Grandmnil, l'autre pour Desessarts, qui trouvait la plupart du
temps les portires des carrosses de place trop troites pour le
recevoir. Les hutres que Dugazon, son perscuteur ternel, lui fit
manger un jour rue Montorgueil, ne lui parurent pas moins amres 
digrer que sa prsentation chez le ministre pour la place dont il a t
question plus haut; on sait que Dugazon avait mesur malignement pour
cet invit la rondeur de son abdomen, et qu'il avait choisi un
restaurant dont l'alle tait des plus troites. Le djeuner tait pour
midi. Desessarts arrive, Dugazon tait  la croise.

--Allons, mon ami, nous t'attendions, dit-il en dcoiffant une
bouteille, monte donc vite! monte, nous avons commenc.

Desessarts se prsente en vain  la porte de l'alle;  peine peut-il
introduire un bras et une cuisse. Cependant Dugazon et ses amis lui
criaient toujours d'entrer. Force fut  Desessarts de manger les hutres
dans une maison voisine, o l'on transporta le djeuner  sa prire. Le
renard invit par la cigogne se trouvait aussi  plaindre.

Grandmnil, qui fut de l'Institut comme Monvel, avait des traits
prononcs, des yeux vifs, perants, sous d'normes sourcils noirs,
c'tait un physique sec et convenant merveilleusement au rle
d'Harpagon[28], de longues mains ples, dcharnes, et des jambes,
vritable tude d'anatomie! Il n'avait point encore de chteau, et avait
jou pendant longtemps les rles de grande livre en province; il vint 
Paris, il y dbuta dans l'emploi des manteaux par le rle d'Arnolphe.
C'tait un acteur qui abhorrait les lazzis, partant, fort ennemi de
Dugazon. Rien de plus avare, du reste, que lui, si ce n'est, peut-tre,
l'_Avare_ de Molire; encore lui et-il rendu des points, comme on va le
voir par le trait suivant, que je dois  l'amiti de feu M. Campenon,
qui l'avait beaucoup connu.

Cet acteur avait une garde-robe fort belle, il soignait avec amour tous
ses costumes. Au premier incendie de l'Odon, je crois que c'tait le 20
mars 1818, il donna une belle preuve de son avarice.  la nouvelle de ce
feu terrible, Grandmnil accourt perdu. Dj les chelles sont
appliques contre la muraille, la foule hurlante se presse autour de
l'difice.

--Pompez sur mon secrtaire, disait le pauvre directeur, il y a l des
manuscrits de vingt auteurs!

--Sur ma caisse! disait le caissier.

--Sur mes cartons! s'criait le rgisseur.

C'tait un spectacle vritablement tragique. Les jeunes premiers
s'arrachaient les cheveux, les ingnuits pleuraient, les choristes se
tordaient dans la fournaise comme autant de Machabes.

Grandmnil survient, Grandmnil veut sauver  tout prix ces prcieux
costumes si beaux, si brosss, si exacts, sous lesquels il joue tant de
beaux rles. _O courir? o ne pas courir?_ ce monologue de l'_Avare_
tait plus que jamais devenu le monologue de Grandmnil.

Un Savoyard se prsente.

--Monsieur, lui dit-il, je monterai pour vous  cette chelle, je
sauverai votre garde-robe; mais il me faut un louis!

--Un louis! bourreau! murmure Grandmnil; un louis! coquin! tu veux donc
ma mort!

--Un louis, reprend le Savoyard.

--Va pour un louis, dit Grandmnil aprs bien des hsitations.

Le Savoyard monte  l'chelle; un quart d'heure se passe: un quart
d'heure d'angoisses pour Grandmnil.

--Me volerait-il le sclrat, le pendard! Foin de lui! foin de ces
gueux-l! Oh! je vais me plaindre  M. le prfet de police!

Et Grandmnil, souponneux comme tout avare, se dsesprait.

Cependant le Savoyard redescend, au milieu d'un nuage de fume. Tous les
spectateurs, tous les curieux l'entourent:  prodige! il a sauv les
caisses de Grandmnil! Lui-mme, voyez-le! Il s'approche, il
s'agenouille devant ces bienheureux coffres; il en fait l'inventaire
avec bonheur.

Tout d'un coup, le voil qui se frappe le front; qu'arrive-t-il donc?

Il arrive ceci, qu'en moins d'une minute Grandmnil a mis le pied sur
l'chelle du Savoyard; il a brav le feu, la fume, l'incendie aux mille
langues sifflantes; il court, il vole,  travers les corridors
enflamms, jusqu' sa loge.

--Que va-t-il rapporter? se demandent les assistants, peut-tre un
costume, un rle oubli, quelque chose de prcieux, dans tous les cas!

--Nullement,--on voit redescendre majestueusement Grandmnil, comme un
dieu de l'Olympe, sa savonnette d'une main, son rasoir de l'autre, et
dans sa poche gauche, devinez le bout de cette porcelaine qui
passe,--c'est un vase, son vase de nuit.

     _Naturam expellat farc, tamen usque recurret!_

Dans ce mme incendie de l'Odon, Valville se jeta courageusement de la
fentre de sa loge sur les matelas qu'on lui tendait.

Grandmnil tait, du reste, fort riche; il aimait  jouer la comdie
dans son chteau. Il quitta le thtre en 1811, et se retira aux
environs de Paris. Les Prussiens, les Autrichiens et les Russes le
tourmentrent sur la fin de sa vie, comme les Eumnides tourmentent
Oreste: l'arrive des allis, en 1815, le tua. Il abandonna sa terre, et
erra plusieurs nuits, en s'criant:--Voil le commencement de la fin!

En proie  l'intemprie de l'air, il prit la fivre et mourut.

Grandmnil, Dugazon et Desessarts reprsentaient donc la
Comdie-Franaise,  certaines heures, chez mademoiselle Mars. Tous
trois amis de Valville, ils prenaient plaisir  voir germer par ses
soins ce petit prodige. Dugazon commenait cette ducation de sa
petite-fille; cette ducation devait se voir acheve un jour par
mademoiselle Contat!




II.

La maison de madame Mars.--Les trennes.--Dplorable sant de
mademoiselle Mars.--Mademoiselle Mars amene au foyer.--_Monsieur et
mademoiselle_ Raucourt.--Desessarts vol.--Mademoiselle Mars  la
premire reprsentation du _Mariage de Figaro_.--Originaux d'alors.--Le
marquis Bilboquet.--_Ingrate Amarante!_--M. de Sartine juge.--M. de
Chambre.--Champcenetz.--_Rembours!_--Almanach des _Grces et des
Maigres_.--Morbide.--Champfort.--Mademoiselle Olivier.--La bote 
bonbons.--Le chevalier de Brigand.--Dazincourt.--Mot d'un spectateur 
Beaumarchais.--Mort de mademoiselle Olivier.--Son pitaphe.--Le casseur
de vitres.--Rivarol, juge de Beaumarchais et de Monvel.--Esprit
d'alors.--Encore le jeune homme  la brouette.--Un trait d'actrice 
marquis.


Nos lecteurs ont pu voir combien l'intrieur de madame Mars la mre
tait born, la modicit de ses ressources ne lui permettait gure d'en
gayer la monotonie habituelle.

 part quelques clairs joyeux de Dugazon, quelques brusqueries de
Grandmnil, qui faisaient sourire la pauvre petite comdienne en herbe,
rien ne corrigeait  ses yeux l'aspect renfrogn de cette maison, o
toutes ses journes se ressemblaient.

Madame Mars avait pour Monvel un attachement srieux, et elle le lui fit
bien voir, quand, plus tard, cet acteur se maria en Sude. C'tait une
femme d'ordre et d'conomie; ce qui le prouve, c'est qu'elle fut choisie
par mademoiselle Mars elle-mme, ds que celle-ci se vit riche, pour
s'occuper de tous les dtails de la maison. En attendant, elle tait si
misrable, qu'elle-mme faisait sa cuisine. Ces premires annes de
mademoiselle Mars furent donc loin d'tre heureuses.

Cependant Valville l'avait conduite quelquefois au thtre Montansier,
o il tait acteur lui-mme, nous l'avons dit, en compagnie de Damas et
de Baptiste.  douze ans elle avait dj jou  Versailles de petits
rles en harmonie avec son ge, celui du _Plaisir_ entre autres, dans un
divertissement qu'on y donna et qui avait pour titre les _trennes_[29].

Mais son apparence tait si mesquine, sa sant si pauvre, sa voix si
faible, que Valville dsesprait d'elle et disait  Grammont[30]: _On
n'en fera jamais une comdienne!_

Cependant mademoiselle Mars, mme avant de jouer pour la premire fois
sur un thtre, avait vu de prs les premires coulisses d'alors,--les
coulisses de la Comdie-Franaise!

La date est prcise, c'est en 1784, et mademoiselle Mars avait alors
cinq ans!...

Cinq ans!... Jusque-l elle n'avait jamais abord ce redoutable domaine,
divis par tant d'intrts, capricieux snat o M. de Richelieu
promenait sa goutte en compagnie de Fleury et du duc de Duras, o les
gentilshommes de la chambre se promenaient bras dessus bras dessous avec
les comdiens.

--Que fait donc l Mol depuis un quart d'heure? demandait un jour un de
ces messieurs en voyant ce semainier hautain tirer  l'cart M. de
Richelieu, et causer avec lui d'un air important.

--Ne le devinez-vous pas, reprit ironiquement le comique Auger, Mol est
en train de _protger_ M. de Richelieu!

Monvel ne donnait, lui, dans aucun de ces orgueils ridicules; aussi ne
s'tait-il pas mme concd jusque-l un autre orgueil bien plus
lgitime, celui de sa fille; il allait la voir; il l'aimait  sa
manire, c'est--dire de temps en temps, et comme il aimait la Comdie
Franaise[31]; mais il avait dfendu  Valville de la lui amener jamais
dans les coulisses de la Comdie.

Or, pour que Valville bravt ainsi les ordres de Monvel, il fallait,
certes, une grave circonstance.

Voici, en effet, ce qui tait arriv:

Le 27 avril 1784, l'affiche de la Comdie annonait le _Mariage de
Figaro_. Aucun autre moyen, pour Valville, de voir la pice que de
pntrer par les coulisses; et ce soir-l madame Mars tait malade! Lui
laisser Hippolyte  la maison, c'tait exposer l'enfant  sa mauvaise
humeur,  son ennui; Valville prfra l'emmener  ses risques et prils,
car il l'aimait et ne se refusait jamais  ce qui pouvait l'gayer.

Et certainement la mle tait bien rude ce jour-l!

Ds trois heures, une foule immense emplissait les abords de la Comdie;
c'tait un tumulte, des cris dont rien ne peut donner une ide. En
voyant cet essor, ce roulis de la multitude, on se demandait si le
thtre n'allait pas soutenir un sige dans les rgles; messieurs les
gardes franaises mls, cette fois, aux gardes suisses, avaient grand
mal  repousser les assaillants. Valville hsita quelques instants, puis
avisant une troue faite par Hullin le danseur, qui, grce  sa
maigreur,  son nez en crochet et  ses bras de tlgraphe, tait
parvenu  dranger l'pais bataillon obstruant l'entre des coulisses,
il prit rsolument Hippolyte Mars dans ses bras, l'leva au dessus de sa
tte, et parvint ainsi jusqu' l'escalier du thtre, en demandant la
loge de Monvel. Arriv  la rampe, il la saisit et s'apprta  en gravir
les degrs quatre  quatre.

--Il est inutile de te presser autant, lui dit Hullin, tu ne trouveras
pas Monvel: je l'ai laiss au caf de la Rgence avec un monsieur.

Hullin appuya beaucoup sur le mot de monsieur; il savait Valville fort
curieux de tout ce qui pouvait toucher Monvel; le ton mystrieux qu'il
affectait ne pouvait manquer son coup.

--Oui, poursuivit Hullin d'un air hypocrite et en voulant s'amuser de la
sincrit de Valville, il s'est fait l une jolie affaire! Protger un
pareil audacieux, le rclamer, des mains de la garde, qui, heureusement
pour la sret publique, ne le rendra pas!

C'est l de la folie... A-t-on rien vu de pareil?

--Qu'a donc fait ce monsieur? demanda Valville.

--Ce qu'il a fait, reprit Hullin; il s'est lanc de sa brouette, parce
qu'un garde suisse venait d'intimer l'ordre  ses porteurs de retourner;
et brandissant en main la cravache qu'il tenait:

--Faquin! s'est-il cri, ne me reconnaissez-vous point? J'appartiens 
la Comdie-Franaise!

--Et qui as-tu reconnu?

--Personne, je t'assure, du personnel masculin de la Comdie. Pourtant,
Monvel s'est empress de quitter sa tasse de caf, et il a couru parler
aux gardes. Tu aurais bien ri, va; jamais il ne s'est montr plus
pathtique!

      Romains!  vengeance,  pouvoir absolu!

avait-il l'air de leur dire,  ces gens de la marchausse, comme
Auguste dans _Cinna_. Je n'ai pu en savoir davantage; mais mon opinion
est qu' cette heure Monvel est bien capable d'avoir suivi au
corps-de-garde cet ami improvis...

--Diable d'imprudent! il n'en fait jamais d'autre! reprit Valville, et
moi qui venais le prier de me faire placer ici!

--Autant vaudrait que tu demandasses la place de M. de Vaudreuil! Tu ne
vois donc pas ce peuple? On dirait vraiment que les Parisiens vont voir
excuter quelqu'un  la Grve!

--Beaumarchais et Law seront un jour synonymes: mme foule pour tous les
deux.

--Nous allons voir tirer de fiers coups de fusils  l'opinion, dit
sentencieusement Hullin. Ce qu'il y a de triste, c'est que M. de
Beaumarchais danse bien mal.

--Tu l'as vu danser?

-- Gennevilliers... une seule fois; a fait piti!

Un brouhaha furibond, dchan du bas de l'escalier oppos, interrompit
cette conversation. Hullin poussa un cri; il venait de reconnatre le
_jeune homme_ qu'avait protg Monvel une demi-heure avant au caf de la
Rgence.

Ce _monsieur_, c'tait mademoiselle Raucourt.

Coiffe du chapeau rond aux larges ailes qui ombrageait la physionomie
ple et lymphatique du prince de Galles, les jambes et les cuisses
serres dans un pantalon collant d au tailleur Acerbi, qui ne prenait
jamais ses mesures que sur le nu, ft-ce  des souverains comme 
l'empereur Alexandre; la cravache  pomme d'or dans la main droite, ses
gants dans la gauche, son gilet orn de perroquets et sapajous,
mademoiselle Raucourt, suivie, pourchasse, tomba dans le foyer comme la
foudre, en donnant les signes de la plus violente agitation. Elle
s'tait mise en homme pour voir plus facilement l'ouvrage tant couru,
et, grce  ce dguisement qui lui tait familier, elle esprait bien
percer la cohue, et trouver un coin de loge dans la salle. Par malheur,
tout tait pris. Grce  Monvel, elle avait pu se soustraire aux
reprsailles de la force arme; mais il avait fallu qu'il se ft sa
caution.

--Ainsi voil Monvel au corps-de-garde pour _monsieur_! s'cria Valville
d'un air d'humeur, et vous tes homme  le laisser l! ajouta-t-il en se
tournant vers mademoiselle Raucourt.

Cette apostrophe mit les rieurs du ct de Valville. Raucourt en prit
son parti; elle venait d'apercevoir une grosse servante au front color,
arrivant tout en nage par l'un des corridors. Cette femme tenait  son
bras un panier de provisions sauv sans doute  grand'peine de la
bagarre.

--Desessarts! s'cria-t-on en reconnaissant sous une ample cornette la
figure ouverte, panouie du gros comique. Ah! a, tout le monde
aujourd'hui est donc dguis?

--Il le fallait bien, rpondit Desessarts; sans cela, je courais risque
de mourir de faim! Par bonheur, j'ai pris mes prcautions.

Et il montra en mme temps  ses camarades deux bouteilles ornes d'un
cachet respectable et un saucisson d'Arles couch en travers sur une
tranche de pt.

Valville prouva une horrible tentation... Il n'avait que son caf au
lait dans l'estomac; pour Hippolyte, la pauvre enfant n'avait rien mang
de la journe. De ses beaux yeux noirs languissamment tourns vers
Valville, elle semblait l'implorer.

S'adresser  Desessarts paraissait humiliant  Valville; il pouvait fort
bien se faire d'ailleurs que le gastronome refust.

Si du moins Dugazon et t l, Dugazon si leste, si adroit, si fin
larron! Et un tour de main, il et escamot la bouteille et la tranche
de pt, pensait Valville.

Mais Dugazon tait absent, ou il s'habillait sans doute dj dans sa
loge.

La perspective de se voir emprisonn avec Hippolyte Mars au milieu de
tous ces affams semblait peu agrable  Valville; il n'tait pas l sur
ses planches, dans son thtre,  la Montansier enfin! Aux maux
dsesprs, les grands remdes! se dit-il enfin en voyant Desessarts qui
s'loignait pour manger  l'cart tout  son aise.

Et passant la main avec une prestesse merveilleuse dans son panier, il
en sortit une bouteille qu'il cacha sous sa lvite.

--C'est toujours a, se dit-il en faisant asseoir Hippolyte vis--vis du
portrait de mademoiselle Duclos; ne bouge pas et ne t'tonne de rien.

Il cacha la bouteille de Desessarts sous le velours frang de la
banquette.

--Si je pouvais maintenant attraper un petit pain, nous ferions une
fire dnette!

Hippolyte Mars regardait toujours Valville, comme pour lui dire: j'ai
faim!

C'tait la premire fois qu'elle tait introduite dans ce sanctuaire
auguste,--le foyer de la Comdie Franaise.--Aussi ne se lassait-elle
point de le regarder.

Qui et dit alors  la petite fille qu'elle y jouerait _cinquante-cinq
ans_!

Oui, cinquante-cinq ans d'efforts, de gloire, de fatigue, et d'esclavage
vis--vis de ce mme public apprtant dj toutes ses colres contre
Beaumarchais!

Laissons Hippolyte Mars attendre son petit pain, et Valville guetter un
second Desessarts, pour nous occuper des personnages les plus clbres
accourus au foyer sur le seul bruit de cette reprsentation pour
laquelle on se passait de dner.

Le foyer de la Comdie contenait bon nombre d'originaux.

Aujourd'hui que les _habitus_ n'existent plus, que des figures sans
caractre ni relief les ont remplacs, il n'y a pas de mal  nous
reprsenter cet auguste salon de la Comdie tel qu'il tait.

Les portraits des plus clbres artistes l'ornaient comme aujourd'hui;
on y remarquait ceux de Lekain, Clairon, mademoiselle Duclos, etc.
Debout et adosss contre la chemine remplie d'arbustes verts comme pour
une soire de rception, se tenaient plusieurs auteurs.

La chaleur tait si lourde que beaucoup de ces messieurs balanaient
alors entre leurs mains des ventails nomms ce soir-l mme _ventails
 la Figaro_. Ils taient normes et se composaient de quelques feuilles
de musique colles ensemble. C'tait l'un des violons du thtre qui, se
trouvant sans doute mal rtribu et voulant mettre  profit l'occasion
d'une telle affluence, avait dchir bel et bien quelques vieilles
partitions, puis, aid de la fleuriste voisine, les avait mtamorphoses
en ventail. C'tait aussi la premire fois que l'orchestre du
Thtre-Franais, qui peut tre fort utile, se mlait d'tre agrable.

Au premier coup d'oeil, vous eussiez distingu parmi ces auteurs le
marquis de Bivre, de factieuse mmoire, Bivre  qui son adresse rare
 un jeu difficile avait valu le nom de _marquis Bilboquet_. Il
excellait, en effet,  cet exercice; le bilboquet dont il se servait
prsentait, d'un ct, une surface plane, et  chaque coup la boule y
tournait sur son axe. D'une taille moyenne, mais bien prise, d'un
physique aimable, gracieux, de Bivre, rompu de bonne heure  tous les
exercices du corps, avait servi quelque temps dans la premire compagnie
des mousquetaires; il y tait entr avec un beau nom[32] et une fortune
de trente mille livres de rente. Il n'en fallait pas davantage pour
qu'il ft bien vite couru. Clibataire forcen, il ne sacrifia cependant
aux femmes (c'tait alors le mot consacr) qu'en fuyant un si onreux
contrat. Il tait de mode alors de s'attacher au char d'une courtisane.
De Bivre, en vrai mousquetaire, paya son tribut  cette mode ruineuse.
Tomb dans les griffes de mademoiselle Raucourt, qui dbuta avec clat,
en 1773, au thtre, il l'entretint d'abord sur le pied de quinze cents
livres par mois, de quarante mille donnes pour payer ses dettes et de
six mille livres de rentes viagres. C'tait se conduire en vritable
Turcaret. En dpit de ces largesses, de Bivre ne put conserver le coeur
de son amante,  laquelle on reprocha de prendre aussi souvent Sapho
pour modle que Melpomne. Mademoiselle Arnould lui parut devenir un peu
trop l'amie de mademoiselle Raucourt; quitt par celle-ci, le
mousquetaire, pour se venger, crivit au lieutenant de police une lettre
qui fit grand bruit. C'tait un factum des plus vhments sous une forme
comique:

     Monsieur,

Je crois n'avoir pas besoin de vous faire une confession gnrale pour
vous mettre au fait de toutes mes sottises.

La belle R..., qui commence par o les autres finissent,  dix-sept ans
et neuf mois, a arrach  mon ivresse, ou  ma stupidit, un contrat
qu'elle a fix  deux mille cus; car, il faut lui rendre justice, elle
m'a sauv l'embarras de cette affaire; elle a choisi le notaire
elle-mme, elle a pris son heure, rgl les articles, et je n'ai eu que
la peine de signer. La forme de ce maudit contrat est si svre, toute
cette manoeuvre tait si mal dguise, que j'ai ouvert les yeux une
demi-heure aprs; je me suis mme confi au notaire sur mes craintes, et
j'ai sign doutant encore si l'on tiendrait les conditions verbales
qu'on avait faites avec moi. On les a tenues tant bien que mal pendant
cinq mois et demi, et avant-hier j'ai reu mon cong sans pouvoir mme
en venir  une explication.

Vous conviendrez qu'un rve aussi court, laissant  sa suite des
ralits pareilles, rend le rveil bien fcheux... Tout ceci me parat
jurer fortement avec la gaiet que je porte dans le monde, et la
tournure honnte que j'y avais prise. Vous avez eu des bonts pour
mademoiselle R... je ne puis la croire coupable d'un aussi dtestable
procd. S'il n'est pas indigne de vous constituer son juge et d'amortir
un peu le coup que je reois, je me prterai aux accommodements que vous
voudrez bien prescrire. J'attends vos ordres et je suis, avec respect,
votre, etc.;

     DE BIVRE.

M. de Sartine manda la reine de thtre, et aprs avoir examin la
question, de Bivre fut mis hors de cour. Le calembouriste ne voulut pas
perdre l'occasion d'un bon mot, il se vengea de son infidle en
l'appelant _ingrate Amarante_ ( ma rente).

De Bivre,  dater de ce moment, ne voulut plus compromettre ni son
repos ni son coeur. La _calembourimanie_ devint un culte si fervent chez
lui, qu'on ne supposait pas mme qu'il pt s'exprimer autrement qu'en
calembourgs. Vrai professeur en ce genre malheureux et dtestable, il en
abusa  un point tel, que ni les jolis vers qu'il improvisait, ni sa
comdie du _Sducteur_, ne lui furent compts dans l'opinion. Se
trouvant, une fois entre autres,  table d'hte  la descente de la
diligence et mourant de faim, il s'avisa de demander des pinards  un
voisin dont il croyait bien ne pas tre reconnu, l'autre ne rpond
point, et le contemple avec de gros yeux tout hbts.

--Eh bien, Monsieur, je vous ai demand des pinards?

--Je ne comprends pas... rpond le _quidam_ qui avait le plat devant
lui, et se tenait  l'autre bout de la table.

--Des pinards! Monsieur; quoi! vous ne comprenez pas? des pinards!

Et il allait se fcher tout rouge, quand on lui passa le plat,

--Je croyais, Monsieur, dit le quidam  de Bivre, que vous ne parliez
qu'en calembourgs!

Il avait compos certain almanach intitul _Almanach des Grces et des
Maigres_. C'tait la liste des femmes que de Bivre connaissait. Les
actrices de la Comdie s'y trouvaient annotes selon leurs mrites.
L'adresse portait:  Paris, chez le libraire qui donne trois _livres_
pour quarante-cinq sous.

Le marquis de Saint-Chamont, auteur d'aussi mchantes facties,
accompagnait souvent de Bivre au foyer de la Comdie; ce fut lui qui
donna l'ide  Duplessis d'exposer son portrait au Salon en 1777.
L'habit modeste et simple, l'air srieux et pinc du pre des
calembourgs, qui contrastait si fort avec son caractre, n'chapprent
point au peintre: tout Paris le reconnut. Comme il avait beaucoup
d'lves en son genre il eut aussi en ce genre bon nombre de rivaux; le
plus redoutable fut un certain M. de Chambre, qui se vantait de battre
de Bivre et de lui faire baisser pavillon en fait de mots.

Il rencontre de Bivre un matin, talant sur le pont Royal cette sereine
dignit que donne une souverainet tranquille; il l'accueille, il le
flatte, il cause, il lui demande un jour pour commencer une liaison
honorable et prcieuse. Le monarque promet; le malin courtisan s'esquive
aussitt, rentre chez lui, et crit ce billet au souverain, qui tait
loin, hlas! de redouter un pareil coup de foudre:

Empress  vous recevoir, vous m'avez laiss, Monsieur, le choix du
jour: je vous invite pour mercredi, et vous prie de vouloir bien
accepter la fortune du pot...

     DE CHAMBRE.

Revenons maintenant  la scne qui se passait au foyer.

 peine Raucourt eut-elle entrevu le terrible marquis de Bivre, que,
craignant son ressentiment, elle s'esquiva.

--J'ai toujours ce malheureux contrat sur le coeur, reprit de Bivre, qui
l'avait bien reconnue; cette femme-l, j'aurais d m'en douter, ne fera
jamais de _march d'enfant_!

Ce sarcasme lanc contr les moeurs de Raucourt, de Bivre demanda 
Champcenetz ce qu'il pensait de la pice.

--Pourvu que ce ne soit pas comme  la comdie du _Persiffleur_, de
Sauvigny, lui dit-il.

--Pourquoi? demanda Champcenetz.

--Parce que le _Persiffleur_ avait, ce soir-l, tous ses enfants au
parterre, rpondit de Bivre.

M. de Bivre continua sur ce ton, qui tait alors bien plus de mode
qu'aujourd'hui, et que l'on souffrait tellement, que mademoiselle Lange,
entrant au foyer, s'y voyait salue par lui du nom de l'Ange-lure, de
l'Ange-eu, etc. Il tait temps que Champcenetz prt le marquis  partie,
car ils avaient coutume de donner mutuellement au foyer la petite pice
avant la grande.

Champcenetz tait un homme dont Rivarol avait dit: _il se bat pour les
chansons qu'il n'a pas faites_; il aurait pu ajouter que l'esprit de
Champcenetz tait frre du sien. Tout le monde pouvait prendre en effet
sa part des saillies de Champcenetz sans que celui-ci la revendiqut; il
tait prodigue et paresseux de ce ct-l comme un homme riche. En
revanche, il ne souffrait pas qu'on dnaturt ses plaisanteries. Voir
tourner en plomb ses lingots d'or lui semblait le plus cruel des
outrages. Un an avant cette rvolution qui advint si mal pour lui, il se
trouvait dans le foyer de la Comdie avec Dugazon, que plusieurs
seigneurs entouraient. Dugazon affectait de dire souvent, en parlant 
ces hommes titrs: Nous autres, qui n'aimons ni le peuple ni la
canaille! Champcenetz coutait, et il rptait  voix basse: _Nous,
nous!..._

--Eh bien, qu'est-ce que vous trouvez donc d'extraordinaire  ce mot?
lui demanda Dugazon.

Champcenetz reprit:--C'est ce pluriel que je trouve singulier!

Un dernier trait suffira pour peindre l'-propos de cet auteur.

Champcenetz,--nous croyons ce fait entirement inconnu,--eut dans son
cordonnier,  l'poque de la rvolution franaise, un ennemi dclar.
Cet homme, devenu la terreur, le bras-rouge de sa section, l'avait
dsign  la surveillance de son district. Dans ce temps-l on
retournait, comme on sait, les plaques de chemine, les comits
rvolutionnaires ayant, avant tout, l'horreur des fleurs de lys. On va
chez Champcenetz; on le trouve se chauffant les pieds devant ces plaques
de tle accusatrices. Il tait  crire; les espions du comit le
drangent; Champcenetz se drape dans sa robe de chambre, il improvise ce
distique:

     Vous retournez les fleurs de lys, mes drles:
     Retournez donc le cuir de vos paules!

Au nombre de ces hommes, qui commencrent  tout inventorier dans ses
papiers, se trouvait le fameux cordonnier, qui l'avait dnonc; ce
farouche citoyen chaussait Champcenetz depuis douze ans. Bien souvent il
avait parl  Champcenetz de son mmoire; mais son dbiteur jouait avec
lui la scne de don Juan avec l'excellent M. Dimanche. Dcrt
d'accusation  la suite des accusations ritres de ce crancier,
Champcenetz fut condamn. Mont dans la fatale charrette, que voit-il au
coin de la Conciergerie, dans cette mme voiture, en se retournant? son
accusateur!... Ce misrable avait t dnonc  son tour; on venait de
l'empiler avec d'autres captifs dans cette prison roulante, Champcenetz,
arriv sur la plate-forme de la guillotine, devait porter aprs son
cordonnier sa tte au billot.

--Je n'en ferai rien, citoyen, dit Champcenetz d'un ton goguenard au
disciple de saint Crpin. Comment donc!

--Monsieur le marquis...

--Il n'y a plus de _marquis_, il n'y a que des _citoyens_...

--Alors, citoyen Champcenetz...

--Du tout, citoyen Andr Fivaut (c'tait le nom de cet homme),  vous
l'honneur!

Le bourreau mit fin  cette contestation d'tiquette: Il fit passer
Champcenetz le premier.

--_Rembours_! s'cria celui-ci en lorgnant du coin de l'oeil son
cordonnier.

Et le couperet fit son devoir!

C'tait ce mme Champcenetz qui,  propos de _l'Almanach des Grces et
Maigres_ dont nous avons parl, voulait se couper la gorge avec de
Bivre, lequel y avait mis, par mchancet gratuite, la jolie
mademoiselle Luzy, en la taxant d'embonpoint; tandis qu'au contraire
elle avait la taille d'une gupe.

Champcenetz prit donc sournoisement de Bivre par le bras, et, lui
montrant Morande, l'auteur du _Gazetier cuirass_:

--Je te pardonnerai tous les calembourgs, lui dit-il, si tu m'en fais un
bon sur ce gueux-l!

--Sur Morande?

Certainement; tu sais que je l'ai fait rosser l'autre anne par des
portefaix de la Comdie. Oh! ils y allaient d'un zle!... L'impertinent,
il a reu ce qu'il mritait! Ainsi, ne te gne pas!

Le marquis de Bivre s'en alla, le chapeau bas, vers Morande.

--Monsieur Morande?

--Monsieur...

--Je voudrais que vous me disiez sur quoi se gravent vos injures?

--Mais, sur le papier, monsieur le marquis, rpondit Morande d'un ton
qui voulait peu  peu devenir superbe.

--Voil qui est trange, reprit le marquis; M. de Champcenetz prtend
qu'elles se gravent sur l'airain.

Et, de sa badine injurieuse, le marquis touchait _les reins_ du pauvre
Morande.

De Bivre avait t mousquetaire, Morande se le tint pour dit; il ne
souffla mot.

Ce Morande tait un plat gueux, une bte venimeuse; c'tait de lui qu'on
avait dit: _Il mourra comme Sainte-Croix, de ses poisons_. Il eut 
Londres, avec d'on et Beaumarchais, de sales affaires de police, et
l'on ne comprenait gure qu'il ost mettre le pied dans le foyer de la
Comdie.

--Conoit-on que Champfort y vienne? rpondait-il  cela. Champfort que
j'ai tu tant de fois sous mes pamphlets?

--a ne me tue pas, Monsieur, mais a vous fait vivre, lui avait
noblement rpondu Champfort qui l'avait fort bien entendu.

Champfort n'avait pas trouv de place plus que tous les autres pour
cette reprsentation du _Mariage_, il courait partout comme un fou.

Peu s'en fallut qu'il ne se heurtt contre mademoiselle Olivier,
dlicieuse enfant qui devait jouer ce soir-l le rle de Chrubin.

Mademoiselle Olivier n'avait obtenu ce gentil rle qu' la sollicitation
de Dazincourt[33]. Pour que Beaumarchais cdt aux instances de cet
acteur, il fallait qu'il et reconnu un talent hors ligne  mademoiselle
Olivier. C'tait en effet une charmante personne, qui rappelait par son
clat et sa fracheur ce qu'Hamilton a dit des beauts anglaises[34];
elle avait reu le jour sur les bords de la Tamise, dans cette cit qui
battit des mains  Henriette Wilson. Une figure de nymphe encadre par
de magnifiques grappes de cheveux, des yeux noirs, chose assez rare pour
une blonde, une fracheur telle qu'on l'et prise pour Diane sortant du
bain, une taille de fe, un caractre d'ingnuit, de noblesse et de
dcence, telles taient les qualits de cette suave enfant qui devait
jouer le rle de _Chrubino dit amore_.

Le masque de Melpomne, son poignard et son cothurne lui dplurent
bientt; elle tait si belle dans l'_Alcmne_ d'Amphitryon, dans
_Agns_, dans _le Philosophe sans le savoir_! Mais ce qui frappait le
plus les spectateurs, c'tait sa rare dcence. Une voix limpide, note
comme une musique, une navet exquise et pleine d'abandon, quelque
chose de triste et de virginal tout  la fois formait l'ensemble de
cette intressante actrice,  laquelle le public ne cessa jamais de
donner les preuves du plus flatteur intrt. Il ne tarda pas  la
comparer  mademoiselle Gaussin.

D'une modestie, il y a plus, d'une timidit excessive, cette jeune fille
qui devait mourir  vingt-trois ans portait au thtre les qualits
estimables qui l'avaient fait chrir et estimer  la ville, elle rendait
pur et presque innocent chaque rle dangereux. Ainsi en fut-il de celui
d'_Alcmne_, auquel mademoiselle Olivier donna de la sensibilit, de la
noblesse, et un degr singulier d'lvation.

Ce soir-l elle arrivait au foyer entre deux hommes fort dissemblables 
coup sr d'esprit, de manires et de tournure. Elle tait entre
Beaumarchais et Prville.

Beaumarchais, avec un empressement de jeune homme, avait apport une
grande bote de bonbons pour mademoiselle Olivier; il venait de les lui
offrir avant le lever du rideau,--M. de Bivre courut lui offrir, lui,
des calembourgs[35].

On connat la distribution du _Mariage de Figaro_. Mol seul avait des
droits au rle d'Almaviva, puisqu'il l'avait dj si lgamment
reprsent dans _le Barbier de Sville_; la comtesse fut donne 
mademoiselle Sainval; mademoiselle Contat, l'amie de Beaumarchais, joua
Suzanne; Prville refusa le rle de Figaro pour choisir celui de
Bridoison, ce refus dnotait un comdien qui imprime son cachet aux
moindres rles; Figaro chut enfin  Dazincourt, et le joli page 
mademoiselle Olivier.

Tous ces personnages taient descendus dj dans le foyer de la Comdie
bien avant la pice, quand un fracas terrible retentit aux portes de la
salle. La rue Quincampoix et les spculateurs de la rgence n'taient
rien prs de cette foule. La plupart de ces spectateurs famliques
n'avaient point dn; un duc mangea un vol-au-vent sur le rebord de sa
loge, ce qui parut le signal d'un vritable banquet... En un instant la
salle devint une taverne...

On n'entendait dans les couloirs que les cris suivants:

--Un aile de poulet  madame la comtesse!

--Une dinde au n 16!

--Le caf au 29! etc., etc.

Les rles avaient t concerts entre mademoiselle Contat et
Beaumarchais; mademoiselle Contat protgeait mademoiselle Olivier, elle
descendit en la tenant par la main...

--Comment _le_ trouvez-vous? demanda-t-elle  Beaumarchais; n'est-ce pas
que c'est bien l Chrubin?

Beaumarchais embrassa mademoiselle Olivier avec transport.

En effet, c'tait bien l Chrubin, le charmant page! L'ovale gracieux
de mademoiselle Olivier rappelait un peu celui de la belle et
malheureuse princesse de Lamballe, des yeux magnifiques, un teint de lys
et de roses, une grce, une jeunesse, et quel organe!--Elle tait ce
soir-l toute de dentelles et de satin! Le portrait sous lequel elle
s'assit par mgarde au foyer tait celui de mademoiselle Lecouvreur,
morte  37 ans! Singulier rapprochement!

Tout ce qui se trouvait dans le foyer fit cercle autour de mademoiselle
Olivier et de mademoiselle Contat.

--Mais savez-vous bien, disait cette dernire  Beaumarchais, que c'est
l pour vous une vritable bonne fortune? Grce  son costume, vous
venez d'embrasser mon filleul Chrubin, et cela sur les deux joues?

--C'est qu'elle me donnait cette envie-l depuis longtemps, rpondit-il,
on a rpt mon pauvre _Mariage_ ds le mois d'avril 1783! J'ai lu ma
pice partout, et il le fallait bien; on ne la permettait nulle
part[36]! Aujourd'hui, enfin, je vois par mes yeux  quoi servent les
ennemis! Quelle foule, ma chre! quelle foule! ah! sans le comte
d'Artois je ne ferais pas ce soir lever le rideau[37]!

Mademoiselle Olivier venait d'ouvrir sa bote  bonbons. Elle la referma
tout d'un coup et avec un air d'embarras.

--Qu'avez-vous donc? demanda mademoiselle Contat  Chrubin.

--Bien, mon Dieu, rien... je me serai peut-tre trompe, rpondit 
l'oreille de Suzanne la nave enfant, mais j'ai cru voir un billet au
milieu de ces drages.

--Un billet! voyons.

Beaumarchais s'tait loign en voyant venir M. de Lauraguais...
Mademoiselle Contat ouvrit la bote, elle en tira en effet un petit
billet qui sentait le musc d'une lieue. Sur ce billet tait inscrit le
couplet suivant tir d'une chanson alors en vogue:

     Distinguons la fille ingnue
     De la femme au hardi maintien;
     L'une a tout notre sexe en vue,
     L'autre ignore mme le sien;
     L'une ne rougit point encore,
     L'autre ne sait plus qu'on rougit;
     L'une nous peint la jeune Aurore,
     L'autre un jour ardent qui finit!

On attribuait cette chanson  Beaumarchais lui-mme, mais ici la
dsignation des deux femmes qu'elle avait la prtention de peindre tait
change, car il y avait crit au bas: _ mesdemoiselles Olivier et
Contat_.

On ne sut l'auteur de cette infamie qu'une heure aprs. Un certain ami
de M. La Morlire, nomm le chevalier de Drigaud, aprs avoir rd
vainement autour de la jolie mademoiselle Contat, avait rsolu de s'en
venger. Il se trouvait chez le mme confiseur o Beaumarchais acheta sa
bote. Profitant de la proccupation du pote, il glissa le billet sous
les drages. Un quart d'heure aprs, mademoiselle Contat, belle de
pleur et de colre, demandait  Beaumarchais l'explication de cette
nigme. Beaumarchais n'eut pas de peine  reconnatre l'criture de
Drigaud, il se rappelait aussi qu'il tait l, prs de lui, lors de
l'achat de ces bonbons.

--J'en fais mon affaire, dit-il  la dlicieuse actrice[38]; bien que ce
monsieur m'ait fait l'honneur de me citer, je ne pense pas qu'il
recommence!

Il sortit, et revint quelque temps aprs apportant une lettre assez
faiblement orthographie  l'adresse de mademoiselle Contat.

--J'ai rencontr le drle au caf de la Comdie, lui dit-il, et voici sa
lettre d'excuses. Quand on a lutt avec le roi,--excusez du peu--on ne
craint pas ses laquais[39]!

La srnit reparut sur le beau front de Suzanne, et l'on mangea les
bonbons.

--Au moins, demanda Chrubin, vous m'assurez, monsieur de Beaumarchais,
qu'ils ne sont pas empoisonns!

En ce moment Valville rentra l'oreille basse.

Il courut  cette petite fille de cinq ans presque oublie sur son banc,
et qui devait porter un jour un nom gal  celui de Contat; il
l'embrassa et chercha  lui faire prendre patience. Il avait cherch
Monvel par les corridors, comme une me en peine. On trouva Monvel 
moiti mort d'inanition, grignotant un petit pain  caf qu'il s'tait
procur  grand'peine au milieu de la bagarre.

--Tu es bien heureux, toi, lui cria Valville, tu dnes!

--Oui, grce  Dugazon qui, avec son agilit de singe, m'a lanc ce
petit pain du bas de notre escalier! Mais Hippolyte, Hippolyte! o donc
est-elle?

--Hippolyte Mars n'a pas dn, rpondit Valville, pas plus que ton
humble serviteur. L o il n'y  rien, mon cher Monvel, le roi perd ses
droits, et nous sommes acculs pour notre terme!

Monvel faillit se fcher contre Valville; mais il releva le front, il
venait d'apercevoir M. Rochon de Chabannes, auteur de la
Comdie-Franaise.

--Rochon, lui dit-il, vous me devez  dner!

--C'est vrai, mon cher Monvel, rpondit Rochon, mais du diable si je
vous le rends aujourd'hui! On ne trouverait pas un bouillon, ft-ce pour
la duchesse de Polignac!

--Et voil le mrite, reprit Monvel; ne voyez-vous pas; que mademoiselle
Sainval est  demi morte d'inanition? Allons, mon cher Rochon, vous qui
me devez bien quelque chose, ne ft-ce que pour m'avoir lu hier trois
grands actes, apportez-nous ici une orange ou une volaille  la pointe
de votre pe! Tenez, voil une petite qui me fait mal au coeur tant elle
est maigre, ajouta Monvel en ttant le bras de l'enfant que tenait
Valville dans le foyer et  qui mademoiselle Olivier distribuait la
moiti de ses papillotes  la vanille.

Rochon partit comme un trait, pendant que mademoiselle Contat riait avec
Sainval  gorge dploye.

--Ce pauvre Rochon, c'est son dernier jour! Il va se faire touffer,
c'est sr!

Pendant ce temps, la petite Hippolyte Mars mangeait les drages de
Chrubin  pleines poignes.

Qui et annonc  Beaumarchais qu'il avait alors devant ses yeux une
petite fille de cinq ans qui jouerait un jour ses trois rles l'et
certainement fort tonn[40].

Dazincourt, habill dj pour le rle de Figaro, descendit alors de sa
loge. Beaumarchais passa avec anxit la revue de son costume.

--C'est bien cela, dit-il; je me crois encore  Madrid! Il y a dans une
tapisserie de l'Escurial un joueur de paume qui vous ressemble, mon cher
Dazincourt. Ce sera un peu votre rle ce soir; tenez bien la raquette,
et ne laissez pas tomber la balle! C'est un combat de mots que ma pice,
et voil tout!

Dazincourt s'approcha de mademoiselle Olivier avec un empressement qui
ne dut surprendre personne[41]. Tous deux s'admirrent instinctivement,
et avec cette franc-maonnerie du regard qui n'existe vraiment que dans
le monde du thtre. La finesse, la grce et l'esprit faisaient le
caractre distinctif du talent de Dazincourt; cette fois cependant
Beaumarchais lui recommanda  l'oreille de la chaleur, ajoutant que le
mot du _diable au corps_ de Voltaire tait cette fois son seul et
dernier conseil pour le rle de Figaro.

--Rassurez-vous, rpondit l'acteur; je ne vous revois de mes jours, si
je ne me couche pas cette nuit avec la fivre[42].

Le retour de Rochon paraissait impossible; Monvel donna  sa
petite-fille la moiti de la flte qu'il dchiquetait  belles dents, et
la plaa ensuite tant bien que mal, avec Valville, dans les coulisses.
_Le mariage de Figaro_ fut la premire pice  laquelle Hippolyte Mars
assista.

L'ouvrage fut jou le 27 avril 1784; ses vingt premires valurent cent
mille francs  la Comdie. L'pigramme et le dnigrement furent trs
vifs, mais impuissants. Bachaumont,  qui nous renvoyons nos lecteurs, a
relev nombre de pamphlets et d'injures  l'endroit de Beaumarchais,
celui-ci n'y rpondit que par sa devise de: _Ma vie est un combat!_

L'enthousiasme pour la pice nouvelle avait t si grand que Larive, et
ceci est un fait peu connu, demanda le rle de Grippe-Soleil.
L'affluence de la province tait telle que l'on et pu mettre sur les
affiches le fameux mot de Champfort, Rien ne russit  Paris comme un
succs. Beaumarchais eut le tort d'en tre excessivement vaniteux. Un
brave gentilhomme, qui ne se doutait gure que Beaumarchais ft  deux
pas de la loge qu'il occupait au-dessus de l'orchestre, s'cria:

--Que ce Beaumarchais a donc de l'esprit!

--Il me semble, lui rpondit l'auteur piqu, que le mot de _monsieur_ ne
vous corcherait pas la bouche!

--Je ne m'en ddis pas, Monsieur, reprit l'autre, en reconnaissant  qui
il avait affaire,--Beaumarchais a beaucoup d'esprit; mais _monsieur_ de
Beaumarchais n'est qu'un sot[43]!

Trois ans aprs cette clatante reprsentation, la mort enlevait au
thtre mademoiselle Olivier, la plus jeune, la plus tendre fleur de la
Comdie.

Un coup nglig,--on prtend qu'elle reut ce coup fatal  un baisser de
rideau dont la tringle la frappa, devint la cause de sa mort. Elle avait
vingt-trois ans quand elle mourut, et n'avait jou ainsi que sept ans 
la Comdie-Franaise.

On attribue  Rochon l'pitaphe suivante de cette charmante actrice:

     Soyez belle  la ville, au thtre,  la cour,
     Soyez jeune, clatante artiste,
     Pour mourir par un machiniste,
     Vous qui faisiez mourir d'amour

Mademoiselle Olivier avait t chrie, adore des gens de lettres. La
dernire pice o elle joua fut l'_cole des Pres_, reprsente le 1er
juin 1787.

Comme elle tait morte sans avoir pu faire aucun acte religieux, le cur
refusa de l'enterrer. Oblig de cder  des instances nombreuses, il
voulut du moins qu'elle n'et qu'un convoi d'indigents et quatre
prtres.

--Quatre prtres! rpta Valville au foyer de la Comdie, quand elle a
laiss une aumne de cent cus pour tre distribus aux pauvres!

Le fait tait vrai; le convoi n'en fut pas moins trs mesquin.
Mademoiselle Olivier fut inhume  Saint-Sulpice.

Les mots piquants ne manqurent pas  la reprsentation de l'oeuvre de
Beaumarchais, qu'on et pu nommer la prface de 89. Ses ennemis ne
pouvaient lui pardonner d'avoir creus, comme la taupe, son chemin sous
terre. La pice avait t donne par l'un des jours les plus chauds de
l'anne; il y avait, nous l'avons vu, un monde norme.  la fin du
second acte, l'auteur parat dans la salle; on criait de tous cts: de
l'air! de l'air! de l'air! Beaumarchais fit observer aux spectateurs que
les fentres ne pouvaient pas s'ouvrir.

--Il n'y a qu'un moyen d'avoir plus frais, ajouta-t-il en agitant sa
canne, je m'en vais casser les vitres.

--Ce sera, lui cria un plaisant, la seconde fois de la soire.

Jamais il n'y eut d'effet comparable  celui de mademoiselle Contat dans
Suzanne: le got le plus fin, l'esprit le plus piquant, la grce la plus
vaporeuse (ce mot rsumait l'loge le plus complet de ce temps), taient
fondus dans son jeu. Prville s'tait jet  son cou et l'avait tenue
longtemps embrasse:

--C'est la premire infidlit que j'aie faite  mademoiselle
Dangeville, avait-il dit.

L'pigramme de Rivarol, cet homme dont l'esprit eut toute la vogue d'un
_pont-neuf_, devait mordre le triomphateur:

Beaumarchais doit bien rire de Molire, qui, avec tous ses efforts, n'a
jamais pass les quinze reprsentations! Se moquer de Molire est bon,
mais en avoir piti serait meilleur.

Rivarol n'en voulait pas moins  Monvel qu' Beaumarchais. Son _Amant
bourru_ est un des joyaux du thtre, crivait-il plus tard; ses _Amours
de Bayard_ se sont empars d'un public encore chaud du _Mariage de
Figaro_; mais qu'est-ce que cela prouve?

Rivarol avait eu recours cependant plus d'une fois  la bourse de
Monvel.

Il avait emprunt  M. de Sgur le jeune une bague o se trouvait la
tte de Csar. Quelques jours aprs M. Sgur la lui redemanda.

--_Csar ne se vend pas_, lui rpondit Rivarol.

Le lendemain de cette premire reprsentation, le marquis de Bivre
entrait d'un air rayonnant dans le foyer de la Comdie-franaise. Le
succs de la veille tait dans toutes les bouches. Quand le marquis
parut, tout ce qu'il y avait de clbre parmi les nouvellistes du temps,
les acteurs et les auteurs se rpandaient en loges sur la pice en
vogue.

--Ah! s'cria de Bivre, il s'agit bien de M. Beaumarchais, du comte
Almaviva, de Chrubin, de Suzanne! La _Folle Journe_, ne l'oubliez pas,
date d'hier, tandis que l'aventure dont je vous promets de vous rgaler
est indite; elle vaut bien la pice, et si Beaumarchais l'avait
connue...

--Ah! diable, marquis, vous nous mettez l'eau  la bouche,--parlez,
parlez, s'cria-t-on de toutes parts.

Le marquis garda le silence; il prenait un malin plaisir  se laisser
presser de la sorte. Il s'essuyait le front, tirait sa tabatire et
riait sous cape.

Les curieux taient au supplice.

--Comment donc, marquis, vous avez frapp les trois coups et vous ne
levez pas le rideau? C'est dloyal! Prenez garde! on va vous siffler.

--Ah bah! pour cela vous attendrez bien que j'aie fini. Je commence: il
s'agit...

Ici une avalanche de noms inscrits sur les registres de la galanterie
interrompit de Bivre.

--Non, non, mille fois non, reprit-il; il s'agit du jeune homme que
Monvel a sauv hier soir devant le caf de la Rgence.--Vous savez bien,
l'_homme...  la brouette_?

--Vrai! s'cria-t on de tous cts. Voil qui promet!

Et un silence de premire reprsentation s'tablit. On et entendu voler
une mouche.

--Vous connaissez tous, reprit de Bivre, l'imagination passionne,
bizarre de ce beau jeune homme... ce qu'on en raconte... ajouta le
marquis avec un sourire moqueur. Eh bien! figurez-vous que, ngligeant
cette fois tout dguisement, il avait rsolu de ne s'en fier qu' ses
propres charmes pour russir prs de la belle C... de la
Comdie-Italienne, dont il faisait le sige depuis plus de trois
semaines.

--En vrit?

--C'est comme je vous le dis: les bouquets le matin, le soir les
primeurs les plus exquises, les plus rares. Rien n'tait pargn; mais
notre jeune homme n'tait pas le seul  soupirer pour les beaux yeux de
la dame, il y en avait un autre... et un autre plus srieux. Il n'tait
pourtant que simple chevalier, mais d'une des meilleures familles de
France, par ma foi, et de plus un cavalier accompli.

--Cela devient intressant, dirent les femmes.

--En amour, reprit Dugazon, c'est bien le moins qu'on ait des doubles.

--Silence! s'cria de Bivre, autrement je remporte mon histoire!

--Donc, nos deux jeunes gens, de leur ct, soupiraient en mme temps et
 qui mieux mieux; l'un plaisait, plaisait beaucoup; l'autre ne pouvait
plaire autant, et pour cause... car tous deux jouant le mme emploi,
n'avaient pas les mmes moyens. Cependant le hros de la brouette avait
peu  peu conquis toute la confiance de la dame. Jugez-en: avant hier il
tait chez elle:

--Qu'avez-vous? lui demanda-t-il en la voyant chagrine, et pourquoi cet
air rveur!

--Ah! ne m'en parlez pas, reprit-elle, je suis horriblement torture.
Des cranciers implacables! ils me menacent, me poursuivent, et tout
cela pourtant s'arrangerait avec trois mille livres.

--N'avez-vous donc personne qui puisse tous venir en aide? objecta-t-on
d'une voix mielleuse.

--J'ai bien le chevalier, mais je n'ose rien lui dire. Il est gn, je
le sais, des dettes normes contractes au jeu... Ce pauvre chevalier!
s'il savait o j'en suis, il serait capable de jouer encore! Et puis,
vous le dirai-je? je ne suis point une Lucrce, et  celui qui nous
oblige on ne sait rien refuser.

--Ma belle enfant, reprit notre hros, en la baisant au front, tout cela
s'arrangera. Seulement rappelez-vous les derniers mots que vous m'avez
dits:  celui qui nous oblige on ne sait rien refuser.

Un second baiser effleura encore le front de la belle, son consolateur
s'loigna.

Le lendemain matin, la femme de chambre de l'actrice lui apporta un
billet et une bourse.

Le billet renfermait ce mot sans signature:--Je vous aime!

La bourse contenait trois mille livres.

Deux heures aprs, on annonait chez elle le chevalier.

Le soir mademoiselle C... ne parut pas  la premire reprsentation de
_Figaro_.

--C'est vrai, nous l'y avons cherche vainement, ainsi que le chevalier.

--Mais voil le piquant!... qu'on m'coute... s'cria de Bivre d'une
voix de tonnerre.

Chacun retint sa respiration.

--Ce matin notre hrone arriva chez son confident de l'avant-veille.

--Ah! mon ami, s'cria-t-elle, je suis sauve, entendez-vous? Ces trois
mille livres, je les ai.

--Ne vous l'avais-je pas dit? Ah a! n'oubliez pas qu' celui qui nous
oblige...

--Oh! je n'ai rien oubli, bien au contraire; aussi quand le chevalier
est rentr...

--Hein? reprit notre _jeune homme_ alarm, le chevalier est venu?

--Hier matin, deux heures aprs cet envoi tant dsir! Ah! j'ai tout
oubli auprs de lui, mes chagrins, mes tourments passs.--C'est qu'il
est charmant.

--Comment! il aurait t heureux?

--Tant d'esprit, un coeur si noble, si gnreux! continuait mademoiselle
C... avec exaltation... ouvrir ainsi sa bourse  une amie...

--Sa bourse! sa bourse! murmurait notre jeune homme entre ses dents.
Vous l'aimez? demanda-t-il avec un air d'incrdulit.

--J'en suis folle.

--Allons, reprit notre hros dsappoint, j'ai pay pour un
chevalier!-- la premire occasion, il faudra qu'un duc paye pour moi!

Le marquis de Bivre achevait  peine, que mille clats de rire
salurent son rcit.

--Bravo, bravo, marquis; c'est unique, dlicieux!

--C'est cont  ravir, ajouta derrire de Bivre une voix que le marquis
reconnut pour celle de mademoiselle Raucourt, l'hrone peu chaste de
son anecdote.

--Vous trouvez?

--Et sans un seul calembourg!... Ah! c'est l, marquis une infidlit
vritable  vos habitudes... Pour rendre hommage  votre talent de
conteur, je vous propose ici devant tous les ntres le trait suivant.

--Un trait! demanda de Bivre surpris.

--Sans doute. M. de Sartine ne vous a-t-il pas condamn, mon pauvre
marquis,  me payer certain contrat?

--Je ne le sais que trop, reprit de Bivre. Deux mille cus!

--Eh bien!  chaque fois que vous conterez si bien...--sur moi bien
entendu et sans calembourg,--sans calembourg, ah! c'est bien
convenu,--je vous remettrai la moiti de ce que j'ai donn hier, pour
que le chevalier devnt l'amant de cette ingrate petite C...

--La moiti de trois mille livres!

--La moiti, marquis; vous voyez que si vous contez souvent, nous serons
quittes avant peu!

--Pauvre Raucourt, si j'allais te ruiner! reprit de Bivre tent de se
jeter  son cou.

--Ah! bast! le calembourg me rpond de toi; marquis; tu seras longtemps
encore mon dbiteur!

Les rieurs, qui avaient t d'abord pour le marquis, passrent du ct
de Raucourt.

L'anne 1784 n'tait pas encore rvolue, que de Bivre, emport par sa
manie, redevait encore les deux mille cus.




III.

Retour vers l'enfance de mademoiselle Mars; madame Monvel.--Une scne
inattendue.--Le duel et les mains de papier.--L'enlvement.--Les deux
orthographes.--M. Floquet.--Un changement d'heure.--Incendie de
l'Opra.--Le danseur Nivelon.--Lettre des demoiselles de l'Opra.


Dans les premiers temps de cette enfance si ingrate, l'intrieur de
madame Mars devait paratre d'autant plus morose  notre colire, qu'au
sortir de l'glise o elle avait t baptise[44], madame Monvel, la
mre du clbre comdien, l'avait emporte dans ses bras jusque chez
elle, en l'accablant de ses caresses et de ses baisers. La maison de
madame Monvel se ressentait du bien-tre que son fils y avait apport:
il lui sacrifiait ses moindres caprices, ses besoins mme, se bornant
pour lui au strict ncessaire, honorant sa mre, et ne lui laissant rien
voir de ce qui pouvait l'aigrir lui-mme dans la carrire pineuse qu'il
avait embrasse. Madame Monvel avait fait d'Hippolyte Mars son bijou de
parade, son orgueil, son adoration. Les grand'mres, on le sait,
dpassent souvent, en fait de gterie, les mres elles-mmes. Celle-ci
attirait sa petite fille comme une vraie poupe; elle l'et mise sous
verre, tant elle tait vaine de sa ressemblance avec Monvel!

Hippolyte Mars resta chez elle trois ans et demi, trois ans pendant
lesquels sa propre mre,  qui on l'amenait de temps en temps, ne
pouvait la voir elle-mme qu' des intervalles assez loigns.

On peut juger de la douleur incessante, des angoisses cruelles, des
perplexits inoues de madame Mars pendant cette premire squestration!
Cela se passait un an et demi avant cette trange reprsentation de
Beaumarchais dont nous avons parl; on venait d'habiller un beau matin
la petite Hippolyte pour la conduire rue Saint-Nicaise, au logis de
madame Monvel, qui prsidait elle-mme, avec un soin tout particulier,
aux moindres dtails de sa toilette enfantine, quand le bruit d'un
carrosse retentit soudain sous ses fentres.

La servante pencha la tte dans la rue: elle reconnut le cocher dont
Monvel se servait habituellement, un brave Bourguignon du nom de Louis.

La voiture (Monvel ne sortait pas  pied depuis quinze jours, par suite
d'une blessure qu'il s'tait faite en sortant de scne dans je ne sais
quelle pice) tait bien la mme; elle annona donc  sa mre que son
cher fils n'allait pas tarder  l'embrasser. En parlant ainsi, elle
s'achemina vers l'escalier pour lui donner le bras, comme de coutume.

Quelques secondes s'taient  peine coules, madame Monvel la voit
remonter vers elle toute ple.

--Qu'avez-vous donc, Victoire? dites, que s'est-il pass?

--Il y a, Madame, rpond Victoire en indiquant l'escalier qu'elle a
franchi d'un bond, il y a que ce n'est pas M. Monvel... c'est...

--Et qui donc? interrompit madame Monvel.

--C'est madame Mars!

Un coup de foudre et produit moins d'effet sur madame Monvel. Par une
convention rigoureusement observe jusque-l entre les parties, madame
Mars s'tait interdit toute visite chez la mre de Monvel; et, ce qui
devait surprendre encore plus cette dernire, elle arrivait au moment o
l'on allait conduire chez elle la petite Hippolyte. Elle tait venue
enfin dans la voiture de Monvel; il fallait ds lors qu'elle l'et vu le
matin mme.

Cette visite avait donc quelque chose d'inattendu et de singulirement
inusit pour madame Monvel.

La porte s'ouvre, madame Mars entre toute ple.

--Hippolyte! Hippolyte! s'crie-t-elle en se prcipitant vers l'enfant,
que Victoire tient par la main pour l'emmener dans la pice contigu.

En mme temps, aussi prompte que l'clair, elle enlace Hippolyte Mars
dans ses deux bras, et, en jetant un coup d'oeil terrible  madame
Monvel, elle se dispose  fuir, charge de ce prcieux fardeau.

La mre de Monvel se place rsolument devant la porte pour lui barrer le
passage.

Qu'on se figure cette scne muette,--car l'enfant, glace de crainte, ne
pousse pas mme un cri:--d'un ct, une femme de trente et un ans
serrant sa fille contre sa poitrine, l'entourant de son chle, et jetant
 celle qu'elle nomme sa rivale un coup d'oeil de dfi de l'autre, une
personne grave, d'un aspect noble, svre, arrache tout d'un coup au
flegme de ses habitudes, et voyant s'engager chez elle, sous ses propres
yeux, une lutte de cette nature! Madame Mars avait pour elle la force
qui s'attache  tout lan gnreux,  toute rsolution surhumaine, la
pauvre femme avait tant souffert! D'abord elle ne put rencontrer une
parole; ses yeux taient secs, ardents, sa poitrine trangement
comprime; qui l'et vue ainsi et cru voir une belle statue antique, la
statue de la Douleur! Puis tout  coup et comme brise sons le poids de
ses efforts, elle laisse chapper un nouveau cri, terrible, dchirant,
profond, le cri d'une louve blesse; les pleurs dbordent  flots de ses
cils, les sanglots l'touffent, elle se tient, encore debout, mais ses
jambes ont flchi...

--Je veux ma fille! ma fille! rpte-t-elle en la pressant dans ses
bras; Madame, rendez-moi ma fille!

Et cette fois nulle parole humaine ne saurait rendre la torture de cette
femme qui tremble, qui implore.

L'enfant elle-mme a eu piti de sa mre, elle agite vers elle ses
petits bras, elle sanglotte.

--Vous le voyez bien, Madame, reprend sa mre avec l'exaltation du
triomphe, ma fille m'aime!

Madame Monvel fait signe  cette femme dsespre de s'asseoir, elle
veut bien entendre d'elle ses motifs, elle la conjure de s'expliquer.

--Je quitte votre fils, Madame, reprend celle-ci, je le quitte 
l'instant; il ignore ce que je suis venu tenter ici... Ce que je sais,
moi, c'est que son air sombre, distrait, est loin de m'avoir chapp;
d'un jour  l'autre Monvel peut vous quitter, il a reu du roi Gustave
une lettre toute rcente...

--Du roi de Sude?

--Oui, Madame! on lui fait de ce pays des offres brillantes, on l'y
appelle, on le presse... Nul doute que Monvel, las des tracasseries de
la Comdie-Franaise, n'accepte quelque jour... et alors que
deviendrai-je? que deviendra surtout mon enfant, ma pauvre enfant?

--Il vous a fait part de ses projets?

--Sans doute, puisqu'il m'aime encore...  peine tabli dans ce pays, il
m'a promis de m'y faire venir avec sa fille... En attendant, qui me
donnera la force de supporter une aussi cruelle absence, un exil d'o me
viendra sans doute le malheur de toute ma vie!... Vous tes sa mre,
Madame; jugez, par la seule douleur de vous sparer d'un fils, du
tourment odieux que j'prouve  ne plus avoir ma fille!

--Mais vous la voyez...

--Oui, par concession, par bont... rpondit-elle avec un sourire
d'ironie. Croyez-moi, Madame, liguons-nous plutt toutes deux pour
dfendre ce que nous avons de plus cher, vous ce fils chri, et moi
cette pauvre enfant que je vous redemande les mains jointes... Vous tes
attendrie, je le vois... Oh! vous pleurez!

--Mais que dira-t-il, lui? que dira Monvel, grand Dieu!

--Vous me chargerez, vous m'accuserez, n'importe! Dites-lui que je suis
venue l'enlever; dites-lui, s'il le faut, que j'ai employ la force ou
la ruse! J'aime mieux subir ses reproches que ma douleur!

Jamais peut-tre une mre n'avait t plus grande, plus vritablement
hroque en cet instant que madame Mars; cette femme si froide, si
insensible  la scne, trouvait une loquence inoue dans son dsespoir!
Durant toute cette scne, elle n'avait pas quitt un seul instant la
main d'Hippolyte, il semblait qu'elle et peur de la perdre au moment de
la reconqurir. Madame Monvel ne savait vraiment quel parti prendre.
Elle connaissait la fougue, l'emportement de son fils, elle ne prvoyait
que trop l'clat qui suivrait ce dtournement. La persistance de madame
Mars l'effrayait, elle hsitait pourtant lorsque tout d'un coup Monvel
entra.

La physionomie de Monvel tait d'habitude si franche, si expressive,
qu'on voyait son me dans ses yeux, comme  travers un cristal; c'tait
quelque chose de doux et d'mouvant que son aspect, et puis quelle
noblesse, quel calme imposant dans ses moindres mouvements, quelle
galit sereine, attachante! C'tait la suavit, le coeur de Ducis, alli
 un grain d'ironie, l'esprit de Monvel se cachait sous la bont.

Une femme qui aima Monvel peut-tre autant que madame Mars, et on verra
que c'est beaucoup dire, le peint ainsi dans une de ses lettres que nous
tenons: _Le front d'un hros avec le rire d'un enfant_. Toutes les
vertus naturelles et tous les talents acquis, voil Monvel, disait en
revanche un homme; c'tait Andrieux.

Mais quel changement dans les traits de ce paisible visage, quand ces
deux femmes, agites toutes deux de transes si diffrentes, le virent
entrer dans ce mme appartement! La cravate lche comme Valre du
_Joueur_, l'habit en dsordre, les joues ples, une lettre dans une
main, son chapeau dans l'autre les yeux bouffis, les lvres tremblantes,
les main agites d'une crispation fbrile, tel leur apparut alors ce
fils, cet amant qu'elles n'entrevirent qu'avec stupeur! Il jeta son
chapeau sur un fauteuil, tendit sur un autre sa jambe malade, puis sans
faire attention  sa mre et  madame Mars, il s'cria comme s'il se ft
parl:

--Allons, Jacques, c'tait crit!

En s'interpellant lui-mme de la sorte par son prnom, Monvel
ressemblait  Jacques le fataliste, quand celui-ci rplique  son
matre:

Tout a t crit  la fois, c'est comme un grand rouleau qui se dploie
petit  petit.

Jamais peut-tre on ne fut plus superstitieux que Monvel; il tait tomb
dans une rverie vritable, comme un homme qui sort d'une crise
violente. De temps  autre il tirait un large mouchoir et il s'tanchait
le front avec un air accabl. Son regard, dj vitr, ne voyait plus;
tout ce que l'on pouvait entendre des mots saccads qu'il prononait,
c'tait ceci:--Je crois bien! un vendredi, cela ne m'tonne pas!

Il est temps de dire ce qui lui tait arriv.

Monvel, le matin mme, tait all prendre madame Mars en voiture, comme
il ne pouvait monter chez elle; tous deux avaient fait ensuite une
promenade jusqu' la porte Maillot. Pendant le trajet, les explications
ordinaires avaient eu leur train; madame Mars s'emportait, elle tait
fort vive, une tte de Carcassonne! Reproches incessants, soupons
jaloux, menaces presque viriles, elle n'avait rien pargn pour amener
Monvel  lui rendre sa propre fille, ajoutant qu'elle serait bien folle
et bien coupable de se fier  la parole d'un homme qui lui avait promis
depuis trois ans de l'pouser, qui n'en faisait rien, et dont plusieurs
maris trouvaient mme bon de se plaindre.  toutes ces rcriminations,
dont quelques-unes ne manquaient pas de justesse, Monvel avait oppos un
flegme admirable; une autre procupation l'absorbait. Comme il n'tait
pas comdien pour rien, il se contenta de rassurer madame Mars de son
mieux, puis, arriv  la porte Maillot, il pria sa matresse de l'y
laisser.

--Et pourquoi cela? demanda madame Mars.

--C'est que je dois donner ici prs une leon  un colier... il demeure
 Sablonville; laisse-moi l'attendre sur ce banc.

En parlant ainsi, il venait de descendre appuy sur le bras de Louis; il
avait ouvert une brochure et s'tait assis sous la tonnelle du traiteur
voisin de la grille.

Comme madame Mars le savait fort original, et que la conversation de la
voiture n'avait gure dispos son esprit  l'indulgence, elle avait obi
 son caprice et retourn  Paris d'aprs son ordre. Ce fut seulement
dans ce trajet que sa tte se monta.

--J'aurai ma fille, s'tait-elle dit, je ne veux plus de partage avec
une autre!

Et, comme on l'a pu voir, elle s'tait fait conduire chez madame Monvel,
sous l'empire de cette ide.

La leon que devait donner Monvel en un lieu si loign n'tait pas,
cette fois, une leon ordinaire. Attaqu la veille dans son honneur par
un pamphltaire anonyme, devenu le hros d'une anecdote scandaleuse et
apocryphe, Monvel, bien que bless, s'tait promis d'en tirer vengeance;
il avait en main la brochure qui le salissait, et, comme elle
s'adressait de prime abord  ses moeurs, il s'tait constitu son propre
juge. Un parrain comme Dugazon et gt l'affaire par l'effervescence de
sa colre: Monvel jugea plus sage d'en rfrer aux premiers soldats qui
passeraient.

Son adversaire avait t prvenu par un mot de lui, et ce qui surprendra
peu, c'est que ce ft ce mme chevalier Drigaud,  qui Beaumarchais
s'tait adress dj, comme on l'a pu voir, pour venger la jeunesse et
l'innocence de Contat. Ce misrable, chass des gardes-franaises,
s'tait retir  Sablonville,  l'exemple de Chevrier, son digne matre
en mensonge. Il lanait de l ses flches empoisonnes et correspondait
en Angleterre avec Morande. Rcemment encore il venait d'tre compris
dans le testament ironique de Desbrugnires, l'inspecteur de police[45],
sous les deux codicilles suivants:

Je lgue au chevalier de D... une paire de bottes fortes, une selle et
un fouet de poste, pour se transporter avec plus de clrit partout o
il y a quelque vilenie  faire et quelqu'argent  gagner.

_Item_ au mme tous les coups de bton qui me seront dus  Paris ou
ailleurs, au jour de mon dcs.

Ce chevalier de raccroc voulait se remettre en honneur, il avait donc
accept la rencontre de Monvel.

Celui-ci le vit bientt apparatre, l'air rogue, mutin, et se donnant
tout l'air d'un vritable Csar.

--Vous savez ce que j'ai le droit d'attendre de vous, dit Monvel en
toisant le pamphltaire; voici mes seconds, je demande pardon  deux
braves de les faire assister au chtiment d'un faquin!

Ces deux tmoins, rencontrs fort  propos par Monvel, se trouvaient
tre MM. Deschamps et d'Hliot, adjudants de la garde  la
Comdie-Franaise. Ils connaissaient Monvel, et avaient sembl ravis de
pouvoir lui tre bons  quelque chose.

--Vous nous prterez vos deux pes, avait dit Monvel aux deux
officiers, l'affaire ne sera pas longue.

--Non, parbleu! reprit M. Deschamps, car je reconnais monsieur... Il a
t chass du corps pour ses hauts faits... Seulement, il me parat bien
engraiss.

Cet embonpoint n'avait gagn que le buste de Drigaud, dont les jambes
n'taient pas grasses. Il parut suspect  M. d'Hliot, qui s'empressa de
le vrifier.

Quand M. Deschamps somme notre chevalier, qui a mis dj habit bas, de
se laisser tter par lui, voil que notre homme refuse; il plit, il
balbutie... On carte sa chemise, il avait sous elle trois ou quatre
mains de papier blanc!

Les deux adjudants partent d'un clat de rire.

--Oh! vous tes un homme de prcaution, chevalier!

Confondu de la dcouverte de sa cuirasse, Drigaud voulut faire de
nouveau le rodomont; mais les seconds de Monvel faillirent l'craser de
coups. M. d'Hliot parla d'une lettre de cachet qu'il se faisait fort
d'obtenir de M. de Breteuil, et tout fut dit. Les marmitons du traiteur
de la porte Maillot reconduisirent le pauvre diable avec des hues
jusqu' son gte.

--C'est le seul papier que je lui pardonne, reprit en souriant Monvel,
le seul qu'il n'ait point noirci!

--Vous vouliez vous battre, quoique malade du pied! dirent les deux
adjudant  Monvel d'un ton de bienveillant reproche.

Cette affaire n'et pas laiss grande trace dans l'esprit lger de
Monvel, si, en retournant de l vers la salle nouvelle de la
Comdie-Franaise, au faubourg Saint-Germain[46], il n'et rencontr en
chemin Dugazon, arm de l'abominable brochure. Dugazon, vritable
capitan de Cyrano, porta  son ami un coup mortel, en lui apprenant les
interprtations perfides auxquelles prtait cet crit, rpandu  la
vrit sous le manteau, mais qui diffamait un des plus beaux talents de
la Comdie, pour l'amusement des dsoeuvrs.  l'entendre, Monvel devait
quitter la France ou tuer ce misrable. Quand Monvel lui eut racont
l'histoire des mains de papier, Dugazon partit d'un sublime clat de
rire.

--Puisque ce nigaud veut tre reli, dit-il, nous aviserons  le faire
dorer sur tranche, aux frais du roi, dans quelque Bastille digne de lui!
Je pense toutefois qu'il est bon que tu te montres au foyer; nous sommes
prcisment en runion, viens avec moi!

Monvel avait suivi Dugazon; il tait entr dans le foyer, mais quel
accueil! En vrit, il s'agissait bien l de Drigaud et de calomnie; il
s'agissait de Gustave III et de Stockholm. Mol, Dazincourt, Prville,
Desessarts, Fleury, entouraient M. Delaporte, le secrtaire ordinaire de
la Comdie, qui tenait en main une lettre de Sude, o il n'tait
question que de la troupe franaise, entretenue si magnifiquement par
Gustave. Le rcit de ces libralits sudoises tait bien fait pour
donner  penser aux articles amoureux de la fortune: par bonheur, en ce
temps Monvel ne l'tait que de la gloire. Comdien  la mode, auteur
agrable, homme du monde couru et ft, il ne rencontrait que des amis
dans le public; en retranche, les jaloux ne lui manquaient pas.  son
arrive dans le foyer, il trouva plusieurs de ces _bons amis_, tenant en
main la rapsodie du cuistre Drigaud; on l'entoura, on le pressa, on lui
marcha presque sur ses escarpins.

--Est-il vrai que vous nous abandonniez? demanda Brizard, honnte homme
s'il en fut, mais qui ne se doutait pas en cette occasion qu'il
attachait le grelot.

--L'ingrat! poursuivit mademoiselle Fannier, il nous prfre le Nord!
Prenez-y garde au moins, ajouta-t-elle, on devient de glace dans ce
pays-l.

--Je gle rien qu' y songer, reprit madame Prville.

--Nous ne sommes pas dignes de M. Monvel, reprit madame Bellecourt.

--Nous mpriseriez-vous? fit schement mademoiselle Sainval.

Monvel se demandait d'o pouvait venir  Delaporte cette maudite lettre
de Sude; il avait cach les propositions royales  tous ses amis, mme
 Dazincourt et Dugazon.

Mademoiselle Contat vint au secours de ses doutes, en lui disant 
l'oreille:

--La lettre est de Clricourt!

Clricourt, ancien comdien, tait pensionn du roi de Sude; Monvel le
connaissait et correspondait souvent avec lui. Par malheur, Clricourt
tait aussi l'ami de M. Delaporte, et de l l'indiscrtion. En un clin
d'oeil, Monvel avait paru un conspirateur aux membres de la Comdie; il
avait avec eux un contrat de solidarit formel, et ce contrat, comment
l'aurait-il rompu? Peu s'en fallut qu'on n'tablt autour de lui une
escouade de surveillance. On lui reprocha, en termes amers, de songer 
fuir Paris au plus beau moment de son triomphe; on l'accusa de n'avoir
point l'esprit de corps. Ainsi que nous l'avons dit, Monvel tait
superstitieux. Il endura le choc du comit, prit son chapeau et sortit;
seulement il se fit conduire  deux pas de l, dans l'atelier d'une
sorcire du nom de Louise Friope, qui se mlait de battre les cartes
dans un mchant taudis de la rue d'Enfer. La Friope fit le grand jeu 
Monvel, qu'elle reconnut parfaitement bien, malgr la prcaution qu'il
avait prise de se dire ngociant.

--Irai-je en Sude? demanda-t-il.

--Oui.

--Dans combien de temps?

--Vous serez un an et plus  prendre un parti.

--Pourquoi?

--Parce qu'il y a ici une femme que vous aimez...

--Quelle femme?

--Une beaut qui n'a qu'un dfaut, celui de vous tre fidle. Elle a une
fille... une fille de vous... qui sera un jour la gloire de la
Comdie...

Monvel se troubla;--la Friope poursuivit son chapelet.

--Ce n'est pas tout. Il vous arrivera en Sude une aventure.

--Rien qu'une? C'est bien peu, dit Monvel en se rassurant.

--Cette aventure aura sur votre vie et sur celle de votre matresse une
influence des plus grandes.

--Laquelle?

--Vous pouserez l-bas une autre personne; ce mariage fait, vous
reviendrez.

Monvel devint ple, si ple que la tireuse de cartes eut grand'peur.

--Je n'irai point en Sude! dit-il en frappant du poing sur la table;
dlaisser celle que j'aime pour en pouser une autre, jamais!

Il jeta son argent  la sorcire, et revint fort agit chez sa mre.

Ainsi que nous l'avons dit, il tait entr sans mme apercevoir ces deux
femmes; revenu  lui, il poussa un cri terrible en reconnaissant madame
Mars.

Elle tenait par la main sa chre Hippolyte, elle la couvrait de larmes
et de baisers. Il y eut de part et d'autre un change de regards et de
paroles pleines de coeur, de chagrins et de tendresse. Monvel, de ce
jour-l, chrissait plus madame Mars et son enfant.

Cependant, l'horoscope de la sorcire l'obsdait. D'un autre ct, la
prsence de madame Monvel glaait son fils; c'tait une femme habitue
au commandement; son attendrissement ne fut que passager: elle reprit
tous ses droits passs sur sa petite-fille.

Brise par la douleur et l'angoisse, madame Mars ne songea plus qu' se
venger. Elle se contint de son mieux, salua madame Monvel, et sortit.

Monvel ne crut pas devoir cacher  sa mre une partie de la
prdiction,--celle qui concernait Hippolyte Mars.

--Chimres que tout cela! dit sa mre en soupirant avec incrdulit;
c'est une enfant chtive,  qui l'on et mieux fait de prdire la sant
que la gloire, mon cher Jacques!

Elle redoubla de soin et de vigilance autour d'Hippolyte; mais un soir
qu'elle tait sortie pour voir madame Dugazon, madame Monvel trouva 
son retour Victoire tout en larmes.

--Qu'avez-vous? qu'est-il arriv?

Pour toute rponse, Victoire indiqua  madame Monvel le petit lit de
l'enfant: il tait vide!

 sa place, et piqu sur l'oreiller du berceau avec une pingle, tait
le billet suivant trac  la hte:

--J'ai repris ma fille; songez  garder votre fils!

Tel fut le rapt lgitime de madame Mars.

Une fois en possession de sa chre enfant, elle la soigna avec le coeur
d'une mre qui a longtemps souffert et regrett. Valville devint son
tuteur, presque son pre. Matresse de sa fille, madame Mars dictait des
lois  Monvel; elle le recevait, mais on ne conduisait plus l'enfant
chez lui. Valville fut par la suite bien grond de l'avoir mene  cette
belle chauffoure de la pice de Beaumarchais; il s'en excusa du mieux
qu'il put. Pour Monvel, il ne songeait plus, en vrit,  la Sude; il
oubliait mme les dgots de son tat et les menes de ses envieux.
Emport par le tourbillon, il ne revenait jamais  madame Mars sans un
sentiment de respect pour elle et de regret pour lui-mme; mais comme
nous l'avons dit, cette prdiction l'avait frapp.

Le plus souvent il prsidait aux leons d'Hippolyte, il s'applaudissait
de la voir marcher, saluer, s'asseoir avec facilit et gentillesse;
seulement il se souciait peu qu'elle apprt un jour le chant.
Mademoiselle Mars hrita de cette antipathie; elle craignit toujours les
couplets comme le feu[47]. Monvel, tant qu'elle fut petite, n'puisa ni
son temps, ni sa mmoire; ce qui le dsesprait, c'tait son air pauvre
et languissant.

Madame Mars, moins rigoureuse que lui  l'endroit de l'orthographe,
trouvait celle de la petite trs satisfaisante; mais il arrivait souvent
que Monvel fronait le sourcil en la voyant.

--Encore des fautes! rptait-il un jour qu'Hippolyte Mars venait de
griffonner un brouillon de lettre  son matre d'criture.

Ce brouillon, Monvel l'avait surpris dans sa corbeille.

--Ne te fche point, cher papa; je m'en vais te dire, reprit l'espigle:
c'est que j'ai deux orthographes.

--Comment cela?

--Sans doute, j'ai la bonne et la mauvaise.

--Et tu aimes mieux la seconde, comme plus facile?

--Pas du tout: je me sers de la bonne avec mes amis, avec toi, par
exemple, ou avec maman... La mauvaise est pour ceux qui m'ennuient, et
M. Floquet est de ce nombre.

Ce M. Floquet tait matre-expert en fait de jambages; il avait donn
des leons  Mesdames; c'tait un homme dont chacun riait; Dugazon
faisait sa charge  ravir. Ne s'tait-il pas mis en tte de demander la
croix de Saint Michel! Il avait fait nombre de dmarches  cette fin, se
tuant  courir de Paris  Versailles et de Versailles  Paris, jusqu'
ce qu'un beau jour il reut un billet par lequel on lui apprenait sa
nomination. Grande joie de M. Floquet, on le conoit, la premire
personne qu'il rencontre dans la rue, c'est son persiffleur impitoyable,
sa bte noire de tous les jours, Dugazon.

--Eh bien! monsieur Dugazon?

--Eh bien! Floquet, comment va la main?

--Je vais m'en servir pour remercier M. le duc d'Aumont, qui me protge,
Monsieur Dugazon, j'ai l'ordre!

--L'ordre de copier un manuscrit?

--Pas le moins du monde, j'ai l'ordre de Saint-Michel!

--Bravo, mon cher Floquet, mais les statuts, les statuts!

--Quels statuts?

--Vous faites le fin; allons donc, vous le savez!

--Du diable si l'on m'a dit...

--Quoi! vous ignorez qu'il vous faut acheter un habit _ad hoc_, et vous
prosterner devant Sa Majest jusqu' trois fois, au sortir de la
chapelle?

--J'aurai l'habit, et je me prosternerai.

--Voil qui est bien, mais votre compliment de rception?

--Mon compliment?

--Sans doute; il faut qu'il soit en latin.

--En latin?

--Eh oui! mademoiselle Quinault l'ane a pass elle-mme par l, dans
le temps, quand on l'a reue chevalire; il est vrai qu'elle tait
duchesse et princesse de Nevers.

--Et quels sont les termes du compliment?

--Je vous crirai cela.

Le crdule professeur montre alors sa lettre de nomination 
l'imperturbable mystificateur; Dugazon n'avait pas besoin de la lire, il
la connaissait! Le duc d'Aumont tait prvenu, Floquet devint sa
victime. Il entrait dans sa destine malheureuse de payer ce soir-l 
souper  Dugazon; notre acteur ne manqua pas de lui apporter un
compliment fait en latin de cuisine. M. Floquet le rcitait
enthousiasm. Le lendemain,  Versailles, Dugazon se promenait dans le
parc de fort bonne heure, et bien avant que le roi ft entr dans la
chapelle pour la messe. M. Floquet avait un habit serein, un gilet
cerise, et des manchettes. Tout d'un coup voil que madame Floquet
dbouche d'une alle, elle s'avance furieuse et les poings ferms vers
son mari.

--Que veut dire cette mascarade?

--Qu'appelez-vous mascarade, ma chre? objecte M. Floquet.

--Sans doute, obtus que vous tes... n'avez-vous pas devin qui vous a
crit!

--C'est le duc d'Aumont, voyez!

Et M. Floquet de tirer sa lettre d'un air de triomphe.

--Voil votre duc, reprend la terrible madame Floquet en dmasquant les
batteries de Dugazon et en le montrant du doigt  son mari.

Dugazon ne se dferre point.

--Laissez dire votre femme, objecte-t-il, elle est difficile 
contenter; croiriez-vous qu'elle a demand elle-mme cet ordre?

Madame Floquet ne se contenait point de colre, elle avait des motifs
rels d'aversion pour Dugazon. M. Floquet tait mince, petit, chtif
d'esprit autant que de corps; elle le menait littralement  la
baguette.

Dugazon demeurait dans la mme maison que le pauvre M. Floquet,  qui sa
moiti infligeait souvent des corrections retentissantes. L'htel de
Bouillon, quai des Thatins, o se passaient ces scnes furieuses, en
tait scandalis, d'autant plus que c'tait la nuit qu'elles avaient
lieu. Une nuit, M. Floquet recevait ses appointements; Dugazon sort en
chemise de sa chambre  coucher, arm d'une lanterne sourde.

--Ne pourriez-vous pas au moins changer d'heure, vertueuse madame
Floquet? demandait-il  la farouche compagne du matre d'criture.

Ce M. Floquet avait du reste une fort belle main[48]. Il tait li en
revanche avec un homme qui ne brillait que par le pied, c'tait Nivelon,
le danseur de l'Opra. Il apportait souvent  Valville d'excellentes
topettes de liqueur du Languedoc et des les, et rjouissait Hippolyte
encore enfant par ses saillies.

Madame Mars demeurait alors rue Saint-Nicaise, cette rue qui devait tre
plus tard si miraculeusement providentielle pour le carrosse du premier
consul. M. Nivelon, matre de danse, logeait  l'tage suprieur.
C'tait le pre du danseur de ce nom, un excellent homme gros et gras
plus qu'il n'appartenait seulement de l'tre  un berger de l'Acadmie
royale de Musique. Quand Desessarts et lui se rencontraient sur
l'escalier, c'tait  faire croire aux locataires qu'il y avait un
rassemblement. Donc, un soir que madame Mars allait se coucher, c'tait
en 1781, un vendredi, le 8 juin, vers les neuf heures un quart, le
portier monta jusqu' elle d'un air effray, en s'criant: Sauvez-vous!

--Que voulez-vous dire? demanda madame Mars.

Le portier pousse la fentre et montre  madame Mars la rverbration du
feu sur les chemines de la maison voisine. Le feu venait de prendre 
l'Opra, alors situ  l'extrmit du Palais-Royal, sur l'emplacement du
Lyce et de la rue de ce nom. Les progrs de l'incendie taient
effrayants, l'effroi tait au comble, toutes les communications
interceptes. Des toiles, des dcors enflamms tourbillonnant au milieu
d'une fume paisse, des cris de dtresse et de dsespoir, des
rassemblements sans cesse renaissants sur tous les points du dsastre,
tel tait le spectacle que prsentaient les rues adjacentes; le peuple
courait de tous cts entre le feu et la pluie qui commenait  tomber.
On couvrait les toits de draps mouills, grce  cette circonstance
heureuse de l'orage; mais le vent variait souvent de direction et
portait les flammes aux cts les plus opposs. Impossible d'imaginer
une horreur plus magnifique; l'instant o le plafond de l'difice
s'abma avec un bruit sourd faisait songer  ces masses de roches que
remuaient seuls les vieux Titans.  tout moment, ceux qui chappaient de
cette fournaise aux flammes de toutes couleurs (il y avait en effet une
foule de machines  artifice) racontaient sur l'incendie les dtails les
plus dplorables. On disait que le feu, qui n'avait pris heureusement
qu'aprs le spectacle, et lorsque la salle avait t presque entirement
vacue, avait clat pendant la reprsentation et que tout le monde
avait pri. Chacun tremblait pour les siens, la chane sa formait
partout, on se passait les seaux de main en main. Il ne s'tait pas
trouv une seule goutte d'eau dans les rservoirs de l'Opra, quand
l'incendie commena; la pluie forma bientt un vrai torrent sur la place
du Palais-Royal, o chaque Parisien tait tremp jusqu'aux os.

Madame Mars tremblait pour Nivelon, et en effet le brave homme ne tarda
pas  arriver jusque chez lui dans un accoutrement difficile  peindre.
Il essayait un costume dans sa loge, quand l'incendie avait clat; 
peine habill il avait pu se frayer un passage  travers le feu,
d'abord, puis  travers l'eau, car il avait d passer par ces deux
lments si opposs. Sa veste de berger n'avait plus de forme et de
couleur: sa perruque roussie d'un ct, ruisselante de l'autre, tait de
plus couverte de boue; il changea de tout en arrivant, et madame Mars
exigea qu'il se mt au lit. L'incendie ne devait s'apaiser que dans la
nuit; il fut suivi d'une lettre faite videmment pour tourner les
nymphes de l'Opra en ridicule, il les laissait presque nues. Voici un
extrait de la requte adresse par une de ces divinits de l'Olympe 
une de ses bonnes amies:

L'attrayante ceinture de Vnus est brle; c'en est fait, les Grces
modernes iront sans voile; ce qui pourrait leur devenir moins avantageux
qu'aux anciennes. Le bonnet de Mercure, son caduce, ses ailes sont
consums; on a heureusement sauv sa bourse. Depuis longtemps l'Amour
n'a rien  perdre, si ce n'est quelques flches dont il ne faisait plus
d'usage et que l'on a retrouves avec peine, tant le feu les avait
rendues mconnaissables; mais, pour le ddommager de cette perte, on
assure que Mercure a rsolu de partager sa bourse comme un bon frre
avec lui. Quant  la froide et triste Pallas, son armure, son casque,
son panache, sont en cendres; son gide est bien fondue; la lyre
d'Apollon ne saurait tre non plus raccorde.

Il n'est plus question du magnifique jardin d'Alcindor, ni du palais du
roi d'Ormus. Armide, Didon ont sauv les leurs fort heureusement: mais
le char du Soleil et de la Nature n'a pas t pargn. Que te dire de la
quantit de linons qui drapaient aussi de bonnes grosses ombres trs
palpables, je n'ajouterai pas trs palpes, ce serait mdire. Je n'en
finirais pas, chre amie, si je te disais toutes nos pertes, etc.

Ce fut M. Lenoir, l'architecte, qui, construisit la salle provisoire du
nouvel Opra, leve au boulevart de la porte Saint-Martin, en attendant
qu'on en achevt une permanente au Carrousel, sur le terrain de l'htel
de Brionne. Les amliorations de ce vaisseau, commences le mercredi 29
octobre, furent acheves le 7 novembre: la salle avait t construite en
deux mois. C'tait le temps o les architectes improvisaient, Bellanger
avait bti Bagatelle au feu des lampions, les ouvriers taient pays
jour et nuit. Faudra-t-il donc un incendie  notre Opra actuel pour
qu'on le place enfin sur un terrain plus digne et plus convenable? Ce
serait alors le cas de recourir aux imprcations de Camille, et de
s'crier avec elle!

     Que le courroux du Ciel, allum par nos voeux,
     Fasse pleuvoir sur lui son dluge de feux!

FIN DU PREMIER VOLUME.




NOTES


[1: La place de cette lettre, comme de beaucoup d'autres, est marque 
la fin du livre, aux autographes dont la collection fera mieux que toute
autre tude apprcier le genre d'esprit de mademoiselle Mars.]

[2: _Dbats_, du 13 avril 1840.]

[3: M. Bertin.]

[4: Aot 1829.]

[5: Le mot ridicule que l'on prte  Mademoiselle Mars au sujet d'une
prtendue cabale des gardes-du-corps contre elle:

Il n'y a rien de commun entre _Mars_ et Messieurs les gardes-du-corps?

est de toute fausset.--Le seul homme que Mademoiselle Mars ait
cruellement relev au sujet de ses violettes est M. Papillon de la
Fert. Cet intendant des Menus lui ayant demand un certain jour quand
elle cesserait de porter des violettes?

Mademoiselle Mars lui rpondit:

Quand les papillons seront des aigles! ]

[6: Celui-ci est assez vert, et il peint en mme temps mademoiselle
Mars. Un ancien acteur de la Comdie-Franaise qui jouait les valets 
sa faon, c'est--dire fort mal, dit un jour assez rudement  Climne
qui venait d'entrer au foyer, de fermer sa porte. Mademoiselle Mars
obit. En revenant s'asseoir elle se contenta de dire: J'avais oubli,
Monsieur, qu'il n'y avait plus de valets  la Comdie.]

[7: M. de Salvandy pronona quelques paroles touchantes sur cette tombe;
elles mritent d'tre rappeles et font honneur  sa vive amiti pour
mademoiselle Mars.]

[8: Elle n'avait de plus que 3,000 francs comme inspectrice du
Conservatoire.]

[9: Dans ce testament de mademoiselle Mars, son fils, M. Alphonse
Brummer, est institu son lgataire universel.

Il contient entre autres legs une bague pour Armand. Armand, le comdien
par excellence, avait t, on le sait, bien longtemps l'ami de
mademoiselle Mars. Retir  Versailles depuis longues annes, il n'a pas
appris cette perte sans un vif sentiment de douleur.]

[10: A. Soumet.]

[11: La pice de l'_Amant bourru_, comdie en trois actes et en vers
libres, reprsente par les comdiens ordinaires du roi, le mercredi 14
aot 1777, est ddie  la reine, avec une lettre portant pour
signature: BOUTET DE MONVEL. Il est assez trange que les biographes
n'aient jamais consign ce _de_. La brochure que nous tenons en main
(imprime chez la veuve Duchesne, rue Saint-Jacques, au Temple du Got),
porte la date de 1777, ainsi que la permission de M. Lenoir,
lieutenant-gnral de police. Que durant la Rvolution on ait raccourci
Monvel de ce _de_, passe encore; mais que les _Fastes de la Comdie
Franaise_, imprims en 1821, n'en disent pas un mot, c'est un oubli au
moins singulier. Ce mme livre l'appelle _Bouvet_ au lieu de _Boutet_.

Monvel tait-il noble, se demanderont nos lecteurs, ou seulement
_bourgeois de Paris_, comme il s'intitule plus tard dans l'acte de
naissance de sa fille? S'il n'tait pas noble, il faudrait recourir 
une supposition d'tat inoue vis--vis de sa signature, adresse  la
reine mre. Mais que l'on se rassure, Monvel s'tait vu anobli par le
roi de Sude; les preuves de cet anoblissement subsistent. On sait que
ce prince le nomma son lecteur, et il nous sera facile de prouver, en
temps et lieu, quelle part Monvel eut constamment dans ses amitis, d'un
choix si difficile. Les pseudonymes d'auteurs et d'acteurs ont t
frquents, et ils le sont encore aujourd'hui; nous pensons, nous, que
Monvel n'y eut point recours; dans tous, les cas, se ft-il nomm
simplement _Boutet_, il n'et fait que suivre l'exemple des auteurs
suivants:

Poquelin (Molire), Carton (Dancourt), Arouet (Voltaire), Fuse
(Voisenon), Leclerc (de Buffon), Carlet (Marivaux), Jolyot (de
Crbillon), Burette (du Belloy), Chasseboeuf (Volney), etc, etc.

Monvel eut beaucoup d'enfants naturels. Un de ses fils, qui portait son
nom, tait secrtaire de Cambacrs. Ce ministre l'appelait toujours 
sa table M. _de_ Monvel.]

[12: Cette faute existe.]

[13: En 1830, on supprima cette pension de 500 livres  mademoiselle
Mars. Elle en reut la nouvelle, sans faire paratre la moindre motion.

--Eh bien! oui, disait-elle  un ami qui lui parlait de cette
suppression,--c'est vrai, ils m'ont supprim _mes bonbons_, mais je ne
suis plus d'ge  en demander.]

[14: 20 frimaire de l'an XI (samedi 11 dcembre 1802.)]

[15: Monvel revint de Sude en 1788.]

[16: Mademoiselle Mars a toujours conserv dans ses divers appartements
deux portraits de sa mre, l'un fait  l'ge de quinze ans, l'autre 
celui de vingt-cinq. Le premier reprsente une jeune fille ravissante
avec une coiffure  racines droites, robe blanche  chelle de roses
pompon, petit ruban de velours noir autour du cou, une vraie bergre de
trumeau du temps de Louis XV. L'autre, dont la perruque poudre fait
plus la corbeille et se termine en boucles droules sur ses paules, a
une couronne de roses sur le ct. Deux signes dlicieux, placs comme
deux mouches sur ce visage exquis, en rveillent un peu l'aspect
langoureux et nonchalant. Les deux cadres de ces portraits sont ovales
et parfils de grosses perles.]

[17: Dans ce rle, Mol, se jetant aux genoux de la comtesse,
parcourait,  proprement parler, une partie du thtre sur ses genoux,
dans la chaleur de son jeu.]

[18: _Si vis me flere, dolendum est primo ipse tibi_.]

[19: Andrieux avait la voix trs faible, un filet de voix, comme chacun
sait; c'tait Monvel qui lisait et faisait valoir  l'Institut ses
ptres en vers.]

[20: L'_migrante ou le Pre Jacobin_, comdie en trois actes en vers,
joue le 25 octobre 1792, au Thtre de la Rpublique; le _Modr_,
comdie en un acte et en vers, au mme thtre, 30 octobre 1793.]

[21: MM. Samson, de la Comdie-Franaise, et Lockroy,  qui nous devons
de charmantes pices.]

[22: Mademoiselle Mars joua _Louison_.]

[23: Mademoiselle Mars ane prit le nom de madame Salvetat; elle jouait
 Montansier, o parut mademoiselle Mars  treize ans (1792). Elle
laissa en mourant sa fortune (18,000 livres de rente)  sa soeur.]

[24: 1791.]

[25: Ce ne fut en effet que vers trente ans que mademoiselle Mars devint
une femme vritablement complte au point de vue des formes et de
l'optique thtrale; jusque-l elle tait fort maigre, et n'avait pour
elle que l'clat de ses beaux yeux noirs et profonds. Le peintre
Lagrene, l'admirant un jour  cette poque dans sa loge, lui disait
qu'elle n'avait pas perdu pour attendre.--Je dsesprais d'tre jamais
belle, rpondit-elle; mais c'est  Paris que la Providence est plus
grande qu'ailleurs, me voil grasse!]

[26: Les vengeances d'acteurs fourniraient  elles seules un chapitre
trs tendu. Ce mme abb Geoffroy, mis en scne par Dugazon, eut 
subir, de la part de Talma et de mademoiselle Contat, des reprsailles
plus directes.

On sait que Talma se fit ouvrir un soir une loge que Geoffroy occupait
aux Franais, et qu'il l'apostropha d'abord en termes assez durs au
sujet des articles que publiait contre lui le feuilletoniste. Il y eut
mme voie de fait, et  cette occasion deux lettres parurent dans les
journaux le lendemain, l'une de Talma, l'autre de Geoffroy.

Mademoiselle Contat ne se montra pas moins rancunire envers le mme
critique. L'ventail de Climne devint entre ses mains une arme
vengeresse, et elle aussi s'tant fait ouvrir la loge de l'abb, elle se
vengea de ses pigrammes en le couvrant des paillettes brises de son
ventail. De compte fait, l'abb avait donc pleinement satisfait aux
prceptes de l'vangile, il avait tendu la joue gauche et la joue droite
aux deux premiers talents de la Comdie.]

[27:  Trianon, presque tous les proverbes excuts par la reine taient
de sa composition, et il les faisait rpter lui-mme.]

[28: Le foyer de la Comdie-Franaise possde un fort beau portrait de
Grandmnil dans l'_Avare_.]

[29: 1791. Ce divertissement est imprim.]

[30: Grammont abandonna la scne pour les armes; il jouait  Montansier
avec Valville; il devint gnral de la Rpublique, et il fut
guillotin.]

[31: En effet, Monvel fut inconstant avec la Comdie. Il partit pour la
Sude, o il demeura plusieurs annes. Les motifs de ce dpart si
brusque seront expliqus plus tard.]

[32: N. de Bivre tait petit-fils de Georges Mareschal, premier
chirurgien de Louis XIV, lequel Mareschal enserra cette place sous Louis
XV, qui lui accorda des lettres de noblesse pour avoir contribu, avec
Lapeyronie,  la fondation de l'Acadmie de chirurgie.--Il avait 
Bivre, village  deux lieues de Versailles, un fort beau chteau, qui
passa  ses descendants, et que Louis XIV rigea en marquisat.]

[33: V. Mmoires de Dazincourt.]

[34: Hamilton, on le sait, comparait leur teint  du lait dans lequel on
aurait effeuill des roses.]

[35: Il offrit pourtant  mademoiselle Olivier Rosalie dans le
_Sducteur_; elle y mit un abandon touchant et une grce incomparable.]

[36: Ordre de M. Lenoir, lieutenant de police.]

[37: 27 avril 1784. Beaumarchais disait ce soir-l mme  Rivarol:
Plaignez-moi un peu, mon cher! j'ai tant couru ce matin auprs des
ministres, auprs de la police, que j'en ai les cuisses rompues!

--Quoi dj! repartit Rivarol toujours mchant.]

[38: Ce fut Beaumarchais qui devina mademoiselle Contat; jusque-l cette
comdienne n'avait jou que des rles fort secondaires. Celui de
_Suzanne_ la rvla au public.]

[39: C'est ce mme Beaumarchais qui, dclinant l'honneur d'un duel avec
un homme de condition mdiocre, lui disait:--J'ai refus mieux!]

[40: Mademoiselle Mars joua les trois rles, Chrubin, Suzanne, la
comtesse.]

[41: Nous n'crivons pas ici la _Chronique scandaleuse_; on ne trouvera
donc aucun dtail sur l'attachement de Dazincourt pour mademoiselle
Olivier, ni sur ses relations avec la princesse Sh...]

[42: Un des traits les plus curieux de Dazincourt  la scne, le seul
dont nous prendrons texte pour donner une ide de son respect religieux
pour la tradition, est celui-ci:

 la suite d'une reprsentation de _Polixne_ (tragdie qui n'en eut que
quatre), on en donnait une de l'_Homme  bonnes fortunes_, de Baron,
dans l'hiver de l'an XII; Dazincourt y jouait Pasquin. Un tourdi du
parterre venu probablement pour siffler la tragdie, et mcontent, sans
doute, d'avoir t contenu par les nombreux amis de l'auteur, crut se
ddommager en sifflant Dazincourt dans l'instant d'un lazzi consacr par
la tradition. On sait qu'au moment o Pasquin fait sa toilette, il
inonde son mouchoir d'eau de Cologne, le tord ensuite, et en exprime le
contenu sur la tte du souffleur qui, d'avance, a grand soin de faire le
plongeon. Le connaisseur prtendu lcha  cet endroit un coup de
sifflet. Sans rien perdre de sa fermet, Dazincourt s'avance sur le bord
de la rampe, et, s'adressant au parterre: Messieurs, dit-il, lorsque
Prville jouait ce rle, il faisait ce que je viens de faire, et il
tait applaudi par tout ce qu'il y avait de mieux en France.

Des bravos nombreux vengrent  l'instant l'acteur.]

[43: Mmoires secrets. Bach.]

[44: Saint-Germain-l'Auxerrois.]

[45: Desbrugnires tait fort sain d'esprit et de corps, quand les
plaisants d'alors lui firent l'honneur de ce testament qui courut tout
Paris. Il avait un legs pour Rivarol.]

[46: Ouverte en 1782.]

[47: On doit se souvenir qu'elle n'abordait jamais celui du _Mariage de
Figaro_ qu'avec frayeur; et le plus souvent elle le passait.]

[48: Mademoiselle Mars a conserv toute sa vie le rare privilge d'une
charmante criture; rien de plus fin, de plus dli, de mieux _peint_
que toutes ses lettres. C'est la calligraphie d'une femme de qualit,
les contours en sont prcis, lgants, flexibles; sa faon d'crire
ressemble  celle de la reine Hortense.]






End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Mademoiselle Mars (volume
I), by Mademoiselle Mars

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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
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1.F.

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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