The Project Gutenberg EBook of Poignet-d'acier, by mile Chevalier

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Title: Poignet-d'acier
       Ou Les Chippiouais

Author: mile Chevalier

Release Date: June 24, 2006 [EBook #18672]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                           MILE CHEVALIER


                           POIGNET-D'ACIER
                                 ou
                           LES CHIPPIOUAIS




                                PARIS
                       CALMANN-LVY, DITEURS
                          3, RUE AUBER, 3




                         CHAPITRE PREMIER

                             A LORETTE


--Ma foi, oui, je le rpte, j'envie votre sort, mon cher James.

--Et moi, je le maudis; vrai Dieu!

--Vous plaisantez?

--Plaisanter! le diable m'emporte si je plaisante! La belle existence
que j'ai en perspective! l'hiver, un froid  geler le mercure; l't une
chaleur  rtir tous les poissons de la baie d'Hudson. Pour compagnie,
des sauvages abominables; pour distraction, des femmes monstres; pour
horizon, des neiges et des glaces qui durent huit  dix mois de l'anne,
et, brochant sur le tout, la faim, la soif qui vous font trop fidle et
constante escorte: voil le tableau!

--Bah! vous exagrez! les Indiennes ne sont pas si laides...

--Pardieu, vous en parlez tout  votre aise, vous qui tes all chercher
dans le dsert la plus charmante femme du globe, rpondit James avec une
teinte d'amertume.

Puis, il ajouta, en glissant sur son interlocuteur un coup d'oeil
incisif:

--Mais comment peut-on regretter la vie d'aventures, quand on a le
bonheur pour hte assidu  son foyer?

L'autre soupira sans rpondre.

James saisit avec avidit ce signe de mcontentement. Comme un clair,
la joie brilla une seconde sur son visage; toutefois, il continua
froidement:

--Non-seulement vous avez pous la personne que vous aimiez, mais
vous tes riche, considr, artiste en renom; en faut-il plus pour tre
satisfait, mon bon Alfred?

--J'avoue, dit celui-ci, qui n'avait point remarqu les divers
mouvements de James, j'avoue qu'aux yeux du monde, je paratrais un
ingrat si je me plaignais. Comme vous le disiez, j'adore Victorine
autant qu'elle me chrit...

A ces mots, le jeune homme auquel ils s'adressaient dtourna la tte:
ses sourcils se froncrent et il se mordit la lvre infrieure comme
pour refouler une motion violente. Alfred poursuivait toujours, sans se
douter de rien.

--Nous sommes heureux, fort heureux, et cependant...

--Cependant? rpta James en tressaillant.

--Cependant, je vous le confie, je m'ennuie parfois.

--Vous! allons donc!

--Ce n'est que trop vrai.

--Que vous manque-t-il? que vous manque-t-il, jour de Dieu? Madame
Robin...

--Oh! je suis sr de l'amour de ma femme, fit Alfred avec le ton et le
geste d'une conviction sincre.

--Eh bien, alors? articula pniblement James, dont le visage s'tait
rembruni tout  coup.

--Eh bien, mon cher ami, j'ai malgr moi, malgr toute ma flicit
domestique, la plus ardente envie de faire un nouveau voyage... dans les
solitudes amricaines.

--Vous dites? s'exclama vivement James.

--Je dis que je jalouse votre destine et que je donnerais... Ah! je
suis fou!

--Je le croirais, si je ne vous savais si sage, fut-il reparti.

--Mais les voyages! continua Robin, les grandes et puissantes
impressions que l'on reoit au milieu de cette nature vierge, loin des
conventions ridicules, des prjugs troits, des habitudes mesquines de
la civilisation, c'est l la vie, c'est l la jouissance pour un homme
intelligent!

--Souffrez que je ne partage pas votre avis, dit James en riant.

--Oh! vous, vous tes un matrialiste! rpondit Alfred avec un hochement
de tte.

--Matrialiste ou non, je dteste les Indiens et vous confesse que je ne
suis rien moins que prt  me rendre  l'ordre de monsieur mon pre.

--Quelle dlicieuse chose pourtant qu'une expdition d'ici au fort du
Prince-de-Galles!

--Quelques milliers de milles  travers des terres incultes, fit James
en haussant les paules.

--Je voudrais bien tre  votre place, dit Alfred d'un air rveur.

--Et moi  la vtre!

James laissa tomber ces paroles sans y penser, en manire de rplique;
mais,  peine les et-il prononces qu'il en comprit toute la
signification: ses prunelles s'allumrent d'un feu sombre qui embrasa
aussi ses joues tannes, et un tremblement nerveux parcourut ses
membres.

Absorb par ses rflexions, Alfred n'avait pas plus entendu la rponse
qu'il ne souponna l'agitation de son ami.

Dans sa proccupation, il oubliait mme de payer le prix du passage
sur le pont Dorchester, mais la voix du collecteur [1] le rappela  la
ralit.

[Note 1: Par ce titre, on dsigne, au Canada, tous les percepteurs de
fonds publics.]

Car le dialogue prcdent avait eu lieu entre Alfred Robin, jeune homme
d'une trentaine d'annes, et James Mac Carthy, un peu moins g que lui,
dans la voiture du premier, qui, aprs avoir franchi les murs de Qubec,
capitale du Bas-Canada, se dirigeait vers Lorette [2], petit village o
il rsidait,  trois lieues environ de la mtropole.

[Note 2: Voir la _Huronne_, dont tout ce rcit est l'pilogue.]

Alfred Robin emmenait James Mac Carthy dner chez lui.

C'tait par une de ces splendides journes du commencement d'octobre,
qui ont valu  l'automne amricain le nom d't indien. Alors le ciel et
la terre semblent faire alliance et thsauriser toutes leurs ressources
pour briller d'un magnifique clat, avant de s'ensevelir dans le triste
et froid linceul de l'hiver.

Le pont pass, Alfred Robin reprit la conversation.

--Vous pensez partir bientt? demanda-t-il. James tressaillit.

--Partir! partir! dit-il.

--Mais si votre pre...

--Oh! nous verrons. Qu'est-ce que mon pre veut que je fasse  la
factorerie? Je ne suis pas n pour tre traiteur ou coureur des bois,
moi; la profession d'avocat me convient parfaitement, et je ne quitterai
certes pas mon cabinet pour aller grelotter sur les bords de la baie
d'Hudson.

--Si vous ne lui obissez pas, il vous coupera les vivres.

--Par le diable, cela m'est bien gal, je n'ai pas besoin de ses
subsides, rpliqua James avec suffisance.

--Je crois que vous avez tort, observa Robin; la proposition qu'il vous
fait est trs-acceptable. Le mtier d'avocat ne vaut pas grand'chose
 Qubec et mme dans tout le Canada. Nos jeunes gens rpugnent au
commerce; telle est la cause de l'appauvrissement journalier de la
population franaise ici. gars par un systme d'ducation clricale
vicieux, nous voulons faire ce que nous appelons nos classes, et
ensuite, honteux ou incapables d'entrer dans le ngoce, nous nous jetons
dans le barreau, la mdecine ou la prtrise. Avocats sans clients,
mdecins sans malades, prtres sans vocation!

--Et artistes? fit James avec un clat de rire.

--Oui, artistes comme moi, sans modles, sans critiques, par consquent
sans talent.

--Je ne voulais pas dire cela, s'cria Mac Carthy avec un accent quelque
peu ironique.

--Passons, dit Robin, voulez-vous avoir mon opinion?

--Sur quoi?

--Sur votre conduite.

--Allez!

--Eh bien! franchement, vous devriez condescendre  la prire de votre
pre.

--Que n'ai-je votre enthousiasme pour les Peaux-Bouges! fit
distraitement James.

--Il ne s'agit pas de mon enthousiasme, mais de votre avenir. Je suis
votre ami, votre an, laissez-moi vous donner un bon et loyal conseil.

--Comme il vous plaira, dit James en touffant un billement.

--Retournez  la factorerie.

Mac Carthy lui jeta un coup d'oeil oblique.

--Oui, appuya Robin, retournez-y, vos meilleurs intrts le commandent.
Car que gagnez-vous  Qubec? cinq cents piastres par an au plus; 
force de travail et d'intrigues, vous arriverez peut-tre  mille...

--Peuh! interrompit James d'un ton incrdule.

--C'est comme cela, pourtant, mon cher. Tandis que, si vous coutez
votre pre, dans quelques annes vous le remplacerez au poste
de commandant du fort du Prince-de-Galles, avec mille louis
d'appointements, une indpendance complte, et la position la plus
enviable du monde.

--Que je vous abandonne bien volontiers, en paiement de votre avis!

--Ah! si c'tait possible!

Et Robin retomba dans sa proccupation, sans prter attention aux
regards de satisfaction et de haine que son compagnon dardait de temps
en temps sur lui.

Le reste du trajet s'effectua dans une sorte de silence, coup seulement
par quelques propos sans importance.

A Lorette, Alfred Robin arrta sa voiture devant une lgante villa,
leve dans une prairie, sur les bords de la cataracte.

Un domestique indien reut de son matre les rnes du cheval, et les
deux amis s'avancrent vers la maison.

En haut du pristyle, une jeune et charmante femme attendait.

C'tait madame Victorine Robin, ne de Nelsac.

Elle avait pous Alfred contre le gr de ses parents, et  la suite
d'aventures assez romanesques, puisque son pre l'ayant, pour la sparer
de son amant, envoye dans un couvent au fond de la Colombie,  plus
de deux mille lieues de Qubec, le jeune homme s'tait bravement mis en
route aussitt la retraite de Victorine connue, et, aprs mille dangers,
l'avait enleve du monastre, ramene dans les tablissements civiliss,
et pouse  New-York [3].

[Note 3: Pour les dtails de cette aventure, voir la _Huronne_.]

De l, les deux jeunes gens taient venus se fixer  Lorette, qu'ils
habitaient depuis six ans.

Loin de leur pardonner, M. et madame de Nelsac avaient quitt Qubec
 la nouvelle de ce mariage et pass en Angleterre, o ils rsidaient
actuellement.

Cependant, le public, d'abord peu favorablement dispos pour les hros
de cette histoire, avait fini par les absoudre en faveur du rare exemple
de vertus conjugales qu'ils offraient  tous.

On les proposait pour modle, et, assurment, ils taient dignes de cet
honneur.

Ds qu'elle aperut son mari, Victorine, rougissante de plaisir, se
prcipita dans ses bras.

James Mac Carthy, qui marchait  quelques pas de Robin, frmit; il serra
convulsivement les poings; une expression de jalousie atroce tortura ses
traits.

--Comme tu as t longtemps absent! disait madame Robin, en s'appuyant
tendrement au bras d'Alfred.

--Mais il est  peine midi!

--Mais monsieur est parti  quatre heures du matin! clina-t-elle.

--Il en tait bien cinq, chre!

--Pour mon coeur il est toujours trop tt quand tu t'loignes de moi.

Se penchant lgrement, Robin donna un baiser  Victorine.

Les dents de Mac Carthy crissrent. Il tira son mouchoir et le mit sur
sa figure pour cacher l'irritation  laquelle il tait en proie.

--Mais tu ne dis rien  notre ami James, qui a bien voulu venir partager
notre dner? fit Alfred en se retournant.

Le front de la jeune femme se couvrit d'un nuage.

--Monsieur est bien bon, murmura-t-elle en baissant les yeux.

--Ah a, est-ce que vous nous bouderiez, par hasard? s'cria gaiement
Robin, remarquant l'air contraint de Mac Carthy et de Victorine.

--Je viens d'tre pris d'un mal de dents..., commena le premier.

--Mal de dents, mal d'amour, rpliqua Alfred. Tenez, je vous prie,
compagnie  ma femme, ajouta-t-il en souriant; j'ai laiss dans la
voiture certains objets...

--Quelque nouveau prsent, je gage, dit Victorine, essayant de prendre
un ton dgag.

--Tu verras, chre, tu verras, rpondit Alfred, qui courut aussitt vers
la remise.

Ds qu'il eut disparu, Mac Carthy se rapprocha vivement de la jeune
femme, et, lui saisissant la main, avant qu'elle et pu s'opposer  son
dessein:

--Madame, lui dit-il, vous savez que je vous aime...

--Taisez-vous, monsieur! je ne souffrirai pas ce langage!
rpliqua-t-elle avec un brusque effort pour retirer les doigts qu'il
pressait dans les siens.

--Je vais partir...

--Tant mieux!

--Partir pour la baie d'Hudson; mais avant...

--Encore un mot, monsieur, et j'appelle mon mari!

Dj Alfred reparaissait, un paquet sous le bras, en criant:

--Voil! voil!

La face de Mac Carthy tait devenue livide, hideuse de mchancet

--Ah! vous ne voulez pas m'entendre! vous ne voulez pas m'entendre!
eh bien, je saurai vous rduire, et vous serez ma matresse, madame la
prude! grommela-t-il sourdement.

Robin se rapprochait, en dfaisant son paquet.

--Que dit-on de ce _set_ [4] de pelleteries?

[Note 4: Terme anglais francis par les Canadiens: il signifie
_assortiment, garniture_.]

--C'est ravissant! Mais vous vous ruinez pour moi, mon ami, rpliqua la
jeune femme se penchant, pour dissimuler son trouble, sur une palatine
en peau de renard argent qu'il talait complaisamment sous ses yeux.

A ce moment, la sonnette de la porte d'entre retentit.

--Une lettre d'Angleterre, madame, dit une servante qui avait ouvert.

--Une lettre d'Angleterre! balbutia madame Robin en plissant.

On lui remit la missive.

--C'est de ma mre! s'cria-t-elle aprs avoir vu la suscription.

Tremblante, elle dchira l'enveloppe, cachete de noir.

--Mon pre est mort et ma mre est dangereusement malade... Elle me
demande... reprit madame Robin d'une voix mouille, en parcourant la
lettre.

--Excusez-moi, dit alors Mac Carthy  Alfred, je crois qu'il est
convenable que je me retire...

Son hte voulut le retenir; ce fut en vain. James se fit immdiatement
reconduire  Qubec.

Demeurs seuls, les deux poux se consultrent. Non que Victorine
hsitt  se rendre  l'appel de sa mre: malgr la duret de celle-ci
 son gard, elle n'avait pas oubli son devoir filial. Mais elle et
voulu qu'Alfred l'accompagnt. Chose impossible en ce moment, car le
jeune homme, affili aux socits secrtes du Canada, qui prparaient un
grand mouvement annexionniste, avait donn sa parole d'honneur de ne pas
quitter la province avant l'excution de ce mouvement.

Quoi qu'il et le coeur gros de larmes et l'esprit agit par de noirs
pressentiments, il rsista aux supplications de sa femme.

Victorine partit le surlendemain de Qubec, et alla 'embarquer 
New-York.

Trois mois aprs, elle apprenait  Alfred que sa mre avait succomb et
qu'elle se remettait en route pour le Canada.

Mais comme le jeune homme attendait  chaque heure, avec une impatience
fivreuse, le retour de sa femme, aprs une sparation qui lui avait
paru ternelle, une dpche tlgraphique, date d'Halifax, annona que
le vapeur sur lequel Victorine avait pris passage s'tait perdu corps et
biens dans le dtroit de Belle-Isle.

Je n'entreprendrai pas de peindre le dsespoir d'Alfred Robin.

Dsormais sans parents avous, sans affection srieuse, le coeur bris,
il rsolut, aprs avoir nergiquement repouss l'ide du suicide,
d'aller terminer ses jours dans les solitudes du dsert amricain.




                             CHAPITRE II

                     LE FORT DU PRINCE-DE-GALLES


Situ sur la rivire Churchill,  son embouchure dans la baie d'Hudson,
environ par les 58 de latitude et 97 de longitude, le fort du
Prince-de-Galles fut lev, vers 1718, par la Compagnie de la baie
d'Hudson.

Divers combats l'ont rendu, clbre dans l'histoire de nos luttes avec
la Grande-Bretagne, durant le sicle dernier.

On le construisit dans un but de commerce avec les Esquimaux et tous les
Indiens du Nord en gnral, mais principalement, je crois, pour devenir
l'entrept des richesses que la Compagnie esprait recueillir dans
les mines d'une rivire fameuse qui prit,  cause de ses productions
minrales, le nom de rivire de la Mine de Cuivre _(Copper-Mine-River)_.

On m'a accus d'avoir, dans mes prcdents ouvrages, montr pour
la Compagnie de la baie d'Hudson une malveillance outre. J'avoue
volontiers qu'elle ne se comporte pas et ne s'est jamais comporte vis
 vis des aborignes du Nord-Ouest amricain comme les Espagnols se
comportrent vis  vis des Mexicains; je me plais  reconnatre qu'elle
ne les gorgea point par millions, au nom d'un Dieu de paix, et qu'on ne
saurait trouver parmi ses honorables membres autant de cruelle rapacit
que chez un Cortez, un Pizarre ou un Soto [5]: mais je pourrais
prouver par cent exemples qu'elle employa une foule de moyens hautement
criminels pour arracher aux malheureux Peaux-Rouges les objets de sa
convoitise. Afin de n'en citer qu'un, je rapporterai cette phrase des
_Ordres et Instructions_ donns  Samuel Hearne, par la Compagnie de la
baie d'Hudson, lors de l'expdition de ce capitaine  la rivire de la
Mine de Cuivre, le 6 novembre 1769:

[Note 5: Autrefois, les les de Cuba et des Lukayes avaient plus de six
cent mille habitants. Elles n'en ont pas prsentement vingt. Bartholomeo
de Las Gazas, digne vque de Chiapa, nous apprend que dans l'le
Hispaniola, appele aujourd'hui Saint-Domingue, de trois millions
d'Indiens il n'en restait plus de son temps. Ils en ont tu, dit-il,
prs de QUINZE millions en terre ferme. Ils ne tiennent aucun compte de
leurs mes, qui sont immortelles comme les ntres, non plus que si ces
pauvres Indiens n'taient que des btes.

Un Espagnol, interrog comment il instruisait ces pauvres Indiens,
rpondit: _Que los dava al diablo, loque bastave per ello_ C'est--dire:
Je les donne au diable, c'est assez pour eux. Quand ils les pendaient
par douzaines, ils disaient que c'tait en l'honneur de Notre-Seigneur
et des douze Aptres..... Nous avons vu, dit l'vque des Indes
Occidentales, dix grands royaumes plus grands que n'est l'Espagne, et
beaucoup plus peupls, tre rduits en solitude par les cruauts et
l'horrible boucherie qu'ils y ont exerces.--_Nouveaux Voyages dans
l'Amrique septentrionale_, par M. Bossu An. MDCCLXXVII.]

2 Nous vous avons fait pourvoir, vous et vos compagnons, des objets
que nous avons jug vous tre ncessaires; et il y a t ajout par
notre ordre diffrentes marchandises pour tre distribues en forme de
prsents seulement aux Indiens trangers que vous rencontrerez, aprs
avoir fum le calumet de paix avec leurs chefs,  l'effet de vous
concilier leur amiti. _Vous ne manquerez pas de les exciter  porter la
guerre chez leurs voisins_, AFIN DE SE PROCURER DES FOURRURES ET AUTRES
ARTICLES DE COMMERCE, en les assurant qu'on leur en paiera un trs-bon
prix  la factorerie de la Compagnie [6].

[Note 6: _Voyage de Samuel Hearne, du Fort du Prince-de-Galles, dans la
baie d'Hudson,  l'Ocan Nord_.--Introduction.]

Tout commentaire plirait devant la sinistre loquence de ces
Instructions.

Je poursuis donc mon sujet.

Le fort du Prince-de-Galles est un des postes les plus septentrionaux
que possde la Compagnie de la baie d'Hudson sur ses immenses
territoires. On y fait principalement la traite des pelleteries
provenant des rgions polaires.

Cette importante factorerie est parfaitement dfendue par des bastions
et des courtines en pierre de taille, garnis de lourdes couleuvrines.
Quelques canons d'un fort calibre ont mme t braqus aux angles.

Dans l'enceinte de la forteresse s'lve la maison du gouverneur, les
btiments affects au commis, les magasins pour les fourrures et les
articles d'change, la poudrire, les ateliers de construction, et
le vaste btiment destin aux trappeurs, voyageurs, coureurs des bois,
aventuriers de toutes origines, je pourrais dire de toutes couleurs,
qui, chaque jour, y viennent chercher un abri.

La plupart sont des gens au service de la Compagnie; mais bon nombre
n'ont de commun avec elle que l'hospitalit temporaire qu'elle leur
accorde.

Autour du fort, on voit des tentes dresses par les Indiens descendus
du nord pour troquer, contre des armes, des ustensiles de mnage, des
outils, des colifichets et trop souvent de l'eau-de-feu,--_le lait des
blancs_, comme ils disent frquemment,--les produits de leur chasse et
de leur pche.

Des parcs, protgs par des palissades, se montrent aussi a et l, et,
au bord de la mer, un pont en bois a t jet sur une des bouches de la
rivire Churchill.

Du reste, partout o porte l'oeil, la plaine est nue, triste, couverte
de rares bruyres, maigres mlzes, genvriers on saules nains, quand
la neige ne la revt pas d'un blanc suaire. Jadis des forts magnifiques
l'ombrageaient mais ces forts on les a abattues, sans mesure, sans
proccupation de l'avenir, et aujourd'hui les gens du fort sont
obligs d'aller chercher leur combustible  trente et quarante milles 
l'intrieur des terres. Ils y emploient les deux ou trois mois de temps
chaud que laisse l'inclmence de cette haute latitude; car, du 1er
septembre au 1er juillet et mme plus tard, la baie d'Hudson est ferme
par les glaces, tandis que son littoral reste enseveli sous une couche
de neige dont l'paisseur dpasse parfois six pieds.

Horrible rgion que celle-l! pouvantable en hiver! Les pierres
craquent et volent en pices. Les arbres se gercent; ils clatent avec
un bruit semblable  des dtonations d'armes  feu. L'alcool gle, le
mercure se fige!

Ce qui n'empche pas la gaiet de rgner dans le fort du
Prince-de-Galles, alors mme que le thermomtre marque 40
Raumur,--mais quand le manque de provisions ne vient pas s'allier au
froid, pour faire la guerre  l'homme.

Aussi, comme la chasse et la pche avaient t des plus abondantes
pendant l't de 1882, menait-on joyeuse vie  la factorerie, vers la
fin de l'automne de cette mme anne.

Chaque soir, aprs les rudes travaux de la journe, mls aux Indiens,
les braves trappeurs contaient des histoires merveilleuses, chantaient
des chansons plus qu'grillardes, et buvaient force whiskey,  la sant
de leurs belles.

Il fallait entendre rsonner les chos de la _grand'salle_! et la voir
donc! Quel spectacle! quel tohu-bohu! quel ple-mle de costumes, de
physionomies, de races htrognes!

Pntrons-y. Il est sept heures de releve. La flamme jaillit par
torrents dans les deux chemines cyclopennes qui se font face des deux
cts de la pice et l'clairent. Que vous semble de ces costumes de
peaux, de ces mines tranges, de ces armes barbares? Le vent souffle
avec rage au dehors. Il y fait un froid mortel, et la neige tombe en
borde. Mais qu'importe? chacun ici a le sourire aux lvres. Qui se
croirait jamais  quinze cents lieues des tablissements civiliss?

Voici pourtant une de nos connaissances, James Mac Carthy, l'avocat de
Qubec. Il a endoss le vtement de chasseur septentrional: casque de
peau de loup marin, tunique en cuir de daim, double de peau de cygne
et orne de pimpantes broderies en rassade, mitas et mocassins en mme
matire.

Il cause chaleureusement avec un chef indien, Kit-chi-ou-a-pous, le
Grand-Livre, sagamo illustre dans la tribu des Chippiouais.

C'est un homme d'une taille gante. Il mesure prs de sept pieds. Son
profil offre de l'analogie avec celui d'un blier. Son front est fuyant,
son nez busqu, ses yeux rapprochs et inclins comme ceux de la race
mongole. Deux plumes d'aigle, symbole de sa puissance, sont passes en
croix dans l'unique touffe de cheveux qu'il tale au sommet de la tte.
De longs anneaux d'argent pendent de ses oreilles et cliquettent contre
ses paules. Sur sa poitrine est firement tal un collier compos de
griffes d'ours et de dents de morse.

Une peau de boeuf musqu l'enveloppe des pieds  la tte.

Mais ce qui rend surtout remarquable ce personnage, ce sont cinq bandes,
larges d'un demi-pouce, l'une rouge, l'autre bleue, la troisime
jaune d'or, la quatrime verte, la cinquime blanche, qui se partagent
horizontalement sa face, tandis qu'une sixime, noire comme l'bne,
descend perpendiculairement de son front jusque sous Se menton.

Kit-chi-ou-a-pous fume avec une lenteur calcule son _poagan_,
ou calumet, au fourneau en pierre rouge, reprsentant une figure
bizarre,--sans doute quelque vague souvenir traditionnel de l'art des
Asiatiques,--et au long tuyau enguirland de plumes omnicolores.

Mac Carthy le presse de questions, mais le chef se contente de rpondre,
de temps en temps, entre deux bouffes de tabac, par une phrase brve et
sentencieuse, qui irrite davantage encore l'impatience du jeune homme.

--Tu dis, mon frre, qu'il y a une distance bien grande entre ce fort et
la rivire des Mines, s'crie James.

--La distance d'une saison d'hiver  l'autre.

--Et la route est pnible!

--Pnible pour un coeur faible.

--Mais, est-il vrai qu'on y trouve de l'or!

--Les yeux de Kit-chi-ou-a-pous n'y ont point vu de ce sable jaune dont
parle mon frre.

--On m'a racont qu'il y en avait en quantit.

--Si mon frre sait mieux que Kit-chi-ou-a-pous, pourquoi
l'interroge-t-il? rpliqua schement le sagamo.

--Voudrais-tu m'y conduire? rpliqua Mac Carthy.

Le Chippiouais secoua la tte.

--Je te ferai, continua James, tel prsent de poudre, de balles,
d'eau-de-feu que tu me demanderas.

Une lueur fauve raya les noires pupilles du sagamo, mais il rpondit
avec son impassibilit accoutume:

--L'homme demi-blanc a la langue crochue.

--Veux-tu un gage de ma parole!

--Non, je rflchirai aux propositions de mon frre.

--Alors, je puis compter sur toi pour aller  ces mines?

--Si j'accepte les prsents de mon frre, je le conduirai jusqu'au grand
lac d'eau sale; mais je ne promets pas de lui montrer ce qu'il demande,
car ce qu'il demande n'est plus.

Mac Carthy fit un geste d'incrdulit.

Mais le Grand-Livre, cessant de ptuner, dit d'un ton mesur et grave:

--Que mon frre coute, afin que jamais il n'accuse Kit-chi-ou-a-pous de
l'avoir faussement dtourn de son sentier.

--J'ouvre mon oreille  ton discours.

--Il y a bien des hivers, dit le sauvage, les cavernes de pierre jaune
que dsire mon frre existaient. Notre race tait riche, puissante
alors. Elle possdait des armes terribles, redoutes des ennemis. Et
ces armes avaient la couleur et l'clat des rayons du soleil. Une grande
sorcire avait indiqu aux Peaux-Rouges l'endroit o gisait la matire
pour les fabriquer. Elle tait belle pour tous, bonne pour eux. Aussi
ils l'aimaient, la vnraient. Par malheur, les Visages-Ples vinrent
dans le pays. Ils rencontrrent la magicienne et lui demandrent o
taient les cavernes. Elle rpondit qu'elle les y conduirait, s'ils
promettaient de la respecter. Ils le promirent. Mais, en route, les
misrables lui firent violence. Elle rsolut de se venger. C'est
pourquoi, lorsqu'ils voulurent partir, aprs s'tre chargs de pierre
jaune, elle refusa de les accompagner, en disant qu'elle demeurerait
dans la mine jusqu' ce que la terre l'engloutt avec toutes les pierres
jaunes.

L'anne suivante, ils revinrent et trouvrent la femme ensevelie jusqu'
mi-corps. Les pierres jaunes avaient dj beaucoup diminu.

A leur troisime voyage, la magicienne et les portions les plus
prcieuses de la mine avaient disparu. Il ne restait plus que quelques
cailloux jaunes disperss  la surface du sol,  une trs-grande
distance les uns des autres.

Mais, depuis, les Visages-Ples ont tout enlev.

--a ne fait rien, j'y veux aller, dit, aussitt que le Grand-Livre eut
parl, James, assez peu convaincu de la vracit de ce rcit.

--Mon frre aura ma rponse quand le jour paratra; mais l'Esprit du mal
a remplac la sorcire. Il est l'ennemi des blancs.

--Bah! fit lgrement Mac Carthy, je me moque de l'Esprit du mal.

--Mon frre n'est pas tout  fait blanc, dit l'Indien, d'un ton
ironique.

James sentit le trait et se mordit les lvres.

--N'est-ce point toi, dit-il, qui as men dernirement un Visage-Ple 
la mine?

--Oui, un grand coeur.

--Il s'appelait Robin?

--Pour nous il s'appelait le Jeune-Taureau.

--Et on rapporte qu'il a pri!

--Il a voulu tenter l'Esprit du mal; l'Esprit du mal l'a chti.

--Ce qui veut dire qu'il a t tu par les Esquimaux? reprit James.

Kit-chi-ou-a-pous ne rpondit point.

A cet instant, un homme de petite stature, mais d'une figure nergique,
entra dans la salle.

Aussitt les conversations cessrent comme par enchantement, et au
brouhaha gnral succda un silence respectueux, interrompu seulement
par ces mots souffls  voix basse, dans les groupes:

--Le chef-facteur!

Aprs un coup d'oeil rapide, mais perant, jet sur l'assemble,
celui-ci marcha droit au Grand-Livre.

--Qu'est-ce que mon frre est venu faire ici? lui dit-il durement. Ne
sait-il pas que j'avais donn ordre de le chasser du fort, chaque fois
qu'il s'y prsenterait?

--Kit-chi-ou-a-pous avait perdu sa tente. Il est venu se reposer,
rpondit le chef sans s'mouvoir.

--C'est un mensonge. Il s'est introduit dans la factorerie pour
espionner et pour voler. S'il veut se reposer, qu'il aille demander
l'hospitalit aux Longs-Couteaux [7], ses amis.

[Note 7: Les Yankees sont connus des Indiens sous ce nom, que leur a
probablement valu le couteau-bowie qu'il portent, d'ordinaire, dans
leurs excursions au Nord-Ouest.]

--Kit-chi-ou-a-pous n'est pas l'ami des Longs-Couteaux.

--Chef, ta parole est fausse; car toi et tes Chippiouais vous avez,
l'hiver pass, pris  crdit des munitions chez nous, et, au lieu de
nous rembourser avec vos pelleteries, vous les avez vendues, pendant
l't, aux Longs-Couteaux.

--Mon frre est dans l'erreur. La chasse n'a rien rapport.

--Tu mens! s'cria le chef-facteur; va-t'en, ou je te fais dchirer par
mes chiens!

Seul de sa bande dans le fort, Kit-chi-ou-a-pous ne pouvait rsister
 cette brutale injonction. Il ddaigna mme de faire une nouvelle
observation; mais, serrant autour de lui sa robe de boeuf, il traversa
majestueusement la pice et sortit.

--Vous, monsieur, j'ai  vous parler, reprit le commandant du poste en
s'adressant  Mac Carthy.

Le jeune homme s'inclina d'un air soumis.

--Suivez-moi dans ma chambre, poursuivit le chef en se dirigeant vers la
porte de la salle.

Comme ils arrivaient sur le seuil, cette porte s'ouvrit, et deux
personnes couvertes de neige, de givre, entrrent prcipitamment.

--Mon Dieu! il tait temps! balbutia l'une d'une voix chevrotante en
s'appuyant au bras de son compagnon.

--Une femme blanche! fit le chef-facteur au comble de la surprise.

--Victorine! murmura James Mac Carthy, non moins tonn.

--Place! place! place auprs du feu! et un peu de whiskey pour la
ranimer, car je sens que la pauvre crature va s'vanouir, ours et
buffles! criait l'autre arrivant.




                            CHAPITRE III

                          JAMES MAC CARTHY


A son air dcid, indpendant, tout autant qu'aux clatantes broderies
en poil de porc-pic et plumes d'oiseaux qui chamarraient son capot, il
tait facile de reconnatre que cet individu appartenait  la classe des
francs trappeurs, ou trappeurs libres, classe fort mal vue des agents de
la Compagnie de la baie d'Hudson,  laquelle ils enlvent une partie de
ses bnfices, en faisant la traite pour leur compte ou celui de quelque
riche particulier.

--Qui es-tu et qui est-ce que cette femme! lui demanda le chef-facteur
d'un ton imprieux.

--On m'appelle Louis-le-Bon, rpondit-il avec ngligence; quant  cette
dame, attendez un moment, ours et buffles, elle vous dira qui elle est.

Et le trappeur se remit  frictionner vigoureusement le visage de
la jeune femme qu'il avait tendue devant le feu sur un paquet de
pelleteries.

L'assemble tout entire avait les yeux tourns vers les trangers.

--Louis-le-Bon, il me semble que je connais ce nom-l, murmurait le
chef-facteur en passant la main sur son front.

Le nouveau venu l'entendit.

--Eh pourquoi ne le connatriez-vous pas! s'cria-t-il sans suspendre
son opration. Ours et buffles! il y a trois noms que chacun connat
dans le dsert, c'est celui de Poignet-d'Acier, de Nick Whiffles et de
Louis-le-Bon, trois gaillards qui ne craignent ni peau rouge ni peau
blanche, qu'on trouve toujours prts  secourir quelqu'un dans le danger
et  faire la guerre aux Anglais.

Cette provocante dclaration, au milieu d'un fort habit en grande
partie par les sujets de Sa Majest Britannique, souleva un grondement
gnral, et les employs interrogrent du regard leur commandant pour
savoir s'il ne fallait pas hacher sur-le-champ l'audacieux trappeur.

Mais alors la jeune femme, que la chaleur avait remise, prit la parole:

--Je dsire qu'on me conduise au gouverneur de ce poste, dit-elle.

--C'est moi, rpondit celui-ci en s'avanant.

Victorine se souleva sur le coude, et, tirant de son sein un parchemin,
elle ajouta:

--Si vous tes le gouverneur du fort du Prince-de-Galles, monsieur,
veuillez prendre connaissance de cette lettre, qui m'a t remise pour
vous par sir George Simpson.

Le ton de distinction avec lequel Victorine pronona ces mots, non
moins que le nom du vice-roi de la baie d'Hudson, en imposrent au
chef-facteur.

Il se baissa poliment pour prendre le parchemin, fit sauter le scel, et
lut  la lueur d'une torche de rsine qu'un commis apporta.

Cach dans la pnombre derrire lui, James Mac Carthy parcourut d'un
coup d'oeil la lettre, et une joie maligne se peignit sur ses traits.

--Je suis fch, madame, que vous soyez entre ici, dit le chef-facteur
en serrant la missive dans son porte-feuille. Si j'avais t prvenu de
cette arrive, j'aurais dpch quelques hommes  votre rencontre. Je me
mets, d'ailleurs, entirement  votre disposition. Mais demain, lorsque
vous serez repose, nous causerons de l'objet de votre longue et
courageuse entreprise. On va vous transporter dans une pice plus
convenable, et je donnerai des ordres pour que tous vos dsirs soient
satisfaits...

--Je vous en remercie sincrement, monsieur.

--A demain, madame.

--Aussitt que vos occupations vous le permettront, je serai bien aise
de vous entretenir.

--James, faites prparer du feu dans la chambre aux Perdrix dit 
mi-voix le chef-facteur  Mac Carthy.

--Tout de suite, monsieur.

--Vous commanderez  quelques-unes de nos femmes de veiller  ce que
cette dame ne manque de rien.

--Oui, monsieur.

--Puis vous viendrez me retrouver.

--Dans cinq minutes, monsieur, rpondit James en sortant prcipitamment
de la salle.

Le gouverneur salua Victorine et se retira  son appartement.

Cet appartement, situ  l'autre extrmit du fort, se composait de deux
pices contigus, lambrisses en pin. Un pole de fonte tait plac sous
la cloison qui les sparait. Il les chauffait l'une et l'autre.

La premire, servant de salle  manger, contenait une longue table
autour de laquelle caquetaient, en pluchant du mas, une demi-douzaine
de telles squaws,--les servantes ou, tranchons le mot, les matresses
du chef-facteur; car il est rare que les commandants des forts de la
Compagnie de la haie d'Hudson ne pratiquent pas,--devant la nature au
moins,--la polygamie.

Le matre donnant un si sduisant exemple, il va sans dire que les
subordonns s'empressent de l'imiter. Ah! c'est une morale facile et
lastique, que celle que l'on suit sur les territoires de chasse du
nord-ouest amricain!

Mais passons.

La seconde pice cumulait les fonctions de chambre  coucher, salon,
cabinet de travail et trsorerie. Le lit occupait l'un des cts, et
ce lit, qui pouvait pcher par l'lgance, invitait irrsistiblement au
sommeil, tant ses matelas de peaux de daims taient renfls, nombreux,
tant ses couvertures de robe d'ours paraissaient moelleuses. Un
secrtaire se dressait vis  vis, surmont des bustes en pltre de Mac
Kensie, Ross et Franklin. Le troisime ct tait pris par une caisse de
sret norme (_safe_); le quatrime par la porte de communication entre
les deux chambres et le pole.

Des cartes de la baie d'Hudson et de l'ocan Arctique dcoraient les
murs, et dans les angles on remarquait encore des armes, des outils, des
instruments de pche et de chasse.

Ds que le chef-facteur parut, les Indiennes suspendirent leur babil,
et chacune, soit par un regard assassin, soit par une pose voluptueuse,
soit mme par l'exhibition ostensible d'un bijou nouveau, chercha 
captiver l'attention de son seigneur.

Mais, trop proccup probablement pour jeter ce soir-l le mouchoir
 l'une de ses rouges odalisques, il passa outre, sans daigner leur
accorder un moment d'attention.

Entrant dans sa chambre  coucher, il en referma bruyamment la porte.

--Est-ce croyable? murmura-t-il en se promenant  grands pas, un mtis,
un fils de squaw se poser comme mon rival! prtendra m'enlever une de
mes femmes! et cela, parce que j'ai eu des bonts excessives pour cet
enfant, qu'au lieu de l'envoyer traquer au Nord, je lui ai fait donner
de l'instruction... Aujourd'hui, monsieur se croit mon gal! Oh! mais,
je lui donnerai sur les ongles!

On frappa  la porte; le chef-facteur alla ouvrir. C'tait James.

--Je me suis empress..., commena-t-il.

--C'est bien. J'ai des reproches  vous faire, monsieur, et si votre
conduite ne change pas, je vous punirai comme vous le mritez. Qu'est-ce
 dire? vous faites l'important, vous prtendez commander...

--Ne suis-je pas votre fils!

Le chef-facteur partit d'un clat de rire.

--Eh! j'en ai cinquante des fils comme vous! Si chacun d'eux voulait
donner des ordres, nous n'aurions plus personne pour faire le service!

--Mais enfin, vous m'avez permis de porter votre nom, dit James d'un ton
aigre.

--Cette permission, vous l'avez prise.

--Qui donc m'a fait lever  Qubec?

--Oh! une folie! rpliqua le gouverneur en haussant les paules. Alors
j'tais jeune, amoureux de votre mre, voil! Mais je ne vous ai pas
appel ici pour me poser des questions. Vous vous tes pris de fantaisie
pour l'une de mes femmes!

--Et quand cela serait! riposta l'avocat avec une vivacit qui fit
bondir son interlocuteur.

--Quand cela serait, polisson! hurla ce dernier en levant la main sur
James.

--Ah! si vous me frappez! dit-il d'un ton sourd.

--Tiens! profra le chef-facteur.

Et un soufflet rudement appliqu vint empourprer la joue du jeune homme.

Il frmit, son visage se marbra de taches violaces; un grondement
rauque s'chappa de sa poitrine.

--Je vous tranerai devant les tribunaux! dit-il aprs un instant de
silence.

--L'imbcile, qui parle de tribunaux  la baie d'Hudson, repartit le
gouverneur. Il se croit  Qubec, parmi les civiliss! Mais sot que tu
es, il n'y a qu'un tribunal ici, c'est le mien, qu'un juge c'est moi!
Ce que je veux, je le fais excuter mieux que Sa Majest la reine de
la Grande-Bretagne, et, s'il me plaisait de te tuer comme un chien, il
n'est personne qui, demain ou tout autre jour, ost me demander compte
de ta vie.

--Vous vous croyez plus fort que vous n'tes! marmotta James.

--Plus fort que je ne suis! en veux-tu faire l'essai?

Disant ces mots, le chef-facteur armait froidement un pistolet-revolver.

L'avocat crut qu'il allait le tuer, il se prcipita  ses genoux en
murmurant:

--Pardon!

--Lche! dit le gouverneur en faisant avec les lvres un geste de
mpris; lche! la lchet est un des fruits de l'instruction donne dans
les villes. Un Indien se serait fait gorger plutt que de s'humilier
ainsi. Relevez-vous, monsieur, mais retenez bien ce que je vais vous
dire: S'il vous arrive de porter dornavant les yeux sur une de mes
squaws, ou de me mcontenter en quoi que ce soit, je vous ferai fouetter
sur l'esplanade de la factorerie, tout avocat et mon fils que vous
soyez.

Cette menace ralluma l'indignation du jeune homme.

--Votre langage, monsieur, dit-il avec colre, pourrait tre seyant s'il
s'adressait  un enfant, mais...

--Mais, monsieur, je commande souverainement..

--On pourrait vous en faire rabattre, interrompit James, incapable de
dompter davantage son exaspration.

Le chef-facteur entra dans une fureur telle, que son visage devint
aussitt rouge comme le feu, et que le malheureux tomba  la renverse,
frapp d'un coup de sang.

L'excs mme de cette fureur sauva de la mort celui qui l'avait cause,
car il est peu douteux que, n'et t son attaque d'apoplexie, le pre
et assassin son fils [8].

[Note 8: Les personnes qui ont vcu avec les agents de la Compagnie de
la baie d'Hudson ne m'accuseront certainement pas d'avoir,  plaisir,
charg les couleurs de cette scne.]

Celui-ci s'empressa d'appeler les servantes du gouverneur, puis il se
rfugia prudemment dans la partie de la factorerie qu'il habitait avec
sa mre, Alanck-ou-a-bi, l'toile-Blanche.

C'tait une chambre divise en deux par va grossier paravent.

Un lit de camp couvert de quelques peaux de buffle, et trois ou quatre
malles, formaient tout l'ameublement. Elle tirait son calorique d'un
pole sourd, dont le tuyau se coudait et serpentait  quelques pouces du
plafond.

Les murs taient en planches, consolides par des poutres  peine
quarries et compltement nues.

Une fois dans cette pice, James Mac Carthy en ferma intrieurement
la porte au moyen d'un verrou, puis il prit dans une des malles un
revolver, le chargea avec soin, le plaa sous un sac qui lui tenait lieu
d'oreiller, et s'tendit sur son lit.

Une lampe de fer, pose prs de lui, sur le plancher, l'clairait
faiblement en rpandant autour d'elle une nausabonde odeur d'huile
de poisson. Lorsqu'il fut couch, l'avocat alluma sa pipe et se mit 
rflchir.

Il avait vingt-quatre ou vingt-cinq ans, portait sur tous ses traits
le cachet anguleux du demi-sang: teint olivtre, figure allonge, front
dprim, nez  larges ailes, pommettes saillantes, bouche grande, lvres
minces, constitution robuste quoique dlicate en apparence, membres
grles, mais souples comme l'acier, durs, compactes comme ce mtal.

L'ensemble de la physionomie n'tait pas dsagrable au premier aspect.
Mais l'tudiiez-vous avec quelque soin, vous y dcouvriez le stigmate
des passions mauvaises: jalousie, cupidit, violence, dbauche, vanit
excessive.

Ce que rvlait  l'observateur cette physionomie, l'esprit et le coeur
de Mac Carthy ne le justifiaient que trop.

Fils du gouverneur de ce nom et d'une Indienne, il avait d  l'amour de
son pre pour sa mre d'tre envoy en bas ge  Qubec et d'y recevoir
une ducation, bien rarement le partage des enfants qui naissent de ces
unions passagres.

Tant que l'toile-Blanche conserva sa beaut, elle demeura la favorite
du chef-facteur, et le jeune James fut combl des marques de cette
tendresse. Mais le jour o elle se donna  M. Mac Carthy, la pauvre
squaw tait dj pouse d'un chef peau-rouge de sa tribu. Celui-ci
dcida de se venger. Il attendit durant plusieurs annes une occasion
favorable. Elle arriva enfin. Un soir, le mari dlaiss rencontra sa
femme  quelques milles du fort. Il lui arracha le nez avec ses dents
[9], lui creva un oeil, et, aprs lui avoir fait plusieurs blessures
hideuses aux seins et  diffrentes parties du corps, il l'abandonna
toute sanglante sur le thtre de cette boucherie.

[Note 9: Cette coutume est fort en usage, dans de telles circonstances
parmi le Indiens de l'Amrique septentrionale.]

On rapporta l'toile-Blanche  la factorerie. Elle passa de la chambre
du gouverneur  la cuisine. Cependant, M. Mac Carthy continua de
pourvoir aux besoins de leur enfant.

Dou d'une facilit d'imitation extraordinaire, James fit des progrs
rapides dans ses tudes, quoique les horizons de son intelligence
fussent assez borns. Mais il tait flatteur, insinuant, et, de plus,
il possdait quelques arts d'agrment; il obtint  vingt ans des succs
marqus  la cour du Gouverneur-Gnral du Canada. C'est alors qu'il fit
la connaissance d'Alfred Robin et se lia d'amiti avec lui.

Nature franche et loyale, Robin ne se doutait pas qu'il rchauffait une
vipre  son foyer.

James s'prit de Victorine; il eut l'audace de l'entretenir de son
amour. La jeune femme aimait trop son mari pour lui causer la plus
lgre contrarit. Elle commit une faute que commettent bien souvent
les personnes de son sexe; et, au lieu de prvenir Alfred des intentions
perfides de Mac Carthy, elle se fit un scrupule de les lui dvoiler,
tout en menaant ce dernier de le faire s'il ne cessait de la perscuter
par ses dclarations.

Rappel  la factorerie par son pre, James ne se sentait pas dispos
 obir. Mais le dpart de madame Robin pour l'Angleterre et d'autres
motifs que nous ne tarderons pas  faire connatre, l'y dcidrent.

On peut juger de sa stupfaction, de sa joie, en la voyant arriver au
fort, alors qu'il la croyait morte. Sa passion pour elle se ralluma plus
ardente, plus imprieuse que jamais. Oubliant la scne terrible qu'il
venait d'avoir avec son pre et qui peut-tre avait tu celui-ci, il se
disait, la voix palpitante, l'oeil humide de luxure:

--Oh! cette fois, je la tiens, elle sera  moi....  moi seul, et
ses enivrantes caresses me paieront de tous les ddains dont elle m'a
abreuv!....

Comme il savourait ses voluptueuses esprances, on gratta  la porte.

--Qui est l? demanda-t-il, en saisissant le revolver pos sous son
traversin.

--Alanck-ou-a-bi, fut-il rpondu.

--Vous tes seule?

--Je suis seule.

Aprs cette rplique, James sauta  bas de son lit, et alla tirer te
verrou.

La porte s'ouvrit, et une Indienne dont le visage coutur de profondes
cicatrices tait horrible  voir, parut dans l'entrebillement.




                             CHAPITRE IV

                          L'TOILE-BLANCHE


Elle tait jeune encore, et, par une amre ironie, avait conserv
des vestiges d'une beaut rare, au milieu des affreux ravages que le
ressentiment de son mari avait faits sur sa face. Grand, pur et d'un
ovale parfait, l'oeil qui lui restait faisait doublement regretter
celui qu'on lui avait arrach. Sa bouche avait d tre rose, d'un dessin
aimable, un nid  baisers, mais les lvres tourmentes et lacres,
comme si on les et tortilles en forme de vis avec une tenaille de fer,
ne montraient plus que des lambeaux informes et charnus, qui servaient
de cadre  quelques dents d'une blancheur burnenne,  demi brises.

Elle portait le costume des squaws septentrionales: un chaud bonnet de
peau de cygne, sur lequel tait tendue une couverte brune,  lisr
jaune, en un tissu de poil de daim et de buffle.

A la vue de son fils, le regard d'Alanck-ou-a-bi prit une expression de
tendresse inexprimable.

Les siens, au contraire, s'armrent de duret.

James, dans son orgueil insens, ne pouvait supporter l'ide qu'il
devait sa naissance  une Indienne: il maudissait ouvertement la pauvre
femme qui lui avait donn le jour.

Ds qu'elle fut entre, il referma la porte et s'assit au bord de son
lit, tandis que sa mre s'accroupissait sur les talons devant lui.

La couverte de la squaw, s'entr'ouvrant alors, laissa voir une tunique
lgamment brode et un fort joli collier de coquillages; car, par un
reste de coquetterie fminine, la malheureuse crature avait conserv du
got pour la parure et les colifichets brillants.

--Comment avez-vous laiss cette dame? demanda James.

--Elle voyage dans le monde des esprits, rpondit Alanck-ou-a-bi d'une
voix singulirement harmonieuse, quoique le manque de dents la fit
bgayer un peu.

--C'est--dire qu'elle dort, reprit James.

L'Indienne inclina affirmativement sa tte.

--Vous l'avez place dans la chambre que je vous ai dsigne!

--Oui.

--Et vous en avez pris la double cl?

--Cette femme blanche est bien belle; mon fils l'aime-t-il donc?
interrogea Alanck-ou-a-bi, sans rpondre  la question.

--Cela ne vous regarde pas, repartit schement James; o est la clef de
sa chambre, rpondez-moi?

--La voici, dit-elle d'un ton mlancolique, mais rsign, en lui tendant
une cl qu'elle tenait cache sous sa couverte.

Le jeune homme serra vivement l'objet dans sa poche, puis il dit  sa
mre en adoucissant son accent:

--Vous a-t-elle parl?

--Elle m'a parl.

--Qu'a-t-elle dit?

--Elle m'a interroge pour savoir si j'avais vu ici un visage ple
qu'elle appelle son mari.

--Vous avez rpondu?

--J'ai rpondu que je ne l'avais pas vu.

--C'est bien.

Et, aprs un moment de silence, James ajouta rveusement:

--N'est-ce pas qu'elle est belle, ma Victorine?

--Elle est belle et radieuse comme l'_ed-thin_ [10]; mais que mon
fils prenne garde! l'amour recle un serpent sous ses fleurs les plus
embaumes; j'ai peur que la femme blanche ne soit fatale  mon fils
chri.

[Note 10: Aurore borale.]

--Gardez vos craintes pour vous, je n'en ai que faire reprit-il
brusquement.

--Si mon fils voulait suivre les conseils de sa mre... insinua-t-elle.

--Je ne veux point de vos conseils, et je vous dfends de vous dire ma
mre, de m'appeler votre fils!

En prononant ces mots, il se leva et arpenta la chambre  grands pas.

L'Indienne avait courb la tte d'un air triste et soumis, car tel est
le servage des squaws: le pre a sur elles le droit de vie ou de mort,
puis vient le mari qui jouit du mme droit, et enfin l'enfant mle qui
trop souvent ne craint pas de l'exercer.

Aprs une pause de quelques minutes, James s'arrta subitement devant
l'toile-Blanche et lui dit:

--Qui a parl  mon pre de mon caprice pour Notokou!

--Je l'ignore.

--Il faut que vous le sachiez! je veux punir celui ou celle qui m'a
trahi! s'cria-t-il d'une voix tonnante.

--Peut-tre est-ce Notokou elle-mme, dit Alanck-ou-a-bi d'un ton
haineux; car la squaw dont il tait question avait alors la prfrence
du facteur en chef, et quoique, depuis bien des annes, elle n'et plus
de prtentions  ses caresses, Alanck-ou-a-bi ne voyait jamais sans un
sentiment de jalousie une matresse nouvelle prendre la place qu'elle
avait autrefois occupe.

--Si c'est Notokou, je ne la mnagerai pas plus qu'une autre! gronda
James.

--Mais, pauvre enfant, si tu touches un cheveu de sa tte, il te tuera!

Un sourire amer plissa les lvres du jeune homme.

--Dj, ce soir, il a voulu me tuer, dit-il sourdement.

--Te tuer! s'cria l'Indienne, en se dressant sur ses pieds; te tuer!
tu dis qu'il a voulu te tuer! rpta-t-elle avec un accent de fureur
indicible. Ah! ne me dis pas qu'il t'a fait cette menace; non, ne me
le dis pas, James! Si je l'entendais encore, j'oublierais le pass,
j'oublierais ce qu'il fut pour moi, cet homme! En lui, je ne verrais
plus ton pre, mais l'instrument de tous mes maux, la cause de toutes
ces laideurs qui font de moi un monstre, l'auteur de toutes les
humiliations que j'ai souffertes, que je souffre encore par amour pour
toi, parce que je voulais, James que tu fusses grand, habile et puissant
comme les Visages. Ples!

En ce moment, la squaw, emporte par la passion s'tait transfigure;
ses difformits physiques disparaissaient pour ainsi dire, son loquence
entranante et mu le coeur le plus dur. Mais James y fut insensible.
Dans son me il ne restait plus de place pour une fibre dlicate Au lieu
donc d'apaiser sa mre, de la remercier pour ces tmoignages de
tendresse sincre quoique violente, il prit plaisir  l'irriter
davantage.

--Et s'il lui tait arriv de me tuer ce soir, quand il dirigea un
pistolet sur moi, qu'eussiez-vous fait? dit-il avec une ngligence
affecte.

L'Indienne devint ple, ses jambes flchirent sous elle. Pour ne pas
choir, elle dut se soutenir au lit de son fils; nanmoins, elle rpondit
d'une voie caverneuse:

--Si tu me dis encore ces choses, James, j'irai mettre le feu  la
poudrire et j'ensevelirai le chef avec tout son monde sous les ruines
du fort.

--Rassurez-vous, reprit le jeune homme, il a t puni de sa mchancet.

--Tu te serais veng!

--Non; mais la colre lui a fait monter le sang  la tte, et, quand je
l'ai quitt, il avait perdu connaissance. Peut-tre est-il mort!

L'toile-Blanche fit un geste ngatif.

--Il est sujet  ces attaques, dit-elle, et toujours il en revient.
Mais je t'en supplie, mon fils, ne t'expose plus aux coups de ce bison
furieux; dans un moment de rage, il...

James l'interrompit.

--Vous connaissez, demanda-t-il, des herbes qui procurent le sommeil!

--Alanck-ou-a-bi, rpondit-elle, connat aussi celles qui donnent la
mort.

--Ce n'est point de ces dernires que j'ai besoin.

L'Indienne abaissa sur lui un regard pntrant.

--Je comprends, dit-elle ensuite, mon fils veut courir l'allumette [11]
chez la femme blanche.

[Note 11: Parmi les Indiens de l'Amrique septentrionale, courir
l'allumette, c'est, comme on le verra plus loin, courir les belles.
Cette mtaphore a t emprunte  l'usage suivant; Un jeune Peau-Rouge
a-t-il envie d'obtenir les faveurs d'une femme, il se glisse dans la
tente de celle-ci, pendant la nuit, allume au feu un brin de bois et
s'approche du lit. Si la squaw teint la lumire, c'est signe qu'elle
accde  ses dsirs; si, au contraire, elle la laisse brler, le
galant est oblig de se retirer au plus vite, pour ne pas s'exposer
aux railleries et mme aux coups des autres personnes couches dans la
hutte.]

--Je veux, rpliqua James, une plante pour l'endormir.

--Avant de livrer cette plante  mon fils bien-aim, Alanck-ou-a-bi
consultera les esprits.

--Eh! s'cria-t-il, je ne crois point  vos superstitions ridicules.

--Mon fils a tort, dit gravement l'Indienne, Kitchi-Manitou parle le
langage de l'avenir  ceux qui savent l'entendre. S'il est favorable 
ton amour, je te donnerai sur-le-champ la mdecine que tu demandes.

--Et s'il est dfavorable? fit James impatient.

--S'il est dfavorable, je la refuserai  mon fils, dit-elle avec
fermet.

Le jeune homme frona les sourcils, et il allait s'abandonner  un accs
de colre; mais, rflchissant que, par ce moyen, il n'obtiendrait rien
de sa mre, il prfra attendre l'preuve  laquelle l'toile-Blanche
avait rsolu de le soumettre.

Avec un morceau de craie, la squaw dcrivit sur le plancher une large
spirale, au centre de laquelle elle enfona un clou.

Puis, dans une cage place en un coin de la chambre, elle prit trois
musaraignes, deux grises et une brune. La brune tait une femelle, les
grises des mles.

La brune fut attache par la patte  une cordelette en nerf d'animal,
fixe elle-mme au clou plant dans la spirale.

Sur l'un des mles, Alanck-ou-a-bi traa avec sa craie une ligne droite.

Sur l'autre, elle traa une ligne courbe.

Ensuite, elle posa les deux musaraignes sur le cercle le plus
excentrique de la spirale.

Et, s'animant tout d'un coup, elle se mit  danser autour, en chantant
sur un diapason bas d'abord, mais qui ne tarda pas  monter,  mesure
qu'elle prcipitait les mouvements de son corps:

--La musaraigne brune, c'est la femme aime de mon fils.

--Le voici, lui, reprsent par la musaraigne qui a une raie tortue
sur son dos, et celle qui porte la raie droite c'est le mari de la femme
aime de mon fils.

Que Kitchi-Manitou accorde  mon fils la victoire sur son rival et que
la musaraigne brune tourne ses yeux vers lui.

Mon fils est brave, il est beau, il est puissant, c'est le rejeton d'un
grand chef.

Mais o va la ligne courbe?

Pourquoi ne suit-elle pas le chemin que j'ai fray pour elle? pourquoi
se prcipiter sur la musaraigne brune, au lieu de se glisser doucement 
elle et de gagner son coeur par des paroles sucres comme le miel?

Mon fils n'obtiendra pas l'amour de celle qu'il aime.

Elle ronge la corde magique, elle la coupe; elle rejoint la musaraigne
 la raie droite.

Et toutes deux s'unissent pour se jeter sur mon fils. Les esprits se
sont prononcs contre lui.

Parvenue  ce point, l'toile-Blanche, qui vocifrait comme une insense
et se dmenait en des contorsions furibondes, tomba, puise, sur le
plancher, o elle se roula longtemps comme si elle et t en proie 
une attaque d'pilepsie.

Ainsi qu'elle l'avait indiqu dans son chant, la musaraigne  la raie
courbe, une fois lche, avait couru directement  la musaraigne brune,
en train de couper avec ses dents le lien que l'Indienne lui avait mis 
la patte.

Aussitt libre, elle rejoignit la musaraigne  la raie droite, qui
suivait tranquillement les enroulements de la spirale, vers le centre,
et l'une et l'autre, paraissant faire cause commune, s'avanaient avec
des intentions videmment hostiles vers la musaraigne  la raie courbe,
quand, le bruit caus par la chute de l'toile-Blanche frappant
d'pouvante les trois petits quadrupdes, ils regagnrent leur cage en
toute hte.

James Mac Carthy avait considr cette scne avec un dgot ml
d'irritation.

Assis sur son lit, il attendit un moment que sa mre se remt de son
agitation pour lui parler; mais, voyant qu'elle continuait  se tordre
et  profrer des cris assourdissants, il alla  elle, la releva
brutalement, en disant:

--Assez de jonglerie! Vous prendrez cette plante qui endort et la
jetterez dans une boisson destine  la femme blanche.

--Jamais! s'cria l'Indienne.

Le front du jeune homme se plissa.

--Je le veux! dit-il d'un ton cassant.

--Jamais! ce serait te donner la mort.

Il eut un sourire sardonique.

--Jamais! non, jamais! rptait-elle comme une folle sans l'oser
regarder.

--Si vous me rsistez!... fit-il avec un geste terrible, en lui serrant,
 le briser, le poignet dans sa main gauche.

A cet instant un grand fracas de portes et de voix retentit dans la
cour.

--Le chef-facteur est mort! M. Mac Carthy vient de mourir! disaient ces
voix.

Cet incident, en appelant James au dehors, mit fin  une querelle,
qui, prolonge davantage, aurait pu avoir des suites funestes pour
Alanck-ou-a-bi.




                             CHAPITRE V

                 JAMES MAC CARTHY ET VICTORINE ROBIN


L'annonce de la mort du gouverneur du fort du Prince de Galles avait t
prmature.

Une atteinte de paralysie locale, accompagne d'une syncope gnrale,
tait la cause de cette rumeur, qui se rpandit le soir dans la
factorerie.

Mais, ds le lendemain, il allait mieux, quoiqu'il ft trs-faible et
incapable d'articuler une parole. Une copieuse saigne, jointe 
des sinapismes, lui avait rendu le sentiment. Le mdecin du poste ne
dsesprait pas de le sauver.

Cependant son fils James se flattait que le vieux Mac Carthy
succomberait  cette maladie et que lui, James, serait appel  lui
succder dans son emploi.

En se levant il rsolut de visiter madame Robin. Ayant, en consquence,
fait une toilette soigne, mais qui dnotait toujours le chasseur
septentrional, il se rendit  la chambre o il l'avait fait transfrer.

Le fourbe tait sr que sa visite serait bien reue, et que la jeune
femme oublierait les injurieuses propositions qu'il lui avait faites,
pour l'interroger sur le sort de son mari.

En effet, ds qu'il entra, Victorine lui tendit cordialement la main.

--Assise dans son lit, elle s'occupait  rparer un grossier vtement de
peau qui la couvrait la veille.

Alanck-ou-a-bi lui chauffait du bouillon prs de la chemine.

La chambre de madame Robin ressemblait  toutes celles du fort. Elle ne
renfermait d'autres meubles qu'une table, quelques escabeaux en bois
et le grabat garni des pelleteries sur lequel Victorine avait pass la
nuit.

Un dessin bizarre, fait avec des ttes de perdrix fiches contre la
muraille, avait valu  cette pice son nom de chambre aux Perdrix.

En y mettant le pied, James fit  sa mre un signe que madame Robin ne
remarqua point, et l'Indienne sortit aussitt.

--Ah! monsieur, s'cria Victorine, je suis mille foi heureuse de vous
voir.

--Et moi, madame, enchant...

--Mais, interrompit-elle vivement, donnez-moi des nouvelles d'Alfred.

--Il n'est pas ici, dit Mac Carthy, en poussant prs du lit un des
escabeaux sur lequel il s'assit.

--Je le sais; on me l'a appris; il s'est avanc plus haut encore vers le
Nord.

--Oui, madame, malgr mes avis. Il a voulu aller explorer l'embouchure
de la rivire de la Mine de Cuivre, rpondit presque affectueusement
Mac Carthy, qui avait pris dans les siennes la main de Victorine et la
pressait avec plus de tendresse que n'en comportait la simple amiti,
tandis que ses yeux dvoraient les attraits de la jeune femme,
ravissante dans son nglig  demi sauvage.

C'tait une de ces blondes aux yeux noirs qui cachent, sous une
enveloppe dlicate, un esprit vigoureusement tremp et qui sont, pour
ainsi dire, des exceptions dans l'ordre des choses naturelles. En voyant
ces grles cratures, vous les croiriez phthisiques, ou atteintes d'une
maladie incurable; il vous semblerait qu'elles trbuchent dj au bord
de la tombe; et peut-tre que si elles demeuraient dans l'inaction, loin
du tumulte du monde, du choc des passions, peut-tre que la mort les
saisirait avant l'ge.

Pauvres fleurs exotiques, on dirait qu'elles se penchent prmaturment
vers la terre, qui les doit bientt engloutir  jamais. Vienne,
cependant, une motion forte, un coup de la destine,--coup qui
craserait l'homme le mieux dou,--et la languissante jeune fille ou
jeune femme se relve. Elle reprend coloris et sant. Elle est pleine
de forces. Son ardeur tonne; son infatigabilit frappe de stupfaction.
Non-seulement il y a dans cette frle machine une volont opinitre,
irrsistible; mais on y dcouvre, tout  coup, des trsors de vigueur
incroyables. Alors s'accomplissent des prodiges surhumains; alors,
telle de ces femmes soulvera un poids qui effraierait plusieurs hommes
robustes; telle autre arrachera son enfant aux griffes d'un tigre;
celle-ci fera reculer vingt guerriers arms jusqu'aux dents; celle-l
entreprendra une tche dont la perspective seule nous pouvanterait.
Ainsi avait fait madame Robin, en se mettant intrpidement  la
recherche de son mari  travers les mille prils du dsert amricain.

Tout entire  ses inquitudes, elle ne songeait ni  retirer sa main
de celles de James, ni  se dfendre contre les regards lascifs qu'il
plongeait sous son peignoir.

--Ah! monsieur, pourquoi l'avez-vous laiss partir? dit-elle avec des
larmes dans la voix.

--Vainement ai-je voulu m'opposer  son dpart, rpondit Mac Carthy d'un
ton que l'agitation de ses sens faisait trembler.

--Y a-t-il longtemps qu'il vous a quitt?

--Quatre mois environ, madame.

--Depuis, il a crit, sans doute?

--Non, madame, mais j'ai reu des informations sur son compte hier au
soir.

--Ah! vous me sauvez la vie, monsieur Mac Carthy! s'cria Victorine en
serrant avec reconnaissance les doigts de son interlocuteur.

A cette pression, le jeune homme sentit un frmissement courir dans
ses veines. Ses paupires devinrent humides, ses joues s'injectrent de
sang.

--Il allait bien, n'est-ce pas? poursuivit madame Robin en se tournant
vers James.

--Oui, bien, trs-bien! balbutia-t-il.

Comme il faisait assez sombre dans la chambre, claire seulement
par quelques petits carreaux de parchemin, Victorine ne vit point
l'altration des traits de Mac Carthy. Cependant l'accent de sa rponse
la frappa.

Dgageant sa main et ramenant la couverture sur sa poitrine, elle
reprit:

--Mais comme vous me dites cela! Craindriez-vous de m'apprendre une
mauvaise...

--Du tout, du tout, madame, s'cria James, qui, refoulant les
entranements de sa passion, avait repris quelque empire sur lui-mme;
Alfred tait en sant parfaite quand il rencontra le Grand-Livre sur
les bords de la rivire de la Mine de Cuivre.

--Le Grand-Livre? Je crois me rappeler ce nom.

--C'est un chef indien.

--Il est ici, monsieur Mac Carthy?

--Non, madame. Mon pre l'a chass du fort, parce qu'il n'a pas tenu ses
engagements envers la Compagnie.

--Ne pourrais-je le voir?

--J'en doute, fit James avec un soupir.

--Vous paraissez triste, monsieur, dit la jeune femme d'un ton
sympathique.

--Triste! rpta-t-il, en bauchant un ple sourire; oui, je suis
triste! Comment ne le serais-je pas? Je vois que vous aimez un ingrat...

--Monsieur!

--Un ingrat, je l'ai dit, s'cria-t-il, car votre mari ne vous aime
pas. S'il vous et aime, aurait-il eu l'intention de vous quitter pour
voyager, avant votre dpart pour l'Angleterre...

--Vous le calomniez, monsieur!

--Et, continua Mac Carthy en s'excitant, se serait-il mis en route pour
le dsert aussitt aprs avoir appris  Qubec que le navire qui vous
ramenait avait sombr?

--De grce, monsieur, cessez de me parler ainsi d'un mari que j'aime
et de qui vous vous prtendiez l'ami, dit la jeune femme en faisant des
efforts pour contenir son indignation.

--Son ami! moi, l'ami de votre mari! Ah! que vous me connaissez peu!
dit-il dans un rire diabolique; mais je le hais autant que je vous aime,
votre Alfred! Est-ce que vous l'ignorez? Est-ce que mon amour...

--Taisez-vous! taisez-vous! rpliqua Victorine en se dressant,
frmissante, dans son lit.

--Comme vous tes belle! comme tu es belle! comme je t'aime! dit-il avec
une admiration passionne.

A son tour, il s'tait lev, en prononant ces paroles, et, le visage en
feu, les narines gonfles, les prunelles flamboyantes, il tendait les
bras pour saisir Victorine et l'attirer  lui.

--Le misrable! le lche! il porterait la main sur une femme sans
dfense! s'cria madame Robin avec plus de mpris encore que d'effroi.

Puis, par un bond rapide, elle sauta  bas du lit, saisit sur la table
un couteau de chasse, et se retrancha dans un coin de la pice.

--Osez me toucher, monstre! dit-elle, et je vous jure que l'un de nous
deux restera mort sur la place!

La hardiesse et l'imprvu de ce mouvement effrayrent Mac Carthy.

Un instant atterr, il recouvra bientt nanmoins son cynisme habituel.

--Partie remise, dit-il en affectant des dehors dgags. Mais vous
serez  moi, ravissante tigresse! En attendant, sachez que votre cher
et tendre poux a t assassin par les Esquimaux. Voil mon bouquet de
fianc. Que vous en semble? Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir.

L-dessus Mac Carthy sortit, laissant la pauvre femme consterne par ce
qu'elle venait d'entendre.

Il retourna  sa chambre.

--Alanck-ou-a-bi, dit-il  sa mre, qui ptunait gravement, accroupie
sur les talons, ce soir vous mettrez la mdecine qui endort dans les
aliments de la femme blanche. C'est vous qui la servez; cela sera
facile.

--Non, dit l'Indienne, je ne le ferai pas. Kitchi-Manitou nous punirait.

--Si vous ne m'obissez pas, je me tue! dit-il froidement.

--Mon fils se tuer! mon beau James, mon noble enfant se tuer! s'cria
l'toile-Blanche en lui jetant un regard plor.

--Je n'ai qu'une parole, rpliqua Mac Carthy, sachant bien que par cette
menace il obtiendrait tout de la crdule Indienne.

--Alors, dit-elle humblement, la volont de mon fils sera faite.
Alanck-ou-a-bi mlera la mdecine qui donne le sommeil  la _becatie_
[12] ou au th de la femme au visage ple.

[Note 12: Les Indiens de la baie d'Hudson donnent ce nom  une sorte
de gros boudin fait avec le sang, la graisse et les parties les plus
dlicates du daim, auxquels on ajoute le coeur et les poumons hachs en
menus morceaux.]

--En outre, continua James, comme je suivrai ce matin le parti qui va
 la pche, vous jetterez, aussitt la nuit venue, une corde  noeuds
par-dessus la palissade, et vous m'attendrez, en prenant soin que
personne ne vous voie.

--Il sera fait comme tu dsires; mais je crains pour toi le courroux du
Grand-Esprit, rpondit tristement l'Indienne.

Mac Carthy haussa les paules et se, mit en devoir de changer son
lgant costume contre un lourd accoutrement de cuir de buffle.

Comme il terminait, le clairon retentit.

--Voici, dit-il, la trompette qui appelle les engags [13]. A cette
nuit, Alanck-ou-a-bi!

[Note 13: Domestiques, commis.]

Il prit ses raquettes, accroches  la muraille, et descendit dans
la cour, o une centaine d'hommes, trappeurs blancs et Peaux-Rouges,
composant presque toute la garnison masculine du fort, s'assemblaient
pour aller faire une grande pche sur un lac loign de dix milles
environ.

James avait le commandement de l'expdition; car, bien qu'il ft brusque
avec lui jusqu' la brutalit, son pre se proposait de lui remettre
un jour la charge qu'il occupait, depuis plus de trente ans,  la
factorerie du Prince-de-Galles.

Il n'tait pas, d'ailleurs, tonnant que le jeune homme ne demeurt
point prs de lui pour le soigner. Les moeurs des civiliss dans ces
contres sauvages ressemblent fort  celles des Indiens. La ncessit
l'emporte sur toute considration. En voyage, malheur  l'homme ou 
la femme malade. On l'abandonne, sans piti,  son triste sort. Si les
forces lui reviennent, tant mieux; sinon, il lui faut mourir soit de
besoin, soit sous les coups de l'ennemi qui rde constamment autour des
caravanes, soit sous la dent des btes froces.

Rarement mme voit-on une troupe en marche s'arrter pour permettre 
une femme enceinte de faire ses couches. L'infortune est-elle prise
des douleurs de l'enfantement, elle s'carte, cherche un ruisseau,
une source, une flaque d'eau, se dlivre elle-mme, et rejoint
ordinairement, quelques heures aprs, la bande qui n'a cess de
poursuivre sa route.

Elles sont fortes, sans doute, les femmes du dsert; mais combien
succombent dans ces atroces souffrances! Il n'y a l aucune statistique
pour le dire.

Ces observations suffisent  expliquer la conduite de James Mac Carthy,
sans la justifier le moins du monde, d'ailleurs; car le sclrat
dsirait la mort de son pre, et, de plus, il mditait contre la pauvre
Victorine le plus odieux des attentats.




                            CHAPITRE VI

                   PCHE, CHASSE, CRIME, PUNITION


La runion des trappeurs tait fort bruyante. Au vacarme qu'ils
faisaient, se mlaient les hurlements des chiens-loups que l'on attelait
aux traneaux. Les pauvres btes faisaient rsistance; mais leurs
conducteurs les saisissaient brutalement, les flagellaient plus
brutalement encore, avec des baguettes de fusil, et, en dpit de leurs
cris, de leurs efforts pour s'chapper, finissaient par leur passer le
haut collier charg de sonnettes.

Ce collier, quoique plus petit, ressemblait assez, par sa forme et les
fanfreluches dont il tait orn,  ceux qu'on voit au cou des mulets
dans certaines parties de notre France.

Nombreuse tait la meute, chaque sleigh exigeant quinze  vingt chiens.
Aussi y avait-il peut-tre bien cent cinquante de ces animaux dans la
cour de la factorerie. Jugez du vacarme!

Ici, les traneaux ne sont plus faonns comme ceux que l'on voit dans
les rgions occidentales.

On les fabrique avec des planchettes de mlze. Leur longueur varie
entre dix et quinze pieds; leur largeur entre douze et quatorze pouces;
leur paisseur ne dpasse gure un quart de pouce.

Le devant du traneau est fortement cintr, afin que la machine
n'enfonce pas dans la neige. Les planches ou clisses qui entrent dans
sa construction sont runies les unes aux autres par des lanires de
peau de daim, et traverses, dans la partie suprieure, par des barres
de bois destines  consolider le traneau, et  maintenir les objets
qu'il contient.

Un seul homme suffit  tirer un de ces vhicules quand il n'est pas trop
charg. On passe les traits sous les aisselles, on les rassemble sur
la poitrine, et, chauss de bonnes raquettes, on fait aisment douze 
quinze lieues par jour. Quelque simple que soit ce harnais, dit avec
raison Samuel Hearne, je dfie tous les selliers du monde d'en fabriquer
un meilleur.

Aux environs des factoreries ce sont ordinairement des chiens qui sont
chargs de la traction. Et Dieu sait combien cette tche leur rpugne!

Mais j'entends claquer les fouets! l'attellement est fini! les trappeurs
ont chauss leurs longues raquettes en forme de galres; les portes du
fort s'ouvrent! Un Canadien entonne une vieille chanson franaise. En
avant!

Voyez dfiler la bande sous ce ciel plus blanc, plus lourd que la neige
dont la terre est couverte, sans que rien, pas mme un arbre, interrompe
son uniformit, aussi loin que s'tende le rayon visuel.

Voyez comme ils glissent maintenant, en silence, tous ces hommes,
si envelopps, gants, encapuchonns de pelleteries qu'on ne saurait
distinguer un blanc d'un Peau-Rouge, que pas une molcule de leur chair
n'est visible.

En sortant du fort, leurs fourrures de nuances diverses faisaient
contraste; leurs traneaux peints de couleurs tranchantes gayaient le
tableau. A prsent, tous sont blancs comme des fantmes, blancs comme la
nappe de neige qui les environne. Le souffle des haleines se condense
en pais brouillard autour d'eux. Hommes, animaux, choses semblent nager
dans un nuage de vapeur lacte.

En avant! en avant! car le froid est intense, la troupe est affame:
elle ne doit djeuner qu'aprs avoir dress ses tentes sur le lac  la
Truite, et tendu ses filets.

On arrive vers le milieu du jour. Des collines abritent le lac; la
temprature y est moins leve que le long de la rivire Churchill.
James Mac Carthy commande de faire halte. Les traneaux sont dchargs.
Au bout de dix minutes vingt tentes de peaux s'lvent sur la glace;
vingt panaches de fume annoncent au loin qu'un parti de chasseurs est
camp en ces lieux.

Dj des sons sourds montent dans l'espace. La glace gmit; elle crie,
grince, vole en clats, entame par cent bras vigoureux, arms de larges
ciseaux en fer, qu'on a pralablement fixs  un manche de quatre  cinq
pieds de long.

Des trous sont faits dans la crote cristallise. Chacun de ces trous
a trois pieds de diamtre environ. Deux pas les sparent les uns des
autres.

On dploie les filets, faits avec des bandelettes de cuir de daim.

Ils ressemblent assez, par leur figure,  ceux que nous appelons
araignes.

Mais leur hauteur, leur grandeur est beaucoup plus considrable.

Il ne s'agit plus que de tendre ces instruments de destruction.

Les trappeurs blancs se contentent d'introduire, par un des trous,
la corde fixe  l'extrmit d'un filet; puis, avec une perche, ils
poussent cette corde vers les trous les plus rapprochs; l un autre
homme saisit l'engin  l'aide d'un bton crochu et le passe  son
voisin, en se servant du procd employ par le premier.

En moins d'un quart d'heure, on a ainsi dispos un filet qui a
quelquefois cent brasses et plus d'tendue.

Mais les Peaux-Rouges ne vont pas si vite en besogne. Avant d'tablir
une machine de pche, les jongleurs tirent de leurs sacs  mdecine une
multitude de becs et de pattes d'oiseaux qu'ils distribuent aux gens de
la tribu.

Ceux-ci attachent ces pattes et ces becs au sommet et au pied du filet.

Puis les sorciers remettent aux chefs des orteils de loutres et d'autres
amphibies.

Chacun desdits chefs assujettit lui-mme les mdecines aux quatre coins
de ces rets, qui sont ensuite placs sous la glace de la manire que je
viens d'indiquer.

Ils ont tant de foi en leurs charmes qu'un Indien se laisserait plutt
mourir de faim,  ct d'un filet et d'un cours d'eau poissonneux,
que de pcher, s'il ne pouvait placer le premier sous l'influence de
quelques-unes de ces amulettes.

L ne se bornent pas les croyances ridicules de ces peuplades
ignorantes, dont nous nous moquons, quoique,  bien des gards, nous
n'avons pas l'esprit plus robuste que le leur.

Le premier poisson quelconque que rapporte le filet, ils le font
griller au lieu de le faire bouillir, dit un voyageur clbre; aprs
quoi ils en enlvent les chairs avec beaucoup de prcaution et brlent
ensuite les artes  un petit feu lent [14].

[Note 14: Les Indiens de la Colombie ont des croyances assez analogues.
Ils arrachent et enterrent ou brlent le coeur des saumons qu'ils
prennent. Voir la _Tte-Plate_ et les _Nez-Perces_.]

A l'troite observance de cet usage est attach, suivant eux, l'heureux
succs du nouveau filet, qui, autrement, ne produirait rien et perdrait
par l toute sa valeur.

Quand ils pchent dans les rivires ou les canaux troits qui joignent
deux lacs ensemble, au lieu de runir plusieurs filets et de barrer
le canal, comme ils pourraient le faire souvent, pour intercepter
le poisson  son passage, ils tendent leurs filets  une distance
considrable les uns des autres, d'aprs la crainte superstitieuse que,
s'ils les attachaient ensemble, ils ne conussent mutuellement de la
jalousie, ce qui les empcherait de capturer un seul poisson.

Leur manire de pcher  la ligne est accompagne de procds non moins
absurdes. Quand ils amorcent un hameon, ils cachent sous l'appt, qui
est toujours cousu au premier, un charme dans la composition duquel
entrent quatre, cinq ou six articles diffrents. L'appt lui-mme, qui
est fait de peau de poisson et qui en a  peu prs la forme, est  leurs
yeux un vritable charme. Ces Indiens emploient pour leurs charmes du
poil et de la graisse de castor, des dents de loutres des intestins et
du poil de rat musqu, des suites d'cureuil, du lait caill pris dans
l'estomac des faons et des veaux, des cheveux d'homme ou de femme; et
une infinit d'autres objets tout aussi singuliers.

Chaque chef de famille, ou plutt presque tous les naturels du pays,
et particulirement les hommes, portent sur eux, en tout temps, l'hiver
comme l't, quelques-uns de ces charmes, et, sans cette prcaution,
aucun ne se risquerait  pcher, bien convaincu qu'il vaudrait autant
rester dans sa tente que d'essayer de tendre une ligne qui serait
dpourvue de charme.

L'exprience ayant appris  ces Indiens que les poissons de la mme
espce qui se trouvent dans les diffrentes parties de leur pays ne
s'amorcent pas avec les mmes substances, ils sont obligs, pour ainsi
dire,  chaque lac et  chaque rivire o ils s'arrtent, de changer la
composition de leurs charmes. Ils sont trs-ponctuels, aussi,  faire
griller le poisson que rapporte le premier hameon attach  une ligne
nouvelle. Un vieux hameon dont les preuves de succs sont faites a plus
de prix  leurs yeux que mille qui n'ont pas encore t prouvs.

Ces ides stupides sont tellement enracines chez les Indiens que,
non-seulement ceux qui frquentent les factoreries ou mme sont employs
dans les postes de la Compagnie de la baie d'Hudson, les conservent
religieusement, mais qu'elles ont converti un grand nombre de blancs
 leurs sottises et qu'on pouvait remarquer sur le lac  la Truite
quelques trappeurs canadiens attacher gravement  leurs filets des becs
et des pattes de mouette, de guillemots ou d'oie!

Outre le poisson qui lui donne son nom, ce lac renferme une quantit
prodigieuse de barbeaux, brochets, perches, dors. On y trouve mme
quelques esturgeons d'une dimension colossale.

Aussi la pche fut-elle abondante. Elle dura jusque vers dix heures du
soir; puis, tous les hommes se retirrent dans leurs tentes, o flambait
un bon feu de genvrier pour s'y gorger, jusqu' en tre malades, de
chair de poisson, suivant le dgotant usage indien, ou pour s'y reposer
des fatigues de la journe.

Ce moment, James Mac Carthy, le mtis, l'attendait avec une impatience
fivreuse.

Alors, il sortit de la hutte que, seul, il occupait au centre du camp;
et, sous prtexte de faire une ronde pour veiller  la scurit de la
troupe, il s'assura que personne n'piait ses mouvements.

Ces prcautions prises, il s'lana sur la piste que les trappeurs
avaient fraye le matin en se rendant au lac.

La nuit tait assez sombre. Il ventait du nord-est. Tout prsageait un
de ces terribles ouragans auxquels les Canadiens-Franais ont donn le
nom de bordes de neige.

Malgr ces signes certains d'une tempte prochaine, James quitta le camp
et se mit en marche vers la factorerie du Prince-de-Galles.

Il tait minuit quand il arriva sous le rempart.

La neige tombait  larges flocons, et la bise soufflait avec furie en
gmissant dans les longues meurtrires du fort.

A ces lamentables accents rpondaient les hennissements des chevaux et
les jappements des loups qui rdaient autour du poste, en qute d'une
proie.

Mac Carthy s'avana prudemment le long des bastions, les yeux dirigs
vers le faite.

Bientt il aperut une grosse corde que le vent faisait flotter contre
la muraille.

Il saisit cette corde, prouva sa solidit en se suspendant aprs; puis,
persuad qu'elle tait convenablement assujettie  la crte du rempart,
il commena de gravir.

L'ascension dura une minute  peine.

Parvenu au terme, Mac Carthy sauta sur le chemin de ronde.

Masque par l'afft d'un canon, Alanck-ou-a-bi faisait sentinelle.

--Tout est-il prt? Dort-elle? demanda James.

--Elle dort, rpondit l'Indienne; mais, prends garde, car la colre de
Kitchi-Manitou s'appesantit dj sur nous: il a entran le pre de mon
fils sur le territoire des Esprits.

--Le gouverneur est mort? fit James avec empressement.

--Il est mort, et le sous-chef-facteur a pris le commandement du poste.

--Lui! quelle impudence!... Oh! il ne le gardera pas longtemps, ce
commandement, murmura le jeune homme. Mais ce n'est point pour cela que
je suis venu; songeons d'abord  ce qui m'amne. Cette nuit, l'amour!
demain, les affaires!

--Encore une fois, coute-moi! ne cours pas  ta perte comme un daim
aveugle! observa l'toile-Blanche, en l'arrtant faiblement par le bras.

James la repoussa avec violence.

--Vois, insista-t-elle, cette lumire qui plit dans le wigwam du
gouverneur; elle claire le cadavre encore chaud de ton pre. Arrte,
malheureux enfant, arrte...

James ne l'entendait plus. Il s'tait prcipit au bas du rempart et
prenait le chemin de la chambre de Victorine, sans remarquer qu'une
ombre le suivait de prs par derrire.

Le coeur palpitant d'ivresse, il se glisse dans cette chambre. Une lampe
y combat  peine l'obscurit.

Mais le mtis n'en demande pas tant: le crime a peur de la lumire.

S'tant convaincu que sa victime dort d'un sommeil voisin de la
lthargie, il s'approche de la lampe pour l'teindre, avant de consommer
son pouvantable forfait, quand tout  coup la porte de la pice se
rouvre, et sur le seuil parait un trappeur, arm d'un couteau de chasse.

Mac Carthy, sans se dconcerter, tire de sa poche un revolver et
fait feu sur le trappeur. Il le manque. Un deuxime coup n'a pas plus
d'effet. Le troisime, il ne peut le lcher: son adversaire s'est jet
sur lui, l'a renvers, dsarm.

Cet adversaire, c'est Louis-le-Bon, le franc-trappeur qui a accompagn
madame Robin depuis Qubec jusqu' la factorerie du Prince-de-Galles.

D'une pice spare de celle de la jeune femme par une mince cloison,
il a, dans la matine prcdente, entendu la scne de Mac Carthy avec
Victorine, et, prvoyant l'attentat auquel elle serait en butte, il
s'est mis aux aguets.

Le reste n'a pas besoin d'explication.

Cependant, malgr le bruit de la lutte, madame Robin ne s'est pas
veille.

Mais, au retentissement des dtonations, le sous-chef facteur accourt
avec quelques employs rests au fort.

On s'empare de Mac Carthy, on le garrotte. Ses dtestables projets
n'taient que trop vidents.

--Dans toute circonstance ce que vous avez fait mriterait un chtiment
exemplaire, lui dit le sous-chef; mais, le jour o votre pre est mort,
quitter votre poste pour venir,  deux pas du lit o repose son corps
inanim, violer une femme, c'est l'acte d'un coquin de la pire espce.
Le fouet, termin par la potence, serait une punition trop douce.
Pour ne pas fltrir la mmoire de celui qui vous donna le tour, je me
contenterai de vous chasser du fort avec ce stigmate.

En disant ces mots, il lui cracha  la face!

--Misrable! profra James en grinant des dents et se dbattant entre
les mains de ceux qui le tenaient.

--Il n'y a, repris le sous-chef, de misrable ici que vous. On va vous
jeter hors des murs, et si, au point du jour, vous n'avez pas quitt le
pays, je ne rpondrai plus de votre vie.

--Oh! je me vengerai! je me vengerai! hurlait Mac Carthy pendant que
quatre vigoureux commis l'entranaient au dehors.

Madame Robin dormait toujours paisiblement.




                            CHAPITRE VII

                              TRATRE


Ruminant ses projets de vengeance, Mac Carthy s'achemina vers le nord.

Il faisait un froid trs-vif en ce moment, mais la nuit tait fort
claire; elle permettait de se diriger aussi facilement qu'en plein midi.

James marcha jusqu' l'aurore sans s'arrter. Alors, il pntra dans
une caverne, sur le bord de la route, mangea un peu de poisson fum, se
reposa deux heures, et reprit sa course.

Toute la journe, il parcourut les rives sauvages de la baie d'Hudson.

Impossible d'imaginer une scne plus dsole, plus dsolante que celle
qu'il eut sous les yeux. La neige ou la glace partout aux pieds; sur la
tte, un ciel froid et terne comme le plomb; autour de soi, un horizon
sans ligne, une atmosphre grise, paisse  ce point qu'on aurait cru la
pouvoir saisir avec les doigts.

Rien ne troublait la vue, rien ne troublait l'oreille. Cette mme
solitude tait encore envahie par un silence mortel.

Vers le soir, nanmoins, le temps se dgagea, comme il arrive souvent
dans les hautes rgions septentrionales. Mac Carthy quitta les bords de
la baie et s'enfona  l'intrieur des terres.

Bientt, quelques minces filets de fume bleutre qui rayaient, par
ondes capricieuses, la blancheur relative de l'espace environnant,
apprirent au jeune homme qu'il approchait d'un lieu habit par des
humains.

James alors s'arrta. Il se mit  rflchir. Criminelle tait l'action
qu'il allait commettre. Point n'tait besoin d'avoir tudi la loi pour
le savoir; mais sa connaissance pouvait sans doute aider  luder
la justice humaine. Ce fut pour l'examiner, pour y chercher une
chappatoire en cas d'insuccs, que notre avocat fit une courte halte
avant d'excuter le sinistre projet qu'il avait conu.

Le remords ne l'pouvantait pas, il le croyait du moins, et un sourire
sardonique glissa sur ses lvres comme cette ide traversait son
cerveau.

Par une sorte de dfi  la divinit mme, Mac Carthy se mit  rciter 
haute voix la terrible menace de Byron dans le _Corsaire_:

Il s'tablit dans l'intelligence une guerre, un chaos, quand toutes ses
puissances troubles, confondues, cdent  la sombre violence qui les
crase et se laissent dvorer par le remords sans repentir: le remords,
ce dmon trompeur qui jamais ne parle avant l'acte, mais qui, l'acte
accompli, vient crier: Je t'avais averti! Vain reproche! Une me
brlante, inflexible, se rvolte: le faible seul se repent!

--Eh! oui, le faible seul se repent! rpta-t-il avec une violence telle
qu'un observateur et pu penser que James Mac Carthy n'tait pas bien
sr de son assertion.

Un cho lointain rpondit  diverses reprises:

--Le faible seul se repent!

Cette rpercussion de ses propres paroles causa un tressaillement au
jeune homme; tant il est vrai qu'elles sont, grce  Dieu, bien rares
ces natures perverses que n'meut pas, plus ou moins, la perspective
d'un forfait.

Mac Carthy se retourna.

Un personnage de grande stature tait debout  quelques pas de lui.

C'tait un Indien arm en guerre. Il tenait  la main une carabine
longue de six pieds, et,  son ct, on voyait pendre, sur sa tunique de
peau de daim, la lame d'un sabre de cavalerie.

Dans une touffe de cheveux, fixe droite au-dessus de sa tte, il
portait deux fortes plumes que la brise du soir balanait contre chacune
de ses joues.

Ces plumes indiquaient un chef; les zbrures multicolores qui lui
sillonnaient le visage apprirent aussitt  Mac Carthy que ce chef avait
nom Kit-chi-ou-a-pous, le Grand-Livre.

Surmontant l'impression premire qu'il avait ressentie  cette rencontre
inopine, James marcha vers le chef et allongea le bras pour lui frapper
dans la main, en signe d'amiti, suivant la coutume usite parmi les
Indiens de la baie d'Hudson.

Mais, loin de rpondre  ce tmoignage de bienveillance, le sauvage
recula ddaigneusement d'un pas, en disant dans l'idiome des
Chippiouais:

--Les Anglais sont des mchants (_chin nischischin Saganosch_)!

--J'apporte des prsents au plus illustre des sagamos, dit Mac Carthy
sans paratre ni avoir remarqu le mouvement du Grand-Livre, ni avoir
compris ses paroles.

--Et, continua celui-ci d'un ton mprisant, les demi-sang sont lches,
mous comme des femmes, poltrons comme des veaux marins. Ils ont la
langue crochue.

--Voici du tabac des blancs, bien meilleur que le _segokimac_ [15], pour
remplir le _skipertogan_ [16] de mon frre.

[Note 15: C'est le nom donn par les Chippiouais  un arbrisseau rampant
comme la vigne vierge, dont la feuille sche leur sert de tabac.
Ils emploient aussi l'corce d'une espce de saule appele par les
Canadiens-Franais _bois rouge_. Quant  la premire plante, les
Canadiens la nomment sac--commis, parce que notre mot _tabac_ se
traduit par _sakacomis_ dans quelques dialectes indiens.]

[Note 16: Sac  tabac.]

Kit-chi-ou-a-pous fit un geste de refus.

--J'ai aussi pour mon frre un sac de poudre et une bouteille
d'eau-de-feu, poursuivit intrpidement l'avocat.

--Je ne veux rien d'un chien de mtis, rpliqua schement l'Indien.

Mac Carthy reut l'insulte sans broncher; il s'y attendait.

--Mon frre, reprit-il doucement, consentira-t-il  me prter son
oreille?

--Kit-chi-ou-a-pous n'aime pas les mensonges.

--Je donnerai une grande nouvelle  mon frre.

--Nouvelle de bois-brl, nouvelle de fausset, rpondit
sentencieusement le Chippiouais.

--Que mon frre m'coute.

--L'esprit de Kit-chi-ou-a-pous est ferm aux discours de ceux qui
tiennent aux blancs par le sang de leur pre ou de leur mre.

--Il s'ouvrira  ma proposition.

--Mon frre a la vanit des sangs-mls, fit le Peau-Rouge en haussant
les paules.

--Parce qu'il parle au sagamo le plus noble, le plus vaillant, le plus
hardi qui ait jamais foul ces contres, repartit imperturbablement Mac
Carthy.

Et, s'apercevant que sa flatterie produisait l'effet qu'il attendait, il
ajouta:

--Le nom de mon frre est partout redout, du nord au sud, de l'est 
l'ouest. Quand il lve la voix, Peaux-Rouges et Peaux-Blanches, tout
tremble comme  la voix du tonnerre; quand il arme sa carabine, les
ours se rfugient au plus profond de leur-tanire; quand il apprte son
harpon, la baleine plonge en mugissant dans les abmes de la mer; quand
il dterre la hache de la guerre, ses ennemis fuient au loin comme une
troupe de faons timides.

Sensible  ces caresses donnes  son amour-propre, l'Indien redressa
sa grande taille, et tendant la main dans la direction du fort du
Prince-de-Galles, il dit avec la superbe d'un Dieu:

--Kit-chi-ou-a-pous est tout puissant dans ces rgions; les
Visages-Ptes l'apprendront.

--Et c'est pour aider mon frre dans cette oeuvre que je suis venu 
lui, dit avec rapidit Mac Carthy.

Mais son offre n'eut pas le succs qu'il en esprait.

--Kit-chi-ou-a-pous ne veut pas de l'aide d'un mtis, lui fut-il
rpliqu durement.

--Je sais que mon frre a des guerriers braves...

--Il en a trois fois cinquante, interrompit le Grand-Livre.

--C'est afin de les mener  la factorerie...

--Ils en connaissent le chemin.

--Oui, mais moi je leur indiquerai le moyen de pntrer dans le fort.

Pour la premire fois, depuis cet entretien, Kit-chi-ou-a-pous daigna
abaisser les yeux sur le visage de son interlocuteur.

--Je croyais, dit-il en le regardant fixement, que mon frre appartenait
aux gens du fort.

--Ils m'ont insult, dit James.

--Insulter un demi-sang, c'est bien fait, dit l'Indien.

Digrant l'affront, Mac Carthy rpliqua seulement:

--Si un autre que mon frre osait me parler ainsi, il paierait cher son
audace.

--Pourquoi alors ne t'es-tu pas veng? reprit la Peau-Rouge.

--C'est le dsir de me venger qui m'a conduit  toi.

--Ouah! fit le sauvage d'un ton dubitatif.

--Oui, appuya Mac Carthy. J'tais prsent quand tu fus chass
indignement de la factorerie...

--Jamais on ne m'a chass! s'cria le sauvage avec une incomparable
fiert.

--Cependant, dit James, j'ai vu dans ton coeur, Kit-chi-ou-a-pous. Il
est gros de ressentiments, et si tu pouvais t'introduire dans le fort du
Prince-de-Galles, tu ferais expier aux Anglais les dommages qu'ils t'ont
causs.

--Ton discours est droit, Double-Langue, rpondit le Peau-Rouge.

--Eh bien, moi, je me charge de t'y faire entrer, ds demain.

--Quel est ton dessein?

--Qu'importe, pourvu qu'il serve celui de mon frre, rpliqua
adroitement Mac Carthy.

Croisant les bras sur sa poitrine, l'Indien ferma  demi les yeux, d'un
air rveur.

--Mon frre, insinua James, veut probablement connatre le moyen que
j'emploierai pour lui livrer le fort?

Le Grand-Livre demeurant silencieux, il poursuivit:

--Une des femmes de l'ancien chef m'est toute dvoue.

--L'ancien chef! fit Kit-chi-ou-a-pous.

--Oui, car il est mort.

--Dent-de-Loup est mort! s'cria le sauvage avec une inflexion de
surprise et de haine.

Mac Carthy se mprit sur ce mouvement. Il crut que le sauvage, satisfait
de la nouvelle, allait consentir  ses projets de vengeance.

--Mon frre, dit-il, ignore que la factorerie renferme des armes de la
poudre pour armer ses valeureux Chippiouais et de la liqueur qui rend
l'homme heureux.

--Dent-de-Loup est mort! rpta le chef. Mon frre dit-il vrai?

--Je dis vrai.

--Mais comment est-il mort?

--C'est moi qui l'ai tu, rpondit James avec un odieux cynisme.

--D'o vient que mon frre a tu Dent-de-Loup! reprit le chef d'un ton
mfiant.

--Parce qu'il m'avait frapp, dit Mac Carthy.

--Alors, continua finement l'Indien, Double-Langue n'a plus de raison
pour vouloir entraner les Chippiouais  Churchill.

James devina la ruse.

--Au contraire, dit-il en souriant, car le sous-chef-facteur m'a fait
une injure... une injure que je ne pardonnerai jamais!

--Et mon frre est sr de cette squaw?...

Mac Carthy allait dire: C'est ma mre! mais l'orgueil arrta le mot
sur ses lvres.

--Oui, je rponds d'elle, dit-il.

--Est-ce une Peau-Blanche, ou une Peau-Rouge?

--Elle est, rpliqua indiffremment James, de la tribu de mon frre: on
la nomme Alanck-ou-a-bi.

--Alanck-ou-a-bi! hurla le Grand-Livre avec une fureur qui fit frmir
Mac Carthy.

--Mon frre la connat donc? balbutia-t-il.

--Kit-chi-ou-a-pous connat tous les hommes et toutes les femmes de
sa race, rpondit alors l'Indien avec un calme bien oppos  l'accs
d'exaspration qu'il avait eu un moment auparavant.

Si corrompu que ft l'avocat, ce calme subit lui donna le frisson.

Initi aux moeurs des Indiens, il ne pouvait se mprendre sur la porte
de ces deux mouvements aussi brusques que tranchs.

Et vraiment, lui, l'goste, le cruel, il se sentit avoir peur pour la
femme dont il venait de prononcer le nom.

Ce fut le Grand-Livre qui renoua la conversation.

--Mon frre, dit-il froidement, est le _neconnis_ [17] d'Alanck-ou-a-bi?

[Note 17: En Chippiouais, on emploie ce terme pour signifier _ami_ ou
_amant_.]

--Alanck-ou-a-bi est mon esclave, rpliqua James, sans remarquer une
contraction nerveuse dont les membres de son interlocuteur furent
aussitt agits.

Mais ce nouveau symptme d'irritation eut la dure de l'clair.

D'une voix inaltre Kit-chi-ou-a-pous reprit:

--Mon frre a confiance en elle?

--Oh! une confiance entire. Alanck-ou-a-bi mourrait sur un brasier de
charbons ardents plutt que de me trahir jamais.

Comme il achevait, une explosion formidable, comme si elle et
t produite par la dcharge de cent pices d'artillerie, branla
l'atmosphre.

Le chef sauvage tomba en mme temps sur la neige en profrant des cris
affreux.

--L'imbcile! Faut-il en tre rduit  se servir de pareilles brutes!
ricanait James Mac Carthy.




                           CHAPITRE VIII

                          LES CHIPPIOUAIS


Bientt l'Indien, cessant ses contorsions, demeura tendu comme mort, la
face tourne vers le sol.

Mac Carthy suspendit son rire pour se jeter  terre et s'y tenir
immobile, dans la mme position que celui dont il se moquait une seconde
auparavant.

A la dtonation avait succd un long mugissement, lequel, descendant du
nord vers le sud, augmentait avec une rapidit inoue.

L'explosion, elle avait t produite par l'ruption d'un _volcan de
glace_; le mugissement, une borde de la bise septentrionale le causait.

Ces termes, usits par les trappeurs canadiens-franais ont besoin d'une
explication. La voici:

Sous les latitudes leves du nord, l'hiver accumule, au bord de la
mer ou aux embouchures des grands fleuves des montagnes de glaons, que
l'intensit du froid fait parfois clater avec un bruit foudroyant, et
qui, tels que des cratres, lancent alors,  des distances prodigieuses
des monceaux de dbris [18].

[Note 18: On trouvera, sur ces singulires ruptions, des dtails trs
prcis dans la _Vierge Esguimaue_ (en prparation).]

Vienne une rafale, un coup de vent, et ces dbris, enlevs comme par
une trombe, sont chasss dans l'espace, rouls au loin  travers les
sauvages solitudes de la cte.

Neige, glace, parcelles de terre, fragments de roches, emplissent l'air,
et plus terribles, plus impitoyables que les sables africains entrans
par le simoun ou le sirocco, engloutissent, anantissent tout ce qui
s'oppose  leur passage.

Bordes, nomment ces dsastreux tourbillons les rdeurs du dsert
amricain, dans leur langage si loquemment imag.

Et, furieuse, tonnante, fut la borde qui passa  quelques pieds
au-dessus de nos deux hommes, un moment aprs que Mac Carthy eut imit
l'exemple du Grand-Livre.

--Ouf! fit le premier en se relevant, il faut avoir vraiment le diable
au corps pour vivre dans cet enfer de pays.

--Mon frre a-t-il vu le Gant? demanda Kit-chi-ou-a-pous en regardant
avec terreur autour de lui.

--Quel gant? dit James.

--Celui qui habite Ou-a-con-ti-bi.

--Ou-a-con-ti-bi? Je ne comprends pas.

--C'est la caverne des Esprits qui souffle la tempte sur les hommes
mchants [19].

[Note 19: L'ide que les vents, les orages, sont produits par des
gante puissants, renferms dans une caverne, existe chez la plupart des
sauvages septentrionaux, mme chez les Labradoriens, les Groenlandais et
les Esquimaux. Fait bien remarquable! Je laisse au lecteur le soin d'en
tirer ses dductions. Mais on conviendra qu'il plaide encore contre les
ethnographes qui veulent voir dans les Amricains une race originale.]

Mac Carthy haussa les paules.

--Et mon frre a visit cette caverne, sans doute? dit-il.

--Jamais, rpondit solennellement le Grand-Livre, jamais ni homme rouge
ni homme blanc n'y est entr.

--Vraiment!

--Moi seul, reprit le sauvage d'un ton grave, moi seul ai rencontr
un jour le chef des gants; c'est lui qui m'a donn en prsent mon
_mokeatogan_.

En disant ces mots, l'Indien indiquait du doigt le sabre pendu  son
ct.

Mac Carthy contint  grand'peine une violente envie de rire.

Pour dissimuler son air railleur, il se mit  examiner l'arme du sagamo.

Et, aprs un instant de silence, il s'cria:

--Voil l'instrument qui procurera la victoire  mon frre.

--Kit-chi-ou-a-pous n'a pas besoin de son mokeatogan pour tre toujours
victorieux, rpliqua hautainement le Chippiouais.

Puis, il ajouta:

--Double-Langue, tu vas me suivre. Mais si tes paroles ne sont pas
aussi blanches que cette neige rpandue devant nous; si tu es venu pour
attirer mes guerriers dans une embuscade, avant que le soleil ait paru
quatre fois  l'horizon, avant que la lune ait quatre fois pris son bain
dans le lac sal, tu arroseras de ton sang les ruines fumantes du fort
du Prince-de-Galles.

--Quand mon frre me connatra, il cessera de m'appeler Double-Langue,
rpondit Mac Carthy.

Le Grand-Livre prit alors, dans sa poudrire en corne de boeuf musqu,
une mche de pesogan, sorte de mousseron dessch, y mit le feu, au
moyen d'un silex et de son sabre, et alluma son calumet.

James pensait qu'il lui prsenterait la pipe, en signe d'alliance; mais
l'Indien n'en fit rien.

Ils marchrent silencieusement pendant dix minutes et arrivrent au camp
des Chippiouais.

C'tait un groupe de huttes creuses sous la neige, dont les toits
coniques ne dpassaient le sol que de deux ou trois pieds, afin que
les habitations fussent  l'abri des effroyables ouragans qui ravagent
frquemment ces tristes contres.

Quelques chiens-loups, occups  dvorer une carcasse, faisaient seuls
sentinelle.

Mais leur garde valait assurment bien celle des hommes; car  peine
Kit-chi-ou-a-pous et son compagnon eurent-ils pntr dans le camp, que,
quittant leur proie, ces animaux se prcipitrent sur eux, en aboyant
avec fureur.

Aussitt, une lgion de ttes hideuses et menaantes parurent  l'entre
des cabanes.

Le Grand-Livre repoussait les chiens  coups de crosse, en vocifrant:

--_Te-kachi, alim_!

Qu'on peut traduire par:

--Allez-vous-en, cagnes!

Mac Carthy essayait bien d'en faire autant; mais il n'y arrivait pas
sans quelques accrocs  ses mitas, voire au gras de ses jambes.

Il se vit mme oblig,--pour se dbarrasser d'un de ses ennemis trop
acharn,--de jouer du couteau. Son audace et pu lui coter cher, car,
loin de mettre en fuite les voraces animaux, l'excution sommaire de
quelques-uns enflamma le reste d'une telle rage, qu'ils eussent
infailliblement dvor l'imprudent, n'et t l'intervention des
propritaires.

Encore plusieurs minutes s'coulrent-elles,--au grand dtriment de leur
antagoniste,--avant qu'on russit  les calmer.

Le vacarme de ces animaux forcens attira au dehors une nue d'hommes,
de femmes et d'enfants,  demi nus malgr l'inclmence du temps,
dont les laides et sombres silhouettes se dessinaient, en contraste
fantastique, sur la blancheur de la plaine, aux rouges clarts des
torches de rsine dont plusieurs taient munis.

Les hurlements de ces froces cratures, en voyant l'tranger, ne
pouvaient se comparer qu' ceux de leurs redoutables chiens-loups.

Enfin, le malheureux Mac Carthy,--les vtements en lambeaux, le corps
tout sanglant,--put, en se couchant presque sur le ventre, s'introduire
dans l'une des huttes.

Mais, quelques douleurs que lui causassent les blessures qu'il avait
reues, quelque effroi qu'il et de ceux qui les lui avaient faites,
il recula tout d'abord, et se sentit pris d'un invincible dgot en
allongeant la tte dans la cabane.

Une odeur infecte de dtritus et de viandes corrompues l'envahissait
tout entire et sortait pniblement, en vapeurs paisses, impntrables
 l'oeil par l'troite ouverture affecte  la porte.

--Mon frre ne veut-il pas avancer? dit Kit-chi-ou-a-pous en la poussant
du pied.

Mac Carthy et bien plutt voulu se retirer, protester; mais,  demi
asphyxi par les miasmes pestilentiels qui se pressaient sous son
nerf olfactif, inondaient sa gorge, il se trouva, sans savoir comment,
prcipit au milieu mme du wigwam, prs d'un feu au-dessus duquel tait
suspendue la plus tonnante marmite qui se ft jamais vue.

Cette marmite tait forme par l'estomac d'un gros animal. Le
bouillonnement qui s'en chappait annonait qu'il tait plein de liquide
en bullition. Mac Carthy remarqua aussitt deux femmes et trois jeunes
enfants activement occups  mcher des graillons, qu'ils plongeaient
dans leur trange chaudire ds qu'ils taient arrivs  un certain
degr de mallabilit.

Une fume intense rgnait dans la pice souterraine, et l'obscurit
tait  peine combattue par les lueurs ardentes du brasier.

Cependant, quand, aprs un instant, le jeune homme se fut un peu habitu
aux senteurs coeurantes et  la pnombre du local, il dcouvrit que
c'tait une chambre longue de douze  quinze pieds, sur sept ou huit
de large, creuse dans le sol et vote au moyen de branches de pin
recouvertes de glaise et de neige.

On y voyait plusieurs canots d'corce rangs contre l'une des parois de
la muraille; au-dessus taient accrochs des pagaies, des filets, des
harpons grossirement fabriqus. Dans le fond pendaient, suspendus  la
vote, des quartiers de venaison, des tranches ou des darnes de saumon,
sous lesquels schaient des _lots_ de pelleteries.

Le long du mur oppos aux canots, des cadres, diviss par des
compartiments de sapinage, composaient les lits des habitants de la
hutte. Et prs de ces lits diffrentes armes taient disposes en
faisceaux. Il y avait des fusils, des pistolets, mls  des arcs, des
flches, des haches, des lances, des casse-ttes et des coutelas.

A la tte de l'un des cadres, deux plumes d'aigle fiches en sautoir,
comme pour servir de support  une tte d'ours, indiquaient la couche du
chef ou _okema_.

Devant le foyer, un sige bas et large, drap d'une riche fourrure et
alors inoccup, annonait aussi la place de l'okema.

Quoique jeunes et mises avec une sorte de coquetterie, les deux femmes
taient peu faites pour inspirer l'amour. Elles avaient le visage
violemment tann, le front troit, fuyant en arrire, les joues creuses,
aux pommettes saillantes, la bouche grande et le nez aplati. Leurs
oreilles, tendues par de lourds anneaux de fer, descendaient presque sur
les paules. Des coquilles bleues et rouges taient enfiles dans les
tresses de leurs cheveux noirs, spars par une raie au sommet du front,
et qui flottaient en deux nattes sur leur dos.

L'_ouabiouou_, couverture nationale, en peau de cygne, brode avec de la
passementerie carlate et des grains de verre multicolores, constituait
leur vtement principal.

Au col, elles portaient des colliers de ouampums.

Les marmots, qui travaillaient avec elles  mastiquer des morceaux de
graisse, taient presque nus.

--Kit-chi-ou-a-pous a faim, dit le sagamo en s'adressant  ces femmes.

Aussitt les enfants se retirrent au bout de la hutte.

Le chef s'assit sur son escabeau, et dsigna  Mac Carthy une place vis
 vis de lui.

Il n'avait pas quitt ses armes. James crut devoir agir de mme.

Les squaws enlevrent du feu l'estomac et le portrent entre les deux
convives,  l'aide des petites fourches qui avaient servi  le cuire.

--Voici ton mets, mon frre, dit le Grand-Livre  Mac Carthy, en
s'armant d'une _poche_ faite avec une espce de buis nomm pour cette
raison _bois  cuiller_ par les trappeurs canadiens-franais.

Et, sans plus s'inquiter de son hte, le Chippiouais se mit  vider le
contenu du viscre avec une rapidit merveilleuse.

L'avocat avait grand'faim. Le parfum qui s'exhalait de la soupe
aiguisait encore son apptit, dvelopp par un jene de plus de quinze
heures; et, quoique lev parmi les civiliss, il ne se sentait aucune
rpugnance  ce mlange d'eau, de suif et d'herbes aromatiques prpar
par les dents de deux sales Indiennes et de leurs babouins plus immondes
encore, dans l'estomac d'un daim.

Mais notre homme tait fort embarrass. Son amphitryon le traitait
un peu bien comme le renard avait trait la cigogne de la fable. Soit
mgarde, soit malignit,--et les Indiens sont trs-mystificateurs, Mac
Carthy le savait,--Kit-chi-ou-a-pous avait oubli de lui donner une
cuiller.

L'avocat se garda, avec raison, d'en demander une. C'et t s'abaisser
dans l'esprit du sagamo, qui, d'ailleurs, et sans doute fait la sourde
oreille.

Imposant donc silence aux tiraillements de ses entrailles, il attendit
patiemment qu'il plt au Grand-Livre de le restaurer.

Aprs avoir absorb la plus grande partie de sa pte, celui-ci parut
s'apercevoir, tout  coup, de l'inadvertance qu'il avait commise.

--Mon frre ne mange donc pas? h-h! fit-il en exprimant en mme temps,
par cette exclamation, la jouissance qu'il prouvait  savourer la
nourriture.

Deux fois de suite il plongea encore la cuiller dans l'estomac, la
retira pleine  dborder, l'engouffra dans sa vaste bouche et ajouta, en
tendant l'ustensile  Mac Carthy, mais non sans lancer un coup d'oeil de
regret  la bouillie:

--Oissine (mange).

L'avocat ne se le fit point rpter.

Il dvora le rogaton avec moins d'intrpidit et plus de plaisir qu'il
ne l'avait cru [20].

[Note 20: Rien d'tonnant  cela; le dgot qu'inspire  un tranger
la prparation premire tant surmont, la soupe d'estomac constitue un
mets succulent. La plupart des voyageurs, comme Franklin, le prince de
Neuwied, Samuel Hearne, l'affirment. Ce dernier va jusqu' dire que les
palais mme les plus dlicats le trouveraient fort agrable. Tout est
d'ailleurs affaire d'habitude. Sans parler de ces fromages bien faits,
de ces viandes faisandes qui 'font nos dlices, qu'on songe  la
fabrication du vin, du sucre, du pain, etc., et l'on conviendra qu'il ne
faut pas trop plaindre les pauvres sauvages!]

Pendant ce temps l'Indien fumait son calumet.

Lorsque Mac Carthy fut rassasi, le Grand-Livre fit signe  ses squaws,
qui se jetrent, comme des louves affames, sur les dbris du repas et
les expdirent en quelques minutes avec leurs enfants.

James alors sortit de son carnier une gourde au ventre rebondi, sur
laquelle Kit-chi-ou-a-pous arrta immdiatement un regard avide.

--Mon frre acceptera-t-il une gorge d'eau-de-feu! fit l'avocat, en
dbouchant la gourde.

--_Nebbi-scutta_!

--Oui, de l'eau-de-feu! rpondit Mac Carthy  cette question.

--J'en accepterai, dit le sagamo.

James lui tendit la gourde qu'il saisit avec empressement et porta  ses
lvres.

Mais, s'arrtant soudain sans goter au liquide:

--Que mon frre, dit-il, boive le premier.

Mac Carthy comprit que le Grand-Livre avait peur que la gourde ne
contnt du poison.

Pour le rassurer, il la reprit, tira de sa carnassire une petite tasse
en cuir, y versa du whiskey, le but, et repassa le flacon  son hte.

Mais la mfiance de celui-ci n'tait pas vaincue. Supposant probablement
que le goulot de la gourde pouvait tre empoisonn, il fit signe qu'il
voulait la tasse.

L'ayant reue, il la remplit, et, d'un trait, en avala le contenu.

--H! h! exclama-t-il voluptueusement aprs, en faisant claquer sa
langue contre son palais.

Mac Carthy crut le moment favorable pour renouveler sa proposition.

--Mon frre, dit-il, est-il dcid  me suivre au fort du
Prince-de-Galles?

--Quand le soleil se lvera, Kit-chi-ou-a-pous assemblera son conseil
de guerre, rpondit laconiquement le Peau-Rouge, en ingurgitant une
nouvelle tasse de whiskey. A cette deuxime en succda une autre, puis
une autre; puis le Grand-Livre,  moiti ivre, dit  Mac Carthy:

--Si mon frre veut pour sa couche une esclave, j'en ai de plus belles
et surtout de plus jeunes qu'Alanck-ou-a-bi?

James fit un geste de refus.

Le sagamo continua, aprs avoir caress cette fois la gourde  pleine
bouche.

--Si mon frre n'tait pas un demi-sang, je lui offrirais une de mes
propres squaws, suivant l'usage; mais...

Sans achever, le chef chippiouais laissa tomber le flacon, roula de son
sige prs du feu, o il s'endormit profondment.




                            CHAPITRE IX

                      LES CHIPPIOUAIS (suite)


Accabl de fatigue, Mac Carthy ne tarda pas  cder au sommeil.

Il se jeta tout habill sur un cadre, en ayant soin de placer ses armes
 sa porte.

Peu confiant dans la loyaut de son hte, il esprait avoir l'oeil et
l'oreille au guet. Il comptait sans les droits de la nature. Une nuit
passe en plein air,  parcourir des sentiers difficiles, jointe  une
longue journe de marche, l'avait abattu. Au lieu de veiller, il tomba
dans un profond assoupissement.

Dj depuis plusieurs heures, James tait dans cet tat, quand il
s'veilla tout  coup sous l'treinte d'une vive douleur.

Instinctivement, Mac Carthy voulut tendre la main, saisir ses armes.
Mais alors il s'aperut qu'on lui avait garrott les poings et les
pieds.

Jetant les regards autour de lui, il vit Kit-chi-ou-a-pous qui fumait
avec calme prs du feu.

--Tu as manqu aux lois de l'hospitalit! cria-t-il, en faisant des
efforts pour rompre ses liens.

L'Indien sourit.

--Il n'y a pas de lois, dit-il, pour les demi-sang.

Mac Carthy ne savait que trop combien les Peaux-Rouges mprisent les
mtis. Cessant donc de se dbattre, il essaya d'obtenir par la douceur
ce que la violence ne pouvait lui faire gagner.

--Pourquoi, dit-il, mon frre m'a-t-il attach? Ne suis-je pas son ami?

--Double-Langue, rpondit le sagamo, n'est ni le frre, ni l'ami d'un
Chippiouais. C'est un fils de chien et de renarde.

--Le noble Kit-chi-ou-a-pous n'a donc pas foi en ma parole?

--L'eau trouble cache souvent des serpents venimeux.

--J'ai partag le festin de Kit-chi-ou-a-pous, et il a bu  ma gourde.
Que diront ses guerriers quand ils apprendront comment il m'a trait?

--Ses guerriers diront qu'il a eu la prudence du cheval et la finesse du
lynx. Au lever du soleil, Double-Langue jugera.

--Tu me rendras ma libert? fit avidement Mac Carthy.

Le sauvage ne rpondit pas.

--Et, continua l'avocat, je te mnerai, comme je te l'ai promis, au fort
du Prince-de-Galles.

Kit-chi-ou-a-pous hocha la tte comme s'il voulait dire:

--Nous verrons.

Puis il se leva, alluma une torche de rsine et la ficha dans le mur,
prs d'un fragment de miroir qu'il avait probablement achet  quelque
comptoir de la Compagnie de la baie d'Hudson.

Prenant ensuite, dans son sac  mdecine, un morceau de fil de laiton,
il le roula on forme de tire-bouchon autour d'une aiguille.

Sa vis termine, il la promena gravement sous son menton o croissaient
quelques maigres touffes de poil. A mesure que ces poils s'engageaient
dans les pas de la vis, il la pressait entre le pouce et l'index, et,
par un coup sec, rapide, il extirpait la vgtation.

Malgr les prils de sa situation, et quoique le Grand-Livre procdt
 cette opration avec dextrit une promptitude qui eussent honor un
pilateur de profession, Mac Carthy ne pouvait s'empcher de rire.

Heureusement que, tout entier  sa besogne, Kit-chi-ou-a-pous ne le
remarqua point.

Quand il eut fini, notre Chippiouais prit encore, dans son sac 
mdecine, une petite bourse en peau, qu'il vida sur un plateau en corce
de cdre.

La bourse renfermait une poudre fine qui n'tait autre chose que du noir
animal.

Ce noir, le Grand-Livre le dlaya avec un peu d'eau et en fit une
teinture dont il se couvrit le visage, le cou, les bras et la poitrine,
jusqu' la ceinture.

Aprs quoi, il rajusta les plumes d'aigle dans ses cheveux, arrangea son
collier de dents de morse, et saisit une hache en silex, sur le manche
de laquelle on avait peint des serpentins alternativement rouges et
verts.

Comme il achevait ces prparatifs, l'aurore parut  travers les pierres
qui bouchaient l'entre de la cabane.

Kit-chi-ou-a-pous brandit sa hache et poussa un hurlement intraduisible
dans notre langue.

Jusque-l les deux femmes et les enfants n'avaient boug ni souffl mot;
 ce cri, ils rpliqurent par des chants bizarres et en dansant devant
le chef.

Lve-toi! dit-il  Mac Carthy.

Le jeune homme montra les liens qu'il avait aux pieds.

Aussitt, d'un coup de sa hache, et avec une prcision incomparable, il
les fit sauter, sans effleurer seulement l'piderme du captif.

--Marche! lui ordonna-t-il ensuite en le poussant hors de la hutte.

Le Grand-Livre sortit derrire Mac Carthy.

Une foule de sauvages semblait attendre leur arrive.

Le temps tait froid, le ciel lourd, couvert.

L'apparition du chef et de son prisonnier fut salue par des
vocifrations effroyables, auxquelles les aboiements des chiens
donnaient un cachet plus horrible encore.

Malgr la rigueur de l'atmosphre, Kit-chi-ou-a-pous n'avait pour tout
vtement qu'un court jupon de peau de boeuf qui lui ceignait les reins.

Conduisant toujours Mac Carthy devant lui, il monta sur le toit d'une
cabane plus leve que les autres, et fora James de s'asseoir  ses
pieds dans la neige.

Plus de deux cents Chippiouais, hommes et femmes entourrent aussitt
l'okema [21].

[Note 21: Chef.]

--Frres, dit-il, les ossements de nos compatriotes morts, tus par les
Visages-Ples, restent  dcouvert. Ils nous appellent pour venger leurs
insultes; tarderons-nous  les satisfaire?

--Ka! ka! (Non! non!) rpondit unanimement l'assemble.

L'orateur reprit:

--Les esprits de nos aeux sont irrits contre nous; il les faut
apaiser. Vous l'avez vu, au soleil couchant, Matcho-Manitou, le mchant
gnie, a souffl la colre sur nous. Il est temps de calmer sa fureur.
Allons chercher les ennemis de nos frres gorgs! Allons! et dvorons
ceux qui les ont tus! Ne demeurez pas davantage oisifs! Livrez-vous
 l'impulsion de votre valeur naturelle, et que les Visages-Ples
apprennent que vous tes des hommes! Oignez vos cheveux, peignez vos
faces, remplissez vos carquois; que les forts retentissent de vos
chansons guerrires pour consoler les esprits des morts et leur
apprendre qu'ils vont tre vengs!

--_Eo! eo!_ Oui! oui! firent les auditeurs avec enthousiasme.

Enchant de l'effet qu'il avait produit, le Grand-Livre continua:

--Hier, je me suis empar de ce demi-sang. Il nous conduira 
l'tablissement des blancs; il a promis de nous y introduire; mais que
chacun veille sur lui, que chacun se dfie de lui; car, vous le voyez,
il appartient  une race maudite!

Ces paroles soulevrent contre le mtis une tempte d'imprcations et de
menaces.

Aprs avoir calm l'effervescence des Chippiouais, Kit-chi-ou-a-pous
ajouta:

--Nous allons tenir un grand conseil de guerre; pendant ce temps, vous
garderez le captif; mais si l'un de vous le blessait, je lui casserais
la tte avec mon tomahawk.

Aprs ces mots, le Grand-Livre descendit de sa tribune, et entra, avec
six chefs, dans la cabane du haut de laquelle il avait parl.

L'intrieur de cette cabane n'avait rien de particulier. Un petit feu
brlait au centre. Les sagamos s'accroupirent sur les talons autour de
ce feu.

Kit-chi-ou-a-pous, aprs avoir aspir quelques bouffes de tabac, qu'il
lana vers le levant, et aprs avoir dit que son prisonnier, Mac Carthy,
avait promis de les faire entrer dans le fort du Prince-de-Galles en
change de sa libert, demanda aux sachems s'ils jugeaient convenable
d'entreprendre cette expdition.

La plupart rpondirent affirmativement.

Mais l'un d'eux, qui remplissait dans la tribu les fonctions de
jongleur, fut d'un avis diffrent.

La discussion s'animant, le Grand-Livre insulta le jongleur.

--Pointe-de-Flche, tu n'es qu'un coeur mou, sans vigueur, lui dit-il.

--Je suis prudent, rpliqua Pointe-de-Flche, en portant  sa bouche le
calumet de Kit-chi-ou-a-pous.

--Tu veux dire lche! cria l'autre avec plus d'emportement.

Pointe-de-Flche,  ce moment, retira vivement la pipe de ses lvres et,
d'un air assez ngligent, cacha dans sa main le bout du tuyau.

--Ne me force point  parler, mon frre, dit-il d'un ton grave.

L'irritation du Grand-Livre redoubla.

--Quel est ce langage! profra-t-il avec fureur, et depuis quand les
corbeaux osent-ils menacer les aigles!

A ces mots, le jongleur jeta sur Kit-chi-ou-a-pous un regard o se
trahissait toute la maligne mchancet de son caractre.

--Tu n'es pas sage, mon frre, dit-il avec une humilit hypocrite.

--Sage! Est-ce toi qui m'apprendras la sagesse?

--Oui, et, crois-moi, renonce  ton projet.

--Plutt te tuer que d'y renoncer, louveteau, vocifra l'okema.

--Eh bien, que mes frres voient et qu'ils apprcient! dit lentement
Pointe-de-Flche, en montrant aux chefs le bout de la pipe qui tait
tout fendill.

Les Chippiouais firent un mouvement d'effroi.

--Que signifie cela? reprit le jongleur, sinon que Kit-chi-ou-a-pous a
eu commerce avec Kitchi-Ickoui, pendant sa retraite lunaire [22], et que
les manitous ne seconderont pas une entreprise commande par une bouche
impure.

[Note 22: Il y a certaines poques o il est interdit aux femmes
d'habiter dans les mmes loges que leurs maris... C'est un usage reu
dans toutes les tribus.--Samuel Hearne, _Voyage  l'Ocan Nord_, tome
II.]

Cette accusation changea en rage la colre au Grand-Livre.

Se levant tout d'une pice, il allait se prcipiter sur
Pointe-de-Flche, quand la porte s'ouvrit subitement pour donner accs 
une Indienne colossale.

--Kitchi-Ickoui! murmurrent les assistants.

C'tait, en effet, Kitchi-Ickoui, la Grande-Femme, premire pouse de
Kit-chi-ou-a-pous.

Elle passait pour une beaut sans rivale parmi les Chippiouais, car
ses oreilles, perces d'un trou qui avait au moins dix centimtres
de circonfrence, pendaient sur ses omoplates comme les oreilles d'un
lphant.

Pour acqurir cette rare sduction, Kitchi-Ickoui s'tait, de bonne
heure, habitue  porter de lourds cercles de fer au lobe de ses
oreilles. Elle possdait, d'ailleurs, un autre charme non moins apprci
par ses compatriotes, c'tait la dilatation de ses fosses nasales,
qu'elle tait parvenue  tendre jusqu'aux coins de la bouche,  l'aide
de morceaux de bois introduits, par grandeur progressive, entre les
ailes et la cloison du nez.

Puis elle avait au moins six pieds de haut, puis elle tait forte 
soulever un bison sur son dos.

Sachez estimer l'admiration dont elle tait l'objet dans sa tribu!

Tout cela cependant n'tait rien en comparaison d'une qualit, d'un
trait d'hrosme qui lui valait l'insigne honneur de siger au conseil
des chefs.

Jeune fille encore, Kitchi-Ickoui avait donn une fte de mas 
quarante jeunes guerriers, et, aprs les avoir copieusement rgals,
elle avait, avec eux, renouvel l'exploit de Messaline[23].

[Note 23: A l'appui de ces dtails, j'invoque le tmoignage des
voyageurs qui ont publi des tudes sur les moeurs des Chippiouais ou
Chippeways, comme ils sont improprement nomms en France. Le fait que je
viens de mentionner est rapport tout au long par Carver (_Voyage
dans l'Amrique septentrionale_), qui croit cependant, mais  tort, la
coutume particulire aux Nadoessis.]

En rcompense de sa valeur, la Grande-Femme pousa Kit-chi-ou-a-pous,
principal sagamo des Chippiouais.

Elle tait l'orgueil de son sexe, le modle propos  toutes les
aimables squaws.

L'entre de cette glorieuse crature dans la salle des dlibrations
produisit une sensation immense.

--Kitchi-Ickoui a, dit-elle, entendu les paroles de Pointe-de-Flche, et
elle dclare que sa langue est fausse. Durant les huit derniers jours
et nuits, elle est reste dans la loge des purifications, sans voir ni
Kit-chi-ou-a-pous, ni aucun autre homme. Que Pointe-de-Flche me donne
le poagan.

Le jongleur jeta aussitt la pipe au feu, mais un chef la ramassa avant
que la flamme l'et touche et la passa  l'Indienne.

L'ayant examine, celle-ci dit, en indiquant des traces de dents 
l'extrmit du chalumeau:

--Ce qui prouve que le discours de Pointe-de-Flche n'est pas
droit, c'est que le tuyau n'a pas clat, comme il serait advenu si
l'inculpation tait vraie, mais qu'il a t mch comme un os par un
chien. Cette assertion, appuye de la preuve, ramena immdiatement 
Kit-chi-ou-a-pous l'esprit du conseil.

Le jongleur, couvert de honte, dut quitter la salle, et l'expdition
propose par le Grand-Livre fut rsolue sance tenante.

Les sagamos revinrent sur la place et dclarrent cette dcision  la
foule.

Leur dclaration fut salue par des clameurs furibondes.

Le tumulte apais, Kit-chi-ou-a-pous s'cria:

--Nous avons donc pris la dtermination de dterrer la hache de
guerre et d'aller surprendre nos vils ennemis, les Visages-Ples. Nous
mangerons leur chair et nous boirons leur sang; nous leur arracherons
leurs chevelures et les amnerons prisonniers ici pour tre le jouet
de nos femmes et de nos enfants; et si nous succombons dans cette noble
entreprise, nous ne resterons pas tendus sur la neige, la proie des
btes froces, car ce collier sera la rcompense de celui qui enterrera
les morts.

Avec ces mots, il lana son collier de griffes d'ours et de dents de
morse au milieu de la multitude.

Un guerrier, d'une apparence robuste, dont plusieurs scalpes ornaient la
ceinture, se prcipita dessus et le releva.

Par cet acte, il exprimait son dsir d'tre le lieutenant du
Grand-Livre.

--C'est bien, Pied-de-Buffle, dit celui-ci. J'estime et j'aime ta
vaillance. Adroit  la chasse, habile  la pche, tu es encore un brave
guerrier. Nos ennemis l'ont apprise leurs dpens. Ils l'attestent les
glorieux trophes qui dcorent ton wigwam; et si je pris dans cette
guerre, je serai heureux de t'avoir pour successeur.

Pied-de-Buffle rpondit en donnant au sagamo le collier de ttes d'aigle
que lui-mme avait sur la poitrine.

Kit-chi-ou-a-pous fut ensuite conduit processionnellement  la _loge aux
sueries_; il y resta deux heures, et par une transpiration abondante,
seconde de rudes frictions avec de la neige, il se dbarrassa de
l'paisse couche de couleur et de crasse dont il tait enduit.

Quand il eut quitt son bain de vapeur, on le mena dans une autre
cabane, o ses amis l'oignirent de graisse d'ours de la tte aux pieds.

Aprs quoi ils le peignirent en rouge, et dessinrent avec du noir,
sur tout son corps, les figures les plus monstrueuses qu'ils se purent
imaginer: les unes destines  effrayer les ennemis, les autres  le
prserver de leurs coups.

Pendant ce temps, le sagamo chantait ses exploits et ceux de ses
anctres.

Peu  peu, les guerriers qui devaient l'accompagner entonnrent des
chants semblables et se prirent  danser autour de lui.

La crmonie de la peinture acheve, les danses et les chants devinrent
gnraux.

Mais quels chants! quelles danses! Des clats de voix sauvages 
pouvanter les animaux froces; des contorsions comme n'en eut peut-tre
jamais, dans le monde civilis, un pileptique.

Un banquet de chair de chien et de graisse de caribou couronna la
solennit.

Mais Kit-chi-ou-a-pous ne prit aucune part  ce festin. Il se contenta
de fumer devant les convives; car le sagamo tait tenu de jener
jusqu'au moment o l'on entrerait en campagne.

Kitchi-Ickoui avait, par une faveur spciale, t invite au repas,
auquel, except elle, les hommes seuls pouvaient assister.

Lorsqu'il fut fini, le Grand-Livre partit pour aller, suivant l'usage,
passer la nuit dans la fort; et sa femme rentra dans leur hutte, o
l'on avait ramen Mac Carthy toujours garrott et gard  vue.




                              CHAPITRE X

                     LES OBSQUES DU GOUVERNEUR


Le lendemain de l'infme tentative dont elle avait failli tre la
victime, madame Robin fut veille au matin par un roulement de tambour.

La jeune femme ignorait tout ce qui avait eu lieu durant la nuit.

Elle se leva, mit une fourrure sur ses paules et s'approcha du pole,
o ptillait un feu ardent.

Un deuxime roulement de tambour, dont les notes graves et monotones
avaient quelque chose de sinistre, puis le son de deux bugles sonnant en
sourdine un appel, attirrent l'attention de Victorine.

Elle allait ouvrir la fentre pour voir ce qui se passait dans la cour
du fort, quand on frappa  sa porte.

--Qui est l? demanda la jeune femme en jetant un coup d'oeil sur sa
toilette du matin.

--Moi, Louis-le-Bon, castors et loutres! rpondit de dehors une grosse
voix joviale.

--Ah! c'est vous, mon ami?

--Peut-on entrer?

--Attendez un peu.

--J'attendrai bien une heure s'il le faut, madame, rpliqua la grosse
voix.

--Oh! je ne vous tiendrai pas si longtemps  la porte; j'achve de
m'habiller, Louis, reprit madame Robin en passant lestement une robe.

Bientt elle ajouta:

--Je suis prte, vous pouvez venir.

Louis-le-Bon entra et serra sans faon la main de Victorine.

--Vous avez bien dormi cette nuit, madame? dit-il sous forme de
question.

--Mais oui, mais oui, mon ami, rpondit-elle gaiement. Compars aux
endroits o il nous a fallu coucher pendant notre voyage, les lits sont
excellents ici. Seulement, je ne sais pourquoi, mais j'ai un violent mal
de tte. Peut-tre la chaleur qu'il fait dans cette chambre...

Le trappeur hocha la tte.

--Vous me pardonnerez une demande, dit-il d'un ton embarrass.

--Mais tout ce que vous voudrez, mon bon Louis.

--Eh bien, est-ce que vous n'avez pas bu quelque chose, hier soir, avant
de vous coucher?

--Assurment, une tasse de th, suivant mon habitude.

--Et qui vous l'a donne?

--Qui me l'a faite? Cette vieille Indienne.

--Je m'en doutais, murmura le chasseur.

--Comme vous dites cela! fit Victorine surprise.

--Est-ce qu'on [24] pourrait voir la tasse? reprit-il.

[Note 24: Au Canada le pronom _on_ est gnralement employ  la place
du pronom personnel _je_ ou _nous_, surtout par la basse classe.]

--La voici, dit madame Robin, lui indiquant une coupe en bois pose sur
un coffre prs de son lit.

--Ah! ah! il faut l'examiner, dit Louis-le-Bon, prenant la coupe, au
fond de laquelle restait un peu de sucre d'rable en liqufaction.

Il fit couler ce sucre dans le creux de sa main, s'avana vers la
fentre, considra le rsidu, le gota et marmotta entre ses dents:

--On en tait sr. C'est du pavot que cette sorcire rouge avait mis
l-dedans pour endormir...

--Que dites-vous donc? s'enquit madame Robin.

--Je dis, je dis, repartit-il en hsitant, que ce th a d vous paratre
mauvais.

--Il tait un peu amer!

--Amer! je crois bien! exclama l'autre.

--Au surplus, je ne l'ai pas trouv mauvais. Mais dans quel but ces
questions?

--Oh! rien, rien... une ide! oui, rien qu'une ide, dit Louis-le-Bon
d'un ton qui dmentait ses paroles. Occupe  relever ses cheveux devant
un petit miroir de poche, Victorine ne remarqua point la proccupation
du trappeur.

Pour la troisime fois, le tambour battit dans la cour.

--Qu'y a-t-il donc? demanda la jeune femme.

--Vous ne le savez pas, madame?

--Moi!

--Le gouverneur est mort!

--Comment! Que me dites-vous l? Le gouverneur est mort?

--Oui, M. Mac Carthy.

--Cet homme qui paraissait si bien portant?...

--Il est mort, hier, dans la soire, tu, dit-on, par son sclrat de
fils.

--Tu par son fils?

--Oui, madame, un brigand qui...

Louis-le-Bon s'arrta court, se gratta le front et murmura en apart:

--Suffit! on s'entend, ours et buffles!

--Mais, dit Victorine, M. Mac Carthy avait plusieurs fils!

--Oh! c'est du commichon [25] que je veux parler; celui qui a t lev
aux tablissements.

[Note 25: Petit commis, mchant employ.]

A ces mots, madame Robin frmit.

--Vous voudriez parier de M. James? dit-elle avec stupeur.

--Tout juste, madame, tout juste.

--Il aurait... Oh! je ne puis croire cela!

--Le brigand! s'cria Louis-le-Bon avec indignation; le brigand! il en a
fait bien d'autres!... et si on l'avait laiss...

--Poursuivez!

--Bon, bon, on sait ce qu'on sait, castors et loutres.

--Enfin, ce crime dont vous parlez...

--Oh! reprit le trappeur, pour celui-l on n'a que des soupons.

--Des soupons mal fonds, j'en rpondrais, car je connais M. James,
il est l'ami de mon mari, dit Victorine, profitant, avec bonheur,
de l'occasion qui s'offrait  elle pour justifier un homme qu'elle
abhorrait, mais qu'elle ne pouvait, cependant, juger capable d'un
meurtre.

--Mal fonds! mal fonds! grommela le trappeur; a se peut; en
attendant, si jamais le gueux me tombe sous la main...

--M. James est-il inform?... commena madame Robin.

--On l'a chass du poste, interrompit brusquement Louis-le-Bon.

--Comment! sur un simple soupon?

--Soupon! soupon! rpta le chasseur en branlant la tte d'un air
significatif.

Il tait assez gn par la tournure qu'avait prise l'entretien. Voulant
ne point parler  madame Robin de l'attentat auquel, grce  lui, elle
avait chapp, mais craignant qu'une gaucherie ne le trahit, il prit le
parti de se retirer sous le premier prtexte venu.

--Vous n'avez besoin de rien, madame? dit-il.

--Non, mon ami, je vous remercie. Ne me disiez-vous pas que M. James Mac
Carthy avait t chass du fort?

--Oui, madame, par le sous-chef-facteur.

--Quel a t le motif de son expulsion! Car je ne puis imaginer...

Un coup de canon lui coupa la parole.

--Ah! voici qu'on va se mettre en marche! Je descends; excusez-moi,
madame.

--C'est donc l'enterrement?...

--Oui, madame;  la revue [26]! dit Louis-le-Bon en saluant Victorine.

[Note 26: Locution canadienne employe pour: au revoir.]

Il se rendit aussitt dans la cour de la factorerie, o une grande
quantit d'hommes, de femmes et d'enfants se trouvaient assembls.

Les blancs avaient endoss leurs habits de parade: les Indiens et les
mtis leurs accoutrements les plus sales.

Placs sur deux rangs, les premiers, revtus de chaudes tuniques en
peau de daim double de plumes de cygne et lgamment brode avec des
piquants de porc-pic et des grains de verroterie de couleur
tranchante, avaient tous  la taille la longue ceinture rouge, flche,
d'ordonnance. Des galons sur la manche de ce capot, ou des paulettes
d'or distinguaient les diffrents chefs: le gouverneur provisoire, les
facteurs, les commis, les voyageurs ou guides.

Tous avaient, au reste, la mme coiffure: un casque ou toque en peau de
renard brun, dont la, queue ondulait sur leur dos; tous aussi avaient un
crpe au bras gauche.

Quant aux sauvages, ils s'taient peint le visage en noir; une
mchante robe de peau de bison enveloppait la plupart des hommes; des
_ouabiouous_ [27] en guenille couvraient les femmes, dont les cheveux
flottaient pars, et dont la face disparaissait sous les plis du
ouabiouous.

[Note 27: Couvertures.]

Comme Louis-le-Bon arrivait dans la cour, quatre robustes trappeurs
sortirent de l'appartement occup par feu Mac Carthy.

Sur leurs paules, ils portaient un brancard o tait tendu le corps de
l'ex-gouverneur dans son uniforme de grande crmonie: chapeau 
cornes noir, passement d'or, plumet blanc, frac et pantalon garance,
paulette  graines d'pinard, pe au ct.

Ds qu'il parut, les employs du poste salurent, la musique joua une
marche funbre, et les Indiens se mirent  pousser des lamentations
effroyables.

Louis-le-Bon se joignit au cortge, qui, dirig par le nouveau
gouverneur, s'avana vers une des cours isoles de la factorerie.

C'tait le cimetire consacr aux gens du fort.

On les enterrait l pour que leur dernire demeure ft  l'abri des
violations que n'auraient pas manqu de leur faire subir les Indiens
ennemis, si on les et inhums hors de l'enceinte de l'tablissement.

Dans la petite cour, des croix de bois grossires, ou le renflement du
sol, marquaient les spultures.

Au milieu tait ouvert un caveau.

Le corps de M. Mac Carthy y fut descendu avec le brancard sur lequel il
gisait.

Debout devant la tombe, son successeur fit une courte prire que tous
les assistants coutrent, la tte dcouverte.

Puis le caveau fut scell par une lourde-pierre: le canon rsonna,
et chacun des employs du fort du Prince-de-Galles retourna  ses
occupations, sauf les femmes du dcd, qui demeurrent quelque temps
encore sur la fosse, en profrant des cris dchirants.

Plaintes gostes! Elles pleuraient, ces malheureuses, la position et
non l'homme qu'elles perdaient.

De matresses elles redevenaient servantes, de l'honneur elles tombaient
dans le mpris.

Leurs larmes furent les seules pourtant verses sur le corps du dfont.

Dans le dsert, l'individu est tout, la famille, l'entourage nul. Ne
comptant que sur soi, n'agissant que pour soi, on n'a rien  attendre
des autres.

La mort ne proccupe pas plus que l'ide d'une autre vie; l'homme mort
est estim  sa juste valeur; rarement il inspire des regrets, jamais il
n'interrompt les travaux journaliers, ne change les habitudes prises.

Dans les postes, il a quelque chance d'tre enseveli d'une faon plus
ou moins convenable, mais en campagne, les loups des prairies ou
les carcajoux, les vautours et les corbeaux, voil ses fossoyeurs
ordinaires.

Aussi, Louis-le-Bon, franc trappeur s'il en fut, et qui ne se
souvenait pas avoir couch dans un lit, se disait-il en retournant  la
grand'salle de la factorerie:

--a n'empche, ours et buffles, on ne doit pas tre  son aise dans une
cave comme celle-l, o il n'y a pas d'air et o il fait noir comme
chez le diable. Si jamais je meurs, j'aime bien mieux avoir un coin de
prairie pour cercueil! au moins.....

--Oui-d, matre philosophe, dit tout  coup une voix derrire lui.

Le trappeur se retourna vivement.

--Poignet-d'Acier! exclama-t-il avec autant de surprise que de joie.

--Chut! fit l'homme qui lui avait parl en posant le doigt sur ses
lvres. Ne prononons pas ce nom ici. Appelez-moi, Mathieu, le capitaine
Mathieu, comme dans la Colombie.

--Compris, capitaine, compris, dit Louis-le-Bon, avec un coup d'oeil
d'intelligence. Mais comment a vous va-t-il? Il y a des annes et des
annes qu'on ne s'est vu!

--Trs-bien, mon brave, repartit l'tranger, en lui tendant la main.

--Ah! dit le trappeur, a me fait plaisir, vrai, l, de vous revoir,
ours et buffles! Vous tes toujours jeune, quoique vos cheveux soient
devenus blancs comme la laine d'un grosses-cornes.

--Jeune! rpta Poignet-d'Acier, en secouant mlancoliquement la tte.

--Et Nick Whiffles, reprit Louis-le-Bon, sait-on ce qu'il est devenu?

--Nick Whiffles est avec moi.

Le chasseur sauta d'allgresse.

--Avec vous!

--Oui, je l'ai laiss  quelques milles d'ici.

--Ah! s'cria le premier, Nick Whiffles est avec vous, capitaine! C'est
l une nouvelle! Comme nous allons nous amuser, castors et loutres! Vous
avez donc une entreprise, capitaine?

--On vous en causera, rpondit son interlocuteur.

--Tout  votre service, vous savez!

--Dites-moi, fit Poignet-d'Acier, M. Mac Carthy est-il au fort?

--M. Mac Carthy?

--Oui, le gouverneur.

--Ours et buffles, vous me faites l une belle question, capitaine.

--Il y est, n'est-ce pas?

--Oui, il y est pour n'en plus sortir, car il est mort et enterr, le
pauvre homme.

--En vrit!

--Cinq minutes plus tt, et vous nous aidiez  le porter  sa dernire
loge.

Le front du capitaine se plissa.

--Qui donc lui a succd? demanda-t-il.

--M. Boyer, le sous-chef-facteur, en attendant les ordres de la
compagnie.

--M. Boyer!

--Eh! oui, celui qui vous dtestait tant l-bas, dans la Colombie. Mais
soyez tranquille, capitaine, je suis l; et si l'on s'avisait de...

--Bien, bien, dit Poignet-d'Acier d'un air rveur; Mais, vous, que
faites-vous ici?

--Ah a, c'est une histoire! j'accompagne une dame.

--Madame Robin! s'cria l'tranger.

--Tout juste, capitaine, tout juste.

--Et... elle est au fort?

--Comme de raison.

--Ah! mon brave, vous me soulagez d'un grand poids dit Poignet-d'Acier
d'un air satisfait.

--J'en suis, ma foi, bien content, capitaine, bien content, castors et
loutres!

--Son mari est avec elle, n'est-ce pas?

--Pour cela non, nous le cherchons, son mari.

Un nuage de contrarit passa sur le visage du nouveau venu.

--Mais o est Alfred? dit-il.

--Alfred? qui a?

--M. Robin.

--Lui, on prtend qu'il est  la rivire de la Mine de Cuivre; et sa
petite femme veut l'y aller trouver. En voil une enrage que cette
crature-l! Jamais je n'en ai eu une pareille, moi qui, dans le temps,
en avais des douzaines. Ah! capitaine, elle vaut son pesant de poudre!




                            CHAPITRE XI

                          POIGNET-D'ACIER


--Est-ce vous qui l'avez amene ici?

--Comme vous dites, capitaine, c'est moi, Louis-le-Bon! et qu'elle sait
marcher, la gaillarde! Il parait qu'elle avait dj fait un tour dans le
dsert,  la Colombie, vous vous rappelez...

A ce moment, le gouverneur provisoire du fort du Prince-de-Galles sortit
de la salle aux changes.

Poignet-d'Acier l'aperut.

--Voici M. Boyer, cessez de me parler, et mme de me connatre, quoi
qu'il arrive, fit-il  Louis-le-Bon.

--Pour cela, si on s'avisait de vous toucher! dit celui-ci.

--Non, ne vous occupez pas de moi, et comportez-vous plutt comme mon
ennemi que comme mon ami, reprit rapidement Poignet-d'Acier.

--Mais o nous reverrons-nous?

--A moins d'accident, ce soir,  la fumerie de l'autre ct du pont de
bois. Amenez-y madame Robin s'il est possible, rpondit le capitaine,
s'loignant sans affectation et gagnant la porte de la factorerie.

--Quel homme! quel homme! on dirait qu'il a vingt ans, et il est
vieux comme le monde! murmurait avec enthousiasme Louis-le-Bon, en le
regardant partir. Il y a plus de trente ans, quand nous nous sommes vus
pour la premire fois, il avait la mme mine, except que ses cheveux
se sont diantrement enneigs depuis! Quel homme! quel homme! castors et
loutres! il vivra ternellement comme dfunt Mathusalem!

De fait, et sans se servir de la plaisante comparaison du bon trappeur,
la plupart ds personnes qui avaient rencontr Poignet-d'Acier, soit
dans le dsert amricain, soit au Canada, taient surprises de la
vigueur extraordinaire qu'il conservait jusque dans ses vieux jours
[28].

[Note 28: Je renvoie le lecteur aux prcdents volumes de la collection,
La _Huronne_, la _Tte-Plate_, les _Nez-Percs_, les _Iroquois_.]

Depuis si longtemps on parlait de lui, de ses prodiges, de sa haine pour
les Anglais, que toutes lui prtaient un ge impossible. Pas une qui lui
donnt moins de cent ans. Bon nombre assuraient qu'il commandait dj un
rgiment de volontaires lors de la prise de Qubec, en 1759.

Enfin le merveilleux avait brod  cet individu un tel manteau de
mystre, que bien des gens le considraient comme un mythe.

Pour ceux qui le voyaient sans rien savoir de lui, Poignet-d'Acier tait
un homme d'une grande taille, maigre, sec, mais vert comme un chne.

Il avait une tte admirable d'expression, une tte sombre, passionne,
telle que les aimait Byron, Salvator Rosa ou Velasquez; son regard
tombait d'aplomb, il fascinait comme celui de l'aigle; ses mouvements
avaient l'lasticit de la jeunesse.

Quelle que ft l'poque de sa naissance, ainsi que l'huile sur un
marbre, les annes avaient pass sur son corps sans en altrer la
solidit.

Seulement ses cheveux, sa longue barbe taient entirement blancs,
enneigs, pour nous servir du terme de Louis-le-Bon.

En entrant dans le fort du Prince-de-Galles, il portait le pittoresque
costume des trappeurs du Nord.

Mais  sa ceinture, un superbe couteau de chasse et deux revolvers
richement monts;  sa main droite, une de ces admirables carabines
 deux coups, comme sait les fabriquer la maison Lebeau, de Lige,
revendiquaient pour Poignet-d'Acier un plus haut rang dans le monde des
aventuriers septentrionaux.

Il allait franchir la porte du fort quand le gouverneur l'avisa.

--Je ne me trompe pas, pensa-t-il, en courant aprs lui, c'est
Poignet-d'Acier, le flau des tablissements de la Compagnie, le rebelle
de 1837-38. Parbleu, voil une chance heureuse de garder le poste que
j'occupe temporairement! Il faut m'en emparer.

Se retournant aussitt, il appela deux de ses commis.

--Peter, Jack, saisissez-vous de cet homme; il y aura vingt guines pour
chacun de vous si vous russissez  le prendre.

Sduits par la promesse de cette libralit, les employs ne se le
firent point rpter.

En mme temps que M. Boyer, ils se prcipitrent sur les pas de
Poignet-d'Acier.

La cour de la factorerie se trouvait vide alors, car les engags taient
occups  leur repas du matin. Louis-le-Bon, qui avait tout vu, sans
tre aperu du gouverneur, rsolut de prter assistance au capitaine,
mais de faon  ne point laisser souponner leurs relations.

Sachant Poignet-d'Acier assez habile pour avoir peu de chose  craindre
de trois hommes ordinaires, notre trappeur jugea qu'en fermant la porte
de la factorerie il couperait au chef facteur et  ses missaires tout
secours de l'intrieur, et fournirait ainsi  son protg le loisir de
se dbarrasser d'eux.

Aussitt conu, aussitt excut.

Louis-le-Bon se jette sur la porte, donne un tour de clef, envoie
la clef au fond de la cour, et va se cacher derrire une pice
d'artillerie, dans l'angle d'un bastion, pour tre tmoin de la scne
extrieure.

Au moment o il allongeait prudemment sa tte par-dessus le rempart, M.
Boyer criait  Poignet-d'Acier:

--Rendez-vous, ou vous tes mort!

--Est-ce  moi que vous parlez? rpondit le capitaine en s'arrtant.

--Oui, dit le gouverneur, vous tes mon prisonnier.

Poignet-d'Acier sourit.

--Vous plaisantez, monsieur Boyer, dit-il, en plaant tranquillement sa
carabine sur son paule.

--Allons, Jack, Peter, sautez dessus! rpliqua celui-ci.

--Camarades, dit le capitaine, avec son calme ordinaire, on m'appelle
Poignet-d'Acier.

A ce nom les deux commis reculrent, en montrant tous les signes de la
plus profonde pouvante.

Louis-le-Bon se prit  rire silencieusement dans son coin.

--Vous verrez qu'ils n'oseront pas le toucher, se disait-il. Quel homme!
ours et buffles! quel homme!

--Ah! a, dit avec colre le gouverneur  ses sides est-ce que vous
aussi vous allez vous conduire comme des poules mouilles?

Et pour leur donner l'exemple, il mit la main sur l'paule de
Poignet-d'Acier.

--Je vous prie, monsieur, de retirer votre main, dit celui-ci d'un ton
paisible, mais ferme.

--Jack,  moi! clama le gouverneur.

Mais Jack et Peter n'avaient plus d'oreilles. Tous leurs sens semblaient
s'tre rfugis dans leurs yeux qu'ils tenaient grands ouverts sur le
fameux capitaine.

--Monsieur Boyer, reprit ce dernier, si vous ne me lchez pas 
l'instant, je vous corrigerai comme on corrige les petits polissons.

--C'est ce que nous allons voir, impudent coquin! vocifra le
chef-facteur.

Il n'avait pas achev que Poignet-d'Acier, le soulevant de terre, comme
il et fait d'un enfant, le lanait  dix pas de lui, aprs l'avoir
gratin de deux bruyantes claques sur les parties les plus charnues de
son individu.

Le malheureux gouverneur tomba dans un banc de neige, haut de huit  dix
pieds, au fond duquel il disparut tout entier comme dans un abme.

Louis-le-Bon pouffait de rire sur son observatoire.

--Rentrez  la factorerie, mes amis, dit le capitaine aux deux employs,
qui n'avaient pas fait un seul mouvement, rentrez-y, et quand on vous
commandera quelque chose contre Poignet-d'Acier, souvenez-vous de sa
figure.

Aprs ces mots, il suivit son chemin, sans plus se presser que si rien
d'inusit ne lui ft arriv.

Le gouverneur hurlait, comme un fou, en cherchant  sortir de son banc
de neige.

Ce n'tait pas chose facile, car plus il faisait d'efforts, plus il
s'emptrait.

--Maintenant, se dit Louis-le-Bon, la farce est joue; d'ici  ce que
M. Boyer se soit tir de l et d'ici  ce qu'on ait rouvert la porte du
fort, le capitaine aura le temps de prendre le large. Ours et buffles,
quelle pirouette il a faite en l'air, notre bourgeois!

Sur ce, le trappeur descendit du rempart et alla gaiement s'asseoir au
milieu des gens qui djeunaient dans la grand'salle du fort.

Bientt des cris attirrent les commis dans la cour.

On apprit, avec tonnement, que la porte avait t ferme sur le
gouverneur.

Celui-ci temptait au dehors, ordonnant d'ouvrir sur-le-champ, de
s'armer et de voler  la poursuite de Poignet-d'Acier.

Mais ce n'tait pas chose aise que d'ouvrir la porte de la factorerie
sans la cl.

On chercha cette cl, on ne la trouva pas.

--Forcez, brisez la serrure! criait M. Boyer.

Autre difficult, car la serrure tait norme,--une vritable serrure de
forteresse ou de prison.

Il s'coula prs d'une heure avant qu'elle pt tre sise en pices.

Ajournant le soin de chercher  dcouvrir celui qui avait ferm la porte
et soustrait la cl, M. Boyer choisit vingt hommes dtermins et partit
immdiatement pour donner la chasse au terrible capitaine.

A la nuit tombante, ils n'taient pas rentrs au fort.

Louis-le-Bon avait prvenu madame Robin du rendez-vous assign par
Poignet-d'Acier.

La jeune femme prouva un vif sentiment de joie, en apprenant que ce
personnage la faisait demander.

--C'est un ami de mon mari, c'est lui, dit-elle, qui m'a arrache du
couvent o mes parents m'avaient enferme dans la Colombie. Dieu nous
l'envoie!

Louis-le-Bon ne doutait pas que le capitaine vnt au lieu indiqu,
malgr le danger qu'il courait.

A l'heure du crpuscule, sous prtexte d'une promenade, Victorine et le
trappeur sortirent donc de la factorerie et s'acheminrent vers ce lieu,
situ  un demi-mille de distance.

La fumerie tait un vieux btiment dsert, en bois, o durant la bonne
saison on faisait boucaner le poisson, mais abandonn pendant l'hiver.

En y entrant, madame Robin fut salue par une exclamation de bonne
humeur.

--Notre petite dame; oui bien, je le jure, votre serviteur!

--Nick Whiffles! s'cria Louis.

--Nick Whiffles, en chair et en os, mais en os surtout, rpondit
un grand gaillard, mince, efflanqu, dont le visage disparaissait
compltement sous la plus plantureuse barbe rouge qui se ft jamais vue.

--Et a vous va, Nick?

--Entre le zist et le zest, mon cousin, repartit-il, tout comme disait
mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique Centrale....

--Jetez du bois au feu, interrompit une voix.

--Tout de suite, capitaine, tout de suite.

--Oh! monsieur, fit Victorine, courant  Poignet-d'Acier qui se
chauffait devant un ardent brasier, oh! monsieur, combien je suis
heureuse...

--Pas plus que moi de vous avoir rejointe, ma chre enfant, dit le
capitaine.

Et se levant, il prit Victorine par la main et la baisa au front.

--Allons, ajouta-t-il, asseyez-vous l, sur ce tas de mousse; ce n'est
pas trs-confortable, mais vous devez tre habitue  notre existence.
Folle, va, continua-t-il tendrement, qui s'aventure dans le dsert  la
poursuite de plus fou qu'elle!

--Vous savez donc...

--Parbleu! si je sais que votre mari, vous croyant morte, s'est, par
dsespoir, lanc  travers les neiges de la baie d'Hudson.

--On m'a assur qu'il tait  la rivire de la Mine de Cuivre, dit
madame Robin. Pourvu qu'un malheur...

--Il en est bien capable; mais soyez tranquille, mon enfant, je l'irai
chercher.

--Oh! je vous accompagnerai!

--Du tout! du tout! C'est bien assez d'tre venue jusqu'ici. Il ne faut
pas vous exposer davantage.

--Pardon, monsieur, dit fermement Victorine, ma rsolution est prise.

--Purilit! fit le capitaine.

Madame Robin secoua la tte d'un air dcid.

--coutez, ma chre, dit Poignet-d'Acier, vous connaissez l'intrt que
je vous porte,  vous et ..... votre mari!

--L'ignorer serait de l'ingratitude, monsieur.

--Eh bien, confiez-vous  moi. Retournez au Canada. Nick Whiffles vous
accompagnera.

--Oui bien, je le jure votre serviteur! rpondit le trappeur, tout
en caressant fraternellement une gourde de whiskey avec son ami
Louis-le-Bon.

Poignet-d'Acier poursuivait:

--C'est pour vous, pour Alfred que je suis venu ici. Soyez sre que je
vous le ramnerai.

--J'en ai la conviction, monsieur; mais, je vous le rpte, je suis
dtermine  aller moi-mme  sa recherche.

Le capitaine sourit.

--Eh bien, soit! dit-il, vous viendrez avec nous. Mais ne vous
dissimulez pas les dangers auxquels vous vous exposerez.

--Oh! je n'ai pas peur! s'cria-t-elle bravement; et avec vous,
monsieur.....

--C'est convenu, mon enfant. Dans quelques jours, vous partirez du fort
avec Louis-le-Bon, et nous rallierez  la rivire du Veau-Marin. Je
vous prviendrai lorsqu'il faudra nous mettre en route. En attendant
je tcherai de trouver un guide. Maintenant, ma chre Victorine,
permettez-moi cette familiarit, au revoir! car je ne suis point tout 
fait en sret.

--Ils ne sont donc pas parvenus  vous atteindre, capitaine? demanda
Louis-le-Bon.

--A l'atteindre! atteindre le capitaine! essaye donc d'atteindre un
clair avec les doigts, mon cousin, dit Nick Whiffles.

--Au revoir! dit encore Poignet-d'Acier en embrassant paternellement
Victorine.

Ils se quittrent, et madame Robin rentra  la factorerie avec son
compagnon.

Le gouverneur tait toujours absent. Il revint le lendemain, enrag de
n'avoir pu rattraper son ennemi.

Quatre jours se passrent sans que l'on entendit parler de
Poignet-d'Acier. Madame Robin trouvait le temps mortellement long.
Dans la nuit du quatrime, alors que tout le monde reposait au fort du
Prince-de-Galles, des hurlements froces retentirent dans la cour.

Victorine s'veilla en sursaut.

Un sauvage hideux se tenait devant elle, prt  la saisir dans ses bras.

Derrire lui apparaissait le visage cynique de James Mac Carthy.




                            CHAPITRE XII

                            LES ENNEMIS


Par le trait que nous avons prcdemment rapport, on a pu se faire une
ide de la nature et de la violence des passions de Kitchi-Ickoui.

Dj, sur la place, elle avait remarqu Mac Carthy.

La vue du mtis lui avait caus une vive impression.

Quand elle rentra dans la hutte conjugale, il ne fut pas difficile au
jeune homme de voir immdiatement qu'il l'intressait.

--Mon frre comprend-il la langue des valeureux Chippiouais? lui
demanda-t-elle.

James fit un signe de tte affirmatif.

L'Indienne reprit d'une voix aussi caressante que possible:

--Si mon frre veut faire une promesse  Kitchi-Ickoui, elle le rendra
heureux.

Appuye d'un regard brlant, cette dclaration tait aussi nette que
laconique.

Mac Carthy la saisit parfaitement; mais il crut qu'il tait de bonne
politique de paratre ne pas entendre.

--Quoique, dit-il, ma soeur soit aussi brillante qu'un rayon de soleil
au mois des plantes, et quoique ses paroles puissent tre claires comme
l'eau d'une source, je ne distingue pas au fond de son discours.

--Mon frre, questionna-t-elle d'un ton inquiet, n'a-t-il point d'amour
pour les femmes [29]?

[Note 29: La plupart des Indiens de l'Amrique septentrionale sont
adonns au vice d'Onan, et un grand nombre  celui qui, au dire de la
Bible, appela sur Sodome le feu du ciel.]

--Si, rpondit-il, j'avais une femme aussi belle que ma soeur, je
l'aimerais comme le lierre aime le chne.

L'air de dsappointement qui s'tait montr sur le visage de la squaw
disparut aussitt.

--Alors, dit-elle, mon frre fera  Kitchi-Ickoui la promesse qu'elle
dsire de lui.

--Aim de ma soeur, je ne m'appartiendrais plus pour n'appartenir qu'
elle! dit-il avec vivacit.

La joie brilla dans les yeux de la Grande-Femme.

--Mon frre veut-il tre libre? dit-elle.

--Si cela est agrable  ma soeur.

--Oui, mais tu n'essaieras point de t'chapper.

--Mon bonheur sera de demeurer l o demeure Kitchi-Ickoui, dit-il d'un
ton qui acheva de faire perdre la tte  l'indienne.

Elle reprit plus bas, de faon,  n'tre pas entendue des deux squaws
qui babillaient avec leurs enfants au fond de la cabane, sans se
proccuper de ce que faisait la favorite de Kit-chi-ou-a-pous avec le
captif:

--Mon frre sait-il courir l'allumette!

--Je sais, dit galamment Mac Carthy, en l'embrassant sans la moindre
rpugnance, tout ce qu'il plaira  ma soeur que je sache.

--Alors, dit-elle, je vais couper les liens de mon frre. Mais s'il me
trompait, s'il essayait de s'vader, je le ferais brler  petit feu sur
des charbons ardents.

James protesta de sa bonne foi par un geste.

La voluptueuse Chippiouais trancha les cordes qu'il avait aux mains, et
s'tendit sur un cadre voisin de celui o il tait couch.

Les deux autres femmes de Kit-chi-ou-a-pous ne tardrent pas  l'imiter.

Quand Mac Carthy supposa qu'elles dormaient, il se leva doucement,
alluma au brasier agonisant une brindille de sapin et s'approcha du lit
de Kitchi-Ickoui.

Celle-ci souffla brusquement l'allumette qui s'teignit.

C'tait une preuve que la Grande-Femme n'avait plus rien  refuser au
mtis.

Sans mot dire, il se glissa auprs d'elle.

Le lendemain, Kitchi-Ickoui,  qui, durant la nuit, il avait droul son
plan d'attaque, le conduisit au conseil des sagamos.

Ce fut en vainqueur et non en prisonnier qu'il y parut.

Telle tait, en effet, l'influence de cette femme, que personne, pas
mme son mari, n'et os contre-balancer sa volont.

Qu'il devint ou non ce qui s'tait pass entre elle et Mac Carthy,
Kit-chi-ou-a-pous fit au jeune homme un cordial accueil.

Les autres chefs le reurent avec une bienveillance marque, et tous
les guerriers se montrrent ds lors aussi respectueux envers
Visage-de-Cuivre,--ainsi le nommaient-ils  cause de la couleur de son
teint,--qu'ils avaient d'abord t mprisants et insulteurs.

Il fut dcid que l'expdition aurait lieu dans la nuit du surlendemain,
afin que les Chippiouais eussent le temps de rclamer le concours d'une
petite tribu qui rsidait  quelques milles du village.

On choisit le meilleur orateur chippiouais pour aller porter la
proposition  cette tribu.

Il partit, ayant au cou un collier de wampums, sur lequel, par des
figures hiroglyphiques, tait spcifi l'objet de sa dlgation.

A la main droite, il tenait une hache peinte en rouge.

Arriv dans le camp de ceux auxquels il avait t dpch, le mandataire
des Chippiouais informa le principal sagamo du but de sa mission.

L'okema convoqua sur-le-champ un conseil de guerre auquel l'ambassadeur
fut invit.

L, celui-ci, posant  terre sa hache et montrant son collier de
coquillages, pronona le discours suivant qui fut cout avec une
religieuse attention.

--Frres, je suis venu  vous, envoy par les vaillants Chippiouais,
pour vous engager  vous unir  eux, dans une campagne qu'ils vont
entreprendre contre les Habits-Rouges.

Vous savez quelles injures nous ont faites les Habits-Rouges du fort de
la rivire Churchill.

Vous savez qu'ils nous ont vol nos plus belles fourrures,--nos
provisions de buffle fum, et jusqu' nos femmes!

Vous savez qu'il n'est point de jour o ils ne nous fassent un outrage
sanglant.

Vous savez qu'ils ont  leurs tablissements de la rivire Churchill
des vivres en abondance, de la poudre, du plomb, des fusils, des
couvertures pour vos squaws, et pour vous de l'eau-de-feu autant que
vous voudrez.

Vous savez que si nous nous emparons de la factorerie, l'abondance
rgnera dans nos camps pendant plusieurs lunes.

Vous savez aussi que les Manitous nous ordonnent  tous de venger enfin
nos anctres des injures qu'ils ont reues des Visages-Ples.

Mais ce que vous ne savez pas, mes frres, c'est que nous avons un
moyen infaillible pour pntrer dans les comptoirs des blancs; c'est
qu'en vous appelant  eux, les Chippiouais veulent uniquement vous
rcompenser, par une portion du butin, de la fidlit que, jusqu'
prsent, vous leur avez tmoigne.

Aussi est-ce moins pour vous demander votre avis que pour vous emmener
avec moi que j'ai pris le sentier qui conduit  vos wigwams.

Ayant dit, il se tut.

Les chefs dlibrrent un instant, puis l'un d'eux releva la hache,
tandis qu'un autre s'emparait du collier.

Et tous ensuite, par des cris, proclamrent que l'offre des Chippiouais
tait accepte.

L'ambassadeur reprit le chemin de sa tribu, suivi de cinquante
guerriers.

Ils arrivrent le lendemain matin.

Un banquet de chair de chien et de becatie de daim, arros avec de
l'huile de phoque, avait t prpar pour les recevoir.

Kit-chi-ou-a-pous, qui jenait depuis deux jours, prit part  ce
banquet.

Tandis que les convives mangeaient et chantaient leurs exploits, le
sorcier Pointe-de-Flche entra, en hurlant, dans la salle.

Il avait les membres sillonns de blessures, d'o le sang coulait 
flots.

--L'ennemi est parmi nous! l'ennemi est parmi nous! cria-t-il.

Et ses regards, ses mains se dirigrent vers James Mac Carthy, assis 
ct de Kitchi-Ickoui.

Les assistants se levrent effrays, menaants.

Pour tout dire, ils ne voyaient pas d'un bon oeil les attentions dont la
Grande-Femme comblait cet tranger, ce demi-sang.

Bien qu'il lui ft bonne figure, Kit-chi-ou-a-pous lui-mme tait anim
contre James d'une haine froce qui ne cherchait que son assouvissement.

A l'instant le jeune homme embrassa, dans toute son tendue, l'animosit
dont il tait l'objet.

Il se crut perdu.

Mais, sans se lever, Kitchi-Ickoui dit  Pointe-de-Flche d'un ton de
dfi:

--De qui parle mon frre?

--Du fils de louve plac  ct de ma soeur, rpondit-il insolemment.

--Pointe-de-Flche oublie, dit-elle, qu'il est mon ami.

--L'ami de ma soeur, repartit le sorcier avec une amre ironie, peut
tre l'ennemi des Chippiouais.

La Grande-Femme secoua les oreilles, dont les longs pendants
cliquetrent sur ses paules.

Ce mouvement chez elle tait un symptme de colre.

Les assistants ne l'ignoraient pas. Il y eut un frmissement dans
l'assemble.

--Pointe-de-Flche est jaloux, dit-elle; il a voulu courir l'allumette
avec moi, je ne l'ai pas souffert.

A ces mots, le Grand-Livre tressaillit et darda sur le magicien des
prunelles flamboyantes.

Celui-ci tourdissait les auditeurs de ses cris: L'ennemi est parmi
nous! l'ennemi est parmi nous!

Kitchi-Ickoui enfla sa voix, pour dominer celle du devin.

--Si, tonna-t-elle, Pointe-de-Flche ne cesse pas, moi je lui fermerai
les lvres. Il est l'alli des Visages-Ples. Il a reu des prsents
d'eux. Le sang qui ruisselle sur lui, c'est le sang d'un veau qu'il a
gorg ce matin. Si ma parole est fausse, qu'il nous laisse visiter son
wigwam.

Le sorcier s'tait tu, et cette accusation avait tourn contre lui la
majorit des Chippiouais.

Profitant habilement de son triomphe, la Grande-Femme continua:

--Qu'il nous dise d'o lui vient ce collier de grains de cuivre qu'il a
sur la poitrine! qu'il nous dise d'o lui vient cette mdaille avec
le portrait de l'okema des Saiganosch [30]! Pointe-de-Flche est un
tratre.

[Note 30: Le chef ou la reine Ses Anglais.]

Confus, interdit, le magicien cherchait vainement une rponse.

La Grande-Femme, anime par son mutisme, poursuivit en s'exaltant et en
faisant sonner ses boucles d'oreilles sur ses vastes omoplates:

--Depuis longtemps j'attendais l'occasion de dire ma pense sur
Pointe-de-Flche; depuis longtemps je voulais dvoiler et punir ses
fourberies. Par amiti pour les siens, je le mnageais. Mais il a pouss
ma patience  bout. Le moment est venu de lui infliger le chtiment
qu'il mrite.

En achevant, elle saisit un _mockoman_ [31] de cuivre dont elle s'tait
servie pour manger ses aliments.

[Note 31: Couteau.]

Alors le sorcier recouvra la parole.

--Que ma soeur prenne garde, dit-il. Les Esprits protgent
Pointe-de-Flche. Si puissante que soit ma soeur, elle ne peut rien
contre eux.

A cette provocation, Kitchi-Ickoui rpliqua par un ricanement
diabolique.

--Tes Esprits et toi n'avez ni coeur ni pouvoir, dit-elle; et je vais
t'en convaincre.

Et l-dessus, elle lana avec force au magicien le couteau qu'elle avait
pos  plat dans sa main droite allonge.

Pointe-de-Flche lcha une plainte, tourna sur lui-mme et tomba baign
dans une mare de sang.

L'arme lui avait travers le poumon.

Soit que l'autorit de la meurtrire ft sans contrle, soit que les
Chippiouais ne tinssent point leur devin en grande affection, ce crime
les trouva indiffrents.

Mac Carthy avait l'me trop noire pour s'en indigner.

Les sauvages riant des contorsions que faisait sur le sol la victime
expirante, il se mit  rire avec eux.

--Eh bien, demande donc  tes Manitous leur protection, dit au moribond
Kitchi-Ickoui, en s'avanant vers lui pour reprendre son couteau.

Mais, comme elle tendait le bras vers le manche, Pointe-de-Flche
saisit l'instrument dans ses doigts dj crisps par la mort, le retira,
et d'une voix caverneuse, pronona ces mots:

--Oui, les Manitous sont avec moi contre toi!

Ce disant, il frappa du couteau le sein de la Grande-Femme.

Kit-chi-ou-a-pous se leva d'un bond, son casse-tte  la main, se
prcipita sur le sorcier et lui fracassa le crne.

Le reste des assistants prenait sans doute plaisir  ce spectacle, car
ils poussrent  l'envi leur exclamation favorite:--Ouah! ouah!

Kitchi-Ickoui n'tait que lgrement blesse.

Se redressant d'un air triomphant, elle dit  son mari, en lui
prsentant son sein dchir par la lame du mockoman:

--Minickou, (bois); ce sang te donnera de la vigueur.

--Oui, je boirai, dit le sagamo, qui se mit aussitt en devoir de sucer
la plaie.

Tandis qu'il se livrait avec une sorte de volupt  cette opration, sa
femme lui souffla  l'oreille:

--Kitchi-Ickoui ne pourra accompagner les Chippiouais sur le sentier de
la guerre; mais tu me ramneras Visage-de-cuivre, je le veux.

--Je le ramnerai, dit le Grand-Livre.

Ils partirent, au nombre de deux cent cinquante, arms d'arcs, de
flches, de lances et de fusils.

Vers le milieu de la nuit, leur bande, dirige par Mac Carthy,
atteignit les bords de la rivire Churchill, et peu aprs le fort du
Prince-de-Galles.

Les guerriers se cachrent dans un ravin,  une porte de pistolet de la
factorerie.

Puis Mac Carthy, suivi de Kit-chi-ou-a-pous et de son lieutenant
Pied-de-Buffle, s'avana au pied du rempart.

L il siffla, plusieurs fois, d'une faon particulire.

Au bout d'un quart-d'heure d'attente, le corps d'une femme se profila au
sommet du mur.

--Alanck-ou-a-bi! murmura le Grand-Livre, dans un accs de joie
cruelle.

--Est-ce toi, mon fils? demanda-t-elle, sans apercevoir les deux Indiens
qui se tenaient effacs derrire un banc de neige.

--Son fils! ce demi-sang est son fils! marmotta encore le chef indien,
en serrant convulsivement la poigne de son tomahawk.




                            CHAPITRE XIII

                      LES SUITES D'UNE TRAHISON


--Jetez-moi une corde, dit schement James.

--Mais que dsire mon fils? Ne sait-il pas que s'il rentre ici, le
gouverneur...

Mac Carthy l'interrompit brutalement par ces mots:

--Voulez-vous vous hter de me jeter la corde!

--Les Esprits me puniront de ma faiblesse, dit Alanck-ou-a-bi, en se
retirant de l'embrasure o elle s'tait tenue jusqu'alors.

Au bout d'un instant, elle reparut.

Dans ses mains, l'Indienne avait un gros cble qu'elle droula lentement
et avec une rpugnance marque, le long du rempart.

Puis elle l'attacha  l'afft d'un canon.

--Est-ce fait? demanda Mac Carthy.

--Oui, mais, je t'en prie, une fois encore, ne viens pas...

James, sans rpondre, se cramponna  la corde et escalada la muraille.

Aussitt, derrire lui, silencieusement, s'lancrent le Grand-Livre et
Pied-de-Buffle.

--Saisis la squaw, j'en ai besoin, dit en grimpant le premier  son
lieutenant; tu l'attacheras et tu la mettras en sret, ds que nous
aurons ouvert la porte du fort.

En arrivant sur le chemin de ronde, derrire Mac Carthy, Pied-de-Buffle
excuta, en partie, l'ordre du sagamo.

--Pourquoi mon frre fait-il du mal  cette femme? demanda James, en
voyant le Chippiouais, qui, aprs avoir renvers l'toile-Blanche, la
billonnait avec un morceau d'toffe arrach  la couverte de la pauvre
femme.

--Parce que c'est ma volont, rpondit laconiquement Kit-chi-ou-a-pous.

Mac Carthy ouvrit la bouche pour protester.

--Encore un mot, dit l'okema, et je te brise le crne!

Ensuite, il l'entrana vers la porte de la factorerie et lui commanda de
l'ouvrir.

Ce n'tait point difficile, car, la serrure n'ayant pas encore t
remplace, chaque soir ou fermait cette porte  l'aide d'une barre de
bois transversale.

Ds qu'elle eut t retire, Kit-chi-ou-a-pous poussa un cri sinistre,
que rptrent deux cents vois stridentes, et les Chippiouais, qui
avaient attendu au dehors, se prcipitrent tumultueusement dans
l'enceinte de la factorerie.

Rveills en sursaut par le vacarme, les employs de la Compagnie
furent, pour la plupart, pris d'une panique invincible; ils cherchrent
 se cacher dans les caves, dans les magasins, au lieu de s'apprter 
la rsistance.

Profitant de la confusion gnrale, Mac Carthy tenta d'chapper  la
surveillance de Kit-chi-ou-a-pous, pour se glisser dans l'appartement de
madame Robin.

Mais il comptait sans l'esprit souponneux du Chippiouais, qui n'avait
cess de redouter quelque embche.

James fut suivi par le Grand-Livre, et le sauvage se plaa brusquement
devant lui, au moment o il pntrait dans la chambre aux Perdrix.

Elle tait claire par une lampe de cuivre,  large bec, suspendue au
plafond.

A la vue de Victorine, Kit-chi-ou-a-pous lcha une exclamation de
surprise.

--Djecouessin-Netchegousch! [32] s'cria-t-il.

[Note 32: Mot  mot; la jeune fille franaise.]

De son ct, au milieu de sa terreur, la jeune femme parut le
reconnatre, car Mac Carthy l'entendit profrer:

--Le Renard-Rus!

--Ah! dit l'Indien, avec un sourire de joie, j'avais annonc  ma soeur
que je la retrouverais.

Et se jetant sur elle, il l'enleva dans ses bras.

A cet instant, Louis-le-Bon fit irruption dans la pice.

D'une main il tenait un pistolet, de l'autre un coutelas.

Remarquant Mac Carthy le premier, il lui assna dans le visage un coup
de la crosse de son pistolet et le fit rouler tout sanglant  ses pieds.

Aprs avoir, en un clin d'oeil, administr au mtis cette
punition sommaire, le brave trappeur allait dcharger son arme
sur Kit-chi-ou-a-pous, mais le tomahawk d'un Chippiouais, entr
immdiatement aprs lui dans la chambre, l'atteignit  la tte et le
renversa sur le plancher prs de James.

Ce nouvel arrivant, c'tait Pied-de-Buffle.

--Ouah! fit-il, en posant le talon sur l'paule de sa victime, et tirant
d'une gaine de cuivre son couteau  scalper.

--Ne le tuez pas!  mon Dieu, ne le tuez pas! suppliait Victorine se
dbattant aux bras du Grand-Livre.

--gorge-le, mon frre! ou plutt donne-moi ton mokeatogan, que je
l'achve, le brigand! dit James qui, aprs s'tre relev, trpignait
comme un fou sur le corps de Louis-le-Bon.

--Ouah! rpliqua le sauvage; je ne suis pas le frre de Double-Langue.
Qu'il se retire, sinon, au lieu d'une scalpe, j'en ferai deux.

--As-tu plac la squaw dans un lieu sr? s'enquit Kit-chi-ou-a-pous.

--Elle est en un lieu sr, dit Pied-de-Buffle.

Puis, tandis que le Grand-Livre sortait, emportant Victorine, il se
baissa, cerna avec son couteau le cuir chevelu de Louis-le-Bon, arracha
la peau en un tour de main, suspendit  sa ceinture l'horrible trophe,
et partit en rptant, pour la troisime fois,  pleins poumons, son
affreux: Ouah!

Mais il n'tait pas trois pas  hors de la chambre, que Mac Carthy
faisait feu sur lui.

Pied-de-Buffle tomba raide mort.

--Et d'un! voil comment je me venge des insulteurs! A bientt les
autres! murmura James.

Ensuite, il descendit dans la cour avec le projet de se rendre chez
le gouverneur provisoire et de le chtier aussi des prtendus outrages
qu'il en avait reus.

La Providence lui voulut viter un nouveau forfait.

Dj une partie des employs avaient succomb dans une lutte contre les
Chippiouais; le reste des commis et le chef-facteur tait en fuite, et,
aux lueurs des torches de rsine, les sauvages commenaient une de ces
orgies monstrueuses auxquelles ils ont l'habitude de se livrer, chaque
fois que le hasard ou la vnalit des traitants met  leur disposition
une grande quantit d'alcool.

Facile avait t leur victoire, la moiti au moins des gens du fort du
Prince-de-Galles tant absente  l'heure de la surprise, et occupe, on
s'en souvient,  pcher sur le lac  la Truite.

Cependant les Chippiouais firent un carnage effroyable. Les scalpes
fraches dgouttantes de sang, dont plusieurs ornaient leur poitrine,
leurs bras ou leurs armes, ne l'attestaient que trop.

De fait, tous les hommes pris furent massacrs, mutils ainsi que toutes
les vieilles femmes.

Quant aux jeunes squaws, indiennes pur ou demi-sang, ils les gardrent
pour les faire servir,--suivant l'usage,-- leurs caprices.

Accoutumes, ds l'enfance aux vicissitudes d'une existence nomade, ces
malheureuses s'inquitaient assez peu de ce qui leur arriverait, depuis
qu'elles taient  peu prs certaines de ne point prir.

Aprs avoir aid les Chippiouais  piller les caves, les entrepts de
provisions; aprs avoir saign et dpec pour eux des boeufs et des
moutons qu'on nourrissait  la factorerie, elles dressrent, dans la
cour, un immense bcher, sur lequel on mit rtir les viandes.

Aux clarts fulgurantes de ce bcher, les sauvages, dj  demi ivres,
se prirent  danser, en faisant retentir l'air de leurs hurlements
froces.

Ni plume, ni pinceau n'et t capable de reprsenter cette scne digne
de l'Enfer. Thtre, dcors, acteurs, ronde, chants, tout lui semblait
avoir t emprunt.

Pendant que ses guerriers faisaient ainsi bruyante dbauche,
Kit-chi-ou-a-pous avait port madame Robin dans la grand'salle.

Il la dposa sur un banc, et lui dit eu franais:

--Je vois que ma soeur n'a point oubli le Grand-Livre; et lui a
toujours gard dans son coeur l'amour qu'elle lui a inspir, quand
il chassait sur les bords du rio Columbia et qu'on le nommait le
Renard-Rus [33]. Alors, j'ai dit  ma soeur que je l'aimais; mais elle
m'a repouss. Aujourd'hui elle est en mon pouvoir. Je suis libre de
faire d'elle ce que je voudrai; pourtant je lui offre encore de me
suivre librement dans mon wigwam et d'y occuper, parmi mes femmes, le
premier rang, aprs Kitchi-Ickoui.

[Note 33: On sait que les Indiens changent fort souvent de nom.]

Victorine ne rpondant pas, le sauvage poursuivit en se redressant avec
fiert:

--Que ma soeur regarde. Je commande une arme de guerriers aussi
nombreux que les grains de sable de la baie d'Hudson. Je suis plus
puissant que tous les autres okemas du dsert amricain et plus fort que
les blancs.

Depuis les Grands Lacs jusqu' l'Ocan Glac, depuis la mer du Nord
jusqu' la mer de l'Ouest le nom de Kit-chi-ou-a-pous est clbre; on le
respecte, on l'honore, et malheur  qui l'oserait injurier! Que ma soeur
appuie son coeur contre le mien, et je la ferai aussi grande parmi les
Peaux-Rouges que parmi le Visages-Ples.

Avec ces mots Kit-chi-ou-a-pous tendit la main vers la jeune femme.

Mais elle recula vivement, eu s'criant:

--Laissez-moi! laissez-moi, je vous en prie!

--Ma soeur en aime donc un autre! fit-il ironiquement.

--Oui.

Un accs de jalousie enflamma les prunelles du sauvage.

--Elle aime Double-Langue? dit-il avec un geste de mpris.

--Je ne vous comprends pas, balbutia Victorine.

--Double-Langue, reprit Kit-chi-ou-a-pous, c'est le Bois-Brl, le
demi-sang.

--Celui que j'aime, c'est mon mari! dit-elle rsolument.

Le Grand-Livre frona les sourcils.

--Double-Langue serait le mari de ma soeur! dit-il en arrtant sur elle
un regard d'une fixit irritante.

--Encore une fois, je ne vous comprends pas. Qui est ce Double-Langue?

--L'homme qui m'accompagnait dans la chambre de ma soeur.

--M. Mac Carthy?

--Oui.

--Lui! je le hais! dit-elle avec horreur.

--D'o vient alors que ma soeur ne m'aime pas! reprit Kit-chi-ou-a-pous.

--Je vous l'ai dit, parce que j'aime mon mari.

L'Indien fit un signe d'incrdulit.

--Quand j'ai connu ma soeur, dit-il, elle n'avait pas de mari.

--C'est vrai; mais il y a plus de dix ans. Mes parents m'avaient envoye
au fond de la Colombie pour me sparer de celui que j'aimais. Il est
venu m'y chercher et m'a pouse.

--O donc est le mari de ma soeur?

--Il voyage vers le Nord.

Kit-chi-ou-a-pous secoua la tte d'un air dubitatif.

--Mon frre le connat, continua hardiment la jeune femme; car mon
frre l'a vu prs de l rivire de la Mine de Cuivre. Il se nomme Alfred
Robin.

--Le Jeune-Taureau! Oui, je le connais, c'est un brave, dit le
Grand-Livre d'un ton calme.

Victorine s'tait heureusement souvenue que Mac Carthy lui avait dit
qu'un chef indien appel le Grand-Livre avait rencontr Alfred sur les
bords du Copper-Mine-River. Cet loge donn  son mari lui parut d'un
bon augure, et elle s'imagina que le sauvage allait aussitt cesser ses
perscutions. Mais combien elle se trompait! Outre que les Peaux-Rouges
de l'Amrique septentrionale sont gnralement trs-passionns pour les
femmes blanches, Kit-chi-ou-a-pous aimait Victorine avec l'opinitret
des gens de sa race. Il l'aimait depuis longtemps dj, et les annes
avaient attis sa flamme au lieu de l'affaiblir.

Cet amour tait n dans une entrevue qu'il avait eue fortuitement avec
Victorine, quand celle-ci habitait un couvent (ou mission) non loin du
fort Vancouver.

A cette poque, le Grand-Livre chassait dans la Colombie, pour le
compte de la Compagnie de la baie d'Hudson. pris de Victorine, il
s'tait propos de l'enlever. Mais pendant qu'il mrissait son dessein,
elle quittait en secret le couvent, et s'embarquait  Astoria pour les
tats-Unis [34].

[Note 34: Voir la _Huronne_.]

Si jamais il n'avait revu la jeune femme, il n'en avait pas moins gard
sa mmoire et l'esprance de la retrouver un jour. Car les Indiens
s'attachent avec une persistance incroyable  la poursuite d'un dsir
non satisfait. Cette tnacit est telle, que l'objet qu'ils ont souhait
et n'ont pu possder ici-bas, beaucoup croient qu'ils en jouiront dans
le monde des Esprits.

--Mon frre, dit madame Robin vivement et en se rapprochant du sagamo,
mon frre peut me donner des nouvelles de mon mari?

Comme il gardait le silence, elle ajouta:

--Mon frre lui a parl? m'a-t-on dit.

Avant que Kit-chi-ou-a-pous et rpondu, un Chippiouais entra dans la
grand'salle, en disant:

--Pied-de-Buffle est mort!

--Qui l'a tu? demanda le Grand-Livre.

--On l'a trouv mort l-haut! dit le premier.

Du bout du doigt, le sagamo dsigna alors Victorine au Chippiouais.

--Garde cette Peau-Blanche, je vais savoir qui a tu Pied-de-Buffle, lui
dit-il en s'loignant.

A peine avait-il quitt la salle, que James Mac Carthy y pntra
doucement.

Dissimul derrire la porte, l'avocat avait entendu une partie de la
conversation de Kit-chi-ou-a-pous avec madame Robin.

En l'apercevant, la jeune femme sentit renatre toutes ses
apprhensions.

--Que me voulez-vous? lui dit-elle.

--Continuer, chre amie, rpondit-il avec un sourire moqueur, le tendre
entretien que vous aviez avec cette brute...

--Monsieur, je vous enjoins...

--Un moment! un moment! Laissez-moi vous parler. Votre gardien ne
comprend pas un mot de franais. Je vous prierai donc nettement de
me suivre. Je connais certain passage par lequel nous pourrons nous
chapper!

--Plutt mourir cent fois... commena Victorine.

--Allons, soyez raisonnable, fit-il en haussant les paules. Nous
n'avons pas de temps  perdre... Le Grand-Livre vous plairait-il,
d'aventure, plus que moi?

--Oui! rpliqua-t-elle dcidment.

--Vous voulez donc qu'une fois encore j'use de la force!

--Je ne vous crains pas, repartit Victorine.

Comme elle prononait ces paroles, Kit-chi-ou-a-pous reparut.

Sur ses paules, il portait le cadavre de Pied-de-Buffle.

Sans articuler une syllabe, il le jeta au milieu de la pice, puis il
tira son couteau, pratiqua une large incision  la blessure qui avait
donn la mort  son lieutenant, y plongea sa main et en retira une balle
qu'il examina  la lueur d'une torche.

S'adressant ensuite  Mac Carthy, que ces prliminaires ne cessaient pas
d'inquiter:

--Donne-moi ton pistolet.

Le jeune homme fit un geste de refus.

Kit-chi-ou-a-pous lui arracha le revolver pass  sa ceinture, et essaya
la balle sur la bouche de l'arme.

Ensuite, froidement, il ordonna  l'Indien:

--Empare-toi de ce sang-ml. Il est le meurtrier de Pied-de-Buffle.

James ne put opposer qu'une vaine rsistance. Bien vite terrass par
le Chippiouais, il fut tran devant le bcher, o Kit-chi-ou-a-pous le
condamna  tre brl, pour avoir assassin son lieutenant.

Les Indiens accueillirent cette sentence par un redoublement de
vocifrations.

Cependant le coupable ne plissait ni ne tremblait. Il promenait sur ses
bourreaux un regard audacieux, provocateur.

L'un d'eux l'ayant touch avec un tison ardent, au moment o on achevait
de le garrotter pour le livrer aux flammes, il se contenta de dire d'un
ton lev:

--Je suis le neconnis [35] de Kitchi-Ickoui!

Et tous, sans en excepter le Grand-Livre, reculrent frapps
d'pouvante.

[Note 35: Nous avons dj dit qu'en chippiouais ce terme signifie amant
ou ami.]




                            CHAPITRE XIV

                             LE TALISMAN


Malgr les craintes trop lgitimes qu'elle pouvait entretenir pour sa
scurit personnelle, madame Robin suivait, avec une anxit croissante,
les pripties de cette scne barbare.

Assise sur un banc, prs d'une fentre dont les carreaux de parchemin
avaient t mis en pices pendant la courte lutte des employs du fort
contre les Chippiouais, elle pouvait tout voir, tout entendre. Et,
misricordieuse, clmente comme les personnes de son sexe, elle
demandait  chaque instant, piti, grce pour le dtestable auteur de
ses infortunes.

Mais sa voix s'abmait dans le fracas de toutes ces voix.

N'y et-elle pas t engloutie, qu'un ricanement dmoniaque seul lui et
rpondu.

Lorsque Mac Carthy pronona ces mots talismaniques:

--Je suis le neconnis de Kitchi-Ickoui! et lorsqu'elle vit les Indiens
s'carter avec terreur, Victorine le crut sauv, dans son coeur
compatissant se formula une prire de reconnaissance  Dieu.

Mais l'effroi des Peaux-Rouges fut de brve dure.

Bientt, ils se rapprochrent  cette question que Kit-chi-ou-a-pous
adressa au captif:

--Double-Langue sait-il ce que signifie son discours?

--Je le sais, rpondit froidement James.

--Sait-il que s'il a encore menti nous augmenterons les tortures qu'on
lui prpare.

--Je suis, rpliqua hautement Mac Carthy, le neconnis de Kitchi-Ickoui.

Pour la seconde fois, les Chippiouais firent un mouvement en arrire.

Victorine remarqua que le Grand-Livre perdait lui-mme de son assurance
quand il reprit:

--Que Double-Langue nous montre donc la clart de sa parole.

--Coupez mes liens, dit l'avocat.

Cette demande parut rendre la fermet  Kit-chi-ou-a-pous.

--Le neconnis de Kitchi-Ickoui doit pouvoir se dbarrasser, sans
secours, de ses ennemis, dit-il d'un ton moqueur.

--Yea! yea! appuyrent en choeur les Chippiouais.

--Mon frre veut-il voir dans ma poitrine? dit James sans se troubler.

L'okema n'eut garde de se rendre  ce dsir.

--Double-Langue a menti! s'cria-t-il avec joie. C'est un fils de loup
blanc et de renarde rouge; c'est le rejeton d'Alanck-ou-a-bi, qui a fui
le wigwam de son matre pour aller habiter la loge d'un Visage-Ple; il
sera rti, et les chiens des Chippiouais dvoreront ses chairs.

--Ce n'est pas vrai! rpliqua vivement Mac Carthy, en brisant, par un
violent effort, les cordes avec lesquelles on l'avait attach.

De nouveau les Chippiouais semblrent consterns. Ils s'loignrent
ple-mle du mtis, et peu s'en fallut qu'ils ne prissent la fuite.

Dans leurs rangs on criait:

--Il a la mdecine! il a la mdecine!

Profitant aussitt de la raction qui s'tait opre en sa faveur, James
carta sa tunique, et, au-dessous de son sein droit, indiqua un tatouage
rcemment pratiqu.

Ce tatouage, de couleur rouge, reprsentait un homme et une Indienne
changeant un baiser.

Quoique les figures fussent grossirement dessines, on pouvait voir,
en y mettant de la bonne volont, que l'une, avec ses longues oreilles
battant sur les paules et son nez charg d'ornements, tait celle de la
Grande-Femme; l'autre, vtue en trappeur, celle de Mac Carthy.

Les Chippiouais les reconnurent sans doute, car ils se mirent  beugler
sur tous les tons:

--Kitchi-Ickoui et Double-Langue! Kitchi-Ickoui et Double-Langue!

Un nuage de dpit passa sur le front du Grand-Livre.

--Qui prouve que c'est Kitchi-Ickoui qui a donn cette mdecine au
sang-ml? dit-il.

--Je le prouverai, rpondit James.

--Et comment le prouveras-tu?

--En la faisant parler elle-mme.

--Oui, mais elle n'est; pas ici!

--Nous la verrons en retournant au village de mes frres.

--S'ils t'y ramnent, Double-Langue! rpliqua le sagamo avec un sourire
sarcastique.

--Ils m'y ramneront, reprit James en haussant le ton, oui, ils m'y
ramneront, car Kitchi-Ickoui m'a dit, en me faisant ces signes, le soir
du jour o elle fut blesse par Pointe-de-Flche: Je t'aime; tu es mon
neconnis, et si quelqu'un de mes guerriers t'outrageait, je soufflerais
sur lui Matcho-Manitou, le mchant Esprit.

Ces paroles raffermirent le triomphe du jeune homme.

Les Chippiouais y applaudirent en masse, par une gesticulation et des
cris furibonds.

L'un d'eux, chef puissant, passa au Bois-Brl son calumet, et
Kit-chi-ou-a-pous fut oblig de dvorer en silence la colre dont il
tait agit.

Mais il lui fallait une victime: il fit venir Alanck-ou-a-bi, que deux
Chippiouais gardaient prs de la porte du fort.

La misrable crature fut trane devant le bcher.

Le Grand-Livre l'apostropha en ces termes:

--Femme honte, tu as quitt la hutte de ton mari pour te jeter
dans les bras d'un des ennemis de notre race. Je t'ai dj punie en
t'arrachant le nez avec mes dents, en te crevant un oeil avec mon doigt,
mais ton supplice n'est pas fini!

Sans faire attention ni  lui, ni  ses menaces, l'toile-Blanche
considrait James avec une rayonnante expression de bonheur maternel.

--Le demi-sang est ton fils, le fils de tes dbauches avec un Saiganosch
[36], n'est-ce pas? continua Kit-chi-ou-a-pous, heureux de trouver
une occasion nouvelle pour abaisser Mac Carthy dans l'esprit des
Chippiouais.

[Note 36: Anglais.]

--Oui, c'est mon enfant! le fruit chri de mes entrailles! allait
s'crier Alanck-ou-a-bi. Mais un signe imperceptible du jeune homme
l'arrta. Craignant de le perdre par cet aveu, elle baissa la tte;
elle refoula dans son coeur son orgueil, son amour de mre, et, d'un ton
indiffrent, elle dit:

--Je ne connais pas cet homme.

Seules, les mres ont de ces dvouements aveugles.

Mais il y avait l, autour d'eux, vingt squaws, vingt autres femmes
jalouses, dont pas une n'ignorait le lien qui unissait Mac Carthy 
l'toile-Blanche.

--C'est faux! c'est faux! s'crirent-elles. Double-Langue est fils
d'Alanck-ou-a-bi et du gouverneur Mac Carthy.

--Kit-chi-ou-a-pous le savait bien. On ne le peut tromper, dit le sagamo
avec un accent de satisfaction cruelle.

James pensa que, s'il n'intervenait, la vertu de son amulette courrait
des risques.

--Qu'est-ce que mon frre veut faire de cette squaw! interrogea-t-il
hardiment.

--Cette squaw, rpondit le Grand-Livre, a t ma femme: elle m'a trahi.
Je veux la brler.

--Mon frre ne la brlera pas.

--Qui a dit cela? s'cria le sagamo courrouc.

--Moi, dit rsolument Mac Carthy.

--Toi!

--Oui, moi, qui parle par la bouche de Kitchi-Ickoui, moi qui porte,
comme mon frre, la grande mdecine de vie sur la poitrine.

Et, pour donner plus de poids  cette assertion, l'avocat toucha du
doigt son tatouage.

Kit-chi-ou-a-pous rugit de fureur et leva sur le jeune homme son
tomahawk.

Mais le chef qui avait prt son calumet  Mac Carthy retint le bras du
Grand-Livre.

--Mon frre, dit-il, doit cder  Double-Langue et attendre la dcision
de la sage Kitchi-Ickoui.

--Yea! yea! secondrent les assistants.

Se tournant alors vers James, son protecteur ajouta:

--Que veux-tu?

--Qu'on mette cette femme en libert, rpondit-il en dsignant
Alanck-ou-a-bi.

--C'est impossible, dit le chef.

--Alors vous la voulez brler? reprit Mac Carthy.

--Non.

--Qu'en ferez-vous?

--Je l'ai dit. On vous conduira l'un et l'autre  Kitchi-Ickoui, et si
ton discours a t clair, si le symbole dont tu es marqu est l'oeuvre
de Kitchi-Ickoui, tu prendras place  nos conseils, tu garderas cette
squaw pour en faire ton esclave ou ce qu'il te plaira.

--Mon frre a parl avec la prudence d'un Manitou, dit
Kit-chi-ou-a-pous, comprenant la ncessit de dissimuler son
ressentiment et de faire oublier la brutalit avec laquelle il avait
trait le neconnis de sa femme; car depuis son hroque prouesse
amoureuse, Kitchi-Ickoui jouissait d'un privilge bien rare, consacr,
chez diverses tribus indiennes, aux squaws doues d'un temprament
aussi robuste que le sien: elle rendait inviolables tous ceux  qui elle
accordait la grce de ses faveurs.

--Mon frre, rpondit le chef au Grand-Livre, doit une rparation 
Double-Langue. Qu'il fume donc avec lui le calumet de paix.

--J'accepte, dit l'okema, en tendant son poagan  Mac Carthy.

S'exagrant l'tendue de la victoire qu'il venait de remporter, l'avocat
crut qu'il lui tait possible d'en augmenter encore les profits.

--Je remercie mon frre, dit-il aprs avoir aspir une bouffe de tabac;
il reconnat enfin que je suis son ami; aussi je lui veux demander un
prsent.

--Mon oreille est ouverte  ta parole.

--Je dsire, dit James, que mon frre me donne la femme blanche.

--Djecouessin-Netchegousch?

--Oui, la jeune Franaise.

--Te la donner  toi, Double-Langue! s'cria le Grand-Livre, redevenu
furieux.

--C'est mon voeu!

--Et qu'en ferais-tu si je te la donnais? observa le sagamo avec une
ironie mordante.

James avait prvu la question. Il rpondit adroitement:

--Si tu me donnes la femme blanche, j'en ferai l'esclave de
Kitchi-Ickoui.

Kit-chi-ou-a-pous partit d'un clat de rire.

--Double-Langue est fou, dit-il. Djecouessin-Netchegousch est ma
captive, je la garde. Mais si Double-Langue ou tout autre essaie de
me l'enlever, je lui briserai la tte comme je le fais  cette squaw
infidle! ajouta-t-il en dirigeant son formidable tomahawk contre le
crne d'Alanck-ou-a-bi.

Par bonheur, elle sut viter le coup en se jetant en arrire.

Et le chef qui s'tait dj interpos, s'emparant de Kit-chi-ou-a-pous,
lui parla bas  l'oreille.

Leur conversation dura quelques minutes. Elle fut trs-anime,  en
juger par les gestes des interlocuteurs. Mais,  la fin, le Grand-Livre
parut consentir  ce que l'autre exigeait de lui.

--J'attendrai, dit-il.

Puis il commanda  ses guerriers de s'apprter  partir.

Les uns s'empressrent alors de charger leur butin sur des traneaux,
auxquels ils attelrent les chiens de la factorerie. Les autres
runirent en troupeau le btail et les chevaux qu'ils avaient trouvs.
Aprs quoi ils mirent le feu aux btiments du fort, et le quittrent en
hurlant comme des dmons.

Kit-chi-ou-a-pous avait plac madame Robin sur un traneau, et lui-mme
en dirigeait l'attelage.

Les autres captives marchaient  pied entre leurs ravisseurs.

L'aurore se levait sous un ciel ple et terne, mais qui commenait 
s'embraser des lueurs ardentes de l'incendie, quand les Chippiouais
abandonnrent le thtre de leur sanglant exploit.

Durant tout le jour et toute la nuit suivante ils cheminrent pour
regagner leur camp.

Mais ils allaient lentement, car les gros animaux qu'ils poussaient
devant eux, enfonant  chaque pas dans la neige, n'avanaient qu'avec
peine.

Le lendemain soir seulement, ils approchrent des huttes.

On en distinguait dj la fume dans le lointain, quand
Kit-chi-ou-a-pous ordonna de faire halte.

La troupe se trouvait alors devant une colline de glaons, haute d'une
vingtaine de mtres; mais chacun des glaons tait norme et mesurait de
sept  huit pieds d'paisseur sur quinze  vingt de longueur et largeur.

a et l, ainsi que des cellules dans une ruche, apparaissaient des
trous,  la base de l'difice, laquelle pouvait bien compter dix pas de
rayon.

Quelques-unes de ces ouvertures avaient t bouches tu moyen de
glaces, comme le donnaient  supposer certaines nuances diffrentes de
l'ensemble.

Cette montagne de conglations tait le cimetire d'hiver des
Chippiouais; ils y inhumaient leurs morts. Lorsqu'arrivait la bonne
saison, lorsque le sol cessait d'tre aussi dur que la roche, ils
enlevaient les cadavres en grande pompe, pour les dposer dans le sein
de la terre.

Kit-chi-ou-a-pous fit tirer d'un traneau, o on les avait placs, les
Chippiouais tus durant le combat du fort du Prince-de-Galles. On lava
les corps avec de la neige, fondue sur des feux qui avaient t aussitt
allums; puis ils furent revtus de costumes de parade, arms en guerre
et plongs, un  un, dans les trous dont nous venons de parler.

Kit-chi-ou-a-pous prit alors la parole et dit:

Frres, vous tes encore assis parmi nous; vos corps conservent les
mmes traits et continuent de nous ressembler extrieurement, si ce
n'est qu'ils ont perdu la facult de se mouvoir. Mais o est maintenant
ce souffle qui, hier encore, envoyait la fume au Grand-Esprit?
Pourquoi ces lvres, qui profraient alors un langage si agrable et si
expressif, sont-elles immobiles? Pourquoi ces pieds, qui surpassaient
en vitesse les daims sur les montagnes, sont-ils maintenant engourdis?
Pourquoi ces bras, qui vous servaient  gravir sur les plus hauts arbres
ou  bander l'arc le plus raide, tombent-ils  vos cts sans mouvement?
Hlas! tous ces membres, toutes ces parties de vous-mmes que nous
contemplions, il y a peu, avec admiration, avec amour, sont inanims
comme si trois cents hivers s'taient accumuls sur eux!

Cependant nous ne vous regretterons pas, braves et illustres guerriers,
comme si vous tiez perdus  jamais pour nous ou que votre nom ft
enseveli dans l'oubli. Non: vous tes alls au monde des Esprits, avec
ceux qui sont venus avant vous; et quoique nous ayons t laisss aprs
vous pour perptuer votre rputation, nous irons un jour vous rejoindre.

Anims par le respect que nous vous portions pendant qu'ici vous viviez
avec nous, nous venons vous rendre le dernier devoir de tendresse qui
est en notre pouvoir.

Afin que votre corps ne soit pas expos dans la plaine et en danger
d'tre la proie des animaux de la terre ou des airs, nous aurons soin
de vous porter sur les bords d'Athapusco o reposent vos anctres; nous
esprons que votre esprit vivra avec les leurs et que vous nous recevrez
lorsque nous arriverons, comme vous, sur ces grands territoires de
chasse que nous ne connaissons pas [37].

[Note 37: Voyez Carver.]

Les Chippiouais coutrent ce discours dans un religieux silence.

Ayant termin, le Grand-Livre fit fermer les tombes avec de la neige,
sur laquelle on versa de l'eau chaude, laquelle, condense aussitt par
le froid, prit la fermet et le poli de la glace.

Pendant qu'il prononait son oraison funbre, Mac Carthy avait russi,
grce au crpuscule,  se rapprocher de Victorine.

--Un mot, madame, lui dit-il rapidement: voulez-vous vous sauver?

--Avec vous?

--Il ne s'agit pas de moi...

--Ne vous ai-je pas dit que je vous mprisais! l'interrompit-elle.

--Mais, enfant, ce sauvage fera de vous...

Victorine lui coupa encore la parole.

--Il fera de moi ce que bon lui semblera. Faut-il vous rpter que je le
prfre  vous?

--La sotte! la folle! s'cria James, en la saisissant rudement par le
bras.

--Sotte ou folle, dit-elle, en se dgageant, j'ai plus de confiance en
ces sauvages qu'en vous.

--Mais, malheureuse, vous ne vous imaginez pas de quoi ils sont
capables! Vous ne savez pas quelles froces volupts leur luxure sait
tirer des femmes! Vous ne savez pas...

--Je sais, monsieur, que votre langage est d'une grossiret...

--Victorine, je vous en conjure, laissez-moi vous arracher...

--Non, rpondit-elle avec impatience? non, je ne veux ni de vous ni de
vos services; vous m'tes plus odieux que le plus brutal de ces Indiens.

Comme elle disait cela, et comme la crmonie funbre tirait  sa fin,
le bruit d'une fusillade nourrie retentit, autour d'eux.




                             CHAPITRE XV

                ENTRE PEAUX-BLANCHES ET PEAUX-ROUGES


Tandis que les Chippiouais mettaient  sac la factorerie du
Prince-de-Galles, le gouverneur et quelques-uns des employs, qui
avaient, russi  chapper  la barbarie des Indiens, couraient au lac
 la Truite, o campait encore le parti de pche, nagure command par
James Mac Carthy.

Les pcheurs furent mis au courant de ce qui venait de se passer au
fort; puis M. Boyer tint conseil avec ses principaux commis.

Ignorant la trahison de James et cherchant  s'expliquer l'irruption
imprvue d'une tribu de Peaux-Rouges avec laquelle la Compagnie de
la baie d'Hudson se croyait en bons termes, il accusa hautement
Poignet-d'Acier d'avoir excut cette entreprise.

Les antcdents du fameux capitaine; sa haine bien connue pour les
Anglais; les luttes successives que, depuis plus de trente ans, il
soutenait contre eux; son apparition inopine peu de jours avant le
coup; son altercation avec le gouverneur, tout semblait justifier la
prsomption de M. Boyer.

On sait, toutefois, que Poignet-d'Acier tait bien innocent de la charge
leve si gratuitement contre lui.

Mais le sous-chef-facteur n'eut pas de peine  faire partager son
opinion  ses subordonns.

Aprs s'tre consults, ils se trouvrent en nombre suffisant pour
marcher sur le fort et tcher de le reprendre  l'ennemi.

Les tentes furent plies htivement et l'on se mit en route.

En approchant de la rivire Churchill, le gouverneur prit les plus
grandes prcautions pour ne pas tomber dans une embuscade, car il ne
savait pas que les Chippiouais avaient vacu la factorerie.

Une paisse fume, qui s'levait lentement de l'enceinte fortifie,
lui apprit une partie de la vrit. Quelques hommes, dpchs en
claireurs, revinrent bientt, annonant que rtablissement semblait
dsert.

Malgr cet avis, M. Boyer disposa sa troupe en ordre de bataille avant
de s'avancer plus loin.

Puis, assur de pouvoir faire bonne rsistance si ce calme apparent
cachait un pige, il se porta rsolument, mais en silence, sur le
comptoir.

La porte en tait grande ouverte.

Aux lueurs d'un immense brasier, dans la cour, on apercevait des
monceaux de cadavres, de ruines et de dbris,--tous les vestiges d'une
place de guerre mise au pillage, mais pas un tre humain.

Une demi-douzaine de chiens dcharns erraient seulement autour du
foyer, en poussant des hurlements plaintifs.

--Si, au moins, le feu avait pu prendre  la poudrire! comme tous
ces coquins vous auraient dans la danse de Saint-Guy! murmura le
gouverneur, en contemplant, avec fureur, les btiments  demi consums
par l'incendie.

--Le capitaine! cria tout  coup un des commis qui se trouvaient  ct
de lui.

Quel capitaine! demanda M. Boyer.

--Mais Poignet-d'Acier! Le voyez-vous? le voyez-vous, monsieur? fit
l'employ en dsignant du bout de sa carabine un homme trop occup, sans
doute,  fouiller les dcombres fumants pour avoir remarqu l'arrive
des trappeurs.

Au nom de Poignet-d'Acier, le gouverneur arma brusquement un fusil 
deux coups qu'il tenait  la main.

Et en mme temps, d'une voix haute, il cria  ses gens:

--Qu'on s'empare de lui! mort ou vif, qu'on s'empare de lui. Cent louis
de rcompense  celui qui me l'amnera vivant!

Cet ordre parvint aux oreilles de l'homme qu'il concernait et qui se
trouvait, en ce moment,  l'autre extrmit de la cour.

Levant la tte, il dcouvrit une bande d'individus prts  fondre sur
lui.

Aussitt, et sans bouger de place, il appela:

--Nick!

--Qu'y a-t-il? capitaine, rpondit-on du fond d'une construction que les
flammes avaient peu endommage.

--Les Habits-Rouges! Gare  vous! reprit Poignet-d'Acier, saisissant un
tison enflamm et se plaant sous l'embrasure d'une porte.

Cette porte, c'tait celle de la poudrire.

Elle avait t enfonce par les Chippiouais, qui s'taient empars d'une
partie des munitions contenues dans le magasin.

--Si vous ou vos hommes faites encore un pas, dit alors Poignet-d'Acier
au gouverneur, je mets le feu aux poudres.

Dj les trappeurs envahissaient la cour, pour se prcipiter sur lui:
ils reculeront frapps d'pouvante.

Ferme et fier comme un Jean-Bart, le capitaine les regardait avec
mpris.

--Allons, Nick, dit-il, il faut en finir! venez!

--Oui bien, je le jure, votre serviteur! repartit celui-ci, qui sortit
tout  coup d'une salle basse, en portant un corps sanglant sur ses
paules.

--Qu'avez-vous donc l? lui demanda Poignet-d'Acier.

--Louis-le-Bon!  Dieu, oui! Louis-le-Bon, qui avait trop chaud sans
doute, car il s'est fait dcoiffer par quelque vermine rouge.

--Il est mort! laissons-le et partons! dit le capitaine en montrant la
horde de commis qui refluait confusment vers la porte de la cour.

--Laisser l mon camarade! non.

--Il est mort...

--Ni mort ni en vie, mais il y a de l'espoir. J'en ai vu revenir de plus
loin, quoiqu'il ait le crne furieusement endommag et qu'il soit
dans une maudite petite difficult. Avec quelques gouttes d'extrait de
basilic...je m'entends, capitaine.

--Mais nous allons tre obligs de sauter par-dessus le rempart.

--On y sautera.

--Avec ce fardeau?

--Avec ce fardeau, oui bien, je le jure, votre serviteur! Mon oncle, le
grand voyageur dans l'Afrique Centrale.....

--C'est impossible, mon ami, c'est impossible, dit Poignet-d'Acier en
frappant du pied avec impatience.

Nick Whiffles se mit  rire.

--Vous allez voir, dit-il en dposant  terre le corps de Louis-le-Bon,
qui remuait faiblement et profrait des plaintes entrecoupes.

Ensuite, il releva un des cadavres gisant sur le sol, l'accota contre
la porte de la poudrire, pendant que les employs de la Compagnie
achevaient de vider la cour dans une confusion extrme, et, arrachant
 Poignet-d'Acier le brandon qu'agitait celui-ci, il le fixa aux doigts
crisps du cadavre.

L'obscurit naissante jointe  la distance o la porte de la cour tait
du lieu de cette scne n'et pas permis aux fuyards de dcouvrir la
supercherie, en admettant mme que leur panique ne les en et point
empchs.

--Maintenant, dit Nick quand il eut termin, nous pouvons, capitaine,
dcamper tout  notre aise, ou continuer nos recherches si cela vous va
mieux. Soyez tranquille, les Anglais ne nous troubleront pas.

--J'ai soif,  boire! murmura Louis-le-Bon.

--A boire! oui, mon vieux! reprit Whiffles, qui se baissa et approcha sa
gourde des lvres du bless.

--N'avez-vous rien trouv! demanda Poignet-d'Acier.

--Rien, capitaine. Mais il n'est pas probable que ces diables de
serpents--sonnettes aient tu une si jolie petite femme!

--Je ne le pense pas non plus.

--Ils l'auront rserve.....

--Ne me dites pas cela, Nick! ne me le dites pas!

--Comme il vous plaira, capitaine. Du reste, ce serait fcheux, n'est-ce
pas, que cette crature du bon Dieu devint la femme d'un Peau-Rouge,
oui bien, je le jure, votre serviteur! Mais attendez jusqu' demain.
Le cousin Louis-le-Bon n'aura plus cette fivre gui lui fait battre la
campagne  tort et  travers comme un cheval aveugle, et il nous dira ce
qui s'est pass ici.

--Oui, rpondit Poignet-d'Acier d'un ton rveur.

Et, aprs un moment de silence, il ajouta:

--Peut-tre, cependant, vaudrait-il mieux se mettre sur-le-champ  la
poursuite des Chippiouais, car ce sont eux assurment qui ont envahi le
fort. Par bonheur qu'en nous rendant  la rivire du Veau-Marin, o nous
esprions rejoindre cette pauvre Victorine, j'ai eu l'ide de remonter
la rivire Churchill. Sans cela, nous aurions ignor le dsastre de
la factorerie et vainement attendu. Aprs tout, peut-tre madame Robin
tait-elle dj partie.

--Partie! dit Nick, en secouant la tte. Pour cela, je jurerais que non,
quoique dans la famille des Whiffles on n'ait jamais eu l'habitude de
jurer,  Dieu, non! Mon grand-oncle...

--Laissez vos histoires, interrompit Poignet-d'Acier. Pourquoi
pensez-vous qu'elle n'tait point partie?

--Oh; a, rien de plus simple, comme disait mon oncle le grand voya...

--Le temps presse, trve de digressions!

--Vrai, capitaine, vrai. Mais o en tais-je? Vous m'avez coup...

--Vous supposiez que madame Robin n'avait pas encore quitt le fort.

--Je ne supposais pas, capitaine, puisque j'en suis certain.

--D'o vous vient alors cette certitude?

--De l, dit laconiquement Nick Whiffles, en posant la main sur le bras
de Louis-le-Bon.

--Je ne comprends pas.

--Oh! c'est facile. Mon cousin que voici accompagnait la jeune dame.
On nous l'a dit quand nous sommes passs  Outaouais; eh bien, il ne
l'aurait pas plus abandonne que moi je ne l'abandonne,  Dieu non!

--C'est juste! pronona Poignet-d'Acier.

--A prsent, capitaine, si vous m'en croyez, nous allons dguerpir,
reprit le trappeur, en chargeant de nouveau Louis-le-Bon sur ses
paules.

--Mais nous ne pouvons passer par la porte!

--Je le sais bien.

--Comment ferez-vous avec ce corps?

--N'ayez pas peur. Seulement, pour plus de sret, remettez, si a ne
vous dsoblige pas, un autre charbon dans la main de notre mort, car
celui que j'y ai plac s'teint.

--J'admire votre prudence, dit Poignet-d'Acier en suivant l'instruction
que Whiffles venait de lui donner.

Puis ils se glissrent sur le rempart, derrire la poudrire.

Nick s'tait muni d'une corde.

Aprs avoir examin les lieux et s'tre assur qu'aucun des employs de
la Compagnie ne rdait de ce ct, il attacha le corps de Louis-le-Bon
avec sa corde et le descendit doucement au pied du mur.

Durant ce temps, Poignet-d'Acier avait saut dans un banc de neige.

Nick ne tarda pas  l'imiter, reprit son fardeau, et tous deux
disparurent dans la profondeur de la nuit, en riant cordialement du bon
tour qu'ils avaient jou au gouverneur du fort du Prince-de-Galles.

Cependant celui-ci, qui s'tait retir  un demi-mille de la factorerie,
avec tous ses gens, avait remarqu en chemin les traces laisses par le
dpart des Chippiouais.

Quoiqu'il brlt de se venger de Poignet-d'Acier et de le faire
prisonnier, la crainte d'une explosion de la poudrire l'empchait de
revenir sur ses pas.

Nul des employs, au reste, ne l'y et accompagn  cet instant.

S'tant consult, il pensa que ce qu'il avait d'abord de mieux  faire,
c'tait du poursuivra les Chippiouais et de les forcer de rapporter leur
butin au comptoir.

En consquence, M. Boyer donna l'ordre de prendre la piste des pillards,
et, le lendemain soir, il les rattrapa, sans qu'ils s'en doutassent,
devant leur cimetire hivernal, au moment o Kit-chi-ou-a-pous achevait
de prononcer son discours funbre sur la tombe des guerriers morts 
l'attaque de la factorerie.

Avec une vingtaine de ses trappeurs les plus intrpides le gouverneur
devanait le gros de la troupe d'un quart de mille environ.

Impatient du rparer l'chec qu'il avait subi, il commanda le feu ds
qu'on fut  porte de fusil.

Pendant quelques minutes, le bruit des dtonations troubla les
Peaux-Rouges.

Mais ils taient bien arms, bien approvisionns.

Ils se rallirent A la voix du Grand-Livre, ripostrent vigoureusement
et se rurent en foule sur les agresseurs.

Aussitt, Mac Carthy avait compris que de la victoire dpendait son
salut.

Quittant Madame Robin,  demi morte d'effroi, il se jeta  la tte des
Chippiouais.

Une mle gnrale s'engagea.

Dans la foule des assaillante, le mtis reconnut M. Boyer.

Le souvenir de l'insulte qu'il en avait reue fit bouillonner le sang
dan ses veines, et, un poignard d'une main, un revolver de l'autre, il
s'effora de joindre le gouverneur pour le tuer.

Dj il s'en approchait, dj il allait le frapper, quand un des
employs de la Compagnie se prcipita entre eux.

Son bras brandissait un couteau.

L'arme meurtrire s'abaissa sur Mac Carthy, qui fit un mouvement pour
l'viter:  cet instant, une Indienne couvrit le jeune homme de son
corps.

La lame du couteau s'enfona tout entire dans le sein de cette
malheureuse.

Elle tomba en criant:

Mon fils, mon fils, prends garde  la femme blanche! Elle sera pour toi
une cause de malheur...

--Tiens, voici pour toi, chienne amoureuse des Visages-Ples! hurla
Kit-chi-ou-a-pous, qui se mit  trpigner sur le cadavre sanglant de la
moribonde.

Puis, se tournant vers Mac Carthy, il ajouta avec une ironie amre:

--Double-Langue a le coeur faible! Je vais lui apprendre  se
dbarrasser d'un ennemi.

Avec ces paroles, son tomahawk, qui tournoyait aussi rapide que
l'clair, s'abattit lourdement sur la tte de l'infortun gouverneur,
dont le corps roula prs de celui d'Alanck-ou-a-bi.

Moins d'une minute avait suffi  l'accomplissement de ce drame.

Terrifis par la perte de leur chef, les trappeurs se replirent, en
dsordre sur le reste de la troupe qui volait  leur secours.

Ils y semrent la terreur dont ils taient agits, et toute la bande
battit prcipitamment en retraite.

Des vocifrations stridentes clbrrent le triomphe des sauvages.

De poursuivis, ils devinrent poursuivante, et, comme des cougouars
avides de sang, donnrent la chasse  la proie qui tentait de leur
chapper.

Exalt, enivr par le combat, Kit-chi-ou-a-pous avait oubli sa capture,
sa passion, sa jalousie, pour rivaliser d'ardeur avec ses guerriers,
s'acharner  l'oeuvre de destruction commence par cette dplorable
victoire.

Quant  Mac Carthy, il se hta d'abandonner le champ du carnage pour
retourner vers madame Robin.

La nuit tait venue, mais c'tait une de ces nuits claires si communes
dans les rgions borales.

--Voulez-vous fuir? dit le mtis  la jeune femme.

--Non... non... pas avec vous! balbutia-t-elle.

--Je vous y obligerai! s'cria-t-il, en saisissant une verge pour en
toucher les chiens attels au traneau o elle tait assise.

Madame Robin sortit alors de la stupeur dans laquelle elle paraissait
plonge et se dressa dans le dessein de quitter le vhicule.

James l'y rejeta en la poussant rudement avec la main et prit place 
son ct.

Puis, de sa baguette, de sa voix, il stimula les chiens qui partirent
aussitt.

Mais ce fut dans la direction du village.

En vain Mac Carthy voulut-il les contraindre  prendre une autre route,
ses jurons, ses coups de houssine, loin de le servir, acclrrent
davantage encore la course des animaux ttus vers les loges des
Chippiouais.

Le mtis tait au dsespoir: un pressentiment disait  Victorine que la
Providence ne l'avait pas tout  fait abandonne.




                             CHAPITRE XVI

                        L'AVERSION ET L'AMOUR


Ces divers mouvements s'taient succd en moins de temps qu'il ne nous
en a fallu pour les dcrire.

Mac Carthy avait une violente envie de se jeter hors du traneau et
d'emporter madame Robin au loin.

Ce dsir, il et essay de le raliser, malgr les cris, malgr la lutte
que Victorine n'aurait certainement pas manqu de lui opposer; mais il
tait trop tard: de nouvelles difficults surgissaient autour de lui.

Le bruit du combat avait trouv un cho dans le village chippiouais.

Rentrs dans leurs huttes souterraines avec les enfante et quelques
guerriers infirmes, les squaws attendaient le retour des vainqueurs,
lorsque le retentissement de la fusillade parvint  leurs oreilles.

Laissant aussitt l les apprts du festin dont elle s'occupait, chaque
Indienne valide sortit en toute hte de sa loge et s'avana vers le
thtre de l'engagement.

Moins que l'espoir de pillage, l'ide de prter main-forte  leurs
seigneurs et matres les poussait [38].

[Note 38: Autant les sauvagesses du Sud sont molles et apathiques,
autant celles du Nord sont hardies, belliqueuses, remplies d'initiative.
On en voit figurer dans la plupart des expditions entreprises par les
Chippiouais.]

Elles marchaient donc  la bataille, en profrant des cris perants,
quand le traneau de Mac Carthy fondit comme une flche au milieu du
bataillon qu'elles formaient.

Reconnaissant celles qui les nourrissaient, les chiens s'arrtrent.

C'tait la ce que Mac Carthy redoutait par-dessus tout. Il fustigea
brutalement les pauvres btes pour les faire passer outre. Peine perdue,
l'attelage ne bougea pas plus que s'il et t gel sur place.

La vue de Victorine causa un vif tonnement aux sauvagesses, qui jamais
auparavant n'avaient rencontr une blanche et s'imaginaient que toutes
les femmes taient rouges comme elles, ou au plus cuivres comme les
demi-sang.

Elles entourrent le traneau, et, timidement d'abord, s'approchrent
de madame Robin. Mais cette timidit dura peu. Bientt les squaws
s'enhardirent. Elles allongrent les mains sur Victorine, la touchrent
avec des rires et des grimaces grotesques, et elles finirent par lui
ter la fourrure qui recouvrait fia tte, pour mieux examiner la jeune
femme.

Celle-ci supporta avec patience leurs importunits, quoiqu'elle en ft
cruellement blesse.

Mais Mac Carthy, s'apercevant que, non contentes de regarder, de
palper, les squaws paraissaient disposes  dpouiller Victorine de ses
vtements pour se les approprier et s'assurer que la Peau-Blanche avait
une conformation semblable  la leur[39], Mac Carthy voulut mettre fin 
leur indiscrtion.

[Note 39: A cet gard, les Indiens de l'Amrique Septentrionale sont,
en gnral, les plus curieux des humains. Deux tribus trangres, un
peu distantes l'une de l'autre, viennent-elles  se rencontrer, elles
s'inspectent mutuellement le corps, afin de voir si la nature les a
pourvus d'organes identiques.]

--Retirez-vous! leur cria-t-il, en langue chippiouaise.

Cet ordre se perdit dans les rires bruyants des Indiennes, dont les
tracasseries augmentaient  chaque instant.

--Veux-tu bien te retirer! continua James, en repoussant durement une
squaw plus insolente que les autres et qui commenait  dgrafer la robe
de Victorine.

Dans ce but, la sauvagesse tait monte sur le bord du traneau et se
tenait courbe en deux.

Le coup que lui porta Mac Carthy lui fit perdre l'quilibre: elle roula
dans la neige,  la grande hilarit de ses compagnes.

Furieuse de sa dconvenue, elle se releva et se prcipita sur Mac
Carthy, en hurlant:

--Il battu une femme! ce louveteau a battu une femme! il faut le
fouetter! il faut le fouetter.

Toutes les autres, aprs elle, rptrent  l'envi:

--Il faut le fouetter! il faut le fouetter!

Et, en moins d'une minute, l'avocat, enlev du traneau par les
Indiennes, voyait dj la partie essentielle de son habillement cder
sous leurs doigts avides, lorsque, se rappelant fort  propos la parole
magique qu'il avait reue de l'amour de la Grande-Femme, il s'cria:

--Je suis le neconnis de Kitchi-Ickoui!

Le mot eut tout le succs qu'il en attendait.

Les Chippiouais se reculrent immdiatement, en murmurant d'un ton
respectueux et effray tout  la fois:

--Il est le neconnis de Kitchi-Ickoui! il est le neconnis de
Kitchi-Ickoui!

Celle qui, la premire, avait lev la main sur lui, se prosternant la
face dans la neige, dit avec une humilit profonde:

--Mon frre pardonnera-t-il  sa soeur l'offense qu'elle lui a faite?

Et, tour  tour, les squaws prirent la mme, posture et dirent:

--Mon frre pardonnera-t-il  sa soeur l'offense qu'elle lui a faite?

Ces moeurs bizarres, ces salamalecs tranges tonnaient si fort madame
Robin, qu'un instant elle oublia, la triste condition  laquelle le sort
l'avait rduite.

Pour Mac Carthy, le front haut maintenant, le regard superbe, il-posait
comme un dieu.

--Vous remarquerez, j'espre, que je commande souverainement ici,
madame! dit-il avec suffisance  Victorine.

Cette observation tira la jeune femme de ses rflexions.

--Que m'importe votre souverain commandement! rpondit-elle
ddaigneusement.

--Je vais vous l'apprendre! reprit-il.

Et s'adressant aux Indiennes:

--Kitchi-Ickoui, dit-il, vous enjoint de me laisser passer.

--Que mon frre passe! firent-elles unanimement.

--Kitchi-Ickoui vous enjoint encore de m'abandonner cette femme blanche.

--Est-elle la captive de mon frre? demanda une des Chippiouaises.

--Oui, elle est ma captive.

--Cela n'est pas, Double-Langue a menti; cette femme blanche est la
captive de Kit-chi-ou-a-pous, dit soudain une voix derrire lui.

Mac Carthy se retourna avec colre.

--Qui donc ose contredire le neconnis de Kitchi-Ickoui?

--Moi, rpondit un sauvage qui arrivait en boitant, car il avait t
bless d'une balle  la jambe; moi. J'ai vu Kit-chi-ou-a-pous s'emparer
de la femme au visage ple; c'est  lui qu'elle appartient.

--Elle appartient  Kitchi-Ickoui! s'cria James.

L'Indien secoua dubitativement la tte.

Mac Carthy continua:

--Je la lui ai promise avant de partir pour cette expdition, je la lui
donnerai, car c'est grce  la mdecine de Kitchi-Ickoui que les braves
Chippiouais ont vaincu leurs ennemis.

--Mne-la donc  Kitchi-Ickoui, Double-Langue! fit le Peau-Rouge avec un
accent sarcastique.

--Mon frre doute-t-il de ma parole?

--Quand la glace est pourrie, l'homme prudent doit s'en dfier, quoique
 la surface elle soit toujours brillante.

Le mtis n'entendit pas ou ne voulut pas entendre cette outrageante
figure de langage.

Il disait en franais  madame Robin:

--Votre sot enttement sera cause pour nous deux de plus d'un ennui.
Mais au moins vous ne m'attribuerez pas ce qui vous arrivera. Si
pourtant vous le vouliez encore...

--Je veux tout, sauf votre vue odieuse! s'cria-t-elle fbrilement.

--Par bonheur que les gots ne sont pas tous les mmes et que j'ai la
sagesse qui vous manque, repartit Mac Carthy, d'un accent ironique.
Avant deux jours, fire dame, vous solliciterez, vous bnirez cette
prsence qui vous fait, dites-vous, tant dplaisir aujourd'hui.

Comme il parlait, un chuchotement circula dans la foule des squaws
chippiouaises, qui s'cartrent devant une crature gante s'acheminant
pniblement vers le traneau.

L'aspect fantastique de cette crature avait attir les regards de
Victorine.

Indiffrente aux menaces de Mac Carthy, elle la considrait
profondment.

Voyant que madame Robin ne l'coutait pas, son interlocuteur promena les
yeux autour de lui.

--Kitchi-Ickoui! s'cria-t-il tout  coup avec un tressaillement
involontaire qui ramena sur lui l'attention de Victorine.

C'tait, en effet, la Grande-Femme.

Elle s'approcha de Mac Carthy, l'enlaa dans ses bras robustes et le
gratifia d'un dluge de baisers dont la vivacit fit sourire madame
Robin.

Le jeune homme, confus, cherchait  chapper  ces marques non
quivoques d'une tendresse passionne.

Mais ce n'tait point chose facile: Kitchi-Ickoui joignait la force 
l'ardeur.

--James dut se soumettre  ses caresses jusqu'au moment o elle aperut
madame Robin.

Le front de la Grande-Femme se plissa. Ses yeux s'enflammrent. Elle
s'loigna de deux pas de Mac Carthy, et fixant sur lui des prunelles
embrases:

--Quelle est cette face ple?

--Une esclave pour la chrie de mon coeur, rpondit Mac Carthy.

--D'o vient-elle?

--Du fort du Prince-de-Galles.

--Qui l'a prise?

--C'est Kit-chi-ou-a-pous qui l'a prise.

--Et qui l'a amene?

--Lui.

--Pourquoi alors se trouve-t-elle avec Visage-de-Cuivre? demanda
Kitchi-Ickoui d'un ton de plus en plus sec.

--Parce que, dit Mac Carthy, le mari de ma soeur est parti  la
poursuite des Habits-Rouges, aprs les avoir vaincus, et que je suis
rest pour garder sa captive.

Cette rponse sembla apaiser la jalousie naissante de la Grande-Femme.

--Conduis-la dans ma loge, tait-elle.

Victorine n'avait rien compris  leur conversation tenue dans le
dialecte chippiouais; mais elle devina dans Kitchi-Ickoui une ennemie
cruelle.

Quoique souffrant encore vivement de la blessure que lui avait faite
Pointe-de-Flche, cette dernire avait--mais  grand'peine--suivi les
autres squaws ds que la crpitation des armes  feu se fit entendre.
Ce fut toutefois moins pour prendre part  la lutte que pour avoir des
nouvelles de son neconnis qu'elle quitta le wigwam conjugal.

La tideur avec laquelle Mac Carthy la reut surprit d'abord
Kitchi-Ickoui.

Cependant, elle tait trop fire pour manifester son tonnement; et
si, en dcouvrant madame Robin, elle pressentit en elle une rivale,
l'Indienne dissimula bien vite ses impressions derrire un calme perfide
comme la vengeance qu'elle mditait dj.

--Les braves Chippiouais ont remport la victoire? dit-elle  Mac
Carthy, en marchant  ct de lui, prs du traneau qui s'approchait
doucement du village.

--Oui, rpondit James, ils ont vaincu les Habits-Rouges.

--Rapportent-ils beaucoup de butin?

--Leurs traneaux en sont garnis.

--O sont ces traneaux?

--Prs du cimetire d'hiver.

--Mon frre les a donc quitts?

--Je les ai quitts pour amener cette face ple  la belle
Kitchi-Ickoui, et j'ai cru que ce prsent lui serait agrable.

--Ton prsent, dit la Grande-Femme, regardant le mtis en plein visage,
ton prsent, je le ferai manger  mes chiens.

L'expression de frocit dont elle marqua ces paroles causa un
frmissement  Mac Carthy.

Ils arrivaient  la cabane de Kit-chi-ou-a-pous.

--Descendez du traneau, et dornavant coutez mes conseils, il y va de
votre vie! dit James  Victorine.

Cette recommandation fut faite d'un ton si diffrent de celui que Mac
Carthy prenait ordinairement avec elle, que madame Robin,--toujours
dispose  pardonner,--le remercia par un coup d'oeil presque
affectueux.

--Que dis-tu  cette Peau-Blanche? interrogea imprieusement
Kitchi-Ickoui.

--Je lui dis que tu es sa matresse et qu'elle doit t'obir en tout ce
que tu lui commanderas.

--Dis-lui alors que je veux sa robe de pelleteries.

--Quand nous serons dans la loge de ma soeur, je le lui dirai.

Et, poussant Victorine, frissonnante de froid, vers l'ouverture de la
hutte:

--Dpchez-vous d'entrer, lui dit-il.

En mme temps il se glissait derrire elle, la soutenait et la
descendait dans la salle souterraine, remplie, comme toujours, d'une
fume paisse, nausabonde.

La jeune femme tait puise de fatigue.

James la plaa sur un lit de fourrures o elle s'endormit aussitt.

Puis, sentant qu'il fallait  tout prix rentrer dans la faveur de
Kitchi-Ickoui, il s'empressa auprs d'elle, pansa habilement sa
blessure, grce  quelques notions chirurgicales qu'il avait acquises
 Qubec, et russit  lui persuader qu'il brlait pour elle d'un amour
sans partage.

Chez les sauvages, les passions du coeur diffrent peu de celles des
civiliss: ceux-ci et ceux-l croient aisment ce qu'ils aiment.

Le lendemain matin, les Chippiouais revinrent dans leur camp, en
tranant avec eux le butin qu'ils avaient fait  la factorerie du
Prince-de-Galles.

Ils ramenaient, en outre, une dizaine de captifs blancs. Mais
Kit-chi-ou-a-pous et plusieurs autres chefs avaient disparu.

Les uns prtendaient qu'ils avaient t tus, les autres qu'ils taient
encore  la poursuite des employs de la Compagnie de la baie d'Hudson.

En l'absence de l'okema, la Grande-Femme le remplaait. Ayant pris
connaissance des nouvelles, elle dit  Mac Carthy:

--Si mon bien-aim le veut, il sera chef de la puissante nation
chippiouaise.

--Ce qui plat  ma soeur me plat, rpondit le mtis.

--Alors, il deviendra mon mari.

--Mais Kit-chi-ou-a-pous? observa Mac Carthy.

--Kit-chi-ou-a-pous, dit-elle froidement, est au territoire des Esprits.

--Le fait n'est pas encore prouv.

--Il doit l'tre.

--Que ma soeur s'explique.

--Aujourd'hui, dit l'Indienne, le pre et la mre de Kit-chi-ou-a-pous,
vieux, infirmes, incapables de subvenir  leurs besoins, et n'ayant
pas d'enfant pour les nourrir, ont dcid de donner leur grande fte de
mort.

--Qu'est-ce que cela signifie?

--C'est que Manitou leur a appris en songe que Kit-chi-ou-a-pous ne
reparatrait plus ici pour les approvisionner de viande, de gibier et de
chair de poisson.

Un sourire d'incrdulit erra sur les lvres du mtis, mais il s'abstint
de toute rflexion.

--Suis-moi, Visage-de-Cuivre, reprit l'Indienne.

Mac Carthy jeta un coup d'oeil furtif sur la couche o reposait madame
Robin.

Elle dormait toujours.

James sortit de l'a cabane avec Kitchi-Ickoui, et l'accompagna sur une
sorte de place, o deux Chippiouais, homme et femme, blanchis par les
ans, fumaient gravement, entours par une multitude de sauvages qui
chantaient et dansaient.

Les vieillards taient accroupis sur leurs talon.

C'tait le pre et la mre du Grand-Livre. On les nommait: le
Renard-Argent et l'Hirondelle-Grise.

Quand Kitchi-Ickoui parut, ils se levrent, et, l'un aprs l'autre, lui
prsentrent leur calumet.

Elle aspira quelques bouffes, les chassa vers l'orient se tourna vers
le cimetire, dont on apercevait le fate, un mille environ de distance,
et marcha dans cette direction.

Le Renard-Argent et l'Hirondelle-Grise se rangrent derrire elle; et,
 leur suite, se pressa la bande entire des Chippiouais.

Observant cet ordre, ils atteignirent la colline de glace.

Au sommet, dans la neige durcie, on avait creus deux trous de quatre 
cinq pieds de profondeur.

Chacun des vieillards gravit le monticule,--l'homme par l'est, la femme
par l'ouest,--et s'enfoncrent, volontairement, dans les fosses, o ils
demeurrent ensevelis jusqu'au cou.

Le Renard-Argent se mit  chanter ses exploits, l'Hirondelle-Grise
tendait devant elle un regard stupide.

Pendant ce temps, deux devins faisaient fondre de la neige dans des
vases de terre placs sur un feu qu'on avait allum au pied du tumulus.

Quand l'eau fut  demi bouillante, ils retirrent les vases, montrent
sur le spulcre de glace, et rpandirent leur eau autour du corps des
deux vieillard.

Ceux-ci ne profrrent aucune plainte, ne donnrent aucun signe de
douleur.

Seulement l'eau se congelant peu  peu sous la rigueur de la
temprature, la voix du Renard-Argent s'affaiblit insensiblement; le
regard de l'Hirondelle-Grise devint de plus en plus atone.

A la base du monument funbre, les Chippiouais formaient une ronde
infernale en criant  tue-tte:

--_Ele-bon-roun!_ _ele-bon-roun!_ (ils meurent! ils meurent!)




                            CHAPITRE XVII

                  NICK WHIFFLES ET POIGNET D'ACIER


--Est-ce que je suis en paradis? demanda d'une voix faible Louis-le-Bon
en roulant autour de lui des regards incertains.

--O Dieu, oui, mon cousin, tu es en paradis, et tu pourras te vanter
que nous t'avons tir d'un fameux enfer, rpondit en riant Nick Whiffles.

--Qui est l? reprit le bless.

--Qui? des amis, comme de raison.

--J'ai soif.

--Ah! tu as soif? On a donc encore soif au paradis fit l'autre en riant.

--Ne le tourmentez pas, Nick, intervint Poignet-d'Acier.

--Le tourmenter, capitaine! tourmenter une crature souffrante! Ce
n'a jamais t dans le caractre de la famille des Whiffles. Mon
grand-oncle, le clbre voyageur dans l'Afrique Centrale, avait coutume
de dire...

--C'est bon, c'est bon, Nick, s'cria Poignet-d'Acier. Je n'ignore pas
que vous et les vtres tes d'excellentes gens.

--Oui bien, je le jure, votre serviteur! rpliqua le trappeur, en
faisant boire  Louis-le-Bon quelques gouttes une infusion qu'il venait
de prparer.

--C'est comme du fiel, murmura celui-ci.

--Amer  la bouche, doux  la sant, repartit le premier.

--C'est donc toi, Nick? dit le bless.

--Moi, toujours moi,  Dieu oui!

--Nous ne sommes plus sur la terre, n'est-ce pas?

--Du tout, nous sommes sur la neige, dit Whiffles avec un grand srieux.

--Que s'est-il donc pass?

--Pour a, c'est  toi  nous le dire, mon cousin.

Louis-le-Bon n'entendait pas. Autour de lui, il promenait toujours des
yeux inquiets, comme ceux d'un homme ivre qui tche de rattraper le fil
d'une raison fuyante.

Cependant le lieu o il se trouvait ne pouvait avoir rien
d'extraordinaire pour lui.

C'tait une hutte de peaux, au milieu de laquelle brlait un feu
ptillant, dont l'ardeur avait, toutefois, grand'peine  combattre
l'intensit du froid, qui se glissait dans le wigwam.

Deux hommes se chauffaient devant le foyer: l'un tait Poignet-d'Acier,
l'autre un Indien compltement inconnu  Louis-le-Bon, alors couch dans
un coin de la tente, sur un lit de mousse, recouvert de pelleteries.

Auprs de ce lit Nick Whiffles tait agenouill: sa main droite portait
une cuelle de bois remplie du liquide qu'il donnait au bless; sa main
gauche, passe sous le coude de Louis-le-Bon, lui soutenait la tte pour
le faire boire.

--Il me semble, dit le malade, que j'ai l-dessus un sac de plomb.

Et il mit le doigt sur son crne tout envelopp de linges grossiers.

--Un sac de plomb! rpta Nick, a se pourrait; mais si tu en as un,
c'est en moins.

Cette navet de Whiffles fit sourire Poignet-d'Acier.

Louis-le-Bon poursuivait:

--J'ai des douleurs du diable!

--Ah! ah! tu n'es donc plus en paradis? dit Nick.

--Qui a parl de paradis?

--Toi, mon cousin, rien que toi,  Dieu oui!

--J'ai encore soif!

--Voyez-vous l'ivrogne! dit gaiement Whiffles en approchant le vase des
lvres du patient.

Aprs avoir bu avec avidit deux ou trois gorges, ce dernier balbutia,
en passant la main sur son front:

--Ah! je me rappelle...

--Oui, essaie de te rappeler, mon cousin, dit Nick, en replaant la tte
de Louis sur l'oreiller.

Alors Poignet-d'Acier se leva et s'approcha du lit.

--Me reconnaissez-vous, mon ami? dit-il au bless.

--Oh! que oui, capitaine.

--Bien. Vous souvenez-vous de ce qui a eu lieu au fort?

--Quel fort?

--Ah! votre mmoire n'est pas encore tout  fait revenue; je vais
l'aider. Mais, pour ne pas trop vous fatiguer, rpondez seulement  mes
questions.

--Oui...

--Vous tiez au fort du Prince-de-Galles!

Louis-le-Bon fit un signe affirmatif.

--Il a t attaqu?

--C'est vrai, je me rappelle maintenant. Les Chippiouais...

--Des vermines! marmotta Nick entre ses dents.

Poignet-d'Acier interrompit son interlocuteur.

--Qu'est devenue, dans le combat, la jeune femme?

--Elle, capitaine!

--Oui, madame Robin.

--C'est le Bois-Brl...

--Quel Bois-Brl?

--Le fils de l'ancien gouverneur, M. Mac Carthy.

--Celui qui fut lev aux tablissements...  Qubec?

--Celui-l mme.

--Eh bien?

--Il a d l'emmener, le gredin!

--Tant mieux, c'est un ami de Victorine. Alfred l'aime beaucoup.

--Un ami de la jeune dame! s'cria Louis-le-Bon avec un geste de
dngation, dont la vivacit, rveillant ses souffrances, lui arracha
une plainte.

--Comment! ce n'est pas son ami? dit Poignet-d'Acier en fronant le
sourcil.

--Non, capitaine.

--Je crois que vous vous trompez.

--Un mtis l'ami de quelqu'un, peuh! grommela Nick.

--Bois-Brl langue fourchue, coeur de carcajou, ventre de loup, sang de
vipre, ajouta l'Indien qui fumait accroupi prs du feu.

--Je ne me trompe pas, rpondit Louis-le-Bon. Mac Carthy a voulu
l'outrager...

--L'outrager! s'cria Poignet-d'Acier d'une voix tonnante.

--Il s'tait introduit dans sa chambre; mais je la guettais. Nous
l'avons arrt au moment o il allait...

--C'est bien. Qu'en a-t-on fait?

--Le chef-facteur l'a jet  la porte du fort.

--Son pre?

--Non, capitaine, non; mais le remplaant de son pre, car c'est dans la
nuit qui suivit la mort de M. Mac Carthy...

--Le sclrat! Mais il est singulier que madame Robin ne m'ait pas dit
un seul mot de cet attentat.

--Parce qu'elle n'en savait rien.

--Je ne vous comprends pas.

--Il l'avait fait endormir.

--Endormir!

--Oui, par sa mre, une Indienne.

--Tout cela est fort trange, profra Poignet-d'Acier, en regardant Nick
comme pour lui demander s'il ne pensait pas que Louis-le-Bon et encore
le dlire.

Le vieux trappeur saisit aussitt cette interrogation muette.

--Non, non, dit-il; il possde  prsent sa raison, comme moi et vous,
capitaine. Quoiqu'il... enfin, suffit, je m'entends.

--Et vous dites qu'il l'a enleve? reprit Poignet-d'Acier.

--Je le crains, car je me souviens de l'avoir vu  ct d'elle, quand...

Le bless s'arrta.

--Eh bien! dit le capitaine.

--Castors et loutres! ici je n'y suis plus.

--On conoit, intervint Nick, on conoit, mon cousin.

C'est alors que tu as reu ce coup qui t'a fait voir autant de cierges
allums qu'il y en a dans une glise un jour de grande fte.

--Cela se peut, pronona Louis-le-Bon d'un ton indcis.

--Mais, observa Poignet-d'Acier, puisqu'on l'avait chass de la
factorerie...

--Il y tait revenu.

--Quand? de quelle manire?

--Quand? la nuit de l'attaque. De quelle manire? c'est plus que je n'en
sais, capitaine. En tout cas, il paraissait l'ami des Chippiouais.

--C'est a, oui bien, je le jure, votre serviteur! fit Nick.

--Vous comprenez? s'enquit Poignet-d'Acier.

--Si on comprend! rpondit Nick. Mais c'est clair comme de l'eau de
roche ce que dit mon cousin.

--Je ne trouve pas.

--Une supposition, mon oncle le grand voyageur...

--Laissons l votre oncle et toutes vos histoires, Nick, dit
impatiemment Poignet-d'Acier. Ce n'est pas l'heure de compter des
fariboles.

Puis se retournant vers Louis, il ajouta:

--Les Chippiouais vous ont donc attaqus  l'improviste?

--Oui, capitaine.

--Par quel moyen ont-ils pu pntrer dans le fort?

--Est-ce que la mre du Bois-Brl n'y tait pas reste? fit Whiffles
avec un mouvement qui voulait dire: Ce n'est pas difficile  deviner,
a!

--Oui, oui, c'est juste! reprit Poignet-d'Acier, frapp de cette ide.
C'est juste. La mre de Mac Carthy aura ouvert...

--Probablement, dit Louis-le-Bon.

--Mais, questionna de nouveau le capitaine, n'est-ce pas vous qui avez
accompagn madame Robin  la factorerie?

Oui, c'est moi.

--Elle vous avait pris  Qubec.

--Non, monsieur,  Montral. J'tais all visiter ma famille, que je
n'avais pas vue depuis vingt ans. Mon frre, qui servait comme jardinier
chez M. Robin, m'crivit pour me demander si je voulais conduire sa
matresse dans les pays d'en haut. a me fit rire d'abord de penser
qu'une petite femme avait envie de se promener  travers les Indiens.
Mais, pour faire plaisir  mon frre, j'acceptai, croyant bien que
la crature en aurait assez ds que nous serions  vingt-cinq milles
d'Outaouais.

Pas du tout. Elle a march, pagay, chass, tout comme un franc
trappeur, et nous sommes arrivs ici aprs cinq mois de voyage.

--C'tait pas la peine de la mener si loin pour se la laisser prendre!
gronda Nick.

--Alors, dit Poignet-d'Acier d'un air songeur, vous prsumez qu'elle est
maintenant au pouvoir de ce Mac Carthy.

--Oui, capitaine.

--Quel est votre avis, Nick?

--Mon avis est que je n'en ai pas,  Dieu, non? dit le vieux chasseur
entre deux bouffes de tabac.

--Pourtant vous m'aiderez  la retrouver.

--a c'est certain, capitaine; Nick n'a qu'une parole.

Whiffles n'tait pas coutumier d'un semblable laconisme. Poignet-d'Acier
en fut surpris.

--Vos rponses sont trangement brves; me bouderiez-vous, ami Nick?
dit-il.

--Peut-tre bien, capitaine.

--Parce que je vous ai empch de nous raconter une des miraculeuses
aventures de votre oncle, le grand voyageur dans l'Afrique Centrale?

--Oui, dit schement le trappeur.

Poignet-d'Acier sourit.

--Bah! reprit-il, vous ne me garderez pas rancune, Nick.

--De la rancune, moi?

--Je savais bien; donnez-moi la main.

--Voici, capitaine, voici, dit Whiffles, en allongeant sa grosse main
calleuse, mais  une condition, pourtant.

--Et laquelle? J'y souscris d'avance.

--Une autre fois vous ne couperez pas net comme a au milieu de mon
discours, car les paroles rentres, a me donne des crampes de langue si
violentes que j'ai failli en mourir au moins cent mille fois dans ma
vie, oui bien je le jure, votre serviteur!

Poignet-d'Acier partit d'un clat de rire.

--Voyons, causons srieusement, dit-il au bout d'un instant.

Mais ne sommes-nous pas srieux comme des carpes! fit le trappeur.

Sans relever cette boutade, le capitaine poursuivit:

--Louis-le-Bon pourra, durant quelques jours, se passer de nos services;
sa fivre est calme. En s'astreignant  un rgime svre, dans un mois
il sera sur pied. Tu me promets d'en avoir soin, mon frre?

--Corne-de-Taureau en aura soin, rpondit l'indien, auquel
Poignet-d'Acier avait adress ces dernires paroles.

--Surtout, dit Nick, ne lui donne pas d'eau-de-feu; car si l'eau-de-feu
c'est le lait des hommes en bonne sant, c'est le poison des malades, 
Dieu oui!

--Je ferai comme tu veux, Barbe-Rouge, dit le sauvage.

Poignet-d'Acier reprit:

--Nous allons, Nick,-chercher la piste des Chippiouais. Cela vous
va-t-il?

--Cela me va comme un sac de poudre. Mais une rflexion, capitaine, sauf
votre respect.

--Faites.

--Je vous ai suivi depuis les tablissements sans vous demander o nous
nous dirigions, et a parce que je vous aime. Pourtant, je le confesse,
je ne suis pas sr que ce soit vous.

--Quoi? fit Poignet-d'Acier quelque peu stupfait.

--Vous allez dire que je suis un drle de corps. Croyez-vous que a soit
ma faute? Non. Dans la famille des Whiffles nous sommes tous comme a.
S'il y a un tort, capitaine, c'est notre grand'mre, la grand'mre aux
Whiffles qui est coupable. La grand'mre aux Whiffles, capitaine, tait
une femme...

--Nick! Nick! vous vous cartez de la route.

--Vrai, oui, capitaine; o en tions-nous? Ah! m'y voil. Je vous disais
donc que je dsirais savoir si vous tiez vous, car c'est tonnant,
excusez, qu'on vous trouve partout depuis des annes et des annes. Je
vous ai vu  la Colombie, je vous ai vu  la rivire Rouge, je vous ai
vu dans les montagnes Rocheuses, je vous ai vu  l'Assiniboine, sur
le Ouinipeg, sur le lac Suprieur; je vous ai vu  Montral, o vous
commandiez les insurgs contre ces maudits Anglais; je vous ai vu...--o
vous ai-je encore vu, capitaine?--et je vous retrouve un matin,--non,
un soir,--n'est-ce pas que c'tait un soir! a tait-il un matin, dites,
capitaine?

--Une aprs-midi, ami Nick! dit Poignet-d'Acier en lui frappant
amicalement sur l'paule.

--C'est cela, une nuit! s'cria Whiffles. Il faisait noir comme chez le
diable, ce jour-l... Je vous retrouve. tais-je content, un peu, hein?
Oh! capitaine, je vous aurais bien embrass. Voulez-vous que je vous
embr... Une btise, n'y faites pas attention. Nous nous retrouvons; vous
voulez que je vienne avec vous  la baie d'Hudson. Mauvais pays; trop de
froid, trop de neige, trop de glace,  Dieu oui! Le Grand Crateur a d
le faire dans un moment de colre. Mon oncle, le fameux voyageur...

--Ah! interrompit Poignet-d'Acier, je consens  vous couter jusqu' la
fin, mais ne troublez pas la cendre de votre oncle.

--Ce n'est pas de mon oncle, mais de mon grand-pre que je voulais
parler. Mon grand-pre...

--Je vous en prie, s'cria le capitaine dans un accs d'hilarit,
laissez galement reposer votre grand-pre, et arrivez au but.

--Au but! Quel but?

--Mais vous ne croyiez pas  mon identit.

--Iden... quoi? rpliqua Nick, en allongeant l'oreille comme s'il avait
mal entendu.

--Identit.

--Je ne comprends pas le latin, car je ne suis jamais all aux coles,
moi, dit-il gravement.

Et apostrophant l'Indien:

--Comprends-tu, toi, Corne-de-Taureau?

--Non, dit le sauvage en secouant la tte.

--Enfin, fit Poignet-d'Acier, vous doutiez que je fusse bien l'homme que
vous avez rencontr si souvent dans le cours de votre existence?

--Et j'en doute encore, sans vous offenser, capitaine.

--Vous tes fou!

--Fou! Qui a jamais os dclarer que Nick tait fou? Capitaine, si vous
n'tiez vous...

--Vous me reconnaissez donc,  prsent?

--Si je vous reconnais! La preuve, c'est que si un autre que
Poignet-d'Acier s'tait permis de dire  Nick Whiffles qu'il est fou,
le sang de Nick Whiffles aurait pris feu, et... je ne sais pas ce qui
serait arriv, oui bien, je le jure, votre serviteur!

--Vous vous faites plus mchant que vous ne l'tes; mais coutez-moi une
minute.

--Cinq--dix--quinze--vingt! lana le trappeur d'une seule mission de
voix.

Poignet-d'Acier ajouta avec un sourire:

--Une me suffira, mais pas d'interruption, je vous en prie.

--Des interruptions...

--Ah! vous recommencez dj!

--Jamais! dit Whiffles d'un accent solennel.

--Nous allons partir  la recherche de madame Robin. Il y a cinq milles
d'ici  la factorerie. Dans une demi-heure, avec nos raquettes, nous
y serons. Notre ami, Corne-de-Taureau qui, depuis avant-hier, nous a
offert tant de preuves de dvouement, gardera Louis-le-Bon. Il veillera
 ce qu'il ne manque de rien. Et je le rcompenserai de ses peines en
lui donnant une livre de poudre  notre retour. Mais il est dcid que
nous ne rentrerons qu'avec la jeune femme, n'est-ce pas!

--Oui bien, je le jure, votre serviteur! rpondit Nick.


Comme il articulait sa locution favorite, la peau qui servait de porte 
la hutte s'carta brusquement.




                           CHAPITRE XVIII

                      TRISTESSE ET L'OURS BLANC


Nick Whiffles poussa une exclamation de joie.

--Tristesse! ma pauvre Tristesse que je croyais perdue! Venez ici,
mademoiselle la coureuse! vous mriteriez certainement d'tre battue.
Ne dites pas que non, ou je me fche. Des mamours! je n'en veux pas.
L'hypocrite! o tes-vous alle! Rpondez. Je l'ordonne. Voyez comme
elle est arrange! Peut-on se mettre dans un pareil tat! Elle a le cou
tout en sang;  Dieu, oui! Que a vous arrive encore une fois! a n'est
pas Calamit, ni Infortune qui m'auraient jou de ces tours-l. Je
parierais que ce sont les chiens de ces vermines d'Indiens qui me l'ont
dchire ainsi. Est-ce possible? Pauvre petite. Elle grelotte.

Allons, chauffez-vous un petit brin, et promettez-moi de ne plus
recommencer, ou sinon gare  la baguette de mon fusil, oui bien, je le
jure, votre serviteur!

En prononant ces paroles, Nick mangeait de baisera une grande chienne,
maigre comme un squelette, laide comme un loup, qui tait entre sans
faon dans le wigwam.

Ses longs poils, clairsems, presque aussi roux que la barbe du vieux
trappeur, taient couverts de givre et de glaons ensanglants. Il tait
facile de voir que la misrable bte avait d soutenir, depuis peu, une
lutte acharne avec quelque carnassier.

--Qu'est-ce que je vous disais, capitaine, poursuivit Nick, en
s'adressant  Poignet-d'Acier; qu'est-ce que je disais? Le Grand
Crateur n'abandonne jamais ces cratures-l! Il les aime comme il nous
aime. Et penser qu'il y a des brutes  deux pieds qui les rouent de
coups! Eh bien, moi, je ne suis pas un savant, car je n'ai jamais t
aux coles, pourtant je crois que les chiens ont leur intelligence 
eux, comme les hommes. Est-ce que vous n'tes pas de mon avis!

--Il est l'heure de partir! rpondit Poignet-d'Acier, qui s'occupait 
remplir de provisions une gibecire en peau de daim.

--Pourquoi n'auraient-ils pas aussi une me? reprit Nick en
s'chauffant. Ils sentent la douleur et le bien-tre comme nous.
Regardez-moi celui-ci. Le feu le rjouit. Il s'tire, se roule et donne
toutes sortes de marques de contentement. De vrai, ce n'est pas une
crature ordinaire que Tristesse. Elle descend d'Infortune et de
Calamit. C'est leur petite-fille. Est-ce que vous vous en souvenez,
capitaine, d'Infortune et de Calamit? C'en tait des cratures d'esprit
[40]. Ah! on n'en fait plus comme a. Aprs celle-ci le race en sera
perdue. Vous figurez-vous qu'elle ne sache pas distinguer ce qui est bon
et ce qui est mal? Vous vous trompez, capitaine. Elle sait parfaitement
quand elle a pch, Tristesse. Je le lis dans ses yeux, dans sa mine
honteuse. Elle me le confesse dans son langage de chien. Mais tout le
monde ne l'entend pas, ce langage-la,  Dieu, non!

[Note 40: Voir les _Pieds-Noirs_ et la _Tte-Plate_.]

--Vous tes prt? dit Poignet-d'Acier.

--Oui, capitaine, dans un petit moment. Vous ne voulez pas vous mettre
en route sans Tristesse?

--Elle pourra nous tre utile.

--Utile! dites indispensable.

--Soit, je ne dispute pas sur les mots.

--Je vas lui donner  manger, car elle vient de m'avertir qu'elle avait
faim.

--Dpchez, ami Nick, le temps presse.

--Soyez tranquille, capitaine, avec Tristesse nous le rattraperons,
capital et intrt, le temps perdu. Ah! c'est que a m'avait saign le
coeur, quand elle s'tait gare, l'autre jour  la chasse. Je ne disais
rien, parce que c'est stupide un homme qui se plaint, mais j'avais l un
poids qui me brisait les jambes.

Et Nick se frappa la poitrine, sans cesser de prodiguer  son chien les
plus tendres caresses.

--Oui, dit-il, tout en lui coupant de menues tranches de venaison, oui,
ma fille, tu as bien fait de revenir, car si tu tais reste absente,
j'en aurais fait une maladie, c'est sr. Allons, encore un morceau; mais
plus qu'un. Pas de gourmandise. La gourmandise est la mre de tous les
vices. C'est mon ide; et la tienne aussi, n'est-ce pas, Tristesse?
As-tu soif? Un peu d'eau, avec une goutte de whiskey, ne te nuira pas.
Le whiskey est l'ami des enfants du bon Dieu, lorsqu'on n'en abuse
point. Calamit et Infortune ne le dtestaient pas; mais ils
n'en prenaient jamais trop. Ce n'tait pas comme leur matre, qui
quelquefois... N'est-ce pas, capitaine, que c'est drle, a!

--Quoi? demanda Poignet-d'Acier.

--Les hommes disent qu'eux seuls ont de la raison.

--Oui. Aprs?

--Aprs? S'ils ont seuls de la raison, pourquoi sont-ils moins
raisonnables que les animaux? Voyez Tristesse, elle a mang et bu
suffisamment. Pour rien au monde elle ne toucherait maintenant  quelque
chose. Mais nous autres nous prenons plaisir  dpasser les bornes de
l'apptit ou de la soif. Que je prte ma gourde  Corne-de-Taureau, par
exemple, il ne la quittera pas qu'il ne l'ait vide et...

--Debout, mchant professeur de philosophie, interrompit
Poignet-d'Acier.

--Tout de suite, capitaine, tout de suite.

Avec ces mots Nick se leva et s'approcha de Louis-le-Bon.

Il se pencha sur le lit pour tter le pouls du malade, qui s'tait
endormi.

--a va bien, murmura-t-il. Dans une huitaine la fivre sera tombe,
et dans quinze jours mon cousin remontera sur jambes. Avec une bonne
perruque de poil de bison, il se refera une tte de jeune homme.

--En avant! cria Poignet-d'Acier.

--Nous y sommes, capitaine, dit le trappeur, en examinant l'amorce de sa
longue carabine.

Puis il chaussa ses raquettes, siffla son chien et sortit du wigwam avec
Poignet-d'Acier.

La nuit finissait.

Les deux aventuriers s'acheminrent rapidement vers la factorerie du
Prince-de-Galles.

En moins d'une demi-heure ils arrivrent sur les ruines, de
l'tablissement.

--Voulez-vous savoir, dit Nick, si la jeune dame accompagne les
Chippiouais?

--Oui, rpondit Poignet-d'Acier.

--Alors, tchons de retrouver la chambre qu'elle occupait la nuit de
l'attaque.

--Ce ne sera pas difficile, car je crois bien que j'y suis entr pendant
la visite que nous avons faite avant-hier.

--A-t-elle laiss du butin [41]?

[Note 41: En franais-canadien, ce terme signifie: effets, hardes,
vtements.]

--Sans doute, puisqu'elle a t brusquement enleve.

--Tant mieux, capitaine, tant mieux.

--Pourquoi cette question?

--Vous verrez. O est la chambre?

--Ici  droite, au-dessus de cet escalier  demi brl.

--a n'est pas la peine de monter voir. Attendez-moi sans vous
commander, capitaine.

Puis Nick appela son chien.

--Ici, Tristesse! ici!

L'animal s'lana en bondissant sur les pas du trappeur, et
Poignet-d'Acier comprit le dessein de ce dernier.

Peu aprs, Nick Whiffles reparut.

A la main il tenait un mouchoir qui avait appartenu  madame Robin.

Il le fit sentir  son chien.

Tristesse se mit  aboyer, en sautant autour du mouchoir. Ensuite,
secouant la tte, abaissant son museau au ras du sol et reniflant l'air,
elle fureta dans la cour de la factorerie.

Les aventuriers ne la quittaient pas du regard.

Tristesse pntra dans la grand'salle, s'arrta une minute, en remuant
joyeusement la queue et en regardant son matre, prs du banc o
Victorine s'tait assise.

--Bon, dit Nick, la jeune dame a fait une station ici; nous sommes sur
la piste, oui bien, je le jure, votre serviteur!

--En effet, rpondit Poignet-d'Acier, ramassant un objet qui brillait
sur le plancher, voici un tui de femme.

--Cherche, Tristesse! cherche, ma belle! criait Nick.

La chienne prit son lan, traversa la cour et sortit de la factorerie.

Mais l, les traces de pas d'hommes, d'animaux, de traneaux, formaient
un lacis des plus difficiles  dbrouiller.

Une  une. Tristesse flaira toutes les empreintes.

Vingt fois elle se crut sur la piste, et vingt fois elle dcouvrit son
erreur au bout de quelques secondes.

Alors, dsespre, elle levait tristement la tte vers Nick Whiffles,
et lui disait dans son langage de chien, suivant l'expression du bon
trappeur: Je voudrais bien trouver, je fais tout mon possible, mais je
ne puis pas. Pardonnez-moi.

Inflexible comme un bourreau, Nick commandait, par un geste de plus en
plus dur, de plus en plus menaant, de recommencer la qute.

Tristesse obissait avec une docilit parfaite. Il semblait  son air
dsol,  son empressement, qu'elle se reprocht sa maladresse.

Tout  coup, elle poussa un cri particulier, et courut,  toute vitesse,
sur un lger sillon laiss, dans la neige, par le patin d'un traneau.

--Nous y sommes,  Dieu oui! dit Nick, en montrant le sillon 
Poignet-d'Acier.

Celui-ci fit un mouvement dubitatif.

--Je vous rpte que nous y sommes, rpta Whiffles. Cette piste est
celle du _sl_ qui a emmen la jeune femme; oui bien, je le jure, votre
serviteur! j'y mettrais ma tte  couper.

Cette assertion sur les lvres du vieux trappeur quivalait  une
vidence.

Poignet-d'Acier le connaissait assez pour ne plus douter de sa parole.

--Alors, dit-il, au pas de course!

Aussitt, ils se posrent sur la bouche une sorte de billon en cuir,
afin d'attnuer l'impression du froid sur leurs dents, et filrent aussi
vivement qu'ils purent dans la direction du traneau.

Toute la journe nos hommes firent diligence.

Vers le soir, vaincus par la lassitude, ils cherchrent un abri pour se
reposer.

La plaine tait nue; pas un arbre, pas une tente sur toute l'tendue
du rayon visuel. Mais  leur droite se dcoupait la cte de la baie
d'Hudson.

Fouillant les anfractuosits de cette cte, ils finirent par trouver une
caverne.

Elle paraissait offrir une retraite sre: ils s'y rfugirent. A dfaut
de bois, Nick ramassa de la mousse dans les fentes des rochers et alluma
du feu, auprs duquel Poignet-d'Acier et lui se couchrent, aprs un
frugal repas arros de whiskey tremp d'eau.

Ils dormaient profondment lorsque, soudain, Tristesse se mit  aboyer
d'un ton bas et effray.

Nick aussitt s'veilla, arma sa carabine.

Poignet-d'Acier avait fait de mme.

Au cri de la chienne avait rpondu un grondement sinistre.

--Un ours! murmura Whiffles.

--Je le sais, dit froidement Poignet-d'Acier.

Cependant, on ne distinguait rien encore que la nappe de neige qui se
dployait, sans tache,  l'orifice de la grotte.

Mais, comme le capitaine faisait sa rponse, un corps gigantesque boucha
tout  coup cet orifice. Il avait la blancheur immacule de l'espace
environnant, et paraissait ne pouvoir jamais pntrer dans la grotte,
tant il tait gros.

Tristesse grognait sourdement et montrait les dents; toutefois, elle se
tenait tremblante  ct de son matre.

--Feu! dit Nick.

--Un moment! attendez qu'il soit entr.

De nouveau, le monarque des rgions borales poussa un grondement
terrible; des souffles de chaude baleine remplirent la caverne.

L'ours fit deux pas en avant.

--A prsent! dit Poignet-d'Acier.

Une triple dtonation retentit.

Au milieu des formidables chos soulevs par cette dtonation, s'leva
un hurlement de rage qui fit frmir les deux chasseurs, tout aguerris
qu'ils fussent  ces sortes de scnes.

--Empoignez votre couteau et attention, Nick! cria le capitaine.

--a y est, rpondit le trappeur.

Tristesse aboyait avec fureur, mais sans bouger de place.

L'obscurit tait grande dans la caverne, le feu ayant cess de brler
et le corps de l'ours interceptant la plus grande partie de la lumire
sidrale qui en clairait l'intrieur avant son arrive.

Quelques secondes s'coulrent, moments d'une attente pnible, puis
un grincement se fit entendre, puis un bruit lourd et mat, puis un
cliquetis de fer et d'os, puis des sons pouvantables.

Et l, dans cet antre noir, profond d'une vingtaine de pieds, haut de
sept ou huit, se joua un de ces drames terribles, sans nom, auxquels les
rgions septentrionales de l'Amrique ne servent que trop frquemment de
thtre.

Courte en fut la dure, affreuse aussi.

Dans la pnombre, un tmoin et vu tournoyer, se rouler l'ours, les deux
hommes, le chien, enlacs les uns aux autres comme des serpents. Ses
oreilles eussent t frappes par des froissements stridents, des chocs
secs, des respirations sifflantes, tout cela pendant une minute  peine.

Ensuite, un rle d'agonie vibrant  faire trembler la vote de la
caverne, et la voix joviale de Nick Whiffles:

--De profundis pour matre Bruin [42].

[Note 42: Ce terme est anglais. Ou l'emploie habituellement dans le
dsert amricain. Il signifie ours, et trouve son quivalent dans
Martin, sobriquet que le peuple donne chez nous  cet animal.]

--tes-vous bless? demanda Poignet-d'Acier.

--Bless! moi bless! jamais Nick n'a t bless! rpliqua le trappeur;
mais vous, capitaine?

--Quelques gratignures.

--Oh! pour des gratignures, on en jouit. Vous a-t-il des griffes, le
citoyen! Elles ont au moins deux pouces de long, oui bien, je le jure,
votre serviteur!

--Maintenant, il faut sortir l'ours d'ici, car il nous barre le passage.

--Hum! fit Nick, ce ne sera pas facile. Je veux tre pendu s'il ne pse
pas un mille de livres. Sans vous, capitaine, ajouta-t-il, je crois
pourtant que c'tait fini. Il me serrait dans ses bras avec un amour...
J'en ai les reins tout meurtris.

--O donc est votre chien?

--Tristesse! Tristesse!

Tristesse ne rpondit pas.

Inquiet, Nick scruta des yeux la caverne. Mais il n'aperut pas la
chienne.

--Allons, dit Poignet-d'Acier, elle sera sortie. Elle reviendra bien
vite. Tirons cette bte hors d'ici.

--Tristesse! Tristesse! rpta Whiffles, en s'attelant au cadavre de
l'ours.

Un faible cri partit de dessous l'animal.

--Ah! s'cria le trappeur, aidez-moi, capitaine, Bruin a cras
ma pauvre chienne en tombant! Le coquin, s'il est arriv malheur 
Tristesse, il me le paiera!

Cette navet fit sourire Poignet-d'Acier.

--Toujours le mme! dit-il.

--Une, deux, a y est-il? capitaine.

--Oui.

--Han! han! souffla Nick.

Grce  la vigueur extraordinaire des aventuriers, le corps du monstre
fut un peu soulev, et Tristesse dlivre du fardeau qui l'touffait.

Heureusement, elle n'avait d'autre mal que quelques contusions sans
importance.

L'ours tut alors tran sur une troite esplanade qui dominait la baie.

D'une dimension colossale, il mesurait plus de douze pieds du museau 
la queue. La petitesse relative de sa tte faisait ressortir davantage
l'normit de son corps.

--Voil qui fera une fameuse fourrure, dit le trappeur en se mettant
immdiatement en devoir de l'corcher. Mais a n'empche que si vous
n'eussiez t l, capitaine, Nick y passait. Quel coup de couteau! comme
c'est ajust! En plein coeur, capitaine, en plein coeur! oui bien, je le
jure!

--Il faut abandonner cette carcasse et continuer notre chemin, dit
Poignet-d'Acier.

--Une carcasse! une carcasse! l'abandonner! Y pensez-vous, capitaine? Et
les jambons! et les jambons!

--Je ne m'en soucie gure.

--Ah! capitaine, je ne vous reconnais plus. Abandonner des jambons
d'ours comme ceux-l, a serait tenter le Grand Distributeur. Jamais
Nick ne fera cela,  Dieu non!

Le jour allait bientt paratre. Poignet-d'Acier insista pour qu'ils
reprissent leur route. Whiffles fut intraitable.

--Quand, dit-il, il y aurait autour de nous cinquante vermines
d'Indiens, je ne laisserais pas aux loups d'aussi beaux morceaux; le
Crateur m'en punirait.

Aprs deux ou trois heures de travail, ayant dpec l'ours, il ralluma
du feu, fit cuire quelques tranches sur des charbons, plaa dans son
carnier une grosse portion de viande, et serra le reste, envelopp de la
peau dans une enfonure de la roche, qu'avec l'aide de Poignet-d'Acier
il scella d'une pierre assez lourde pour que quatre hommes de force
ordinaire ne la pussent remuer.

--Du diable si les Peaux-Rouges dcouvrent cette cache! dit-il en
terminant. Quant aux ours blancs qui auraient envie de venir goter 
dfunt leur frre je les dfie bien d'carter la pierre qui...

--Chut! fit  cet instant Poignet-d'Acier.

Et il colla son oreille contre le sol de la caverne.




                           CHAPITRE XIX

         NICK WHIFFLES DANS UNE MAUDITE PETITE DIFFICULTɻ


--Ah! marmotta Nick Whiffles entre ses dents, c'est pas pour dire, mais
le capitaine commence  entendre un peu dur. On voit bien qu'il n'a plus
ses vingt ans! Le moindre bruit, un caillou qui se dtache d'un rocher,
une feuille qui tombe lui fait peur. Peur! non, car il n'a jamais peur,
le capitaine! mais a lui donne sur les nerfs. Moi qui ne suis plus tout
 fait jeune, non plus,  ce qu'on prtend, mais du diable si je sais
mon ge...

Le bruit d'un coup de feu arrta le trappeur dans son soliloque.

--Tiens! tiens! vous aviez donc raison, capitaine? dit-il.

Poignet-d'Acier se releva vivement.

--Ce sont, dit-il, des Indiens qui poursuivent des blancs.

--Vous croyez.

--Oui, je l'ai reconnu au grincement de la neige soin leurs raquettes.
Ils sont  un demi-mille d'ici.

--Vraiment, capitaine! vous avez encore de bonnes oreilles, oui bien, je
le jure, votre serviteur! Moi je pensais, au contraire...

--coutez!

Diverses dtonations se succdrent: les unes rapides, presses, mais
lointaines; les autres beaucoup plus proches, mais spares par de longs
intervalles.

--Qu'en dites-vous? demanda Poignet-d'Acier.

--Hum! repartit Nick, je suis de votre avis, capitaine. Cependant, sans
vous dsobliger, rien ne prouve...

--Que ce soient des Peaux-Rouges qui donnent la chasse  des gens de
notre couleur?

--Tout juste, capitaine, tout juste!

--Est-ce bien Nick Whiffles qui m'adresse cette question? fit
Poignet-d'Acier avec un accent de surprise.

Le trappeur baissa la tte d'un air humili, en murmurant:

--Ours et buffles! je ne connais pas vos vermines du Nord, moi! Pour ce
qui est de celles de l'Ouest, je les connais toutes, depuis la premire
jusqu' la dernire,  Dieu oui!

Eh bien! dit Poignet-d'Acier, rappelez-vous, ami Nick, que les sauvages
courent sur la neige aveu dix fois plus de lgret que les civiliss.
Et comme nous sommes prs de l'embouchure d'un cours d'eau gel,
immdiatement au-dessus de l'endroit o il se verse dans la baie,
personne ne saurait passer  un mille d'ici sur la glace qui le
recouvre, sans qu'une oreille exerce comme la mienne entendt...

Oui-d, capitaine; Alors, nous allons...

--Apprtez vos armes.

--Oh! ce ne sera pas long.

--Et en route!

--Mais, observa Nick, si c'taient des Anglais!

--Des Anglais! Qu'est-ce que cela fait?

--Comment! capitaine, qu'est-ce que cela fait?

--Oui.

--Vous secourriez des Anglais!

--Pourquoi non?

Whiffles, qui rechargeait sa carabine, suspendit l'opration pour fixer
sur Poignet-d'Acier un regard o se peignait la stupeur.

--Mais vous oubliez donc, dit-il, que les Anglais sont vos ennemis
acharns, qu'ils ont mis votre tte  prix; qu'ils vous assassineraient
s'ils le pouvaient; qu'il y a huit jours, le gouverneur du fort du
Prince-de-Galles a voulu s'emparer de vous; que tout dernirement
encore, quand nous avons sauv ce pauvre Louis-le-Bon...

--Je n'oublie rien, ami Nick. Mais un adversaire dans le malheur n'est
plus pour moi un adversaire. C'est un homme  aider.

--Avec a que les Anglais, c'est des hommes! grommela le trappeur.

Des pas prcipits retentirent  ce moment au-dessus de leurs ttes.

--Allons! allons! Nick, en avant! dit Poignet-d'Acier en s'avanant vers
l'orifice de la caverne.

Mais, comme il allait sortir, un homme apparut tout essouffl.

--Sauvez-moi! sauvez-moi! pour l'amour du ciel sauvez-moi! cria-t-il en
entrant.

Ces paroles avaient t prononces en anglais.

--Qui tes-vous et que voulez-vous? interrogea Poignet-d'Acier.

--Les Indiens! les Indiens! rpondit l'homme, fou de terreur.

--Quels Indiens?

--Les Chippiouais.

--Je m'en doutais, se dit le capitaine.

Et  haute voix:

--Vous tes un des employs du fort du Prince-de-Galles?

--Oui, monsieur.

--Vous avez t attaqu par les Chippiouais, n'est-ce pas?

Le nouveau venu fit un signe de tte affirmatif.

Poignet-d'Acier poursuivit:

--Puis vous vous tes mis sur leur trace?

--Ils ont tu notre gouverneur.

--M. Boyer?

--Lui-mme.

--Ah! dit le capitaine en rflchissant, je comprends! Mais o sont-ils
maintenant?

--Ils approchent! rpondit l'tranger, en jetant autour de lui des yeux
inquiets.

--O donc les avez-vous rejoints?

--Prs de leurs villages.

--Pourriez-vous me dire s'ils avaient avec eux une jeune femme blanche?

--Madame Robin?

--Vous savez son nom?

--Je l'ai entendu prononcer plusieurs fois au fort.

--tait-elle avec eux?

--Je l'ignore.

--Les Chippiouais sont-ils nombreux?

--Plus de deux cents!

--Et votre parti?

--Nous pouvions compter une centaine d'hommes, mais les Indiens en ont
tu plusieurs. Le reste est dispers.

--Comment vous appelle-t-on?

--Peter.

--Eh bien, Peter, suivez-nous. On vous montrera la manire dont les
francs trappeurs traitent les Peaux-Rouges.

--Vous oseriez leur rsister  vous deux!

Poignet-d'Acier sourit.

--Je vous le rpte, dit-il en lui tendant un pistolet, suivez-nous, et
prenez cette arme.

--Oui bien, je le jure, votre serviteur! appuya Nick.

--Jamais... commena Peter.

Le chien de Whiffles se mit  gronder.

--Une vermine qui approche, dit le trappeur. Mais qu'elle y vienne, je
vas lui servir sa dernire maladie,  Dieu oui!

Comme il profrait ces mots, un Indien de haute taille, le visage
enlumin par des peintures bizarres, se montra tout  coup  la bouche
de la caverne.

Le chien se jeta sur le Peau-Rouge avec une rage inexprimable.

--Attrape! attrape! criait Nick en ajustant le sauvage.

Tristesse n'avait pas besoin d'tre excite.

De ses dents, de ses griffes elle dchirait l'Indien.

Nick Whiffles pressa la dtente de sa carabine. Malheureusement, dans
la crainte d'atteindre son chien, il avait vis un peu haut. Sa balle
effleura la joue du Chippiouais, et s'crasa sur la roche en faisant
voler cent clats.

--Le Grand-Livre! c'est le Grand-Livre! clamait le commis du fort.

C'tait bien rellement Kit-chi-ou-a-pous.

Alors que Tristesse fondait sur lui, il lui avait plong son couteau
dans le ventre. L'animal tomba presque aussitt, mortellement bless, et
 l'instant o Nick Whiffles, se ruant sur l'Indien et l'treignant dans
ses bras, enlevait  ses compagnons tout moyen de l'aider de leurs armes
 feu. Une demi-minute au plus avait suffi  l'accomplissement de cette
scne.

Les deux lutteurs roulrent  terre, hors de la grotte.

L, au bout de l'troite esplanade dont nous avons parl, une pente
abrupte, hrisse de pointes de roc, descendait au pied de la falaise:
le prcipice avait cinquante ou soixante pieds de profondeur.

Les deux antagonistes y furent lancs avec une rapidit foudroyante.

Poignet-d'Acier et Peter sortirent pour secourir Nick Whiffles. Mais
comme le crpuscule rgnait encore, et comme le cap surplombait en
plusieurs endroits, il leur fut impossible de rien distinguer.

L'air rsonnait, cependant, branl par des clameurs horribles: dans
l'ombre on voyait passer et repasser--ainsi que des fantmes--des formes
tranges.

--Ah! s'cria Peter, je suis mort!

Et il chancela, pirouetta sur lui-mme, s'affaissa aux pieds de
Poignet-d'Acier.

Il avait le coeur perc d'une flche.

--Il faut rentrer! se dit le capitaine en se rfugiant dans la caverne.

Il y tait  peine, qu'un cri forcen monta jusqu' lui.

--C'en est fait, ajouta Poignet-d'Acier, le pauvre Nick Whiffles a
succomb...

Non, le brave trappeur n'avait pas pri.

Son ennemi et lui, s'embrassant, se serrant comme deux fiancs de la
mort, arrivrent  la base de la falaise, sans s'tre fait d'autre mal
que quelques corchures.

La neige, qui formait un pais tapis en ce lieu, amortit leur chute.
Dans le parcours de la dclivit, Kit-chi-ou-a-pous avait perdu son
couteau. Les chances du combat se trouvaient donc galises, l'Irlandais
et l'Indien n'tant plus dsormais servis que par la vigueur et
l'agilit de leurs membres.

L'un et l'autre possdaient ces qualits  un degr remarquable.
Toutefois, Nick, plus vieux que Kit-chi-ou-a-pous et plus gn par ses
vtements, ne tarda pas  sentir que le sagamo l'emportait sur lui.

Alors il lcha cette exclamation de dtresse qui fut entendue par
Poignet-d'Acier.

--Help! help! A moi!  moi!

Hlas! le capitaine ne pouvait lui donner assistance, car une nue
d'Indiens environnait sa retraite.

Nick touffait, trangl par Kit-chi-ou-a-pous, qui avait russi  lui
nouer autour du cou ses doigts souples comme l'acier, durs comme ce
mtal.

Maintes fois, l'honnte trappeur avait jur qu'il aimerait mieux le plus
atroce des supplices imaginables, que de jamais demander grce  une de
ces vermines de Peaux-Rouges.

Mais, en cette circonstance, l'instinct de la conservation l'emporta sur
tout autre sentiment.

--Mon frre ne me reconnat-il pas? balbutia-t-il d'un ton altr.

--Kit-chi-ou-a-pous, qui l'avait sous lui, et dont l'haleine lui brlait
la face, releva la tte pour l'examiner.

--Barbe-Rouge! s'cria-t-il en desserrant les doigts.

--Barbe-Rouge! oui bien, je le jure, votre serviteur! repartit
immdiatement Nick, avec sa jovialit habituelle.

--Pourquoi mon frre m'a-t-il attaqu le premier!

--Pourquoi mon frre n'a-t-il point parl plus tt! reprit Whiffles.
Quand je l'aidai  se tirer des mains des Clallomes ses ennemis, il
promit qu'il y aurait entra nous alliance ternelle.

--C'est vrai.

--Mon frre n'a pas tenu sa parole.

--C'est parce que, dans l'obscurit, il n'avait pas vu le visage de
Barbe-Rouge, dit Kit-chi-ou-a-pous en rendant  Nick Whiffles la libert
de ses mouvements.

Tous deux se remettent debout, ils vont continuer leur conversation,
lorsqu'une roche norme, se dtachant du cap, au sommet duquel rdaient
plusieurs Indiens, renverse Kit-chi-ou-a-pous.

Une demi-douzaine de Chippiouais sont entrans avec la masse de granit.
L'un est tu raide, un second bless grivement, les quatre autres en
sont quittes pour la frayeur.

Le Grand-Livre avait eu le crne fracass. Son sang ruisselait sur la
neige.

--Qu'on l'pargne! il m'a sauv la vie, dit-il d'une voix expirante, en
dsignant Nick Whiffles, sur lequel les sauvages attachaient des regards
menaants.

--Mon frre n'a-t-il pas enlev une femme blanche  la factorerie du
Prince-de-Galles? demanda celui-ci.

--Oui, dit Kit-chi-ou-a-pous. Elle est bien belle, je l'aime; je
la retrouverai dans le monde des Esprits. Si elle est ton amie,
Barbe-Rouge, dfie-toi de Double-Langue.

--Double-Langue, qui est-ce?

--Un visage-cuivr, le fils...

Un soupir convulsif l'empcha d'achever, et il rendit le dernier
souffle.

Croyant que les Chippiouais obiraient  la recommandation de leur chef
et le laisseraient libre, Nick Whiffles se disposait  partir. Mais un
Peau-Rouge l'arrta.

--Tu viendras avec nous, et Kitchi-Ickoui dcidera de ton sort, lui
dit-il.

Toute rsistance et t de la folie. Aprs quelques pourparlers assez
vifs, Nick se soumit.

Les Indiens avaient t rejoints par une foule des leurs, la plupart
chargs de chevelures arraches aux cadavres des malheureux commis du
fort du Prince-de-Galles.

La mort de Kit-chi-ou-a-pous souleva plutt leur tonnement que leurs
regrets; nanmoins, ils enlevrent son corps pour le transporter au
cimetire de glace et l'y inhumer conformment  leur usage.

Pendant ce temps, le jour avait paru.

Les Peaux-Rouges remontrent la falaise, avec Nick Whiffles,  qui ils
avaient li les mains derrire le dos. En passant prs de la caverne,
l'un d'eux proposa d'y entrer, pour voir si quelque Visage-Ple ne s'y
tait pas retir.

Joignant l'action  la proposition, il allongea son cou dans l'ouverture
de l'autre. Mais aussitt il recula avec horreur:

--_Meckoua-ou-abi! meckoua-ou-abi!_ (un ours blanc! un ours blanc!)

Son pouvante, gagnant de proche en proche, se communiqua  tous les
Chippiouais, pour qui l'ours blanc est l'objet d'un culte superstitieux.

Ils s'enfuirent  toutes jambes, tandis que Nick, oblig de les suivre,
riait sous cape, en murmurant:

--Diable de capitaine, va! on ne le prendra jamais au dpourvu. Il leur
a encore jou un tour de sa faon,  Dieu, oui! Mais c'est un bonheur,
aprs tout, pour moi d'tre prisonnier de ces serpents venimeux. Je
dlivrerai la jeune dame, ou je renonce  m'appeler dornavant Nick
Whiffles!

Puis, en manire de rflexion, il ajouta:

--a n'empche que je suis dans une maudite petite difficult!




                            CHAPITRE XX

                             L'VASION


Vers le midi, les Chippiouais arrivrent, avec leur captif, en vue du
cimetire.

A ce moment, le Renard-Argent et l'Hirondelle-Grise expiraient.

Leurs corps, glacs par le froid, prenaient la rigidit du marbre;
telles que deux figures de bronze, leurs ttes jaillissaient au sommet
de la singulire ncropole, et ajoutaient encore  l'tranget de son
aspect.

Ple-mle, toujours au pied du monument, dansaient les sauvages, dirigs
par Kitchi-Ickoui et James Mac Carthy.

Nick Whiffles avait beaucoup voyag, c'tait un des plus vieux trappeurs
du dsert amricain. Entre la baie d'Hudson et l'ocan Pacifique, il n'y
avait gure d'endroits o il n'et eu quelque maudite difficult
avec ces vermines d'Indiens, comme il disait. Tout ce pays ne le
connaissait-il pas? Jamais, cependant, il ne s'tait vu en prsence
d'une scne aussi bizarre,  Dieu non!

--Je crois bien que les serpents  sonnettes sont fous, murmurait-il en
approchant du spulcre. A quoi bon, je vous demande, se dmener de la
sorte, par un temps du diable! Si c'est un effet de leur temprament, je
les plains. Et cette femme qui commande leur sabbat! Vous a-t-elle une
taille! a doit tre l'pouse de mon frre an [43] en nom, oui bien,
je le jure, votre serviteur!

[Note 43: On sait que Nick est, dans le langage familier des Anglais,
l'quivalent de diable.]

Tandis qu'il marmottait ces rflexions, la bande dont il faisait partie
s'arrta.

Le cadavre de Kit-chi-ou-a-pous fut dress droit dans la neige, et les
deux Chippiouais qui l'avaient apport lui placrent, l'un son calumet
entre les dents, l'autre son tomahawk dans la main droite.

Ensuite, ils s'avancrent, en hurlant, prs de Kitchi-Ickoui, et
se postant  ses cts, sans qu'elle interrompt la ronde qu'elle
conduisait. Ils tinrent ensemble le dialogue suivant:

PREMIER SAUVAGE.--L'poux de ma soeur a laiss tomber sa hache de
guerre.

LA GRANDE-FEMME.__Kitchi-Ickoui la relvera.

DEUXIME SAUVAGE.--L'poux de ma soeur tait le plus brave des guerriers
chippiouais.

LA GRANDE-FEMME.--Kitchi-Ickoui estimait sa valeur. Elle trouvera un
remplaant digne de lui.

PREMIER SAUVAGE.--Kitchi-Ickoui avait mpris les conseils des Esprits.
Matcho-Manitou l'a puni.

DEUXIME SAUVAGE.--Il n'est point mort dans un combat glorieux.

PREMIER SAUVAGE.--Ce n'est ni le feu, ni le plomb, ni le bois, ni les
mains d'un robuste ennemi qui l'ont enlev  ses jeunes hommes, mais la
colre de celui qu'il avait offens.

DEUXIME SAUVAGE.--Une roche a cras Kit-chi-ou-a-pous.

PREMIER SAUVAGE.--Mais nous avons saisi et amen  ma soeur le
Visage-Ple que le mchant Esprit avait envoy pour nous ravir
Kit-chi-ou-a-pous.

LA GRANDE-FEMME.--O est ce Visage-Ple?

PREMIER SAUVAGE.--Ici. Mais je dois prvenir ma soeur que
Kit-chi-ou-a-pous a dfendu de lui faire aucun mal.

DEUXIME SAUVAGE.--L'oreille de ma soeur sera-t-elle ouverte  cette
dernire parole de son illustre poux?

LA GRANDE-FEMME.--Kitchi-Ickoui n'a plus maintenant d'autre poux que
Visage-de-Cuivre. Ce qu'il commandera, elle l'excutera.

En disant ces mots, elle dsignait le mtis.

Les deux Chippiouais firent un geste de mcontentement. Mais la
Grande-Femme reprit d'un ton dcid:

--Je veux qu'il soit aujourd'hui adopt par les Chippiouais et devienne
leur okema comme successeur de Kit-chi-ou-a-pous.

Cessant alors de danser, elle saisit Mac Carthy par le bras et le
souffleta deux fois sur chaque joue, en disant:

--Je te fais chef suprme.

Puis divers sagamos s'approchrent tour  tour du demi-sang et
rptrent, aprs l'avoir soufflet:

--Je te fais chef suprme.

La foule entire criait:

--Il est fait chef suprme.

Kitchi-Ickoui le reprit bientt par la main et le mena prs du cadavre
de Kit-chi-ou-a-pous.

L, elle lui ordonna de baiser ce cadavre sur les lvres.

Malgr une profonde rpugnance, Mac Carthy obit.

Kitchi-Ickoui, enlevant ensuite le calumet que le mort avait  la
bouche, le remplit de tabac qu'elle alluma, et donna le poagan  notre
avocat, en disant:

--Fume.

Mac Carthy tait dcid  se soumettre  tout. Il fuma.

Ce ne fut pas tout.

On lui mit aux doigts le tomahawk de Kit-chi-ou-a-pous en l'invitant 
charger le corps sur son paule et  le porter dans une des cellules du
tombeau d'hiver.

Cela termin, au milieu des chants et des danses, et le dfunt enseveli
suivant la mthode que nous avons prcdemment dcrite, la Grande-Femme
s'arracha une dent  l'aide d'un fil de fer, exigea du misrable Mac
Carthy qu'il s'en laisst arracher une par elle, et, avant qu'il et
song  opposer quelque rsistance, lui pera la cloison du nez avec le
fil de fer qui avait servi  l'extirpation des deux dents.

La sienne, elle la suspendit  ce fil de fer roul en anneau; celle de
Bois-Brl, elle s'en orna de mme avec des cris de joie effroyables.

Cette pratique constitue, parmi les Chippiouais, une des plus
importantes crmonies du mariage.

Nick Whiffles avait trop peu souci de son existence, et il tait trop
habitu aux vicissitudes du mtier de trappeur, pour s'inquiter de
la situation assez critique, d'ailleurs, dans laquelle il se trouvait.
Aussi riait-il cordialement de la mine piteuse que faisait Mac Carthy,
pendant que sa robuste amante procdait  ces diverses oprations.

Il se doutait bien que c'tait l le mtis, ce fils de l'ancien
gouverneur du fort du Prince-de-Galles dont avait parl Louis-le-Bon.

Au surplus, il l'avait dj rencontr quelques mois auparavant et lui
avait presque sauv la vie.

--J'ai t bte, marmottait Nick, avec son sourire narquois; oui bte
comme une bte  quatre pattes, quoique je n'as aie que deux; mais dans
la famille des Whiffles on n'en fait jamais d'autre. Si au lieu de lui
donner  manger, ce jour o je le trouvai couch dans le creux d'un
rocher, manquant de munitions et mourant de faim, je n'eusse point
partag mes provisions avec lui, tout a n'aurait pas eu lieu et je ne
serais pas,  prsent, dans une des plus maudites petites difficults
qui me soient jamais arrives,  Dieu, non! Aprs tout, le voici
joliment arrang! Ah! ce n'est jamais impunment qu'on fait le mal en ce
monde. Je suis sr que, d'une faon ou d'une autre, ceux qui s'cartent
de la bonne route sont chtis mme ici-bas! Mais il faudra ruser avec
ce gaillard-l! Le voici qui me reconnat. Jouons au plus fin.

Mac Carthy avait effectivement aperu Nick Whiffles, dont on ne pouvait
oublier les traits fantastiques une fois qu'on les avait entrevus.

Honteux d'abord du rle ridicule auquel Kitchi-Ickoui le condamnait en
prsence d'un blanc, il dtourna ses regards. Mais, aprs rflexion, il
rsolut de faire contre fortune bon coeur et d'employer Nick Whiffles 
un projet qu'il mditait depuis son retour au village chippiouais.

--A qui appartient cette face ple? demanda-t-il  la Grande-Femme.

--Elle appartient  Kitchi-Ickoui, rpondit celle-ci.

--Mon pouse chrie veut-elle m'en faire prsent?

--Dans quel but?

--Je dsire que cet homme soit mon esclave.

--Si tel est le dsir de mon bien-aim, qu'il soit satisfait, dit
Kitchi-Ickoui en couvant des yeux l'avocat.

--Je remercie l'amante de mon coeur.

--Maintenant, dit la Grande-Femme, je t'ai investi de l'autorit
souveraine; tu es mon mari; je ferai tout ce qui te plaira; en moi
tu trouveras la soumission, l'empressement  courir au-devant de tes
souhaits, la constance, car je t'aime avec passion, et nul autre homme
que toi n'entrera dans ma couche; mais, sache-le, en change de mes
preuves de tendresse, je veux une fidlit gale  la mienne; je veux
que tu m'appartiennes tout entier et que tu renonces  jamais  l'ide
de retourner parmi les Visages-Ples.

Mac Carthy protesta de son dvouement, et la Grande-Femme ajouta:

--Prends ton esclave, conduis-le  notre wigwam, et reviens aussitt
t'asseoir au banquet de chair de phoque et d'huile de baleine que je
veux offrir  nos guerriers pour les rcompenser de la victoire qu'ils
ont remporte!

Ds qu'elle eut parl, Mac Carthy aborda Nick.

--Ne craignez rien... commena-t-il.

--Craindre! fit le trappeur en haussant les paules; est-ce que j'ai
jamais eu peur, moi!

--Ce n'est pas cela que je veux dire. Mais vous m'avez rendu un
service.....

--Ta! ta! ta! choses passes, choses oublies, oui bien, je le jure,
votre serviteur!

--Vous tes un drle de corps! dit James en souriant.

--Pour a, oui, mais pas si drle que vous, avec votre boucle d'oreille
au nez, riposta Whiffles.

Mac Carthy sentit le rouge lui monter au visage. Nanmoins, il sut
dissimuler son dpit.

--Voulez-vous m'obliger? dit-il au bout d'un instant.

--Obliger! obliger quelqu'un, c'est mon tat; et quoique, entre nous,
je n'aime pas beaucoup la couleur de votre peau, car les demi-sang,
voyez-vous, c'est...

James, prvoyant que Nick allait, avec sa rude franchise, lui lancer 
la face quelque nouvelle injure, James l'interrompit.

--Si vous voulez recouvrer votre libert, il s'agit, dit-il, de suivre
mes avis.

--On verra, dit Whiffles d'un ton bourru.

--Ici, reprit Mac Carthy, je suis le matre, comprenez-le bien. D'un
mot, d'un signe, je puis vous envoyer au bcher. Il est donc de votre
intrt de m'couter.

La ncessit d'opposer l'astuce  l'astuce avertit Nick de baisser le
diapason de sa voix.

--Oui bien, je le jure, votre serviteur! rpondit-il avec une humilit
dont, certes, il n'tait gure coutumier.

--Je suis prisonnier comme vous, poursuivit James, mais la passion de
cette vieille folle pour moi m'a affubl de titres...

--Vous appelez a des titres?

--Oh! soyez certain que je ne les ambitionnais gure.

--C'est pourtant beau, ma foi, d'tre le mari d'une crature comme
celle-l! dit Nick avec une sorte d'ironie. Quelles paules elle vous a!
Quelle tte, quels bras quelles jambes, et les pieds! Hum! rien qu' la
regarder...

--Si elle vous plat!

--Sans doute qu'elle me plairait. Mais si j'avais jamais avec elle une
maudite petite difficult...

Nick s'arrta et hocha la tte.

--Eh bien? fit Mac Carthy en riant.

--J'aurais peur de n'tre pas le plus fort,  Dieu, oui!

--Revenons  notre sujet, dit James; vous me servirez?

--Sans doute, puisqu'il le faut.

--Si vous tenez votre parole, dans huit jours nous serons libres, car
j'ai hte de quitter ces horribles sauvages. Mais vous me jurez une
obissance aveugle, n'est-ce pas?

--Parlez, bourgeois.

--Il y a, continua James, dans la hutte o l'on vous enfermera,
une jeune personne blanche, qui a t enleve de la factorerie du
Prince-de-Galles par ces brigands. La frayeur lui a fait perdre la tte.
Elle me prend pour son ravisseur, et vous racontera de moi des choses
insenses. N'en croyez pas un mot; car je l'aime de tout mon coeur.

Elle-mme a pour moi une vritable affection, et nous nous marierons ds
qu'elle aura recouvr la raison...

--Compris! compris! Mais auparavant il faudra nous chapper, dit Nick
avec un air de bonhomie dont Mac Carthy fut compltement la dupe.

--Alors c'est entendu, reprit ce dernier.

--Entendu, bourgeois.

--Soyez certain d'une rcompense...

--Bon, bon. Mais j'ai les mains attaches!

--On va vous les dlier, dit James en retournant vers Kitchi-Ickoui.

Il lui dit un mot, et la Grande-Femme ordonna de trancher les cordes qui
garrottaient les bras du trappeur.

Puis les Chippiouais s'acheminrent tumultueusement vers le village.

Quatre d'entre eux conduisirent Nick Whiffles au wigwam de
Kitchi-Ickoui, pendant que leurs compagnons, dirigs par le nouvel okema
et sa colossale pouse, envahissaient la hutte aux banquets de grande
crmonie.

Le trappeur fut introduit dans la cabane souterraine, et ses gardiens
en refermrent extrieurement la porte au moyen de lourds, quartiers de
roches.

--Ouais! exclama Nick en entrant, il ferait joliment bon prendre une
prise de tabac avant de mettre le pied ici, car a ne sent pas tout 
fait la rose!  Dieu! non.

Et il ternua deux ou trois fois avec violence.

Puis il ajouta:

--Encore, si on y voyait clair. Mais c'est pis qu'au fin fond du
Vsuve, o descendit une nuit mon oncle le grand voyageur dans l'Afrique
Centrale, oui bien! je le jure, votre serviteur!

--Est-ce vous, monsieur? demanda  cet instant une voix dans
l'obscurit.

--Moi-mme, Nick Whiffles, fils de James, fils de Peter, fils de Joseph,
fils de John, fils d'Isaac, fils d'Aaron, fils...

--Mais par quel hasard? interrompit la mme voix.

--Ah! la jolie crature... c'est--dire, non, pardon, madame Robin!
c'est moi qui suis aise de vous revoir, s'cria Nick en s'avanant vers
Victorine, assise dans un coin de la loge.

--Comment se fait-il?

--On vous dira a; on vous le dira tout de suite, chre dame du bon
Dieu.

Et Nick, avec la loquacit ordinaire, se hta de raconter  madame
Robin ce qui tait survenu depuis l'entretien qu'elle avait eu avec
Poignet-d'Acier.

--Pensez-vous qu'il soit sorti de ce mauvais pas? dit-elle quand il eut
fini.

--Lui! pas de danger pour lui. Bientt vous en entendrez parler.
Occupons-nous de vous, c'est le plus press.

--Ah! dit-elle, nous aurons de la peine  nous vader, ce Mac Carthy...

--Qu'il s'avise de vous regarder de travers! s'cria Whiffles d'une voix
tonnante. Fiez-vous  moi, madame! Je suis l'ami de Poignet-d'Acier; je
m'en fais gloire, et vous verrez avant peu que le vieux Nick a encore
dans sa gibecire plus de tours que l'on ne pense, sans me vanter, oui
bien, je le jure, votre serviteur!

--Votre prsence seule me rend tout mon courage dit avec joie la pauvre
Victorine.

--A prsent, reprit le trappeur, je suis fatigu, sauf votre respect. Un
peu de sommeil me rafrachira l'esprit. Et quand je m'veillerai, nous
examinerons la situation.

Sur ce, il s'tendit sans faon prs du feu, et un vigoureux ronflement
ne tarda pas  annoncer que le brave aventurier voyageait dans le
royaume des songes.

Une heure s'coula ainsi.

Madame Robin, pleine de douces esprances, rvait avec dlices au
bonheur d'chapper enfin  son affreuse condition, quand une sorte de
grattement continu vint frapper ses oreilles.

tonne, indcise, elle couta attentivement.

Le son continue, il approche, il est prs d'elle!

--Nick! dit-elle  voix basse.

--Qu'y a-t-il? demanda le trappeur en se frottant les yeux.

--Entendez-vous?

--Oui bien...

--Qu'est-ce que cela?

--Attendons!

Une minute s'coule dans un silence troubl seulement par les
palpitations du coeur de la jeune femme, et tout  coup une partie de la
muraille du wigwam se dtache.

La tte d'un ours blanc parait au milieu des dcombres. Victorine pousse
un cri de terreur.

--Ah! je savais bien que la Providence nous tendrait la main,  Dieu,
oui! exclama Nick Whiffles.

Et saisissant dans ses bras madame Robin  demi vanouie, il s'enfona
avec elle dans le trou fait par l'ours, aprs avoir adress  celui-ci
un regard d'intelligence.




                             CHAPITRE XXI

                              CONCLUSION


On sait gnralement que l'Outaouais ou Ottawa, sparation naturelle
du Haut et du Bas-Canada, est une superbe rivire, longue de deux cents
lieues environ, qui se jette dans le Saint-Laurent  quelques milles
au-dessus de Montral, aprs avoir arros dans son parcours une des
rgions les plus fcondes du globe.

Cependant, aujourd'hui mme, les rives de l'Outaouais sont  peine
colonises sur le tiers de leur tendue. Mais, depuis plus de deux
sicles, cette rivire sert de grande route aux aventuriers qui voyagent
du Canada aux solitudes de la baie d'Hudson. C'est leur principale voie
de communication entre l'est, l'ouest ou la nord, l'ocan Atlantique, le
Pacifique ou la mer Glaciale [44].

[Note 44: Pour les dtails de l'un de ces voyages, voir la _Huronne_.]


Non loin de sa source, sur la limite extrme des tablissements et
du dsert, entre les 47 et 48 de latitude et 80 de longitude,
l'Outaouais se dveloppe en une expansion  laquelle on a donn le nom
de lac Timmiskaming.

Quoique trs-fertiles, les bords de ce lac taient encore incultes en
1883. Seuls le pied de la bte fauve et le mocassin du Peau-Rouge ou du
trappeur blanc les avaient fouls. Rarement, et  de grandes distances
les uns des autres, y rencontrait-on quelques wigwams en peau; plus
rarement encore une hutte de bois grossire, et cela quoique les
prairies et forts environnantes fussent aussi giboyeuses que les eaux
du lac taient poissonneuses.

Cependant, par une chaude soire du mois d'aot de cette anne 1833, on
pouvait remarquer,  la pointe du promontoire qui, s'avanant au nord du
lac, lui donne la figure d'un coeur, deux cabanes, d'un aspect agrable,
presque lgant.

L'une surtout, avec son toit et ses murs tout tapisss de
chvrefeuilles, liserons, convolvulus, clmatites et autres plantes
grimpantes, semblait une corbeille de fleurs, tant l'or, l'meraude,
l'carlate, l'azur, l'ornaient de leurs vives couleurs.

Place  l'est, sa porte regardait le lac, uni comme une glace, et dont
les ondes transparentes laissaient apercevoir des troupes foltres de
poissons aux cailles aussi tincelantes que le diamant. Au nord, un
tertre couvert d'une frache verdure abritait contre la bise cette
habitation primitive il est vrai, mais dont le site et le cadre
conviaient irrsistiblement  l'amour.

Pour moins coquette qu'elle ft, la seconde loge, leve  vingt-cinq
ou trente pas en avant de celle que nous venons d'esquisser, annonait,
dans son architecte, une main intelligente et un esprit prvoyant. Cette
loge protgeait l'autre, et des meurtrires, ouvertes dans la haute
palissade dont elle tait entoure, annonaient que les occupants ne se
croyaient pas tout  fait en sret dans leur retraite.

Les prcautions qu'ils avaient prises n'taient assurment pas
superflues le soir dont nous parlons, car, couchs dans des buissons sur
la lisire d'un petit bois,  une porte de fusil des deux huttes, une
douzaine de sauvages, arms en guerre, paraissaient attendre que la nuit
ft tout  fait venue pour accomplir un mauvais dessein.

Ils parlaient bas; mais  la douceur,  la facilit de leur idiome, 
l'abondance de leurs paroles, un nord-ouestier et aisment reconnu des
Chippiouais.

Il n'y avait pas  s'y mprendre, bien que leur costume ft celui des
Indiens du Sud.

A quelque distance d'eux causaient chaleureusement un homme et une
femme:--lui un mtis, portant les insignes de chef; elle une squaw, aux
proportions colossales,  la voix fire, imprieuse.

C'tait Kitchi-Ickoui, et c'tait James Mac Carthy.

--J'ai eu confiance en ta parole, disait la premire mais si tu me
trompais!

--Te tromper! s'cria le mtis avec vivacit; crois-tu donc que j'aie
oubli tes bonts pour moi? crois-tu que je ne sache pas apprcier la
grandeur de ta tendresse et la supriorit de tes charmes?

--Oui, mais la face-ple est bien belle aussi! dit Kitchi-Ickoui d'un
ton soucieux.

--Mes yeux sont ferms  tous les attraits qui ne sont pas les tiens.

--Pourquoi alors avoir quitt les bords de la Grande-Baie [45]? Nous
y tions puissants et heureux, dit-elle rveusement, comme si elle
rpondait  un pressentiment secret.

--Ne l'ai-je point dit  la reine adore de mon coeur? L'esclave blanche
que je lui avais amene possde la mdecine qui donne le pouvoir sur
tous les _semagainaschouabi_ [46]. Emparons-nous d'elle, et nous
dominerons les visages-ples. Dsormais la race de ma soeur aura
l'omnipotence, non-seulement sur les anciens territoires de chasse
qu'elle occupait nagure, mais sur les pays que possdent ses ennemis.
Devenus esclaves, ils lui fourniront autant d'armes, de poudre, de
couvertes, de rassade et d'eau-de-feu qu'elle en dsirera...

[Note 45: La baie d'Hudson.]

[Note 46: Les guerriers blancs.]

--Autant d'eau-de-feu que j'en voudrai! en es-tu sr? demanda la
Grande-Femme avec un accent et un geste tmoignant que, parmi toutes
les sduisantes promesse dont la berait Mac Carthy, l'alcool avait sa
prfrence.

--J'en suis sr, repartit le Bois-Brl.

--Mais il est convenu, continua la Grande-Femme aprs un moment de
rflexion, il est convenu que ta face-ple nous la brlerons.

--Quand elle m'aura livr sa mdecine.

--Non pas  toi! rpliqua brusquement Kitchi-Ickoui.

--Mais elle ne la peut donner qu' un homme qui passera un quart de lune
seul dans une loge avec elle.

--Je choisirai un de nos jeunes guerriers.

Mac Carthy secoua la tte.

--L'esprit que j'ai vu, dit-il, ordonne que cet homme soit une peau
cuivre.

--Toi, peut-tre! s'exclama la Grande-Femme avec une explosion de colre
indicible.

--Que ma soeur, dit-il froidement, consulte elle-mme Kitchi-Manitou.
N'est-ce pas lui qui dj a favoris les desseins de ma soeur? lui
qui m'a amen prs d'elle, lui qui a livr la factorerie de la
rivire Churchill et a dbarrass mon adore de son mari? N'est-ce pas
Kitchi-Manitou aussi qui a men la face-blanche dans notre loge, qui
nous a indiqu les traces de la fugitive?

--Et, dit Kitchi-Ickoui, sa mdecine donne l'eau-de-feu en abondance?

--Elle n'en laisse jamais manquer. C'est la mdecine du bonheur! et
cette mdecine, elle est l... dans ce wigwam.

En prononant ces mots Mac Carthy dsigna du doigt la cabane fleurie
dresse  la pointe du promontoire.

Que loin on tait, dans cette cabane, de souponner la prsence des
Chippiouais!

A l'intrieur, un jeune homme et une jeune femme, placs l'un prs de
l'autre, respiraient avec amour, par la porte entr'ouverte, les senteurs
de la brise du soir.

Le jeune homme tait couch sur un lit de fougres et de sapinage, la
jeune femme, assise sur un billot de bois,  son chevet, tenait une de
ses mains doucement presse dans les siennes.

--Mon cher Alfred, disait-elle, en le contemplant avec une affection
profonde, que de bndictions nous devons  Dieu pour nous avoir runis.
En arrivant  Qubec, je fonderai une messe  perptuit en
reconnaissance....

--Du capitaine Poignet-d'Acier!

--Ah! lui aussi est bon.

--Bon, brave, gnreux, libral, l'homme de bien par excellence, celui 
qui deux fois je devrai l'inestimable flicit de possder ma Victorine
[47], dit Alfred, se penchant pour donner un baiser  la jeune femme.

[Note 47: Voir la _Huronne_.]

--Oui, reprit-elle, souriante. Mais on peut dire que, chaque fois, il
m'a fait peur! La premire, il se prsente, pour m'enlever, en Indien si
horrible que tout le monde  la Mission en tait pouvant; la deuxime,
c'est sous la robe d'un ours blanc qu'il apparat...

--La peau de l'ours qu'il avait tu avec ce brave Nick Whiffles, m'as-tu
dit.

--Oui, celle qui lui avait servi  chapper aux Chippiouais. Enfin,
comprends-tu ma frayeur  la vue d'un ours blanc dbouchant tout  coup
par le mur de la hutte o j'tais prisonnire? Si Nick Whiffles n'et
t l, je serais morte...

--Vilaine, veux-tu bien ne pas dire de ces choses-l! fit Alfred en lui
prenant de nouveau la tte pour l'embrasser.

--Ah! poursuivit Victorine, aprs avoir rendu  son mari caresse pour
caresse, je n'tais pas au bout de mes terreurs. Dans ce lit de rivire
dessch au fond, glac au-dessus, par lequel Poignet-d'Acier avait
pass pour arriver  la cabane et qu'il nous fallut longer l'espace de
plus d'un demi-mille afin de gagner une issue au-del du village des
Chippiouais, je me serais vanouie d'pouvante sans l'intensit du
froid, car je ne savais pas que notre ours ft un...

--Homme! acheva Alfred en riant.

--Le meilleur de tous!

--Assurment, ma chre Victorine.

--Aprs-toi, cependant, clina la jeune femme.

--Flatteuse!

--Mchant, qui se sauve  l'extrmit du monde parce que...

--Je dsesprais de te revoir. Mais plus mchante, toi...

--Qui vais chercher mon coureur  travers des dangers...

--Quand je songe  ce Mac Carthy! s'cria Alfred en fronant les
sourcils.

--Ne parlons plus de lui, je t'en supplie!

--Moi qui le croyais notre ami!

--Mais quelle ide d'avoir pouss tes explorations jusqu' la rivire
de la Mine-de-Cuivre! demanda madame Robin pour changer le cours de la
conversation.

--Des ides! est-ce que j'en avais? Je cdais au besoin de m'agiter, de
marcher...

--Pauvre bon! dit Victorine avec une tendresse passionne. Heureusement
encore que la Providence nous a fait rencontrer sur les bords de la baie
Saint-James, car sans cela tu partais vers l'Ouest, moi je me laissais
ramener au Canada...

--La Providence que tu invoques, c'est Poignet-d'Acier, puisqu'il avait
dpch sur ma route un Indien de ses amis, Corne-de-Taureau.

--Ah! qu'il me tarde d'tre rendue  notre cottage de Lorette! Mais nous
ne nous quitterons plus jamais, tu me le jures, Alfred.

--Et je scelle le serment sur tes lvres, dit gaiement le jeune homme.

Victorine reprit aprs un instant de silence:

--Espres-tu tre bientt en tat de marcher?

--Dans huit jours au plus, je puis dj mouvoir ma jambe.

--Maudite chute! sans elle nous serions, depuis un mois, rentrs chez
nous.

--N'es-tu donc pas bien ici, petite femme? Cette cabane restaure par
nos amis est charmante. Nous jouissons d'une vue fort agrable. La
carabine de Nick Whiffles ne nous laisse pas manquer de gibier; les
lignes de Louis-le-Bon nous fournissent chaque jour d'excellent poisson,
et Poignet-d'Acier nous marque une amiti... singulire! Sa conduite
envers moi a toujours eu quelque chose de mystrieux!...

La jeune femme n'entendit pas ces dernires paroles.

--Que veux-tu, mon ami, dit-elle d'un ton inquiet, ici je ne suis pas
rassure. Il me vient, malgr moi, des apprhensions....

--Oh! l'enfant! fit Alfred avec un sourire.

--Je vais allumer une torche, car voici la nuit!

--Quoi! dj?

--Mais il faut nous.....

--Ne trouves-tu pas que les lueurs des mouches--feu et le scintillement
des toiles clairent assez les tnbres? dit Alfred en pressant la
jeune femme contre sa poitrine.

--Non, mon ami, l'obscurit me donne des frissons... Entendez-vous?

--Le murmure des vagues qui lutinent sur le rivage.

--coutez!... coutez! Mon Dieu!

Soudain le silence de la nuit avait t troubl par des hurlements
froces auxquels s'tait mle la dtonation de plusieurs armes  feu.

Dcouverts par Nick Whiffles, qui, avec Poignet-d'Acier et Louis-le-Bon,
habitaient la premire cabane, les Chippiouais venaient de se prcipiter
tumultueusement sur les aventuriers.

Aussitt, les trois carabines de nos chasseurs rpondirent  leur
attaque. Elles abattirent trois Indiens, il en restait neuf, y
compris Kitchi-Ickoui et Mac Carthy. Ils se rurent contre l'enceinte
palissade, pendant que le mtis courait  toutes jambes, suivi par la
Grande-Femme, vers la hutte occupe par Alfred Robin et sa femme.

Mais,  travers les ombres naissantes, Poignet-d'Acier et Nick Whiffles
distingurent leurs mouvements, comprirent leur intention.

--Reste ici et tiens ferme, mon cousin, dit Nick  Louis-le-Bon.

Ensuite, il se jeta hors de la palissade. Poignet-d'Acier l'avait
prcd.

Dj Mac Carthy atteignait la porte du second wigwam. Les cris d'horreur
pousss par Victorine, les imprcations de son mari, qui essayait
vainement de se lever, dominaient les bruits de la lutte, quand, de sa
main de fer, Poignet-d'Acier arrta le mtis. James tenait un pistolet.
Il fit feu; le capitaine tomba.

--O vermine, tu n'iras pas plus loin! dit Nick Whiffles d'une voix
furieuse.

Et la crosse de sa carabine s'abat, mortelle massue, sur le crne du
Bois-Brl.

James Mac Carthy roule aux pieds du trappeur pour ne se plus relever.

Mais la Grande-Femme est l, brandissant un tomahawk. Les jours de
Whiffles sont en danger. Il se retourne, se jette sur elle, lui enlve
son arme, et, malgr les gratignures, les morsures dont elle le
gratifie libralement, il parvient  l'treindre,  lui lier pieds et
mains avec les cordons du skipertogan, sac  mdecine, qu'elle porte au
cou.

Son exploit, Nick l'assaisonne d'un dluge de rflexions qui se
terminent par ces mots:

--Assurment, tu mrites la mort, madame Forte-Gorge; mais vrai, l,
j'ai un faible pour toi; et puis, d'ailleurs, dans la famille des
Whiffles, on n'aime pas  tuer les femmes, parce que s'il y a peu de
chose de bon dans une femme en vie, il n'y a rien du tout dans une femme
trpasse; oui bien, je le jure, votre serviteur!

Ayant alors attach Kitchi-Ickoui  un arbre, il saisit Poignet-d'Acier
dans ses bras, entra dans la cabane et dit  Victorine:

--Veillez au capitaine, il est bless.

Puis, Nick Whiffles revola au combat.

--Bless! vous tes bless! dit madame Robin en allumant une torche de
rsine.

--Silence, mes enfants, ordonne Poignet-d'Acier, qui a t dpos sur
le lit  ct d'Alfred; silence! je n'ai plus que quelques instants 
vivre. Je dois vous parler; ne m'interrompez pas...

Ils se mettent  pleurer.

--Donne-moi ta main, Alfred, mon enfant, mon fils, dit le capitaine, et
vous aussi, Victorine, ma fille chrie, car je sens que je m'en vais...
Pauvre Alfred, tu as t surpris de l'intrt que je te portais... Cet
intrt tait bien naturel, quoique j'aie commenc, trop tard  t'en
donner des preuves... Tu es mon petit-fils... le fils de ma fille
Adle... une enfant que j'ai fait mourir de chagrin parce qu'elle avait
souffert qu'un misrable... un Anglais... ton propre pre... et celui de
ta soeur-jumelle Mariette [48]... la dshonort!... Mariette, elle aussi,
je l'avais abandonne...  Qubec... Elle a pri dans la misre...
de faim, de froid... Jacques [49] me l'a dit... Puisse-t-elle me
pardonner... et toi aussi, Alfred... pardonne-moi!... Et pourtant, moi,
je n'ai jamais pardonn... je ne puis pardonner... aux Anglais... Ah!
le froid me gagne... ta main sur mon coeur, Alfred... la vtre,
Victorine... Adieu, mes enfants... Adieu... Vivez pour arracher le
Canada  l'odieuse tyrannie anglaise!

Ce souhait suprme, Poignet-d'Acier l'nona de cette voix vibrante et
imprieuse qui rappelait les beaux jours d'esprance o il dirigeait la
rvolution canadienne [50].

[Note 48: Voir la _Huronne_.] [Note 49: Voir la _Tte-Plate_.] [Note 50:
Voir les _Derniers Iroquois_.]

--Oui, mon pre, je vivrai pour continuer la dfense de la cause que
vous avez si dignement soutenue! s'cria Alfred avec enthousiasme.

--Ah! ciel! ses doigts sont glacs, fit Victorine en tressaillant.

--Encore une maudite petite difficult de moins! Ces brigands de
Peaux-Rouges sont en droute! et, ma foi, j'ai lch leur madame
Large-en-Taille, quoiqu'elle ft tonnerrement apptissante, dit Nick,
pntrant dans la wigwam. Mais comment va le capitaine?... Je pense
bien...

--Prions Dieu pour le repos de son me! dit Alfred, en montrant le corps
inanim de Poignet-d'Acier.

Le vieux Whiffles ta respectueusement son casque de loup marin; on
vit deux grosses larmes couler le long de ses joues; il s'agenouilla
en silence prs du cadavre, et pendant prs d'un quart d'heure demeura
plong dans une absorbante mditation.

Lorsqu'il se releva, ses traite taient profondment altrs.

--Mes amis, dit-il aux jeunes gens, c'est ici que Poignet-d'Acier est
mort, c'est ici que Nick Whiffles doit mourir. Laissez-lui, je vous
en prie, le corps du capitaine, il l'enterrera en ces lieux; car ces
cabanes furent les dernires construites par votre protecteur lorsque
nous partmes ensemble  votre recherche... Lui-mme, j'en suis sr, les
aurait choisies pour y dormir son grand sommeil, s'il avait t prvenu
que la mort le frapperait si tt.

Les deux jeunes gens versaient des pleurs abondants.

--N'est-ce pas que vous m'y autorisez? reprit Nick. J'aurai bien soin de
sa tombe, quand vous serez partis.

--Mais vous? demanda Victorine  travers ses sanglots.

--Oh! moi, rpondit Whiffles avec un mlancolique sourire, le bon Dieu
qui m'a protg jusqu' ce jour ne m'abandonnera pas. Il n'abandonne
jamais ceux qui ont foi en lui; oui bien, je le jure, votre serviteur!


Contrexville, juillet 1863

                                FIN




                               TABLE

  CHAPITRE  I. A Lorette.
     --    II. Le fort du Prince-de-Galles.
     --   III. James Mac Carthy.
     --    IV. L'toile-Blanche.
     --     V. James Mac Carthy et Victorine Robin.
     --    VI. Pche, chasse, crime, punition.
     --   VII. Tratre.
     --  VIII. Les Chippiouais.
     --    IX. Le Chippiouais (suite).
     --     X. Les obsques du gouverneur.
     --    XI. Poignet-d'Acier.
     --   XII. Les ennemis.
     --  XIII. La suite d'une trahison.
     --   XIV. Le talisman.
     --    XV. Entre Peaux-Blanches et Peaux-Rouges.
     --   XVI. L'aversion et l'amour.
     --  XVII. Nick Whiffles et Poignet-d'Acier.
     -- XVIII. Tristesse et l'ours blanc.
     --   XIX. Nick Whiffles dans une maudite petite difficult.
     --    XX. L'vasion.
     --   XXI. Conclusion.


  ________________________________________
  MILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY.
  E. GREVIN, SUCCr.






End of the Project Gutenberg EBook of Poignet-d'acier, by mile Chevalier

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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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