The Project Gutenberg EBook of Les derniers Iroquois, by mile Chevalier

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Title: Les derniers Iroquois

Author: mile Chevalier

Release Date: March 20, 2006 [EBook #18029]

Language: French

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                            LES DERNIERS
                              IROQUOIS

                                PAR

                           MILE CHEVALIER


                               PARIS
                       CALMANN LVY, DITEUR
                 ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
             RUE AUGER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
                      A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

                               1876



A M. PHILARTE CHASLES

Tmoignage de haute admiration pour ses magnifiques
et profondes tudes sur les hommes et les choses de
l'Amrique septentrionale.

H. MILE CHRVALIER.
Chteau de Maulnes, septembre 1882.




                          CHAPITRE PREMIER

                   LA VEUVE INDIENNE ET SES MARIS


La nuit est noire, profonde: rares sont les toiles qui, comme des
diamants fixs  un dais de velours bleu fonc, scintillent a et l
dans l'immensit des cieux. Pas un rayon de lune pour clairer l'espace.

Cependant des bruits tranges, des chants bizarres s'lvent du
mont Baker, limite septentrionale de la chane des Cascades, dans la
Nouvelle-Caldonie.

Cette chane, compose de collines relies par les pics Baker,
Rainier[1] Sainte-Hlne, Hood, Jefferson et Jackson, ourle le littoral
du Pacifique,  quelque vingt lieues des ctes, et se dploie presque
paralllement  elles, comme un arc, dont les monts Saint-Hlne et
Jefferson formeraient les sommets, le mont Hood le point d'appui pour
ajuster la flche.

Situes au 122 de longitude, les Cascades s'tendent du 49 latitude N.
au 43 S. Le Rio-Columbia les coupe en deux parties  peu prs gales.
On peut leur assigner comme bornes, en haut, la baie Bellingham, dans
le golfe de Gorgie, vis  vis de l'le Vancouver, et en bas la rivire
Smiths, oui se verse dans l'Ocan. Ces bornes ne sont toutefois
pas dfinitives, car aprs avoir sembl se perdre dans les valles
spacieuses, les Cascades reparaissent plus robustes, plus sourcilleuses
que jamais et projettent d'un ct leur tte chenue jusque sous le ple,
tandis que, par le mont Shast, elles descendent jusqu'en Californie,
baigner leurs pieds aux ondes du Sacramento.

Plusieurs des pics qui, de mme que des sentinelles gantes, les
dominent de distance en distance, sont volcaniques et sujets  des
ruptions frquentes: de ce nombre, le Baker, haut de 10,700 pieds
anglais.

[Note 1: C'est l'orthographe exacte du nom que, par erreur, j'ai
quelquefois appel _Ramer_ dans mes prcdents ouvrages.]

Tout d'un coup, les sons qui montaient  sa base cessrent. Il se fit un
silence solennel,  peine troubl par le frmissement des feuillages au
souffle de la brise.

On et dit que la solitude tait complte, dans ces rgions incultes et
lointaines.

Mais, soudain, une flamme claire, ptillante, jaillit  travers les
tnbres: elle embrasse un troit horizon. Au mme instant, les chants
recommencent, et, dans le cercle de feu, on voit, comme sur le rideau
d'une lanterne magique, s'agiter des personnages aux proportions
effrayantes.

Le regard est attir et repouss tout  la fois.

Assiste-t-on  une scne de ce monde ou  quelque mystrieuse
fantasmagorie telle qu'il ne s'en montre que dans les hallucinations
d'un esprit en dlire?

Quoi qu'il en soit, le chant hausse. C'est une sorte d'antienne
cadence, soutenue par l'accompagnement monotone de plusieurs
tambourins.

Dans cette musique grave et douce, bien qu'inharmonique, au milieu
de cette nuit sombre, sans cho, il y a quelque chose d'indicible qui
attriste le coeur et le refroidit. Si nous tions en Europe, au Moyen
Age, je croirais  une lugubre crmonie religieuse accomplie par des
fanatiques. Mais, au fond de l'Amrique septentrionale!...

Examinons d'ailleurs: simple torche en paraissant, la flamme s'est
dveloppe; elle a grandi; elle s'est largie; elle a gagn en
intensit, et la voici qui s'vanouit: on ne distingue plus que des
lueurs rouges, enfouies sous des tourbillons de fume blanchtre; des
craquements se font entendre; une pntrante senteur de rsine sature
l'air; et, subitement, un clair sillonne les vapeurs, comme la foudre
sillonne les nues, des torrents de lumire se prcipitent de toutes
parts.

Le tableau se prsente  nous mieux accentu qu'en plein jour.

Au premier plan, vers le fate d'une minence, un bcher; sur ce bcher
deux corps humains; tout  l'entour une bande d'Indiens, sans armes
et sans autres habillements que la _kalaquart_, ou jupon court en
filaments d'corce de cdre;  droite, attach  un pin, un autre Indien
vtu en trappeur du Nord-Ouest; sur la gauche une petite troupe de
chevaux broutant le gazon, et, par derrire, le Baker dont les flancs
abrupts se confondent avec l'obscurit, aprs avoir dessin un instant,
sous les rverbrations du brasier, leurs crtes rugueuses, hrisses de
pins sculaires.

La plupart des sauvages dansaient, en nasillant leur psalmodie, devant
le bcher; quelques-uns gesticulaient et se livraient  des contorsions
fantastiques; ceux-ci frappaient avec de petits btons sur des
_co-lu-de-sos_, instruments assez semblables  nos tambours de basque,
et ceux-la attisaient le feu.

Dj, de ses langues dvorantes, il ronge le bcher entier, quand une
des formes humaines, tendues  son sommet, se lve brusquement en
poussant un cri de douleur.

Un moment elle reste debout, ceinte par les flammes comme par une
radieuse aurole. Une peau de buffle, dont elle tait enveloppe, tombe
 ses pieds, et, alors, on dcouvre que cette peau cachait une femme,
jeune, belle, pleine de sductions.

Nulle couverte, nulle tunique de chasse ne drobe ses merveilleux
attraits. A l'exception de la kalaquart, elle est dans l'tat de
nature, et l'on se sent saisi d'admiration  l'aspect de tant de charmes
runis sur une mme personne.

Cependant, comme ceux qui l'environnent, le sang de la race rouge coule
dans ses veines. Mais, ainsi que le captif, elle n'appartient pas 
la mme tribu, car ses traits nobles et rguliers ne sont pas dforms
comme les leurs par ce morceau de bois ou d'os, log entre la lvre
infrieure et les gencives, qui leur vaut le nom de Grosses-Babines.

Sans la brune couleur de sa carnation et sans la lgre saillie de ses
pommettes, on la prendrait aisment pour une des suaves crations de
l'Albane, tant son buste est dlicatement model.

Elle a une chevelure abondante, dont les boucles soyeuses, aussi noires
que l'bne, aussi brillantes que les reflets du raisin mur, tombent
en grappes presses sur un col cisel au tour. Dans le cadre de cette
chevelure, ressortent les linaments d'un visage o la fiert habituelle
de l'expression le dispute  une mlancolie passagre. Si les lignes de
sa figure manquent jusqu' un certain point de symtrie; si elles
sont un peu dures, il s'chappe de ses grands yeux bruns un rayon de
sensibilit qui va droit au coeur.

La richesse de sa taille porte le trouble dans les sens. Elle rappelle
les meilleurs modles de l'antiquit. Une Europenne envierait ses mains
menues et longues; leurs attaches sont souples, ainsi que celles de sa
jambe, fine, nerveuse, qui annonce l'agilit jointe  la vigueur.

Au cri de souffrance lch par cette superbe crature, rpondit un cri
d'angoisse.

Il fut profr par l'Indien li  l'arbre dont nous avons parl.

Le malheureux fit une puissante mais vaine tentative pour briser ses
entraves.

La femme et lui s'changrent un profond regard, regard d'anxit, de
consolation, d'esprance et d'amour, puis, elle se jeta  bas du bcher.

Alors, elle opra un mouvement pour voler vers lui. Mais, des mains
rudes, lourdes comme le mtal, s'abattirent sur ses paules et la
retournrent brusquement vers le feu.

--Que ma soeur remplisse son devoir comme il convient  l'pouse d'un
grand chef, dit un des sauvages en faisant un signe  ses compagnons.

Les voix de ceux-ci montrent sur un diapason plus aigu.

Ramene au brasier, qui panchait dj une chaleur intolrable, la jeune
femme adressa encore un coup d'oeil  son compagnon d'infortunes pour
l'engager  la rsignation, et, s'armant de courage, elle avana ses
bras nus  travers les flammes, afin de maintenir, dans une attitude
allonge, le corps rest sur les troncs de pins brlants.

Ce corps tait celui d'un homme mort. L'action du feu en contractait les
nerfs, qui se recoquillaient et ramassaient les membres en boule.

En grsillant, il dgageait une odeur infecte, laquelle, ajoute aux
torrents de fume et  l'ardeur de la combustion, faillit suffoquer
l'Indienne. Elle flchit sur ses genoux, chancela et retira vivement ses
mains.

Aussitt le Peau-Rouge, qui se tenait derrire elle, la frappa d'un
bton garni d'pines:

--Ma soeur est faible; mais ma soeur honorera jusqu' la fin son
illustre poux, dit-il en ricanant.

La victime de cette brutalit exhala un soupir, qui se perdit dans le
sinistre concert que les Grosses-Babines excutaient autour d'elle.

Cependant, le captif exaspr redoublait d'efforts pour rompre ses
liens. Des hurlements rauques sortaient de sa poitrine. Ses traits
altrs, ses veines gonfles, la sueur qui ruisselait sur ses paules,
attestaient la violence de son motion. Peut-tre serait-il parvenu 
se dlivrer, mais un des assistants lui assna sur le crne un coup
de tomahawk; un flot de sang jaillit; il fut pris d'un frmissement
gnral, qui dura quelques secondes; ses muscles se dtendirent, sa tte
pencha sur le ct, et il demeura immobile, comme priv de vie.

Pendant ce temps, la pauvre femme, ranime par une cruelle fustigation,
avait t reconduite au bcher, o, malgr ses plaintes dchirantes,
malgr ses rsistances, quatre bourreaux l'obligeaient  poursuivre
sa terrible opration. Et pendant ce temps aussi les Grosses-Babines
continuaient leur scne infernale. De leurs poitrines bondissaient
non plus des chants, mais des beuglements assourdissants; de leurs
tambourins frapps  tour de bras, ils tiraient des notes inimaginables,
qui retentissaient  plusieurs milles  la ronde; et au milieu de ce
hourvari ils se dmenaient comme une lgion de dmons.

C'tait un spectacle hideux, capable de glacer de terreur les plus
hardis.

Il se prolongea au-del d'une heure; et, durant ce long intervalle,
l'Indienne fut contrainte de veiller  ce que le cadavre conservt une
position convenable.

La crmation finie, notre misrable hrone avait les doigts calcins
jusqu'aux os, le visage et les mains labours par des cicatrices
profondes.

Son martyre n'tait pourtant pas termin.

De sa main mutile, il lui fallut recueillir, parmi les charbons
incandescents, les cendres du dfunt, et les serrer dans un sac de peau
de vison, orn de broderies, qu'on avait prpar  cet effet.

Cette nouvelle tche remplie et le sac suspendu  son cou par une
lanire de cuir, la squaw, puise, s'vanouit. Ce que voyant les
Grosses-Babines, ils suspendirent leur brouhaha; plusieurs creusrent un
grand trou, y enterrrent soigneusement les restes du bcher, et un
de leurs sorciers s'occupa  rappeler l'Indienne au sentiment.
_Ni-a-pa-ah_, l'Onde-Pure, tel tait le nom de cette Indienne. Elle
avait reu le jour sur les bords du Saint-Laurent,  Caughnawagha, petit
village situ  trois lieues environ de Montral, dans le Bas-Canada.

C'est l que se sont rfugis les derniers dbris de la nation
iroquoise, jadis une des plus nombreuses et des plus vaillantes qui
existassent sur le continent amricain.

Le sang de Ni-a-pa-ah tait pur de tout mlange. Par sa mre, la fameuse
Vipre-Grise, elle descendait de la Chaudire-Noire, ce chef sanguinaire
qui, vers la fin du XVIIe sicle, dvasta si impitoyablement nos
colonies de la Nouvelle-France.

Un an avant le drame que nous venons d'esquisser, Ni-a-pa-ah avait
pous Nar-go-tou-k, la Poudre, brave sagamo iroquois, non moins
illustre qu'elle par ses aeux. Cette union tait heureuse, et tout
semblait faire prvoir que la flicit lui tresserait longtemps des
couronnes parfumes, car les deux conjoints s'aimaient tendrement,
lorsque leur quitude fut  jamais trouble par un coup du sort.

Nar-go-tou-k tait ambitieux. lev prs d'une grande ville, il
avait reu quelque instruction, et, quoique l'ennemi des blancs, il ne
rpugnait point aux plaisirs que procure la civilisation.

Une fois mari, son penchant pour ces plaisirs augmenta. Mais il tait
pauvre, comme la plupart, de ses compatriotes, plus riches en traditions
glorieuses qu'en biens personnels. Pour lui, c'et t s'abaisser que de
demander la fortune aux moyens que nous employons ordinairement.

Aprs avoir mdit, il rsolut de s'enfoncer dans le dsert et d'y
entreprendre, pour son compte, la traite des pelleteries.

Nar-go-tou-k communiqua ce dessein  sa jeune femme. Ni-a-pa-ah ne
voyait que par les yeux de son mari. Elle l'encouragea mme dans ses
projets, car elle dsirait vivement visiter le pays de leurs anctres,
les Grands-Lacs, clbres par les nombreux exploits guerriers des
Iroquois.

Ils partirent donc, malgr les prdictions redoutables de la
Vipre-Grise, qui leur dclara que le malheur les attendait au-del des
sources de Laduanna[2].

[Note 2: C'est ainsi que les Iroquois appellent le Saint-Laurent.]

Pour ne, pas tre en butte aux agressions de la Compagnie de la haie
d'Hudson, qui possdait le monopole exclusif de la traite et des
chasses, depuis le lac Suprieur jusqu'au-del du Rio-Columba, et de la
baie York jusqu'au Pacifique, Nar-go-tou-k dcida d'aller s'tablir sur
la rivire Tacoutche ou Fraser, aujourd'hui si renomme pour ses mines
d'or.

La rivire Tacoutche se dploie entre les 49 et 50 de latitude nord.

Elle pouvait,  cette poque, passer pour la limite des territoires sur
lesquels la Compagnie de la baie d'Hudson exerait un empire absolu,
puisque cette compagnie avait droit de vie et de mort sur tous les
habitants.

Une factorerie, le fort Langley, tabli sur le bord mridional,  huit
ou dix milles de l'embouchure du cours d'eau, lui appartenait.

C'tait un comptoir important pour traiter avec les insulaires de Quadra
ou Vancouver et les tribus indignes cantonnes dans l'intrieur des
terres,  l'est des montagnes Rocheuses.

Aprs un long et prilleux voyage, qui dura plus de neuf mois,
Nar-go-tou-k et sa femme arrivrent au fort Langley. L'intention
du chef iroquois tait de se fixer sur la rive septentrionale de la
Tacoutche, afin de ne pas s'exposer  la malveillance des agents de
la Compagnie; et d'avoir prs de son campement un dbouch pour les
pelleteries qu'il amasserait.

Au poste[3] Langley, il fut parfaitement accueilli par le chef facteur,
sir William King, qui non-seulement l'engagea fort  planter sa tente de
l'autre ct de la rivire, mais promit de lui acheter ses peaux et de
lui fournir les provisions dont il aurait besoin. Il ajouta mme
qu'il l'aiderait de toute son autorit, si les trappeurs blancs ou les
sauvages de la Nouvelle-Caldonie cherchaient  l'inquiter.

[Note 3: Les tablissements pour la traite sont nomms fort,
factorerie ou poste. Voir la Huronne.]

Venues d'un des agents de la Compagnie de la baie d'Hudson, gnralement
trop jaloux de leurs privilges pour en abandonner la moindre part
sans gros bnfices, ces promesses taient brillantes et gnreuses 
l'excs. Elles devaient avoir un motif cach. Nar-go-tou-k s'en douta
sans le deviner.

Mais il n'chappa point  Ni-a-pa-ah. Elle tait femme et dcouvrit tout
de suite la profonde impression que ses charmes avaient produite sur le
chef facteur.

Craignant, avec une juste raison, les consquences de cette
impression, elle essaya d'entraner son mari dans une autre contre.
Malheureusement, Nar-go-tou-k fut aveugle ou se crut assez fort pour
lutter contre le commandant du poste.

Il dressa donc son wigwam sur la rive septentrionale du Fraser, en face
du fort Langley.

Pendant quelques semaines, les relations entre les gens de la factorerie
et les nouveaux venus furent pacifiques et amicales en apparence. Mais
bientt le chef blanc fit  Ni-a-pa-ah des propositions insultantes
qui furent repousses comme elles le mritaient. La passion de celui-ci
s'accrut de tous les ddains qu'il reut. Voulant la satisfaire quoi
qu'il en cott, il s'introduisit dans la tente de Nar-go-tou-k, en son
absence, et essaya de faire subir  sa femme le dernier des outrages.

Ni-a-pa-ah se dfendit avec une nergie qui trompa l'attente du
sclrat.

Il la quitta, la rage dans le coeur, et en jurant de se venger.

Cela ne lui tait pas difficile; mais les vices ont peur de la lumire,
et notre homme n'osa pas se confier  ses subordonns pour le crime
qu'il mditait.

Il s'adressa  Li-li-pu-i, le Renard-Argent, chef d'un parti d'Indiens
Grosses-Babines.

Li-li-pu-i ne demandait pas mieux que d'enlever la belle Ni-a-pa-ah. Il
la connaissait, s'en tait pris et la convoitait, depuis le moment o
il l'avait vue pour la premire fois. Mais, alli  l Compagnie de la
baie d'Hudson, il n'avait pas voulu s'attirer la colre des Anglais, en
s'emparant des deux Iroquois qui paraissaient tre sous leur protection
spciale.

Sir William King ignorait cet intressant dtail. Il chargea Li-li-pu-i
du rapt, et promit que, s'il russissait, il lui donnerait une livre de
poudre et une bouteille d'eau-de-feu.

Le sagamo accepta. Nar-go-tou-k et sa femme, surpris au sein de
leur sommeil, furent garrotts et entrans vers les loges des
Grosses-Babines, sur les premires rampes du mont Baker.

Li-li-pu-i s'tait engag  faire prir Nar-go-tou-k et  conduire
Ni-a-pa-ah au chef facteur, dans une hutte de chasse que ce dernier
possdait  vingt milles environ du fort Langley, prs de _l'ienhus_[4]
de ses allis.

[Note 4: Village. Voir la _Tte-Plate_, les _Nez-Percs_.]

Toutefois, en route, Li-li-pu-i changea d'ide. Les attraits de
l'Iroquoise lui tournrent la tte. Au lieu de la mener  son rival, il
prit la dtermination de l'pouser.

Cette dtermination fut aussitt mise  excution.

Avec la pointe de son couteau, Li-li-pu-i marqua Ni-a-pa-ah sur
l'paule, d'une figure de fer de flche mouss, signe de la servitude
dans la Nouvelle-Caldonie tout aussi bien que dans la Colombie, et la
petite fille de la Chaudire-Noire devint ds lors la femme esclave d'un
Grosse-Babine.

Je laisse  penser quel fut le dsespoir de Nar-go-tou-k, tmoin
impuissant de la crmonie. Sa douleur ne saurait tre compare qu'
celle de la dsole Ni-a-pa-ah. Mais la noble Iroquoise tait bien
rsolue  se tuer plutt que de se laisser souiller par son odieux
ravisseur.

Un accident survenu  Li-li-pu-i, le soir mme de son mariage, prvint
cette funeste rsolution.

Comme ils approchaient du village des Indiens, le cheval du chef
s'emporta, et, aprs une course effrne dans la montagne, il s'abattit
sur son matre.

Quand on releva Li-li-pu-i, il avait cess de vivre. Suivant les usages
des Grosses-Babines, le corps devait tre brl sur un bcher au milieu
de la nuit suivante, et sa veuve devait prendre  l'incinration une
part aussi active que dangereuse.

On sait comment Ni-a-pa-ah s'acquitta de cette horrible tche.

Lorsqu'elle eut recouvr ses sens, elle tait enferme et garde 
vue dans la cabane d'un de ses ennemis. A son cou pendait le sac qui
contenait les cendres de Li-li-pu-i. Ce sac, si elle ft reste parmi
les Grosses-Babines, elle et, d'aprs la coutume, t condamne  le
porter ainsi pendant trois ans, avec dfense de se laver ou d'apporter
aucun soin  sa toilette. Le terme du deuil expir, les parents du
dfunt se seraient livrs  de grandes rjouissances, et, aprs avoir
dpos dans un coffret d'corce de cdre et fix  une longue perche
les restes du trpass, dpouillant Ni-a-pa-ah de ses vtements, ils
l'auraient enduite de colle de poisson liquide et roule sur un tas
de duvet de cygne; le tout accompagn de danses, festins et tabagies.
Enfin, la pauvre femme, ramene en grande pompe chez elle, aurait joui
de la permission de se remarier, si toutefois, comme le dit un voyageur,
elle se ft senti assez de courage pour s'aventurer  courir de nouveau
le risque de brler vive ou d'endurer tous ces tourments.

Mais Ni-a-pa-ah eut le bonheur d'chapper  ce surcrot d'afflictions.

Nar-go-tou-k n'avait t qu'tourdi par le coup de tomahawk. Rest
esclave chez les Grosses-Babines, il parvint  leur arracher sa femme
lorsqu'elle fut gurie de ses plaies, quoique hideusement dfigure et
incapable de se servir dsormais de ses mains.

Ils prirent la fuite, retraversrent les steppes immenses qu'ils avaient
franchis nagure bercs par des illusions si enivrantes, et retournrent
 Caughnawagha, au commencement de 1817.

--Ah! dit la Vipre-Grise, en remarquant le triste tat de sa fille,
Athahuata[5] m'avait prvenue que cette expdition serait fatale  ma
famille, Athahuata ne trompe pas ceux qui ont foi en lui. Pourquoi mon
fils ne m'a-t-il pas coute?

[Note 5: Divinit des sorciers Iroquois.]

Sans lui rpondre, Nar-go-tou-k abaissa un regard sombre et douloureux
sur Ni-a-pa-ah; puis, relevant les yeux et tendant la main dans la
direction de Montral, qu'on apercevait dans le lointain, il s'cria:

--L sont les destructeurs de ma race; l sont ceux qui ont fait pleurer
celle qui est la joie et les dlices de mon existence; l, Nar-go-tou-k
dtruira ses ennemis; il fera pleurer  leurs femmes tous les pleurs de
leurs yeux.

--Que mon fils prenne garde, qu'il prenne bien garde! dit la
Vipre-Grise d'un accent prophtique. Athansie[6] est irrit contre
lui. Les Habits-Rouges[7] lui seront fatals: ils tueront jusqu'au
dernier des Iroquois!

[Note 6: Divinit du mal.]

[Note 7: Les indiens nomment les Anglais _Habits-Rouges_ ou
_Kingsors_, corruption de King Georges (Roi Georges).]




                             CHAPITRE II

                               MONTRAL


Trois cent vingt-sept ans se sont couls depuis que l'illustre
Jacques Cartier foula, pour la premire fois, le sol sur lequel s'lve
aujourd'hui la ville de Montral. Qui et os prdire alors au pilote
malouin que, bientt, ces terres incultes, occupes par des bois
inextricables, des landes marcageuses et par la chtive bourgade
indienne connue sous le nom de _Hochelaga_, fructifieraient aux rayons
vivificateurs de l'industrie et verraient surgir de leur sein une
des opulentes cits du Nouveau-Monde? Qui et os le prdire  M. de
Maisonneuve, quand, un sicle plus tard  peine, il vint asseoir dans
ces plaines les bases de la mtropole actuelle du Canada? Aux deux
intrpides aventuriers ne pourrions-nous appliquer le cri d'enthousiasme
chapp  M. F.-X, Garneau eu parlant du premier?

S'il tait permis, aujourd'hui,  Jacques Cartier de sortir du tombeau
pour contempler le vaste pays qu'il a livr, couvert de forts et de
hordes barbares,  l'entreprise et  la civilisation europenne, quel
spectacle plus digne pourrait exciter dans son coeur l'orgueil d'un
fondateur d'empire, le noble orgueil de ces hommes privilgis dont le
nom grandit, chaque jour avec les consquences de leurs grandes actions.
L'Amrique a cela de particulier qu'elle a t trouve et qu'elle s'est
faite ce qu'elle est, moins par les armes que par les travaux les plus
productifs, et que c'est en schant les larmes des malheureux que la
perscution ou la misre chassait d'Europe, qu'elle assurait son bonheur
et sa prosprit[8].

[Note 8: Garneau, _Histoire du Canada_, t. 1, p. 21.]

Au mois de septembre 1535, Cartier, qui avait prcdemment reconnu les
bords du Saint-Laurent jusqu'au confluent de la rivire Saint-Charles
avec ce fleuve, dsire poursuivre ses explorations. Il remet  la
voile, et, aprs une navigation de treize jours sur le grand fleuve,
il dbarque  Hochelaga, village algonquin situ  soixante lieues plus
haut.

Hochelaga, dit M. Garneau, se composait d'une cinquantaine de maisons
en bois, de cinquante pas de long sur douze ou quinze de large,
couvertes d'corces cousues ensemble avec beaucoup de soin. Chaque
maison contenait plusieurs chambres distribues autour d'une grande
salle carre o la famille se tenait habituellement et faisait son
ordinaire. Le village lui-mme tait entour d'une triple enceinte
circulaire palissade, perce d'une seule porte fermant  barre. Des
galeries rgnaient en plusieurs endroits en haut de cette enceinte, et
au-dessus de la porte, avec des chelles pour y monter et des amas de
pierres dposes au pied pour la dfense. Dans le milieu de la bourgade
se trouvait une grande place[9].

[Note 9: Garneau, _Histoire du Canada_, t. I, p. 23.]

Voil le berceau de Montral.

Les annes fuient sur le cadran des ges, insensiblement, et malgr
l'incurie si dplorable du gouvernement franais, le Canada se peuple,
Champlain commence la ville de Qubec; des tablissements se forment 
Sillery,  Trois-Rivires[10], des missionnaires catholiques, la croix
d'une main, la houe ou l'arquebuse de l'autre, se rpandent partout,
convertissant les Indiens, dfrichant les terres, rigeant des fermes et
des maisons d'ducation.

[Note 10: Voir la _Huronne_.]

Mais c'est en 1640 seulement que la richesse du site de Hochelaga attire
l'attention. Ce site est une le longue de neuf lieues sur deux et
demie de large environ. Une compagnie de ngociants franais se la
fait concder et y envoie un de ses membres, Paul de Chomedy, sieur
de Maisonneuve, gentilhomme champenois, avec ordre d'y implanter une
colonie.

Il partit pour le Canada le coeur plein de joie. En arrivant, le
gouverneur voulut en vain le fixer dans l'Ile d'Orlans[11], pour ne
pas tre expos aux attaques des Iroquois; il ne voulut pas se laisser
intimider par les dangers et alla, en 1617, jeter les fondements de
la ville de Montral. Il leva une bourgade palissade  l'abri des
attaques des Indiens, qu'il nomma Ville-Marie, et se mit  runir des
sauvages chrtiens ou qui voulaient le devenir, autour de lui, pour les
civiliser et leur enseigner l'art de cultiver la terre. Ainsi Montral
devint  la fois une cole de civilisation, de morale et d'industrie,
destination noble qui fut inaugure avec toute la pompe de l'glise.

[Note 11: Situe  une demi-lieue au-dessous de Qubec.]

La colonie de Ville-Marie[12] s'accrut lentement d'abord; ses premiers
pas furent incertains, arrts par mille obstacles. En 1664, elle ne
comptait que 884 familles. Nanmoins on pouvait prvoir la rapidit de
son extension future, car dj son enceinte dpassait celle de Qubec,
ville qui, quoique fonde trente-quatre ans plus tt, n'avait  la mme
poque que 888 habitants.

[Note 12: Le clerg catholique s'entte  n'appeler Montral que par
ce nom.]

De ce moment jusqu' nos jours, la population de Montral suivit
incessamment une marche ascendante.

Aujourd'hui le chiffre de cette population peut tre port  100,000
mes, taudis que Qubec, que beaucoup de nos gographes s'obstinent 
citer uniquement comme la seule ville importante du Canada, n'en a gure
plus de 50,000.

Nous ne saurions mieux comparer l'le de Montral qu' un bicorne dont
la ville figurerait l'aigrette. Au nord, elle est arrose par la rivire
des Prairies, branche de l'Outaouais (ou Ottawa), et au sud par le
Saint-Laurent qui, devant la ville, a plus de deux milles de large.

Adoss  la montagne d'o elle tire son nom. Montral (Mont-Royal) offre
 la vue une sorte de paralllogramme avec ses trois cents rues coupes
 angle droit.

La principale voie passagre, la rue Notre-Dame, s'tend du nord  l'est
sur un espace de plus d'un mille. Elle est le centre du commerce de
dtail, le rendez-vous du monde lgant. Des magasins fort coquets,
et quelques-uns fort riches aussi, la bordent des deux cts. Elle est
partage parla place d'Armes sur laquelle on a construit, il y a une
trentaine d'annes, la cathdrale Notre-Dame, basilique dans le genre
no-gothique, mais prtentieuse, mince, trique, une sorte de monument
en carton-pierre, bien qu'on le considre comme le temple le plus vaste
de l'Amrique septentrionale. Au-del on remarque aussi le nouveau
Palais de Justice, dont la faade a une grande mine, niais dont
la distribution intrieure laisse beaucoup  dsirer: son portique
appartient au style grec. Il se dresse en face de la place Jacques
Cartier, sur laquelle, par un contre-sens risible, ou plutt par une
drision amre, les Anglais ont lev une colonne et une statue 
l'amiral Nelson!

Paralllement  la rue Notre-Dame, s'lance la rue Saint-Paul, plus
troite, moins lgante, mais non moins anime. La partie septentrionale
est envahie par les petits ngociants en nouveauts, mercerie et
quincaillerie; la partie mridionale par les gros importateurs, dont les
immenses magasins descendent jusqu' la rue des Communes, laquelle longe
les quais.

Btis en belle pierre de taille  douze ou quinze pieds du niveau
du Saint-Laurent, ces quais se dploient devant la ville comme un
inbranlable rempart. Pendant la bonne saison, les oisifs et les curieux
s'y rassemblent. Peu de promenades prsentent,  notre avis, autant
d'agrments que celle-l.

En se dirigeant vers le sud, le regard franchit des paysages aussi
sduisants que varis, aprs avoir pass par-dessus le magnifique pont
tubulaire _Victoria_, le plus beau au monde, construit dernirement par
le clbre ingnieur anglais Stevenson.

Qu'il s'arrte sur les nombreux navires de toutes les nations, voiliers
ou vapeurs, golettes ou trois-mts, canots d'corce ou vaisseaux de
guerre, mouills dans les bassins, qu'il ondule avec les eaux diaphanes
du roi des fleuves, qu'il vague mollement  travers les quinconces de
l'le Sainte-Hlne qui, telle qu'une corbeille de verdure, merge de
l'onde vis  vis de la ville, ou qu'avide et amoureux des champs, il
saute  l'autre rive du Saint-Laurent, l'oeil trouve cent sujets de
plaisir, d'instruction, de rverie, de dlices.

C'est un spectacle enchanteur pour l'artiste nonchalant, insoucieux, et
pour le spculateur alerte, farci de chiffres.

Entendez le sifflement des steamers! suivez ce double panache de fume
qui se balance au fate de leurs noires chemines; voyez-vous dans cette
atmosphre imprgne d'odeurs rsineuses et aquatiques, ou bien comptez
ces boucauts de sucre, ces _quarts_[13] de farine, ces barriques de
tabac, ces caisses, ces ballots de toutes sortes amoncels sur les
quais!

[Note 13: Les Canadiens-Franais nomment ainsi les barils de farine,
provisions, etc.]

Partout l'activit, partout le travail intelligent, partout l'abondance.

Des hommes, des chevaux, des cabs, des cabrouets se pressent, se
froissent se heurtent. On dirait de l'entrept gnral du trafic du
globe.

Mais laissons la rue des Commissaires o nous ramneront
vraisemblablement les incidents de notre rcit. En examinant Montral
 vol d'oiseau, nous voyons la ville s'tager en amphithtre dans les
plis d'un terrain fortement tourment.

Les quartiers limitrophes du fleuve sont exclusivement consacrs aux
affaires. La majeure partie de la population y est anglaise. Plus loin,
en escaladant les premires rues de la montagne, nous rencontrons les
rues Craig, Vitr, de la Gauchetire, Dorchester, et la grande rue
Sainte-Catherine; plus loin encore, la rue Sherbrooke. Toutes observent
un paralllisme remarquable.

Les premires sont habites par des Canadiens franais, la dernire par
l'aristocratie anglaise.

Perdue sous des alles d'arbres touffus, la rue Sherbrooke ressemble
vraiment  l'avenue d'un Eden. L on n'entend ni tumulte, ni
grincement criard. Le chant des oiseaux, les soupirs d'une romance, les
frmissements d'une harpe, le chuchotement d'un piano viennent caresser
vos oreilles.

L, point de luxueux magasins pour fasciner vos yeux, mais des cottages
gracieux, des villas pimpantes, des manoirs fodaux en miniature, de
vertes pelouses, des jardins maills de fleurs pour sduire votre
imagination. L, point de mouvement, point de passants qui vous
coudoient, mais le murmure harmonieux du feuillage, des amants
solitaires lentement presss l'un contre l'autre, des apparitions
enchanteresses qui vous ravissent le coeur.

Elle n'est point rgulire, la rue Sherbrooke, elle n'est point dalle,
pas mme pave, mais ses mandres sont si mystrieux, sa poussire est
si molle, son gazon si doux, ses ombrages si frais... Ah! oui, c'est
bien dans la rue Sherbrooke qu'on aime  aimer!

Et quel merveilleux panorama se droule  vos pieds, se masse sur votre
tte! C'est Montral, la vigilante, qui chauffe ses fourneaux, ouvre ses
chantiers, charge et dcharge ses cargaisons, dcore ses difices, agite
ses milliers de bras, comme ses milliers de ttes! C'est une montagne
dont les sommets altiers dchirent la nue; ce sont de gras coteaux, des
bois plus verts que l'meraude, des vergers o se veloutent et se dorent
les fruits savoureux, des parterres embaums et diaprs de toutes les
couleurs de l'arc-en-ciel.

L'extrmit septentrionale de la rue Sherbrooke aboutit  la rue
Saint-Denis, grande artre qui s'appuie perpendiculairement sur la rue
Notre Dame, divise toute la ville du haut en bas et court s'panouir
dans la prairie.

Elle forme la limite du faubourg Qubec.

Dans ce faubourg, un des plus populeux de Montral, essaiment des
Canadiens-Franais artisans, dtailleurs ou dbitants de boissons pour
la plupart. Jadis ses htes taient gens enrichis par la traite des
pelleteries. On peut s'en convaincre aisment  l'apparence des maisons
que les dsastreux incendies de 1852 ont pargnes[14].

[Note 14: Aprs ces incendies successifs, plus de vingt mille
habitants se trouvrent sans logements.]

Mais,  mesure que la race anglaise s'est agglomre dans la ville, elle
y a usurp le sceptre de la fortune[15], et soit qu'elle ne voult pas
s'allier  la race franaise, soit que ses gots la portassent  se
hausser, elle a dsert les bords du fleuve pour charger de ses palais
les gradins de la montagne. On connat l'histoire des moutons de
Panurge: petit  petit, les conquis ont imit les conqurants, et, 
prsent, sauf de rares exceptions, il est peu de Canadiens-Franais,
rentiers ou dignitaires, qui oseraient avouer un domicile dans le
faubourg Qubec.

[Note 15: Chose triste  dire, mais trop facile  comprendre, partout
o les populations protestante et catholique se trouvent en prsence, on
voit la premire prosprer, acqurir des richesses, l'autre dcrotre,
s'appauvrir.]

Cette migration n'a, du reste, rien qui doive surprendre. Les
circonstances ont pu les provoquer. Au fur et  mesure que la ville a
largi sa ceinture, les fabriques, les usines se sont multiplies.
Par consquent, les rives du fleuve ont acquis une importance relative
qu'elles n'avaient pas auparavant. On a vendu les terrains occups par
les maisons de plaisance pour y faire des manufactures, et les premiers
se sont rfugis autre part. Puis, fait digne d'attention, comme
beaucoup de cits amricaines, Montral tend  remonter le cours du
fleuve qui baigne ses murs. Il n'y a pas longtemps, les vaisseaux
ne jetaient point l'ancre plus haut que la place de la Douane. Par
l'ouverture du canal Lachine[16], on leur a facilit un mouillage
jusqu'au bout de l'le, pour ainsi dire. Dans quelques annes
probablement, quand les docks projets par M. Young seront excuts, le
port de Montral s'tendra de la rue Bonsecours,  l'entre du faubourg
Qubec, jusqu' la pointe Saint-Charles, tte du pont Victoria.

[Note 16: Pour l'tymologie de ce nom, voir la _Huronne_.]

Alors, les quartiers sous-jacents se dpeupleront au profit des
quartiers nouveaux qui s'installeront en amont. Cela s'explique
facilement: quand une colonie se fixe prs d'un cours d'eau, elle
dfriche les terres en s'acheminant vers la source. S'il survient
d'autres membres  la colonie, ils ne planteront pas leurs tentes
au-dessous des prcdents parce que les pouvoirs d'eau ont t utiliss
d'une faon ou d'une autre par le drainage des campagnes ou le jeu des
machines, mais ils s'tablissent au-dessus o rien ne les gne et ne les
embarrasse.

Les terres infrieures tant ainsi les premires mises en culture
acquirent un prix que n'ont pas les terres suprieures, laisses
vierges et improductives. Il rsulte de l que les manufacturiers,
fabricants et entrepreneurs s'chelonnent graduellement devant une
ville, en refoulant son cours d'eau, srs qu'ils sont d'acheter meilleur
march les emplacements ncessaires  l'tablissement de leurs usines ou
entrepts et d'obtenir des forces motrices plus considrables.

Mais ces entrepreneurs, fabricants et manufacturiers sont les
avant-coureurs du commerce. Celui-ci ne peut pas plus vivre sans
eux, qu'ils ne peuvent vivre sans lui. Autour des usines se groupent
promptement les magasins; car, pour viter les frais de transport,
le consommateur se rapproche constamment du producteur. Bientt les
terrains enserrs par la manufacture montent: ils doublent, ils triplent
de valeur. Non-seulement le propritaire ou directeur comprend qu'il
aurait avantage  vendre son emplacement et  transfrer plus haut ses
ateliers, mais il s'aperoit de l'impossibilit pour lui d'augmenter
ses moyens de production par un agrandissement de local,  cause de la
chert excessive des lots avoisinants.

Il dloge; les chantiers l'accompagnent. La navigation, force de
dposer ou prendre son fret prs de ces chantiers, la navigation bon gr
mal gr suit leurs mouvements. Le cours d'eau est-il trop peu profond,
on le creuse; est-il sem de rochers, on le drague; est-il hriss de
rcifs, de cataractes, on perce un canal, comme celui de Lachine au pied
des rapides du Sault Saint-Louis ou Caughnawagha.

Et toujours, toujours la ville va refluant vers la source. Se serait-il
pas possible de dcouvrir dans ce phnomne la preuve de notre marche
ascensionnelle aussi bien que la preuve de notre penchant  remonter des
effets aux causes?

Quant  la cit, elle subit autant de mtamorphoses que de progressions.
La manufacture est supplante par le magasin, qui sera supplante 
son tour par la maison bourgeoise, et peut-tre en dernier lieu par la
ferme. Montral nous en prsente un exemple frappant. Il y a un sicle,
les comptoirs du commerce ne dpassaient pas la rue des Commissaires. La
rue des Communes, qui s'annexe  elle, n'existait mme pas. Mais l
o prend pied le quartier Sainte-Anne, des moulins, des scieries,
des fonderies, des forges fonctionnaient du matin au soir. Maintenant
forges, fonderies, moulins immigrent, et des _stores_, des _warehouses_
leur succdent partout. Le ngoce s'enfuit  tire d'ailes du march
Bonsecours vers les rues Saint-Paul, Notre-Dame, Saint-Jacques, et se
prcipite dans la rue Mac-Gill.

Avant vingt ans, il aura, nous en avons la conviction, dsert ses vieux
foyers et inond le quartier Sainte-Anne. Ses rvolutions passes sont
un critrium pour prciser ses rvolutions  venir. L'abaissement
lent mais continu du prix des loyers dans le faubourg Qubec et leur
lvation inusite du ct du faubourg Saint-Antoine suffisent dj
 dmontrer d'une faon concluante la justesse de cette assertion.
L'achvement du pont Victoria et l'tablissement  la pointe
Saint-Charles d'une gare centrale pour la compagnie du chemin de fer du
Grand-Tronc, n'ont fait que bter le transfert du centre commercial
au quartier Sainte-Anne ou _Griffinton_, ce bourbier infect, cette
lproserie o grouille une population irlandaise, sordide, dguenille,
fanatique, prte  tous les crimes, la honte et l'effroi de la mtropole
canadienne, comme les Cinq-Points de New-York, la Cit de Londres ou
de Paris, le Ghetto de Rome, furent longtemps la honte et l'effroi des
nobles capitales qui recelaient ces clapiers dans leur sein.

Le Griffinton, une fois assaini, purg des bandes de misrables qui
rendent son sjour dangereux autant que dgotant, Montral, avec ses
maisons bien bties, ses grand difices publics, civils ou religieux,
ses rues rgulires parfaitement ares, ses nombreux instituts, son
riche muse de gologie, son jardin botanique, son magnifique port, ses
prodigieuses ressources maritimes, industrielles et agricoles, et les
splendides campagnes qui se dploient  ses portes, Montral prendra
dfinitivement rang parmi les villes les plus favorises et les plus
agrables des deux hmisphres.




                             CHAPITRE III

                         LES DERNIER IROQUOIS


Quoique Montral ne possdt pas, en 1837, la moiti de la population
et des embellissements dont elle s'enorgueillit,  juste titre,
aujourd'hui, c'tait dj, par son vaste ngoce et son esprit
d'entreprise, une des cits les plus importantes de l'Amrique
septentrionale. Cette mtropole, qui compte prs de cent mille mes dans
son enceinte, n'en avait gure alors que quarante  quarante-cinq[17].
Mais ils taient dous d'une activit, d'une intelligence commerciale,
et d'un amour de l'indpendance qui, ds cette poque, faisaient de leur
ville le foyer du libralisme canadien. Tandis que la capitale politique
de la colonie, Qubec, demeurait immobile dans son corset de remparts
et de prjugs religieux; tandis que ses plus nobles famille franaises
acceptaient presque toutes sans murmurer le joug de la domination
anglaise, et que beaucoup courtisaient leurs matres, adulaient Son
Excellence le gouverneur gnral, les Montralais ou Montralistes,
comme on les appelle dans le pays, protestaient ouvertement contre
toutes les exactions du pouvoir, lui faisaient une opposition nergique,
et aspiraient les uns  l'indpendance, les autres  l'annexion aux
tats-Unis, une certaine, mais faible minorit,  un retour sous
l'administration franaise.

[Note 17: La population des deux Canadas dpasse actuellement deux
millions d'habitants. Il n'est gure de peuples qui se soient accrus
aussi rapidement. Comme on le concevra aisment, les Anglo-Saxons ont
pris plus de dveloppement que les Franco-Canadiens, depuis la conqute
du Canada par l'Angleterre, en 1789. Alors les premiers ne comptaient
pas plus de sept  huit mille mes dans le paya qu'ils occupaient sous
le nom de Haut-Canada,  l'ouest de Montral. De rcentes statistiques
nous montrent leur progression vraiment fabuleuse:

                  1814....................    95,000

                  1824....................   151,097

                  1829....................   198,440

                  1832....................   261,066

                  1834....................   320,693

                  1836....................   372,502

                  1842....................   486,055

                  1848....................   723,292

                  1852....................   952,054

                  1855.................... 1,003,121

                  1860.................... 1,060,305

Quant ou Bas-Canada, il a suivi l'chelle suivante:

Lors de la conqute, soixante mille Franais  peine l'habitaient. A
partir du premier recensement anglais on trouve:

                  1825.................... 423,630

                  1827.................... 471,876

                  1831.................... 511,920

                  1844.................... 690,782

                  1882.................... 890,661

                  1888.................... 930,207

                  1860.................... 1,000,044

M. Chauveau, surintendant de l'instruction publique au Canada accompagne
ces chiffres d'observations trs-judicieuses.

Si, dit-il, l'on considre que cet accroissement est presque
entirement d  la multiplication par le seul effet des naissances
de 60,000 Franais, on le trouvera certainement remarquable. Quelques
centaines de familles, presque toutes normandes ou bretonnes, ont
originairement peupl les vastes territoires qui composaient la
Nouvelle-France. A la conqute, un grand nombre de familles se sont
embarques pour la France, et, depuis ce temps, il n'a pas t ajout
aux familles franaises de la colonie. Quelques individus isols,
aussitt repartis qu'arrivs, ont, pour bien dire,  peine visit la
Nouvelle-France, passe sous la domination de l'Angleterre. Malgr le
nombre considrable de Franais et de Belges qui migrent en Amrique,
il n'y a actuellement (1858) que 1,366 natifs de ces deux pays. Loin de
gagner par l'immigration, la race franaise a, au contraire, constamment
perdu par une migration qui s'est faite ds l'origine et n'a cess
de se faire vers les tats-Unis, les plaines de l'ouest et jusqu' la
Louisiane et au Texas... Bien plus, une migration plus formidable s'est
faite depuis quelques annes. Des ouvriers par bandes, des familles de
cultivateurs par essaims ont laiss le Canada, etc...!

Les dilapidations insenses du trsor public, la corruption effroyable
des hommes politiques, l'augmentation constante des impts, la lourdeur
de la dette coloniale, qui pse de prs de deux cents francs sur chaque
tte d'individu, sont les principaux motifs de cette migration. Quant
 la fcondit des Canadiens, elle peut passer pour proverbiale. Les
familles de douze ou quinze enfant sont communes. J'ai connu des femmes
qui avaient donn le jour  vingt-cinq, et une  trente et un!]

Les motifs de leur dsaffection taient divers. Pour les
Franco-Canadiens, c'tait principalement cette vieille inimiti de
race que le temps n'a malheureusement pas efface. D'ailleurs, peuple
conquis, il n'eut, gure t naturel qu'ils supportassent sans se
plaindre leurs conqurants.

Pour les Anglo-Canadiens, la vue de l'galit et de la libert qui
rgnait aux tats-Unis, compares  l'oligarchie aristocratique et
tyrannique du gouvernement colonial, pouvait tre un sujet d'envie. Quoi
qu'il en soit, le mcontentement avait atteint ses limites extrmes.
Et les mcontents formulrent, en 1834, leurs griefs dans un factum
clbre, sous le titre _Les quatre-vingt-douze_ rdiges, en grande
partie, sous la direction de M. Louis-Joseph Papineau, le tribun du
parti libral  l'Assemble lgislative [18].

[Note 18: Pour plus amples dtails, qu'il m'est impossible de donner
ici, voir la _Huronne_.]

Ce document fut envoy  Londres. Mais, loin de faire droit  ses
instantes rclamations, quoiqu'elles fussent appuyes par lord John
Russell, O'Connell et plusieurs membres minents de la chambre des
communes anglaise, le cabinet de Saint-James ferma l'oreille.

Des troubles, bientt rprims, clatrent, au commencement de 1837, 
Montral et dans les environs.

Alors, le ministre anglais se dcida  nommer des commissaires pour
s'enqurir des affaires du Canada. Au lieu de pacifier les esprits par
quelques concessions, la commission les irrita davantage en provoquant
des arrestations.

A la fin d'avril de cette anne, plusieurs Montralais furent
incarcrs, et l'excutif fit lancer une foule de _warrants_, ou mandats
d'amener, contre diffrents individus des campagnes avoisinantes,
souponns d'tre hostiles  la Grande-Bretagne.

Parmi les suspects se trouvait un Indien habitant le village de
Caughnawagha.

Ainsi que nous l'avons dit, le village de Caughnawagha ou du Sault
Saint-Louis s'lve  trois lieues environ de Montral, sur la rive
mridionale du Saint-Laurent.

L, comme les Hurons  Lorette, prs de Qubec[19], se sont rfugis les
derniers rejetons des Iroquois. Cette peuplade, jadis si florissante,
qui s'intitulait superbement les Six Nations, et qui, plus d'une fois,
fit flchir nos armes, est  prsent rduite  une centaine de familles
du mtis, vgtant dans la misre et la dgradation. A peine leur
reste-t-il le souvenir de ce que furent leurs anctres  peine
savent-ils qu'il n'y a pas deux sicles ils possdaient toutes les
rgions  l'est et  l'ouest des Grands-Lacs, que le nom seul de leur
race faisait trembler les autres Peaux-Rouges et jusqu'aux blancs
tablis sur les bords du Saint-Laurent et de l'Hudson.

[Note 19: Voir la _Huronne_.]

Alors ils se recrutaient des Oneidas, Onondagas, Cayugas, Senecas, plus
tard des Tuscarocas, six en tout; mais si puissants, mais si vaillants,
qu'on les appelait les HOMMES, pour les distinguer des Delawares, les
FEMMES, leurs courageux et infortuns adversaires.

Et cependant ils taient braves, eux aussi, les Delawares ou
Lenni-Lenapes, c'est--dire peuple sans mlange, comme ils se
qualifiaient.

Que sont-ils devenus? Hlas! notre ambition les a anantis. Vainqueurs
et vaincus, Delawares et Iroquois, n'ont plus sur cette terre un
seul reprsentant pur d'alliance trangre. Les chos de l'Amrique
n'entendent plus leur cri de guerre, ne redisent plus leurs glorieux
exploits. Ils sont ensevelis au cnotaphe de l'histoire. Comme sur
une tombe, leur nom reste, mais pour dsigner quelques divisions
territoriales du Canada et des tats-Unis.

Qui croirait, en parcourant le chtif hameau de Caughnawagha, en
rencontrant ces Bois-Brls[20] couverts d'habillements dguenills comme
nos mendiants europens, abrutis par l'ivrognerie et la fainantise, que
ce sont l les petits-fils--btards il est vrai--des Iroquois! Qui le
croirait  la vue de leurs sales et chtives cahutes eu boue, tristement
parpilles sur une plage fertile, mais infconde vis  vis, et 
deux pas d'une grande ville blouissante de luxe, toute palpitante
d'industrie!

[Note 20: On appelle ainsi les mtis ns d'une peau blanche et d'une
mre indienne.]

Pnible spectacle! navrant contraste! Voil ce que, sur tout le
continent amricain, notre civilisation a fait des propritaires
lgitimes du sol. Une civilisation gnreuse, charitable pourtant que la
ntre, et qui ne prtend marcher qu'arme du code de la lgalit! Quelle
thse pour le philosophe! Que de rflexions sur l'incertitude de ce que
nous regardons comme le droit, de ce que nous jugeons sacro-saint!

Jamais je n'ai travers la dsole bourgade de Caughnawagha sans que mon
coeur ne se serrt douloureusement et que des larmes ne montassent  mes
paupires. Au milieu du dsert, l'Indien avive en moi le sentiment de
la puissance humaine: il me fait plaisir; quoique dj dgnr, quoique
dj il se soit inocul la plupart des vices qui dshonorent les blancs,
il conserve pour moi encore quelque prestige; je le vois libre, alerte,
hardi dans le danger, et j'oublie volontiers sa malpropret habituelle,
sa paresse imprvoyante, sa duplicit, pour admirer sa patience  toute
preuve, son amour de l'indpendance, sa pntration, son adresse, sa
rsistance aux fatigues, aux luttes du corps, ses admirables talents
oratoires, son inflexible stocisme dans les tortures, sa srnit
devant la mort.

A l'tat demi-polic, il est hideux, hideux comme tous les monstres,
parce que le Peau-Rouge n'a pas t,--je le dis hautement,--cr pour
l'organisation sociale des Visages-Ples. Nos missionnaires se sont
tromps, ils ont t dups de leur zle, pour ne pas dire plus. Chez
nous, prs de nous, l'Indien s'tiole, s'avilit, se suicide lentement.
C'est une plante exotique qui ne peut vivre dans notre atmosphre. Nous
tait-il permis, sous un prtexte politique, religieux on autre, de
le traiter comme nous l'avons trait? Est-il permis aux Anglais de
poursuivre cette oeuvre meurtrire? Problmes redoutables, questions
difficiles que je me suis souvent poss, mais pour la solution desquels
je ne me crois pas assez autoris.

Quoi qu'il en soit, en 1837, le village de Caughnawagha n'tait ni
mieux, ni plus mal construit qu'il ne l'est maintenant. C'tait une
runion de cabanes, avec des toits de chaume ou de planches, d'un aspect
repoussant. On les avait groupes prs d'une chapelle o un prtre
catholique essayait, chaque dimanche, par des instructions dans leur
langue, d'attacher les Iroquois  la religion du Christ.

A l'exception d'un petit jardin attenant au presbytre et de deux ou
trois lopins de terre sems de mas, nulle trace de culture autour des
huttes. Mais a et l des flaques d'eau noirtre o barbotaient quelques
pourceaux thiques et des niches d'enfants dgotants au possible.

Pourtant, au centre du village, on remarquait une maisonnette
relativement assez lgante, mais qui, par les matriaux dont elle tait
compose, sinon par sa forme, affectait le type du wigwam indien.

Des peaux de buffle la recouvraient entirement. Et, au lieu d'tre
ouverte  tous les vents ou d'avoir une mchante porte de bois comme les
autres, elle se fermait au moyen d'un rideau en cuir d'orignal, orn de
broderies en _rassade_[21], reprsentant un castor et un grand aigle 
tte chauve.

[Note 21: Las Indiens appellent rassade les grains de verroterie
enfils dans des piquants de porc-pic.]

Ces figures taient le _totem_ on cusson d'un chef. Le castor est
(avec la tortue) l'emblme des Iroquois et des Canadiens qui le leur ont
emprunt; l'aigle  tte chauve est un des symboles du pouvoir chez les
Peaux-Rouges.

La hutte appartenait en effet  un sagamo. Sa femme, son fils et lui
taient considrs par les habitants du village comme les derniers
Iroquois qui n'eussent pas dans leurs veines une seule goutte de sang
ml.

C'tait Nar-go-tou-k, la Poudre, Ni-a-pa-ah, l'Onde-Pure, sa femme, et
Co-lo-mo-o, le Petit-Aigle, leur fils unique.

Nar-go-tou-k portait gaillardement ses cinquante annes. Malgr les
malheurs qui avaient abreuv sa jeunesse, et malgr les tribulations
nombreuses qui avaient assailli son ge mr, il se tenait droit, vert et
ferme comme un chne robuste que l'ouragan a pu agiter sans le courber
jamais.

Ni-a-pa-ah, au contraire, avait profondment ressenti les coups de
l'infortune. Elle n'tait qu' l't de la vie, et dj une caducit
prcoce, ployait sa taille en deux. Ses cheveux si noirs, si abondants
autrefois, avaient tomb et blanchi. Un inextricable rseau de rides
sillonnait en tous sens son visage osseux; de larges coutures jauntres
tranchaient sur le ton gnralement bistr de sa peau et ne rappelaient
que trop les atroces tortures auxquelles la pauvre squaw avait t
soumise sur le mont Baker.

Ses mains brles n'offraient plus que des moignons informes dont elle
tait incapable de faire usage, mme pour prendre ses aliments. De ses
charmes fltris, il ne lui restait que les yeux,--ces yeux si loquents
dont le rayonnement sympathique refltait tant d'amour et de mlancolie.

Son amour, elle l'panchait tout entier, maintenant, sur Co-lo-mo-o,
l'enfant qu'elle avait eu de Nar-go-tou-k, un an aprs leur rentre de
la Nouvelle-Caldonie au Canada.

N en 1818, le Petit-Aigle avait donc alors vingt ans passs. Beau et
vaillant jeune homme s'il en fut. Il tenait de race. Taille leve, bien
prise, membres vigoureux, muscles d'acier, coeur intrpide, comme son
pre, il avait les traits dlicats, le regard sduisant de sa mre.

Rompu  tous les exercices corporels, chasseur sans rival, pcheur
des plus habiles, Co-lo-mo-o excellait  tirer de l'arc ou du fusil,
 dompter un cheval,  conduire un bateau. Nar-go-tou-k l'avait fait
instruire par le pasteur du village, et le Petit-Aigle avait appris, du
digne missionnaire, le franais, l'anglais, le calcul, un peu de dessin
et de musique. Ostensiblement, il pratiquait la religion catholique; on
l'avait baptis sous le nom de Paul. Son s'tait flatt un instant de
le convertir entirement et de le faire entrer dans les ordres. Il
s'effora de lui persuader qu'il tait appel, par une faveur divine, 
aller prcher la foi aux Peaux-Rouges de la baie d'Hudson. Mais le
jeune homme avait hrit de sa grand'mre, la fameuse Vipre-Grise, un
invincible penchant pour les superstitions indiennes, et les tentatives
du bon abb pour en triompher furent sans rsultat.

Et-il russi, que les gots de Co-lo-mo-o l'auraient tourn vers une
autre profession.

Jamais, du reste, Nar-go-tou-k n'aurait consenti  laisser son fils
embrasser la carrire ecclsiastique. N'esprait-il point que par lui
la race iroquoise revivrait un jour et finirait par reconqurir les
territoires dont l'avaient spolie les Visages-Ples?

Cette esprance, le Petit-Aigle la caressait aussi. Il tait heureux et
fier de la proclamer.

Les Indiens de Caughnawagha obissaient  Nar-go-tou-k. Cependant, ils
ne se montraient pas respectueux et soumis  lui, comme le sont 
leurs chefs les Peaux-Rouges du dsert amricain. Une portion mme
mconnaissait son autorit et s'tait attache  un sagamo de rang
infrieur, qui travaillait  la ruine de Nar-go-tou-k. L'origine de
cette haine remontait au mariage de Nar-go-tou-k avec Ni-a-pa-ah.
L'autre sagamo briguait alors la main de la jeune fille. Furieux d'avoir
t repouss, il complota depuis ce jour la perte de son rival; avec
la tnacit d'un sauvage, il attendit patiemment que le moment des
reprsailles ft venu. Il se fit des amis, des partisans, et, tandis
que Nar-go-tou-k et les siens se joignaient aux Canadiens-Franais
pour secouer le despotisme anglais, il se vendit aux agents de la
Grande-Bretagne.

On le nommait Mu-us-lu-lu, le Serpent-Noir.

Ds le mois de mars 1837, Mu-us-lu-lu avait dpos au parquet de
Montral une dnonciation en forme contre Nar-go-tou-k. Le missionnaire
de Caughnawagha eut vent de cette dnonciation; sans rien dire  celui
qui en tait l'objet, car il redoutait la violence de son caractre, il
chercha  le sauver, par affection pour Co-lo-mo-o. Une dmarche prs
du grand conntable[22] suffit  faire suspendre l'excution d'un mandat
d'arrestation qui avait dj t dress contre Nar-go-tou-k. Ignorant
tout, le sagamo, ennemi naturel des Anglais, et le coeur ulcr par les
souffrances que les Grosses-Babines avaient fait endurer  sa femme, le
sagamo continua de se concerter avec les chefs des libraux canadiens
pour rvolutionner le pays. L'abb ne lui mnagea pas les avis
indirects, les conseils officieux. Mais Nar-go-tou-k ne comprit rien ou
ne voulut rien comprendre.

[Note 22: Un des principaux chefs de la police.]

Plus que jamais il se mlait aux conspirateurs, surtout depuis
l'apparition au Canada d'une bande de trappeurs, conduite par un certain
Poignet-d'Acier, homme d'une force herculenne dont on racontait les
prodiges et que maints vieillards prtendaient avoir vu notaire 
Montral, sons le nom de Villefranche, quelque vingt ans auparavant.

Ce Poignet-d'Acier faisait le dsespoir de la police provinciale. Elle
avait mis sa tte  un haut prix, vingt mille livres sterling; mais nul
ne savait o le prendre, quoiqu'on le trouvt partout.

Quant  ses gens, dont on valuait le nombre  plusieurs milliers, ils
taient aussi insaisissables que leur matre. Ce n'tait pourtant pas
une troupe fictive. On l'avait vue traverser Ottawa,  son arrive des
_pays d'en haut_[23]; on assurait mme qu'elle tranait  sa suite des
trsors immenses recueillis sur les bords du Rio-Columbia. Mais au del
d'Ottawa elle s'tait disperse, et personne, sauf les affilis, ne
pouvait dire o ses membres avaient, lu domicile.

[Note 23: Les Canadiens nomment ainsi les territoires du Nord-ouest.
Voir la _Huronne_.]

Nar-go-tou-k le savait bien, lui! Il ne s'coulait gure de semaines
sans qu'il et quelque entrevue avec Poignet-d'Acier. Tous deux
communiquaient aussi avec MM. Joseph Papineau, Wolfred Nelson et
Duvernay, les machinateurs de l'effervescence populaire; tous deux
tchaient d'avancer l'heure o ils pourraient venger sur la couronne
d'Angleterre les outrages qu'ils avaient reus de quelques-uns de ses
sujets.




                             CHAPITRE IV

                         L'ILE AU DIABLE [24]


[Note 24: Je ne crois pas inutile de prvenir mes lecteurs que toutes
les localits que je cite existent et que, dans mes descriptions de
ces localits, je tche et tcherai toujours d'tre aussi exact que
possible, mon but, en publiant ces ouvrages, tant de raconter, sous une
forme anecdotique, mes voyages dans l'Amrique septentrionale.]

Par une splendide soire du mois d'avril, Nar-go-tou-k et Ni-a-pa-ah
causaient dans leur hutte.

L'intrieur se composait de trois pices.

L'une  l'entre s'appelait, comme chez les Canadiens, la salle. C'tait
le lieu commun de runion. Les deux autres servaient de chambres 
coucher. Ces chambres taient un luxe inusit chez les Iroquois de
Caughnawagha. Du vivant de sa belle-mre, la Vipre-Grise, Nar-go-tou-k
n'avait os se le procurer, car la vieille squaw, fermement attache
aux traditions de ses anctres, et soulev contre lui la population
indienne, sur qui elle exerait, en sa qualit de medawin ou sorcire,
une influence irrsistible.

Mais, depuis qu'elle tait morte, au commencement de 1830, Nar-go-tou-k
se livrait, dans la mesure de ses moyens,  son got pour le confort
europen.

Il avait construit sa maisonnette avec une coquetterie bien faite pour
piquer davantage la jalousie de Muuslulu, qui habitait une cahute en
argile de l'aspect le plus misrable.

Dans la salle o devisaient la Poudre et sa femme, on voyait des
trophes d'armes indiennes, fixes contre les murailles blanchies 
la chaux; des peaux de btes fauves taient accroches a et l ou
tapissaient le sol.

Sur un cuir d'orignal pass, apprt  la pierre ponce, et clou  deux
lances, reparaissait encore le blason du chef iroquois.

Un pole de fonte, quadrangulaire,  deux tages, haut de cinq pieds,
large de deux, ronflait au milieu de la pice, car le temps tait froid
encore, quoique le soleil comment  reverdir les campagnes.

Assis sur un escabeau, une poche remplie de plomb en fusion dans une
main, un moule dans l'autre, Nar-go-tou-k s'occupait  couler des
balles de fusil, tandis que sa femme lui parlait, accroupie  son ct.

Son costume tait celui des _habitants_[25] canadiens: _tuque_ bleue,
_capot_ et pantalons en laine grise fabrique dans le pays, souliers en
cuir de caribou non tann, et ceinture flche multicolore.

[Note 25: Au Canada, les gens de la campagne sont ainsi nomms, et cette
qualification leur a sans doute t applique aux premiers temps de la
colonisation par opposition aux gens qui faisaient la chasse on
couraient le pays en qute d'aventures, tandis qu'eux ils habitaient des
demeures fixes.]

Ni-a-pa-ah avait conserv le costume national, la couverte en drap
bleu fonc, bord d'une frange troite jaune clair, les mitas aux longs
effils, les mocassins lgamment brods.

Sa couverte ramene en capuchon sur sa tte, de faon  cacher la moiti
du front, enveloppait troitement son buste, retenue  la taille par ses
mains mutiles, et flottait en larges plis autour d'elle.

Ainsi embguine comme une religieuse, et drape comme une Mauresque, on
ne voyait de toute sa personne qu'une partie du visage, et, de temps en
temps, le bout de son petit pied, quand elle faisait un mouvement.

Une chane en or, dont elle se montrait trs-vaine, descendait de son
col sur son sein et soutenait une grosse montre d'argent, cadeau du son
fils, le Petit-Aigle.

Deux chiens de la plus grande espce, noirs comme l'encre, dormaient
allongs prs d'elle, le museau enfoui dans leurs pattes de devant et
fourr jusque sous le pole.

L'un rpondait au nom de Ka-ga-osk, l'clair.

L'autre rpondait au nom de Ke-ou-a-no-quote, la Nue-Orageuse.

--Voil, dit Ni-a-pa-ah, en jetant un coup d'oeil vers l'unique fentre
de la salle, voil que le soleil baisse et Colomoo ne rentre pas. Il y
a dj longtemps qu'il est parti. Je crains qu'il ne lui soit arriv
un accident. Quand il a quitt le wigwam, j'ai vu deux corbeaux qui
se battaient dans l'air. C'est un mauvais prsage. Si ma mre n'tait
retourne chez les esprits, elle ne l'aurait pas laiss sortir.

--L'pouse de Nar-go-tou-k a tort de prendre de l'inquitude, rpondit
le sagamo. Colomoo n'est pas en retard.

--Dans deux heures il sera nuit.

--Les jours sont courts en cette saison; Ni-a-pa-ah le sait bien.

--Ordinairement, reprit la squaw, en s'agitant, Colomoo est de retour
avant le coucher du soleil.

--Oui, mais c'est pendant l't, lorsque le fleuve est libre.

--Si le fleuve tait libre, je n'aurais pas ces craintes. Colomoo est
habile, il connat la manoeuvre, il n'y a pas dans le village un pilote
plus adroit que lui. Mais quand le fleuve charrie des glaons...

--Que Ni-a-pa-ah se rassure, interrompit Nar-go-tou-k, en suspendant
son travail. Le fils de ma femme n'est point un novice. Le premier,
l'anne dernire, il a saut les rapides avec le _Montralais_. J'tais
 la roue, prs de lui. Je suis certain qu'aucun de nos jeunes gens ne
gouverne aussi bien.

--Colomoo sera un grand chef! rpliqua la squaw en relevant la tte avec
une expression d'orgueil intraduisible.

--Oui, il aura la gloire de m'aider  chasser les Kingsors des
territoires qu'ils ont vols  notre race.

--Nar-go-tou-k veut-il donc l'emmener avec lui? dit Ni-a-pa-ah d'un ton
anxieux.

--Nar-go-tou-k l'emmnera avec lui, rpliqua simplement le sagamo en
reprenant son opration.

Il y eut un moment de silence. Ni-a-pa-ah aurait voulu combattre la
rsolution de son mari, mais elle n'osait le faire ouvertement,
car, comme les femmes indiennes, elle avait t leve  obir, sans
murmurer,  toutes les volonts du matre qu'elle s'tait donn.

Cependant, aprs quelques rflexions intrieures, elle hasarda ces mots:

--Nar-go-tou-k se souvient que la Vipre-Grise tait inspire par
Athahuata?

Le chef ne rpondit pas, et l'Onde-Pure poursuivit:

--La Vipre-Grise avait tenu l'oreille ouverte au discours d'Athahuata,
et il lui avait prdit qu'il arriverait malheur  sa fille dans les pays
o le soleil se couche.

A cette allusion, Nar-go-tou-k frmit; un clair de ressentiment
traversa son visage. Mais Ni-a-pa-ah tenait ses yeux baisss; elle ne
remarqua point la colre qu'elle venait d'allumer, et imprudemment elle
continua:

--La Vipre-Grise avait dit juste. L'esprit l'avait sagement claire.
La femme de Nar-go-tou-k a t cruellement punie de sa dsobissance
aux recommandations de la Vipre-Grise.

En achevant, la pauvre Ni-a-pa-ah, sortit ses poignets informes de
dessous sa couverte et les tendit sous les regards du sagamo.

Aussitt celui-ci, laissant tomber le moule qu'il avait  la main, se
leva, les sourcils froncs, et, frappant du pied avec une violence qui
justifiait bien son nom, la Poudre, il s'cria:

--Que le courroux de mes pres s'appesantisse sur moi! que la foudre
du ciel tombe sur ma tte et me rduise en poussire! que la terre
s'entr'ouvre et engloutisse ce qui restera de Nar-go-tou-k s'il ne
venge pas les tortures infliges  Ni-a-pa-ah! Mais que son fils, que
Colomoo soit chang en femme, qu'on le condamne  porter toute sa vie
un peigne et des ciseaux[26], s'il ne vient pas avec son pre chtier les
Habits-Rouges des outrages dont un de leurs chefs a abreuv sa mre!

[Note 26: Marques de la dgradation d'un homme chez les sauvages de
l'Amrique septentrionale.]

--Mon seigneur fera  son plaisir, dit tristement l'Onde-Pure, en
courbant la tte.

--Nar-go-tou-k et Colomoo agiront comme il convient  des Iroquois
insults dans ce qu'ils ont de plus cher, rpliqua le sachem d'un ton
ferme, mais qui dj avait perdu toute son exaspration.

Il se rassit, ramassa les balles qu'il venait de fabriquer et les serra
dans les poches de son capot.

--Cependant, fit Ni-a-pa-ah en glissant un regard timide vers son mari,
la Vipre-Grise voyait dans l'avenir.

--Oui, dit la Poudre d'un air distrait.

--Et, ajouta sa femme, enhardie par cette concession, elle a dclar que
si Colomoo dterrait la hache de guerre contre les Habits-Rouges...

Elle s'arrta, interdite par le coup d'oeil terrible que lui lana son
mari.

--Il prirait! acheva celui-ci avec un accent sarcastique; eh bien,
qu'il prisse! Mais qu'il rende , ses ennemis tout le mal qu'ils ont
fait  son pre et  sa mre! Ma femme croit-elle donc que je n'ai pas
souffert, moi non plus! croit-elle que le coeur du chef n'a pas saign
de toutes ses blessures! croit-elle...

A ce moment, on siffla devant la maisonnette.

Les deux chiens se dressrent sur leurs pattes, mais sans aboyer, et
tirrent paresseusement leurs membres.

--C'est Jean-Baptiste, dit Nar-go-tou-k, en se tournant vers la porte.

Un individu entra en sautillant: un nain. Il n'avait pas plus de quatre
pieds et demi de haut. Sa tte tait norme, son corps rabougri, fluet,
ses jambes grosses et presque aussi longues que celles d'un homme de
taille moyenne. Avec cela, elles taient bancroches, tournes en dehors,
de sorte qu'en marchant les pieds se trouvaient  angle obtus, et la
gauche dpassait la droite de deux pouces au moins.

Ce pauvre petit tre, si difforme, avait pourtant une figure
intressante et pleine d'intelligence. Mais, pour comble d'infortune, et
comme si la nature ne l'et pas assez maltrait, il tait n sourd-muet.

Quels taient les parents de Jean-Baptiste? On l'ignorait. Un jour,
plusieurs annes avant les vnements que nous rapportons, il tait
tomb, comme des nues,  Lachine[27], village situ exactement en face
de Caughnawagha, sur l'autre rive du Saint-Laurent, et y avait fix sa
rsidence dans un des magasins abandonns de la Compagnie de la baie
d'Hudson.

[Note 27: Voir la _Huronne_.]

Les habitants de Lachine l'avaient baptis Jean-Baptiste, du nom de
leur patron national, et _sobriqutis_ le _Quteux_, parce qu'il vivait
d'aumnes.

Jean-Baptiste traversait souvent le fleuve pour aller mendier dans les
paroisses de l'Est. Bien accueilli par les Indiens de Caughnawagha
qui, comme tous les sauvages, pensent que les fous et les estropis
de naissance sont dous d'un pouvoir magique, il s'tait pris d'une
affection mystrieuse, mais profonde, pour la famille de Nar-go-tou-k.

Seuls au monde peut-tre, le chef et son fils pouvaient changer des
penses avec lui.

Ces communications avaient lieu par des regards et des signes.

Du reste, Jean-Baptiste se montrait trs-reserv avec les Canadiens et
vivait solitaire.

Jamais personne n'avait pntr dans sa demeure. Il tait l'effroi des
petits enfants; les jeunes gens mme craignaient de l'affronter, bien
que quelques-uns eussent donn beaucoup pour visiter l'intrieur du
Quteux.

Mais, malgr ses infirmits, il possdait une agilit et une force
extraordinaires.

Toute cette agilit, toute cette force s'taient rfugies dans ses
jambes. Ils l'avaient appris  leurs dpens ceux qui s'taient frotts
 Jean-Baptiste. Ds qu'on l'irritait, le nain se jetait sur le dos,
ouvrait ses longues jambes, comme un poulpe ouvre ses bras, un crabe
ses pinces, saisissait son insulteur, le serrait, et, quelle que ft
l'adresse ou la vigueur de celui-ci, il tait incapable de sortir de
cet tau qui le pressait de plus en plus, jusqu' ce que la douleur
l'obliget  implorer son pardon.

La mchancet ne composait pas le fond du caractre de Jean-Baptiste,
mais il tait fidle  ses rancunes comme  ses amitis.

Il s'avana dans la salle en jouant avec un bton noueux, plutt qu'il
ne s'en faisait une aide.

Dans ses yeux, Nar-go-tou-k lut une nouvelle fcheuse: le front du
sagamo se rembrunit.

Par une mimique aussi rapide que la parole, le nouveau venu tendit
l'index vers Montral, puis vers Lachine puis leva dix doigts en l'air,
ensuite le bras droit et rassembla ses mains comme si elles eussent t
lies.

Nar-go-tou-k comprit: dix hommes commands par le grand conntable
accouraient de Montral pour l'arrter.

--Merci! fit-il, en frappant sur son coeur pour tmoigner sa
reconnaissance.

Et s'adressant  Ni-a-pa-ah, consterne par cette scne, dont elle
devinait  demi la signification:

--Maintenant, pronona-t-il d'une voix ferme la hache de guerre est
dterre. Quand Colomoo rentrera que la femme de Nar-go-tou-k lui
dise que son pre l'attend. Les Kingsors viendront ici. Bientt leurs
chevelures pendront  la ceinture du sagamo iroquois. Ni-a-pa-ah leur
rpondra que le chef est parti pour les territoires de chasse. Mais
qu'elle prenne garde que le Petit-Aigle ne tombe sous la dent de ces
loups-cerviers. La destine de Nar-go-tou-k tait de venger les os
de ses pres qui blanchissent encore sans spulture, sur les bords des
Grands-Lacs; sa destine s'accomplira.

--Nar-go-tou-k permettra-t-il  sa femme de l'accompagner? demanda la
squaw d'une voix suppliante.

--Non, elle doit rester ici, rpliqua la Poudre.

Ni-a-pa-ah laissa retomber sa tte sur sa poitrine, et des larmes
emplirent ses paupires.

Cependant le sachem interrogeait Jean-Baptiste du regard.

Avec son bton, l'autre figura un navire sur le sol.

--Ils s'embarquent pour traverser. Nar-go-tou-k doit partir, dit le
chef.

Il dcrocha un fusil  deux coups, suspendit une hache et des pistolets
 sa ceinture, plaa le fusil sous son bras, jeta sur ses paules une
robe de peau de buffle, et, serrant la main de sa femme, il lui dit:

--Les yeux de Ni-a-pa-ah ont t rougis par les pleurs qu'elle a verss;
mais Nar-go-tou-k rougira la terre par le sang de ses ennemis, et un
ruisseau de ce sang de livre paiera pour chacune de ses larmes. Que
Ni-a-pa-ah se rjouisse donc! qu'elle se rappelle qu'elle descend de la
Chaudire-Noire. Le cri de guerre des iroquois va retentir!

Aprs ces mots le sachem, se carrant majestueusement dans sa peau de
bison, comme un empereur dans un manteau de pourpre, sortit avec dignit
du wigwam, en faisant signe au nain de l'accompagner.

Une fois sur la place du village, Nar-go-tou-k indiqua du doigt 
Jean le chemin de la Prairie, village, distant de deux lieues de
Caughnawagha, sur la mme rive.

Le bancal saisit immdiatement le sens de cette indication, et il se mit
 arpenter le terrain avec une clrit qui et fait envie  un coureur
de profession.

L'Indien alors descendit au bord du Saint-Laurent. Il sauta dans un
tronc d'arbre creus en forme de canot et suivit pendant quelque temps
le cours de l'eau.

Le soleil, au terme de sa carrire, achevait de ronger son disque
enflamm derrire les bois de Lachine. Moutonneux, bruyant, le fleuve,
inond de ses tides rayons, rflchissait des lueurs blouissantes, qui
scintillaient parfois, ainsi que des clairs, quand une banquise voguait
sous leurs larmes de feu; car, aprs avoir t, pendant cinq mois,
emprisonn, par l'hiver, dans une barrire de glace, le Saint-Laurent
venait enfin de forcer les murs du cachot, et se trmoussait en fuyant
vers son embouchure avec l'ardeur d'un captif qui a bris ses fers.

A un faible intervalle, on entendait le mugissement des ondes sur les
rapides[28] du Sault Saint-Louis.

[Note 28: On sait que les rapides sont des cueils  fleur d'eau.]

A chaque instant, des piverts rasaient la surface  tire d'aile,
en poussant leur note aigu, et des bataillons de canards sauvages
sillonnaient les airs.

Bientt Nar-go-tou-k tourna brusquement  gauche et remonta le courant,
on traant une ligne diagonale.

Devant lui,  trois ou quatre cents brasses, apparaissaient deux lots.

L'un en amont,  une porte de fusil du second, et d'un accs, assez
facile; l'autre au-dessous, hriss d'cueils, que le fleuve dchirait
de ses flots rageurs avec un fracas formidable.

Le pied du ce dernier baigne dans les rapides, et sur sa tte,
constamment battue par des vagues aussi hautes que des montagnes qui
rejaillissent en poussire liquide dans l'le, se prsente comme un
front de chevaux de frise en granit, infranchissables.

C'est l'le au Diable, la justement nomme. Elle a au plus un demi-mille
de circonfrence.

Inabordable par en bas et par en haut, elle n'offre aucune baie, aucune
anse, aucune crique sur ses flancs. Bien des gens croient encore qu'il
est impossible d'y pntrer. Du reste, plus d'un batelier audacieux et
tmraire a pri on essayant d'aller la reconnatre. Je ne sais rien
d'affreux, rien de sauvage comme ce lieu inhospitalier. On dirait
qu'il n'a t jet au milieu du Saint-Laurent que pour narguer l'esprit
ingnieux des blancs et servir de trne aux martins-pcheurs, qu'on
voit, en toute saison, insolemment juchs  la cime des rochers et des
broussailles qui le dfendent[29].

[Note 29: Durant l'hiver de 1854-53, le froid fut excessif au Canada.
Le thermomtre descendit jusqu' 35 Raumur. Pour la premire fois, de
mmoire d'homme, une partie des rapides du Sault Saint-Louis gela, et je
fus assez heureux pour pouvoir, avec deux amis, visiter l'le au Diable,
en y passant de la rive septentrionale sur le pont de glace. Celle
petite expdition fit vnement dans la pays, o bien peu de personnes
peuvent se flatter d'avoir explor l'le en question.]

Il est notoire cependant que quelques canots monts par Indiens ont
russi  y atterrir.

C'tait, vers l'le au Diable que tendaient les efforts de
Nar-go-tou-k.

Durant une demi-heure, il scia le courant du fleuve, et, parvenu 
la hauteur du premier lot, il se laissa emporter au fil de l'eau, en
imprimant, avec sa pagaie, une lgre oblique  l'embarcation; puis,
sans s'mouvoir des fureurs de l'lment sur lequel son canot dansait
comme une plume que ballotte la brise, sans s'inquiter des paquets
d'eau cumante qui le couvraient  toute minute, il se contenta de
maintenir le lger esquif en quilibre, jusqu' ce qu'il atteignit un
chicot en face de l'le au Diable,  vingt brasses de celle-ci.

Le canot drivait avec une effrayante vitesse.

Lchant sa pagaie, l'Iroquois s'tendit tout de son long  la proue, et,
en rasant le rcif si prs qu'on et cru qu'il l'aurait heurt, ce qui
pour lui et t la mort, il empoigna un cble qui flottait devant.

D'abord, il laissa filer le cble dans sa main demi-ferme, car s'il
et arrt subitement son bateau, le contrecoup l'aurait sans doute fait
chavirer. Et, aprs avoir ralenti, peu  peu, la course du canot, il
revint  l'autre extrmit et le fit remonter tout doucement en le
halant par la corde.

Cette corde tournait le chicot; elle tait fixe par le bout  un anneau
de fer, scell dans une anfractuosit des rochers de l'le au Diable.

Ds qu'on la tenait, il n'tait plus gure difficile, avec, des
prcautions et la connaissance de la localit, d'arriver au but de la
prilleuse navigation.

Continuant de haler son embarcation, et se faisant de sa pagaie une
gaffe pour l'empcher d'tre brise par la violence des remous contre
les normes cailloux erratiques dont la cte est Jonche, Nar-go-tou-k
se dirigea habilement  travers les terribles obstacles qui se
dressaient autour de lui, et,  la nuit tombante, il dbarquait sain et
sauf dans l'lot.

Ayant tir sur la grve et cach son canot, il se faufila, en rampant
sur les pieds et sur les mains, sous des buissons si fourrs qu'ils
paraissaient impntrables, si pineux que quiconque et ignor le
passage secret pris par l'Indien se ft vainement dchir le corps pour
essayer de les franchir.

Au bout de deux minutes celui-ci dboucha dans une troite clairire
ombrage par un cdre  la large envergure.

Une cotte de halliers semblables  ceux que Nar-go-tou-k venait du
traverser le cuirassait.

Et  son pied s'levait un norme monolithe, reprsentant une figure
trange, grossirement sculpte, assise sur une sorte de trne 
dossier.

Cette statue avait bien vingt pieds de hauteur et dix de large  sa
base. Des mousses, des lichens, des gramines l'habillaient d'une
paisse robe de verdure.

En se redressant dans la clairire, Nar-go-tou-k dcouvrit une immense
colonne de fume et de flammes, qui ondulait du ct des rapides en haut
de la Prairie.

Puis le glas funbre du tocsin, dont les notes vibrantes dominaient le
vacarme de la cataracte, frappa son oreille.

--Qu'est-ce que cela? mes allis seraient-ils dj entrs sur le sentier
de la guerre? murmura-t-il.

Et, s'lanant sur la statue, il grimpa jusqu'aux premiers rameaux du
cdre.

De ce point, l'oeil embrassait une vaste circonfrence.

Nar-go-tou-k ne l'eut pas plus tt atteint qu'il s'cria avec un
indicible accent de stupeur:

--Le _Montralais_ est en feu! Jouskeka, protge mon fils!




                              CHAPITRE V

                            LE MONTRALAIS


Les moyens d'existence des sauvages[30] de Caughnawagha sont trs-borns:
la pche, la chasse constituent les principaux. Et de mme que les
Hurons de Lorette, les curiosits indiennes, telles que mocassins,
bourses, toques, paniers, porte-cigares, etc., fabriqus par leurs
femmes et vendus soit aux trangers, soit  des ngociants de Montral,
les aident beaucoup  vivre.

[Note 30: Les Indiens de Caughnawagha et de Lorette sont ainsi
dsigns par les Canadiens-Franais.]

Le gouvernement anglais leur a accord des terres d'une grande fertilit
autour de leur village, mais ils mourraient plutt de faim que de les
ensemencer. Une fort assez considrable, contigu  ces terres, leur
fournit du bois de chauffage pour l'hiver. Si dplorable est cependant
chez les hommes la paresse, ou plutt le mpris du travail manuel, que
la plupart priraient de froid si les squaws ne faisaient, pendant la
bonne saison, quelques provisions de combustible.

Nanmoins il existe pour eux une source de gain dont ils profitent
gnralement volontiers.

Nous avons dj parl des rapides de Caughnawagha, appels aussi rapides
du Sault Saint-Louis,--nom chrtien de cette, bourgade,--et parfois,
rapides de Lachine.

C'est une chane d'cueils, qui barre la navigation du Saint-Laurent au
bas de Caughnawagha et  deux lieues environ de Montral.

Pour remdier  cet obstacle, on a, comme je l'ai dit, creus un canal,
le canal Lachine, qui, partant de la pointe Saint-Charles, dans le
quartier Sainte-Anne, s'en va rejoindre le Saint-Laurent au-dessus du
village Lachine, aprs un parcours de neuf  dix milles.

Cependant, si les vaisseaux de toute dimension sont incapables de
remonter les rapides et doivent,  l'exception des steamboats, se faire
remorquer dans le canal pour gagner le haut Saint-Laurent, il n'est pas
sans exemple que des canots dirigs par des Indiens aient descendu, ou,
suivant l'expression usite, saut les rapides.

Cette circonstance a donn aux compagnies des bateaux  vapeur qui
mettent en communication Montral et les localits suprieures l'ide
de faire sauter les rapides  leurs navires, la route tant,  la fois,
plus courte et plus agrable pour les voyageurs.

Dans ce but, ils emploient uniquement des pilotes iroquois, auxquels ils
offrent une lgre rmunration.

Dans l'aprs-midi du jour o Nar-go-tou-k fut oblig de fuir pour se
soustraire aux agents de la police, on avait signal,  Caughnawagha, un
vapeur qui paraissait prs des les Dorval.

Ce vapeur tait le _Montralais_, affect au service du bas et du haut
Canada.

Il arrivait de Toronto, et se rendait  Montral.

Ce steamboat inaugurait la rouverture de la navigation fluviale; aussi
tait-il pavois de banderoles aux couleurs chatoyantes.

Les Indiens tirrent au sort pour dcider qui aurait l'avantage de le
piloter  travers les rapides.

Une vingtaine de petits btons (tout autant qu'il y avait de
comptiteurs) runis en faisceau dans la main ferme, et dont l'un tait
moins long que les autres, servirent  cet effet.

C'est exactement notre jeu de la courte-paille.

Le sort fut favorable au fils de Nar-go-tou-k.

Quand le _Montralais_ arriva en face de Caughnawagha, Co-lo-mo-o se
jeta dans un canot et alla aborder le navire, qui avait renvers sa
vapeur pour attendre le pilote.

Le Petit-Aigle amarra son canot  la poupe du steamboat et grimpa
lestement sur le pont.

Aprs avoir salu le capitaine, il se mit au gouvernail.

Un coup de sonnette retentit, la machine du btiment lcha des
sifflements stridents; ses deux hautes chemines vomirent des torrents
de fume qui ondoyrent, dans l'espace, comme deux panaches immenses;
un bruit sourd, des craquements s'chapprent de ses entrailles, et le
navire reprit sa course.

A cette poque, la navigation  vapeur tait loin d'avoir reu les
merveilleux perfectionnements qui l'embellissent aujourd'hui.

Le _Montralais_ n'avait ni la grce, ni la beaut, ni l'clat de nos
steamboats actuels. Il ne ressemblait pas plus aux palais flottants,
 plusieurs tages, tout resplendissants de glaces, de dorures, qui
sillonnent maintenant les eaux du Saint-Laurent, de l'Hudson ou du
Mississipi, qu'un caboteur ne ressemble  un vaisseau de haut bord.

On n'y voyait pas de magnifiques salons, couverts de riches tapis,
meubls avec un luxe ferique; pas d'lgantes cabines presque
aussi commodes que les chambres de nos maisons; et surtout pas cette
somptueuse chambre nuptiale (bride room) o les jeunes maris amricains
aiment  couler leur lune de miel, en faisant un _trip_[31] vers quelque
paysage renomm.

[Note 31: Excursion.]

En 1837, les steamboats canadiens n'taient rien moins que confortables.

Non-seulement vous n'y trouviez point une table aussi dlicatement
servie que dans les meilleurs htels, mais sur la plupart vous ne
pouviez mme vous procurer  manger, non-seulement les dames n'y avaient
pas leur appartement particulier, mais on couchait ple-mle dans
l'entre-pont, sur des cadres superposs et dsagrables au suprme
degr.

Heureusement que tout est relatif: le voyage en steamboat valait mieux
encore que le voyage en golette, en patache ou en carriole; les gens
d'alors s'y estimaient fort  l'aise et vantaient trs-haut les charmes
de leurs bateaux  vapeur.

Ainsi marche le monde. Nos anciens rois manquaient de la moiti
des choses qui semblent,  prsent, de ncessit absolue pour les
proltaires.

Avant un quart de sicle on se demandera peut-tre comment on a pu
naviguer jamais dans ces steamboats qui nous paraissent si splendides.

De son temps, le _Montralais_ passait pour un chef-d'oeuvre
d'architecture nautique.

Il avait cent cinquante pieds de longueur, trente de matre-bau, une
puissante machine  basse pression, et jouissait d'une rputation de fin
coureur justement mrite.

Mais ce qui le faisait prfrer  ses rivaux, c'est que, pour la
premire fois au Canada, on avait lev sur son pont deux constructions
lgres en bois blanc, dans lesquelles les passagers pouvaient se
rfugier lorsqu'il pleuvait et qu'ils ne voulaient pas s'exposer aux
nausabondes odeurs de l'entrepont.

Ces constructions d'tendaient  bbord et  tribord, contre les aubes
du vapeur; elles taient spares par un intervalle affect  la cage
de la machine, la logette du pilote, et deux passages pour circuler de
l'avant  l'arrire du vaisseau.

Elles formaient deux salles.

Sur la porte de l'une on lisait:

_Ladies and gentlemen cabin_ (cabine des dames et des messieurs).

Et au-dessous:

_No smoking allowed_ (dfense de fumer).

La porte de l'autre portait cette inscription:

Crew's cabin (cabine de l'quipage).

La premire salle, bien claire et garnie de bancs de bois,
tait chauffe par un petit pole en fonte. Le public s'y tenait
habituellement plutt que dans l'entrepont, o l'on mangeait et
couchait, mais qui ne recevait de jour que par des lampes fumeuses.

Nous n'avons pus besoin de dire que, quand il faisait beau, on se
promenait sur le tillac, ou bien on demeurait assis sur les banquettes
disposes autour de son plat-bord.

La rouverture de la navigation signale, au Canada, la reprise des
affaires: alors chacun est d'autant plus avare de son temps que,
durant l'hiver, les communications sont difficiles et la bonne saison
trs-courte, aussi, comme les navires qui font alors les premires
traverses sur le Saint-Laurent, le _Montralais_ tait-il encombr de
monde.

On y voyait ple-mle des Anglais, des Canadiens, des cossais, des
Irlandais, des Indiens, des Yankees; des marchands, des trappeurs,
des bateliers, des bcherons, des pcheurs; des femmes de toutes les
conditions, des toilettes distingues et des vtements en haillons, des
physionomies avenantes et des figures hideuses; mais par-dessus tout
tranchait l'uniforme rouge anglais..

C'tait un bataillon de la ligne que le gouverneur du Haut-Canada, sir
Francis Head, expdiait de Toronto  Montral, pour prter main-forte 
la troupe qui y tait dj caserne, car ou apprhendait un soulvement
prochain.

Attroups sur le pont, les passagers devisaient des vnements
politiques.

Quoique au premier aspect les races parussent confondues, un observateur
n'aurait pas manqu de remarquer que les Anglais et les cossais se
rassemblaient d'un ct, les Canadiens-Franais, les Irlandais et les
Yankees de l'autre.

Ceux-ci s'taient rangs  l'avant du vapeur et ceux-l  l'arrire.

Les femmes avaient suivi l'exemple des hommes; les Anglo-Saxonnes  la
proue, le reste  la poupe.

Plus encore que les diffrences de nationalits, les diffrences
d'opinions craient cette division.

Parmi les passagers ainsi placs  l'avant; on ne pouvait s'empcher
distinguer trois personnes qui caquetaient et riaient gaiement sans se
proccuper de la sombre gravit de ceux qui les environnaient. L'une
tait un homme de vingt-quatre  vingt-cinq ans, les autres deux jeunes
femmes fort jolies, fort attrayantes, quoique leur genre de beaut ft
en parfaite opposition, car l'ane avait le teint blanc comme un lis,
les cheveux noirs, lisses en bandeaux contre les tempes, l'air doucement
mlancolique, et la moins ge montrait un visage rose comme la pulpe
d'une pche, toujours souriant, que couronnait une abondante chevelure
blond-cendr, dont les grappes voltigeaient, par boucles soyeuses,
autour de son cou.

Toutes deux taient coiffes d'un casque ou toque de pelleterie, et
douillettement emmitoufles dans de chauds manteaux de drap garnis de
vison.

Leur compagnon avait aussi la tte couverte d'un casque de fourrure, et
sur les paules un pardessus en peau de castor; car, bien que le soleil
brillt de tout son clat, la brise tait frache et piquante sur le
Saint-Laurent.

--Mon Dieu, que voil un sauvage qui a bonne mine! fit avec la vivacit
d'un enfant la plus jeune des dames en voyant Co-lo-mo-o monter sur le
vapeur.

--Voulez-vous bien ne pas parler si haut, petite imprudente!

--Et pourquoi, monsieur, je vous prie?

--Si votre cavalier[32] vous entendait! rpliqua le jeune homme, en la
menaant du doigt.

[Note 32: Chez les Canadiens-Franais ce terme s'emploie
ordinairement pour _futur, fianc, amoureux_.]

--Sir William? Ok! il est bien trop occup  dblatrer contre les
Canadiens; et puis, au surplus, je me soucie de lui comme d'une vieille
papillote, ajouta-t-elle eu riant.

--Oh! Lonie, commena l'autre dame...

Mais elle s'interrompit brusquement.

--Dites donc, ma cousine, est-ce que les Indiens que vous commandiez
ressemblaient  celui-l? Alors vous avez eu bien tort d'pouser un
vilain garon comme M. Xavier!

--Est-elle insolente, un peu! dit le jeune homme en la gratifiant d'une
petite claque sur la joue.

--Dame, mon cousin, l'insolence est le privilge des jolies femmes, vous
me l'avez trop souvent rpt pour que je l'oublie jamais.

--Attrapez, mon mari! reprit la seconde.

--Quoi! tu t'en mles, Lonie?

--Dans tout a, ma cousine, vous n'avez pas rpondu  ma question, dit
Lonie.

--Vous tes une mchante espigle.

--Ce n'est pas toujours une rponse. Je vous demandais si vos sauvages
de la Colombie taient aussi beaux que notre pilote.

--Mais, petite ignorante, ils ont la tte aplatie comme une poire tape,
intervint Xavier.

--Et ma cousine, qui tait leur reine, ne l'avait pas la tte aplatie?
reprit Louise avec une tnacit plaisante.

--J'espre, dit le jeune homme.

--Et, s'cria-t-elle vivement, si elle avait eu la tte aplatie comme
une poire tape, est-ce que vous l'auriez pouse, malgr ce grandissime
amour qui vous a entran dans les pays d'en haut[33] pour aller la
chercher?

[Note 33: Les territoires habits par les Indiens du nord-ouest
amricain sont ainsi nomms au Canada.]

Ces paroles furent prononces avec une expression si comique par la
folle crature, que Xavier Cherrier[34], tel tait le nom du jeune homme,
s'abandonna  un bruyant accs d'hilarit.

[Note 34: Voir les _Nez-Percs_.]

--a n'empche, poursuivit Lonie, en jetant un coup d'oeil sur le
Petit-Aigle, qu'on voyait attel  la roue du gouvernail, dans sa
gurite, au-dessus de la machine; a n'empche, c'est une drle
d'aventure que la vtre, je voudrais bien en avoir une comme a, moi:
tre souveraine d'une tribu sauvage jusqu' vingt ans, puis, tout 
coup, rencontrer un parent, comme mon cousin Cherrier, qui vient de la
Louisiane, dans le dsert, exprs pour moi, m'enlve  mes sujets et me
marie[35]. Vraiment, Louise, vous avez eu trop de bonheur! J'envie votre
sort!

[Note 35: Cette locution, comme une foule d'autres employes en
Normandie est trs-usite au Canada, mme dans la haute classe de la
socit.]

Celle  qui s'adressait cette rflexion trana vers son mari un long
regard d'amour.

--Ce serait, juste, si vous aviez dit que le trop heureux, c'est moi,
dit-il.

--goste! murmura joyeusement Louise.

--Mais, s'cria Xavier, de quoi vous plaignez-vous, ma belle cousine!
vous avez parmi vos galants un gentilhomme accompli...

--Sir William! riposte-t-elle avec une moue ddaigneuse.

--Il est trs-riche, titr...

--C'est la moindre de mes proccupations.

--Il vous adore...

--Et je le dteste.

--Hypocrite, va! dit Xavier en la poussant lgrement du genou.

--Vous croyez!

--J'en suis sr.

--Eh bien, voulez-vous savoir la vrit?

--Nous vous dfions de la dire.

--Oui-d? repartit-elle d'un ton piqu.

--Parlez, ma chre Louise, car moi je suis convaincus que vous serez
franche, dit madame Cherrier.

--Alors, rpliqua la jeune fille, de sa voix railleuse, je vous dclare
que j'aimerais mieux ce beau sauvage que le noble sir William King.

Une nouvelle explosion de rire accueillit cette plaisante dclaration.

--Ma foi, oui, ajouta Lonie, cette fois d'un accent srieux; sir
William me dplat. Et s'il ne tient qu' moi, jamais je ne l'pouserai.
Quoiqu'il soit venu exprs de Montral pour me chercher chez ma tante o
j'tais, Dieu merci, parfaitement, je vous jure que si vous ne m'eussiez
pas accompagne, je ne serais pas descendue avec lui, malgr les ordres
de mon pre. D'abord il a toujours  la bouche quelques mauvais
propos contre les Canadiens, puis, enfin, il s'est permis une fois des
liberts... Ah! mon Dieu, qu'est-ce que c'est que cela?

Cette exclamation avait t arrache  la jeune fille par un violent
mouvement de tangage.

--Rien, poltronne; nous sautons les rapides; faites des voeux pour
que votre Adonis Peau-Rouge ait le coup d'oeil juste et la main terme,
rpondit Cherrier.

Le _Montralais_ venait effectivement de s'engager dans un troit
chenal, lequel, serpentant entre les cueils du Sault Saint-Louis,
permet aux vapeurs de franchir la dangereuse passe.

De toutes parts l'onde bouillonnait autour du navire et le fouettait de
ses gerbes liquides, qui s'grenaient en des milliards de gouttelettes
scintillant aux rayons du soleil  son dclin, comme de la poussire de
rubis, avant de retomber, en fine pluie, sur le pont. Tous les
passagers avaient suspendu leurs conversations, et, malgr ces roses
conscutives, se tenaient immobiles pour contempler le spectacle qu'ils
avaient sous les yeux.

Devant eux,  perte de vue, le fleuve semblait rouler des mamelons de
neige, qui s'agitaient incessamment avec la fluidit du vif-argent.
Mais, s'abaissant sur le ct, les regards reconnaissaient bien vite
que cette neige mobile n'tait que l'cume des eaux, haches par
une multitude infinie de rochers de formes et de couleurs varies,
dissmins, comme des gradins, sur toute la largeur du Saint-Laurent.

Si cette scne n'a pas le caractre imposant des grandes cataractes,
elle est mouvante; elle produit une certaine sensation d'effroi, la
premire fois qu'on la parcourt emport sur un bateau  vapeur.

Le _Montralais_ plongeait entre les rcifs, ainsi que plonge, entre
des vagues gantes, le navire battu par la tempte; sa proue se trouvait
toujours  plusieurs pieds au-dessous de la poupe, ce qui obligeait les
passagers  s'appuyer  la lisse pour conserver leur quilibre. Et, 
tout moment, ou pouvait craindre qu'il ne se dchirt sur la herse de
roc qu'un caprice de la nature a fixe  cet endroit.

Un blouissement du pilote, un engourdissement passager de son bras, une
seconde d'inattention de son esprit, et c'en tait fait du vaisseau, de
ceux qui le montaient.

Nul n'et pu chapper  sa destruction. Tous auraient t mis en pices,
lacrs de mille manires avant d'tre engloutis par l'abme inexorable.
Une agonie lente, affreuse, sans remde, et t le seul et triste
avantage laiss aux plus vigoureux nageurs.

Mais Co-lo-mo-o connaissait son mtier.

Le _Montralais_, dirig par une main exprimente, opra gaillardement
la descente: au bout de deux minutes, il se redressait calme et fier
dans la baie de la Prairie.

Dj chacun des passagers souriait de son moi, ou renouait les
entretiens interrompus, et le sifflet clatant de la machine proclamait
le triomphe du vapeur, quand un cri sinistre porta le trouble dans tous
les coeurs.

--Le feu! le feu est au navire!

Ce cri, en mer le plus pouvantable de ceux qui peuvent frapper
l'oreille humaine, gagna, de proche en proche, toutes les parties du
btiment, depuis les cabines suprieures jusqu' la cale, et bientt une
masse compacte de deux cents individus se foula sur In pont. Je renonce
 peindre la stupeur, les exclamations vibrantes, le dsordre! Vainement
le capitaine essaya-t-il de donner des ordres, sa voix ne fut pas
entendue, ses gestes ne furent point couts.

Cependant on ignorait encore si la terrible nouvelle tait vraie ou
fausse, lorsqu'une flche de feu jaillit soudainement, au-dessous de
la cage du pilote, par l'coutille qui conduisait  la chambre du
machiniste.

Co-lo-mo-o ne sourcilla point. Sans dserter son poste, malgr la flamme
qui grimpait  ses pieds et malgr les clameurs, le bruit inqualifiable,
il tourna le cap vers le rivage de la Prairie qu'on distinguait 
travers le crpuscule,  un mille de distance au plus.

Par malheur le vaisseau cessa subitement d'avancer, les chauffeurs ayant
abandonn leurs fourneaux.

Les passagers et les matelots se rurent avec fureur sur les
embarcations pendues aux porte-manteaux. Dans leur frnsie, ils
renversaient et foulaient sans piti les femmes, les enfants. Plusieurs
rlaient touffs par la cohue.

Une chaloupe dtache tomba  l'eau et sombra; une autre fut enfonce
par le poids des personnes qui l'envahirent ds qu'elle eut t mise 
flot; la troisime parvint  s'loigner de quelques mtres du foyer
de l'embrasement qui, en moins de rien, avait pris les plus vastes
proportions; mais le fleuve tait jonch de naufrags, se soutenant, se
submergeant, se suicidant les uns les autres:--aux premires lueurs de
la conflagration, ils s'taient prcipits dans le Saint-Laurent.
Ces malheureux, hommes et femmes, s'accrochrent dsesprment  la
troisime chaloupe et la firent chavirer.

Alors, illumin par les torches fulgurantes de l'incendie, commena un
de ces drames palpitants que le pinceau et la plume sont impuissants 
reproduire. On vit accomplir des traits de courage hroque, excuter
des actes d'un gosme hideusement sauvage.

Qu'il nous soit permis de tirer le voile sur ce sombre tableau, dont
le souvenir ne restera que trop longtemps grav dans la mmoire des
Canadiens; car la catastrophe cota la vie  plus de cent cinquante
personnes qui prirent, le plus grand nombre par l'eau, les autres par
le feu, en un temps serein,  quelques centaines de brasses de la rive,
et sous les yeux d'une population intrpide, ingnieuse, bienveillante,
que le tocsin avait amene de tous ctes et qui organisa aussitt des
moyens de sauvetage.

Une pousse de la multitude avait violemment spar. Lonie de ses amis.

Presse contre le plat-bord, elle crut, un moment, qu'elle allait
perdre connaissance. Puis elle se sentit souleve et lance, par un bras
robuste dans l'espace.

La jeune fille tomba  l'eau, ses vtements la soutinrent  la surface.
Mais ce mince secours ne lui pouvait tre d'une grande utilit; car dj
dix mains avides s'allongeaient autour de son corps pour s'y cramponner,
pour l'enfoncer dans le gouffre avec elles, en voulant se sauver,
lorsqu'un nageur vigoureux la saisit  la taille et l'entrana loin de
ce thtre d'horreurs.




                             CHAPITRE VI

                        LONIE DE REPENTIGNY.


Le lendemain de cette tragdie, Lonie s'veilla dans sa jolie
chambrette, chez son pre, M. de Repentigny, riche propritaire
canadien-franais, qui occupait une charge considrable dans le
gouvernement colonial.

Nous avons peu de choses  ajouter pour complter le portrait physique
de la jeune fille. Elle rendait exactement le type canadien. Sa figure
tait pleine, trs-frache, d'une carnation qui annonait l'exubrance
de la sant. Elle avait les yeux bruns, fort clairs, ptillants de
malice. Son nez, petit, d'une coupe aimable, gentiment retrouss, se
serait bien gard de dmentir l'expression du regard Une fossette au
menton ne lui messeyait pas du tout; et ses lvres, aussi purpurines que
des pommes d'amour, appelaient les baisers.

Taille mdiocre, du reste, paules larges, arrondies, riches en
promesses; une prdisposition marque l'embonpoint; les mains petites,
grosses un peu, rougeaudes, nous l'avouons; les doigts courts, encore
nous, le pied  l'avenant.

Ce qui n'empchait pas mademoiselle Lonie de Repentigny d'tre cite
parmi les belles de Montral et de Qubec, et ce qui ne l'empchait
pas non plus de laisser pressentir, sous sa piquante physionomie de
pensionnaire, une future femme extrmement gracieuse.

Depuis un hiver elle avait quitt le couvent du Sacr-Coeur, o elle
avait t leve.

Parlerai-je de son moral? C'est chose difficile, pour ne pas dire
impossible. En gnral, le coeur des jeunes filles est un livre ferm
aux curieux. Il en est qui le nomment grimoire.

Mais ce vocable est si impertinent que je m'en voudrais de l'employer.

Lonie avait reu l'instruction commune. Elle savait parfaitement son
Histoire sainte, rien ou presque rien de l'histoire du reste du monde;
on l'avait teinte de gographie; elle se tirait aisment des quatre
premires rgles de l'arithmtique, dessinait au besoin des paysages
dont les lignes n'taient pas dmesurment cagneuses, taquinait un piano
sans excs de cruaut et arrachait de son gosier des notes ni plus ni
moins fausses que la plupart des petites personnes de son ge et de son
rang.

J'oubliais un point essentiel: Lonie de Repentigny dansait  ravir. Pas
n'est besoin donc de dire que, de tous les plaisirs, le bal tait celui
qu'elle prfrait.

Bon coeur, mauvaise tte, ainsi la qualifiaient dans leurs Bulletins
les dames religieuses qui avaient fait son ducation.

Comme on a vu qu'elle tait spirituelle, ce mot de ses institutrices
nous dispense trs  propos de nous appesantir davantage sur le
caractre de notre hrone.

Quoique lgant, son appartement n'offrait pas toutes ces futilits
coquettes qu'une Franaise et aim  y trouver. Comme le sont, en
gnral, les chambres  coucher amricaines, y compris celles des dames
dont la vie mondaine se passe au salon, et dont la chambre  coucher
est un sanctuaire inviolable, mme pour les domestiques mles, la
pice occupe par Lonie de Repentigny tait simplement meuble: on
y remarquait un lit tendu en soie bleu-clair, comme les rideaux des
fentres, une petite table  ouvrage, un rocking chair (sorte de
berceuse), et quelques chaises en damas bleu de la mme nuance que le
lit et les rideaux.

Le plus grand luxe, c'tait le tapis qui recouvrait le parquet.
Ce tapis,  ramages blancs et bleus, provenait de nos meilleures
manufactures franaises.

Les murs de la chambre, nus, semblaient plaqus d'albtre, tant leur
blancheur mate tait immacule!

Une petite salle de bain et un cabinet de toilette taient contigus 
cette chambre.

En s'veillant, Lonie se sentit nerve. Il tait huit heures du matin;
suivant l'habitude des maisons amricaines, on sonnait le premier coup
du djeuner.

--Bon, se dit la jeune fille en entr'ouvrant les rideaux, et en tirant
ses membres, afin de leur rendre leur lasticit; bon, j'ai encore une
demi-heure pour me reposer, plus une autre grande demie pour m'habiller!
C'est bien plus qu'il ne m'en faut. Au couvent, nous n'avions que dix
minutes, et encore il fallait se lever  des heures,--elle se prit 
biller nonchalamment et dcouvrit deux ranges de dents superbes,--
des heures qu'on n'y voyait goutte. Ah! quel bonheur d'en tre sortie!
ai ce n'tait cet ennuyeux sir William qui me fatigue du matin au soir
avec ses protestations, je n'changerais pas mon sort pour celui d'une
reine. Mais comme je suis courbature! Cet accident d'hier, grand Dieu,
je n'ose y songer..... sans le brave pilote, j'tais perdue! Ce n'est
pas sir William qui m'aurait sauve! Il pensait bien plutt  sa chre
personne qu' moi! Oh! je me souviendrai de sa conduite! Aujourd'hui
j'irai  Notre-Dame-de-Bon-Secours et je brlerai un cierge  la sainte
Vierge pour la remercier de sa protection. Je suis bien sure que c'est
elle qui a inspir au sauvage l'ide de m'assister.....

Lonie s'arrta un instant, fit une courte prire mentale; puis elle
continua:

--Comme la destine est donc singulire! je rvais justement d'aventures
au moment o la catastrophe est arrive. Je songeais mme  l'Indien.
Quel air noble il a! quelle fiert dans ses traits!...

Surprise par cette rflexion, elle devint rouge comme une grenade et
jeta autour d'elle un petit coup d'oeil inquiet, craignant qu'il n'y et
dans la chambre quelqu'un qui l'observt.

--Enfin, reprit-elle comme pour chasser une pense dont la convenance
lui paraissait douteuse, heureusement que mon cousin et ma cousine
Cherrier s'en sont tirs sains et saufs. Je me serais toujours reproch
le mal qui aurait pu leur advenir, car c'est pour m'tre agrables
qu'ils sont descendus de Toronto  Montral. Louise voulait que Xavier
demeurt dans le Haut-Canada, jusqu' ce qu'ils retournassent  la
Nouvelle-Orlans. Elle a peur des troubles qui clatent chaque jour 
Montral. Elle n'est pourtant pas poltronne, ma cousine; mais elle aime
tant son mari! Ah! a doit tre bien doux d'aimer quelqu'un! Est-ce que
le mariage donne l'amour? Je m'imagine pourtant que je ne pourrai
jamais aimer sir William; il n'est pas mchant, mais si fat, si
insupportable... Oh! mais, je n'ai pas encore dit oui..... Nous
verrons...

Et Lonie appuya son assertion d'un geste volontaire qui annonait
qu'elle avait la tte prs du bonnet, comme disaient les domestiques
de la maison.

La cloche retentit de nouveau.

--Voici le deuxime coup dj! Une, deux, nous y sommes, dit-elle tout
haut, en glissant en bas de son lit.

Elle s'enveloppa frileusement dans un peignoir, fit ses ablutions,
releva en un tour de main ses beaux cheveux derrire son son chignon et
acheva sa toilette.

Comme elle s'apprtait  sortir de la chambre, sa mre entra, en
amortissant le bruit de ses pas.

--Comment! debout! s'cria-t-elle.

--Oui, ma bonne maman, rpondit Lonie en se prcipitant dans les bras
de madame de Repentigny, qui la pressa avec force sur son sein.

--Ma chre, chre enfant! disait la tendre mre, les yeux tout humides
de larmes. Oh! comme nous devons bnir Dieu de ce qu'il nous a conserv
tes jours!

--J'ai promis un cierge  Notre-Dame-de-Bon-Secours, murmura la
jeune fille en rpondant passionnment aux caresses qui lui taient
prodigues.

--Et tu as sagement fait, ma Lonie bien-aime! Mais es-tu remise, ne
sens-tu aucun mal, aucune douleur?

--Non, petite maman, non; un peu de fatigue, voil tout.

--Ds hier soir j'ai envoy un exprs  ton pre pour lui dire que tu
avais chapp au sinistre avec sir William et nos cousins...

--Il est donc parti pour Qubec, mon pre?

--Oui, les affaires du gouvernement l'ont appel et il s'est embarqu
hier  quatre heures, presque au moment.... Oh! que je t'embrasse!...
Encore! encore!

Et madame de Repentigny couvrait sa fille de baisers.

--Mais tu vas me manger, petite maman, disait celle-ci, en souriant 
travers les douces larmes qui coulaient sur ses joues.

--Ah! j'ai eu une si grande frayeur! puis tellement craint de te perdre,
ma pauvre enfant. Mais, coute, mets ton chapeau, nous irons tout de
suite  Notre-Dame-de-Bon-Secours offrir nos voeux  la sainte Vierge.

--Oh! je le veux bien, maman.

--Je vais faire atteler. Dpche-toi.

--Dans une minute, je serai prte.

Bientt la mre et la fille sortirent dans un lgant carrosse  deux
chevaux de la maison qu'elles habitaient, rue Sherbrooke, au pied mme
du mont Royal.

Madame lonore de Repentigny, ne de Beaujeu, appartenait, et par ses
anctres et par son alliance aux de Repentigny,  la plus haute noblesse
franco-canadienne.

C'tait une femme de trente-huit ans, simple, douce et bonne jusqu' la
faiblesse. Son mariage n'tait pas heureux: M de Repentigny unissait 
une ambition dmesure qui l'avait vendu  l'administration anglaise,
une scheresse naturelle qui en faisait un despote pour les siens. Il
et voulu un hritier mle de son nom, dont il tait trs-vain, et ne
pardonnait pas  sa femme de ne lui avoir donn qu'une fille. Ce trait
prouve qu' la duret du coeur il joignait une troitesse remarquable
de l'esprit. Ces deux vices de conformation morale s'accompagnent assez
communment: une personne affecte de l'un est presque toujours atteinte
de l'autre.

Au yeux de son pre Lonie partageait la faute de sa mre. Il les
traitait toutes deux avec une rigueur odieuse. Cependant, la jeune fille
avait, jusqu' un certain point, hrit de son opinitret. Elle lui
rsistait  l'occasion et prenait courageusement parti pour madame
de Repentigny. Aussi tait-il press de la marier. A peine sortie
du couvent, il avait provoqu les assiduits d'un jeune Anglais
prs d'elle. Cet Anglais, sir William King, officier dans l'arme
britannique, mais cadet de famille, ne demandait pas mieux que d'pouser
mademoiselle de Repentigny,  laquelle on assurait une dot de vingt-cinq
mille livres sterling et qui pourrait prtendre  une somme double au
moins, aprs la mort de ses parents.

Jusqu'alors Lonie ne se montrait pas trop oppose  cette union,
quoiqu'elle ret parfois fort mal son futur poux. Elle considrait,
le mariage comme une sorte de dlivrance, qui lui permettait mme de
protger sa mre contre les emportements de M. de Repentigny, car elle
se promettait bien de ne la quitter jamais.

Sous un extrieur enjou, Lonie cachait un grand fonds de fermet.
Mais, ainsi que son pre, elle avait des passions trs-fougueuses,
qu'elle ignorait, encore elle-mme. Seulement, au lieu d'tre des
passions d'esprit comme les siennes, c'tait des passions, de coeur.
Jusqu'alors sa tendresse pour sa et une vive affection pour quelques
personnes de leurs entours avaient suffi aux aspirations de son me.
S'assurer l'empire sur le mari qu'on lui destinait, afin de n'avoir pas
 souffrir comme madame de Repentigny, tait l'unique souci de Lonie.

La mre et la fille n'avaient de contentement que quand elles taient
ensemble. On peut donc juger des angoisses de la premire en apprenant
la veille, vers huit heures du soir, que le vapeur qui lui ramenait sa
fille de Toronto brlait,  deux lieues de Montral; on peut juger des
expansions de sa flicit en la retrouvant sauve et bien portante auprs
d'elle.

Sans tre aussi dmonstrative, la joie de Lonie galait celle de madame
de Repentigny.

Pelotonnes dans leur voiture, chacune un bras pass autour de la
taille de l'autre, se couvant du regard, se baisant  chaque propos,
elles ressemblaient plutt  deux soeurs troitement lies, qu'
une mre  son automne et une fille  son printemps, car madame de
Repentigny tait belle encore, surtout quand le bonheur souriait sur son
visage, et ne paraissait pas ge de plus de vingt-six  vingt-huit ans.

Aprs avoir long la rue Sherbrooke, leur voiture tourna dans la rue
Saint-Denis, qu'elle descendit rapidement, ctoya le Champ-de-Mars,
situ derrire le Palais de Justice, et vint s'arrter au coin des rues
Saint-Paul, de Bon-Secours, o s'lve l'glise de ce nom, tout prs
du march et de l'htel de ville, monument qui ne manquerait pas d'une
grandeur imposante si, par une inconcevable incurie, trop commune au
Canada, il n'tait rest inachev.

L'glise de Notre-Dame-de-Bon-Secours est en grande vnration parmi les
Canadiens. Petite, troite, mais richement dcore, elle ouvre sur la
rue Saint-Paul et son chevet regarde le Saint-Laurent, vis  vis de
l'le Sainte-Hlne[36].

[Note 36: Le clerg catholique a jou un rle prpondrant dans la
colonisation canadienne; aussi n'est-il pas tonnant qu'on trouve une
si abondante quantit de noms de saints et de saintes pour designer les
localits.]

Les bateliers catholiques n'oublient jamais de se signer en passant
devant cette chapelle, et les marins y vont prier avant de partir pour
un voyage.

Leurs dvotions termines, les deux dames retournrent chez elles.

En rentrant, elles trouvrent sir William qui tait venu prendre des
nouvelles de Lonie.

C'tait un grand jeune homme, d'un blond fadasse, dont toute la
distinction se rsumait en une prodigieuse satisfaction de lui-mme et
une arrogance incroyable.

Quoiqu'il courtist la fortune de mademoiselle de Repentigny, il
affichait un profond mpris pour les Canadiens. Ce n'tait cependant
pas un contre-sens dans un certain monde de Montral et Qubec, o bon
nombre de vieilles familles nobles franaises, rallies  la couronne
britannique, s'efforcent  oublier leur origine et se flattent d'ignorer
jusqu' notre langue pour complaire  leurs matres.

--Ah! mesdames! vous me voyez bienheureux, trs-heureux de vous trouver
en aussi merveilleuse sant; je craignais que notre chre Lonie ne fut
indispose des suites de notre petite aventure. 'a t excentrique,
trs-excentrique! dit-il en abordant madame et mademoiselle de
Repentigny.

--Dites affreux, pouvantable, sir William, fit la premire en
frissonnant.

--Oh! sir William ne s'meut pas aussi facilement! dit Lonie d'un ton
pigrammatique.

--C'est vrai, trs-vrai, my dear, dit-il avec le grasseyement
particulier aux dandies londonnais.

--Vous avez couru de grands dangers, sans doute! dit la jeune fille de
sa voix moqueuse.

--Une bagatelle! une trs-petite bagatelle!

--Pourtant vous ne pensiez gure  moi!

--Au contraire, my dear, au contraire! J'y pensais srieusement,
trs-srieusement.

--Vous l'avez prouv! dit ironiquement Lonie.

--Oh! oui; et je courais  vous, vite, trs-vite, my dear, quand.....

--Ne parlons plus de cela, je vous en prie, sir William, interrompit
madame de Repentigny; ce sujet m'est trop pnible--Vous djeunerez avec
nous?

Le jeune homme s'inclina en signe d'assentiment. On entra dans la salle
 manger o le djeuner tait dress.

Spare du parloir par deux portes  coulisse, cette pice avait pour
meuble principal une table oblongue en mahogany, sorte d'acajou fonc,
et un dressoir de mme bois, charg d'argenterie massive. Une toile
cire,  carreaux noirs et gris, s'tendait sur le plancher.

Le repas fut servi suivant la faon anglaise: il se composait d'oeufs 
la coque, jambon fum, ctelettes d'agneau, poisson frit, beurre frais,
petits pains chauds sans levain, appels cakes, th et caf.

Tout en mangeant, Lonie s'amusait  cingler l'humeur apparemment
trs-paisible de son prtendu.

Comme le djeuner tirait  sa fin, madame de Repentigny dit tout  coup,
en levant les yeux vers la fentre,  travers laquelle s'battaient les
tides rayons d'un soleil printanier:

--Mes enfants, nous avons un devoir  remplir; il faudra s'en acquitter
aujourd'hui. Nous irons faire une visite  ce brave sauvage qui a sauv
la vie  ma fille.

--Oh! bien volontiers, maman! s'cria Lonie; le temps est magnifique,
ce sera une promenade charmante, n'est-ce pas, sir William?

--Charmante, trs-charmante, my dear, rpta celui-ci d'un air distrait.

--Comme il nous dit cela! fit Lonie qui avait remarqu que le visage du
jeune homme s'tait rembruni aux premiers mots de la proposition.

--J'espre que vous nous accompagnerez, monsieur! dit madame de
Repentigny.

--Ce serait avec plaisir, un trs-grand plaisir, je vous assure.....

--Mais vous tes de service, je gage! riposta Lonie; eh bien, que vous
soyez de service ou non, vous serez notre cavalier, je le veux!

--Elle est originale, trs-originale! dit sir William en bauchant un
sourire contraint.

--Pourtant, sois raisonnable, ma fille, essaya madame de Repentigny; si
les occupation de sir William...

--Ses occupations, repartit-elle vivement en haussant les paules, je
voudrais bien voir qu'il et autre occupation que celle de me plaire!

--Spirituel, trs-spirituel, dit l'officier saluant agrablement de la
tte.

--Alors, reprit la mre de Lonie, nous allons nous habiller et partir.

--Mais, objecta sir William......

La jeune fille lui coupa aussitt la parole.

--Je vous interdis toute observation, ou sinon!

Elle tendit son doigt vers lui d'un air menaant, tout en quittant la
salle  manger pour remonter  sa chambre.




                            CHAPITRE VII

                     CO-LO-MO-O LE PETIT-AIGLE.


Quand la noblesse du maintien de Co-lo-mo-o attira l'attention de Lonie
de Repentigny sur le _Montralais_, celui-ci la connaissait dj, sans
qu'elle le st. Il l'avait remarque  Lachine, o elle tait venue
se promener avec son parent Xavier Cherrier, et  Montral, un jour de
grande fte religieuse.

Mais quels que fussent les sentiments de l'Iroquois  l'gard de la
jeune fille, il les tenait cachs au fond de son coeur avec la discrte
fiert particulire aux Indiens.

Les regards furtifs que lui adressa plus d'une fois Lonie  bord
du vapeur, n'chapprent point  sa pntration. Loin de lui tre
agrables, cependant, ils l'irritrent. Co-lo-mo-o crut y dmler du
ddain, et son orgueil fut d'autant plus profondment froiss qu'il
attribua  des plaisanteries dont il tait l'objet la souriante gaiet
de Lonie et de ses compagnons.

Si, au moment de l'incendie, la machine du navire n'et cess de
fonctionner, il n'aurait, certes, pas quitt sa logette pour aller lui
porter secours. Mais ses services devenant inutiles, il abandonna le
gouvernail et songea  son salut personnel.

En fendant la presse, afin de sauter  l'eau et de gagner la rive  la
nage, le hasard, plutt qu'une intention de son esprit, le poussa vers
Lonie,  qui la douleur arrachait des plaintes dchirantes.

Le Petit-Aigle fut mu par l'accent de ces plaintes. Il oublia son
ressentiment: il saisit la jeune fille par la taille, il la lana dans
le fleuve, s'y prcipita derrire elle et la trana jusqu' la grve o
les soins qu'exigeait son tat lui furent prodigus.

Co-lo-mo-o, alors, jeta un coup d'oeil trange sur le navire qui
achevait de se consumer, au milieu des gmissements, des clameurs des
naufrags.

Il fit un mouvement comme pour se remettre  l'eau et revenir leur
prter son aide. Mais ce mouvement fut  l'instant rprim.

--Non, murmura-t-il, Co-lo-mo-o ne serait pas le digne fils des Iroquois
s'il assistait les ennemis de sa race!

Puis, il s'lana, en courant, sur un sentier qui ctoie le
Saint-Laurent dans la direction de Caughnawagha.

A mi-chemin de ce village, prs d'un hameau canadien bti au pied mme
des rapides, le Petit-Aigle rencontra Jean-Baptiste.

Par des signes, le nain lui annona que la police montralaise tait
arrive  Caughnawagha pour y arrter son pre, que celui-ci s'tait
rfugi dans l'le au Diable, que Co-lo-mo-o s'exposerait certainement 
tre apprhend s'il se montrait avant le dpart du grand conntable.

Aucune trace d'motion ne se peignit sur le visage du jeune Indien.

Il tmoigna  Jean-Baptiste qu'il voulait tre seul, et le bancal,
sans manifester la moindre contrarit, poursuivit son chemin vers la
Prairie.

La nuit tait tombe, nuit fort triste  cet endroit, quoique claire,
sereine, toute radieuse des constellations clestes qui scintillaient
dans l'espace. Mais les arbres taient encore dpouills, l'herbe tait
encore enfouie sous les amas de neige et de glace dont le rivage du
fleuve tait jonch, et les chantres des gazons et des bois n'avaient
pas encore fait leur rapparition.

Aprs une minute de rflexion, Co-lo-mo-o traversa le hameau,
grimpa, sur un chne en face de l'le au Diable, et,  trois reprise
diffrentes, il imita le cri du pivert, cri si pre qu'il domina les
rugissements de la cataracte.

Rien ne rpondit  cet appel.

Sans se dcourager, Co-lo-mo-o recommena, en imprimant  ses notes une
modulation insaisissable pour toute autre que pour une oreille exerce.

Cette fois, le cri du pivert s'leva aussi de l'le au Diable, mais
faible au point qu' peine on le pouvait entendre.

--Mon pre est en sret, se dit le Petit-Aigle; maintenant il faut que
je voie ce qu'on fait  l'ienhus[37].

[Note 37: Les Indiens appellent ainsi leurs villages...]

Il redescendit de l'arbre et continua de monter vers Caughnawagha.

Arriv devant le village, il prit un canot sur la grve, le mit  flot,
s'loigna  quelques mtres du bord du fleuve et exhala un aboiement
prolong.

On et dit un chien renferm qui se lamentait.

Peu aprs, dans l'ombre, Co-lo-mo-o aperut deux masses noires, glissant
rapidement de son ct. Il se rapprocha sans bruit du rivage. Les
sombres figures entrrent sans hsiter dans l'eau.

C'taient les chiens de Nar-go-tou-k.

--Ici, Kagaosk! souffla le Petit-Aigle  voix basse.

L'clair et la Nue-Sombre nagrent vers le canot. Il semblait qu'ils
comprissent les dsirs de Co-lo-mo-o, car ils ne faisaient aucun bruit,
en avanant.

--Les Habits-Rouges ne sont pas encore partis, pensa l'Iroquois, en se
baissant pour prendre deux objets que les chiens portaient dans leur
gueule.

L'un de ces objets tait un fusil double, envelopp dans un fourreau de
cuir impermable; l'autre une bote de fer-blanc hermtiquement close,
qui contenait des munitions de chasse.

D'un geste de la main, le Petit-Aigle renvoya Kagaosk et Kewanoquot.

Puis il chargea son fusil, arrta l'embarcation au moyen de ses pagaies,
fichues comme des pieux, contre chaque flanc, dans le sable des battures
sur lesquelles il se trouvait, et resta en observation, tendu au fond
de l'esquif.

Deux heures s'coulrent sans que Co-lo-mo-o et chang de position.
Tout  coup, un son lger, puis un clapotis le tirrent de son
immobilit. Il projeta sa tte par-dessus le bord du canot. Ses yeux
fouillrent les tnbres et il distingua l'clair qui venait  lui.

--Nos ennemis ne sont plus l; la squaw m'envoie le chien pour me
prvenir; allons savoir ce qui s'est pass, se dit le Petit-Aigle.

Laissant son embarcation sur la place, il descendit dans l'eau, tenant,
comme les Canadiens, son fusil sur l'paule, par le canon, et marchant
vers le wigwam, o Ni-a-pa-ah l'attendait dans une anxit fivreuse.

--Que ma mre cesse de craindre, dit-il, avec une certaine hauteur,
en s'arrachant aux embrassements de l'Indienne, le chef est dans une
retraite que les Visages-Ples ne pourront atteindre.

--Mais Co-lo-mo-o a couru des dangers? demanda Ni-a-pa-ah d'un ton
timide.

Co-lo-mo-o est le fils d'un noble sagamo; le danger lui plat, dit
laconiquement le Petit-Aigle.

--La bte--feu[38] flottante a clat? interrogea encore l'Onde-Pure en
examinant avec inquitude son fils  la lueur d'une torche.

[Note 38: C'est le nom donn par les Indiens aux bateaux  vapeur:
ils appellent bte--feu, sans qualificatif, les locomotives de chemin
de fer, et, par extension, les convois.]

Celui-ci ne jugea pas  propos de rpondre.

--Le chef a-t-il des provisions? s'enquit-il.

--Il a emport de la poudre et des balles. Mais Co-lo-mo-o ne me
racontera-t-il pas comment il a chapp  l'incendie qui, disait-on ce
soir dans le village, a dtruit le grand canot des blancs?

--Il ne s'agit pas de moi maintenant, mais du chef, ma mre, vous
devriez le savoir, rpliqua le jeune homme avec la svrit d'un sagamo
du dsert s'adressant  l'une de ses squaws.

Ce n'tait point que Co-lo-mo-o n'aimt Ni-a-pa-ah; mais un orgueil
insoutenable le possdait. Pour lui, la femme tait un tre infrieur
tenue envers l'homme  une obissance passive, comme son chien, son
cheval. Une instruction  demi chrtienne n'avait pas russi 
triompher de ce sentiment qu'avait dvelopp en lui sa grand'mre, la
Vipre-Grise, et le jeune Indien, plein de soumission, de vnration
pour son pre, n'admettait pas qu'un fils dt dfrer aux ordres d'une
mre.

--Nar-go-tou-k a pris tout ce dont il avait besoin, repartit Ni-a-pa-ah
avec un soupir.

--Quand les hommes de la police sont-ils venus? dit le Petit-Aigle.

--Comme le soleil se couchait.

--Combien taient-ils?

Ni-a-pa-ah compta sur ses doigts.

--Dix, rpliqua-t-elle.

--Et ils ont quitt le village?

--Oui, mon fils, un de nos allis est venu me l'apprendre.

Il y eut un moment de silence.

Son fusil pos  terre devant lui, les mains croises sur la gueule des
canons, le corps un peu incline, Co-lo-mo-o mditait profondment, quand
les deux chiens, qui s'taient couchs  ses pieds, se relevrent
en mme temps et allongrent leur museau sous la porte du wigwam, en
aspirant l'air.

--On a tromp ma mre, les Habits-Rouges sont encore ici, s'cria
Co-lo-mo-o en paulant son arme et s'apprtant  se dfendre.

Mais, soit que les chiens eussent eu une fausse alerte, soit que ceux
qui l'avaient excite ne jugeassent pas opportun de se montrer, on
n'entendit rien, on ne vit rien paratre.

Le Petit-Aigle rabaissa son fusil.

--Les blancs rdent autour de cette loge, dit-il. Donnez-moi quelques
aliments, ma mre.

--Irais-tu rejoindre Nar-go-tou-k?

--Co-lo-mo-o ira o le chef l'enverra, rpondit-il en prenant un bissac
o il plaa un quartier de venaison boucane, que lui tendit Ni-a-pa-ah.

Sans mot dire, l'Onde-Pure s'accroupit, en pleurant, prs du pole.

Le Petit-Aigle jeta le bissac sur son dos et sortit de l'habitation, le
doigt appuy  la gchette de son fusil.

La lune se levait  ce moment et inondait de ses ples clarts la place
du village.

L'Indien promena aux environs des regards scrutateurs; mais on ne
discernait crature vivante; toutes les lumires taient teintes dans
les huttes iroquoises; le murmure des flots du Saint-Laurent sur la
grve et le bourdonnement loign des rapides taient les seuls sons
perceptibles..

Co-lo-mo-o regagna son embarcation et prit le large.

D'abord, il tourna le cap sur l'le au Diable. Mais, ayant alors
port ses yeux vers Caughnawagha, il lui sembla voir des ombres qui
s'agitaient derrire la chapelle.

Cette dcouverte le fit changer de resolution, et il pointa droit 
l'lot suprieur.

Au bout d'une demi-heure de navigation il y abordait.

Comme l'le au Diable, cet lot est fortifi par des rochers  fleur
d'eau et un pais fourr du ronces; mais l'accs en est beaucoup moins
prilleux.

Co-lo-mo-o tira son canot sur le sable, le cacha avec soin, colla
un moment son oreille contre le sol, couta, et, certain qu'on ne le
poursuivait pas, qu'il n'y avait pas un bateau en mouvement sur le
fleuve, depuis Caughnawagha jusqu'aux rapides, il s'enfona dans l'le,
o il mangea un peu pour rparer ses forces.

Aux premire lueurs du jour, le cri du pivert rsonna au bas de l'lot,
en face la tte de l'le au Diable.

Ce cri avait t articul par Co-lo-mo-o.

Au bout de l'le au Diable, se dessinrent les silhouettes de deux
hommes.

L'un, Nar-go-tou-k, se mit aussitt  tablir des signaux avec son
fils, tandis que l'autre, muni d'une longue-vue, observait, tour  tour,
la rive mridionale et la rive septentrionale du Saint-Laurent.

Aprs avoir t inform, par quelques gestes de Co-lo-mo-o, que la
police, avait opr une descente chez lui, Nar-go-tou-k rentra sous le
bois, demeura cinq ou six minutes absent, et revint avec un oiseau dans
la main.

Il lcha l'oiseau qui s'leva lentement dans l'air en obliquant vers
l'lot.

Cependant il hsitait  poursuivre son vol de ce ct ou  filer sur
Caughnawagha.

Un roucoulement de Co-lo-mo-o fit cesser son indcision, et le volatile
vint se percher sur le poignet du jeune Indien.

Il appartenait  l'espce appele tourte par les Canadiens-Franais,
espce si nombreuse dans l'Amrique septentrionale.

Le Petit-Aigle caressa la tourte, la posa  terre, tira de sa poche un
calepin dont il dchira une feuille, et crivit ces mots:

Les policemen sont venus. Ils doivent tre embusqus dans le village.
Se tenir sur ses gardes. Si je puis les dpister, je tacherai de passer
la nuit prochaine.

Ayant fini, il roula le papier et l'attacha avec une menue racine
flexible au cou du pigeon qui retourna  l'le au Diable o il disparut.

Nar-go-tou-k et son compagnon se renfoncrent dans les halliers.
Co-lo-mo-o les imita sur son lot; il replongea vers le centre, se
coucha au pied d'un pin et s'endormit, aprs toutefois avoir renouvel
l'amorce de son fusil, qu'il appuya au tronc de l'arbre pour que
l'humidit ne pntrt point la poudre.

Ce sommeil devait tre funeste  l'Iroquois, car ses actions taient
pies depuis longtemps dj.

Aprs avoir fait chez Nar-go-tou-k une perquisition sans rsultat,
le grand conntable, suivant le conseil de Mu-us-lu-lu, avait feint de
repartir pour Montral, mais il s'tait arrta  Lachine, et trois de
ses hommes, les plus dtermins, avaient, travers le fleuve. Sous
les ordres du Serpent-Noir, ils se postrent en vue du wigwam de
Nar-go-tou-k et firent sentinelle.

Quoiqu'ils ne fussent pas commissionns pour arrter Co-lo-mo-o, leur
mandat portait qu'au besoin il faudrait l'amener devant le surintendant
de la police, afin d'en obtenir le secret de la retraite de son pre.

Quand ils le surent dans le wigwam, les agents voulurent s'emparer de
lui. Mu-us-lu-lu leur fit observer qu'il valait mieux attendre, parce
qu'il ressortirait infailliblement avant le jour et irait trouver
Nar-go-tou-k.

L'avis tait bon, il fut got.

La police souffrit, que le Petit-Aigle remontt paisiblement dans son
canot et se rendt sans tre inquit  l'lot.

--Il nous chappe, damnation! blasphma un des sbires, lorsque
l'embarcation s'vanouit  ses regards dans la distance.

--Tu commets une erreur, mon frre, lui dit froidement Mu-us-lu-lu, dont
les yeux suivaient toujours le canot.

--Pardieu! il a fui  l'autre rive!

--Non, et nous tenons le loup et le louveteau, dit l'Indien, croyant que
la Pondre s'tait rfugi dans l'lot suprieur, o son fils tait en ce
moment.

Les gens de la police et lui dlibrrent s'ils se rendraient
immdiatement  l'lot, ou s'ils attendraient le lever du soleil.
Mu-us-lu-lu voulait se mettre tout de suite  l'oeuvre. Mais les autres
taient fatigus par la veille. Peut-tre aussi une expdition en
pleine nuit sur le Saint-Laurent leur souriait-elle mdiocrement. Ils
rsolurent de rester en embuscade jusqu' ce qu'il fit jour.

Au lever de l'aurore, conduits par le Serpent-Noir, ils atterrissaient 
quelques pas de Co-lo-mo-o, qui dormait encore d'un sommeil de plomb.

Avant qu'il et eu le loisir de se disposer  la rsistance, il fut
attaqu, dsarm et garrott.

--Lche! dit-il, en crachant avec mpris au visage de Mu-us-lu-lu; tu
as vendu ta fille  un Kingsor, et maintenant tu leur vends les chefs
glorieux des Iroquois. Va! tu ne mens pas  ton sang, c'est bien celui
d'un blanc dbauch et d'une Indienne honte!

Un sifflement grina, avec un rire infernal, entre les dents du
Serpent-Noir.

Mais il ne rpondit rien, et, laissant Co-lo-mo-o sous la surveillance
des agents de police, il visita l'le en tous sens.

Son dsappointement fut vif, en ne trouvant pas ce qu'il cherchait.

Il revint trs-contrari prs du captif.

--Rien, dit-il  ses gardiens; le loup nous a vents.

--Il est peut-tre bien dans cet endroit-l, observa l'un en indiquant
du doigt l'le au Diable.

--Mon frre s'imagine-t-il que le wolverenne peut se changer en poisson?
rpliqua Mu-us-lu-lu avec un sourire ironique.

--C'est vrai, ajouta l'autre policeman; il n'y a qu'un poisson ou un
oiseau qui puisse aller l-dedans. Mais, bah! nous tenons le petit, nous
saurons bientt ce qu'est devenu le pre.

--Si on voulait me le donner, oui, dit le Serpent-Noir.

--Comment cela!

--Mes frres ne savent pas faire parler la langue d'un sauvage. Ils
interrogeront celui-ci, et il ne rpondra pas. Moi, je commencerais
par lui approcher les pieds d'un brasier ardent et je le laisserais l
jusqu' ce qu'il et cont son histoire. Mais mes frres blancs ne sont
pas habiles comme les Peaux-Rouges!

--Non, non, dit un agent avec un geste de dgot; et j'espre que jamais
les blancs n'auront l'habilet de leurs frres peaux-rouges. Allons,
virons de bord et menons notre prisonnier au grand conntable. Aprs
tout, la capture n'est pas si mauvaise.

Co-lo-mo-o, poings et pieds lis, fut transport dans le canot qui
reprit aussitt la route de Caughnawagha.

Une foule d'Indiens tait assemble sur la plage pour assister au
retour de la police; et parmi ces Indiens, on remarquait Ni-a-pa-ah,
l'Onde-Pure.




                           CHAPITRE VIII

                    DE MONTRAL A CAUGHNAWAGHA


Au moment o madame et mademoiselle de Repentigny descendirent de leurs
chambres, habilles pour la petite excursion qu'elles avaient projete,
M. et madame Cherrier entraient dans le parloir o sir William King
attendait, en feuilletant des keepsakes.

Ce parloir ou salon tait une grande pice quadrangulaire dans laquelle
rgnait le confortable amricain, et dcore avec un got vraiment
franais.

Xavier Cherrier et sir William King se salurent froidement. Une de
ces antipathies secrtes dont la cause chappe, mais qui, comme des
prophtes de malheur, nous loignent souvent de certaines personnes,
sans motif apparent, avait, ds leur premire entrevue, inspir au
Canadien de la rpulsion pour l'officier anglais.

Celui-ci avait fait quelques efforts dans le but de se rapprocher, car,
amis intimes de Lonie, Cherrier et sa femme exeraient de l'influence
sur les dispositions de la jeune fille. Vaines tentatives! Fort riche,
trs-considr, Xavier s'tait montr insensible aux avances de sir
William. D'o colre et haine de ce dernier, qui ne manquait jamais
une occasion d'exprimer, avec la hautaine politesse britannique, son
aversion pour les Franais.

En politique, Xavier marchait avec les libraux, c'est--dire les
patriotes, comme ils s'intitulaient, et sir William avec les loyalistes,
ainsi qu'on avait baptis les sujets fidles  la couronne d'Angleterre.

--Je vous flicite, monsieur, de vous tre tir sain et sauf de
l'pouvantable catastrophe d'hier, lui dit Cherrier en s'asseyant.

--Je vous suis reconnaissant, trs-reconnaissant pour votre sollicitude,
rpondit ironiquement l'officier; mais permettez-moi de vous renvoyer
les flicitations, car vous-mme et madame,--il s'inclina lgrement en
regardant Louise,--avez eu le mme bonheur que moi.

--On dit que vous avez perdu un bataillon entier?

--C'est vrai, trs-vrai; mais vos rebelles n'auront pas trop lieu de
s'en rjouir; sir Francis Head dpchera d'autres troupes pour leur
laver la tte, repartit l'Anglais d'un ton de dfi.

--Ah! monsieur, vous tes injuste envers mes compatriotes, dit gravement
Cherrier. Pas un d'eux ne se rjouira d'un vnement qui sera, j'en suis
sr, considr comme une calamit publique, sans distinction d'origine
ou de parti.

--Bien rpliqu! bravo, mon cousin! cria la voix frache de Lonie, qui
avait entendu les derniers mots de cette conversation par la porte du
salon laisse entr'ouverte.

Et la smillante jeune fille entra en achevant de boutonner ses gants.

Elle tendit la main  Cherrier et courut embrasser Louise.

--Comme vous arrivez  propos, dit-elle aprs avoir pris des nouvelles
de leur sant; nous partons pour Caughnawagha. Vous tes des ntres,
n'est-ce pas?

Et comme Guerrier consultait sa femme du regard:

--Oh! reprit Lonie, ma cousine vient. D'abord je veux passer la
journe avec elle. Nous luncherons[39]  votre maison de Lachine et nous
reviendrons tous dner ici.

[Note 39: On sait que le lunch est le goter des Anglais et des
Amricains.]

--Mais, dit Xavier, serait-ce une indiscrtion que de vous demander?...

--Pas du tout, pas du tout. Nous allons  Caughnawagha...

Elle s'arrta et rougit.

L'arrive de madame de Repentigny, qui venait de donner des ordres 
ses domestiques, lui fut un excellent prtexte pour ne pas terminer sa
rponse.

La premire expliqua  Cherrier qu'elle voulait remercier le sauveur de
sa fille et lui offrir quelque gage de sa gratitude.

--Je doute qu'il accepte rien de vous, dit Louise.

--Un sauvage! fit Lonie.

--Ce serait singulier, trs-singulier, grasseya sir William.

--Oh! continua Louise, je connais les sauvages!

--coutez madame, elle les a frquents, trs frquents, dit l'officier
d'un ton qui prtendait, tre mchamment spirituel.

Xavier saisit l'impertinence. Il ne daigna pas la relever. Mais la
ptulante Lonie se chargea de ce soin.

--Je crois, dit-elle d'un air froid et srieux, je crois, sir William,
que vous oubliez  qui et devant qui vous parlez.

L'Anglais se mordit les lvres, et madame de Repentigny, voulant changer
la tournure de la conversation, s'cria, comme si elle n'avait pas
remarqu ce petit incident:

--Eh bien, c'est dit, ma cousine et mon cousin, vous venez avec nous.

--Acceptons-nous, Louise? demanda Cherrier  sa femme.

--Pour moi, dit-elle gaiement, je n'y ai pas objection.

--Et moi, repartit-il, je serai enchant de voyager avec ma petite
cousine pour la faire endver.

--Oui-d! dit Lonie; et moi, je parie qu' ce jeu je vous damerai le
pion!

--Joli, joli, en vrit, trs-joli, excessivement joli! intervint sir
William, dsirant se faire pardonner sa malencontreuse allusion.

--Oh! de grace, lui dit la jeune fille, ne canonnez pas comme cela ds
le matin avec le plus formidable de vos superlatifs, sans quoi nous
serons perdus avant deux heures d'ici.

Cette riposte fut accueillie par un rire gnral, au grand dplaisir de
celui qui en tait, l'objet.

Son ressentiment pour Cherrier augmenta.

--Voyons, sir William, poursuivit Lonie, ne froncez pas ainsi les
sourcils; vous tes laid dans ce rle, mon cher. Si je vous y voyais
souvent, eh bien, l, vrai, j'en aurais un mortel chagrin. Offrez votre
bras  maman, je prends celui de mon cousin, et en avant!

Le carrosse de madame de Repentigny tait spacieux: on y accommodent
aisment six personnes.

La jeune fille rgla les places; sa mre, Louise et elle sur le sige du
fond, les messieurs sur celui du devant, sir William en face de madame
de Repentigny, Xavier  l'autre coin, vis  vis de Lonie.

La voilure sortit de la maison, enfila la rue de Bleury, tourna
 droite, dans la rue Notre-Dame, et, parcourant toute la rue
Saint-Joseph, arriva au bureau de page (toll gate) du chemin de
Lachine.

Ce chemin serpente sur des hauteurs, d'o l'on dcouvre le Saint-Laurent
 gauche, dans une profonde et grasse valle,  droite, des bois pais,
entrecoups par des jardins potagers et des champs.

Il est dlicieux en t: le gazouillement des oiseaux, la riche
floraison de la campagne, le parfum des fleurs, la gentillesse du
paysage se combinent pour lui prter des agrments.

Mais, au mois d'avril, il prsente peu de sductions. La terre est
nue, ou marquete par des amas de neige et de glace qui ont rsist aux
premires injonctions du soleil; ou bien elle est  demi-noye sous les
eaux. Pas de feuillage chuchotant, pas de chanteurs ails pour rjouir
les yeux et les oreilles, pas de senteurs embaumes pour flatter
l'odorat. Mais des arbres dcharns, squelettiques, on quelques
sapins aux sombres rameaux sur lesquels, seul, le grimpereau jette, en
sautillant, son cri aigu, et l'odeur de la rsine qui vous prend  la
gorge.

Cependant, comme il faisait trs-beau ce jour-l, Lonie avait voulu
qu'on laisst ouvert un des vasistas de la voiture, afin de savourer,
avait-elle dit, les douces haleines du printemps.

Le carrosse avait travers les Tanneries, petit village  une lieue de
Montral et  deux environ de Lachine; il moulait pniblement une cte
escarpe, lorsque soudain un coup de feu retentit  quelque distance,
dans la direction du Saint-Laurent, dont on distinguait les rapides, 
travers la bruine follette qui dansait sur la fleuve.

Presque au mme instant, un oiseau, s'introduisant par le vasistas,
s'abattit sur les genoux de Lonie.

Aprs un petit mouvement de frayeur, la jeune fille s'exclama:

--Ah! mon Dieu! une tourte! elle est blesse!

--Oui, mais vous allez vous tacher, dit Cherrier, qui, prenant le
volatile, comme pour garantir Lonie du sang qu'il perdait par une
patte, lui enleva adroitement un papier roul et attach avec une
fibrille sous son cou.

Si leste qu'et t Xavier, sir William l'avait vu.

--Qu'est-ce que cela? dit-il en tendant la main vers le Canadien.

--Voulez-vous bien ne pas toucher mon oiseau! rpliqua Lonie en lui
frappant sur les doigts.

En ce moment un homme, arm d'un fusil, parut sur le bord de la route.

--Oh! l'ami, vous n'auriez, pas aperu un pigeon? demanda-t-il en
anglais au cocher.

--C'est le chasseur, murmura Lonie. J'ai envie de cette tourte. Je veux
l'lever. Chut!

--Non, rpondit le cocher, ignorant que l'oiseau tait entr dans la
voiture.

--Ah! maugra l'homme eu s'loignant, cette maudite bte m'chappe
encore. Mais je saurai bien la retrouver!

--Bon, le voici partit, le mchant! dit Lonie. Pensez-vous, mon cousin,
que ma tourte gurisse?

--Elle n'a qu'une corchure, ce ne sera rien, rpondit Xavier, eu
examinant la patte de l'oiseau.

--Et un billet? intervint sir William.

--Un billet! quel billet? fit mademoiselle de Repentigny, surprise.

Cherrier plit: pour cacher son trouble, il se pencha sur la colombe, et
tancha, avec un mouchoir, le sang qui coulait de sa blessure.

--Curieux, trs-curieux, rpondit l'officier en souriant malignement.

--Mais, enfin, quelle est celle nigme? interrogea Lonie.

--Votre cousin vous en donnera l'explication, dit l'Anglais.

--Je ne comprends pas, balbutia celui-ci.

--Vous tes des sphinx, messieurs, je renonce  vous deviner, dit la
jeune fille. Mais laissons cela. Comment appellerai-je ma tourterelle!
Pauvre petite! faut-il tre cruel pour tuer ces innocentes cratures-l!
Oh! les hommes sont des monstres! Sir William, aidez-moi  lui trouver
un nom.

--Volontiers, my dear, trs-volontiers; appelez-la la messagre, dit-il
en jetant un regard ironique  Cherrier.

--Moi, dit Lonie, je la nommerais Dlivrance.

--Dlivrance! Oui, c'est cela, dit Xavier, eu se tournant vers sa femme.

--Ah! le maladroit? elle ne le mrite que trop ce nom! s'cria Lonie.

Cherrier, qui n'avait cess de tenir la tourte, venait de la laisser
chapper, comme par mgarde, et elle s'envolait  tire d'aile.

--Oh! grondez-moi bien fort, car je suis un nigaud! Mais, ma chre
cousine, je vous aurai une autre colombe.

--Une autre, je ne m'en soucie gure; c'est celle-l que je voulais, dit
la jeune fille d'un ton boudeur.

L'entretien roula sur ce sujet jusqu' ce qu'ils arrivassent  Lachine,
charmant village sur le bord du Saint-Laurent.

La Compagnie de la baie d'Hudson y a ses entrepts, et le gouverneur de
cette Compagnie sa rsidence habituelle.

--Avec votre permission, vous descendrons chez nous, dit Xavier en
s'adressant  madame de Repentigny.

--Quoi! vous ne viendriez pas jusqu' Caughnawagha!

--Non, dit Louise. Il vaut mieux, je crois, que vous fassiez seules
votre visite. Les Indiens sont susceptibles; la prsence de tant de
monde les importunerait. Sir William vous accompagnera de l'autre ct
de l'eau; mais il fera bien de ne as aller avec vous chez le librateur
de ma cousine.

--Juste, trs-juste, appuya l'officier.

Sans savoir pourquoi, Lonie dsirait intrieurement n'avoir pas d'autre
tmoin que sa mre de son entrevue avec le pilote iroquois.

--Alors, vous nous attendrez ici, dit-elle.

--Oui, rpondit Xavier, et Louise vous prparera un lunch avec ces
gteaux  l'indienne que vous aimez tant.

--Stop! cria-t-il au cocher, en frappant contre la vitre place sous le
strapontin.

La voilure s'arrta. Cherrier sauta sur le sol, saisit dlicatement sa
femme dans ses bras, la dposa prs de lui, et, aprs avoir salu leurs
compagnons de la main, les deux poux s'enfoncrent sous une belle
avenue de cadres qui conduisait  une coquette maison de campagne.

Le carrosse reprit sa course.

Au bout de cinq minutes, il fit une nouvelle halte.

Les dames de Repentigny et sir William mirent pied  terre sur un quai
du Saint-Laurent, au lieu occup aujourd'hui par l'embarcadre du chemin
de fer.

La traverse entre Lachine et Caughnawagha ne se faisait pas alors
en bateau  vapeur. _L'Iroquois_, ce puissant steamboat qui relie
maintenant les deux rives du fleuve, n'existait pas. Pour aller de l'une
 l'autre, on se servait de canots dirigs par des Indiens.

Le trajet s'accomplit sans accident.

--Vous ne nous escorterez pas plus loin, beau cavalier, dit en
dbarquant Lonie  sir William; faites faction ici, mon preux, et
surtout ne vous laissez pas fasciner par les attraits des aimables
sauvagesses d'alentour, car je suis jalouse, oh! terriblement jalouse...
de vous!... ajouta-t-elle en souriant.

Sir William se rengorgea.

--Depuis que j'ai eu l'extrme felicit de vous contempler pour la
premire fois, mes yeux ne voient plus que votre image adorable,
trs-adorable!

Lonie clata de rire.

--Alors donc, dit-elle, restez mentalement en extase devant mon image
adorable, trs-adorable; je vous y autorise. Votre extrme flicit sera
sans bornes!

Et elle rejoignit madame de Repentigny, qui se faisait indiquer la
demeura de l'Indien qui, la veille, avait pilot le _Montralais_.

Jamais auparavant Lonie de Repentigny n'avait visit Caughnawagha.
L'affreuse nudit des cabanes, l'odeur marcageuse, malsaine, qu'on
respirait, l'apparence chtive des enfants dguenills grouillant autour
des huttes, la torpeur apathique peinte sur les traits des femmes et
des hommes, l'air de dsolation et de dnuement qui formait le fond
du tableau, tout cela tait bien propre  serrer le coeur,  remplir
l'esprit d'une inexprimable tristesse.

Aussi Lonie se serrait-elle timidement et presque tremblante contre sa
mre,  qui elle donnait le bras.

Elles n'eurent pas de peine  trouver l'habitation qu'elles cherchaient.

Sa bonne mine relative, l'aisance qu'elle annonait, dissiprent la
mlancolie de la jeune fille et lui rendirent une partie de sa gaiet
naturelle.

Des groupes assez nombreux d'Indiens stationnaient devant le wigwam.

Ils causaient avec animation. A la vue des dames, ils se rangrent, plus
par crainte que par dfrence, pour les laisser passer.

Elles s'avancrent vers la porte de la maisonnette. Mais l un homme de
la police leur barra le chemin:

--On n'entre pas, dit-il brusquement.

--Qu'y a-t-il donc? demanda la mre de Lonie.

--Le grand conntable procde  une enqute.

--Au sujet de l'incendie du Montralais, sans doute!

--Non, il s'agit des rebelles.

--N'est-ce pas ici que reste un pilote nomm Co-lo-mo-o?

--Le fils de ce brigand de Nar-go-tou-k qui nous a chapp? c'est cela.

--Je voudrais lui parler.

--Impossible. Ou l'interroge: j'ai ordre de ne laisser entrer personne.

--Je suis madame de Repentigny; veuillez porter mon nom au grand
conntable.

Le factionnaire savait que M. de Repentigny occupait un poste suprieur
dans l'administration coloniale. Devenu aussitt plus poli, il salua
humblement les deux dames, en balbutiant quelques excuses, et les
introduisit dans la cabane de Nar-go-tou-k.

Le sein de Lonie battit si fort,  cet instant, que, honteuse de
son motion, elle eut voulu pouvoir se cacher derrire sa mre. Mais
aussitt le spectacle qui lui frappa les yeux changea sa confusion en un
douloureux tonnement.

Son sauveur, les mains lies derrire le dos, comme un criminel, tait
debout devant une table, sur laquelle un homme crivait tandis qu'un
autre adressait des questions au captif.

Prs de lui,  un pilier qui supportait le toit de la cabane, on voyait
attache une Indienne, les vtements en dsordre, la bouche couverte
d'un haillon. Entre eux, au milieu d'une mare de sang, gisait le cadavre
d'un chien.

L'indienne, c'tait Ni-a-pa-ah; le cadavre, c'tait celui de Kewanoquot.

A l'arrive de son fils enchan, Ni-a-pa-ah avait bondi, comme une
lionne sur Mu-us-lu-lu auteur de la capture, et ne pouvant se servir
de ses mains, elle lui avait arrach le nez avec ses dents. Puis, elle
s'tait jete sur les hommes de police qui avaient eu beaucoup de
peine  se rendre matres de cette mre en furie. L'ayant garrotte
et billonn ils la tranrent avec Co-lo-mo-o dans le wigwam pour y
attendre l'arrive du grand conntable, qu'ils envoyrent chercher
 Lachine. Mais  la porte de la hutte, ils furent reus par deux
adversaires formidables auxquels ils n'avaient pas song. Kagaosk et
Kewanoquot, les chiens de Nar-go-tou-k, se prcipitrent sur les agents
de police. Un combat terrible s'engagea. Deux hommes furent blesss
plus ou moins grivement. Ils allaient abandonner la partie, quand
le troisime russit  tuer Kewanoquot d'un coup de pistolet. Kagaosk
restait, haletant, fou de rage, prt  venger la mort de son compagnon.
Mais le bruit de la dtonation avait attir plusieurs Indiens amis de
Mu-us-lu-lu. Ils se rurent sur le brave animal, qui, sentant que les
chances n'taient plus gales, sauta par-dessus les paules de ses
assaillants et s'enfuit dans le bois.

Il tait plus de midi lorsque le grand conntable, qui avait fait, la
veille,  Lachine, quelques libations avec le gouverneur de la baie
d'Hudson, se dcida  venir examiner le prisonnier et recommencer ses
perquisitions dans le wigwam de Nar-go-tou-k.

Il ouvrait l'enqute, comme madame de Repentigny et sa fille parurent
dans la salle.

Surpris de cette visite inattendue, il se leva pour la recevoir.

A ce mme moment des cris aigus se firent entendre.




                            CHAPITRE IX

                           L'EMPLUMEMENT


Sir William King, lieutenant au 32 de ligne, ne manquait pas de raisons
pour redouter une excursion  Caughnawagha, principalement en compagnie
des dames de Repentigny.

Aux colonies, la vie de garnison est une vie de dsoeuvrement. On s'y
ennuie comme dans un exil. Pour tromper le temps et charmer les
heures d'oisivet, sir William King avait cultiv diverses amourettes
inconsquentes, trs-inconsquentes, suivant son expression. Entre
autres une jeune sauvagesse de Caughnawagha, la fille de Mu-us-lu-lu.
Le bruit courait mme, dans le village, que ce chef n'ignorait pas cette
intrigue, mais qu'il tait grassement pay pour fermer les yeux.

Partout, jusque chez les sauvages, il y a des mauvaises langues.

Cependant, si le Serpent-Noir feignait de n'en tre point instruit,
les Iroquois, n'ayant sans doute pas le mme intrt  se taire,
s'indignaient hautement de cette liaison. Ils sont fort susceptibles
 pareil gard, et plus d'un blanc qui s'est avis de galantiser leurs
squaws, a pay cher son imprudence.

Ce n'est pas que ni eux ni elles aient des prtentions;  la vertu, 
Dieu non! Hommes et femmes sont dbauchs, libertins; la chastet ne
fait pas leur joie; mais,--tout abtardis qu'ils sont physiquement
et moralement,--ils ne souffrent pas volontiers que les autres races
s'introduisent dans leur bourgade pour y courtiser les indiennes.

En cela, la jalousie me parat tre le sentiment qui domine les
premiers; car, infiniment moins prudes, les les dernires achalandent,
sans faon, pour la plupart, leurs charmes quivoques dans les rues de
Montral et dans les localits qui avoisinent Caughnawagha.

Un dicton populaire, un peu trop hardi pour que je l'ose citer, y a mme
stigmatis leur incontinence.

La prsence de sir William dans la bourgade indienne avait t remarque
plus d'une fois.

Les habitants se fchrent. Ils rsolurent de jouer  l'officier un tour
dont ils sont coutumiers et dont l'effet est de singulirement refroidir
la bravoure des sducteurs.

Averti par sa matresse de ce qui se complotait coutre lui, le Jeune
homme cessa de la voir  Caughnawagha.

Les Iroquois n'en demandaient pas davantage. Pourvu que les
Visages-Ples n'apportent pas le dsordre chez eux, ils sont satisfaits.
Au dehors, leurs squaws sont  peu prs libres d'agir comme il leur
plat. Rarement un pre ou un mari prendra souci des dbordements de sa
femme ou de sa fille, s'ils ont lieu  distance du village; et je l'ai
dit, celles-ci jouissent avec usure de cette libert.

Pour en revenir  sir William, craignant de se faire voir, il s'tait
cach une saussaie sur le bord du fleuve. L, il avait allum un cigare
et se flicitait sincrement d'avoir chapp au danger de traverser
Caughnawagha.

--C'et t pineux, trs-pineux, _by jove_, murmura-t-il, en se noyant
dans un nuage de fume bleutre.

Par malheur, il comptait sans les Indiens qui l'avaient amen avec les
dames de Repentigny.

Reconnu par ceux-ci, qui taient des ennemis de Mu-us-lu-lu, il ne
devait pas chapper au chtiment dont on l'avait menac.

Ds qu'ils eurent amarr leur canot au rivage, ils volrent aux
premires maisons et annoncrent que l'Habit-Rouge tait au village.
Il avait, ajoutrent-ils, un rendez-vous avec sa matresse, car il
l'attendait dans un bouquet d'arbres, prs de la baie.

La nouvelle se rpandit avec la clrit de l'clair.

Une vingtaine d'hommes, autant de femmes, entourrent bientt la
saussaie o sir William admirait toujours son bonheur providentiel,
trs-providentiel, en humant les parfums du meilleur havane qui eut t
jamais import  Montral.

Surpris par cette bande hostile, il essuya pourtant de faire rsistance.
Mais que pouvait-il? On lui lia les mains l'une contre l'autre; on lui
passa aux jambes une corde, qui, sans lui interdire compltement la
marche, le gnait et l'empchait de courir.

Alors seulement, et quoiqu'il en cott  son amour-propre, sir William,
incapable de lutter, se mit  crier, dans l'espoir que Mu-us-lu-lu ou
quelque me charitable viendrait  son secours.

Mais aussitt les sauvages, sachant que la police de Montral tait dans
le village, lui appliqurent sur la bouche une vieille guenille en guise
de billon.

Les cris de l'officier cessrent, et personne ne se montra pour
s'interposer entre ses bourreaux et lui.

Ceux-ci alors se divisrent en deux partis: les uns l'entranrent
vers le bois, les autres s'en furent chercher dans leur hutte, qui une
chaudire, qui du goudron ou de la rsine, qui une tonne vide, qui
des poches[40] pleines de ce duvet de canard sauvage dont les Iroquois
faisaient alors commerce avec les matelassiers de Montral.

[Note 40: C'est le vieux mot franais, toujours employ au Canada
comme quivalent de sac.]

Tous ces objets furent ports dans clairire  deux ou trois cents pas 
l'intrieur du bois.

La foule dressa un bcher, en chantant et en dansant, comme aux plus
belles poques de l'histoire de la tribu. Cependant on s'abstenait de
vocifrations de peur d'attirer les policemen.

Le bcher prt et allum, la chaudire fut place dessus; on la remplit
de goudron et de rsine, et les sacs de duvet furent ouverts, pendant
que les femmes dpouillaient lestement le pauvre sir William King de
ses vtements, sans mme,--_pro pudor!_--faire grce pour celui que les
dames anglaises dfendent de nommer en leur compagnie.

L'infortun jeune home se fatiguait en efforts inous, mais infructueux,
pour parler. Ne prvoyant que trop le supplice honteux auquel il tait
rserv, il et pay son pardon d'une partie de tout ce qu'il possdait.
Mais les sauvages ne le voulaient couter. Ils riaient de son visage
boursoufl, de ses yeux carquills par la tension des muscles, de la
sueur qui coulait  grosses gouttes de son front. Ils se moquaient des
larmes de rage dont ses paupires taient garnies, ils se livraient 
d'ignobles plaisanteries sur les formes grles du malheureux Anglais, et
les squaws rivalisaient de mchancet avec les hommes.

Ds qu'il eut t remis  l'tat primitif, coupant des ronces on
arrachant des orties, elles le fustigrent  qui mieux mieux.

Sous les coups de cette cruelle flagellation, l'officier sautait,
tombait  terre, s'y roulait, se dmenait dans tous les sens, et se
consumait en vaines tentatives pour briser ses entraves.

Mais ni l'horreur de ce spectacle, ni les battements prcipits de son
coeur qui rsonnait comme un marteau sur une enclume, ni les sons sourds
et caverneux chapps de sa poitrine  travers le billon, n'taient
faits pour toucher les Iroquois. Bien au contraire, ils excitaient leur
frocit  ce point que quelques-uns, en souvenir des glorieux exploits
de leurs anctres, proposrent de le brler  petit feu.

Les sauvagesses appuyrent  l'envi cette terrible proposition.

--Sacrifions-le  Athansie, dit l'une.

--Oui, dit une autre, ainsi nous nous vengerons des injures que nous ont
faites les Visages-Ples.

--Il faut faire rougir des btons pointus au feu et les lui enfoncer
dans les chairs, ajouta une troisime.

--Je commence, s'cria une vieille sorcire dente arrachant au brasier
un tison enflamm et l'appliquant froidement sur le, dos du misrable
sir William, qui fit un bond et alla rouler un peu plus loin,  la
grande hilarit de ses tourmenteurs.

L'exemple de la squaw ne pouvait manquer de trouver des imitateurs, et
l'officier courait dj risque de prir dans des souffrances affreuses;
mais un des chefs du complot les arrta.

--Prenons garde, mes frres, dit-il; les Habits-Rouges sont maintenant
les plus forts. Si nous tuions ce chien, comme il le mrite, ses
complices nous pendraient. Il vaut mieux attendre et nous contenter
aujourd'hui de l'emplumer.

Comme une goutte d'eau sur un vase en bullition, les paroles de ce
chef calmrent l'effervescence des Indiens.

Ils cessrent un instant de torturer sir William pour s'occuper aux
prparatifs de son emplumement.

Le goudron et la rsine tant fondus, mls ensemble, on versa le
contenu de la chaudire dans la tonne vide, dont un des fonds avait t
enlev.

Ensuite, sur le gazon de la clairire, les sauvagesses firent un lit de
duvet.

Quand cela fut termin et que le liquide se fut un peu refroidi de
manire  tre presque supportable  la main. Les Iroquois saisirent par
le corps l'Anglais puis et le plongrent dans la cuve de goudron.

Il avait les membres en sang, la chaleur dvorante de ce bain lui rendit
pour un moment toute son nergie, elle la tripla; contractant les poings
par un mouvement dsespr, il brisa ses liens, arracha son billon, et
profra un cri qui n'avait plus rien d'humain.

En mme temps il essaya de sortir de la tonne. Mais aussitt les
sauvages la poussrent par derrire et il fut renvers avec elle.

La matire fluide l'inonda de toutes parts.

Emptr dans cette glu, meurtri, brl, les chevilles maintenues par
une corde, le pauvre sir William tait toujours  la merci de ses
perscuteurs, qui, chauffs par les excs de leur barbarie, ne
songeaient plus que ses dchirants appels pouvaient tre entendus des
gens du grand conntable.

L'ayant tran sur le lit de duvet et roul jusqu' ce qu'il ft tout
couvert de plumes, ils le relevrent, couprent la corde qu'il avait aux
jambes, et le chassrent devant eux, hors du bois, vers le village.

Sauf l'incident des charbons, cette pratique rvoltante est gnralement
en usage  quelques variantes prs, parmi les paysans du l'Amrique
septentrionale qui l'ont apprise aux Indiens [41].

[Note 41: Ils l'appliquent dans le cas de sduction, adultre,
mariage entre gens d'ges trs-diffrents, etc.]

Pendant qu'elle s'accomplissait, madame de Repentigny et sa fille
entrrent, comme il a t dit, dans le wigwam de Nar-go-tou-k.

A la vue de Co-lo-mo-o, la mre avait demand par un regard rapide 
Lonie.

--Est-ce l ton sauveur!

--Oui, murmura la jeune fille en baissant douloureusement les yeux vers
le sol.

Elle avait l'me navre. Des pleurs silencieux s'amassaient dj sous
ses paupires et commenaient  glisser sur ses joues.

En l'apercevant, Co-lo-mo-o tressaillit. Mais ce tressaillement fut
lger, rapide. L'clair n'est pas plus prompt, ne laisse pas plus de
trace. Un calme impntrable lui succda.

La scne avait dur quelques secondes seulement.

--Daignez vous asseoir, mesdames, disait le grand conntable en
approchant un banc de bois; les siges, ajouta-t-il gaiement, sont rares
et peu confortables ici, mais  la guerre comme  la guerre.

--Merci, monsieur, dit madame de Repentigny.

--Si, reprit le magistrat, vous dsirez me parler en particulier.....

--Du tout, monsieur; nous sommes venues pour remercier ce jeune homme
qui, hier, a sauv la vie  ma fille.....

--Ce sauvage! fit le grand conntable, en dsignant du doigt Co-lo-mo-o.

--Lui-mme, monsieur.

--C'est bien heureux pour lui, car son pre est un rebelle de la pire
espce. Nous avons un mandat d'amener contre lui. Il s'est cach quelque
part dans les environs, son fils le sait; il connat sa retraite, mais
il ne veut pas le rvler. J'ai beau l'interroger, le gaillard fait la
sourde oreille. Oh! mais nous en viendrons  bout!

--Il est donc coupable? demanda madame de Repentigny.

--Coupable de dissimulation, rpondit svrement le magistrat.

--Mais, monsieur, cacher son pre, ce n'est pas un crime, aprs tout,
c'est plutt une bonne action, observa Lonie en rougissant.

--Ce n'est pas ainsi que la loi l'entend, mademoiselle; pas ainsi,
rpta-t-il en se caressant le menton.

--Cependant, reprit madame de Repentigny, vous ne l'emmnerez pas en
prison?

--S'il refuse de parler, j'y serai forc, bien malgr moi, voyant
l'intrt que vous lui tmoignez.

Et, interpellant Co-lo-mo-o d'un ton paternel:

--Allons, mon ami, lui dit-il, soyez raisonnable. Rpondez  nos
questions. Que diable, nous ne lui voulons pas plus de mal qu' vous
 votre pre! C'est simplement pour un examen que nous le cherchons.
Dites-moi o il est, et on vous lche, vous et votre mre, quoiqu'elle
ait, m'a-t-on dit, malmen mes gens.

L'Indien ne pronona aucune parole; mais  cette allusion touchant
Ni-a-pa-ah, il abaissa ses regards sur elle et un nuage couvrit son
front.

--Vous le voyez, mesdames, j'y mets toute la douceur, mais je n'en puis
rien faire, malgr ma bonne volont. Il brave la justice, l'insens!
Oh! mais, mon drle, nous avons  la prison une petite collection
d'instruments qui desserraient les dents  un mort!

--Voulez-vous me permettre de lui parler? dit madame de Repentigny.

--Enchant de vous tre agrable, madame, rpondit galamment le grand
conntable.

Et, aprs un moment le rflexion:

--Si vous dsirez l'entretenir en tte--tte? reprit-il.

--Non, c'est inutile, je vous remercie, monsieur. Tout le monde peut
entendre ce que j'ai  dire  ce brave garon. Il a arrach ma fille A
la mort qui la menaait sur le _Montralais_, et nous sommes heureuses,
elle et moi, de lui exprimer en public notre reconnaissance.

--Oh! oui, s'cria vivement Lonie, et, pour ma part, cette
reconnaissance sera ternelle.

S'animant, elle fit un pas vers Co-lo-mo-o et lui dit:

--Croyez bien, monsieur, que vous n'aurez pas oblig une ingrate. S'il
est quelque chose que nous puissions faire pour vous, dites. Mon pre a
du crdit, il ne refusera pas de l'employer pour le sauveur de sa fille.

Le nuage qui assombrissait le front du Petit-Aigle se dissipa. Une lueur
brillante resplendit sur son visage, mais il resta muet.

--Voulez-vous, continua la jeune fille, que nous priions le grand
conntable de vous enlever ces liens qui blessent vos bras?

L'Indien ne sembla pas avoir entendu cette offre.

--Et votre pauvre mre, poursuivit Lonie, voulez-vous que nous lui
fassions rendre la libert?

--Je vous remercie et pour elle et pour moi, mademoiselle rpondit
Co-lo-mo-o, en trs bon franais, mais avec cet accent unique,
fascinateur, qu'ont la plupart des Peaux-Rouges de l'Amrique
septentrionale qui parviennent  parler notre langue.

Lonie ne s'attendait pas  la rponse; elle devint rouge comme une
cerise.

--Si vous en avez le pouvoir, ajouta le Petit-Aigle, soyez assez bonne
pour faire ter les cordes qui meurtrissent les poignets de ma mre.
Quant  moi, je vous sais gr de votre attention, mais cela est inutile.
Fils d'un chef illustre, je serai digue de lui!

--Toujours vantards, ces sauvages! fit le grand conntable, en haussant
les paules.

--Monsieur, lui dit madame de Repentigny, je joins mes instances 
celles de ma fille pour vous supplier.....

--Je vous entends, madame, je vous entends; mais si nous laissons 
cette squaw l'usage de ses membres, elle se jettera sur nous comme une
enrage qu'elle est.

--Je promets qu'elle se tiendra tranquille, dit froidement Co-lo-mo-o.

Et il adressa, en idiome iroquois, quelques paroles  sa mre.

--Si elle consent  tre sage, je consens aussi  ce qu'elle soit mise
en libert, dit le magistrat.

--J'en rponds, dit le Petit-Aigle.

--Et vous vous laisserez interroger?

Co-lo-mo-o retomba dans son mutisme.

--Ainsi donc, dit madame de Repentigny au grand conntable, vous serez
assez bienveillant, monsieur...

--Sur-le-champ, madame, sur-le-champ. Il n'est rien que je ne sois
dispos  faire pour l'pouse d'un de nos plus habiles fonctionnaires.

Il appela: un homme de police parut.

--John, lui dit-il, vous pouvez dtacher la vieille.

Alors retentit dans le wigwam ce cri dchirant que sir William avait
lanc, en parvenant  se dlivrer de son billon.

--Qu'est-ce que cela? dit le magistrat surpris; voil deux fois que
j'entends crier. Il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, John,
allez voir ce que a signifie.

Tandis que l'agent de police excutait cet ordre, madame de Repentigny
s'approcha du grand conntable et lui parla  voix basse en faveur dr
Co-lo-mo-o.

Des rires bruyant, des clameurs, le vacarme d'une population en moi,
troublrent tout  coup leur entretien.

Le rideau qui tenait lieu de porte au wigwam fut arrach, et une forme
humaine, hrisse de plumes des pieds  la tte, comme un monstrueux
volatile, se prcipita dans la salle, poursuivie par une centaine de
sauvages vocifrant comme des nergumnes!

--Des armes! qu'on me donne des armes! hurla l'trange figure.

A la vue de cette grotesque apparition, madame de Repentigny ne put
retenir un sourire; Lonie se rfugia derrire sa mre.

Le grand conntable avait repris sa magistrale dignit.

--Passez dans cette pice, je vous en prie, dit-il aux deux dames, en
leur montrant la porte d'un des cabinets qui servaient de chambre 
coucher.

En se retrouvant devant madame et mademoiselle de Repentigny, sir
William King, on l'a reconnu, recula en proie  la plus profonde
confusion qui ait jamais frapp un homme.

Il et voulu tre  cent pieds sous terre. La mort lui aurait sembl
prfrable  cette odieuse humiliation.

Il tenta de fuir, de se sauver.

Une foule curieuse, avide, insultante, impitoyable, lui barrait le
passage.




                             CHAPITRE X

                          VASION ET DUEL


En entrant dans le cabinet o, par considration pour leur sexe et pour
leur rang, le grand conntable avait invit les dames de Repentigny  se
retirer, Lonie ne put retenir un petit cri de surprise.

La propret lgante, si je puis m'exprimer ainsi, et l'ordre
merveilleux qui rgnaient dans ce cabinet le lui avaient arrach. Il
tait troit, resserr, d'une simplicit primitive, et, cependant,
les ustensiles, les outils necessaires  plusieurs mtiers, y taient
renferms; et cependant tout y tait  sa place propre, rien n'y
dtonnait, chaque chose, chaque disposition semblait avoir t faite
expressment pour cette pice, qui, de plus, servait de chambre 
coucher.

Pour large ou luxueuse, de vrai, la couche ne l'tait gure: des
planches de pin, trs-minces, pliantes, avec une natte de jonc
recouverte de peaux d'ours. Des montures dlicates, en noyer tendre,
n'en ornaient pas moins le devant du chlit, pos sur des pieds crochus,
habilement sculpts.

Il remplissait, tout un ct de la chambre.

Dans l'embrasure de l'unique fentre, garnie d'un rideau tricot
avec une sorte de laine en poil de martre, on voyait un tour et ses
accessoires. Auprs, une petite forge, son enclume, ses taux, et, en
face du lit, un tabli de menuisier.

Entre la porte et l'tabli, une table  crire, surmonte d'une
bibliothque exigu, mais compose avec un certain art. Les oeuvres de
Shakespeare, Byron, Thomas, Corneille, Molire, La Bruyre, les premiers
romans de Cooper et de Walter Scott s'y faisaient remarquer, parmi des
ouvrages de thologie.

Quelques aquarelles et dessins, bien russis, signes Paul (on se
souvient que c'tait le nom chrtien de Co-lo-mo-o), comblaient avec des
trophes d'armes sauvages et civilises les intervalles inoccups.

Quatre chaises,  fonds de bois brun bords en jaune, taient ranges
dans les angles.

Le plancher, lav avec le soin scrupuleux d'une mnagre hollandaise,
brillait d'une blancheur aussi clatante que l'ivoire.

Mais ce qui tonnait et charmait tout  la fois, c'tait l'heureux
accord, l'harmonie de tant d'objets disparates, runis dans un si court
espace.

--Oh! mais, dis donc, maman, comme c'est gentil ici! exclama Lonie.

--C'est sans doute la chambre de ce pauvre et bon jeune homme.

--Assurment. Mais vois un peu comme il a du got pour un sauvage!

Et la jeune fille dsigna la bibliothque dont le cadre avait t tourn
avec beaucoup de mignardise.

--Le fait est qu'on ne se croirait jamais chez un Indien, murmura madame
de Repentigny.

--N'est-ce pas? appuya Lonie.

--Avec quel enthousiasme tu dis cela! fit sa mre en appuyant doucement
la main sur son paule.

Lonie sentit que ses joues devenaient brlantes. Elle baissa les yeux.

--Il lit nos grands potes, dit madame de Repentigny.

--Et il crit aussi, repartit la jeune fille, en jetant les yeux sur la
table. Tiens, regarde, maman; voil un manuscrit: _Histoire des grands
chefs_.

--En effet, car.....

--coute donc, maman, s'cria tout  coup Lonie, en posant un doigt sur
ses lvres.

Par un sentiment bien facile  comprendre, madame de Repentigny tchait
de dtourner de sir William les penses de sa tille. L'apparition aussi
ridicule que peu sante de l'officier tait pour elle un motif de grave
contrarit. La cause son emplumement, elle la devinait. Mais c'tait
un sujet dlicat  traiter avec une jeune personne. Elle apprhendait le
moment o Lonie allait faire ses rflexions  cet gard. Mditant
les rponses les plus convenables qu'elle pourrait opposer  ses
commentaires, elle tait enchante de voir son esprit occup ailleurs.

Malheureusement, la chambre de Co-lo-mo-o n'tait spare de la salle
que par une lgre cloison,  travers laquelle on percevait tout ce qui
se disait,  voix haute, dans l'une ou l'autre pice, et Lonie, qui
avait reconnu sir William aussi bien que sa mre, avait entendu ces
mots:

--Les misrables! ils voulaient me brler  petit feu!

--Regarde la jolie coupe, comme elle est coquettement tourne, dit
madame de Repentigny.

--A propos, dit Lonie, que peut-il tre arriv  sir William?

--Mais, je ne sais trop, balbutia madame de Repentigny; les sauvages
n'aiment pas les Anglais.

--Ah! mon Dieu! l'ont-ils arrang? dit Lonie en dtournant la tte pour
cacher un sourire.

La voix du grand conntable rpondit:

--Croyez, sir William, que justice vous sera faite. Nous ne souffrirons
pas qu'un brave officier de l'arme britannique soit indignement
maltrait par une populace...

--Indignement, trs-indignement, interrompit le lieutenant.

--Mais, reprit le magistrat, avant toute chose, il faudrait vous
changer, sir William.

A ces mots, Lonie ne put matriser un clat de rire; madame de
Repentigny elle-mme eut bien de la peine  garder son srieux.

Le grand conntable poursuivit:

--Il y a encore une pice de libre ici; passez-y, sir William. Avec de
l'eau chaude et de la potasse, vous enlverez le plus gros des plumes.
Deux de mes hommes vous aideront. On est all chercher vos vtements.
Quand vous serez habill, je me tiendrai  votre disposition pour
procder  l'enqute.

--Non, non, repartit vivement l'officier, pas d'enqute sur cette
affaire, je vous prie, monsieur, elle me rendrait la fable de la
garnison. touffons-la plutt.

--Comme il vous plaira, sir William.

--Monsieur le grand conntable, reprit le lieutenant, d'un ton plus bas,
voulez-vous avoir la bont de faire mes excuses aux dames de Repentigny;
je ne puis me prsenter  elles, vous comprenez!

--Parfaitement, parfaitement, sir William. Si elles y consentent, je les
reconduirai mme  Lachine, en emmenant mon prisonnier.

--Je vous demanderai encore le secret...

--Sur votre aventure?

--Oui, monsieur, sur cette vilaine, trs-vilaine aventure.

--Vous avez ma parole, sir William. En donnant une lgre gratification
 nos hommes, eux aussi seront muets comme la tombe.

--Je n'y manquerai pas, dit l'officier, en s'avanant vers la porte
d'une des chambres  coucher.

--Non, pas celle-l, pas celle-l! que faites-vous, sir William? C'est
l que sont les dames de Repentigny; la porte de gauche! Bien, vous y
tes! dit le magistrat, en remarquant que le lieutenant marchait vers le
cabinet de Co-lo-mo-o.

--Pauvre sir William, je le plains de tout mon coeur, dit ironiquement
Lonie; mais c'est gal, j'aurais maintenant bien de la peine  pouser
un homme que j'ai vu dans une situation aussi burlesque.

--Tiens, un portrait qui te ressemble! s'cria madame de Repentigny,
feignant de n'avoir point prt l'oreille  cette observation.

La jeune fille se rapprocha de sa mre, qui examinait une bauche aux
deux crayons, fixe par quatre pingles  la cloison.

--Ah! mon Dieu, mais c'est vrai; on jurerait que c'est moi!
exclama-t-elle, aprs avoir jet un coup d'oeil sur le dessin.

A ce moment on frappa doucement  la porte.

--Mesdames, dit le grand-conntable, en se montrant, sir William...

--Bien, bien! nous savons, monsieur, rpondit madame de Repentigny.

Et, s'adressant  sa fille:

--Viens, Lonie.

La jeune demoiselle sortit  regret de la chambre. En rentrant dans la
salle, elle tenait ses yeux attachs vers le sol. Cependant elle sentit
le regard courrouc que lui lana Co-lo-mo-o, car il tait furieux que
le secret du sa chambre et t viol par des trangers.

Madame de Repentigny dit aussitt  l'indien:

--Ma fille et moi ne voulons pas savoir de quoi on vous accuse, mais
soyez sr, monsieur, que tout ce qu'il faudra faire pour vous rendre
la libert, nous le ferons, et nous nous jugerons encore vos obliges.
Quant  votre mre, dites ce que nous pouvons faire pour elle.

--La femme du sagamo est libre; elle n'a plus besoin de rien. Son
fils ne demande et ne veut rien, rpondit schement le jeune homme, en
tournant le dos aux deux dames.

--Vous le voyez, c'est une tte de mule, une vraie tte de mule, je l'ai
dit; mais nous lui mettrons les pincettes, s'cria le grand conntable,
en se frottant les mains,--Mesdames, voulez-vous accepter mon canot pour
retourner  Lachine?

--Merci, monsieur, nous avons le notre.

--Dsol, mesdames, dsol de ne pouvoir vous tre utile, dit
l'obsquieux magistrat.

Lonie et sa mre sortirent du wigwam au milieu d'un attroupement
considrable.

Le grand-conntable les suivit de prs avec son captif et quelques
agents de police. Mais, arrives  l'endroit o on les avait dbarques,
madame de Repentigny ne trouva plus les bateliers. Ils n'avaient garde
de se montrer aprs l'attentat dont ils taient les principaux auteurs.
En vain madame de Repentigny offrit-elle de l'argent  d'autres
Indiens pour les traverser. La crainte des policemen l'emportait sur la
cupidit. Heureusement que le grand-conntable renouvela sa proposition,
qui, cette fois, fut accepte.

Les dames de Repentigny, son greffier et lui montrent dans un canot,
avec deux rameurs; on embarqua dans un autre Co-lo-mo-o entre quatre
agents de police, et le magistrat donna l'ordre du dpart.

A cet instant, un homme chtif fendit la foule curieusement assemble
sur le rivage, s'avana vers le canot qui contenait le Petit-Aigle et
fit un signe aux agents de police.

--Qu'est-ce que veut ce nabot? dit rudement l'un en le repoussant.

--Laisse-le, dit un autre, c'est Jean-Baptiste le quteux. Il veut
traverser, faisons-lui la charit, a nous portera bonheur.

Le bancal tait dj dans l'embarcation.

Les deux bateaux quittrent le quai en mme temps.

Lonie, songeuse, le coeur oppress, hasardait, de moment en moment,
sur Co-lo-mo-o, des regards timides et sympathiques; le Petit-Aigle, les
mains lies sur le dos, semblait indiffrent  ce qui l'entourait. Assis
derrire lui, Jean changeait des signes avec les hommes de police, sans
avoir l'air de le connatre.

On atteignit ainsi le milieu du Saint-Laurent; les deux canots marchant
de conserve.

Tout  coup le bancal, qui s'tait dress comme pour examiner un objet 
distance, perdit son quilibre et tomba sur le Petit-Aigle.

Les policemen partirent d'un clat de rire..

Le muet se releva lentement, et, comme s'il eut entendu les rieurs, se
tourna vers eux avec colre. L'hilarit des agents de la force publique
redoubla. Mais alors Co-lo-mo-o et le nain sautrent dans le fleuve,
chacun d'un ct.

--Tirez dessus! tirez dessus! commanda le grand-conntable, qui avait vu
ce mouvement.

--Oh! monsieur! dit Lonie, en lui arrtant le bras car le magistrat
avait dj arm un pistolet.

C'tait inutile; Jean-Baptiste et l'Indien, dont le premier avait coup
les entraves, dans sa chute prtendue, s'taient enfoncs sous l'eau.

--Il faut les poursuivre! Nous les attraperons! nous les attraperons!
Dix piastres A celui qui prendra le sauvage! cria le grand-conntable.

L'autre canot se mit aussitt  donner la chasse au fugitif, dans la
direction des rapides. Celui de l'officier de police allait suivre la
mme route, quand madame de Repentigny dit  ce dernier:

--Mais, monsieur, on nous attend  Lachine; vous ne voulez pas, j'espre
que nous participions  vos recherches!

--C'est juste, madame; pardon de mon oubli, je vais vous faire conduire
 terre.

Cette rponse soulagea Lonie d'un grand poids. Dans le fond de son me,
elle priait Dieu pour que le Petit-Aigle chappt aux agents de police,
et ses yeux demeuraient rivs sur le fleuve.

Elle dsirait et tremblait, en mme temps, de voir reparatre son
sauveur.

Mais le canot du grand-conntable arriva  Lachine sans que Lonie et,
de nouveau, aperu Co-lo-mo-o ou le nain.

Le lunch, chez Xavier Cherrier, fut assez triste, malgr les efforts
du jeune homme et de sa femme pour l'gayer. Lonie tait soucieuse;
sa mre partageait son anxit, et les plaisanteries de leur hte sur
l'chauffoure de sir William ne parvinrent pas  leur drider le front.

Tous quatre revinrent  Montral.

A la sollicitation de sa fille, madame de Repentigny envoya un
domestique pour savoir si le Petit-Aigle avait ou non t repris.

On lui rapporta qu'on ne savait ce qu'il tait devenu et que,
dsesprant de s'en emparer, la police avait abandonn la poursuite.

Cette rponse rassnra Lonie; car elle avait l'intime assurance que
Co-lo-mo-o ne s'tait pas noy.

Dans la soire, sir William se fit annoncer. La jeune fille se sentait
de bonne humeur. Au lieu de plaisanter sur sa msaventure, elle ne lui
en parla que pour le plaindre, et avec une commisration qui enchanta
l'officier, peu habitu  de semblables tmoignages d'affection.

Outre sir William et Cherrier, plusieurs personnes de la ville avaient
t retenues  dner par madame de Repentigny.

Le repas fut anim, joyeux, la matresse de la maison ayant
pralablement interdit toute conversation politique.

Mais, aprs le dessert, les dames quittrent la table, suivant la mode
anglaise; on enleva la nappe, et les domestiques apportrent des carafes
de vin, des noix, des noisettes et diffrentes espces de fruits secs.

Les messieurs, dlivrs de leur consigne, commencrent alors  parler
des vnements du jour. Sir William King, qui avait bu en vritable
enfant du nord, fit une sortie furibonde contre les Canadiens-Franais.
Quoique plusieurs des assistants appartinssent  cette nationalit, la
plupart tant fonctionnaires publics, et, comme tels, plus jaloux de
leurs emplois que de leur dignit personnelle, n'osaient lui rpondre.
Quelques-uns mme applaudissaient chaudement.

--Nous tondrons, s'il le faut, jusqu' la peau, ces moutons entts,
trs-entts, s'cria sir William en manire de conclusion.

--Ce sera probablement pour vous remplumer, rpondit Cherrier, en
grugeant une amande.

A cette allusion, le visage de l'officier passa du pourpre au cramoisi.

--Est-ce une insulte? tonna-t-il.

--Mais,  votre choix, rpliqua tranquillement Cherrier.

--Monsieur!... reprit l'Anglais, haussant encore le ton.

--Ah! messieurs, du calme, je vous prie; n'oublions pas que nous sommes
chez des dames, intervint un des convives.

La provocation en resta l, et l'entretien redevint gnral. Chacun
pensait, sauf les intresss, que cette dispute n'aurait pas plus de
suites que les fumes du vin, auxquelles on l'attribuait gnralement.

Mais, le lendemain, Cherrier reut, dans la matine, deux officiers
anglais, porteurs d'un cartel de la part de sir William King. On lui
laissait le choix des armes.

--C'est bien, messieurs, leur dit le jeune homme; entre quatre et cinq
heures, j'aurai l'honneur de vous envoyer mes tmoins.

Xavier tait trs-brave. Le duel ne l'effrayait pas. Il dtestait depuis
longtemps sir William King, dont l'impertinente fatuit lui agaait
les oreilles, suivant son expression; depuis longtemps aussi il ne
ngligeait aucune occasion de rabaisser sa morgue aristocratique.

Mais Xavier aimait sa femme; il l'aimait passionnment. Et l'ide d'une
rencontre, qui pouvait tre mortelle, l'attrista un moment.

Il rflchit durant une heure en se promenant dans son cabinet, puis
il crivit quelques lettres, traa nu crayon cinq ou six lignes sur un
carr de papier, le roula entre ses doigts, et monta  une volire qu'il
entretenait sous les combles de sa maison.

Dans cette volire, une demi-douzaine de pigeons roucoulaient
amoureusement. Xavier en saisit un, lui attacha le rouleau de papier au
cou, ouvrit une lucarne, et lcha l'oiseau, qui prit aussitt son essor
vers le Saint-Laurent.

Trois heures aprs, un homme de haute stature tait introduit dans le
cabinet de Cherrier.

--Comment, mon ami, dit-il, aprs lui avoir serr la main, vous voulez
vous battre au moment o nous avons besoin de tous nos bras, de toutes
nos intelligences! C'est une sottise, pardonnez-moi ma rude franchise.

--Il m'tait impossible de refuser, monsieur!

--Quel est votre adversaire?

--Sir William King, un officier anglais.

--Un officier anglais! dit l'inconnu en tressaillant. Ah! c'est
diffrent. Je prends votre parti, le voulez-vous?

--Merci, monsieur, soyez mon tmoin, cela suffira.

--Vous avez raison. Je ne savais ce que je disais. Quelles armes?

--Le pistolet. Mon autre tmoin sera M. Dcoigne. Souhaitez-vous vous
entendre avec lui?

--Assurment. O aura lieu la rencontre?

--Il vaudrait peut-tre mieux aller sur la frontire, car les lois.....

--Non, non, dit l'tranger. C'est trop loin, et nous n'avons pas de
temps  perdre. Je connais un endroit charmant. Si vous voulez vous en
rapporter  moi.....

Cherrier s'inclina en signe d'assentiment. Aprs quelques nouveaux
pourparlers les deux hommes se quittrent.

Xavier tait si tranquille que sa femme ne souponna pas le danger
auquel il allait s'exposer.

Le lendemain, deux canots dposrent six hommes sur un des lots de
Boucherville,  six lieues environ de Montral.

Parmi ces hommes se trouvaient Xavier Cherrier et sir William King.

Ils se prsentrent mutuellement leurs tmoins: MM. Villefranche[42] et
Dcoigne pour Cherrier, Steven et Johnson pour King.

[Note 42: Voir la _Huronne_.]

En abordant, Villefranche avait les traits contracts. A en juger par sa
physionomie, une tempte terrible grondait dans son sein. Malgr l'air
de force et d'nergie que respirait toute sa personne, il chancelait
presque.

Le terrain fut choisi dans une claircie gazonne, au milieu de laquelle
s'levait un petit tertre.

--Il y a vingt et un ans... dj[43]! murmura le principal tmoin de
Cherrier, en embrassant ce tertre dans un regard sombre et douloureux.

[Note 43: La _Huronne_, prologue.]

--tes-vous prts, messieurs? demanda M. Steven.

--Oui, dirent les deux adversaires.

Ils devaient tirer  vingt-cinq pas, et rester en place ou marcher
facultativement l'un sur l'autre.

On leur remit  chacun un pistolet charg.

Ils se postrent.

--Allez, dit M. Steven, d'une voix brve.

Les deux antagonistes taient galement altrs de vengeance. Ils ne
bougrent pas de place.

Une double explosion retentit. Xavier tomba  la renverse, baign dans
son sang.

--Ah! grommela Villefranche, entre ses dents; ce misrable Anglais
nous chappe; j'esprais pourtant bien l'enterrer ici! Mais, patience,
patience, je le retrouverai!




                             CHAPITRE XI

                  LES GARNISAIRES DE L'ILE AU DIABLE.



Aprs le dpart des deux canots qui emmenaient Co-lo-mo-o et la police,
les iroquois attroups sur le rivage du Saint-Laurent,  Caughnawagha,
s'taient lentement retirs dans leurs loges.

Seules deux personnes, deux femmes, ne quittrent point le bord du
fleuve.

L'une, debout  la pointe d'un rocher, drape dans sa couverte, muette,
immobile comme un marbre, mais le front pliss, les yeux sombres,
profondment rentrs sous leurs orbites, les traits contracts, la lvre
frissonnante, semblait quelque manitou indien descendu sur la terre pour
y venger les insultes faites  son peuple.

L'autre, accroupie, la tte penche, le visage plong dans ses mains,
les cheveux flottant au vent, pleurait  chaudes larmes. Puissante
aussi, sa douleur s'exhalait en sanglots dchirants. Mais que loin
elle tait de celle qui gonflait le sein de sa compagne, sans pouvoir
s'pancher! Cependant, si l'attitude austre de celle-ci effrayait
presque, la posture humble, dsespre de celle-l, navrait le coeur.

La premire tait Ni-a-pa-ah, mre de Co-lo-mo-o; la seconde tait
Hi-ou-ti-ou-li, la Fauvette-Lgre, fille de Mu-us-lu-lu, soeur de la
matresse de sir William King.

Hi-ou-ti-ou-li aimait Co-lo-mo-o. Aprs la famille de Nar-go-tou-k,
la sienne tait celle des Iroquois de Caughnawagha dont le sang s'tait
conserv le plus pur.

On avait mme espr qu'un mariage entre leurs enfants teindrait la
haine qui divisait les deux chefs. Par malheur, aucun d'eux n'tait
dispos  faire une concession  l'autre.

Co-lo-mo-o avait accueilli avec une indiffrence complte l'amour
d'Hi-ou-ti-ou-li. Et la jeune fille, malgr sa jeunesse rayonnante de
beaut, se consumait dans le chagrin et les pleurs; car, ddaigne par
l'objet de son culte, elle tait encore en butte aux mauvais traitements
de ses parents qui ne lui pardonnaient pas sa tendresse pour le fils de
leur ennemi.

Tout d'un coup Hi-ou-ti-ou-li releva la tte, puis elle s'lana vers
Ni-a-pa-ah:

--Ma mre, dit-elle, je vais suivre le Petit-Aigle; venez avec moi;
partons; je connais, parmi les Frans[44] de Montral, des chefs
influents. Nous irons chez eux; nous leur parlerons; ils rendront la
libert...

[Note 44: Les Indiens appellent ainsi les Canadiens-Franais.]

Elle s'arrta court, la pauvre enfant, et baissa les yeux.

Aux premiers mots, Ni-a-pa-ah avait hauss les paules, ensuite elle
s'tait retourne lentement et avait repris le chemin de sa cabane, sans
accorder un regard  la belle plore.

L'affliction chez nous efface les rangs, elle fait taire les inimitis.
Il n'en est pas de mme chez les Peaux-Rouges. L'aversion subsiste 
travers toutes les vicissitudes de la vie. Elle en dpasse les limites
pour se transmettre, plante vnneuse, vivace, indracinable, de
gnrations en gnrations.

La femme de Nar-go-tou-k loigne, Hi-ou-ti-ou-li reporta sur le fleuve
ses yeux humides.

Le temps tait fort clair et la vue embrassait les deux rives.

A ce moment, la Fauvette-Lgre aperut le bancal, qui se levait dans le
canot et tombait sur Co-lo-mo-o.

Elle pressentit l'intention de Jean-Baptiste. Son coeur battit
violemment. Les pleurs schrent sous sa paupire. Son regard doubla
d'intensit.

Le Petit-Aigle se jette  l'eau, aussitt Hi-ou-ti-ou-li saute dans un
canot et s'avance vers le milieu du Saint-Laurent.

Cependant, Jean-Baptiste avait, pour couper les liens du jeune
chef, profit du passage d'un de ces longs trains, de bois que les
Canadiens-Franais appellent cages.

Co-lo-mo-o comprit bien que la cage pouvait lui tre d'une grande
utilit.

Lorsqu'il plongea, une distance de cinquante  soixante brasses environ
le sparait des canots de la police.

Mais au lieu de nager tout d'abord vers la cage, le jeune homme prit une
direction oppose, et, aprs quatre ou cinq minutes, se montra  fleur
d'eau derrire une petite le.

Du bateau lanc  sa poursuite, on le distingua.

L'Indien n'en demandait pas davantage. Se renfonant immdiatement sous
les flots, il pointe alors sur la cage, pendant que les gens de police,
tromps par son stratagme, le chassent vainement autour de l'le.

Le train de bois marche avec lenteur.

Co-lo-mo-o ne tarde gure  ile rejoindre. Quand il juge ci cire tout
prs, il remonte, et une grosse botte d'herbes aquatiques parat  la
surface du fleuve.

Ces herbages, c'est Co-lo-mo-o qui les a cueillis prs de l'Ile. On
dirait qu'arrachs de quelque crique par la force du courant, ils s'en
vont bien innocemment  la drive. Mais, dans leur touffe paisse, se
cache la tte du Petit-Aigle. Il respire, tout en observant ses ennemis,
 prsent descendus sur l'le pour l'y chercher.

Cependant Co-lo-mo-o est fatigu. Longue est la course qu'il a fournie
sans pouvoir reprendre haleine. Il s'accroche  un des arbres qui
composent la cage et examine les hommes chargs de la diriger.

C'est que dj se font entendre les voix mugissantes des rapides; c'est
que dj aussi les vagues sont devenues trop imptueuses pour qu'il
soit possible de regagner la rive  la nage, et que Co-lo-mo-o sait qu'
moins de monter sur le train, il court risque d'tre dchir par les
rochers qui hrissent le Saint-Laurent au sault Saint-Louis.

Que les cageux soient des Canadiens-Franais ou des Irlandais, et
le Petit-Aigle leur demandera assistance, car les uns et les autres
dtestent les Anglais.

Mais  leurs grosses figures sanguinolentes,  leurs yeux bleus,  leurs
favoris roux comme leurs cheveux, Co-lo-mo-o reconnat des cossais, ces
fidles serviteurs de la couronne d'Angleterre, que le temps a rendus
plus royalistes que le roi lui-mme.

Impossible de s'adresser  ces hommes. Malgr le respect,--un peu
exagr,--qu'on leur prte pour les lois de l'hospitalit, ils
s'empareraient assurment du jeune sagamo et le livreraient  la police,
en arrivant  Montral.

Pourtant l'on n'aperoit plus dans l'espace les policemen.

A peine la cime des arbres de l'le o ils ont dbarqu est-elle encore
visible.

Co-lo-mo-o rflchit.

Il faut se dcider, et promptement: de plus en plus on approche des
rapides et voil que les cageux se htent de diviser leur train en
plusieurs parties, suivant l'habitude, afin qu'il ne soit pas rompu par
les cueils, en descendant la cataracte.

Que faire? se confier  eux. C'est la dernire chance de salut. Il n'y a
plus  hsiter.

Co-lo-mo-o en prend la rsolution. La perspective de la prison est
encore prfrable  une mort imminente.

Il dresse la tte; il fait un mouvement pour se hisser sur la cage: le
bruit d'un canot frappe son oreille.

Suspendu  l'un des bois flottants, Co-lo-mo-o se retourne, plein de
rage, prt  replonger dans l'abme et  prir dans son sein, plutt
qu' se livrer aux ennemis de sa race.

Mais non, le brave Iroquois ne succombera pas ainsi; pas ainsi, non, il
ne languira pas cette fois dans un noir cachot.

--Vile! vite! mon frre! lui crie une voix inquite.

Un des cageux rpond:

--Eh! ou diable va-t-on comme cela, la belle? As-tu envie de sauter les
rapides avec nous? Au moins, viens ici, prs de moi, tu seras plus on
sret que dans ta coquille de noix.

--Pardieu! c'est qu'elle est jolie, cette coquine! ajouta un second. Ah!
mais qu'est-ce que cela veut dire!

Cette exclamation fut arrache au marinier par la soudaine apparition de
Co-lo-mo-o.

Reconnaissant la personne et la voix qui l'avaient appel l'Indien prit
son lan, monta sur la cage, et d'un bond, fut dans le canot,  ct
d'Hi-ou-ti-ou-li.

--Ces sauvages, a vous a de drles d'inventions! dit le premier des
cossais qui avait parl.

--A quel jeu jouent-ils? dit lautre.

--Au jeu de l'vasion, intervint un troisime. L'homme est un
prisonnier, je l'ai remarqu, tout  l'heure, dans le bateau de la
police. Il s'est chapp. Mais il y a sans doute une prime pour sa peau;
je m'en vas tcher de l'avoir.

En disant ces mots, le cageux prit, sur un fagot, un long fusil simple,
l'paula tranquillement et fit feu.

--Un cri perant retentit.

--Touch! touch! je l'ai touch! s'exclama l'cossais, en brandissant
triomphalement son fusil en l'air.

L'on n'entendit plus rien, car les tronons de la cage s'taient tour 
tour engag dans la passe des rapides.

--Mon frre est bless! rptait avec angoisses Hi-ou-ti-ou-li, en
voyant quelques gouttes de sang qui roulaient sur la joue de Co-lo-mo-o.

--Non, ma soeur, rpondit le jeune homme.

--Mais tu as t atteint!

--Lgrement. Ramons, ramons;  droite! ferme! repartit le Petit-Aigle
qui, aussitt dans le canot, avait saisi une pagaie et faisait des
efforts surhumains pour rsister  la violence des eaux.

Ce n'tait point une entreprise aise. Des lames courtes, furieuses,
irrites, dferlaient avec fracas autour de l'esquif, menaant de
l'engloutir ou de le prcipiter avec elles  travers les cueils. Pour
braver leur colre, pour la vaincre, il fallait joindre l'nergie A la
prudence, l'habilet au sang-froid.

Ces qualits, Co-lo-mo-o les possdait heureusement  un haut degr.

Second avec autant d'intelligence que de courage par Mi-ou-li-ou-li, il
parvint, aprs une lutte acharne avec le terrible lment,  placer un
certain intervalle entre les rapides et son embarcation.

Hors du danger le plus pressant, il se demanda ce qu'il devait faire.
Retourner au village eut t une maladresse. Aussi le Petit-Aigle n'y
songea-t-il point. Le meilleur parti qu'il put adopter, c'tait de
joindre son pre sur l'le au Diable.

Mais une difficult se prsentait. Hi-ou-ti-ou-li tait fille de
Mu-us-lu-lu; ne le trahirait-elle pas? D'ailleurs, l'le au Diable
servait de retraite  une foule de gens, Canadiens et Indiens, en
hostilit ouverte avec le gouvernement anglais. Tous s'taient lis par
un serment solennel  ne jamais rvler cet asile.

Co-lo-mo-o rsolut de sonder la Fauvette-Lgre.

--Je remercie, dit-il, ma soeur du service qu'elle m'a rendu. En
revenant  Caughnawagha, je lui ferai des prsents qui lui prouveront
que mon coeur n'est point ingrat.

--Hi-ou-ti-ou-li, rpondit-elle, ne demande rien. Si son frre
Co-lo-mo-o est heureux, elle aussi est heureuse; s'il souffre, elle
aussi souffre.

--Ma soeur est bonne, reprit le sagamo. Pourquoi l'esprit du pre de ma
soeur n'est-il pas semblable au sien?

L'Indienne soupira, et le Petit-Aigle poursuivit:

--L'esprit du pre de ma soeur lui parle pour les ennemis du notre race.

--Mais, s'cria vivement la jeune fille, l'esprit d'Hi-ou-ti-ou-li
lui parle pour les amis de Co-lo-mo-o. En le voyant pris par
les Habits-Rouge elle a pleur; en le voyant se jeter dans la
Grande-Rivire, elle a t rjouie et elle est venue  lui pour l'aider
s'il avait besoin de son secours.

Le sachem, se tournant vers elle, lui envoya un regard de gratitude, et
il dit:

--Ma soeur veut donc du bien  Co-lo-mo-o?

--Hi-ou-ti-ou-li veut pour Co-lo-mo-o ce qui lui est agrable.

--Et elle serait fidle  ceux qu'il aime?

--Oh! oui, rpliqua-t-elle avec ardeur.

--Alors, dit lu Petit-Aigle; si je lui dcouvrais un secret elle le
garderait comme la Grande-Rivire garde les cailloux qu'on laisse tomber
dans son lit?

--Si mon frre confiait un secret  Hi-ou-ti-ou-li, dit-elle
chaleureusement, c'est qu'il l'aimerait; et s'il l'aimait,
Hi-ou-ti-ou-li mourrait avec joie pour lui faire un plaisir.

--Ma soeur n'aperoit-elle rien l-bas, sur la rive? interrogea
Co-lo-mo-o, changeant brusquement le sujet de la conversation.

Fauvette-Lgre regarda un instant dans la direction qu'il indiquait.

Elle, lui rpondit:

--Je vois les Habits-Rouges. Que mon frre n'aille pas de ce ct!

--Non, Co-lo-mo-o n'ira point. Il se rendra dans un autre lieu o il
pourra chapper aux griffes de ses lches anglais, si Hi-ou-ti-ou-li
veut lui promettre de ne point le trahir.

--Hi-ou-ti-ou-li le jure sur la croix qu'adorent les chrtiens! rpondit
gravement la jeune Iroquoise en tendant son bras vers le petit clocher
de la chapelle de Caughnawagha, qui se profilait dans le lointain.

Satisfait de ce serment, le fils de Nar-go-tou-k oublia qu'il tait
dfendu aux non-initis de pntrer dans l'le au Diable et manoeuvra
hardiment vers ce point.

Sa compagne le laissa faire sans prononcer une parole, quoiqu'elle
ignort l'existence du cordage qui facilitait l'accs de l'lot; et
quoique, par consquent, elle dt d'abord juger le dessein de Co-lo-mo-o
follement tmraire.

Mais n'avait-elle pas dit, ne pensait-elle pas que ce serait un bonheur
pour elle de mourir, s'il tait ncessaire, en le servant?

Surprise  la vue du cble dont Co-lo-mo-o se saisit, afin de haler le
canot jusqu' la seule place abordable, elle le fut bien davantage quand
une foule de gens,  l'extrieur farouche, les entourrent au moment de
leur dbarquement.

Parmi eux, il y avait des Canadiens, des Indiens, des Irlandais, et
quelques Anglais.

Tous taient arms.

Il remplissaient l'troite crique o Co-lo-mo-o amarrait son canot.
Plus encore que la jeune fille, ils paraissaient tonns. La plupart lui
lancrent des regards menaants.

Nar-go-tou-k, son fusil  la main, marcha vers Co-lo-mo-o, et, lui
frappant sur l'paule:

--Pourquoi, dit-il d'un ton rude, mon fils amne-t-il ici cette fille de
loup?

--Elle m'a sauv la vie, balbutia le jeune homme, tremblant d'avoir
offens son pre.

--Et c'est pour la rcompenser de lui avoir sauv la vie que mon fils la
conduit  sa perte? reprit la Poudre en portant le pouce sur le chien de
son fusil.

--Les Habits-Rouges me poursuivaient.....

Nar-go-tou-k ne lui donna pas le loisir d'achever.

--Qu'importe! s'cria-t-il. Mon fils nous a vendus en montrant, notre
refuge  cette squaw de malheur. Il prira avec elle.

--Il est vrai que les rglements de noire association dcrtent la mort
contre les dlateurs et les profanes, dit un Canadien-Franais; mais
avant de condamner ce jeune homme, on devrait l'entendre.

--Mes rglements  moi, riposta imptueusement la Poudre, sont qu'il
est mon fils, qu'il a manqu au respect qu'il me devait, en amenant ici
cette fille, et que, pour le punir, je vais le tuer comme il le mrite.

--Si je vous ai manqu de respect, je suis prt  subir mon chtiment;
mais pargnez Hi-ou-ti-ou-li, dit bravement Co-lo-mo-o.

--pargner le vil rejeton de Mu-us-lu-lu! Non! non! dit aigrement
Nar-go-tou-k.

Et deux petits coups secs rsonnrent.

L'irascible sagamo venait d'armer son fusil.

--Grce pour Co-lo-mo-o! grce pour votre fils! supplia Hi-ou-ti-ou-li
en se jetant  ses genoux; grce pour lui, je vous en conjure! Moi, je
ne dcouvrirai pas votre secret, je l'ai jur..... Si vous doutez de
la parole d'Hi-ou-ti-ou-li, sacrifiez-la, et ne faites pas de mal 
Co-lo-mo-o.

--Il faut dlibrer, dirent plusieurs voix.

Nar-go-tou-k ne les entendit pas. Il ajusta le Petit-Aigle, toujours
calme, impassible, et pressa la dtente. Le coup partit. Mais une main
vigoureuse avait subitement rabaiss le canon du fusil, et le plomb
meurtrier s'tait log en terre.

--Poignet-d'Acier! Poignet-d'Acier! murmurrent les spectateurs.

Exaspr par cette opposition soudaine  l'horrible forfait que, dans
son emportement aveugle, il eut accompli, la Poudre avait tourn sur ses
talons comme sur un pivot, et, la prunelle enflamme, la provocation 
la bouche, il dfiait le nouveau venu.




                            CHAPITRE XII

                           LE CHARLEVOIX


Haute taille, belle prestance, charpente musculeuse, visage rude,
bronz, cheveux noirs, grisonnants, barbe longue, de mme nuance que les
cheveux, l'air d'un hros de lgende, tel tait ce dernier.

Son ge et t difficile  prciser; il pouvait tout aussi bien avoir
quarante-cinq ans que soixante. Mais la force et la sant rayonnaient
sur sa personne. On devinait qu'il avait t cr pour le commandement,
destin aux choses grandes, bonnes ou mauvaises. Un costume mi-parti de
voyage, mi-parti de ville, faisait ressortir les admirables proportions
de ses membres.

C'tait un chapeau de feutre brun fonc, une tunique en velours sombre,
boutonne jusqu'en haut, un pantalon de mme toffe,  demi enfoui dans
une paire de grandes bottes de chasse, mais qu'on pouvait, en un tour de
main, ramener et rabattre par-dessus les tiges.

Il avait dbouch par une troite issue, pratique entre les buissons
qui bordent l'le au Diable, et se tenait appuy  une carabine.

--Mon frre a-t-il perdu la raison? dit-il d'une voix brve 
Nar-go-tou-k. L'heure est-elle propice pour avoir des querelles? Est-ce
au moment d'attaquer nos ennemis qu'il faut nous diviser? Ce jeune homme
n'est-il pas le fils de mon frre? le dernier des descendants d'une
famille qui compte tant de braves? Que mon frre rflchisse, et mon
frre me remerciera d'avoir arrt son bras; car si mon frre est
prompt comme la poudre, dont on lui a donn le nom, il a la sagesse d'un
vieillard, la bont du pre des hommes.

Ce discours tait bien propre  apaiser l'irritation du sagamo. Il
flattait sa vanit, le sentiment par excellence des Indiens, et lui
donnait le temps d'envisager l'tendue du crime qu'il avait t sur le
point de perptrer.

--C'est juste, c'est juste, appuyrent les assistants.

--Mais, demanda l'un, que ferons-nous de cette squaw? car puisqu'elle
est fille de Mu-us-lu-lu, un loyaliste enrag, elle nous vendra
assurment.

--Je rponds d'elle, s'cria Co-lo-mo-o.

Nar-go-tou-k frona les sourcils.

--Est-ce que, dit-il, d'un ton ironique, le descendant de la
Chaudire-Noire voudrait prendre sous sa protection les enfants du
Loup? Oublie-t-il que c'est le pre de cette fille qui m'a dnonc aux
Habits-Rouges? S'il en tait ainsi, j'tranglerais plutt Co-lo-mo-o de
mes propres mains, que de le laisser dshonorer le sang qui coule dans
ses veines.

--Co-lo-mo-o demande pardon  son pre, il est prt  le vnrer et 
lui obir en tout, dit doucement le jeune homme; mais Hi-ou-ti-ou-li l'a
aid  chapper aux Kingsors, et il ne la paiera point par un acte de la
plus noire ingratitude.

--Le jeune Aigle parle bien; il est digne de figurer au conseil des
anciens. Qu'il nous conte ce qui lui est arriv; et toi, vaillant
Nar-go-tou-k, coute-le avec le calme des hommes forts, dit alors
Poignet-d'Acier.

Co-lo-mo-o, encourag par l'approbation gnrale, fit simplement et
correctement le rcit de ce qui s'tait pass  Caughnawagha depuis la
fuite de Nar-go-tou-k.

--En apprenant les outrages dont sa femme et son fils avaient t
victimes, celui-ci se sentit pris d'une fureur nouvelle qui s'exhala
en cris frntiques, auxquels la plupart des auditeurs joignirent des
paroles de vengeance.

--Puisque cette squaw a sauv tes jours et puisqu'elle promet de se
taire, qu'elle parte! dit brusquement le sagamo, quand Co-lo-mo-o cessa
de parler. Mais qu'elle se souvienne que si sa langue tourne une fois de
trop dans sa bouche, je la lui arracherai pour la donnera manger  mes
chiens!

--Tu as entendu, jeune fille, fit gravement Poignet-d'Acier. Va, et
rappelle-toi ton serment.

--Ce que Hi-ou-ti-ou-li a promis  Co-lo-mo-o, elle l'observera
avec autant de rgularit que le soleil observe son cours, rpondit
l'Indienne en embrassant le Petit-Aigle dans un long regard, comme
si elle prvoyait, hlas! que ce regard tait le dernier, qu'elle ne
reverrait plus le fils de Nar-go-tou-k.

Pendant que, un  un, les acteurs de cette scne se baissaient et
s'introduisaient sous les halliers pour rentrer  l'intrieur de l'ilot,
la Fauvette-Lgre monta dans son canot et quitta lentement le rivage,
en se laissant glisser le long de la corde qui leur avait servi pour
attrir.

Elle esprait que Co-lo-mo-o lui adresserait un mot, un signe, un coup
d'oeil. Mais soit qu'il craignit d'offenser son pre, soit qu'il ne
penst plus  elle, Co-lo-mo-o se plongea sous les broussailles, sans se
tourner vers la pauvre Indienne.

Fatal oubli, il fut la perte de la Fauvette-Lgre.

Le sang s'arrta dans ses veines; son coeur se glaa; un tourbillon
passa sur ses yeux; ses doigts dtendus lchrent le cble protecteur,
et la malheureuse Iroquoise, entrane avec la rapidit de la foudre,
sur la cataracte qui rugissait  cent brasses de l, fut mise en pices
avec sa frle embarcation.

Elle n'avait pas profr un cri, pas fait une tentative pour disputer sa
vie  la mort.

Le lendemain on trouva, chous dans la baie de Laprairie, ses restes
sanglants, que se disputait une bande de vautours.

Cependant Co-lo-mo-o avait suivi les compagnons de son pre dans
l'claircie ouverte au milieu de l'le. Il tait content de savoir sa
libratrice en sret; mais ne se proccupait plus gure d'elle, croyant
qu'elle retournerait, sans encombre,  Caughnawagha.

Une fois dans la clairire, il remarqua que le nombre des insulaires
augmentait.

Ils arrivaient de toutes les parties de l'ilot et semblaient, pour ainsi
dire, sortir de dessous terre.

Bientt on en put compter plus de deux cents.

Gens robustes,  la mine nergique, ils appartenaient aux classes
ouvrires de la socit.

Les trappeurs, les bateliers, les cageux, dominaient nanmoins dans la
masse.

La clairire tait couverte de monde. Poignet-d'Acier grimpa sur la
gigantesque statue dont il a t question dj, et, s'adressant  la
multitude:

--Mes amis, dit-il, le but qui nous rassemble vous est connu. Quels que
soient nos motifs, nous voulons tous briser le joug que l'Angleterre
fait peser sur ce pays. Pour moi, ce n'est pas le dsir d'une heure; il
y a plus de vingt ans qu'il me brle, que j'en poursuis la ralisation.

Ils le savent, ceux qui m'ont accompagn des dserts de la Colombie
jusqu'ici. Deux fois, j'ai possd des richesses si grandes que
j'aurais pu acheter tout le Canada aux tyrans qui l'oppriment et qui
le vendraient s'ils en trouvaient un prix capable de satisfaire leur
cupidit; mais, deux fois, mes trsors m'ont t enlevs au moment o
je les rapportais pour vous dlivrer de l'infme tyrannie sous laquelle
Canadiens et Indiens, Irlandais et mme Anglais, voue gmissez.
Cependant, quoique ruin, je n'ai jamais perdu l'espoir. N'avais-je pas
avec moi des hommes intrpides, dvous jusqu' la mort?

--Oui, oui! s'crirent divers individus dans la foule.

L'orateur poursuivit, en s'animant par degrs:

--Nous sommes entrs au Canada: on nous a proscrits! Nous avons demand
justice: on a mis nos ttes  prix! Nous avons protest: on a tir
sur nous! Eh bien, mes amis, que fallait-il faire? Profiter de
l'exaspration publique, nous unir aux membres du parti libral; nous
entendre avec les chefs de ce parti, les Papineau, les Neilson, les
O'Callaghan, les Bdard, les Morin, les Viger, et prendre une heure pour
dployer partout, dans le Haut comme dans le Bas-Canada, l'tendard de
l'indpendance!

--Hourrah! hourrah! hip, hip, bip, hourrah! vocifra l'auditoire
enthousiasm.

--Cette heure, reprit le tribun, elle va sonner. Approuvez-vous mon
alliance avec les patriotes de la province?

--Oui, oui, oui!

--Consentez-vous  leur obir sous mes ordres?

--Oui, oui, oui!

--Eh! bien, je vous le dis, mes amis, le temps de se lever en masse
est venu. Les correspondances que j'entretiens, comme vous le savez,
au moyen de pigeons dresss  cet effet et qui partent  tout instant
d'ici, mon quartier gnral, ces correspondances m'apprennent que le
signal sera prochainement donn dans toute la colonie, depuis le golfe
Saint-Laurent jusqu'aux Grands-Lacs; tenez-vous donc pour avertis! Nous,
nous ne sommes que des aventuriers qui avons des injures  venger. Nous
nous runissons aux partisans de l'mancipation; mais que cette union
ne nous fasse pas oublier notre devise: Dent pour dent, oeil pour oeil,
sang pour sang! Pour l'Angleterre, nous devons tre les vengeurs, les
flaux de Dieu! Amis, encore un mot: Il faut nous disperser jusqu'au
jour o je vous appellerai  moi, et jusqu' ce jour, il faut courir les
campagnes, raviver les blessures faites  l'orgueil national, remettre
en mmoire les vieux griefs, distribuer des armes, des munitions, et
partout souffler la haine contre l'administration anglaise, partout
allumer l'incendie qui doit consumer jusqu'aux derniers vestiges de ce
pouvoir excrable!

Des bravos formidables accueillirent la proraison de Poignet-d'Acier.

Il descendit de sa tribune improvise, o plusieurs orateurs lui
succdrent et parlrent, tour  tour ce langage mtaphorique, imag, si
propre  remuer les passions des masses.

Le crpuscule tombait lorsque le dernier discours fut fini.

--Maintenant, mes amis, reprit Poignet-d'Acier, que chacun de vous aille
l o il a le plus d'influence, et qu'il y attende avec patience le mot
d'ordre que je ne tarderai pas d'envoyer  tous.

S'adressant ensuite  Nar-go-tou-k:

--Mon frre, lui dit-il, tu resteras ici avec moi et vingt de nos
trappeurs. Notre devoir est de surveiller Montral et d'y frapper le
premier coup. Quant  ton fils Co-lo-mo-o, il est valeureux, il est
rus; il partira demain pour soulever les Hurons de Lorette et les
Indiens du Saguenay.

--Je vous remercie, monsieur, d'avoir pens  moi, dit le jeune homme,
en saluant avec dfrence Poignet-d'Acier.

--C'est bien; nous vous dguiserons, jeune homme, afin que vous ne soyez
pas reconnu. Il y a ici, dans, ma tente, tout ce qui est ncessaire pour
cela. Vous parlez sans accent le franais et l'anglais. Avec une fausse
barbe et un habillement de fin drap noir, vous pourrez facilement vous
donner pour un planteur de la Louisiane.

--Mais, objecta Nar-go-tou-k, mon fils restera ce qu'il est: l'ours n'a
pas besoin de la peau du renard.

--Mon frre, rpliqua svrement Poignet-d'Acier, qui veut la fin veut
aussi les moyens.

--Le chef blanc dit vrai, mon pre, ajouta Co-lo-mo-o. Sous mon costume
je serais reconnu soit  Montral, soit  Qubec. 11 vaut mieux en
mettre un autre.

--D'ailleurs, dit le premier, ce ne sera que pour un temps. Aussitt sa
mission remplie, le jeune aigle reprendra sa couverte nationale.

--Qu'il fasse donc comme il lui plaira, pourvu que son bras ne soit
jamais fatigu quand la hache de guerre sera une fois dterre, fit
Nar-go-tou-k d'une voix vibrante.

--Je me porte garant pour sa valeur! dit Poignet-d'Acier, en posant
familirement sa main sur l'paule du jeune iroquois.

Moins d'une heure aprs, une vingtaine d'hommes seulement demeuraient
encore sur l'le au Diable.

Les autres, aprs avoir regagn le bord mridional du Saint-Laurent,
s'taient dissmins eu petits groupes, par diffrents chemins, dans les
campagnes environnantes.

Co-lo-mo-o, vtu en colon des tats de l'Amrique du Sud, coucha dans
les bois de Saint-Lambert, hameau situ au bas de Laprairie, tout  fait
vis  vis de Montral.

Le lendemain, il djeuna dans une ferme et traversa le fleuve sur le
bateau  roues mues par des chevaux, qui faisait alors le service entre
les deux rives.

Ce jour-l tait un dimanche, il n'y avait point de dpart pour Qubec,
Co-lo-mo-o resta enferm dans une chambre de l'htel Rasco, o il tait
descendu.

Le lundi,  quatre heures de l'aprs-midi, il prit passage pour Qubec,
 bord du vapeur _Charlevoix_.

Nombreux taient les voyageurs sur ce steamboat.

Co-lo-mo-o aperut plusieurs personnes qu'il avait l'habitude de voir 
Montral; mais aucune d'elles ne le reconnut. Partout autour de lui il
entendait dire:

--C'est un homme du Sud, ou _he is a Southman_.

Le Petit-Aigle se flicitait intrieurement d'en imposer aux passagers,
lorsque ses yeux, errant sur le pont, rencontrrent les regards
scrutateurs de Lonie de Repentigny.

La jeune fille tait accompagne de sa mre et de sir William King, qui,
lui aussi, examinait curieusement le faux planteur.

Co-lo-mo-o se sentit troubl; mais il surmonta son motion avec cette
volont puissante qui caractrise les Indiens, alluma nonchalamment un
cigare, et, faisant un demi-tour sur lui-mme, alla se cacher dans la
foule,  l'autre extrmit du vapeur.

--Ah! ravissant, trs-ravissant, sur ma parole, disait alors sir
William  Lonie; un sauvage affubl en yankee! spectacle merveilleux,
trs-merveilleux!

L'Anglais tait aussi calme, aussi humoristique que si, deux heures
auparavant, il ne se ft pas battu en duel avec Xavier Cherrier.

Madame et mademoiselle de Repentigny ignoraient entirement cet
incident. Dsirant faire une visite  l'une de leurs amies, madame
Mougenot[45], qui habitait Trois-Rivires, jolie petite ville, place
entre Montral et Qubec, elles avaient pri l'officier de leur servir
de cavalier, et sir William avait trouv original, trs-original,
de blesser,  dix heures du matin, un cousin qu'elles affectionnaient
beaucoup, et de leur faire sa cour  quatre de l'aprs-midi.

[Note 45: Voir la _Huronne_.]

--Que dites-vous donc? rpliqua Lonie  l'exclamation du
sous-lieutenant.

--Mais que voil une aventure romanesque, trs-romanesque, my dear.

--Je ne comprends pas, balbutia-t-elle pour se donner une contenance,
car elle prouvait un grand malaise.

Sir William partit d'un clat de rire.

--Je gagerais, dit-il, cent guines contre une que le personnage que
vous voyez se faufiler l-bas parmi les passagers n'est pas ce qu'un
vain peuple pense, comme dit je ne sais plus quel pote franais.

--Et qu'est-ce alors, je vous prie, sir William? demanda madame de
Repentigny.

--Peut-tre un prince qui voyage incognito, rpondit Lonie, en
bauchant un sourire pour dissimuler son inquitude.

--H! bien dit, trs-bien dit! excessivement bien dit! s'cria
l'officier frottant bruyamment ses mains l'une contre l'autre.

--Je ne suis pas du tout  la conversation, dit madame de Repentigny.

--Oh! sir William plaisante toujours, et tu sais comme il est amusant,
quand il s'avise de plaisanter, repartit aigrement la jeune fille.

La cloche du bateau suspendit leur entretien.

On sonnait pour le th.

Les voyageurs se runirent dans l'entrepont, o la collation du soir
tait servie.

Elle se composait de l'invariable _tea or coffee_, saucisses, oeufs
frits, cornbeef (boeuf fum) et pommes de terre cuites  l'eau.

Le faux colon lie parut pas  ce repas.

Lonie le vit se diriger vers un des cadres disposs de chaque ct de
la salle, et qui se fermaient au moyen de rideaux.

Aprs le th, la jeune fille remonta avec sa mre et sir William sur
le pont pour jouir de la brise du soir. Mais prtextant bientt d'une
migraine, elle redescendit dans l'entrepont.

Les rideaux du cadre de Co-lo-mo-o taient tirs.

Une lampe vacillante clairait  peine la vaste cabine.

Lonie s'approcha de cette lampe, dchira une page de son agenda, y
crivit deux ligues au crayon; puis s'armant de courage, elle alla droit
au cadre de Co-lo-mo-o.

D'un coup d'oeil elle s'assura que personne ne l'observait.

--Monsieur! dit-elle d'une voix basse et pntrante.

L'Indien carta le rideau et tendit la tte.

Mademoiselle de Repentigny lui jeta son papier et remonta tout affole
sur le pont.

Elle ne trouva que sa mre qui prenait le frais.

--Tiens, sir William t'a quitte, bonne maman? dit-elle.

--Oui, il n'y a qu'un instant. Mais nous allons nous coucher, n'est-ce
pas, car il fait nuit et le froid me gagne? Tu vas mieux, mon enfant?

-Oh! bien mieux. Ce mal de tte est pass. Promenons-nous encore un peu.
Le veux-tu?

--Volontiers, si cela te fait plaisir.

--Comme tu es bonne, maman! dit Lonie en serrant tendrement la main de
sa mre.

--Et comme tu as chaud! dit celle-ci. On dirait que tu as la fivre.

--Moi! rpliqua la jeune fille, pas le moins du monde; je me porte 
ravir.

Elles causrent ainsi durant une demi-heure, et elles allaient quitter
le pont, l'air devenant glacial, lorsque sir William parut.

--trange! trs-trange, s'cria-t-il, en offrant son bras  Lonie,
votre homme du Sud a disparu, ma chre!

--Ah! riposta la jeune fille, il vous intresse fort, mon homme du
Sud. Eh bien, sir William, je ne me serais jamais imagin que vous
remplissiez le rle de mouchard du gouvernement britannique.

--Mouchard! Qu'est-ce que cela veut dire, my dear? grasseya l'officier.

--C'est un mot franais; un autre jour, je vous apprendrai sa
signification. Bonsoir!

--Est-elle mauvaise! fit gaiement madame de Repentigny, en saluant sir
William qui les avait accompagnes jusqu' l'escalier de l'entrepont.




                            CHAPITRE XIII

                         UNE PAGE D'HISTOIRE


Plusieurs mois se sont couls depuis les vnements qui ouvrent ce
rcit.

La crise politique  laquelle le Canada tait en proie a fait des
progrs effroyables: elle touche  son paroxysme.

Quelques lignes d'explication sont ncessaires  l'intelligence des
faits qui vont se drouler.

On a vu que, lors de la cession du Canada  l'Angleterre par la _paix
honteuse_ de 1763, la colonie tait presque entirement franaise.

Une fois en possession du pays, la Grande-Bretagne remplaa tous les
fonctionnaires civils et militaires; puis elle poussa l'immigration de
ses sujets vers les rives du Saint-Laurent.

Ces derniers taient encore en trs-faible minorit dans le pays, que,
dj, ils tyrannisaient les vaincus, grce  l'appui de la force arme,
dont ils disposaient arbitrairement.

Conformment au systme gouvernemental anglais qui fut en partie adopt,
les juges devinrent tout-puissants; et, ds 1803, un de ces magistrats,
M. Sewell, demanda la suppression de la langue franaise, l'abolition de
la religion catholique, et l'exclusion des Canadiens-Franais de toutes
les charges publiques.

Si cette demande ne fut pas sanctionne par un acte officiel de la
mre-patrie, elle n'eut que trop d'admirateurs parmi les Anglais de la
colonie, qui s'en autorisrent pour redoubler leurs vexations.

Vainement nos malheureux compatriotes firent-ils preuve d'un dvouement
sans bornes  leurs matres, soit lors de la rvolution amricaine de
1775, soit lors de la guerre de 1812, ils furent constamment traits
comme des factieux, crass d'impts et soumis aux plus atroces
perscutions.

La prolongation d'un tat de choses aussi anormal, aussi odieux, disons
le mot, fut la source d'un flau que la Grande-Bretagne n'avait pas
prvu, mais qui devait invitablement arriver:--Ses agents, investis de
pouvoirs illimits, employrent ces pouvoirs  la satisfaction de
leurs passions personnelles, et bientt ils frapprent sur les colons
anglo-saxons aussi bien que franais.

Le trsor de la province fut livr  un gaspillage monstrueux. Les
exactions et les concussions les plus hontes devinrent  l'ordre du
jour: tous les fonctionnaires s'en mlrent,  l'envi, tous, depuis
le plus haut jusqu'au plus bas, depuis le gouverneur-gnral jusqu'aux
simples schrifs.

Les noblemen d'Angleterre, sans fortune ou ruins, sollicitaient le
sige gubernatorial du Canada, pour y faire ou refaire leur fortune, et
les ngociants banqueroutiers s'acheminaient vers le Saint-Laurent dans
le mme but.

Des germes d'hostilits ne tardrent pas  se montrer, mme entre les
oppresseurs.

Aurait-il pu en tre autrement au milieu des injustices criantes dont se
souillaient chaque jour les chefs de l'excutif.

En 1816 la mesure tait presque comble.

Pour qu'on ne suppose pas que j'exagre, je citerai un paragraphe de
M. Garneau, historien trs-impartial et trs-prcis dans ses
renseignements.

Le gnral Drummond, qui vint remplacer temporairement sir George
Prvt (comme gouverneur gnral), s'occupa des rcompenses  donner
aux soldats et aux miliciens qui s'taient distingus (dans la guerre
prcdente). On songea  les payer en terres; et pour cela il fallut
recourir  un dpartement o l'on ne pouvait jeter les yeux sans
dcouvrir les normes abus qui ne cessaient de s'y commettre. Les
instructions qu'avait envoyes l'Angleterre sur les reprsentations du
gnral Prescott,  la fin du sicle dernier, loin de les avoir fait
cesser, semblaient les avoir accrus. Malgr les murmures de tout le
monde, on continuait toujours  gorger les favoris de terres. On leur en
avait tant donn, que Drummond manda aux ministres que tous ces octrois
empchaient d'tablir les soldats licencis et les migrants sur la
rivire Saint-Franois. Chacun s'tait jet sur cette grande pture,
et pour la dpecer on s'tait runi en bande. Un M. Young en avait reu
12,000 acres; un M. Felton en avait eu 14,000 acres pour lui-mme et
10,000 pour ses enfants. De 1793  1811, plus de trois millions
d'acres avaient t ainsi donns  une couple de cents favoris, dont
quelques-uns en eurent jusqu' 60 et 80,000, comme le gouverneur R.
Shove Milnes, qui en prit prs de 70,000 pour sa part. Ces monopoleurs
n'avaient aucune intention de mettre eux-mmes ces terres en valeur.
Comme elles ne cotaient rien ou presque rien, ils se proposaient de les
laisser dans l'tat o elles taient jusqu' ce que l'tablissement
du voisinage en et fait hausser le prix. Un semblant de politique
paraissait voiler ces abus. On bordait, disait-on, les frontires
de loyaux sujets pour empcher les Canadiens de fraterniser avec les
Amricains. Folle et imbcile politique, s'criait un membre de
la Chambre, M. Andrew Stuart, en 1823; on craint le contact de deux
populations qui ne s'entendent pas, et on met pour barrire des hommes
d'un mme sang, d'une mme langue et de mmes moeurs et religion que
l'ennemi.

Ces rflexions taient tellement senses, qu' la rvolution de 1837-38
les Amricains, comme on dsigne les citoyens de la rpublique fdrale,
se joignirent aux insurgs du Haut-Canada, tout anglais, et parurent 
peine dans le Bas-Canada, alors presque exclusivement franais.

Mais ces abus que nous venons de signaler, tait-ce tout? Non, hlas! ce
n'tait encore que la plus minime partie.

L'Assemble lgislative faisant des difficults pour voter les subsides,
le bureau colonial, qui sige  Londres, dans Downing street, donna au
gouverneur instruction de partager le droit de vote entre l'Assemble et
le Conseil lgislatif, nomm par la Couronne, consquemment sa crature.

Cependant la Grande-Bretagne, toujours inquite, tremblait que les
Canadiens ne se rvoltassent. Quoi qu'elle en et, il lui en cotait,
comme il lui en coterait considrablement de perdre cette colonie, un
des plus beaux joyaux de son diadme.

Pour s'attacher les familles franaises, nobles, disperses sur le
territoire, elle avait laiss subsister les droits seigneuriaux,--les
lods et ventes,--autre sujet de grief dont on se plaignait amrement[46].

[Note 46: Abolis par un acte du parlement en 1835 seulement.]

Elle alla plus loin, et elle, la rigoureuse protestante, caressa
l'Eglise catholique: elle consentit  l'rection d'un archevch 
Qubec. M. Plessis fut appel  cette dignit en 1819. On le cajola pour
avoir son appui; et on l'obtint, tacitement au moins.

Le prlat canadien ne fit aucune promesse  lord Bathurst de soutenir
de l'influence clricale les mesures politiques que l'Angleterre
pourrait adopter  l'gard du Canada; quelque prjudiciables qu'elles
pussent tre aux intrts de ses compatriotes; mais on peut prsumer
que le ministre en vit assez,  travers son langage, pour se convaincre
qu'en mettant la religion catholique, les biens religieux et les dmes
 l'abri, on pouvait compter sur son zle pour le maintien de la
suprmatie anglaise, quelque chose qui pt arriver, soit que l'on
voult changer les lois et la constitution, ou runir le Bas-Canada au
Haut[47].

[Note 47: Garneau, _Histoire du Canada_.]

Les dmes, le projet de runion des Canadas sous une mme lgislature,
deux causes nouvelles d'irritation: la dme obrait les habitants de
la campagne, la runion des Canadas devait tre l'engloutissement de la
race franaise dans l'lment anglais.

Pour y arriver, et pour favoriser davantage les sujets de la
Grande-Bretagne tablis dans le Haut-Canada, on exigeait du Bas le
partage du revenu des douanes avec la province suprieure! Iniquit
rvoltante s'il en fut, entre tant d'iniquits!

Nous ne sommes point au bout, car voil que bientt le bureau colonial
propose un bill attentatoire  toutes les liberts. Ce bill restreint la
reprsentation du Bas-Canada; il confre  des conseiller, non lus par
le peuple, le droit de prendre part aux dbats de l'Assemble. I; abolit
l'usage de la langue franaise et atteint les prrogatives de l'glise
catholique.

Il rduisait, s'crie M. Garneau, le Canadien-Franais presque  l'tat
de l'Irlandais catholique. Le peuple libre qui se met  tyranniser
est cent fois plus injuste, plus cruel que le despote absolu; car
sa violence se porte, pour ainsi dire, par chaque individu du peuple
opprimant sur chaque individu du peuple opprim, toujours face  face
avec lui.

Ce fut le signal d'une agitation immense. Dans tous les comts du
Bas-Canada on fit des assembles pour protester contre cette proposition
dtestable. Elles donnrent naissance  des ptitions appuyes par plus
de soixante mille signatures.

Portes  Londres par les chefs du parti populaire, MM. Papineau et
Neilson, ces ptitions furent loquemment secondes dans le parlement.

On obtint l'ajournement du bill plutt que sa suppression.

Le mcontentement croissait de plus en plus, aliment par les fautes
du cabinet anglais, aussi bien que par le dsordre de l'administration
coloniale.

En 1825, on dcouvre dans la caisse du receveur-gnral, M. Caldwell, un
dficit de quatre-vingt-seize mille livres sterling, somme gale  deux
annes du revenu public.

Ce fonctionnaire tait insolvable et n'avait pas fourni de caution.

A la mme poque, le percepteur des douanes  Qubec est reconnu
dfalcataire: on demande son changement; l'Angleterre le refuse.

Voyez s'amasser l'orage.

Cependant l'assemble veut la paix. Elle est honnte, elle craint les
troubles. Elles vote les subsides.

Mais l'anne suivante, on lui propose un budget tellement onreux,
avec si peu de dtail sur les estims, qu'elle se dclare force de les
rejeter.

Lord Dalhousie, alors gouverneur, fait un coup d'tat. Singeant Louis
XIV, il monte  la chambre, peronn, l'pe au ct et accompagn
d'une nombreuse suite couverte d'carlate et d'or.

Il insulte les reprsentants du peuple, dissout le parlement.

Ces outrages insenss blessent profondment les Canadiens. Ils se
regardent, ils s'tonnent; ils se comptent. J'entends fourbir des armes.

_L'Ami du peuple_, journal rdig en franais,  Plattsburg, sur la
frontire des tats-Unis, lance un appel:

Canadiens, s'crie-t-il, on travaille  vous forger des chanes. Il
semble que l'on veuille vous anantir ou vous gouverner avec un sceptre
de fer. Vos liberts sont envahies, vos droits viols, vos privilges
abolis, vos rclamations mprises, votre existence politique menace
d'une ruine totale!

Voici que le temps est arriv de dployer vos ressources, de montrer
votre nergie et de convaincre la mre-patrie et la horde qui, depuis
un demi-sicle, vous tyrannise dans vos propres foyers, que si vous tes
sujets vous n'tes pas esclaves.

Elles avaient de l'cho dans la colonie, ces nobles paroles, car, en les
reproduisant, le _Spectateur_ de Montral ne craignait pas d'ajouter:

La patrie trouve partout des dfenseurs, et nous ne devons pas encore
dsesprer de son salut.

Son salut! A quel degr de misre la Grande-Bretagne l'avait-elle donc
rduite, cette riche contre, pour que les Canadiens en fussent arrivs
 douter de leur salut?

Ah! que de larmes, que de larmes de sang ils ont verses ces malheureux
frres que la catinerie de Louis XV a lchement vendus  l'tranger!

Mais l'insurrection commence. Elle est sourde, timide, incertaine  son
closion. Elle se manifeste par des troubles partiels aux lections,
par des meeting tumultueux, par l'adoption de rsolutions qui condamnent
violemment les mesures administratives.

L'excutif rpondit en faisant arrter la plupart des moteurs de ces
rsolutions.

L'Angleterre s'mut; mais, suivant l'habitude, son motion se dissipa en
speeches plus ou moins parlementaires. Whigs et tories firent
provision de capital politique, pour se grandir dans l'esprit de leurs
commettants.

On n'essayait toujours aucune rforme propre  mettre un terme aux
dissensions du Canada; mais on hasardait tout pour les aggraver.

Des lections lgislatives eurent lieu. Elles amenrent  la chambre un
grand nombre de jeunes gens anims par des ides librales.

MM. de Bleury, La Fontaine, Morin, Rodier, et autres nouvellement lus,
voulaient dj que l'on allt beaucoup plus loin que l'on ne l'avait
encore os. Il fallait que le peuple entrt enfin en possession de tous
les privilges et de tous les droits qui sont son partage indubitable
dans le Nouveau-Monde; et il n'avait rien  craindre, en insistant pour
les avoir, car les Etats-Unis taient  ct de nous pour le recueillir
dans ses bras, s'il tait bless dons une lutte aussi sainte.

Ils s'opposrent donc  toute transaction qui part comporter la moindre
fraction des droits populaires. Ils se rangrent autour de M. Papineau,
l'excitrent et lui promirent un appui inbranlable. Il ne fallait faire
aucune concession. Pleins d'ardeur, mais sans exprience, ne voyant les
obstacles qu' travers un prisme trompeur, ils croyaient pouvoir amener
l'Angleterre l o ils voudraient, et que la cause qu'ils dfendaient
tait trop juste pour succomber. Hlas! plusieurs d'entre eux ne
prvoyaient pas alors que la Providence se servirait d'eux plus tard,
en les enveloppant d'un nuage d'honneur et d'or, pour faire marcher
un gouvernement dont la fin premire serait d'tablir, suivant son
auteur[48], dans cette province une population anglaise, avec les lois et
la langue anglaises, et de n'en confier la direction qu' un lgislateur
dcidment anglais, qui ne laisserait plus exister que comme le phare
trompeur du pirate, cet adage inscrit sur la faulx du temps: Nos
institutions, notre langue et nos lois.

[Note 48: Rapport de Lord Durham, envoy aprs les premiers troubles
pour faire une enqute sur les affaires du Canada.]

Montral tait le foyer du libralisme.

L'lection d'un dput, en mai 1832, y fut signale par une lutte
affreuse entre les troupes et le peuple.

Plusieurs individus restrent sur le thtre du combat.

Les assembles et les ptitions recommencrent de plus belle. L'excutif
ne tint compte ni des unes, ni des autres.

Les Bas-Canadiens n'taient que courroucs, on les exaspra.

Le 7 janvier 1834, le gouverneur informa les chambres que le roi avait
nomm un sur-arbitre pour faire le partage des droits de douane entre
les deux Canadas, et que le rapport accordait une plus grande part que
de coutume au Haut.

Aussitt les hommes avancs du corps lgislatif parlrent de se sparer
de l'excutif.

La motion ne prvalut pas, et Papineau numra dans un acte devenu
clbre sous le titre de: _Les quatre-vingt-douze rsolutions_, les
griefs de la colonie contre l'Angleterre.

Mais, je l'ai dit dj, malgr le tapage que firent ses orateurs autour
des quatre-vingt-douze rsolutions, l'Angleterre les considra  peu
prs comme non avenues.

Les Canadiens se prparrent  une guerre civile. Des clubs, des
associations secrtes furent formes par les Patriotes et par les
Loyalistes. Si les premiers enfantrent les _Fils de la Libert_, les
seconds donnrent le jour  un corps de carabiniers au nom de _God save
the King_ (Dieu sauve le roi).

Dans le mme temps les journaux des deux partis se livraient
continuellement  des sorties furibondes. Un des plus prudents, le
_Canadien_, allait jusqu' dire:

Ce n'est qu'avec des ides et des principes d'galit que l'on peut
gouverner maintenant en Amrique. Si les hommes d'tat de l'Angleterre
ne veulent pas l'apprendre par la voie des remontrances respectueuses,
ils l'apprendront, avant longtemps, d'une faon moins courtoise; car les
choses vont vite dans le Nouveau-Monde.

La chambre refuse de voter la liste civile: elle est proroge.

Plus un coin de ciel bleu  l'horizon. Des grondements sinistres
s'lvent de toutes parts; la tempte est  la veille d'clater.

La _Minerve_ et le _Vindicator_ embouchent la trompette de rvolte:

Des protestations nouvelles, nergiques et telles qu'on ne puisse les
mprendre, nous semblent ncessaires.

Papineau et ses amis parcourent le pays; ils soulvent les masses par
leurs discours incendiaires.

Papineau occupait un poste lev dans la milice provinciale. Le
gouverneur, furieux de ce qu' une assemble publique,  Saint-Laurent,
on avait vot des rsolutions blmant sa conduite, lui fait crire par
son secrtaire d'tat pour le sommer d'avoir  se justifier.

Papineau rpond:

Monsieur,

La prtention du gouverneur  m'interroger touchant ma conduite 
Saint-Laurent est une impertinence que je repousse avec mpris et
silence.

Toutefois, je prends ma plume pour dire au gouverneur simplement qu'il
est faux qu'aucune des rsolutions adoptes  la dernire assemble
du comt de Montral recommande une violation des lois, comme dans son
ignorance il peut le croire ou du moins il l'affirme.

Votre obissant serviteur,

LOUIS-JOSEPH PAPINEAU[49].

L'pe tait tire. Hlas! elle ne devait rentrer au fourreau que teinte
du sang franais le plus pur.

A quelque origine qu'il appartienne, tout juge impartial condamnera la
conduite de l'Angleterre dans cette sombre tragdie,--une des pages les
plus ignominieuses de son histoire, malheureusement pour elle si grosse,
si noire de forfaits politiques.

[Note 49: Historique.--Il est  regretter que M. Garneau n'ait pas
reproduit dans son _Histoire du Canada_, cette lettre qui me semble
avoir l'importance d'un document d'tat.]




                           CHAPITRE XIV

                    ASSEMBLE A SAINT CHARLES


Le 23 octobre 1837, une animation inusite rgnait ds le matin 
Saint-Charles, petit village dans le comt de Richelieu, et sur la
rivire de ce nom.

De tous cts arrivaient ple-mle,  pied,  cheval, en voiture, des
nues d'hommes, de femmes, d'enfants.

Comme une mare montante, ils affluaient dans une vaste prairie devant
le village et battaient, de leurs flots tumultueux, le pied d'une
colonne surmonte par le bonnet phrygien.

Sur cette colonne, on lisait l'inscription suivante:

  A PAPINEAU, PAR SES FRRES PATRIOTES RECONNAISSANTS

                         1837.

Une estrade orne de tapisseries tricolores et de fleurs s'levait
auprs.

Des drapeaux, des pavillons, des banderoles flottaient  l'entour.

C'taient les couleurs de la France, des tats-Unis, de l'Irlande, de
l'cosse; mais l'tendard britannique manquait.

Des devises chargeaient ces bannires:

              _Vive Papineau et le systme lectif;
   Honneur  ceux qui ont renvoy leurs commissions Ou ont t
                            destitus;
                    Honte  leurs successeurs;
                     Nos amis du Haut-Canada;
     Honneur aux braves Canadiens de 1813; le pays attend
                       encore leur secours.
                          Indpendance._

Sur une flamme noire, le conseil lgislatif tait reprsent par une
tte de mort et des os en croix.

Dans la foule, qui se pressait avidement autour de ces symboles du
soulvement populaire, on remarquait un grand nombre d'Indiens en
costume national et une centaine de miliciens arms, revtus de leur
uniforme.

Commands par des officiers dmis de leurs grades, ces derniers avaient
intrpidement brav la loi martiale pour se rendre au meeting.

Une troupe de chasseurs nord-ouestiers s'y montrait aussi.

Reconnaissables  leurs proportions herculennes,  leurs visages
tanns, aux pelleteries dont ils taient couverts, les nord-ouestiers
parcouraient la multitude en tous sens. Ils la talonnaient,
l'aiguillonnaient, enflammaient ses plus sauvages passions.

De temps en temps, l'un d'eux levait la tte vers un petit groupe,
debout sur une minence, qui dominait la plaine, recevait un signe et
poursuivait son oeuvre incendiaire vers un point de la runion ou vers
un autre.

Quatre individus composaient le groupe: Poignet-d'Acier ou Villefranche,
comme on l'appelait  Montral; Nar-go-tou-k, Xavier Cherrier, et un
jeune homme imberbe,  la figure rose, lgamment vtu, qui lui donnait
le bras.

L'air timide, quelque peu craintif, de ce jeune homme contrastait
singulirement avec les mines hardies, rbarbatives de la plupart des
assistants.

--Pour Dieu! ne tremblez pas comme cela, mon cher Lon; il n'y a rien 
redouter, et vous allez vous trahir, lui disait Xavier  mi-voix.

--Oh! mais c'est que tout ce monde-l semble terrible! rpondit
l'adolescent, en frmissant.

--Il fallait bien vous attendre  ne point trouver la socit gracieuse
et polie de votre salon.

--Dites donc, mon cousin; mais si on se battait!

--Ah! dame, je n'en rpondrais pas, dit Cherrier en souriant. Quelle
ide aussi d'avoir voulu venir  la runion?

--Est-ce un reproche, mon cousin? fut-il reparti d'un ton piqu.

--Un reproche! j'en serais desol!

--Si maman connaissait mon escapade?

--Elle ne la connatra pas. D'ailleurs, aprs tout, est-il surprenant
que vous ayez dsir assister.....

--Sans doute, sans doute, mais ce dguisement!

--Il vous sied  merveille. Et si j'tais femme, je tomberais amoureux
fou d'un aussi parfait cavalier.

--Flatteur, va! dit gaiement l'autre, en pinant le bras de Cherrier.

--Non, non, non; je ne suis pas un flatteur. La plus jolie moiti de
l'assemble n'a des yeux que pour vous!

--Les femmes?

--Assurment.

--Vous les trouvez jolies, mon cousin?

--Oh! tout est relatif, entendons-nous.

Les deux interlocuteurs partirent d'un clat de rire.

--N'importe, reprit Cherrier, au bout d'un instant, pour ma premire
sortie, aprs cette maudite blessure, j'ai du bonheur.

--Ah! oui, cette blessure mystrieuse, vilain batailleur! A la place de
ma cousine, je vous en voudrais toute ma vie, car c'est en duel que vous
avez t bless... Oh! ne le niez pas. Si je cherchais bien, je vous
dirais peut-tre le nom de votre adversaire...

--Enfin! les voici qui arrivent! s'cria tout  coup Poignet-d'Acier, en
tendant son bras dans la direction de la rivire Richelieu.

--Oui, mon frre a l'oeil sr, ce sont eux, ajouta Nar-go-tou-k qui,
jusque-l, avait caus, sur un ton anim, avec le chef des trappeurs.

Interrompant leur conversation, les deux jeunes gens se tournrent du
ct indiqu et dcouvrirent une longue file d'hommes qui ondulaient
vers la prairie.

--Qu'est-re que cette nouvelle bande? demanda Cherrier  Poignet
d'Acier.

--Les sauvages de Lorette, rpondit celui-ci.

--Quoi! les sauvages de Lorette, ici!

--Pas tous, mais une bonne partie.

--Qui donc a pu les dcider, car on assure que les Qubecquois ont vir
leur capot[50]?

[Note 50: Locution canadienne. Elle signifie _Changer de parti_.]

--Pas tous non plus, jeune homme, pas tous; quelques trembleurs,
quelques ambitieux au petit pied. 11 y en a sous tous les drapeaux.

--Mais vous avez donc envoy un agent aux Hurons?

--Oui; un vaillant Iroquois, le fils de ce sagamo.

Et son doigt se posa sur l'paule de Nar-go-tou-k.

--Co-lo-mo-o est brave; il est habile; il sera digne de ses glorieux
anctres, dit majestueusement le sachem.

--Mon frre ne pouvait donner le jour  un livre, fit Poignet-d'Acier,
pour flatter la vanit de Nar-go-tou-k.

--Qu'avez-vous donc? interrogea Cherrier sentant frissonner le bras
qu'il avait sous le sien.

--Moi, dit l'adolescent, mais rien... rien, je vous assure!

--Vous plissez!

--Oh! la bonne plaisanterie!

--Je vous jure que je ne plaisante pas. Et je voudrais avoir un miroir
pour vous le prouver.

--Si nous marchions un peu!

--Il vaut mieux rester  cette place. Non-seulement nous serons aux
premires loges pour voir et pour entendre, mais la prsence de M.
Villefranche et du chef indien vous assure une protection que nous ne
trouverions certainement pas ailleurs. Regardez, je vous prie, ce
beau jeune homme qui s'avance  la tte des Hurons de Lorette. Est-il
possible d'avoir des dehors plus nobles, et plus mles tout  la fois?
Dirait-on que c'est le fils d'au sauvage!

En prononant ces mots, Xavier dsignait Co-lo-mo-o qui, dbouchant
avec une cinquantaine d'Indiens d'un bouquet de peupliers, marchait vers
l'estrade.

Le Petit-Aigle, en tenue de guerre, tait vraiment superbe  contempler,
avec sa chevelure orne de plumes, sa couverte bleue, ngligemment jete
sur ses paules, les armes qui resplendissaient  sa ceinture rouge, ses
mitas aux longues franges bigarres, ses mocassins brods, la fiert de
son maintien et la haute distinction de sa physionomie.

Apercevant le sagamo sur l'minence, il commanda aux Hurons de
s'arrter, et il s'approcha de Nar-go-tou-k.

--Ton pre, lui dit le sachem, est heureux de te rencontrer ici. Il
s'enorgueillit d'avoir engendr un fils tel que toi.

Un clair de satisfaction brilla sur le visage de Co-lo-mo-o.

--Si mon pre est content de son fils, dit-il, ce que son fils a fait
est bien fait et celui-ci en est rjoui.

Puis s'adressant  Poignet-d'Acier:

--Capitaine, lui dit-il, j'ai rempli ma mission. Je vous amne cinquante
hommes de ma race; j'attends de nouveaux ordres.

--Pour rcompenser le jeune Aigle, je lui confie le commandement de ces
cinquante hommes, rpondit Villefranche en offrant cordialement sa main
 Co-lo-mo-o.

Mais, au lieu de remercier avec la franchise qui lui tait familire,
celui-ci baissa les yeux et balbutia quelques paroles inintelligibles.

C'est qu'en pressant la main du capitaine, son regard avait crois
celui de l'adolescent qui accompagnait Cherrier, et qu'il avait
aussitt reconnu Lonie de Repentigny, aussi rouge qu'une pivoine, aussi
tremblante que la feuille du bouleau.

Pour rapides qu'ils fussent, ces signes d'intelligence n'chapperont pas
 la pntration de Poignet-d'Acier: il sourit amrement.

--Ah! s'cria Cherrier, Papineau monte sur le _Hustings_[51]. coutons.

[Note 51: C'est le nom donn, en Angleterre et en Amrique, 
l'estrade qui sert, dans les meetings, aux orateurs politiques.]

--Je vous reverrai aprs l'assemble, dit le capitaine  Co-lo-mo-o.

Le jeune Iroquois rejoignit ses Hurons, et l'attention gnrale se porta
vers l'estrade, o arrivaient, deux  deux, les chefs du parti libral,
habills, comme la majorit des spectateurs, en toffe grise, fabrique
dans la colonie (car il avait t dcid qu'on ne ferait plus usage des
importations anglaises), et la feuille d'rable, emblme des Canadiens,
passe  la boutonnire.

Des salves d'applaudissements passionns retentirent dans tous les
rangs.

Puis le docteur Neilson fut appel  la prsidence et M. Papineau prit
la parole, au milieu d'un silence devenu tout  coup solennel.

Orateur nergique et persvrant, dit l'historien du Canada, M.
Papineau n'avait jamais dvi dans sa longue carrire politique. Il
tait dou d'un physique imposant et robuste, d'une voix forte et
pntrante, et de cette loquence peu chtie, mais mle et anime qui
agite les masses. A l'poque o nous sommes arrivs, il tait au plus
haut point de sa puissance. Tout le monde avait les yeux tourns vers
lui; et c'tait notre personnification chez l'tranger[52].

[Note 52: Ce portrait de M. Papineau tait encore vrai en 1833, quand
nous avons eu l'avantage de le voir et de l'entendre.]

Il pronona contre l'Angleterre un long et nergique rquisitoire. Mais
sa vhmence n'galait pas la fivre qui dvorait l'assistance; et,
comme il recommandait de procder constitutionnellement pour obtenir
le redressement des griefs, comme il conseillait d'viter une leve de
boucliers, le docteur Neilson, quittant son fauteuil, dclare, dans un
langage brlant, que le moment d'agir est venu, qu'il faut  l'instant
mme prendre les armes.

Des hourrahs assourdissants et des dcharges de mousqueterie accueillent
sa harangue.

Aux chants de la _Marseillaise_ et de la _Parisienne_, on passe aussitt
des rsolutions insurrectionnelles.

Une procession se forme. Papineau, Neilson et plusieurs membres de la
chambre lgislative qui prenaient part aux dlibrations, sont enlevs
de l'estrade, ports en triomphe autour de la colonne, et mille voix
jurent, dans un enthousiasme dlirant, de chasser les Anglais du Canada
ou de verser jusqu' la dernire goutte de leur sang sur l'autel de la
patrie.

Altre par le spectacle de cette scne, si grandement mouvante, Lonie
de Repentigny avait, sans y songer, quitt le bras de Cherrier; et
celui-ci, enflamm par le rveil de ses compatriotes, oubliait ce qui
l'entourait pour battre des mains et crier bravo de toute la force de
ses poumons.

--Viens, jeune homme, viens! lui dit Poignet-d'Acier d'un ton de Stentor
qui couvrit un instant les clameurs de la foule, comme la voix du
tonnerre couvre le rugissement des lments dchans; viens aussi jurer
de venger les outrages faits  ta race ou de mourir en combattant!

Et il l'entrana, sans que Cherrier, ivre d'excitation, se rendit compte
de ce qu'il faisait.

Le voyant partir, mademoiselle de Repentigny sortit de sa torpeur. Elle
voulut l'appeler, le retenir.

Le son expira sur ses lvres: une main rude et tanne l'avait
billonne.

perdue, la jeune fille essaya de se retourner.

Tentative inutile. Elle se trouvait dj encastre dans une cohue
d'individus qui dferlaient, bruyamment vers la colonne; mais une voix
trange lui sifflait  l'oreille:

--Tu m'as enlev mon amant, mon bel officier,  moi aussi les
reprsailles!

Et Lonie poussa un gmissement sourd; on l'avait cruellement mordue 
l'paule.

--Pourquoi maltraites-tu cet enfant, ma soeur! demanda-t-on derrire
elle.

--C'est une femme, un espion, dguise en homme, rpondit la voix aigu
qui l'avait apostrophe.

--Un espion! Un espion! Un espion!

Ce cri eut cent chos.

--Et maintenant tu te souviendras de la fille de Mu-us-lu-lu, la
matresse de ton fianc, sir William King, dit, en lchant mademoiselle
de Repentigny et en se montrant  elle, une jeune Indienne, aux robustes
appas, qui s'enfona aussitt dans la foule tourbillonnante.

--Un espion! un espion! o est-il? Il faut faire un exemple! il faut le
lyncher[53], le pendre! rptait-on avec des accents terribles autour de
l'infortune Lonie.

[Note 53: On sait que ce terme, purement amricain, signifier
excuter sans forme de procs.]

Un homme la saisit au collet:

--Qui es-tu, que fais-tu? lui dit-il brusquement.

Elle se mit  pleurer. Ses larmes furent interprtes comme un
tmoignage de culpabilit.

--Allons, dit l'homme, ton nom, et vite!

Folle de terreur, de confusion, elle se taisait.

--C'est un tratre! Qu'on l'accroche  un arbre! vocifraient les
patriotes.

--C'est une femme dguise! glapit l'Indienne A quelque distance.

--Une femme! nous allons voir a!

Avec ces mots, salus par les ricanements et les quolibets de la
populace, l'individu qui s'tait empar de la jeune fille fit sauter les
boutons du frac qui lui emprisonnait la taille.

--Oh! piti! grce! monsieur; grce! supplia-t-elle en tombant  genoux.

--Dshabillez-le! dshabillez-le! et qu'on lui donne le fouet! oui,
qu'on le fouette! nous allons rire! beuglaient quelques ivrognes.

--Oh! monsieur! monsieur! pargnez-moi cette honte! Je vous dirai tout!
Je suis une pauvre fille, bgayait Lonie  travers ses sanglots.

--Une fille! tu es fille! Qu'est-ce que a veut dire?

--J'avais envie d'assister  l'assemble.

--Pour nous trahir!

--Je vous fait le serment que non. Je suis venue avec mon cousin, un
patriote, un des Fils de la libert!....

--Quel est ton nom?

Lonie hsita.

Sachant combien son pre avait d'ennemis, combien il tait odieux au
parti libral, elle pressentait la fureur de cette plbe exalte, en
apprenant qu'elle tait la fille de M. de Repentigny.

Elle recueillit, pour un lan suprme, tout ce qui lui restait de
vigueur, se releva d'un bond, tendit ses mains en l'air et s'exclama:

--A moi!  moi!  moi!

Ce cri fut entendu, car la foule, haletante, grondeuse, s'carta presque
aussitt pour livrer passage  trois hommes qui, comme un torrent,
accouraient, renversant tout ce qui voulait s'opposer  leur fougue.

Le premier, Co-lo-mo-o, arriva prs de Lonie.

--Retire-toi on je t'assomme! profra-t-il, en repoussant le brutal qui
avait questionn la jeune fille.

Dix poings ferms menacrent  l'instant le Petit-Aigle; quelques
canons de pistolets furent mme dirigs contre lui, des imprcations
l'assaillirent.

--A bas le sauvage! mort au sauvage!

Mais alors Poignet-d'Acier suivi de Cherrier. Derrire eux venait un
bataillon de chasseurs nord-ouestiers.

--Arrire! ordonna-t-il. Cet enfant m'appartient. Malheur  qui le
touche!

Son accent, son geste, taient irrsistibles.

Les plus audacieux reculrent intimids.




                            CHAPITRE XV

                    LES SUITES D'UN DGUISEMENT


Saint-Charles, coquettement assis au penchant d'une colline, 
une douzaine de lieues de Montral, est une des plus florissantes
paroisses[54] du Canada. Le site en est gracieux, les horizons varis
 l'infini, les alentours pleins de posie. Il y fait bon respirer les
fraches et fortifiantes senteurs de la campagne; il y fait bon rver,
aimer doucement dans la paix et la solitude.

[Note 54: Les Canadiens ne se servent jamais du mot village.]

Dans ce plaisant village, M. de Repentigny possdait un cottage, au sein
d'un parc dlicieux que festonnaient des eaux vives, foltrant avec un
murmure argentin, soit dans les mandres d'un vaste jardin anglais, soit
 travers des pelouses aussi unies qu'un drap de velours, soit sous des
bosquets ombreux, anims par les concerts des gentils musiciens ails.

Le Cottage, ainsi le dsignait-on,  contre-sens toutefois, n'tait rien
moins qu'une chaumire, mais bel et bien un beau manoir, miniature d'un
chteau-fort, comme on en voit tant dans la Grande-Bretagne et mme aux
environs des grandes villes amricaines.

Il avait ses tourelles, son donjon, ses crneaux, ses mchicoulis, ses
petites fentres  ogives.

C'tait une confusion du moyen ge avec la Renaissance, de l'art moderne
avec l'art ancien.

Intrieurement, tout tait dispos  l'anglaise: cuisine dans le
sous-sol ou _basement_; parloir et salle  manger  ce que nous
appellerions le rez-de-chausse, mais que les Anglais appellent
le premier; chambres  coucher et cabinets de toilette aux tages
suprieurs.

En revenant de Trois-Rivires, o elle avait pass un mois avec
sa fille, madame de Repentigny s'tait arrte  sa campagne de
Saint-Charles.

Elle avait l'intention d'y sjourner pendant l't. Son mari
avait approuv ce projet, parce que les troubles qui clataient
continuellement  Montral rendaient la ville dangereuse pour la femme
d'un fonctionnaire aussi dvou au gouvernement que l'tait M. de
Repentigny.

Mais, peu aprs son arrive au village, madame de Repentigny tomba
malade. Depuis longtemps elle tait atteinte d'une hypertrophie du
coeur, cause par ses chagrins domestiques. L'affection fit tout  coup
des progrs si rapides, que la vie de la pauvre femme fut en danger. On
manda M. de Repentigny. Il rpondit que les affaires de la colonie le
retenaient  son poste.

Lonie soignait sa mre avec une tendresse et une sollicitude sans
bornes. Nuit et jour  son chevet, elle n'avait plus de penses, plus de
voeux que pour son rtablissement Est-il ncessaire de dire qu'elle lui
cacha cette rponse laconique et dure?

Vers la fin de septembre, la sant de madame de Repentigny parut
s'amliorer.

Au commencement d'octobre, elle alla positivement mieux, et, pour
fter sa rsurrection, comme disait Lonie, on convia plusieurs amis de
Montral et de la campagne  un grand dner. Cherrier, sa femme et sir
William taient naturellement au nombre des invits. Ce dernier, occup
par son service, envoya une lettre d'excuses, en ajoutant que, ds
qu'il aurait un moment de libert, il volerait certainement,
trs-certainement, prsenter ses respects  ces dames.

Le 15 avait t choisi pour la partie.

Mais, dans l'intervalle, on apprit qu'une grande assemble publique
aurait lieu A Saint-Charles, le 23, et le dner fut remis au 22, afin
que les htes trangers profitassent de cette occasion pour jouir du
spectacle.

Telle tait cependant l'anxit gnrale, que les Canadiens, si
passionns pour les distractions, ngligeaient leurs plaisirs.

Tout le monde avait promis de venir;  l'exception des poux Cherrier,
personne ne vint de Montral.

Pour avoir lieu tout  fait un famille, le dner n'en fut pas moins gai.

Enchante de voir sa mre souriante, et, en apparence bien portante,
Lonie tmoigna sa joie par cent folies aimables.

Entre autres, elle se dguisa secrtement avec un costume d'homme que
sa cousine Louise s'tait fait faire pour accompagner Xavier dans ses
excursions, et elle parut ainsi au dner. Ce dguisement ne contribua
pas peu  rjouir les assistants.

--Ma foi, chre espigle, vous devriez prendre ce costume pour aller
demain  l'assemble, lui dit Guerrier en se promenant avec elle dans le
parc, aprs le repas.

--Tiens, mais ce serait original!

--Est-ce convenu?

--Oh! maman ne le permettrait pas.

--Qui le lui dira?

--Vous tes charmant, mon cousin, vous avez rponse  tout.

--Et vous, vous faites le plus ravissant cavalier que je sache!

--Oh! un superlatif  la sir William! s'cria la jeune fille en riant
aux clats.

Le front de Cherrier se rembrunit.

Lonie s'en aperut aussitt.

--Pardon, dit-elle, j'avais oubli.

--Quoi donc? fit Cherrier reprenant  l'instant sa bonne humeur.

--Rien, mon cousin, rien.... je sais ce que je sais... Mais Louise?

--Louise ne veut pas venir  l'assemble. Elle restera prs de votre
bonne mre.

--Alors voil qui est dit. Nous irons flner  cette assemble, le stick
 la main, le lorgnon  l'arcade sourcilire...

--Bravo!

--A une condition pourtant!

--Et laquelle?

--C'est que le cigare et le grog nous sont interdits.

--Approuv de grand coeur, dit Cherrier eu souriant.

Voil comment, le jour suivant, mademoiselle Lonie de Repentigny
se trouvait, en lgant dandy, avec Xavier Cherrier au meeting des
patriotes canadiens.

Compos des habitants des comts de Richelieu, Saint-Hyacinthe,
Rouville, Chambly et Verchres, ce meeting, qui devait secouer
si violemment les bases du gouvernement anglais, sur les bords du
Saint-Laurent, prenait le nom de _Confdration des six comts_, au
moment mme o la jalousie de la fille de Mu-us-lu-lu menaait de
devenir fatale  Lonie de Repentigny.

--Allons, mon enfant, donnez-moi le bras, lui dit Poignet-d'Acier en
faisant signe  ses trappeurs de former une haie pour leur permettre de
passer.

En un clin d'oeil le mouvement fut opr.

La jeune fille et ses trois cavaliers sortirent de la foule, qui
s'lana vers de nouvelles scnes de tumulte.

La maison de sa mre n'tait pas fort loigne du thtre de cette
runion.

Bientt remise de son trouble, Lonie dit, en arrivant  la porte,  ses
compagnons:

--J'espre, messieurs mes librateurs, que vous daignerez entrer; et je
vous prie de ne point parler de ma msaventure devant maman. Elle est
malade et si elle apprenait...

--Je vous remercie votre invitation, mon enfant, dit Poignet-d'Acier.
Mais ma prsence est encore ncessaire sur la prairie.

La jeune fille se tourna en rougissant vers Co-lo-mo-o.

--Ce jeune homme accepte! intervint le capitaine, remarquant qu'elle ne
pouvait articuler une parole.

--Je vous demande pardon, monsieur, rpondit Co-lo-mo-o, je ne puis
accepter.

--Vous me refuseriez! balbutia Lonie.

--Non, non, vous dnerez avec nous, messieurs, dit Cherrier.

--Cela m'est impossible, mon ami. Mais je vous enverrai le jeune Aigle.

Co-lo-mo-o voulut protester.

--Allons, venez, lui dit Poignet-d'Acier; j'ai  vous parler.

--Cependant, monsieur, je vous dclare.....

--Et moi, je vous dclare que vous acceptez l'invitation de
mademoiselle, reprit gaiement le capitaine.--Parbleu, ajouta-t-il, nous
savons, monsieur le sagamo, que vous avez reu une instruction aussi
brillante que la plupart de nos jeunes gens de bonne famille; nous
savons que vous pouvez prendre, quand il vous plait, des manires aussi
courtoises que pas un de nous, et nous certifions enfin que vous pouvez
tre un guerrier illustre chez les Iroquois, un gnral habile chez les
blancs, et, partout un homme agrable en socit.

Ayant dit, Poignet-d'Acier salua et entrana le Petit-Aigle, moins
touch peut-tre par la flatterie adresse  sa vanit indienne que par
les loges donns  ses moeurs polices.

--A prsent, mon brave jeune homme, lui dit le capitaine, faites-moi
votre rapport. Soyez bref, mais prcis. Quel est l'esprit de la
population A Qubec?

--Sur Qubec, monsieur, rpondit Co-lo-mo-o, il ne vous faudra pas trop
compter. Corrompus par l'or de l'Angleterre ou blouis par le faste de
la cour vice-royale, les habitants n'ont ni l'ide de l'indpendance,
ni la fermet ncessaire pour agir. Quelques fleurs empoisonnes sur les
chanes don ils sont charges leur en cachent les meurtrissures.

Mais les paroisses? reprit impatiemment Poignet-d'Acier.

--Dans les paroisses, c'est diffrent. Touchez la corde de
l'mancipation, elle vibrera dans tous les coeurs. J'ai j'ai parcouru le
pays jusqu' Gasp. Partout j'ai trouv un peuple soupirant pour l'heure
de la dlivrance. Les Indiens du Saguenay, du Lac Saint-Jean; les
Montagnais, les Abnaquis, vous prteront leur concours, comme les
Hurons de Lorette, les Iroquois de Caughnawagha, si l'on nous garantit
que les territoires de chasse qui s'tendent  l'ouest des Grands-Lacs
nous seront rendus, et que nous y pourrons vivre et mourir sans tre
dsormais inquits par les blancs.

--Vous avez ma parole et j'ai celle des chefs du mouvement populaire.

--Nous vous la rappellerons, monsieur.

--Ainsi,  l'exception de la capitale, tout est prpar, dit
Poignet-d'Acier, en s'arrtant pour rflchir.

--Je le crois, il ne manque que des armes.

--Des armes! oui, nous en manquons.... Ah! si j'avais les trsors que
j'ai perdus..... Bah!  quoi bon ces regrets! Le plus fort est fait.
Grce  moi, les masses sont souleves. J'ai rompu le pont derrire ces
meneurs timides. Ils marcheront! et, au dfunt de fusils ou de sabres,
ils prendront des fourches ou des flaux! Quand un peuple veut sa
libert, il trouve dans son coeur ses meilleures armes! N'est-ce point
votre avis?

Et comme Co-lo-mo-o demeurait silencieux:

--Allons, allons, continua-t-il, tout est pour le mieux. Il ne nous
reste qu' profiter de l'enthousiasme pour marcher immdiatement sur
Montral. Une fois cette mtropole  nous, le Canada nous appartient.
Matres du Canada! Quel rve! et comme voluptueusement, j'assouvirai ces
vengeances qui fermentent l, depuis tant d'annes..... des sicles de
torture! poursuivit-il, d'un ton creux, en se frappant le front de son
poing crisp. C'est que, moi aussi, j'ai souffert, s'cria-t-il, comme
s'il cdait  un invincible besoin d'expansion, souffert, le martyre,
pour ces Anglais qui m'ont sduit ma femme, viol ma fille, mon unique
enfant, mon Adle chrie[55]; ces Anglais qui ont arm mon bras pour le
meurtre et le parricide..... Horreur!

[Note 55: Voir la _Huronne_.]

--Mon frre trouvera un bras, un bras infatigable pour frapper  ct de
lui, dit tout  coup Nar-go-tou-k en paraissant au bout du mur du parc,
prs duquel Poignet-d'Acier se tenait avec Co-lo-mo-o.

--Que faisais-tu l, mon frre? demanda le capitaine.

--Nar-go-tou-k a vu le fils de son ennemi. Il l'piait, rpondu le
sagamo.

Poignet-d'Acier n'accorda aucune attention  cette rponse. Une soudaine
volution de la foule sur la prairie l'occupait  ce moment tout entier.

--Je vous laisse, dit-il aux Iroquois. Je vais engager Neilson 
profiter de l'ardeur de cette multitude pour la pousser, sans retard,
sur Montral. Demain, elle serait refroidie, nous n'en pourrions rien
tirer.

Et il marcha,  grands pas, vers l'estrade qu'on apercevait  une faible
distance.

--Mon fils, dit Nar-go-tou-k  Co-lo-mo-o, ds qu'ils furent seuls,
le rejeton de l'Anglais qui a voulu outrager ta mre, de celui qui l'a
livre aux lches tribus de la Nouvelle-Caldonie, est l, dans cette
maison. Puisque l'heure de la vengeance a sonn, commenons par nous
venger de celui-l. Nous allons le guetter, et, quand il sortira.....

L'Indien fit rsonner, d'un air significatif, une carabine qu'il avait 
la main.

--Dans un instant Co-lo-mo-o rejoindra son pre, rpondit le
Petit-Aigle; mais il faut, auparavant, qu'il aille dlibrer avec les
chefs des tribus qu'il a amenes.

--Va, Nar-go-tou-k t'attendra, reprit le sachem.

Le Petit-Aigle partit, en feignant de se diriger vers la foule qu'un
orateur haranguait de nouveau. Mais, bientt, il se jeta  gauche dans
une saulaie et s'assit au pied d'un arbre.

L, il mdita, durant quelques minutes. Son esprit paraissait flotter
entre diverses rsolutions, car tantt il tournait les yeux vers le
cottage de madame de Repentigny, et tantt sur le meeting.

S'arrtant enfin  une dtermination, il prit, dans la bourse de vison
qui pendait sur sa poitrine, suivant l'usage indien, un crayon, une
feuille de papier, et il crivit sur son genou.

Ce travail termin, il le relut avec soin, plia le papier en forme de
lettre, le cacheta et y mit la suscription:

                             Mademoiselle,

                  Mademoiselle Lonie de Repentigny,

                                   

                             Saint-Charles.

Pour une petite piece de monnaie, il fit ensuite porter le billet 
son adresse.

Lonie venait de changer de costume, quand on le lui remit, en annonant
que sir William, arriv depuis une demi-heure, tait all rendre ses
devoirs  sa mre.

Surprise  la rception de ce billet, dont l'criture ne lui semblait
pas trangre, la jeune fille le dcacheta avec une certaine motion.

Ses yeux volrent aussitt  la signature.

PAUL, disait cette signature.

--Paul! Paul! je ne connais point de Paul, murmura Lonie, en parcourant
la missive.

Elle tait ainsi conue:

Mademoiselle,

J'aime  vous remercier pour les lignes que vous m'avez remises  bord
du _Charlevoix_; ces ligne m'avertissaient qu'on m'avait dcouvert sous
mon dguisement de planteur; par consquent je vous doit d'tre libre,
car aussitt je sautai dans le fleuve et gagnai la rive  la nage.
J'aurais voulu pouvoir vous tmoigner plus tt ma reconnaissance. Des
causes majeures s'y sont opposes. Oblig aujourd'hui de vous crire
pour vous dclarer que je ne puis accepter votre invitation, je mets
 profit cette circonstance et vous exprime la gratitude de votre tout
dvou,

PAUL.

P. S. Vous avez chez vous un jeune officier anglais; qu'il ne sorte pas
de la journe. Il y va de sa vie.

Cette singulire ptre troubla si fort Lonie, qu'elle n'entendit pas
la cloche qui sonnait le dner.

Madame de Repentigny l'envoya chercher par une domestique.

--Mon ange, lui dit-elle, en la baisant au front, tu feras les honneurs,
car je suis un peu souffrante.

La jeune fille avait repris son assurance, remettant au soir le soin de
relire et de commenter la lettre de l'Indien.

Sir William King, Xavier Cherrier, sa femme et un vieux parent de M. de
Repentigny attendaient dj, sans crmonie, dans la salle  manger.

--Eh bien, notre Antinos sauvage ne vient donc pas? questionna
Cherrier.

--Je ne sais, mais ce n'est pas probable, rpondit Lonie d'un ton
quelque peu hypocrite.

Le repas fut assez triste, sir William et Cherrier n'ouvraient la bouche
que pour s'adresser des pigrammes trop peu voiles.

Comme on causait politique au dessert, le parent de M. de Repentigny
dit, en branlant la tte:

--a ne fait rien, le parti anglais a reu aujourd'hui une fire
blessure!

--Ah! riposta, sir William, en dcochant un regard ironique  Cherrier,
si nous devions compter toutes celles que nous avons faites aux
Canadiens-Franais, nous ne trouverions pas assez de chiffres dans la
table de multiplication. Demandez plutt  monsieur!

Xavier se mordit les lvres pour ne pas clater. Mais il sut se
contenir, se leva de table et remonta avec sa femme dans leur
appartement.

Le vieux monsieur sortit aussi pour aller faire un tour de promenade.

L'officier, s'approchant alors de Lonie, lui prit la main comme s'il
voulait la porter  ses lvres.

La jeune fille recula d'un pas, en retirant sa main.

--Sir William, dit-elle gravement; vous vous tes battu avec mon cousin;
ne niez pas....; j'en suis sre; je ne saurais aimer l'homme qui a
vers le sang de l'un des miens. Ainsi donc tout est rompu entre nous.
N'essayez point de me flchir, vous perdriez votre temps. Mais je ne
manquerai point pour cela aux devoirs de l'hospitalit; vous pouvez
rester ici tant qu'il vous plaira; je vous engage mme  ne pas quitter
la maison aujourd'hui. On m'a prvenue que vos jours seraient en danger,
si vous mettiez le pied dehors.

Laissant le jeune homme boulevers par ces paroles, Lonie de Repentigny
regagna sa chambre  coucher.




                             CHAPITRE XVI

                            L'INSURRECTION


Filles de l'enthousiasme, les rvolutions populaires ont la mme dure
que cette fivre de l'esprit.

Si, aprs l'assemble de Saint-Charles, les patriotes canadiens se
fussent instantanment ports sur Montral, il est vraisemblable que la
mtropole serait tombe en leur pouvoir, et qui peut dire qu'alors ils
n'auraient pas t matres de la province!

Mais si Neilson et plusieurs autres taient dcids  profiter
de l'ardeur de leurs partisans, Papineau, chef rel du mouvement,
balanait. Il paralysa par sa tideur tous ces braves qui ne demandaient
qu' voler au combat. Ne se croyait-il pas assez bien prpar,
n'osait-il encore assumer la haute responsabilit qui incombe aux
meneurs d'une insurrection? ce n'est pas  nous de rpondre. Nous sommes
trop prs encore de ces tristes vnements. Leur apprciation appartient
 la postrit[56].

[Note 56: Dan la deuxime dition de _l'Histoire_ de M. Garneau, ou
trouve la note suivante:

Le docteur O'Callaghan m'crivait d'Albany, le 19 juillet 1832: Si vous
devez blmer le mouvement, blmez ceux qui l'ont provoqu et qui doivent
en rpondre devant l'histoire. Quant  nous, mon ami, nous fmes les
victimes, non les conspirateurs; et, fuss-je sur mon lit du mort, je
ne pourrais que dclarer, en prsence du ciel, que je n'avais pas plus
l'ide d'un mouvement de rsistance quand je quittai Montral et
me rendis  la rivire Richelieu avec M. Papineau, que je ne songe
maintenant  tre vque de Qubec. Je vous dirai aussi que M. Papineau
et moi, nous nous cachmes dans une ferme de la paroisse Saint-Marc, de
peur que notre prsence n'alarmt le pays, et ne servit de prtexte  la
tmrit!... Je voyais bien aussi que le pays n'tait pas prt.

M. Garneau a publi cette note en anglais.]

Cependant, le lien entre l'excutif et les Canadiens tait bris. Le
renouer par des moyens pacifiques n'tait plus au pouvoir de personne.

A Montral, et dans les comts limitrophes, on arma ouvertement.

Des bandes hostiles sillonnrent, le pays.

Les occupations ordinaires de la ville et des champs furent abandonnes.
Chacun prit fait et cause pour un parti ou pour un autre. La guerre
civile alluma ses torches.

Le 7 novembre, les Fils de la libert et les Constitutionnels ou les
membres du Club Doric, comme te nommrent les Anglais, en vinrent aux
mains, avec des succs divers. La maison de M. Papineau et celle
du docteur Roberston et autres furent attaques et les presses du
_Vindicator_ saccages. On appela les troupes sous les armes: elles
paradrent dans les rues avec de l'artillerie.

L'autorit mit sur pied toutes les forces militaires, et inonda la
campagne dtachements chargs de faire excuter les nombreux mandats
d'arrestation lancs contre les fauteurs de la Confdration des six
comts.

Depuis l'assemble, Papineau, Neilson et leurs principaux partisans
taient rests dans le comt de Richelieu.

Entours d'une foule d'hommes dvous, ils s'y disposaient  la
rsistance, commettant cette grande faute,--faute irrparable--c'est
d'attendre, c'est--dire de laisser se dissiper l'ivresse de leurs gens,
au lieu de marcher droit  l'ennemi.

Leur quartier gnral avait t tabli entre Saint-Denis et
Saint-Charles, villages loigns de sept milles l'un de l'autre, sur le
Richelieu.

Le premier est  seize milles de Sorel, le second  dix-huit de Chambly,
localits o le gouvernement anglais avait casern plusieurs rgiments.

Ces rgiments reurent, en mme temps, l'ordre d'aller attaquer les
rebelles, et de les prendre ainsi en avant et en arrire,--Saint-Denis
et Saint-Charles se trouvent entre Chambly et Sorel.

Comme ils avaient  peu prs la mme distance  parcourir, ils devaient
vraisemblablement se joindre  peu prs  la mme heure sur le thtre
des oprations.

Le 21 novembre au soir, le colonel Gore partit de Sorel avec cinq
compagnies d'infanterie, une pice d'artillerie de six et un piquet de
police  cheval.

Le temps tait mauvais; il faisait froid et pleuvait  torrents. Tous
les chemins avaient t dfoncs et les ponts rompus par les paysans.

Nanmoins, le lendemain, le colonel Gore et ses troupes arrivrent
devant Saint-Denis, aprs une rude marche d'environ douze heures.

Il pouvait tre dix heures du matin.

Aussitt le tocsin laissa tomber dans l'espace ses notes funbres.

Des barricades dfendaient toutes les avenues du village, et un puissant
rempart, construit avec des troncs d'arbres, interceptait la route.

Retir dans une grosse maison de pierre qu'il avait fait fortifier et
crneler, le docteur Neilson avait rsolu de vaincre ou de mourir. M.
Papineau, le docteur O'Callaghan et quelques officiers de milice s'y
trouvaient avec lui.

Huit cents hommes, dont un quart  peine munis de fusils, le reste
portant qui une lance, qui un pieu, qui une fourche, qui une faux, ou
de vieux sabres rouills, faisaient retentir le village des chants de la
_Marseillaise_ et de la _Parisienne_.

Malgr leur nombre et leur dtermination, Neilson doutait de la
victoire.

--Monsieur, dit-il  Papineau, vous devriez vous retirer 
Saint-Charles; ce n'est pas ici que vous serez le plus utile; nous
aurons besoin de vous plus tard.

--Que penserait-on de moi, si je m'loignais  cette heure? rpliqua
celui-ci.

--Vous tes notre chef  tous;  tous, vous devez compte de votre vie,
reprit Neilson[57].

[Note 57: Textuel.]

A ce moment le canon gronda.

--A nos postes, messieurs! s'cria Neilson et souvenez-vous que la
patrie a les yeux sur vous!

Le feu des Canadiens rpondit aussitt  l'artillerie des troupes
royales.

Mais que pouvait un seul canon contre des amas de pins hauts comme des
maisons?

Les insurgs se montraient  peine, lchaient leurs coups de fusil et
disparaissaient derrire les barricades.

La mousqueterie des Anglais ne leur faisait pas plus de mal que leur
canonnade.

Cependant un boulet, passant  travers les souches, tua un membre de la
Chambre lgislative, M. Ovide Perrault, blessa plus ou moins grivement
cinq hommes, et jeta quelque confusion dans les rangs des Canadiens.

Mais, vers deux heures, et aprs que le colonel Gore eut fait de vaines
tentatives pour emporter les retranchements  l'assaut, les patriotes
reurent du renfort, et Neilson commanda une sortie.

Elle russit compltement. Les royalistes, puiss de fatigue, 
court de munitions, lchrent pied et s'enfuirent vers les bois, en
abandonnant leur canon, leurs fourgons et leurs blesss.

Fiers de ce triomphe, les Canadiens rentrrent chez eux en chantant des
hymnes d'allgresse. Mais ce n'tait pas l'heure de s'endormir sur
les premiers lauriers; car, s'tant empars d'un officier anglais,
ils avaient appris que le colonel Wetherell s'avanait de Chambly sur
Saint-Charles,  la tte de cinq compagnies, d'une troupe de police 
cheval et de deux pices de canon.

Aprs avoir rpar leurs fortifications, ils coururent prter assistance
 leurs amis de Saint-Charles.

Bon nombre d'habitants avaient quitt le village avec les femmes et les
enfants. Mais madame de Repentigny et sa fille y rsidaient encore; la
premire ayant fait une rechute, et les mdecins ayant dclar qu'il
tait impossible de la transfrer  la ville sans compromettre son
existence.

Le 25 novembre, au matin, la pauvre femme sommeillait dans son lit,
et Lonie, assise  son chevet, parcourait des yeux plutt qu'elle ne
suivait avec l'esprit un livre de pit.

C'tait un touchant tableau!

La mre, immobile, les joues amaigries, le teint jaune comme l'ivoire du
crucifix qui pendait dans la ruelle, dj marque au sceau de la mort,
tait l'image de la douleur profonde, mais rsigne.

Ple, les yeux cerns par l'insomnie et les angoisses, sa fille offrait
une navrante personnification de l'Inquitude.

Tout  coup les roulements du tambour rsonnent, dchirs par les notes
perantes du clairon.

Madame de Repentigny s'agite sur sa couche, Lonie tressaille.

--Qu'y a-t-il, mon enfant? demande la premire d'une voix affaiblie.

--Ah! maman, maman! ils vont se battre! ils vont se battre! rpond la
jeune fille en se levant et se jetant sur l'oreiller qu'elle baigne de
ses larmes.

--Heureusement que ni ton pre, ni sir William, ne sont l, dit la
tendre mre en faisant un effort pour baiser sa fille. Ton pre est 
Qubec, sir William  Montral, prions Dieu pour eux!

--Et pour mon cousin, dit Lonie en tombant  genoux.

--Ah! oui, il est  Saint-Eustache. Mais il ne court aucun danger,
n'est-ce pas?

--Je l'espre, maman.

Aprs ces mots, toutes deux joignirent les mains, et confondirent leurs
coeurs dans un lan vers l'ternel.

Le canon dtona, accompagn d'une fusillade nourrie, alors qu'elles
achevaient cotte ardente oraison.

--Sonne donc pour savoir ce qui se passe au dehors, mon enfant, dit
madame de Repentigny.

A cet appel, un domestique arriva; mais il ne put rien dire, sinon que
les troupes du roi taient aux prises avec les rebelles.

Lonie se prcipita vers la fentre.

--Prends garde! ah! prends garde, ma fille! lui cria madame de
Repentigny avec terreur.

--Il n'y a rien  craindre, bonne maman; je vois parfaitement, mais
on ne peut m'apercevoir; et, d'ailleurs, on ne tire pas de ce ct,
rpondit Lonie en collant son visage contre les carreaux de la croise.
Ah! voici les militaires qui chargent; les insurgs plient; le ciel est
tout noir de fume.

Le colonel Wetherell venait en effet de fondre sur les Canadiens avec
une imptuosit irrsistible.

Quoique sorti de Chambly dans la nuit mme o le colonel Gore sortait de
Sorel, il n'avait pu arriver avant le 25 en vue de Saint-Charles, tant
les habitants avaient sem d'obstacles sur sa route.

A midi, il prit position sur une colline qui domine la rivire, et
braqua son artillerie contre le camp des patriotes.

Ce camp, fortifi par des ouvrages en terre et en bois, formait un
paralllogramme, appuy d'un ct sur la rivire, et l'autre sur maison
de M. Debartzeh, l'un des instigateurs de l'insurrection.

Troue par par une centaine de meurtrires, cette maison renfermait une
foule de tirailleurs.

Deux petites pices de campagne ajoutaient encore  la force des
Canadiens.

Leurs dispositions, leur bravoure, leur permettaient d'esprer la
victoire.

Malheureusement, ils taient commands par un Anglais mcontent, un
certain T. Brown,--un lche,--qui dserta son poste  l'heure mme du
combat.

Le signal de l'attaque donn, le colonel Wetherell canonne les
retranchements, et lance ses troupes autour du camp pour l'envelopper.

Les Canadiens se dfendent avec une incroyable nergie; ils se montrent
digne de cette poigne de hros leurs pres qui, semblables aux trois
cents Spartiates, culbutrent sept mille Amricains, le 26 octobre 1813,
sur les bords de la rivire Chteauguay.

Ah! si un Salaberry tait  leur tte!

Mais, ils n'ont point de chef; ils ne savent  qui obir; la confusion
se met dans leurs rangs. Leurs faibles barrires sont enfonces.

Les ennemis se prcipitent sur eux, la baonnette en avant... ils les
cernent; ils les acculent; ils frappent impitoyablement ces malheureux,
qui, manquant d'armes, pour la plupart, se dfendent avec leurs mains,
avec leurs pieds, avec leurs dents.

C'est une atroce boucherie!

De sa fentre, Lonie voit tout. Elle tremble, elle palpite; elle sent
son coeur dfaillir; elle ne respire plus, et elle ne peut, la pauvre
enfant, s'arracher au plus effroyable des spectacles.

C'est que, dans la foule des combattants, elle a distingu le
Petit-Aigle qui, brandissant un sabre de cavalerie, enlev  un officier
de police, l'assne,  droite,  gauche, en avant, partout, et, aid de
son pre, tient encore bon, alors que tout fuit autour d'eux.

Mais il tombe, accabl par le nombre. Les yeux de Lonie se ferment;
elle chancelle et tche de se cramponner  l'espagnolette pour ne pas
tomber aussi.

--Ma fille! mon enfant! au secours! s'crie madame de Repentigny,
oubliant sa faiblesse, thsaurisant un reste de force, et se jetant 
bas du lit pour recevoir Lonie dans ses bras.

Et elle s'affaisse  ct d'elle.

On les relve.

--Ah! j'ai eu bien peur! merci,  mon Dieu! murmure la tendre mre, en
embrassant Lonie, qui, un peu remise de son motion, s'occupe  border
le lit.

Le crpuscule se faisait. Un clair illumina soudain l'appartement.

--Le feu! exclama la jeune fille en retournant, malgr elle,  la
croise.

Une scne nouvelle l'attendait.

Incendiant le village, les Anglais dansaient et profraient des
hurlements forcens.

Et,  la lueur des flammes, Lonie vit une troupe de soldats qui se
dirigeaient vers leur maison, en chassant  coups de plat du sabre et du
crosses de fusil une longue, file de prisonniers, parmi lesquels,  son
costume pittoresque, quoique noirci par la poudre, macul de sang et
rduit en lambeaux, on remarquait Co-lo-mo-o.

Le jeune homme marchait d'un pas ferme, sa contenance tait digne.

En l'apercevant, Lonie, qui l'avait cru mort, ne put retenir un cri de
joie.

--Ma fille, lui dit madame de Repentigny en essayant de sourire, je
voudrais tre seule quelques instants. Va te reposer!

Aprs un long baiser, Lonie sortit.

--Marthe, dit alors la malade,  sa femme de chambre, je sens que je me
meurs; cours chercher M. le cur, mais que l'enfant l'ignore.

Pendant ce temps, un domestique annonait  mademoiselle de Repentigny
qu'un officier anglais dsirait l'entretenir dans le parloir.

Elle y descendit.

--Je vous demande mille pardons de vous dranger, mademoiselle, lui
dit cet officier; j'ai appris le triste tat de madame votre mre et je
voudrais pour tout au monde ne vous causer aucun trouble. Mais les
lois de la guerre sont inflexibles. On m'a commande de renfermer, pour
jusqu' demain, dans votre maison, plusieurs prisonniers, et quoi qu'il
m'en cote, j'obis  ma consigne. Veuillez tre assure, du reste,
qu'on ne fera aucun bruit.

--Je crains, dit Lonie, que nous n'ayons pas de chambres assez vastes.

--Qu' cela ne tienne, mademoiselle. Il y a prs de votre parc
une basse-cour dont les murs sont levs; c'est assez bon pour des
misrables dont le bourreau fera bientt justice.....

Un frisson glacial figea le sang de la jeune fille dans ses veines.

--Disposez-en comme il vous plaira, monsieur, balbutia-t-elle; mais
excusez-moi..... la maladie de ma mre.....

Des larmes lui couprent la parole.

Elle sortit du parloir. Cependant, au lieu de remonter  sa chambre,
elle entra dans une petite serre attenant  la salle  manger, et
appela:

--Antoine!

Un jeune homme parut:

--coute, lui dit-elle d'une voix brve et palpitante, tu es mon frre
de lait; j'ai confiance en toi. Tu ne me tromperas pas, n'est-ce pas
vrai, car tu m'aimes? Un Indien m'a sauv la vie, dans la catastrophe du
Montralais, tu le sais. Cet indien est prisonnier parmi ceux qu'on nous
amne. Il faut le dlivrer. Tu le dlivreras, n'est-ce pas?

--Je ferai tout ce que vous voudrez, ma chre soeur, mais le moyen?

--Le moyen? Il y en a un. On enfermera les captifs dans la basse-cour.
Ils n'y sont pas encore. Glisse-toi parmi eux. Dis un mot  l'Indien.
Passe-lui un couteau. Il fait presque nuit. La chose n'est pas
impossible. Tu porteras la clef de la basse-cour au commandant de
dtachement qui conduit ces pauvres gens. On ne se dfiera pas de toi.
Puis tu offriras du vin aux soldats, et, dans la nuit, quand ils seront
ivres, tu ouvriras la porte de la basse-cour, qui donne sur le parc;
m'as-tu comprise?

--Oui, oui, oui, soyez tranquille, votre protg s'vadera ou je perds
mon nom.

--Dpche-toi, j'attendrai le rsultat dans ma chambre.

Antoine partit.

Nous renonons  peindre l'anxit dont Lonie fut dvore pendant les
cinq heures qui s'coulrent jusqu' son retour.

--C'est fait, dit-il; il est chapp.

La jeune fille se prosterna pour rendre grces  Dieu; puis, se
relevant, elle alla, sur la pointe du pied, souhaiter le bonsoir  sa
mre, avant de se coucher.

Le silence gnral rgnait dans la chambre, faiblement claire par une
veilleuse.

Lonie crut que madame de Repentigny dormait.

Elle se pencha sur le lit pour effleurer son front.

Ce front tait froid comme un marbre.

--Ah! je suis maudite! s'cria la jeune fille en se redressant tout d'un
coup, comme si elle et t mue par un ressort; je suis maudite; j'ai
un instant oubli ma mre, et ma mre est morte sans me donner sa
bndiction!

Et elle tomba  la renverse.




                            CHAPITRE XVII

                                DRAME


Dans une salle basse, vote, aux fentres ogivales, aux murs blanchis 
la chaux, plusieurs personnages assis entourent une table.

Ils sont diversement vtus de costumes mi-partis civils, mi-partis
militaires.

Des sabres pendent  leur ct, des pistolets  leur ceinture;
quelques-uns portent l'uniforme en drap fonc de la milice canadienne.

Il y a la Poignet-d'Acier, qui domine par sa taille, Xavier Cherrier
et sa femme habille en homme, le docteur Chnier, Armury Girod, Suisse
d'origine, et quelques autres.

On est au 13 dcembre. Il fait nuit, un grand feu ptille dans l'tre
de la salle et efface, par ses clarts brillantes, la lueur terne d'une
lampe qui brle tristement sur la table.

Au dehors, le vent pousse des gmissements lamentables branle les
croises, et, s'introduisant par rafales dans la chemine, chasse
jusqu'au milieu de la pice des tourbillons de flamme et de fume.

Sombre nuit que celle-l; plus sombres sont les figures des gens qui
discutent,  cette heure, dans le couvent de Saint-Eustache.

Car c'est  Saint-Eustache que nous sommes,  sept lieues environ de
Montral, de l'autre ct du Saint-Laurent, sur la rive septentrionale
de l'Outaouais, vis  vis de l'le Jsu.

Un homme entre dans la salle. A sa soutane,  son air grave, recueilli,
vous reconnatriez un ecclsiastique. Il est prtre, en effet, cur de
Saint-Eustache; on le nomme messire Paquin.

A sa vue Poignet-d'Acier fronce le sourcil.

--Que venez-vous faire ici, monsieur? dit-il durement.

--Je viens, rpondit messire Paquin, d'une voix douce et ferme, engager
des hommes gars  cesser une lutte dangereuse qui est pour le pays une
source de deuil, de dsolation.....

--C'est assez, monsieur, reprit Poignet-d'Acier; vos conseils sont
superflus.

--Mais, monsieur, vous ne songez donc pas aux veuves, aux orphelins, 
tous ces malheureux que votre folle tmrit a plong dans les larmes
et l'affliction? Vous ne pensez donc pas  Dieu qui vous voit, qui vous
juge.....

Le capitaine poussa un clat de rire dmoniaque.

--Oui, qui vous juge et qui vous condamne! poursuivit le prtre avec une
nergie croissante. Il vous condamne, ce Dieu tout-puissant! Il frappe
les insenss qui ont allum le brandon de la guerre civile; car ils
viennent d'essuyer une sanglante dfaite!

--Vous mentez! s'cria Poignet-d'Acier d'un ton cassant.

Et il se leva, marcha sur le cur.

--Arrtez! arrtez! dirent les assistants en se levant  leur tour.

--Laissez cet homme! laissez-le! dit l'ecclsiastique, sans s'mouvoir.
La fureur l'aveugle. Mais il ouvrira les yeux. Qu'importe qu'il me
batte, pourvu qu'ensuite il rentre en lui-mme, qu'il cesse de vous
conduire  l'abme!

--Mais qu'y a-t-il? demanda le docteur Chnier.

--Il y a, mon fils, une nouvelle affreuse. Les royalistes ont cras
votre parti  Saint-Charles, le 25 novembre!

--Cela n'est pas; cela n'est pas! intervint Poignet-d'Acier; Cela n'est
pas; fausset que votre langage, prtre! fausset, puisque, le 22, le
brave Neilson droutait les Anglais devant Saint-Denis!

--Votre violence ne m'intimidera point, rpondit avec calme messire
Paquin. Ce que je vous dis est vrai. Le colonel Wetherell a dfait les
Canadiens  Saint-Denis. Il leur a tu plus de cent hommes, cent pres
de famille, monsieur, et le village ne prsente plus aujourd'hui qu'un
monceau de dcombres fumants! Puisse le ciel vous pardonner! Mais tous
ces pauvres gens privs de leurs foyers; toutes ces femmes prives
de leurs maris, de leurs enfants; tous ces infortuns privs de leur
soutien vous pardonneront-ils?

Ces paroles rpandirent la consternation parmi les auditeurs. Des larmes
coulrent sur les joues du docteur Chnier; cependant il rpliqua avec
la fermet d'une conviction inbranlable:

--Les rapports que nous avons reus du comt de Richelieu ne s'accordent
pas avec les vtres, monsieur le cur. Y fussent-ils conformes, que ma
rsolution ne changerait pas. Investi du commandement de ce village, j'y
vaincrai ou je m'ensevelirai sous ses ruines.

--Bien parl, mon ami; bien parl! dit Poignet-d'Acier un serrant
chaleureusement la main du docteur.

--Oui, bien dit, votre rponse est d'un grand coeur! ajouta la femme de
Cherrier, qui, depuis le commencement des troubles, avait senti renatre
en elle l'ardeur martiale qu'elle avait puise au milieu des tribus
indiennes du dsert amricain, alors que, sous le nom de Mrellum, la
Petite-Hirondelle[58], elle exerait une autorit souveraine sur les
Clallomes.

[Note 58: Voir la _Tte-Plate_, les _Nez-Percs_.]

Xavier approuva par un regard l'exclamation de Louise.

Et aussitt les assistants, magntiss par cet accs d'enthousiasme,
se jetrent dans les bras les uns des autres en prononant ce noble
serment:

--Oui, nous jurons ici de triompher de nos oppresseurs ou de mourir en
combattant!

--Oh! les aveugles! les misrables aveugles! profra l'ecclsiastique,
levant les mains et les joignant avec une expression dsespre.

Puis il se retira, au moment mme o deux Indiens pntraient dans la
salle.

C'tait Co-lo-mo-o et Nar-go-tou-k.

--Ah! enfin, nous allons tre difis sur la valeur de ces bruits
absurdes, dit Poignet-d'Acier, courant  la rencontre des Iroquois.

--Que s'est-il pass  Saint-Charles, mon jeune Aigle?

--Les Habits-Rouges ont eu le dessus.

--Vous y tiez, n'est-ce pas?

--J'y tais.

--Et ils ont vaincu?

--Oui, parce que le chef nous a abandonns.

--Ah! ce Brown, je m'en doutais! rpliqua amrement Poignet-d'Acier.
Pourquoi aussi tous les postes importants n'ont-ils pas t confis 
des Canadiens-Franais?

--Hlas! notre trop grande confiance nous a toujours perdus! murmura
Chnier.

--Donnez-nous des dtails, reprit le capitaine.

Co-lo-mo-o raconta ce qui avait eu lieu, le 25 novembre  Saint-Charles,
mais sans dire qu'il tait tomb au pouvoir des vainqueurs.

--O pensez-vous que soient maintenant MM. Papineau et Neilson? s'enquit
Chnier.

--Le premier, rpondit le Petit-Aigle, doit tre rfugi aux tats-Unis;
quant au second, je crois qu'il a t pris sur la frontire et ramen 
Montral.

--Alors, c'en est fait de nous! s'cria Chnier, se laissant tomber sur
son sige et enfouissant sa tte dans ses mains.

--Non, non, ce n'est pas fini! dit Poignet-d'Acier, Neilson, malgr son
courage, malgr son dvouement, est encore de la race maudite. Pour moi,
son arrestation ne m'inquite gure. Mais je suis heureux d'apprendre
que Papineau est aux tats-Unis. Plus que jamais nous devons rsister,
car il ne tardera gure  reparatre sur les bords du Saint-Laurent avec
une puissante arme amricaine. Soyez assurs, mes amis, que si nous
pouvons tenir encore huit jours, il nous arrivera de la Rpublique
fdrale des secours effectifs, avec lesquels nous rparerons
promptement le petit chec de Saint-Charles. Ne vous dcouragez donc
pas. Plus nos infmes ennemis massacreront, saccageront, brleront nos
campagnes, plus ils feront de victimes, plus ils se rendront odieux,
plus ils soulveront contre eux les autres nations du monde!

Ce discours fait d'une voix mle et persuasive, produisit l'effet qu'en
attendait le capitaine.

Il ranima l'esprance dans le coeur des insurgs, qui le salurent par
des bravos enthousiastes.

Quand lu silence se fut rtabli, Poignet-d'Acier dit  Co-lo-mo-o:

--Vous amenez sans doute vos Hurons?

--Non, reprit le jeune homme en secouant la tte. Mcontents des
dlibrations prises  l'assemble de Saint-Charles, ils sont partis
pour la plupart et retourns  Lorette.

--Alors vous tes seul!

--Seul avec mon pre.

Nar-go-tou-k prit la parole.

--J'ai travaill, pour mes frres, dit-il. Les Indiens de l'Outaouais
m'ont donn vingt-cinq guerriers, autant de fusils et un canon. Les
guerriers et les armes sont l dans la cour.

--Merci, mon frre, lui dit Chnier, nous rcompenserons tes services.

Nar-go-tou-k n'a bas besoin de rcompense, rpliqua schement
l'Iroquois.

--Que signifie ce bruit? interrogea Louise en dirigeant ses regards vers
la porte qui s'ouvrit brusquement.

Une dizaine de paysans armes entrrent.

Au milieu d'eux trottinait un homme rabougri, bancal.

--Voici un espion, docteur, dit un des paysans, en s'adressant 
Chnier.

Co-lo-mo-o sourit imperceptiblement.

--Un brigand d'espion, baptme! poursuivit le paysan. Mais impossible
de lui faire desserrer les dents. Nous l'avons rou de coups, sans y
parvenir.

--Et vous avez tort, Pierre, dit Chnier, car ce nain est sourd-muet.

--Ah! exclamrent en choeur les gardiens de Jean-Baptiste, qui s'tait
mis  changer des signes avec Co-lo-mo-o et Nar-go-tou-k.

--Ordonnez  ces gens de sortir, monsieur, dit le Petit-Aigle  Chnier.

--C'est bien, mes amis, allez! fit le docteur aux paysans qui
vacurent la salle, en y laissant le nain.

--Mon pre et moi, dit alors Co-lo-mo-o, nous rpondons de cet homme.
Il arrive de Montral, et nous annonce qu'une troupe nombreuse d'Anglais
est en marche vers ce village.

A Cet instant un rire singulier glissa sur le visage de Nar-go-tou-k,
qui continuait avec Jean-Baptiste une conversation mimique.

--Pourquoi ce sauvage rit-il? interrogea svrement Chnier.

--Mon pre rit, parce que le nain lui apprend qu'un officier anglais,
son ennemi personnel, fait partie du corps d'expdition.

--Ah! dit Poignet-d'Acier, si l'ennemi personnel de Nar-go-tou-k
se trouve dans le dtachement qu'on lance contre nous, malheur  ce
dtachement!...... le vaillant chef iroquois,--le dernier avec son fils
de cette noble tribu, messieurs,--fera un terrible..... des Kingsors,
comme il appelle les sujets de la Grande-Bretagne.

--Ainsi, dit Chnier, nous pouvons compter sur ce que rapporte cet
individu?

--Oui, rpondit Co-lo-mo-o.

--Alors, messieurs, il faut prendre nos mesures, faire battre la
gnrale. Il est minuit. Les royalistes paratront de bonne heure dans
la matine! Prouvons leur que nous sommes encore les dignes enfants de
la France!

Pendant que le docteur Chnier et ses compagnons quittaient la salle
et allaient donner ordres, Co-lo-mo-o continua de questionner
Jean-Baptiste.

Bientt il sut que sir William Colborne, commandant en chef des troupes
anglaises et surnomm plus tard le _Vieux-brlot_  cause des incendies
dont il couvrit le Bas-Canada, tait parti, le matin mme, de Montral
avec deux mille hommes, huit pices de canon et un obusier, pour envahir
le comt des Deux-Montagnes.

Cette force tait composes soldats de la ligne, d'un corps de
volontaires, Canadiens dgnrs qui trahirent le drapeau de leur pays
pour celui d'Albion, et d'une centaine de cavaliers.

Le 32e rgiment, o sir William King servait comme lieutenant, figurait
dans l'effectif de cette arme.

Dans la soire, elle campa sur le bord mridional de l'Outaouais.

Le 14, ds l'aurore, elle traversa la rivire.

Il avait neig une partie de la nuit. Mais alors le temps tait froid,
clair et sec.

Le passage de l'Outaouais se fit au moyeu de bateaux.

Aussitt que les insurgs, runis au nombre de cinq ou six cents devant
le couvent, le presbytre et l'glise de Saint-Eustache, aperurent
cette longue colonne, d'autant plus imposante qu'elle couvrait avec ses
bagages plus de deux milles d'espace, ils furent saisis d'une panique
invincible, et se dbandrent.

pouvant, Girod se sauva avec un grand nombre.

Poignet-d'Acier se tenait devant la rivire avec cent hommes dtermins,
parfaitement arms, tireurs des plus habiles, et qui pouvaient opposer
au dbarquement des Anglais une barrire inexpugnable. Mais ces hommes,
tous trappeurs, qui avaient vieilli avec leur capitaine dans le dsert
amricain, ne reconnaissaient d'autre chef que lui, ne voulaient
recevoir des ordres de personne autre.

L'oeil sanglant, le visage color, souriant, Poignet-d'Acier,
l'ex-notaire de Montral, savourait dj par anticipation cette
vengeance qu'il avait attendue, cultive et mrie pendant de si longues
annes; ses regards taient rivs aux embarcations qui approchaient
lentement de la grve; sa main droite frmissait d'impatience en
tourmentant la poigne d'un sabre qu'il se disposait  dresser en l'air
comme signal du combat, lorsqu'un clair brilla dans les rangs anglais,
la dtonation d'une arme  feu se fit entendre, et Poignet-d'Acier tomba
le cou perc d'une balle.

Aussitt ses hommes l'entourrent. Il voulut parler, ne le put;
commander de rester, de lutter; effort inutile! I s'vanouit.

Et les trappeurs nord-ouestiers, tournant le dos  l'ennemi, se
retirrent froidement en emportant leur capitaine avec eux.

A peine restait-il deux cent cinquante hommes auprs de Chnier.

--Fuyons, dirent quelques-uns.

--Quoi! vous aussi m'abandonneriez!

--Mais nous n'avons pas d'armes.

--Soyez tranquilles, rpondit flegmatiquement l'intrpide docteur; il
y aura du monde de tu aujourd'hui. Vous ramasserez les fusils des
morts[59].

[Note 59: Historique.]

Cette rponse lectrisa Cherrier.

--Ah! Chnier, lui dit-il, vous tiez n pour manier l'pe plutt que
la lancette.

--Mon ami, repartit l'autre, je ne comprendrais pas qu'on manqut de
courage, quand on voit une femme jeune et belle comme la vtre affronter
en souriant les balles de l'ennemi. Mais, attention, voil le branle-bas
qui commence!

--Un baiser encore, avant de courir au feu, ma Louise chrie, dit
Xavier.

Et, au bruit du l'artillerie,  travers la mitraille qui dj
impitoyablement fauchait autour d'eux, Xavier embrassa sa femme avec une
tendresse idoltre.

--En avant! citoyens, en avant! tonna la voix de Chnier. Les patriotes
se rurent sur les batteries anglaises en chantant l'hymne de Charles
VI:

                      Guerre aux tyrans!
                  Jamais, jamais en France!
                  Jamais l'Anglais...

Repousss, avec des pertes considrables, par deux dcharges
successives, ils revinrent une troisime fois  l'attaque, et forcrent
les artilleurs  reculer.

Mais alors, sir John Colborne donna l'ordre au 32e rgiment d'appuyer
ses batteries.

Cet ordre fut aussitt excut.

Sir William King, l'pe nue, le front haut, se jeta bravement A la tte
de sa compagnie en murmurant:

--Tiens, ce Cherrier ici.... Charmant, trs-charmant, en vrit! Je vais
lui donner sa revanche.... Mais, by Jove, ne me tromp-je pas? C'est sa
femme que j'aperois prs de lui.... un joli, trs-joli militaire, sur
ma foi! Ah! la fte sera ravissante, extrmement ravissante! Mais,
comme elle joue du sabre, la petite dame! Parole d'honneur, j'en suis
merveill.... Ah!

Un coup de couteau en pleine poitrine arracha ce cri au sous-lieutenant.

Il l'avait  peine exhale, qu'un bras vigoureux le renversait  terre;
un homme, un dmon  forme humaine, lui plantait son genou sur le
ventre, lui tranchait la tte en un clin d'oeil, et le houp de guerre
indien retentissait par-dessus le fracas de la bataille.

Si rapides furent ces divers mouvements, que, dans l'ivresse du combat,
les soldats de sir William ne le remarqurent point.

Le meurtrier se releva, la tte de sa victime  la main, et se tourna
vers Co-lo-mo-o, qui, tenant un fusil par le bout du canon, s'en servait
comme d'une massue, et faisait de larges troues dans les bataillons
anglais.

--Que le Petit-Aigle, s'cria-t-il, apprenne, par l'exemple de
Nar-go-tou-k,  venger les injures infliges  sa race! Le pre de ce
chien a fait mutiler Ni-a-pa-ah, ma femme, et moi, voil ce que je fais
de l'un des siens!

Il cracha  la face de la tte sanglante qu'il agitait en l'air, et la
lana au front d'une compagnie de Volontaires, qui fondit sur lui, le
larda sur-le-champ avec ses sabres, le cribla de balles, et le foula aux
pieds de ses chevaux, en chargeant les insurgs.

Car ceux-ci pliaient sous le nombre.

Ni les prodiges de valeur accomplis par le docteur Chnier, Cherrier
et sa femme; ni les efforts inous de Co-lo-mo-o; ni la bravoure
des assaillis ne pouvaient longtemps rsister  deux mille hommes
disciplins, pourvus d'armes en excellent tat et de munitions
abondantes, tandis qu'eux taient mal quips pour la plupart et obligs
de faire usage de cailloux arrondis en guise de plomb.

Presss par l'ennemi, ils se rfugirent dans l'glise et continurent
dsesprment la dfense.

Les troupes y mirent le feu.

Bientt des torrents de flammes et de fume envahirent l'enceinte du
temple.

Les assigs n'ont plus de poudre; mais le courage leur reste; ils
montent au clocher; une grle de pierres tombe sur les assigeants.

--Il faut les enfumer comme des renards! hurle sir John Colborne, aux
portes du lieu saint.

L'incendie gagne du terrain. Le clocher est envelopp par ses langues
ardentes.

--La charpente s'croule! crie une voix.

C'est un sauve-qui-peut gnral.

On s'lance aux fentres; on se foule; on se prcipite dans le
cimetire.

Chnier, Cherrier, Louise, Co-lo-mo-o y parviennent avec une
cinquantaine d'autres.

Mais l, devant eux, se dresse un rempart de baonnettes.

Cent coups de fusil les reoivent.

Le docteur Chnier est frapp  mort.




                           CHAPITRE XVIII

                                AMOUR


Ha! ha! ce Cri d'tonnement ne manque gure d'chapper au voyageur,
aprs avoir long, pendant une vingtaine de lieues, le bord mridional
du Saguenay; et telle fut, sans doute, l'exclamation pousse par les
premiers navigateurs europens qui remontrent le cours d'eau jusqu'
ce point, car elle est reste comme dnomination de la plus trange des
haies.

La baie de Ha-ha, donc, a deux lieues de profondeur sur une de large.
Mais le grandiose de ses dimensions en est le moindre sujet de surprise.

Ce qui frappe l'imagination, ce qui confond tout d'abord le jugement, si
l'on y arrive, comme je viens de le dire, par la rive sud du Saguenay,
c'est que la baie de Ha-ha se dploie tout  coup devant vous en
hmicycle immense, et qu'elle semble le bout, la source d'un fleuve
gant, qui roule, sur un espace de soixante milles environ, une masse
liquide effroyable, dont l'paisseur est value  trois cents brasses,
la largeur a un et deux milles.

Quel volume! N'y a-t-il pas dans ce tableau, dans ce fait, de quoi
drouter tous les calculs de l'esprit, pouvanter la raison?

Que si vous prenez la cte oppose du Saguenay, pour trouver en
partie son explication, le phnomne n'en restera pas moins curieux,
saisissant, un des plus singuliers jeux de la nature. Cette cte conduit
en effet  un lac considrable, rcipient d'une foule de rivires, le
lac Saint-Jean, dont les eaux bruyamment descendent de leur rservoir et
se dchargent  quelques lieues au-dessous de la baie de Ha-ha, aprs un
parcours de plus de soixante milles, dans un lit comparativement troit.

En consquence, cette baie se trouve isole, sans affluents directs.
Mais elle est probablement alimente par un canal souterrain, parti soit
du lac Saint-Jean, soit du lac Knocami.

Quoi qu'il en soit, elle couronne admirablement la galerie de merveilles
que le Crateur a disposes sur toute l'tendue du Saguenay.

Confluant avec le Saint-Laurent,  soixante lieues en bas de Qubec,
ce fleuve semble, comme je le disais dernirement dans le feuilleton du
_Pays de Paris_, avoir t dchir,  travers une chane de montagnes,
par la main de quelque divinit malfaisante en fureur.

Si les anciens l'eussent connu, ils y auraient assurment place leur
Tnare.

L'estuaire, presque toujours noy dans les brouillards, est bastionn
par des falaises sourcilleuses, et,  peine a-t-on quitt le
Saint-Laurent, dont les flots vert de mer rjouissent le coeur, qu'on
rencontre des eaux hideuses, noires comme l'encre.

Aussitt vous tes encaisss entre des rochers qui percent la nue et
au milieu desquels vainement l'oeil chercherait un chemin, une sente.
Granit fonce et nu, maigrement sem,  ses cimes peles, de cyprs
rabougris dont le feuillage mlancolique ajoute encore  l'horreur de
ces lieux. Point d'arte, point de ravine, point d'anfractuosit pour
reposer le regard attrist. Sur votre tte le ciel gnralement d'un
gris de plomb,  vos pieds l'abme sombre, implacable, l'abme qui vous
fascine, vous abuse, car ces eaux noires, elles paraissent calmes, les
perfides, arrtes dans leur cours, alors qu'elles glissent avec
une rapidit si grande, que le plus puissant vapeur se fatigue  les
refouler; et prs de vous, l, sur le cte, l'illusion, la dception, le
mensonge encore!

Si levs sont les caps, que du pont du navire qui vous emporte, il
semble qu'on les puisse toucher avec le bras allong; mais prenez une
pierre, non, prenez une fronde, placez-y un caillou, et de toutes vos
forces lancez le projectile! Quoi! il n'a pas atteint la roche! il est
tomb  plus de cent mtres de distance!

Oui, tel est l'effet du mirage.

Mais voil barre toute issue. Sentinelle cyclopenne, droit devant nous
se dresse une montagne: c'est la Tte-de-Boule, blanche, chenue  son
fate, comme le crne du vieux Saturne. Est-ce lui qui se serait couch
en travers du fleuve pour en interdire l'accs? Ne pourrons-nous aller
jusqu' la baie de Ha-ha! Examinons; qu'on nous donne un tlescope.
Vivat! j'aperois un goulot, par lequel le Saguenay s'infiltre
timidement, j'allais dire craintivement, comme s'il avait peur de
rveiller le colosse qui sommeille dans son lit.

Tout au plus un batelet, mont par des pygmes, russirait  se faufiler
dans cet troit ruisseau. Jamais une embarcation, conduite par des
hommes, ne le traversera. Approchons, nanmoins, pour contempler la
Tte-de-Boule. Notre vaisseau avance, et le ruisseau s'largit, il se
fait rivire, il se fait fleuve, il a deux milles de large!

Dupes encore d'une erreur de nos sens.

Maintenant, nous voguons entre des collines chancres, de formes
diverses, tantt tailles en dentelle dans le vif, tantt brusquement
lacres, tantt lourdes, dprimes, puis tout  coup protubrantes,
aigus comme des campaniles, arrondies en coupoles, tantt striles,
tantt charges des trsors de la vgtation, et toujours varies 
l'infini, comme la main qui les a faites.

Le fleuve resserre sa ceinture. On distingue parfaitement ses rives.
Il reprend sa physionomie austre, ses lignes rigides, ses proportions
crasantes.

Plus de paysage anim par une frondaison souriante; plus de daims
broutant sur l'chine des monts, ou perchs  la pointe d'une roche pour
nous regarder monter; mais,  droite,  gauche, un escarpement d'une
hauteur dmesure, gristre, aride, dpourvu de plantes, mme des plus
simples gramines!

Ce spectacle est horrible. Il fait mal[60].

[Note 60: Une dame anglaise, avec qui j'eus le plaisir de faire une
excursion au Saguenay, en 1853, s'crie, en racontant ses impressions:
A chaque minute de nouvelles sublimits nous saluaient, les rives
devenaient plus leves, plus hardies, au point que l'motion comprime
inondait l'me et la rendait malade; les paroles ne pouvaient la
soulager, les paroles ne pourraient dcrire ce qu'elle prouvait]

On fermerait les yeux, si bientt un objet unique ne les attirait,
en les fixant invinciblement sur lui. C'est,  cent cinquante mtres
au-dessus de l'eau, un mdaillon gigantesque sur lequel le Grand
Artiste a cisel le profil d'une figure grecque. Mais l'extraordinaire,
l'inexplicable, ce mdaillon parat avoir t ddoubl, la figure
partage par une section verticale passant entre les deux yeux, et
chacune des deux faces est grave sur chacune des deux rives; comme si
la tte, encastre dans le rocher, et t tranche avec elle lors de la
rvolution terrestre qui bouleversa cette rgion.

Les Canadiens-Franais l'appellent judicieusement le Tableau.

Au-del, de nouvelles stupfactions vous attendent. D'abord, ce
formidable boulevard qu'on nomme le Point de l'ternit,  deux mille
pieds du niveau du Saguenay; puis, cette srie de masses porphyritiques
dont les nuances clatantes brillent de mille reflets aux rayons
du soleil; puis encore, le cap de la Trinit, avec ses trois ttes
impriales dominant, par leur altitude, mme le Point de l'ternit.

Au-del, enfin, la baie de Ha-ha se droule, borde par des campagnes
d'une fcondit ravissante, et abrite contre les souffles du nord par
un gracieux cran de coteaux boiss.

Un charmant village s'tage maintenant au flanc de ces coteaux et
regarde la baie, au milieu de laquelle merge une ile avec de jolies
habitations.

Ce sjour est plein d'attraits. Culture, commerce, chasse, pche,
perspectives enchanteresses, il offre tout ce qui plat  l'homme, lui
rend la vie douce et facile.

Mais, on 1837, la baie de Ha-ha tait en partie dserte. Elle ne se
faisait remarquer que par ses beauts sauvages. Deux ou trois familles
seulement, dont les chefs s'occupaient  la traite des pelleteries, y
avaient fix leur rsidence.

De ce nombre tait M. de Vaudreuil, descendant de l'ancien gouverneur du
mme nom. Il avait pous la soeur de madame de Repentigny, excellente
femme, qui se serait estime la plus heureuse crature du monde si elle
avait eu un enfant. Mais le ciel lui avait refus cette faveur. Aussi
la bonne dame s'tait-elle prise d'une tendresse idoltre pour sa nice,
Lonie de Repentigny.

Elle aurait voulu que la jeune fille restt constamment avec elle.

Lonie n'tait pas insensible  cette affection. Chaque anne, elle
passait ordinairement un mois de la belle saison chez madame de
Vaudreuil. La maladie de sa mre l'avait empche de se procurer ce
plaisir pendant l't de 1837. Et elle se promettait bien de ne pas le
laisser chapper au printemps suivant, si madame de Repentigny tait
rtablie. Celle-ci esprait aussi profiter du projet de sa fille pour
aller prendre les eaux du Saguenay, qui sont trs-efficaces contre
certaines affections du coeur.

On sait comment la mort brisa ce projet, en frappant la pauvre femme
dans la soire du 25 novembre.

Folle de douleur, Lonie fut conduite par son pre  Qubec.

Pendant tout le reste de l'hiver, elle ne sortit point, ne voulut
recevoir aucune visite.

A la rouverture de la navigation, au commencement de mai, sa tante vint
la voir.

Physiquement et moralement, Lonie tait bien change. La blancheur des
lis avait remplac les roses qui nagure s'panouissaient sur ses joues.
Son sourire s'tait teint; plus de gaiet maligne dans ses yeux, plus
de fines, plaisanteries sur ses lvres. Triste, songeuse, indiffrente 
ce qui faisait autrefois son bonheur, elle s'abandonnait  un dsespoir
profond.

Madame de Vaudreuil fut effraye de l'altration de ses traits. Kilt
demanda  M. de Repentigny la permission de l'emmener avec elle. Le haut
fonctionnaire accepta volontiers cette proposition. Mais, contrairement
 ses habitudes, Lonie voulut huit jours pour rflchir.

Durant ces huit jours, elle crivit plusieurs fois  Caughnawagha, elle
y envoya mme secrtement son frre de lait. Quand il revint, les yeux
de la jeune fille l'interrogrent:

--Rien, rpondit Antoine, en secouant la tte. On sait seulement qu'il
a chapp au dsastre de Saint-Eustache; mais si sa mre connat sa
retraite, elle ne veut pas la dcouvrir.

Le lendemain, Lonie partit avec sa tante pour la baie de Ha-ha. Elle
tait plus sombre encore qu' l'ordinaire, et ni les distractions d'un
voyage de quatre-vingts lieues en golette, ni le pittoresque et la
varit des sites ne triomphrent de sa mlancolie.

Elles arrivrent  la fin de juin, dans le moment o une nature prodigue
tale toutes ses magnificences sur le continent amricain; et y dispose
tous les tres  l'expansion,  l'amour.

M. de Vaudreuil tait all vaquer aux affaires de son ngoce dans le
Nord-ouest. Par consquent, Lonie se trouva seule avec sa tante et
quelques domestiques, au milieu d'un pays presque dsert.

Rien n'invite plus aux confidences que le tte--tte: madame de
Vaudreuil pensait, avec raison, que la mort de sa mre n'tait pas la
cause unique du noir chagrin qui dvorait Lonie. Sans laisser percer
ses soupons, sans prtendre non plus s'imposer comme confidente,
elle l'invita doucement, dans leurs longues promenades sur le bord du
Saguenay,  lui faire des aveux.

Un premier panchement en entrana un autre, puis un autre, puis Lonie
ouvrit tout  fait son coeur. Il est si bon de parler de ce que l'on
aime!

Madame de Vaudreuil n'avait point de prjugs. Cependant la passion de
sa nice pour un Indien, pour un sauvage, lui fit peur. Elle craignit
que celui qui l'avait inspire n'en ft indigne, ou qu'il n'y rpondt
pas.

--Oh! s'cria Lonie, il est beau, il est brave, il est juste! il
m'aimera, j'en sais sre!

--Mais ton pre ne consentira jamais  une msalliance!

--Que Paul m'aime, rpondit rsolument la jeune fille, et si mon pre
ne veut pas nous accorder son consentement, nous irons nous marier aux
Etats-Unis.

Mais Paul ou Co-lo-mo-o, si on le prfre, l'aimait-il? telle tait la
question. O tait-il d'ailleurs? Quand, comment le retrouver?

Malgr la sollicitude de sa tante, malgr les encouragements dont elle
soutenait ses dfaillances, Lonie dprissait. Elle redevint taciturne,
sdentaire, et, ds le commencement d'aot, l'apptit lui manqua; elle
fut force de garder le lit.

Madame de Vaudreuil ne se faisait pas d'illusion sur son tat. Un seul
remde la pouvait sauver, et ce remde, seul l'auteur de son mal pouvait
le lui procurer. Alors la bonne tante, aprs bien des tergiversations,
prit un parti, auquel elle avait souvent song, mais contre lequel
aussi protestait sa dignit: elle crivit  Co-lo-mo-o, sans en parler 
Lonie.

La lettre faite, trs-mrie, trs-alambique, mais trs-pressante, il
s'agissait de la faire par venir au destinataire. Ce n'tait pas facile,
puisqu'il tait cach et qu'on ignorait son asile.

Madame de Vaudreuil s'adressa  un Indien Montagnais, qu'elle avait
oblig plusieurs fois.

L'Indien promit de faire tout en son pouvoir pour dcouvrir Co-lo-mo-o,
et il se mit en route.

Un mois s'coula. On entrait en septembre. Dj le feuillage plissait
et les cimes des arbres se mordoraient. Lonie s'affaiblissait de jour
en jour.

Madame de Vaudreuil souffrait cruellement de ces souffrances qu'elle
ne pouvait allger, car elle n'avait pas encore reu de nouvelles
du Montagnais. Cependant, dans son coeur, elle rchauffait un rayon
d'esprance qu'elle n'osait faire luire aux yeux de la malheureuse
Lonie.

Un soir, le soleil  son dclin teignait d'un rouge pourpre les eaux de
la baie. Couche dans son lit, contre une fentre donnant sur le fleuve,
la jeune fille suivait, d'un air rveur, les grandes tranes d'ombres
qui descendaient rapidement des montagnes et remplaaient la lumire
diurne.

Sa tante travaillait prs d'elle  un ouvrage d'aiguille.

--Voil une bien belle soire! c'est comme cela que les adorait ma
pauvre cousine! murmura Lonie.

--Quelle cousine? demanda madame de Vaudreuil, qui pensait  autre
chose.

--Louise Cherrier.

--Ah! celle qui a t tue avec son mari  la bataille de
Saint-Eustache?

--Oui, elle tait bonne, elle aussi! et Xavier, quel noble caractre!
Comme ils s'aimaient! Ah! je suis bien certaine qu'ils sont heureux
l-haut! Je voudrais y tre... prs d'eux... et prs de ma mre.....

Ces rflexions faites d'un ton doux, mais dsol, navrrent madame de
Vaudreuil. Nanmoins, elle refoula ses angoisses, et, pour dtourner les
ides de Lonie d'un sujet aussi affligeant, elle lui dit, en indiquant
un canot qu'on apercevait dans le lointain:

--Vois donc, mon enfant; quel joli tableau cela ferait avec cette le
au premier plan, au second cet esquif qui vole  la crte des flots,
ce troupeau de daims qui pait sur la grve, et  l'horizon ces pics
altiers.

--Oui, rpondit ngligemment Lonie.

--Me le composeras-tu, quand tu seras rtablie?

--Le composer... quand je serai rtablie.... rpta la jeune fille avec
un ple sourire.

Madame de Vaudreuil regardait toujours le canot, qui s'avanait vers la
baie; et le visage de la bonne dame changeait de couleur. Elle tremblait
sur son sige.

--Mon Dieu! se disait-elle intrieurement, si c'tait lui!

L'embarcation tait monte par deux hommes, mais leurs costumes
n'taient pas encore distincts.

--Je vais fermer la croise, ma fille, car il commence  faire froid,
dit madame de Vaudreuil.

Sans rpondre, Lonie rejeta la tte sur son oreiller et ferma les yeux
comme pour dormir.

Sa tante, ayant ferm la fentre, sortit de la chambre sur la pointe du
pied, puis elle se munit d'une longue-vue, descendit vers le rivage, et
se prit  examiner le canot.

--Le Montagnais! s'cria-t-elle aussitt. Il est accompagn d'un
Indien. Ce doit tre... lui! Lonie est sauve! O ma patronne, ma divine
patronne, vous avez entendu mes prires, soyez bnie!... Mais il ne faut
pas que Lonie apprenne subitement... la joie la tuerait...

Le canot aborda. Il portait effectivement le messager de madame de
Vaudreuil, avec Co-lo-mo-o.

Le Montagnais s'approcha de la tante de Lonie.

--Voil, dit-il simplement en dsignant le Petit-Aigle, l'homme que la
bonne face blanche a command  son frre d'aller qurir.

Co-lo-mo-o salua madame de Vaudreuil avec l'aisance d'un gentleman.

--Madame, lui-dit-il de ce ton musical qui lui tait propre, si
j'avais appris plus tt que ma prsence ft ncessaire  la sant
de mademoiselle de Repentigny, vous ne m'eussiez pas attendu aussi
longtemps. Mais, contraint de me cacher, j'ai reu votre lettre il n'y
a que huit jours. Immdiatement je suis venu. Que me reste-t-il  faire?
Je dois ma libert  mademoiselle de Repentigny. Si mes services peuvent
lui tre de quelque utilit, ils lui sont acquis.

Il n'tait jamais entr dans l'esprit de madame de Vaudreuil qu'un
sauvage ft capable de se prsenter et de s'exprimer en franais avec
cette distinction. Quoique Lonie lui et rpt cent fois que son Paul
n'tait pas un Indien ordinaire, elle avait mis jusque-l sur le compte
de l'enthousiasme les brillantes couleurs dont la jeune fille ornait son
portrait.

Mais ce dbut tait concluant. La vnrable tante fut ravie. Elle offrit
une chambre  Co-lo-mo-o. Il refusa, et il fut impossible de le gagner.
Alors on convint que le lendemain il aurait une entrevue avec Lonie.
Durant l'intervalle, madame de Vaudreuil la prparerait  cette agrable
nouvelle.

La flicit de la jeune fille ne saurait se peindre. Elle faillit se
trouver mal. La nuit lui parut d'une longueur mortelle.

Quand le Petit-Aigle parut, elle tait leve, vtue d'une robe blanche
qui faisait ressortir davantage encore la pleur diaphane de son teint.

Il remercia affectueusement Lonie, promit de rester quelque temps  la
baie de Ha-ha, mais aucune parole mue ne tomba de ses lvres.

--Il m'aime! n'est-ce pas qu'il m'aime? dites-moi qu'il m'aime, ma
tante! s'cria Lonie quand il fut parti.

--Je le crois, mon enfant, rpondit madame de Vaudreuil en dtournant
les yeux pour essuyer une larme.

Co-lo-mo-o s'tait tabli dans une famille indienne.

Fidle  sa parole, il revint le jour suivant et les autres. Il se
montrait amical, sans empressement, obligeant, mais non prvenant.
Lonie exprimait-elle un souhait, il la satisfaisait s'il le pouvait.
Mais il ne courait point au-devant de ses dsirs. Attentif  les
raliser, il ne les devinait pas ou ne les voulait pas deviner, si
elle ne les formulait. L'et-elle demand, il ft all lui chercher un
bouquet au sommet du Point-de-l'ternit ou de la Tte-de-Boule, mais il
n'et pas cueilli une fleur prfre dans l'intention de lui causer une
surprise.

Madame de Vaudreuil l'invita maintes fois  dner, sans pouvoir lui
faire accepter ses invitations. Instances, prires, menaces familires,
tout fut inutile.

Lonie s'aveuglait-elle sur la nature des sentiments du chef iroquois
pour elle, ou pntrait-elle jusqu'au fond de son coeur, et y
dmlait-elle une passion puissante qui se dbattait contre une volont
plus puissante encore: qui le pourrait dire?

Toutefois la sant de mademoiselle de Repentigny s'amliora rapidement.
Elle reprit des couleurs, des forces.

Bientt elle put sortir, faire avec Paul des excursions dans le
voisinage, et boire  longs traits cette coupe d'amour que lui versait
libralement sa brlante imagination de jeune fille.

Pourtant l'Indien s'obstinait dans sa rserve. Jamais un serrement de
main, jamais un regard humide, jamais un mot de tendresse. Une fois,
comme il l'aidait  franchir un foss, Lonie, dans les bras du jeune
homme, avait cru sentir qu'il frmissait. C'tait tout. Il lui obissait
comme un esclave, la servait comme un ami, et s'en tenait l.

Informe de toutes les impressions de sa nice, madame de Vaudreuil
tait en proie  un tonnement douloureux qu'elle se gardait bien de
manifester.

--Cela ne peut cependant pas durer indfiniment, il faut qu'il se
dclare, dit-elle  Lonie. Veux-tu que je lui parle?

--Oh! non, non, ma petite tante chrie, ne le faites pas, je vous en
conjure!

--Mais voici la saison qui avance, et ton pre va te rappeler...

--Attendons encore un peu.

De la sorte, on atteignit octobre.

--Ma pauvre enfant, dit un matin madame de Vaudreuil  sa nice, j'ai
reu une lettre de M. de Repentigny Il arrivera d'un moment  l'autre
pour te chercher. Qu'allons-nous faire?

Ce fut un coup de foudre qui arracha Lonie  son beau rve.

Elle resta anantie.

--Eh bien! dit-elle ensuite d'un ton dcid, aujourd'hui je
m'expliquerai avec Paul.

Aprs le djeuner il vint,  son habitude, la prendre pour faire leur
promenade accoutume sur le bord du fleuve.

Le temps tait triste, brumeux; un tapis de feuilles sches, criant
aigrement sous les pieds, brunissait la terre. Comme des spectres, les
arbres dressaient partout leurs rameaux dcharns. Au joyeux ramage
des chantres de la fort, succdaient les cris discords des oiseaux
aquatiques. L'automne en deuil menait dj les funrailles de l't.

Durant une heure, Lonie marcha silencieusement  ct de Co-lo-mo-o.

Elle aurait voulu qu'il engaget l'entretien; il n'en fit rien. Au
surplus, rarement il causait avant qu'elle l'et interrog.

A la fin elle s'arma de courage.

--Monsieur Paul, lui dit-elle en baissant les yeux...

Elle s'arrta, car son coeur battait  rompre sa poitrine.

--Mademoiselle? rpondit le Petit-Aigle, sans paratre remarquer le
trouble de sa compagne.

--Monsieur Paul, reprit Lonie, d'une voix haletante, mon pre est
attendu ici.

--Il vient sans doute vous chercher? dit tranquillement Co-lo-mo-o.

--Oui, murmura Lonie.

Il y eut une pause.

--Nous suivrez-vous  Qubec balbutia la jeune fille.

--Peut-tre, mademoiselle.

--Pourquoi non, monsieur Paul?

--Je ne promets pas ce que je ne suis pas sr de tenir, rpliqua
Co-lo-mo-o, ludant  demi la question.

--Qui vous en empcherait? insista-t-elle.

--Mon pre a t tu par les Habits-Rouges, ses mnes crient vengeance!

Le ton de ces paroles fit frmir mademoiselle de Repentigny.

--Ah! dit-elle, vous allez encore exposer votre vie, sans souci de ceux
qui vous aiment.

--Une seule personne m'aime, fit-il, c'est ma mre, et ma mre pleure
Nar-go-tou-k!

--Mais moi! s'cria Lonie, avec un accent intraduisible, et en levant
sur le Petit-Aigle ses beaux yeux gonfls par les larmes; moi! est-ce
que je ne vous aime pas! ne le savez-vous pas, Paul? Dois-je vous le
dire? Est-il un moyen de vous le prouver? dites; parlez! je vous suis
o vous voudrez; je serai votre femme, votre servante, ce qu'il vous
plaira... je vous aime...

Suffoque par l'motion, Lonie jeta ses bras  l'Iroquois, avec un
geste passionn.

Co-lo-mo-o hsita. Une lueur, fugitive comme l'clair, colora son
visage bronz; telles qu'un diamant frapp par un rayon de lumire, ses
prunelles tincelrent aux regards brlants de la jeune fille; elle crut
qu'ivre d'amour, il allait l'attirer, la presser sur son sein, l'inonder
de caresses; un frisson voluptueux agita son corps; et, confuse,
palpitante, elle ferma les paupires.

Quand elle les releva, une seconde aprs, le Petit-Aigle n'avait pas
fait un mouvement.

Mais sa figure tait sereine, impassible.

--Peau-Blanche et Peau-Rouge n'ont point t crs l'un pour l'autre,
dit-il avec calme, en revenant  sa phrasologie indienne; si ma soeur
l'oublie, Co-lo-mo-o ne l'oublie point. Leurs sangs ne peuvent s'allier.
Jamais celui du dernier des Iroquois ne se souillera  celui des
Visages-Ples. Adieu!

Et il partit en se dirigeant vers le Sud.

Lonie poussa un cri, tendit les mains vers lui pour le rappeler.

Il tait dj loin.




                            CHAPITRE XIX

                           LE SOURD-MUET


La rue Sainte-Thrse, au centre de Montral, est parallle aux rues
Notre-Dame et Saint-Paul. Elle n'a pas deux cents mtres de long. On y
arrive par les rues Saint-Vincent et Saint-Gabriel, aboutissant
toutes deux, d'un ct  la rue Notre-Dame, de l'autre  la rue des
Commissaires, ou le quai. Une troisime rue innomme tombe en outre
perpendiculairement de la rue Saint-Paul  son milieu.

Le 2 novembre 1838, au soir, un observateur attentif et remarqu
qu'une foule de gens, venus des diffrents quartiers de la ville, se
dirigeaient vers la rue Sainte-Thrse.

Ces gens marchaient seul  seul; ils avaient l'air de ne se point
connatre. Ceux-ci se coulaient sournoisement le long des maisons et
vitaient avec le plus grand soin les patrouilles qui sillonnaient
la ville; ceux-l suivaient bravement leur chemin, en se donnant une
apparence aussi dgage que possible.

La nuit tait fort noire; il tombait une pluie fine, serre, qui glaait
les membres.

A tout instant, on entendait le cliquetis des armes et retentir le
Qui vive? des miliciens canadiens fidles au gouvernement, ou le
challenge! des troupes royales.

Sur le carr[61] Chaboillez, dans la rue Saint-Joseph, une de ces
patrouilles rencontra un individu qui trottait lestement en s'appuyant 
un bton.

[Note 61: Plus logiques que nous, les Canadiens ont traduit les mots
anglais square par carr, wagon par char, rail par lisse, etc.]

Il tait si petit que, dans l'obscurit, on l'et pris pour un enfant de
huit A dix ans.

--O diable va ce gamin? s'cria un des soldats en l'apercevant.

--Quelque gueux d'Irlandais qui qute!

--Qui qute  pareille heure?

--Pourquoi pas?

--Eh! toutes les maisons sont fermes.

--Hol! morveux, arrte un peu, mon ami!

Mais le personnage continua sa route sans rpondre  cette invitation.

--Veux-tu bien faire halte! rpta la mme voix.

--Il feint de ne pas entendre, le polisson, dit un autre, Jack, mon
brave, apprends-lui ce que parler veut dire.

--Tu vas voir, rpliqua Jack, en tirant la baguette de son fusil dont il
cingla les paules du rcalcitrant, tandis que ses compagnons criaient:

--Il faut dculotter ce babouin et le fouailler d'importance.

Mais Jean, c'tait lui, pirouetta subitement en faisant tourner son
gourdin comme une fronde, et il en assna au visage de matre Jack un
coup si violent que le troupier alla rouler  quelques pas en poussant
des hurlements de rage.

Ses camarades partirent d'un clat de rire dont le sourd-muet profita
pour dtaler  toutes jambes.

Par malheur, en frappant l'Anglais, Jean avait laiss tomber un petit
papier que, pour plus de sret, il tenait roul dans sa main, autour de
la poigne de son bton.

Dcouvrant bientt la perte qu'il avait faite, il revint avec prcaution
sur ses pas; la patrouille tait loigne; il fouilla le carr
Chaboillez eu tous sens, mais il lui fut impossible de trouver ce qu'il
cherchait.

Jean se jeta comme un fou dans la rue Saint-Maurice, et, traversant
la rue Mac-Gill, arriva  la place de la Douane par les rues Lemoine,
Saint-Pierre et Saint-Paul.

Un canot abordait,  ce moment, dans le bassin du Roi.

Craignant que ce canot ne ft mont par des Anglais, le sourd-muet se
cacha  l'angle de la place et de la rue Capitale.

Un homme s'lana de l'embarcation sur le quai et traversa la place de
la Douane.

Jean, qui la surveillait du regard, reconnut Co-lo-mo-o.

Il courut  lui.

La conversation suivante s'tablit aussitt entre eux par dactylologie.

CO-LO-MO-O.--Que faites-vous ici?

JEAN.--Je vais sans doute o vous allez!

CO-LO-MO-O.--Comment?

JEAN.--Vous allez  l'assemble des Fils de la Libert, j'y vais aussi.

CO-LO-MO-O.--Vous?

JEAN.--Oui, moi! vous en tes surpris?

CO-LO-MO-O.--Qu'y allez-vous faire? vous n'entendez pas, vous ne pouvez
pas vous faire comprendre.

JEAN.--Je lis sur le visage les penses des hommes.

CO-LO-MO-O.--Mais quel intrt y avez-vous?

JEAN.--Mon pre tait patriote, un jour les Anglais pntrrent chez
nous, en l'absence de ma mre; ils venaient pour arrter mon pre; il se
dfendit, il tua deux de ses ennemis; enfin, terrass par le nombre, il
fut mortellement bless, puis crucifi, avec des clous, dans la ruelle
de son lit[62]. Alors ma mre me portait dans son sein; elle tait
enceinte de huit mois. En rentrant, elle s'vanouit... Elle me mit au
monde avant terme.

[Note 62: Les exemples de cette horrible barbarie ne sont pas rares
dans l'histoire du Canada. En 1832, un patriote canadien, Nadeau, fut
pris par les Anglais et accroch, au moyen d'un clou plant dans la
mchoire infrieure,  l'aile d'un moulin  vent. Il mit trois jours 
mourir!]

CO-LO-MO-O (prenant la main du sourd-muet et la serrant avec force)--Je
comprends.

Jean-Baptiste alors lui apprit qu'il venait de Beauharnais o tout tait
prpar pour un mouvement, mais que, sur le carr Chaboillez, il avait
gar un billet important, dont on l'avait charg pour les patriotes de
Montral.

En causant, ils atteignirent la rue Sainte-Thrse, qui recevait alors
des gens mystrieux par ses cinq avenues. Ces gens s'observaient avec
une attention souponneuse, changeaient quelques paroles avec des
sentinelles postes  chaque coin de la rue, puis couraient tour 
tour  une porte qui s'ouvrait ds qu'on l'avait pousse d'une certaine
manire, et se refermait aussitt sur chaque arrivant.

Entrs par cette porte, Co-lo-mo-o et Jean se trouvrent dans les
tnbres.

Une main invisible les saisit l'un aprs l'autre par la main, leur fit
avec les doigts des signes auxquels ils rpondirent, et les guida 
quelque distance. Ils s'arrtrent. On leur banda les yeux. Un nouveau
conducteur s'empara d'eux et les mena dans une sorte de cave brillamment
claire, o il enleva le bandeau qui leur couvrait les yeux.

La cave tait remplie de monde.

A une table longue se tenaient cinq hommes masqus.

Derrire eux on lisait ces inscriptions en gros caractres:

            ASSOCIATION DES FILS DE LA LIBERT[63].

            QUI PARJURE SON SERMENT MRITE LA MORT.

[Note 63: Voir la _Huronne_.]


La plupart des assistants portaient des armes.

Les hommes masqus avaient devant eux, sur la table, des pes en croix
et une Bible.

C'taient le prsident ou grand-matre de la socit, le vice-prsident,
le premier dput grand-matre, le trsorier, le secrtaire et le matre
des crmonies.

Le grand-matre tait inconnu, mme  la plupart des initis; mais le
bruit courait qu'il se nommait Villefranche, avait t jadis notaire 
Montral, qu' la suite de chagrins domestiques il avait voyag dans
le dsert amricain, d'o il tait revenu secrtement pour diriger
l'insurrection canadienne.

Co-lo-mo-o alla droit  lui et l'entretint pendant quelques minutes, en
tournant frquemment les yeux sur le sourd-muet, rest prs de la porte.

--Si cela est, rpondit  voix basse le grand-matre, il faut taire
cette fcheuse nouvelle et prcipiter le soulvement. Vous irez cette
nuit  Beauharnais et profiterez de l'exaspration cause par les
dernires arrestations pour entraner les habitants  Montral.

--J'irai, dit le Petit-Aigle.

--Vous tcherez d'arriver dans la matine de dimanche, au moment de la
messe. Les troupes seront  leurs temples; nous nous jetterons sur les
casernes pour y prendre les armes qui nous manquent.

--Bien.

--Et si vous rencontrez Robert Neilson[64], qui doit s'approcher par
Napierville, avec une bande d'Amricains, vous l'engagerez, de tout
votre pouvoir,  vous suivre  Montral. Nous jouons notre dernier coup,
mais avec grande chance de gagner. Les atrocits de Colborne et de ses
sides ont tourn de notre ct les partisans du gouvernement eux-mmes.
Allez donc, jeune Aigle, et recommandez  Jean-Baptiste de ne point
faire mention du billet qu'il a perdu. Dimanche,  dix heures, nous vous
attendrons  Montral.

[Note 64: Il s'agit ici du frre de celui qui combattit 
Saint-Denis.]

Co-lo-mo-o sortit en emmenant avec lui le sourd-muet.

--Citoyens, dit alors le grand-matre  la foule des conspirateurs,
je vous avais prvenu que l'Angleterre nous leurrerait encore de ses
promesses mensongres. La ralit a confirm mes prophties. A la
suite de notre glorieuse tentative de l'anne dernire, le ministre
britannique a dlgu ici sous prtexte d'apaiser les justes murmures
de la population, un lord Durham qui, aprs avoir parad  Qubec et 
Montral, aprs nous avoir bercs par ses fausses protestations d'amour
et de respect pour nos personnes, vient de retourner dans son pays, nous
livrant, nous, nos biens, nos femmes, nos enfants,  la brutalit des
hordes barbares que sir John Colborne trane  sa suite. Lord Durham
s'est embarqu hier, et depuis lors, c'est--dire depuis vingt-quatre
heures, plus du cinq cents personnes ont t entasses dans les cachots.
Demain, il y en aura mille; aprs-demain, cinquante poteaux seront
dresss  Montral et  Qubec! N'ayant pu vous faire abjurer votre
nationalit, l'Angleterre la veut noyer dans votre sang!

--Nous rsisterons jusqu' la mort! clamrent plusieurs voix.

--Eh! qui parle de rsistance! reprit l'orateur avec force. O nous
a-t-elle mens, la rsistance? Demandez-le aux ruines fumantes de
Saint-Charles, de Saint-Eustache, de Saint-Benot. Non, plus de cette
tactique insense; plus de rsistance passive! mais l'attaque, mais
l'agression, mais prenons l'initiative d'une rencontre avec nos ennemis.

Une violente rumeur, accompagne d'un grand dsordre, s'leva en ce
moment vers la porte de la cave.

--Les troupes! nous sommes cerns! s'cria un homme qui venait d'entrer
brusquement.

--Ah! murmura le prsident avec amertume, il y a un tratre parmi nous;
et il ajouta d'un ton lev: citoyens, soyez sans crainte, nous nous
chapperons par un passage secret qui traverse la rue Saint-Paul
jusqu'au quai; mais rappelez-vous de descendre en armes, dimanche,
 neuf heures du matin. Encore une fois, citoyens, mes amis, je vous
prdis la victoire, car le frre du vainqueur de Saint-Denis, Robert
Neilson, dbarquera  dix heures dans la rue des Commissaires, avec
vingt mille hommes. Maintenant, filez sans bruit, la porte est ouverte!

Et, donnant l'exemple  tous, il s'lana par une trappe place sous
la table, dans un sombre couloir qui s'enfonait profondment sous la
terre.

Pendant qu'une compagnie du 32e rgiment envahissait la cave, et pendant
qu'une partie des conjurs russissait  s'vader, Co-lo-mo-o remontait,
en courant suivant la coutume indienne, le chemin de Lachine.

La pluie avait, cess pour faire place  un vent furieux qui tordait,
brisait, dracinait les arbres et remplissait l'atmosphre de plaintes
dchirantes.

Quand le Petit-Aigle arriva  Lachine, la tempte svissait dans toute
sa rage.

C'et t folie que de songer  traverser le Saint-Laurent pour se
rendre  Beauharnais, loign de trois lieues, environ. Nul batelier, si
habile qu'il ft, n'aurait pu gouverner un canot, sur le fleuve par un
temps semblable.

L'ouragan dura toute la nuit. Bon gr, mal gr, Co-lo-mo-o dut attendre
au lendemain pour remplir sa mission. Parti de Lachine  huit heures il
n'aborda vis  vis de Beauharnais que vers deux heures, si redoutable
tait encore la colre des eaux.

Environn aussitt par une multitude de patriotes arms, avides d'avoir
des nouvelles, le Petit-Aigle s'acquitta de son message.

Il dclara qu'il fallait envoyer un courrier  Neilson et descendre
immdiatement  Montral pour y joindre les Fils de la libert dans la
matine du dimanche.

On se conforma  son avis; mais, avant de quitter le village, les
insurgs assaillirent la maison d'un certain Ellice, chef du parti
anglais  Beauharnais et un des hommes influents du la colonie, grce
 son mariage avec la fille de lord Grey, whig trs-puissant dans la
Grande-Bretagne.

Le sige de cette maison prit du temps, et les patriotes, aprs l'avoir
mise  sac et s'tre empars d'Ellice, qui fut donna en garde au cur
de la paroisse, s'acheminrent vers Montral par la rive mridionale du
Saint-Laurent.

Leur dessein tait de passer  Caughnawagha, o Co-lo-mo-o pensait
recruter une centaine d'Indiens autrefois dvous  sa famille.
Malheureusement, depuis la mort de Nar-go-tou-k et le, dpart du
Petit-Aigle, le pouvoir de Mu-us-lu-lu avait grandi. Par la sduction
ou la terreur il s'tait gagn tous les Iroquois et avait ralli les
dissidents  la couronne d'Angleterre.

Ce changement s'tait surtout opr pendant le sjour de Co-lo-mo-o 
la baie de Ha-ha, et le jeune sagamo, revenu, il y avait une semaine au
plus, et contraint de se cacher pour se soustraire au mandat d'amener
qui le poursuivait, n'avait encore os paratre  Caughnawagha.

Mu-us-lu-lu le savait dans les environs. Il mettait tout en oeuvre pour
le surprendre et le livrer aux Anglais.

Averti, par des espions, que le Petit-Aigle s'avanait vers Caughnawagha
avec un gros bataillon de Canadiens. Mu-us-lu-lu, qui assistait alors au
service divin, sortit de l'glise et engagea les Iroquois  se porter au
devant d'eux, comme s'ils taient tout disposs  pouser leur cause.

--Vous les inviterez  boire et  se reposer, leur dit-il, et, quand ces
damns rebelles ne seront plus sur leurs gardes, nous les entourerons
et les enchanerons pour les mener au grand Ononthio[65], qui nous
rcompensera par des dons de poudre, de balles, de couvertes et d'eau de
feu.

[Note 65: C'est le nom donn par les Indiens au gouverneur du
Canada.]

Personne ne se hasarda  combattre cette insigne perfidie.

Les insurgs, sans dfiance, furent pris au pige.

Tandis qu'ils trinquaient fraternellement avec les Iroquois, ceux-ci se
prcipitrent sur les armes qu'ils avaient disposes en faisceaux autour
d'eux et massacrrent les Canadiens.

Mu-us-lu-lu ne se montra qu'au moment de l'attaque. Il se jeta sur
Co-lo-mo-o, le saisit par derrire, et, aid de deux robustes sauvages,
lui garrotta les mains et les pieds.

--Ouah[66]! mon frre a fait la grimace sur ma fille, dit-il avec un rire
diabolique, nous verrons quelle grimace nouvelle il fera au bout d'une
corde!

[Note 66: Une des exclamations ordinaires des Indiens; les Anglais
l'crivent _waught_.]

Le jour mme, Mu-us-lu-lu trana le Petit-Aigle, avec soixante-dix
autres prisonniers,  Montral, devant sir John Colborne, qui lui
adressa des compliments chaleureux.

Le chef indien en conut un tel orgueil, qu'il s'cria avec toute
l'emphase de la prsomption exalte  son dernier degr:

--Les Visages-Ples ne savent pas faire la guerre; que le grand Ononthio
le permette  Mu-us-lu-lu, et avant que le soleil se soit couch deux
fois Mu-us-lu-lu lui rapportera le scalp de tous les chiens de Franais
qui sont dans ce pays[67].

[Note 67: Historique.--(_English Reporter_, annes 1838-39.)]

Mais  peine avait-il parl, qu'il plit, chancela et s'affaissa dans
une mare de sang, sur la place Jacques Cartier o se passait cette
scne.

Il avait t frapp mortellement dans le dos par un couteau poignard.

Une foule compacte de curieux se pressait autour de sir John Colborne et
des prisonniers.

Vainement chercha-t-on l'assassin: il fut introuvable.

Nanmoins, de graves soupons planrent sur Jean, le sourd-muet de
Lachine, qu'on avait vu se faufiler entre les spectateurs et rder prs
du Mu-us-lu-lu.

Que ce ft lui ou non, il s'tait clips.




                            CHAPITRE XX

                            DNOUEMENT


La sombre pope touchait  sa priptie. Les patriotes canadiens
taient anantis; l'odieux sir John Colborne achevait de les touffer
sous les ruines de leurs habitations, de les noyer dans les flots de
leur propre sang.

Le lendemain des vnements que nous n'avons fait qu'esquisser, le
_Herald_ de Montral publiait ces incroyables blasphmes:

Pour avoir la paix, il faut que nous fassions une solitude; il faut
balayer les Canadiens de la face de la terre... Dimanche soir, tout le
pays en arrire de Laprairie prsentait l'affreux spectacle d'une vaste
nappe de flammes livides, et l'on rapporte que pas une maison rebelle
n'a t laisse debout. Dieu sait ce que vont devenir les Canadiens
qui n'ont pas pri, leurs femmes et leurs familles, pendant l'hiver qui
approche, puisqu'ils n'ont devant les yeux que les horreurs de la faim
et du froid.....

Nanmoins il faut que la suprmatie soit maintenue, qu'elle demeure
inviolable, que l'intgrit de l'empire soit respecte, et que la paix
et la prosprit soient assures aux Anglais, mme aux dpens de la
nation canadienne entire.

Sir John Colborne n'eut qu' promener la torche de l'incendie, crit
M. Garneau, sans plus d'gards pour l'innocent que pour le coupable; il
brla tout et ne laissa que des ruines et des cendres sur son passage.

On convertit plusieurs maisons particulires en geles, les prisons
ordinaires tant combles depuis les culs de basse-fosse jusque sous
le toit; celle de Montral ne renfermait pas moins sept cent
cinquante-trois inculps.

La loi martiale fut proclame. Sous l'empire de la terreur organise par
ce sir Colborne  qui l'Angleterre confra le titre du lord Seaton pour
le rcompenser de ses monstrueux services, et dont les paysans canadiens
changrent le nom en celui de lord Satan, sous l'empire de cette
terreur, les cours condamnrent quatre-vingt-neuf prvenus  mort,
quarante-sept  la dportation  Botany-Bay, une foule d'autres  la
Bermude, et confisqurent tous leurs biens.

De retour  Qubec avec son pre, qui l'avait ramene, peu aprs le
brusque dpart de Co-lo-mo-o, Lonie de Repentigny, la triste Lonie
dvorait avidement les journaux. Elle esprait en tremblant y apprendre
ce qu'il tait devenu. Mais, quoiqu'il eut t arrt le 4 novembre, le
20 elle ignorait encore son sort.

Ce jour-l, M. de Repentigny entra dans sa chambre en tenant une gazette
 la main.

--Ah! ah! dit-il en souriant avec la satisfaction d'un homme qui apporte
une excellente nouvelle, nous allons donc enfin apprendre la sagesse 
messieurs les rebelles. J'ai le plaisir de t'annoncer, ma fille, que je
suis sur le point d'tre nomm juge en chef. Embrasse-moi, car ce n'est
plus avec un simple baronnet, mais avec un lord, que nous te marierons:
seras-tu heureuse de t'entendre appeler _Your ladyship_[68], hein?
J'ai dj jet les yeux sur un secrtaire d'ambassade... Mais nous en
causerons plus tard, quand ton deuil sera fini. Voici le _Herald_ du 19;
il y a un article superbe; tiens, lis.

[Note 68: Titre donn aux femmes des lords anglais; il est
intraduisible en franais.]

Et le digne serviteur de la couronne britannique tendit la journal  sa
fille, en marquant avec l'ongle un entre-filet ainsi conu:

Nous avons vu la nouvelle potence construite par M. Bronson, et nous
croyons qu'elle sera dresse aujourd'hui devant la nouvelle prison, de
sorte que les rebelles pourront jouir d'une, perspective qui ne manquera
pas sans doute d'avoir l'effet de leur procurer un sommeil profond et
des songes agrables. Six ou sept s'y trouveront  l'aise; mais on y en
pourra mettre davantage dans un cas press[69].

[Note 69: Historique.--Hlas!]

--N'est-ce pas que c'est bien touch? demanda M. de Repentigny,
pirouettant sur les talons et sortant sans attendre la rponse de
Lonie.

Glace par cet excrable cynisme, elle laissa glisser la feuille sur le
lapis.

Aprs quelques moments, elle se pencha, ramassa le hideux papier, et
le parcourut vaguement en dtournant toutefois ses yeux des lignes
sanglantes que son pre lui avait fait lire.

Sur la page suivante, elle fut frappe par ces mots:

Plusieurs prisonniers importants, parmi lesquels se trouvent quelques
Indiens, vont tre transfrs  Qubec, pour y tre interrogs par une
commission spciale. On dit, qu'ils seront embarqus ce soir sur un
navire du Gouvernement.

--Ah! mon Dieu! Paul est avec eux; j'en suis sre, j'en ferais le
serment! Il faut que je le voie! s'cria Lonie, claire par un de ces
pressentiments qui sont familiers aux natures ardentes.

Elle se leva transfigure et courut au cabinet de M. de Repentigny.

--Mon pre, lui dit-elle vivement, on amne aujourd'hui des prisonniers
 Qubec!

--De quel ton tu me dis cela!

--Je voudrais...

--Assister  leur dbarquement? Rien de plus facile. Je t'y conduirai
moi-mme. J'ai envie de voir la figure de ces imbciles. Quelle heure
est-il?

--Dix heures.

--Ils ne seront pas ici avant onze. Va t'habiller; tu as tout le temps.

Inquite, mais presque joyeuse, la jeune fille eut bientt fait sa
toilette; elle se transporta avec son pre dans la Basse-Ville, sur le
quai de la Reine.

Un navire  vapeur descendait le Saint-Laurent, eu bas du cap Diamant.

Le coeur de la jeune fille battit avec force.

--C'est l qu'il est... charg du fers... se disait-elle dj.

Des pleurs montrent  ses yeux, et il lui fallut se faire violence pour
les comprimer sous ses paupires brlantes.

--Ah! ah! disait M. de Repentigny, en frappant du pied, sais-tu qu'il
fait froid, aujourd'hui? Nos gaillards ne doivent pas avoir chaud dans
la cale du btiment. Pour ma part, je ne voudrais, ma foi, pas tre 
leur place. C'est, qu'il gle  pierre fendre! Comme l'hiver arrive de
bonne heure, cette anne! Si cela continue, dans huit jours le fleuve
sera pris et la navigation ferme. Singulier caprice que tu as eu de
sortir par un temps... Ah! voici le vapeur qui touche  son wharf...
Mais, qu'as-tu donc? Comme tu frissonnes? Veux-tu rentrer?

--Oh! non, non, mon pre, restons encore, je vous en supplie!

--Ah! les femmes! les femmes! marmotta M. de Repentigny, en haussant
complaisamment les paules; les femmes, elles ne sont que fantaisie!

Cependant le bateau avait t amarr.

Attachs deux  deux, les patriotes sortaient entre une double range de
soldats qui les accablaient de mauvais traitements.

Une foule sombre, silencieuse, encombrait le quai.

--Approchons, dit M. de Repentigny. Je n'ai qu'un mot  dire pour faire
disperser toute cette canaille.

--Non, non, je suis trs-bien ici, rpondit Lonie... Oh! Paul! mon
Dieu! ajouta-t-elle  mi-voix.

Co-lo-mo-o paraissait effectivement sur le pont du vapeur. Li  un
autre Indien, il n'avait rien perdu de son stocisme mprisant.

Au moment o il passa du vaisseau sur le quai, une femme, une
sauvagesse, enfona la haie de militaires et se prcipita vers le
Petit-Aigle, en criant:

--Le fils de Nar-go-tou-k! Rendez-moi le fils de Nar-go-tou-k!

Et elle l'entoura de ses bras, mordit avec rage la chane qu'il avait au
poignet, essaya de la briser avec ses dents.

Co-lo-mo-o tressaillit. Son visage se contracta; tout son sang parut
s'allumer dans ses veines; il se pencha vers sa mre comme pour la
baiser au front.

Mais dj un sergent brutal, arrachant Ni-a-pa-ah  son treinte, la
repoussait dans la multitude avec la crosse de son fusil.

Co-lo-mo-o dompta magiquement son motion, se contentant d'abaisser sur
le sergent un regard ddaigneux.

Et il suivit froidement ses compagnons d'infortune.

--Un bel homme! un bel homme! en vrit; c'est dommage qu'il soit
destin au gibet, fit M. de Repentigny, examinant l'Indien  travers une
face  main.

--Ah! mon pre, sanglota Lonie.

--Eh bien, tu pleures! qu'y a-t-il donc?

--Cet homme, c'est le pilote qui,  bord du Montralais, m'a sauv la
vie.

--Vraiment?

--Oh! faites-lui rendre la libert!

--La libert! moi, m'employer pour un rebelle, au moment d'tre lev 
la charge de juge en chef; moi, un magistrat! Vous tes folle, Lonie!

--Sans lui, pourtant... murmura-t-elle.

--Sois tranquille, je lui enverrai quelque argent pour adoucir la
rigueur de sa captivit... Mais partons. Vos larmes m'impatientent...
On nous remarque... C'tait peut-tre pour voir ce sauvage... Ah! si je
souponnais...

M. de Repentigny entrana la jeune fille, en accentuant ses paroles d'un
geste qui et banni toute esprance du coeur de Lonie, si elle se ft
jamais abuse sur les dispositions de son pre.

Rentre  leur maison, sur la place du March, vis  vis de la caserne,
Lonie appela aussitt son frre de lait dans sa chambre. La vue de son
amant avait chass son apathie. Ses forces, son activit lui taient
revenues comme par enchantement. Ayant reconnu Ni-a-pa-ah, dont la
physionomie expressive avait fait une impression profonde sur sa mmoire
lors de la scne du wigwam, elle voulut s'aboucher aussitt avec elle,
pour l'excution d'un plan qui dj germait dans son cerveau.

--Antoine, dit-elle au jeune homme, plus que jamais j'ai besoin de tes
services. Tout  l'heure, au dbarquement des prisonniers, la mre de
l'Indien qui m'a arrache aux flammes a t blesse par un soldat. Va 
la Basse-Ville et hte-toi de savoir o elle demeure.

Antoine n'eut pas de peine  trouver Ni-a-pa-ah, qu'un pauvre
pcheur--la misre est plus compatissante que la richesse--avait
transfre  sa cabane, rue Champlain, sur le bord du fleuve.

Lonie y vola.

Atteinte  la tte par la crosse du sergent, Ni-a-pa-ah avait perdu une
quantit de sang considrable. La fivre s'tait empare d'elle. Elle
dlirait.

Mademoiselle de Repentigny manda un mdecin.

--Si elle s'en tire, elle sera folle, rpondit le praticien, aprs avoir
examin la malade.

Lonie jouissait de toute la libert d'action des jeunes Anglaises. Elle
s'tablit au chevet de la moribonde, passa la plus grande partie de
ses journes prs d'elle, et, pendant trois semaines, la soigna avec la
sollicitude de la plus affectueuse des filles. Mais ses soins taient
infructueux. Le mal empirait. Ni-a-pa-ah dlirait toujours, annonant
dans ses hallucinations que l'heure suprme des Iroquois tait venue,
et que le dernier d'entre eux mourrait bientt sans postrit, parce
que elle, Ni-a-pa-ah, avait dsobi aux Manitous, en mprisant les
prdictions de sa mre, la Vipre-Grise, poursuivre Nar-go-tou-k  la
Nouvelle-Caldonie.

Cependant Lonie cherchait un moyen de faire vader Co-lo-mo-o, qu'on
avait enferm  la citadelle de Qubec. Grande tait la difficult.
Cette citadelle, le Gibraltar du Nouveau-Monde, est perche, comme un
nid d'aigle, sur des rochers escarps  plus de cent mtres au-dessus du
Saint-Laurent. Une triple enceinte la dfend du ct de la ville, et du
ct du fleuve, o elle est presque inaccessible, ses murs ont cinquante
pieds de haut.

Avec le consentement de M. de Repentigny, il et t facile  Lonie de
pntrer dans la formidable bastille.

Mais  ce consentement, il ne fallait pas songer. Pourtant le rigide
magistrat permit  sa fille de faire passer quelques provisions de
bouche  son protg. Elle profita de la permission pour coller sous
une assiette un papier  l'adresse dr Co-lo-mo-o. Elle lui disait entre
autres choses qu'elle lui ferait parvenir un livre et que, s'il voulait
se mettre en communication avec elle, il n'avait qu' piquer avec une
pingle les lettres ncessaires  l'expression de ses penses,  marquer
les pages du livre et  le lui renvoyer. Elle-mme en ferait autant.

Apport quelque temps aprs au guichet de la citadelle, le livre y fut
l'objet d'une inspection minutieuse.

Le commandant ne savait trop s'il devait le recevoir.

Lonie n'avait point l'autorisation de M. de Repentigny; mais,
heureusement pour elle, on supposa qu'il s'intressait directement
 Co-lo-mo-o, puisqu'il souffrait que sa fille lui lit porter des
aliments, et le volume fut remis.

C'tait le _Tlmaque_. Il contenait une longue lettre, trace sur une
partie du Livre Ier. Lonie donnait  Paul des nouvelles de sa mre, le
priait de lui crire, et renouvelait ses offres instantes de service.

Le Petit-Aigle renvoya l'ouvrage au bout d'une semaine.

Aprs s'tre enferme chez elle, mademoiselle de Repentigny l'ouvrit,
avec une trpidation d'anxit indicible.

Il y avait un signet au Livre XXI.

Ce livre commence ainsi:

A peine Adraste fut mort que tous les Dauniens, loin de dplorer leur
dfaite et la perte de leur chef, se rjouirent de leur dlivrance; ils
tendirent les mains aux allis en signe de paix et de rconciliation.
Mtrodore, fils d'Adraste, que son pre ayait nourri dans des maximes de
dissimulation, d'injustice et d'inhumanit, s'enfuit lchement. Mais
un esclave, complice de ses infamies et de ses cruauts, qu'il avait
affranchi et combl de biens, et auquel il se confia dans sa fuite, ne
songea qu' le trahir pour son propre intrt.

Des petits trous, imperceptibles  moins d'tre prvenu et de tenir
le feuillet devant une lumire vive, avaient t faits sur diffrentes
lettres.

Numriquement, elles reprsentaient, en comptant depuis la premire de
la premire ligne, les lettres 17, 23, 50, 79, 89, 114, 168, 218, 225,
227, 245, 258, 272, 361, 388, 389, 395, 402.

Runies ensemble et agences de faon  former des mots, ces lettres
signifient _merci, vous tes bonne_.

Ce n'tait gure, pour un coeur passionn comme celui de Lonie; et
pourtant elle se sentit transporte de joie.

L'amour se contente de si peu, quand longtemps on lui a refus tout! Un
reste ce sentiment trange vit de famine et meurt d'abondance.

Prs du lit de Ni-a-pa-ah, mademoiselle de Repentigny avait fait
connaissance de Jean-Baptiste le sourd-muet qu'elle avait trouv, un
matin, familirement install dans la chambre de la malade. En quelques
heures ils se comprirent. Le nain se prit d'affection pour la jeune
fille.

Heureuse que son stratagme et russi, elle courut en informer
Jean-Baptiste.

Il pleurait silencieusement, debout, appuy sur son bton, prs de
Ni-a-pa-ah agonisante.

Tout  coup la squaw se plaa sur son sant, promena autour d'elle un
regard effar qui n'avait plus rien d'humain, et elle psalmodia un chant
bizarre, cadenc; puis sa tte retomba sur le traversin.

Elle tait morte.

Lonie se mit pieusement  genoux et pria devant le cadavre.

Quand elle eut fini, Jean-Baptiste l'entrana dans une pice voisine et
lui dit par une pantomime loquente:

--Je vais me faire mettre en prison; puisque la femme de celui qui fut
mon ami n'est plus, je veux travailler  dlivrer leur fils.

Et, comme Lonie paraissait douter du succs, il dvissa la poigne de
son bton et montra  l'intrieur une cavit contenant plusieurs petites
limes trs-fines; ensuite il referma cette cavit et indiqua ses jambes
tortues dont il ne pouvait faire un sans un appui, ce qui voulait dire
que, si on l'incarcrait, on lui laisserait sa bquille.

--Mais comment obtenir l'incarcration  la citadelle? demanda la jeune
fille.

Jean sourit.

--Dans deux heures j'y serai, fit-il.

Il sortit, monta  la Ville-Haute, sur la place du March, s'approcha de
la caserne, saisit le drapeau fix  la porte, le dchira et le trana
dans la boue.

Il n'en fallait pas tant alors pour se faire arrter.

Le soir mme, Jean-Baptiste couchait  la citadelle, et il y couchait
avec son bton. On n'avait pas mme eu l'ide de le lui enlever.

Mais il n'avait pas t plac dans le mme cachot que Co-lo-mo-o.

Lonie avertit ce dernier de la gnreuse tentative du nain, puis elle
attendit. Un mois s'coula. Seule, la fivre soutenait mademoiselle de
Repentigny; elle mangeait  peine, ne dormait pas, se consumait dans une
impatience dvorante.

Chaque semaine elle envoyait un livre nouveau, charg de souhaitas
ardents pour son bien-aim; mais il y rpondait peu, quelques mots
affectueux seulement.

Cela suffisait  Lonie; elle baisait cent fois les caractres points 
l'aiguille.

La Cour martiale poursuivait opinitrement sa tche homicide. Treize[70]
condamns avaient dj pri sur l'chafaud.

[Note 70: Et non _dix_, comme je l'ai dit par erreur dans la
_Huronne_.]

On parlait d'une nouvelle fourne!

Il n'tait pas douteux que Paul y serait compris. Lonie ne vivait
plus; sa raison s'garait, quand elle reut l'avis suivant, dans une
_Imitation de Jsus-Christ_:

_Vu l'homme; nuit prochaine._

Quelques jours auparavant, Jean-Baptiste avait russi  voir Co-lo-mo-o,
enferm dans la tour du Tlgraphe, au-dessus du cap Diamant. Il lui
avait donn les limes caches dans sa bquille, et l'Indien, ayant sci
ses fers, s'tait fabriqu une corde avec la paille de son lit.

De la mie de pain, frotte de rouille, lui servait  dissimuler
l'effraction de la chane qu'il avait aux pieds; un trou creus dans son
cachot recelait, pendant le jour, la corde de paille, jusqu' ce qu'elle
ft termine.

Ensuite, avec les limes, avec les dbris de ses fers, avec ses ongles,
il pratiqua une ouverture sous la porte, et le 23 janvier 1839, 
minuit, Co-lo-mo-o quittait furtivement la prison o il languissait
depuis prs de trois mois.

Au bas du cap Diamant, Lonie, accompagne de son fidle Antoine, tenait
ses regards attachs sur la tour du Tlgraphe, avec une tension
telle qu'elle on avait le vertige, et que des fantmes sanglants
tourbillonnaient devant eux.

Les minutes, pour elle, taient effroyablement longues. Mais elle ne les
pouvait compter. Elle avait perdu la mesure du temps; elle n'en savait
plus apprcier la dure.

Il faisait noir, bien noir, le vent soufflait en tempte, et le
Saint-Laurent poussait sur ses grves des hurlements de bte fauve.

Voici qu'une ombre se profile au fate de cette tour si avidement
scrute; mais cette ombre est haute, mais elle se dtache si peu
des tnbres environnantes, qu'il faut les yeux d'une amante pour la
discerner  pareille distance. Le coeur de la jeune fille cesse de
palpiter, ses paupires se ferment, des bourdonnements remplissent ses
oreilles.

Soudain, rpt par mille chos, un coup de feu retentit au sommet de la
citadelle.

Et,  la lueur de l'clair qui a dchir l'obscurit, Antoine a vu un
homme suspendu dans l'espace  une corde attache  la tour.

Le bruit sourd et mat, sinistre, d'un corps s'crasant sur le sol,
rsonne.

--Ah! exclame Antoine, le malheureux a t dcouvert; une sentinelle l'a
tu!

Lonie n'est plus l! A peine a-t-elle entendu la dtonation qu'elle
s'est lance vers la cime du cap. Une ardeur incroyable, surnaturelle,
l'anime, lui prte des ailes. Avec l'agilit d'une panthre, elle
escalade ces rochers dont l'aspect seul fait frmir, elle arrive au pied
de la tour, se penche sur le corps pantelant, bris, de Co-lo-mo-o, le
baigne de ses larmes et de ses baisers.

On crie sur les remparts, on ouvre avec fracas les lourdes portes de
la citadelle; des torches circulent a et l. Lonie est menace. Si on
l'aperoit on tirera sur elle. Mais est-ce qu'elle voit, est-ce qu'elle
entend, est-ce qu'au-del de ce corps il y a un monde pour elle?

L'Indien n'a point rendu l'me encore. Il pousse un gmissement. Il
cherche de sa main affaiblie la main de la jeune fille, la pose sur son
coeur et laisse tomber ces paroles dans un dernier soupir:

--Je l'aimais pourtant!

Un an aprs, aux Ursulines de Qubec entrait mademoiselle Lonie de
Repentigny, en religion soeur Paul.

Jean-Baptiste, le sourd-muet, avait t dport  Sydney.


Giguy, 28 juillet--17 aot 1862.




                         TABLE


  CHAPITRE Ier. La veuve indienne et ses maris
            II. Montral
           III. Les derniers Iroquois
            IV. L'Ile au Diable
             V. Le _Montralais_
            VI. Lonie de Repentigny
           VII. Co-lo-mo-o le Petit-Aigle
          VIII. De Montral  Caughnawagha
            IX. L'emplumement
             X. vasion et duel
            XI. Les Garnisaires de l'Ile au Diable
           XII. Le _Charlevoix_
           XII. Une page d'histoire
           XIV. Assemble  Saint-Charles
            XV. Les suites d'un dguisement
           XVI. L'insurrection
          XVII. Drame
         XVIII. Amour
           XIX. Le sourd-muet
            XX. Dnouement.


  ______________________________
  F Aureau.--Imprimerie de Lagny






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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

