The Project Gutenberg EBook of Les caractres, by Jean de la Bruyre

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Title: Les caractres

Author: Jean de la Bruyre

Release Date: March 14, 2006 [EBook #17980]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jean de La Bruyre

LES CARACTRES
1688
Texte de la dernire dition revue et corrige par l'auteur, publie par
E. Michallet, 1696.

Table des matires

LES CARACTRES DE THOPHRASTE
Discours sur Thophraste
Les caractres de Thophraste
De la dissimulation
De la flatterie
De l'impertinent ou du diseur de rien
De la rusticit
Du complaisant
De l'image d'un coquin
Du grand parleur
Du dbit des nouvelles
De l'effronterie cause par l'avarice
De l'pargne sordide
De l'impudent ou de celui qui ne rougit de rien
Du contre-temps
De l'air empress
De la stupidit
De la brutalit
De la superstition
De l'esprit chagrin
De la dfiance
D'un vilain homme
D'un homme incommode
De la sotte vanit
De l'avarice
De l'ostentation
De l'orgueil
De la peur, ou du dfaut de courage
Des grands d'une rpublique
Les peuples sont heureux quand un seul les gouverne.
D'une tardive instruction
De la mdisance

LES CARACTRES OU LES MOEURS DE CE SICLE
Prface
Des ouvrages de l'esprit
Du mrite personnel
Des femmes
Du coeur
De la socit et de la conversation
Des biens de fortune
De la ville
De la cour
Des grands
Du souverain ou de la Rpublique
De l'homme
Des jugements
De la mode
De quelques usages
De la chaire
Des esprits forts

DISCOURS DE RCEPTION  L'ACADMIE FRANAISE
Prface
Discours prononc dans l'acadmie franaise le lundi quinzime juin 1693



LES CARACTRES DE THOPHRASTE

Discours sur Thophraste


Je n'estime pas que l'homme soit capable de former dans son esprit un
projet plus vain et plus chimrique, que de prtendre, en crivant de
quelque art ou de quelque science que ce soit, chapper  toute sorte de
critique, et enlever les suffrages de tous ses lecteurs.

Car, sans m'tendre sur la diffrence des esprits des hommes, aussi
prodigieuse en eux que celle de leurs visages, qui fait goter aux uns
les choses de spculation et aux autres celles de pratique, qui fait que
quelques-uns cherchent dans les livres  exercer leur imagination,
quelques autres  former leur jugement, qu'entre ceux qui lisent,
ceux-ci aiment  tre forcs par la dmonstration, et ceux-l veulent
entendre dlicatement, ou former des raisonnements et des conjectures,
je me renferme seulement dans cette science qui dcrit les moeurs, qui
examine les hommes, et qui dveloppe leurs caractres, et j'ose dire que
sur les ouvrages qui traitent des choses qui les touchent de si prs, et
o il ne s'agit que d'eux-mmes, ils sont encore extrmement difficiles
 contenter.

Quelques savants ne gotent que les apophtegmes des anciens et les
exemples tirs des Romains, des Grecs, des Perses, des gyptiens;
l'histoire du monde prsent leur est insipide; ils ne sont point touchs
des hommes qui les environnent et avec qui ils vivent, et ne font nulle
attention  leurs moeurs. Les femmes, au contraire, les gens de la cour,
et tous ceux qui n'ont que beaucoup d'esprit sans rudition,
indiffrents pour toutes les choses qui les ont prcds, sont avides de
celles qui se passent  leurs yeux et qui sont comme sous leur main: ils
les examinent, ils les discernent, ils ne perdent pas de vue les
personnes qui les entourent, si charms des descriptions et des
peintures que l'on fait de leurs contemporains, de leurs concitoyens, de
ceux enfin qui leur ressemblent et  qui ils ne croient pas ressembler,
que jusque dans la chaire l'on se croit oblig souvent de suspendre
l'vangile pour les prendre par leur faible, et les ramener  leurs
devoirs par des choses qui soient de leur got et de leur porte.

La cour ou ne connat pas la ville, ou, par le mpris qu'elle a pour
elle, nglige d'en relever le ridicule, et n'est point frappe des
images qu'il peut fournir; et si au contraire l'on peint la cour, comme
c'est toujours avec les mnagements qui lui sont dus, la ville ne tire
pas de cette bauche de quoi remplir sa curiosit, et se faire une juste
ide d'un pays o il faut mme avoir vcu pour le connatre.

D'autre part, il est naturel aux hommes de ne point convenir de la
beaut ou de la dlicatesse d'un trait de morale qui les peint, qui les
dsigne, et o ils se reconnaissent eux-mmes: ils se tirent d'embarras
en le condamnant; et tels n'approuvent la satire, que lorsque,
commenant  lcher prise et  s'loigner de leurs personnes, elle va
mordre quelque autre.

Enfin quelle apparence de pouvoir remplir tous les gots si diffrents
des hommes par un seul ouvrage de morale? Les uns cherchent des
dfinitions, des divisions, des tables, et de la mthode: ils veulent
qu'on leur explique ce que c'est que la vertu en gnral, et cette vertu
en particulier; quelle diffrence se trouve entre la valeur, la force et
la magnanimit; les vices extrmes par le dfaut ou par l'excs entre
lesquels chaque vertu se trouve place, et duquel de ces deux extrmes
elle emprunte davantage; toute autre doctrine ne leur plat pas. Les
autres, contents que l'on rduise les moeurs aux passions et que l'on
explique celles-ci par le mouvement du sang, par celui des fibres et des
artres, quittent un auteur de tout le reste.

Il s'en trouve d'un troisime ordre qui, persuads que toute doctrine
des moeurs doit tendre  les rformer,  discerner les bonnes d'avec les
mauvaises, et  dmler dans les hommes ce qu'il y a de vain, de faible
et de ridicule, d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon, de sain et de
louable, se plaisent infiniment dans la lecture des livres qui,
supposant les principes physiques et moraux rebattus par les anciens et
les modernes, se jettent d'abord dans leur application aux moeurs du
temps, corrigent les hommes les uns par les autres, par ces images de
choses qui leur sont si familires, et dont nanmoins ils ne s'avisaient
pas de tirer leur instruction.

Tel est le trait des Caractres des moeurs que nous a laiss
Thophraste. Il l'a puis dans les thiques et dans les grandes Morales
d'Aristote, dont il fut le disciple. Les excellentes dfinitions que
l'on lit au commencement de chaque chapitre sont tablies sur les ides
et sur les principes de ce grand philosophe, et le fond des caractres
qui y sont dcrits est pris de la mme source. Il est vrai qu'il se les
rend propres par l'tendue qu'il leur donne, et par la satire ingnieuse
qu'il en tire contre les vices des Grecs, et surtout des Athniens.

Ce livre ne peut gure passer que pour le commencement d'un plus long
ouvrage que Thophraste avait entrepris. Le projet de ce philosophe,
comme vous le remarquerez dans sa prface, tait de traiter de toutes
les vertus et de tous les vices; et comme il assure lui-mme dans cet
endroit qu'il commence un si grand dessein  l'ge de
quatre-vingt-dix-neuf ans, il y a apparence qu'une prompte mort
l'empcha de le conduire  sa perfection. J'avoue que l'opinion commune
a toujours t qu'il avait pouss sa vie au del de cent ans, et saint
Jrme, dans une lettre qu'il crit  Npotien, assure qu'il est mort 
cent sept ans accomplis: de sorte que je ne doute point qu'il n'y ait eu
une ancienne erreur, ou dans les chiffres grecs qui ont servi de rgle 
Diogne Larce, qui ne le fait vivre que quatre-vingt-quinze annes, ou
dans les premiers manuscrits qui ont t faits de cet historien, s'il
est vrai d'ailleurs que les quatre-vingt-dix-neuf ans que cet auteur se
donne dans cette prface se lisent galement dans quatre manuscrits de
la bibliothque Palatine, o l'on a aussi trouv les cinq derniers
chapitres des Caractres de Thophraste qui manquaient aux anciennes
impressions, et o l'on a vu deux titres, l'un: du Got qu'on a pour les
vicieux, et l'autre: du Gain sordide, qui sont seuls et dnus de leurs
chapitres.

Ainsi cet ouvrage n'est peut-tre mme qu'un simple fragment, mais
cependant un reste prcieux de l'antiquit, et un monument de la
vivacit de l'esprit et du jugement ferme et solide de ce philosophe
dans un ge si avanc. En effet, il a toujours t lu comme un
chef-d'oeuvre dans son genre: il ne se voit rien o le got attique se
fasse mieux remarquer et o l'lgance grecque clate davantage; on l'a
appel un livre d'or. Les savants, faisant attention  la diversit des
moeurs qui y sont traites et  la manire nave dont tous les caractres
y sont exprims, et la comparant d'ailleurs avec celle du pote
Mnandre, disciple de Thophraste, et qui servit ensuite de modle 
Trence, qu'on a dans nos jours si heureusement imit, ne peuvent
s'empcher de reconnatre dans ce petit ouvrage la premire source de
tout le comique: je dis de celui qui est pur des pointes, des
obscnits, des quivoques, qui est pris dans la nature, qui fait rire
les sages et les vertueux.

Mais peut-tre que pour relever le mrite de ce trait des Caractres et
en inspirer la lecture, il ne sera pas inutile de dire quelque chose de
celui de leur auteur. Il tait d'rasme, ville de Lesbos, fils d'un
foulon; il eut pour premier matre dans son pays un certain Leucippe,
qui tait de la mme ville que lui; de l il passa  l'cole de Platon,
et s'arrta ensuite  celle d'Aristote, o il se distingua entre tous
ses disciples. Ce nouveau matre, charm de la facilit de son esprit et
de la douceur de son locution, lui changea son nom, qui tait Tyrtame,
en celui d'Euphraste, qui signifie celui qui parle bien; et ce nom ne
rpondant point assez  la haute estime qu'il avait de la beaut de son
gnie et de ses expressions, il l'appela Thophraste, c'est--dire un
homme dont le langage est divin. Et il semble que Cicron ait entr dans
les sentiments de ce philosophe, lorsque dans le livre qu'il intitule
Brutus ou des Orateurs illustres, il parle ainsi: Qui est plus fcond
et plus abondant que Platon? plus solide et plus ferme qu'Aristote? plus
agrable et plus doux que Thophraste? Et dans quelques-unes de ses
ptres  Atticus, on voit que, parlant du mme Thophraste, il
l'appelle son ami, que la lecture de ses livres lui tait familire, et
qu'il en faisait ses dlices.

Aristote disait de lui et de Callisthne, un autre de ses disciples, ce
que Platon avait dit la premire fois d'Aristote mme et de Xnocrate:
que Callisthne tait lent  concevoir et avait l'esprit tardif, et que
Thophraste au contraire l'avait si vif, si perant, si pntrant, qu'il
comprenait d'abord d'une chose tout ce qui en pouvait tre connu; que
l'un avait besoin d'peron pour tre excit, et qu'il fallait  l'autre
un frein pour le retenir.

Il estimait en celui-ci sur toutes choses un caractre de douceur qui
rgnait galement dans ses moeurs et dans son style. L'on raconte que les
disciples d'Aristote, voyant leur matre avanc en ge et d'une sant
fort affaiblie, le prirent de leur nommer son successeur; que comme il
avait deux hommes dans son cole sur qui seuls ce choix pouvait tomber,
Mndme le Rhodien, et Thophraste d'rse, par un esprit de mnagement
pour celui qu'il voulait exclure, il se dclara de cette manire: il
feignit, peu de temps aprs que ses disciples lui eurent fait cette
prire et en leur prsence, que le vin dont il faisait un usage
ordinaire lui tait nuisible; il se fit apporter des vins de Rhodes et
de Lesbos; il gota de tous les deux, dit qu'ils ne dmentaient point
leur terroir, et que chacun dans son genre tait excellent; que le
premier avait de la force, mais que celui de Lesbos avait plus de
douceur et qu'il lui donnait la prfrence. Quoi qu'il en soit de ce
fait qu'on lit dans Aulu-Gelle, il est certain que lorsque Aristote,
accus par Eurymdon, prtre de Crs, d'avoir mal parl des Dieux,
craignant le destin de Socrate, voulut sortir d'Athnes et se retirer 
Chalcis, ville d'Eube, il abandonna son cole au Lesbien, lui confia
ses crits  condition de les tenir secrets; et c'est par Thophraste
que sont venus jusques  nous les ouvrages de ce grand homme.

Son nom devint si clbre par toute la Grce que, successeur d'Aristote,
il put compter bientt dans l'cole qu'il lui avait laisse jusques 
deux mille disciples. Il excita l'envie de Sophocle, fils d'Amphiclide,
et qui pour lors tait prteur: celui-ci, en effet son ennemi, mais sous
prtexte d'une exacte police et d'empcher les assembles, fit une loi
qui dfendait, sur peine de la vie,  aucun philosophe d'enseigner dans
les coles. Ils obirent; mais l'anne suivante, Philon ayant succd 
Sophocle, qui tait sorti de charge, le peuple d'Athnes abrogea cette
loi odieuse que ce dernier avait faite, le condamna  une amende de cinq
talents, rtablit Thophraste et le reste des philosophes.

Plus heureux qu'Aristote, qui avait t contraint de cder  Eurymdon,
il fut sur le point de voir un certain Agnonide puni comme impie par les
Athniens, seulement  cause qu'il avait os l'accuser d'impit: tant
tait grande l'affection que ce peuple avait pour lui, et qu'il mritait
par sa vertu.

En effet, on lui rend ce tmoignage qu'il avait une singulire prudence,
qu'il tait zl pour le bien public, laborieux, officieux, affable,
bienfaisant. Ainsi, au rapport de Plutarque, lorsque rse fut accable
de tyrans qui avaient usurp la domination de leur pays, il se joignit 
Phidias, son compatriote, contribua avec lui de ses biens pour armer les
bannis, qui rentrrent dans leur ville, en chassrent les tratres, et
rendirent  toute l'le de Lesbos sa libert.

Tant de rares qualits ne lui acquirent pas seulement la bienveillance
du peuple, mais encore l'estime et la familiarit des rois. Il fut ami
de Cassandre, qui avait succd  Aride, frre d'Alexandre le Grand, au
royaume de Macdoine; et Ptolome, fils de Lagus et premier roi
d'gypte, entretint toujours un commerce troit avec ce philosophe. Il
mourut enfin accabl d'annes et de fatigues, et il cessa tout  la fois
de travailler et de vivre. Toute la Grce le pleura, et tout le peuple
athnien assista  ses funrailles.

L'on raconte de lui que dans son extrme vieillesse, ne pouvant plus
marcher  pied, il se faisait porter en litire par la ville, o il
tait vu du peuple,  qui il tait si cher. L'on dit aussi que ses
disciples, qui entouraient son lit lorsqu'il mourut, lui ayant demand
s'il n'avait rien  leur recommander, il leur tint ce discours: La vie
nous sduit, elle nous promet de grands plaisirs dans la possession de
la gloire; mais  peine commence-t-on  vivre qu'il faut mourir. Il n'y
a souvent rien de plus strile que l'amour de la rputation. Cependant,
mes disciples, contentez-vous: si vous ngligez l'estime des hommes,
vous vous pargnez  vous-mmes de grands travaux; s'ils ne rebutent
point votre courage, il peut arriver que la gloire sera votre
rcompense. Souvenez-vous seulement qu'il y a dans la vie beaucoup de
choses inutiles, et qu'il y en a peu qui mnent  une fin solide. Ce
n'est point  moi  dlibrer sur le parti que je dois prendre, il n'est
plus temps: pour vous, qui avez  me survivre, vous ne sauriez peser
trop srement ce que vous devez faire. Et ce furent l ses dernires
paroles.

Cicron, dans le troisime livre des Tusculanes, dit que Thophraste
mourant se plaignit de la nature, de ce qu'elle avait accord aux cerfs
et aux corneilles une vie si longue et qui leur est si inutile,
lorsqu'elle n'avait donn aux hommes qu'une vie trs courte, bien qu'il
leur importe si fort de vivre longtemps; que si l'ge des hommes et pu
s'tendre  un plus grand nombre d'annes, il serait arriv que leur vie
aurait t cultive par une doctrine universelle, et qu'il n'y aurait eu
dans le monde ni art ni science qui n'et atteint sa perfection. Et
saint Jrme, dans l'endroit dj cit, assure que Thophraste,  l'ge
de cent sept ans, frapp de la maladie dont il mourut, regretta de
sortir de la vie dans un temps o il ne faisait que commencer  tre
sage.

Il avait coutume de dire qu'il ne faut pas aimer ses amis pour les
prouver, mais les prouver pour les aimer; que les amis doivent tre
communs entre les frres, comme tout est commun entre les amis; que l'on
devait plutt se fier  un cheval sans frein qu' celui qui parle sans
jugement; que la plus forte dpense que l'on puisse faire est celle du
temps. Il dit un jour  un homme qui se taisait  table dans un festin:
Si tu es un habile homme, tu as tort de ne pas parler; mais s'il n'est
pas ainsi, tu en sais beaucoup. Voil quelques-unes de ses maximes.

Mais si nous parlons de ses ouvrages, ils sont infinis, et nous
n'apprenons pas que nul ancien ait plus crit que Thophraste. Diogne
Larce fait l'numration de plus de deux cents traits diffrents et
sur toutes sortes de sujets qu'il a composs. La plus grande partie
s'est perdue par le malheur des temps, et l'autre se rduit  vingt
traits, qui sont recueillis dans le volume de ses oeuvres. L'on y voit
neuf livres de l'histoire des plantes, six livres de leurs causes. Il a
crit des vents, du feu, des pierres, du miel, des signes du beau temps,
des signes de la pluie, des signes de la tempte, des odeurs, de la
sueur, du vertige, de la lassitude, du relchement des nerfs, de la
dfaillance, des poissons qui vivent hors de l'eau, des animaux qui
changent de couleur, des animaux qui naissent subitement, des animaux
sujets  l'envie, des caractres des moeurs. Voil ce qui nous reste de
ses crits, entre lesquels ce dernier seul, dont on donne la traduction,
peut rpondre non seulement de la beaut de ceux que l'on vient de
dduire, mais encore du mrite d'un nombre infini d'autres qui ne sont
point venus jusqu' nous.

Que si quelques-uns se refroidissaient pour cet ouvrage moral par les
choses qu'ils y voient, qui sont du temps auquel il a t crit, et qui
ne sont point selon leurs moeurs, que peuvent-ils faire de plus utile et
de plus agrable pour eux que de se dfaire de cette prvention pour
leurs coutumes et leurs manires, qui, sans autre discussion, non
seulement les leur fait trouver les meilleures de toutes, mais leur fait
presque dcider que tout ce qui n'y est pas conforme est mprisable, et
qui les prive, dans la lecture des livres des anciens, du plaisir et de
l'instruction qu'ils en doivent attendre?

Nous, qui sommes si modernes, serons anciens dans quelques sicles.
Alors l'histoire du ntre fera goter  la postrit la vnalit des
charges, c'est--dire le pouvoir de protger l'innocence, de punir le
crime, et de faire justice  tout le monde, achet  deniers comptants
comme une mtairie; la splendeur des partisans, gens si mpriss chez
les Hbreux et chez les Grecs. L'on entendra parler d'une capitale d'un
grand royaume o il n'y avait ni places publiques, ni bains, ni
fontaines, ni amphithtres, ni galeries, ni portiques, ni promenoirs,
qui tait pourtant une ville merveilleuse. L'on dira que tout le cours
de la vie s'y passait presque  sortir de sa maison pour aller se
renfermer dans celle d'un autre; que d'honntes femmes, qui n'taient ni
marchandes ni htelires, avaient leurs maisons ouvertes  ceux qui
payaient pour y entrer; que l'on avait  choisir des ds, des cartes et
de tous les jeux; que l'on mangeait dans ces maisons, et qu'elles
taient commodes  tout commerce. L'on saura que le peuple ne paraissait
dans la ville que pour y passer avec prcipitation: nul entretien, nulle
familiarit; que tout y tait farouche et comme alarm par le bruit des
chars qu'il fallait viter, et qui s'abandonnaient au milieu des rues,
comme on fait dans une lice pour remporter le prix de la course. L'on
apprendra sans tonnement qu'en pleine paix et dans une tranquillit
publique, des citoyens entraient dans les temples, allaient voir des
femmes, ou visitaient leurs amis avec des armes offensives, et qu'il n'y
avait presque personne qui n'et  son ct de quoi pouvoir d'un seul
coup en tuer un autre. Ou si ceux qui viendront aprs nous, rebuts par
des moeurs si tranges et si diffrentes des leurs, se dgotent par l
de nos mmoires, de nos posies, de notre comique et de nos satires,
pouvons-nous ne les pas plaindre par avance de se priver eux-mmes, par
cette fausse dlicatesse, de la lecture de si beaux ouvrages, si
travaills, si rguliers, et de la connaissance du plus beau rgne dont
jamais l'histoire ait t embellie?

Ayons donc pour les livres des anciens cette mme indulgence que nous
esprons nous-mmes de la postrit, persuads que les hommes n'ont
point d'usages ni de coutumes qui soient de tous les sicles, qu'elles
changent avec les temps, que nous sommes trop loigns de celles qui ont
pass, et trop proches de celles qui rgnent encore, pour tre dans la
distance qu'il faut pour faire des unes et des autres un juste
discernement. Alors, ni ce que nous appelons la politesse de nos moeurs,
ni la biensance de nos coutumes, ni notre faste, ni notre magnificence
ne nous prviendront pas davantage contre la vie simple des Athniens
que contre celle des premiers hommes, grands par eux-mmes, et
indpendamment de mille choses extrieures qui ont t depuis inventes
pour suppler peut-tre  cette vritable grandeur qui n'est plus.

La nature se montrait en eux dans toute sa puret et sa dignit, et
n'tait point encore souille par la vanit, par le luxe, et par la
sotte ambition. Un homme n'tait honor sur la terre qu' cause de sa
force ou de sa vertu; il n'tait point riche par des charges ou des
pensions, mais par son champ, par ses troupeaux, par ses enfants et ses
serviteurs; sa nourriture tait saine et naturelle, les fruits de la
terre, le lait de ses animaux et de ses brebis; ses vtements simples et
uniformes, leurs laines, leurs toisons; ses plaisirs innocents, une
grande rcolte, le mariage de ses enfants, l'union avec ses voisins, la
paix dans sa famille. Rien n'est plus oppos  nos moeurs que toutes ces
choses; mais l'loignement des temps nous les fait goter, ainsi que la
distance des lieux nous fait recevoir tout ce que les diverses relations
ou les livres de voyages nous apprennent des pays lointains et des
nations trangres.

Ils racontent une religion, une police, une manire de se nourrir, de
s'habiller, de btir et de faire la guerre, qu'on ne savait point, des
moeurs que l'on ignorait. Celles qui approchent des ntres nous touchent,
celles qui s'en loignent nous tonnent; mais toutes nous amusent. Moins
rebuts par la barbarie des manires et des coutumes de peuples si
loigns, qu'instruits et mme rjouis par leur nouveaut, il nous
suffit que ceux dont il s'agit soient Siamois, Chinois, Ngres ou
Abyssins.

Or ceux dont Thophraste nous peint les moeurs dans ses Caractres
taient Athniens, et nous sommes Franais; et si nous joignons  la
diversit des lieux et du climat le long intervalle des temps, et que
nous considrions que ce livre a pu tre crit la dernire anne de la
CXVe olympiade, trois cent quatorze ans avant l're chrtienne, et
qu'ainsi il y a deux mille ans accomplis que vivait ce peuple d'Athnes
dont il fait la peinture, nous admirerons de nous y reconnatre
nous-mmes, nos amis, nos ennemis, ceux avec qui nous vivons, et que
cette ressemblance avec des hommes spars par tant de sicles soit si
entire. En effet, les hommes n'ont point chang selon le coeur et selon
les passions; ils sont encore tels qu'ils taient alors et qu'ils sont
marqus dans Thophraste: vains, dissimuls, flatteurs, intresss,
effronts, importuns, dfiants, mdisants, querelleux, superstitieux.

Il est vrai, Athnes tait libre; c'tait le centre d'une rpublique;
ses citoyens taient gaux; ils ne rougissaient point l'un de l'autre;
ils marchaient presque seuls et  pied dans une ville propre, paisible
et spacieuse, entraient dans les boutiques et dans les marchs,
achetaient eux-mmes les choses ncessaires; l'mulation d'une cour ne
les faisait point sortir d'une vie commune; ils rservaient leurs
esclaves pour les bains, pour les repas, pour le service intrieur des
maisons, pour les voyages; ils passaient une partie de leur vie dans les
places, dans les temples, aux amphithtres, sur un port, sous des
portiques, et au milieu d'une ville dont ils taient galement les
matres. L le peuple s'assemblait pour dlibrer des affaires
publiques; ici il s'entretenait avec les trangers; ailleurs les
philosophes tantt enseignaient leur doctrine, tantt confraient avec
leurs disciples. Ces lieux taient tout  la fois la scne des plaisirs
et des affaires. Il y avait dans ces moeurs quelque chose de simple et de
populaire, et qui ressemble peu aux ntres, je l'avoue; mais cependant
quels hommes en gnral que les Athniens, et quelle ville qu'Athnes!
quelles lois! quelle police! quelle valeur! quelle discipline! quelle
perfection dans toutes les sciences et dans tous les arts! mais quelle
politesse dans le commerce ordinaire et dans le langage! Thophraste, le
mme Thophraste dont l'on vient de dire de si grandes choses, ce
parleur agrable, cet homme qui s'exprimait divinement, fut reconnu
tranger et appel de ce nom par une simple femme de qui il achetait des
herbes au march, et qui reconnut, par je ne sais quoi d'attique qui lui
manquait et que les Romains ont depuis appel urbanit, qu'il n'tait
pas Athnien; et Cicron rapporte que ce grand personnage demeura tonn
de voir qu'ayant vieilli dans Athnes, possdant si parfaitement le
langage attique et en ayant acquis l'accent par une habitude de tant
d'annes, il ne s'tait pu donner ce que le simple peuple avait
naturellement et sans nulle peine. Que si l'on ne laisse pas de lire
quelquefois, dans ce trait des Caractres, de certaines moeurs qu'on ne
peut excuser et qui nous paraissent ridicules, il faut se souvenir
qu'elles ont paru telles  Thophraste, qu'il les a regardes comme des
vices dont il a fait une peinture nave, qui fit honte aux Athniens et
qui servit  les corriger.

Enfin, dans l'esprit de contenter ceux qui reoivent froidement tout ce
qui appartient aux trangers et aux anciens, et qui n'estiment que leurs
moeurs, on les ajoute  cet ouvrage. L'on a cru pouvoir se dispenser de
suivre le projet de ce philosophe, soit parce qu'il est toujours
pernicieux de poursuivre le travail d'autrui, surtout si c'est d'un
ancien ou d'un auteur d'une grande rputation; soit encore parce que
cette unique figure qu'on appelle description ou numration, employe
avec tant de succs dans ces vingt-huit chapitres des Caractres,
pourrait en avoir un beaucoup moindre, si elle tait traite par un
gnie fort infrieur  celui de Thophraste.

Au contraire, se ressouvenant que, parmi le grand nombre des traits de
ce philosophe rapports par Diogne Larce, il s'en trouve un sous le
titre de Proverbes, c'est--dire de pices dtaches, comme des
rflexions ou des remarques, que le premier et le plus grand livre de
morale qui ait t fait porte ce mme nom dans les divines critures, on
s'est trouv excit par de si grands modles  suivre selon ses forces
une semblable manire d'crire des moeurs; et l'on n'a point t dtourn
de son entreprise par deux ouvrages de morale qui sont dans les mains de
tout le monde, et d'o, faute d'attention ou par un esprit de critique,
quelques-uns pourraient penser que ces remarques sont imites.

L'un, par l'engagement de son auteur, fait servir la mtaphysique  la
religion, fait connatre l'me, ses passions, ses vices, traite les
grands et les srieux motifs pour conduire  la vertu, et veut rendre
l'homme chrtien. L'autre, qui est la production d'un esprit instruit
par le commerce du monde et dont la dlicatesse tait gale  la
pntration, observant que l'amour-propre est dans l'homme la cause de
tous ses faibles, l'attaque sans relche, quelque part o il le trouve;
et cette unique pense, comme multiplie en mille manires diffrentes,
a toujours, par le choix des mots et par la varit de l'expression, la
grce de la nouveaut.

L'on ne suit aucune de ces routes dans l'ouvrage qui est joint  la
traduction des Caractres; il est tout diffrent des deux autres que je
viens de toucher: moins sublime que le premier et moins dlicat que le
second, il ne tend qu' rendre l'homme raisonnable, mais par des voies
simples et communes, et en l'examinant indiffremment, sans beaucoup de
mthode et selon que les divers chapitres y conduisent, par les ges,
les sexes et les conditions, et par les vices, les faibles et le
ridicule qui y sont attachs.

L'on s'est plus appliqu aux vices de l'esprit, aux replis du coeur et 
tout l'intrieur de l'homme que n'a fait Thophraste; et l'on peut dire
que, comme ses Caractres, par mille choses extrieures qu'ils font
remarquer dans l'homme, par ses actions, ses paroles et ses dmarches,
apprennent quel est son fond, et font remonter jusques  la source de
son drglement, tout au contraire, les nouveaux Caractres, dployant
d'abord les penses, les sentiments et les mouvements des hommes,
dcouvrent le principe de leur malice et de leurs faiblesses, font que
l'on prvoit aisment tout ce qu'ils sont capables de dire ou de faire,
et qu'on ne s'tonne plus de mille actions vicieuses ou frivoles dont
leur vie est toute remplie.

Il faut avouer que sur les titres de ces deux ouvrages l'embarras s'est
trouv presque gal. Pour ceux qui partagent le dernier, s'ils ne
plaisent point assez, l'on permet d'en suppler d'autres; mais  l'gard
des titres des Caractres de Thophraste, la mme libert n'est pas
accorde, parce qu'on n'est point matre du bien d'autrui. Il a fallu
suivre l'esprit de l'auteur, et les traduire selon le sens le plus
proche de la diction grecque, et en mme temps selon la plus exacte
conformit avec leurs chapitres; ce qui n'est pas une chose facile,
parce que souvent la signification d'un terme grec, traduit en franais
mot pour mot, n'est plus la mme dans notre langue: par exemple, ironie
est chez nous une raillerie dans la conversation, ou une figure de
rhtorique, et chez Thophraste c'est quelque chose entre la fourberie
et la dissimulation, qui n'est pourtant ni l'un ni l'autre, mais
prcisment ce qui est dcrit dans le premier chapitre.

Et d'ailleurs les Grecs ont quelquefois deux ou trois termes assez
diffrents pour exprimer des choses qui le sont aussi et que nous ne
saurions gure rendre que par un seul mot: cette pauvret embarrasse. En
effet, l'on remarque dans cet ouvrage grec trois espces d'avarice, deux
sortes d'importuns, des flatteurs de deux manires, et autant de grands
parleurs: de sorte que les caractres de ces personnes semblent rentrer
les uns dans les autres, au dsavantage du titre; ils ne sont pas aussi
toujours suivis et parfaitement conformes, parce que Thophraste,
emport quelquefois par le dessein qu'il a de faire des portraits, se
trouve dtermin  ces changements par le caractre et les moeurs du
personnage qu'il peint ou dont il fait la satire.

Les dfinitions qui sont au commencement de chaque chapitre ont eu leurs
difficults. Elles sont courtes et concises dans Thophraste, selon la
forme du grec et le style d'Aristote, qui lui en a fourni les premires
ides: on les a tendues dans la traduction pour les rendre
intelligibles. Il se lit aussi dans ce trait des phrases qui ne sont
pas acheves et qui forment un sens imparfait, auquel il a t facile de
suppler le vritable; il s'y trouve de diffrentes leons, quelques
endroits tout  fait interrompus, et qui pouvaient recevoir diverses
explications; et pour ne point s'garer dans ces doutes, on a suivi les
meilleurs interprtes.

Enfin, comme cet ouvrage n'est qu'une simple instruction sur les moeurs
des hommes, et qu'il vise moins  les rendre savants qu' les rendre
sages, l'on s'est trouv exempt de le charger de longues et curieuses
observations, ou de doctes commentaires qui rendissent un compte exact
de l'antiquit. L'on s'est content de mettre de petites notes  ct de
certains endroits que l'on a cru le mriter, afin que nuls de ceux qui
ont de la justesse, de la vivacit, et  qui il ne manque que d'avoir lu
beaucoup, ne se reprochent pas mme ce petit dfaut, ne puissent tre
arrts dans la lecture des Caractres et douter un moment du sens de
Thophraste.




Les caractres de Thophraste[1]

[Note: 1 Traduits du grec]


J'ai admir souvent, et j'avoue que je ne puis encore comprendre,
quelque srieuse rflexion que je fasse, pourquoi toute la Grce, tant
place sous un mme ciel, et les Grecs nourris et levs de la mme
manire, il se trouve nanmoins si peu de ressemblance dans leurs moeurs.
Puis donc, mon cher Polycls, qu' l'ge de quatre-vingt-dix neuf ans o
je me trouve, j'ai assez vcu pour connatre les hommes; que j'ai vu
d'ailleurs, pendant le cours de ma vie, toutes sortes de personnes et de
divers tempraments, et que je me suis toujours attach  tudier les
hommes vertueux, comme ceux qui n'taient connus que par leurs vices, il
semble que j'ai d marquer les caractres des uns et des autres, et ne
me pas contenter de peindre les Grecs en gnral, mais mme de toucher
ce qui est personnel, et ce que plusieurs d'entre eux paraissent avoir
de plus familier. J'espre, mon cher Polycls, que cet ouvrage sera
utile  ceux qui viendront aprs nous: il leur tracera des modles
qu'ils pourront suivre; il leur apprendra  faire le discernement de
ceux avec qui ils doivent lier quelque commerce, et dont l'mulation les
portera  imiter leur sagesse et leurs vertus. Ainsi je vais entrer en
matire: c'est  vous de pntrer dans mon sens, et d'examiner avec
attention si la vrit se trouve dans mes paroles; et sans faire une
plus longue prface, je parlerai d'abord de la dissimulation, je
dfinirai ce vice, je dirai ce que c'est qu'un homme dissimul, je
dcrirai ses moeurs, et je traiterai ensuite des autres passions, suivant
le projet que j'en ai fait.




De la dissimulation


La dissimulation n'est pas aise  bien dfinir: si l'on se contente
d'en faire une simple description, l'on peut dire que c'est un certain
art de composer ses paroles et ses actions pour une mauvaise fin. Un
homme dissimul se comporte de cette manire: il aborde ses ennemis,
leur parle, et leur fait croire par cette dmarche qu'il ne les hait
point; il loue ouvertement et en leur prsence ceux  qui il dresse de
secrtes embches, et il s'afflige avec eux s'il leur est arriv quelque
disgrce; il semble pardonner les discours offensants que l'on lui
tient; il rcite froidement les plus horribles choses que l'on lui aura
dites contre sa rputation, et il emploie les paroles les plus
flatteuses pour adoucir ceux qui se plaignent de lui, et qui sont aigris
par les injures qu'ils en ont reues. S'il arrive que quelqu'un l'aborde
avec empressement, il feint des affaires, et lui dit de revenir une
autre fois. Il cache soigneusement tout ce qu'il fait; et  l'entendre
parler, on croirait toujours qu'il dlibre. Il ne parle point
indiffremment; il a ses raisons pour dire tantt qu'il ne fait que
revenir de la campagne, tantt qu'il est arriv  la ville fort tard, et
quelquefois qu'il est languissant, ou qu'il a une mauvaise sant. Il dit
 celui qui lui emprunte de l'argent  intrt, ou qui le prie de
contribuer de sa part  une somme que ses amis consentent de lui prter,
qu'il ne vend rien, qu'il ne s'est jamais vu si dnu d'argent; pendant
qu'il dit aux autres que le commerce va le mieux du monde, quoique en
effet il ne vende rien. Souvent, aprs avoir cout ce que l'on lui a
dit, il veut faire croire qu'il n'y a pas eu la moindre attention; il
feint de n'avoir pas aperu les choses o il vient de jeter les yeux, ou
s'il est convenu d'un fait, de ne s'en plus souvenir. Il n'a pour ceux
qui lui parlent d'affaire que cette seule rponse: J'y penserai. Il
sait de certaines choses, il en ignore d'autres, il est saisi
d'admiration, d'autres fois il aura pens comme vous sur cet vnement,
et cela selon ses diffrents intrts. Son langage le plus ordinaire est
celui-ci: Je n'en crois rien, je ne comprends pas que cela puisse tre,
je ne sais o j'en suis; ou bien: Il me semble que je ne suis pas
moi-mme; et ensuite: Ce n'est pas ainsi qu'il me l'a fait entendre;
voil une chose merveilleuse et qui passe toute crance; contez cela 
d'autres; dois-je vous croire? ou me persuaderai-je qu'il m'ait dit la
vrit?, paroles doubles et artificieuses, dont il faut se dfier comme
de ce qu'il y a au monde de plus pernicieux. Ces manires d'agir ne
partent point d'une me simple et droite, mais d'une mauvaise volont,
ou d'un homme qui veut nuire; le venin des aspics est moins  craindre.




De la flatterie


La flatterie est un commerce honteux qui n'est utile qu'au flatteur. Si
un flatteur se promne avec quelqu'un dans la place: Remarquez-vous,
lui dit-il, comme tout le monde a les yeux sur vous? cela n'arrive qu'
vous seul. Hier il fut bien parl de vous, et l'on ne tarissait point
sur vos louanges: nous nous trouvmes plus de trente personnes dans un
endroit du Portique; et comme par la suite du discours l'on vint 
tomber sur celui que l'on devait estimer le plus homme de bien de la
ville, tous d'une commune voix vous nommrent, et il n'y en eut pas un
seul qui vous refust ses suffrages. Il lui dit mille choses de cette
nature. Il affecte d'apercevoir le moindre duvet qui se sera attach 
votre habit, de le prendre et de le souffler  terre. Si par hasard le
vent a fait voler quelques petites pailles sur votre barbe ou sur vos
cheveux, il prend soin de vous les ter; et vous souriant: Il est
merveilleux, dit-il, combien vous tes blanchi depuis deux jours que je
ne vous ai pas vu; et il ajoute: Voil encore, pour un homme de votre
ge, assez de cheveux noirs. Si celui qu'il veut flatter prend la
parole, il impose silence  tous ceux qui se trouvent prsents, et il
les force d'approuver aveuglment tout ce qu'il avance, et ds qu'il a
cess de parler, il se rcrie: Cela est dit le mieux du monde, rien
n'est plus heureusement rencontr. D'autres fois, s'il lui arrive de
faire  quelqu'un une raillerie froide, il ne manque pas de lui
applaudir, d'entrer dans cette mauvaise plaisanterie; et quoiqu'il n'ait
nulle envie de rire, il porte  sa bouche l'un des bouts de son manteau,
comme s'il ne pouvait se contenir et qu'il voult s'empcher d'clater;
et s'il l'accompagne lorsqu'il marche par la ville, il dit  ceux qu'il
rencontre dans son chemin de s'arrter jusqu' ce qu'il soit pass. Il
achte des fruits, et les porte chez ce citoyen; il les donne  ses
enfants en sa prsence; il les baise, il les caresse: Voil, dit-il, de
jolis enfants et dignes d'un tel pre. S'il sort de sa maison, il le
suit; s'il entre dans une boutique pour essayer des souliers, il lui
dit: Votre pied est mieux fait que cela. Il l'accompagne ensuite chez
ses amis, ou plutt il entre le premier dans leur maison, et leur dit:
Un tel me suit et vient vous rendre visite; et retournant sur ses pas:
Je vous ai annonc, dit-il, et l'on se fait un grand honneur de vous
recevoir. Le flatteur se met  tout sans hsiter, se mle des choses
les plus viles et qui ne conviennent qu' des femmes. S'il est invit 
souper, il est le premier des convis  louer le vin; assis  table le
plus proche de celui qui fait le repas, il lui rpte souvent: En
vrit, vous faites une chre dlicate; et montrant aux autres l'un des
mets qu'il soulve du plat: Cela s'appelle, dit-il, un morceau friand.
Il a soin de lui demander s'il a froid, s'il ne voudrait point une autre
robe; et il s'empresse de le mieux couvrir. Il lui parle sans cesse 
l'oreille; et si quelqu'un de la compagnie l'interroge, il lui rpond
ngligemment et sans le regarder, n'ayant des yeux que pour un seul. Il
ne faut pas croire qu'au thtre il oublie d'arracher des carreaux des
mains du valet qui les distribue, pour les porter  sa place, et l'y
faire asseoir plus mollement. J'ai d dire aussi qu'avant qu'il sorte de
sa maison, il en loue l'architecture, se rcrie sur toutes choses, dit
que les jardins sont bien plants; et s'il aperoit quelque part le
portrait du matre, o il soit extrmement flatt, il est touch de voir
combien il lui ressemble, et il l'admire comme un chef-d'oeuvre. En un
mot, le flatteur ne dit rien et ne fait rien au hasard; mais il rapporte
toutes ses paroles et toutes ses actions au dessein qu'il a de plaire 
quelqu'un et d'acqurir ses bonnes grces.




De l'impertinent ou du diseur de rien


La sotte envie de discourir vient d'une habitude qu'on a contracte de
parler beaucoup et sans rflexion. Un homme qui veut parler, se trouvant
assis proche d'une personne qu'il n'a jamais vue et qu'il ne connat
point, entre d'abord en matire, l'entretient de sa femme et lui fait
son loge, lui conte son songe; lui fait un long dtail d'un repas o il
s'est trouv, sans oublier le moindre mets ni un seul service. Il
s'chauffe ensuite dans la conversation, dclame contre le temps
prsent, et soutient que les hommes qui vivent prsentement ne valent
point leurs pres. De l il se jette sur ce qui se dbite au march, sur
la chert du bl, sur le grand nombre d'trangers qui sont dans la
ville; il dit qu'au printemps, o commencent les Bacchanales, la mer
devient navigable; qu'un peu de pluie serait utile aux biens de la
terre, et ferait esprer une bonne rcolte; qu'il cultivera son champ
l'anne prochaine, et qu'il le mettra en valeur; que le sicle est dur,
et qu'on a bien de la peine  vivre. Il apprend  cet inconnu que c'est
Damippe qui a fait brler la plus belle torche devant l'autel de Crs 
la fte des Mystres, il lui demande combien de colonnes soutiennent le
thtre de la musique, quel est le quantime du mois; il lui dit qu'il a
eu la veille une indigestion; et si cet homme  qui il parle a la
patience de l'couter, il ne partira pas d'auprs de lui: il lui
annoncera comme une chose nouvelle que les Mystres se clbrent dans le
mois d'aot, les Apaturies au mois d'octobre; et  la campagne, dans le
mois de dcembre, les Bacchanales. Il n'y a avec de si grands causeurs
qu'un parti  prendre, qui est de fuir, si l'on veut du moins viter la
fivre; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent
pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires?




De la rusticit


Il semble que la rusticit n'est autre chose qu'une ignorance grossire
des biensances. L'on voit en effet des gens rustiques et sans rflexion
sortir un jour de mdecine, et se trouver en cet tat dans un lieu
public parmi le monde; ne pas faire la diffrence de l'odeur forte du
thym ou de la marjolaine d'avec les parfums les plus dlicieux; tre
chausss large et grossirement; parler haut et ne pouvoir se rduire 
un ton de voix modr; ne se pas fier  leurs amis sur les moindres
affaires, pendant qu'ils s'en entretiennent avec leurs domestiques,
jusques  rendre compte  leurs moindres valets de ce qui aura t dit
dans une assemble publique. On les voit assis, leur robe releve
jusqu'aux genoux et d'une manire indcente. Il ne leur arrive pas en
toute leur vie de rien admirer, ni de paratre surpris des choses les
plus extraordinaires que l'on rencontre sur les chemins; mais si c'est
un boeuf, un ne, ou un vieux bouc, alors ils s'arrtent et ne se lassent
point de les contempler. Si quelquefois ils entrent dans leur cuisine,
ils mangent avidement tout ce qu'ils y trouvent, boivent tout d'une
haleine une grande tasse de vin pur; ils se cachent pour cela de leur
servante, avec qui d'ailleurs ils vont au moulin, et entrent dans les
plus petits dtails du domestique. Ils interrompent leur souper, et se
lvent pour donner une poigne d'herbes aux btes de charrue qu'ils ont
dans leurs tables. Heurte-t-on  leur porte pendant qu'ils dnent, ils
sont attentifs et curieux. Vous remarquez toujours proche de leur table
un gros chien de cour, qu'ils appellent  eux, qu'ils empoignent par la
gueule, en disant: Voil celui qui garde la place, qui prend soin de la
maison et de ceux qui sont dedans. Ces gens, pineux dans les payements
qu'on leur fait, rebutent un grand nombre de pices qu'ils croient
lgres, ou qui ne brillent pas assez  leurs yeux, et qu'on est oblig
de leur changer. Ils sont occups pendant la nuit d'une charrue, d'un
sac, d'une faux, d'une corbeille, et ils rvent  qui ils ont prt ces
ustensiles; et lorsqu'ils marchent par la ville: Combien vaut,
demandent-ils aux premiers qu'ils rencontrent, le poisson sal? Les
fourrures se vendent-elles bien? N'est-ce pas aujourd'hui que les jeux
nous ramnent une nouvelle lune? D'autres fois, ne sachant que dire,
ils vous apprennent qu'ils vont se faire raser, et qu'ils ne sortent que
pour cela. Ce sont ces mmes personnes que l'on entend chanter dans le
bain, qui mettent des clous  leurs souliers, et qui, se trouvant tout
ports devant la boutique d'Archias, achtent eux-mmes des viandes
sales, et les apportent  la main en pleine rue.




Du complaisant


Pour faire une dfinition un peu exacte de cette affectation que
quelques-uns ont de plaire  tout le monde, il faut dire que c'est une
manire de vivre o l'on cherche beaucoup moins ce qui est vertueux et
honnte que ce qui est agrable. Celui qui a cette passion, d'aussi loin
qu'il aperoit un homme dans la place, le salue en s'criant: Voil ce
qu'on appelle un homme de bien!, l'aborde, l'admire sur les moindres
choses, le retient avec ses deux mains, de peur qu'il ne lui chappe; et
aprs avoir fait quelques pas avec lui, il lui demande avec empressement
quel jour on pourra le voir, et enfin ne s'en spare qu'en lui donnant
mille loges. Si quelqu'un le choisit pour arbitre dans un procs, il ne
doit pas attendre de lui qu'il lui soit plus favorable qu' son
adversaire: comme il veut plaire  tous deux, il les mnagera galement.
C'est dans cette vue que, pour se concilier tous les trangers qui sont
dans la ville, il leur dit quelquefois qu'il leur trouve plus de raison
et d'quit que dans ses concitoyens. S'il est pri d'un repas, il
demande en entrant  celui qui l'a convi o sont ses enfants; et ds
qu'ils paraissent, il se rcrie sur la ressemblance qu'ils ont avec leur
pre, et que deux figues ne se ressemblent pas mieux; il les fait
approcher de lui, il les baise, et, les ayant fait asseoir  ses deux
cts, il badine avec eux:  qui est, dit-il, la petite bouteille? 
qui est la jolie cogne? Il les prend ensuite sur lui, et les laisse
dormir sur son estomac, quoiqu'il en soit incommod. Celui enfin qui
veut plaire se fait raser souvent, a un fort grand soin de ses dents,
change tous les jours d'habits, et les quitte presque tout neufs; il ne
sort point en public qu'il ne soit parfum; on ne le voit gure dans les
salles publiques qu'auprs des comptoirs des banquiers; et dans les
coles, qu'aux endroits seulement o s'exercent les jeunes gens; et au
thtre, les jours de spectacle, que dans les meilleures places et tout
proche des prteurs. Ces gens encore n'achtent jamais rien pour eux;
mais ils envoient  Byzance toute sorte de bijoux prcieux, des chiens
de Sparte  Gyzique, et  Rhodes l'excellent miel du mont Hymette; et
ils prennent soin que toute la ville soit informe qu'ils font ces
emplettes. Leur maison est toujours remplie de mille choses curieuses
qui font plaisir  voir, ou que l'on peut donner, comme des singes et
des satyres, qu'ils savent nourrir, des pigeons de Sicile, des ds
qu'ils font faire d'os de chvre, des fioles pour des parfums, des
cannes torses que l'on fait  Sparte, et des tapis de Perse 
personnages. Ils ont chez eux jusques  un jeu de paume, et une arne
propre  s'exercer  la lutte; et s'ils se promnent par la ville et
qu'ils rencontrent en leur chemin des philosophes, des sophistes, des
escrimeurs ou des musiciens, ils leur offrent leur maison pour s'y
exercer chacun dans son art indiffremment: ils se trouvent prsents 
ces exercices; et se mlant avec ceux qui viennent l pour regarder: 
qui croyez-vous qu'appartienne une si belle maison et cette arne si
commode? Vous voyez, ajoutent-ils en leur montrant quelque homme
puissant de la ville, celui qui en est le matre et qui en peut
disposer.




De l'image d'un coquin


Un coquin est celui  qui les choses les plus honteuses ne cotent rien
 dire ou  faire, qui jure volontiers et fait des serments en justice
autant que l'on lui en demande, qui est perdu de rputation, que l'on
outrage impunment, qui est un chicaneur de profession, un effront, et
qui se mle de toutes sortes d'affaires. Un homme de ce caractre entre
sans masque dans une danse comique; et mme sans tre ivre; et de
sang-froid, il se distingue dans la danse la plus obscne par les
postures les plus indcentes. C'est lui qui, dans ces lieux o l'on voit
des prestiges, s'ingre de recueillir l'argent de chacun des
spectateurs, et qui fait querelle  ceux qui, tant entrs par billets,
croient ne devoir rien payer. Il est d'ailleurs de tous mtiers; tantt
il tient une taverne, tantt il est suppt de quelque lieu infme, une
autre fois partisan: il n'y a point de sale commerce o il ne soit
capable d'entrer; vous le verrez aujourd'hui crieur public, demain
cuisinier ou brelandier: tout lui est propre. S'il a une mre, il la
laisse mourir de faim. Il est sujet au larcin, et  se voir traner par
la ville dans une prison, sa demeure ordinaire, et o il passe une
partie de sa vie. Ce sont ces sortes de gens que l'on voit se faire
entourer du peuple, appeler ceux qui passent et se plaindre  eux avec
une voix forte et enroue, insulter ceux qui les contredisent: les uns
fendent la presse pour les voir, pendant que les autres, contents de les
avoir vus, se dgagent et poursuivent leur chemin sans vouloir les
couter; mais ces effronts continuent de parler: ils disent  celui-ci
le commencement d'un fait, quelque mot  cet autre;  peine peut-on
tirer d'eux la moindre partie de ce dont il s'agit; et vous remarquerez
qu'ils choisissent pour cela des jours d'assemble publique, o il y a
un grand concours de monde, qui se trouve le tmoin de leur insolence.
Toujours accabls de procs, que l'on intente contre eux ou qu'ils ont
intents  d'autres, de ceux dont ils se dlivrent par de faux serments
comme de ceux qui les obligent de comparatre, ils n'oublient jamais de
porter leur bote dans leur sein, et une liasse de papiers entre leurs
mains. Vous les voyez dominer parmi de vils praticiens,  qui ils
prtent  usure, retirant chaque jour une obole et demie de chaque
drachme; frquenter les tavernes, parcourir les lieux o l'on dbite le
poisson frais ou sal, et consumer ainsi en bonne chre tout le profit
qu'ils tirent de cette espce de trafic. En un mot, ils sont querelleux
et difficiles, ont sans cesse la bouche ouverte  la calomnie, ont une
voix tourdissante, et qu'ils font retentir dans les marchs et dans les
boutiques.




Du grand parleur


Ce que quelques-uns appellent babil est proprement une intemprance de
langue qui ne permet pas  un homme de se taire. Vous ne contez pas la
chose comme elle est, dira quelqu'un de ces grands parleurs  quiconque
veut l'entretenir de quelque affaire que ce soit: j'ai tout su, et si
vous vous donnez la patience de m'couter, je vous apprendrai tout; et
si cet autre continue de parler: Vous avez dj dit cela; songez,
poursuit-il,  ne rien oublier. Fort bien; cela est ainsi, car vous
m'avez heureusement remis dans le fait: voyez ce que c'est que de
s'entendre les uns les autres; et ensuite: Mais que veux-je dire? Ah!
j'oubliais une chose! oui, c'est cela mme, et je voulais voir si vous
tomberiez juste dans tout ce que j'en ai appris. C'est par de telles ou
semblables interruptions qu'il ne donne pas de loisir  celui qui lui
parle de respirer; et lorsqu'il a comme assassin de son babil chacun de
ceux qui ont voulu lier avec lui quelque entretien, il va se jeter dans
un cercle de personnes graves qui traitent ensemble de choses srieuses,
et les met en fuite. De l il entre dans les coles publiques et dans
les lieux des exercices, o il amuse les matres par de vains discours,
et empche la jeunesse de profiter de leurs leons. S'il chappe 
quelqu'un de dire: Je m'en vais, celui-ci se met  le suivre, et il ne
l'abandonne point qu'il ne l'ait remis jusque dans sa maison. Si par
hasard il a appris ce qui aura t dit dans une assemble de ville, il
court dans le mme temps le divulguer. Il s'tend merveilleusement sur
la fameuse bataille qui s'est donne sous le gouvernement de l'orateur
Aristophon, comme sur le combat clbre que ceux de Lacdmone ont livr
aux Athniens sous la conduite de Lysandre. Il raconte une autre fois
quels applaudissements a eus un discours qu'il a fait dans le public, en
rpte une grande partie, mle dans ce rcit ennuyeux des invectives
contre le peuple, pendant que de ceux qui l'coutent les uns
s'endorment, les autres le quittent, et que nul ne se ressouvient d'un
seul mot qu'il aura dit. Un grand causeur, en un mot, s'il est sur les
tribunaux, ne laisse pas la libert de juger; il ne permet pas que l'on
mange  table; et s'il se trouve au thtre, il empche non seulement
d'entendre, mais mme de voir les acteurs. On lui fait avouer ingnument
qu'il ne lui est pas possible de se taire, qu'il faut que sa langue se
remue dans son palais comme le poisson dans l'eau, et que quand on
l'accuserait d'tre plus babillard qu'une hirondelle, il faut qu'il
parle: aussi coute-t-il froidement toutes les railleries que l'on fait
de lui sur ce sujet; et jusques  ses propres enfants, s'ils commencent
 s'abandonner au sommeil: Faites-nous, lui disent-ils, un conte qui
achve de nous endormir.




Du dbit des nouvelles


Un nouvelliste ou un conteur de fables est un homme qui arrange, selon
son caprice, des discours et des faits remplis de fausset; qui,
lorsqu'il rencontre l'un de ses amis, compose son visage, et lui
souriant: D'o venez-vous ainsi? lui dit-il; que nous direz-vous de
bon? n'y a-t-il rien de nouveau? Et continuant de l'interroger: Quoi
donc? n'y a-t-il aucune nouvelle? cependant il y a des choses tonnantes
 raconter. Et sans lui donner le loisir de lui rpondre: Que
dites-vous donc? poursuit-il; n'avez-vous rien entendu par la ville? Je
vois bien que vous ne savez rien, et que je vais vous rgaler de grandes
nouveauts. Alors, ou c'est un soldat, ou le fils d'Aste le joueur de
flte, ou Lycon l'ingnieur, tous gens qui arrivent frachement de
l'arme, de qui il sait toutes choses; car il allgue pour tmoins de ce
qu'il avance des hommes obscurs qu'on ne peut trouver pour les
convaincre de fausset. Il assure donc que ces personnes lui on dit que
le Roi et Polysperchon ont gagn la bataille, et que Cassandre, leur
ennemi, est tomb vif entre leurs mains. Et lorsque quelqu'un lui dit:
Mais en vrit, cela est-il croyable?, il lui rplique que cette
nouvelle se crie et se rpand par toute la ville, que tous s'accordent 
dire la mme chose, que c'est tout ce qui se raconte du combat, et qu'il
y a eu un grand carnage. Il ajoute qu'il a lu cet vnement sur le
visage de ceux qui gouvernent, qu'il y a un homme cach chez l'un de ces
magistrats depuis cinq jours entiers, qui revient de la Macdoine, qui a
tout vu et qui lui a tout dit. Ensuite, interrompant le fil de sa
narration: Que pensez-vous de ce succs? demande-t-il  ceux qui
l'coutent. Pauvre Cassandre! malheureux prince! s'crie-t-il d'une
manire touchante. Voyez ce que c'est que la fortune; car enfin
Cassandre tait puissant, et il avait avec lui de grandes forces. Ce que
je vous dis, poursuit-il, est un secret qu'il faut garder pour vous
seul, pendant qu'il court par toute la ville le dbiter  qui le veut
entendre. Je vous avoue que ces diseurs de nouvelles me donnent de
l'admiration, et que je ne conois pas quelle est la fin qu'ils se
proposent; car pour ne rien dire de la bassesse qu'il y a  toujours
mentir, je ne vois pas qu'ils puissent recueillir le moindre fruit de
cette pratique. Au contraire, il est arriv  quelques-uns de se laisser
voler leurs habits dans un bain public, pendant qu'ils ne songeaient
qu' rassembler autour d'eux une foule de peuple, et  lui conter des
nouvelles. Quelques autres, aprs avoir vaincu sur mer et sur terre dans
le Portique, ont pay l'amende pour n'avoir pas comparu  une cause
appele. Enfin il s'en est trouv qui, le jour mme qu'ils ont pris une
ville, du moins par leurs beaux discours, ont manqu de dner. Je ne
crois pas qu'il y ait rien de si misrable que la condition de ces
personnes; car quelle est la boutique, quel est le portique, quel est
l'endroit d'un march public o ils ne passent tout le jour  rendre
sourds ceux qui les coutent, ou  les fatiguer par leurs mensonges?




De l'effronterie cause par l'avarice


Pour faire connatre ce vice, il faut dire que c'est un mpris de
l'honneur dans la vue d'un vil intrt. Un homme que l'avarice rend
effront ose emprunter une somme d'argent  celui  qui il en doit dj,
et qu'il lui retient avec injustice. Le jour mme qu'il aura sacrifi
aux Dieux, au lieu de manger religieusement chez soi une partie des
viandes consacres, il les fait saler pour lui servir dans plusieurs
repas, et va souper chez l'un de ses amis; et l,  table,  la vue de
tout le monde, il appelle son valet, qu'il veut encore nourrir aux
dpens de son hte, et lui coupant un morceau de viande qu'il met sur un
quartier de pain: Tenez, mon ami, lui dit-il, faites bonne chre. Il
va lui-mme au march acheter des viandes cuites; et avant que de
convenir du prix, pour avoir une meilleure composition du marchand, il
lui fait ressouvenir qu'il lui a autrefois rendu service. Il fait
ensuite peser ces viandes et il en entasse le plus qu'il peut; s'il en
est empch par celui qui les lui vend, il jette du moins quelque os
dans la balance: si elle peut contenir tout, il est satisfait; sinon, il
ramasse sur la table des morceaux de rebut, comme pour se ddommager,
sourit, et s'en va. Une autre fois, sur l'argent qu'il aura reu de
quelques trangers pour leur louer des places au thtre, il trouve le
secret d'avoir sa place franche au spectacle, et d'y envoyer le
lendemain ses enfants et leur prcepteur. Tout lui fait envie: il veut
profiter des bons marchs, et demande hardiment au premier venu une
chose qu'il ne vient que d'acheter. Se trouve-t-il dans une maison
trangre, il emprunte jusqu' l'orge et  la paille; encore faut-il que
celui qui les lui prte fasse les frais de les faire porter chez lui.
Cet effront, en un mot, entre sans payer dans un bain public, et l, en
prsence du baigneur, qui crie inutilement contre lui, prenant le
premier vase qu'il rencontre, il le plonge dans une cuve d'airain qui
est remplie d'eau, se la rpand sur tout le corps: Me voil lav,
ajoute-t-il, autant que j'en ai besoin, et sans avoir obligation 
personne, remet sa robe et disparat.




De l'pargne sordide


Cette espce d'avarice est dans les hommes une passion de vouloir
mnager les plus petites choses sans aucune fin honnte. C'est dans cet
esprit que quelques-uns, recevant tous les mois le loyer de leur maison,
ne ngligent pas d'aller eux-mmes demander la moiti d'une obole qui
manquait au dernier payement qu'on leur a fait; que d'autres, faisant
l'effort de donner  manger chez eux, ne sont occups pendant le repas
qu' compter le nombre de fois que chacun des convis demande  boire.
Ce sont eux encore dont la portion des prmices des viandes que l'on
envoie sur l'autel de Diane est toujours la plus petite. Ils apprcient
les choses au-dessous de ce qu'elles valent; et de quelque bon march
qu'un autre, en leur rendant compte, veuille se prvaloir, ils lui
soutiennent toujours qu'il a achet trop cher. Implacables  l'gard
d'un valet qui aura laiss tomber un pot de terre, ou cass par malheur
quelque vase d'argile, ils lui dduisent cette perte sur sa nourriture;
mais si leurs femmes ont perdu seulement un denier, il faut alors
renverser toute une maison, dranger les lits; transporter des coffres,
et chercher dans les recoins les plus cachs. Lorsqu'ils vendent, ils
n'ont que cette unique chose en vue, qu'il n'y ait qu' perdre pour
celui qui achte. Il n'est permis  personne de cueillir une figue dans
leur jardin, de passer au travers de leur champ, de ramasser une petite
branche de palmier, ou quelques olives qui seront tombes de l'arbre.
Ils vont tous les jours se promener sur leurs terres, en remarquent les
bornes, voient si l'on n'y a rien chang et si elles sont toujours les
mmes. Ils tirent intrt de l'intrt, et ce n'est qu' cette condition
qu'ils donnent du temps  leurs cranciers. S'ils ont invit  dner
quelques-uns de leurs amis, et qui ne sont que des personnes du peuple,
ils ne feignent point de leur faire servir un simple hachis; et on les a
vus souvent aller eux-mmes au march pour ces repas, y trouver tout
trop cher, et en revenir sans rien acheter. Ne prenez pas l'habitude,
disent-ils  leurs femmes, de prter votre sel, votre orge, votre
farine, ni mme du cumin, de la marjolaine, des gteaux pour l'autel, du
coton, de la laine; car ces petits dtails ne laissent pas de monter, 
la fin d'une anne,  une grosse somme. Ces avares, en un mot, ont des
trousseaux de clefs rouilles, dont ils ne se servent point, des
cassettes o leur argent est en dpt, qu'ils n'ouvrent jamais, et
qu'ils laissent moisir dans un coin de leur cabinet; ils portent des
habits qui leur sont trop courts et trop troits; les plus petites
fioles contiennent plus d'huile qu'il n'en faut pour les oindre; ils ont
la tte rase jusqu'au cuir, se dchaussent vers le milieu du jour pour
pargner leurs souliers, vont trouver les foulons pour obtenir d'eux de
ne pas pargner la craie dans la laine qu'ils leur ont donne 
prparer, afin, disent-ils, que leur toffe se tache moins.




De l'impudent ou de celui qui ne rougit de rien


L'impudence est facile  dfinir: il suffit de dire que c'est une
profession ouverte d'une plaisanterie outre, comme de ce qu'il y a de
plus honteux et de plus contraire  la biensance. Celui-l, par
exemple, est impudent, qui voyant venir vers lui une femme de condition,
feint dans ce moment quelque besoin pour avoir occasion de se montrer 
elle d'une manire dshonnte; qui se plat  battre des mains au
thtre lorsque tout le monde se tait, ou y siffler les acteurs que les
autres voient et coutent avec plaisir; qui, couch sur le dos, pendant
que toute l'assemble garde un profond silence, fait entendre de sales
hoquets qui obligent les spectateurs de tourner la tte et d'interrompre
leur attention. Un homme de ce caractre achte en plein march des
noix, des pommes, toute sorte de fruits, les mange, cause debout avec la
fruitire, appelle par leurs noms ceux qui passent sans presque les
connatre, en arrte d'autres qui courent par la place et qui ont leurs
affaires; et s'il voit venir quelque plaideur, il l'aborde, le raille et
le flicite sur une cause importante qu'il vient de perdre. Il va
lui-mme choisir de la viande, et louer pour un souper des femmes qui
jouent de la flte; et montrant  ceux qu'il rencontre ce qu'il vient
d'acheter, il les convie en riant d'en venir manger. On le voit
s'arrter devant la boutique d'un barbier ou d'un parfumeur, et l
annoncer qu'il va faire un grand repas et s'enivrer. Si quelquefois il
vend du vin, il le fait mler, pour ses amis comme pour les autres sans
distinction. Il ne permet pas  ses enfants d'aller  l'amphithtre
avant que les jeux soient commencs et lorsque l'on paye pour tre
plac, mais seulement sur la fin du spectacle et quand l'architecte
nglige les places et les donne pour rien. tant envoy avec quelques
autres citoyens en ambassade, il laisse chez soi la somme que le public
lui a donne pour faire les frais de son voyage, et emprunte de l'argent
de ses collgues; sa coutume alors est de charger son valet de fardeaux
au del de ce qu'il en peut porter, et de lui retrancher cependant de
son ordinaire; et comme il arrive souvent que l'on fait dans les villes
des prsents aux ambassadeurs, il demande sa part pour la vendre. Vous
m'achetez toujours, dit-il au jeune esclave qui le sert dans le bain,
une mauvaise huile, et qu'on ne peut supporter: il se sert ensuite de
l'huile d'un autre et pargne la sienne. Il envie  ses propres valets
qui le suivent la plus petite pice de monnaie qu'ils auront ramasse
dans les rues, et il ne manque point d'en retenir sa part avec ce mot:
Mercure est commun. Il fait pis: il distribue  ses domestique leurs
provisions dans une certaine mesure dont le fond, creux par-dessous,
s'enfonce en dedans et s'lve comme en pyramide; et quand elle est
pleine, il la rase lui-mme avec le rouleau le plus prs qu'il peut... De
mme, s'il paye  quelqu'un trente mines qu'il lui doit, il fait si bien
qu'il y manque quatre drachmes, dont il profite. Mais dans ces grands
repas o il faut traiter toute une tribu, il fait recueillir par ceux de
ses domestiques qui ont soin de la table le reste des viandes qui ont
t servies, pour lui en rendre compte: il serait fch de leur laisser
une rave  demi mange.




Du contre-temps


Cette ignorance du temps et de l'occasion est une manire d'aborder les
gens ou d'agir avec eux toujours incommode et embarrassante. Un importun
est celui qui choisit le moment que son ami est accabl de ses propres
affaires, pour lui parler des siennes; qui va souper chez sa matresse,
le soir mme qu'elle a la fivre; qui voyant que quelqu'un vient d'tre
condamn en justice de payer pour un autre pour qui il s'est oblig, le
prie nanmoins de rpondre pour lui; qui comparat pour servir de tmoin
dans un procs que l'on vient de juger; qui prend le temps des noces o
il est invit pour se dchaner contre les femmes; qui entrane  la
promenade des gens  peine arrivs d'un long voyage et qui n'aspirent
qu' se reposer; fort capable d'amener des marchands pour offrir d'une
chose plus qu'elle ne vaut, aprs qu'elle est vendue; de se lever au
milieu d'une assemble pour reprendre un fait ds ses commencements, et
en instruire  fond ceux qui en ont les oreilles rebattues et qui le
savent mieux que lui; souvent empress pour engager dans une affaire des
personnes qui, ne l'affectionnant point, n'osent pourtant refuser d'y
entrer. S'il arrive que quelqu'un dans la ville doive faire un festin
aprs avoir sacrifi, il va lui demander une portion des viandes qu'il a
prpares. Une autre fois, s'il voit qu'un matre chtie devant lui son
esclave: J'ai perdu, dit-il, un des miens dans une pareille occasion:
je le fis fouetter, il se dsespra et s'alla pendre. Enfin, il n'est
propre qu' commettre de nouveau deux personnes qui veulent
s'accommoder, s'ils l'ont fait arbitre de leur diffrend. C'est encore
une action qui lui convient fort que d'aller prendre au milieu du repas,
pour danser, un homme qui est de sang-froid et qui n'a bu que
modrment.




De l'air empress


Il semble que le trop grand empressement est une recherche importune, ou
une vaine affectation de marquer aux autres de la bienveillance par ses
paroles et par toute sa conduite. Les manires d'un homme empress sont
de prendre sur soi l'vnement d'une affaire qui est au-dessus de ses
forces, et dont il ne saurait sortir avec honneur; et dans une chose que
toute une assemble juge raisonnable, et o il ne se trouve pas la
moindre difficult, d'insister longtemps sur une lgre circonstance,
pour tre ensuite de l'avis des autres; de faire beaucoup plus apporter
de vin dans un repas qu'on n'en peut boire; d'entrer dans une querelle
o il se trouve prsent, d'une manire  l'chauffer davantage. Rien
n'est aussi plus ordinaire que de le voir s'offrir  servir de guide
dans un chemin dtourn qu'il ne connat pas, et dont il ne peut ensuite
trouver l'issue; venir vers son gnral, et lui demander quand il doit
ranger son arme en bataille, quel jour il faudra combattre, et s'il n'a
point d'ordres  lui donner pour le lendemain; une autre fois
s'approcher de son pre: Ma mre, lui dit-il mystrieusement, vient de
se coucher et ne commence qu' s'endormir; s'il entre enfin dans la
chambre d'un malade  qui son mdecin a dfendu le vin, dire qu'on peut
essayer s'il ne lui fera point de mal, et le soutenir doucement pour lui
en faire prendre. S'il apprend qu'une femme soit morte dans la ville, il
s'ingre de faire son pitaphe; il y fait graver son nom, celui de son
mari, de son pre, de sa mre, son pays, son origine, avec cet loge:
ils avaient tous de la vertu. S'il est quelquefois oblig de jurer
devant des juges qui exigent son serment: Ce n'est pas, dit-il en
perant la foule pour paratre  l'audience, la premire fois que cela
m'est arriv.




De la stupidit


La stupidit est en nous une pesanteur d'esprit qui accompagne nos
actions et nos discours. Un homme stupide, ayant lui-mme calcul avec
des jetons une certaine somme, demande  ceux qui le regardent faire 
quoi elle se monte. S'il est oblig de paratre dans un jour prescrit
devant ses juges pour se dfendre dans un procs que l'on lui fait, il
l'oublie entirement et part pour la campagne. Il s'endort  un
spectacle, et il ne se rveille que longtemps aprs qu'il est fini et
que le peuple s'est retir. Aprs s'tre rempli de viandes le soir, il
se lve la nuit pour une indigestion, va dans la rue se soulager, o il
est mordu d'un chien du voisinage. Il cherche ce qu'on vient de lui
donner, et qu'il a mis lui-mme dans quelque endroit, o souvent il ne
peut le retrouver. Lorsqu'on l'avertit de la mort de l'un de ses amis
afin qu'il assiste  ses funrailles, il s'attriste, il pleure, il se
dsespre, et prenant une faon de parler pour une autre:  la bonne
heure, ajoute-t-il; ou une pareille sottise. Cette prcaution qu'ont
les personnes sages de ne pas donner sans tmoin de l'argent  leurs
cranciers, il l'a pour en recevoir de ses dbiteurs. On le voit
quereller son valet, dans le plus grand froid de l'hiver, pour ne lui
avoir pas achet des concombres. S'il s'avise un jour de faire exercer
ses enfants  la lutte ou  la course, il ne leur permet pas de se
retirer qu'ils ne soient tout en sueur et hors d'haleine. Il va cueillir
lui-mme des lentilles, les fait cuire, et oubliant qu'il y a mis du
sel, il les sale une seconde fois, de sorte que personne n'en peut
goter. Dans le temps d'une pluie incommode, et dont tout le monde se
plaint, il lui chappera de dire que l'eau du ciel est une chose
dlicieuse; et si on lui demande par hasard combien il a vu emporter de
morts par la porte Sacre: Autant, rpond-il, pensant peut-tre  de
l'argent ou  des grains, que je voudrais que vous et moi en puissions
avoir.




De la brutalit


La brutalit est une certaine duret, et j'ose dire une frocit qui se
rencontre dans nos manires d'agir, et qui passe mme jusqu' nos
paroles. Si vous demandez  un homme brutal: Qu'est devenu un tel? il
vous rpond durement: Ne me rompez point la tte. Si vous le saluez,
il ne vous fait pas l'honneur de vous rendre le salut. Si quelquefois il
met en vente une chose qui lui appartient, il est inutile de lui en
demander le prix, il ne vous coute pas; mais il dit firement  celui
qui la marchande: Qu'y trouvez-vous  dire? Il se moque de la pit de
ceux qui envoient leurs offrandes dans les temples aux jours d'une
grande clbrit: Si leurs prires, dit-il, vont jusques aux Dieux, et
s'ils en obtiennent les biens qu'ils souhaitent, l'on peut dire qu'ils
les ont bien pays, et que ce n'est pas un prsent du ciel. Il est
inexorable  celui qui sans dessein l'aura pouss lgrement, ou lui
aura march sur le pied: c'est une faute qu'il ne pardonne pas. La
premire chose qu'il dit  un ami qui lui emprunte quelque argent, c'est
qu'il ne lui en prtera point: il va le trouver ensuite, et le lui donne
de mauvaise grce, ajoutant qu'il le compte perdu. Il ne lui arrive
jamais de se heurter  une pierre qu'il rencontre en son chemin, sans
lui donner de grandes maldictions. Il ne daigne pas attendre personne;
et si l'on diffre un moment  se rendre au lieu dont l'on est convenu
avec lui, il se retire. Il se distingue toujours par une grande
singularit: il ne veut ni chanter  son tour, ni rciter dans un repas,
ni mme danser avec les autres. En un mot, on ne le voit gure dans les
temples importuner les Dieux, et leur faire des voeux ou des sacrifices.




De la superstition


La superstition semble n'tre autre chose qu'une crainte mal rgle de
la Divinit. Un homme superstitieux, aprs avoir lav ses mains et
s'tre purifi avec de l'eau lustrale, sort du temple, et se promne une
grande partie du jour avec une feuille de laurier dans sa bouche. S'il
voit une belette, il s'arrte tout court, et il ne continue pas de
marcher que quelqu'un n'ait pass avant lui par le mme endroit que cet
animal a travers, ou qu'il n'ait jet lui-mme trois petites pierres
dans le chemin, comme pour loigner de lui ce mauvais prsage. En
quelque endroit de sa maison qu'il ait aperu un serpent, il ne diffre
pas d'y lever un autel; et ds qu'il remarque dans les carrefours de
ces pierres que la dvotion du peuple y a consacres, il s'en approche,
verse dessus toute l'huile de sa fiole, plie les genoux devant elles, et
les adore. Si un rat lui a rong un sac de farine, il court au devin,
qui ne manque pas de lui enjoindre d'y faire mettre une pice; mais bien
loin d'tre satisfait de sa rponse, effray d'une aventure si
extraordinaire, il n'ose plus se servir de son sac et s'en dfait. Son
faible encore est de purifier sans fin la maison qu'il habite, d'viter
de s'asseoir sur un tombeau, comme d'assister  des funrailles, ou
d'entrer dans la chambre d'une femme qui est en couche; et lorsqu'il lui
arrive d'avoir pendant son sommeil quelque vision, il va trouver les
interprtes des songes, les devins et les augures, pour savoir d'eux 
quel dieu ou  quelle desse il doit sacrifier. Il est fort exact 
visiter, sur la fin de chaque mois, les prtres d'Orphe, pour se faire
initier dans ses mystres; il y mne sa femme; ou si elle s'en excuse
par d'autres soins, il y fait conduire ses enfants par une nourrice.
Lorsqu'il marche par la ville, il ne manque gure de se laver toute la
tte avec l'eau des fontaines qui sont dans les places; quelquefois il a
recours  des prtresses, qui le purifient d'une autre manire, en liant
et tendant autour de son corps un petit chien ou de la squille. Enfin,
s'il voit un homme frapp d'pilepsie, saisi d'horreur, il crache dans
son propre sein, comme pour rejeter le malheur de cette rencontre.




De l'esprit chagrin


L'esprit chagrin fait que l'on n'est jamais content de personne, et que
l'on fait aux autres mille plaintes sans fondement. Si quelqu'un fait un
festin, et qu'il se souvienne d'envoyer un plat  un homme de cette
humeur, il ne reoit de lui pour tout remerciement que le reproche
d'avoir t oubli: Je n'tais pas digne, dit cet esprit querelleux, de
boire de son vin, ni de manger  sa table. Tout lui est suspect,
jusques aux caresses que lui fait sa matresse: Je doute fort, lui
dit-il, que vous soyez sincre, et que toutes ces dmonstrations
d'amiti partent du coeur. Aprs une grande scheresse venant 
pleuvoir, comme il ne peut se plaindre de la pluie, il s'en prend au
ciel de ce qu'elle n'a pas commenc plus tt. Si le hasard lui fait voir
une bourse dans son chemin, il s'incline: Il y a des gens, ajoute-t-il,
qui ont du bonheur; pour moi, je n'ai jamais eu celui de trouver un
trsor. Une autre fois, ayant envie d'un esclave, il prie instamment
celui  qui il appartient d'y mettre le prix; et ds que celui-ci,
vaincu par ses importunits, le lui a vendu, il se repent de l'avoir
achet: Ne suis-je pas tromp? demande-t-il, et exigerait-on si peu
d'une chose qui serait sans dfauts?  ceux qui lui font les
compliments ordinaires sur la naissance d'un fils et sur l'augmentation
de sa famille: Ajoutez, leur dit-il, pour ne rien oublier, sur ce que
mon bien est diminu de la moiti. Un homme chagrin, aprs avoir eu de
ses juges ce qu'il demandait, et l'avoir emport tout d'une voix sur son
adversaire, se plaint encore de celui qui a crit ou parl pour lui, de
ce qu'il n'a pas touch les meilleurs moyens de sa cause; ou lorsque ses
amis ont fait ensemble une certaine somme pour le secourir dans un
besoin pressant, si quelqu'un l'en flicite et le convie  mieux esprer
de la fortune: Comment, lui rpond-il; puis-je tre sensible  la
moindre joie, quand je pense que je dois rendre cet argent  chacun de
ceux qui me l'ont prt, et n'tre pas encore quitte envers eux de la
reconnaissance de leur bienfait?




De la dfiance


L'esprit de dfiance nous fait croire que tout le monde est capable de
nous tromper. Un homme dfiant, par exemple, s'il envoie au march l'un
de ses domestiques pour y acheter des provisions, il le fait suivre par
un autre qui doit lui rapporter fidlement combien elles ont cot. Si
quelquefois il porte de l'argent sur soi dans un voyage, il le calcule 
chaque stade qu'il fait, pour voir s'il a son compte. Une autre fois,
tant couch avec sa femme, il lui demande si elle a remarqu que son
coffre-fort ft bien ferm, si sa cassette est toujours scelle, et si
on a eu soin de bien fermer la porte du vestibule; et, bien qu'elle
assure que tout est en bon tat, l'inquitude le prend, il se lve du
lit, va en chemise et les pieds nus, avec la lampe qui brle dans sa
chambre, visiter lui-mme tous les endroits de sa maison, et ce n'est
qu'avec beaucoup de peine qu'il s'endort aprs cette recherche. Il mne
avec lui des tmoins quand il va demander ses arrrages, afin qu'il ne
prenne pas un jour envie  ses dbiteurs de lui dnier sa dette. Ce
n'est point chez le foulon qui passe pour le meilleur ouvrier qu'il
envoie teindre sa robe, mais chez celui qui consent de ne point la
recevoir sans donner caution. Si quelqu'un se hasarde de lui emprunter
quelques vases, il les lui refuse souvent; ou s'il les accorde, il ne
les laisse pas enlever qu'ils ne soient pess, il fait suivre celui qui
les emporte, et envoie ds le lendemain prier qu'on les lui renvoie.
A-t-il un esclave qu'il affectionne et qui l'accompagne dans la ville,
il le fait marcher devant lui, de peur que s'il le perdait de vue, il ne
lui chappt et ne prt la fuite.  un homme qui, emportant de chez lui
quelque chose que ce soit, lui dirait: Estimez cela, et mettez-le sur
mon compte, il rpondrait qu'il faut le laisser o on l'a pris, et
qu'il a d'autres affaires que celle de courir aprs son argent.




D'un vilain homme


Ce caractre suppose toujours dans un homme une extrme malpropret, et
une ngligence pour sa personne qui passe dans l'excs et qui blesse
ceux qui s'en aperoivent. Vous le verrez quelquefois tout couvert de
lpre, avec des ongles longs et malpropres, ne pas laisser de se mler
parmi le monde, et croire en tre quitte pour dire que c'est une maladie
de famille, et que son pre et son aeul y taient sujets. Il a aux
jambes des ulcres. On lui voit aux mains des poireaux et d'autres
salets, qu'il nglige de faire gurir; ou s'il pense  y remdier,
c'est lorsque le mal, aigri par le temps, est devenu incurable. Il est
hriss de poil sous les aisselles et par tout le corps, comme une bte
fauve; il a les dents noires, ronges, et telles que son abord ne se
peut souffrir. Ce n'est pas tout: il crache ou il se mouche en mangeant;
il parle la bouche pleine, fait en buvant des choses contre la
biensance; il ne se sert jamais au bain que d'une huile qui sent
mauvais, et ne parat gure dans une assemble publique qu'avec une
vieille robe et toute tache. S'il est oblig d'accompagner sa mre chez
les devins, il n'ouvre la bouche que pour dire des choses de mauvais
augure. Une autre fois, dans le temple et en faisant des libations, il
lui chappera des mains une coupe ou quelque autre vase; et il rira
ensuite de cette aventure, comme s'il avait fait quelque chose de
merveilleux. Un homme si extraordinaire ne sait point couter un concert
ou d'excellents joueurs de flte; il bat des mains avec violence comme
pour leur applaudir, ou bien il suit d'une voix dsagrable le mme air
qu'ils jouent; il s'ennuie de la symphonie, et demande si elle ne doit
pas bientt finir. Enfin, si tant assis  table il veut cracher, c'est
justement sur celui qui est derrire lui pour lui donner  boire.




D'un homme incommode


Ce qu'on appelle un fcheux est celui qui, sans faire  quelqu'un un
fort grand tort, ne laisse pas de l'embarrasser beaucoup; qui, entrant
dans la chambre de son ami qui commence  s'endormir, le rveille pour
l'entretenir de vains discours; qui, se trouvant sur le bord de la mer,
sur le point qu'un homme est prt de partir et de monter dans son
vaisseau, l'arrte sans nul besoin, l'engage insensiblement  se
promener avec lui sur le rivage; qui, arrachant un petit enfant du sein
de sa nourrice pendant qu'il tette, lui fait avaler quelque chose qu'il
a mch, bat des mains devant lui, le caresse, et lui parle d'une voix
contrefaite; qui choisit le temps du repas, et que le potage est sur la
table, pour dire qu'ayant pris mdecine depuis deux jours, il est all
par haut et par bas, et qu'une bile noire et recuite tait mle dans
ses djections; qui, devant toute une assemble, s'avise de demander 
sa mre quel jour elle a accouch de lui; qui ne sachant que dire,
apprend que l'eau de sa citerne est frache, qu'il crot dans son jardin
de bonnes lgumes, ou que sa maison est ouverte  tout le monde, comme
une htellerie; qui s'empresse de faire connatre  ses htes un
parasite qu'il a chez lui; qui l'invite  table  se mettre en bonne
humeur, et  rjouir la compagnie.




De la sotte vanit


La sotte vanit semble tre une passion inquite de se faire valoir par
les plus petites choses, ou de chercher dans les sujets les plus
frivoles du nom et de la distinction. Ainsi un homme vain, s'il se
trouve  un repas, affecte toujours de s'asseoir proche de celui qui l'a
convi. Il consacre  Apollon la chevelure d'un fils qui lui vient de
natre; et ds qu'il est parvenu  l'ge de pubert, il le conduit
lui-mme  Delphes, lui coupe les cheveux, et les dpose dans le temple
comme un monument d'un voeu solennel qu'il a accompli. Il aime  se faire
suivre par un More. S'il fait un payement, il affecte que ce soit dans
une monnaie toute neuve, et qui ne vienne que d'tre frappe. Aprs
qu'il a immol un boeuf devant quelque autel, il se fait rserver la peau
du front de cet animal, il l'orne de rubans et de fleurs, et l'attache 
l'endroit de sa maison le plus expos  la vue de ceux qui passent, afin
que personne du peuple n'ignore qu'il a sacrifi un boeuf. Une autre
fois, au retour d'une cavalcade qu'il aura faite avec d'autres citoyens,
il renvoie chez soi par un valet tout son quipage, et ne garde qu'une
riche robe dont il est habill, et qu'il trane le reste du jour dans la
place publique. S'il lui meurt un petit chien, il l'enterre, lui dresse
une pitaphe avec ces mots: Il tait de race de Malte. Il consacre un
anneau  Esculape, qu'il use  force d'y pendre des couronnes de fleurs.
Il se parfume tous les jours. Il remplit avec un grand faste tout le
temps de sa magistrature; et sortant de charge, il rend compte au peuple
avec ostentation des sacrifices qu'il a faits, comme du nombre et de la
qualit des victimes qu'il a immoles. Alors, revtu d'une robe blanche,
et couronn de fleurs, il parat dans l'assemble du peuple: Nous
pouvons, dit-il, vous assurer,  Athniens, que pendant le temps de
notre gouvernement nous avons sacrifi  Cyble, et que nous lui avons
rendu des honneurs tels que les mrite de nous la mre des Dieux:
esprez donc toutes choses heureuses de cette desse. Aprs avoir parl
ainsi, il se retire dans sa maison, o il fait un long rcit  sa femme
de la manire dont tout lui a russi au del mme de ses souhaits.




De l'avarice


Ce vice est dans l'homme un oubli de l'honneur et de la gloire, quand il
s'agit d'viter la moindre dpense. Si un avare a remport le prix de la
tragdie, il consacre  Bacchus des guirlandes ou des bandelettes faites
d'corce de bois, et il fait graver son nom sur un prsent si
magnifique. Quelquefois, dans les temps difficiles, le peuple est oblig
de s'assembler pour rgler une contribution capable de subvenir aux
besoins de la Rpublique; alors il se lve et garde le silence, ou le
plus souvent il fend la presse et se retire. Lorsqu'il marie sa fille,
et qu'il sacrifie selon la coutume, il n'abandonne de la victime que les
parties seules qui doivent tre brles sur l'autel: il rserve les
autres pour les vendre; et comme il manque de domestiques pour servir 
table et tre chargs du soin des noces, il loue des gens pour tout le
temps de la fte, qui se nourrissent  leurs dpens, et  qui il donne
une certaine somme. S'il est capitaine de galre, voulant mnager son
lit, il se contente de coucher indiffremment avec les autres sur de la
natte qu'il emprunte de son pilote. Vous verrez une autre fois cet homme
sordide acheter en plein march des viandes cuites, toutes sortes
d'herbes, et les porter hardiment dans son sein et sous sa robe; s'il
l'a un jour envoye chez le teinturier pour la dtacher, comme il n'en a
pas une seconde pour sortir, il est oblig de garder la chambre. Il sait
viter dans la place la rencontre d'un ami pauvre qui pourrait lui
demander, comme aux autres, quelque secours; il se dtourne de lui, et
reprend le chemin de sa maison. Il ne donne point de servantes  sa
femme, content de lui en louer quelques-unes pour l'accompagner  la
ville toutes les fois qu'elle sort. Enfin ne pensez pas que ce soit un
autre que lui qui balaie le matin sa chambre, qui fasse son lit et le
nettoie. Il faut ajouter qu'il porte un manteau us, sale et tout
couvert de taches; qu'en ayant honte lui-mme, il le retourne quand il
est oblig d'aller tenir sa place dans quelque assemble.




De l'ostentation


Je n'estime pas que l'on puisse donner une ide plus juste de
l'ostentation, qu'en disant que c'est dans l'homme une passion de faire
montre d'un bien ou des avantages qu'il n'a pas. Celui en qui elle
domine s'arrte dans l'endroit du Pire o les marchands talent, et o
se trouve un plus grand nombre d'trangers; il entre en matire avec
eux, il leur dit qu'il a beaucoup d'argent sur la mer; il discourt avec
eux des avantages de ce commerce, des gains immenses qu'il y a  esprer
pour ceux qui y entrent, et de ceux surtout que lui qui leur parle y a
faits. Il aborde dans un voyage le premier qu'il trouve sur son chemin,
lui fait compagnie, et lui dit bientt qu'il a servi sous Alexandre,
quels beaux vases et tout enrichis de pierreries il a rapports de
l'Asie, quels excellents ouvriers s'y rencontrent, et combien ceux de
l'Europe leur sont infrieurs. Il se vante, dans une autre occasion,
d'une lettre qu'il a reue d'Antipater, qui apprend que lui troisime
est entr dans la Macdoine. Il dit une autre fois que bien que les
magistrats lui aient permis tels transports de bois qu'il lui plairait
sans payer de tribut, pour viter nanmoins l'envie du peuple, il n'a
point voulu user de ce privilge. Il ajoute que pendant une grande
chert de vivres, il a distribu aux pauvres citoyens d'Athnes jusqu'
la somme de cinq talents; et s'il parle  des gens qu'il ne connat
point, et dont il n'est pas mieux connu, il leur fait prendre des
jetons, compter le nombre de ceux  qui il a fait ces largesses; et
quoiqu'il monte  plus de six cents personnes, il leur donne  tous des
noms convenables; et aprs avoir supput les sommes particulires qu'il
a donnes  chacun d'eux, il se trouve qu'il en rsulte le double de ce
qu'il pensait, et que dix talents y sont employs, sans compter,
poursuit-il, les galres que j'ai armes  mes dpens, et les charges
publiques que j'ai exerces  mes frais et sans rcompense. Cet homme
fastueux va chez un fameux marchand de chevaux, fait sortir de l'curie
les plus beaux et les meilleurs, fait ses offres, comme s'il voulait les
acheter. De mme il visite les foires les plus clbres, entre sous les
tentes des marchands, se fait dployer une riche robe, et qui vaut
jusqu' deux talents; il sort en querellant son valet de ce qu'il ose le
suivre sans porter de l'or sur lui pour les besoins o l'on se trouve.
Enfin, s'il habite une maison dont il paye le loyer, il dit hardiment 
quelqu'un qui l'ignore que c'est une maison de famille et qu'il a
hrite de son pre; mais qu'il veut s'en dfaire, seulement parce
qu'elle est trop petite pour le grand nombre d'trangers qu'il retire
chez lui.




De l'orgueil


Il faut dfinir l'orgueil une passion qui fait que de tout ce qui est au
monde l'on n'estime que soi. Un homme fier et superbe n'coute pas celui
qui l'aborde dans la place pour lui parler de quelque affaire; mais sans
s'arrter, et se faisant suivre quelque temps, il lui dit enfin qu'on
peut le voir aprs son souper. Si l'on a reu de lui le moindre
bienfait, il ne veut pas qu'on en perde jamais le souvenir: il le
reprochera en pleine rue,  la vue de tout le monde. N'attendez pas de
lui qu'en quelque endroit qu'il vous rencontre, il s'approche de vous et
qu'il vous parle le premier; de mme, au lieu d'expdier sur-le-champ
des marchands ou des ouvriers, il ne feint point de les renvoyer au
lendemain matin et  l'heure de son lever. Vous le voyez marcher dans
les rues de la ville la tte baisse, sans daigner parler  personne de
ceux qui vont et qui viennent. S'il se familiarise quelquefois jusques 
inviter ses amis  un repas, il prtexte des raisons pour ne pas se
mettre  table et manger avec eux, et il charge ses principaux
domestiques du soin de les rgaler. Il ne lui arrive point de rendre
visite  personne sans prendre la prcaution d'envoyer quelqu'un des
siens pour avertir qu'il va venir. On ne le voit point chez lui
lorsqu'il mange ou qu'il se parfume. Il ne se donne pas la peine de
rgler lui-mme des parties; mais il dit ngligemment  un valet de les
calculer, de les arrter et les passer  compte. Il ne sait point crire
dans une lettre: Je vous prie de me faire ce plaisir ou de me rendre ce
service, mais: J'entends que cela soit ainsi; j'envoie un homme vers
vous pour recevoir une telle chose; je ne veux pas que l'affaire se
passe autrement; faites ce que je vous dis promptement et sans
diffrer. Voil son style.




De la peur, ou du dfaut de courage


Cette crainte est un mouvement de l'me qui s'branle, ou qui cde en
vue d'un pril vrai ou imaginaire, et l'homme timide est celui dont je
vais faire la peinture. S'il lui arrive d'tre sur la mer et s'il
aperoit de loin des dunes ou des promontoires, la peur lui fait croire
que c'est le dbris de quelques vaisseaux qui ont fait naufrage sur
cette cte; aussi tremble-t-il au moindre flot qui s'lve, et il
s'informe avec soin si tous ceux qui naviguent avec lui sont initis.
S'il vient  remarquer que le pilote fait une nouvelle manoeuvre, ou
semble se dtourner comme pour viter un cueil, il l'interroge; il lui
demande avec inquitude s'il ne croit pas s'tre cart de sa route,
s'il tient toujours la haute mer, et si les Dieux sont propices. Aprs
cela il se met  raconter une vision qu'il a eue pendant la nuit, dont
il est encore tout pouvant, et qu'il prend pour un mauvais prsage.
Ensuite, ses frayeurs venant  crotre, il se dshabille et te jusques
 sa chemise pour pouvoir mieux se sauver  la nage, et aprs cette
prcaution il ne laisse pas de prier les nautoniers de le mettre 
terre. Que si cet homme faible, dans une expdition militaire o il
s'est engag, entend dire que les ennemis sont proches, il appelle ses
compagnons de guerre, observe leur contenance sur ce bruit qui court,
leur dit qu'il est sans fondement, et que les coureurs n'ont pu
discerner si ce qu'ils ont dcouvert  la campagne sont amis ou ennemis;
mais si l'on n'en peut plus douter par les clameurs que l'on entend, et
s'il a vu lui-mme de loin le commencement du combat, et que quelques
hommes aient paru tomber  ses yeux, alors feignant que la prcipitation
et le tumulte lui ont fait oublier ses armes, il court les qurir dans
sa tente, o il cache son pe sous le chevet de son lit, et emploie
beaucoup de temps  la chercher, pendant que d'un autre ct son valet
va par ses ordres savoir des nouvelles des ennemis, observer quelle
route ils ont prise et o en sont les affaires; et ds qu'il voit
apporter au camp quelqu'un tout sanglant d'une blessure qu'il a reue,
il accourt vers lui, le console et l'encourage, tanche le sang qui
coule de sa plaie, chasse les mouches qui l'importunent, ne lui refuse
aucun secours, et se mle de tout, except de combattre. Si pendant le
temps qu'il est dans la chambre du malade, qu'il ne perd pas de vue, il
entend la trompette qui sonne la charge: Ah! dit-il avec imprcation,
puisses-tu tre pendu, maudit sonneur qui cornes incessamment, et fais
un bruit enrag qui empche ce pauvre homme de dormir! Il arrive mme
que tout plein d'un sang qui n'est pas le sien, mais qui a rejailli sur
lui de la plaie du bless, il fait accroire  ceux qui reviennent du
combat qu'il a couru un grand risque de sa vie pour sauver celle de son
ami; il conduit vers lui ceux qui y prennent intrt, ou comme ses
parents, ou parce qu'ils sont d'un mme pays, et l il ne rougit pas de
leur raconter quand et de quelle manire il a tir cet homme des ennemis
et l'a apport dans sa tente.




Des grands d'une rpublique


La plus grande passion de ceux qui ont les premires places dans un tat
populaire n'est pas le dsir du gain ou de l'accroissement de leurs
revenus, mais une impatience de s'agrandir et de se fonder, s'il se
pouvait, une souveraine puissance sur celle du peuple. S'il s'est
assembl pour dlibrer  qui des citoyens il donnera la commission
d'aider de ses soins le premier magistrat dans la conduite d'une fte ou
d'un spectacle, cet homme ambitieux, et tel que je viens de le dfinir,
se lve, demande cet emploi, et proteste que nul autre ne peut si bien
s'en acquitter. Il n'approuve point la domination de plusieurs, et de
tous les vers d'Homre il n'a retenu que celui-ci:




Les peuples sont heureux quand un seul les gouverne


Son langage le plus ordinaire est tel: Retirons-nous de cette multitude
qui nous environne; tenons ensemble un conseil particulier o le peuple
ne soit point admis; essayons mme de lui fermer le chemin  la
magistrature. Et s'il se laisse prvenir contre une personne d'une
condition prive, de qui il croie avoir reu quelque injure: Cela,
dit-il, ne se peut souffrir, et il faut que lui ou moi abandonnions la
ville. Vous le voyez se promener dans la place, sur le milieu du jour,
avec les ongles propres, la barbe et les cheveux en bon ordre, repousser
firement ceux qui se trouvent sur ses pas, dire avec chagrin aux
premiers qu'il rencontre que la ville est un lieu o il n'y a plus moyen
de vivre, qu'il ne peut plus tenir contre l'horrible foule des
plaideurs, ni supporter plus longtemps les longueurs, les crieries et
les mensonges des avocats; qu'il commence  avoir honte de se trouver
assis, dans une assemble publique ou sur les tribunaux, auprs d'un
homme mal habill, sale, et qui dgote, et qu'il n'y a pas un seul de
ces orateurs dvous au peuple qui ne lui soit insupportable. Il ajoute
que c'est Thse qu'on peut appeler le premier auteur de tous ces maux;
et il fait de pareils discours aux trangers qui arrivent dans la ville,
comme  ceux avec qui il sympathise de moeurs et de sentiments.




D'une tardive instruction


Il s'agit de dcrire quelques inconvnients o tombent ceux qui, ayant
mpris dans leur jeunesse les sciences et les exercices, veulent
rparer cette ngligence dans un ge avanc par un travail souvent
inutile. Ainsi un vieillard de soixante ans s'avise d'apprendre des vers
par coeur, et de les rciter  table dans un festin, o, la mmoire
venant  lui manquer, il a la confusion de demeurer court. Une autre
fois il apprend de son propre fils les volutions qu'il faut faire dans
les rangs  droite ou  gauche, le maniement des armes, et quel est
l'usage  la guerre de la lance et du bouclier. S'il monte un cheval que
l'on lui a prt, il le presse de l'peron, veut le manier, et lui
faisant faire des voltes ou des caracoles, il tombe lourdement et se
casse la tte. On le voit tantt, pour s'exercer au javelot, le lancer
tout un jour contre l'homme de bois, tantt tirer de l'arc et disputer
avec son valet lequel des deux donnera mieux dans un blanc avec des
flches, vouloir d'abord apprendre de lui, se mettre ensuite 
l'instruire et  le corriger comme s'il tait le plus habile. Enfin se
voyant tout nu au sortir d'un bain, il imite les postures d'un lutteur,
et par le dfaut d'habitude, il les fait de mauvaise grce, et il
s'agite d'une manire ridicule.




De la mdisance


Je dfinis ainsi la mdisance: une pente secrte de l'me  penser mal
de tous les hommes, laquelle se manifeste par les paroles; et pour ce
qui concerne le mdisant, voici ses moeurs. Si on l'interroge sur quelque
autre, et que l'on lui demande quel est cet homme, il fait d'abord sa
gnalogie: Son pre, dit-il, s'appelait Sosie, que l'on a connu dans
le service et parmi les troupes sous le nom de Sosistrate; il a t
affranchi depuis ce temps, et reu dans l'une des tribus de la ville;
pour sa mre, c'tait une noble Thracienne, car les femmes de Thrace,
ajoute-t-il, se piquent la plupart d'une ancienne noblesse: celui-ci, n
de si honntes gens, est un sclrat et qui ne mrite que le gibet. Et
retournant  la mre de cet homme qu'il peint avec de si belles
couleurs: Elle est, poursuit-il, de ces femmes qui pient sur les
grands chemins les jeunes gens au passage, et qui pour ainsi dire les
enlvent et les ravissent. Dans une compagnie o il se trouve quelqu'un
qui parle mal d'une personne absente, il relve la conversation: Je
suis, lui dit-il, de votre sentiment: cet homme m'est odieux, et je ne
le puis souffrir. Qu'il est insupportable par sa physionomie! Y a-t-il
un plus grand fripon et des manires plus extravagantes? Savez-vous
combien il donne  sa femme pour la dpense de chaque repas? Trois
oboles, et rien davantage; et croiriez-vous que dans les rigueurs de
l'hiver et au mois de dcembre il l'oblige de se laver avec de l'eau
froide? Si alors quelqu'un de ceux qui l'coutent se lve et se retire,
il parle de lui presque dans les mmes termes. Nul de ses plus familiers
amis n'est pargn; les morts mmes dans le tombeau ne trouvent pas un
asile contre sa mauvaise langue.




LES CARACTRES OU LES MOEURS DE CE SICLE

Prface


_Admonere voluimus, non mordere; prodesse, non laedere; consulere
moribus hominum, non officere._

                                     rasme


Je rends au public ce qu'il m'a prt; j'ai emprunt de lui la matire
de cet ouvrage: il est juste que, l'ayant achev avec toute l'attention
pour la vrit dont je suis capable, et qu'il mrite de moi, je lui en
fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai
fait de lui d'aprs nature, et s'il se connat quelques-uns des dfauts
que je touche, s'en corriger. (IV) C'est l'unique fin que l'on doit se
proposer en crivant, et le succs aussi que l'on doit moins se
promettre; mais comme les hommes ne se dgotent point du vice, il ne
faut pas aussi se lasser de leur reprocher: ils seraient peut-tre
pires, s'ils venaient  manquer de censeurs ou de critiques; c'est ce
qui fait que l'on prche et que l'on crit. L'orateur et l'crivain ne
sauraient vaincre la joie qu'ils ont d'tre applaudis; mais ils
devraient rougir d'eux-mmes s'ils n'avaient cherch par leurs discours
ou par leurs crits que des loges; outre que l'approbation la plus sre
et la moins quivoque est le changement de moeurs et la rformation de
ceux qui les lisent ou qui les coutent. On ne doit parler, on ne doit
crire que pour l'instruction; et s'il arrive que l'on plaise, il ne
faut pas nanmoins s'en repentir, si cela sert  insinuer et  faire
recevoir les vrits qui doivent instruire. Quand donc il s'est gliss
dans un livre quelques penses ou quelques rflexions qui n'ont ni le
feu, ni le tour, ni la vivacit des autres, bien qu'elles semblent y
tre admises pour la varit, pour dlasser l'esprit, pour le rendre
plus prsent et plus attentif  ce qui va suivre,  moins que d'ailleurs
elles ne soient sensibles, familires, instructives, accommodes au
simple peuple, qu'il n'est pas permis de ngliger, le lecteur peut les
condamner, et l'auteur les doit proscrire: voil la rgle. Il y en a une
autre, et que j'ai intrt que l'on veuille suivre, qui est de ne pas
perdre mon titre de vue, et de penser toujours, et dans toute la lecture
de cet ouvrage, que ce sont les caractres ou les moeurs de ce sicle que
je dcris; (VIII) car bien que je les tire souvent de la cour de France
et des hommes de ma nation, on ne peut pas nanmoins les restreindre 
une seule cour, ni les renfermer en un seul pays, sans que mon livre ne
perde beaucoup de son tendue et de son utilit, ne s'carte du plan que
je me suis fait d'y peindre les hommes en gnral, comme des raisons qui
entrent dans l'ordre des chapitres et dans une certaine suite insensible
des rflexions qui les composent. (IV) Aprs cette prcaution si
ncessaire, et dont on pntre assez les consquences, je crois pouvoir
protester contre tout chagrin, toute plainte, toute maligne
interprtation, toute fausse application et toute censure, contre les
froids plaisants et les lecteurs mal intentionns: (V) il faut savoir
lire, et ensuite se taire, ou pouvoir rapporter ce qu'on a lu, et ni
plus ni moins que ce qu'on a lu; et si on le peut quelquefois, ce n'est
pas assez, il faut encore le vouloir faire: sans ces conditions, qu'un
auteur exact et scrupuleux est en droit d'exiger de certains esprits
pour l'unique rcompense de son travail, je doute qu'il doive continuer
d'crire, s'il prfre du moins sa propre satisfaction  l'utilit de
plusieurs et au zle de la vrit. J'avoue d'ailleurs que j'ai balanc
ds l'anne M.DC.LXXXX, et avant la cinquime dition, entre
l'impatience de donner  mon livre plus de rondeur et une meilleure
forme par de nouveaux caractres, et la crainte de faire dire 
quelques-uns: Ne finiront-ils point, ces Caractres, et ne verrons-nous
jamais autre chose de cet crivain? Des gens sages me disaient d'une
part: La matire est solide, utile, agrable, inpuisable; vivez
longtemps, et traitez-la sans interruption pendant que vous vivrez: que
pourriez-vous faire de mieux? il n'y a point d'anne que les folies des
hommes ne puissent vous fournir un volume. D'autres, avec beaucoup de
raison, me faisaient redouter les caprices de la multitude et la
lgret du public, de qui j'ai nanmoins de si grands sujets d'tre
content, et ne manquaient pas de me suggrer que personne presque depuis
trente annes ne lisant plus que pour lire, il fallait aux hommes, pour
les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau titre; que cette
indolence avait rempli les boutiques et peupl le monde, depuis tout ce
temps, de livres froids et ennuyeux, d'un mauvais style et de nulle
ressource, sans rgles et sans la moindre justesse, contraires aux moeurs
et aux biensances, crits avec prcipitation, et lus de mme, seulement
par leur nouveaut; et que si je ne savais qu'augmenter un livre
raisonnable, le mieux que je pouvais faire tait de me reposer. Je pris
alors quelque chose de ces deux avis si opposs, et je gardai un
temprament qui les rapprochait: je ne feignis point d'ajouter quelques
nouvelles remarques  celles qui avaient dj grossi du double la
premire dition de mon ouvrage; mais afin que le public ne ft point
oblig de parcourir ce qui tait ancien pour passer  ce qu'il y avait
de nouveau, et qu'il trouvt sous ses yeux ce qu'il avait seulement
envie de lire, je pris soin de lui dsigner cette seconde augmentation
par une marque particulire; je crus aussi qu'il ne serait pas inutile
de lui distinguer la premire augmentation par une autre plus simple,
qui servt  lui montrer le progrs de mes Caractres, et  aider son
choix dans la lecture qu'il en voudrait faire; et comme il pouvait
craindre que ce progrs n'allt  l'infini, j'ajoutais  toutes ces
exactitudes une promesse sincre de ne plus rien hasarder en ce genre.
(VI) Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqu  ma parole, en insrant
dans les trois ditions qui ont suivi un assez grand nombre de nouvelles
remarques, il verra du moins qu'en les confondant avec les anciennes par
la suppression entire de ces diffrences qui se voient par apostille,
j'ai moins pens  lui faire lire rien de nouveau qu' laisser peut-tre
un ouvrage de moeurs plus complet, plus fini, et plus rgulier,  la
postrit. (I) Ce ne sont point au reste des maximes que j'ai voulu
crire: elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue que je n'ai
ni assez d'autorit ni assez de gnie pour faire le lgislateur; je sais
mme que j'aurais pch contre l'usage des maximes, qui veut qu' la
manire des oracles elles soient courtes et concises. Quelques-unes de
ces remarques le sont, quelques autres sont plus tendues: on pense les
choses d'une manire diffrente, et on les explique par un tour aussi
tout diffrent, par une sentence, par un raisonnement, par une mtaphore
ou quelque autre figure, par un parallle, par une simple comparaison,
par un fait tout entier, par un seul trait, par une description, par une
peinture: de l procde la longueur ou la brivet de mes rflexions.
Ceux enfin qui font des maximes veulent tre crus: je consens, au
contraire, que l'on dise de moi que je n'ai pas quelquefois bien
remarqu, pourvu que l'on remarque mieux, rends au public ce qu'il m'a
prt; j'ai emprunt de lui la matire de cet ouvrage: il est juste que,
l'ayant achev avec toute l'attention pour la vrit dont je suis
capable, et qu'il mrite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut
regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'aprs nature, et
s'il se connat quelques-uns des dfauts que je touche, s'en corriger.
(IV) C'est l'unique fin que l'on doit se proposer en crivant, et le
succs aussi que l'on doit moins se promettre; mais comme les hommes ne
se dgotent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de leur
reprocher: ils seraient peut-tre pires, s'ils venaient  manquer de
censeurs ou de critiques; c'est ce qui fait que l'on prche et que l'on
crit. L'orateur et l'crivain ne sauraient vaincre la joie qu'ils ont
d'tre applaudis; mais ils devraient rougir d'eux-mmes s'ils n'avaient
cherch par leurs discours ou par leurs crits que des loges; outre que
l'approbation la plus sre et la moins quivoque est le changement de
moeurs et la rformation de ceux qui les lisent ou qui les coutent. On
ne doit parler, on ne doit crire que pour l'instruction; et s'il arrive
que l'on plaise, il ne faut pas nanmoins s'en repentir, si cela sert 
insinuer et  faire recevoir les vrits qui doivent instruire. Quand
donc il s'est gliss dans un livre quelques penses ou quelques
rflexions qui n'ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacit des autres,
bien qu'elles semblent y tre admises pour la varit, pour dlasser
l'esprit, pour le rendre plus prsent et plus attentif  ce qui va
suivre,  moins que d'ailleurs elles ne soient sensibles, familires,
instructives, accommodes au simple peuple, qu'il n'est pas permis de
ngliger, le lecteur peut les condamner, et l'auteur les doit proscrire:
voil la rgle. Il y en a une autre, et que j'ai intrt que l'on
veuille suivre, qui est de ne pas perdre mon titre de vue, et de penser
toujours, et dans toute la lecture de cet ouvrage, que ce sont les
caractres ou les moeurs de ce sicle que je dcris; (VIII) car bien que
je les tire souvent de la cour de France et des hommes de ma nation, on
ne peut pas nanmoins les restreindre  une seule cour, ni les renfermer
en un seul pays, sans que mon livre ne perde beaucoup de son tendue et
de son utilit, ne s'carte du plan que je me suis fait d'y peindre les
hommes en gnral, comme des raisons qui entrent dans l'ordre des
chapitres et dans une certaine suite insensible des rflexions qui les
composent. (IV) Aprs cette prcaution si ncessaire, et dont on pntre
assez les consquences, je crois pouvoir protester contre tout chagrin,
toute plainte, toute maligne interprtation, toute fausse application et
toute censure, contre les froids plaisants et les lecteurs mal
intentionns: (V) il faut savoir lire, et ensuite se taire, ou pouvoir
rapporter ce qu'on a lu, et ni plus ni moins que ce qu'on a lu; et si on
le peut quelquefois, ce n'est pas assez, il faut encore le vouloir
faire: sans ces conditions, qu'un auteur exact et scrupuleux est en
droit d'exiger de certains esprits pour l'unique rcompense de son
travail, je doute qu'il doive continuer d'crire, s'il prfre du moins
sa propre satisfaction  l'utilit de plusieurs et au zle de la vrit.
J'avoue d'ailleurs que j'ai balanc ds l'anne M.DC.LXXXX, et avant la
cinquime dition, entre l'impatience de donner  mon livre plus de
rondeur et une meilleure forme par de nouveaux caractres, et la crainte
de faire dire  quelques-uns: Ne finiront-ils point, ces Caractres, et
ne verrons-nous jamais autre chose de cet crivain? Des gens sages me
disaient d'une part: La matire est solide, utile, agrable,
inpuisable; vivez longtemps, et traitez-la sans interruption pendant
que vous vivrez: que pourriez-vous faire de mieux? il n'y a point
d'anne que les folies des hommes ne puissent vous fournir un volume.
D'autres, avec beaucoup de raison, me faisaient redouter les caprices de
la multitude et la lgret du public, de qui j'ai nanmoins de si
grands sujets d'tre content, et ne manquaient pas de me suggrer que
personne presque depuis trente annes ne lisant plus que pour lire, il
fallait aux hommes, pour les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau
titre; que cette indolence avait rempli les boutiques et peupl le
monde, depuis tout ce temps, de livres froids et ennuyeux, d'un mauvais
style et de nulle ressource, sans rgles et sans la moindre justesse,
contraires aux moeurs et aux biensances, crits avec prcipitation, et
lus de mme, seulement par leur nouveaut; et que si je ne savais
qu'augmenter un livre raisonnable, le mieux que je pouvais faire tait
de me reposer. Je pris alors quelque chose de ces deux avis si opposs,
et je gardai un temprament qui les rapprochait: je ne feignis point
d'ajouter quelques nouvelles remarques  celles qui avaient dj grossi
du double la premire dition de mon ouvrage; mais afin que le public ne
ft point oblig de parcourir ce qui tait ancien pour passer  ce qu'il
y avait de nouveau, et qu'il trouvt sous ses yeux ce qu'il avait
seulement envie de lire, je pris soin de lui dsigner cette seconde
augmentation par une marque particulire; je crus aussi qu'il ne serait
pas inutile de lui distinguer la premire augmentation par une autre
plus simple, qui servt  lui montrer le progrs de mes Caractres, et 
aider son choix dans la lecture qu'il en voudrait faire; et comme il
pouvait craindre que ce progrs n'allt  l'infini, j'ajoutais  toutes
ces exactitudes une promesse sincre de ne plus rien hasarder en ce
genre. (VI) Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqu  ma parole, en
insrant dans les trois ditions qui ont suivi un assez grand nombre de
nouvelles remarques, il verra du moins qu'en les confondant avec les
anciennes par la suppression entire de ces diffrences qui se voient
par apostille, j'ai moins pens  lui faire lire rien de nouveau qu'
laisser peut-tre un ouvrage de moeurs plus complet, plus fini, et plus
rgulier,  la postrit. (I) Ce ne sont point au reste des maximes que
j'ai voulu crire: elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue
que je n'ai ni assez d'autorit ni assez de gnie pour faire le
lgislateur; je sais mme que j'aurais pch contre l'usage des maximes,
qui veut qu' la manire des oracles elles soient courtes et concises.
Quelques-unes de ces remarques le sont, quelques autres sont plus
tendues: on pense les choses d'une manire diffrente, et on les
explique par un tour aussi tout diffrent, par une sentence, par un
raisonnement, par une mtaphore ou quelque autre figure, par un
parallle, par une simple comparaison, par un fait tout entier, par un
seul trait, par une description, par une peinture: de l procde la
longueur ou la brivet de mes rflexions. Ceux enfin qui font des
maximes veulent tre crus: je consens, au contraire, que l'on dise de
moi que je n'ai pas quelquefois bien remarqu, pourvu que l'on remarque
mieux.




Des ouvrages de l'esprit


1 (I)

Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans
qu'il y a des hommes et qui pensent. Sur ce qui concerne les moeurs, le
plus beau et le meilleur est enlev; l'on ne fait que glaner aprs les
anciens et les habiles d'entre les modernes.

2 (I)

Il faut chercher seulement  penser et  parler juste, sans vouloir
amener les autres  notre got et  nos sentiments; c'est une trop
grande entreprise.

3 (I)

C'est un mtier que de faire un livre, comme de faire une pendule: il
faut plus que de l'esprit pour tre auteur. Un magistrat allait par son
mrite  la premire dignit, il tait homme dli et pratique dans les
affaires: il a fait imprimer un ouvrage moral, qui est rare par le
ridicule.

4 (I)

Il n'est pas si ais de se faire un nom par un ouvrage parfait, que d'en
faire valoir un mdiocre par le nom qu'on s'est dj acquis.

5 (I)

Un ouvrage satirique ou qui contient des faits, qui est donn en
feuilles sous le manteau aux conditions d'tre rendu de mme, s'il est
mdiocre, passe pour merveilleux; l'impression est l'cueil.

6 (I)

Si l'on te de beaucoup d'ouvrages de morale l'avertissement au lecteur,
l'ptre ddicatoire, la prface, la table, les approbations, il reste 
peine assez de pages pour mriter le nom de livre.

7 (I)

Il y a de certaines choses dont la mdiocrit est insupportable: la
posie, la musique, la peinture, le discours public.

Quel supplice que celui d'entendre dclamer pompeusement un froid
discours, ou prononcer de mdiocres vers avec toute l'emphase d'un
mauvais pote!

8 (V)

Certains potes sont sujets, dans le dramatique,  de longues suites de
vers pompeux, qui semblent forts, levs, et remplis de grands
sentiments. Le peuple coute avidement, les yeux levs et la bouche
ouverte, croit que cela lui plat, et  mesure qu'il y comprend moins
l'admire davantage; il n'a pas le temps de respirer, il a  peine celui
de se rcrier et d'applaudir. J'ai cru autrefois, et dans ma premire
jeunesse, que ces endroits taient clairs et intelligibles pour les
acteurs, pour le parterre et l'amphithtre, que leurs auteurs
s'entendaient eux-mmes, et qu'avec toute l'attention que je donnais 
leur rcit, j'avais tort de n'y rien entendre: je suis dtromp.

9 (I)

L'on n'a gure vu jusques  prsent un chef-d'oeuvre d'esprit qui soit
l'ouvrage de plusieurs: Homre a fait l'Iliade, Virgile l'nide,
Tite-Live ses Dcades, et l'Orateur romain ses Oraisons.

10 (I)

Il y a dans l'art un point de perfection, comme de bont ou de maturit
dans la nature. Celui qui le sent et qui l'aime a le got parfait; celui
qui ne le sent pas, et qui aime en de ou au del, a le got
dfectueux. Il y a donc un bon et un mauvais got, et l'on dispute des
gots avec fondement.

11 (I)

Il y a beaucoup plus de vivacit que de got parmi les hommes; ou pour
mieux dire, il y a peu d'hommes dont l'esprit soit accompagn d'un got
sr et d'une critique judicieuse.

12 (I)

La vie des hros a enrichi l'histoire, et l'histoire a embelli les
actions des hros: ainsi je ne sais qui sont plus redevables, ou ceux
qui ont crit l'histoire  ceux qui leur en ont fourni une si noble
matire, ou ces grands hommes  leurs historiens.

13 (I)

Amas d'pithtes, mauvaises louanges: ce sont les faits qui louent, et
la manire de les raconter.

14 (I)

Tout l'esprit d'un auteur consiste  bien dfinir et  bien peindre.
Mose, Homre, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessus des autres
crivains que par leurs expressions et par leurs images: il faut
exprimer le vrai pour crire naturellement, fortement, dlicatement.

15

(V) On a d faire du style ce qu'on a fait de l'architecture. On a
entirement abandonn l'ordre gothique, que la barbarie avait introduit
pour les palais et pour les temples; on a rappel le dorique, l'ionique
et le corinthien: ce qu'on ne voyait plus que dans les ruines de
l'ancienne Rome et de la vieille Grce, devenu moderne, clate dans nos
portiques et dans nos pristyle. De mme, on ne saurait en crivant
rencontrer le parfait, et s'il se peut, surpasser les anciens que par
leur imitation.

(I) Combien de sicles se sont couls avant que les hommes, dans les
sciences et dans les arts, aient pu revenir au got des anciens et
reprendre enfin le simple et le naturel!

(IV) On se nourrit des anciens et des habiles modernes, on les presse,
on en tire le plus que l'on peut, on en renfle ses ouvrages; et quand
enfin l'on est auteur, et que l'on croit marcher tout seul, on s'lve
contre eux, on les maltraite, semblable  ces enfants drus et forts d'un
bon lait qu'ils ont suc, qui battent leur nourrice.

(IV) Un auteur moderne prouve ordinairement que les anciens nous sont
infrieurs en deux manires, par raison et par exemple: il tire la
raison de son got particulier, et l'exemple de ses ouvrages.

(IV) Il avoue que les anciens, quelque ingaux et peu corrects qu'ils
soient, ont de beaux traits; il les cite, et ils sont si beaux qu'ils
font lire sa critique.

(IV) Quelques habiles prononcent en faveur des anciens contre les
modernes; mais ils sont suspects et semblent juger en leur propre cause,
tant leurs ouvrages sont faits sur le got de l'antiquit: on les
rcuse.

16

(I) L'on devrait aimer  lire ses ouvrages  ceux qui en savent assez
pour les corriger et les estimer.

(IV) Ne vouloir tre ni conseill ni corrig sur son ouvrage est un
pdantisme.

(IV) Il faut qu'un auteur reoive avec une gale modestie les loges et
la critique que l'ont fait de ses ouvrages.

17 (I)

Entre toutes les diffrentes expressions qui peuvent rendre une seule de
nos penses, il n'y en a qu'une qui soit la bonne. On ne la rencontre
pas toujours en parlant ou en crivant; il est vrai nanmoins qu'elle
existe, que tout ce qui ne l'est point est faible, et ne satisfait point
un homme d'esprit qui veut se faire entendre.

Un bon auteur, et qui crit avec soin, prouve souvent que l'expression
qu'il cherchait depuis longtemps sans la connatre, et qu'il a enfin
trouve, est celle qui tait la plus simple, la plus naturelle, qui
semblait devoir se prsenter d'abord et sans effort.

Ceux qui crivent par humeur sont sujets  retoucher  leurs ouvrages:
comme elle n'est pas toujours fixe, et qu'elle varie en eux selon les
occasions, ils se refroidissent bientt pour les expressions et les
termes qu'ils ont le plus aims.

18 (I)

La mme justesse d'esprit qui nous fait crire de bonnes choses nous
fait apprhender qu'elles ne le soient pas assez pour mriter d'tre
lues.

Un esprit mdiocre croit crire divinement; un bon esprit croit crire
raisonnablement.

19 (I)

L'on m'a engag, dit Ariste,  lire mes ouvrages  Zole: je l'ai fait.
Ils l'ont saisi d'abord et avant qu'il ait eu le loisir de les trouver
mauvais; il les a lous modestement en ma prsence, et il ne les a pas
lous depuis devant personne. Je l'excuse, et je n'en demande pas
davantage  un auteur; je le plains mme d'avoir cout de belles choses
qu'il n'a point faites.

Ceux qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d'auteur,
ont ou des passions ou des besoins qui les distraient et les rendent
froids sur les conceptions d'autrui: personne presque, par la
disposition de son esprit, de son coeur et de sa fortune, n'est en tat
de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage.

20 (I)

Le plaisir de la critique nous te celui d'tre vivement touchs de trs
belles choses.

21

(I) Bien des gens vont jusques  sentir le mrite d'un manuscrit qu'on
leur lit, qui ne peuvent se dclarer en sa faveur, jusques  ce qu'ils
aient vu le cours qu'il aura dans le monde par l'impression, ou quel
sera son sort parmi les habiles: ils ne hasardent point leurs suffrages,
et ils veulent tre ports par la foule et entrans par la multitude.
Ils disent alors qu'ils ont les premiers approuv cet ouvrage, et que le
public est de leur avis.

(VI) Ces gens laissent chapper les plus belles occasions de nous
convaincre qu'ils ont de la capacit et des lumires, qu'ils savent
juger, trouver bon ce qui est bon, et meilleur ce qui est meilleur. Un
bel ouvrage tombe entre leurs mains, c'est un premier ouvrage, l'auteur
ne s'est pas encore fait un grand nom, il n'a rien qui prvienne en sa
faveur, il ne s'agit point de faire sa cour ou de flatter les grands en
applaudissant  ses crits; on ne vous demande pas, Zlotes, de vous
rcrier: C'est un chef-d'oeuvre de l'esprit; l'humanit ne va pas plus
loin; c'est jusqu'o la parole humaine peut s'lever; on ne jugera 
l'avenir du got de quelqu'un qu' proportion qu'il en aura pour cette
pice; phrase outres, dgotantes, qui sentent la pension ou l'abbaye,
nuisibles  cela mme qui est louable et qu'on veut louer. Que ne
disiez-vous seulement: Voil un bon livre? Vous le dites, il est vrai,
avec toute la France, avec les trangers comme avec vos compatriotes,
quand il est imprim par toute l'Europe et qu'il est traduit en
plusieurs langues: il n'est plus temps.

22 (IV)

Quelques-uns de ceux qui ont lu un ouvrage en rapportent certains traits
dont ils n'ont pas compris le sens, et qu'ils altrent encore par tout
ce qu'ils y mettent du leur; et ces traits ainsi corrompus et dfigurs,
qui ne sont autre chose que leurs propres penses et leurs expressions,
ils les exposent  la censure, soutiennent qu'ils sont mauvais, et tout
le monde convient qu'ils sont mauvais; mais l'endroit de l'ouvrage que
ces critiques croient citer, et qu'en effet ils ne citent point, n'en
est pas pire.

23 (IV)

Que dites-vous du livre d'Hermodore?--Qu'il est mauvais, rpond
Anthime.--Qu'il est mauvais?--Qu'il est tel, continue-t-il, que ce
n'est pas un livre, ou qui mrite du moins que le monde en parle.--Mais
l'avez-vous lu?--Non, dit Anthime. Que n'ajoute-t-il que Fulvie et
Mlanie l'ont condamn sans l'avoir lu, et qu'il est ami de Fulvie et de
Mlanie?

24 (IV)

Arsne, du plus haut de son esprit, contemple les hommes, et dans
l'loignement d'o il les voit, il est comme effray de leur petitesse;
lou, exalt, et port jusqu'aux cieux par de certaines gens qui se sont
promis de s'admirer rciproquement, il croit, avec quelque mrite qu'il
a, possder tout celui qu'on peut avoir, et qu'il n'aura jamais; occup
et rempli de ses sublimes ides, il se donne  peine le loisir de
prononcer quelques oracles; lev par son caractre au-dessus des
jugements humains, il abandonne aux mes communes le mrite d'une vie
suivie et uniforme, et il n'est responsable de ses inconstances qu' ce
cercle d'amis qui les idoltrent: eux seuls savent juger, savent penser,
savent crire, doivent crire; il n'y a point d'autre ouvrage d'esprit
si bien reu dans le monde, et si universellement got des honntes
gens, je ne dis pas qu'il veuille approuver, mais qu'il daigne lire:
incapable d'tre corrig par cette peinture qu'il ne lira point.

25 (VI)

Thocrine sait des choses assez inutiles; il a des sentiments toujours
singuliers; il est moins profond que mthodique; il n'exerce que sa
mmoire; il est abstrait, ddaigneux, et il semble toujours rire en
lui-mme de ceux qu'il croit ne le valoir pas. Le hasard fait que je lui
lis mon ouvrage, il l'coute. Est-il lu, il me parle du sien. Et du
vtre, me direz-vous, qu'en pense-t-il?--Je vous l'ai dj dit, il me
parle du sien.

26 (IV)

Il n'y a point d'ouvrage si accompli qui ne fondt tout entier au milieu
de la critique, si son auteur voulait en croire tous les censeurs qui
tent chacun l'endroit qui leur plat le moins.

27 (IV)

C'est une exprience faite que, s'il se trouve dix personnes qui
effacent d'un livre une expression ou un sentiment, l'on en fournit
aisment un pareil nombre qui les rclame. Ceux-ci s'crient: Pourquoi
supprimer cette pense? elle est neuve, elle est belle, et le tour en
est admirable; et ceux-l affirment, au contraire, ou qu'ils auraient
nglig cette pense, ou qu'ils lui auraient donn un autre tour. Il y
a un terme, disent les uns, dans votre ouvrage, qui est rencontr et qui
peint la chose au naturel; il y a un mot, disent les autres, qui est
hasard, et qui d'ailleurs ne signifie pas assez ce que vous voulez
peut-tre faire entendre; et c'est du mme trait et du mme mot que
tous ces gens s'expliquent ainsi, et tous sont connaisseurs et passent
pour tels. Quel autre parti pour un auteur, que d'oser pour lors tre de
l'avis de ceux qui l'approuvent?

28 (IV)

Un auteur srieux n'est pas oblig de remplir son esprit de toutes les
extravagances, de toutes les salets, de tous les mauvais mots que l'on
peut dire, et de toutes les ineptes applications que l'on peut faire au
sujet de quelques endroits de son ouvrage, et encore moins de les
supprimer. Il est convaincu que quelque scrupuleuse exactitude que l'on
ait dans sa manire d'crire, la raillerie froide des mauvais plaisants
est un mal invitable, et que les meilleures choses ne leur servent
souvent qu' leur faire rencontrer une sottise.

29 (VIII)

Si certains esprits vifs et dcisifs taient crus, ce serait encore trop
que les termes pour exprimer les sentiments: il faudrait leur parler par
signes, ou sans parler se faire entendre. Quelque soin qu'on apporte 
tre serr et concis, et quelque rputation qu'on ait d'tre tel, ils
vous trouvent diffus. Il faut leur laisser tout  suppler, et n'crire
que pour eux seuls. Ils conoivent une priode par le mot qui la
commence, et par une priode tout un chapitre: leur avez-vous lu un seul
endroit de l'ouvrage, c'est assez, ils sont dans le fait et entendent
l'ouvrage. Un tissu d'nigmes leur serait une lecture divertissante; et
c'est une perte pour eux que ce style estropi qui les enlve soit rare,
et que peu d'crivains s'en accommodent. Les comparaisons tires d'un
fleuve dont le cours, quoique rapide, est gal et uniforme, ou d'un
embrasement qui, pouss par les vents, s'pand au loin dans une fort o
il consume les chnes et les pins, ne leur fournissent aucune ide de
l'loquence. Montrez-leur un feu grgeois qui les surprenne, ou un
clair qui les blouisse, ils vous quittent du bon et du beau.

Quelle prodigieuse distance entre un bel ouvrage, et un ouvrage parfait
ou rgulier! Je ne sais s'il s'en est encore trouv de ce dernier genre.
Il est peut-tre moins difficile aux rares gnies de rencontrer le grand
et le sublime, que d'viter toute sorte de fautes. Le _Cid_ n'a eu qu'une
voix pour lui  sa naissance, qui a t celle de l'admiration; il s'est
vu plus fort que l'autorit et la politique, qui ont tent vainement de
le dtruire; il a runi en sa faveur des esprits toujours partags
d'opinions et de sentiments; les grands et le peuple: ils s'accordent
tous  le savoir de mmoire, et  prvenir au thtre les acteurs qui le
rcitent. Le _Cid_ enfin est l'un des plus beaux pomes que l'on puisse
faire; et l'une des meilleurs critiques qui aient t faites sur aucun
sujet est celle du _Cid_.

31 (VIII)

Quand une lecture vous lve l'esprit, et qu'elle vous inspire des
sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre rgle pour
juger l'ouvrage; il est bon, et fait de main d'ouvrier.

32 (IV)

Capys, qui s'rige en juge du beau style et qui croit crire comme
Bouhours et Rabutin, rsiste  la voix (77) du peuple, et dit tout seul
que Damis n'est pas un bon auteur. Damis cde  la multitude, et dit
ingnument avec le public que Capys est froid crivain.

33 (IV)

Le devoir du nouvelliste est de dire: Il y a un tel livre qui court, et
qui est imprim chez Cramoisy en tel caractre, il est bien reli et en
beau papier, il se vend tant; il doit savoir jusques  l'enseigne du
libraire qui le dbite: sa folie est d'en vouloir faire la critique.

Le sublime du nouvelliste est le raisonnement creux sur la politique.

Le nouvelliste se couche le soir tranquillement sur une nouvelle qui se
corrompt la nuit, et qu'il est oblig d'abandonner le matin  son
rveil.

34 (IV)

Le philosophe consume sa vie  observer les hommes, et il use ses
esprits  en dmler les vices et le ridicule; s'il donne quelque tour 
ses penses, c'est moins par une vanit d'auteur, que pour mettre une
vrit qu'il a trouve dans tout le jour ncessaire pour faire
l'impression qui doit servir  son dessein. Quelques lecteurs croient
nanmoins le payer avec usure, s'ils disent magistralement qu'ils ont lu
son livre, et qu'il y a de l'esprit; mais il leur renvoie tous leurs
loges, qu'il n'a pas cherchs par son travail et par ses veilles. Il
porte plus haut ses projets et agit pour une fin plus releve: il
demande des hommes un plus grand et un plus rare succs que les
louanges, et mme que les rcompenses, qui est de les rendre meilleurs.

35 (IV)

Les sots lisent un livre, et ne l'entendent point; les esprits mdiocres
croient l'entendre parfaitement; les grands esprits ne l'entendent
quelquefois pas tout entier: ils trouvent obscur ce qui est obscur,
comme ils trouvent clair ce qui est clair; les beaux esprits veulent
trouver obscur ce qui ne l'est point, et ne pas entendre ce qui est fort
intelligible.

36 (IV)

Un auteur cherche vainement  se faire admirer par son ouvrage. Les sots
admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes d'esprit ont
en eux les semences de toutes les vrits et de tous les sentiments,
rien ne leur est nouveau; ils admirent peu, ils approuvent.

37 (IV)

Je ne sais si l'on pourra jamais mettre dans des lettres plus d'esprit,
plus de tour, plus d'agrment et plus de style que l'on en voit dans
celles de Balzac[2] et de Voiture; elles sont vides de sentiments qui
n'ont rgn que depuis leur temps, et qui doivent aux femmes leur
naissance. Ce sexe va plus loin que le ntre dans ce genre d'crire.
Elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent
en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pnible
recherche; elles sont heureuses dans le choix des termes, qu'elles
placent si juste, que tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la
nouveaut, semblent tre faits seulement pour l'usage o elles les
mettent; il n'appartient qu' elles de faire lire dans un seul mot tout
un sentiment, et de rendre dlicatement une pense qui est dlicate;
elles ont un enchanement de discours inimitable, qui se suit
naturellement, et qui n'est li que par le sens. Si les femmes taient
toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes
d'entre elles seraient peut-tre ce que nous avons dans notre langue de
mieux crit.

[Note: 2 Jean-Louis Guez de Balzac (1597?--1654) Les entretiens, Le Prince,
Socrate chrtien.]

38 (IV)

Il n'a manqu  Trence que d'tre moins froid: quelle puret, quelle
exactitude, quelle politesse, quelle lgance, quels caractres! Il n'a
manqu  Molire que d'viter le jargon et le barbarisme, et d'crire
purement: quel feu, quelle navet, quelle source de la bonne
plaisanterie, quelle imitation des moeurs, quelles images, et quel flau
du ridicule! Mais quel homme on aurait pu faire de ces deux comiques!

39 (V)

J'ai lu Malherbe et Thophile. Ils ont tous deux connu la nature, avec
cette diffrence que le premier d'un style plein et uniforme, montre
tout  la fois ce qu'elle a de plus beau et de plus noble, de plus naf
et de plus simple; il en fait la peinture ou l'histoire. L'autre, sans
choix, sans exactitude, d'une plume libre et ingale, tantt charge ses
descriptions, s'appesantit sur les dtails: il fait une anatomie; tantt
il feint, il exagre, il passe le vrai dans la nature: il en fait le
roman.

40 (V)

Ronsard et Balzac ont eu, chacun dans leur genre, assez de bon et de
mauvais pour former aprs eux de trs grands hommes en vers et en prose.

41 (V)

Marot, par son tour et par son style, semble avoir crit depuis Ronsard:
il n'y a gure, entre ce premier et nous, que la diffrence de quelques
mots.

42 (V)

Ronsard et les auteurs ses contemporains ont plus nui au style qu'ils ne
lui ont servi: ils l'ont retard dans le chemin de la perfection; ils
l'ont expos  la manquer pour toujours et n'y plus revenir. Il est
tonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles, n'aient
su faire de Ronsard, d'ailleurs plein de verve et d'enthousiasme, un
plus grand pote que Ronsard et que Marot; et, au contraire, que
Belleau, Jodelle, et du Bartas, aient t sitt suivis d'un Racan et
d'un Malherbe, et que notre langue,  peine corrompue, se soit vue
rpare.

43 (V)

Marot et Rabelais sont inexcusables d'avoir sem l'ordure dans leurs
crits: tous deux avaient assez de gnie et de naturel pour pouvoir s'en
passer, mme  l'gard de ceux qui cherchent moins  admirer qu' rire
dans un auteur. Rabelais surtout est incomprhensible: son livre est une
nigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable; c'est une chimre, c'est
le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou
de quelque autre bte plus difforme; c'est un monstrueux assemblage
d'une morale fine et ingnieuse, et d'une sale corruption. O il est
mauvais, il passe bien loin au del du pire, c'est le charme de la
canaille; o il est bon, il va jusques  l'exquis et  l'excellent, il
peut tre le mets des plus dlicats.

44 (V)

Deux crivains dans leurs ouvrages ont blm Montaigne, que je ne crois
pas, aussi bien qu'eux, exempt de toute sorte de blme: il parat que
tous deux ne l'ont estim en nulle manire. L'un ne pensait pas assez
pour goter un auteur qui pense beaucoup; l'autre pense trop subtilement
pour s'accommoder de penses qui sont naturelles.

45 (V)

Un style grave, srieux, scrupuleux, va fort loin: on lit Amyot et
Coeffeteau; lequel lit-on de leurs contemporains? Balzac, pour les
termes et pour l'expression, est moins vieux que Voiture, mais si ce
dernier, pour le tour, pour l'esprit et pour le naturel; n'est pas
moderne, et ne ressemble en rien  nos crivains, c'est qu'il leur a t
plus facile de le ngliger que de l'imiter; et que le petit nombre de
ceux qui courent aprs lui ne peut l'atteindre.

46 (I)

Le H** G** est immdiatement au-dessous de rien. Il y a bien d'autres
ouvrages qui lui ressemblent. Il y a autant d'invention  s'enrichir par
un sot livre qu'il y a de sottise  l'acheter: c'est ignorer le got du
peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises.

47

(I) L'on voit bien que l'Opra est l'bauche d'un grand spectacle; il en
donne l'ide.

(I) Je ne sais pas comment l'Opra, avec une musique si parfaite et une
dpense toute royale, a pu russir  m'ennuyer.

(I) Il y a des endroits dans l'Opra qui laissent en dsirer d'autres;
il chappe quelquefois de souhaiter la fin de tout le spectacle: c'est
faute de thtre, d'action, et de choses qui intressent.

(IV) L'Opra jusques  ce jour n'est pas un pome, ce sont des vers; ni
un spectacle, depuis que les machines ont disparu par le bon mnage
d'Amphion et de sa race: c'est un concert, ou ce sont des voix soutenues
par des instruments. C'est prendre le change, et cultiver un mauvais
got, que de dire, comme l'on fait, que la machine n'est qu'un amusement
d'enfants, et qui ne convient qu'aux Marionnettes; elle augmente et
embellit la fiction, soutient dans les spectateurs cette douce illusion
qui est tout le plaisir du thtre; o elle jette encore le merveilleux.
Il ne faut point de vols, ni de chars, ni de changements, aux Brnices
et  Pnlope: il en faut aux Opras, et le propre de ce spectacle est
de tenir les esprits, les yeux et les oreilles dans un gal
enchantement.

48 (IV)

Ils ont fait le thtre, ces empresss, les machines, les ballets, les
vers, la musique, tout le spectacle, jusqu' la salle o s'est donn le
spectacle, j'entends le toit et les quatre murs ds leurs fondements.
Qui doute que la chasse sur l'eau, l'enchantement de la Table, la
merveille du Labyrinthe ne soient encore de leur invention? J'en juge
par le mouvement qu'ils se donnent, et par l'air content dont ils
s'applaudissent sur tout le succs. Si je me trompe, et qu'ils n'aient
contribu en rien  cette fte si superbe, si galante, si longtemps
soutenue, et o un seul a suffi pour le projet et pour la dpense,
j'admire deux choses: la tranquillit et le flegme de celui qui a tout
remu, comme l'embarras et l'action de ceux qui n'ont rien fait.

49 (IV)

Les connaisseurs, ou ceux qui se croient tels, se donnent voix
dlibrative et dcisive sur les spectacles, se cantonnent aussi, et se
divisent en des partis contraires, dont chacun, pouss par un tout autre
intrt que par celui du public ou de l'quit, admire un certain pome
ou une certaine musique, et siffle tout autre. Ils nuisent galement,
par cette chaleur  dfendre leurs prventions, et  la faction oppose
et  leur propre cabale; ils dcouragent par mille contradictions les
potes et les musiciens, retardent les progrs des sciences et des arts,
en leur tant le fruit qu'ils pourraient tirer de l'mulation et de la
libert qu'auraient plusieurs excellents matres de faire, chacun dans
leur genre et selon leur gnie, de trs bons ouvrages.

50 (IV)

D'o vient que l'on rit si librement au thtre, et que l'on a honte d'y
pleurer? Est-il moins dans la nature de s'attendrir sur le pitoyable que
d'clater sur le ridicule? Est-ce l'altration des traits qui nous
retient? Elle est plus grande dans un ris immodr que dans la plus
amre douleur, et l'on dtourne son visage pour rire comme pour pleurer
en la prsence des grands et de tous ceux que l'on respecte. Est-ce une
peine que l'on sent  laisser voir que l'on est tendre, et  marquer
quelque faiblesse, surtout en un sujet faux, et dont il semble que l'on
soit la dupe? Mais sans citer les personnes graves ou les esprits forts
qui trouvent du faible dans un ris excessif comme dans les pleurs, et
qui se les dfendent galement, qu'attend-on d'une scne tragique?
qu'elle fasse rire? Et d'ailleurs la vrit n'y rgne-t-elle pas aussi
vivement par ses images que dans le comique? l'me ne va-t-elle pas
jusqu'au vrai dans l'un et l'autre genre avant que de s'mouvoir?
est-elle mme si aise  contenter? ne lui faut-il pas encore le
vraisemblable? Comme donc ce n'est point une chose bizarre d'entendre
s'lever de tout un amphithtre un ris universel sur quelque endroit
d'une comdie, et que cela suppose au contraire qu'il est plaisant et
trs navement excut, aussi l'extrme violence que chacun se fait 
contraindre ses larmes, et le mauvais ris dont on veut les couvrir
prouvent clairement que l'effet naturel du grand tragique serait de
pleurer tous franchement et de concert  la vue l'un de l'autre, et sans
autre embarras que d'essuyer ses larmes, outre qu'aprs tre convenu de
s'y abandonner, on prouverait encore qu'il y a souvent moins lieu de
craindre de pleurer au thtre que de s'y morfondre.

51 (VI)

Le pome tragique vous serre le coeur ds son commencement, vous laisse 
peine dans tout son progrs la libert de respirer et le temps de vous
remettre, ou s'il vous donne quelque relche, c'est pour vous replonger
dans de nouveaux abmes et dans de nouvelles alarmes. Il vous conduit 
la terreur par la piti, ou rciproquement  la piti par le terrible,
vous mne par les larmes, par les sanglots, par l'incertitude, par
l'esprance, par la crainte, par les surprises et par l'horreur jusqu'
la catastrophe. Ce n'est donc pas un tissu de jolis sentiments, de
dclarations tendres, d'entretiens galants, de portraits agrables, de
mots doucereux, ou quelquefois assez plaisants pour faire rire, suivi 
la vrit d'une dernire scne o les mutins n'entendent aucune raison,
et o, pour la biensance, il y a enfin du sang rpandu, et quelque
malheureux  qui il en cote la vie.

52 (V)

Ce n'est point assez que les moeurs du thtre ne soient point mauvaises,
il faut encore qu'elles soient dcentes et instructives. Il peut y avoir
un ridicule si bas et si grossier, ou mme si fade et si indiffrent,
qu'il n'est ni permis au pote d'y faire attention, ni possible aux
spectateurs de s'en divertir. Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques
scnes  un farceur; il n'entre qu' peine dans le vrai comique: comment
pourrait-il faire le fond ou l'action principale de la comdie? Ces
caractres, dit-on, sont naturels. Ainsi, par cette rgle, on occupera
bientt tout l'amphithtre d'un laquais qui siffle, d'un malade dans sa
garde-robe, d'un homme ivre qui dort ou qui vomit: y a-t-il rien de plus
naturel? C'est le propre d'un effmin de se lever tard, de passer une
partie du jour  sa toilette, de se voir au miroir, de se parfumer, de
se mettre des mouches, de recevoir des billets et d'y faire rponse.
Mettez ce rle sur la scne. Plus longtemps vous le ferez durer, un
acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme  son original; mais
plus aussi il sera froid et insipide.

53 (I)

Il semble que le roman et la comdie pourraient tre aussi utiles qu'ils
sont nuisibles. L'on y voit de si grands exemples de constance, de
vertu, de tendresse et de dsintressement, de si beaux et de si
parfaits caractres, que quand une jeune personne jette de l sa vue sur
tout ce qui l'entoure, ne trouvant que des sujets indignes et fort
au-dessous de ce qu'elle vient d'admirer, je m'tonne qu'elle soit
capable pour eux de la moindre faiblesse.

54 (I)

Corneille ne peut tre gal dans les endroits o il excelle: il a pour
lors un caractre original et inimitable; mais il est ingal. Ses
premires comdies sont sches; languissantes, et ne laissaient pas
esprer qu'il dt ensuite aller si loin; comme ses dernires font qu'on
s'tonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses
meilleures pices, il y a des fautes inexcusables contre les moeurs, un
style de dclamateur qui arrte l'action et la fait languir, des
ngligences dans les vers et dans l'expression qu'on ne peut comprendre
en un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus minent, c'est
l'esprit, qu'il avait sublime, auquel il a t redevable de certains
vers, les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de
son thtre, qu'il a quelquefois hasarde contre les rgles des anciens,
et enfin de ses dnouements; car il ne s'est pas toujours assujetti au
got des Grecs et  leur grande simplicit: il a aim au contraire 
charger la scne d'vnements dont il est presque toujours sorti avec
succs; admirable surtout par l'extrme varit et le peu de rapport qui
se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de pomes qu'il a
composs. Il semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de
Racine, et qui tendent un peu plus  une mme chose; mais il est gal,
soutenu, toujours le mme partout, soit pour le dessein et la conduite
de ses pices, qui sont justes, rgulires, prises dans le bon sens et
dans la nature, soit pour la versification, qui est correcte, riche dans
ses rimes, lgante, nombreuse, harmonieuse: exact imitateur des
anciens, dont il a suivi scrupuleusement la nettet et la simplicit de
l'action;  qui le grand et le merveilleux n'ont pas mme manqu, ainsi
qu' Corneille, ni le touchant ni le pathtique. Quelle plus grande
tendresse que celle qui est rpandue dans tout le _Cid_, dans Polyeucte et
dans les Horaces? Quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate, en
Porus et en Burrhus? Ces passions encore favorites des anciens, que les
tragiques aimaient  exciter sur les thtres, et qu'on nomme la terreur
et la piti, ont t connues de ces deux potes. Oreste, dans
l'Andromaque de Racine, et Phdre du mme auteur, comme l'Oedipe et les
Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de
faire entre eux quelque comparaison, et les marquer l'un et l'autre par
ce qu'ils ont eu de plus propre et par ce qui clate le plus
ordinairement dans leurs ouvrages, peut-tre qu'on pourrait parler
ainsi: Corneille nous assujettit  ses caractres et  ses ides,
Racine se conforme aux ntres; celui-l peint les hommes comme ils
devraient tre, celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le
premier de ce que l'on admire, et de ce que l'on doit mme imiter; il y
a plus dans le second de ce que l'on reconnat dans les autres, ou de ce
que l'on prouve dans soi-mme. L'un lve, tonne, matrise, instruit;
l'autre plat, remue, touche, pntre. Ce qu'il y a de plus beau, de
plus noble et de plus imprieux dans la raison, est mani par le
premier; et par l'autre, ce qu'il y a de plus flatteur et de plus
dlicat dans la passion. Ce sont dans celui-l des maximes, des rgles,
des prceptes; et dans celui-ci, du got et des sentiments. L'on est
plus occup aux pices de Corneille; l'on est plus branl et plus
attendri  celles de Racine. Corneille est plus moral, Racine plus
naturel. Il semble que l'un imite Sophocle, et que l'autre doit plus 
Euripide.

55

(I) Le peuple appelle loquence la facilit que quelques-uns ont de
parler seuls et longtemps, jointe  l'emportement du geste,  l'clat de
la voix, et  la force des poumons. Les pdants ne l'admettent aussi que
dans le discours oratoire, et ne la distinguent pas de l'entassement des
figures, de l'usage des grands mots, et de la rondeur des priodes.

(I) Il semble que la logique est l'art de convaincre de quelque vrit;
et l'loquence un don de l'me, lequel nous rend matres du coeur et de
l'esprit des autres; qui fait que nous leur inspirons ou que nous leur
persuadons tout ce qui nous plat.

(I) L'loquence peut se trouver dans les entretiens et dans tout genre
d'crire. Elle est rarement o on la cherche, et elle est quelquefois o
on ne la cherche point.

(IV) L'loquence est au sublime ce que le tout est  sa partie.

(IV) Qu'est-ce que le sublime? Il ne parat pas qu'on l'ait dfini.
Est-ce une figure? Nat-il des figures, ou du moins de quelques figures?
Tout genre d'crire reoit-il le sublime, ou s'il n'y a que les grands
sujets qui en soient capables? Peut-il briller autre chose dans
l'glogue qu'un beau naturel, et dans les lettres familires comme dans
les conversations qu'une grande dlicatesse? ou plutt le naturel et le
dlicat ne sont-ils pas le sublime des ouvrages dont ils font la
perfection? Qu'est-ce que le sublime? O entre le sublime?

(IV) Les synonymes sont plusieurs dictions ou plusieurs phrases
diffrentes qui signifient une mme chose. L'antithse est une
opposition de deux vrits qui se donnent du jour l'une  l'autre. La
mtaphore ou la comparaison emprunte, d'une chose trangre une image
sensible et naturelle d'une vrit. L'hyperbole exprime au del de la
vrit pour ramener l'esprit  la mieux connatre. Le sublime ne peint
que la vrit, mais en un sujet noble; il la peint tout entire, dans sa
cause et dans son effet; il est l'expression ou l'image la plus digne de
cette vrit. Les esprits mdiocres ne trouvent point l'unique
expression, et usent de synonymes. Les jeunes gens sont blouis de
l'clat de l'antithse, et s'en servent. Les esprits justes, et qui
aiment  faire des images qui soient prcises, donnent naturellement
dans la comparaison et la mtaphore. Les esprits vifs, pleins de feu, et
qu'une vaste imagination emporte hors des rgles et de la justesse, ne
peuvent s'assouvir de l'hyperbole. Pour le sublime, il n'y a, mme entre
les grands gnies, que les plus levs qui en soient capables.

56 (VII)

Tout crivain, pour crire nettement, doit se mettre  la place de ses
lecteurs, examiner son propre ouvrage comme quelque chose qui lui est
nouveau, qu'il lit pour la premire fois, o il n'a nulle part, et que
l'auteur aurait soumis  sa critique; et se persuader ensuite qu'on
n'est pas entendu seulement  cause que l'on s'entend soi-mme, mais
parce qu'on est en effet intelligible.

57 (IV)

L'on n'crit que pour tre entendu; mais il faut du moins en crivant
faire entendre de belles choses. L'on doit avoir une diction pure, et
user de termes qui soient propres, il est vrai; mais il faut que ces
termes si propres expriment des penses nobles, vives, solides, et qui
renferment un trs beau sens. C'est faire de la puret et de la clart
du discours un mauvais usage que de les faire servir  une matire
aride, infructueuse, qui est sans sel, sans utilit, sans nouveaut. Que
sert aux lecteurs de comprendre aisment et sans peine des choses
frivoles et puriles, quelquefois fades et communes, et d'tre moins
incertains de la pense d'un auteur qu'ennuys de son ouvrage?

Si l'on jette quelque profondeur dans certains crits, si l'on affecte
une finesse de tour, et quelquefois une trop grande dlicatesse, ce
n'est que par la bonne opinion qu'on a de ses lecteurs.

58 (IV)

L'on a cette incommodit  essuyer dans la lecture des livres faits par
des gens de parti et de cabale, que l'on n'y voit pas toujours la
vrit. Les faits y sont dguiss, les raisons rciproques n'y sont
point rapportes dans toute leur force, ni avec une entire exactitude;
et, ce qui use la plus longue patience, il faut lire un grand nombre de
termes durs et injurieux que se disent des hommes graves, qui d'un point
de doctrine ou d'un fait contest se font une querelle personnelle. Ces
ouvrages ont cela de particulier qu'ils ne mritent ni le cours
prodigieux qu'ils ont pendant un certain temps, ni le profond oubli o
ils tombent lorsque, le feu et la division venant  s'teindre, ils
deviennent des almanachs de l'autre anne.

59 (VII)

La gloire ou le mrite de certains hommes est de bien crire; et de
quelques autres, c'est de n'crire point.

60 (IV)

L'on crit rgulirement depuis vingt annes; l'on est esclave de la
construction; l'on a enrichi la langue de nouveaux mots, secou le joug
du latinisme, et rduit le style  la phrase purement franaise; l'on a
presque retrouv le nombre que Malherbe et Balzac avaient les premiers
rencontr, et que tant d'auteurs depuis eux ont laiss perdre; l'on a
mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la nettet dont il est
capable: cela conduit insensiblement  y mettre de l'esprit.

61 (IV)

Il y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est aussi vaste que
l'art et la science qu'ils professent; ils lui rendent avec avantage,
par le gnie et par l'invention, ce qu'ils tiennent d'elle et de ses
principes; ils sortent de l'art pour l'ennoblir, s'cartent des rgles
si elles ne les conduisent pas au grand et au sublime; ils marchent
seuls et sans compagnie, mais ils vont fort haut et pntrent fort loin,
toujours srs et confirms par le succs des avantages que l'on tire
quelquefois de l'irrgularit. Les esprits justes, doux, modrs, non
seulement ne les atteignent pas, ne les admirent pas, mais ils ne les
comprennent point, et voudraient encore moins les imiter; ils demeurent
tranquilles dans l'tendue de leur sphre, vont jusques  un certain
point qui fait les bornes de leur capacit et de leurs lumires; ils ne
vont pas plus loin, parce qu'ils ne voient rien au del; ils ne peuvent
au plus qu'tre les premiers d'une seconde classe, et exceller dans le
mdiocre.

62 (V)

Il y a des esprits, si je l'ose dire, infrieurs et subalternes, qui ne
semblent faits que pour tre le recueil, le registre, ou le magasin de
toutes les productions des autres gnies: ils sont plagiaires,
traducteurs, compilateurs; ils ne pensent point, ils disent ce que les
auteurs ont pens; et comme le choix des penses est invention, ils
l'ont mauvais, peu juste, et qui les dtermine plutt  rapporter
beaucoup de choses, que d'excellentes choses; ils n'ont rien d'original
et qui soit  eux; ils ne savent que ce qu'ils ont appris, et ils
n'apprennent que ce que tout le monde veut bien ignorer, une science
aride, dnue d'agrment et d'utilit, qui ne tombe point dans la
conversation, qui est hors de commerce, semblable  une monnaie qui n'a
point de cours: on est tout  la fois tonn de leur lecture et ennuy
de leur entretien ou de leurs ouvrages. Ce sont ceux que les grands et
le vulgaire confondent avec les savants, et que les sages renvoient au
pdantisme.

63 (VII)

La critique souvent n'est pas une science; c'est un mtier, o il faut
plus de sant que d'esprit, plus de travail que de capacit, plus
d'habitude que de gnie. Si elle vient d'un homme qui ait moins de
discernement que de lecture, et qu'elle s'exerce sur de certains
chapitres, elle corrompt et les lecteurs et l'crivain.

64 (VI)

Je conseille  un auteur n copiste, et qui a l'extrme modestie de
travailler d'aprs quelqu'un, de ne se choisir pour exemplaires que ces
sortes d'ouvrages o il entre de l'esprit, de l'imagination, ou mme de
l'rudition: s'il n'atteint pas ses originaux, du moins il en approche,
et il se fait lire. Il doit au contraire viter comme un cueil de
vouloir imiter ceux qui crivent par humeur, que le coeur fait parler, 
qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi
dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier:
dangereux modles et tout propres  faire tomber dans le froid, dans le
bas et dans le ridicule ceux qui s'ingrent de les suivre. En effet, je
rirais d'un homme qui voudrait srieusement parler mon ton de voix, ou
me ressembler de visage.

65 (I)

Un homme n chrtien et Franais se trouve contraint dans la satire; les
grands sujets lui sont dfendus: il les entame quelquefois, et se
dtourne ensuite sur de petites choses, qu'il relve par la beaut de
son gnie et de son style.

66 (I)

Il faut viter le style vain et puril, de peur de ressembler  Dorilas
et Handburg: l'on peut au contraire en une sorte d'crits hasarder de
certaines expressions, user de termes transposs et qui peignent
vivement, et plaindre ceux qui ne sentent pas le plaisir qu'il y a 
s'en servir ou  les entendre.

67 (I)

Celui qui n'a gard en crivant qu'au got de son sicle songe plus  sa
personne qu' ses crits: il faut toujours tendre  la perfection, et
alors cette justice qui nous est quelquefois refuse par nos
contemporains, la postrit sait nous la rendre.

68 (I)

Il ne faut point mettre un ridicule o il n'y en a point: c'est se gter
le got, c'est corrompre son jugement et celui des autres; mais le
ridicule qui est quelque part, il faut l'y voir, l'en tirer avec grce,
et d'une manire qui plaise et qui instruise.

69 (I)

Horace ou Despraux l'a dit avant vous.--Je le crois sur votre parole;
mais je l'ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser aprs eux une chose
vraie, et que d'autres encore penseront aprs moi?




Du mrite personnel


1 (I)

Qui peut, avec les plus rares talents et le plus excellent mrite,
n'tre pas convaincu de son inutilit, quand il considre qu'il laisse
en mourant un monde qui ne se sent pas de sa perte, et o tant de gens
se trouvent pour le remplacer?

2 (I)

De bien des gens il n'y a que le nom qui vaille quelque chose. Quand
vous les voyez de fort prs, c'est moins que rien; de loin, ils
imposent.

3

(VI) Tout persuad que je suis que ceux que l'on choisit pour de
diffrents emplois, chacun selon son gnie et sa profession, font bien,
je me hasarde de dire qu'il se peut faire qu'il y ait au monde plusieurs
personnes, connues ou inconnues, que l'on n'emploie pas, qui feraient
trs bien; et je suis induit  ce sentiment par le merveilleux succs de
certaines gens que le hasard seul a placs, et de qui jusques alors on
n'avait pas attendu de fort grandes choses.

(I) Combien d'hommes admirables, et qui avaient de trs beaux gnies,
sont morts sans qu'on en ait parl! Combien vivent encore dont on ne
parle point, et dont on ne parlera jamais!

4 (I)

Quelle horrible peine a un homme qui est sans prneurs et sans cabale,
qui n'est engag dans aucun corps, mais qui est seul, et qui n'a que
beaucoup de mrite pour toute recommandation, de se faire jour  travers
l'obscurit o il se trouve, et de venir au niveau d'un fat qui est en
crdit!

5 (I)

Personne presque ne s'avise de lui-mme du mrite d'un autre.

Les hommes sont trop occups d'eux-mmes pour avoir le loisir de
pntrer ou de discerner les autres; de l vient qu'avec un grand mrite
et une plus grande modestie l'on peut tre longtemps ignor.

6 (I)

Le gnie et les grands talents manquent souvent, quelquefois aussi les
seules occasions: tels peuvent tre lous de ce qu'ils ont fait, et tels
de ce qu'ils auraient fait.

7 (IV)

Il est moins rare de trouver de l'esprit que des gens qui se servent du
leur, ou qui fassent valoir celui des autres et le mettent  quelque
usage.

8 (VI)

Il y a plus d'outils que d'ouvriers, et de ces derniers plus de mauvais
que d'excellents; que pensez-vous de celui qui veut scier avec un rabot,
et qui prend sa scie pour raboter?

9 (I)

Il n'y a point au monde un si pnible mtier que celui de se faire un
grand nom: la vie s'achve que l'on a  peine bauch son ouvrage.

10 (V)

Que faire d'gsippe, qui demande un emploi? Le mettra-t-on dans les
finances, ou dans les troupes? Cela est indiffrent, et il faut que ce
soit l'intrt seul qui en dcide; car il est aussi capable de manier de
l'argent, ou de dresser des comptes, que de porter les armes. Il est
propre  tout, disent ses amis, ce qui signifie toujours qu'il n'a pas
plus de talent pour une chose que pour une autre, ou en d'autres termes,
qu'il n'est propre  rien. Ainsi la plupart des hommes occups d'eux
seuls dans leur jeunesse, corrompus par la paresse ou par le plaisir,
croient faussement dans un ge plus avanc qu'il leur suffit d'tre
inutiles ou dans l'indigence, afin que la rpublique soit engage  les
placer ou  les secourir; et ils profitent rarement de cette leon si
importante, que les hommes devraient employer les premires annes de
leur vie  devenir tels par leurs tudes et par leur travail que la
rpublique elle-mme et besoin de leur industrie et de leurs lumires,
qu'ils fussent comme une pice ncessaire  tout son difice, et qu'elle
se trouvt porte par ses propres avantages  faire leur fortune ou 
l'embellir.

Nous devons travailler  nous rendre trs dignes de quelque emploi: le
reste ne nous regarde point, c'est l'affaire des autres.

11 (VII)

Se faire valoir par des choses qui ne dpendent point des autres, mais
de soi seul, ou renoncer  se faire valoir: maxime inestimable et d'une
ressource infinie dans la pratique, utile aux faibles, aux vertueux, 
ceux qui ont de l'esprit, qu'elle rend matres de leur fortune ou de
leur repos: pernicieuse pour les grands, qui diminuerait leur cour, ou
plutt le nombre de leurs esclaves, qui ferait tomber leur morgue avec
une partie de leur autorit, et les rduirait presque  leurs entremets
et  leurs quipages; qui les priverait du plaisir qu'ils sentent  se
faire prier, presser, solliciter,  faire attendre ou  refuser, 
promettre et  ne pas donner; qui les traverserait dans le got qu'ils
ont quelquefois  mettre les sots en vue et  anantir le mrite quand
il leur arrive de le discerner; qui bannirait des cours les brigues, les
cabales, les mauvais offices, la bassesse, la flatterie, la fourberie;
qui ferait d'une cour orageuse, pleine de mouvements et d'intrigues,
comme une pice comique ou mme tragique, dont les sages ne seraient que
les spectateurs; qui remettrait de la dignit dans les diffrentes
conditions des hommes, de la srnit, sur leurs visages; qui tendrait
leur libert; qui rveillerait en eux, avec les talents naturels,
l'habitude du travail et de l'exercice; qui les exciterait 
l'mulation, au dsir de la gloire,  l'amour de la vertu; qui, au lieu
de courtisans vils, inquiets, inutiles, souvent onreux  la rpublique,
en ferait ou de sages conomes, ou d'excellents pres de famille, ou des
juges intgres, ou de bons officiers, ou de grands capitaines, ou des
orateurs, ou des philosophes; et qui ne leur attirerait  tous nul autre
inconvnient, que celui peut-tre de laisser  leurs hritiers moins de
trsors que de bons exemples.

12 (I)

Il faut en France beaucoup de fermet et une grande tendue d'esprit
pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi  demeurer
chez soi, et  ne rien faire. Personne presque n'a assez de mrite pour
jouer ce rle avec dignit, ni assez de fonds pour remplir le vide du
temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque
cependant  l'oisivet du sage qu'un meilleur nom, et que mditer,
parler, lire, et tre tranquille s'appelt travailler.

13 (I)

Un homme de mrite, et qui est en place, n'est jamais incommode par sa
vanit; il s'tourdit moins du poste qu'il occupe qu'il n'est humili
par un plus grand qu'il ne remplit pas et dont il se croit digne: plus
capable d'inquitude que de fiert ou de mpris pour les autres, il ne
pse qu' soi-mme.

14 (IV)

Il cote  un homme de mrite de faire assidment sa cour, mais par une
raison bien oppose  celle que l'on pourrait croire: il n'est point tel
sans une grande modestie, qui l'loigne de penser qu'il fasse le moindre
plaisir aux princes s'il se trouve sur leur passage, se poste devant
leurs yeux, et leur montre son visage: il est plus proche de se
persuader qu'il les importune, et il a besoin de toutes les raisons
tires de l'usage et de son devoir pour se rsoudre  se montrer. Celui
au contraire qui a bonne opinion de soi, et que le vulgaire appelle un
glorieux, a du got  se faire voir, et il fait sa cour avec d'autant
plus de confiance qu'il est incapable de s'imaginer que les grands dont
il est vu pensent autrement de sa personne qu'il fait lui-mme.

15 (I)

Un honnte homme se paye par ses mains de l'application qu'il a  son
devoir par le plaisir qu'il sent  le faire, et se dsintresse sur les
loges, l'estime et la reconnaissance qui lui manquent quelquefois.

16 (I)

Si j'osais faire une comparaison entre deux conditions tout  fait
ingales, je dirais qu'un homme de coeur pense  remplir ses devoirs 
peu prs comme le couvreur songe  couvrir: ni l'un ni l'autre ne
cherchent  exposer leur vie, ni ne sont dtourns par le pril; la mort
pour eux est un inconvnient dans le mtier, et jamais un obstacle. Le
premier aussi n'est gure plus vain d'avoir paru  la tranche, emport
un ouvrage ou forc un retranchement, que celui-ci d'avoir mont sur de
hauts combles ou sur la pointe d'un clocher. Ils ne sont tous deux
appliqus qu' bien faire, pendant que le fanfaron travaille  ce que
l'on dise de lui qu'il a bien fait.

17 (VIII)

La modestie est au mrite ce que les ombres sont aux figures dans un
tableau: elle lui donne de la force et du relief.

Un extrieur simple est l'habit des hommes vulgaires, il est taill pour
eux et sur leur mesure; mais c'est une parure pour ceux qui ont rempli
leur vie de grandes actions: je les compare  une beaut nglige, mais
plus piquante.

Certains hommes, contents d'eux-mmes, de quelque action ou de quelque
ouvrage qui ne leur a pas mal russi, et ayant ou dire que la modestie
sied bien aux grands hommes, osent tre modestes, contrefont les simples
et les naturels: semblables  ces gens d'une taille mdiocre qui se
baissent aux portes, de peur de se heurter.

18 (VI)

Votre fils est bgue: ne le faites pas monter sur la tribune. Votre
fille est ne pour le monde: ne l'enfermez pas parmi les vestales.
Xanthus, votre affranchi, est faible et timide: ne diffrez pas,
retirez-le des lgions et de la milice. Je veux l'avancer, dites-vous.
Comblez-le de biens, surchargez-le de terres, de titres et de
possessions; servez-vous du temps; nous vivons dans un sicle o elles
lui feront plus d'honneur que la vertu. Il m'en coterait trop,
ajoutez-vous. Parlez-vous srieusement, Crassus? Songez-vous que c'est
une goutte d'eau que vous puisez du Tibre pour enrichir Xanthus que vous
aimez, et pour prvenir les honteuses suites d'un engagement o il n'est
pas propre?

19 (IV)

Il ne faut regarder dans ses amis que la seule vertu qui nous attache 
eux, sans aucun examen de leur bonne ou de leur mauvaise fortune; et
quand on se sent capable de les suivre dans leur disgrce, il faut les
cultiver hardiment et avec confiance jusque dans leur plus grande
prosprit.

20 (IV)

S'il est ordinaire d'tre vivement touch des choses rares, pourquoi le
sommes-nous si peu de la vertu?

21 (IV)

S'il est heureux d'avoir de la naissance, il ne l'est pas moins d'tre
tel qu'on ne s'informe plus si vous en avez.

22 (V)

Il apparat de temps en temps sur la surface de la terre des hommes
rares, exquis, qui brillent par leur vertu, et dont les qualits
minentes jettent un clat prodigieux. Semblables  ces toiles
extraordinaires dont on ignore les causes, et dont on sait encore moins
ce qu'elles deviennent aprs avoir disparu, ils n'ont ni aeuls, ni
descendants: ils composent seuls toute leur race.

23 (IV)

Le bon esprit nous dcouvre notre devoir, notre engagement  le faire,
et s'il y a du pril, avec pril: il inspire le courage, ou il y
supple.

24 (I)

Quand on excelle dans son art, et qu'on lui donne toute la perfection
dont il est capable, l'on en sort en quelque manire, et l'on s'gale 
ce qu'il y a de plus noble et de plus relev. V** est un peintre, C** un
musicien, et l'auteur de Pyrame est un pote; mais Mignard est Mignard,
Lulli est Lulli, et Corneille est Corneille.

25 (I)

Un homme libre, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit; peut
s'lever au-dessus de sa fortune, se mler dans le monde, et aller de
pair avec les plus honntes gens. Cela est moins facile  celui qui est
engag: il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.

26 (IV)

Aprs le mrite personnel, il faut l'avouer, ce sont les minentes
dignits et les grands titres dont les hommes tirent plus de distinction
et plus d'clat; et qui ne sait tre un rasme doit penser  tre
vque. Quelques-uns, pour tendre leur renomme, entassent sur leurs
personnes des pairies, des colliers d'ordre, des primaties, la pourpre,
et ils auraient besoin d'une tiare; mais quel besoin a Trophime d'tre
cardinal?

27

(V) L'or clate, dites-vous, sur les habits de Philmon.--Il clate de
mme chez les marchands.--Il est habill des plus belles toffes.--Le
sont-elles moins toutes dployes dans les boutiques et  la pice?--
Mais la broderie et les ornements y ajoutent encore la magnificence.--
Je loue donc le travail de l'ouvrier.--Si on lui demande quelle heure
il est, il tire une montre qui est un chef-d'oeuvre; la garde de son pe
est un onyx; il a au doigt un gros diamant qu'il fait briller aux yeux,
et qui est parfait; il ne lui manque aucune de ces curieuses bagatelles
que l'on porte sur soi autant pour la vanit que pour l'usage, et il ne
se plaint non plus toute sorte de parure qu'un jeune homme qui a pous
une riche vieille.--Vous m'inspirez enfin de la curiosit; il faut voir
du moins des choses si prcieuses: envoyez-moi cet habit et ces bijoux
de Philmon; je vous quitte de la personne.

(I) Tu te trompes, Philmon, si avec ce carrosse brillant, ce grand
nombre de coquins qui te suivent, et ces six btes qui te tranent, tu
penses que l'on t'en estime davantage: l'on carte tout cet attirail qui
t'est tranger, pour pntrer jusques  toi, qui n'es qu'un fat.

(I) Ce n'est pas qu'il faut quelquefois pardonner  celui qui, avec un
grand cortge, un habit riche et un magnifique quipage, s'en croit plus
de naissance et plus d'esprit: il lit cela dans la contenance et dans
les yeux de ceux qui lui parlent.

28 (I)

Un homme  la cour, et souvent  la ville, qui a un long manteau de soie
ou de drap de Hollande, une ceinture large et place haut sur l'estomac,
le soulier de maroquin, la calotte de mme, d'un beau grain, un collet
bien fait et bien empes, les cheveux arrangs et le teint vermeil, qui
avec cela se souvient de quelques distinctions mtaphysiques, explique
ce que c'est que la lumire de gloire, et sait prcisment comment l'on
voit Dieu, cela s'appelle un docteur. Une personne humble, qui est
ensevelie dans le cabinet, qui a mdit, cherch, consult, confront,
lu ou crit pendant toute sa vie, est un homme docte.

29 (I)

Chez nous le soldat est brave, et l'homme de robe est savant; nous
n'allons pas plus loin. Chez les Romains l'homme de robe tait brave, et
le soldat tait savant: un Romain tait tout ensemble et le soldat et
l'homme de robe.

30 (I)

Il semble que le hros est d'un seul mtier, qui est celui de la guerre,
et que le grand homme est de tous les mtiers, ou de la robe, ou de
l'pe, ou du cabinet, ou de la cour: l'un et l'autre mis ensemble ne
psent pas un homme de bien.

31 (I)

Dans la guerre, la distinction entre le hros et le grand homme est
dlicate: toutes les vertus militaires font l'un et l'autre. Il semble
nanmoins que le premier soit jeune, entreprenant, d'une haute valeur,
ferme dans les prils, intrpide; que l'autre excelle par un grand sens,
par une vaste prvoyance, par une haute capacit, et par une longue
exprience. Peut-tre qu'Alexandre n'tait qu'un hros, et que Csar
tait un grand homme.

32 (VII)

Aemile tait n ce que les plus grands hommes ne deviennent qu' force
de rgles, de mditation et d'exercice. Il n'a eu dans ses premires
annes qu' remplir des talents qui taient naturels, et qu' se livrer
 son gnie. Il a fait, il a agi, avant que de savoir, ou plutt il a su
ce qu'il n'avait jamais appris. Dirai-je que les jeux de son enfance ont
t plusieurs victoires? Une vie accompagne d'un extrme bonheur joint
 une longue exprience serait illustre par les seules actions qu'il
avait acheves ds sa jeunesse. Toutes les occasions de vaincre qui se
sont depuis offertes, il les a embrasses; et celles qui n'taient pas,
sa vertu et son toile les ont fait natre: admirable mme et par les
choses qu'il a faites, et par celles qu'il aurait pu faire. On l'a
regard comme un homme incapable de cder  l'ennemi, de plier sous le
nombre ou sous les obstacles; comme une me du premier ordre, pleine de
ressources et de lumires, et qui voyait encore o personne ne voyait
plus; comme celui qui,  la tte des lgions, tait pour elles un
prsage de la victoire, et qui valait seul plusieurs lgions; qui tait
grand dans la prosprit, plus grand quand la fortune lui a t
contraire (la leve d'un sige, une retraite, l'ont plus ennobli que ses
triomphes; l'on ne met qu'aprs les batailles gagnes et les villes
prises); qui tait rempli de gloire et de modestie; on lui a entendu
dire: Je fuyais, avec la mme grce qu'il disait: Nous les battmes; un
homme dvou  l'tat,  sa famille, au chef de sa famille; sincre pour
Dieu et pour les hommes, autant admirateur du mrite que s'il lui et
t moins propre et moins familier; un homme vrai, simple, magnanime, 
qui il n'a manqu que les moindres vertus.

33 (I)

Les enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des rgles de la
nature, et en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du
temps et des annes. Le mrite chez eux devance l'ge. Ils naissent
instruits, et ils sont plus tt des hommes parfaits que le commun des
hommes ne sort de l'enfance.

34 (V)

Les vues courtes, je veux dire les esprits borns et resserrs dans leur
petite sphre, ne peuvent comprendre cette universalit de talents que
l'on remarque quelquefois dans un mme sujet: o ils voient l'agrable,
ils en excluent le solide; o ils croient dcouvrir les grces du corps,
l'agilit, la souplesse, la dextrit, ils ne veulent plus y admettre
les dons de l'me, la profondeur, la rflexion, la sagesse: ils tent de
l'histoire de Socrate qu'il ait dans.

35 (V)

Il n'y a gure d'homme si accompli et si ncessaire aux siens, qu'il
n'ait de quoi se faire moins regretter.

36 (I)

Un homme d'esprit et d'un caractre simple et droit peut tomber dans
quelque pice; il ne pense pas que personne veuille lui en dresser, et
le choisir pour tre sa dupe: cette confiance le rend moins
prcautionn, et les mauvais plaisants l'entament par cet endroit. Il
n'y a qu' perdre pour ceux qui en viendraient  une seconde charge: il
n'est tromp qu'une fois.

J'viterai avec soin d'offenser personne, si je suis quitable; mais sur
toutes choses un homme d'esprit, si j'aime le moins du monde mes
intrts.

37 (I)

Il n'y a rien de si dli, de si simple et de si imperceptible, o il
n'entre des manires qui nous dclent. Un sot ni n'entre, ni ne sort,
ni ne s'assied, ni ne se lve, ni ne se tait, ni n'est sur ses jambes,
comme un homme d'esprit.

38 (V)

Je connais Mopse d'une visite qu'il m'a rendue sans me connatre; il
prie des gens qu'il ne connat point de le mener chez d'autres dont il
n'est pas connu; il crit  des femmes qu'il connat de vue. Il
s'insinue dans un cercle de personnes respectables, et qui ne savent
quel il est, et l, sans attendre qu'on l'interroge, ni sans sentir
qu'il interrompt, il parle, et souvent, et ridiculement. Il entre une
autre fois dans une assemble, se place o il se trouve, sans nulle
attention aux autres, ni  soi-mme; on l'te d'une place destine  un
ministre, il s'assied  celle du duc et pair; il est l prcisment
celui dont la multitude rit, et qui seul est grave et ne rit point.
Chassez un chien du fauteuil du Roi, il grimpe  la chaire du
prdicateur; il regarde le monde indiffremment, sans embarras, sans
pudeur; il n'a pas, non plus que le sot, de quoi rougir.

39 (VII)

Celse est d'un rang mdiocre, mais des grands le souffrent; il n'est pas
savant, il a relation avec des savants; il a peu de mrite, mais il
connat des gens qui en ont beaucoup; il n'est pas habile, mais il a une
langue qui peut servir de truchement, et des pieds qui peuvent le porter
d'un lieu  un autre. C'est un homme n pour les alles et venues, pour
couter des propositions et les rapporter, pour en faire d'office, pour
aller plus loin que sa commission et en tre dsavou, pour rconcilier
des gens qui se querellent  leur premire entrevue; pour russir dans
une affaire et en manquer mille, pour se donner toute la gloire de la
russite, et pour dtourner sur les autres la haine d'un mauvais succs.
Il sait les bruits communs, les historiettes de la ville; il ne fait
rien, il dit ou il coute ce que les autres font, il est nouvelliste; il
sait mme le secret des familles: il entre dans de plus hauts mystres:
il vous dit pourquoi celui-ci est exil, et pourquoi on rappelle cet
autre; il connat le fond et les causes de la brouillerie des deux
frres, et de la rupture des deux ministres. N'a-t-il pas prdit aux
premiers les tristes suites de leur msintelligence? N'a-t-il pas dit de
ceux-ci que leur union ne serait pas longue? N'tait-il pas prsent  de
certaines paroles qui furent dites? N'entra-t-il pas dans une espce de
ngociation? Le voulut-on croire? fut-il cout?  qui parlez-vous de
ces choses? Qui a eu plus de part que Celse  toutes ces intrigues de
cour? Et si cela n'tait ainsi, s'il ne l'avait du moins ou rv ou
imagin, songerait-il  vous le faire croire? aurait-il l'air important
et mystrieux d'un homme revenu d'une ambassade?

40 (VII)

Mnippe est l'oiseau par de divers plumages qui ne sont pas  lui. Il
ne parle pas, il ne sent pas; il rpte des sentiments et des discours,
se sert mme si naturellement de l'esprit des autres qu'il y est le
premier tromp, et qu'il croit souvent dire son got ou expliquer sa
pense, lorsqu'il n'est que l'cho de quelqu'un qu'il vient de quitter.
C'est un homme qui est de mise un quart d'heure de suite, qui le moment
d'aprs baisse, dgnre, perd le peu de lustre qu'un peu de mmoire lui
donnait, et montre la corde. Lui seul ignore combien il est au-dessous
du sublime et de l'hroque; et, incapable de savoir jusqu'o l'on peut
avoir de l'esprit, il croit navement que ce qu'il en a est tout ce que
les hommes en sauraient avoir: aussi a-t-il l'air et le maintien de
celui qui n'a rien  dsirer sur ce chapitre, et qui ne porte envie 
personne. Il se parle souvent  soi-mme, et il ne s'en cache pas, ceux
qui passent le voient, et qu'il semble toujours prendre un parti, ou
dcider qu'une telle chose est sans rplique. Si vous le saluez
quelquefois, c'est le jeter dans l'embarras de savoir s'il doit rendre
le salut ou non; et pendant qu'il dlibre, vous tes dj hors de
porte. Sa vanit l'a fait honnte homme, l'a mis au-dessus de lui-mme,
l'a fait devenir ce qu'il n'tait pas. L'on juge, en le voyant, qu'il
n'est occup que de sa personne; qu'il sait que tout lui sied bien, et
que sa parure est assortie; qu'il croit que tous les yeux sont ouverts
sur lui, et que les hommes se relayent pour le contempler.

41 (IV)

Celui qui, log chez soi dans un palais, avec deux appartements pour les
deux saisons, vient coucher au Louvre dans un entre-sol n'en use pas
ainsi par modestie; cet autre qui, pour conserver une taille fine,
s'abstient du vin et ne fait qu'un seul repas n'est ni sobre ni
temprant; et d'un troisime qui, importun d'un ami pauvre, lui donne
enfin quelque secours, l'on dit qu'il achte son repos, et nullement
qu'il est libral. Le motif seul fait le mrite des actions des hommes,
et le dsintressement y met la perfection.

42 (IV)

La fausse grandeur est farouche et inaccessible: comme elle sent son
faible, elle se cache, ou du moins ne se montre pas de front, et ne se
fait voir qu'autant qu'il faut pour imposer et ne paratre point ce
qu'elle est, je veux dire une vraie petitesse. La vritable grandeur est
libre, douce, familire, populaire; elle se laisse toucher et manier,
elle ne perd rien  tre vue de prs; plus on la connat, plus on
l'admire. Elle se courbe par bont vers ses infrieurs, et revient sans
effort dans son naturel; elle s'abandonne quelquefois, se nglige, se
relche de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et de les
faire valoir; elle rit, joue et badine, mais avec dignit; on l'approche
tout ensemble avec libert et avec retenue. Son caractre est noble et
facile, inspire le respect et la confiance, et fait que les princes nous
paraissent grands et trs grands, sans nous faire sentir que nous sommes
petits.

43 (IV)

Le sage gurit de l'ambition par l'ambition mme; il tend  de si
grandes choses, qu'il ne peut se borner  ce qu'on appelle des trsors,
des postes, la fortune et la faveur: il ne voit rien dans de si faibles
avantages qui soit assez bon et assez solide pour remplir son coeur, et
pour mriter ses soins et ses dsirs; il a mme besoin d'efforts pour ne
les pas trop ddaigner. Le seul bien capable de le tenter est cette
sorte de gloire qui devrait natre de la vertu toute pure et toute
simple; mais les hommes ne l'accordent gure, et il s'en passe.

44 (IV)

Celui-l est bon qui fait du bien aux autres; s'il souffre pour le bien
qu'il fait, il est trs bon; s'il souffre de ceux  qui il a fait ce
bien, il a une si grande bont qu'elle ne peut tre augmente que dans
le cas o ses souffrances viendraient  crotre; et s'il en meurt, sa
vertu ne saurait aller plus loin: elle est hroque, elle est parfaite.




Des femmes


1 (I)

Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mrite d'une femme:
leurs intrts sont trop diffrents. Les femmes ne se plaisent point les
unes aux autres par les mmes agrments qu'elles plaisent aux hommes:
mille manires qui allument dans ceux-ci les grandes passions, forment
entre elles l'aversion et l'antipathie.

2 (I)

Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attache au
mouvement des yeux,  un air de tte, aux faons de marcher, et qui ne
va pas plus loin; un esprit blouissant qui impose, et que l'on n'estime
que parce qu'il n'est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une
grandeur simple, naturelle, indpendante du geste et de la dmarche, qui
a sa source dans le coeur, et qui est comme une suite de leur haute
naissance; un mrite paisible, mais solide, accompagn de mille vertus
qu'elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui chappent, et
qui se montrent  ceux qui ont des yeux.

3 (I)

J'ai vu souhaiter d'tre fille, et une belle fille, depuis treize ans
jusques  vingt-deux, et aprs cet ge, de devenir un homme.

4 (IV)

Quelques jeunes personnes ne connaissent point assez les avantages d'une
heureuse nature, et combien il leur serait utile de s'y abandonner;
elles affaiblissent ces dons du ciel, si rares et si fragiles, par des
manires affectes et par une mauvaise imitation: leur son de voix et
leur dmarche sont emprunts; elles se composent, elles se recherchent,
regardent dans un miroir si elles s'loignent assez de leur naturel. Ce
n'est pas sans peine qu'elles plaisent moins.

5 (VII)

Chez les femmes, se parer et se farder n'est pas, je l'avoue, parler
contre sa pense; c'est plus aussi que le travestissement et la
mascarade, o l'on ne se donne point pour ce que l'on parat tre, mais
o l'on pense seulement  se cacher et  se faire ignorer: c'est
chercher  imposer aux yeux, et vouloir paratre selon l'extrieur
contre la vrit; c'est une espce de menterie.

Il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu' la coiffure
exclusivement,  peu prs comme on mesure le poisson entre queue et
tte.

6

(V) Si les femmes veulent seulement tre belles  leurs propres yeux et
se plaire  elles-mmes, elles peuvent sans doute, dans la manire de
s'embellir, dans le choix des ajustements et de la parure, suivre leur
got et leur caprice; mais si c'est aux hommes qu'elles dsirent de
plaire, si c'est pour eux qu'elles se fardent ou qu'elles s'enluminent,
j'ai recueilli les voix, et je leur prononce, de la part de tous les
hommes ou de la plus grande partie, que le blanc et le rouge les rend
affreuses et dgotantes; que le rouge seul les vieillit et les dguise;
qu'ils hassent autant  les voir avec de la cruse sur le visage,
qu'avec de fausses dents en la bouche, et des boules de cire dans les
mchoires; qu'ils protestent srieusement contre tout l'artifice dont
elles usent pour se rendre laides; et que, bien loin d'en rpondre
devant Dieu, il semble au contraire qu'il leur ait rserv ce dernier et
infaillible moyen de gurir des femmes.

(IV) Si les femmes taient telles naturellement qu'elles le deviennent
par un artifice, qu'elles perdissent en un moment toute la fracheur de
leur teint, qu'elles eussent le visage aussi allum et aussi plomb
qu'elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se
fardent, elles seraient inconsolables.

7 (VII)

Une femme coquette ne se rend point sur la passion de plaire, et sur
l'opinion qu'elle a de sa beaut: elle regarde le temps et les annes
comme quelque chose seulement qui ride et qui enlaidit les autres
femmes; elle oublie du moins que l'ge est crit sur le visage. La mme
parure qui a autrefois embelli sa jeunesse, dfigure enfin sa personne,
claire les dfauts de sa vieillesse. La mignardise et l'affectation
l'accompagnent dans la douleur et dans la fivre: elle meurt pare et en
rubans de couleur.

8 (VII)

Lise entend dire d'une autre coquette qu'elle se moque de se piquer de
jeunesse, et de vouloir user d'ajustements qui ne conviennent plus  une
femme de quarante ans. Lise les a accomplis; mais les annes pour elle
ont moins de douze mois, et ne la vieillissent point: elle le croit
ainsi, et pendant qu'elle se regarde au miroir, qu'elle met du rouge sur
son visage et qu'elle place des mouches, elle convient qu'il n'est pas
permis  un certain ge de faire la jeune, et que Clarice en effet, avec
ses mouches et son rouge, est ridicule.

9 (IV)

Les femmes se prparent pour leurs amants, si elles les attendent; mais
si elles en sont surprises, elles oublient  leur arrive l'tat o
elles se trouvent; elles ne se voient plus. Elles ont plus de loisir
avec les indiffrents; elles sentent le dsordre o elles sont,
s'ajustent en leur prsence, ou disparaissent un moment, et reviennent
pares.

10 (I)

Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles; et l'harmonie la
plus douce est le son de voix de celle que l'on aime.

11 (IV)

L'agrment est arbitraire la beaut est quelque chose de plus rel et de
plus indpendant du got et de l'opinion.

12 (I)

L'on peut tre touch de certaines beauts si parfaites et d'un mrite
si clatant, que l'on se borne  les voir et  leur parler.

13 (I)

Une belle femme qui a les qualits d'un honnte homme est ce qu'il y a
au monde d'un commerce plus dlicieux: l'on trouve en elle tout le
mrite des deux sexes.

14 (I)

Il chappe  une jeune personne de petites choses qui persuadent
beaucoup, et qui flattent sensiblement celui pour qui elles sont faites.
Il n'chappe presque rien aux hommes; leurs caresses sont volontaires;
ils parlent, ils agissent, ils sont empresss, et persuadent moins.

15 (IV)

Le caprice est dans les femmes tout proche de la beaut, pour tre son
contre-poison, et afin qu'elle nuise moins aux hommes, qui n'en
guriraient pas sans remde.

16 (I)

Les femmes s'attachent aux hommes par les faveurs qu'elles leur
accordent: les hommes gurissent par ces mmes faveurs.

17 (I)

Une femme oublie d'un homme qu'elle n'aime plus jusques aux faveurs
qu'il a reues d'elle.

18 (I)

Une femme qui n'a qu'un galant croit n'tre point coquette; celle qui a
plusieurs galants croit n'tre que coquette.

Telle femme vite d'tre coquette par un ferme attachement  un seul,
qui passe pour folle par son mauvais choix.

19 (IV)

Un ancien galant tient  si peu de chose, qu'il cde  un nouveau mari;
et celui-ci dure si peu, qu'un nouveau galant qui survient lui rend le
change.

Un ancien galant craint ou mprise un nouveau rival, selon le caractre
de la personne qu'il sert.

Il ne manque souvent  un ancien galant, auprs d'une femme qui
l'attache, que le nom de mari: c'est beaucoup, et il serait mille fois
perdu sans cette circonstance.

20 (IV)

Il semble que la galanterie dans une femme ajoute  la coquetterie. Un
homme coquet au contraire est quelque chose de pire qu'un homme galant.
L'homme coquet et la femme galante vont assez de pair.

21 (I)

Il y a peu de galanteries secrtes. Bien des femmes ne sont pas mieux
dsignes par le nom de leurs maris que par celui de leurs amants.

22 (V)

Une femme galante veut qu'on l'aime; il suffit  une coquette d'tre
trouve aimable et de passer pour belle. Celle-l cherche  engager;
celle-ci se contente de plaire. La premire passe successivement d'un
engagement  un autre; la seconde a plusieurs amusements tout  la fois.
Ce qui domine dans l'une, c'est la passion et le plaisir; et dans
l'autre, c'est la vanit et la lgret. La galanterie est un faible du
coeur, ou peut-tre un vice de la complexion; la coquetterie est un
drglement de l'esprit. La femme galante se fait craindre et la
coquette se fait har. L'on peut tirer de ces deux caractres de quoi en
faire un troisime, le pire de tous.

23 (V)

Une femme faible est celle  qui l'on reproche une faute qui se la
reproche  elle-mme; dont le coeur combat la raison; qui veut gurir,
qui ne gurira point, ou bien tard.

24 (V)

Une femme inconstante est celle qui n'aime plus; une lgre, celle qui
dj en aime un autre; une volage, celle qui ne sait si elle aime et ce
qu'elle aime; une indiffrente, celle qui n'aime rien.

25 (V)

La perfidie, si je l'ose dire, est un mensonge de toute la personne:
c'est dans une femme l'art de placer un mot ou une action qui donne le
change, et quelquefois de mettre en oeuvre des serments et des promesses
qui ne lui cotent pas plus  faire qu' violer.

Une femme infidle, si elle est connue pour telle de la personne
intresse, n'est qu'infidle: s'il la croit fidle, elle est perfide.

On tire ce bien de la perfidie des femmes, qu'elle gurit de la
jalousie.

26 (I)

Quelques femmes ont dans le cours de leur vie un double engagement 
soutenir, galement difficile  rompre et  dissimuler; il ne manque 
l'un que le contrat, et  l'autre que le coeur.

27 (I)

 juger de cette femme par sa beaut, sa jeunesse, sa fiert et ses
ddains, il n'y a personne qui doute que ce ne soit un hros qui doive
un jour la charmer. Son choix est fait: c'est un petit monstre qui
manque d'esprit.

28 (I)

Il y a des femmes dj fltries, qui par leur complexion ou par leur
mauvais caractre sont naturellement la ressource des jeunes gens qui
n'ont pas assez de bien. Je ne sais qui est plus  plaindre, ou d'une
femme avance en ge qui a besoin d'un cavalier, ou d'un cavalier qui a
besoin d'une vieille.

29 (IV)

Le rebut de la cour est reu  la ville dans une ruelle, o il dfait le
magistrat mme en cravate et en habit gris, ainsi que le bourgeois en
baudrier, les carte et devient matre de la place: il est cout, il
est aim; on ne tient gure plus d'un moment contre une charpe d'or et
une plume blanche, contre un homme qui parle au Roi et voit les
ministres. Il fait des jaloux et des jalouses: on l'admire, il fait
envie:  quatre lieues de l, il fait piti.

30 (I)

Un homme de la ville est pour une femme de province ce qu'est pour une
femme de ville un homme de la cour.

31 (I)

 un homme vain, indiscret, qui est grand parleur et mauvais plaisant,
qui parle de soi avec confiance et des autres avec mpris, imptueux,
altier, entreprenant, sans moeurs ni probit, de nul jugement et d'une
imagination trs libre, il ne lui manque plus, pour tre ador de bien
des femmes, que de beaux traits et la taille belle.

32 (I)

Est-ce en vue du secret, ou par un got hypocondre, que cette femme aime
un valet, cette autre un moine, et Dorinne son mdecin?

33 (VII)

Roscius entre sur la scne de bonne grce: oui, Llie; et j'ajoute
encore qu'il a les jambes bien tournes, qu'il joue bien, et de longs
rles, et que pour dclamer parfaitement il ne lui manque, comme on le
dit, que de parler avec la bouche; mais est-il le seul qui ait de
l'agrment dans ce qu'il fait? et ce qu'il fait, est-ce la chose la plus
noble et la plus honnte que l'on puisse faire? Roscius d'ailleurs ne
peut tre  vous, il est  une autre; et quand cela ne serait pas ainsi,
il est retenu: Claudie attend, pour l'avoir, qu'il se soit dgot de
Messaline. Prenez Bathylle, Llie: o trouverez-vous, je ne dis pas dans
l'ordre des chevaliers, que vous ddaignez, mais mme parmi les farceurs
un jeune homme qui s'lve si haut en dansant, et qui passe mieux la
capriole? Voudriez-vous le sauteur Cobus, qui, jetant ses pieds en
avant, tourne une fois en l'air avant que de tomber  terre?
Ignorez-vous qu'il n'est plus jeune? Pour Bathylle, dites-vous, la
presse y est trop grande, et il refuse plus de femmes qu'il n'en agre;
mais vous avez Dracon, le joueur de flte: nul autre de son mtier
n'enfle plus dcemment ses joues en soufflant dans le hautbois ou le
flageolet, car c'est une chose infinie que le nombre des instruments
qu'il fait parler; plaisant d'ailleurs, il fait rire jusqu'aux enfants
et aux femmelettes. Qui mange et qui boit mieux que Dracon en un seul
repas? Il enivre toute une compagnie, et il se rend le dernier. Vous
soupirez, Llie: est-ce que Dracon aurait fait un choix, ou que
malheureusement on vous aurait prvenue? Se serait-il enfin engag 
Csonie, qui l'a tant couru, qui lui a sacrifi une si grande foule
d'amants, je dirai mme toute la fleur des Romains?  Csonie, qui est
d'une famille patricienne, qui est si jeune, si belle, et si srieuse?
Je vous plains, Llie, si vous avez pris par contagion ce nouveau got
qu'ont tant de femmes romaines pour ce qu'on appelle des hommes publics,
et exposs par leur condition  la vue des autres. Que ferez-vous,
lorsque le meilleur en ce genre vous est enlev? Il reste encore Bronte,
le questionnaire: le peuple ne parle que de sa force et de son adresse;
c'est un jeune homme qui a les paules larges et la taille ramasse, un
ngre d'ailleurs, un homme noir.

34 (I)

Pour les femmes du monde, un jardinier est un jardinier, et un maon est
un maon; pour quelques autres plus retires, un maon est un homme, un
jardinier est un homme. Tout est tentation  qui la craint.

35 (I)

Quelques femmes donnent aux couvents et  leurs amants: galantes et
bienfactrices, elles ont jusque dans l'enceinte de l'autel des tribunes
et des oratoires o elles lisent des billets tendres, et o personne ne
voit qu'elles ne prient point Dieu.

36 (VII)

Qu'est-ce qu'une femme que l'on dirige? Est-ce une femme plus
complaisante pour son mari, plus douce pour ses domestiques, plus
applique  sa famille et  ses affaires, plus ardente et plus sincre
pour ses amis; qui soit moins esclave de son humeur, moins attache 
ses intrts; qui aime moins les commodits de la vie; je ne dis pas qui
fasse des largesses  ses enfants qui sont dj riches, mais qui,
opulente elle-mme et accable du superflu, leur fournisse le
ncessaire, et leur rende au moins la justice qu'elle leur doit; qui
soit plus exempte d'amour de soi-mme et d'loignement pour les autres;
qui soit plus libre de tous attachements humains? Non, dites-vous, ce
n'est rien de toutes ces choses. J'insiste, et je vous demande:
Qu'est-ce donc qu'une femme que l'on dirige? Je vous entends, c'est
une femme qui a un directeur.

37 (I)

Si le confesseur et le directeur ne conviennent point sur une rgle de
conduite, qui sera le tiers qu'une femme prendra pour sur-arbitre?

38 (I)

Le capital pour une femme n'est pas d'avoir un directeur, mais de vivre
si uniment qu'elle s'en puisse passer.

39 (I)

Si une femme pouvait dire  son confesseur, avec ses autres faiblesses,
celles qu'elle a pour son directeur; et le temps qu'elle perd dans son
entretien, peut-tre lui serait-il donn pour pnitence d'y renoncer.

40 (V)

Je voudrais qu'il me ft permis de crier de toute ma force  ces hommes
saints qui ont t autrefois blesss des femmes: Fuyez les femmes, ne
les dirigez point, laissez  d'autres le soin de leur salut.

41 (I)

C'est trop contre un mari d'tre coquette et dvote; une femme devrait
opter.

42 (VI)

J'ai diffr  le dire, et j'en ai souffert; mais enfin il m'chappe, et
j'espre mme que ma franchise sera utile  celles qui n'ayant pas assez
d'un confesseur pour leur conduite, n'usent d'aucun discernement dans le
choix de leurs directeurs. Je ne sors pas d'admiration et d'tonnement 
la vue de certains personnages que je ne nomme point; j'ouvre de fort
grands yeux sur eux; je les contemple: ils parlent, je prte l'oreille;
je m'informe, on me dit des faits, je les recueille; et je ne comprends
pas comment des gens en qui je crois voir toutes choses diamtralement
opposes au bon esprit, au sens droit,  l'exprience des affaires du
monde,  la connaissance de l'homme,  la science de la religion et des
moeurs, prsument que Dieu doive renouveler en nos jours la merveille de
l'apostolat, et faire un miracle en leurs personnes, en les rendant
capables, tout simples et petits esprits qu'ils sont, du ministre des
mes, celui de tous le plus dlicat et le plus sublime; et si au
contraire ils se croient ns pour un emploi si relev, si difficile, et
accord  si peu de personnes, et qu'ils se persuadent de ne faire en
cela qu'exercer leurs talents naturels et suivre une vocation ordinaire,
je le comprends encore moins.

Je vois bien que le got qu'il y a  devenir le dpositaire du secret
des familles,  se rendre ncessaire pour les rconciliations, 
procurer des commissions ou  placer des domestiques,  trouver toutes
les portes ouvertes dans les maisons des grands,  manger souvent  de
bonnes tables,  se promener en carrosse dans une grande ville, et 
faire de dlicieuses retraites  la campagne,  voir plusieurs personnes
de nom et de distinction s'intresser  sa vie et  sa sant, et 
mnager pour les autres et pour soi-mme tous les intrts humains, je
vois bien, encore une fois, que cela seul a fait imaginer le spcieux et
irrprhensible prtexte du soin des mes, et sem dans le monde cette
ppinire intarissable de directeurs.

43 (VI)

La dvotion vient  quelques-uns, et surtout aux femmes, comme une
passion, ou comme le faible d'un certain ge, ou comme un mode qu'il
faut suivre. Elles comptaient autrefois une semaine par les jours de
jeu, de spectacle, de concert, de mascarade, ou d'un joli sermon: elles
allaient le lundi perdre leur argent chez Ismne, le mardi leur temps
chez Climne, et le mercredi leur rputation chez Climne; elles
savaient ds la veille toute la joie qu'elles devaient avoir le jour
d'aprs et le lendemain; elles jouissaient tout  la fois du plaisir
prsent et de celui qui ne leur pouvait manquer; elles auraient souhait
de les pouvoir rassembler tous en un seul jour: c'tait alors leur
unique inquitude et tout le sujet de leurs distractions; et si elles se
trouvaient quelquefois  l'Opra, elles y regrettaient la comdie.
Autres temps, autres moeurs: elles outrent l'austrit et la retraite;
elles n'ouvrent plus les yeux qui leur sont donns pour voir; elles ne
mettent plus leurs sens  aucun usage; et chose incroyable! elles
parlent peu; elles pensent encore et assez bien d'elles-mmes, comme
assez mal des autres; il y a chez elles une mulation de vertu et de
rforme qui tient quelque chose de la jalousie; elles ne hassent pas de
primer dans ce nouveau genre de vie, comme elles faisaient dans celui
qu'elles viennent de quitter par politique ou par dgot. Elles se
perdaient gaiement par la galanterie, par la bonne chre et par
l'oisivet; et elles se perdent tristement par la prsomption et par
l'envie.

44 (VII)

Si j'pouse, Hermas, une femme avare, elle ne me ruinera point; si une
joueuse, elle pourra s'enrichir; si une savante, elle saura m'instruire;
si une prude, elle ne sera point emporte; si une emporte, elle
exercera ma patience; si une coquette, elle voudra me plaire; si une
galante, elle le sera peut-tre jusqu' m'aimer; si une dvote,
rpondez, Hermas, que dois-je attendre de celle qui veut tromper Dieu,
et qui se trompe elle-mme?

45 (IV)

Une femme est aise  gouverner, pourvu que ce soit un homme qui s'en
donne la peine. Un seul mme en gouverne plusieurs; il cultive leur
esprit et leur mmoire, fixe et dtermine leur religion; il entreprend
mme de rgler leur coeur. Elles n'approuvent et ne dsapprouvent, ne
louent et ne condamnent, qu'aprs avoir consult ses yeux et son visage.
Il est le dpositaire de leurs joies et de leurs chagrins, de leurs
dsirs, de leurs jalousies, de leurs haines et de leurs amours il les
fait rompre avec leurs galants; il les brouille et les rconcilie avec
leurs maris, et il profite des interrgnes. Il prend soin de leurs
affaires, sollicite leurs procs, et voit leurs juges; il leur donne son
mdecin, son marchand, ses ouvriers; il s'ingre de les loger, de les
meubler, et il ordonne de leur quipage. On le voit avec elles dans
leurs carrosses, dans les rues d'une ville et aux promenades, ainsi que
dans leur banc  un sermon, et dans leur loge  la comdie; il fait avec
elles les mmes visites; il les accompagne au bain, aux eaux, dans les
voyages; il a le plus commode appartement chez elles  la campagne. Il
vieillit sans dchoir de son autorit: un peu d'esprit et beaucoup de
temps  perdre lui suffit pour la conserver; les enfants, les hritiers,
la bru, la nice, les domestiques, tout en dpend. Il a commenc par se
faire estimer; il finit par se faire craindre. Cet ami si ancien, si
ncessaire, meurt sans qu'on le pleure; et dix femmes dont il tait le
tyran hritent par sa mort de la libert.

46 (V)

Quelques femmes ont voulu cacher leur conduite sous les dehors de la
modestie; et tout ce que chacune a pu gagner par une continuelle
affectation, et qui ne s'est jamais dmentie, a t de faire dire de
soi: On l'aurait prise pour une vestale.

47 (IV)

C'est dans les femmes une violente preuve d'une rputation bien nette et
bien tablie, qu'elle ne soit pas mme effleure par la familiarit de
quelques-unes qui ne leur ressemblent point; et qu'avec toute la pente
qu'on a aux malignes explications, on ait recours  une tout autre
raison de ce commerce qu' celle de la convenance des moeurs.

48 (VII)

Un comique outre sur la scne ses personnages; un pote charge ses
descriptions; un peintre qui fait d'aprs nature force et exagre une
passion, un contraste, des attitudes; et celui qui copie, s'il ne mesure
au compas les grandeurs et les proportions, grossit ses figures, donne 
toutes les pices qui entrent dans l'ordonnance de son tableau plus de
volume que n'en ont celles de l'original: de mme la pruderie est une
imitation de la sagesse.

Il y a une fausse modestie qui est vanit, une fausse gloire qui est
lgret, une fausse grandeur qui est petitesse; une fausse vertu qui
est hypocrisie, une fausse sagesse qui est pruderie.

Une femme prude paye de maintien et de parole; une femme sage paye de
conduite. Celle-l suit son humeur et sa complexion, celle-ci sa raison
et son coeur. L'une est srieuse et austre; l'autre est dans les
diverses rencontres prcisment ce qu'il faut qu'elle soit. La premire
cache des faibles sous de plausibles dehors; la seconde couvre un riche
fonds sous un air libre et naturel. La pruderie contraint l'esprit, ne
cache ni l'ge ni la laideur; souvent elle les suppose: la sagesse au
contraire pallie les dfauts du corps, ennoblit l'esprit, ne rend la
jeunesse que plus piquante et la beaut que plus prilleuse.

49 (VII)

Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas
savantes? Par quelles lois, par quels dits, par quels rescrits leur
a-t-on dfendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles ont
lu, et d'en rendre compte ou dans leur conversation ou par leurs
ouvrages? Ne se sont-elles pas au contraire tablies elles-mmes dans
cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou
par la paresse de leur esprit ou par le soin de leur beaut, ou par une
certaine lgret qui les empche de suivre une longue tude, ou par le
talent et le gnie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main,
ou par les distractions que donnent les dtails d'un domestique, ou par
un loignement naturel des choses pnibles et srieuses, ou par une
curiosit toute diffrente de celle qui contente l'esprit, ou par un
tout autre got que celui d'exercer leur mmoire? Mais  quelque cause
que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont
heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits,
aient sur eux cet avantage de moins.

On regarde une femme savante comme on fait une belle arme: elle est
cisele artistement, d'une polissure admirable et d'un travail fort
recherch; c'est une pice de cabinet, que l'on montre aux curieux, qui
n'est pas d'usage, qui ne sert ni  la guerre ni  la chasse, non plus
qu'un cheval de mange, quoique le mieux instruit du monde.

Si la science et la sagesse se trouvent unies en un mme sujet, je ne
m'informe plus du sexe, j'admire; et si vous me dites qu'une femme sage
ne songe gure  tre savante, ou qu'une femme savante n'est gure sage,
vous avez dj oubli ce que vous venez de lire, que les femmes ne sont
dtournes des sciences que par de certains dfauts: concluez donc
vous-mme que moins elles auraient de ces dfauts, plus elles seraient
sages, et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre  devenir
savante, ou qu'une femme savante, n'tant telle que parce qu'elle aurait
pu vaincre beaucoup de dfauts, n'en est que plus sage.

50 (I)

La neutralit entre des femmes qui nous sont galement amies,
quoiqu'elles aient rompu pour des intrts o nous n'avons nulle part,
est un point difficile: il faut choisir souvent entre elles, ou les
perdre toutes deux.

51 (I)

Il y a telle femme qui aime mieux son argent que ses amis, et ses amants
que son argent.

52 (I)

Il est tonnant de voir dans le coeur de certaines femmes quelque chose
de plus vif et de plus fort que l'amour pour les hommes, je veux dire
l'ambition et le jeu: de telles femmes rendent les hommes chastes; elles
n'ont de leur sexe que les habits.

53 (I)

Les femmes sont extrmes: elles sont meilleures ou pires que les hommes.

54 (I)

La plupart des femmes n'ont gure de principes; elles se conduisent par
le coeur, et dpendent pour leurs moeurs de ceux qu'elles aiment.

55 (IV)

Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes; mais les
hommes l'emportent sur elles en amiti.

Les hommes sont cause que les femmes ne s'aiment point.

56 (V)

Il y a du pril  contrefaire. Lise, dj vieille, veut rendre une jeune
femme ridicule, et elle-mme devient difforme; elle me fait peur. Elle
use pour l'imiter de grimaces et de contorsions: la voil aussi laide
qu'il faut pour embellir celle dont elle se moque.

57 (VII)

On veut  la ville que bien des idiots et des idiotes aient de l'esprit;
on veut  la cour que bien des gens manquent d'esprit qui en ont
beaucoup; et entre les personnes de ce dernier genre une belle femme ne
se sauve qu' peine avec d'autres femmes.

58 (I)

Un homme est plus fidle au secret d'autrui qu'au sien propre; une femme
au contraire garde mieux son secret que celui d'autrui.

59 (I)

Il n'y a point dans le coeur d'une jeune personne un si violent amour
auquel l'intrt ou l'ambition n'ajoute quelque chose.

60 (I)

Il y a un temps o les filles les plus riches doivent prendre parti;
elles n'en laissent gure chapper les premires occasions sans se
prparer un long repentir: il semble que la rputation des biens diminue
en elles avec celle de leur beaut. Tout favorise au contraire une jeune
personne, jusques  l'opinion des hommes, qui aiment  lui accorder tous
les avantages qui peuvent la rendre plus souhaitable.

61 (I)

Combien de filles  qui une grande beaut n'a jamais servi qu' leur
faire esprer une grande fortune!

62 (VII)

Les belles filles sont sujettes  venger ceux de leurs amants qu'elles
ont maltraits, ou par de laids, ou par de vieux, ou par d'indignes
maris.

63 (IV)

La plupart des femmes jugent du mrite et de la bonne mine d'un homme
par l'impression qu'ils font sur elles, et n'accordent presque ni l'un
ni l'autre  celui pour qui elles ne sentent rien.

64 (IV)

Un homme qui serait en peine de connatre s'il change, s'il commence 
vieillir, peut consulter les yeux d'une jeune femme qu'il aborde, et le
ton dont elle lui parle: il apprendra ce qu'il craint de savoir. Rude
cole.

65 (IV)

Une femme qui n'a jamais les yeux que sur une mme personne, ou qui les
en dtourne toujours, fait penser d'elle la mme chose.

66 (IV)

Il cote peu aux femmes de dire ce qu'elles ne sentent point: il cote
encore moins aux hommes de dire ce qu'ils sentent.

67 (I)

Il arrive quelquefois qu'une femme cache  un homme toute la passion
qu'elle sent pour lui, pendant que de son ct il feint pour elle toute
celle qu'il ne sent pas.

68 (I)

L'on suppose un homme indiffrent, mais qui voudrait persuader  une
femme une passion qu'il ne sent pas; et l'on demande s'il ne lui serait
pas plus ais d'imposer  celle dont il est aim qu' celle qui ne
l'aime point.

69 (I)

Un homme peut tromper une femme par un feint attachement, pourvu qu'il
n'en ait pas ailleurs un vritable.

70 (I)

Un homme clate contre une femme qui ne l'aime plus, et se console; une
femme fait moins de bruit quand elle est quitte, et demeure longtemps
inconsolable.

71

(I) Les femmes gurissent de leur paresse par la vanit ou par l'amour.

(IV) La paresse au contraire dans les femmes vives est le prsage de
l'amour.

72 (IV)

Il est fort sr qu'une femme qui crit avec emportement est emporte; il
est moins clair qu'elle soit touche. Il semble qu'une passion vive et
tendre est morne et silencieuse; et que le plus pressant intrt d'une
femme qui n'est plus libre, celui qui l'agite davantage, est moins de
persuader qu'elle aime, que de s'assurer si elle est aime.

73 (VII)

Glycre n'aime pas les femmes; elle hait leur commerce et leurs visites,
se fait celer pour elles, et souvent pour ses amis, dont le nombre est
petit,  qui elle est svre, qu'elle resserre dans leur ordre, sans
leur permettre rien de ce qui passe l'amiti; elle est distraite avec
eux, leur rpond par des monosyllabes, et semble chercher  s'en
dfaire; elle est solitaire et farouche dans sa maison; sa porte est
mieux garde et sa chambre plus inaccessible que celles de Monthoron et
d'Hniery. Une seule, Corinne, y est attendue, y est reue, et  toutes
les heures; on l'embrasse  plusieurs reprises; on croit l'aimer; on lui
parle  l'oreille dans un cabinet o elles sont seules; on a soi-mme
plus de deux oreilles pour l'couter; on se plaint  elle de tout autre
que d'elle; on lui dit toutes choses, et on ne lui apprend rien: elle a
la confiance de tous les deux. L'on voit Glycre en partie carre au
bal, au thtre dans les jardins publics, sur le chemin de Venouze, o
l'on mange les premiers fruits; quelquefois seule en litire sur la
route du grand faubourg, o elle a un verger dlicieux, ou  la porte de
Canidie, qui a de si beaux secrets, qui promet aux jeunes femmes de
secondes noces, qui en dit le temps et les circonstances. Elle parat
ordinairement avec une coiffure plate et nglige, en simple dshabill,
sans corps et avec des mules: elle est belle en cet quipage, et il ne
lui manque que de la fracheur. On remarque nanmoins sur elle une riche
attache, qu'elle drobe avec soin aux yeux de son mari. Elle le flatte,
elle le caresse; elle invente tous les jours pour lui de nouveaux noms;
elle n'a pas d'autre lit que celui de ce cher poux, et elle ne veut pas
dcoucher. Le matin, elle se partage entre sa toilette et quelques
billets qu'il faut crire. Un affranchi vient lui parler en secret;
c'est Parmnon, qui est favori, qu'elle soutient contre l'antipathie du
matre et la jalousie des domestiques. Qui  la vrit fait mieux
connatre des intentions, et rapporte mieux une rponse que Parmnon?
qui parle moins de ce qu'il faut taire? qui sait ouvrir une porte
secrte avec moins de bruit? qui conduit plus adroitement par le petit
escalier? qui fait mieux sortir par o l'on est entr?

74 (I)

Je ne comprends pas comment un mari qui s'abandonne  son humeur et  sa
complexion, qui ne cache aucun de ses dfauts, et se montre au contraire
par ses mauvais endroits, qui est avare, qui est trop nglig dans son
ajustement, brusque dans ses rponses, incivil, froid et taciturne, peut
esprer de dfendre le coeur d'une jeune femme contre les entreprises de
son galant, qui emploie la parure et la magnificence, la complaisance,
les soins, l'empressement, les dons, la flatterie.

75 (VII)

Un mari n'a gure un rival qui ne soit de sa main, et comme un prsent
qu'il a autrefois fait  sa femme. Il le loue devant elle de ses belles
dents et de sa belle tte; il agre ses soins; il reoit ses visites; et
aprs ce qui lui vient de son cru, rien ne lui parat de meilleur got
que le gibier et les truffes que cet ami lui envoie. Il donne  souper,
et il dit aux convis: Gotez bien cela; il est de Landre, et il ne me
cote qu'un grand merci.

76 (VI)

Il y a telle femme qui anantit ou qui enterre son mari au point qu'il
n'en est fait dans le monde aucune mention: vit-il encore? ne vit-il
plus? on en doute. Il ne sert dans sa famille qu' montrer l'exemple
d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est d ni
douaire ni conventions; mais  cela prs, et qu'il n'accouche pas, il
est la femme, et elle le mari. Ils passent les mois entiers dans une
mme maison sans le moindre danger de se rencontrer; il est vrai
seulement qu'ils sont voisins. Monsieur paye le rtisseur et le
cuisinier, et c'est toujours chez Madame qu'on a soup. Ils n'ont
souvent rien de commun, ni le lit, ni la table, pas mme le nom: ils
vivent  la romaine ou  la grecque; chacun a le sien; et ce n'est
qu'avec le temps, et aprs qu'on est initi au jargon d'une ville, qu'on
sait enfin que M. B... est publiquement depuis vingt annes le mari de Mme
L...

77 (VII)

Telle autre femme,  qui le dsordre manque pour mortifier son mari, y
revient par sa noblesse et ses alliances, par la riche dot qu'elle a
apporte, par les charmes de sa beaut, par son mrite, par ce que
quelques-uns appellent vertu.

78 (VII)

Il y a peu de femmes si parfaites, qu'elles empchent un mari de se
repentir du moins une fois le jour d'avoir une femme, ou de trouver
heureux celui qui n'en a point.

79 (IV)

Les douleurs muettes et stupides sont hors d'usage: on pleure, on
rcite, on rpte, on est si touche de la mort de son mari, qu'on n'en
oublie pas la moindre circonstance.

80 (I)

Ne pourrait-on point dcouvrir l'art de se faire aimer de sa femme?

81 (IV)

Une femme insensible est celle qui n'a pas encore vu celui qu'elle doit
aimer.

Il y avait  Smyrne une trs belle fille qu'on appelait mire, et qui
tait moins connue dans toute la ville par sa beaut que par la svrit
de ses moeurs, et surtout par l'indiffrence qu'elle conservait pour tous
les hommes, qu'elle voyait, disait-elle, sans aucun pril, et sans
d'autres dispositions que celles o elle se trouvait pour ses amies ou
pour ses frres. Elle ne croyait pas la moindre partie de toutes les
folies qu'on disait que l'amour avait fait faire dans tous les temps; et
celles qu'elle avait vues elle-mme, elle ne les pouvait comprendre:
elle ne connaissait que l'amiti. Une jeune et charmante personne,  qui
elle devait cette exprience la lui avait rendue si douce qu'elle ne
pensait qu' la faire durer, et n'imaginait pas par quel autre sentiment
elle pourrait jamais se refroidir sur celui de l'estime et de la
confiance, dont elle tait si contente. Elle ne parlait que
d'Euphrosyne: c'tait le nom de cette fidle amie, et tout Smyrne ne
parlait que d'elle et d'Euphrosyne leur amiti passait en proverbe.
mire avait deux frres qui taient jeunes, d'une excellente beaut, et
dont toutes les femmes de la ville taient prises; et il est vrai
qu'elle les aima toujours comme une soeur aime ses frres. Il y eut un
prtre de Jupiter, qui avait accs dans la maison de son pre,  qui
elle plut, qui osa le lui dclarer, et ne s'attira que du mpris. Un
vieillard, qui, se confiant en sa naissance et en ses grands biens,
avait eu la mme audace, eut aussi la mme aventure. Elle triomphait
cependant; et c'tait jusqu'alors au milieu de ses frres, d'un prtre
et d'un vieillard, qu'elle se disait insensible. Il sembla que le ciel
voulut l'exposer  de plus fortes preuves, qui ne servirent nanmoins
qu' la rendre plus vaine, et qu' l'affermir dans la rputation d'une
fille que l'amour ne pouvait toucher. De trois amants que ses charmes
lui acquirent successivement, et dont elle ne craignit pas de voir toute
la passion, le premier, dans un transport amoureux, se pera le sein 
ses pieds; le second, plein de dsespoir de n'tre pas cout, alla se
faire tuer  la guerre de Crte et le troisime mourut de langueur et
d'insomnie. Celui qui les devait venger n'avait pas encore paru. Ce
vieillard qui avait t si malheureux dans ses amours s'en tait guri
par des rflexions sur son ge et sur le caractre de la personne  qui
il voulait plaire: il dsira de continuer de la voir, et elle le
souffrit. Il lui amena un jour son fils, qui tait jeune, d'une
physionomie agrable, et qui avait une taille fort noble. Elle le vit
avec intrt; et comme il se tut beaucoup en la prsence de son pre,
elle trouva qu'il n'avait pas assez d'esprit, et dsira qu'il en et eu
davantage. Il la vit seul, parla assez, et avec esprit; mais comme il la
regarda peu, et qu'il parla encore moins d'elle et de sa beaut, elle
fut surprise et comme indigne qu'un homme si bien fait et si spirituel
ne ft pas galant. Elle s'entretint de lui avec son amie, qui voulut le
voir. Il n'eut des yeux que pour Euphrosyne, il lui dit qu'elle tait
belle; et mire si indiffrente, devenue jalouse, comprit que Ctsiphon
tait persuad de ce qu'il disait, et que non seulement tait galant,
mais mme qu'il tait tendre. Elle se trouva depuis ce temps moins libre
avec son amie. Elle dsira de les voir ensemble une seconde fois pour
tre plus claircie; et une seconde entrevue lui fit voir encore plus
qu'elle ne craignait de voir, et changea ses soupons en certitude. Elle
s'loigne d'Euphrosyne, ne lui connat plus le mrite qui l'avait
charme, perd le got de sa conversation; elle ne l'aime plus; et ce
changement lui fait sentir que l'amour dans son coeur a pris la place de
l'amiti. Ctsiphon et Euphrosyne se voient tous les jours, s'aiment,
songent  s'pouser, s'pousent. La nouvelle s'en rpand par toute la
ville; et l'on publie que deux personnes enfin ont eu cette joie si rare
de se marier  ce qu'ils aimaient. mire l'apprend, et s'en dsespre.
Elle ressent tout son amour: elle recherche Euphrosyne pour le seul
plaisir de revoir Ctsiphon; mais ce jeune mari est encore l'amant de sa
femme, et trouve une matresse dans une nouvelle pouse; il ne voit dans
mire que l'amie d'une personne qui lui est chre. Cette fille
infortune perd le sommeil, et ne veut plus manger: elle s'affaiblit;
son esprit s'gare; elle prend son frre pour Ctsiphon, et elle lui
parle comme  un amant; elle se dtrompe, rougit de son garement; elle
retombe bientt dans de plus grands, et n'en rougit plus; elle ne les
connat plus. Alors elle craint les hommes; mais trop tard: c'est sa
folie. Elle a des intervalles o sa raison lui revient, et o elle gmit
de la retrouver. La jeunesse de Smyrne, qui l'a vue si fire et si
insensible, trouve que les Dieux l'ont trop punie.




Du coeur


1 (I)

Il y a un got dans la pure amiti o ne peuvent atteindre ceux qui sont
ns mdiocres.

2 (I)

L'amiti peut subsister entre des gens de diffrents sexes, exempte mme
de toute grossiret. Une femme cependant regarde toujours un homme
comme un homme; et rciproquement un homme regarde une femme comme une
femme. Cette liaison n'est ni passion ni amiti pure: elle fait une
classe  part.

3(I)

L'amour nat brusquement, sans autre rflexion, par temprament ou par
faiblesse: un trait de beaut nous fixe, nous dtermine. L'amiti au
contraire se forme peu  peu, avec le temps, par la pratique, par un
long commerce. Combien d'esprit, de bont de coeur, d'attachement, de
services et de complaisance dans les amis, pour faire en plusieurs
annes bien moins que ne fait quelquefois en un moment un beau visage ou
une belle main!

4 (IV)

Le temps, qui fortifie les amitis, affaiblit l'amour.

5 (IV)

Tant que l'amour dure, il subsiste de soi-mme, et quelquefois par les
choses qui semblent le devoir teindre, par les caprices, par les
rigueurs, par l'loignement, par la jalousie. L'amiti au contraire a
besoin de secours: elle prit faute de soins, de confiance et de
complaisance.

6 (IV)

Il est plus ordinaire de voir un amour extrme qu'une parfaite amiti.

7 (IV)

L'amour et l'amiti s'excluent l'un l'autre.

8 (IV)

Celui qui a eu l'exprience d'un grand amour nglige l'amiti; et celui
qui est puis sur l'amiti n'a encore rien fait pour l'amour.

9 (IV)

L'amour commence par l'amour; et l'on ne saurait passer de la plus forte
amiti qu' un amour faible.

10 (IV)

Rien ne ressemble mieux  une vive amiti, que ces liaisons que
l'intrt de notre amour nous fait cultiver.

11 (IV)

L'on n'aime bien qu'une seule fois: c'est la premire; les amours qui
suivent sont moins involontaires.

12 (IV)

L'amour qui nat subitement est le plus long  gurir.

13 (IV)

L'amour qui crot peu  peu et par degrs ressemble trop  l'amiti pour
tre une passion violente.

14 (IV)

Celui qui aime assez pour vouloir aimer un million de fois plus qu'il ne
fait, ne cde en amour qu' celui qui aime plus qu'il ne voudrait.

15 (IV)

Si j'accorde que dans la violence d'une grande passion on peut aimer
quelqu'un plus que soi-mme,  qui ferai-je plus de plaisir, ou  ceux
qui aiment, ou  ceux qui sont aims?

16 (I)

Les hommes souvent veulent aimer, et ne sauraient y russir: ils
cherchent leur dfaite sans pouvoir la rencontrer, et, si j'ose ainsi
parler, ils sont contraints de demeurer libres.

17 (IV)

Ceux qui s'aiment d'abord avec la plus violente passion contribuent
bientt chacun de leur part  s'aimer moins, et ensuite  ne s'aimer
plus. Qui, d'un homme ou d'une femme, met davantage du sien dans cette
rupture, il n'est pas ais de le dcider. Les femmes accusent les hommes
d'tre volages, et les hommes disent qu'elles sont lgres.

18 (IV)

Quelque dlicat que l'on soit en amour, on pardonne plus de fautes que
dans l'amiti.

19 (IV)

C'est une vengeance douce  celui qui aime beaucoup de faire, par tout
son procd, d'une personne ingrate une trs ingrate.

20 (IV)

Il est triste d'aimer sans une grande fortune, et qui nous donne les
moyens de combler ce que l'on aime, et le rendre si heureux qu'il n'ait
plus de souhaits  faire.

21 (IV)

S'il se trouve une femme pour qui l'on ait eu une grande passion et qui
ait t indiffrente, quelques importants services qu'elle nous rende
dans la suite de notre vie, l'on court un grand risque d'tre ingrat.

22 (IV)

Une grande reconnaissance emporte avec soi beaucoup de got et d'amiti
pour la personne qui nous oblige.

23 (IV)

tre avec des gens qu'on aime, cela suffit; rver, leur parler, ne leur
parler point, penser  eux, penser  des choses plus indiffrentes, mais
auprs d'eux, tout est gal.

24 (IV)

Il n'y a pas si loin de la haine  l'amiti que de l'antipathie.

25 (IV)

Il semble qu'il est moins rare de passer de l'antipathie  l'amour qu'
l'amiti.

26 (IV)

L'on confie son secret dans l'amiti; mais il chappe dans l'amour.

L'on peut avoir la confiance de quelqu'un sans en avoir le coeur. Celui
qui a le coeur n'a pas besoin de rvlation ou de confiance; tout lui est
ouvert.

27 (IV)

L'on ne voit dans l'amiti que les dfauts qui peuvent nuire  nos amis.
L'on ne voit en amour de dfauts dans ce qu'on aime que ceux dont on
souffre soi-mme.

28 (I)

Il n'y a qu'un premier dpit en amour, comme la premire faute dans
l'amiti, dont on puisse faire un bon usage.

29 (IV)

Il semble que, s'il y a un soupon injuste, bizarre et sans fondement,
qu'on ait une fois appel jalousie, cette autre jalousie qui est un
sentiment juste, naturel, fond en raison et sur l'exprience,
mriterait un autre nom.

Le temprament a beaucoup de part  la jalousie, et elle ne suppose pas
toujours une grande passion. C'est cependant un paradoxe qu'un violent
amour sans dlicatesse.

Il arrive souvent que l'on souffre tout seul de la dlicatesse. L'on
souffre de la jalousie, et l'on fait souffrir les autres.

Celles qui ne nous mnagent sur rien, et ne nous pargnent nulles
occasions de jalousie, ne mriteraient de nous aucune jalousie, si l'on
se rglait plus par leurs sentiments et leur conduite que par son coeur.

30 (IV)

Les froideurs et les relchements dans l'amiti ont leurs causes. En
amour, il n'y a guerre d'autre raison de ne s'aimer plus que de s'tre
trop aims.

31 (IV)

L'on n'est pas plus matre de toujours aimer qu'on l'a t de ne pas
aimer.

32 (IV)

Les amours meurent par le dgot, et l'oubli les enterre.

33 (IV)

Le commencement et le dclin de l'amour se font sentir par l'embarras o
l'on est de se trouver seuls.

34 (IV)

Cesser d'aimer, preuve sensible que l'homme est born, et que le coeur a
ses limites.

C'est faiblesse que d'aimer; c'est souvent une autre faiblesse que de
gurir.

On gurit comme on se console: on n'a pas dans le coeur de quoi toujours
pleurer et toujours aimer.

35 (IV)

Il devrait y avoir dans le coeur des sources inpuisables de douleur pour
de certaines pertes. Ce n'est gure par vertu ou par force d'esprit que
l'on sort d'une grande affliction: l'on pleure amrement, et l'on est
sensiblement touch; mais l'on est ensuite si faible ou si lger que
l'on se console.

36 (IV)

Si une laide se fait aimer, ce ne peut tre qu'perdument; car il faut
que ce soit ou par une trange faiblesse de son amant, ou par de plus
secrets et de plus invincibles charmes que ceux de la beaut.

37 (IV)

L'on est encore longtemps  se voir par habitude, et  se dire de bouche
que l'on s'aime, aprs que les manires disent qu'on ne s'aime plus.

38 (IV)

Vouloir oublier quelqu'un, c'est y penser. L'amour a cela de commun avec
les scrupules, qu'il s'aigrit par les rflexions et les retours que l'on
fait pour s'en dlivrer. Il faut, s'il se peut, ne point songer sa
passion pour l'affaiblir.

39 (IV)

L'on veut faire tout le bonheur, ou si cela ne se peut ainsi, tout le
malheur de ce qu'on aime.

40 (I)

Regretter ce que l'on aime est un bien, en comparaison de vivre avec ce
que l'on hait.

41 (IV)

Quelque dsintressement qu'on ait  l'gard de ceux qu'on aime, il faut
quelquefois se contraindre pour eux, et avoir la gnrosit de recevoir.

Celui-l peut prendre, qui gote un plaisir aussi dlicat  recevoir que
son ami en sent  lui donner.

42 (V)

Donner c'est agir: ce n'est pas souffrir de ses bienfaits, ni cder 
l'importunit ou  la ncessit de ceux qui nous demandent.

43 (IV)

Si l'on a donn  ceux que l'on aimait, quelque chose qu'il arrive, il
n'y a plus d'occasions o l'on doive songer  ses bienfaits.

44 (V)

On a dit en latin qu'il cote moins cher de har que d'aimer, ou si l'on
veut, que l'amiti est plus  charge que la haine. Il est vrai qu'on est
dispens de donner  ses ennemis; mais ne cote-t-il rien de s'en
venger? Ou s'il est doux et naturel de faire du mal  ce que l'on hait,
l'est-il moins de faire du bien  ce qu'on aime? Ne serait-il pas dur et
pnible de ne lui en point faire?

45 (I)

Il y a du plaisir  rencontrer les yeux de celui  qui l'on vient de
donner.

46 (V)

Je ne sais si un bienfait qui tombe sur un ingrat, et ainsi sur un
indigne, ne change pas de nom, et s'il mritait plus de reconnaissance.

47 (VII)

La libralit consiste moins  donner beaucoup qu' donner  propos.

48 (V)

S'il est vrai que la piti ou la compassion soit un retour vers
nous-mmes qui nous met en la place des malheureux, pourquoi tirent-ils
de nous si peu de soulagement dans leurs misres?

Il vaut mieux s'exposer  l'ingratitude que de manquer aux misrables.

49 (V)

L'exprience confirme que la mollesse ou l'indulgence pour soi et la
duret pour les autres n'est qu'un seul et mme vice.

50 (V)

Un homme dur au travail et  la peine, inexorable  soi-mme, n'est
indulgent aux autres que par un excs de raison.

51 (V)

Quelque dsagrment qu'on ait  se trouver charg d'un indigent, l'on
gote  peine les nouveaux avantages qui le tirent enfin de notre
sujtion: de mme, la joie que l'on reoit de l'lvation de son ami est
un peu balance par la petite peine qu'on a de le voir au-dessus de nous
ou s'galer  nous. Aussi l'on s'accorde mal avec soi-mme; car l'on
veut des dpendants, et qu'il n'en cote rien; l'on veut aussi le bien
de ses amis, et, s'il arrive, ce n'est pas toujours par s'en rjouir que
l'on commence.

52 (VII)

On convie, on invite, on offre sa maison, sa table, son bien et ses
services: rien ne cote qu' tenir parole.

53 (IV)

C'est assez pour soi d'un fidle ami; c'est mme beaucoup de l'avoir
rencontr: on ne peut en avoir trop pour le service des autres.

54 (IV)

Quand on a assez fait auprs de certaines personnes pour avoir d se les
acqurir, si cela ne russit point, il y a encore une ressource, qui est
de ne plus rien faire.

55 (V)

Vivre avec ses ennemis comme s'ils devaient un jour tre nos amis, et
vivre avec nos amis comme s'ils pouvaient devenir nos ennemis, n'est ni
selon la nature de la haine, ni selon les rgles de l'amiti; ce n'est
point une maxime morale, mais politique.

56 (V)

On ne doit pas se faire des ennemis de ceux qui, mieux connus,
pourraient avoir rang entre nos amis. On doit faire choix d'amis si srs
et d'une si exacte probit, que venant  cesser de l'tre, ils se
veuillent pas abuser de notre confiance, ni se faire craindre comme
ennemis.

57 (IV)

Il est doux de voir ses amis par got et par estime; il est pnible de
les cultiver par intrt; c'est solliciter.

58 (VII)

Il faut briguer la faveur de ceux  qui l'on veut du bien, plutt que de
ceux de qui l'on espre du bien.

59 (IV)

On ne vole point des mmes ailes pour sa fortune que l'on fait pour des
choses frivoles et de fantaisie. Il y a un sentiment de libert  suivre
ses caprices, et tout au contraire de servitude  courir pour son
tablissement: il est naturel de le souhaiter beaucoup et d'y travailler
peu, de se croire digne de le trouver sans l'avoir cherch.

60 (V)

Celui qui sait attendre le bien qu'il souhaite, ne prend pas le chemin
de se dsesprer s'il ne lui arrive pas; et celui au contraire qui
dsire une chose avec une grande impatience, y met trop du sien pour en
tre assez rcompens par le succs.

61 (VII)

Il y a de certaines gens qui veulent si ardemment et si dterminment
une certaine chose, que de peur de la manquer, ils n'oublient rien de ce
qu'il faut faire pour la manquer.

62 (IV)

Les choses les plus souhaites n'arrivent point; ou si elles arrivent,
ce n'est ni dans le temps ni dans les circonstances o elles auraient
fait un extrme plaisir.

63 (IV)

Il faut rire avant que d'tre heureux, de peur de mourir sans avoir ri.

64 (I)

La vie est courte, si elle ne mrite ce nom que lorsqu'elle est
agrable, puisque si l'on cousait ensemble toutes les heures que l'on
passe avec ce qui plat, l'on ferait  peine d'un grand nombre d'annes
une vie de quelques mois.

65 (I)

Qu'il est difficile d'tre content de quelqu'un!

66 (V)

On ne pourrait se dfendre de quelque joie  voir prir un mchant
homme: l'on jouirait alors du fruit de sa haine, et l'on tirerait de lui
tout ce qu'on en peut esprer, qui est le plaisir de sa perte. Sa mort
enfin arrive, mais dans une conjoncture o nos intrts ne nous
permettent pas de nous en rjouir: il meurt trop tt ou trop tard.

67 (IV)

Il est pnible  un homme fier de pardonner  celui qui le surprend en
faute, et qui se plaint de lui avec raison: sa fiert ne s'adoucit que
lorsqu'il reprend ses avantages, et qu'il met l'autre dans son tort.

68 (I)

Comme nous nous affectionnons de plus en plus aux personnes  qui nous
faisons du bien, de mme nous hassons violemment ceux que nous avons
beaucoup offenss.

69 (I)

Il est galement difficile d'touffer dans les commencements le
sentiment des injures et de le conserver aprs un certain nombre
d'annes.

70 (VII)

C'est par faiblesse que l'on hait un ennemi, et que l'on songe  s'en
venger; et c'est par paresse que l'on s'apaise, et qu'on ne se venge
point.

71

(V) Il y a bien autant de paresse que de faiblesse  se laisser
gouverner.

(VII) Il ne faut pas penser  gouverner un homme tout d'un coup, et sans
autre prparation, dans une affaire importante et qui serait capitale 
lui ou aux siens; il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on
veut prendre sur son esprit, et il secouerait le joug par honte ou par
caprice: il faut tenter auprs de lui les petites choses, et de l le
progrs jusqu'aux plus grandes est immanquable. Tel ne pouvait au plus
dans les commencements qu'entreprendre de le faire partir pour la
campagne ou retourner  la ville, qui finit par lui dicter un testament
o il rduit son fils  la lgitime.

(VII) Pour gouverner quelqu'un longtemps et absolument, il faut avoir la
main lgre, et ne lui faire sentir que le moins qu'il se peut sa
dpendance.

(VII) Tels se laissent gouverner jusqu' un certain point, qui au del
sont intraitables et ne se gouvernent plus: on perd tout  coup la route
de leur coeur et de leur esprit; ni hauteur ni souplesse, ni force ni
industrie ne les peuvent dompter: avec cette diffrence que quelques-uns
sont ainsi faits par raison et avec fondement, et quelques autres par
temprament et par humeur.

(VII) Il se trouve des hommes qui n'coutent ni la raison ni les bons
conseils, et qui s'garent volontairement par la crainte qu'ils ont
d'tre gouverns.

(VII) D'autres consentent d'tre gouverns par leurs amis en des choses
presque indiffrentes, et s'en font un droit de les gouverner  leur
tour en des choses graves et de consquence.

(VII) Drance veut passer pour gouverner son matre, qui n'en croit rien,
non plus que le public; parler sans cesse  un grand que l'on sert, en
des lieux et en des temps o il convient le moins, lui parler 
l'oreille ou en des termes mystrieux, rire jusqu' clater en sa
prsence, lui couper la parole, se mettre entre lui et ceux qui lui
parlent, ddaigner ceux qui viennent faire leur cour ou attendre
impatiemment qu'ils se retirent, se mettre proche de lui en une posture
trop libre, figurer avec lui le dos appuy  une chemine, le tirer par
son habit, lui marcher sur les talons, faire le familier, prendre des
liberts, marquent mieux un fat qu'un favori.

(VI) Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche  gouverner
les autres: il veut que la raison gouverne seule et toujours.

(VII) Je ne harais pas d'tre livr par la confiance  une personne
raisonnable, et d'en tre gouvern en toutes choses, et absolument, et
toujours: je serais sr de bien faire, sans avoir le soin de dlibrer;
je jouirais de la tranquillit de celui qui est gouvern par la raison.

72 (V)

Toutes les passions sont menteuses: elles se dguisent autant qu'elles
le peuvent aux yeux des autres; elles se cachent  elles-mmes. Il n'y a
point de vice qui n'ait une fausse ressemblance avec quelque vertu, et
qui ne s'en aide.

73 (IV)

On ouvre un livre de dvotion, et il touche; on en ouvre un autre qui
est galant, et il fait son impression. Oserai-je dire que le coeur seul
concilie les choses contraires, et admet les incompatibles?

74 (V)

Les hommes rougissent moins de leurs crimes que de leurs faiblesses et
de leur vanit. Tel est ouvertement injuste, violent, perfide,
calomniateur, qui cache son amour ou son ambition, sans autre vue que de
la cacher.

75 (V)

Le cas n'arrive gure o l'on puisse dire: J'tais ambitieux; ou on ne
l'est point, ou on l'est toujours; mais le temps vient o l'on avoue que
l'on a aim.

76 (V)

Les hommes commencent par l'amour, finissent par l'ambition, et ne se
trouvent souvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu'ils
meurent.

77 (IV)

Rien ne cote moins  la passion que de se mettre au-dessus de la
raison: son grand triomphe est de l'emporter sur l'intrt.

78 (I)

L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le coeur que par
l'esprit.

79 (I)

Il y a de certains grands sentiments, de certaines actions nobles et
leves, que nous devons moins  la force de notre esprit qu' la bont
de notre naturel.

80 (I)

Il n'y a gure au monde un plus bel excs que celui de la
reconnaissance.

81 (IV)

Il faut tre bien dnu d'esprit, si l'amour, la malignit, la ncessit
n'en font pas trouver.

82 (I)

Il y a des lieux que l'on admire: il y en a d'autres qui touchent, et o
l'on aimerait  vivre.

Il me semble que l'on dpend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la
passion, le got et les sentiments.

83 (IV)

Ceux qui font bien mriteraient seuls d'tre envis, s'il n'y avait
encore un meilleur parti  prendre, qui est de faire mieux: c'est une
douce vengeance contre ceux qui nous donnent cette jalousie.

84 (I)

Quelques-uns se dfendent d'aimer et de faire des vers, comme de deux
faibles qu'ils n'osent avouer, l'un du coeur, l'autre de l'esprit.

85 (I)

Il y a quelquefois dans le cours de la vie de si chers plaisirs et de si
tendres engagements que l'on nous dfend, qu'il est naturel de dsirer
du moins qu'ils fussent permis: de si grands charmes ne peuvent tre
surpasss que par celui de savoir y renoncer par vertu.




De la socit et de la conversation


1 (I)

Un caractre bien fade est celui de n'en avoir aucun.

2 (I)

C'est le rle d'un sot d'tre importun: un homme habile sent s'il
convient ou s'il ennuie; il sait disparatre le moment qui prcde celui
o il serait de trop quelque part.

3 (I)

L'on marche sur les mauvais plaisants, et il pleut par tout pays de
cette sorte d'insectes. Un bon plaisant est une pice rare;  un homme
qui est n tel, il est encore fort dlicat d'en soutenir longtemps le
personnage; il n'est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse
estimer.

4 (I)

Il a beaucoup d'esprits obscnes, encore plus de mdisants ou de
satiriques, peu de dlicats. Pour badiner avec grce, et rencontrer
heureusement sur les plus petits sujets, il faut trop de manires, trop
de politesse, et mme trop de fcondit: c'est crer que de railler
ainsi, et faire quelque chose de rien.

5 (IV)

Si l'on faisait une srieuse attention  tout ce qui se dit de froid, de
vain de puril dans les entretiens ordinaires, l'on aurait honte de
parler ou d'couter, et l'on se condamnerait peut-tre  un silence
perptuel, qui serait une chose pire dans le commerce que les discours
inutiles. Il faut donc s'accommoder  tous les esprits, permettre comme
un mal ncessaire le rcit des fausses nouvelles, les vagues rflexions
sur le gouvernement prsent, ou sur l'intrt des princes, le dbit des
beaux sentiments, et qui reviennent toujours les mmes; il faut laisser
Aronce parler proverbe, et Mlinde parler de soi, de ses vapeurs, de ses
migraines et de ses insomnies.

6 (IV)

L'on voit des gens qui, dans les conversations ou dans le peu de
commerce que l'on a avec eux, vous dgotent par leurs ridicules
expressions, par la nouveaut, et j'ose dire par l'improprit des
termes dont ils se servent, comme par l'alliance de certains mots qui ne
se rencontrent ensemble que dans leur bouche, et  qui ils font
signifier des choses que leurs premiers inventeurs n'ont jamais eu
intention de leur faire dire. Ils ne suivent en parlant ni la raison ni
l'usage, mais leur bizarre gnie, que l'envie de toujours plaisanter, et
peut-tre de briller, tourne insensiblement  un jargon qui leur est
propre, et qui devient enfin leur idiome naturel; ils accompagnent un
langage si extravagant d'un geste affect et d'une prononciation qui est
contrefaite. Tous sont contents d'eux-mmes et de l'agrment de leur
esprit, et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient entirement dnus;
mais on les plaint de ce peu qu'ils en ont; et ce qui est pire, on en
souffre.

7 (V)

Que dites-vous? Comment? Je n'y suis pas; vous plairait-il de
recommencer? J'y suis encore moins. Je devine enfin: vous voulez, Acis,
me dire qu'il fait froid; que ne disiez-vous: Il fait froid? Vous
voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige; dites: Il pleut, il
neige. Vous me trouvez bon visage, et vous dsirez de m'en fliciter;
dites: Je vous trouve bon visage.

--Mais, rpondez-vous, cela est bien uni et bien clair; et d'ailleurs
qui ne pourrait pas en dire autant?--Qu'importe, Acis? Est-ce un si
grand mal d'tre entendu quand on parle, et de parler comme tout le
monde? Une chose vous manque, Acis,  vous et  vos semblables les
diseurs de phoebus; vous ne vous en dfiez point, et je vais vous jeter
dans l'tonnement: une chose vous manque, c'est l'esprit. Ce n'est pas
tout: il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir
plus que les autres; voil la source de votre pompeux galimatias, de vos
phrases embrouilles, et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous
abordez cet homme, ou vous entrez dans cette chambre; je vous tire par
votre habit, et vous dis  l'oreille: Ne songez point  avoir de
l'esprit, n'en ayez point, c'est votre rle; ayez, si vous pouvez, un
langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun
esprit peut-tre alors croira-t-on que vous en avez.

8 (IV)

Qui peut se promettre d'viter dans la socit des hommes la rencontre
de certains esprits vains, lgers, familiers, dlibrs, qui sont
toujours dans une compagnie ceux qui parlent, et qu'il faut que les
autres coutent? On les entend de l'antichambre; on entre impunment et
sans craindre de les interrompre: ils continuent leur rcit sans la
moindre attention pour ceux qui entrent ou qui sortent, comme pour le
rang le mrite des personnes qui composent le cercle; ils font taire
celui qui commence  conter une nouvelle, pour la dire de leur faon,
qui est la meilleure: ils la tiennent de Zamet, de Ruccelay, ou de
Conchini, qu'ils ne connaissent point,  qui ils n'ont jamais parl, et
qu'ils traiteraient de Monseigneur s'ils leur parlaient; ils
s'approchent quelquefois de l'oreille du plus qualifi de l'assemble,
pour le gratifier d'une circonstance que personne ne sait, et dont ils
ne veulent pas que les autres soient instruits; ils suppriment quelques
noms pour dguiser l'histoire qu'ils racontent, et pour dtourner les
applications; vous les priez, les pressez inutilement: il y a des choses
qu'ils ne diront pas, il y a des gens qu'ils ne sauraient nommer, leur
parole y est engage, c'est le dernier secret, c'est un mystre, outre
que vous leur demandez l'impossible, car sur ce que vous voulez
apprendre d'eux, ils ignorent le fait et les personnes.

9 (VIII)

Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi; c'est un homme
universel, et il se donne pour tel: il aime mieux mentir que de se taire
ou de paratre ignorer quelque chose. On parle  la table d'un grand
d'une cour du Nord: il prend la parole, et l'te  ceux qui allaient
dire ce qu'ils en savent; il s'oriente dans cette rgion lointaine comme
s'il en tait originaire; il discourt des moeurs de cette cour, des
femmes du pays, des ses lois et de ses coutumes; il rcite des
historiettes qui y sont arrives; il les trouve plaisantes, et il en rit
le premier jusqu' clater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et
lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias
ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur: Je
n'avance, lui dit-il, je raconte rien que je ne sache d'original: je
l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu 
Paris depuis quelques jours, que je connais familirement, que j'ai fort
interrog, et qui ne m'a cach aucune circonstance. Il reprenait le fil
de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commence,
lorsque l'un des convis lui dit: C'est Sethon  qui vous parlez,
lui-mme, et qui arrive de son ambassade.

10 (IV)

Il y a un parti  prendre, dans les entretiens, entre une certaine
paresse qu'on a de parler, ou quelquefois un esprit abstrait, qui, nous
jetant loin du sujet de la conversation, nous fait faire ou de mauvaises
demandes ou de sottes rponses, et une attention importune qu'on a au
moindre mot qui chappe, pour le relever, badiner autour, y trouver un
mystre que les autres n'y voient pas, y chercher de la finesse et de la
subtilit, seulement pour avoir occasion d'y placer la sienne.

11 (IV)

tre infatu de soi, et s'tre fortement persuad qu'on a beaucoup
d'esprit, est un accident qui n'arrive gure qu' celui qui n'en a
point, ou qui en a peu. Malheur pour lors  qui est expos  l'entretien
d'un tel personnage! combien de jolies phrases lui faudra-t-il essuyer!
combien de ces mots aventuriers qui paraissent subitement, durent un
temps, et que bientt on ne revoit plus! S'il conte une nouvelle, c'est
moins pour l'apprendre  ceux qui l'coutent, que pour avoir le mrite
de la dire, et de la dire bien: elle devient un roman entre ses mains;
il fait penser les gens  sa manire, leur met en la bouche ses petites
faons de parler, et les fait toujours parler longtemps; il tombe
ensuite en des parenthses, qui peuvent passer pour pisodes, mais qui
font oublier le gros de l'histoire, et  lui qui vous parle, et  vous
qui le supportez. Que serait-ce de vous et de lui, si quelqu'un ne
survenait heureusement pour dranger le cercle, et faire oublier la
narration?

12 (V)

J'entends Thodecte de l'antichambre; il grossit sa voix  mesure qu'il
s'approche; le voil entr: il rit, il crie, il clate; on bouche ses
oreilles, c'est un tonnerre. Il n'est pas moins redoutable par les
choses qu'il dit que par le ton dont il parle. Il ne s'apaise, et il ne
revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanits et des
sottises. Il a si peu d'gard au temps, aux personnes, aux biensances,
que chacun a son fait sans qu'il ait eu intention de le lui donner; il
n'est pas encore assis qu'il a,  son insu, dsoblig toute l'assemble.
A-t-on servi, il se met le premier  table et dans la premire place;
les femmes sont  sa droite et  gauche. Il mange, il boit, il conte, il
plaisante, il interrompt tout  la fois. Il n'a nul discernement des
personnes, ni du matre, ni des convis; il abuse de la folle dfrence
qu'on a pour lui. Est-ce lui, est-ce Euthydme qui donne le repas? Il
rappelle  soi toute l'autorit de la table; et il y a un moindre
inconvnient  la lui laisser entire qu' la lui disputer. Le vin et
les viandes n'ajoutent rien  son caractre. Si l'on joue, il gagne au
jeu; il veut railler celui qui perd, et il l'offense; les rieurs sont
pour lui: il n'y a sorte de fatuits qu'on ne lui passe. Je cde enfin
et je disparais, incapable de souffrir plus longtemps Thodecte, et ceux
qui le souffrent.

13 (VII)

Trole est utile  ceux qui ont trop de bien: il leur te l'embarras du
superflu; il leur sauve la peine d'amasser de l'argent, de faire des
contrats, de fermer des coffres, de porter des clefs sur soi et de
craindre un vol domestique. Il les aide dans leurs plaisirs, et il
devient capable ensuite de les servir dans leurs passions; bientt il
les rgle et les matrise dans leur conduite. Il est l'oracle d'une
maison, celui dont on attend, que dis-je? dont on prvient, dont on
devine les dcisions. Il dit de cet esclave: Il faut le punir, et on
le fouette; et de cet autre: Il faut l'affranchir, et on l'affranchit.
L'on voit qu'un parasite ne le fait pas rire; il peut lui dplaire: il
est congdi. Le matre est heureux, si Trole lui laisse sa femme et
ses enfants. Si celui-ci est  table, et qu'il prononce d'un mets qu'il
est friand, le matre et les convis, qui en mangeaient sans rflexion,
le trouvent friand, et ne s'en peuvent rassasier; s'il dit au contraire
d'un autre mets qu'il est insipide, ceux qui commenaient  le goter,
n'osant avaler le morceau qu'ils ont  la bouche, ils le jettent 
terre: tous ont les yeux sur lui, observent son maintien et son visage
avant de prononcer sur le vin ou sur les viandes qui sont servies. Ne le
cherchez pas ailleurs que dans la maison de ce riche qu'il gouverne:
c'est l qu'il mange, qu'il dort et qu'il fait digestion, qu'il querelle
son valet, qu'il reoit ses ouvriers, et qu'il remet ses cranciers. Il
rgente, il domine dans une salle; il y reoit la cour et les hommages
de ceux qui, plus fins que les autres, ne veulent aller au matre que
par Trole. Si l'on entre par malheur sans avoir une physionomie qui lui
agre, il ride son front et il dtourne sa vue; si on l'aborde, il ne se
lve pas; si l'on s'assied auprs de lui, il s'loigne; si on lui parle,
il ne rpond point; si l'on continue de parler, il passe dans une autre
chambre; si on le suit, il gagne l'escalier; il franchirait tous les
tages, ou il se lancerait par une fentre, plutt que de se laisser
joindre par quelqu'un qui a un visage ou un ton de voix qu'il
dsapprouve. L'un et l'autre sont agrables en Trole, et il s'en est
servi heureusement pour s'insinuer ou pour conqurir. Tout devient, avec
le temps, au-dessous de ses soins, comme il est au-dessus de vouloir se
soutenir ou continuer de plaire par le moindre des talents qui ont
commenc  le faire valoir. C'est beaucoup qu'il sorte quelquefois de
ses mditations et de sa taciturnit pour contredire, et que mme pour
critiquer il daigne une fois le jour avoir de l'esprit. Bien loin
d'attendre de lui qu'il dfre  vos sentiments, qu'il soit complaisant,
qu'il vous loue, vous n'tes pas sr qu'il aime toujours votre
approbation, ou qu'il souffre votre complaisance.

14 (IV)

Il faut laisser parler cet inconnu que le hasard a plac auprs de vous
dans une voiture publique,  une fte ou  un spectacle; et il ne vous
cotera bientt pour le connatre que de l'avoir cout: vous saurez son
nom, sa demeure, son pays, l'tat de son bien, son emploi, celui de son
pre, la famille dont est sa mre, sa parent, ses alliances, les armes
de sa maison; vous comprendrez qu'il est noble, qu'il a un chteau, de
beaux meubles, des valets, et un carrosse.

15 (I)

Il y a des gens qui parlent un moment avant que d'avoir pens. Il y en a
d'autres qui ont une fade attention  ce qu'ils disent, et avec qui l'on
souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit; ils sont
comme ptris de phrases et de petits tours d'expression, concerts dans
leur geste et dans tout leur maintien; ils sont puristes, et ne
hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet
du monde; rien d'heureux ne leur chappe, rien ne coule de source et
avec libert: ils parlent proprement et ennuyeusement.

16 (I)

L'esprit de la conversation consiste bien moins  en montrer beaucoup
qu' en faire trouver aux autres: celui qui sort de votre entretien
content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes
n'aiment point  vous admirer, ils veulent plaire; ils cherchent moins 
tre instruits, et mme rjouis, qu' tre gots et applaudis; et le
plaisir le plus dlicat est de faire celui d'autrui.

17 (I)

Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni
dans nos crits; elle ne produit souvent que des ides vaines et
puriles, qui ne servent point  perfectionner le got et  nous rendre
meilleurs: nos penses doivent tre prises dans le bon sens et la droite
raison, et doivent tre un effet de notre jugement.

18 (I)

C'est une grande misre que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien
parler, ni assez de jugement pour se taire. Voil le principe de toute
impertinence.

19 (IV)

Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ou qu'elle est
mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et
de l'expression: c'est une affaire. Il est plus court de prononcer d'un
ton dcisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est
excrable, ou qu'elle est miraculeuse.

20 (I)

Rien n'est moins selon Dieu et selon le monde que d'appuyer tout ce que
l'on dit dans la conversation, jusques aux choses les plus
indiffrentes, par de longs et de fastidieux serments. Un honnte homme
qui dit oui et non mrite d'tre cru: son caractre jure pour lui, donne
crance  ses paroles, et lui attire toute sorte de confiance.

21 (I)

Celui qui dit incessamment qu'il a de l'honneur et de la probit, qu'il
ne nuit  personne, qu'il consent que le mal qu'il fait aux autres lui
arrive, et qui jure pour le faire croire, ne sait pas mme contrefaire
l'homme de bien.

Un homme de bien ne saurait empcher par toute sa modestie qu'on ne dise
de lui ce qu'un malhonnte homme sait dire de soi.

22 (V)

Clon parle peu obligeamment ou peu juste, c'est l'un ou l'autre; mais
il ajoute qu'il est fait ainsi, et qu'il dit ce qu'il pense.

23 (V)

Il y a parler bien, parler aisment, parler juste, parler  propos.
C'est pcher contre ce dernier genre que de s'tendre sur un repas
magnifique que l'on vient de faire, devant des gens qui sont rduits 
pargner leur pain; de dire merveilles de sa sant devant des infirmes;
d'entretenir de ses richesses, de ses revenus et de ses ameublements un
homme qui n'a ni rentes ni domicile; en un mot, de parler de son bonheur
devant des misrables: cette conversation est trop forte pour eux, et la
comparaison qu'ils font alors de leur tat au vtre est odieuse.

24 (VII)

Pour vous, dit Euthyphron, vous tes riche, ou vous devez l'tre: dix
mille livres de rente, et en fonds de terre, cela est beau, cela est
doux, et l'on est heureux  moins, pendant que lui qui parle ainsi a
cinquante mille livres de revenu, et qu'il croit n'avoir que la moiti
de ce qu'il mrite. Il vous taxe, il vous apprcie, il fixe votre
dpense et s'il vous jugeait digne d'une meilleure fortune, et de celle
mme o il aspire, il ne manquerait pas de vous la souhaiter. Il n'est
pas le seul qui fasse de si mauvaises estimations ou des comparaisons si
dsobligeantes: le monde est plein d'Euthyphrons.

25 (V)

Quelqu'un, suivant la pente de la coutume qui veut qu'on loue, et par
l'habitude qu'il a  la flatterie et  l'exagration, congratule
Thodme sur un discours qu'il n'a point entendu, et dont personne n'a
pu encore lui rendre compte: il ne laisse pas de lui parler de son
gnie, de son geste, et surtout de la fidlit de sa mmoire; et il est
vrai que Thodme est demeur court.

26 (IV)

L'on voit des gens brusques, inquiets, suffisants, qui bien qu'oisifs et
sans aucune affaire qui les appelle ailleurs, vous expdient, pour ainsi
dire, en peu de paroles, et ne songent qu' se dgager de vous; on leur
parle encore, qu'ils sont partis et ont disparu. Ils ne sont pas moins
impertinents que ceux qui vous arrtent seulement pour vous ennuyer: ils
sont peut-tre moins incommodes.

27 (V)

Parler et offenser, pour de certaines gens, est prcisment la mme
chose. Ils sont piquants et amers; leur style est ml de fiel et
d'absinthe: la raillerie, l'injure, l'insulte leur dcoulent des lvres
comme leur salive. Il leur serait utile d'tre ns muets ou stupides: ce
qu'ils ont de vivacit et d'esprit leur nuit davantage que ne fait 
quelques autres leur sottise. Ils ne se contentent pas toujours de
rpliquer avec aigreur, ils attaquent souvent avec insolence; ils
frappent sur tout ce qui se trouve sous leur langue, sur les prsents,
sur les absents; ils heurtent de front et de ct, comme des bliers:
demande-t-on  des bliers qu'ils n'aient pas de cornes? De mme
n'espre-t-on pas de rformer par cette peinture des naturels si durs,
si farouches, si indociles. Ce que l'on peut faire de mieux, d'aussi
loin qu'on les dcouvre, est de les fuir de toute sa force et sans
regarder derrire soi.

28 (V)

Il y a des gens d'une certaine toffe ou d'un certain caractre avec qui
il ne faut jamais se commettre, de qui l'on ne doit se plaindre que le
moins qu'il est possible, contre qui il n'est pas mme permis d'avoir
raison.

29 (V)

Entre deux personnes qui ont eu ensemble une violente querelle, dont
l'un a raison et l'autre ne l'a pas, ce que la plupart de ceux qui y ont
assist ne manquent jamais de faire, ou pour se dispenser de juger, ou
par un temprament qui m'a toujours paru hors de sa place, c'est de
condamner tous les deux: leon importante, motif pressant et
indispensable de fuir  l'orient quand le fat est  l'occident, pour
viter de partager avec lui le mme tort.

30 (V)

Je n'aime pas un homme que je ne puis aborder le premier, ni saluer
avant qu'il me salue, sans m'avilir  ses yeux, et sans tremper dans la
bonne opinion qu'il a de lui-mme. Montaigne dirait: Je veux avoir mes
coudes franches, et estre courtois et affable  mon point, sans remords
ne consequence. Je ne puis du tout estriver contre mon penchant, et
aller au rebours de mon naturel, qui m'emmeine vers celuy que je trouve
 ma rencontre. Quand il m'est gal, et qu'il ne m'est point ennemy,
j'anticipe sur son accueil, je le questionne sur sa disposition et
sant, je luy fais offre de mes offices sans tant marchander sur le plus
ou sur le moins, ne estre, comme disent aucuns, sur le qui vive.
Celuy-l me deplaist, qui par la connoissance que j'ay de ses coutumes
et faons d'agir, me tire de cette libert et franchise. Comment me
ressouvenir tout  propos, et d'aussi loin que je vois cet homme,
d'emprunter une contenance grave et importante, et qui l'avertisse que
je crois le valoir bien et au del? pour cela de me ramentevoir de mes
bonnes qualitez et conditions, et des siennes mauvaises, puis en faire
la comparaison. C'est trop de travail pour moy, et ne suis du tout
capable de si roide et si subite attention; et quand bien elle m'auroit
succed une premire fois, je ne laisserois de flechir et me dementir 
une seconde tche: je ne puis me forcer et contraindre pour quelconque 
estre fier.

31 (IV)

Avec de la vertu, de la capacit, et une bonne conduite, l'on peut tre
insupportable. Les manires, que l'on nglige comme de petites choses,
sont souvent ce qui fait que les hommes dcident de vous en bien ou en
mal: une lgre attention  les avoir douces et polies prvient leurs
mauvais jugements. Il ne faut presque rien pour tre cru fier, incivil,
mprisant, dsobligeant: il faut encore moins pour tre estim tout le
contraire.

32

(IV) La politesse n'inspire pas toujours la bont, l'quit, la
complaisance, la gratitude; elle en donne du moins les apparences, et
fait paratre l'homme au dehors comme il devrait tre intrieurement.

(I) L'on peut dfinir l'esprit de politesse, l'on ne peut en fixer la
pratique: elle suit l'usage et les coutumes reues; elle est attache
aux temps, aux lieux, aux personnes, et n'est point la mme dans les
deux sexes, ni dans les diffrentes conditions; l'esprit tout seul ne la
fait pas deviner: il fait qu'on la suit par imitation, et que l'on s'y
perfectionne. Il y a des tempraments qui ne sont susceptibles que de la
politesse; et il y en a d'autres qui ne servent qu'aux grands talents,
ou  une vertu solide. Il est vrai que les manires polies donnent cours
au mrite, et le rendent agrable; et qu'il faut avoir de bien minentes
qualits pour se soutenir sans la politesse.

(I) Il me semble que l'esprit de politesse est une certaine attention 
faire que par nos paroles et par nos manires les autres soient contents
de nous et d'eux-mmes.

33 (I)

C'est une faute contre la politesse que de louer immodrment, en
prsence de ceux que vous faites chanter ou toucher un instrument,
quelque autre personne qui a ces mmes talents; comme devant ceux qui
vous lisent leurs vers, un autre pote.

34 (IV)

Dans les repas ou les ftes que l'on donne aux autres, dans les prsents
qu'on leur fait, et dans tous les plaisirs qu'on leur procure, il y a
faire bien, et faire selon leur got: le dernier est prfrable.

35 (I)

Il y aurait une espce de frocit  rejeter indiffremment toute sorte
de louanges: l'on doit tre sensible  celles qui nous viennent des gens
de bien, qui louent en nous sincrement des choses louables.

36 (IV)

Un homme d'esprit, et qui est n fier, ne perd rien de sa fiert et de
sa raideur pour se trouver pauvre; si quelque chose au contraire doit
amollir son humeur, le rendre plus doux et plus sociable, c'est un peu
de prosprit.

37 (IV)

Ne pouvoir supporter tous les mauvais caractres dont le monde est plein
n'est pas un fort bon caractre: il faut dans le commerce des pices
d'or et de la monnaie.

38 (IV)

Vivre avec des gens qui sont brouills, et dont il faut couter de part
et d'autre les plaintes rciproques, c'est, pour ainsi dire, ne pas
sortir de l'audience, et entendre du matin au soir plaider et parler
procs.

39 (V)

L'on sait des gens qui avaient coul leurs jours dans une union troite:
leurs biens taient en commun, ils n'avaient qu'une mme demeure, ils ne
se perdaient pas de vue. Ils se sont aperus  plus de quatre-vingts ans
qu'ils devaient se quitter l'un l'autre et finir leur socit; ils
n'avaient plus qu'un jour  vivre, et ils n'ont os entreprendre de le
passer ensemble; ils se sont dpchs de rompre avant que de mourir; ils
n'avaient de fonds pour la complaisance que jusque-l. Ils ont trop vcu
pour le bon exemple: un moment plus tt ils mouraient sociables, et
laissaient aprs eux un rare modle de la persvrance dans l'amiti.

40 (I)

L'intrieur des familles est souvent troubl par les dfiances, par les
jalousies et par l'antipathie, pendant que des dehors contents,
paisibles et enjous nous trompent, et nous y font supposer une paix qui
n'y est point: il y en a peu qui gagnent  tre approfondies. Cette
visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique, qui
n'attend que votre retraite pour recommencer.

41 (I)

Dans la socit, c'est la raison qui plie la premire. Les plus sages
sont souvent mens par le plus fou et le plus bizarre: l'on tudie son
faible, son humeur, ses caprices, l'on s'y accommode; l'on vite de le
heurter, tout le monde lui cde; la moindre srnit qui parat sur son
visage lui attire des loges: on lui tient compte de n'tre pas toujours
insupportable. Il est craint, mnag, obi, quelquefois aim.

42 (IV)

Il n'y a que ceux qui ont eu de vieux collatraux, ou qui en ont encore,
et dont il s'agit d'hriter, qui puissent dire ce qu'il en cote.

43 (I)

Clante est un trs honnte homme; il s'est choisi une femme qui est la
meilleure personne du monde et la plus raisonnable: chacun, de sa part,
fait tout le plaisir et tout l'agrment des socits o il se trouve;
l'on ne peut voir ailleurs plus de probit, plus de politesse. Ils se
quittent demain, et l'acte de leur sparation est tout dress chez le
notaire. Il y a, sans mentir, de certains mrites qui ne sont point
faits pour tre ensemble, de certaines vertus incompatibles.

44 (I)

L'on peut compter srement sur la dot, le douaire et les conventions,
mais faiblement sur les nourritures; elles dpendent d'une union fragile
de la belle-mre et de la bru, et qui prit souvent dans l'anne du
mariage.

45 (V)

Un beau-pre aime son gendre, aime sa bru. Une belle-mre aime son
gendre, n'aime point sa bru. Tout est rciproque.

46 (V)

Ce qu'une martre aime le moins de tout ce qui est au monde, ce sont les
enfants de son mari: plus elle est folle de son mari, plus elle est
martre.

Les martres font dserter les villes et les bourgades, et ne peuplent
pas moins la terre de mendiants, de vagabonds, de domestiques et
d'esclaves, que la pauvret.

47 (I)

G... et H... sont voisins de campagne, et leurs terres sont contigus; ils
habitent une contre dserte et solitaire. loigns des villes et de
tout commerce, il semblait que la fuite d'une entire solitude ou
l'amour de la socit et d les assujettir  une liaison rciproque; il
est cependant difficile d'exprimer la bagatelle qui les a fait rompre,
qui les rend implacables l'un pour l'autre, et qui perptuera leurs
haines dans leurs descendants. Jamais des parents, et mme des frres,
ne se sont brouills pour une moindre chose.

Je suppose qu'il n'y ait que deux hommes sur la terre, qui la possdent
seuls, et qui la partagent toute entre eux deux: je suis persuad qu'il
leur natra bientt quelque sujet de rupture, quand ce ne serait que
pour les limites.

48 (VII)

Il est souvent plus court et plus utile de cadrer aux autres que de
faire que les autres s'ajustent  nous.

49 (V)

J'approche d'une petite ville, et je suis dj sur une hauteur d'o je
la dcouvre. Elle est situe  mi-cte; une rivire baigne ses murs, et
coule ensuite dans une belle prairie; elle a une fort paisse qui la
couvre des vents froids et de l'aquilon. Je la vois dans un jour si
favorable, que je compte ses tours et ses clochers; elle me parat
peinte sur le penchant de la colline. Je me rcrie, et je dis: Quel
plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce sjour si dlicieux!
Je descends dans la ville, o je n'ai pas couch deux nuits, que je
ressemble  ceux qui l'habitent: j'en veux sortir.

50 (IV)

Il y a une chose que l'on n'a point vue sous le ciel et que selon toutes
les apparences on ne verra jamais: c'est une petite ville qui n'est
divise en aucuns partis; o les familles sont unies, et o les cousins
se voient avec confiance; o un mariage n'engendre point une guerre
civile; o la querelle des rangs ne se rveille pas  tous moments par
l'offrande, l'encens et le pain bnit, par les processions et par les
obsques; d'o l'on a banni les caquets, le mensonge et la mdisance; o
l'on voit parler ensemble le bailli et le prsident, les lus et les
assesseurs; o le doyen vit bien avec ses chanoines; o les chanoines ne
ddaignent pas les chapelains, et o ceux-ci souffrent les chantres.

51 (IV)

Les provinciaux et les sots sont toujours prts  se fcher, et  croire
qu'on se moque d'eux ou qu'on les mprise: il ne faut jamais hasarder la
plaisanterie, mme la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens
polis, ou qui ont de l'esprit.

52 (V)

On ne prime point avec les grands, ils se dfendent par leur grandeur;
ni avec les petits, ils vous repoussent par le qui vive.

53 (V)

Tout ce qui est mrite se sent, se discerne, se devine rciproquement:
si l'on voulait tre estim, il faudrait vivre avec des personnes
estimables.

54 (I)

Celui qui est d'une minence au-dessus des autres qui le met  couvert
de la repartie, ne doit jamais faire une raillerie piquante.

55 (I)

Il y a de petits dfauts que l'on abandonne volontiers  la censure, et
dont nous ne hassons pas  tre raills: ce sont de pareils dfauts que
nous devons choisir pour railler les autres.

56 (IV)

Rire des gens d'esprit, c'est le privilge des sots: ils sont dans le
monde ce que les fous sont  la cour, je veux dire sans consquence.

57 (I)

La moquerie est souvent indigence d'esprit.

58 (I)

Vous le croyez votre dupe: s'il feint de l'tre, qui est plus dupe de
lui ou de vous?

59 (IV)

Si vous observez avec soin qui sont les gens qui ne peuvent louer, qui
blment toujours, qui ne sont contents de personne, vous reconnatrez
que ce sont ceux mmes dont personne n'est content.

60 (I)

Le ddain et le rengorgement dans la socit attire prcisment le
contraire de ce que l'on cherche, si c'est  se faire estimer.

61 (I)

Le plaisir de la socit entre les amis se cultive par une ressemblance
de got sur ce qui regarde les moeurs, et par quelques diffrences
d'opinions sur les sciences: par l ou l'on s'affermit dans ses
sentiments, ou l'on s'exerce et l'on s'instruit par la dispute.

62 (I)

L'on ne peut aller loin dans l'amiti, si l'on n'est pas dispos  se
pardonner les uns aux autres les petits dfauts.

63 (I)

Combien de belles et inutiles raisons  taler  celui qui est dans une
grande adversit, pour essayer de le rendre tranquille! Les choses de
dehors, qu'on appelle les vnements, sont quelquefois plus fortes que
la raison et que la nature. Mangez, dormez, ne vous laissez point
mourir de chagrin, songez  vivre: harangues froides, et qui rduisent
 l'impossible. tes-vous raisonnable de vous tant inquiter? n'est-ce
pas dire: tes-vous fou d'tre malheureux?

64 (I)

Le conseil, si ncessaire pour les affaires, est quelquefois dans la
socit nuisible  qui le donne, et inutile  celui  qui il est donn.
Sur les moeurs, vous faites remarquer des dfauts ou que l'on n'avoue
pas, ou que l'on estime des vertus; sur les ouvrages, vous rayez les
endroits qui paraissent admirables  leur auteur, o il se complat
davantage, o il croit s'tre surpass lui-mme. Vous perdez ainsi la
confiance de vos amis, sans les avoir rendus ni meilleurs ni plus
habiles.

65 (I)

L'on a vu, il n'y a pas longtemps, un cercle de personnes des deux
sexes, lies ensemble par la conversation et par un commerce d'esprit.
Ils laissaient au vulgaire l'art de parler d'une manire intelligible;
une chose dite entre eux peu clairement en entranait une autre encore
plus obscure, sur laquelle on enchrissait par de vraies nigmes,
toujours suivies de longs applaudissements: par tout ce qu'ils
appelaient dlicatesse, sentiments, tour et finesse d'expression, ils
taient enfin parvenus  n'tre plus entendus et  ne s'entendre pas
eux-mmes. Il ne fallait, pour fournir  ces entretiens, ni bon sens, ni
jugement, ni mmoire, ni la moindre capacit: il fallait de l'esprit,
non pas du meilleur, mais de celui qui est faux, et o l'imagination a
trop de part.

66 (VI)

Je le sais, Thobalde, vous tes vieilli; mais voudriez-vous que je
crusse que vous tes baiss, que vous n'tes plus pote ni bel esprit,
que vous tes prsentement aussi mauvais juge de tout genre d'ouvrage
que mchant auteur, que vous n'avez plus rien de naf et de dlicat dans
la conversation? Votre air libre et prsomptueux me rassure, et me
persuade tout le contraire. Vous tes donc aujourd'hui tout ce que vous
ftes jamais, et peut-tre meilleur; car si  votre ge vous tes si vif
et si imptueux, quel nom, Thobalde, fallait-il vous donner dans votre
jeunesse, et lorsque vous tiez la coqueluche ou l'enttement de
certaines femmes qui ne juraient que par vous et sur votre parole, qui
disaient: Cela est dlicieux; qu'a-t-il dit?

67 (I)

L'on parle imptueusement dans les entretiens, souvent par vanit ou par
humeur, rarement avec assez d'attention: tout occup du dsir de
rpondre  ce qu'on n'coute point, l'on suit ses ides, et on les
explique sans le moindre gard pour les raisonnements d'autrui; l'on est
bien loign de trouver ensemble la vrit, l'on n'est pas encore
convenu de celle que l'on cherche. Qui pourrait couter ces sortes de
conversations et les crire, ferait voir quelquefois de bonnes choses
qui n'ont nulle suite.

68 (I)

Il a rgn pendant quelque temps une sorte de conversation fade et
purile, qui roulait toute sur des questions frivoles qui avaient
relation au coeur et  ce qu'on appelle passion ou tendresse. La lecture
de quelques romans les avait introduites parmi les plus honntes gens de
la ville et de la cour; ils s'en sont dfaits, et la bourgeoisie les a
reues avec les pointes et les quivoques.

69 (IV)

Quelques femmes de la ville ont la dlicatesse de ne pas savoir ou de
n'oser dire le nom des rues, des places, et de quelques endroits
publics, qu'elles ne croient pas assez nobles pour tre connus. Elles
disent: le Louvre, la place Royale, mais elles usent de tours et de
phrases plutt que de prononcer de certains noms; et s'ils leur
chappent, c'est du moins avec quelque altration du mot, et aprs
quelques faons qui les rassurent: en cela moins naturelles que les
femmes de la cour, qui ayant besoin dans le discours des Halles, du
Chtelet, ou de choses semblables, disent: les Halles, le Chtelet.

70 (IV)

Si l'on feint quelquefois de ne se pas souvenir de certains noms que
l'on croit obscurs, et si l'on affecte de les corrompre en les
prononant, c'est par la bonne opinion qu'on a du sien.

71 (I)

L'on dit par belle humeur, et dans la libert de la conversation, de ces
choses froides, qu' la vrit l'on donne pour telles, et que l'on ne
trouve bonnes que parce qu'elles sont extrmement mauvaises. Cette
manire basse de plaisanter a pass du peuple,  qui elle appartient,
jusque dans une grande partie de la jeunesse de la cour, qu'elle a dj
infecte. Il est vrai qu'il y entre trop de fadeur et de grossiret
pour devoir craindre qu'elle s'tende plus loin, et qu'elle fasse de
plus grands progrs dans un pays qui est le centre du bon got et de la
politesse. L'on doit cependant en inspirer le dgot  ceux qui la
pratiquent; car bien que ce ne soit jamais srieusement, elle ne laisse
pas de tenir la place, dans leur esprit et dans le commerce ordinaire,
de quelque chose de meilleur.

72 (V)

Entre dire de mauvaises choses, ou en dire de bonnes que tout le monde
sait et les donner pour nouvelles, je n'ai pas  choisir.

73 (I)

Lucain a dit une jolie chose... Il y a un beau mot de Claudien... Il y a
cet endroit de Snque: et l-dessus une longue suite de latin, que
l'on cite souvent devant des gens qui ne l'entendent pas, et qui
feignent de l'entendre. Le secret serait d'avoir un grand sens et bien
de l'esprit; car ou l'on se passerait des anciens, ou aprs les avoir
lus avec soin, l'on saurait encore choisir les meilleurs, et les citer 
propos.

74 (V)

Hermagoras ne sait pas qui est roi de Hongrie; il s'tonne de n'entendre
faire aucune mention du roi de Bohme; ne lui parlez pas des guerres de
Flandre et de Hollande, dispensez-le du moins de vous rpondre: il
confond les temps, il ignore quand elles ont commenc, quand elles ont
fini; combats, siges, tout lui est nouveau; mais il est instruit de la
guerre des gants, il en raconte le progrs et les moindres dtails,
rien ne lui est chapp; il dbrouille de mme l'horrible chaos des deux
empires, le Babylonien et l'Assyrien; il connat  fond les gyptiens et
leurs dynasties. Il n'a jamais vu Versailles, il ne le verra point: il a
presque vu la tour de Babel, il en compte les degrs, il sait combien
d'architectes ont prsid  cet ouvrage, il sait le nom des architectes.
Dirai-je qu'il croit Henri IV fils de Henri III? Il nglige du moins de
rien connatre aux maisons de France, d'Autriche et de Bavire: Quelles
minuties! dit-il, pendant qu'il rcite de mmoire toute une liste des
rois des Mdes ou de Babylone, et que les noms d'Apronal, d'Hrigebal,
de Noesnemordach, de Mardokempad, lui sont aussi familiers qu' nous
ceux de Valois et de Bourbon. Il demande si l'Empereur a jamais t
mari; mais personne ne lui apprendra que Ninus a eu deux femmes. On lui
dit que le Roi jouit d'une sant parfaite; et il se souvient que
Thetmosis, un roi d'gypte, tait valtudinaire, et qu'il tenait cette
complexion de son aeul Alipharmutosis. Que ne sait-il point? Quelle
chose lui est cache de la vnrable antiquit? Il vous dira que
Smiramis, ou, selon quelques-uns, Srimaris, parlait comme son fils
Ninyas, qu'on ne les distinguait pas  la parole: si c'tait parce que
la mre avait une voix mle comme son fils, ou le fils une voix
effmine comme sa mre, qu'il n'ose pas le dcider. Il vous rvlera
que Nembrot tait gaucher, et Ssostris ambidextre; que c'est une erreur
de s'imaginer qu'un Artaxerxe ait t appel Longuemain parce que les
bras lui tombaient jusqu'aux genoux, et non  cause qu'il avait une main
plus longue que l'autre; et il ajoute qu'il y a des auteurs graves qui
affirment que c'tait la droite, qu'il croit nanmoins tre bien fond 
soutenir que c'est la gauche.

75 (VIII)

Ascagne est statuaire, Hgion fondeur, Aeschine foulon, et Cydias bel
esprit, c'est sa profession. Il a une enseigne, un atelier, des ouvrages
de commande, et des compagnons qui travaillent sous lui: il ne vous
saurait rendre de plus d'un mois les stances qu'il vous a promises, s'il
ne manque de parole  Dosithe, qui l'a engag  faire une lgie; une
idylle est sur le mtier, c'est pour Crantor, qui le presse, et qui lui
laisse esprer un riche salaire. Prose, vers, que voulez-vous? Il
russit galement en l'un et en l'autre. Demandez-lui des lettres de
consolation, ou sur une absence, il les entreprendra; prenez-les toutes
faites et entrez dans son magasin, il y a  choisir. Il a un ami qui n'a
point d'autre fonction sur la terre que de le promettre longtemps  un
certain monde, et de le prsenter enfin dans les maisons comme homme
rare et d'une exquise conversation; et l, ainsi que le musicien chante
et que le joueur de luth touche son luth devant les personnes  qui il a
t promis, Cydias, aprs avoir touss, relev sa manchette, tendu la
main et ouvert les doigts, dbite gravement ses penses quintessencies
et ses raisonnements sophistiqus. Diffrent de ceux qui convenant de
principes, et connaissant la raison ou la vrit qui est une,
s'arrachent la parole l'un  l'autre pour s'accorder sur leurs
sentiments, il n'ouvre la bouche que pour contredire: Il me semble,
dit-il gracieusement, que c'est tout le contraire de ce que vous dites;
ou: Je ne saurais tre de votre opinion; ou bien: 'a t autrefois
mon enttement, comme il est le vtre, mais... Il y a trois choses,
ajoute-t-il,  considrer..., et il en ajoute une quatrime: fade
discoureur, qui n'a pas mis plus tt le pied dans une assemble, qu'il
cherche quelques femmes auprs de qui il puisse s'insinuer, se parer de
son bel esprit ou de sa philosophie, et mettre en oeuvre ses rares
conceptions; car soit qu'il parle ou qu'il crive, il ne doit pas tre
souponn d'avoir en vue ni le vrai ni le faux, ni le raisonnable ni le
ridicule: il vite uniquement de donner dans le sens des autres, et
d'tre de l'avis de quelqu'un; aussi attend-il dans un cercle que chacun
se soit expliqu sur le sujet qui s'est offert, ou souvent qu'il a amen
lui-mme, pour dire dogmatiquement des choses toutes nouvelles, mais 
son gr dcisives et sans rplique. Cydias s'gale  Lucien et 
Snque, se met au-dessus de Platon, de Virgile et de Thocrite; et son
flatteur a soin de le confirmer tous les matins dans cette opinion. Uni
de got et d'intrt avec les contempteurs d'Homre, il attend
paisiblement que les hommes dtromps lui prfrent les potes modernes:
il se met en ce cas  la tte de ces derniers, et il sait  qui il
adjuge la seconde place. C'est en un mot un compos du pdant et du
prcieux, fait pour tre admir de la bourgeoisie et de la province, en
qui nanmoins on n'aperoit rien de grand que l'opinion qu'il a de
lui-mme.

76 (I)

C'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. Celui qui ne
sait rien croit enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre
lui-mme; celui qui sait beaucoup pense  peine que ce qu'il dit puisse
tre ignor, et parle plus indiffremment.

77 (I)

Les plus grandes choses n'ont besoin que d'tre dites simplement: elles
se gtent par l'emphase. Il faut dire noblement les plus petites: elles
ne se soutiennent que par l'expression, le ton et la manire.

78 (I)

Il me semble que l'on dit les choses encore plus finement qu'on ne peut
les crire.

79 (I)

Il n'y a gure qu'une naissance honnte, ou qu'une bonne ducation, qui
rendent les hommes capables de secret.

80 (IV)

Toute confiance est dangereuse si elle n'est entire: il y a peu de
conjonctures o il ne faille tout dire ou tout cacher. On a dj trop
dit de son secret  celui  qui l'on croit devoir en drober une
circonstance.

81

(V) Des gens vous promettent le secret, et ils le rvlent eux-mmes, et
 leur insu; ils ne remuent pas les lvres, et on les entend; on lit sur
leur front et dans leurs yeux, on voit au travers de leur poitrine, ils
sont transparents. D'autres ne disent pas prcisment une chose qui leur
a t confie; mais ils parlent et agissent de manire qu'on la dcouvre
de soi-mme. Enfin quelques-uns mprisent votre secret, de quelque
consquence qu'il puisse tre: C'est un mystre, un tel m'en a fait
part, et m'a dfendu de le dire; et ils le disent.

(VIII) Toute rvlation d'un secret est la faute de celui qui l'a
confi.

82 (V)

Nicandre s'entretient avec Elise de la manire douce et complaisante
dont il a vcu avec sa femme, depuis le jour qu'il en fit le choix
jusques  sa mort; il a dj dit qu'il regrette qu'elle ne lui ait pas
laiss des enfants, et il le rpte; il parle des maisons qu'il a  la
ville, et bientt d'une terre qu'il a  la campagne: il calcule le
revenu qu'elle lui rapporte, il fait le plan des btiments, en dcrit la
situation, exagre la commodit des appartements, ainsi que la richesse
et la propret des meubles; il assure qu'il aime la bonne chre, les
quipages; il se plaint que sa femme n'aimait point assez le jeu et la
socit. Vous tes si riche, lui disait l'un de ses amis, que
n'achetez-vous cette charge? pourquoi ne pas faire cette acquisition qui
tendrait votre domaine? On me croit, ajoute-t-il, plus de bien que je
n'en possde. Il n'oublie pas son extraction et ses alliances: Monsieur
le Surintendant, qui est mon cousin; Madame la Chancelire, qui est ma
parente; voil son style. Il raconte un fait qui prouve le
mcontentement qu'il doit avoir de ses plus proches, et de ceux mme qui
sont ses hritiers: Ai-je tort? dit-il  Elise; ai-je grand sujet de
leur vouloir du bien? et il l'en fait juge. Il insinue ensuite qu'il a
une sant faible et languissante, et il parle de la cave o il doit tre
enterr. Il est insinuant, flatteur, officieux  l'gard de tous ceux
qu'il trouve auprs de la personne  qui il aspire. Mais Elise n'a pas
le courage d'tre riche en l'pousant. On annonce, au moment qu'il
parle, un cavalier, qui de sa seule prsence dmonte la batterie de
l'homme de ville: il se lve dconcert et chagrin, et va dire ailleurs
qu'il veut se remarier.

83 (I)

Le sage quelquefois vite le monde, de peur d'tre ennuy.




Des biens de fortune


1 (I)

Un homme fort riche peut manger des entremets, faire peindre ses lambris
et ses alcves, jouir d'un palais  la campagne et d'un autre  la
ville, avoir un grand quipage, mettre un duc dans sa famille, et faire
de son fils un grand seigneur: cela est juste et de son ressort; mais il
appartient peut-tre  d'autres de vivre contents.

2 (I)

Une grande naissance ou une grande fortune annonce le mrite, et le fait
plus tt remarquer.

3 (IV)

Ce qui disculpe le fat ambitieux de son ambition est le soin que l'on
prend, s'il a fait une grande fortune, de lui trouver un mrite qu'il
n'a jamais eu, et aussi grand qu'il croit l'avoir.

4 (I)

 mesure que la faveur et les grands biens se retirent d'un homme, ils
laissent voir en lui le ridicule qu'ils couvraient, et qui y tait sans
que personne s'en apert.

5 (I)

Si l'on ne le voyait de ses yeux, pourrait-on jamais s'imaginer
l'trange disproportion que le plus ou le moins de pices de monnaie met
entre les hommes?

Ce plus ou ce moins dtermine  l'pe,  la robe ou  l'glise: il n'y
a presque point d'autre vocation.

6 (VI)

Deux marchands taient voisins et faisaient le mme commerce, qui ont eu
dans la suite une fortune toute diffrente. Ils avaient chacun une fille
unique; elles ont t nourries ensemble, et ont vcu dans cette
familiarit que donnent un mme ge et une mme condition: l'une des
deux, pour se tirer d'une extrme misre, cherche  se placer; elle
entre au service d'une fort grande dame et l'une des premires de la
cour, chez sa compagne.

7 (VII)

Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui: C'est un
bourgeois, un homme de rien, un malotru; s'il russit, ils lui
demandent sa fille.

8 (VI)

Quelques-uns ont fait dans leur jeunesse l'apprentissage d'un certain
mtier, pour en exercer un autre, et fort diffrent, le reste de leur
vie.

9 (I)

Un homme est laid, de petite taille, et a peu d'esprit. L'on me dit 
l'oreille: Il a cinquante mille livres de rente. Cela le concerne tout
seul, et il ne m'en fera jamais ni pis ni mieux; si je commence  le
regarder avec d'autres yeux, et si je ne suis pas matre de faire
autrement, quelle sottise!

10 (IV)

Un projet assez vain serait de vouloir tourner un homme fort sot et fort
riche en ridicule; les rieurs sont de son ct.

11 (IV)

N**, avec un portier rustre, farouche, tirant sur le Suisse, avec un
vestibule et une antichambre, pour peu qu'il y fasse languir quelqu'un
et se morfondre, qu'il paraisse enfin avec une mine grave et une
dmarche mesure, qu'il coute un peu et ne reconduise point: quelque
subalterne qu'il soit d'ailleurs, il fera sentir de lui-mme quelque
chose qui approche de la considration.

12 (VIII)

Je vais, Clitiphon,  votre porte; le besoin que j'ai de vous me chasse
de mon lit et de ma chambre: plt aux Dieux que je ne fusse ni votre
client ni votre fcheux! Vos esclaves me disent que vous tes enferm,
et que vous ne pouvez m'couter que d'une heure entire. Je reviens
avant le temps qu'ils m'ont marqu, et ils me disent que vous tes
sorti. Que faites-vous, Clitiphon, dans cet endroit le plus recul de
votre appartement, de si laborieux, qui vous empche de m'entendre? Vous
enfilez quelques mmoires, vous collationnez un registre, vous signez,
vous parafez. Je n'avais qu'une chose  vous demander, et vous n'aviez
qu'un mot  me rpondre, oui, ou non. Voulez-vous tre rare? Rendez
service  ceux qui dpendent de vous: vous le serez davantage par cette
conduite que par ne vous pas laisser voir.  homme important et charg
d'affaires, qui  votre tour avez besoin de mes offices, venez dans la
solitude de mon cabinet: le philosophe est accessible; je ne vous
remettrai point  un autre jour. Vous me trouverez sur les livres de
Platon qui traitent de la spiritualit de l'me et de sa distinction
d'avec le corps, ou la plume  la main pour calculer les distances de
Saturne et de Jupiter: j'admire Dieu dans ses ouvrages, et je cherche,
par la connaissance de la vrit,  rgler mon esprit et devenir
meilleur. Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes; mon antichambre
n'est pas faite pour s'y ennuyer en m'attendant; passez jusqu' moi sans
me faire avertir. Vous m'apportez quelque chose de plus prcieux que
l'argent et l'or, si c'est une occasion de vous obliger. Parlez, que
voulez-vous que je fasse pour vous? Faut-il quitter mes livres, mes
tudes, mon ouvrage, cette ligne qui est commence? Quelle interruption
heureuse pour moi que celle qui vous est utile! Le manieur d'argent,
l'homme d'affaires est un ours qu'on ne saurait apprivoiser; on ne le
voit dans sa loge qu'avec peine: que dis-je? on ne le voit point; car
d'abord on ne le voit pas encore, et bientt on le voit plus. L'homme de
lettres au contraire est trivial comme une borne au coin des places; il
est vu de tous, et  toute heure, et en tous tats,  table, au lit, nu,
habill, sain ou malade: il ne peut tre important, et il ne le veut
point tre.

13 (I)

N'envions point  une sorte de gens leurs grandes richesses; ils les ont
 titre onreux, et qui ne nous accommoderait point: ils ont mis leur
repos, leur sant, leur honneur et leur conscience pour les avoir; cela
est trop cher, et il n'y a rien  gagner  un tel march.

14 (I)

Les P.T.S. nous font sentir toutes les passions l'une aprs l'autre:
l'on commence par le mpris,  cause de leur obscurit; on les envie
ensuite, on les hait, on les craint, on les estime quelquefois, et on
les respecte; l'on vit assez pour finir  leur gard par la compassion.

15 (I)

Sosie de livre a pass par une petite recette  une sous-ferme; et par
les concussions, la violence, et l'abus qu'il a fait de ses pouvoirs, il
s'est enfin, sur les ruines de plusieurs familles, lev  quelque
grade. Devenu noble par une charge, il ne lui manquait que d'tre homme
de bien: une place de marguillier a fait ce prodige.

16 (I)

Arfure cheminait seule et  pied vers le grand portique de Saint,
entendait de loin le sermon d'un carme ou d'un docteur qu'elle ne voyait
qu'obliquement, et dont elle perdait bien des paroles. Sa vertu tait
obscure, et sa dvotion connue comme sa personne. Son mari est entr
dans le huitime denier: quelle monstrueuse fortune en moins de six
annes! Elle n'arrive  l'glise que dans un char; on lui porte une
lourde queue; l'orateur s'interrompt pendant qu'elle se place; elle le
voit de front, n'en perd pas une seule parole ni le moindre geste. Il y
a une brigue entre les prtres pour la confesser; tous veulent
l'absoudre, et le cur l'emporte.

17 (I)

L'on porte Crsus au cimetire: de toutes ses immenses richesses, que le
vol et la concussion lui avaient acquises, et qu'il a puises par le
luxe et par la bonne chre, il ne lui est pas demeur de quoi se faire
enterrer; il est mort insolvable, sans biens, et ainsi priv de tous les
secours; l'on n'a vu chez lui ni julep, ni cordiaux, ni mdecins, ni le
moindre docteur qui l'ait assur de son salut.

18 (I)

Champagne, au sortir d'un long dner qui lui enfle l'estomac, et dans
les douces fumes d'un vin d'Avenay ou de Sillery, signe un ordre qu'on
lui prsente, qui terait le pain  toute une province si l'on n'y
remdiait. Il est excusable: quel moyen de comprendre, dans la premire
heure de la digestion, qu'on puisse quelque part mourir de faim?

19 (IV)

Sylvain de ses deniers acquis de la naissance et un autre nom: il est
seigneur de la paroisse o ses aeuls payaient la taille; il n'aurait pu
autrefois entrer page chez Clobule, et il est son gendre.

20 (IV)

Dorus passe en litire par la voie Appienne, prcd de ses affranchis
et de ses esclaves, qui dtournent le peuple et font faire place; il ne
lui manque que des licteurs; il entre  Rome avec ce cortge, o il
semble triompher de la bassesse et de la pauvret de son pre Sanga.

21 (V)

On ne peut mieux user de sa fortune que fait Priandre: elle lui donne
du rang, du crdit, de l'autorit; dj on ne le prie plus d'accorder
son amiti, on implore sa protection. Il a commenc par dire de
soi-mme: un homme de ma sorte; il passe  dire: un homme de ma qualit;
il se donne pour tel, et il n'y a personne de ceux  qui il prte de
l'argent, ou qu'il reoit  sa table, qui est dlicate, qui veuille s'y
opposer. Sa demeure est superbe; un dorique rgne dans tous ses dehors;
ce n'est pas une porte, c'est un portique: est-ce la maison d'un
particulier? est-ce un temple? le peuple s'y trompe. Il est le seigneur
dominant de tout le quartier. C'est lui que l'on envie, et dont on
voudrait voir la chute; c'est lui dont la femme, par son collier de
perles, s'est fait des ennemies de toutes les dames du voisinage. Tout
se soutient dans cet homme; rien encore ne se dment dans cette grandeur
qu'il a acquise, dont il ne doit rien, qu'il a paye. Que son pre, si
vieux et si caduc, n'est-il mort il y a vingt ans et avant qu'il se ft
dans le monde aucune mention de Priandre! Comment pourra-t-il soutenir
ces odieuses pancartes qui dchiffrent les conditions et qui souvent
font rougir la veuve et les hritiers? Les supprimera-t-il aux yeux de
toute une ville jalouse, maligne, clairvoyante, et aux dpens de mille
gens qui veulent absolument aller tenir leur rang  des obsques?
Veut-on d'ailleurs qu'il fasse de son pre un Noble homme, et peut-tre
un Honorable homme, lui qui est Messire?

22 (I)

Combien d'hommes ressemblent  ces arbres dj forts et avancs que l'on
transplante dans les jardins, o ils surprennent les yeux de ceux qui
les voient placs dans de beaux endroits o ils ne les ont point vus
crotre, et qui ne connaissent ni leurs commencements ni leurs progrs!

23 (I)

Si certains morts revenaient au monde, et s'ils voyaient leurs grands
noms ports, et leurs terres les mieux titres avec leurs chteaux et
leurs maisons antiques, possdes par des gens dont les pres taient
peut-tre leurs mtayers, quelle opinion pourraient-ils avoir de notre
sicle?

24 (I)

Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner aux
hommes, en leur abandonnant les richesses, l'argent, les grands
tablissements et les autres biens, que la dispensation qu'il en fait,
et le genre d'hommes qui en sont le mieux pourvus.

25 (V)

Si vous entrez dans les cuisines, o l'on voit rduit en art et en
mthode le secret de flatter votre got et de vous faire manger au del
du ncessaire; si vous examinez en dtail tous les apprts des viandes
qui doivent composer le festin que l'on vous prpare; si vous regardez
par quelles mains elles passent, et toutes les formes diffrentes
qu'elles prennent avant de devenir un mets exquis, et d'arriver  cette
propret et  cette lgance qui charment vos yeux, vous font hsiter
sur le choix, et prendre le parti d'essayer de tout; si vous voyez tout
le repas ailleurs que sur une table bien servie, quelles salets! quel
dgot! Si vous allez derrire un thtre, et si vous nombrez les poids,
les roues, les cordages, qui font les vols et les machines; si vous
considrez combien de gens entrent dans l'excution de ces mouvements,
quelle force de bras, et quelle extension de nerfs ils y emploient, vous
direz: Sont-ce l les principes et les ressorts de ce spectacle si
beau, si naturel, qui parat anim et agir de soi-mme? Vous vous
rcrierez: Quels efforts! quelle violence! De mme n'approfondissez
pas la fortune des partisans.

26 (I)

Ce garon si frais, si fleuri et d'une si belle sant est seigneur d'une
abbaye et de dix autres bnfices: tous ensemble lui rapportent six
vingt mille livres de revenu, dont il n'est pay qu'en mdailles d'or.
Il y a ailleurs six vingt familles indigentes qui ne se chauffent point
pendant l'hiver, qui n'ont point d'habits pour se couvrir, et qui
souvent manquent de pain; leur pauvret est extrme et honteuse. Quel
partage! Et cela ne prouve-t-il pas clairement un avenir?

27(V)

Chrysippe, homme nouveau, et le premier noble de sa race, aspirait, il y
a trente annes,  se voir un jour deux mille livres de rente pour tout
bien: c'tait l le comble de ses souhaits et sa plus haute ambition; il
l'a dit ainsi, et on s'en souvient. Il arrive, je ne sais par quels
chemins, jusques  donner en revenu  l'une de ses filles, pour sa dot,
ce qu'il dsirait lui-mme d'avoir en fonds pour toute fortune pendant
sa vie. Une pareille somme est compte dans ses coffres pour chacun de
ses autres enfants qu'il doit pourvoir, et il a un grand nombre
d'enfants; ce n'est qu'en avancement d'hoirie: il y a d'autres biens 
esprer aprs sa mort. Il vit encore, quoique assez avanc en ge, et il
use le reste de ses jours  travailler pour s'enrichir.

28 (IV)

Laissez faire Ergaste, et il exigera un droit de tous ceux qui boivent
de l'eau de la rivire, ou qui marchent sur la terre ferme: il sait
convertir en or jusques aux roseaux, aux joncs et  l'ortie. Il coute
tous les avis, et propose tous ceux qu'il a couts. Le prince ne donne
aux autres qu'aux dpens d'Ergaste, et ne leur fait de grces que celles
qui lui taient dues. C'est une faim insatiable d'avoir et de possder.
Il trafiquerait des arts et des sciences, et mettrait en parti jusques 
l'harmonie: il faudrait, s'il en tait cru, que le peuple, pour avoir le
plaisir de le voir riche, de lui voir une meute et une curie, pt
perdre le souvenir de la musique d'Orphe, et se contenter de la sienne.

29 (V)

Ne traitez pas avec Criton, il n'est touch que de ses seuls avantages.
Le pige est tout dress  ceux  qui sa charge, sa terre, ou ce qu'il
possde feront envie: il vous imposera des conditions extravagantes. Il
n'y a nul mnagement et nulle composition  attendre d'un homme si plein
de ses intrts et si ennemi des vtres: il lui faut une dupe.

30 (IV)

Brontin, dit le peuple, fait des retraites, et s'enferme huit jours avec
des saints: ils ont leurs mditations, et il a les siennes.

31 (I)

Le peuple souvent a le plaisir de la tragdie: il voit prir sur le
thtre du monde les personnages les plus odieux, qui ont fait le plus
de mal dans diverses scnes, et qu'il a le plus has.

32 (IV)

Si l'on partage la vie des P.T.S. en deux portions gales, la
premire, vive et agissante, est toute occupe  vouloir affliger le
peuple, et la seconde, voisine de la mort,  se dceler et  se ruiner
les uns les autres.

33 (IV)

Cet homme qui a fait la fortune de plusieurs, qui a fait la vtre, n'a
pu soutenir la sienne, ni assurer avant sa mort celle de sa femme et de
ses enfants: ils vivent cachs et malheureux. Quelque bien instruit que
vous soyez de la misre de leur condition, vous ne pensez pas 
l'adoucir; vous ne le pouvez pas en effet, vous tenez table, vous
btissez; mais vous conservez par reconnaissance le portrait de votre
bienfacteur, qui a pass  la vrit du cabinet  l'antichambre: quels
gards! il pouvait aller au garde-meuble.

34 (IV)

Il y a une duret de complexion; il y en a une autre de condition et
d'tat. L'on tire de celle-ci, comme de la premire, de quoi s'endurcir
sur la misre des autres, dirai-je mme de quoi ne pas plaindre les
malheurs de sa famille? Un bon financier ne pleure ni ses amis, ni sa
femme, ni ses enfants.

35 (V)

Fuyez, retirez-vous: vous n'tes pas assez loin.--Je suis, dites-vous,
sous l'autre tropique.--Passez sous le ple et dans l'autre hmisphre,
montez aux toiles, si vous le pouvez.--M'y voil.--Fort bien, vous
tes en sret. Je dcouvre sur la terre un homme avide, insatiable,
inexorable, qui veut, aux dpens de tout ce qui se trouvera sur son
chemin et  sa rencontre, et quoi qu'il en puisse coter aux autres,
pourvoir  lui seul, grossir sa fortune, et regorger de bien.

36 (IV)

Faire fortune est une si belle phrase, et qui dit une si bonne chose,
qu'elle est d'un usage universel: on la reconnat dans toutes les
langues, elle plat aux trangers et aux barbares, elle rgne  la cour
et  la ville, elle a perc les clotres et franchi les murs des abbayes
de l'un et de l'autre sexe: il n'y a point de lieux sacrs o elle n'ait
pntr, point de dsert ni de solitude o elle soit inconnue.

37 (VII)

 force de faire de nouveaux contrats, ou de sentir son argent grossir
dans ses coffres, on se croit enfin une bonne tte, et presque capable
de gouverner.

38

(I) Il faut une sorte d'esprit pour faire fortune, et surtout une grande
fortune: ce n'est ni le bon ni le bel esprit, ni le grand ni le sublime,
ni le fort ni le dlicat; je ne sais prcisment lequel c'est, et
j'attends que quelqu'un veuille m'en instruire.

(V) Il faut moins d'esprit que d'habitude ou d'exprience pour faire sa
fortune; l'on y songe trop tard, et quand enfin l'on s'en avise, l'on
commence par des fautes que l'on n'a pas toujours le loisir de rparer:
de l vient peut-tre que les fortunes sont si rares.

(V) Un homme d'un petit gnie peut vouloir s'avancer: il nglige tout,
il ne pense du matin au soir, il ne rve la nuit qu' une seule chose,
qui est de s'avancer. Il a commenc de bonne heure, et ds son
adolescence,  se mettre dans les voies de la fortune: s'il trouve une
barrire de front qui ferme son passage, il biaise naturellement, et va
 droit ou  gauche, selon qu'il y voit de jour et d'apparence, et si de
nouveaux obstacles l'arrtent, il rentre dans le sentier qu'il avait
quitt; il est dtermin, par la nature des difficults, tantt  les
surmonter, tantt  les viter, ou  prendre d'autres mesures: son
intrt, l'usage, les conjectures le dirigent. Faut-il de si grands
talents et une si bonne tte  un voyageur pour suivre d'abord le grand
chemin, et s'il est plein et embarrass, prendre la terre, et aller 
travers champs, puis regagner sa premire route, la continuer, arriver 
son terme? Faut-il tant d'esprit pour aller  ses fins? Est-ce donc un
prodige qu'un sot riche et accrdit?

(V) Il y a mme des stupides, et j'ose dire des imbciles, qui se
placent en de beaux postes, et qui savent mourir dans l'opulence, sans
qu'on les doive souponner en nulle manire d'y avoir contribu de leur
travail ou de la moindre industrie: quelqu'un les a conduits  la source
d'un fleuve, ou bien le hasard seul les y a fait rencontrer; on leur a
dit: Voulez-vous de l'eau? puisez; et ils ont puis.

39 (V)

Quand on est jeune, souvent on est pauvre: ou l'on n'a pas encore fait
d'acquisitions, ou les successions ne sont pas chues. L'on devient
riche et vieux en mme temps: tant il est rare que les hommes puissent
runir tous leurs avantages! et si cela arrive  quelques-uns, il n'y a
pas de quoi leur porter envie: ils ont assez  perdre par la mort pour
mriter d'tre plaints.

40 (I)

Il faut avoir trente ans pour songer  sa fortune; elle n'est pas faite
 cinquante; l'on btit dans la vieillesse, et l'on meurt quand on en
est aux peintres et aux vitriers.

41 (V)

Quel est le fruit d'une grande fortune, si ce n'est de jouir de la
vanit, de l'industrie, du travail et de la dpense de ceux qui sont
venus avant nous, et de travailler nous-mmes, de planter, de btir,
d'acqurir pour la postrit?

42 (I)

L'on ouvre et l'on tale tous les matins pour tromper son monde; et l'on
ferme le soir aprs avoir tromp tout le jour.

43 (VIII)

Le marchand fait des montres pour donner de sa marchandise ce qu'il y a
de pire; il a le cati et les faux jours afin d'en cacher les dfauts, et
qu'elle paraisse bonne; il la surfait pour la vendre plus cher qu'elle
ne vaut; il a des marques fausses et mystrieuses, afin qu'on croie n'en
donner que son prix, un mauvais aunage pour en livrer le moins qu'il se
peut; et il a un trbuchet, afin que celui  qui il l'a livre la lui
paye en or qui soit de poids.

44 (I)

Dans toutes les conditions, le pauvre est bien proche de l'homme de
bien, et l'opulent n'est gure loign de la friponnerie. Le
savoir-faire et l'habilet ne mnent pas jusques aux normes richesses.

L'on peut s'enrichir, dans quelque art ou dans quelque commerce que ce
soit, par l'ostentation d'une certaine probit.

45 (V)

De tous les moyens de faire sa fortune, le plus court et le meilleur est
de mettre les gens  voir clairement leurs intrts  vous faire du
bien.

46 (I)

Les hommes, presss par les besoins de la vie, et quelquefois par le
dsir du gain ou de la gloire, cultivent des talents profanes, ou
s'engagent dans des professions quivoques, et dont ils se cachent
longtemps  eux-mmes le pril et les consquences: ils les quittent
ensuite par une dvotion discrte, qui ne leur vient jamais qu'aprs
qu'ils ont fait leur rcolte, et qu'ils jouissent d'une fortune bien
tablie.

47 (V)

Il y a des misres sur la terre qui saisissent le coeur; il manque 
quelques-uns jusqu'aux aliments; ils redoutent l'hiver, ils apprhendent
de vivre. L'on mange ailleurs des fruits prcoces; l'on force la terre
et les saisons pour fournir  sa dlicatesse; de simples bourgeois,
seulement  cause qu'ils taient riches, ont eu l'audace d'avaler en un
seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de
si grandes extrmits: je ne veux tre, si je le puis, ni malheureux ni
heureux; je me jette et me rfugie dans la mdiocrit.

48 (V)

On sait que les pauvres sont chagrins de ce que tout leur manque, et que
personne ne les soulage; mais s'il est vrai que les riches soient
colres, c'est de ce que la moindre chose puisse leur manquer, ou que
quelqu'un veuille leur rsister.

49 (VII)

Celui-l est riche, qui reoit plus qu'il ne consume; celui-l est
pauvre, dont la dpense excde la recette.

Tel, avec deux millions de rente, peut tre pauvre chaque anne de cinq
cent mille livres.

Il n'y a rien qui se soutienne plus longtemps qu'une mdiocre fortune;
il n'y a rien dont on voie mieux la fin que d'une grande fortune.

L'occasion prochaine de la pauvret, c'est de grandes richesses.

S'il est vrai que l'on soit riche de tout ce dont on n'a pas besoin, un
homme fort riche, c'est un homme qui est sage.

S'il est vrai que l'on soit pauvre par toutes les choses que l'on
dsire, l'ambitieux et l'avare languissent dans une extrme pauvret.

50 (IV)

Les passions tyrannisent l'homme; et l'ambition suspend en lui les
autres passions, et lui donne pour un temps les apparences de toutes les
vertus. Ce Tryphon qui a tous les vices, je l'ai cru sobre, chaste,
libral, humble et mme dvot: je le croirais encore, s'il n'et enfin
fait sa fortune.

51 (IV)

L'on ne se rend point sur le dsir de possder et de s'agrandir: la bile
gagne, et la mort approche, qu'avec un visage fltri, et des jambes dj
faibles, l'on dit: ma fortune, mon tablissement.

52 (IV)

Il n'y a au monde que deux manires de s'lever, ou par sa propre
industrie, ou par l'imbcillit des autres.

53 (I)

Les traits dcouvrent la complexion et les moeurs; mais la mine dsigne
les biens de fortune: le plus ou le moins de mille livres de rente se
trouve crit sur les visages.

54 (IV)

Chrysante, homme opulent et impertinent, ne veut pas tre vu avec
Eugne, qui est homme de mrite, mais pauvre: il croirait en tre
dshonor. Eugne est pour Chrysante dans les mmes dispositions: ils ne
courent pas risque de se heurter.

55 (VIII)

Quand je vois de certaines gens, qui me prvenaient autrefois par leurs
civilits, attendre au contraire que je les salue, et en tre avec moi
sur le plus ou sur le moins, je dis en moi-mme: Fort bien, j'en suis
ravi, tant mieux pour eux: vous verrez que cet homme-ci est mieux log,
mieux meubl et mieux nourri qu' l'ordinaire; qu'il sera entr depuis
quelques mois dans quelque affaire, o il aura dj fait un gain
raisonnable. Dieu veuille qu'il en vienne dans peu de temps jusqu' me
mpriser!

56 (V)

Si les penses, les livres et leurs auteurs dpendaient des riches et de
ceux qui ont fait une belle fortune, quelle proscription! Il n'y aurait
plus de rappel. Quel ton, quel ascendant ne prennent-ils pas sur les
savants! Quelle majest n'observent-ils pas  l'gard de ces hommes
chtifs, que leur mrite n'a ni placs ni enrichis, et qui en sont
encore  penser et  crire judicieusement! Il faut l'avouer, le prsent
est pour les riches, et l'avenir pour les vertueux et les habiles.
Homre est encore et sera toujours: les receveurs de droits, les
publicains ne sont plus; ont-ils t? leur patrie, leurs noms sont-ils
connus? y a-t-il eu dans la Grce des partisans? Que sont devenus ces
importants personnages qui mprisaient Homre, qui ne songeaient dans la
place qu' l'viter, qui ne lui rendaient pas le salut, ou qui le
saluaient par son nom, qui ne daignaient pas l'associer  leur table,
qui le regardaient comme un homme qui n'tait pas riche et qui faisait
un livre? Que deviendront les Fauconnets? iront-ils aussi loin dans la
postrit que Descartes, n Franais et mort en Sude?

57 (I)

Du mme fonds d'orgueil dont l'on s'lve firement au-dessus de ses
infrieurs, l'on rampe vilement devant ceux qui sont au-dessus de soi.
C'est le propre de ce vice, qui n'est fond ni sur le mrite personnel
ni sur la vertu, mais sur les richesses, les postes, le crdit, et sur
de vaines sciences, de nous porter galement  mpriser ceux qui ont
moins que nous de cette espce de biens, et  estimer trop ceux qui en
ont une mesure qui excde la ntre.

58 (I)

Il y a des mes sales, ptries de boue et d'ordure, prises du gain et
de l'intrt, comme les belles mes le sont de la gloire et de la vertu;
capables d'une seule volupt, qui est celle d'acqurir ou de ne point
perdre; curieuses et avides du dernier dix; uniquement occupes de leurs
dbiteurs; toujours inquites sur le rabais ou sur le dcri des
monnaies; enfonces et comme abmes dans les contrats, les titres et
les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens,
ni chrtiens, ni peut-tre des hommes: ils ont de l'argent.

59 (VI)

Commenons par excepter ces mes nobles et courageuses, s'il en reste
encore sur la terre, secourables, ingnieuses  faire du bien, que nuls
besoins, nulle disproportion, nuls artifices ne peuvent sparer de ceux
qu'ils se sont une fois choisis pour amis; et aprs cette prcaution,
disons hardiment une chose triste et douloureuse  imaginer: il n'y a
personne au monde si bien lie avec nous de socit et de bienveillance,
qui nous aime, qui nous gote, qui nous fait mille offres de services et
qui nous sert quelquefois, qui n'ait en soi, par l'attachement  son
intrt, des dispositions trs proches  rompre avec nous, et  devenir
notre ennemi.

60 (I)

Pendant qu'Oronte augmente, avec ses annes, son fonds et ses revenus,
une fille nat dans quelque famille, s'lve, crot, s'embellit, et
entre dans sa seizime anne. Il se fait prier  cinquante ans pour
l'pouser, jeune, belle, spirituelle: cet homme sans naissance, sans
esprit et sans le moindre mrite, est prfr  tous ses rivaux.

61

(I) Le mariage, qui devrait tre  l'homme une source de tous les biens,
lui est souvent, par la disposition de sa fortune, un lourd fardeau sous
lequel il succombe: c'est alors qu'une femme et des enfants sont une
violente tentation  la fraude, au mensonge et aux gains illicites; il
se trouve entre la friponnerie et l'indigence: trange situation!

(IV) pouser une veuve, en bon franais, signifie faire sa fortune; il
n'opre pas toujours ce qu'il signifie.

62 (IV)

Celui qui n'a de partage avec ses frres que pour vivre  l'aise bon
praticien, veut tre officier; le simple officier se fait magistrat, et
le magistrat veut prsider; et ainsi de toutes les conditions, o les
hommes languissent serrs et indigents, aprs avoir tent au del de
leur fortune, et forc, pour ainsi dire, leur destine: incapables tout
 la fois de ne pas vouloir tre riches et de demeurer riches.

63 (V)

Dne bien, Clarque, soupe le soir, mets du bois au feu, achte un
manteau, tapisse ta chambre: tu n'aimes point ton hritier, tu ne le
connais point, tu n'en as point.

64 (V)

Jeune, on conserve pour sa vieillesse; vieux, on pargne pour la mort.
L'hritier prodigue paye de superbes funrailles, et dvore le reste.

65 (V)

L'avare dpense plus mort en un seul jour, qu'il ne faisait vivant en
dix annes; et son hritier plus en dix mois, qu'il n'a su faire
lui-mme en toute sa vie.

66 (V)

Ce que l'on prodigue, on l'te  son hritier; ce que l'on pargne
sordidement, on se l'te  soi-mme. Le milieu est justice pour soi et
pour les autres.

67 (V)

Les enfants peut-tre seraient plus chers  leurs pres, et
rciproquement les pres  leurs enfants, sans le titre d'hritiers.

68 (V)

Triste condition de l'homme, et qui dgote de la vie! il faut suer,
veiller, flchir, dpendre, pour avoir un peu de fortune, ou la devoir 
l'agonie de nos proches. Celui qui s'empche de souhaiter que son pre y
passe bientt est homme de bien.

69 (V)

Le caractre de celui qui veut hriter de quelqu'un rentre dans celui du
complaisant: nous ne sommes point mieux flatts, mieux obis, plus
suivis, plus entours, plus cultivs, plus mnags, plus caresss de
personne pendant notre vie, que de celui qui croit gagner  notre mort,
et qui dsire qu'elle arrive.

70 (VII)

Tous les hommes, par les postes diffrents, par les titres et par les
successions, se regardent comme hritiers les uns des autres, et
cultivent par cet intrt, pendant tout le cours de leur vie, un dsir
secret et envelopp de la mort d'autrui: le plus heureux dans chaque
condition est celui qui a plus de choses  perdre par sa mort, et 
laisser  son successeur.

71 (VI)

L'on dit du jeu qu'il gale les conditions; mais elles se trouvent
quelquefois si trangement disproportionnes, et il y a entre telle et
telle condition un abme d'intervalle si immense et si profond, que les
yeux souffrent de voir de telles extrmits se rapprocher: c'est comme
une musique qui dtonne; ce sont comme des couleurs mal assorties, comme
des paroles qui jurent et qui offensent l'oreille, comme de ces bruits
ou de ces sons qui font frmir; c'est en un mot un renversement de
toutes les biensances. Si l'on m'oppose que c'est la pratique de tout
l'Occident, je rponds que c'est peut-tre aussi l'une de ces choses qui
nous rendent barbares  l'autre partie du monde, et que les Orientaux
qui viennent jusqu' nous remportent sur leurs tablettes: je ne doute
pas mme que cet excs de familiarit ne les rebute davantage que nous
ne sommes blesss de leur zombaye et de leurs autres prosternations.

72 (VI)

Une tenue d'tats, ou les chambres assembles pour une affaire trs
capitale, n'offrent point aux yeux rien de si grave et de si srieux
qu'une table de gens qui jouent un grand jeu: une triste svrit rgne
sur leurs visages; implacables l'un pour l'autre, et irrconciliables
ennemis pendant que la sance dure, ils ne reconnaissent plus ni
liaisons, ni alliance, ni naissance, ni distinctions: le hasard seul,
aveugle et farouche divinit, prside au cercle, et y dcide
souverainement; ils l'honorent tous par un silence profond, et par une
attention dont ils sont partout ailleurs fort incapables; toutes les
passions, comme suspendues, cdent  une seule; le courtisan alors n'est
ni doux, ni flatteur, ni complaisant, ni mme dvot.

73 (I)

L'on ne reconnat plus en ceux que le jeu et le gain ont illustr la
moindre trace de leur premire condition: ils perdent de vue leurs
gaux, et atteignent les plus grands seigneurs. Il est vrai que la
fortune du d ou du lansquenet les remet souvent o elle les a pris.

74 (V)

Je ne m'tonne pas qu'il y ait des brelans publics, comme autant de
piges tendus  l'avarice des hommes, comme des gouffres o l'argent des
particuliers tombe et se prcipite sans retour, comme d'affreux cueils
o les joueurs viennent se briser et se perdre; qu'il parte de ces lieux
des missaires pour savoir  heure marque qui a descendu  terre avec
un argent frais d'une nouvelle prise, qui a gagn un procs d'o on lui
a compt une grosse somme, qui a reu un don, qui a fait au jeu un gain
considrable, quel fils de famille vient de recueillir une riche
succession, ou quel commis imprudent veut hasarder sur une carte les
derniers de sa caisse. C'est un sale et indigne mtier, il est vrai, que
de tromper; mais c'est un mtier qui est ancien, connu, pratiqu de tout
temps par ce genre d'hommes que j'appelle des brelandiers. L'enseigne
est  leur porte, on y lirait presque: Ici l'on trompe de bonne foi; car
se voudraient-ils donner pour irrprochables? Qui ne sait pas qu'entrer
et perdre dans ces maisons est une mme chose? Qu'ils trouvent donc sous
leur main autant de dupes qu'il en faut pour leur subsistance, c'est ce
qui me passe.

75 (V)

Mille gens se ruinent au jeu, et vous disent froidement qu'ils ne
sauraient se passer de jouer: quelle excuse! Y a-t-il une passion,
quelque violente ou honteuse qu'elle soit, qui ne pt tenir ce mme
langage? Serait-on reu  dire qu'on ne peut se passer de voler,
d'assassiner, de se prcipiter? Un jeu effroyable, continuel, sans
retenue, sans bornes, o l'on n'a en vue que la ruine totale de son
adversaire, o l'on est transport du dsir du gain, dsespr sur la
perte, consum par l'avarice, o l'on expose sur une carte ou  la
fortune du d la sienne propre, celle de sa femme et de ses enfants,
est-ce une chose qui soit permise ou dont l'on doive se passer? Ne
faut-il pas quelquefois se faire une plus grande violence, lorsque,
pouss par le jeu jusques  une droute universelle, il faut mme que
l'on se passe d'habits et de nourriture, et de les fournir  sa famille?

Je ne permets  personne d'tre fripon; mais je permets  un fripon de
jouer un grand jeu: je le dfends  un honnte homme. C'est une trop
grande purilit que de s'exposer  une grande perte.

76 (I)

Il n'y a qu'une affliction qui dure, qui est celle qui vient de la perte
de biens: le temps, qui adoucit toutes les autres, aigrit celle-ci. Nous
sentons  tous moments, pendant le cours de notre vie, o le bien que
nous avons perdu nous manque.

77 (IV)

Il fait bon avec celui qui ne se sert pas de son bien  marier ses
filles,  payer ses dettes, ou  faire des contrats, pourvu que l'on ne
soit ni ses enfants ni sa femme.

78 (VIII)

Ni les troubles, Znobie, qui agitent votre empire, ni la guerre que
vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du
roi votre poux, ne diminuent rien de votre magnificence. Vous avez
prfr  toute autre contre les rives de l'Euphrate pour y lever un
superbe difice: l'air y est sain et tempr, la situation en est
riante; un bois sacr l'ombrage du ct du couchant; les dieux de Syrie,
qui habitent quelquefois la terre, n'y auraient pu choisir une plus
belle demeure. La campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et
qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le
bois du Liban, l'airain et le porphyre; les grues et les machines
gmissent dans l'air, et font esprer  ceux qui voyagent vers l'Arabie
de revoir  leur retour en leurs foyers ce palais achev, et dans cette
splendeur o vous dsirez de le porter avant de l'habiter, vous et les
princes vos enfants. N'y pargnez rien, grande Reine; employez-y l'or et
tout l'art des plus excellents ouvriers; que les Phidias et les Zeuxis
de votre sicle dploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos
lambris; tracez-y de vastes et de dlicieux jardins, dont l'enchantement
soit tel qu'ils ne paraissent pas faits de la main des hommes; puisez
vos trsors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable; et aprs
que vous y aurez mis, Znobie, la dernire main, quelqu'un de ces ptres
qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les pages
de vos rivires, achtera un jour  deniers comptants cette royale
maison, pour l'embellir, et la rendre plus digne de lui et de sa
fortune.

79 (IV)

Ce palais, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux vous enchantent et
vous font rcrier d'une premire vue sur une maison si dlicieuse, et
sur l'extrme bonheur du matre qui la possde. Il n'est plus; il n'en a
pas joui si agrablement ni si tranquillement que vous: il n'y a jamais
eu un jour serein, ni une nuit tranquille; il s'est noy de dettes pour
la porter  ce degr de beaut o elle vous ravit. Ses cranciers l'en
ont chass: il a tourn la tte, et il l'a regarde de loin une dernire
fois; et il est mort de saisissement.

80 (V)

L'on ne saurait s'empcher de voir dans certaines familles ce qu'on
appelle les caprices du hasard ou les jeux de la fortune. Il y a cent
ans qu'on ne parlait point de ces familles, qu'elles n'taient point: le
ciel tout d'un coup s'ouvre en leur faveur; les biens, les honneurs, les
dignits fondent sur elles  plusieurs reprises; elles nagent dans la
prosprit. Eumolpe, l'un de ces hommes qui n'ont point de grands-pres,
a eu un pre du moins qui s'tait lev si haut, que tout ce qu'il a pu
souhaiter pendant le cours d'une longue vie, 'a t de l'atteindre; et
il l'a atteint. tait-ce dans ces deux personnages minence d'esprit,
profonde capacit? tait-ce les conjonctures? La fortune enfin ne leur
rit plus; elle se joue ailleurs, et traite leur postrit comme leurs
anctres.

81 (IV)

La cause la plus immdiate de la ruine et de la droute des personnes
des deux conditions, de la robe et de l'pe, est que l'tat seul, et
non le bien, rgle la dpense.

82 (IV)

Si vous n'avez rien oubli pour votre fortune, quel travail! Si vous
avez nglig la moindre chose, quel repentir!

83 (VI)

Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'oeil
fixe et assur, les paules larges, l'estomac haut, la dmarche ferme et
dlibre. Il parle avec confiance; il fait rpter celui qui
l'entretient, et il ne gote que mdiocrement tout ce qu'il lui dit. Il
dploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache fort
loin, et il ternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et
profondment; il ronfle en compagnie. Il occupe  table et  la
promenade plus de place qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant
avec ses gaux; il s'arrte, et l'on s'arrte; il continue de marcher,
et l'on marche: tous se rglent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux
qui ont la parole: on ne l'interrompt pas, on l'coute aussi longtemps
qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il
dbite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil,
croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son
chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et
dcouvrir son front par fiert et par audace. Il est enjou, grand
rieur, impatient, prsomptueux, colre, libertin, politique, mystrieux
sur les affaires du temps; il se croit des talents et de l'esprit. Il
est riche.

Phdon a les yeux creux, le teint chauff, le corps sec et le visage
maigre; il dort peu, et d'un sommeil fort lger; il est abstrait,
rveur, et il a avec de l'esprit l'air d'un stupide: il oublie de dire
ce qu'il sait, ou de parler d'vnements qui lui sont connus; et s'il le
fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser  ceux  qui il
parle, il conte brivement, mais froidement; il ne se fait pas couter,
il ne fait point rire. Il applaudit, il sourit  ce que les autres lui
disent, il est de leur avis; il court, il vole pour leur rendre de
petits services. Il est complaisant, flatteur, empress; il est
mystrieux sur ses affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux,
scrupuleux, timide. Il marche doucement et lgrement, il semble
craindre de fouler la terre; il marche les yeux baisss, et il n'ose les
lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui
forment un cercle pour discourir; il se met derrire celui qui parle,
recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde.
Il n'occupe point de lieu, il ne tient point de place; il va les paules
serres, le chapeau abaiss sur ses yeux pour n'tre point vu; il se
replie et se renferme dans son manteau; il n'y a point de rues ni de
galeries si embarrasses et si remplies de monde, o il ne trouve moyen
de passer sans effort, et de se couler sans tre aperu. Si on le prie
de s'asseoir, il se met  peine sur le bord d'un sige; il parle bas
dans la conversation, et il articule mal; libre nanmoins sur les
affaires publiques, chagrin contre le sicle, mdiocrement prvenu des
ministres et du ministre. Il n'ouvre la bouche que pour rpondre; il
tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur soi, et il
attend qu'il soit seul pour ternuer, ou, si cela lui arrive, c'est 
l'insu de la compagnie: il n'en cote  personne ni salut ni compliment.
Il est pauvre.




De la ville


I

(I) L'on se donne  Paris, sans se parler, comme un rendez-vous public,
mais fort exact, tous les soirs au Cours ou aux Tuileries, pour se
regarder au visage et se dsapprouver les uns les autres.

(I) L'on ne peut se passer de ce mme monde que l'on n'aime point, et
dont l'on se moque.

(VII) L'on s'attend au passage rciproquement dans une promenade
publique; l'on y passe en revue l'un devant l'autre: carrosse, chevaux,
livres, armoiries, rien n'chappe aux yeux, tout est curieusement ou
malignement observ; et selon le plus ou le moins de l'quipage, ou l'on
respecte les personnes, ou on les ddaigne.

2 (V)

Tout le monde connat cette longue leve qui borne et qui resserre le
lit de la Seine, du ct o elle entre  Paris avec la Marne, qu'elle
vient de recevoir: les hommes s'y baignent au pied pendant les chaleurs
de la canicule; on les voit de fort prs se jeter dans l'eau; on les en
voit sortir: c'est un amusement. Quand cette saison n'est pas venue, les
femmes de la ville ne s'y promnent pas encore; et quand elle est
passe, elles ne s'y promnent plus.

3 (V)

Dans ces lieux d'un concours gnral, o les femmes se rassemblent pour
montrer une belle toffe, et pour recueillir le fruit de leur toilette,
on ne se promne pas avec une compagne par la ncessit de la
conversation; on se joint ensemble pour, se rassurer sur le thtre,
s'apprivoiser avec le public, et se raffermir contre la critique: c'est
l prcisment qu'on se parle sans se rien dire, ou plutt qu'on parle
pour les passants, pour ceux mme en faveur de qui l'on hausse sa voix,
l'on gesticule et l'on badine, l'on penche ngligemment la tte, l'on
passe et l'on repasse.

4 (I)

La ville est partage en diverses socits, qui sont comme autant de
petites rpubliques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon, et
leurs mots pour rire. Tant que cet assemblage est dans sa force, et que
l'enttement subsiste, l'on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait
que ce qui part des siens, et l'on est incapable de goter ce qui vient
d'ailleurs: cela va jusques au mpris pour les gens qui ne sont pas
initis dans leurs mystres. L'homme du monde d'un meilleur esprit, que
le hasard a port au milieu d'eux, leur est tranger: il se trouve l
comme dans un pays lointain, dont il ne connat ni les routes, ni la
langue ni les moeurs, ni la coutume; il voit un peuple qui cause,
bourdonne, parle  l'oreille, clate de rire, et qui retombe ensuite
dans un morne silence; il y perd son maintien, ne trouve pas o placer
un seul mot, et n'a pas mme de quoi couter. Il ne manque jamais l un
mauvais plaisant qui domine, et qui est comme le hros de la socit:
celui-ci s'est charg de la joie des autres, et fait toujours rire avant
que d'avoir parl. Si quelquefois une femme survient qui n'est point de
leurs plaisirs, la bande joyeuse ne peut comprendre qu'elle ne sache
point rire des choses qu'elle n'entend point, et paraisse insensible 
des fadaises qu'ils n'entendent eux-mmes que parce qu'ils les ont
faites: ils ne lui pardonnent ni son ton de voix, ni son silence, ni sa
taille, ni son visage, ni son habillement, ni son entre, ni la manire
dont elle est sortie. Deux annes cependant ne passent point sur une
mme coterie: il y a toujours, ds la premire anne, des semences de
division pour rompre dans celle qui doit suivre; l'intrt de la beaut,
les incidents du jeu, l'extravagance des repas, qui, modestes au
commencement, dgnrent bientt en pyramides de viandes et en banquets
somptueux, drangent la rpublique, et lui portent enfin le coup mortel:
il n'est en fort peu de temps non plus parl de cette nation que des
mouches de l'anne passe.

5 (IV)

Il y a dans la ville la grande et la petite robe; et la premire se
venge sur l'autre des ddains de la cour, et des petites humiliations
qu'elle y essuie. De savoir quelles sont leurs limites, o la grande
finit, et o la petite commence, ce n'est pas une chose facile. Il se
trouve mme un corps considrable qui refuse d'tre du second ordre, et
 qui l'on conteste le premier: il ne se rend pas nanmoins, il cherche
au contraire, par la gravit et par la dpense,  s'galer  la
magistrature, ou ne lui cde qu'avec peine: on l'entend dire que la
noblesse de son emploi, l'indpendance de sa profession, le talent de la
parole et le mrite personnel balancent au moins les sacs de mille
francs que le fils du partisan ou du banquier a su payer pour son
office.

6 (V)

Vous moquez-vous de rver en carrosse, ou peut-tre de vous y reposer?
Vite, prenez votre livre ou vos papiers, lisez, ne saluez qu' peine ces
gens qui passent dans leur quipage; ils vous en croiront plus occup;
ils diront: Cet homme est laborieux, infatigable; il lit, il travaille
jusque dans les rues ou sur la route. Apprenez du moindre avocat qu'il
faut paratre accabl d'affaires, froncer le sourcil, et rver  rien
trs profondment; savoir  propos perdre le boire et le manger; ne
faire qu'apparoir dans sa maison, s'vanouir et se perdre comme un
fantme dans le sombre de son cabinet; se cacher au public, viter le
thtre, le laisser  ceux qui ne courent aucun risque  s'y montrer,
qui en ont  peine le loisir, aux Gomons, aux Duhamels.

7 (IV)

Il y a un certain nombre de jeunes magistrats que les grands biens et
les plaisirs ont associs  quelques-uns de ceux qu'on nomme  la cour
de petits-matres: ils les imitent, ils se tiennent fort au-dessus de la
gravit de la robe, et se croient dispenss par leur ge et par leur
fortune d'tre sages et modrs. Ils prennent de la cour ce qu'elle a de
pire: ils s'approprient la vanit, la mollesse, l'intemprance, le
libertinage, comme si tous ces vices leur taient dus, et, affectant
ainsi un caractre loign de celui qu'ils ont  soutenir, ils
deviennent enfin, selon leurs souhaits, des copies fidles de trs
mchants originaux.

8 (IV)

Un homme de robe  la ville, et le mme  la cour, ce sont deux hommes.
Revenu chez soi, il reprend ses moeurs, sa taille et son visage, qu'il y
avait laisss: il n'est plus ni si embarrass, ni si honnte.

9 (IV)

Les Crispins se cotisent et rassemblent dans leur famille jusques  six
chevaux pour allonger un quipage, qui, avec un essaim de gens de
livres, o ils ont fourni chacun leur part, les fait triompher au Cours
ou  Vincennes, et aller de pair avec les nouvelles maries, avec Jason,
qui se ruine, et avec Thrason, qui veut se marier, et qui a consign.

10

(V) J'entends dire des Sannions: Mme nom, mmes armes; la branche
ane, la branche cadette, les cadets de la seconde branche; ceux-l,
portent les armes pleines, ceux-ci brisent d'un lambel, et les autres
d'une bordure dentele. Ils ont avec les Bourbons, sur une mme
couleur, un mme mtal; ils portent, comme eux, deux et une: ce ne sont
pas des fleurs de lis, mais ils s'en consolent; peut-tre dans leur coeur
trouvent-ils leurs pices aussi honorables, et ils les ont communes avec
de grands seigneurs qui en sont contents: on les voit sur les litres et
sur les vitrages, sur la porte de leur chteau, sur le pilier de leur
haute-justice, o ils viennent de faire pendre un homme qui mritait le
bannissement; elles s'offrent aux yeux de toutes parts, elles sont sur
les meubles et sur les serrures, elles sont semes sur les carrosses;
leurs livres ne dshonorent point leurs armoiries. Je dirais volontiers
aux Sannions: Votre folie est prmature; attendez du moins que le
sicle s'achve sur votre race; ceux qui ont vu votre grand-pre, qui
lui ont parl, sont vieux, et ne sauraient plus vivre longtemps. Qui
pourra dire comme eux: L il talait, et vendait trs cher?

(VII) Les Sannions et les Crispins veulent encore davantage que l'on
dise d'eux qu'ils font une grande dpense, qu'ils n'aiment  la faire.
Ils font un rcit long et ennuyeux d'une fte ou d'un repas qu'ils ont
donn; ils disent l'argent qu'ils ont perdu au jeu, et ils plaignent
fort haut celui qu'ils n'ont pas song  perdre. Ils parlent jargon et
mystre sur de certaines femmes; ils ont rciproquement cent choses
plaisantes  se conter; ils ont fait depuis peu des dcouvertes; ils se
passent les uns aux autres qu'ils sont gens  belles aventures. L'un
d'eux, qui s'est couch tard  la campagne, et qui voudrait dormir, se
lve matin, chausse des gutres, endosse un habit de toile, passe un
cordon o pend le fourniment, renoue ses cheveux, prend un fusil: le
voil chasseur, s'il tirait bien. Il revient de nuit, mouill et recru,
sans avoir tu. Il retourne  la chasse le lendemain, et il passe tout
le jour  manquer des grives ou des perdrix.

(VII) Un autre, avec quelques mauvais chiens, aurait envie de dire: Ma
meute. Il sait un rendez-vous de chasse, il s'y trouve; il est au
laisser-courre; il entre dans le fort, se mle avec les piqueurs; il a
un cor. Il ne dit pas, comme Mnalippe: Ai-je du plaisir? Il croit en
avoir. Il oublie lois et procdure: c'est un Hippolyte. Mnandre, qui le
vit hier sur un procs qui est en ses mains, ne reconnatrait pas
aujourd'hui son rapporteur. Le voyez-vous le lendemain  sa chambre, o
l'on va juger une cause grave et capitale? il se fait entourer de ses
confrres, il leur raconte comme il n'a point perdu le cerf de meute,
comme il s'est touff de crier aprs les chiens qui taient en dfaut,
ou aprs ceux des chasseurs qui prenaient le change, qu'il a vu donner
les six chiens. L'heure presse; il achve de leur parler des abois et de
la cure, et il court s'asseoir avec les autres pour juger.

11 (V)

Quel est l'garement de certains particuliers, qui riches, du ngoce de
leurs pres, dont ils viennent de recueillir la succession, se moulent
sur les princes pour leur garde-robe et pour leur quipage, excitent,
par une dpense excessive et par un faste ridicule; les traits et la
raillerie de toute une ville, qu'ils croient blouir, et se ruinent
ainsi  se faire moquer de soi!

Quelques-uns n'ont pas mme le triste avantage de rpandre leurs folies
plus loin que le quartier o ils habitent: c'est le seul thtre de leur
vanit. L'on ne sait point dans l'le qu'Andr brille au Marais, et
qu'il y dissipe son patrimoine: du moins, s'il tait connu dans toute la
ville et dans ses faubourgs, il serait difficile qu'entre un si grand
nombre de citoyens qui ne savent pas tous juger sainement de toutes
choses, il ne s'en trouvt quelqu'un qui dirait de lui: Il est
magnifique, et qui lui tiendrait compte des rgals qu'il fait  Xanthe
et  Ariston, et des ftes qu'il donne  lamire; mais il se ruine
obscurment: ce n'est qu'en faveur de deux ou trois personnes qui ne
l'estiment point, qu'il court  l'indigence, et qu'aujourd'hui en
carrosse, il n'aura pas dans six mois le moyen d'aller  pied.

12 (I)

Narcisse se lve le matin pour se coucher le soir; il a ses heures de
toilette comme une femme; il va tous les jours fort rgulirement  la
belle messe aux Feuillants ou aux Minimes; il est homme d'un bon
commerce, et l'on compte sur lui au quartier de *** pour un tiers ou
pour un cinquime  l'hombre ou au reversi. L il tient le fauteuil
quatre heures de suite chez Aricie, o il risque chaque soir cinq
pistoles d'or. Il lit exactement la Gazette de Hollande et le Mercure
galant; il a lu Bergerac, des Marets, Lesclache, les Historiettes de
Barbin, et quelques recueils de posies. Il se promne avec des femmes 
la Plaine ou au Cours, et il est d'une ponctualit religieuse sur les
visites. Il fera demain ce qu'il fait aujourd'hui et ce qu'il fit hier;
et il meurt ainsi aprs avoir vcu.

13 (V)

Voil un homme, dites-vous, que j'ai vu quelque part: de savoir o, il
est difficile; mais son visage m'est familier.--Il l'est  bien
d'autres; et je vais, s'il se peut, aider votre mmoire. Est-ce au
boulevard sur un strapontin, ou aux Tuileries dans la grande alle, ou
dans le balcon  la comdie? Est-ce au sermon, au bal,  Rambouillet? O
pourriez-vous ne l'avoir point vu? o n'est-il point? S'il y a dans la
place une fameuse excution, ou un feu de joie, il parat  une fentre
de l'Htel de ville; si l'on attend une magnifique entre, il a sa place
sur un chafaud; s'il se fait un carrousel, le voil entr, et plac sur
l'amphithtre; si le Roi reoit des ambassadeurs, il voit leur marche,
il assiste  leur audience, il est en haie quand ils reviennent de leur
audience. Sa prsence est aussi essentielle aux serments des ligues
suisses que celle du chancelier et des ligues mmes. C'est son visage
que l'on voit aux almanachs reprsenter le peuple ou l'assistance. Il y
a une chasse publique, une Saint-Hubert, le voil  cheval; on parle
d'un camp et d'une revue, il est  Ouilles, il est  Achres. Il aime
les troupes, la milice, la guerre; il la voit de prs, et jusques au
fort de Bernardi. Chanley sait les marches, Jacquier les vivres, Du Metz
l'artillerie: celui-ci voit, il a vieilli sous le harnois en voyant, il
est spectateur de profession; il ne fait rien de ce qu'un homme doit
faire, il ne sait rien de ce qu'il doit savoir; mais il a vu, dit-il,
tout ce qu'on peut voir, et il n'aura point regret de mourir. Quelle
perte alors pour toute la ville! Qui dira aprs lui: Le Cours est
ferm, on ne s'y promne point; le bourbier de Vincennes est dessch et
relev, on n'y versera plus? Qui annoncera un concert, un beau salut,
un prestige de la Foire? Qui vous avertira que Beaumavielle mourut hier;
que Rochois est enrhume, et ne chantera de huit jours? Qui connatra
comme lui un bourgeois  ses armes et  ses livres? Qui dira: Scapin
porte des fleurs de lis, et qui en sera plus difi? Qui prononcera
avec plus de vanit et d'emphase le nom d'une simple bourgeoise? Qui
sera mieux fourni de vaudevilles? Qui prtera aux femmes les Annales
galantes et le Journal amoureux? Qui saura comme lui chanter  table
tout un dialogue de l'Opra, et les fureurs de Roland dans une ruelle?
Enfin, puisqu'il y a  la ville comme ailleurs de fort sottes gens, des
gens fades, oisifs, dsoccups, qui pourra aussi parfaitement leur
convenir?

14 (V)

Thramne tait riche et avait du mrite; il a hrit, il est donc trs
riche et d'un trs grand mrite. Voil toutes les femmes en campagne
pour l'avoir pour galant, et toutes les filles pour pouseur. Il va de
maisons en maisons faire esprer aux mres qu'il pousera. Est-il assis,
elles se retirent, pour laisser  leurs filles toute la libert d'tre
aimables, et  Thramne de faire ses dclarations. Il tient ici contre
le mortier; l il efface le cavalier ou le gentilhomme. Un jeune homme
fleuri, vif, enjou, spirituel n'est pas souhait plus ardemment ni
mieux reu; on se l'arrache des mains, on a  peine le loisir de sourire
 qui se trouve avec lui dans une mme visite. Combien de galants
va-t-il mettre en droute! quels bons partis ne fera-t-il point manquer?
Pourra-t-il suffire  tant d'hritires qui le recherchent? Ce n'est pas
seulement la terreur des maris, c'est l'pouvantail de tous ceux qui ont
envie de l'tre, et qui attendent d'un mariage  remplir le vide de leur
consignation. On devrait proscrire de tels personnages si heureux, si
pcunieux, d'une ville bien police, ou condamner le sexe, sous peine de
folie ou d'indignit,  ne les traiter pas mieux que s'ils n'avaient que
du mrite.

15 (VIII)

Paris, pour l'ordinaire le singe de la cour, ne sait pas toujours la
contrefaire; il ne l'imite en aucune manire dans ces dehors agrables
et caressants que quelques courtisans, et surtout les femmes, y ont
naturellement pour un homme de mrite, et qui n'a mme que du mrite:
elles ne s'informent ni de ses contrats ni de ses anctres; elles le
trouvent  la cour, cela leur suffit; elles le souffrent, elles
l'estiment; elles ne demandent pas s'il est venu en chaise ou  pied,
s'il a une charge, une terre ou un quipage: comme elles regorgent de
train, de splendeur et de dignits, elles se dlassent volontiers avec
la philosophie ou la vertu. Une femme de ville entend-elle le
bruissement d'un carrosse qui s'arrte  sa porte, elle ptille de got
et de complaisance pour quiconque est dedans, sans le connatre; mais si
elle a vu de sa fentre un bel attelage, beaucoup de livres, et que
plusieurs rangs de clous parfaitement dors l'aient blouie, quelle
impatience n'a-t-elle pas de voir dj dans sa chambre le cavalier ou le
magistrat! quelle charmante rception ne lui fera-t-elle point!
tera-t-elle les yeux de dessus lui? Il ne perd rien auprs d'elle: on
lui tient compte des doubles soupentes et des ressorts qui le font
rouler plus mollement; elle l'en estime davantage, elle l'en aime mieux.

16 (IV)

Cette fatuit de quelques femmes de la ville, qui cause en elles une
mauvaise imitation de celles de la cour, est quelque chose de pire que
la grossiret des femmes du peuple, et que la rusticit des
villageoises: elle a sur toutes deux l'affectation de plus.

17 (IV)

La subtile invention, de faire de magnifiques prsents de noces qui ne
cotent rien, et qui doivent tre rendus en espce!

18 (IV)

L'utile et la louable pratique, de perdre en frais de noces le tiers de
la dot qu'une femme apporte! de commencer par s'appauvrir de concert par
l'amas et l'entassement de choses superflues, et de prendre dj sur son
fonds de quoi payer Gaultier, les meubles et la toilette!

19 (IV)

Le bel et le judicieux usage que celui qui, prfrant une sorte
d'effronterie aux biensances et  la pudeur, expose une femme d'une
seule nuit sur un lit comme sur un thtre, pour y faire pendant
quelques jours un ridicule personnage, et la livre en cet tat  la
curiosit des gens de l'un et de l'autre sexe, qui, connus ou inconnus,
accourent de toute une ville  ce spectacle pendant qu'il dure! Que
manque-t-il  une telle coutume, pour tre entirement bizarre et
incomprhensible, que d'tre lue dans quelque relation de la Mingrlie?

20 (I)

Pnible coutume, asservissement incommode! se chercher incessamment les
unes les autres avec l'impatience de ne se point rencontrer; ne se
rencontrer que pour se dire des riens, que pour s'apprendre
rciproquement des choses dont on est galement instruite, et dont il
importe peu que l'on soit instruite; n'entrer dans une chambre
prcisment que pour en sortir; ne sortir de chez soi l'aprs-dne que
pour y rentrer le soir, fort satisfaite d'avoir vu en cinq petites
heures trois suisses, une femme que l'on connat  peine, et une autre
que l'on n'aime gure! Qui considrerait bien le prix du temps, et
combien sa perte est irrparable, pleurerait amrement sur de si grandes
misres.

21 (VII)

On s'lve  la ville dans une indiffrence grossire des choses rurales
et champtres; on distingue  peine la plante qui porte le chanvre
d'avec celle qui produit le lin, et le bl froment d'avec les seigles,
et l'un ou l'autre d'avec le mteil: on se contente de se nourrir et de
s'habiller. Ne parlez  un grand nombre de bourgeois ni de gurets, ni
de baliveaux, ni de provins, ni de regains, si vous voulez tre entendu:
ces termes pour eux ne sont pas franais. Parlez aux uns d'aunage, de
tarif, ou de sol pour livre, et aux autres de voie d'appel, de requte
civile, d'appointement, d'vocation. Ils connaissent le monde, et encore
parce qu'il a de moins beau et de moins spcieux; ils ignorent la
nature, ses commencements, ses progrs, ses dons et ses largesses. Leur
ignorance souvent est volontaire, et fonde sur l'estime qu'ils ont pour
leur profession et pour leurs talents. Il n'y a si vil praticien, qui,
au fond de son tude sombre et enfume, et l'esprit occup d'une plus
noire chicane, ne se prfre au laboureur, qui jouit du ciel, qui
cultive la terre, qui sme  propos, et qui fait de riches moissons; et
s'il entend quelquefois parler des premiers hommes ou des patriarches,
de leur vie champtre et de leur conomie, il s'tonne qu'on ait pu
vivre en de tels temps, o il n'y avait encore ni offices, ni
commissions, ni prsidents, ni procureurs; il ne comprend pas qu'on ait
jamais pu se passer du greffe, du parquet et de la buvette.

22 (V)

Les empereurs n'ont jamais triomph  Rome si mollement, si commodment,
ni si srement mme, contre le vent, la pluie, la poudre et le soleil,
que le bourgeois sait  Paris se faire mener par toute la ville: quelle
distance de cet usage  la mule de leurs anctres! Ils ne savaient point
encore se priver du ncessaire pour avoir le superflu, ni prfrer le
faste aux choses utiles. On ne les voyait point s'clairer avec des
bougies, et se chauffer  un petit feu: la cire tait pour l'autel et
pour le Louvre. Ils ne sortaient point d'un mauvais dner pour monter
dans leur carrosse; ils se persuadaient que l'homme avait des jambes
pour marcher, et ils marchaient. Ils se conservaient propres quand il
faisait sec; et dans un temps humide ils gtaient leur chaussure, aussi
peu embarrasss de franchir les rues et les carrefours, que le chasseur
de traverser un guret, ou le soldat de se mouiller dans une tranche.
On n'avait pas encore imagin d'atteler deux hommes  une litire; il y
avait mme plusieurs magistrats qui allaient  pied  la chambre ou aux
enqutes, d'aussi bonne grce qu'Auguste autrefois allait de son pied au
Capitole. L'tain dans ce temps brillait sur les tables et sur les
buffets, comme le fer et le cuivre dans les foyers; l'argent et l'or
taient dans les coffres. Les femmes se faisaient servir par des femmes;
on mettait celles-ci jusqu' la cuisine. Les beaux noms de gouverneurs
et de gouvernantes n'taient pas inconnus  nos pres: ils savaient 
qui l'on confiait les enfants des rois et des plus grands princes; mais
ils partageaient le service de leurs domestiques avec leurs enfants,
contents de veiller eux-mmes immdiatement  leur ducation. Ils
comptaient en toutes choses avec eux-mmes: leur dpense tait
proportionne  leur recette; leurs livres, leurs quipages, leurs
meubles, leur table, leurs maisons de la ville et la campagne, tout
tait mesur sur leurs rentes et sur leur condition. Il y avait entre
eux des distinctions extrieures qui empchaient qu'on ne prt la femme
du praticien pour celle du magistrat, et le roturier ou le simple valet
pour le gentilhomme. Moins appliqus  dissiper ou  grossir leur
patrimoine qu' le maintenir, ils le laissaient entier  leurs
hritiers, et passaient ainsi d'une vie modre  une mort tranquille.
Ils ne disaient point: Le sicle est dur, la misre est grande, l'argent
est rare; ils en avaient moins que nous, et en avaient assez, plus
riches par leur conomie et par leur modestie que de leurs revenus et de
leurs domaines. Enfin l'on tait alors pntr de cette maxime, que ce
qui est dans les grands splendeur, somptuosit, magnificence, est
dissipation, folie, ineptie dans le particulier.




De la cour


1 (I)

Le reproche en un sens le plus honorable que l'on puisse faire  un
homme, c'est de lui dire qu'il ne sait pas la cour: il n'y a sorte de
vertus qu'on ne rassemble en lui par ce seul mot.

2 (I)

Un homme qui sait la cour est matre de son geste, de ses yeux et de son
visage; il est profond, impntrable; il dissimule les mauvais offices,
sourit  ses ennemis, contraint son humeur, dguise ses passions, dment
son coeur, parle, agit contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement
n'est qu'un vice, que l'on appelle fausset, quelquefois aussi inutile
au courtisan pour sa fortune, que la franchise, la sincrit et la
vertu.

3 (IV)

Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses
selon les divers jours dont on les regarde? de mme, qui peut dfinir la
cour?

4 (IV)

Se drober  la cour un seul moment, c'est y renoncer: le courtisan qui
l'a vue le matin la voit le soir pour la reconnatre le lendemain, ou
afin que lui-mme y soit connu.

5 (IV)

L'on est petit  la cour, et quelque vanit que l'on ait, on s'y trouve
tel; mais le mal est commun, et les grands mmes y sont petits.

6 (I)

La province est l'endroit d'o la cour, comme dans son point de vue,
parat une chose admirable: si l'on s'en approche, ses agrments
diminuent, comme ceux d'une perspective que l'on voit de trop prs.

7 (I)

L'on s'accoutume difficilement  une vie qui se passe dans une
antichambre, dans des cours, ou sur l'escalier.

8 (VII)

La cour ne rend pas content; elle empche qu'on ne le soit ailleurs.

9 (I)

Il faut qu'un honnte homme ait tt de la cour: il dcouvre en y
entrant comme un nouveau monde qui lui tait inconnu, o il voit rgner
galement le vice et la politesse, et o tout lui est utile, le bon et
le mauvais.

10 (VI)

La cour est comme un difice bti de marbre: je veux dire qu'elle est
compose d'hommes fort durs, mais fort polis.

11 (I)

L'on va quelquefois  la cour pour en revenir, et se faire par l
respecter du noble de sa province, ou de son diocsain.

12 (I)

Le brodeur et le confiseur seraient superflus, et ne feraient qu'une
montre inutile, si l'on tait modeste et sobre: les cours seraient
dsertes, et les rois presque seuls, si l'on tait guri de la vanit et
de l'intrt. Les hommes veulent tre esclaves quelque part, et puiser
l de quoi dominer ailleurs. Il semble qu'on livre en gros aux premiers
de la cour l'air de hauteur, de fiert et de commandement, afin qu'ils
le distribuent en dtail dans les provinces: ils font prcisment comme
on leur fait, vrais singes de la royaut.

13 (I)

Il n'y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la prsence du
prince:  peine les puis-je reconnatre  leurs visages; leurs traits
sont altrs, et leur contenance est avilie. Les gens fiers et superbes
sont les plus dfaits, car ils perdent plus du leur; celui qui est
honnte et modeste s'y soutient mieux: il n'a rien  rformer.

14 (I)

L'air de cour est contagieux: il se prend  V**, comme l'accent normand
 Rouen ou  Falaise; on l'entrevoit en des fourriers, en de petits
contrleurs, et en des chefs de fruiterie: l'on peut avec une porte
d'esprit fort mdiocre y faire de grands progrs. Un homme d'un gnie
lev et d'un mrite solide ne fait pas assez de cas de cette espce de
talent pour faire son capital de l'tudier et se le rendre propre; il
l'acquiert sans rflexion, et il ne pense point  s'en dfaire.

15 (IV)

N** arrive avec grand bruit; il carte le monde, se fait faire place; il
gratte, il heurte presque; il se nomme: on respire, et il n'entre
qu'avec la foule.

16 (I)

Il y a dans les cours des apparitions de gens aventuriers et hardis,
d'un caractre libre et familier, qui se produisent eux-mmes,
protestent qu'ils ont dans leur art toute l'habilet qui manque aux
autres, et qui sont crus sur leur parole. Ils profitent cependant de
l'erreur publique, ou de l'amour qu'ont les hommes pour la nouveaut:
ils percent la foule, et parviennent jusqu' l'oreille du prince,  qui
le courtisan les voit parler, pendant qu'il se trouve heureux d'en tre
vu. Ils ont cela de commode pour les grands qu'ils en sont soufferts
sans consquence, et congdis de mme: alors ils disparaissent tout 
la fois riches et dcrdits, et le monde qu'ils viennent de tromper est
encore prt d'tre tromp par d'autres.

17 (IV)

Vous voyez des gens qui entrent sans saluer que lgrement, qui marchent
des paules, et qui se rengorgent comme une femme: ils vous interrogent
sans vous regarder; ils parlent d'un ton lev, et qui marque qu'ils se
sentent au-dessus de ceux qui se trouvent prsents; ils s'arrtent, et
on les entoure; ils ont la parole, prsident au cercle, et persistent
dans cette hauteur ridicule et contrefaite, jusqu' ce qu'il survienne
un grand, qui, la faisant tomber tout d'un coup par sa prsence, les
rduise  leur naturel, qui est moins mauvais.

18 (IV)

Les cours ne sauraient se passer d'une certaine espce de courtisans,
hommes flatteurs, complaisants, insinuants, dvous aux femmes, dont ils
mnagent les plaisirs, tudient les faibles et flattent toutes les
passions: ils leur soufflent  l'oreille des grossirets, leur parlent
de leurs maris et de leurs amants dans les termes convenables, devinent
leurs chagrins, leurs maladies, et fixent leurs couches; ils font les
modes, raffinent sur le luxe et sur la dpense, et apprennent  ce sexe
de prompts moyens de consumer de grandes sommes en habits, en meubles et
en quipages; ils ont eux-mmes des habits o brillent l'invention et la
richesse, et ils n'habitent d'anciens palais qu'aprs les avoir
renouvels et embellis; ils mangent dlicatement et avec rflexion; il
n'y a sorte de volupt qu'ils n'essayent, et dont ils ne puissent rendre
compte. Ils doivent  eux-mmes leur fortune, et ils la soutiennent avec
la mme adresse qu'ils l'ont leve. Ddaigneux et fiers, ils n'abordent
plus leurs pareils, ils ne les saluent plus; ils parlent o tous les
autres se taisent, entrent, pntrent en des endroits et  des heures o
les grands n'osent se faire voir: ceux-ci, avec de longs services, bien
des plaies sur le corps, de beaux emplois ou de grandes dignits, ne
montrent pas un visage si assur, ni une contenance si libre. Ces gens
ont l'oreille des plus grands princes, sont de tous leurs plaisirs et de
toutes leurs ftes, ne sortent pas du Louvre ou du Chteau, o ils
marchent et agissent comme chez eux et dans leur domestique, semblent se
multiplier en mille endroits, et sont toujours les premiers visages qui
frappent les nouveaux venus  une cour; ils embrassent, ils sont
embrasss; ils rient, ils clatent, ils sont plaisants, ils font des
contes: personnes commodes, agrables, riches, qui prtent, et qui sont
sans consquence.

19 (V)

Ne croirait-on pas de Cimon et de Clitandre qu'ils sont seuls chargs
des dtails de tout l'tat, et que seuls aussi ils en doivent rpondre?
L'un a du moins les affaires de terre, et l'autre les maritimes. Qui
pourrait les reprsenter exprimerait l'empressement, l'inquitude, la
curiosit, l'activit, saurait peindre le mouvement. On ne les a jamais
vus assis, jamais fixes et arrts: qui mme les a vus marcher? on les
voit courir, parler en courant, et vous interroger sans attendre de
rponse. Ils ne viennent d'aucun endroit, ils ne vont nulle part: ils
passent et ils repassent. Ne les retardez pas dans leur course
prcipite, vous dmonteriez leur machine; ne leur faites pas de
questions, ou donnez-leur du moins le temps de respirer et de se
ressouvenir qu'ils n'ont nulle affaire, qu'ils peuvent demeurer avec
vous et longtemps, vous suivre mme o il vous plaira de les emmener.
Ils ne sont pas les Satellites de Jupiter, je veux dire ceux qui
pressent et qui entourent le prince, mais ils l'annoncent et le
prcdent; ils se lancent imptueusement dans la foule des courtisans;
tout ce qui se trouve sur leur passage est en pril. Leur profession est
d'tre vus et revus, et ils ne se couchent jamais sans s'tre acquitts
d'un emploi si srieux, et si utile  la rpublique. Ils sont au reste
instruits  fond de toutes les nouvelles indiffrentes, et ils savent 
la cour tout ce que l'on peut y ignorer; il ne leur manque aucun des
talents ncessaires pour s'avancer mdiocrement. Gens nanmoins veills
et alertes sur tout ce qu'ils croient leur convenir, un peu
entreprenants, lgers et prcipits. Le dirai-je? ils portent au vent,
attels tous deux au char de la Fortune, et tous deux fort loigns de
s'y voir assis.

20 (IV)

Un homme de la cour qui n'a pas un assez beau nom, doit l'ensevelir sous
un meilleur; mais s'il l'a tel qu'il ose le porter, il doit alors
insinuer qu'il est de tous les noms le plus illustre, comme sa maison de
toutes les maisons la plus ancienne: il doit tenir aux Princes Lorrains,
aux Rohans, aux Chastillons, aux Montmorencis, et, s'il se peut, aux
Princes Du Sang; ne parler que de ducs, de cardinaux et de ministres;
faire entrer dans toutes les conversations ses aeuls paternels et
maternels, et y trouver place pour l'oriflamme et pour les croisades;
avoir des salles pares d'arbres gnalogiques, d'cussons chargs de
seize quartiers, et de tableaux de ses anctres et des allis de ses
anctres; se piquer d'avoir un ancien chteau  tourelles,  crneaux et
 mchicoulis; dire en toute rencontre: ma race, ma branche, mon nom et
mes armes; dire de celui-ci qu'il n'est pas homme de qualit; de
celle-l, qu'elle n'est pas demoiselle; ou si on lui dit qu'Hyacinthe a
eu le gros lot, demander s'il est gentilhomme. Quelques-uns riront de
ces contre-temps, mais il les laissera rire; d'autres en feront des
contes, et il leur permettra de conter: il dira toujours qu'il marche
aprs la maison rgnante; et  force de le dire, il sera cru.

21 (IV)

C'est une grande simplicit que d'apporter  la cour la moindre roture,
et de n'y tre pas gentilhomme.

22 (VI)

L'on se couche  la cour et l'on se lve sur l'intrt; c'est ce que
l'on digre le matin et le soir, le jour et la nuit; c'est ce qui fait
que l'on pense, que l'on parle, que l'on se tait, que l'on agit; c'est
dans cet esprit qu'on aborde les uns et qu'on nglige les autres, que
l'on monte et que l'on descend; c'est sur cette rgle que l'on mesure
ses soins, ses complaisances, son estime, son indiffrence, son mpris.
Quelques pas que quelques-uns fassent par vertu vers la modration et la
sagesse, un premier mobile d'ambition les emmne avec les plus avares,
les plus violents dans leurs dsirs et les plus ambitieux: quel moyen de
demeurer immobile o tout marche, o tout se remue, et de ne pas courir
o les autres courent? On croit mme tre responsable  soi-mme de son
lvation et de sa fortune: celui qui ne l'a point faite  la cour est
cens ne l'avoir pas d faire, on n'en appelle pas. Cependant s'en
loignera-t-on avant d'en avoir tir le moindre fruit, ou
persistera-t-on  y demeurer sans grces et sans rcompenses? question
si pineuse, si embarrasse, et d'une si pnible dcision, qu'un nombre
infini de courtisans vieillissent sur le oui et sur le non, et meurent
dans le doute.

23 (VI)

Il n'y a rien  la cour de si mprisable et de si indigne qu'un homme
qui ne peut contribuer en rien  notre fortune: je m'tonne qu'il ose se
montrer.

24 (IV)

Celui qui voit loin derrire soi un homme de son temps et de sa
condition, avec qui il est venu  la cour la premire fois, s'il croit
avoir une raison solide d'tre prvenu de son propre mrite et s'estimer
davantage que cet autre qui est demeur en chemin, ne se souvient plus
de ce qu'avant sa faveur il pensait de soi-mme et de ceux qui l'avaient
devanc.

25 (I)

C'est beaucoup tirer de notre ami, si, ayant mont  une grande faveur,
il est encore un homme de notre connaissance.

26 (IV)

Si celui qui est en faveur ose s'en prvaloir avant qu'elle lui chappe,
s'il se sert d'un bon vent qui souffle pour faire son chemin, s'il a les
yeux ouverts sur tout ce qui vaque, poste, abbaye, pour les demander et
les obtenir, et qu'il soit muni de pensions, de brevets et de
survivances, vous lui reprochez son avidit et son ambition; vous dites
que tout le tente, que tout lui est propre, aux siens,  ses cratures,
et que par le nombre et la diversit des grces dont il se trouve
combl, lui seul a fait plusieurs fortunes. Cependant qu'a-t-il d
faire? Si j'en juge moins par vos discours que par le parti que vous
auriez pris vous-mme en pareille situation, c'est qu'il a fait.

L'on blme les gens qui font une grande fortune pendant qu'ils en ont
les occasions, parce que l'on dsespre, par la mdiocrit de la sienne,
d'tre jamais en tat de faire comme eux, et de s'attirer ce reproche.
Si l'on tait  porte de leur succder, l'on commencerait  sentir
qu'ils ont moins de tort, et l'on serait plus retenu, de peur de
prononcer d'avance sa condamnation.

27 (IV)

Il ne faut rien exagrer, ni dire des cours le mal qui n'y est point:
l'on n'y attente rien de pis contre le vrai mrite que de le laisser
quelquefois sans rcompense; on ne l'y mprise pas toujours, quand on a
pu une fois le discerner; on l'oublie, et c'est l o l'on sait
parfaitement ne faire rien, ou faire trs peu de chose, pour ceux que
l'on estime beaucoup.

28 (V)

Il est difficile  la cour que de toutes les pices que l'on emploie 
l'difice de sa fortune, il n'y en ait quelqu'une qui porte  faux: l'un
de mes amis qui a promis de parler ne parle point; l'autre parle
mollement; il chappe  un troisime de parler contre mes intrts et
contre ses intentions;  celui-l manque la bonne volont,  celui-ci
l'habilet et la prudence; tous n'ont pas assez de plaisir  me voir
heureux pour contribuer de tout leur pouvoir  me rendre tel. Chacun se
souvient assez de tout ce que son tablissement lui a cot  faire,
ainsi que des secours qui lui en ont fray le chemin; on serait mme
assez port  justifier les services qu'on a reus des uns par ceux
qu'en de pareils besoins on rendrait aux autres, si le premier et
l'unique soin qu'on a aprs sa fortune faite n'tait pas de songer 
soi.

29

(VII) Les courtisans n'emploient pas ce qu'ils ont d'esprit, d'adresse
et de finesse pour trouver les expdients d'obliger ceux de leurs amis
qui implorent leur secours, mais seulement pour leur trouver des raisons
apparentes, de spcieux prtextes, ou ce qu'ils appellent une
impossibilit de le pouvoir faire; et ils se persuadent d'tre quittes
par l en leur endroit de tous les devoirs de l'amiti ou de la
reconnaissance.

(VI) Personne  la cour ne veut entamer; on s'offre d'appuyer, parce
que, jugeant des autres par soi-mme, on espre que nul n'entamera, et
qu'on sera ainsi dispens d'appuyer: c'est une manire douce et polie de
refuser son crdit, ses offices et sa mdiation  qui en a besoin.

30 (I)

Combien de gens vous touffent de caresses dans le particulier, vous
aiment et vous estiment, qui sont embarrasss de vous dans le public, et
qui, au lever ou  la messe, vitent vos yeux et votre rencontre! Il n'y
a qu'un petit nombre de courtisans qui, par grandeur, ou par une
confiance qu'ils ont d'eux-mmes, osent honorer devant le monde le
mrite qui est seul et dnu de grands tablissements.

31 (IV)

Je vois un homme entour et suivi; mais il est en place. J'en vois un
autre que tout le monde aborde; mais il est en faveur. Celui-ci est
embrass et caress, mme des grands; mais il est riche. Celui-l est
regard de tous avec curiosit, on le montre du doigt; mais il est
savant et loquent. J'en dcouvre un que personne n'oublie de saluer;
mais il est mchant. Je veux un homme qui soit bon, qui ne soit rien
davantage, et qui soit recherch.

32 (V)

Vient-on de placer quelqu'un dans un nouveau poste, c'est un dbordement
de louanges en sa faveur, qui inonde les cours et la chapelle, qui gagne
l'escalier, les salles, la galerie, tout l'appartement: on en a
au-dessus des yeux, on n'y tient pas. Il n'y a pas deux voix diffrentes
sur ce personnage; l'envie, la jalousie parlent comme l'adulation; tous
se laissent entraner au torrent qui les emporte, qui les force de dire
d'un homme ce qu'ils en pensent ou ce qu'ils n'en pensent pas, comme de
louer souvent celui qu'ils ne connaissent point. L'homme d'esprit, de
mrite ou de valeur devient en un instant un gnie du premier ordre, un
hros, un demi-dieu. Il est si prodigieusement flatt dans toutes les
peintures que l'on fait de lui, qu'il parat difforme prs de ses
portraits; il lui est impossible d'arriver jamais jusqu'o la bassesse
et la complaisance viennent de le porter: il rougit de sa propre
rputation. Commence-t-il  chanceler dans ce poste o on l'avait mis,
tout le monde passe facilement  un autre avis; en est-il entirement
dchu, les machines qui l'avaient guind si haut par l'applaudissement
et les loges sont encore toutes dresses pour le faire tomber dans le
dernier mpris: je veux dire qu'il n'y en a point qui le ddaignent
mieux, qui le blment plus aigrement, et qui en disent plus de mal, que
ceux qui s'taient comme dvous  la fureur d'en dire du bien.

33 (VII)

Je crois pouvoir dire d'un poste minent et dlicat qu'on y monte plus
aisment qu'on ne s'y conserve.

34 (VII)

L'on voit des hommes tomber d'une haute fortune par les mmes dfauts
qui les y avaient fait monter.

35 (VIII)

Il y a dans les cours deux manires de ce que l'on appelle congdier son
monde ou se dfaire des gens: se fcher contre eux, ou faire si bien
qu'ils se fchent contre vous et s'en dgotent.

36 (IV)

L'on dit  la cour du bien de quelqu'un pour deux raisons: la premire,
afin qu'il apprenne que nous disons du bien de lui; la seconde, afin
qu'il en dise de nous.

37 (I)

Il est aussi dangereux  la cour de faire les avances, qu'il est
embarrassant de ne les point faire.

38 (I)

Il y a des gens  qui ne connatre point le nom et le visage d'un homme
est un titre pour en rire et le mpriser. Ils demandent qui est cet
homme; ce n'est ni Rousseau, ni un Fabry, ni la Couture: ils ne
pourraient le mconnatre.

39 (I)

L'on me dit tant de mal de cet homme, et j'y en vois si peu, que je
commence  souponner qu'il n'ait un mrite importun qui teigne celui
des autres.

40 (I)

Vous tes homme de bien, vous ne songez ni  plaire ni  dplaire aux
favoris, uniquement attach  votre matre et  votre devoir: vous tes
perdu.

41 (IV)

On n'est point effront par choix, mais par complexion; c'est un vice de
l'tre, mais naturel: celui qui n'est pas n tel est modeste, et ne
passe pas aisment de cette extrmit  l'autre; c'est une leon assez
inutile que de lui dire: Soyez effront, et vous russirez; une
mauvaise imitation ne lui profiterait pas, et le ferait chouer. Il ne
faut rien de moins dans les cours qu'une vraie et nave impudence pour
russir.

42 (IV)

On cherche, on s'empresse, on brigue, on se tourmente, on demande, on
est refus, on demande et on obtient; mais, dit-on, sans l'avoir
demand, et dans le temps que l'on n'y pensait pas, et que l'on songeait
mme  toute autre chose: vieux style, menterie innocente, et qui ne
trompe personne.

43 (V)

On fait sa brigue pour parvenir  un grand poste, on prpare toutes ses
machines, toutes les mesures sont bien prises, et l'on doit tre servi
selon ses souhaits; les uns doivent entamer, les autres appuyer;
l'amorce est dj conduite, et la mine prte  jouer: alors on s'loigne
de la cour. Qui oserait souponner d'Artmon qu'il ait pens  se mettre
dans une si belle place, lorsqu'on le tire de sa terre ou de son
gouvernement pour l'y faire asseoir? Artifice grossier, finesses uses,
et dont le courtisan s'est servi tant de fois, que, si je voulais donner
le change  tout le public et lui drober mon ambition, je me trouverais
sous l'oeil et sous la main du prince, pour recevoir de lui la grce que
j'aurais recherche avec le plus d'emportement.

44 (V)

Les hommes ne veulent pas que l'on dcouvre les vues qu'ils ont sur leur
fortune, ni que l'on pntre qu'ils pensent  une telle dignit, parce
que, s'ils ne l'obtiennent point, il y a de la honte, se persuadent-ils,
 tre refuss; et s'ils y parviennent, il y a plus de gloire pour eux
d'en tre crus dignes par celui qui la leur accorde, que de s'en juger
dignes eux-mmes par leurs brigues et par leurs cabales: ils se trouvent
pars tout  la fois de leur dignit et de leur modestie.

Quelle plus grande honte y a-t-il d'tre refus d'un poste que l'on
mrite, ou d'y tre plac sans le mriter?

Quelques grandes difficults qu'il y ait  se placer  la cour, il est
encore plus pre et plus difficile de se rendre digne d'tre plac.

Il cote moins  faire dire de soi: Pourquoi a-t-il obtenu ce poste?
qu' faire demander: Pourquoi ne l'a-t-il pas obtenu?

L'on se prsente encore pour les charges de ville, l'on postule une
place dans l'Acadmie franaise, l'on demandait le consulat: quelle
moindre raison y aurait-il de travailler les premires annes de sa vie
 se rendre capable d'un grand emploi, et de demander ensuite, sans nul
mystre et sans nulle intrigue, mais ouvertement et avec confiance, d'y
servir sa patrie, son prince, la rpublique?

45 (IV)

Je ne vois aucun courtisan  qui le prince vienne d'accorder un bon
gouvernement, une place minente ou une forte pension, qui n'assure par
vanit, ou pour marquer son dsintressement, qu'il est bien moins
content du don que de la manire dont il lui a t fait. Ce qu'il y a en
cela de sr et d'indubitable, c'est qu'il le dit ainsi.

C'est rusticit que de donner de mauvaise grce: le plus fort et le plus
pnible est de donner; que cote-t-il d'y ajouter un sourire?

Il faut avouer nanmoins qu'il s'est trouv des hommes qui refusaient
plus honntement que d'autres ne savaient donner; qu'on a dit de
quelques-uns qu'ils se faisaient si longtemps prier, qu'ils donnaient si
schement, et chargeaient une grce qu'on leur arrachait de conditions
si dsagrables, qu'une plus grande grce tait d'obtenir d'eux d'tre
dispenss de rien recevoir.

46 (IV)

L'on remarque dans les cours des hommes avides qui se revtent de toutes
les conditions pour en avoir les avantages: gouvernement, charge,
bnfice, tout leur convient; ils se sont si bien ajusts, que par leur
tat ils deviennent capables de toutes les grces; ils sont amphibies,
ils vivent de l'glise et de l'pe, et auront le secret d'y joindre la
robe. Si vous demandez: Que font ces gens  la cour? ils reoivent, et
envient tous ceux  qui l'on donne.

47 (VIII)

Mille gens  la cour y tranent leur vie  embrasser, serrer et
congratuler ceux qui reoivent, jusqu' ce qu'ils y meurent sans rien
avoir.

48 (VI)

Mnophile emprunte ses moeurs d'une profession, et d'une autre son habit;
il masque toute l'anne, quoique  visage dcouvert; il parat  la
cour,  la ville, ailleurs, toujours sous un certain nom et sous le mme
dguisement. On le reconnat et on sait quel il est  son visage.

49 (VI)

Il y a pour arriver aux dignits ce qu'on appelle ou la grande voie ou
le chemin battu; il y a le chemin dtourn ou de traverse, qui est le
plus court.

50 (V)

L'on court les malheureux pour les envisager; l'on se range en haie, ou
l'on se place aux fentres, pour observer les traits et la contenance
d'un homme qui est condamn, et qui sait qu'il va mourir: vaine,
maligne, inhumaine curiosit; si les hommes taient sages, la place
publique serait abandonne, et il serait tabli qu'il y aurait de
l'ignominie seulement  voir de tels spectacles. Si vous tes si touchs
de curiosit, exercez-la du moins en un sujet noble: voyez un heureux,
contemplez-le dans le jour mme o il a t nomm  un nouveau poste, et
qu'il en reoit les compliments; lisez dans ses yeux, et au travers d'un
calme tudi et d'une feinte modestie, combien il est content et pntr
de soi-mme; voyez quelle srnit cet accomplissement de ses dsirs
rpand dans son coeur et sur son visage, comme il ne songe plus qu'
vivre et  avoir de la sant, comme ensuite sa joie lui chappe et ne
peut plus se dissimuler, comme il plie sous le poids de son bonheur,
quel air froid et srieux il conserve pour ceux qui ne sont plus ses
gaux: il ne leur rpond pas, il ne les voit pas; les embrassements et
les caresses des grands, qu'il ne voit plus de si loin, achvent de lui
nuire; il se dconcerte, il s'tourdit: c'est une courte alination.
Vous voulez tre heureux, vous dsirez des grces; que de choses pour
vous  viter!

51 (VI)

Un homme qui vient d'tre plac ne se sert plus de sa raison et de son
esprit pour rgler sa conduite et ses dehors  l'gard des autres; il
emprunte sa rgle de son poste et de son tat: de l l'oubli, la fiert,
l'arrogance, la duret, l'ingratitude.

52 (VIII)

Thonas, abb depuis trente ans, se lassait de l'tre. On a moins
d'ardeur et d'impatience de se voir habill de pourpre, qu'il en avait
de porter une croix d'or sur sa poitrine, et parce que les grandes ftes
se passaient toujours sans rien changer  sa fortune, il murmurait
contre le temps prsent, trouvait l'tat mal gouvern, et n'en prdisait
rien que de sinistre. Convenant en son coeur que le mrite est dangereux
dans les cours  qui veut s'avancer, il avait enfin pris son parti, et
renonc  la prlature, lorsque quelqu'un accourt lui dire qu'il est
nomm  un vch. Rempli de joie et de confiance sur une nouvelle si
peu attendue: Vous verrez, dit-il, que je n'en demeurerai pas l, et
qu'ils me feront archevque.

53 (I)

Il faut des fripons  la cour auprs des grands et des ministres, mme
les mieux intentionns; mais l'usage en est dlicat, et il faut savoir
les mettre en oeuvre. Il y a des temps et des occasions o ils ne peuvent
tre suppls par d'autres. Honneur, vertu, conscience, qualits
toujours respectables, souvent inutiles: que voulez-vous quelquefois que
l'on fasse d'un homme de bien?

54 (IV)

Un vieil auteur, et dont j'ose rapporter ici les propres termes, de peur
d'en affaiblir le sens par ma traduction, dit que s'loigner des petits,
voire de ses pareils, et iceulx vilainer et dpriser; s'accointer de
grands et puissans en tous biens et chevances, et en cette leur cointise
et privaut estre de tous bats, gabs, mommeries, et vilaines besoignes;
estre eshont, saffranier et sans point de vergogne; endurer brocards et
gausseries de tous chacuns, sans pour ce feindre de cheminer en avant,
et  tout son entregent, engendre heur et fortune.

55 (IV)

Jeunesse du prince, source des belles fortunes.

56 (IV)

Timante, toujours le mme, et sans rien perdre de ce mrite qui lui a
attir la premire fois de la rputation et des rcompenses, ne laissait
pas de dgnrer dans l'esprit des courtisans: ils taient las de
l'estimer; ils le saluaient froidement, ils ne lui souriaient plus, ils
commenaient  ne le plus joindre, ils ne l'embrassaient plus, ils ne le
tiraient plus  l'cart pour lui parler mystrieusement d'une chose
indiffrente, ils n'avaient plus rien  lui dire. Il lui fallait cette
pension ou ce nouveau poste dont il vient d'tre honor pour faire
revivre ses vertus  demi effaces de leur mmoire, et en rafrachir
l'ide: ils lui font comme dans les commencements, et encore mieux.

57 (V)

Que d'amis, que de parents naissent en une nuit au nouveau ministre! Les
uns font valoir leurs anciennes liaisons, leur socit d'tudes, les
droits du voisinage; les autres feuillettent leur gnalogie, remontent
jusqu' un trisaeul, rappellent le ct paternel et le maternel; l'on
veut tenir  cet homme par quelque endroit, et l'on dit plusieurs fois
le jour que l'on y tient; on l'imprimerait volontiers: C'est mon ami, et
je suis fort aise de son lvation; j'y dois prendre part, il m'est
assez proche. Hommes vains et dvous  la fortune, fades courtisans,
parliez-vous ainsi il y a huit jours? Est-il devenu, depuis ce temps,
plus homme de bien, plus digne du choix que le prince en vient de faire?
Attendiez-vous cette circonstance pour le mieux connatre?

58 (V)

Ce qui me soutient et me rassure contre les petits ddains que j'essuie
quelquefois des grands et de mes gaux, c'est que je me dis  moi-mme:
Ces gens n'en veulent peut-tre qu' ma fortune, et ils ont raison:
elle est bien petite. Ils m'adoreraient sans doute si j'tais ministre.

Dois-je bientt tre en place? le sait-il? est-ce en lui un
pressentiment? il me prvient, il me salue.

59 (VII)

Celui qui dit: Je dnai hier  Tibur, ou: J'y soupe ce soir, qui le
rpte, qui fait entrer dix fois le nom de Plancus dans les moindres
conversations, qui dit: Plancus me demandait... Je disais  Plancus...,
celui-l mme apprend dans ce moment que son hros vient d'tre enlev
par une mort extraordinaire. Il part de la main, il rassemble le peuple
dans les places ou sous les portiques, accuse le mort, dcrie sa
conduite, dnigre son consulat, lui te jusqu' la science des dtails
que la voix publique lui accorde, ne lui passe point une mmoire
heureuse, lui refuse l'loge d'un homme svre et laborieux, ne lui fait
pas l'honneur de lui croire, parmi les ennemis de l'empire, un ennemi.

60 (VI)

Un homme de mrite se donne, je crois, un joli spectacle, lorsque la
mme place  une assemble, ou  un spectacle, dont il est refus, il la
voit accorder  un homme qui n'a point d'yeux pour voir, ni d'oreilles
pour entendre, ni d'esprit pour connatre et pour juger, qui n'est
recommandable que par de certaines livres, que mme il ne porte plus.

61 (VII)

Thodote avec un habit austre a un visage comique, et d'un homme qui
entre sur la scne; sa voix, sa dmarche, son geste, son attitude
accompagnent son visage. Il est fin, cauteleux, doucereux, mystrieux;
il s'approche de vous, et il vous dit  l'oreille: Voil un beau temps;
voil un grand dgel. S'il n'a pas les grandes manires, il a du moins
toutes les petites, et celles mme qui ne conviennent gure qu' une
jeune prcieuse. Imaginez-vous l'application d'un enfant  lever un
chteau de cartes ou  se saisir d'un papillon: c'est celle de Thodote
pour une affaire de rien, et qui ne mrite pas qu'on s'en remue; il la
traite srieusement, et comme quelque chose qui est capital; il agit, il
s'empresse, il la fait russir: le voil qui respire et qui se repose,
et il a raison; elle lui a cot beaucoup de peine. L'on voit des gens
enivrs, ensorcels de la faveur; ils y pensent le jour, ils y rvent la
nuit; ils montent l'escalier d'un ministre, et ils en descendent; ils
sortent de son antichambre, et ils y rentrent; ils n'ont rien  lui
dire, et ils lui parlent; ils lui parlent une seconde fois: les voil
contents, ils lui ont parl. Pressez-les, tordez-les, ils dgouttent
l'orgueil, l'arrogance, la prsomption; vous leur adressez la parole,
ils ne vous rpondent point, ils ne vous connaissent point, ils ont les
yeux gars et l'esprit alin: c'est  leurs parents  en prendre soin
et  les renfermer, de peur que leur folie ne devienne fureur, et que le
monde n'en souffre. Thodote a une plus douce manie: il aime la faveur
perdument, mais sa passion a moins d'clat; il lui fait des voeux en
secret, il la cultive, il la sert mystrieusement; il est au guet et 
la dcouverte sur tout ce qui parat de nouveau avec les livres de la
faveur: ont-ils une prtention, il s'offre  eux, il s'intrigue pour
eux, il leur sacrifie sourdement mrite, alliance, amiti, engagement,
reconnaissance. Si la place d'un Cassini devenait vacante, et que le
suisse ou le postillon du favori s'avist de la demander, il appuierait
sa demande, il le jugerait digne de cette place, il le trouverait
capable d'observer et de calculer, de parler de parlies et de
parallaxes. Si vous demandiez de Thodote s'il est auteur ou plagiaire,
original ou copiste, je vous donnerais ses ouvrages, et je vous dirais:
Lisez et jugez. Mais s'il est dvot ou courtisan, qui pourrait le
dcider sur le portrait que j'en viens de faire? Je prononcerais plus
hardiment sur son toile. Oui, Thodote, j'ai observ le point de votre
naissance; vous serez plac, et bientt; ne veillez plus, n'imprimez
plus: le public vous demande quartier.

62 (VIII)

N'esprez plus de candeur, de franchise, d'quit, de bons offices, de
services, de bienveillance, de gnrosit, de fermet dans un homme qui
s'est depuis quelque temps livr  la cour, et qui secrtement veut sa
fortune. Le reconnaissez-vous  son visage,  ses entretiens? Il ne
nomme plus chaque chose par son nom; il n'y a plus pour lui de fripons,
de fourbes, de sots et d'impertinents: celui dont il lui chapperait de
dire ce qu'il en pense, est celui-l mme qui, venant  le savoir,
l'empcherait de cheminer; pensant mal de tout le monde, il n'en dit de
personne; ne voulant du bien qu' lui seul, il veut persuader qu'il en
veut  tous, afin que tous lui en fassent, ou que nul du moins lui soit
contraire. Non content de n'tre pas sincre, il ne souffre pas que
personne le soit; la vrit blesse son oreille: il est froid et
indiffrent sur les observations que l'on fait sur la cour et sur le
courtisan; et parce qu'il les a entendues, il s'en croit complice et
responsable. Tyran de la socit et martyr de son ambition, il a une
triste circonspection dans sa conduite et dans ses discours, une
raillerie innocente, mais froide et contrainte, un ris forc, des
caresses contrefaites, une conversation interrompue et des distractions
frquentes. Il a une profusion, le dirai-je? des torrents de louanges
pour ce qu'a fait ou ce qu'a dit un homme plac et qui est en faveur, et
pour tout autre une scheresse de pulmonique; il a des formules de
compliments diffrents pour l'entre et pour la sortie  l'gard de ceux
qu'il visite ou dont il est visit; et il n'y a personne de ceux qui se
payent de mines et de faons de parler qui ne sorte d'avec lui fort
satisfait. Il vise galement  se faire des patrons et des cratures; il
est mdiateur, confident, entremetteur: il veut gouverner. Il a une
ferveur de novice pour toutes les petites pratiques de cour; il sait o
il faut se placer pour tre vu; il sait vous embrasser, prendre part 
votre joie, vous faire coup sur coup des questions empresses sur votre
sant, sur vos affaires; et pendant que vous lui rpondez, il perd le
fil de sa curiosit, vous interrompt, entame un autre sujet; ou s'il
survient quelqu'un  qui il doive un discours tout diffrent, il sait,
en achevant de vous congratuler, lui faire un compliment de condolance:
il pleure d'un oeil, et il rit de l'autre. Se formant quelquefois sur les
ministres ou sur le favori, il parle en public de choses frivoles, du
vent, de la gele; il se tait au contraire, et fait le mystrieux sur ce
qu'il sait de plus important, et plus volontiers encore sur ce qu'il ne
sait point.

63 (I)

Il y a un pays o les joies sont visibles, mais fausses, et les chagrins
cachs, mais rels. Qui croirait que l'empressement pour les spectacles,
que les clats et les applaudissements aux thtres de Molire et
d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets, les carrousels
couvrissent tant d'inquitudes, de soins et de divers intrts, tant de
craintes et d'esprances, des passions si vives et des affaires si
srieuses?

64 (IV)

La vie de la cour est un jeu srieux, mlancolique, qui applique: il
faut arranger ses pices et ses batteries, avoir un dessein, le suivre,
parer celui de son adversaire, hasarder quelquefois, et jouer de
caprice; et aprs toutes ses rveries et toutes ses mesures, on est
chec, quelquefois mat; souvent, avec des pions qu'on mnage bien, on va
 dame, et l'on gagne la partie: le plus habile l'emporte, ou le plus
heureux.

65 (V)

Les roues, les ressorts, les mouvements sont cachs; rien ne parat
d'une montre que son aiguille, qui insensiblement s'avance et achve son
tour: image du courtisan, d'autant plus parfaite qu'aprs avoir fait
assez de chemin, il revient souvent au mme point d'o il est parti.

66 (I)

Les deux tiers de ma vie sont couls; pourquoi tant m'inquiter sur ce
qui m'en reste? La plus brillante fortune ne mrite point ni le tourment
que je me donne, ni les petitesses o je me surprends, ni les
humiliations, ni les hontes que j'essuie; trente annes dtruiront ces
colosses de puissance qu'on ne voyait bien qu' force de lever la tte;
nous disparatrons, moi qui suis si peu de chose, et ceux que je
contemplais si avidement, et de qui j'esprais toute ma grandeur; le
meilleur de tous les biens, s'il y a des biens, c'est le repos, la
retraite et un endroit qui soit son domaine. N** a pens cela dans sa
disgrce, et l'a oubli dans la prosprit.

67 (I)

Un noble, s'il vit chez lui dans sa province, il vit libre, mais sans
appui; s'il vit  la cour, il est protg, mais il est esclave: cela se
compense.

68 (IV)

Xantippe au fond de sa province, sous un vieux toit et dans un mauvais
lit, a rv pendant la nuit qu'il voyait le prince, qu'il lui parlait,
et qu'il en ressentait une extrme joie; il a t triste  son rveil;
il a cont son songe, et il a dit: Quelles chimres ne tombent point
dans l'esprit des hommes pendant qu'ils dorment! Xantippe a continu de
vivre; il est venu  la cour, il a vu le prince, il lui a parl; et il a
t plus loin que son songe, il est favori.

69 (I)

Qui est plus esclave qu'un courtisan assidu, si ce n'est un courtisan
plus assidu?

70 (I)

L'esclave n'a qu'un matre; l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens
utiles  sa fortune.

71 (I)

Mille gens  peine connus font la foule au lever pour tre vus du
prince, qui n'en saurait voir mille  la fois; et s'il ne voit
aujourd'hui que ceux qu'il vit hier et qu'il verra demain, combien de
malheureux!

72 (I)

De tous ceux qui s'empressent auprs des grands et qui leur font la
cour, un petit nombre les honore dans le coeur, un grand nombre les
recherche par des vues d'ambition et d'intrt, un plus grand nombre par
une ridicule vanit, ou par une sotte impatience de se faire voir.

73 (VII)

Il y a de certaines familles qui, par les lois du monde ou ce qu'on
appelle de la biensance, doivent tre irrconciliables. Les voil
runies; et o la religion a chou quand elle a voulu l'entreprendre,
l'intrt s'en joue, et le fait sans peine.

74 (I)

L'on parle d'une rgion o les vieillards sont galants, polis et civils;
les jeunes gens au contraire, durs, froces, sans moeurs ni politesse:
ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un ge o l'on
commence ailleurs  la sentir; ils leur prfrent des repas, des
viandes, et des amours ridicules. Celui-l chez eux est sobre et modr,
qui ne s'enivre que de vin: l'usage trop frquent qu'ils en ont fait le
leur a rendu insipide; ils cherchent  rveiller leur got dj teint
par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes; il
ne manque  leur dbauche que de boire de l'eau-forte. Les femmes du
pays prcipitent le dclin de leur beaut par des artifices qu'elles
croient servir  les rendre belles: leur coutume est de peindre leurs
lvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs paules, qu'elles talent
avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles
craignaient de cacher l'endroit par o elles pourraient plaire, ou de ne
pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contre ont une
physionomie qui n'est pas nette, mais confuse, embarrasse dans une
paisseur de cheveux trangers, qu'ils prfrent aux naturels et dont
ils font un long tissu pour couvrir leur tte: il descend  la moiti du
corps, change les traits, et empche qu'on ne connaisse les hommes 
leur visage. Ces peuples d'ailleurs ont leur Dieu et leur roi: les
grands de la nation s'assemblent tous les jours,  une certaine heure,
dans un temple qu'ils nomment glise; il y a au fond de ce temple un
autel consacr  leur Dieu, o un prtre clbre des mystres qu'ils
appellent saints, sacrs et redoutables; les grands forment un vaste
cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourn
directement au prtre et aux saints mystres, et les faces leves vers
leur roi, que l'on voit  genoux sur une tribune, et  qui ils semblent
avoir tout l'esprit et tout le coeur appliqus. On ne laisse pas de voir
dans cet usage une espce de subordination; car ce peuple parat adorer
le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment; il est
 quelque quarante-huit degrs d'lvation du ple, et  plus d'onze
cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.

75 (I)

Qui considrera que le visage du prince fait toute la flicit du
courtisan, qu'il s'occupe et se remplit pendant toute sa vie de le voir
et d'en tre vu, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la
gloire et tout le bonheur des saints.

76 (IV)

Les grands seigneurs sont pleins d'gards pour les princes: c'est leur
affaire, ils ont des infrieurs. Les petits courtisans se relchent sur
ces devoirs, font les familiers, et vivent comme gens qui n'ont
d'exemples  donner  personne.

77 (IV)

Que manque-t-il de nos jours  la jeunesse? Elle peut et elle sait; ou
du moins quand elle saurait autant qu'elle peut, elle ne serait pas plus
dcisive.

78 (IV)

Faibles hommes! Un grand dit de Timagne, votre ami, qu'il est un sot,
et il se trompe. Je ne demande pas que vous rpliquiez qu'il est homme
d'esprit: osez seulement penser qu'il n'est pas un sot.

De mme il prononce d'Iphicrate qu'il manque de coeur; vous lui avez vu
faire une belle action: rassurez-vous, je vous dispense de la raconter,
pourvu qu'aprs ce que vous venez d'entendre, vous vous souveniez encore
de la lui avoir vu faire.

79 (V)

Qui sait parler aux rois, c'est peut-tre o se termine toute la
prudence et toute la souplesse du courtisan. Une parole chappe, et elle
tombe de l'oreille du prince bien avant dans sa mmoire, et quelquefois
jusque dans son coeur: il est impossible de la ravoir; tous les soins que
l'on prend et toute l'adresse dont on use pour l'expliquer ou pour
l'affaiblir servent  la graver plus profondment et  l'enfoncer
davantage. Si ce n'est que contre nous-mmes que nous ayons parl, outre
que ce malheur n'est pas ordinaire, il y a encore un prompt remde, qui
est de nous instruire par notre faute, et de souffrir la peine de notre
lgret; mais si c'est contre quelque autre, quel abattement! quel
repentir! Y a-t-il une rgle plus utile contre un si dangereux
inconvnient; que de parler des autres au souverain, de leurs personnes,
de leurs ouvrages, de leurs actions, de leurs moeurs ou de leur conduite,
du moins avec l'attention, les prcautions et les mesures dont on parle
de soi?

80 (IV)

Diseurs de bons mots, mauvais caractre: je le dirais, s'il n'avait
t dit. Ceux qui nuisent  la rputation ou  la fortune des autres
plutt que de perdre un bon mot, mritent une peine infamante: cela n'a
pas t dit, et je l'ose dire.

81 (I)

Il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l'on prend comme
dans un magasin et dont l'on se sert pour se fliciter les uns les
autres sur les vnements. Bien qu'elles se disent souvent sans
affection, et qu'elles soient reues sans reconnaissance, il n'est pas
permis avec cela de les omettre, parce que du moins elles sont l'image
de ce qu'il y a au monde de meilleur, qui est l'amiti, et que les
hommes, ne pouvant gure compter les uns sur les autres pour la ralit,
semblent tre convenus entre eux de se contenter des apparences.

82 (I)

Avec cinq ou six termes de l'art, et rien de plus, l'on se donne pour
connaisseur en musique, en tableaux, en btiments, et en bonne chre:
l'on croit avoir plus de plaisir qu'un autre  entendre,  voir et 
manger; l'on impose  ses semblables, et l'on se trompe soi-mme.

83 (VI)

La cour n'est jamais dnue d'un certain nombre de gens en qui l'usage
du monde, la politesse ou la fortune tiennent lieu d'esprit, et
supplent au mrite. Ils savent entrer et sortir; ils se tirent de la
conversation en ne s'y mlant point; ils plaisent  force de se taire,
et se rendent importants par un silence longtemps soutenu, ou tout au
plus par quelques monosyllabes; ils payent de mines, d'une inflexion de
voix, d'un geste et d'un sourire: ils n'ont pas, si je l'ose dire, deux
pouces de profondeur; si vous les enfoncez, vous rencontrez le tuf.

84 (VI)

Il y a des gens  qui la faveur arrive comme un accident: ils en sont
les premiers surpris et consterns. Ils se reconnaissent enfin, et se
trouvent dignes de leur toile; et comme si la stupidit et la fortune
taient deux choses incompatibles, ou qu'il ft impossible d'tre
heureux et sot tout  la fois, ils se croient de l'esprit; ils
hasardent, que dis-je? ils ont la confiance de parler en toute
rencontre, et sur quelque matire qui puisse s'offrir, et sans nul
discernement des personnes qui les coutent. Ajouterai-je qu'ils
pouvantent ou qu'ils donnent le dernier dgot par leur fatuit et par
leurs fadaises? Il est vrai du moins qu'ils dshonorent sans ressources
ceux qui ont quelque part au hasard de leur lvation.

85

(IV) Comment nommerai-je cette sorte de gens qui ne sont fins que pour
les sots? Je sais du moins que les habiles les confondent avec ceux
qu'ils savent tromper.

(I) C'est avoir fait un grand pas dans la finesse, que de faire penser
de soi que l'on n'est que mdiocrement fin.

(IV) La finesse n'est ni une trop bonne ni une trop mauvaise qualit:
elle flotte entre le vice et la vertu. Il n'y a point de rencontre o
elle ne puisse, et peut-tre o elle ne doive tre supple par la
prudence.

(IV) La finesse est l'occasion prochaine de la fourberie; de l'un 
l'autre le pas est glissant; le mensonge seul en fait la diffrence: si
on l'ajoute  la finesse, c'est fourberie.

(IV) Avec les gens qui par finesse coutent tout et parlent peu, parlez
encore moins; ou si vous parlez beaucoup, dites peu de chose.

86 (V)

Vous dpendez, dans une affaire qui est juste et importante, du
consentement de deux personnes. L'un vous dit: J'y donne les mains
pourvu qu'un tel y condescende; et ce tel y condescend, et ne dsire
plus que d'tre assur des intentions de l'autre. Cependant rien
n'avance; les mois, les annes s'coulent inutilement: Je m'y perds,
dites-vous, et je n'y comprends rien; il ne s'agit que de faire qu'ils
s'abouchent, et qu'ils se parlent. Je vous dis; moi, que j'y vois
clair, et que j'y comprends tout: ils se sont parl.

87 (VII)

Il me semble que qui sollicite pour les autres a la confiance d'un homme
qui demande justice; et qu'en parlant ou en agissant pour soi-mme, on a
l'embarras et la pudeur de celui qui demande grce.

88 (I)

Si l'on ne se prcautionne  la cour contre les piges que l'on y tend
sans cesse pour faire tomber dans le ridicule, l'on est tonn, avec
tout son esprit, de se trouver la dupe de plus sots que soi.

89 (I)

Il y a quelques rencontres dans la vie o la vrit et la simplicit
sont le meilleur mange du monde.

90 (VI)

tes-vous en faveur, tout mange est bon, vous ne faites point de
fautes, tous les chemins vous mnent au terme: autrement, tout est
faute, rien n'est utile, il n'y a point de sentier qui ne vous gare.

91 (I)

Un homme qui a vcu dans l'intrigue un certain temps ne peut plus s'en
passer: toute autre vie pour lui est languissante.

92 (I)

Il faut avoir de l'esprit pour tre homme de cabale: l'on peut cependant
en avoir  un certain point, que l'on est au-dessus de l'intrigue et de
la cabale, et que l'on ne saurait s'y assujettir; l'on va alors  une
grande fortune ou  une haute rputation par d'autres chemins.

93 (IV)

Avec un esprit sublime, une doctrine universelle, une probit  toutes
preuves et un mrite trs accompli, n'apprhendez pas,  Aristide, de
tomber  la cour ou de perdre la faveur des grands, pendant tout le
temps qu'ils auront besoin de vous.

94 (I)

Qu'un favori s'observe de fort prs; car s'il me fait moins attendre
dans son antichambre qu' l'ordinaire, s'il a le visage plus ouvert,
s'il fronce moins le sourcil, s'il m'coute plus volontiers, et s'il me
reconduit un peu plus loin, je penserai qu'il commence  tomber, et je
penserai vrai.

L'homme a bien peu de ressources dans soi-mme, puisqu'il lui faut une
disgrce ou une mortification pour le rendre plus humain, plus
traitable, moins froce, plus honnte homme.

95 (V)

L'on contemple dans les cours de certaines gens, et l'on voit bien 
leurs discours et  toute leur conduite qu'ils ne songent ni  leurs
grands-pres ni  leurs petits-fils: le prsent est pour eux; ils n'en
jouissent pas, ils en abusent.

96 (VI)

Straton est n sous deux toiles: malheureux, heureux dans le mme
degr. Sa vie est un roman: non, il lui manque le vraisemblable. Il n'a
point eu d'aventures; il a eu de beaux songes, il en a eu de mauvais:
que dis-je? on ne rve point comme il a vcu. Personne n'a tir d'une
destine plus qu'il a fait; l'extrme et le mdiocre lui sont connus; il
a brill, il a souffert, il a men une vie commune: rien ne lui est
chapp. Il s'est fait valoir par des vertus qu'il assurait fort
srieusement qui taient en lui; il a dit de soi: J'ai de l'esprit, j'ai
du courage; et tous ont dit aprs lui: Il a de l'esprit, il a du
courage. Il a exerc dans l'une et l'autre fortune le gnie du
courtisan, qui a dit de lui plus de bien peut-tre et plus de mal qu'il
n'y en avait. Le joli, l'aimable, le rare, le merveilleux, l'hroque
ont t employs  son loge; et tout le contraire a servi depuis pour
le ravaler: caractre quivoque, ml, envelopp; une nigme, une
question presque indcise.

97 (V)

La faveur met l'homme au-dessus de ses gaux; et sa chute, au-dessous.

98 (I)

Celui qui un beau jour sait renoncer fermement ou  un grand nom, ou 
une grande autorit, ou  une grande fortune, se dlivre en un moment de
bien des peines, de bien des veilles, et quelquefois de bien des crimes.

99 (V)

Dans cent ans le monde subsistera encore en son entier: ce sera le mme
thtre et les mmes dcorations, ce ne seront plus les mmes acteurs.
Tout ce qui se rjouit sur une grce reue, ou ce qui s'attriste et se
dsespre sur un refus, tous auront disparu de dessus la scne. Il
s'avance dj sur le thtre d'autres hommes qui vont jouer dans une
mme pice les mmes rles; ils s'vanouiront  leur tour; et ceux qui
ne sont pas encore, un jour ne seront plus: de nouveaux acteurs ont pris
leur place. Quel fond  faire sur un personnage de comdie!

100 (VII)

Qui a vu la cour a vu du monde ce qui est le plus beau, le plus spcieux
et le plus orn; qui mprise la cour, aprs l'avoir vue, mprise le
monde.

101

(VI) La ville dgote de la province; la cour dtrompe de la ville, et
gurit de la cour.

(I) Un esprit sain puise  la cour le got de la solitude et de la
retraite.




Des grands


1 (I)

La prvention du peuple en faveur des grands est si aveugle, et
l'enttement pour leur geste, leur visage, leur ton de voix et leurs
manires si gnral, que, s'ils s'avisaient d'tre bons, cela irait 
l'idoltrie.

2 (VI)

Si vous tes n vicieux,  Thagne, je vous plains; si vous le devenez
par faiblesse pour ceux qui ont intrt que vous le soyez, qui ont jur
entre eux de vous corrompre, et qui se vantent dj de pouvoir y
russir, souffrez que je vous mprise. Mais si vous tes sage,
temprant, modeste, civil, gnreux, reconnaissant, laborieux, d'un rang
d'ailleurs et d'une naissance  donner des exemples plutt qu' les
prendre d'autrui, et  faire les rgles plutt qu' les recevoir,
convenez avec cette sorte de gens de suivre par complaisance leurs
drglements, leurs vices et leur folie, quand ils auront, par la
dfrence qu'ils vous doivent, exerc toutes les vertus que vous
chrissez: ironie forte, mais utile, trs propre  mettre vos moeurs en
sret,  renverser tous leurs projets, et  les jeter dans le parti de
continuer d'tre ce qu'ils sont, et de vous laisser tel que vous tes.

3 (I)

L'avantage des grands sur les autres hommes est immense par un endroit:
je leur cde leur bonne chre, leurs riches ameublements, leurs chiens,
leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs;
mais je leur envie le bonheur d'avoir  leur service des gens qui les
galent par le coeur et par l'esprit, et qui les passent quelquefois.

4 (I)

Les grands se piquent d'ouvrir une alle dans une fort, de soutenir des
terres par de longues murailles, de dorer des plafonds, de faire venir
dix pouces d'eau, de meubler une orangerie; mais de rendre un coeur
content, de combler une me de joie, de prvenir d'extrmes besoins ou
d'y remdier, leur curiosit ne s'tend point jusque-l.

5 (IV)

On demande si en comparant ensemble les diffrentes conditions des
hommes, leurs peines, leurs avantages, on n'y remarquerait pas un
mlange ou une espce de compensation de bien et de mal, qui tablirait
entre elles l'galit, ou qui ferait du moins que l'un ne serait gure
plus dsirable que l'autre. Celui qui est puissant, riche, et  qui il
ne manque rien, peut former cette question; mais il faut que ce soit un
homme pauvre qui la dcide.

Il ne laisse pas d'y avoir comme un charme attach  chacune des
diffrentes conditions, et qui y demeure jusques  ce que la misre l'en
ait t. Ainsi les grands se plaisent dans l'excs, et les petits aiment
la modration; ceux-l ont le got de dominer et de commander, et
ceux-ci sentent du plaisir et mme de la vanit  les servir et  leur
obir; les grands sont entours, salus, respects; les petits
entourent, saluent, se prosternent; et tous sont contents.

6 (IV)

Il cote si peu aux grands  ne donner que des paroles, et leur
condition les dispense si fort de tenir les belles promesses qu'ils vous
ont faites, que c'est modestie  eux de ne promettre pas encore plus
largement.

7 (IV)

Il est vieux et us, dit un grand; il s'est crev  me suivre: qu'en
faire? Un autre, plus jeune, enlve ses esprances, et obtient le poste
qu'on ne refuse  ce malheureux que parce qu'il l'a trop mrit.

8 (IV)

Je ne sais, dites-vous avec un air froid et ddaigneux, Philante a du
mrite, de l'esprit, de l'agrment, de l'exactitude sur son devoir, de
la fidlit et de l'attachement pour son matre, et il en est
mdiocrement considr; il ne plat pas, il n'est pas got.--
Expliquez-vous: est-ce Philanthe, ou le grand qu'il sert, que vous
condamnez?

9 (VI)

Il est souvent plus utile de quitter les grands que de s'en plaindre.

10 (I)

Qui peut dire pourquoi quelques-uns ont le gros lot, ou quelques autres
la faveur des grands?

11 (IV)

Les grands sont si heureux, qu'ils n'essuient pas mme, dans toute leur
vie, l'inconvnient de regretter la perte de leurs meilleurs serviteurs,
ou des personnes illustres dans leur genre, et dont ils ont tir le plus
de plaisir et le plus d'utilit. La premire chose que la flatterie sait
faire, aprs la mort de ces hommes uniques, et qui ne se rparent point,
est de leur supposer des endroits faibles, dont elle prtend que ceux
qui leur succdent sont trs exempts: elle assure que l'un, avec toute
la capacit et toutes les lumires de l'autre, dont il prend la place,
n'en a point les dfauts; et ce style sert aux princes  se consoler du
grand et de l'excellent par le mdiocre.

12 (I)

Les grands ddaignent les gens d'esprit qui n'ont que de l'esprit; les
gens d'esprit mprisent les grands qui n'ont que de la grandeur. Les
gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur
ou de l'esprit, sans nulle vertu.

13 (IV)

Quand je vois d'une part auprs des grands,  leur table, et quelquefois
dans leur familiarit, de ces hommes alertes, empresss, intrigants,
aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considre d'autre
part quelle peine ont les personnes de mrite  en approcher, je ne suis
pas toujours dispos  croire que les mchants soient soufferts par
intrt, ou que les gens de bien soient regards comme inutiles; je
trouve plus mon compte  me confirmer dans cette pense, que grandeur et
discernement sont deux choses diffrentes, et l'amour pour la vertu et
pour les vertueux une troisime chose.

14 (I)

Lucile aime mieux user sa vie  se faire supporter de quelques grands,
que d'tre rduit  vivre familirement avec ses gaux.

La rgle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions. Il
faut quelquefois d'tranges talents pour la rduire en pratique.

15 (VI)

Quelle est l'incurable maladie de Thophile? Elle lui dure depuis plus
de trente annes, il ne gurit point: il a voulu, il veut, et il voudra
gouverner les grands; la mort seule lui tera avec la vie cette soif
d'empire et d'ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zle du prochain?
est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-mme? Il n'y a
point de palais o il ne s'insinue; ce n'est pas au milieu d'une chambre
qu'il s'arrte: il passe  une embrasure ou au cabinet; on attend qu'il
ait parl, et longtemps et avec action, pour avoir audience, pour tre
vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans
tout ce qui leur arrive de triste ou d'avantageux; il prvient, il
s'offre, il se fait de fte, il faut l'admettre. Ce n'est pas assez pour
remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille mes dont il
rpond  Dieu comme de la sienne propre: il y en a d'un plus haut rang
et d'une plus grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont
il se charge plus volontiers. Il coute, il veille sur tout ce qui peut
servir de pture  son esprit d'intrigue, de mdiation et de mange. 
peine un grand est-il dbarqu, qu'il l'empoigne et s'en saisit; on
entend plus tt dire  Thophile qu'il le gouverne, qu'on n'a pu
souponner qu'il pensait  le gouverner.

16 (I)

Une froideur ou une incivilit qui vient de ceux qui sont au-dessus de
nous nous les fait har, mais un salut ou un sourire nous les
rconcilie.

17 (VI)

Il y a des hommes superbes, que l'lvation de leurs rivaux humilie et
apprivoise; ils en viennent, par cette disgrce, jusqu' rendre le
salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans
leur naturel.

18 (IV)

Le mpris que les grands ont pour le peuple les rend indiffrents sur
les flatteries ou sur les louanges qu'ils en reoivent, et tempre leur
vanit. De mme les princes, lous sans fin et sans relche des grands
ou des courtisans, en seraient plus vains s'ils estimaient davantage
ceux qui les louent.

19 (I)

Les grands croient tre seuls parfaits, n'admettent qu' peine dans les
autres hommes la droiture d'esprit, l'habilet, la dlicatesse, et
s'emparent de ces riches talents comme de choses dues  leur naissance.
C'est cependant en eux une erreur grossire de se nourrir de si fausses
prventions: ce qu'il y a jamais eu de mieux pens, de mieux dit, de
mieux crit, et peut-tre d'une conduite plus dlicate, ne nous est pas
toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines, et une longue
suite d'anctres: cela ne leur peut tre contest.

20 (VI)

Avez-vous de l'esprit, de la grandeur, de l'habilet, du got, du
discernement? en croirai-je la prvention et la flatterie, qui publient
hardiment votre mrite? Elles me sont suspectes, et je les rcuse. Me
laisserai-je blouir par un air de capacit ou de hauteur qui vous met
au-dessus de tout ce qui se fait, de ce qui se dit et de ce qui s'crit;
qui vous rend sec sur les louanges, et empche qu'on ne puisse arracher
de vous la moindre approbation? Je conclus de l plus naturellement que
vous avez de la faveur, du crdit et de grandes richesses. Quel moyen de
vous dfinir, Tlphon? on n'approche de vous que comme du feu, et dans
une certaine distance, et il faudrait vous dvelopper, vous manier, vous
confronter avec vos pareils, pour porter de vous un jugement sain et
raisonnable. Votre homme de confiance, qui est dans votre familiarit,
dont vous prenez conseil, pour qui vous quittez Socrate et Aristide,
avec qui vous riez, et qui rit plus haut que vous, Dave enfin, m'est
trs connu: serait-ce assez pour vous bien connatre?

21 (V)

Il y en a de tels, que s'ils pouvaient connatre leurs subalternes et se
connatre eux-mmes, ils auraient honte de primer.

22 (V)

S'il y a peu d'excellents orateurs, y a-t-il bien des gens qui puissent
les entendre? S'il n'y a pas assez de bons crivains, o sont ceux qui
savent lire? De mme on s'est toujours plaint du petit nombre de
personnes capables de conseiller les rois, et de les aider dans
l'administration de leurs affaires; mais s'ils naissent enfin ces hommes
habiles et intelligents, s'ils agissent selon leurs vues et leurs
lumires sont-ils aims, sont-ils estims autant qu'ils le mritent?
Sont-ils lous de ce qu'ils pensent et de ce qu'ils font pour la patrie?
Ils vivent, il suffit: on les censure s'ils chouent, et on les envie
s'ils russissent. Blmons le peuple o il serait ridicule de vouloir
l'excuser. Son chagrin et sa jalousie, regards des grands ou des
puissants comme invitables, les ont conduits insensiblement  le
compter pour rien, et  ngliger ses suffrages dans toutes leurs
entreprises,  s'en faire mme une rgle de politique.

Les petits se hassent les uns les autres lorsqu'ils se nuisent
rciproquement. Les grands sont odieux aux petits par le mal qu'ils leur
font, et par tout le bien qu'ils ne leur font pas: ils leur sont
responsables de leur obscurit, de leur pauvret et de leur infortune,
ou du moins ils leur paraissent tels.

23 (V)

C'est dj trop d'avoir avec le peuple une mme religion et un mme
Dieu: quel moyen encore de s'appeler Pierre, Jean, Jacques, comme le
marchand ou le laboureur? vitons d'avoir rien de commun avec la
multitude; affectons au contraire toutes les distinctions qui nous en
sparent. Qu'elle s'approprie les douze aptres, leurs disciples, les
premiers martyrs (telles gens, tels patrons); qu'elle voie avec plaisir
revenir, toutes les annes, ce jour particulier que chacun clbre comme
sa fte. Pour nous autres grands, ayons recours aux noms profanes;
faisons-nous baptiser sous ceux d'Annibal, de Csar et de Pompe:
c'taient de grands hommes; sous celui de Lucrce: c'tait une illustre
Romaine; sous ceux de Renaud, de Roger, d'Olivier et de Tancrde:
c'taient des paladins, et le roman n'a point de hros plus merveilleux;
sous ceux d'Hector, d'Achille, d'Hercule, tous demi-dieux; sous ceux
mme de Phbus et de Diane; et qui nous empchera de nous faire nommer
Jupiter ou Mercure, ou Vnus, ou Adonis?

24 (VII)

Pendant que les grands ngligent de rien connatre, je ne dis pas
seulement aux intrts des princes et aux affaires publiques, mais 
leurs propres affaires; qu'ils ignorent l'conomie et la science d'un
pre de famille, et qu'ils se louent eux-mmes de cette ignorance;
qu'ils se laissent appauvrir et matriser par des intendants; qu'ils se
contentent d'tre gourmets ou coteaux, d'aller chez Thas ou chez
Phryn, de parler de la meute et de la vieille meute, de dire combien il
y a de postes de Paris  Besanon, ou  Philisbourg, des citoyens
s'instruisent du dedans et du dehors d'un royaume, tudient le
gouvernement, deviennent fins et politiques, savent le fort et le faible
de tout un tat, songent  se mieux placer, se placent, s'lvent,
deviennent puissants, soulagent le prince d'une partie des soins
publics. Les grands, qui les ddaignaient, les rvrent: heureux s'ils
deviennent leurs gendres.

25 (V)

Si je compare ensemble les deux conditions des hommes les plus opposes,
je veux dire les grands avec le peuple, ce dernier me parat content du
ncessaire, et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un
homme du peuple ne saurait faire aucun mal; un grand ne veut faire aucun
bien, et est capable de grands maux. L'un ne se forme et ne s'exerce que
dans les choses qui sont utiles; l'autre y joint les pernicieuses. L se
montrent ingnument la grossiret et la franchise; ici se cache une
sve maligne et corrompue sous l'corce de la politesse. Le peuple n'a
gure d'esprit, et les grands n'ont point d'me: celui-l a un bon fond,
et n'a point de dehors; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple
superficie. Faut-il opter? Je ne balance pas: je veux tre peuple.

26 (I)

Quelque profonds que soient les grands de la cour, et quelque art qu'ils
aient pour paratre ce qu'ils ne sont pas et pour ne point paratre ce
qu'ils sont, ils ne peuvent cacher leur malignit, leur extrme pente 
rire aux dpens d'autrui, et  jeter un ridicule souvent o il n'y en
peut avoir. Ces beaux talents, se dcouvrent en eux du premier coup
d'oeil, admirables sans doute pour envelopper une dupe et rendre sot
celui qui l'est dj, mais encore plus propres  leur ter tout le
plaisir qu'ils pourraient tirer d'un homme d'esprit, qui saurait se
tourner et se plier en mille manires agrables et rjouissantes, si le
dangereux caractre du courtisan ne l'engageait pas  une fort grande
retenue. Il lui oppose un caractre srieux, dans lequel il se
retranche; et il fait si bien que les railleurs, avec des intentions si
mauvaises, manquent d'occasions de se jouer de lui.

27 (I)

Les aises de la vie, l'abondance, le calme d'une grande prosprit font
que les princes ont de la joie de reste pour rire d'un nain, d'un singe,
d'un imbcile et d'un mauvais conte: les gens moins heureux ne rient
qu' propos.

28 (VIII)

Un grand aime la Champagne, abhorre la Brie; il s'enivre de meilleur vin
que l'homme du peuple: seule diffrence que la crapule laisse entre les
conditions les plus disproportionnes, entre le seigneur et l'estafier.

29 (I)

Il semble d'abord qu'il entre dans les plaisirs des princes un peu de
celui d'incommoder les autres. Mais non, les princes ressemblent aux
hommes; ils songent  eux-mmes, suivent leur got, leurs passions, leur
commodit: cela est naturel.

30 (I)

Il semble que la premire rgle des compagnies, des gens en place ou des
puissants, est de donner  ceux qui dpendent d'eux pour le besoin de
leurs affaires toutes les traverses qu'ils en peuvent craindre.

31 (IV)

Si un grand a quelque degr de bonheur sur les autres hommes, je ne
devine pas lequel, si ce n'est peut-tre de se trouver souvent dans le
pouvoir et dans l'occasion de faire plaisir; et si elle nat, cette
conjoncture, il semble qu'il doive s'en servir. Si c'est en faveur d'un
homme de bien, il doit apprhender qu'elle ne lui chappe; mais comme
c'est en une chose juste, il doit prvenir la sollicitation, et n'tre
vu que pour tre remerci; et si elle est facile, il ne doit pas mme la
lui faire valoir. S'il la lui refuse, je les plains tous deux.

32 (VI)

Il y a des hommes ns inaccessibles, et ce sont prcisment ceux de qui
les autres ont besoin, de qui ils dpendent. Ils ne sont jamais que sur
un pied; mobiles comme le mercure, ils pirouettent, ils gesticulent, ils
crient, ils s'agitent; semblables  ces figures de carton qui servent de
montre  une fte publique, ils jettent feu et flamme, tonnent et
foudroient: on n'en approche pas, jusqu' ce que, venant  s'teindre,
ils tombent, et par leur chute deviennent traitables, mais inutiles.

33 (IV)

Le suisse, le valet de chambre, l'homme de livre, s'ils n'ont plus
d'esprit que ne porte leur condition, ne jugent plus d'eux-mmes par
leur premire bassesse, mais par l'lvation et la fortune des gens
qu'ils servent, et mettent tous ceux qui entrent par leur porte, et
montent leur escalier, indiffremment au-dessous d'eux et de leurs
matres: tant il est vrai qu'on est destin  souffrir des grands et de
ce qui leur appartient.

34 (IV)

Un homme en place doit aimer son prince, sa femme, ses enfants, et aprs
eux les gens d'esprit; il les doit adopter, il doit s'en fournir et n'en
jamais manquer. Il ne saurait payer, je ne dis pas de trop de pensions
et de bienfaits, mais de trop de familiarit et de caresses, les secours
et les services qu'il en tire, mme sans le savoir. Quels petits bruits
ne dissipent-ils pas? quelles histoires ne rduisent-ils pas  la fable
et  la fiction? Ne savent-ils pas justifier les mauvais succs par les
bonnes intentions, prouver la bont d'un dessein et la justesse des
mesures par le bonheur des vnements, s'lever contre la malignit et
l'envie pour accorder  de bonnes entreprises de meilleurs motifs,
donner des explications favorables  des apparences qui taient
mauvaises, dtourner les petits dfauts, ne montrer que les vertus, et
les mettre dans leur jour, semer en mille occasions des faits et des
dtails qui soient avantageux, et tourner le ris et la moquerie contre
ceux qui oseraient en douter ou avancer des faits contraires? Je sais
que les grands ont pour maxime de laisser parler et de continuer d'agir;
mais je sais aussi qu'il leur arrive en plusieurs rencontres que laisser
dire les empche de faire.

35 (IV)

Sentir le mrite, et quand il est une fois connu, le bien traiter, deux
grandes dmarches  faire tout de suite, et dont la plupart des grands
sont fort incapables.

36 (IV)

Tu es grand, tu es puissant: ce n'est pas assez; fais que je t'estime,
afin que je sois triste d'tre dchu de tes bonnes grces, ou de n'avoir
pu les acqurir.

37

(IV) Vous dites d'un grand ou d'un homme en place qu'il est prvenant,
officieux, qu'il aime  faire plaisir; et vous le confirmez par un long
dtail de ce qu'il a fait en une affaire o il a su que vous preniez
intrt. Je vous entends: on va pour vous au-devant de la sollicitation,
vous avez du crdit, vous tes connu du ministre, vous tes bien avec
les puissances; dsiriez-vous que je susse autre chose?

(VII) Quelqu'un vous dit: Je me plains d'un tel, il est fier depuis son
lvation, il me ddaigne, il ne me connat plus.--Je n'ai pas, pour
moi, lui rpondez-vous, sujet de m'en plaindre; au contraire, je m'en
loue fort, et il me semble mme qu'il est assez civil. Je crois encore
vous entendre: vous voulez qu'on sache qu'un homme en place a de
l'attention pour vous, et qu'il vous dmle dans l'antichambre entre
mille honntes gens de qui il dtourne ses yeux, de peur de tomber dans
l'inconvnient de leur rendre le salut ou de leur sourire.

(IV) Se louer de quelqu'un, se louer d'un grand, phrase dlicate dans
son origine, et qui signifie sans doute se louer soi-mme, en disant
d'un grand tout le bien qu'il nous a fait, ou qu'il n'a pas song  nous
faire.

(IV) On loue les grands pour marquer qu'on les voit de prs, rarement
par estime ou par gratitude. On ne connat pas souvent ceux que l'on
loue; la vanit ou la lgret l'emportent quelquefois sur le
ressentiment: on est mal content d'eux et on les loue.

38 (IV)

S'il est prilleux de tremper dans une affaire suspecte, il l'est encore
davantage de s'y trouver complice d'un grand: il s'en tire, et vous
laisse payer doublement, pour lui et pour vous.

39 (V)

Le prince n'a point assez de toute sa fortune pour payer une basse
complaisance, si l'on en juge par tout ce que celui qu'il veut
rcompenser y a mis du sien; et il n'a pas trop de toute sa puissance
pour le punir, s'il mesure sa vengeance au tort qu'il en a reu.

40 (IV)

La noblesse expose sa vie pour le salut de l'tat et pour la gloire du
souverain; le magistrat dcharge le prince d'une partie du soin de juger
les peuples: voil de part et d'autre des fonctions bien sublimes et
d'une merveilleuse utilit; les hommes ne sont gure capables de plus
grandes choses, et je ne sais d'o la robe et l'pe ont puis de quoi
se mpriser rciproquement.

41

(IV) S'il est vrai qu'un grand donne plus  la fortune lorsqu'il hasarde
une vie destine  couler dans les ris, le plaisir et l'abondance, qu'un
particulier qui ne risque que des jours qui sont misrables, il faut
avouer aussi qu'il a un tout autre ddommagement, qui est la gloire et
la haute rputation. Le soldat ne sent pas qu'il soit connu; il meurt
obscur et dans la foule: il vivait de mme,  la vrit, mais il vivait;
et c'est l'une des sources du dfaut de courage dans les conditions
basses et serviles. Ceux au contraire que la naissance dmle d'avec le
peuple et expose aux yeux des hommes,  leur censure et  leurs loges,
sont mme capables de sortir par effort de leur temprament, s'il ne les
portait pas  la vertu; et cette disposition de coeur et d'esprit, qui
passe des aeuls par les pres dans leurs descendants, est cette
bravoure si familire aux personnes nobles, et peut-tre la noblesse
mme.

(V) Jetez-moi dans les troupes comme un simple soldat, je suis Thersite;
mettez-moi  la tte d'une arme dont j'aie  rpondre  toute l'Europe,
je suis Achille.

42 (I)

Les princes, sans autre science ni autre rgle, ont un got de
comparaison: ils sont ns et levs au milieu et comme dans le centre
des meilleures choses,  quoi ils rapportent ce qu'ils lisent, ce qu'ils
voient et ce qu'ils entendent. Tout ce qui s'loigne trop de Lulli, de
Racine et de Le Brun est condamn.

43 (I)

Ne parler aux jeunes princes que du soin de leur rang est un excs de
prcaution, lorsque toute une cour met son devoir et une partie de sa
politesse  les respecter, et qu'ils sont bien moins sujets  ignorer
aucun des gards dus  leur naissance, qu' confondre les personnes, et
les traiter indiffremment et sans distinction des conditions et des
titres. Ils ont une fiert naturelle, qu'ils retrouvent dans les
occasions; il ne leur faut des leons que pour la rgler, que pour leur
inspirer la bont, l'honntet et l'esprit de discernement.

44 (I)

C'est une pure hypocrisie  un homme d'une certaine lvation de ne pas
prendre d'abord le rang qui lui est d, et que tout le monde lui cde:
il ne lui cote rien d'tre modeste, de se mler dans la multitude qui
va s'ouvrir pour lui, de prendre dans une assemble une dernire place,
afin que tous l'y voient et s'empressent de l'en ter. La modestie est
d'une pratique plus amre aux hommes d'une condition ordinaire: s'ils se
jettent dans la foule, on les crase; s'ils choisissent un poste
incommode, il leur demeure.

45 (V)

Aristarque se transporte dans la place avec un hraut et un trompette;
celui-ci commence: toute la multitude accourt et se rassemble. coutez,
peuple, dit le hraut; soyez attentifs; silence, silence! Aristarque,
que vous voyez prsent, doit faire demain une bonne action. Je dirai
plus simplement et sans figure: Quelqu'un fait bien; veut-il faire
mieux? que je ne sache pas qu'il fait bien, ou que je ne le souponne
pas du moins de me l'avoir appris.

46 (VI)

Les meilleures actions s'altrent et s'affaiblissent par la manire dont
on les fait, et laissent mme douter des intentions. Celui qui protge
ou qui loue la vertu pour la vertu, qui corrige ou qui blme le vice 
cause du vice, agit simplement, naturellement, sans aucun tour, sans
nulle singularit, sans faste, sans affectation; il n'use point de
rponses graves et sentencieuses, encore moins de traits piquants et
satiriques: ce n'est jamais une scne qu'il joue pour le public, c'est
un bon exemple qu'il donne, et un devoir dont il s'acquitte; il ne
fournit rien aux visites des femmes, ni au cabinet, ni aux nouvellistes;
il ne donne point  un homme agrable la matire d'un joli conte. Le
bien qu'il vient de faire est un peu moins su,  la vrit; mais il a
fait ce bien: que voudrait-il davantage?

47 (I)

Les grands ne doivent point aimer les premiers temps: ils ne leur sont
point favorables; il est triste pour eux d'y voir que nous sortions tous
du frre et de la soeur. Les hommes composent ensemble une mme famille:
il n'y a que le plus ou le moins dans le degr de parent.

48 (VI)

Thognis est recherch dans son ajustement, et il sort par comme une
femme; il n'est pas hors de sa maison, qu'il a dj ajust ses yeux et
son visage afin que ce soit une chose faite quand il sera dans le
public, qu'il y paraisse tout concert, que ceux qui passent le trouvent
dj gracieux et leur souriant, et que nul ne lui chappe. Marche-t-il
dans les salles, il se tourne  droit, o il y a un grand monde, et 
gauche, o il n'y a personne; il salue ceux qui y sont et ceux qui n'y
sont pas. Il embrasse un homme qu'il trouve sous sa main, il lui presse
la tte contre sa poitrine; il demande ensuite qui est celui qu'il a
embrass. Quelqu'un a besoin de lui dans une affaire qui est facile; il
va le trouver, lui fait sa prire: Thognis l'coute favorablement, il
est ravi de lui tre bon  quelque chose, il le conjure de faire natre
des occasions de lui rendre service; et comme celui-ci insiste sur son
affaire, il lui dit qu'il ne la fera point; il le prie de se mettre en
sa place, il l'en fait juge. Le client sort, reconduit, caress, confus,
presque content d'tre refus.

49 (I)

C'est avoir une trs mauvaise opinion des hommes, et nanmoins les bien
connatre, que de croire dans un grand poste leur imposer par des
caresses tudies, par de longs et striles embrassements.

50

(IV) Pamphile ne s'entretient pas avec les gens qu'il rencontre dans les
salles ou dans les cours: si l'on en croit sa gravit et l'lvation de
sa voix, il les reoit, leur donne audience, les congdie; il a des
termes tout  la fois civils et hautains, une honntet imprieuse et
qu'il emploie sans discernement; il a une fausse grandeur qui l'abaisse,
et qui embarrasse fort ceux qui sont ses amis, et qui ne veulent pas le
mpriser.

(VI) Un Pamphile est plein de lui-mme, ne se perd pas de vue, ne sort
point de l'ide de sa grandeur, de ses alliances, de sa charge, de sa
dignit; il ramasse, pour ainsi dire, toutes ses pices, s'en enveloppe
pour se faire valoir; il dit: Mon ordre, mon cordon bleu; il l'tale ou
il le cache par ostentation. Un Pamphile en un mot veut tre grand, il
croit l'tre; il ne l'est pas, il est d'aprs un grand. Si quelquefois
il sourit  un homme du dernier ordre,  un homme d'esprit, il choisit
son temps si juste, qu'il n'est jamais pris sur le fait: aussi la
rougeur lui monterait-elle au visage s'il tait malheureusement surpris
dans la moindre familiarit avec quelqu'un qui n'est ni opulent, ni
puissant, ni ami d'un ministre, ni son alli, ni son domestique. Il est
svre et inexorable  qui n'a point encore fait sa fortune. Il vous
aperoit un jour dans une galerie, et il vous fuit; et le lendemain,
s'il vous trouve en un endroit moins public, ou s'il est public, en la
compagnie d'un grand, il prend courage, il vient  vous, et il vous dit:
Vous ne faisiez pas hier semblant de nous voir. Tantt il vous quitte
brusquement pour joindre un seigneur ou un premier commis; et tantt
s'il les trouve avec vous en conversation, il vous coupe et vous les
enlve. Vous l'abordez une autre fois, et il ne s'arrte pas; il se fait
suivre, vous parle si haut que c'est une scne pour ceux qui passent.
Aussi les Pamphiles sont-ils toujours comme sur un thtre: gens nourris
dans le faux, et qui ne hassent rien tant que d'tre naturels; vrais
personnages de comdie, des Floridors, des Mondoris.

(VII) On ne tarit point sur les Pamphiles: ils sont bas et timides
devant les princes et les ministres; pleins de hauteur et de confiance
avec ceux qui n'ont que de la vertu; muets et embarrasss avec les
savants; vifs, hardis et dcisifs avec ceux qui ne savent rien. Ils
parlent de guerre  un homme de robe, et de politique  un financier;
ils savent l'histoire avec les femmes; ils sont potes avec un docteur,
et gomtres avec un pote. De maximes, ils ne s'en chargent pas; de
principes, encore moins: ils vivent  l'aventure, pousss et entrans
par le vent de la faveur et par l'attrait des richesses. Ils n'ont point
d'opinion qui soit  eux, qui leur soit propre; ils en empruntent 
mesure qu'ils en ont besoin; et celui  qui ils ont recours n'est gure
un homme sage, ou habile, ou vertueux: c'est un homme  la mode.

51 (VI)

Nous avons pour les grands et pour les gens en place une jalousie
strile ou une haine impuissante, qui ne nous venge point de leur
splendeur et de leur lvation, et qui ne fait qu'ajouter  notre propre
misre le poids insupportable du bonheur d'autrui. Que faire contre une
maladie de l'me si invtre et si contagieuse? Contentons-nous de peu,
et de moins encore s'il est possible; sachons perdre dans l'occasion: la
recette est infaillible, et je consens  l'prouver. J'vite par l
d'apprivoiser un suisse ou de flchir un commis; d'tre repouss  une
porte par la foule innombrable de clients ou de courtisans dont la
maison d'un ministre se dgorge plusieurs fois le jour; de languir dans
sa salle d'audience; de lui demander en tremblant et en balbutiant une
chose juste; d'essuyer sa gravit, son ris amer et son laconisme. Alors
je ne le hais plus, je ne lui porte plus d'envie; il ne me fait aucune
prire, je ne lui en fais pas; nous sommes gaux, si ce n'est peut-tre
qu'il n'est pas tranquille, et que je le suis.

52 (I)

Si les grands ont les occasions de nous faire du bien, ils en ont
rarement la volont; et s'ils dsirent de nous faire du mal, ils n'en
trouvent pas toujours les occasions. Ainsi l'on peut tre tromp dans
l'espce de culte qu'on leur rend, s'il n'est fond que sur l'esprance
ou sur la crainte; et une longue vie se termine quelquefois sans qu'il
arrive de dpendre d'eux pour le moindre intrt, ou qu'on leur doive sa
bonne ou sa mauvaise fortune. Nous devons les honorer, parce qu'ils sont
grands et que nous sommes petits, et qu'il y en a d'autres plus petits
que nous qui nous honorent.

53

(VI)  la cour,  la ville, mmes passions, mmes faiblesses, mmes
petitesses, mmes travers d'esprit, mmes brouilleries dans les familles
et entre les proches, mmes envies, mmes antipathies. Partout des brus
et des belles-mres, des maris et des femmes, des divorces, des
ruptures, et de mauvais raccommodements; partout des humeurs, des
colres, des partialits, des rapports, et ce qu'on appelle de mauvais
discours. Avec de bons yeux on voit sans peine la petite ville, la rue
Saint-Denis, comme transportes  V** ou  F**. Ici l'on croit se har
avec plus de fiert et de hauteur, et peut-tre avec plus de dignit: on
se nuit rciproquement avec plus d'habilet et de finesse; les colres
sont plus loquentes, et l'on se dit des injures plus poliment et en
meilleurs termes; l'on n'y blesse point la puret de la langue; l'on n'y
offense que les hommes ou que leur rputation: tous les dehors du vice y
sont spcieux; mais le fond, encore une fois, y est le mme que dans les
conditions les plus ravales; tout le bas, tout le faible et tout
l'indigne s'y trouvent. Ces hommes si grands ou par leur naissance, ou
par leur faveur, ou par leurs dignits, ces ttes si fortes et si
habiles, ces femmes si polies et si spirituelles, tous mprisent le
peuple, et ils sont peuple.

(IV) Qui dit le peuple dit plus d'une chose: c'est une vaste expression,
et l'on s'tonnerait de voir ce qu'elle embrasse, et jusques o elle
s'tend. Il y a le peuple qui est oppos aux grands: c'est la populace
et la multitude; il y a le peuple qui est oppos aux sages, aux habiles
et aux vertueux: ce sont les grands comme les petits.

54 (VI)

Les grands se gouvernent par sentiment, mes oisives sur lesquelles tout
fait d'abord une vive impression. Une chose arrive, ils en parlent trop;
bientt ils en parlent peu; ensuite ils n'en parlent plus, et ils n'en
parleront plus. Action, conduite, ouvrage, vnement, tout est oubli;
ne leur demandez ni correction, ni prvoyance, ni rflexion, ni
reconnaissance, ni rcompense.

55 (I)

L'on se porte aux extrmits opposes  l'gard de certains personnages.
La satire aprs leur mort court parmi le peuple, pendant que les votes
des temples retentissent de leurs loges. Ils ne mritent quelquefois ni
libelles ni discours funbres; quelquefois aussi ils sont dignes de tous
les deux.

56 (I)

L'on doit se taire sur les puissants: il y a presque toujours de la
flatterie  en dire du bien; il y a du pril  en dire du mal pendant
qu'ils vivent, et de la lchet quand ils sont morts.




Du souverain ou de la Rpublique


1 (I)

Quand l'on parcourt, sans la prvention de son pays, toutes les formes
de gouvernement, l'on ne sait  laquelle se tenir: il y a dans toutes le
moins bon et le moins mauvais. Ce qu'il y a de plus raisonnable et de
plus sr, c'est d'estimer celle o l'on est n la meilleure de toutes,
et de s'y soumettre.

2 (I)

Il ne faut ni art ni science pour exercer la tyrannie, et la politique
qui ne consiste qu' rpandre le sang est fort borne et de nul
raffinement; elle inspire de tuer ceux dont la vie est un obstacle 
notre ambition: un homme n cruel fait cela sans peine. C'est la manire
la plus horrible et la plus grossire de se maintenir ou de s'agrandir.

3 (IV)

C'est une politique sre et ancienne dans les rpubliques que d'y
laisser le peuple s'endormir dans les ftes, dans les spectacles, dans
le luxe, dans le faste, dans les plaisirs, dans la vanit et la
mollesse; le laisser se remplir du vide et savourer la bagatelle:
quelles grandes dmarches ne fait-on pas au despotique par cette
indulgence!

4 (VII)

Il n'y a point de patrie dans le despotique; d'autres choses y
supplent: l'intrt, la gloire, le service du prince.

5 (IV)

Quand on veut changer et innover dans une rpublique, c'est moins les
choses que le temps que l'on considre. Il y a des conjonctures o l'on
sent bien qu'on ne saurait trop attenter contre le peuple; et il y en a
d'autres o il est clair qu'on ne peut trop le mnager. Vous pouvez
aujourd'hui ter  cette ville ses franchises, ses droits, ses
privilges; mais demain ne songez pas mme  rformer ses enseignes.

6 (IV)

Quand le peuple est en mouvement, on ne comprend pas par o le calme
peut y rentrer; et quand il est paisible, on ne voit pas par o le calme
peut en sortir.

7 (IV)

Il y a de certains maux dans la rpublique qui y sont soufferts, parce
qu'ils prviennent ou empchent de plus grands maux. Il y a d'autres
maux qui sont tels seulement par leur tablissement, et qui, tant dans
leur origine un abus ou un mauvais usage, sont moins pernicieux dans
leurs suites et dans la pratique qu'une loi plus juste ou une coutume
plus raisonnable. L'on voit une espce de maux que l'on peut corriger
par le changement ou la nouveaut, qui est un mal, et fort dangereux. Il
y en a d'autres cachs et enfoncs comme des ordures dans un cloaque, je
veux dire ensevelis sous la honte, sous le secret et dans l'obscurit:
on ne peut les fouiller et les remuer qu'ils n'exhalent le poison et
l'infamie; les plus sages doutent quelquefois s'il est mieux de
connatre ces maux que de les ignorer. L'on tolre quelquefois dans un
tat un assez grand mal, mais qui dtourne un million de petits maux ou
d'inconvnients, qui tous seraient invitables et irrmdiables. Il se
trouve des maux dont chaque particulier gmit, et qui deviennent
nanmoins un bien public, quoique le public ne soit autre chose que tous
les particuliers. Il y a des maux personnels qui concourent au bien et 
l'avantage de chaque famille. Il y en a qui affligent, ruinent ou
dshonorent les familles, mais qui tendent au bien et  la conservation
de la machine de l'tat et du gouvernement. D'autres maux renversent des
tats, et sur leurs ruines en lvent de nouveaux. On en a vu enfin qui
ont sap par les fondements de grands empires, et qui les ont fait
vanouir de dessus la terre, pour varier et renouveler la face de
l'univers.

8 (VIII)

Qu'importe  l'tat qu'Ergaste soit riche, qu'il ait des chiens qui
arrtent bien, qu'il cre les modes sur les quipages et sur les habits,
qu'il abonde en superfluits? O il s'agit de l'intrt et des
commodits de tout le public, le particulier est-il compt? La
consolation des peuples dans les choses qui lui psent un peu est de
savoir qu'ils soulagent le prince, ou qu'ils n'enrichissent que lui: ils
ne se croient point redevables  Ergaste de l'embellissement de sa
fortune.

9 (IV)

La guerre a pour elle l'antiquit; elle a t dans tous les sicles: on
l'a toujours vue remplir le monde de veuves et d'orphelins, puiser les
familles d'hritiers, et faire prir les frres  une mme bataille.
Jeune Soyecour! je regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit dj mr,
pntrant, lev, sociable; je plains cette mort prmature qui te joint
 ton intrpide frre, et t'enlve  une cour o tu n'as fait que te
montrer: malheur dplorable, mais ordinaire! De tout temps les hommes,
pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre
eux de se dpouiller, se brler, se tuer, s'gorger les uns les autres;
et pour le faire plus ingnieusement et avec plus de sret, ils ont
invent de belles rgles qu'on appelle l'art militaire; ils ont attach
 la pratique de ces rgles la gloire ou la plus solide rputation; et
ils ont depuis renchri de sicle en sicle sur la manire de se
dtruire rciproquement. De l'injustice des premiers hommes, comme de
son unique source, est venue la guerre, ainsi que la ncessit o ils se
sont trouvs de se donner des matres qui fixassent leurs droits et
leurs prtentions. Si, content du sien, on et pu s'abstenir du bien de
ses voisins, on avait pour toujours la paix et la libert.

10 (IV)

Le peuple paisible dans ses foyers, au milieu des siens, et dans le sein
d'une grande ville o il n'a rien  craindre ni pour ses biens ni pour
sa vie, respire le feu et le sang, s'occupe de guerres, de ruines,
d'embrasements et de massacres, souffre impatiemment que des armes qui
tiennent la campagne ne viennent point  se rencontrer, ou si elles sont
une fois en prsence, qu'elles ne combattent point, ou si elles se
mlent, que le combat ne soit pas sanglant et qu'il y ait moins de dix
mille hommes sur la place. Il va mme souvent jusques  oublier ses
intrts les plus chers, le repos et la sret, par l'amour qu'il a pour
le changement, et par le got de la nouveaut ou des choses
extraordinaires. Quelques-uns consentiraient  voir une autre fois les
ennemis aux portes de Dijon ou de Corbie,  voir tendre des chanes et
faire des barricades, pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre
la nouvelle.

11 (VI)

Dmophile,  ma droite, se lamente, et s'crie: Tout est perdu, c'est
fait de l'tat; il est du moins sur le penchant de sa ruine. Comment
rsister  une si forte et si gnrale conjuration? Quel moyen, je ne
dis pas d'tre suprieur, mais de suffire seul  tant et de si puissants
ennemis? Cela est sans exemple dans la monarchie. Un hros, un Achille y
succomberait. On a fait, ajoute-t-il, de lourdes fautes: je sais bien ce
que je dis, je suis du mtier, j'ai vu la guerre, et l'histoire m'en a
beaucoup appris. Il parle l-dessus avec admiration d'Olivier le Daim
et de Jacques Coeur: C'taient l des hommes, dit-il, c'taient des
ministres. Il dbite ses nouvelles, qui sont toutes les plus tristes et
les plus dsavantageuses que l'on pourrait feindre: tantt un parti des
ntres a t attir dans une embuscade et taill en pices; tantt
quelques troupes renfermes dans un chteau se sont rendues aux ennemis
 discrtion, et ont pass par le fil de l'pe; et si vous lui dites
que ce bruit est faux et qu'il ne se confirme point, il ne vous coute
pas, il ajoute qu'un tel gnral a t tu; et bien qu'il soit vrai
qu'il n'a reu qu'une lgre blessure, et que vous l'en assuriez, il
dplore sa mort, il plaint sa veuve, ses enfants, l'tat; il se plaint
lui-mme: il a perdu un bon ami et une grande protection. Il dit que la
cavalerie allemande est invincible; il plit au seul nom des cuirassiers
de l'Empereur. Si l'on attaque cette place, continue-t-il, on lvera le
sige. Ou l'on demeurera sur la dfensive sans livrer de combat; ou si
on le livre, on le doit perdre; et si on le perd, voil l'ennemi sur la
frontire. Et comme Dmophile le fait voler, le voil dans le coeur du
royaume: il entend dj sonner le beffroi des villes, et crier 
l'alarme; il songe  son bien et  ses terres: o conduira-t-il son
argent, ses meubles, sa famille? o se rfugiera-t-il? en Suisse ou 
Venise?

Mais,  ma gauche, Basilide met tout d'un coup sur pied une arme de
trois cent mille hommes; il n'en rabattrait pas une seule brigade: il a
la liste des escadrons et des bataillons, des gnraux et des officiers;
il n'oublie pas l'artillerie ni le bagage. Il dispose absolument de
toutes ces troupes: il en envoie tant en Allemagne et tant en Flandre;
il rserve un certain nombre pour les Alpes, un peu moins pour les
Pyrnes, et il fait passer la mer  ce qui lui reste. Il connat les
marches de ces armes, il sait ce qu'elles feront et ce qu'elles ne
feront pas; vous diriez qu'il ait l'oreille du prince ou le secret du
ministre. Si les ennemis viennent de perdre une bataille o il soit
demeur sur la place quelque neuf  dix mille hommes des leurs, il en
compte jusqu' trente mille, ni plus ni moins; car ses nombres sont
toujours fixes et certains, comme de celui qui est bien inform. S'il
apprend le matin que nous avons perdu une bicoque, non seulement il
envoie s'excuser  ses amis qu'il a la veille convis  dner, mais mme
ce jour-l il ne dne point, et s'il soupe, c'est sans apptit. Si les
ntres assigent une place trs forte, trs rgulire, pourvue de vivres
et de munitions, qui a une bonne garnison, commande par un homme d'un
grand courage, il dit que la ville a des endroits faibles et mal
fortifis, qu'elle manque de poudre, que son gouverneur manque
d'exprience, et qu'elle capitulera aprs huit jours de tranche
ouverte. Une autre fois il accourt tout hors d'haleine, et aprs avoir
respir un peu: Voil, s'crie-t-il, une grande nouvelle; ils sont
dfaits, et  plate couture; le gnral, les chefs, du moins une bonne
partie, tout est tu, tout a pri. Voil, continue-t-il, un grand
massacre, et il faut convenir que nous jouons d'un grand bonheur. Il
s'assit, il souffle, aprs avoir dbit sa nouvelle,  laquelle il ne
manque qu'une circonstance, qui est qu'il est certain qu'il n'y a point
eu de bataille. Il assure d'ailleurs qu'un tel prince renonce  la ligue
et quitte ses confdrs, qu'un autre se dispose  prendre le mme
parti; il croit fermement avec la populace qu'un troisime est mort: il
nomme le lieu o il est enterr; et quand on est dtromp aux halles et
aux faubourgs, il parie encore pour l'affirmative. Il sait, par une voie
indubitable, que T.K.L. fait de grands progrs contre l'Empereur; que
le Grand Seigneur arme puissamment, ne veut point de paix, et que son
vizir va se montrer une autre fois aux portes de Vienne. Il frappe des
mains, et il tressaille sur cet vnement, dont il ne doute plus. La
triple alliance chez lui est un Cerbre, et les ennemis autant de
monstres  assommer. Il ne parle que de lauriers, que de palmes, que de
triomphes et que de trophes. Il dit dans le discours familier: Notre
auguste Hros, notre grand Potentat, notre invincible Monarque.
Rduisez-le, si vous pouvez,  dire simplement: Le Roi a beaucoup
d'ennemis, ils sont puissants, ils sont unis, ils sont aigris: il les a
vaincus, j'espre toujours qu'il les pourra vaincre. Ce style, trop
ferme et trop dcisif pour Dmophile, n'est pour Basilide ni assez
pompeux ni assez exagr; il a bien d'autres expressions en tte: il
travaille aux inscriptions des arcs et des pyramides qui doivent orner
la ville capitale un jour d'entre; et ds qu'il entend dire que les
armes sont en prsence, ou qu'une place est investie, il fait dplier
sa robe et la mettre  l'air, afin qu'elle soit toute prte pour la
crmonie de la cathdrale.

12 (IV)

Il faut que le capital d'une affaire qui assemble dans une ville les
plnipotentiaires ou les agents des couronnes et des rpubliques, soit
d'une longue et extraordinaire discussion, si elle leur cote plus de
temps, je ne dis pas que les seuls prliminaires, mais que le simple
rglement des rangs, des prsances et des autres crmonies.

Le ministre ou le plnipotentiaire est un camlon, est un Prote.
Semblable quelquefois  un joueur habile, il ne montre ni humeur ni
complexion, soit pour ne point donner lieu aux conjectures ou se laisser
pntrer, soit pour ne rien laisse chapper de son secret par passion ou
par faiblesse. Quelquefois aussi il sait feindre le caractre le plus
conforme aux vues qu'il a et aux besoins o il se trouve, et paratre
tel qu'il a intrt que les autres croient qu'il est en effet. Ainsi
dans une grande puissance, ou dans une grande faiblesse qu'il veut
dissimuler, il est ferme et inflexible, pour ter l'envie de beaucoup
obtenir; ou il est facile, pour fournir aux autres les occasions de lui
demander, et se donner la mme licence. Une autre fois, ou il est
profond et dissimul, pour cacher une vrit en l'annonant, parce qu'il
lui importe qu'il l'ait dite, et qu'elle ne soit pas crue; ou il est
franc et ouvert, afin que lorsqu'il dissimule ce qui ne doit pas tre
su, l'on croie nanmoins qu'on n'ignore rien de ce que l'on veut savoir,
et que l'on se persuade qu'il a tout dit. De mme, ou il est vif et
grand parleur, pour faire parler les autres, pour empcher qu'on ne lui
parle de ce qu'il ne veut pas ou de ce qu'il ne doit pas savoir, pour
dire plusieurs choses indiffrentes qui se modifient ou qui se
dtruisent les unes les autres, qui confondent dans les esprits la
crainte et la confiance, pour se dfendre d'une ouverture qui lui est
chappe par une autre qu'il aura faite; ou il est froid et taciturne,
pour jeter les autres dans l'engagement de parler, pour couter
longtemps, pour tre cout quand il parle, pour parler avec ascendant
et avec poids, pour faire des promesses ou des menaces qui portent un
grand coup et qui branlent. Il s'ouvre et parle le premier pour, en
dcouvrant les oppositions, les contradictions, les brigues et les
cabales des ministres trangers sur les propositions qu'il aura
avances, prendre ses mesures et avoir la rplique; et dans une autre
rencontre, il parle le dernier, pour ne point parler en vain, pour tre
prcis, pour connatre parfaitement les choses sur quoi il est permis de
faire fond pour lui ou pour ses allis, pour savoir ce qu'il doit
demander et ce qu'il peut obtenir. Il sait parler en termes clairs et
formels; il sait encore mieux parler ambigument, d'une manire
enveloppe, user de tours ou de mots quivoques, qu'il peut faire valoir
ou diminuer dans les occasions, et selon ses intrts. Il demande peu
quand il ne veut pas donner beaucoup; il demande beaucoup pour avoir
peu, et l'avoir plus srement. Il exige d'abord de petites choses, qu'il
prtend ensuite lui devoir tre comptes pour rien, et qui ne l'excluent
pas d'en demander une plus grande; et il vite au contraire de commencer
par obtenir un point important, s'il l'empche d'en gagner plusieurs
autres de moindre consquence, mais qui tous ensemble l'emportent sur le
premier. Il demande trop, pour tre refus, mais dans le dessein de se
faire un droit ou une biensance de refuser lui-mme ce qu'il sait bien
qu'il lui sera demand, et qu'il ne veut pas octroyer: aussi soigneux
alors d'exagrer l'normit de la demande, et de faire convenir, s'il se
peut, des raisons qu'il a de n'y pas entendre, que d'affaiblir celles
qu'on prtend avoir de ne lui pas accorder ce qu'il sollicite avec
instance; galement appliqu  faire sonner haut et  grossir dans
l'ide des autres le peu qu'il offre, et  mpriser ouvertement le peu
que l'on consent de lui donner. Il fait de fausses offres, mais
extraordinaires, qui donnent de la dfiance, et obligent de rejeter ce
que l'on accepterait inutilement; qui lui sont cependant une occasion de
faire des demandes exorbitantes, et mettent dans leur tort ceux qui les
lui refusent. Il accorde plus qu'on ne lui demande, pour avoir encore
plus qu'il ne doit donner. Il se fait longtemps prier, presser,
importuner sur une chose mdiocre, pour teindre les esprances et ter
la pense d'exiger de lui rien de plus fort; ou s'il se laisse flchir
jusques  l'abandonner, c'est toujours avec des conditions qui lui font
partager le gain et les avantages avec ceux qui reoivent. Il prend
directement ou indirectement l'intrt d'un alli, s'il y trouve son
utilit et l'avancement de ses prtentions. Il ne parle que de paix, que
d'alliances, que de tranquillit publique, que d'intrt public; et en
effet il ne songe qu'aux siens, c'est--dire  ceux de son matre ou de
sa rpublique. Tantt il runit quelques-uns qui taient contraires les
uns aux autres, et tantt il divise quelques autres qui taient unis. Il
intimide les forts et les puissants, il encourage les faibles. Il unit
d'abord d'intrt plusieurs faibles contre un plus puissant, pour rendre
la balance gale; il se joint ensuite aux premiers pour la faire
pencher, et il leur vend cher sa protection et son alliance. Il sait
intresser ceux avec qui il traite; et par un adroit mange, par de fins
et de subtils dtours, il leur fait sentir leurs avantages particuliers,
les biens et les honneurs qu'ils peuvent esprer par une certaine
facilit, qui ne choque point leur commission ni les intentions de leurs
matres. Il ne veut pas aussi tre cru imprenable par cet endroit; il
laisse voir en lui quelque peu de sensibilit pour sa fortune: il
s'attire par l des propositions qui lui dcouvrent les vues des autres
les plus secrtes, leurs desseins les plus profonds et leur dernire
ressource; et il en profite. Si quelquefois il est ls dans quelques
chefs qui ont enfin t rgls, il crie haut; si c'est le contraire; il
crie plus haut, et jette ceux qui perdent sur la justification et la
dfensive. Il a son fait digr par la cour, toutes ses dmarches sont
mesures, les moindres avances qu'il fait lui sont prescrites; et il
agit nanmoins, dans les points difficiles et dans les articles
contests, comme s'il se relchait de lui-mme sur-le-champ, et comme
par un esprit d'accommodement; il ose mme promettre  l'assemble qu'il
fera goter la proposition, et qu'il n'en sera pas dsavou. Il fait
courir un bruit faux des choses seulement dont il est charg, muni
d'ailleurs de pouvoirs particuliers, qu'il ne dcouvre jamais qu'
l'extrmit, et dans les moments o il lui serait pernicieux de ne les
pas mettre en usage. Il tend surtout par ses intrigues au solide et 
l'essentiel, toujours prt de leur sacrifier les minuties et les points
d'honneur imaginaires. Il a du flegme, il s'arme de courage et de
patience, il ne se lasse point, il fatigue les autres, et les pousse
jusqu'au dcouragement. Il se prcautionne et s'endurcit contre les
lenteurs et les remises, contre les reproches, les soupons, les
dfiances, contre les difficults et les obstacles, persuad que le
temps seul et les conjonctures amnent les choses et conduisent les
esprits au point o on les souhaite. Il va jusques  feindre un intrt
secret  la rupture de la ngociation, lorsqu'il dsire le plus
ardemment qu'elle soit continue; et si au contraire il a des ordres
prcis de faire les derniers efforts pour la rompre, il croit devoir,
pour y russir, en presser la continuation et la fin. S'il survient un
grand vnement, il se raidit ou il se relche selon qu'il lui est utile
ou prjudiciable; et si par une grande prudence il sait le prvoir, il
presse et il temporise selon que l'tat pour qui il travaille en doit
craindre ou esprer; et il rgle sur ses besoins ses conditions. Il
prend conseil du temps, du lieu, des occasions, de sa puissance ou de sa
faiblesse, du gnie des nations avec qui il traite, du temprament et du
caractre des personnes avec qui il ngocie. Toutes ses vues, toutes ses
maximes, tous les raffinements de sa politique tendent  une seule fin,
qui est de n'tre point tromp, et de tromper les autres.

13 (I)

Le caractre des Franais demande du srieux dans le souverain.

14 (I)

L'un des malheurs du prince est d'tre souvent trop plein de son secret,
par le pril qu'il y a  le rpandre: son bonheur est de rencontrer une
personne sre qui l'en dcharge.

15 (I)

Il ne manque rien  un roi que les douceurs d'une vie prive; il ne peut
tre consol d'une si grande perte que par le charme de l'amiti, et par
la fidlit de ses amis.

16 (I)

Le plaisir d'un roi qui mrite de l'tre est de l'tre moins
quelquefois, de sortir du thtre, de quitter le bas de saye et les
brodequins, et de jouer avec une personne de confiance un rle plus
familier.

17 (I)

Rien ne fait plus d'honneur au prince que la modestie de son favori.

18 (I)

Le favori n'a point de suite; il est sans engagement et sans liaisons;
il peut tre entour de parents et de cratures, mais il n'y tient pas;
il est dtach de tout, et comme isol.

20 (VI)

Je ne doute point qu'un favori, s'il a quelque force et quelque
lvation, ne se trouve souvent confus et dconcert des bassesses, des
petitesses, de la flatterie, des soins superflus et des attentions
frivoles de ceux qui le courent, qui le suivent, et qui s'attachent 
lui comme ses viles cratures; et qu'il ne se ddommage dans le
particulier d'une si grande servitude par le ris et la moquerie.

21 (VI)

Hommes en place, ministres, favoris, me permettrez-vous de le dire? ne
vous reposez point sur vos descendants pour le soin de votre mmoire et
pour la dure de votre nom: les titres passent, la faveur s'vanouit,
les dignits se perdent, les richesses se dissipent, et le mrite
dgnre. Vous avez des enfants, il est vrai, dignes de vous, j'ajoute
mme capables de soutenir toute votre fortune; mais qui peut vous en
promettre autant de vos petits-fils? Ne m'en croyez pas, regardez cette
unique fois de certains hommes que vous ne regardez jamais, que vous
ddaignez: ils ont des aeuls,  qui, tout grands que vous tes, vous ne
faites que succder. Ayez de la vertu et de l'humanit; et si vous me
dites: Qu'aurons-nous de plus? je vous rpondrai: De l'humanit et de
la vertu. Matres alors de l'avenir, et indpendants d'une postrit,
vous tes srs de durer autant que la monarchie; et dans le temps que
l'on montrera les ruines de vos chteaux, et peut-tre la seule place o
ils taient construits, l'ide de vos louables actions sera encore
frache dans l'esprit des peuples; ils considreront avidement vos
portraits et vos mdailles; ils diront: Cet homme dont vous regardez la
peinture a parl  son matre avec force et avec libert, et a plus
craint de lui nuire que de lui dplaire; il lui a permis d'tre bon et
bienfaisant, de dire de ses villes: Ma bonne ville, et de son peuple:
Mon peuple. Cet autre dont vous voyez l'image, et en qui l'on remarque
une physionomie forte, jointe  un air grave, austre et majestueux,
augmente d'anne  autre de rputation: les plus grands politiques
souffrent de lui tre compars. Son grand dessein a t d'affermir
l'autorit du prince et la sret des peuples par l'abaissement des
grands: ni les partis, ni les conjurations, ni les trahisons, ni le
pril de la mort, ni ses infirmits n'ont pu l'en dtourner. Il a eu du
temps de reste pour entamer un ouvrage, continu ensuite et achev par
l'un de nos plus grands et de nos meilleurs princes, l'extinction de
l'hrsie.

22 (VIII)

Le panneau le plus dli et le plus spcieux qui dans tous les temps ait
t tendu aux grands par leurs gens d'affaires, et aux rois par leurs
ministres, est la leon qu'ils leur font de s'acquitter et de
s'enrichir. Excellent conseil! maxime utile, fructueuse, une mine d'or,
un Prou, du moins pour ceux qui ont su jusqu' prsent l'inspirer 
leurs matres.

23 (IV)

C'est un extrme bonheur pour les peuples quand le prince admet dans sa
confiance et choisit pour le ministre ceux mmes qu'ils auraient voulu
lui donner, s'ils en avaient t les matres.

24 (IV)

La science des dtails, ou une diligente attention aux moindres besoins
de la rpublique, est une partie essentielle au bon gouvernement, trop
nglige  la vrit dans les derniers temps par les rois ou par les
ministres, mais qu'on ne peut trop souhaiter dans le souverain qui
l'ignore, ni assez estimer dans celui qui la possde. Que sert en effet
au bien des peuples et  la douceur de leurs jours, que le prince place
les bornes de son empire au del des terres de ses ennemis, qu'il fasse
de leurs souverainets des provinces de son royaume; qu'il leur soit
galement suprieur par les siges et par les batailles, et qu'ils ne
soient devant lui en sret ni dans les plaines ni dans les plus forts
bastions; que les nations s'appellent les unes les autres, se liguent
ensemble pour se dfendre et pour l'arrter; qu'elles se liguent en
vain, qu'il marche toujours et qu'il triomphe toujours; que leurs
dernires esprances soient tombes par le raffermissement d'une sant
qui donnera au monarque le plaisir de voir les princes ses petits-fils
soutenir ou accrotre ses destines, se mettre en campagne, s'emparer de
redoutables forteresses, et conqurir de nouveaux tats; commander de
vieux et expriments capitaines, moins par leur rang et leur naissance
que par leur gnie et leur sagesse; suivre les traces augustes de leur
victorieux pre; imiter sa bont sa docilit, son quit, sa vigilance,
son intrpidit? Que me servirait en un mot, comme  tout le peuple, que
le prince ft heureux et combl de gloire par lui-mme et par les siens,
que ma patrie ft puissante et formidable, si, triste et inquiet, j'y
vivais dans l'oppression ou dans l'indigence; si,  couvert des courses
de l'ennemi, je me trouvais expos dans les places ou dans les rues
d'une ville au fer d'un assassin, et que je craignisse moins dans
l'horreur de la nuit d'tre pill ou massacr dans d'paisses forts que
dans ses carrefours; si la sret, l'ordre et la propret ne rendaient
pas le sjour des villes si dlicieux, et n'y avaient pas amen, avec
l'abondance, la douceur de la socit; si, faible et seul de mon parti,
j'avais  souffrir dans ma mtairie du voisinage d'un grand, et si l'on
avait moins pourvu  me faire justice de ses entreprises; si je n'avais
pas sous ma main autant de matres, et d'excellents matres, pour lever
mes enfants dans les sciences ou dans les arts qui feront un jour leur
tablissement; si, par la facilit du commerce, il m'tait moins
ordinaire de m'habiller de bonnes toffes, et de me nourrir de viandes
saines, et de les acheter peu; si enfin, par les soins du prince, je
n'tais pas aussi content de ma fortune, qu'il doit lui-mme par ses
vertus l'tre de la sienne?

25 (VII)

Les huit ou les dix mille hommes sont au souverain comme une monnaie
dont il achte une place ou une victoire: s'il fait qu'il lui en cote
moins, s'il pargne les hommes, il ressemble  celui qui marchande et
qui connat mieux qu'un autre le prix de l'argent.

26 (VII)

Tout prospre dans une monarchie o l'on confond les intrts de l'tat
avec ceux du prince.

27 (VII)

Nommer un roi Pre du peuple est moins faire son loge que l'appeler par
son nom, ou faire sa dfinition.

28 (VII)

Il y a un commerce ou un retour de devoirs du souverain  ses sujets, et
de ceux-ci au souverain: quels sont les plus assujettissants et les plus
pnibles, je ne le dciderai pas. Il s'agit de juger, d'un ct, entre
les troits engagements du respect, des secours, des services, de
l'obissance, de la dpendance; et d'un autre, les obligations
indispensables de bont, de justice, de soins, de dfense, de
protection. Dire qu'un prince est arbitre de la vie des hommes, c'est
dire seulement que les hommes par leurs crimes deviennent naturellement
soumis aux lois et  la justice, dont le prince est le dpositaire:
ajouter qu'il est matre absolu de tous les biens de ses sujets, sans
gards, sans compte ni discussion, c'est le langage de la flatterie,
c'est l'opinion d'un favori qui se ddira  l'agonie.

29 (VII)

Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau, qui rpandu sur une
colline vers le dclin d'un beau jour, pat tranquillement le thym et le
serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a
chapp  la faux du moissonneur, le berger, soigneux et attentif, est
debout auprs de ses brebis; il ne les perd pas de vue, il les suit, il
les conduit, il les change de pturage; si elles se dispersent, il les
rassemble; si un loup avide parat, il lche son chien, qui le met en
fuite; il les nourrit, il les dfend; l'aurore le trouve dj en pleine
campagne, d'o il ne se retire qu'avec le soleil: quels soins! quelle
vigilance! quelle servitude! Quelle condition vous parat la plus
dlicieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis? le troupeau
est-il fait pour le berger, ou le berger pour le troupeau? Image nave
des peuples et du prince qui les gouverne, s'il est bon prince.

Le faste et le luxe dans un souverain, c'est le berger habill d'or et
de pierreries, la houlette d'or en ses mains; son chien a un collier
d'or, il est attach avec une laisse d'or et de soie. Que sert tant d'or
 son troupeau ou contre les loups?

30 (VII)

Quelle heureuse place que celle qui fournit dans tous les instants
l'occasion  un homme de faire du bien  tant de milliers d'hommes! Quel
dangereux poste que celui qui expose  tous moments un homme  nuire 
un million d'hommes!

31 (VII)

Si les hommes ne sont point capables sur la terre d'une joie plus
naturelle, plus flatteuse et plus sensible, que de connatre qu'ils sont
aims, et si les rois sont hommes, peuvent-ils jamais trop acheter le
coeur de leurs peuples?

32 (I)

Il y a peu de rgles gnrales et de mesures certaines pour bien
gouverner; l'on suit le temps et les conjonctures, et cela roule sur la
prudence et sur les vues de ceux qui rgnent: aussi le chef-d'oeuvre de
l'esprit, c'est le parfait gouvernement; et ce ne serait peut-tre pas
une chose possible, si les peuples, par l'habitude o ils sont de la
dpendance et de la soumission, ne faisaient la moiti de l'ouvrage.

33 (I)

Sous un trs grand roi, ceux qui tiennent les premires places n'ont que
des devoirs faciles, et que l'on remplit sans nulle peine: tout coule de
source; l'autorit et le gnie du prince leur aplanissent les chemins,
leur pargnent les difficults, et font tout prosprer au del de leur
attente: ils ont le mrite de subalternes.

34 (V)

Si c'est trop de se trouver charg d'une seule famille, si c'est assez
d'avoir  rpondre de soi seul, quel poids, quel accablement, que celui
de tout un royaume! Un souverain est-il pay de ses peines par le
plaisir que semble donner une puissance absolue, par toutes les
prosternations des courtisans? Je songe aux pnibles, douteux et
dangereux chemins qu'il est quelquefois oblig de suivre pour arriver 
la tranquillit publique; je repasse les moyens extrmes, mais
ncessaires, dont il use souvent pour une bonne fin; je sais qu'il doit
rpondre  Dieu mme de la flicit de ses peuples, que le bien et le
mal est en ses mains, et que toute ignorance ne l'excuse pas; et je me
dis  moi-mme: Voudrais-je rgner? Un homme un peu heureux dans une
condition prive devrait-il y renoncer pour une monarchie? N'est-ce pas
beaucoup, pour celui qui se trouve en place par un droit hrditaire, de
supporter d'tre n roi?

35 (I)

Que de dons du ciel ne faut-il pas pour bien rgner! Une naissance
auguste, un air d'empire et d'autorit, un visage qui remplisse la
curiosit des peuples empresss de voir le prince, et qui conserve le
respect dans le courtisan; une parfaite galit d'humeur; un grand
loignement pour la raillerie piquante, ou assez de raison pour ne se la
permettre point; ne faire jamais ni menaces ni reproches; ne point cder
 la colre, et tre toujours obi; l'esprit facile, insinuant; le coeur
ouvert, sincre, et dont on croit voir le fond, et ainsi trs propre 
se faire des amis, des cratures et des allis; tre secret toutefois,
profond et impntrable dans ses motifs et dans ses projets; du srieux
et de la gravit dans le public; de la brivet, jointe  beaucoup de
justesse et de dignit, soit dans les rponses aux ambassadeurs des
princes, soit dans les conseils; une manire de faire des grces qui est
comme un second bienfait; le choix des personnes que l'on gratifie; le
discernement des esprits, des talents, et des complexions pour la
distribution des postes et des emplois; le choix des gnraux et des
ministres; un jugement ferme, solide, dcisif dans les affaires, qui
fait que l'on connat le meilleur parti et le plus juste; un esprit de
droiture et d'quit qui fait qu'on le suit jusques  prononcer
quelquefois contre soi-mme en faveur du peuple, des allis, des
ennemis; une mmoire heureuse et trs prsente, qui rappelle les besoins
des sujets, leurs visages, leurs noms, leurs requtes; une vaste
capacit, qui s'tende non seulement aux affaires de dehors, au
commerce, aux maximes d'tat, aux vues de la politique, au reculement
des frontires par la conqute de nouvelles provinces, et  leur sret
par un grand nombre de forteresses inaccessibles; mais qui sache aussi
se renfermer au dedans, et comme dans les dtails de tout un royaume;
qui en bannisse un culte faux, suspect et ennemi de la souverainet,
s'il s'y rencontre; qui abolisse des usages cruels et impies, s'ils y
rgnent; qui rforme les lois et les coutumes, si elles taient remplies
d'abus; qui donne aux villes plus de sret et plus de commodits par le
renouvellement d'une exacte police, plus d'clat et plus de majest par
des difices somptueux; punir svrement les vices scandaleux; donner
par son autorit et par son exemple du crdit  la pit et  la vertu;
protger l'glise, ses ministres, ses droits, ses liberts, mnager ses
peuples comme ses enfants; tre toujours occup de la pense de les
soulager, de rendre les subsides lgers, et tels qu'ils se lvent sur
les provinces sans les appauvrir; de grands talents pour la guerre; tre
vigilant, appliqu, laborieux; avoir des armes nombreuses, les
commander en personne; tre froid dans le pril, ne mnager sa vie que
pour le bien de son tat; aimer le bien de son tat et sa gloire plus
que sa vie; une puissance trs absolue, qui ne laisse point d'occasion
aux brigues,  l'intrigue et  la cabale; qui te cette distance infinie
qui est quelquefois entre les grands et les petits, qui les rapproche,
et sous laquelle tous plient galement; une tendue de connaissance qui
fait que le prince voit tout par ses yeux, qu'il agit immdiatement et
par lui-mme, que ses gnraux ne sont, quoique loigns de lui, que ses
lieutenants, et les ministres que ses ministres; une profonde sagesse,
qui sait dclarer la guerre, qui sait vaincre et user de la victoire;
qui sait faire la paix, qui sait la rompre; qui sait quelquefois, et
selon les divers intrts, contraindre les ennemis  la recevoir; qui
donne des rgles  une vaste ambition, et sait jusques o l'on doit
conqurir; au milieu d'ennemis couverts ou dclars, se procurer le
loisir des jeux, des ftes, des spectacles; cultiver les arts et les
sciences; former et excuter des projets d'difices surprenants; un
gnie enfin suprieur et puissant, qui se fait aimer et rvrer des
siens, craindre des trangers; qui fait d'une cour, et mme de tout un
royaume, comme une seule famille, unie parfaitement sous un mme chef,
dont l'union et la bonne intelligence est redoutable au reste du monde:
ces admirables vertus me semblent refermes dans l'ide du souverain; il
est vrai qu'il est rare de les voir runies dans un mme sujet: il faut
que trop de choses concourent  la fois, l'esprit, le coeur, les dehors,
le temprament; et il me parat qu'un monarque qui les rassemble toutes
en sa personne est bien digne du nom de Grand.




De l'homme


1 (I)

Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur duret, leur
ingratitude, leur injustice, leur fiert, l'amour d'eux-mmes, et
l'oubli des autres: ils sont ainsi faits, c'est leur nature, c'est ne
pouvoir supporter que la pierre tombe ou que le feu s'lve.

2 (I)

Les hommes en un sens ne sont point lgers, ou ne le sont que dans les
petites choses. Ils changent leurs habits, leur langage, les dehors, les
biensances; ils changent de got quelquefois: ils gardent leurs moeurs
toujours mauvaises, fermes et constants dans le mal, ou dans
l'indiffrence pour la vertu.

3 (IV)

Le stocisme est un jeu d'esprit et une ide semblable  la Rpublique
de Platon. Les stoques ont feint qu'on pouvait rire dans la pauvret;
tre insensible aux injures,  l'ingratitude, aux pertes de biens, comme
 celles des parents et des amis; regarder froidement la mort, et comme
une chose indiffrente qui ne devait ni rjouir ni rendre triste; n'tre
vaincu ni par le plaisir ni par la douleur; sentir le fer ou le feu dans
quelque partie de son corps sans pousser le moindre soupir, ni jeter une
seule larme; et ce fantme de vertu et de constance ainsi imagin, il
leur a plu de l'appeler un sage. Ils ont laiss  l'homme tous les
dfauts qu'ils lui ont trouvs, et n'ont presque relev aucun de ses
faibles. Au lieu de faire de ses vices des peintures affreuses ou
ridicules qui servissent  l'en corriger, ils lui ont trac l'ide d'une
perfection et d'un hrosme dont il n'est point capable, et l'ont
exhort  l'impossible. Ainsi le sage, qui n'est pas, ou qui n'est
qu'imaginaire, se trouve naturellement et par lui-mme au-dessus de tous
les vnements et de tous les maux: ni la goutte la plus douloureuse, ni
la colique la plus aigu ne sauraient lui arracher une plainte; le ciel
et la terre peuvent tre renverss sans l'entraner dans leur chute, et
il demeurerait ferme sur les ruines de l'univers: pendant que l'homme
qui est en effet sort de son sens, crie, se dsespre, tincelle des
yeux, et perd la respiration pour un chien perdu ou pour une porcelaine
qui est en pices.

4 (IV)

Inquitude d'esprit, ingalit d'humeur, inconstance de coeur,
incertitude de conduite: tous vices de l'me, mais diffrents, et qui
avec tout le rapport qui parat entre eux, ne se supposent pas toujours
l'un l'autre dans un mme sujet.

5 (VI)

Il est difficile de dcider si l'irrsolution rend l'homme plus
malheureux que mprisable; de mme s'il y a toujours plus d'inconvnient
 prendre un mauvais parti, qu' n'en prendre aucun.

6 (VI)

Un homme ingal n'est pas un seul homme, ce sont plusieurs: il se
multiplie autant de fois qu'il a de nouveaux gots et de manires
diffrentes; il est  chaque moment ce qu'il n'tait point, et il va
tre bientt ce qu'il n'a jamais t: il se succde  lui-mme. Ne
demandez pas de quelle complexion il est, mais quelles sont ses
complexions; ni de quelle humeur, mais combien il a de sortes d'humeurs.
Ne vous trompez-vous point? est-ce Euthycrate que vous abordez?
aujourd'hui quelle glace pour vous! hier il vous recherchait, il vous
caressait, vous donniez de la jalousie  ses amis: vous reconnat-il
bien? dites-lui votre nom.

7 (VI)

Mnalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir, il la
referme: il s'aperoit qu'il est en bonnet de nuit; et venant  mieux
s'examiner, il se trouve ras  moiti, il voit que son pe est mise du
ct droit, que ses bas sont rabattus sur ses talons, et que sa chemise
est par-dessus ses chausses. S'il marche dans les places, il se sent
tout d'un coup rudement frapper  l'estomac ou au visage; il ne
souponne point ce que ce peut tre, jusqu' ce qu'ouvrant les yeux et
se rveillant, il se trouve ou devant un limon de charrette, ou derrire
un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses paules. On l'a
vu une fois heurter du front contre celui d'un aveugle, s'embarrasser
dans ses jambes, et tomber avec lui chacun de son ct  la renverse. Il
lui est arriv plusieurs fois de se trouver tte pour tte  la
rencontre d'un prince et sur son passage, se reconnatre  peine, et
n'avoir que le loisir de se coller  un mur pour lui faire place. Il
cherche, il brouille, il crie, il s'chauffe, il appelle ses valets l'un
aprs l'autre: on lui perd tout, on lui gare tout; il demande ses
gants, qu'il a dans ses mains, semblable  cette femme qui prenait le
temps de demander son masque lorsqu'elle l'avait sur son visage. Il
entre  l'appartement, et passe sous un lustre o sa perruque s'accroche
et demeure suspendue: tous les courtisans regardent et rient; Mnalque
regarde aussi et rit plus haut que les autres, il cherche des yeux dans
toute l'assemble o est celui qui montre ses oreilles, et  qui il
manque une perruque. S'il va par la ville, aprs avoir fait quelque
chemin, il se croit gar, il s'meut, et il demande o il est  des
passants, qui lui disent prcisment le nom de sa rue; il entre ensuite
dans sa maison, d'o il sort prcipitamment, croyant qu'il s'est tromp.
Il descend du Palais, et trouvant au bas du grand degr un carrosse
qu'il prend pour le sien, il se met dedans: le cocher touche et croit
ramener son matre dans sa maison; Mnalque se jette hors de la
portire, traverse la cour, monte l'escalier, parcourt l'antichambre, la
chambre, le cabinet; tout lui est familier, rien ne lui est nouveau; il
s'assit, il se repose, il est chez soi. Le matre arrive: celui-ci se
lve pour le recevoir; il le traite fort civilement, le prie de
s'asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre; il parle, il rve,
il reprend la parole: le matre de la maison s'ennuie, et demeure
tonn; Mnalque ne l'est pas moins, et ne dit pas ce qu'il en pense: il
a affaire  un fcheux,  un homme oisif, qui se retirera  la fin, il
l'espre, et il prend patience: la nuit arrive qu'il est  peine
dtromp. Une autre fois il rend visite  une femme, et, se persuadant
bientt que c'est lui qui la reoit, il s'tablit dans son fauteuil, et
ne songe nullement  l'abandonner: il trouve ensuite que cette dame fait
ses visites longues, il attend  tous moments qu'elle se lve et le
laisse en libert; mais comme cela tire en longueur, qu'il a faim, et
que la nuit est dj avance, il la prie  souper: elle rit, et si haut,
qu'elle le rveille. Lui-mme se marie le matin, l'oublie le soir, et
dcouche la nuit de ses noces; et quelques annes aprs il perd sa
femme, elle meurt entre ses bras, il assiste  ses obsques, et le
lendemain, quand on lui vient dire qu'on a servi, il demande si sa femme
est prte et si elle est avertie. C'est lui encore qui entre dans une
glise, et prenant l'aveugle qui est coll  la porte pour un pilier, et
sa tasse pour le bnitier, y plonge la main, la porte  son front,
lorsqu'il entend tout d'un coup le pilier qui parle, et qui lui offre
des oraisons. Il s'avance dans la nef, il croit voir un prie-Dieu, il se
jette lourdement dessus: la machine plie, s'enfonce, et fait des efforts
pour crier; Mnalque est surpris de se voir  genoux sur les jambes d'un
fort petit homme, appuy sur son dos, les deux bras passs sur ses
paules, et ses deux mains jointes et tendues qui lui prennent le nez
et lui ferment la bouche; il se retire confus, et va s'agenouiller
ailleurs. Il tire un livre pour faire sa prire, et c'est sa pantoufle
qu'il a prise pour ses Heures, et qu'il a mise dans sa poche avant que
de sortir. Il n'est pas hors de l'glise qu'un homme de livre court
aprs lui, le joint, lui demande en riant s'il n'a point la pantoufle de
Monseigneur; Mnalque lui montre la sienne, et lu dit: Voil toutes les
pantoufles que j'ai sur moi; il se fouille nanmoins, et tire celle de
l'vque de**, qu'il vient de quitter, qu'il a trouv malade auprs de
son feu, et dont, avant de prendre cong de lui, il a ramass la
pantoufle, comme l'un de ses gants qui tait  terre: ainsi Mnalque
s'en retourne chez soi avec une pantoufle de moins. Il a une fois perdu
au jeu tout l'argent qui est dans sa bourse, et, voulant continuer de
jouer, il entre dans son cabinet, ouvre une armoire, y prend sa
cassette, en tire ce qu'il lui plat, croit la remettre o il l'a prise:
il entend aboyer dans son armoire qu'il vient de fermer; tonn de ce
prodige, il l'ouvre une seconde fois, et il clate de rire d'y voir son
chien, qu'il a serr pour sa cassette. Il joue au trictrac, il demande 
boire, on lui en apporte; c'est  lui  jouer, il tient le cornet d'une
main et un verre de l'autre, et comme il a une grande soif, il avale les
ds et presque le cornet, jette le verre d'eau dans le trictrac, et
inonde celui contre qui il joue. Et dans une chambre o il est familier,
il crache sur le lit et jette son chapeau  terre, en croyant faire tout
le contraire. Il se promne sur l'eau, et il demande quelle heure il
est: on lui prsente une montre;  peine l'a-t-il reue, que ne songeant
plus ni  l'heure ni  la montre, il la jette dans la rivire, comme une
chose qui l'embarrasse. Lui-mme crit une longue lettre, met de la
poudre dessus  plusieurs reprises, et jette toujours la poudre dans
l'encrier. Ce n'est pas tout: il crit une seconde lettre, et aprs les
avoir cachetes toutes deux, il se trompe  l'adresse; un duc et pair
reoit l'une de ces deux lettres, et en l'ouvrant y lit ces mots: Matre
Olivier, ne manquez; sitt la prsente reue, de m'envoyer ma provision
de foin... Son fermier reoit l'autre, il l'ouvre, et se la fait lire; on
y trouve: Monseigneur, j'ai reu avec une soumission aveugle les ordres
qu'il a plu  Votre Grandeur... Lui-mme encore crit une lettre pendant
la nuit, et aprs l'avoir cachete, il teint sa bougie: il ne laisse
pas d'tre surpris de ne voir goutte, et il sait  peine comment cela
est arriv. Mnalque descend l'escalier du Louvre; un autre le monte, 
qui il dit: C'est vous que je cherche; il le prend par la main, le fait
descendre avec lui, traverse plusieurs cours, entre dans les salles, en
sort; il va, il revient sur ses pas; il regarde enfin celui qu'il trane
aprs soi depuis un quart d'heure: il est tonn que ce soit lui, il n'a
rien  lui dire, il lui quitte la main, et tourne d'un autre ct.
Souvent il vous interroge, et il est dj bien loin de vous quand vous
songez  lui rpondre; ou bien il vous demande en courant comment se
porte votre pre, et comme vous lui dites qu'il est fort mal, il vous
crie qu'il en est bien aise. Il vous trouve quelque autre fois sur son
chemin: Il est ravi de vous rencontrer; il sort de chez vous pour vous
entretenir d'une certaine chose; il contemple votre main: Vous avez l,
dit-il, un beau rubis; est-il balais?, il vous quitte et continue sa
route: voil l'affaire importante dont il avait  vous parler. Se
trouve-t-il en campagne, il dit  quelqu'un qu'il le trouve heureux
d'avoir pu se drober  la cour pendant l'automne, et d'avoir pass dans
ses terres tout le temps de Fontainebleau, il tient  d'autres discours;
puis revenant  celui-ci: Vous avez eu, lui dit-il, de beaux jours 
Fontainebleau; vous y avez sans doute beaucoup chass. Il commence
ensuite un conte qu'il oublie d'achever; il rit en lui-mme, il clate
d'une chose qui lui passe par l'esprit, il rpond  sa pense, il chante
entre ses dents, il siffle, il se renverse dans une chaise, il pousse un
cri plaintif, il bille, il se croit seul. S'il se trouve  un repas, on
voit le pain se multiplier insensiblement sur son assiette: il est vrai
que ses voisins en manquent, aussi bien que de couteaux et de
fourchettes, dont il ne les laisse pas jouir longtemps. On a invent aux
tables une grande cuillre pour la commodit du service: il la prend, la
plonge dans le plat, l'emplit, la porte  sa bouche, et il ne sort pas
d'tonnement de voir rpandu sur son linge et sur ses habits le potage
qu'il vient d'avaler. Il oublie de boire pendant tout le dner; ou s'il
s'en souvient, et qu'il trouve que l'on lui donne trop de vin, il en
flanque plus de la moiti au visage de celui qui est  sa droite; il
boit le reste tranquillement, et ne comprend pas pourquoi tout le monde
clate de rire de ce qu'il a jet  terre ce qu'on lui a vers de trop.
Il est un jour retenu au lit pour quelque incommodit: on lui rend
visite; il y a un cercle d'hommes et de femmes dans la ruelle qui
l'entretiennent, et en leur prsence il soulve sa couverture et crache
dans ses draps. On le mne aux Chartreux; on lui fait voir un clotre
orn d'ouvrages, tous de la main d'un excellent peintre; le religieux
qui les lui explique parle de saint Bruno, du chanoine et de son
aventure, en fait une longue histoire, et la montre dans l'un de ses
tableaux: Mnalque, qui pendant la narration est hors du clotre, et
bien loin au del, y revient enfin, et demande au pre si c'est le
chanoine ou saint Bruno qui est damn. Il se trouve par hasard avec une
jeune veuve; il lui parle de son dfunt mari, lui demande comment il est
mort; cette femme,  qui ce discours renouvelle ses douleurs, pleure,
sanglote, et ne laisse pas de reprendre tous les dtails de la maladie
de son poux, qu'elle conduit depuis la veille de sa fivre, qu'il se
portait bien, jusqu' l'agonie: Madame, lui demande Mnalque, qui
l'avait apparemment coute avec attention, n'aviez-vous que celui-l?
Il s'avise un matin de faire tout hter dans sa cuisine, il se lve
avant le fruit, et prend cong de la compagnie: on le voit ce jour-l en
tous les endroits de la ville, hormis en celui o il a donn un
rendez-vous prcis pour cette affaire qui l'a empch de dner, et l'a
fait sortir  pied, de peur que son carrosse ne le ft attendre.
L'entendez-vous crier, gronder, s'emporter contre l'un de ses
domestiques? il est tonn de ne le point voir: O peut-il tre?
dit-il; que fait-il? qu'est-il devenu? qu'il ne se prsente plus devant
moi, je le chasse ds  cette heure. Le valet arrive,  qui il demande
firement d'o il vient; il lui rpond qu'il vient de l'endroit o il
l'a envoy, et il lui rend un fidle compte de sa commission. Vous le
prendriez souvent pour tout ce qu'il n'est pas: pour un stupide, car il
n'coute point, et il parle encore moins; pour un fou, car outre qu'il
parle tout seul, il est sujet  de certaines grimaces et  des
mouvements de tte involontaires; pour un homme fier et incivil, car
vous le saluez, et il passe sans vous regarder, ou il vous regarde sans
vous rendre le salut; pour un inconsidr, car il parle de banqueroute
au milieu d'une famille o il y a cette tache, d'excution et d'chafaud
devant un homme dont le pre y a mont, de roture devant des roturiers
qui sont riches et qui se donnent pour nobles. De mme il a dessein
d'lever auprs de soi un fils naturel sous le nom et le personnage d'un
valet; et quoiqu'il veuille le drober  la connaissance de sa femme et
de ses enfants, il lui chappe de l'appeler son fils dix fois le jour.
Il a pris aussi la rsolution de marier son fils  la fille d'un homme
d'affaires, et il ne laisse pas de dire de temps en temps, en parlant de
sa maison et de ses anctres, que les Mnalques ne se sont jamais
msallis. Enfin il n'est ni prsent ni attentif dans une compagnie  ce
qui fait le sujet de la conversation. Il pense et il parle tout  la
fois, mais la chose dont il parle est rarement celle  laquelle il
pense; aussi ne parle-t-il gure consquemment et avec suite: o il dit
non, souvent il faut dire oui, et o il dit oui, croyez qu'il veut dire
non; il a, en vous rpondant si juste, les yeux fort ouverts, mais il ne
s'en sert point: il ne regarde ni vous ni personne, ni rien qui soit au
monde. Tout ce que vous pouvez tirer de lui, et encore dans le temps
qu'il est le plus appliqu et d'un meilleur commerce, ce sont ces mots:
Oui vraiment; C'est vrai; Bon! Tout de bon? Oui-da! Je pense qu'oui;
Assurment; Ah! ciel! et quelques autres monosyllabes qui ne sont pas
mme placs  propos. Jamais aussi il n'est avec ceux avec qui il parat
tre: il appelle srieusement son laquais Monsieur; et son ami, il
l'appelle la Verdure; il dit Votre Rvrence  un prince du sang, et
Votre Altesse  un jsuite. Il entend la messe: le prtre vient 
ternuer; il lui dit: Dieu vous assiste! Il se trouve avec un magistrat:
cet homme, grave par son caractre, vnrable par son ge et par sa
dignit, l'interroge sur un vnement et lui demande si cela est ainsi;
Mnalque lui rpond: Oui, Mademoiselle. Il revient une fois de la
campagne: ses laquais en livres entreprennent de le voler et y
russissent; ils descendent de son carrosse, lui portent un bout de
flambeau sous la gorge, lui demandent la bourse, et il la rend. Arriv
chez soi, il raconte son aventure  ses amis, qui ne manquent pas de
l'interroger sur les circonstances, et il leur dit: Demandez  mes gens,
ils y taient.

8 (IV)

L'incivilit n'est pas un vice de l'me, elle est l'effet de plusieurs
vices: de la sotte vanit, de l'ignorance de ses devoirs, de la paresse,
de la stupidit, de la distraction, du mpris des autres, de la
jalousie. Pour ne se rpandre que sur les dehors, elle n'en est que plus
hassable, parce que c'est toujours un dfaut visible et manifeste. Il
est vrai cependant qu'il offense plus ou moins, selon la cause qui le
produit.

9 (IV)

Dire d'un homme colre, ingal, querelleux, chagrin, pointilleux,
capricieux: c'est son humeur n'est pas l'excuser, comme on le croit,
mais avouer sans y penser que de si grands dfauts sont irrmdiables.

Ce qu'on appelle humeur est une chose trop nglige parmi les hommes:
ils devraient comprendre qu'il ne leur suffit pas d'tre bons, mais
qu'ils doivent encore paratre tels, du moins s'ils tendent  tre
sociables, capables d'union et de commerce, c'est--dire  tre des
hommes. L'on n'exige pas des mes malignes qu'elles aient de la douceur
et de la souplesse; elle ne leur manque jamais, et elle leur sert de
pige pour surprendre les simples, et pour faire valoir leurs artifices:
l'on dsirerait de ceux qui ont un bon coeur qu'ils fussent toujours
pliants, faciles, complaisants; et qu'il ft moins vrai quelquefois que
ce sont les mchants qui nuisent, et les bons qui font souffrir.

10 (IV)

Le commun des hommes va de la colre  l'injure. Quelques-uns en usent
autrement: ils offensent, et puis ils se fchent; la surprise o l'on
est toujours de ce procd ne laisse pas de place au ressentiment.

11 (I)

Les hommes ne s'attachent pas assez  ne point manquer les occasions de
faire plaisir: il semble que l'on n'entre dans un emploi que pour
pouvoir obliger et n'en rien faire; la chose la plus prompte et qui se
prsente d'abord, c'est le refus, et l'on n'accorde que par rflexion.

12 (VIII)

Sachez prcisment ce que vous pouvez attendre des hommes en gnral, et
de chacun d'eux en particulier, et jetez-vous ensuite dans le commerce
du monde.

13 (IV)

Si la pauvret est la mre des crimes, le dfaut d'esprit en est le
pre.

14 (I)

Il est difficile qu'un fort malhonnte homme ait assez d'esprit: un
gnie qui est droit et perant conduit enfin  la rgle,  la probit, 
la vertu. Il manque du sens et de la pntration  celui qui s'opinitre
dans le mauvais comme dans le faux: l'on cherche en vain  le corriger
par des traits de satire qui le dsignent aux autres, et o il ne se
reconnat pas lui-mme; ce sont des injures dites  un sourd. Il serait
dsirable pour le plaisir des honntes gens et pour la vengeance
publique, qu'un coquin ne le ft pas au point d'tre priv de tout
sentiment.

15 (I)

Il y a des vices que nous ne devons  personne, que nous apportons en
naissant, et que nous fortifions par l'habitude; il y en a d'autres que
l'on contracte, et qui nous sont trangers. L'on est n quelquefois avec
des moeurs faciles, de la complaisance, et tout le dsir de plaire; mais
par les traitements que l'on reoit de ceux avec qui l'on vit ou de qui
l'on dpend, l'on est bientt jet hors de ses mesures, et mme de son
naturel: l'on a des chagrins et une bile que l'on ne se connaissait
point, l'on se voit une autre complexion, l'on est enfin tonn de se
trouver dur et pineux.

16 (II)

L'on demande pourquoi tous les hommes ensemble ne composent pas comme
une seule nation, et n'ont point voulu parler une mme langue, vivre
sous les mmes lois, convenir entre eux des mmes usages et d'un mme
culte; et moi, pensant  la contrarit des esprits, des gots et des
sentiments, je suis tonn de voir jusques  sept ou huit personnes se
rassembler sous un mme toit, dans une mme enceinte, et composer une
seule famille.

17 (I)

Il y a d'tranges pres, et dont tout la vie ne semble occupe qu'
prparer  leurs enfants des raisons de se consoler de leur mort.

18 (I)

Tout est tranger dans l'humeur, les moeurs et les manires de la plupart
des hommes. Tel a vcu pendant toute sa vie chagrin, emport, avare,
rampant, soumis, laborieux, intress, qui tait n gai, paisible,
paresseux, magnifique, d'un courage fier et loign de toute bassesse:
les besoins de la vie, la situation o l'on se trouve, la loi de la
ncessit forcent la nature et y causent ces grands changements. Ainsi
tel homme au fond et en lui-mme ne se peut dfinir: trop de choses qui
sont hors de lui l'altrent, le changent, le bouleversent; il n'est
point prcisment ce qu'il est ou ce qu'il parat tre.

19 (I)

La vie est courte et ennuyeuse: elle se passe toute  dsirer. L'on
remet  l'avenir son repos et ses joies,  cet ge souvent o les
meilleurs biens ont dj disparu, la sant et la jeunesse. Ce temps
arrive, qui nous surprend encore dans les dsirs; on en est l, quand la
fivre nous saisit et nous teint: si l'on et guri, ce n'tait que
pour dsirer plus longtemps.

20 (VIII)

Lorsqu'on dsire, on se rend  discrtion  celui de qui l'on espre:
est-on sr d'avoir, on temporise, on parlemente, on capitule.

21 (I)

Il est si ordinaire  l'homme de n'tre pas heureux, et si essentiel 
tout ce qui est un bien d'tre achet par mille peines, qu'une affaire
qui se rend facile devient suspecte. L'on comprend  peine, ou que ce
qui cote si peu puisse nous tre fort avantageux, ou qu'avec des
mesures justes l'on doive si aisment parvenir  la fin que l'on se
propose. L'on croit mriter les bons succs, mais n'y devoir compter que
fort rarement.

22 (IV)

L'homme qui dit qu'il n'est pas n heureux pourrait du moins le devenir
par le bonheur de ses amis ou de ses proches. L'envie lui te cette
dernire ressource.

23 (VI)

Quoi que j'aie pu dire ailleurs, peut-tre que les affligs ont tort.
Les hommes semblent tre ns pour l'infortune, la douleur et la
pauvret; peu en chappent; et comme toute disgrce peut leur arriver,
ils devraient tre prpars  toute disgrce.

24 (I)

Les hommes ont tant de peine  s'approcher sur les affaires, sont si
pineux sur les moindres intrts, si hrisss de difficults, veulent
si fort tromper et si peu tre tromps, mettent si haut ce qui leur
appartient, et si bas ce qui appartient aux autres, que j'avoue que je
ne sais par o et comment se peuvent conclure les mariages, les
contrats, les acquisitions, la paix, la trve, les traits, les
alliances.

25

(V)  quelques-uns l'arrogance tient lieu de grandeur, l'inhumanit de
fermet, et la fourberie d'esprit.

(I) Les fourbes croient aisment que les autres le sont; ils ne peuvent
gure tre tromps, et ils ne trompent pas longtemps.

(V) Je me rachterai toujours fort volontiers d'tre fourbe par tre
stupide et passer pour tel.

(V) On ne trompe point en bien; la fourberie ajoute la malice au
mensonge.

26 (VIII)

S'il y avait moins de dupes, il y aurait moins de ce qu'on appelle des
hommes fins ou entendus, et de ceux qui tirent autant de vanit que de
distinction d'avoir su, pendant tout le cours de leur vie, tromper les
autres. Comment voulez-vous qu'rophile,  qui le manque de parole, les
mauvais offices, la fourberie, bien loin de nuire, ont mrit des grces
et des bienfaits de ceux mmes qu'il a ou manqu de servir ou
dsobligs, ne prsume pas infiniment de soi et de son industrie?

27

(IV) L'on n'entend dans les places et dans les rues des grandes villes,
et de la bouche de ceux qui passent, que les mots d'exploit, de saisie,
d'interrogatoire, de promesse, et de plaider contre sa promesse. Est-ce
qu'il n'y aurait pas dans le monde la plus petite quit? Serait-il au
contraire rempli de gens qui demandent froidement ce qui ne leur est pas
d, ou qui refusent nettement de rendre ce qu'ils doivent?

(VIII) Parchemins invents pour faire souvenir ou pour convaincre les
hommes de leur parole: honte de l'humanit!

(IV) tez les passions, l'intrt, l'injustice, quel calme dans les plus
grandes villes! Les besoins et la subsistance n'y font pas le tiers de
l'embarras.

28 (I)

Rien n'engage tant un esprit raisonnable  supporter tranquillement des
parents et des amis les tors qu'ils ont  son gard, que la rflexion
qu'il fait sur les vices de l'humanit, et combien il est pnible aux
hommes d'tre constants, gnreux, fidles, d'tre touchs d'une amiti
plus forte que leur intrt. Comme il connat leur porte, il n'exige
point d'eux qu'ils pntrent les corps, qu'ils volent dans l'air, qu'ils
aient de l'quit. Il peut har les hommes en gnral, o il y a si peu
de vertu; mais il excuse les particuliers, il les aime mme par des
motifs plus relevs, et il s'tudie  mriter le moins qu'il se peut une
pareille indulgence.

29 (I)

Il y a de certains biens que l'on dsire avec emportement, et dont
l'ide seule nous enlve et nous transporte: s'il nous arrive de les
obtenir, on les sent plus tranquillement qu'on ne l'et pens, on en
jouit moins que l'on n'aspire encore  de plus grands.

30 (I)

Il y a des maux effroyables et d'horribles malheurs o l'on n'ose
penser, et dont la seule vue fait frmir: s'il arrive que l'on y tombe,
l'on se trouve des ressources que l'on ne se connaissait point, l'on se
raidit contre son infortune, et l'on fait mieux qu'on ne l'esprait.

31 (IV)

Il ne faut quelquefois qu'une jolie maison dont on hrite, qu'un beau
cheval ou un joli chien dont on se trouve le matre, qu'une tapisserie,
qu'une pendule, pour adoucir une grande douleur, et pour faire moins
sentir une grande perte.

32 (V)

Je suppose que les hommes soient ternels sur la terre, et je mdite
ensuite sur ce qui pourrait me faire connatre qu'ils se feraient alors
une plus grande affaire de leur tablissement qu'ils ne s'en font dans
l'tat o sont les choses.

33 (I)

Si la vie est misrable, elle est pnible  supporter; si elle est
heureuse, il est horrible de la perdre. L'un revient  l'autre.

34 (I)

Il n'y a rien que les hommes aiment mieux  conserver et qu'ils mnagent
moins que leur propre vie.

35 (VIII)

Irne se transporte  grands frais en pidaure, voit Esculape dans son
temple, et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle
est lasse et recrue de fatigue; et le dieu prononce que cela lui arrive
par la longueur du chemin qu'elle vient de faire. Elle dit qu'elle est
le soir sans apptit; l'oracle lui ordonne de dner peu. Elle ajoute
qu'elle est sujette  des insomnies; et il lui prescrit de n'tre au lit
que pendant la nuit. Elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et
quel remde; l'oracle rpond qu'elle doit se lever avant midi, et
quelquefois se servir de ses jambes pour marcher. Elle lui dclare que
le vin lui est nuisible: l'oracle lui dit de boire de l'eau; qu'elle a
des indigestions: et il ajoute qu'elle fasse dite. Ma vue s'affaiblit,
dit Irne.--Prenez des lunettes, dit Esculape.--Je m'affaiblis
moi-mme, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que
j'ai t.--C'est, dit le dieu, que vous vieillissez.--Mais que moyen
de gurir de cette langueur?--Le plus court, Irne, c'est de mourir,
comme ont fait votre mre et votre aeule.--Fils d'Apollon, s'crie
Irne, quel conseil me donnez-vous? Est-ce l toute cette science que
les hommes publient, et qui vous fait rvrer de toute la terre? Que
m'apprenez-vous de rare et de mystrieux? et ne savais-je pas tous ces
remdes que vous m'enseignez?--Que n'en usiez-vous donc, rpond le
dieu, sans venir me chercher de si loin, et abrger vos jours par un
long voyage?

36 (I)

La mort n'arrive qu'une fois, et se fait sentir  tous les moments de la
vie: il est plus dur de l'apprhender que de la souffrir.

37 (V)

L'inquitude, la crainte, l'abattement n'loignent pas la mort, au
contraire: je doute seulement que le ris excessif convienne aux hommes,
qui sont mortels.

38 (V)

Ce qu'il y a de certain dans la mort est un peu adouci par ce qui est
incertain: c'est un indfini dans le temps qui tient quelque chose de
l'infini et de ce qu'on appelle ternit.

39 (I)

Pensons que, comme nous soupirons prsentement pour la florissante
jeunesse qui n'est plus et ne reviendra point, la caducit suivra, qui
nous fera regretter l'ge viril o nous sommes encore, et que nous
n'estimons pas assez.

40 (I)

L'on craint la vieillesse, que l'on n'est pas sr de pouvoir atteindre.

41 (V)

L'on espre de vieillir, et l'on craint la vieillesse; c'est--dire l'on
aime la vie, et l'on fuit la mort.

42 (VI)

C'est plus tt fait de cder  la nature et de craindre la mort, que de
faire de continuels efforts, s'armer de raisons et de rflexions, et
tre continuellement aux prises avec soi-mme pour ne la pas craindre.

43 (V)

Si de tous les hommes les uns mouraient, les autres non, ce serait une
dsolante affliction que de mourir.

44 (V)

Une longue maladie semble tre place entre la vie et la mort, afin que
la mort mme devienne un soulagement et  ceux qui meurent et  ceux qui
restent.

45 (V)

 parler humainement, la mort a un bel endroit, qui est de mettre fin 
la vieillesse.

La mort qui prvient la caducit arrive plus  propos que celle qui la
termine.

46 (I)

Le regret qu'ont les hommes du mauvais emploi du temps qu'ils ont dj
vcu, ne les conduit pas toujours  faire de celui qui leur reste 
vivre un meilleur usage.

47 (V)

La vie est un sommeil: les vieillards sont ceux dont le sommeil a t
plus long; ils ne commencent  se rveiller que quand il faut mourir.
S'ils repassent alors sur tout le cours de leurs annes, ils ne trouvent
souvent ni vertus ni actions louables qui les distinguent les unes des
autres; ils confondent leurs diffrents ges, ils n'y voient rien qui
marque assez pour mesurer le temps qu'ils ont vcu. Ils ont eu un songe
confus, informe, et sans aucune suite; ils sentent nanmoins, comme ceux
qui s'veillent, qu'ils ont dormi longtemps.

48 (IV)

Il n'y a pour l'homme que trois vnements: natre, vivre et mourir. Il
ne se sent pas natre, il souffre  mourir, et il oublie de vivre.

49 (IV)

Il y a un temps o la raison n'est pas encore, o l'on ne vit que par
instinct,  la manire des animaux, et dont il ne reste dans la mmoire
aucun vestige. Il y a un second temps o la raison se dveloppe, o elle
est forme, et o elle pourrait agir, si elle n'tait pas obscurcie et
comme teinte par les vices de la complexion, et par un enchanement de
passions qui se succdent les unes aux autres, et conduisent jusques au
troisime et dernier ge. La raison, alors dans sa force, devrait
produire; mais elle est refroidie et ralentie par les annes, par la
maladie et la douleur, dconcerte ensuite par le dsordre de la
machine, qui est dans son dclin: et ces temps nanmoins sont la vie de
l'homme.

50 (IV)

Les enfants sont hautains, ddaigneux, colres, envieux, curieux,
intresss, paresseux, volages, timides, intemprants, menteurs,
dissimuls; ils rient et pleurent facilement; ils ont des joies
immodres et des afflictions amres sur de trs petits sujets; ils ne
veulent point souffrir de mal, et aiment  en faire: ils sont dj des
hommes.

51 (IV)

Les enfants n'ont ni pass ni avenir, et, ce qui ne nous arrive gure,
ils jouissent du prsent.

52 (IV)

Le caractre de l'enfance parat unique; les moeurs, dans cet ge, sont
assez les mmes, et ce n'est qu'avec une curieuse attention qu'on en
pntre la diffrence: elle augmente avec la raison, parce qu'avec
celle-ci croissent les passions et les vices, qui seuls rendent les
hommes si dissemblables entre eux, et si contraires  eux-mmes.

53 (IV)

Les enfants ont dj de leur me l'imagination et la mmoire,
c'est--dire ce que les vieillards n'ont plus, et ils en tirent un
merveilleux usage pour leurs petits jeux et pour tous leurs amusements:
c'est par elles qu'ils rptent ce qu'ils ont entendu dire, qu'ils
contrefont ce qu'ils ont vu faire, qu'ils sont de tous mtiers, soit
qu'ils s'occupent en effet  mille petits ouvrages, soit qu'ils imitent
les divers artisans par le mouvement et par le geste; qu'ils se trouvent
 un grand festin, et y font bonne chre; qu'ils se transportent dans
des palais et dans des lieux enchants; que bien que seuls, ils se
voient un riche quipage et un grand cortge; qu'ils conduisent des
armes, livrent bataille, et jouissent du plaisir de la victoire; qu'ils
parlent aux rois et aux plus grands princes; qu'ils sont rois eux-mmes,
ont des sujets, possdent des trsors, qu'ils peuvent faire de feuilles
d'arbres ou de grains de sable; et, ce qu'ils ignorent dans la suite de
leur vie, savent  cet ge tre les arbitres de leur fortune, et les
matres de leur propre flicit.

54 (IV)

Il n'y a nuls vices extrieurs et nuls dfauts du corps qui ne soient
aperus par les enfants; ils les saisissent d'une premire vue, et ils
savent les exprimer par des mots convenables: on ne nomme point plus
heureusement. Devenus hommes, ils sont chargs  leur tour de toutes les
imperfections dont ils se sont moqus.

L'unique soin des enfants est de trouver l'endroit faible de leurs
matres, comme de tous ceux  qui ils sont soumis: ds qu'ils ont pu les
entamer, ils gagnent le dessus, et prennent sur eux un ascendant qu'ils
ne perdent plus. Ce qui nous fait dchoir une premire fois de cette
supriorit  leur gard est toujours ce qui nous empche de la
recouvrer.

55 (IV)

La paresse, l'indolence et l'oisivet, vices si naturels aux enfants,
disparaissent dans leurs jeux, o ils sont vifs, appliqus, exacts,
amoureux des rgles et de la symtrie, o ils ne se pardonnent nulle
faute les uns aux autres, et recommencent eux-mmes plusieurs fois une
seule chose qu'ils ont manque: prsages certains qu'ils pourront un
jour ngliger leurs devoirs, mais qu'ils n'oublieront rien pour leurs
plaisirs.

56 (IV)

Aux enfants tout parat grand, les cours, les jardins, les difices, les
meubles, les hommes, les animaux; aux hommes les choses du monde
paraissent ainsi, et j'ose dire par la mme raison, parce qu'ils sont
petits.

57 (IV)

Les enfants commencent entre eux par l'tat populaire, chacun y est le
matre; et ce qui est bien naturel, ils ne s'en accommodent pas
longtemps, et passent au monarchique. Quelqu'un se distingue, ou par une
plus grande vivacit, ou par une meilleure disposition du corps, ou par
une connaissance plus exacte des jeux diffrents et des petites lois qui
les composent; les autres lui dfrent, et il se forme alors un
gouvernement absolu qui ne roule que sur le plaisir.

58 (IV)

Qui doute que les enfants ne conoivent, qu'ils ne jugent, qu'ils ne
raisonnent consquemment? Si c'est seulement sur de petites choses,
c'est qu'ils sont enfants, et sans une longue exprience; et si c'est en
mauvais termes, c'est moins leur faute que celle de leurs parents ou de
leurs matres.

59 (IV)

C'est perdre toute confiance dans l'esprit des enfants, et leur devenir
inutile, que de les punir des fautes qu'ils n'ont point faites, ou mme
svrement de celles qui sont lgres. Ils savent prcisment et mieux
que personne ce qu'ils mritent, et ils ne mritent gure que ce qu'ils
craignent. Ils connaissent si c'est  tort ou avec raison qu'on les
chtie, et ne se gtent pas moins par des peines mal ordonnes que par
l'impunit.

60 (I)

On ne vit point assez pour profiter de ses fautes. On en commet pendant
tout le cours de sa vie; et tout ce que l'on peut faire  force de
faillir, c'est de mourir corrig.

Il n'y a rien qui rafrachisse le sang comme d'avoir su viter de faire
une sottise.

61 (I)

Le rcit de ses fautes est pnible; on veut les couvrir et en charger
quelque autre: c'est ce qui donne le pas au directeur sur le confesseur.

62 (VI)

Les fautes des sots sont quelquefois si lourdes et si difficiles 
prvoir, qu'elles mettent les sages en dfaut, et ne sont utiles qu'
ceux qui les font.

63 (I)

L'esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusques aux petitesses
du peuple.

64 (I)

Nous faisons par vanit ou par biensance les mmes choses, et avec les
mmes dehors, que nous les ferions par inclination ou par devoir. Tel
vient de mourir  Paris de la fivre qu'il a gagne  veiller sa femme,
qu'il n'aimait point.

65 (IV)

Les hommes, dans le coeur, veulent tre estims, et ils cachent avec soin
l'envie qu'ils ont d'tre estims; parce que les hommes veulent passer
pour vertueux, et que vouloir tirer de la vertu tout autre avantage que
la mme vertu, je veux dire l'estime et les louanges, ce ne serait plus
tre vertueux, mais aimer l'estime et les louanges, ou tre vain: les
hommes sont trs vains, et ils ne hassent rien tant que de passer pour
tels.

66 (IV)

Un homme vain trouve son compte  dire du bien ou du mal de soi: un
homme modeste ne parle point de soi.

On ne voit point mieux le ridicule de la vanit, et combien elle est un
vice honteux, qu'en ce qu'elle n'ose se montrer, et qu'elle se cache
souvent sous les apparences de son contraire.

La fausse modestie est le dernier raffinement de la vanit; elle fait
que l'homme vain ne parat point tel, et se fait valoir au contraire par
la vertu oppose au vice qui fait son caractre: c'est un mensonge. La
fausse gloire est l'cueil de la vanit; elle nous conduit  vouloir
tre estims par des choses qui  la vrit se trouvent en nous, mais
qui sont frivoles et indignes qu'on les relve: c'est une erreur.

67 (IV)

Les hommes parlent de manire, sur ce qui les regarde, qu'ils n'avouent
d'eux-mmes que de petits dfauts, et encore ceux qui supposent en leurs
personnes de beaux talents ou de grandes qualits. Ainsi l'on se plaint
de son peu de mmoire, content d'ailleurs de son grand sens et de son
bon jugement; l'on reoit le reproche de la distraction et de la
rverie, comme s'il nous accordait le bel esprit; l'on dit de soi qu'on
est maladroit, et qu'on ne peut rien faire de ses mains, fort consol de
la perte de ces petits talents par ceux de l'esprit, ou par les dons de
l'me que tout le monde nous connat; l'on fait l'aveu de sa paresse en
des termes qui signifient toujours son dsintressement, et que l'on est
guri de l'ambition; l'on ne rougit point de sa malpropret, qui n'est
qu'une ngligence pour les petites choses, et qui semble supposer qu'on
n'a d'application que pour les solides et essentielles. Un homme de
guerre aime  dire que c'tait par trop d'empressement ou par curiosit
qu'il se trouva un certain jour  la tranche, ou en quelque autre poste
trs prilleux, sans tre de garde ni command; et il ajoute qu'il en
fut repris de son gnral. De mme une bonne tte ou un ferme gnie qui
se trouve n avec cette prudence que les autres hommes cherchent
vainement  acqurir; qui a fortifi la trempe de son esprit par une
grande exprience; que le nombre, le poids, la diversit, la difficult
et l'importance des affaires occupent seulement, et n'accablent point;
qui par l'tendue de ses vues et de sa pntration se rend matre de
tous les vnements; qui bien loin de consulter toutes les rflexions
qui sont crites sur le gouvernement et la politique, est peut-tre de
ces mes sublimes nes pour rgir les autres, et sur qui ces premires
rgles ont t faites; qui est dtourn, par les grandes choses qu'il
fait, des belles ou des agrables qu'il pourrait lire, et qui au
contraire ne perd rien  retracer et  feuilleter, pour ainsi dire, sa
vie et ses actions: un homme ainsi fait peut dire aisment, et sans se
commettre, qu'il ne connat aucun livre, et qu'il ne lit jamais.

68 (V)

On veut quelquefois cacher ses faibles, ou en diminuer l'opinion par
l'aveu libre que l'on en fait. Tel dit: Je suis ignorant, qui ne sait
rien; un homme dit: Je suis vieux, il passe soixante ans; un autre
encore: Je ne suis pas riche, et il est pauvre.

69 (IV)

La modestie n'est point, ou est confondue avec une chose toute
diffrente de soi, si on la prend pour un sentiment intrieur qui avilit
l'homme  ses propres yeux, et qui est une vertu surnaturelle qu'on
appelle humilit. L'homme, de sa nature, pense hautement et superbement
de lui-mme, et ne pense ainsi que de lui-mme: la modestie ne tend qu'
faire que personne n'en souffre; elle est une vertu du dehors, qui rgle
ses yeux, sa dmarche, ses paroles, son ton de voix, et qui le fait agir
extrieurement avec les autres comme s'il n'tait pas vrai qu'il les
compte pour rien.

70 (I)

Le monde est plein de gens qui faisant intrieurement et par habitude la
comparaison d'eux-mmes avec les autres, dcident toujours en faveur de
leur propre mrite, et agissent consquemment.

71 (IV)

Vous dites qu'il faut tre modeste, les gens bien ns ne demandent pas
mieux: faites seulement que les hommes n'empitent pas sur ceux qui
cdent par modestie, et ne brisent pas ceux qui plient.

De mme l'on dit: Il faut avoir des habits modestes. Les personnes de
mrite ne dsirent rien davantage; mais le monde veut de la parure, on
lui en donne; il est avide de la superfluit, on lui en montre.
Quelques-uns n'estiment les autres que par de beau linge ou par une
riche toffe; l'on ne refuse pas toujours d'tre estim  ce prix. Il y
a des endroits o il faut se faire voir: un galon d'or plus large ou
plus troit vous fait entrer ou refuser.

72 (I)

Notre vanit et la trop grande estime que nous avons de nous-mmes nous
fait souponner dans les autres une fiert  notre gard qui y est
quelquefois, et qui souvent n'y est pas: une personne modeste n'a point
cette dlicatesse.

73 (IV)

Comme il faut se dfendre de cette vanit qui nous fait penser que les
autres nous regardent avec curiosit et avec estime, et ne parlent
ensemble que pour s'entretenir de notre mrite et faire notre loge,
aussi devons-nous avoir une certaine confiance qui nous empche de
croire qu'on ne se parle  l'oreille que pour dire du mal de nous, ou
que l'on ne rit que pour s'en moquer.

74 (IV)

D'o vient qu'Alcippe me salue aujourd'hui, me sourit, et se jette hors
d'une potire de peur de me manquer? Je ne suis pas riche, et je suis 
pied: il doit, dans les rgles, ne me pas voir. N'est-ce point pour tre
vu lui-mme dans un mme fond avec un grand?

75 (IV)

L'on est si rempli de soi-mme, que tout s'y rapporte; l'on aime  tre
vu,  tre montr,  tre salu, mme des inconnus: ils sont fiers s'ils
l'oublient; l'on veut qu'ils nous devinent.

76 (I)

Nous cherchons notre bonheur hors de nous-mmes, et dans l'opinion des
hommes, que nous connaissons flatteurs, peu sincres, sans quit,
pleins d'envie, de caprices et de prventions. Quelle bizarrerie!

77 (I)

Il semble que l'on ne puisse rire que des choses ridicules: l'on voit
nanmoins de certaines gens qui rient galement des choses ridicules et
de celles qui ne le sont pas. Si vous tes sot et inconsidr, et qu'il
vous chappe devant eux quelque impertinence, ils rient de vous; si vous
tes sage, et que vous ne disiez que des choses raisonnables, et du ton
qu'il les faut dire, ils rient de mme.

78 (I)

Ceux qui nous ravissent les biens par la violence ou par l'injustice, et
qui nous tent l'honneur par la calomnie, nous marquent assez leur haine
pour nous; mais ils ne nous prouvent pas galement qu'ils aient perdu 
notre gard toute sorte d'estime: aussi ne sommes-nous pas incapables de
quelque retour pour eux, et de leur rendre un jour notre amiti. La
moquerie au contraire est de toutes les injures celle qui se pardonne le
moins; elle est le langage du mpris, et l'une des manires dont il se
fait le mieux entendre; elle attaque l'homme dans son dernier
retranchement, qui est l'opinion qu'il a de soi-mme; elle veut le
rendre ridicule  ses propres yeux; et ainsi elle le convainc de la plus
mauvaise disposition o l'on puisse tre pour lui, et le rend
irrconciliable.

C'est une chose monstrueuse que le got et la facilit qui est en nous
de railler, d'improuver et de mpriser les autres; et tout ensemble la
colre que nous ressentons contre ceux qui nous raillent, nous
improuvent et nous mprisent.

79 (VIII)

La sant et les richesses, tant aux hommes l'exprience du mal, leur
inspirent la duret pour leurs semblables; et les gens dj chargs de
leur propre misre sont ceux qui entrent davantage par la compassion
dans celle d'autrui.

80 (VII)

Il semble qu'aux mes bien nes les ftes, les spectacles, la symphonie
rapprochent et font mieux sentir l'infortune de nos proches ou de nos
amis.

81 (I)

Une grande me est au-dessus de l'injure, de l'injustice, de la douleur,
de la moquerie; et elle serait invulnrable si elle ne souffrait par la
compassion.

82 (IV)

Il y a une espce de honte d'tre heureux  la vue de certaines misres.

83 (IV)

On est prompt  connatre ses plus petits avantages, et lent  pntrer
ses dfauts. On n'ignore point qu'on a de beaux sourcils, les ongles
bien faits; on sait  peine que l'on est borgne; on ne sait point du
tout que l'on manque d'esprit.

Argyre tire son gant pour montrer une belle main, et elle ne nglige pas
de dcouvrir un petit soulier qui suppose qu'elle a le pied petit; elle
rit des choses plaisantes ou srieuses pour faire voir de belles dents;
si elle montre son oreille, c'est qu'elle l'a bien faite; et si elle ne
danse jamais, c'est qu'elle est peu contente de sa taille, qu'elle a
paisse. Elle entend tous ses intrts,  l'exception d'un seul: elle
parle toujours, et n'a point d'esprit.

84 (IV)

Les hommes comptent presque pour rien toutes les vertus du coeur, et
idoltrent les talents du corps et de l'esprit. Celui qui dit froidement
de soi, et sans croire blesser la modestie, qu'il est bon, qu'il est
constant, fidle, sincre, quitable, reconnaissant, n'ose dire qu'il
est vif, qu'il a les dents belles et la peau douce: cela est trop fort.

Il est vrai qu'il y a deux vertus que les hommes admirent, la bravoure
et la libralit, parce qu'il y a deux choses qu'ils estiment beaucoup,
et que ces vertus font ngliger, la vie et l'argent: aussi personne
n'avance de soi qu'il est brave ou libral.

Personne ne dit de soi, et surtout sans fondement, qu'il est beau, qu'il
est gnreux, qu'il est sublime: on a mis ces qualits  un trop haut
prix; on se contente de le penser.

85 (V)

Quelque rapport qu'il paraisse de la jalousie  l'mulation, il y a
entre elles le mme loignement que celui qui se trouve entre le vice et
la vertu.

La jalousie et l'mulation s'exercent sur le mme objet, qui est le bien
ou le mrite des autres: avec cette diffrence, que celle-ci est un
sentiment volontaire, courageux, sincre, qui rend l'me fconde, qui la
fait profiter des grands exemples, et la porte souvent au-dessus de ce
qu'elle admire; et que celle-l au contraire est un mouvement violent et
comme un aveu contraint du mrite qui est hors d'elle; qu'elle va mme
jusques  nier la vertu dans les sujets o elle existe, ou qui, force
de la reconnatre, lui refuse les loges ou lui envie les rcompenses;
une passion strile qui laisse l'homme dans l'tat o elle le trouve,
qui le remplit de lui-mme, de l'ide de sa rputation, qui le rend
froid et sec sur les actions ou sur les ouvrages d'autrui, qui fait
qu'il s'tonne de voir dans le monde d'autres talents que les siens, ou
d'autres hommes avec les mmes talents dont il se pique: vice honteux,
et qui par son excs rentre toujours dans la vanit et dans la
prsomption, et ne persuade pas tant  celui qui en est bless qu'il a
plus d'esprit et de mrite que les autres, qu'il lui fait croire qu'il a
lui seul de l'esprit et du mrite.

L'mulation et la jalousie ne se rencontrent gure que dans les
personnes de mme art, de mmes talents et de mme condition. Les plus
vils artisans sont les plus sujets  la jalousie; ceux qui font
profession des arts libraux ou des belles-lettres, les peintres, les
musiciens, les orateurs, les potes, tous ceux qui se mlent d'crire,
ne devraient tre capables que d'mulation.

Toute jalousie n'est point exempte de quelque sorte d'envie, et souvent
mme ces deux passions se confondent. L'envie au contraire est
quelquefois spare de la jalousie: comme est celle qu'excitent dans
notre me les conditions fort leves au-dessus de la ntre; les grandes
fortunes, la faveur, le ministre.

L'envie et la haine s'unissent toujours et se fortifient l'une l'autre
dans un mme sujet; et elles ne sont reconnaissables entre elles qu'en
ce que l'une s'attache  la personne, l'autre  l'tat et  la
condition.

Un homme d'esprit n'est point jaloux d'un ouvrier qui a travaill une
bonne pe, ou d'un statuaire qui vient d'achever une belle figure. Il
sait qu'il y a dans ces arts des rgles et une mthode qu'on ne devine
point, qu'il y a des outils  manier dont il ne connat ni l'usage, ni
le nom, ni la figure; et il lui suffit de penser qu'il n'a point fait
l'apprentissage d'un certain mtier, pour se consoler de n'y tre point
matre. Il peut au contraire tre susceptible d'envie et mme de
jalousie contre un ministre et contre ceux qui gouvernent, comme si la
raison et le bon sens, qui lui sont communs avec eux, taient les seuls
instruments qui servent  rgir un tat et  prsider aux affaires
publiques, et qu'ils dussent suppler aux rgles, aux prceptes, 
l'exprience.

86 (I)

L'on voit peu d'esprits entirement lourds et stupides; l'on en voit
encore moins qui soient sublimes et transcendants. Le commun des hommes
nage entre ces deux extrmits. L'intervalle est rempli par un grand
nombre de talents ordinaires, mais qui sont d'un grand usage, servent 
la rpublique, et renferment en soi l'utile et l'agrable: comme le
commerce, les finances, le dtail des armes, la navigation, les arts,
les mtiers, l'heureuse mmoire, l'esprit du jeu, celui de la socit et
de la conversation.

87 (IV)

Tout l'esprit qui est au monde est inutile  celui qui n'en a point: il
n'a nulles vues, et il est incapable de profiter de celles d'autrui.

88 (V)

Le premier degr dans l'homme aprs la raison, ce serait de sentir qu'il
l'a perdue; la folie mme est incompatible avec cette connaissance. De
mme, ce qu'il y aurait en nous de meilleur aprs l'esprit, ce serait de
connatre qu'il nous manque. Par l on ferait l'impossible: on saurait
sans esprit n'tre pas un sot, ni un fat, ni un impertinent.

89 (IV)

Un homme qui n'a de l'esprit que dans une certaine mdiocrit est
srieux et tout d'une pice; il ne rit point, il ne badine jamais, il ne
tire aucun fruit de la bagatelle; aussi incapable de s'lever aux
grandes choses que de s'accommoder, mme par relchement, des plus
petites, il sait  peine jouer avec ses enfants.

90 (I)

Tout le monde dit d'un fat qu'il est un fat; personne n'ose le lui dire
 lui-mme: il meurt sans le savoir, et sans que personne se soit veng.

91 (IV)

Quelle msintelligence entre l'esprit et le coeur! Le philosophe vit mal
avec tous ses prceptes, et le politique rempli de vues et de rflexions
ne sait pas se gouverner.

92 (I)

L'esprit s'use comme toutes choses; les sciences sont ses aliments,
elles le nourrissent et le consument.

93 (I)

Les petits sont quelquefois chargs de mille vertus inutiles; ils n'ont
pas de quoi les mettre en oeuvre.

94 (I)

Il se trouve des hommes qui soutiennent facilement le poids de la faveur
et de l'autorit, qui se familiarisent avec leur propre grandeur, et 
qui la tte ne tourne point dans les postes les plus levs. Ceux au
contraire que la fortune aveugle, sans choix et sans discernement, a
comme accabls de ses bienfaits, en jouissent avec orgueil et sans
modration: leurs yeux, leur dmarche, leur ton de voix et leur accs
marquent longtemps en eux l'admiration o ils sont d'eux-mmes, et de se
voir si minents; et ils deviennent si farouches que leur chute seule
peut les apprivoiser.

95 (IV)

Un homme haut et robuste, qui a une poitrine large et de larges paules,
porte lgrement et de bonne grce un lourd fardeau; il lui reste encore
un bras de libre: un nain serait cras de la moiti de sa charge. Ainsi
les postes minents rendent les grands hommes encore plus grands, et les
petits beaucoup plus petits.

96 (VII)

Il y a des gens qui gagnent  tre extraordinaires; ils voguent, ils
cinglent dans une mer o les autres chouent et se brisent; ils
parviennent, en blessant toutes les rgles de parvenir; ils tirent de
leur irrgularit et de leur folie tous les fruits d'une sagesse la plus
consomme; hommes dvous  d'autres hommes, aux grands  qui ils ont
sacrifi, en qui ils ont plac leurs dernires esprances, ils ne les
servent point, mais ils les amusent. Les personnes de mrite et de
service sont utiles aux grands, ceux-ci leur sont ncessaires; ils
blanchissent auprs d'eux dans la pratique des bons mots, qui leur
tiennent lieu d'exploits dont ils attendent la rcompense; ils
s'attirent,  force d'tre plaisants, des emplois graves, et s'lvent
par un continuel enjouement jusqu'au srieux des dignits; ils finissent
enfin, et rencontrent inopinment un avenir qu'ils n'ont ni craint ni
espr. Ce qui reste d'eux sur la terre, c'est l'exemple de leur
fortune, fatal  ceux qui voudraient le suivre.

97 (I)

L'on exigerait de certains personnages qui ont une fois t capables
d'une action noble, hroque, et qui a t sue de toute la terre, que
sans paratre comme puiss par un si grand effort, ils eussent du moins
dans le reste de leur vie cette conduite sage et judicieuse qui se
remarque mme dans les hommes ordinaires; qu'ils ne tombassent point
dans des petitesses indignes de la haute rputation qu'ils avaient
acquise; que se mlant moins dans le peuple, et ne lui laissant pas le
loisir de les voir de prs, ils ne le fissent point passer de la
curiosit et de l'admiration  l'indiffrence, et peut-tre au mpris.

98 (I)

Il cote moins  certains hommes de s'enrichir de mille vertus, que de
se corriger d'un seul dfaut. Ils sont mme si malheureux, que ce vice
est souvent celui qui convenait le moins  leur tat, et qui pouvait
leur donner dans le monde plus de ridicule; il affaiblit l'clat de
leurs grandes qualits, empche qu'ils ne soient des hommes parfaits et
que leur rputation ne soit entire. On ne leur demande point qu'ils
soient plus clairs et plus incorruptibles, qu'ils soient plus amis de
l'ordre et de la discipline, plus fidles  leurs devoirs, plus zls
pour le bien public, plus graves: on veut seulement qu'ils ne soient
point amoureux.

99 (I)

Quelques hommes, dans le cours de leur vie, sont si diffrents
d'eux-mmes par le coeur et par l'esprit qu'on est sr de se mprendre,
si l'on en juge seulement par ce qui a paru d'eux dans leur premire
jeunesse. Tels taient pieux, sages, savants, qui par cette mollesse
insparable d'une trop riante fortune, ne le sont plus. L'on en sait
d'autres qui ont commenc leur vie par le plaisirs et qui ont mis ce
qu'ils avaient d'esprit  les connatre, que les disgrces ensuite ont
rendus religieux, sages, temprants: ces derniers sont pour l'ordinaire
de grands sujets, et sur qui l'on peut faire beaucoup de fond; ils ont
une probit prouve par la patience et par l'adversit; ils entent sur
cette extrme politesse que le commerce des femmes leur a donne, et
dont ils ne se dfont jamais, un esprit de rgle, de rflexion, et
quelquefois une haute capacit, qu'ils doivent  la chambre et au loisir
d'une mauvaise fortune.

Tout notre mal vient de ne pouvoir tre seuls: de l le jeu, le luxe, la
dissipation, le vin, les femmes, l'ignorance, la mdisance, l'envie,
l'oubli de soi-mme et de Dieu.

100 (I)

L'homme semble quelquefois ne se suffire pas  soi-mme; les tnbres,
la solitude le troublent, le jettent dans des craintes frivoles et dans
de vaines terreurs: le moindre mal alors qui puisse lui arriver est de
s'ennuyer.

101 (V)

L'ennui est entr dans le monde par la paresse; elle a beaucoup de part
dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, de la
socit. Celui qui aime le travail a assez de soi-mme.

102 (I)

La plupart des hommes emploient la meilleure partie de leur vie  rendre
l'autre misrable.

103 (V)

Il y a des ouvrages qui commencent par A et finissent par Z; le bon, le
mauvais, le pire, tout y entre; rien en un certain genre n'est oubli:
quelle recherche, quelle affectation dans ces ouvrages! On les appelle
des jeux d'esprit. De mme il y a un jeu dans la conduite: on a
commenc, il faut finir; on veut fournir toute la carrire. Il serait
mieux ou de changer ou de suspendre; mais il est plus rare et plus
difficile de poursuivre: on poursuit, on s'anime par les contradictions;
la vanit soutient, supple  la raison, qui cde et qui se dsiste. On
porte ce raffinement jusque dans les actions les plus vertueuses, dans
celles mmes o il entre de la religion.

104 (IV)

Il n'y a que nos devoirs qui nous cotent, parce que, leur pratique ne
regardant que les choses que nous sommes troitement obligs de faire,
elle n'est pas suivie de grands loges, qui est tout ce qui nous excite
aux actions louables, et qui nous soutient dans nos entreprises. N**
aime une pit fastueuse qui lui attire l'intendance des besoins des
pauvres, le rend dpositaire de leur patrimoine, et fait de sa maison un
dpt public o se font les distributions; les gens  petits collets et
les soeurs grises y ont une libre entre; toute une ville voit ses
aumnes et les publie: qui pourrait douter qu'il soit homme de bien, si
ce n'est peut-tre ses cranciers?

105 (IV)

Gronte meurt de caducit, et sans avoir fait ce testament qu'il
projetait depuis trente annes: dix ttes viennent ab intestat partager
sa succession. Il ne vivait depuis longtemps que par les soins
d'Astrie, sa femme, qui jeune encore s'tait dvoue  sa personne, ne
le perdait pas de vue, secourait sa vieillesse, et lui a enfin ferm les
yeux. Il ne lui laisse pas assez de bien pour pouvoir se passer pour
vivre d'un autre vieillard.

106 (IV)

Laisser perdre charges et bnfices plutt que de vendre ou de rsigner
mme dans son extrme, vieillesse, c'est se persuader qu'on n'est pas du
nombre de ceux qui meurent; ou si l'on croit que l'on peut mourir, c'est
s'aimer soi-mme, et n'aimer que soi.

107 (IV)

Fauste est un dissolu, un prodigue, un libertin, un ingrat, un emport,
qu'Aurle, son oncle, n'a pu har ni dshriter.

Frontin, neveu d'Aurle, aprs vingt annes d'une probit connue, et
d'une complaisance aveugle pour ce vieillard, ne l'a pu flchir en sa
faveur, et ne tire de sa dpouille qu'une lgre pension, que Fauste,
unique lgataire, lui doit payer.

108 (I)

Les haines sont si longues et si opinitres, que le plus grand signe de
mort dans un homme malade, c'est la rconciliation.

109 (I)

L'on s'insinue auprs de tous les hommes, ou en les flattant dans les
passions qui occupent leur me, ou en compatissant aux infirmits qui
affligent leur corps; en cela seul consistent les soins que l'on peut
leur rendre: de l vient que celui qui se porte bien, et qui dsire peu
de choses, est moins facile  gouverner.

110 (IV)

La mollesse et la volupt naissent avec l'homme, et ne finissent qu'avec
lui; ni les heureux ni les tristes vnements ne l'en peuvent sparer;
c'est pour lui ou le fruit de la bonne fortune, ou un ddommagement de
la mauvaise.

111 (I)

C'est une grande difformit dans la nature qu'un vieillard amoureux.

112 (I)

Peu de gens se souviennent d'avoir t jeunes, et combien il leur tait
difficile d'tre chastes et temprants. La premire chose qui arrive aux
hommes aprs avoir renonc aux plaisirs, ou par biensance, ou par
lassitude, ou par rgime, c'est de les condamner dans les autres. Il
entre dans cette conduite une sorte d'attachement pour les choses mmes
que l'on vient de quitter; l'on aimerait qu'un bien qui n'est plus pour
nous ne ft plus aussi pour le reste du monde: c'est un sentiment de
jalousie.

113 (I)

Ce n'est pas le besoin d'argent o les vieillards peuvent apprhender de
tomber un jour qui les rend avares, car il y en a de tels qui ont de si
grands fonds qu'ils ne peuvent gure avoir cette inquitude; et
d'ailleurs comment pourraient-ils craindre de manquer dans leur caducit
des commodits de la vie, puisqu'ils s'en privent eux-mmes
volontairement pour satisfaire  leur avarice? Ce n'est point aussi
l'envie de laisser de plus grandes richesses  leurs enfants, car il
n'est pas naturel d'aimer quelque autre chose plus que soi-mme, outre
qu'il se trouve des avares qui n'ont point d'hritiers. Ce vice est
plutt l'effet de l'ge et de la complexion des vieillards, qui s'y
abandonnent aussi naturellement qu'ils suivaient leurs plaisirs dans
leur jeunesse, ou leur ambition dans l'ge viril; il ne faut ni vigueur,
ni jeunesse, ni sant, pour tre avare; l'on n'a aussi nul besoin de
s'empresser ou de se donner le moindre mouvement pour pargner ses
revenus: il faut laisser seulement son bien dans ses coffres, et se
priver de tout; cela est commode aux vieillards,  qui il faut une
passion, parce qu'ils sont hommes.

114 (I)

Il y a des gens qui sont mal logs, mal couchs, mal habills et plus
mal nourris; qui essuient les rigueurs des saisons; qui se privent
eux-mmes de la socit des hommes, et passent leurs jours dans la
solitude; qui souffrent du prsent, du pass et de l'avenir; dont la vie
est comme une pnitence continuelle, et qui ont ainsi trouv le secret
d'aller  leur perte par le chemin le plus pnible: ce sont les avares.

115 (I)

Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards: ils aiment
les lieux o ils l'ont passe; les personnes qu'ils ont commenc de
connatre dans ce temps leur sont chres; ils affectent quelques mots du
premier langage qu'ils ont parl; ils tiennent pour l'ancienne manire
de chanter, et pour la vieille danse; ils vantent les modes qui
rgnaient alors dans les habits, les meubles et les quipages. Ils ne
peuvent encore dsapprouver des choses qui servaient  leurs passions,
qui taient si utiles  leurs plaisirs, et qui en rappellent la mmoire.
Comment pourraient-ils leur prfrer de nouveaux usages, et des modes
toutes rcentes o ils n'ont nulle part, dont ils n'esprent rien, que
les jeunes gens ont faites, et dont ils tirent  leur tour de si grands
avantages contre la vieillesse?

116 (I)

Une trop grande ngligence comme une excessive parure dans les
vieillards multiplient leurs rides, et font mieux voir leur caducit.

117 (I)

Un vieillard est fier, ddaigneux, et d'un commerce difficile, s'il n'a
beaucoup d'esprit.

118 (I)

Un vieillard qui a vcu  la cour, qui a un grand sens, et une mmoire
fidle, est un trsor inestimable; il est plein de faits et de maximes;
l'on y trouve l'histoire du sicle revtue de circonstances trs
curieuses, et qui ne se lisent nulle part; l'on y apprend des rgles
pour la conduite et pour les moeurs qui sont toujours sres, parce
qu'elles sont fondes sur l'exprience.

119 (I)

Les jeunes gens,  cause des passions qui les amusent, s'accommodent
mieux de la solitude que les vieillards.

120 (IV)

Phidippe, dj vieux, raffine sur la propret et sur la mollesse; il
passe aux petites dlicatesses; il s'est fait un art du boire, du
manger, du repos et de l'exercice; les petites rgles qu'il s'est
prescrites, et qui tendent toutes aux aises de sa personne, il les
observe avec scrupule, et ne les romprait pas pour une matresse, si le
rgime lui avait permis d'en retenir; il s'est accabl de superfluits,
que l'habitude enfin lui rend ncessaires. Il double ainsi et renforce
les liens qui l'attachent  la vie, et il veut employer ce qui lui en
reste  en rendre la perte plus douloureuse. N'apprhendait-il pas assez
de mourir?

121 (IV)

Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont  son
gard comme s'ils n'taient point. Non content de remplir  une table la
premire place, il occupe lui seul celle de deux autres; il oublie que
le repas est pour lui et pour toute la compagnie; il se rend matre du
plat, et fait son propre de chaque service: il ne s'attache  aucun des
mets, qu'il n'ait achev d'essayer de tous; il voudrait pouvoir les
savourer tous tout  la fois. Il ne se sert  table que de ses mains; il
manie les viandes, les remanie, dmembre, dchire, et en use de manire
qu'il faut que les convis, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il
ne leur pargne aucune de ces malproprets dgotantes, capables d'ter
l'apptit aux plus affams; le jus et les sauces lui dgouttent du
menton et de la barbe; s'il enlve un ragot de dessus un plat, il le
rpand en chemin dans un autre plat et sur la nappe; on le suit  la
trace. Il mange haut et avec grand bruit; il roule les yeux en mangeant;
la table est pour lui un rtelier; il cure ses dents, et il continue 
manger. Il se fait, quelque part o il se trouve, une manire
d'tablissement, et ne souffre pas d'tre plus press au sermon ou au
thtre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du
fond qui lui conviennent; dans toute autre, si on veut l'en croire, il
plit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les
prvient dans les htelleries, et il sait toujours se conserver dans la
meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout  son usage; ses
valets, ceux d'autrui, courent dans le mme temps pour son service. Tout
ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, hardes, quipages. Il
embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint
personne, ne connat de maux que les siens, que sa rpltion et sa bile,
ne pleure point la mort des autres, n'apprhende que la sienne, qu'il
rachterait volontiers de l'extinction du genre humain.

122 (V)

Cliton n'a jamais eu en toute sa vie que deux affaires, qui est de dner
le matin et de souper le soir; il ne semble n que pour la digestion. Il
n'a de mme qu'un entretien: il dit les entres qui ont t servies au
dernier repas o il s'est trouv; il dit combien il y a eu de potages,
et quels potages; il place ensuite le rt et les entremets; il se
souvient exactement de quels plats on a relev le premier service; il
n'oublie pas les hors-d'oeuvre, le fruit et les assiettes; il nomme tous
les vins et toutes les liqueurs dont il a bu; il possde le langage des
cuisines autant qu'il peut s'tendre, et il me fait envie de manger 
une bonne table o il ne soit point. Il a surtout un palais sr, qui ne
prend point le change, et il ne s'est jamais vu expos  l'horrible
inconvnient de manger un mauvais ragot ou de boire d'un vin mdiocre.
C'est un personnage illustre dans son genre, et qui a port le talent de
se bien nourrir jusques o il pouvait aller: on ne reverra plus un homme
qui mange tant et qui mange si bien; aussi est-il l'arbitre des bons
morceaux, et il n'est gure permis d'avoir du got pour ce qu'il
dsapprouve. Mais il n'est plus: il s'est fait du moins porter  table
jusqu'au dernier soupir; il donnait  manger le jour qu'il est mort.
Quelque part o il soit, il mange; et s'il revient au monde, c'est pour
manger.

123 (IV)

Ruffin commence  grisonner; mais il est sain, il a un visage frais et
un oeil vif qui lui promettent encore vingt annes de vie; il est gai,
jovial, familier, indiffrent; il rit de tout son coeur, et il rit tout
seul et sans sujet: il est content de soi, des siens, de sa petite
fortune; il dit qu'il est heureux. Il perd son fils unique, jeune homme
de grande esprance, et qui pouvait un jour tre l'honneur de sa
famille; il remet sur d'autres le soin de le pleurer; il dit: Mon fils
est mort, cela fera mourir sa mre; et il est consol. Il n'a point de
passions, il n'a ni amis ni ennemis, personne ne l'embarrasse, tout le
monde lui convient, tout lui est propre; il parle  celui qu'il voit une
premire fois avec la mme libert et la mme confiance qu' ceux qu'il
appelle de vieux amis, et il lui fait part bientt de ses quolibets et
de ses historiettes. On l'aborde, on le quitte sans qu'il y fasse
attention, et le mme conte qu'il a commenc de faire  quelqu'un, il
l'achve  celui qui prend sa place.

124 (I)

N** est moins affaibli par l'ge que par la maladie, car il ne passe
point soixante-huit ans; mais il a la goutte, et il est sujet  une
colique nphrtique; il a le visage dcharn, le teint verdtre, et qui
menace ruine: il fait marner sa terre, et il compte que de quinze ans
entiers il ne sera oblig de la fumer; il plante un jeune bois, et il
espre qu'en moins de vingt annes il lui donnera un beau couvert, il
fait btir dans la rue une maison de pierre de taille, raffermie dans
les encoignures par des mains de fer, et dont il assure, en toussant et
avec une voix frle et dbile, qu'on ne verra jamais la fin; il se
promne tous les jours dans ses ateliers sur le bras d'un valet qui le
soulage; il montre  ses amis ce qu'il a fait, et il leur dit ce qu'il a
dessein de faire. Ce n'est pas pour ses enfants qu'il btit car il n'en
a point, ni pour ses hritiers, personnes viles et qui se sont
brouilles avec lui: c'est pour lui seul, et il mourra demain.

125 (VIII)

Antagoras a un visage trivial et populaire: un suisse de paroisse ou le
saint de pierre qui orne le grand autel n'est pas mieux connu que lui de
toute la multitude. Il parcourt le matin toutes les chambres et tous les
greffes d'un parlement, et le soir les rues et les carrefours d'une
ville; il plaide depuis quarante ans, plus proche de sortir de la vie
que de sortir d'affaires. Il n'y a point eu au Palais depuis tout ce
temps de causes clbres ou de procdures longues et embrouilles o il
n'ait du moins intervenu: aussi a-t-il un nom fait pour remplir la
bouche de l'avocat, et qui s'accorde avec le demandeur ou le dfendeur
comme le substantif et l'adjectif. Parent de tous et ha de tous, il n'y
a gure de familles dont il ne se plaigne, et qui ne se plaignent de
lui. Appliqu successivement  saisir une terre,  s'opposer au sceau, 
se servir d'un committimus, ou  mettre un arrt  excution; outre
qu'il assiste chaque jour  quelques assembles de cranciers; partout
syndic de directions, et perdant  toutes les banqueroutes, il a des
heures de reste pour ses visites: vieil meuble de ruelle, o il parle
procs et dit des nouvelles. Vous l'avez laiss dans une maison au
Marais, vous le retrouvez au grand Faubourg, o il vous a prvenu, et o
dj il redit ses nouvelles et son procs. Si vous plaidez vous-mme, et
que vous alliez le lendemain  la pointe du jour chez l'un de vos juges
pour le solliciter, le juge attend pour vous donner audience
qu'Antagoras soit expdi.

126 (I)

Tels hommes passent une longue vie  se dfendre des uns et  nuire aux
autres, et ils meurent consums de vieillesse, aprs avoir caus autant
de maux qu'ils en ont souffert.

127 (I)

Il faut des saisies de terre et des enlvements de meubles, des prisons
et des supplices, je l'avoue; mais justice, lois et besoins  part, ce
m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle frocit les
hommes traitent d'autres hommes.

128 (IV)

L'on voit certains animaux farouches, des mles et des femelles,
rpandus par la campagne, noirs, livides et tout brls du soleil,
attachs  la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une
opinitret invincible; ils ont comme une voix articule, et quand ils
se lvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet
ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanires, o ils
vivent de pain noir, d'eau et de racines; ils pargnent aux autres
hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et
mritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont sem.

129 (IV)

Don Fernand, dans sa province, est oisif, ignorant, mdisant,
querelleux, fourbe, intemprant, impertinent; mais il tire l'pe contre
ses voisins, et pour un rien il expose sa vie; il a tu des hommes, il
sera tu.

130 (IV)

Le noble de province, inutile  sa patrie,  sa famille et  lui-mme,
souvent sans toit, sans habits et sans aucun mrite, rpte dix fois le
jour qu'il est gentilhomme, traite les fourrures et les mortiers de
bourgeoisie, occup toute sa vie de ses parchemins et de ses titres,
qu'il ne changerait pas contre les masses d'un chancelier.

131 (IV)

Il se fait gnralement dans tous les hommes des combinaisons infinies
de la puissance, de la faveur, du gnie, des richesses, des dignits, de
la noblesse, de la force, de l'industrie, de la capacit, de la vertu,
du vice, de la faiblesse, de la stupidit, de la pauvret, de
l'impuissance, de la roture et de la bassesse. Ces choses, mles
ensemble en mille manires diffrentes, et compenses l'une par l'autre
en divers sujets, forment aussi les divers tats et les diffrentes
conditions. Les hommes d'ailleurs, qui tous savent le fort et le faible
les uns des autres, agissent aussi rciproquement comme ils croient le
devoir faire, connaissent ceux qui leur sont gaux, sentent la
supriorit que quelques-uns ont sur eux, et celle qu'ils ont sur
quelques autres; et de l naissent entre eux ou la familiarit, ou le
respect et la dfrence, ou la fiert et le mpris. De cette source
vient que dans les endroits publics et o le monde se rassemble, on se
trouve  tous moments entre celui que l'on cherche  aborder ou 
saluer, et cet autre que l'on feint de ne pas connatre, et dont l'on
veut encore moins se laisser joindre; que l'on se fait honneur de l'un,
et qu'on a honte de l'autre; qu'il arrive mme que celui dont vous vous
faites honneur, et que vous voulez retenir, est celui aussi qui est
embarrass de vous, et qui vous quitte; et que le mme est souvent celui
qui rougit d'autrui, et dont on rougit, qui ddaigne ici, et qui l est
ddaign. Il est encore assez ordinaire de mpriser qui nous mprise.
Quelle misre! et puisqu'il est vrai que dans un si trange commerce, ce
que l'on pense gagner d'un ct on le perd de l'autre, ne reviendrait-il
pas au mme de renoncer  toute hauteur et  toute fiert, qui convient
si peu aux faibles hommes, et de composer ensemble, de se traiter tous
avec une mutuelle bont, qui, avec l'avantage de n'tre jamais
mortifis, nous procurerait un aussi grand bien que celui de ne
mortifier personne?

132 (I)

Bien loin de s'effrayer ou de rougir mme du nom de philosophe, il n'y a
personne au monde qui ne dt avoir une forte teinture de philosophie.
Elle convient  tout le monde; la pratique en est utile  tous les ges,
 tous les sexes et  toutes les conditions; elle nous console du
bonheur d'autrui, des indignes prfrences, des mauvais succs, du
dclin de nos forces ou de notre beaut; elle nous arme contre la
pauvret, la vieillesse, la maladie et la mort, contre les sots et les
mauvais railleurs; elle nous fait vivre sans une femme, ou nous fait
supporter celle avec qui nous vivons.

133 (I)

Les hommes en un mme jour ouvrent leur me  de petites joies, et se
laissent dominer par de petits chagrins; rien n'est plus ingal et moins
suivi que ce qui se passe en si peu de temps dans leur coeur et dans leur
esprit. Le remde  ce mal est de n'estimer les choses du monde
prcisment que ce qu'elles valent.

134 (I)

Il est aussi difficile de trouver un homme vain qui se croie assez
heureux, qu'un homme modeste qui se croie trop malheureux.

135 (I)

Le destin du vigneron, du soldat et du tailleur de pierre m'empche de
m'estimer malheureux par la fortune des princes ou des ministres qui me
manque.

136 (I)

Il n'y a pour l'homme qu'un vrai malheur, qui est de se trouver en
faute, et d'avoir quelque chose  se reprocher.

137 (I)

La plupart des hommes, pour arriver  leurs fins, sont plus capables
d'un grand effort que d'une longue persvrance: leur paresse ou leur
inconstance leur fait perdre le fruit des meilleurs commencements; ils
se laissent souvent devancer par d'autres qui sont partis aprs eux, et
qui marchent lentement, mais constamment.

138 (VII)

J'ose presque assurer que les hommes savent encore mieux prendre des
mesures que les suivre, rsoudre ce qu'il faut faire et ce qu'il faut
dire que de faire o de dire ce qu'il faut. On se propose fermement,
dans une affaire qu'on ngocie, de taire une certaine chose, et ensuite
ou par passion, ou par une intemprance de langue, ou dans la chaleur de
l'entretien, c'est la premire qui chappe.

139 (I)

Les hommes agissent mollement dans les choses qui sont de leur devoir,
pendant qu'ils se font un mrite, ou plutt une vanit, de s'empresser
pour celles qui leur sont trangres, et qui ne conviennent ni  leur
tat ni  leur caractre.

140 (IV)

La diffrence d'un homme qui se revt d'un caractre tranger 
lui-mme, quand il rentre dans le sien, est celle d'un masque  un
visage.

141 (V)

Tlphe a de l'esprit, mais dix fois moins, de compte fait, qu'il ne
prsume d'en avoir: il est donc, dans ce qu'il dit, dans ce qu'il fait,
dans ce qu'il mdite et ce qu'il projette, dix fois au del de ce qu'il
a d'esprit; il n'est donc jamais dans ce qu'il a de force et d'tendue:
ce raisonnement est juste. Il a comme une barrire qui le ferme, et qui
devrait l'avertir de s'arrter en de; mais il passe outre, il se jette
hors de sa sphre; il trouve lui-mme son endroit faible, et se montre
par cet endroit; il parle de ce qu'il ne sait point, et de ce qu'il sait
mal; il entreprend au-dessus de son pouvoir, il dsire au del de sa
porte; il s'gale  ce qu'il y a de meilleur en tout genre. Il a du bon
et du louable, qu'il offusque par l'affectation du grand ou du
merveilleux; on voit clairement ce qu'il n'est pas, et il faut deviner
ce qu'il est en effet. C'est un homme qui ne se mesure point, qui ne se
connat point; son caractre est de ne savoir pas se renfermer dans
celui qui lui est propre et qui est le sien.

142 (V)

L'homme du meilleur esprit est ingal; il souffre des accroissements et
des diminutions; il entre en verve, mais il en sort: alors, s'il est
sage, il parle peu, il n'crit point, il ne cherche point  imaginer ni
 plaire. Chante-t-on avec un rhume? ne faut-il pas attendre que la voix
revienne?

Le sot est automate, il est machine, il est ressort; le poids l'emporte,
le fait mouvoir, le fait tourner, et toujours, et dans le mme sens, et
avec la mme galit; il est uniforme, il ne se dment point: qui l'a vu
une fois, l'a vu dans tous les instants et dans toutes les priodes de
sa vie; c'est tout au plus le boeuf qui meugle, ou le merle qui siffle:
il est fix et dtermin par sa nature, et j'ose dire par son espce. Ce
qui parat le moins en lui, c'est son me; elle n'agit point, elle ne
s'exerce point, elle se repose.

143 (VI)

Le sot ne meurt point; ou si cela lui arrive selon notre manire de
parler, il est vrai de dire qu'il gagne  mourir, et que dans ce moment
o les autres meurent, il commence  vivre. Son me alors pense,
raisonne, infre, conclut, juge, prvoit, fait prcisment tout ce
qu'elle ne faisait point; elle se trouve dgage d'une masse de chair o
elle tait comme ensevelie sans fonction, sans mouvement, sans aucun du
moins qui ft digne d'elle: je dirais presque qu'elle rougit de son
propre corps et des organes bruts et imparfaits auxquels elle s'est vue
attache si longtemps, et dont elle n'a pu faire qu'un sot ou qu'un
stupide; elle va d'gal avec les grandes mes, avec celles qui font les
bonnes ttes ou les hommes d'esprit. L'me d'Alain ne se dmle plus
d'avec celles du grand Cond, de Richelieu, de Pascal, et de Lingendes.

144 (IV)

La fausse dlicatesse dans les actions libres, dans les moeurs ou dans la
conduite, n'est pas ainsi nomme parce qu'elle est feinte, mais parce
qu'en effet elle s'exerce sur des choses et en des occasions qui n'en
mritent point. La fausse dlicatesse de got et de complexion n'est
telle, au contraire; que parce qu'elle est feinte ou affecte: c'est
milie qui crie de toute sa force sur un petit pril qui ne lui fait pas
de peur; c'est une autre qui par mignardise plit  la vue d'une souris,
ou qui veut aimer les violettes et s'vanouir aux tubreuses.

145 (IV)

Qui oserait se promettre de contenter les hommes? Un prince, quelque bon
et quelque puissant qu'il ft, voudrait-il l'entreprendre? qu'il
l'essaye. Qu'il se fasse lui-mme une affaire de leurs plaisirs; qu'il
ouvre son palais  ses courtisans; qu'il les admette jusque dans son
domestique; que dans des lieux dont la vue seule est un spectacle, il
leur fasse voir d'autres spectacles; qu'il leur donne le choix des jeux,
des concerts et de tous les rafrachissements; qu'il y ajoute une chre
splendide et une entire libert; qu'il entre avec eux en socit des
mmes amusements; que le grand homme devienne aimable, et que le hros
soit humain et familier: il n'aura pas assez fait. Les hommes s'ennuient
enfin des mmes choses qui les ont charms dans leurs commencements ils
dserteraient la table des Dieux, et le nectar avec le temps leur
devient insipide. Ils n'hsitent pas de critiquer des choses qui sont
parfaites; il y entre de la vanit et une mauvaise dlicatesse: leur
got, si on les en croit, est encore au del de toute l'affectation
qu'on aurait  les satisfaire, et d'une dpense toute royale que l'on
ferait pour y russir; il s'y mle de la malignit, qui va jusques 
vouloir affaiblir dans les autres la joie qu'ils auraient de les rendre
contents. Ces mmes gens, pour l'ordinaire si flatteurs et si
complaisants, peuvent se dmentir: quelquefois on ne les reconnat plus,
et l'on voit l'homme jusque dans le courtisan.

146 (I)

L'affectation dans le geste, dans le parler et dans les manires est
souvent une suite de l'oisivet ou de l'indiffrence; et il semble qu'un
grand attachement ou de srieuses affaires jettent l'homme dans son
naturel.

147 (IV)

Les hommes n'ont point de caractres, ou s'ils en ont, c'est celui de
n'en avoir aucun qui soit suivi, qui ne se dmente point, et o ils
soient reconnaissables. Ils souffrent beaucoup  tre toujours les
mmes,  persvrer dans la rgle ou dans le dsordre; et s'ils se
dlassent quelquefois d'une vertu par un autre vertu, ils se dgotent
plus souvent d'un vice par un autre vice. Ils ont des passions
contraires et des faibles qui se contredisent; il leur cote moins de
joindre les extrmits que d'avoir une conduite dont une partie naisse
de l'autre. Ennemis de la modration, ils outrent toutes choses, les
bonnes et les mauvaises, dont ne pouvant ensuite supporter l'excs, ils
adoucissent par le changement. Adraste tait si corrompu et si libertin,
qu'il lui a t moins difficile de suivre la mode et se faire dvot: il
lui et cot davantage d'tre homme de bien.

148 (IV)

D'o vient que les mmes hommes qui ont un flegme tout prt pour
recevoir indiffremment les plus grands dsastres, s'chappent, et ont
une bile intarissable sur les plus petits inconvnients? Ce n'est pas
sagesse en eux qu'une telle conduite, car la vertu est gale et ne se
dment point; c'est donc un vice, et quel autre que la vanit, qui ne se
rveille et ne se recherche que dans les vnements o il y a de quoi
faire parler le monde, et beaucoup  gagner pour elle, mais qui se
nglige sur tout le reste?

149 (IV)

L'on se repent rarement de parler peu, trs souvent de trop parler:
maxime use et triviale que tout le monde sait, et que tout le monde ne
pratique pas.

150 (I)

C'est se venger contre soi-mme, et donner un trop grand avantage  ses
ennemis, que de leur imputer de choses qui ne sont pas vraies, et de
mentir pour les dcrier.

151 (IV)

Si l'homme savait rougir de soi, quels crimes, non seulement cachs,
mais publics et connus, ne s'pargnerait-il pas!

152 (I)

Si certains hommes ne vont pas dans le bien jusques o ils pourraient
aller, c'est par le vice de leur premire instruction.

153 (I)

Il y a dans quelques hommes une certaine mdiocrit d'esprit qui
contribue  les rendre sages.

154 (I)

Il faut aux enfants les verges et la frule; il faut aux hommes faits
une couronne, un sceptre, un mortier, des fourrures, des faisceaux, des
timbales, des hoquetons. La raison et la justice dnues de tous leurs
ornements ni ne persuadent ni n'intimident. L'homme, qui est esprit, se
mne par les yeux et les oreilles.

155 (V)

Timon, ou le misanthrope, peut avoir l'me austre et farouche; mais
extrieurement il est civil et crmonieux: il ne s'chappe pas, il ne
s'apprivoise pas avec les hommes: au contraire, il les traite
honntement et srieusement; il emploie  leur gard tout ce qui peut
loigner leur familiarit, il ne veut pas les mieux connatre ni s'en
faire des amis, semblable en ce sens  une femme qui est en visite chez
une autre femme.

156 (VII)

La raison tient de la vrit, elle est une; l'on n'y arrive que par un
chemin, et l'on s'en carte par mille. L'tude de la sagesse a moins
d'tendue que celle que l'on ferait des sots et des impertinents. Celui
qui n'a vu que des hommes polis et raisonnables, ou ne connat pas
l'homme, ou ne le connat qu' demi: quelque diversit qui se trouve
dans les complexions ou dans les moeurs, le commerce du monde et la
politesse donnent les mmes apparences, font qu'on se ressemble les uns
aux autres par des dehors qui plaisent rciproquement, qui semblent
communs  tous, et qui font croire qu'il n'y a rien ailleurs qui ne s'y
rapporte. Celui au contraire qui se jette dans le peuple ou dans la
province y fait bientt, s'il a des yeux, d'tranges dcouvertes, y voit
des choses qui lui sont nouvelles, dont il ne se doutait pas, dont il ne
pouvait avoir le moindre soupon: il avance par des expriences
continuelles dans la connaissance de l'humanit; il calcule presque en
combien de manires diffrentes l'homme peut tre insupportable.

157 (IV)

Aprs avoir mrement approfondi les hommes et connu le faux de leurs
penses, de leurs sentiments, de leurs gots et de leurs affections,
l'on est rduit  dire qu'il y a moins  perdre pour eux par
l'inconstance que par l'opinitret.

158 (IV)

Combien d'mes faibles, molles et indiffrentes, sans de grands dfauts,
et qui puissent fournir  la satire! Combien de sortes de ridicules
rpandus parmi les hommes, mais qui par leur singularit ne tirent point
 consquence, et ne sont d'aucune ressource pour l'instruction et pour
la morale! Ce sont des vices uniques qui ne sont pas contagieux et qui
sont moins de l'humanit que de la personne.




Des jugements


1 (I)

Rien ne ressemble plus  la vive persuasion que le mauvais enttement:
de l les partis, les cabales, les hrsies.

2 (I)

L'on ne pense pas toujours constamment d'un mme sujet: l'enttement et
le dgot se suivent de prs.

3 (I)

Les grandes choses tonnent, et les petites rebutent; nous nous
apprivoisons avec les unes et les autres par l'habitude.

4 (IV)

Deux choses toutes contraires nous prviennent galement, l'habitude et
la nouveaut.

5 (I)

Il n'y a rien de plus bas, et qui convienne mieux au peuple, que de
parler en des termes magnifiques de ceux mmes dont l'on pensait trs
modestement avant leur lvation.

6 (I)

La faveur des princes n'exclut pas le mrite, et ne le suppose pas
aussi.

7 (I)

Il est tonnant qu'avec tout l'orgueil dont nous sommes gonfls, et la
haute opinion que nous avons de nous-mmes et de la bont de notre
jugement, nous ngligions de nous en servir pour prononcer sur le mrite
des autres. La vogue, la faveur populaire, celle du Prince, nous
entranent comme un torrent: nous louons ce qui est lou, bien plus que
ce qui est louable.

8 (V)

Je ne sais s'il y a rien au monde qui cote davantage  approuver et 
louer que ce qui est plus digne d'approbation et de louange, et si la
vertu, le mrite, la beaut, les bonnes actions, les beaux ouvrages, ont
un effet plus naturel et plus sr que envie, la jalousie, et
l'antipathie. Ce n'est pas d'un saint dont un dvot sait dire du bien,
mais d'un autre dvot. Si une belle femme approuve la beaut d'une autre
femme, on peut conclure qu'elle a mieux que ce qu'elle approuve. Si un
pote loue les vers d'un autre pote, il y a  parier qu'ils sont
mauvais et sans consquence.

9 (VII)

Les hommes ne se gotent qu' peine les uns les autres, n'ont qu'une
faible pente  s'approuver rciproquement: action, conduite, pense,
expression, rien ne plat, rien ne contente; ils substituent  la place
de ce qu'on leur rcite, de ce qu'on leur dit ou de ce qu'on leur lit,
ce qu'ils auraient fait eux-mmes en pareille conjoncture, ce qu'ils
penseraient ou ce qu'ils criraient sur un tel sujet, et ils sont si
pleins de leurs ides, qu'il n'y a plus de place pour celles d'autrui.

10 (I)

Le commun des hommes est si enclin au drglement et  la bagatelle, et
le monde est si plein d'exemples ou pernicieux ou ridicules, que je
croirais assez que l'esprit de singularit, s'il pouvait avoir ses
bornes et ne pas aller trop loin, approcherait fort de la droite raison
et d'une conduite rgulire.

Il faut faire comme les autres: maxime suspecte, qui signifie presque
toujours: il faut mal faire ds qu'on l'tend au del de ces choses
purement extrieures, qui n'ont point de suite, qui dpendent de
l'usage, de la mode ou des biensances.

11 (V)

Si les hommes sont hommes plutt qu'ours et panthres, s'ils sont
quitables, s'ils se font justice  eux-mmes, et qu'ils la rendent aux
autres, que deviennent les lois, leur texte et le prodigieux accablement
de leurs commentaires? que devient le ptitoire et le possessoire, et
tout ce qu'on appelle jurisprudence? O se rduisent mme ceux qui
doivent tout leur relief et toute leur enflure  l'autorit o ils sont
tablis de faire valoir ces mmes lois? Si ces mmes hommes ont de la
droiture et de la sincrit, s'ils sont guris de la prvention, o sont
vanouies les disputes de l'cole, la scolastique et les controverses?
S'ils sont temprants, chastes et modrs, que leur sert le mystrieux
jargon de la mdecine, et qui est une mine d'or pour ceux qui s'avisent
de le parler? Lgistes, docteurs, mdecins, quelle chute pour vous, si
nous pouvions tous nous donner le mot de devenir sages!

De combien de grands hommes dans les diffrents exercices de la paix et
de la guerre aurait-on d se passer!  quel point de perfection et de
raffinement n'a-t-on pas port de certains arts et de certaines sciences
qui ne devaient point tre ncessaires, et qui sont dans le monde comme
des remdes  tous les maux dont notre malice est l'unique source!

Que de choses depuis Varron, que Varron a ignores! Ne nous suffirait-il
pas mme de n'tre savant que comme Platon ou comme Socrate?

12 (I)

Tel  un sermon,  une musique, ou dans une galerie de peintures, a
entendu  sa droite et  sa gauche, sur une chose prcisment la mme,
des sentiments prcisment opposs. Cela me ferait dire volontiers que
l'on peut hasarder, dans tout genre d'ouvrages, d'y mettre le bon et le
mauvais: le bon plat aux uns, et le mauvais aux autres. L'on ne risque
gure davantage d'y mettre le pire: il a ses partisans.

13 (IV)

Le phnix de la posie chantante renat de ses cendres; il a vu mourir
et revivre sa rputation en un mme jour. Ce juge mme si infaillible et
si ferme dans ses jugements, le public, a vari sur son sujet: ou il se
trompe, ou il s'est tromp. Celui qui prononcerait aujourd'hui que Q**
en un certain genre est mauvais pote, parlerait presque aussi mal que
s'il et dit il y a quelque temps: Il est bon pote.

14 (IV)

C.P. tait fort riche, et C.N. ne l'tait pas: la Pucelle et Rodogune
mritaient chacune une autre aventure. Ainsi l'on a toujours demand
pourquoi, dans telle ou telle profession, celui-ci avait fait sa
fortune, et cet autre l'avait manque; et en cela les hommes cherchent
la raison de leurs propres caprices, qui dans les conjonctures
pressantes de leurs affaires, de leurs plaisirs, de leur sant et de
leur vie, leur font souvent laisser les meilleurs et prendre les pires.

15 (IV)

La condition des comdiens tait infme chez les Romains et honorable
chez les Grecs: qu'est-elle chez nous? On pense d'eux comme les Romains,
on vit avec eux comme les Grecs.

16 (IV)

Il suffisait  Bathylle d'tre pantomime pour tre couru des dames
romaines;  Rho de danser au thtre;  Roscie et  Nrine de
reprsenter dans les choeurs, pour s'attirer une foule d'amants. La
vanit et l'audace, suites d'une trop grande puissance, avaient t aux
Romains le got du secret et du mystre; ils se plaisaient  faire du
thtre public celui de leurs amours; ils n'taient point jaloux de
l'amphithtre, et partageaient avec la multitude les charmes de leurs
matresses. Leur got n'allait qu' laisser voir qu'ils aimaient, non
pas une belle personne ou une excellente comdienne, mais une
comdienne.

17 (I)

Rien ne dcouvre mieux dans quelle disposition sont les hommes  l'gard
des sciences et des belles-lettres, et de quelle utilit ils les croient
dans la rpublique, que le prix qu'ils y ont mis, et l'ide qu'ils se
forment de ceux qui ont pris le parti de les cultiver. Il n'y a point
d'art si mcanique ni de si vile condition o les avantages ne soient
plus srs, plus prompts et plus solides. Le comdien, couch dans son
carrosse, jette de la boue au visage de Corneille, qui est  pied. Chez
plusieurs, savant et pdant sont synonymes.

Souvent o le riche parle, et parle de doctrine, c'est aux doctes  se
taire,  couter,  applaudir, s'ils veulent du moins ne passer que pour
doctes.

18 (I)

Il y a une sorte de hardiesse  soutenir devant certains esprits la
honte de l'rudition: l'on trouve chez eux une prvention tout tablie
contre les savants,  qui ils tent les manires du monde, le
savoir-vivre, l'esprit de socit, et qu'ils renvoient ainsi dpouills
 leur cabinet et  leurs livres. Comme l'ignorance est un tat paisible
et qui ne cote aucune peine, l'on s'y range en foule, et elle forme 
la cour et  la ville un nombreux parti, qui l'emporte sur celui des
savants. S'ils allguent en leur faveur les noms d'Estres, de Harlay,
Bossuet, Seguier, Montausier, Wardes, Chevreuse, Novion, Lamoignon,
Scudry, Plisson, et de tant d'autres personnages galement doctes et
polis; s'ils osent mme citer les grands noms de Chartres, de Cond, de
Conti, de Bourbon, du Maine, de Vendome, comme de princes qui ont su
joindre aux plus belles et aux plus hautes connaissances et l'atticisme
des Grecs et l'urbanit des Romains, l'on ne feint point de leur dire
que ce sont des exemples singuliers; et s'ils ont recours  de solides
raisons, elles sont faibles contre la voix de la multitude. Il semble
nanmoins que l'on devrait dcider sur cela avec plus de prcaution, et
se donner seulement la peine de douter si ce mme esprit qui fait faire
de si grands progrs dans les sciences, qui fait bien penser, bien
juger, bien parler et bien crire, ne pourrait point encore servir 
tre poli.

Il faut trs peu de fonds pour la politesse dans les manires; il en
faut beaucoup pour celle de l'esprit.

19 (V)

Il est savant, dit un politique, il est donc incapable d'affaires; je
ne lui confierais l'tat de ma garde-robe; et il a raison. Ossat,
Ximns, Richelieu taient savants: taient-ils habiles? ont-ils pass
pour de bons ministres? Il sait le grec, continue l'homme d'tat, c'est
un grimaud, c'est un philosophe. Et en effet, une fruitire  Athnes,
selon les apparences, parlait grec, et par cette raison tait
philosophe. Les Bignons, les Lamoignons taient de purs grimauds: qui en
peut douter? ils savaient le grec. Quelle vision, quel dlire au grand,
au sage, au judicieux Antonin, de dire qu'alors les peuples seraient
heureux, si l'empereur philosophait, ou si le philosophe ou le grimaud
venait  l'empire!

Les langues sont la clef ou l'entre des sciences, et rien davantage; le
mpris des unes tombe sur les autres. Il ne s'agit point si les langues
sont anciennes ou nouvelles, mortes ou vivantes, mais si elles sont
grossires ou polies, si les livres qu'elles ont forms sont d'un bon ou
d'un mauvais got. Supposons que notre langue pt un jour avoir le sort
de la grecque et de la latine, serait-on pdant, quelques sicles aprs
qu'on ne la parlerait plus, pour lire Molire ou La Fontaine?

20 (VI)

Je nomme Eurypyle, et vous dites: C'est un bel esprit. Vous dites
aussi de celui qui travaille une poutre: Il est charpentier; et de
celui qui refait un mur: Il est maon. Je vous demande quel est
l'atelier o travaille cet homme de mtier, ce bel esprit? quelle est
son enseigne?  quel habit le reconnat-on? quels sont ses outils?
est-ce le coin? sont-ce le marteau ou l'enclume? o fend-il, o
cogne-t-il son ouvrage? o l'expose-t-il en vente? Un ouvrier se pique
d'tre ouvrier. Eurypyle se pique-t-il d'tre bel esprit? S'il est tel,
vous me peignez un fat, qui met l'esprit en roture, une me vile et
mcanique,  qui ni ce qui est beau ni ce qui est esprit ne sauraient
s'appliquer srieusement; et s'il est vrai qu'il ne se pique de rien, je
vous entends, c'est un homme sage et qui a de l'esprit. Ne dites-vous
pas encore du savantasse: Il est bel esprit, et ainsi du mauvais
pote? Mais vous-mme, vous croyez-vous sans aucun esprit? et si vous en
avez, c'est sans doute de celui qui est beau et convenable: vous voil
donc un bel esprit; ou s'il s'en faut peu que vous ne preniez ce nom
pour une injure, continuez, j'y consens, de le donner  Eurypyle, et
d'employer cette ironie comme les sots, sans le moindre discernement, ou
comme les ignorants, qu'elle console d'une certaine culture qui leur
manque, et qu'ils ne voient que dans les autres.

21 (V)

Qu'on ne me parle jamais d'encre, de papier, de plume, de style,
d'imprimeur, d'imprimerie, qu'on ne se hasarde plus de me dire: Vous
crivez si bien, Antisthne! continuez d'crire; ne verrons-nous point
de vous un in-folio? traitez de toutes les vertus et de tous les vices
dans un ouvrage suivi, mthodique, qui n'ait point de fin; ils
devraient ajouter: et nul cours. Je renonce  tout ce qui a t, qui
est et qui sera livre. Brylle tombe en syncope  la vue d'un chat, et
moi  la vue d'un livre. Suis-je mieux nourri et plus lourdement vtu,
suis-je dans ma chambre  l'abri du nord, ai-je un lit de plumes, aprs
vingt ans entiers qu'on me dbite dans la place? J'ai un grand nom,
dites-vous, et beaucoup de gloire: dites que j'ai beaucoup de vent qui
ne sert  rien. Ai-je un grain de ce mtal qui procure toutes choses? Le
vil praticien grossit son mmoire, se fait rembourser des frais qu'il
n'avance pas, et il a pour gendre un comte ou un magistrat. Un homme
rouge ou feuille-morte devient commis, et bientt plus riche que son
matre; il le laisse dans la roture, et avec de l'argent il devient
noble. B** s'enrichit  montrer dans un cercle des marionnettes; BB** 
vendre en bouteille l'eau de la rivire. Un autre charlatan arrive ici
de del les monts avec une malle; il n'est pas dcharg que les pensions
courent, et il est prt de retourner d'o il arrive avec des mulets et
des fourgons. Mercure est Mercure, et rien davantage, et l'or ne peut
payer ses mdiations et ses intrigues: on y ajoute la faveur et les
distinctions. Et sans parler que des gains licites, on paye au tuilier
sa tuile, et  l'ouvrier son temps et son ouvrage; paye-t-on  un auteur
ce qu'il pense et ce qu'il crit? et s'il pense trs bien, le paye-t-on
trs largement? Se meuble-t-il, s'anoblit-il  force de penser et
d'crire juste? Il faut que les hommes soient habills, qu'ils soient
rass; il faut que retirs dans leurs maisons, ils aient une porte qui
ferme bien: est-il ncessaire qu'ils soient instruits? Folie,
simplicit, imbcillit, continue Antisthne, de mettre l'enseigne
d'auteur ou de philosophe! Avoir, s'il se peut, un office lucratif, qui
rende la vie aimable, qui fasse prter  ses amis, et donner  ceux qui
ne peuvent rendre; crire alors par jeu, par oisivet, et comme Tityre
siffle ou joue de la flte; cela ou rien; j'cris  ces conditions, et
je cde ainsi  la violence de ceux qui me prennent  la gorge, et me
disent: Vous crirez. Ils liront pour titre de mon nouveau livre: Du
Beau, Du Bon, Du Vrai, Des Ides, Du Premier Principe, par Antisthne,
vendeur de mare.

22 (I)

Si les ambassadeurs des princes trangers taient des singes instruits 
marcher sur leurs pieds de derrire, et  se faire entendre par
interprte, nous ne pourrions pas marquer un plus grand tonnement que
celui que nous donne la justesse de leurs rponses, et le bon sens qui
parat quelquefois dans leurs discours. La prvention du pays, jointe 
l'orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les
climats, et que l'on pense juste partout o il y a des hommes. Nous
n'aimerions pas  tre traits ainsi de ceux que nous appelons barbares;
et s'il y a en nous quelque barbarie, elle consiste  tre pouvants de
voir d'autres peuples raisonner comme nous.

Tous les trangers ne sont pas barbares, et tous nos compatriotes ne
sont pas civiliss: de mme toute campagne n'est pas agreste et toute
ville n'est pas polie. Il y a dans l'Europe un endroit d'une province
maritime d'un grand royaume o le villageois est doux et insinuant, le
bourgeois au contraire et le magistrat grossiers, et dont la rusticit
est hrditaire.

23 (I)

Avec un langage si pur, une si grande recherche dans nos habits, des
moeurs si cultives, de si belles lois et un visage blanc, nous sommes
barbares pour quelques peuples.

24 (I)

Si nous entendions dire des Orientaux qu'ils boivent ordinairement d'une
liqueur qui leur monte  la tte, leur fait perdre la raison et les fait
vomir, nous dirions: Cela est bien barbare.

25 (I)

Ce prlat se montre peu  la cour, il n'est de nul commerce, on ne le
voit point avec des femmes; il ne joue ni  grande ni  petite prime, il
n'assiste ni aux ftes ni aux spectacles, il n'est point homme de
cabale, et il n'a point l'esprit d'intrigue; toujours dans son vch,
o il fait une rsidence continuelle, il ne songe qu' instruire son
peuple par la parole et  l'difier par son exemple; il consume son bien
en des aumnes, et son corps par la pnitence; il n'a que l'esprit de
rgularit, et il est imitateur du zle et de la pit des Aptres. Les
temps sont changs, et il est menac sous ce rgne d'un titre plus
minent.

26 (IV)

Ne pourrait-on point faire comprendre aux personnes d'un certain
caractre et d'une profession srieuse, pour ne rien dire de plus,
qu'ils ne sont point obligs  faire dire d'eux qu'ils jouent, qu'ils
chantent, et qu'ils badinent comme les autres hommes; et qu' les voir
si plaisants et si agrables, on ne croirait point qu'ils fussent
d'ailleurs si rguliers et si svres? Oserait-on mme leur insinuer
qu'ils s'loignent par de telles manires de la politesse dont ils se
piquent; qu'elle assortit, au contraire, et conforme les dehors aux
conditions, qu'elle vite le contraste, et de montrer le mme homme sous
des figures diffrentes et qui font de lui un compos bizarre ou un
grotesque?

27 (IV)

Il ne faut pas juger des hommes comme d'un tableau ou d'une figure, sur
une seule et premire vue: il y a un intrieur et un coeur qu'il faut
approfondir. Le voile de la modestie couvre le mrite, et le masque de
l'hypocrisie cache la malignit. Il n'y a qu'un trs petit nombre de
connaisseurs qui discerne, et qui soit en droit de prononcer; ce n'est
que peu  peu, et forcs mme par le temps et les occasions, que la
vertu parfaite et le vice consomm viennent enfin  se dclarer.

28 (VIII)

Fragment

...Il disait que l'esprit dans cette belle personne tait un diamant bien
mis en oeuvre, et continuant de parler d'elle: C'est, ajoutait-il, comme
une nuance de raison et d'agrment qui occupe les yeux et le coeur de
ceux qui lui parlent; on ne sait si on l'aime ou si on l'admire; il y a
en elle de quoi faire une parfaite amie, il y a aussi de quoi vous mener
plus loin que l'amiti. Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire,
mais trop modeste pour songer  plaire, elle ne tient compte aux hommes
que de leur mrite, et ne croit avoir que des amis. Pleine de vivacits
et capable de sentiments, elle surprend et elle intresse; et sans rien
ignorer de ce qui peut entrer de plus dlicat et de plus fin dans les
conversations, elle a encore ces saillies heureuses qui entre autres
plaisirs qu'elles font, dispensent toujours de la rplique. Elle vous
parle comme celle qui n'est pas savante, qui doute et qui cherche 
s'claircir; et elle vous coute comme celle qui sait beaucoup, qui
connat le prix de ce que vous lui dites, et auprs de qui vous ne
perdez rien de ce qui vous chappe. Loin de s'appliquer  vous
contredire avec esprit, et d'imiter Elvire, qui aime mieux passer pour
une femme vive que marquer du bon sens et de la justesse, elle
s'approprie vos sentiments, elle les croit siens, elle les tend, elle
les embellit: vous tes content de vous d'avoir pens si bien, et
d'avoir mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est toujours
au-dessus de la vanit, soit qu'elle parle, soit qu'elle crive: elle
oublie les traits o il faut des raisons; elle a dj compris que la
simplicit est loquente. S'il s'agit de servir quelqu'un et de vous
jeter dans les mmes intrts, laissant  Elvire les jolis discours et
les belles-lettres, qu'elle met  tous usages, Arthnice n'emploie
auprs de vous que la sincrit, l'ardeur, l'empressement et la
persuasion. Ce qui domine en elle, c'est le plaisir de la lecture, avec
le got des personnes de nom et de rputation, moins pour en tre connue
que pour les connatre. On peut la louer d'avance de toute la sagesse
qu'elle aura un jour, et de tout le mrite qu'elle se prpare par les
annes, puisque avec une bonne conduite elle a de meilleures intentions,
des principes srs, utiles  celles qui sont comme elle exposes aux
soins et  la flatterie; et qu'tant assez particulire sans pourtant
tre farouche, ayant mme un peu de penchant pour la retraite, il ne lui
saurait peut-tre manquer que les occasions, ou ce qu'on appelle un
grand thtre, pour y faire briller toutes ses vertus.

29.

(V) Une belle femme est aimable dans son naturel; elle ne perd rien 
tre nglige, et sans autre parure que celle qu'elle tire de sa beaut
et de sa jeunesse. Une grce nave clate sur son visage, anime ses
moindres actions: il y aurait moins de pril  la voir avec tout
l'attirail de l'ajustement et de la mode. De mme un homme de bien est
respectable par lui-mme, et indpendamment de tous les dehors dont il
voudrait s'aider pour rendre sa personne plus grave et sa vertu plus
spcieuse. Un air rform, une modestie outre, la singularit de
l'habit, une ample calotte n'ajoutent rien  la probit, ne relvent pas
le mrite; ils le fardent, et font peut-tre qu'il est moins pur et
moins ingnu.

(VI) Une gravit trop tudie devient comique; ce sont comme des
extrmits qui se touchent et dont le milieu est dignit; cela ne
s'appelle pas tre grave, mais en jouer le personnage; celui qui songe 
le devenir ne le sera jamais: ou la gravit n'est point, ou elle est
naturelle; et il est moins difficile d'en descendre que d'y monter.

30 (VI)

Un homme de talent et de rputation, s'il est chagrin et austre, il
effarouche les jeunes gens, les fait penser mal de la vertu, et la leur
rend suspecte d'une trop grande rforme et d'une pratique trop
ennuyeuse. S'il est au contraire d'un bon commerce, il leur est une
leon utile; il leur apprend qu'on peut vivre gaiement et
laborieusement, avoir des vues srieuses sans renoncer aux plaisirs
honntes; il leur devient un exemple qu'on peut suivre.

31 (IV)

La physionomie n'est pas une rgle qui nous soit donne pour juger des
hommes: elle nous peut servir de conjecture.

32 (IV)

L'air spirituel est dans les hommes ce que la rgularit des traits est
dans les femmes: c'est le genre de beaut o les plus vains puissent
aspirer.

33 (IV)

Un homme qui a beaucoup de mrite et d'esprit; et qui est connu pour
tel, n'est pas laid, mme avec des traits qui sont difformes; ou s'il a
de la laideur, elle ne fait pas son impression.

34 (VII)

Combien d'art pour rentrer dans la nature! combien de temps, de rgles,
d'attention et de travail pour danser avec la mme libert et la mme
grce que l'on sait marcher; pour chanter comme on parle; parler et
s'exprimer comme l'on pense; jeter autant de force, de vivacit, de
passion et de persuasion dans un discours tudi et que l'on prononce
dans le public, qu'on en a quelquefois naturellement et sans prparation
dans les entretiens les plus familiers!

35 (I)

Ceux qui, sans nous connatre assez, pensent mal de nous, ne nous font
pas de tort: ce n'est pas nous qu'ils attaquent, c'est le fantme de
leur imagination.

36 (I)

Il y a de petites rgles, des devoirs, des biensances attachs aux
lieux, aux temps, aux personnes, qui ne se devinent point  force
d'esprit, et que l'usage apprend sans nulle peine: juger des hommes par
les fautes qui leur chappent en ce genre avant qu'ils soient assez
instruits, c'est en juger par leurs ongles ou par la pointe de leurs
cheveux; c'est vouloir un jour tre dtromp.

37 (VI)

Je ne sais s'il est permis de juger des hommes par une faute qui est
unique, et si un besoin extrme; ou une violente passion, ou un premier
mouvement tirent  consquence.

38 (IV)

Le contraire des bruits qui courent des affaires ou des personnes est
souvent la vrit.

39 (IV)

Sans une grande raideur et une continuelle attention  toutes ses
paroles, on est expos  dire en moins d'une heure le oui ou le non sur
une mme chose ou sur une mme personne, dtermin seulement par un
esprit de socit et de commerce qui entrane naturellement  ne pas
contredire celui-ci et celui-l qui en parlent diffremment.

40 (VIII)

Un homme partial est expos  de petites mortifications; car comme il
est galement impossible que ceux qu'il favorise soient toujours heureux
ou sages, et que ceux contre qui il se dclare soient toujours en faute
ou malheureux, il nat de l qu'il lui arrive souvent de perdre
contenance dans le public, ou par le mauvais succs de ses amis, ou par
une nouvelle gloire qu'acquirent ceux qu'il n'aime point.

41 (IV)

Un homme sujet  se laisser prvenir, s'il ose remplir une dignit ou
sculire ou ecclsiastique, est un aveugle qui veut peindre, un muet
qui s'est charg d'une harangue, un sourd qui juge d'une symphonie:
faibles images, et qui n'expriment qu'imparfaitement la misre de la
prvention. Il faut ajouter qu'elle est un mal dsespr, incurable, qui
infecte tous ceux qui s'approchent du malade, qui fait dserter les
gaux, les infrieurs, les parents, les amis, jusqu'aux mdecins: ils
sont bien loigns de le gurir, s'ils ne peuvent le faire convenir de
sa maladie, ni des remdes, qui seraient d'couter, de douter, de
s'informer et de s'claircir. Les flatteurs, les fourbes, les
calomniateurs, ceux qui ne dlient leur langue que pour le mensonge et
l'intrt, sont les charlatans en qui il se confie, et qui lui font
avaler tout ce qui leur plat: ce sont eux aussi qui l'empoisonnent et
qui le tuent.

42 (I)

La rgle de Descartes, qui ne veut pas qu'on dcide sur les moindres
vrits avant qu'elles soient connues clairement et distinctement, est
assez belle et assez juste pour devoir s'tendre au jugement que l'on
fait des personnes.

43 (I)

Rien ne nous venge mieux des mauvais jugements que les hommes font de
notre esprit, de nos moeurs et de nos manires, que l'indignit et le
mauvais caractre de ceux qu'ils approuvent.

Du mme fonds dont on nglige un homme de mrite, l'on sait encore
admirer un sot.

44 (I)

Un sot est celui qui n'a pas mme ce qu'il faut d'esprit pour tre fat.

45 (I)

Un fat est celui que les sots croient un homme de mrite.

46 (IV)

L'impertinent est un fat outr. Le fat lasse, ennuie, dgote, rebute;
l'impertinent rebute, aigrit, irrite, offense: il commence o l'autre
finit.

Le fat est entre l'impertinent et le sot: il est compos de l'un et de
l'autre.

47

(VII) Les vices partent d'une dpravation du coeur; les dfauts, d'un
vice de temprament; le ridicule, d'un dfaut d'esprit.

(IV) L'homme ridicule est celui qui, tant qu'il demeure tel, a les
apparences du sot.

(IV) Le sot ne se tire jamais du ridicule, c'est son caractre; l'on y
entre quelquefois avec de l'esprit, mais l'on en sort.

(VII) Un erreur de fait jette un homme sage dans le ridicule.

(IV) La sottise est dans le sot, la fatuit dans le fat, et
l'impertinence dans l'impertinent; il semble que le ridicule rside
tantt dans celui qui en effet est ridicule; et tantt dans
l'imagination de ceux qui croient voir le ridicule o il n'est point et
ne peut tre.

48 (IV)

La grossiret, la rusticit, la brutalit peuvent tre les vices d'un
homme d'esprit.

49 (IV)

Le stupide est un sot qui ne parle point, en cela plus supportable que
le sot qui parle.

50 (VIII)

La mme chose souvent est, dans la bouche d'un homme d'esprit, une
navet ou un bon mot, et dans celle d'un sot, une sottise.

51 (IV)

Si le fat pouvait craindre de mal parler, il sortirait de son caractre.

52 (IV)

L'une des marques de la mdiocrit de l'esprit est de toujours conter.

53 (IV)

Le sot est embarrass de sa personne; le fat a l'air libre et assur;
l'impertinent passe  l'effronterie: le mrite a de la pudeur.

54 (VIII)

Le suffisant est celui en qui la pratique de certains dtails que l'on
honore du nom d'affaires se trouve jointe  une trs grande mdiocrit
d'esprit.

Un grain d'esprit et une once d'affaires plus qu'il n'en entre dans la
composition du suffisant, font l'important.

Pendant qu'on ne fait que rire de l'important, il n'a pas un autre nom;
ds qu'on s'en plaint, c'est l'arrogant.

55 (VII)

L'honnte homme tient le milieu entre l'habile homme et l'homme de bien,
quoique dans une distance ingale de ces deux extrmes.

La distance qu'il y a de l'honnte, homme  l'habile homme s'affaiblit
de jour  autre, et est sur le point de disparatre.

L'habile homme est celui qui cache ses passions, qui entend ses
intrts, qui y sacrifie beaucoup de choses, qui a su acqurir du bien
ou en conserver.

L'honnte homme est celui qui ne vole pas sur les grands chemins, et qui
ne tue personne, dont les vices enfin ne sont pas scandaleux.

On connat assez qu'un homme de bien est honnte homme; mais il est
plaisant d'imaginer que tout honnte homme n'est pas homme de bien.

L'homme de bien est celui qui n'est ni un saint ni un dvot, et qui
s'est born  n'avoir que de la vertu.

56

(IV) Talent, got, esprit, bon sens, choses diffrentes, non
incompatibles.

(IV) Entre le bon sens et le bon got il y a la diffrence de la cause 
son effet.

(VI) Entre esprit et talent il y a la proportion du tout  sa partie.

(VI) Appellerai-je homme d'esprit celui qui, born et renferm dans
quelque art, ou mme dans une certaine science qu'il exerce dans une
grande perfection, ne montre hors de l ni jugement, ni mmoire, ni
vivacit, ni moeurs, ni conduite; qui ne m'entend pas, qui ne pense
point, qui s'nonce mal; un musicien par exemple, qui aprs m'avoir
comme enchant par ses accords, semble s'tre remis avec son luth dans
un mme tui, ou n'tre plus sans cet instrument qu'une machine
dmonte,  qui il manque quelque chose, et dont il n'est pas permis de
rien attendre?

(VI) Que dirai-je encore de l'esprit du jeu? pourrait-on me le dfinir?
Ne faut-il ni prvoyance, ni finesse, ni habilet pour jouer l'hombre ou
les checs? et s'il en faut, pourquoi voit-on des imbciles qui y
excellent, et de trs beaux gnies qui n'ont pu mme atteindre la
mdiocrit,  qui une pice ou une carte dans les mains trouble la vue,
et fait perdre contenance?

(VI) Il y a dans le monde quelque chose, s'il se peut, de plus
incomprhensible. Un homme parat grossier, lourd, stupide; il ne sait
pas parler, ni raconter ce qu'il vient de voir: s'il se met  crire,
c'est le modle des bons contes; il fait parler les animaux, les arbres,
les pierres, tout ce qui ne parle point: ce n'est que lgret,
qu'lgance, que beau naturel, et que dlicatesse dans ses ouvrages.

(VI) Un autre est simple, timide, d'une ennuyeuse conversation; il prend
un mot pour un autre, et il ne juge de la bont de sa pice que par
l'argent qui lui en revient; il ne sait pas la rciter, ni lire son
criture. Laissez-le s'lever par la composition: il n'est pas
au-dessous d'Auguste, de Pompe, de Nicomde, d'Heraclius; il est roi,
et un grand roi; il est politique, il est philosophe; il entreprend de
faire parler des hros, de les faire agir; il peint les Romains; ils
sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire.

(VI) Voulez-vous quelque autre prodige? Concevez un homme facile, doux,
complaisant, traitable, et tout d'un coup violent, colre, fougueux,
capricieux. Imaginez-vous un homme simple, ingnu, crdule, badin,
volage, un enfant en cheveux gris; mais permettez-lui de se recueillir,
ou plutt de se livrer  un gnie qui agit en lui, j'ose dire, sans
qu'il y prenne part et comme  son insu: quelle verve! quelle lvation!
quelles images! quelle latinit!

--Parlez-vous d'une mme personne? me direz-vous.

--Oui, du mme, de Thodas, et de lui seul. Il crie, il s'agite, il se
roule  terre, il se relve, il tonne, il clate; et du milieu de cette
tempte il sort une lumire qui brille et qui rjouit. Disons-le sans
figure: il parle comme un fou, et pense comme un homme sage; il dit
ridiculement des choses vraies, et follement des choses senses et
raisonnables; on est surpris de voir natre et clore le bon sens du
sein de la bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions.
Qu'ajouterai-je davantage? Il dit et il fait mieux qu'il ne sait; ce
sont en lui comme deux mes qui ne se connaissent point, qui ne
dpendent point l'une de l'autre, qui ont chacune leur tour, ou leurs
fonctions toutes spares. Il manquerait un trait  cette peinture si
surprenante, si j'oubliais de dire qu'il est tout  la fois avide et
insatiable de louanges, prt de se jeter aux yeux de ses critiques, et
dans le fond assez docile pour profiter de leur censure. Je commence 
me persuader moi-mme que j'ai fait le portrait de deux personnages tout
diffrents. Il ne serait pas mme impossible d'en trouver un troisime
dans Thodas; car il est bon homme, il est plaisant homme, et il est
excellent homme.

57 (I)

Aprs l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce
sont les diamants et les perles.

58 (I)

Tel, connu dans le monde par de grands talents honor et chri partout
o il se trouve, est petit dans son domestique et aux yeux de ses
proches, qu'il n'a pu rduire  l'estimer; tel autre, au contraire,
prophte dans son pays, jouit d'une vogue qu'il a parmi les siens et qui
est resserre dans l'enceinte de sa maison, s'applaudit d'un mrite rare
et singulier, qui lui est accord par sa famille dont il est l'idole,
mais qu'il laisse chez soi toutes les fois qu'il sort, et qu'il ne porte
nulle part.

59 (I)

Tout le monde s'lve contre un homme qui entre en rputation:  peine
ceux qu'il croit ses amis lui pardonnent-ils un mrite naissant et une
premire vogue qui semble l'associer  la gloire dont ils sont dj en
possession; l'on ne se rend qu' l'extrmit, et aprs que le Prince
s'est dclar par les rcompenses: tous alors se rapprochent de lui, et
de ce jour-l seulement il prend son rang d'homme de mrite.

60 (VIII)

Nous affectons souvent de louer avec exagration des hommes assez
mdiocres, et de les lever, s'il se pouvait, jusqu' la hauteur de ceux
qui excellent, ou parce que nous somme las d'admirer toujours les mmes
personnes, ou parce que leur gloire, ainsi partage, offense moins notre
vue, et nous devient plus douce et plus supportable.

61 (VII)

L'on voit des hommes que le vent de la faveur pousse d'abord  pleines
voiles; ils perdent en un moment la terre de vue, et font leur route:
tout leur rit, tout leur succde; action, ouvrage, tout est combl
d'loges et de rcompenses; ils ne se montrent que pour tre embrasss
et flicits. Il y a un rocher immobile qui s'lve sur une cte; les
flots se brisent au pied; la puissance, les richesses, la violence, la
flatterie, l'autorit, la faveur, tous les vents ne l'branlent pas:
c'est le public, o ces gens chouent.

62 (I)

Il est ordinaire et comme naturel de juger du travail d'autrui seulement
par rapport  celui qui nous occupe. Ainsi le pote, rempli de grandes
et sublimes ides, estime peu le discours de l'orateur, qui ne s'exerce
souvent que sur de simples faits; et celui qui crit l'histoire de son
pays ne peut comprendre qu'un esprit raisonnable emploie sa vie 
imaginer des fictions et  trouver une rime; de mme le bachelier plong
dans les quatre premiers sicles, traite toute autre doctrine de science
triste, vaine et inutile, pendant qu'il est peut-tre mpris du
gomtre.

63 (IV)

Tel a assez d'esprit pour exceller dans une certaine matire et en faire
des leons, qui en manque pour voir qu'il doit se taire sur quelque
autre dont il n'a qu'une faible connaissance: il sort hardiment des
limites de son gnie, mais il s'gare, et fait que l'homme illustre
parle comme un sot.

64 (V)

Hrille, soit qu'il parle, qu'il harangue ou qu'il crive, veut citer:
il fait dire au Prince des philosophes que le vin enivre, et  l'Orateur
romain que l'eau le tempre. S'il se jette dans la morale, ce n'est pas
lui, c'est le divin Platon qui assure que la vertu est aimable, le vice
odieux; ou que l'un et l'autre se tournent en habitude. Les choses les
plus communes, les plus triviales, et qu'il est mme capable de penser,
il veut les devoir aux anciens, aux Latins, aux Grecs; ce n'est ni pour
donner plus d'autorit  ce qu'il dit, ni peut-tre pour se faire
honneur de ce qu'il sait: il veut citer.

65 (V)

C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir le perdre que de le donner
pour sien: il n'est pas relev, il tombe avec des gens d'esprit ou qui
se croient tels, qui ne l'ont pas dit, et qui devaient le dire. C'est au
contraire le faire valoir que de le rapporter comme d'un autre: ce n'est
qu'un fait, et qu'on ne se croit pas oblig de savoir; il est dit avec
plus d'insinuation et reu avec moins de jalousie; personne n'en
souffre: on rit s'il faut rire, et s'il faut admirer, on admire.

66 (IV)

On a dit de Socrate qu'il tait en dlire, et que c'tait un fou tout
plein d'esprit; mais ceux des Grecs qui parlaient ainsi d'un homme si
sage passaient pour fous. Ils disaient: Quels bizarres portraits nous
fait ce philosophe! quels moeurs tranges et particulires ne dcrit-il
point! o a-t-il rv, creus, rassembl des ides si extraordinaires?
quelles couleurs! quel pinceau! ce sont des chimres. Ils se
trompaient: c'taient des monstres, c'taient des vices, mais peints au
naturel; on croyait les voir, ils faisaient peur. Socrate s'loignait du
cynique; il pargnait les personnes, et blmait les moeurs qui taient
mauvaises.

67

(IV) Celui qui est riche par son savoir-faire connat un philosophe, ses
prceptes, sa morale et sa conduite, et n'imaginant pas dans tous les
hommes une autre fin de toutes leurs actions que celle qu'il s'est
propose lui-mme toute sa vie, dit en son coeur: Je le plains, je le
tiens chou, ce rigide censeur; il s'gare, et il est hors de route; ce
n'est pas ainsi qu'on prend le vent et que l'on arrive au dlicieux port
de la fortune; et selon ses principes il raisonne juste.

(IV) Je pardonne, dit Antisthius,  ceux que j'ai lous dans mon
ouvrage s'ils m'oublient: qu'ai-je fait pour eux? ils taient louables.
Je le pardonnerais moins  tous ceux dont j'ai attaqu les vices sans
toucher  leurs personnes, s'ils me devaient un aussi grand bien que
celui d'tre corrigs; mais comme c'est un vnement qu'on ne voit
point, il suit de l que ni les uns ni les autres ne sont tenus de me
faire du bien.

(V) L'on peut, ajoute ce philosophe, envier ou refuser  me crits leur
rcompense: on ne saurait en diminuer la rputation; et si on le fait,
qui m'empchera de le mpriser?.

68 (V)

Il est bon d'tre philosophe, il n'est gure utile de passer pour tel.
Il n'est pas permis de traiter quelqu'un de philosophe: ce sera toujours
lui dire une injure, jusqu' ce qu'il ait plu aux hommes d'en ordonner
autrement, et, en restituant  un si beau nom son ide propre et
convenable, de lui concilier toute l'estime qui lui est due.

69 (VI)

Il y a une philosophie qui nous lve au-dessus de l'ambition et de la
fortune, qui nous gale, que dis-je? qui nous place plus haut que les
riches, que les grands et que les puissants; qui nous fait ngliger les
postes et ceux qui les procurent; qui nous exempte de dsirer, de
demander, de prier, de solliciter, d'importuner, et qui nous sauve mme
l'motion et l'excessive joie d'tre exaucs. Il y a une autre
philosophie qui nous soumet et nous assujettit  toutes ces choses en
faveur de nos proches ou de nos amis: c'est la meilleure.

70 (IV)

C'est abrger et s'pargner mille discours, que de penser de certaines
gens qu'ils sont incapables de parler juste, et de condamner ce qu'ils
disent, ce qu'ils ont dit, et ce qu'ils diront.

71 (I)

Nous n'approuvons les autres que par les rapports que nous sentons
qu'ils ont avec nous-mmes; et il semble qu'estimer quelqu'un, c'est
l'galer  soi.

72 (IV)

Les mmes dfauts, qui dans les autres sont lourds et insupportables
sont chez nous comme dans leur centre; ils ne psent plus, on ne les
sent pas. Tel parle d'un autre et en fait un portrait affreux, qui ne
voit pas qu'il se peint lui-mme.

Rien ne nous corrigerait plus promptement de nos dfauts que si nous
tions capables de les avouer et de les reconnatre dans les autres:
c'est dans cette juste distance que, nous paraissant tels qu'ils sont,
ils se feraient har autant qu'ils le mritent.

73 (IV)

La sage conduite roule sur deux pivots, le pass et l'avenir. Celui qui
a la mmoire fidle et une grande prvoyance est hors du pril de
censurer dans les autres ce qu'il a peut-tre fait lui-mme, ou de
condamner une action dans un pareil cas, et dans toutes les
circonstances o elle lui sera un jour invitable.

74 (VI)

Le guerrier et le politique, non plus que le joueur habile, ne font pas
le hasard, mais ils le prparent, ils l'attirent, et semblent presque le
dterminer. Non seulement ils savent ce que le sot et le poltron
ignorent, je veux dire se servir du hasard quand il arrive; ils savent
mme profiter, par leurs prcautions et leurs mesures, d'un tel ou d'un
tel hasard, ou de plusieurs tout  la fois. Si ce point arrive, ils
gagnent; si c'est cet autre, ils gagnent encore; un mme point souvent
les fait gagner de plusieurs manires. Ces hommes sages peuvent tre
lous de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard
doit tre rcompens en eux comme la vertu.

75 (VIII)

Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui qui nglige de le
devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne mrite point
qu'on s'en occupe.

76 (V)

Il y a dans les meilleurs conseils de quoi dplaire. Ils viennent
d'ailleurs que de notre esprit: c'est assez pour tre rejets d'abord
par prsomption et par humeur, et suivis seulement par ncessit ou par
rflexion.

77 (I)

Quel bonheur surprenant a accompagn ce favori pendant tout le cours de
sa vie, quelle autre fortune mieux soutenue, sans interruption, sans la
moindre disgrce? les premiers postes, l'oreille du Prince, d'immenses
trsors, une sant parfaite, et une mort douce. Mais quel trange compte
 rendre d'une vie passe dans la faveur, des conseils que l'on a
donns, de ceux qu'on a nglig de donner ou de suivre, des biens que
l'on n'a point faits, des maux au contraire que l'on a faits ou par
soi-mme ou par les autres; en un mot, de toute sa prosprit!

78 (IV)

L'on gagne  mourir d'tre lou de ceux qui nous survivent, souvent sans
autre mrite que celui de n'tre plus: le mme loge sert alors pour
Caton et pour Pison.

Le bruit court que Pison est mort: c'est une grande perte; c'tait un
homme de bien, et qui mritait une plus longue vie; il avait de l'esprit
et de l'agrment, de la fermet et du courage; il tait sr, gnreux,
fidle. Ajoutez: pourvu qu'il soit mort.

79 (IV)

La manire dont on se rcrie sur quelques-uns qui se distinguent par la
bonne foi, le dsintressement et la probit, n'est pas tant leur loge
que le dcrditement du genre humain.

80 (VII)

Tel soulage les misrables, qui nglige sa famille et laisse son fils
dans l'indigence; un autre lve un nouvel difice, qui n'a pas encore
pay les plombs d'une maison qui est acheve depuis dix annes; un
troisime fait des prsents et des largesses, et ruine ses cranciers.
Je demande: la piti, la libralit, la magnificence, sont-ce les vertus
d'un homme injuste? ou plutt si la bizarrerie et la vanit ne sont pas
les causes de l'injustice.

81 (VIII)

Une circonstance essentielle  la justice que l'on doit aux autres,
c'est de la faire promptement et sans diffrer: la faire attendre, c'est
injustice.

Ceux-l font bien, ou font ce qu'ils doivent, qui font ce qu'ils
doivent. Celui qui dans toute sa conduite laisse longtemps dire de soi
qu'il fera bien, fait trs mal.

82 (VII)

L'on dit d'un grand qui tient table deux fois le jour, et qui passe sa
vie  faire digestion, qu'il meurt de faim, pour exprimer qu'il n'est
pas riche, ou que ses affaires sont fort mauvaises: c'est une figure; on
le dirait plus  la lettre de ses cranciers.

83 (IV)

L'honntet, les gards et la politesse des personnes avances en ge de
l'un et l'autre sexe me donnent bonne opinion de ce qu'on appelle le
vieux temps.

84 (I)

C'est un excs de confiance dans les parents d'esprer tout de la bonne
ducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'en attendre rien
et de la ngliger.

85 (IV)

Quand il serait vrai, ce que plusieurs disent, que l'ducation ne donne
point  l'homme un autre coeur ni une autre complexion, qu'elle ne change
rien dans son fond et ne touche qu'aux superficies, je ne laisserais pas
de dire qu'elle ne lui est pas inutile.

86 (IV)

Il n'y a que de l'avantage pour celui qui parle peu: la prsomption est
qu'il a de l'esprit; et s'il est vrai qu'il n'en manque pas, la
prsomption est qu'il l'a excellent.

87 (V)

Ne songer qu' soi et au prsent, source d'erreur dans la politique.

88 (IV)

Le plus grand malheur, aprs celui d'tre convaincu d'un crime, est
souvent d'avoir eu  s'en justifier. Tels arrts nous dchargent et nous
renvoient absous, qui sont infirms par la voix du peuple.

89 (I)

Un homme est fidle  de certaines pratiques de religion, on le voit
s'en acquitter avec exactitude: personne ne le loue ni ne le
dsapprouve; on n'y pense pas. Tel autre y revient aprs les avoir
ngliges dix annes entires: on se rcrie, on l'exalte; cela est
libre: moi, je le blme d'un si long oubli de ses devoirs, et je le
trouve heureux d'y tre rentr.

90 (IV)

Le flatteur n'a pas assez bonne opinion de soi ni des autres.

91 (IV)

Tels sont oublis dans la distribution des grces, et font dire d'eux:
Pourquoi les oublier? qui, si l'on s'en tait souvenu, auraient fait
dire: Pourquoi s'en souvenir? D'o vient cette contrarit? Est-ce du
caractre de ces personnes, ou de l'incertitude de nos jugements, ou
mme de tous les deux?

92 (VI)

L'on dit communment: Aprs un tel, qui sera chancelier? qui sera
primat des Gaules? qui sera pape? On va plus loin: chacun, selon ses
souhaits ou son caprice, fait sa promotion, qui est souvent de gens plus
vieux et plus caducs que celui qui est en place; et comme il n'y a pas
de raison qu'une dignit tue celui qui s'en trouve revtu, qu'elle sert
au contraire  le rajeunir, et  donner au corps et  l'esprit de
nouvelles ressources, ce n'est pas un vnement fort rare  un titulaire
d'enterrer son successeur.

93 (V)

La disgrce teint les haines et les jalousies. Celui-l peut bien
faire, qui ne nous aigrit plus par une grande faveur: il n'y a aucun
mrite, il n'y a sorte de vertus qu'on ne lui pardonne; il serait un
hros impunment.

Rien n'est bien d'un homme disgraci: vertus, mrite, tout est ddaign,
ou mal expliqu, ou imput  vice; qu'il ait un grand coeur, qu'il ne
craigne ni le fer ni le feu, qu'il aille d'aussi bonne grce  l'ennemi
que Bayard et Montrevel, c'est un bravache, on en plaisante; il n'a plus
de quoi tre un hros.

Je me contredis, il est vrai: accusez-en les hommes, dont je ne fais que
rapporter les jugements; je ne dis pas de diffrents hommes, je dis les
mmes, qui jugent si diffremment.

94 (VI)

Il ne faut pas vingt annes accomplies pour voir changer les hommes
d'opinion sur les choses les plus srieuses, comme sur celles qui leur
ont paru les plus sres et les plus vraies. Je ne hasarderai pas
d'avancer que le feu en soi, et indpendamment de nos sensations, n'a
aucune chaleur, c'est--dire rien de semblable  ce que nous prouvons
en nous-mmes  son approche, de peur que quelque jour il ne devienne
aussi chaud qu'il a jamais t. J'assurerai aussi peu qu'une ligne
droite tombant sur une autre ligne droite fait deux angles droits, ou
gaux  deux droits, de peur que les hommes venant  y dcouvrir quelque
chose de plus ou de moins, je ne sois raill de ma proposition. Aussi
dans un autre genre, je dirai  peine avec toute la France: Vauban est
infaillible, on n'en appelle point: qui me garantirait que dans peu de
temps on n'insinuera pas que mme sur le sige, qui est son fort et o
il dcide souverainement, il erre quelquefois, sujet aux fautes comme
Antiphile?

95 (IV)

Si vous en croyez des personnes aigries l'une contre l'autre et que la
passion domine, l'homme docte est un savantasse, le magistrat un
bourgeois ou un praticien, le financier un malttier, et le gentilhomme
un gentilltre; mais il est trange que de si mauvais noms, que la
colre et la haine ont su inventer, deviennent familiers, et que le
ddain, tout froid et tout paisible qu'il est, ose s'en servir.

96 (IV)

Vous vous agitez, vous vous donnez un grand mouvement, surtout lorsque
les ennemis commencent  fuir et que la victoire n'est plus douteuse, ou
devant une ville aprs qu'elle a capitul; vous aimez, dans un combat ou
pendant un sige,  paratre en cent endroits pour n'tre nulle part, 
prvenir les ordres du gnral de peur de les suivre, et  chercher les
occasions plutt que de les attendre et les recevoir: votre valeur
serait-elle fausse?

97 (IV)

Faites garder aux hommes quelque poste o ils puissent tre tus, et o
nanmoins ils ne soient pas tus: ils aiment l'honneur et la vie.

98 (VII)

 voir comme les hommes aiment la vie, pouvait-on souponner qu'ils
aimassent quelque autre chose plus que la vie? et que la gloire, qu'ils
prfrent  la vie, ne ft souvent qu'une certaine opinion d'eux-mmes
tablie dans l'esprit de mille gens ou qu'ils ne connaissent point ou
qu'ils n'estiment point?

99 (VII)

Ceux qui, ni guerriers ni courtisans, vont  la guerre et suivent la
cour, qui ne font pas un sige, mais qui y assistent, ont bientt puis
leur curiosit sur une place de guerre, quelque surprenante qu'elle
soit, sur la tranche, sur l'effet des bombes et du canon, sur les coups
de main, comme sur l'ordre et le succs d'une attaque qu'ils
entrevoient. La rsistance continue, les pluies surviennent, les
fatigues croissent, on plonge dans la fange, on a  combattre les
saisons et l'ennemi, on peut tre forc dans ses lignes et enferm entre
une ville et une arme: quelles extrmits! On perd courage, on murmure.
Est-ce un si grand inconvnient que de lever un sige? Le salut de
l'tat dpend-il d'une citadelle de plus ou de moins? Ne faut-il pas,
ajoutent-ils, flchir sous les ordres du Ciel, qui semble se dclarer
contre nous, et remettre la partie  un autre temps? Alors ils ne
comprennent plus la fermet, et s'ils osaient dire, l'opinitret du
gnral, qui se raidit contre les obstacles, qui s'anime par la
difficult de l'entreprise, qui veille la nuit et s'expose le jour pour
la conduire  sa fin. A-t-on capitul, ces hommes si dcourags relvent
l'importance de cette conqute, en prdisent les suites, exagrent la
ncessit qu'il y avait de la faire, le pril et la honte qui suivaient
de s'en dsister, prouvent que l'arme qui nous couvrait des ennemis
tait invincible. Ils reviennent avec la cour, passent par les villes et
les bourgades; fiers d'tre regards de la bourgeoisie qui est aux
fentres, comme ceux mmes qui ont pris la place, ils en triomphent par
les chemins, ils se croient braves. Revenus chez eux, ils vous
tourdissent de flancs, de redans, de ravelins, de fausse-braie, de
courtines et de chemin couvert; ils rendent compte des endroits o
l'envie de voir les a ports, et o il ne laissait pas d'y avoir du
pril, des hasards qu'ils ont courus  leur retour d'tre pris ou tus
par l'ennemi: ils taisent seulement qu'ils ont eu peur.

100 (IV)

C'est le plus petit inconvnient du monde que de demeurer court dans un
sermon ou dans une harangue: il laisse  l'orateur ce qu'il a d'esprit,
de bon sens, d'imagination, de moeurs et de doctrine; il ne lui te rien;
mais on ne laisse pas de s'tonner que les hommes, ayant voulu une fois
y attacher une espce de honte et de ridicule, s'exposent par de longs
et souvent d'inutiles discours,  en courir tout le risque.

101 (IV)

Ceux qui emploient mal leur temps sont les premiers  se plaindre de sa
brivet: comme ils le consument  s'habiller,  manger,  dormir,  de
sots discours,  se rsoudre sur ce qu'ils doivent faire, et souvent 
ne rien faire, ils en manquent pour leurs affaires ou pour leurs
plaisirs; ceux au contraire qui en font un meilleur usage en ont de
reste.

Il n'y a point de ministre si occup qui ne sache perdre chaque jour
deux heures de temps: cela va loin  la fin d'une longue vie; et si le
mal est encore plus grand dans les autres conditions des hommes, quelle
perte infinie ne se fait pas dans le monde d'une chose si prcieuse, et
dont l'on se plaint qu'on n'a point assez!

102 (IV)

Il y a des cratures de Dieu qu'on appelle des hommes qui ont une me
qui est esprit, dont toute la vie est occupe et toute l'attention est
runie  scier du marbre: cela est bien simple, c'est bien peu de chose.
Il y en a d'autres qui s'en tonnent, mais qui sont entirement
inutiles, et qui passent les jours  ne rien faire: c'est encore moins
que de scier du marbre.

103 (V)

La plupart des hommes oublient si fort qu'ils ont une me, et se
rpandent en tant d'actions et d'exercices o il semble qu'elle est
inutile, que l'on croit parler avantageusement de quelqu'un en disant
qu'il pense; cet loge mme est devenu vulgaire, qui pourtant ne met cet
homme qu'au-dessus du chien ou du cheval.

104

(IV)  quoi vous divertissez-vous?  quoi passez-vous le temps? vous
demandent les sots et les gens d'esprit. Si je rplique que c'est 
ouvrir les yeux et  voir,  prter l'oreille et  entendre,  voir la
sant, le repos, la libert, ce n'est rien dire. Les solides biens, les
grands biens, les seuls biens ne sont pas compts, ne se font pas
sentir. Jouez-vous? masquez-vous? il faut rpondre.

(VII) Est-ce un bien pour l'homme que la libert, si elle peut tre trop
grande et trop tendue, telle enfin qu'elle ne serve qu' lui faire
dsirer quelque chose, qui est d'avoir moins de libert?

(VII) La libert n'est pas oisivet; c'est un usage libre du temps;
c'est le choix du travail et de l'exercice. tre libre en un mot n'est
pas ne rien faire, c'est tre seul arbitre de ce qu'on fait ou de ce
qu'on ne fait point. Quel bien en ce sens que la libert!

105 (I)

Csar n'tait point trop vieux pour penser  la conqute de l'univers;
il n'avait point d'autre batitude  se faire que le cours d'une belle
vie, et un grand nom aprs sa mort; n fier, ambitieux, et se portant
bien comme il faisait, il ne pouvait mieux employer son temps qu'
conqurir le monde. Alexandre tait bien jeune pour un dessein si
srieux: il est tonnant que dans ce premier ge les femmes ou le vin
n'aient plus tt rompu son entreprise.

106 (I)

Un jeune Prince, d'une race Auguste. L'amour et l'esprance des peuples.
Donn du ciel pour prolonger la flicit de la terre. Plus grand que ses
Aeux. Fils d'un Hros qui est son modle, a dj montr  l'Univers par
ses divines qualits, et par une vertu anticipe, que les enfants des
Hros sont plus proches de l'tre que les autres hommes.

107 (IV)

Si le monde dure seulement cent millions d'annes, il est encore dans
toute sa fracheur, et ne fait presque que commencer; nous-mmes nous
touchons aux premiers hommes et aux patriarches, et qui pourra ne nous
pas confondre avec eux dans des sicles si reculs? Mais si l'on juge
par le pass de l'avenir, quelles choses nouvelles nous sont inconnues
dans les arts, dans les sciences, dans la nature, et j'ose dire dans
l'histoire! quelles dcouvertes ne fera-t-on point! quelles diffrentes
rvolutions ne doivent pas arriver sur toute la face de la terre, dans
les tats et dans les empires! quelle ignorance est la ntre! et quelle
lgre exprience que celle de six ou sept mille ans!

108 (IV)

Il n'y a point de chemin trop long  qui marche lentement et sans se
presser: il n'y a point d'avantages trop loigns  qui s'y prpare par
la patience.

109 (IV)

Ne faire sa cour  personne, ni attendre de quelqu'un qu'il vous fasse
la sienne, douce situation, ge d'or, tat de l'homme le plus naturel!

110 (VII)

Le monde est pour ceux qui suivent les cours ou qui peuplent les villes;
la nature n'est que pour ceux qui habitent la campagne: eux seuls
vivent, eux seuls du moins connaissent qu'ils vivent.

111 (IV)

Pourquoi me faire froid, et vous plaindre de ce qui m'est chapp sur
quelques jeunes gens qui peuplent les cours? tes-vous vicieux, 
Thrasylle? Je ne le savais pas, et vous me l'apprenez: ce que je sais
est que vous n'tes plus jeune.

Et vous qui voulez tre offens personnellement de ce que j'ai dit de
quelques grands, ne criez-vous point de la blessure d'un autre?
tes-vous ddaigneux, malfaisant, mauvais plaisant, flatteur, hypocrite?
Je l'ignorais, et ne pensais pas  vous: j'ai parl des grands.

112 (IV)

L'esprit de modration et une certaine sagesse dans la conduite laissent
les hommes dans l'obscurit: il leur faut de grandes vertus pour tre
connus et admirs, ou peut-tre de grands vices.

113 (IV)

Les hommes, sur la conduite des grands et des petits indiffremment,
sont prvenus, charms, enlevs par la russite: il s'en faut peu que le
crime heureux ne soit lou comme la vertu mme, et que le bonheur ne
tienne lieu de toutes les vertus. C'est un noir attentat, c'est une sale
et odieuse entreprise, que celle que le succs ne saurait justifier.

114 (IV)

Les hommes, sduits par de belles apparences et de spcieux prtextes,
gotent aisment un projet d'ambition que quelques grands ont mdit;
ils en parlent avec intrt; il leur plat mme par la hardiesse ou par
la nouveaut que l'on lui impute; ils y sont dj accoutums, et n'en
attendent que le succs, lorsque, venant au contraire  avorter, ils
dcident avec confiance, et sans nulle crainte de se tromper, qu'il
tait tmraire et ne pouvait russir.

115 (IV)

Il y a de tels projets, d'un si grand clat et d'une consquence si
vaste, qui font parler les hommes si longtemps, qui font tant esprer ou
tant craindre, selon les divers intrts des peuples, que toute la
gloire et toute la fortune d'un homme y sont commises. Il ne peut pas
avoir paru sur la scne avec un si bel appareil pour se retirer sans
rien dire; quelques affreux prils qu'il commence  prvoir dans la
suite de son entreprise, il faut qu'il l'entame: le moindre mal pour lui
est de la manquer.

116 (VIII)

Dans un mchant homme il n'y a pas de quoi faire un grand homme. Louez
ses vues et ses projets, admirez sa conduite, exagrez son habilet  se
servir des moyens les plus propres et les plus courts pour parvenir 
ses fins: si ses fins sont mauvaises, la prudence n'y a aucune part; et
o manque la prudence, trouvez la grandeur, si vous le pouvez.

117 (VI)

Un ennemi est mort qui tait  la tte d'une arme formidable, destine
 passer le Rhin; il savait la guerre, et son exprience pouvait tre
seconde de la fortune: quels feux de joie a-t-on vus? quelle fte
publique? Il y a des hommes au contraire naturellement odieux; et dont
l'aversion devient populaire: ce n'est point prcisment par les progrs
qu'ils font, ni par la crainte de ceux qu'ils peuvent faire, que la voix
du peuple clate  leur mort, et que tout tressaille, jusqu'aux enfants,
ds que l'on murmure dans les places que la terre enfin en est dlivre.

118 (V)

O temps!  moeurs! s'crie Hraclite,  malheureux sicle! sicle rempli
de mauvais exemples, o la vertu souffre, o le crime domine, o il
triomphe! Je veux tre un Lycaon, un Aegiste; l'occasion ne peut tre
meilleure, ni les conjonctures plus favorables, si je dsire du moins de
fleurir et de prosprer. Un homme dit: Je passerai la mer, je
dpouillerai mon pre de son patrimoine, je le chasserai, lui, sa femme,
son hritier, de ses terres et de ses tats, et comme il l'a dit il l'a
fait. Ce qu'il devait apprhender, c'tait le ressentiment de plusieurs
rois qu'il outrage en la personne d'un seul roi; mais ils tiennent pour
lui; ils lui ont presque dit: Passez la mer, dpouillez votre pre,
montrez  tout l'univers qu'on peut chasser un roi de son royaume, ainsi
qu'un petit seigneur de son chteau, ou un fermier de sa mtairie; qu'il
n'y ait plus de diffrence entre de simples particuliers et nous; nous
sommes las de ces distinctions: apprenez au monde que ces peuples que
Dieu a mis sous nos pieds peuvent nous abandonner, nous trahir, nous
livrer, se livrer eux-mmes  un tranger, et qu'ils ont moins 
craindre de nous que nous d'eux et de leur puissance. Qui pourrait voir
des choses si tristes avec des yeux secs et une me tranquille? Il n'y a
point de charges qui n'aient leurs privilges; il n'y a aucun titulaire
qui ne parle, qui ne plaide, qui ne s'agite pour les dfendre: la
dignit royale seule n'a plus de privilges; les rois eux-mmes y ont
renonc. Un seul, toujours bon et magnanime, ouvre ses bras  une
famille malheureuse. Tous les autres se liguent comme pour se venger de
lui, et de l'appui qu'il donne  une cause qui leur est commune.
L'esprit de pique et de jalousie prvaut chez eux  l'intrt de
l'honneur, de la religion et de leur tat; est-ce assez?  leur intrt
personnel et domestique: il y va, je ne dis pas de leur lection, mais
de leur succession, de leurs droits comme hrditaires; enfin dans tous
l'homme l'emporte sur le souverain. Un prince dlivrait l'Europe, se
dlivrait lui-mme d'un fatal ennemi, allait jouir de la gloire d'avoir
dtruit un grand empire: il la nglige pour une guerre douteuse. Ceux
qui sont ns arbitres et mdiateurs temporisent; et lorsqu'ils
pourraient avoir dj employ utilement leur mdiation, ils la
promettent. O ptres! continue Hraclite,  rustres qui habitez sous le
chaume et dans les cabanes! si les vnements ne vont point jusqu'
vous, si vous n'avez point le coeur perc par la malice des hommes, si on
ne parle plus d'hommes dans vos contres, mais seulement de renards et
de loups-cerviers, recevez-moi parmi vous  manger votre pain noir et 
boire l'eau de vos citernes.

119 (VI)

Petits hommes, hauts de six pieds, tout au plus de sept, qui vous
enfermez aux foires comme gants et comme des pices rares dont il faut
acheter la vue, ds que vous allez jusques  huit pieds; qui vous donnez
sans pudeur de la hautesse et de l'minence, qui est tout ce que l'on
pourrait accorder  ces montagnes voisines du ciel et qui voient les
nuages se former au-dessous d'elles; espce d'animaux glorieux et
superbes, qui mprisez toute autre espce, qui ne faites pas mme
comparaison avec l'lphant et la baleine; approchez, hommes, rpondez
un peu  Dmocrite. Ne dites-vous pas en commun proverbe: des loups
ravissants, des lions furieux, malicieux comme un singe? Et vous autres,
qui tes-vous? J'entends corner sans cesse  mes oreilles: L'homme est
un animal raisonnable. Qui vous a pass cette dfinition? sont-ce les
loups, les singes et les lions, ou si vous vous l'tes accorde 
vous-mmes? C'est dj une chose plaisante que vous donniez aux animaux,
vos confrres, ce qu'il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu'il y a
de meilleur. Laissez-les un peu se dfinir eux-mmes, et vous verrez
comme ils s'oublieront et comme vous serez traits. Je ne parle point, 
hommes, de vos lgrets, de vos folies et de vos caprices, qui vous
mettent au-dessous de la taupe et de la tortue, qui vont sagement leur
petit train, et qui suivent sans varier l'instinct de leur nature; mais
coutez-moi un moment. Vous dites d'un tiercelet de faucon qui est fort
lger, et qui fait une belle descente sur la perdrix: Voil un bon
oiseau; et d'un lvrier qui prend un livre corps  corps: C'est un
bon lvrier. Je consens aussi que vous disiez d'un homme qui court le
sanglier, qui le met aux abois, qui l'atteint et qui le perce: Voil un
brave homme.Mais si vous voyez deux chiens qui s'aboient, qui
s'affrontent, qui se mordent et se dchirent, vous dites: Voil de sots
animaux; et vous prenez un bton pour les sparer. Que si l'on vous
disait que tous les chats d'un grand pays se sont assembls par milliers
dans une plaine, et qu'aprs avoir miaul tout leur sol, ils se sont
jets avec fureur les uns sur les autres, et ont jou ensemble de la
dent et de la griffe; que de cette mle il est demeur de part et
d'autre neuf  dix mille chats sur la place, qui ont infect l'air  dix
lieues de l par leur puanteur, ne diriez-vous pas: Voil le plus
abominable sabbat dont on ait jamais ou parler? Et si les loups en
faisaient de mme: Quels hurlements! quelle boucherie! Et si les uns
ou les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, concluriez-vous de
ce discours qu'ils la mettent  se trouver  ce beau rendez-vous, 
dtruire ainsi et  anantir leur propre espce? ou aprs l'avoir
conclu, ne ririez-vous pas de tout votre coeur de l'ingnuit de ces
pauvres btes? Vous avez dj, en animaux raisonnables, et pour vous,
distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs
ongles, imagin les lances, les piques, les dards, les sabres et les
cimeterres, et  mon gr fort judicieusement; car avec vos seules mains
que vous pouviez-vous vous faire les uns aux autres, que vous arracher
les cheveux, vous gratigner au visage, ou tout au plus vous arracher
les yeux de la tte? au lieu que vous voil munis d'instruments
commodes, qui vous servent  vous faire rciproquement de larges plaies
d'o peut couler votre sang jusqu' la dernire goutte, sans que vous
puissiez craindre d'en chapper. Mais comme vous devenez d'anne  autre
plus raisonnables, vous avez bien enchri sur cette vieille manire de
vous exterminer: vous avez de petits globes qui vous tuent tout d'un
coup, s'ils peuvent seulement vous atteindre  la tte ou  la poitrine;
vous en avez d'autres, plus pesants et plus massifs, qui vous coupent en
deux parts ou qui vous ventrent, sans compter ceux qui tombant sur vos
toits, enfoncent les planchers, vont du grenier  la cave, en enlvent
les votes, et font sauter en l'air, avec vos maisons, vos femmes qui
sont en couche, l'enfant et la nourrice: et c'est l encore o gt la
gloire; elle aime le remue-mnage, et elle est personne d'un grand
fracas. Vous avez d'ailleurs des armes dfensives, et dans les bonnes
rgles vous devez en guerre tre habills de fer, ce qui est sans mentir
une jolie parure, et qui me fait souvenir de ces quatre puces clbres
que montrait autrefois un charlatan, subtil ouvrier, dans une fiole o
il avait trouv le secret de les faire vivre: il leur avait mis 
chacune une salade en tte, leur avait pass un corps de cuirasse, mis
des brassards, des genouillres, la lance sur la cuisse; rien ne leur
manquait, et en cet quipage elles allaient par sauts et par bonds dans
leur bouteille. Feignez un homme de la taille du mont Athos, pourquoi
non? une me serait-elle embarrasse d'animer un tel corps? elle en
serait plus au large: si cet homme avait la vue assez subtile pour vous
dcouvrir quelque part sur la terre avec vos armes offensives et
dfensives, que croyez-vous qu'il penserait de petits marmousets ainsi
quips, et de ce que vous appelez guerre, cavalerie, infanterie, un
mmorable sige, une fameuse journe? N'entendrai-je donc plus
bourdonner d'autre chose parmi vous? le monde ne se divise-t-il plus
qu'en rgiments et en compagnies? tout est-il devenu bataillon ou
escadron? Il a pris une ville, il en a pris une seconde, puis une
troisime; il a gagn une bataille, deux batailles; il chasse l'ennemi,
il vainc sur mer, il vainc sur terre: est-ce de quelqu'un de vous
autres, est-ce d'un gant, d'un Athos, que vous parlez? Vous avez
surtout un homme ple et livide qui n'a pas sur soi dix onces de chair,
et que l'on croirait jeter  terre du moindre souffle. Il fait nanmoins
plus de bruit que quatre autres, et met tout en combustion: il vient de
pcher en eau trouble une le tout entire; ailleurs  la vrit, il est
battu et poursuivi, mais il se sauve par les marais, et ne veut couter
ni paix ni trve. Il a montr de bonne heure ce qu'il savait faire: il a
mordu le sein de sa nourrice; elle en est morte, la pauvre femme: je
m'entends, il suffit. En un mot il tait n sujet, et il ne l'est plus;
au contraire il est le matre, et ceux qu'il a dompts et mis sous le
joug vont  la charrue et labourent de bon courage: ils semblent mme
apprhender, les bonnes gens, de pouvoir se dlier un jour et de devenir
libres, car ils ont tendu la courroie et allong le fouet de celui qui
les fait marcher; ils n'oublient rien pour accrotre leur servitude; ils
lui font passer l'eau pour se faire d'autres vassaux et s'acqurir de
nouveaux domaines: il s'agit, il est vrai, de prendre son pre et sa
mre par les paules et de les jeter hors de leur maison; et ils
l'aident dans une si honnte entreprise. Les gens de del l'eau et ceux
d'en de se cotisent et mettent chacun du leur pour se le rendre  eux
tous de jour en jour plus redoutable: les Pictes et les Saxons imposent
silence aux Bataves, et ceux-ci aux Pictes et aux Saxons; tous se
peuvent vanter d'tre ses humbles esclaves, et autant qu'ils le
souhaitent. Mais qu'entends-je de certains personnages qui ont des
couronnes, je ne dis des comtes ou des marquis, dont la terre fourmille,
mais des princes et des souverains? ils viennent trouver cet homme ds
qu'il a siffl, ils se dcouvrent ds son antichambre, et ils ne parlent
que quand on les interroge. Sont-ce l ces mmes princes si pointilleux,
si formalistes sur leurs rangs et sur leurs prsances, et qui consument
pour les rgler les mois entiers dans une dite? Que fera ce nouvel
archonte pour payer une si aveugle soumission, et pour rpondre  une si
haute ide qu'on a de lui? S'il se livre une bataille, il doit la
gagner, et en personne; si l'ennemi fait un sige, il doit le lui faire
lever, et avec honte,  moins que tout l'ocan ne soit entre lui et
l'ennemi: il ne saurait moins faire en faveur de ses courtisans. Csar
lui-mme ne doit-il pas venir en grossir le nombre? il en attend du
moins d'importants services; car ou l'archonte chouera avec ses allis,
ce qui est plus difficile qu'impossible  concevoir, ou s'il russit et
que rien ne lui rsiste, le voil tout port, avec ses allis jaloux de
la religion et de la puissance de Csar, pour fondre sur lui, pour lui
enlever l'aigle, et le rduire, lui et son hritier,  la fasce d'argent
et aux pays hrditaires. Enfin c'en est fait, ils se sont tous livrs 
lui volontairement,  celui peut-tre de qui ils devaient se dfier
davantage. sope ne leur dirait-il pas: La gent volatile d'une certaine
contre prend l'alarme et s'effraye du voisinage du lion, dont le seul
rugissement lui fait peur: elle se rfugie auprs de la bte qui lui
fait parler d'accommodement et la prend sous sa protection, qui se
termine enfin  les croquer tous l'un aprs l'autre.




De la mode


1 (I)

Une chose folle et qui dcouvre bien notre petitesse, c'est
l'assujettissement aux modes quand on l'tend  ce qui concerne le got,
le vivre, la sant et la conscience. La viande noire est hors de mode,
et par cette raison insipide; ce serait pcher contre la mode que de
gurir de la fivre par la saigne. De mme l'on ne mourait plus depuis
longtemps par Thotime; ses tendres exhortations ne sauvaient plus que
le peuple, et Thotime a vu son successeur.

2 (VI)

La curiosit n'est pas un got pour ce qui est bon ou ce qui est beau,
mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu'on a et ce que les autres
n'ont point. Ce n'est pas un attachement  ce qui est parfait, mais  ce
qui est couru,  ce qui est  la mode. Ce n'est pas un amusement, mais
une passion, et souvent si violente, qu'elle ne cde  l'amour et 
l'ambition que par la petitesse de son objet. Ce n'est pas une passion
qu'on a gnralement pour les choses rares et qui ont cours, mais qu'on
a seulement pour une certaine chose, qui est rare, et pourtant  la
mode.

Le fleuriste a un jardin dans un faubourg: il y court au lever du
soleil, et il en revient  son coucher. Vous le voyez plant, et qui a
pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire: il ouvre de
grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus prs,
il ne l'a jamais vue si belle, il a le coeur panoui de joie; il la
quitte pour l'Orientale, de l il va  la Veuve, il passe au Drap d'or,
de celle-ci  l'Agathe, d'o il revient enfin  la Solitaire, o il se
fixe, o il se lasse, o il s'assit, o il oublie de dner: aussi
est-elle nuance, borde, huile,  pices emportes; elle a un beau
vase ou un beau calice: il la contemple, il l'admire. Dieu et la nature
sont en tout cela ce qu'il n'admire point; il ne va pas plus loin que
l'oignon de sa tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille cus, et qu'il
donnera pour rien quand les tulipes seront ngliges et que les oeillets
auront prvalu. Cet homme raisonnable, qui a une me, qui a un culte et
une religion, revient chez soi fatigu, affam, mais fort content de sa
journe: il a vu des tulipes.

Parlez  cet autre de la richesse des moissons, d'une ample rcolte,
d'une bonne vendange: il est curieux de fruits; vous n'articulez pas,
vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de figues et de melons,
dites que les poiriers rompent de fruit cette anne, que les pchers ont
donn avec abondance; c'est pour lui un idiome inconnu: il s'attache aux
seuls pruniers, il ne vous rpond pas. Ne l'entretenez pas mme de vos
pruniers: il n'a de l'amour que pour une certaine espce, toute autre
que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous mne 
l'arbre, cueille artistement cette prune exquise; il l'ouvre, vous en
donne une moiti, et prend l'autre: Quelle chair! dit-il; gotez-vous
cela? cela est-il divin? voil ce que vous ne trouverez pas ailleurs.
Et l-dessus ses narines s'enflent; il cache avec peine sa joie et sa
vanit par quelques dehors de modestie.  l'homme divin en effet! homme
qu'on ne peut jamais assez louer et admirer! homme dont il sera parl
dans plusieurs sicles! que je voie sa taille et son visage pendant
qu'il vit; que j'observe les traits et la contenance d'un homme qui seul
entre les mortels possde une telle prune!

Un troisime que vous allez voir vous parle des curieux ses confrres,
et surtout de Diognte. Je l'admire, dit-il, et je le comprends moins
que jamais. Pensez-vous qu'il cherche  s'instruire par des mdailles,
et qu'il les regarde comme des preuves parlantes de certains faits, et
des monuments fixes et indubitables de l'ancienne histoire? rien moins.
Vous croyez peut-tre que toute la peine qu'il se donne pour recouvrer
une tte vient du plaisir qu'il se fait de ne voir pas une suite
d'empereurs interrompue? c'est encore moins. Diognte sait d'une
mdaille le fruste, le flou, et la fleur de coin; il a une tablette dont
toutes les places sont garnies  l'exception d'une seule: ce vide lui
blesse la vue, et c'est prcisment et  la lettre pour le remplir qu'il
emploie son bien et sa vie.

Vous voulez, ajoute Dmocde, voir mes estampes? et bientt il les
tale et vous les montre. Vous en rencontrez une qui n'est ni noire, ni
nette, ni dessine, et d'ailleurs moins propre  tre garde dans un
cabinet qu' tapisser, un jour de fte, le Petit-Pont ou la rue Neuve:
il convient qu'elle est mal grave, plus mal dessine; mais il assure
qu'elle est d'un Italien qui a travaill peu, qu'elle n'a presque pas
t tire, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin, qu'il l'a
achete trs cher, et qu'il ne la changerait pas pour ce qu'il a de
meilleur. J'ai, continue-t-il, une sensible affliction, et qui
m'obligera de renoncer aux estampes pour le reste de mes jours: j'ai
tout Callot, hormis une seule, qui n'est pas,  la vrit, de ses bons
ouvrages; au contraire c'est un des moindres, mais qui m'achverait
Callot: je travaille depuis vingt ans  recouvrer cette estampe, et je
dsespre enfin d'y russir; cela est bien rude!

Tel autre fait la satire de ces gens qui s'engagent par inquitude ou
par curiosit dans de longs voyages, qui ne font ni mmoires ni
relations, qui ne portent point de tablettes; qui vont pour voir, et qui
ne voient pas, ou qui oublient ce qu'ils ont vu; qui dsirent seulement
de connatre de nouvelles tours ou de nouveaux clochers, et de passer
des rivires qu'on n'appelle ni la Seine ni la Loire; qui sortent de
leur patrie pour y retourner, qui aiment  tre absents, qui veulent un
jour tre revenus de loin: et ce satirique parle juste, et se fait
couter.

Mais quand il ajoute que les livres en apprennent plus que les voyages,
et qu'il m'a fait comprendre par ses discours qu'il a une bibliothque,
je souhaite de la voir: je vais trouver cet homme, qui me reoit dans
une maison o ds l'escalier je tombe en faiblesse d'une odeur de
maroquin noir dont ses livres sont tous couverts. Il a beau me crier aux
oreilles, pour me ranimer, qu'ils sont dors sur tranche, orns de
filets d'or, et de la bonne dition, me nommer les meilleurs l'un aprs
l'autre, dire que sa galerie est remplie  quelques endroits prs, qui
sont peints de manire qu'on les prend pour de vrais livres arrangs sur
des tablettes, et que l'oeil s'y trompe, ajouter qu'il ne lit jamais,
qu'il ne met pas le pied dans cette galerie, qu'il y viendra pour me
faire plaisir; je le remercie de sa complaisance, et ne veux, non plus
que lui, voir sa tannerie, qu'il appelle bibliothque.

Quelques-uns par une intemprance de savoir, et par ne pouvoir se
rsoudre  renoncer  aucune sorte de connaissance, les embrassent
toutes et n'en possdent aucune: ils aiment mieux savoir beaucoup que de
savoir bien, et tre faibles et superficiels dans diverses sciences que
d'tre srs et profonds dans une seule. Ils trouvent en toutes
rencontres celui qui est leur matre et qui les redresse; ils sont les
dupes de leur curiosit, et ne peuvent au plus, par de longs et pnibles
efforts, que se tirer d'une ignorance crasse.

D'autres ont la clef des sciences, o ils n'entrent jamais: ils passent
leur vie  dchiffrer les langues orientales et les langues du nord,
celles des deux Indes, celles des deux ples, et celle qui se parle dans
la lune. Les idiomes les plus inutiles, avec les caractres les plus
bizarres et les plus magiques, sont prcisment ce qui rveille leur
passion et qui excite leur travail; ils plaignent ceux qui se bornent
ingnument  savoir leur langue, ou tout au plus la grecque et la
latine. Ces gens lisent toutes les histoires et ignorent l'histoire; ils
parcourent tous les livres, et ne profitent d'aucun; c'est en eux une
strilit de faits et de principes qui ne peut tre grande, mais  la
vrit la meilleur rcolte et la richesse la plus abondante de mots et
de paroles qui puisse s'imaginer: ils plient sous le faix; leur mmoire
en est accable, pendant que leur esprit demeure vide.

Un bourgeois aime les btiments; il se fait btir un htel si beau, si
riche et si orn, qu'il est inhabitable. Le matre, honteux de s'y
loger, ne pouvant peut-tre se rsoudre  le louer  un prince ou  un
homme d'affaires, se retire au galetas, o il achve sa vie, pendant que
l'enfilade et les planchers de rapport sont en proie aux Anglais et aux
Allemands qui voyagent, et qui viennent l du Palais-Royal, du palais L...
G... et du Luxembourg. On heurte sans fin  cette porte; tous demandent 
voir la maison, et personne  voir Monsieur.

On en sait d'autres qui ont des filles devant leurs yeux,  qui ils ne
peuvent pas donner une dot, que dis-je? elles ne sont pas vtues, 
peine nourries; qui se refusent un tour de lit et du linge blanc; qui
sont pauvres; et la source de leur misre n'est pas fort loin: c'est un
garde-meuble charg et embarrass de bustes rares, dj poudreux et
couverts d'ordures, dont la vente les mettrait au large, mais qu'ils ne
peuvent se rsoudre  mettre en vente.

Diphile commence par un oiseau et finit par mille: sa maison n'en est
pas gaye, mais empeste. La cour, la salle, l'escalier, le vestibule,
les chambres, le cabinet, tout est volire; ce n'est plus un ramage,
c'est un vacarme: les vents d'automne et les eaux dans leurs plus
grandes crues ne font pas un bruit si perant et si aigu; on ne s'entend
non plus parler les uns les autres que dans ces chambres o il faut
attendre, pour faire le compliment d'entre, que les petits chiens aient
aboy. Ce n'est plus pour Diphile un agrable amusement, c'est une
affaire laborieuse, et  laquelle  peine il peut suffire. Il passe les
jours, ces jours qui chappent et qui ne reviennent plus,  verser du
grain et  nettoyer des ordures. Il donne pension  un homme qui n'a
point d'autre ministre que de siffler des serins au flageolet et de
faire couver des canaris. Il est vrai que ce qu'il dpense d'un ct, il
l'pargne de l'autre, car ses enfants sont sans matres et sans
ducation. Il se renferme le soir, fatigu de son propre plaisir, sans
pouvoir jouir du moindre repos que ses oiseaux ne reposent, et que ce
petit peuple, qu'il n'aime que parce qu'il chante, ne cesse de chanter.
Il retrouve ses oiseaux dans son sommeil: lui-mme il est oiseau, il est
hupp, il gazouille, il perche; il rve la nuit qu'il mue ou qu'il
couve.

Qui pourrait puiser tous les diffrents genres de curieux?
Devineriez-vous,  entendre parler celui-ci de son lopard, de sa plume,
de sa musique, les vanter comme ce qu'il y a sur la terre de plus
singulier et de plus merveilleux, qu'il veut vendre ses coquilles?
Pourquoi non, s'il les achte au poids de l'or?

Cet autre aime les insectes; il en fait tous les jours de nouvelles
emplettes: c'est surtout le premier homme de l'Europe pour les
papillons; il en a de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Quel
temps prenez-vous pour lui rendre visite? il est plong dans une amre
douleur; il a l'humeur noire, chagrine, et dont toute la famille
souffre: aussi a-t-il fait une perte irrparable. Approchez, regardez ce
qu'il vous montre sur son doigt, qui n'a plus de vie et qui vient
d'expirer: c'est une chenille, et quelle chenille!

3 (I)

Le duel est le triomphe de la mode, et l'endroit o elle a exerc sa
tyrannie avec plus d'clat. Cet usage n'a pas laiss au poltron la
libert de vivre; il l'a men se faire tuer par un plus brave que soi,
et l'a confondu avec un homme de coeur; il a attach de l'honneur et de
la gloire  une action folle et extravagante; il a t approuv par la
prsence des rois; il y a eu quelquefois une espce de religion  le
pratiquer; il a dcid de l'innocence des hommes, des accusations
fausses ou vritables sur des crimes capitaux; il s'tait enfin si
profondment enracin dans l'opinion de peuples; et s'tait si fort
saisi de leur coeur et de leur esprit; qu'un des plus beaux endroits de
la vie d'un trs grand roi a t de les gurir de cette folie.

4 (I)

Tel a t  la mode, ou pour le commandement des armes et la
ngociation ou pour l'loquence de la chaire, ou pour les vers, qui n'y
est plus. Y a-t-il des hommes qui dgnrent de ce qu'ils furent
autrefois? Est-ce leur mrite qui est us, ou le got que l'on avait
pour eux?

5

(IV) Un homme  la mode dure peu, car les modes passent: s'il est par
hasard homme de mrite, il n'est pas ananti, et il subsiste encore par
quelque endroit: galement estimable, il est seulement moins estim.

(VI) La vertu a cela d'heureux, qu'elle se suffit  elle-mme, et
qu'elle sait se passer d'admirateurs, de partisans et de protecteurs; le
manque d'appui et d'approbation non seulement ne lui nuit pas, mais il
la conserve, l'pure et la rend parfaite; qu'elle soit  la mode,
qu'elle n'y soit plus, elle demeure vertu.

6 (VI)

Si vous dites aux hommes, et surtout aux grands, qu'un tel a de la
vertu, ils vous disent: Qu'il la garde; qu'il a bien de l'esprit, de
celui surtout qui plat et qui amuse, ils vous rpondent: Tant mieux
pour lui; qu'il a l'esprit fort cultiv, qu'il sait beaucoup, ils vous
demandent quelle heure il est ou quel temps il fait. Mais si vous leur
apprenez qu'il y a un Tigillin qui souffle ou qui jette en sable un
verre d'eau-de-vie, et, chose merveilleuse! qui y revient  plusieurs
fois en un repas, alors ils disent: O est-il? amenez-le-moi demain, ce
soir; me l'amnerez-vous? On le leur amne; et cet homme, propre 
parer les avenues d'une foire et  tre montr en chambre pour de
l'argent, ils l'admettent dans leur familiarit.

7(VI)

Il n'y a rien qui mette plus subitement un homme  la mode et qui le
soulve davantage que le grand jeu: cela va du pair avec la crapule. Je
voudrais bien voir un homme poli, enjou, spirituel, ft-il un Catulle
ou son disciple, faire quelque comparaison avec celui qui vient de
perdre huit cents pistoles en une sance.

8 (VI)

Une personne  la mode ressemble  une fleur bleue qui crot de soi-mme
dans les sillons, o elle touffe les pis, diminue la moisson, et tient
la place de quelque chose de meilleur; qui n'a de prix et de beaut que
ce qu'elle emprunte d'un caprice lger qui nat et qui tombe presque
dans le mme instant: aujourd'hui elle est courue, les femmes s'en
parent; demain elle est nglige, et rendue au peuple.

Une personne de mrite, au contraire, est une fleur qu'on ne dsigne pas
par sa couleur, mais que l'on nomme par son nom, que l'on cultive pour
sa beaut ou pour son odeur; l'une des grces de la nature, l'une de ces
choses qui embellissent le monde; qui est de tous les temps et d'une
vogue ancienne et populaire; que nos pres ont estime, et que nous
estimons aprs nos pres;  qui le dgot ou l'antipathie de
quelques-uns ne sauraient nuire: un lis, une rose.

9 (VI)

L'on voit Eustrate assis dans sa nacelle, o il jouit d'un air pur et
d'un ciel serein: il avance d'un bon vent et qui a toutes les apparences
de devoir durer; mais il tombe tout d'un coup, le ciel se couvre,
l'orage se dclare, un tourbillon enveloppe la nacelle, elle est
submerge: on voit Eustrate revenir sur l'eau et faire quelques efforts;
on espre qu'il pourra du moins se sauver et venir  bord; mais une
vague l'enfonce, on le tient perdu; il parat une seconde fois, et les
esprances se rveillent, lorsqu'un flot survient et l'abme: on ne le
revoit plus, il est noy.

10 (IV)

Voiture et Sarrazin taient ns pour leur sicle, et ils ont paru dans
un temps o il semble qu'ils taient attendus. S'ils s'taient moins
presss de venir, ils arrivaient trop tard; et j'ose douter qu'ils
fussent tels aujourd'hui qu'ils ont t alors. Les conversations
lgres, les cercles, la fine plaisanterie, les lettres enjoues et
familires, les petites parties o l'on tait admis seulement avec de
l'esprit, tout a disparu. Et qu'on ne dise point qu'ils les feraient
revivre: ce que je puis faire en faveur de leur esprit est de convenir
que peut-tre ils excelleraient dans un autre genre; mais les femmes
sont de nos jours ou dvotes, ou coquettes, ou joueuses, ou ambitieuses,
quelques-unes mme tout cela  la fois; le got de la faveur, le jeu,
les galants, les directeurs ont pris la place, et la dfendent contre
les gens d'esprit.

11 (I)

Un homme fat et ridicule porte un long chapeau, un pourpoint  ailerons,
des chausses  aiguillettes et des bottines; il rve la veille par o et
comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un philosophe se
laisse habiller par son tailleur: il y a autant de faiblesse  fuir la
mode qu' l'affecter.

12 (IV)

L'on blme une mode qui divisant la taille des hommes en deux parties
gales, en prend une tout entire pour le buste, et laisse l'autre pour
le reste du corps; l'on condamne celle qui fait de la tte des femmes la
base d'un difice  plusieurs tages dont l'ordre et la structure change
selon leurs caprices, qui loigne les cheveux du visage, bien qu'ils ne
croissent que pour l'accompagner, qui les relve et les hrisse  la
manire des bacchantes, et semble avoir pourvu  ce que les femmes
changent leur physionomie douce et modeste en une autre qui soit fire
et audacieuse; on se rcrie enfin contre une telle ou une telle mode,
qui cependant, toute bizarre qu'elle est, pare et embellit pendant
qu'elle dure, et dont l'on tire tout l'avantage qu'on en peut esprer,
qui est de plaire. Il me parat qu'on devrait seulement admirer
l'inconstance et la lgret des hommes, qui attachent successivement
les agrments et la biensance  des choses tout opposes, qui emploient
pour le comique et pour la mascarade ce qui leur a servi de parure grave
et d'ornements les plus srieux; et que si peu de temps en fasse la
diffrence.

13 (VI)

N... est riche, elle mange bien, elle dort bien; mais les coiffures
changent, et lorsqu'elle y pense le moins, et qu'elle se croit heureuse,
la sienne est hors de mode.

14 (VI)

Iphis voit  l'glise un soulier d'une nouvelle mode; il regarde le sien
et en rougit; il ne se croit plus habill. Il tait venu  la messe pour
s'y montrer, et il se cache; le voil retenu par le pied dans sa chambre
tout le reste du jour. Il a la main douce, et il l'entretient avec une
pte de senteur; il a soin de rire pour montrer ses dents; il fait la
petite bouche, et il n'y a gure de moments o il ne veuille sourire; il
regarde ses jambes, et se voit au miroir: l'on ne peut tre plus content
de personne qu'il l'est de lui-mme; il s'est acquis une voix claire et
dlicate, et heureusement il parle gras; il a un mouvement de tte, et
je ne sais quel adoucissement dans les yeux, dont il n'oublie pas de
s'embellir; il a une dmarche molle et le plus joli maintien qu'il est
capable de se procurer; il met du rouge, mais rarement, il n'en fait pas
habitude. Il est vrai aussi qu'il porte des chausses et un chapeau, et
qu'il n'a ni boucles d'oreilles ni collier de perles; aussi ne l'ai-je
pas mis dans le chapitre des femmes.

15 (VI)

Ces mmes modes que les hommes suivent si volontiers pour leurs
personnes, ils affectent de les ngliger dans leurs portraits, comme
s'ils sentaient ou qu'ils prvissent l'indcence et le ridicule o elles
peuvent tomber ds qu'elles auront perdu ce qu'on appelle la fleur ou
l'agrment de la nouveaut; ils leur prfrent une parure arbitraire,
une draperie indiffrente, fantaisie du peintre qui ne sont prises ni
sur l'air ni sur le visage, qui ne rappellent ni les moeurs ni la
personne. Ils aiment des attitudes forces ou immodestes, une manire
dure, sauvage, trangre, qui font un capitan d'un jeune abb, et un
matamore d'un homme de robe; une Diane d'une femme de ville; comme d'une
femme simple et timide une amazone ou une Pallas; une Las d'une honnte
fille; un Scythe, un Attila, d'un prince qui est bon et magnanime.

Une mode a  peine dtruit une autre mode, qu'elle est abolie par une
plus nouvelle, qui cde elle-mme  celle qui la suit, et qui ne sera
pas la dernire: telle est notre lgret. Pendant ces rvolutions, un
sicle s'est coul, qui a mis toutes ces parures au rang des choses
passes et qui ne sont plus. La mode alors la plus curieuse et qui fait
plus de plaisir  voir, c'est la plus ancienne: aide du temps et des
annes, elle a le mme agrment dans les portraits qu'a la saye ou
l'habit romain sur les thtres, qu'ont la mante, le voile et la tiare
dans nos tapisseries et dans nos peintures.

Nos pres nous ont transmis, avec la connaissance de leurs personnes,
celle de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes, et des autres
ornements qu'ils ont aims pendant leur vie. Nous ne saurions bien
reconnatre cette sorte de bienfait qu'en traitant de mme nos
descendants.

16 (I)

Le courtisan autrefois avait ses cheveux, tait en chausses et en
pourpoint, portait de larges canons, et il tait libertin. Cela ne sied
plus: il porte une perruque, l'habit serr, le bas uni, et il est dvot:
tout se rgle par la mode.

17 (I)

Celui qui depuis quelque temps  la cour tait dvot, et par l, contre
toute raison, peu loign du ridicule, pouvait-il esprer de devenir 
la mode?

18 (I)

De quoi n'est point capable un courtisan dans la vue de sa fortune, si
pour ne la pas manquer il devient dvot?

19 (IV)

Les couleurs sont prpares, et la toile est toute prte; mais comment
le fixer, cet homme inquiet, lger, inconstant, qui change de mille et
mille figures? Je le peins dvot, et je crois l'avoir attrap; mais il
m'chappe, et dj il est libertin. Qu'il demeure du moins dans cette
mauvaise situation, et je saurai le prendre dans un point de drglement
de coeur et d'esprit o il sera reconnaissable; mais la mode presse, il
est dvot.

20 (VI)

Celui qui a pntr la cour connat ce que c'est que vertu et ce que
c'est que dvotion: il ne peut plus s'y tromper.

21

(VIII) Ngliger vpres comme une chose antique et hors de mode, garder
sa place soi-mme pour le salut, savoir les tres de la chapelle,
connatre le flanc, savoir o l'on est vu et o l'on n'est pas vu; rver
dans l'glise  Dieu et  ses affaires, y recevoir des visites, y donner
des ordres et des commissions, y attendre les rponses; avoir un
directeur mieux cout que l'vangile; tirer toute sa saintet et tout
son relief de la rputation de son directeur, ddaigner ceux dont le
directeur a moins de vogue, et convenir  peine de leur salut; n'aimer
de la parole de Dieu que ce qui s'en prche chez soi ou par son
directeur, prfrer sa messe aux autres messes, et les sacrements donns
de sa main  ceux qui ont moins de cette circonstance; ne se repatre
que de livres de spiritualit, comme s'il n'y avait ni vangile, ni
ptres des Aptres, ni morale des Pres; lire ou parler un jargon
inconnu aux premiers sicles; circonstancier  confesse les dfauts
d'autrui, y pallier les siens; s'accuser de ses souffrances, de sa
patience; dire comme un pch son peu de progrs dans l'hrosme; tre
en liaison secrte avec de certaines gens contre certains autres;
n'estimer que soi et sa cabale, avoir pour suspecte la vertu mme;
goter, savourer la prosprit et la faveur, n'en vouloir que pour soi,
ne point aider au mrite, faire servir la pit  son ambition, aller 
son salut par le chemin de la fortune et des dignits: c'est du moins
jusqu' ce jour le plus bel effort de la dvotion du temps.

(VII) Un dvot est celui qui sous un roi athe serait athe.

22 (VII)

Les dvots ne connaissent de crimes que l'incontinence, parlons plus
prcisment, que le bruit ou les dehors de l'incontinence. Si Phrcide
passe pour tre guri des femmes, ou Phrnice pour tre fidle  son
mari, ce leur est assez: laissez-les jouer un jeu ruineux, faire perdre
leurs cranciers, se rjouir du malheur d'autrui et en profiter,
idoltrer les grands, mpriser les petits, s'enivrer de leur propre
mrite, scher d'envie, mentir, mdire, cabaler, nuire, c'est leur tat.
Voulez-vous qu'ils empitent sur celui des gens de bien, qui avec les
vices cachs fuient encore l'orgueil et l'injustice?

23 (I)

Quand un courtisan sera humble, guri du faste et de l'ambition; qu'il
n'tablira point sa fortune sur la ruine de ses concurrents; qu'il sera
quitable, soulagera ses vassaux, payera ses cranciers; qu'il ne sera
ni fourbe ni mdisant; qu'il renoncera aux grands repas et aux amours
illgitimes; qu'il priera autrement que des lvres, et mme hors de la
prsence du Prince; quand d'ailleurs il ne sera point d'un abord
farouche et difficile; qu'il n'aura point le visage austre et la mine
triste; qu'il ne sera point paresseux et contemplatif; qu'il saura
rendre par une scrupuleuse attention divers emplois trs compatibles;
qu'il pourra et qu'il voudra mme tourner son esprit et ses soins aux
grandes et laborieuses affaires,  celles surtout d'une suite la plus
tendue pour les peuples et pour tout l'tat; quand son caractre me
fera craindre de le nommer en cet endroit, et que sa modestie
l'empchera, si je ne le nomme pas, de s'y reconnatre: alors je dirai
de ce personnage: Il est dvot; ou plutt: C'est un homme donn  son
sicle pour le modle d'une vertu sincre et pour le discernement de
l'hypocrite.

24 (VI)

Onuphre n'a pour tout lit qu'une housse de serge grise, mais il couche
sur le coton et sur le duvet; de mme il est habill simplement, mais
commodment, je veux dire d'une toffe fort lgre en t, et d'une
autre fort moelleuse pendant l'hiver; il porte des chemises trs
dlies, qu'il a un trs grand soin de bien cacher. Il ne dit point: Ma
haire et ma discipline, au contraire; il passerait pour ce qu'il est,
pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un
homme dvot: il est vrai qu'il fait en sorte que l'on croie, sans qu'il
le dise, qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline. Il y a
quelques livres rpandus dans sa chambre indiffremment, ouvrez-les:
c'est le Combat spirituel, le Chrtien intrieur, et l'Anne sainte;
d'autres livres sont sous la clef. S'il marche par la ville, et qu'il
dcouvre de loin un homme devant qui il est ncessaire qu'il soit dvot,
les yeux baisss, la dmarche lente et modeste, l'air recueilli lui sont
familiers: il joue son rle. S'il entre dans une glise, il observe
d'abord de qui il peut tre vu; et selon la dcouverte qu'il vient de
faire, il se met  genoux et prie, ou il ne songe ni  se mettre 
genoux ni  prier. Arrive-t-il vers lui un homme de bien et d'autorit
qui le verra et qui peut l'entendre, non seulement il prie, mais il
mdite, il pousse des lans et des soupirs; si l'homme de bien se
retire, celui-ci, qui le voit partir, s'apaise et ne souffle pas. Il
entre une autre fois dans un lieu saint, perce la foule, choisit un
endroit pour se recueillir, et o tout le monde voit qu'il s'humilie:
s'il entend des courtisans qui parlent, qui rient, et qui sont  la
chapelle avec moins de silence que dans l'antichambre, il fait plus de
bruit qu'eux pour les faire taire; il reprend sa mditation, qui est
toujours la comparaison qu'il fait de ces personnes avec lui-mme, et o
il trouve son compte. Il vite une glise dserte et solitaire, o il
pourrait entendre deux messes de suite, le sermon, vpres et complies,
tout cela entre Dieu et lui, et sans que personne lui en st gr: il
aime la paroisse, il frquente les temples o se fait un grand concours;
on n'y manque point son coup, on y est vu. Il choisit deux ou trois
jours dans toute l'anne, o  propos de rien il jene ou fait
abstinence; mais  la fin de l'hiver il tousse, il a une mauvaise
poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fivre: il se fait prier,
presser, quereller pour rompre le carme ds son commencement, et il en
vient l par complaisance. Si Onuphre est nomm arbitre dans une
querelle de parents ou dans un procs de famille, il est pour les plus
forts, je veux dire pour les plus riches, et il ne se persuade point que
celui ou celle qui a beaucoup de bien puisse avoir tort. S'il se trouve
bien d'un homme opulent,  qui il a su imposer, dont il est le parasite,
et dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole point sa femme, il
ne lui fait du moins ni avance ni dclaration; il s'enfuira, il lui
laissera son manteau, s'il n'est aussi sr d'elle que de lui-mme. Il
est encore plus loign d'employer pour la flatter et pour la sduire le
jargon de la dvotion; ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais
avec dessein, et selon qu'il lui est utile, et jamais quand il ne
servirait qu' le rendre trs ridicule. Il sait o se trouvent des
femmes plus sociables et plus dociles que celle de son ami; il ne les
abandonne pas pour longtemps, quand ce ne serait que pour faire dire de
soi dans le public qu'il fait des retraites: qui en effet pourrait en
douter, quand on le revoit paratre avec un visage extnu et d'un homme
qui ne se mnage point? Les femmes d'ailleurs qui fleurissent et qui
prosprent  l'ombre de la dvotion lui conviennent, seulement avec
cette petite diffrence qu'il nglige celles qui ont vieilli, et qu'il
cultive les jeunes, et entre celles-ci les plus belles et les mieux
faites, c'est son attrait: elles vont, et il va; elles reviennent, et il
revient; elles demeurent, et il demeure; c'est en tous lieux et  toutes
les heures qu'il a la consolation de les voir: qui pourrait n'en tre
pas difi? elles sont dvotes et il est dvot. Il n'oublie pas de tirer
avantage de l'aveuglement de son ami, et de la prvention o il l'a jet
en sa faveur; tantt il lui emprunte de l'argent, tantt il fait si bien
que cet ami lui en offre: il se fait reprocher de n'avoir pas recours 
ses amis dans ses besoins; quelquefois il ne veut pas recevoir une obole
sans donner un billet, qu'il est bien sr de ne jamais retirer; il dit
une autre fois, et d'une certaine manire, que rien ne lui manque, et
c'est lorsqu'il ne lui faut qu'une petite somme; il vante quelque autre
fois publiquement la gnrosit de cet homme, pour le piquer d'honneur
et le conduire  lui faire une grande largesse. Il ne pense point 
profiter de toute sa succession, ni  s'attirer une donation gnrale de
tous ses biens, s'il s'agit surtout de les enlever  un fils, le
lgitime hritier: un homme dvot n'est ni avare, ni violent, ni
injuste, ni mme intress; Onuphre n'est pas dvot, mais il veut tre
cru tel, et par une parfaite, quoique fausse imitation de la pit,
mnager sourdement ses intrts: aussi ne se joue-t-il pas  la ligne
directe, et il ne s'insinue jamais dans une famille o se trouvent tout
 la fois une fille  pourvoir et un fils  tablir; il y a l des
droits trop forts et trop inviolables: on ne les traverse point sans
faire de l'clat (et il l'apprhende), sans qu'une pareille entreprise
vienne aux oreilles du Prince,  qui il drobe sa marche, par la crainte
qu'il a d'tre dcouvert et de paratre ce qu'il est. Il en veut  la
ligne collatrale: on l'attaque plus impunment; il est la terreur des
cousins et des cousines, du neveu et de la nice, le flatteur et l'ami
dclar de tous les oncles qui ont fait fortune; il se donne pour
l'hritier lgitime de tout vieillard qui meurt riche et sans enfants,
et il faut que celui-ci le dshrite, s'il veut que ses parents
recueillent sa succession; si Onuphre ne trouve pas jour  les en
frustrer  fond, il leur en te du moins une bonne partie: une petite
calomnie, moins que cela, une lgre mdisance lui suffit pour ce pieux
dessein, et c'est le talent qu'il possde  un plus haut degr de
perfection; il se fait mme souvent un point de conduite de ne le pas
laisser inutile: il y a des gens, selon lui, qu'on est oblig en
conscience de dcrier, et ces gens sont ceux qu'il n'aime point,  qui
il veut nuire, et dont il dsire la dpouille. Il vient  ses fins sans
se donner mme la peine d'ouvrir la bouche: on lui parle d'Eudoxe, il
sourit ou il soupire; on l'interroge, on insiste, il ne rpond rien; et
il a raison: il en a assez dit.

25 (VII)

Riez, Zlie, soyez badine et foltre  votre ordinaire; qu'est devenue
votre joie? Je suis riche, dites-vous, me voil au large, et je
commence  respirer. Riez plus haut, Zlie, clatez: que sert une
meilleure fortune, si elle amne avec soi le srieux et la tristesse?
Imitez les grands qui sont ns dans le sein de l'opulence: ils rient
quelquefois, ils cdent  leur temprament, suivez le vtre; ne faites
pas dire de vous, qu'une nouvelle place ou que quelques mille livres de
rente de plus ou de moins vous font passer d'une extrmit  l'autre.
Je tiens, dites-vous,  la faveur par un endroit. Je m'en doutais,
Zlie; mais croyez-moi, ne laissez pas de rire, et mme de me sourire en
passant, comme autrefois: ne craignez rien, je n'en serai ni plus libre
ni plus familier avec vous; je n'aurai pas une moindre opinion de vous
et de votre poste; je croirai galement que vous tes riche et en
faveur. Je suis dvote, ajoutez-vous. C'est assez, Zlie, et je dois
me souvenir que ce n'est plus la srnit et la joie que le sentiment
d'une bonne conscience tale sur le visage; les passions tristes et
austres ont pris le dessus et se rpandent sur les dehors: elles mnent
plus loin et l'on ne s'tonne plus de voir, que la dvotion sache encore
mieux que la beaut et la jeunesse rendre une femme fire et
ddaigneuse.

26 (IV)

L'on a t loin depuis un sicle dans les arts, et dans les sciences,
qui toutes ont t pousses  un grand point de raffinement, jusques 
celle du salut, que l'on a rduite en rgle et en mthode, et augmente
de tout ce que l'esprit des hommes pouvait inventer de plus beau et de
plus sublime. La dvotion et la gomtrie ont leurs faons de parler, ou
ce qu'on appelle les termes de l'art: celui qui ne les sait pas n'est ni
dvot ni gomtre. Les premiers dvots, ceux mme qui ont t dirigs
par les Aptres, ignoraient ces termes, simples gens qui n'avaient que
la foi et les oeuvres, et qui se rduisaient  croire et  bien vivre.

27 (I)

C'est une chose dlicate  un prince religieux de rformer la cour et de
la rendre pieuse: instruit jusques o le courtisan veut lui plaire, et
aux dpens de quoi il ferait sa fortune, il le mnage avec prudence, il
tolre, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou le
sacrilge; il attend plus de Dieu et du temps que de son zle et de son
industrie.

28 (VIII)

C'est une pratique ancienne dans les cours de donner des pensions et de
distribuer des grces  un musicien,  un matre de danse,  un farceur,
 un joueur de flte,  un flatteur,  un complaisant: ils ont un mrite
fixe et des talents srs et connus qui amusent les grands et qui les
dlassent de leur grandeur; on sait que Favier est beau danseur, et que
Lorenzani fait de beaux motets. Qui sait au contraire si l'homme dvot a
de la vertu? Il n'y a rien pour lui sur la cassette ni  l'pargne, et
avec raison: c'est un mtier ais  contrefaire, qui, s'il tait
rcompens, exposerait le Prince  mettre en honneur la dissimulation et
la fourberie, et  payer pension  l'hypocrite.

29 (I)

L'on espre que la dvotion de la cour ne laissera pas d'inspirer la
rsidence.

30 (IV)

Je ne doute point que la vraie dvotion ne soit la source du repos; elle
fait supporter la vie et rend la mort douce: on n'en tire pas tant de
l'hypocrisie.

31 (V)

Chaque heure en soi comme  notre gard est unique: est-elle coule une
fois, elle a pri entirement, les millions de sicles ne la ramneront
pas. Les jours, les mois, les annes s'enfoncent et se perdent sans
retour dans l'abme des temps; le temps mme sera dtruit: ce n'est
qu'un point dans les espaces immenses de l'ternit, et il sera effac.
Il y a de lgres et frivoles circonstances du temps qui ne sont point
stables, qui passent, et que j'appelle des modes, la grandeur, la
faveur, les richesses, la puissance, l'autorit, l'indpendance, le
plaisir, les joies, la superfluit. Que deviendront ces modes quand le
temps mme aura disparu? La vertu seule, si peu  la mode, va au del
des temps.




De quelques usages


1 (I)

Il y a des gens qui n'ont pas le moyen d'tre nobles. Il y en a de tels
que, s'ils eussent obtenu six mois de dlai de leurs cranciers, ils
taient nobles.

Quelques autres se couchent roturiers, et se lvent nobles.

Combien de nobles dont le pre et les ans sont roturiers!

2 (IV)

Tel abandonne son pre, qui est connu et dont l'on cite le greffe ou la
boutique, pour se retrancher sur son aeul, qui, mort depuis longtemps,
est inconnu et hors de prise; il montre ensuite un gros revenu, une
grande charge, de belles alliances, et pour tre noble, il ne lui manque
que des titres.

3 (VI)

Rhabilitations, mot en usage dans les tribunaux, qui a fait vieillir et
rendu gothique celui de lettres de noblesse autrefois si franais et si
usit; se faire rhabiliter suppose qu'un homme devenu riche
originairement est noble, qu'il est d'une ncessit plus que morale
qu'il le soit; qu' la vrit son pre a pu droger ou par la charrue ou
par la houe, ou par la malle, ou par les livres; mais qu'il ne s'agit
pour lui que de rentrer dans les premiers droits de ses anctres, et de
continuer les armes de sa maison, les mmes pourtant qu'il a fabriques,
et tout autres que celles de sa vaisselle d'tain; qu'en un mot les
lettres de noblesse ne lui conviennent plus; qu'elles n'honorent que le
roturier, c'est--dire celui qui cherche encore le secret de devenir
riche.

4 (IV)

Un homme du peuple,  force d'assurer qu'il a vu un prodige, se persuade
faussement qu'il a vu un prodige. Celui qui continue de cacher son ge
pense enfin lui-mme tre aussi jeune qu'il veut le faire croire aux
autres. De mme le roturier qui dit par habitude qu'il tire son origine
de quelque ancien baron ou de quelque chtelain, dont il est vrai qu'il
ne descend pas, a le plaisir de croire qu'il en descend.

5 (IV)

Quelle est la roture un peu heureuse et tablie  qui il manque des
armes, et dans ces armes une pice honorable, des suppts, un cimier,
une devise, et peut-tre le cri de guerre? Qu'est devenue la distinction
des casques et des heaumes? Le nom et l'usage en sont abolis; il ne
s'agit plus de les porter de front ou de ct, ouverts ou ferms, et
ceux-ci de tant ou de tant de grilles: on n'aime pas les minuties, on
passe droit aux couronnes, cela est plus simple; on s'en croit digne, on
se les adjuge. Il reste encore aux meilleurs bourgeois une certaine
pudeur qui les empche de se parer d'une couronne de marquis, trop
satisfaits de la comtale; quelques-uns mme ne vont pas la chercher fort
loin, et la font passer de leur enseigne  leur carrosse.

6 (I)

Il suffit de n'tre point n dans une ville, mais sous une chaumire
rpandue dans la campagne, ou sous une ruine qui trempe dans un marcage
et qu'on appelle chteau, pour tre cru noble sur sa parole.

7 (IV)

Un bon gentilhomme veut passer pour un petit seigneur, et il y parvient.
Un grand seigneur affecte la principaut, et il use de tant de
prcautions, qu' force de beaux noms, de disputes sur le rang et les
prsances, de nouvelles armes, et d'une gnalogie que D'Hozier ne lui
a pas faite, il devient enfin un petit prince.

8 (VIII)

Les grands en toutes choses se forment et se moulent sur de plus grands,
qui de leur part, pour n'avoir rien de commun avec leurs infrieurs,
renoncent volontiers  toutes les rubriques d'honneurs et de
distinctions dont leur condition se trouve charge, et prfrent  cette
servitude une vie plus libre et plus commode. Ceux qui suivent leur
piste observent dj par mulation cette simplicit et cette modestie:
tous ainsi se rduiront par hauteur  vivre naturellement et comme le
peuple. Horrible inconvnient!

9 (IV)

Certaines gens portent trois noms, de peur d'en manquer: ils en ont pour
la campagne et pour la ville, pour les lieux de leur service ou de leur
emploi. D'autres ont un seul nom dissyllabe, qu'ils anoblissent par des
particules ds que leur fortune devient meilleure; Celui-ci par la
suppression d'une syllabe fait de son nom obscur un nom illustre;
celui-l par le changement d'une lettre en une autre se travestit, et de
Syrus devient Cyrus. Plusieurs suppriment leurs noms, qu'ils pourraient
conserver sans honte, pour en adopter de plus beaux, o ils n'ont qu'
perdre par la comparaison que l'on fait toujours d'eux qui les portent,
avec les grands hommes qui les ont ports. Il s'en trouve enfin qui, ns
 l'ombre des clochers de Paris, veulent tre Flamands ou Italiens,
comme si la roture n'tait pas de tout pays, allongent leurs noms
franais d'une terminaison trangre, et croient que venir de bon lieu
c'est venir de loin.

10 (I)

Le besoin d'argent a rconcili la noblesse avec la roture, et a fait
vanouir la preuve des quatre quartiers.

11 (IV)

 combien d'enfants serait utile la loi qui dciderait que c'est le
ventre qui anoblit! mais  combien d'autres serait-elle contraire!

12 (IV)

Il y a peu de familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands
princes par une extrmit et par l'autre au simple peuple.

13 (V)

Il n'y a rien  perdre  tre noble: franchises, immunits, exemptions,
privilges, que manque-t-il  ceux qui ont un titre? Croyez-vous que ce
soit pour la noblesse que des solitaires se sont faits nobles? ils ne
sont pas si vains: c'est pour le profit qu'ils en reoivent. Cela ne
leur sied-il pas mieux que d'entrer dans les gabelles? je ne dis pas 
chacun en particulier, leurs voeux s'y opposent, je dis mme  la
communaut.

14 (V)

Je le dclare nettement, afin que l'on s'y prpare et que personne un
jour n'en soit surpris: s'il arrive jamais que quelque grand me trouve
digne de ses soins, si je fais enfin une belle fortune, il y a un
Geoffroy de la Bruyre, que toutes les chroniques rangent au nombre des
plus grands seigneurs de France qui suivirent Godefroy de Bouillon  la
conqute de la Terre-Sainte: voil alors de qui je descends en ligne
directe.

15 (I)

Si la noblesse est vertu, elle se perd par tout ce qui n'est pas
vertueux; et si elle n'est pas vertu, c'est peu de chose.

16 (IV)

Il y a des choses qui, ramenes  leurs principes et  leur premire
institution, sont tonnantes et incomprhensibles. Qui peut concevoir en
effet que certains abbs,  qui il ne manque rien de l'ajustement, de la
mollesse et de la vanit des sexes et des conditions, qui entrent auprs
des femmes en concurrence avec le marquis et le financier, et qui
l'emportent sur tous les deux, qu'eux-mmes soient originairement et
dans l'tymologie de leur nom les pres, et les chefs de saints moines
et d'humbles solitaires, et qu'ils en devraient tre l'exemple? Quelle
force, quel empire, quelle tyrannie de l'usage! Et sans parler de plus
grands dsordres, ne doit-on pas craindre de voir un jour un jeune abb
en velours gris et  ramages comme une minence, ou avec des mouches et
du rouge comme une femme?

17 (I)

Que les salets des Dieux, la Vnus, le Ganymde et les autres nudits
du Carrache aient t faites pour des princes de l'glise, et qui se
disent successeurs des Aptres, le palais Farnse en est la preuve.

18 (I)

Les belles choses le sont moins hors de leur place; les biensances
mettent la perfection, et la raison met les biensances. Ainsi l'on
n'entend point une gigue  la chapelle, ni dans un sermon des tons de
thtre; l'on ne voit point d'images profanes dans les temples, un
CHRIST par exemple et le Jugement de Paris dans le mme sanctuaire, ni 
des personnes consacres  l'glise le train et l'quipage d'un
cavalier.

19 (VIII)

Dclarerai-je donc ce que je pense de ce qu'on appelle dans le monde un
beau salut, la dcoration souvent profane, les places retenues et
payes, des livres distribus comme au thtre, les entrevues et les
rendez-vous frquents, le murmure et les causeries tourdissantes,
quelqu'un mont sur une tribune qui y parle familirement, schement, et
sans autre zle que de rassembler le peuple, l'amuser, jusqu' ce qu'un
orchestre, le dirai-je? et des voix qui concertent depuis longtemps se
fassent entendre? Est-ce  moi  m'crier que le zle de la maison du
Seigneur me consume, et  tirer le voile lger qui couvre les mystres,
tmoins d'une telle indcence? Quoi? parce qu'on ne danse pas encore aux
TT..., me forcera-t-on d'appeler tout ce spectacle office d'glise?

20 (I)

L'on ne voit point faire de voeux ni de plerinages pour obtenir d'un
saint d'avoir l'esprit plus doux, l'me plus reconnaissante, d'tre plus
quitable et moins malfaisant, d'tre guri de la vanit, de
l'inquitude et de la mauvaise raillerie.

21 (I)

Quelle ide plus bizarre que de se reprsenter une foule de chrtiens de
l'un et de l'autre sexe, qui se rassemblent  certains jours dans une
salle pour y applaudir  une troupe d'excommunis, qui ne le sont que
par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est dj pay d'avance? Il me
semble qu'il faudrait ou fermer les thtres, ou prononcer moins
svrement sur l'tat des comdiens.

22 (I)

Dans ces jours qu'on appelle saints le moine confesse, pendant que le
cur tonne en chaire contre le moine et ses adhrents; telle femme
pieuse sort de l'autel, qui entend au prne qu'elle vient de faire un
sacrilge. N'y a-t-il point dans l'glise une puissance  qui il
appartienne ou de faire taire le pasteur, ou de suspendre pour un temps
le pouvoir du barnabite?

23 (I)

Il y a plus de rtribution dans les paroisses pour un mariage que pour
un baptme, et plus pour un baptme que pour la confession: l'on dirait
que ce soit un taux sur les sacrements, qui semblent par l tre
apprcis. Ce n'est rien au fond que cet usage; et ceux qui reoivent
pour les choses saintes ne croient point les vendre, comme ceux qui
donnent ne pensent point  les acheter: ce sont peut-tre des apparences
qu'on pourrait pargner aux simples et aux indvots.

24 (VI)

Un pasteur frais et en parfaite sant, en ligne fin et en point de
Venise, a sa place dans l'oeuvre auprs les pourpres et les fourrures; il
y achve sa digestion, pendant que le Feuillant ou le Rcollet quitte sa
cellule et son dsert, o il est li par ses voeux et par la biensance,
pour venir le prcher, lui et ses ouailles, et en recevoir le salaire,
comme d'une pice d'toffe. Vous m'interrompez, et vous dites: Quelle
censure! et combien elle est nouvelle et peu attendue! Ne voudriez-vous
point interdire  ce pasteur et  son troupeau la parole divine et le
pain de l'vangile?--Au contraire, je voudrais qu'il le distribut
lui-mme le matin, le soir, dans les temples, dans les maisons, dans les
places, sur les toits, et que nul ne prtendt  un emploi si grand, si
laborieux, qu'avec des intentions, des talents et des poumons capables
de lui mriter les belles offrandes et les riches rtributions qui y
sont attaches. Je suis forc, il est vrai, d'excuser un cur sur cette
conduite par un usage reu, qu'il trouve tabli, et qu'il laissera  son
successeur; mais c'est cet usage bizarre et dnu de fondement et
d'apparence que je ne puis approuver, et que je gote encore moins que
celui de se faire payer quatre fois des mmes obsques, pour soi, pour
ses droits, pour sa prsence, pour son assistance.

25 (IV)

Tite, par vingt annes de service dans une seconde place, n'est pas
encore digne de la premire, qui est vacante: ni ses talents, ni sa
doctrine, ni une vie exemplaire, ni les voeux des paroissiens ne
sauraient l'y faire asseoir. Il nat de dessous terre un autre clerc
pour la remplir. Tite est recul ou congdi: il ne se plaint pas; c'est
l'usage.

26 (V)

Moi, dit le cheffecier, je suis matre du choeur; qui me forcera d'aller
 matines? mon prdcesseur n'y allait point: suis-je de pire condition?
dois-je laisser avilir ma dignit entre mes mains, ou la laisser telle
que je l'ai reue?--Ce n'est point, dit l'coltre, mon intrt qui
me mne, mais celui de la prbende: il serait bien dur qu'un grand
chanoine ft sujet au choeur, pendant que le trsorier, l'archidiacre, le
pnitencier et le grand vicaire s'en croient exempts.--Je suis bien
fond, dit le prvt,  demander la rtribution sans me trouver 
l'office: il y a vingt annes entires que je suis en possession de
dormir les nuits; je veux finir comme j'ai commenc, et l'on ne me verra
point droger  mon titre: que me servirait d'tre  la tte d'un
chapitre? mon exemple ne tire point  consquence. Enfin c'est entre
eux tous  qui ne louera point Dieu,  qui fera voir par un long usage
qu'il n'est point oblig de le faire: l'mulation de ne se point rendre
aux offices divins ne saurait tre plus vive ni plus ardente. Les
cloches sonnent dans une nuit tranquille; et leur mlodie, qui rveille
les chantres et les enfants de choeur, endort les chanoines, les plonge
dans un sommeil doux et facile, et qui ne leur procure que de beaux
songes: ils se lvent tard, et vont  l'glise se faire payer d'avoir
dormi.

27 (IV)

Qui pourrait s'imaginer, si l'exprience ne nous le mettait devant les
yeux, quelle peine ont les hommes  se rsoudre d'eux-mmes  leur
propre flicit, et qu'on ait besoin de gens d'un certain habit, qui par
un discours prpar, tendre et pathtique, par de certaines inflexions
de voix, par des larmes, par des mouvements qui les mettent en sueur et
qui les jettent dans l'puisement, fassent enfin consentir un homme
chrtien et raisonnable, dont la maladie est sans ressource,  ne se
point perdre et  faire son salut?

28 (IV)

La fille d'Aristippe est malade et en pril; elle envoie vers son pre,
veut se rconcilier avec lui et mourir dans ses bonnes grces. Cet homme
si sage, le conseil de toute une ville, fera-t-il de lui-mme cette
dmarche si raisonnable? y entranera-t-il sa femme? ne faudra-t-il
point pour les remuer tous deux la machine du directeur?

29 (V)

Une mre, je ne dis pas qui cde et qui se rend  la vocation de sa
fille, mais qui la fait religieuse, se charge d'une me avec la sienne,
en rpond  Dieu mme, en est la caution. Afin qu'une telle mre ne se
perde pas, il faut que sa fille se sauve.

30 (VI)

Un homme joue et se ruine: il marie nanmoins l'ane de ses deux filles
de ce qu'il a pu sauver des mains d'un Ambreville; la cadette est sur le
point de faire ses voeux, qui n'a point d'autre vocation que le jeu de
son pre.

31 (IV)

Il s'est trouv des filles qui avaient de la vertu, de la sant, de la
ferveur et une bonne vocation, mais qui n'taient pas assez riches pour
faire dans une riche abbaye voeu de pauvret.

32 (IV)

Celle qui dlibre sur le choix d'une abbaye ou d'un simple monastre
pour s'y enfermer agite l'ancienne question de l'tat populaire et du
despotique.

33 (IV)

Faire une folie et se marier par amourette, c'est pouser Mlite, qui
est jeune, belle, sage, conome, qui plat, qui vous aime, qui a moins
de bien qu'Aegine qu'on vous propose, et qui avec une riche dot apporte
de riches dispositions  la consumer, et tout votre fonds avec sa dot.

34 (I)

Il tait dlicat autrefois de se marier; c'tait un long tablissement,
une affaire srieuse, et qui mritait qu'on y penst; l'on tait pendant
toute sa vie le mari de sa femme, bonne ou mauvaise: mme table, mme
demeure, mme lit; l'on n'en tait point quitte pour une pension; avec
des enfants et un mnage complet, l'on n'avait pas les apparences et les
dlices du clibat.

35 (V)

Qu'on vite d'tre vu seul avec une femme qui n'est point la sienne,
voil une pudeur qui est bien place: qu'on sente quelque peine  se
trouver dans le monde avec des personnes dont la rputation est
attaque, cela n'est pas incomprhensible. Mais quelle mauvaise honte
fait rougir un homme de sa propre femme, et l'empche de paratre dans
le public avec celle qu'il s'est choisie pour sa compagne insparable,
qui doit faire sa joie, ses dlices et toute sa socit; avec celle
qu'il aime et qu'il estime, qui est son ornement, dont l'esprit, le
mrite, la vertu, l'alliance lui font honneur? Que ne commence-t-il par
rougir de son mariage?

Je connais la force de la coutume, et jusqu'o elle matrise les esprits
et contraint les moeurs, dans les choses mme les plus dnues de raison
et de fondement; je sens nanmoins que j'aurais l'impudence de me
promener au Cours, et d'y passer en revue avec une personne qui serait
ma femme.

36 (V)

Ce n'est pas une honte ni une faute  un jeune homme que d'pouser une
femme avance en ge; c'est quelquefois prudence, c'est prcaution.
L'infamie est de se jouer de sa bienfactrice par des traitements
indignes, et qui lui dcouvrent qu'elle est la dupe d'un hypocrite et
d'un ingrat. Si la fiction est excusable, c'est o il faut feindre de
l'amiti; s'il est permis de tromper, c'est dans une occasion o il y
aurait de la duret  tre sincre.--Mais elle vit longtemps.--
Aviez-vous stipul qu'elle mourt aprs avoir sign votre fortune et
l'acquit de toutes vos dettes? N'a-t-elle plus aprs ce grand ouvrage
qu' retenir son haleine, qu' prendre de l'opium ou de la cigu?
A-t-elle tort de vivre? Si mme vous mourez avant celle dont vous aviez
dj rgl les funrailles,  qui vous destiniez la grosse sonnerie et
les beaux ornements, en est-elle responsable?

37 (I)

Il y a depuis longtemps dans le monde une manire de faire valoir son
bien, qui continue toujours d'tre pratique par d'honntes gens, et
d'tre condamne par d'habiles docteurs.

38 (IV)

On a toujours vu dans la rpublique de certaines charges qui semblent
n'avoir t imagines la premire fois que pour enrichir un seul aux
dpens de plusieurs; les fonds ou l'argent des particuliers y coule sans
fin et sans interruption. Dirai-je qu'il n'en revient plus ou qu'il n'en
revient que tard? C'est un gouffre, c'est une mer qui reoit les eaux
des fleuves; et qui ne les rend pas; ou si elles les rend, c'est par des
conduits secrets et souterrains, sans qu'il y paraisse, ou qu'elle en
soit moins grosse et moins enfle; ce n'est qu'aprs en avoir joui
longtemps, et qu'elle ne peut plus les retenir.

39 (VI)

Le fonds perdu, autrefois si sr, si religieux et si inviolable, est
devenu avec le temps, et par les soins de ceux qui en taient chargs,
un bien perdu. Quel autre secret de doubler mes revenus et de
thsauriser? Entrerai-je dans le huitime denier, ou dans les aides?
serai-je avare, partisan, ou administrateur?

40 (VII)

Vous avez une pice d'argent, ou mme une pice d'or; ce n'est pas
assez, c'est le nombre qui opre: faites-en, si vous pouvez, un amas
considrable et qui s'lve en pyramide, et je me charge du reste. Vous
n'avez ni naissance, ni esprit, ni talents, ni exprience, qu'importe?
ne diminuez rien de votre monceau, et je vous placerai si haut que vous
vous couvrirez devant votre matre, si vous en avez; il sera mme fort
minent, si avec votre mtal, qui de jour  autre se multiplie, je ne
fais en sorte qu'il se dcouvre devant vous.

41 (IV)

Orante plaide depuis dix ans entiers en rglement de juges pour une
affaire juste, capitale, et o il y va de toute sa fortune: elle saura
peut-tre dans cinq annes quels seront ses juges, et dans quel tribunal
elle doit plaider le reste de sa vie.

42 (IV)

L'on applaudit  la coutume qui s'est introduite dans les tribunaux
d'interrompre les avocats au milieu de leur action, de les empcher
d'tre loquents et d'avoir de l'esprit, de les ramener au fait et aux
preuves toutes sches qui tablissent leurs causes et le droit de leurs
parties; et cette pratique si svre, qui laisse aux orateurs le regret
de n'avoir pas prononc les plus beaux traits de leurs discours, qui
bannit l'loquence du seul endroit o elle est en sa place, et va faire
du Parlement une muette juridiction, on l'autorise par une raison solide
et sans rplique, qui est celle de l'expdition: il est seulement 
dsirer qu'elle ft moins oublie en toute autre rencontre, qu'elle
rglt au contraire les bureaux comme les audiences, et qu'on chercht
une fin aux critures, comme on a fait aux plaidoyers.

43 (I)

Le devoir des juges est de rendre la justice; leur mtier, de la
diffrer. Quelques-uns savent leur devoir, et font leur mtier.

44 (I)

Celui qui sollicite son juge ne lui fait pas honneur; car ou il se dfie
de ses lumires et mme de sa probit, ou il cherche  le prvenir, ou
il lui demande une injustice.

45 (IV)

Il se trouve des juges auprs de qui la faveur, l'autorit, les droits
de l'amiti et de l'alliance nuisent  une bonne cause, et qu'une trop
grande affectation de passer pour incorruptibles expose  tre injustes.

46 (IV)

Le magistrat coquet ou galant est pire dans les consquences que le
dissolu: celui-ci cache son commerce et ses liaisons, et l'on ne sait
souvent par o aller jusqu' lui; celui-l est ouvert par mille faibles
qui sont connus, et l'on y arrive par toutes les femmes  qui il veut
plaire.

47 (IV)

Il s'en faut peu que la religion et la justice n'aillent de pair dans la
rpublique, et que la magistrature ne consacre les hommes comme la
prtrise. L'homme de robe ne saurait gure danser au bal, paratre aux
thtres, renoncer aux habits simples et modestes, sans consentir  son
propre avilissement; et il est trange qu'il ait fallu une loi pour
rgler son extrieur, et le contraindre ainsi  tre grave et plus
respect.

48 (IV)

Il n'y a aucun mtier qui n'ait son apprentissage, et en montant des
moindres conditions jusques aux plus grandes, on remarque dans toutes un
temps de pratique et d'exercice qui prpare aux emplois, o les fautes
sont sans consquence, et mnent au contraire  la perfection. La guerre
mme, qui ne semble natre et durer que par la confusion et le dsordre,
a ses prceptes; on ne se massacre pas par pelotons et par troupes en
rase campagne sans l'avoir appris, et l'on s'y tue mthodiquement. Il y
a l'cole de la guerre: o est l'cole du magistrat? Il y a un usage,
des lois, des coutumes: o est le temps, et le temps assez long que l'on
emploie  les digrer et  s'en instruire? L'essai et l'apprentissage
d'un jeune adolescent qui passe de la frule  la pourpre, et dont la
consignation a fait un juge, est de dcider souverainement des vies et
des fortunes des hommes.

49 (IV)

La principale partie de l'orateur, c'est la probit: sans elle il
dgnre en dclamateur, il dguise ou il exagre les faits, il cite
faux, il calomnie, il pouse la passion et les haines de ceux pour qui
il parle; et il est de la classe de ces avocats dont le proverbe dit
qu'ils sont pays pour dire des injures.

50

(V) Il est vrai, dit-on, cette somme lui est due, et ce droit lui est
acquis. Mais je l'attends  cette petite formalit; s'il l'oublie, il
n'y revient plus, et consquemment il perd sa somme, ou il est
incontestablement dchu de son droit; or il oubliera cette formalit.
Voil ce que j'appelle une conscience de praticien.

(I) Une belle maxime pour le palais, utile au public, remplie de raison,
de sagesse et d'quit, ce serait prcisment la contradictoire de celle
qui dit que la forme emporte le fond.

51 (IV)

La question est une invention merveilleuse et tout  fait sre pour
perdre un innocent qui a la complexion faible, et sauver un coupable qui
est n robuste.

52 (VI)

Un coupable puni est un exemple pour la canaille; un innocent condamn
est l'affaire de tous les honntes gens.

Je dirai presque de moi: Je ne serai pas voleur ou meurtrier.--Je ne
serai pas un jour puni comme tel, c'est parler bien hardiment.

Une condition lamentable est celle d'un homme innocent  qui la
prcipitation et la procdure ont trouv un crime; celle mme de son
juge peut-elle l'tre davantage?

53 (VI)

Si l'on me racontait qu'il s'est trouv autrefois un prvt; ou l'un de
ces magistrats crs pour poursuivre les voleurs et les exterminer, qui
les connaissait tous depuis longtemps de nom et de visage; savait leurs
vols, j'entends l'espce, le nombre et la quantit, pntrait si avant
dans toutes ces profondeurs, et tait si initi dans tous ces affreux
mystres qu'il sut rendre  un homme de crdit un bijou qu'on lui avait
pris dans la foule au sortir d'une assemble, et dont il tait sur le
point de faire de l'clat, que le Parlement intervint dans cette
affaire, et fit le procs  cet officier: je regarderais cet vnement
comme l'une de ces choses dont l'histoire se charge, et  qui le temps
te la croyance: comment donc pourrais-je croire qu'on doive prsumer
par des faits rcents, connus et circonstancis, qu'une connivence si
pernicieuse dure encore, qu'elle ait mme tourn en jeu et pass en
coutume?

54 (IV)

Combien d'hommes qui sont forts contre les faibles, fermes et
inflexibles aux sollicitations du simple peuple, sans nuls gards pour
les petits, rigides et svres dans les minutes, qui refusent les petits
prsents, qui n'coutent ni leurs parents ni leurs amis, et que les
femmes seules peuvent corrompre!

55 (I)

Il n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans
une grande faveur perde un procs.

56 (V)

Les mourants qui parlent dans leurs testaments peuvent s'attendre  tre
couts comme des oracles; chacun les tire de son ct et les interprte
 sa manire, je veux dire selon ses dsirs ou ses intrts.

57 (V)

Il est vrai qu'il y a des hommes dont on peut dire que la mort fixe
moins la dernire volont qu'elle ne leur te avec la vie l'irrsolution
et l'inquitude. Un dpit, pendant qu'ils vivent, les fait tester; ils
s'apaisent et dchirent leur minute, la voil en cendre. Ils n'ont pas
moins de testaments dans leur cassette que d'almanachs sur leur table;
ils les comptent par les annes. Un second se trouve dtruit par un
troisime, qui est ananti lui-mme par un autre mieux digr, et
celui-ci encore par un cinquime olographe. Mais si le moment, ou la
malice, ou l'autorit manque  celui qui a intrt de le supprimer, il
faut qu'il en essuie les clauses et les conditions; car appert-il mieux
des dispositions des hommes les plus inconstants que par un dernier
acte, sign de leur main, et aprs lequel ils n'ont pas du moins eu le
loisir de vouloir tout le contraire?

58 (V)

S'il n'y avait point de testaments pour rgler le droit des hritiers,
je ne sais si l'on aurait besoin de tribunaux pour rgler les diffrends
des hommes: les juges seraient presque rduits  la triste fonction
d'envoyer au gibet les voleurs et les incendiaires. Qui voit-on dans les
lanternes des chambres, au parquet,  la porte ou dans la salle du
magistrat? des hritiers ab intestat? Non, les lois ont pourvu  leurs
partages. On y voit les testamentaires qui plaident en explication d'une
clause ou d'un article, les personnes exhrdes, ceux qui se plaignent
d'un testament fait avec loisir, avec maturit, par un homme grave,
habile, consciencieux, et qui a t aid d'un bon conseil: d'un acte o
le praticien n'a rien obmis de son jargon et de ses finesses ordinaires;
il est sign du testateur et des tmoins publics, il est paraf: et
c'est en cet tat qu'il est cass et dclar nul.

59 (V)

Titius assiste  la lecture d'un testament avec des yeux rouges et
humides, et le coeur serr de la perte de celui dont il espre recueillir
la succession. Un article lui donne la charge, un autre les rentes de la
ville, un troisime le rend matre d'une terre  la campagne; il y a une
clause qui, bien entendue, lui accorde une maison situe au milieu de
Paris, comme elle se trouve, et avec les meubles: son affliction
augmente, les larmes lui coulent des yeux. Le moyen de les contenir? Il
se voit officier, log aux champs et  la ville, meubl de mme; il se
voit une bonne table et un carrosse: Y avait-il au monde un plus honnte
homme que le dfunt, un meilleur homme? Il y a un codicille, il faut le
lire: il fait Maevius lgataire universel, et il renvoie Titius dans son
faubourg, sans rentes, sans titres, et le met  pied. Il essuie ses
larmes: c'est  Maevius  s'affliger.

60 (V)

La loi qui dfend de tuer un homme n'embrasse-t-elle pas dans cette
dfense le fer, le poison, le feu, l'eau, les embches, la force
ouverte, tous les moyens enfin qui peuvent servir  l'homicide? La loi
qui te aux maris et aux femmes le pouvoir de se donner rciproquement,
n'a-t-elle connu que les voies directes et immdiates de donner?
a-t-elle manqu de prvoir les indirectes? a-t-elle introduit les
fidicommis, ou si mme elle les tolre? Avec une femme qui nous est
chre et qui nous survit, lgue-t-on son bien  un ami fidle par un
sentiment de reconnaissance pour lui, ou plutt par une extrme
confiance, et par la certitude qu'on a du bon usage qu'il saura faire de
ce qu'on lui lgue? Donne-t-on  celui que l'on peut souponner de ne
devoir pas rendre  la personne  qui en effet l'on veut donner? Faut-il
se parler, faut-il s'crire, est-il besoin de pacte ou de serments pour
former cette collusion? Les hommes ne sentent-ils pas en cette rencontre
ce qu'ils peuvent esprer les uns des autres? Et si au contraire la
proprit d'un tel bien est dvolue au fidicommissaire, pourquoi
perd-il sa rputation  le retenir? Sur quoi fonde-t-on la satire et les
vaudevilles? Voudrait-on le comparer au dpositaire qui trahit le dpt,
 un domestique qui vole l'argent que son matre lui envoie porter? On
aurait tort: y a-t-il de l'infamie  ne pas faire une libralit, et 
conserver pour soi ce qui est  soi? trange embarras, horrible poids
que le fidicommis! Si par la rvrence des lois on se l'approprie, il
ne faut plus passer pour homme de bien; si par le respect d'un ami mort
l'on suit ses intentions en le rendant  sa veuve, on est
confidentiaire, on blesse la loi.--Elle cadre donc bien mal avec
l'opinion des hommes?--Cela peut tre; et il ne me convient pas de dire
ici: La loi pche, ni: Les hommes se trompent.

61 (VIII)

J'entends dire de quelques particuliers ou de quelques compagnies: Tel
et tel corps se contestent l'un  l'autre la prsance; le mortier et la
pairie se disputent le pas. Il me parat que celui des deux qui vite
de se rencontrer aux assembles est celui qui cde, et qui sentant son
faible, juge lui-mme en faveur de son concurrent.

62 (IV)

Typhon fournit un grand de chiens et de chevaux; que ne lui fournit-il
point? Sa protection le rend audacieux; il est impunment dans sa
province tout ce qui lui plat d'tre, assassin, parjure; il brle ses
voisins, et il n'a pas besoin d'asile. Il faut enfin que le Prince se
mle lui-mme de sa punition.

63 (VI)

Ragots, liqueurs, entres, entremets, tous mots qui devraient tre
barbares et inintelligibles en notre langue; et s'il est vrai qu'ils ne
devraient pas tre d'usage en pleine paix, o ils ne servent qu'
entretenir le luxe et la gourmandise, comment peuvent-ils tre entendus
dans le temps de la guerre et d'une misre publique,  la vue de
l'ennemi,  la veille d'un combat, pendant un sige? O est-il parl de
la table de Scipion ou de celle de Marius? Ai-je lu quelque part que
Miltiade, qu'paminondas, qu'Agsilas aient fait une chre dlicate? Je
voudrais qu'on ne ft mention de la dlicatesse, de la propret et de la
somptuosit des gnraux, qu'aprs n'avoir plus rien  dire sur leur
sujet, et s'tre puis sur les circonstances d'une bataille gagne et
d'une ville prise; j'aimerais mme qu'ils voulussent se priver de cet
loge.

64 (VI)

Hermippe est l'esclave de ce qu'il appelle ses petites commodits; il
leur sacrifie l'usage reu, la coutume, les modes, la biensance. Il les
cherche en toutes choses, il quitte une moindre pour une plus grande, il
ne nglige aucune de celles qui sont praticables, il s'en fait une
tude, et il ne se passe aucun jour qu'il ne fasse en ce genre une
dcouverte. Il laisse aux autres hommes le dner et le souper,  peine
en admet-il les termes; il mange quand il a faim, et les mets seulement
o son apptit le porte. Il voit faire son lit: quelle main assez
adroite ou assez heureuse pourrait le faire dormir comme il veut dormir?
Il sort rarement de chez soi; il aime la chambre, o il n'est ni oisif
ni laborieux, o il n'agit point, o il tracasse, et dans l'quipage
d'un homme qui a pris mdecine. On dpend servilement d'un serrurier et
d'un menuisier, selon ses besoins: pour lui, s'il faut limer, il a une
lime; une scie, s'il faut scier, et des tenailles, s'il faut arracher.
Imaginez, s'il est possible, quelques outils qu'il n'ait pas, et
meilleurs et plus commodes  son gr que ceux mmes dont les ouvriers se
servent: il en a de nouveaux et d'inconnus, qui n'ont point de nom,
productions de son esprit, et dont il a presque oubli l'usage. Nul ne
se peut comparer  lui pour faire en peu de temps et sans peine un
travail fort inutile. Il faisait dix pas pour aller de son lit dans sa
garde-robe, il n'en fait plus que neuf par la manire dont il a su
tourner sa chambre: combien de pas pargns dans le cours d'une vie!
Ailleurs l'on tourne la clef, l'on pousse contre, ou l'on tire  soi, et
une porte s'ouvre: quelle fatigue! voil un mouvement de trop, qu'il
sait s'pargner, et comment? c'est un mystre qu'il ne rvle point. Il
est,  la vrit, un grand matre pour le ressort et pour la mcanique,
pour celle du moins dont tout le monde se passe. Hermippe tire le jour
de son appartement d'ailleurs que de la fentre; il a trouv le secret
de monter et de descendre autrement que par l'escalier, et il cherche
celui d'entrer et de sortir plus commodment que par la porte.

65 (I)

Il y a dj longtemps que l'on improuve les mdecins, et que l'on s'en
sert; le thtre et la satire ne touchent point  leurs pensions; ils
dotent leurs filles, placent leurs fils aux parlements et dans la
prlature, et les railleurs eux-mmes fournissent l'argent. Ceux qui se
portent bien deviennent malades; il leur faut des gens dont le mtier
soit de les assurer qu'ils ne mourront point. Tant que les hommes
pourront mourir, et qu'ils aimeront  vivre, le mdecin sera raill, et
bien pay.

66 (IV)

Un bon mdecin est celui qui a des remdes spcifiques, ou s'il en
manque, qui permet  ceux qui les ont de gurir son malade.

67 (IV)

La tmrit des charlatans, et leurs tristes succs, qui en sont les
suites, font valoir la mdecine et les mdecins: si ceux-ci laissent
mourir, les autres tuent.

68 (VIII)

Carro Carri dbarque avec une recette qu'il appelle un prompt remde, et
qui quelquefois est un poison lent; c'est un bien de famille, mais
amlior en ses mains: de spcifique qu'il tait contre la colique, il
gurit de la fivre quarte, de la pleursie, de l'hydropisie, de
l'apoplexie, de l'pilepsie. Forcez un peu votre mmoire, nommez une
maladie, la premire qui vous viendra en l'esprit: l'hmorragie,
dites-vous? il la gurit. Il ne ressuscite personne, il est vrai; il ne
rend pas la vie aux hommes; mais il les conduit ncessairement jusqu'
la dcrpitude, et ce n'est que par hasard que son pre et son aeul,
qui avaient ce secret, sont morts fort jeunes. Les mdecins reoivent
pour leurs visites ce qu'on leur donne; quelques-uns se contentent d'un
remerciement: Carro Carri est si sr de son remde, et de l'effet qui en
doit suivre, qu'il n'hsite pas de s'en faire payer d'avance, et de
recevoir avant que de donner. Si le mal est incurable, tant mieux, il
n'en est que plus digne de son application et de son remde. Commencez
par lui livrer quelques sacs de mille francs, passez-lui un contrat de
constitution, donnez-lui une de vos terres, la plus petite, et ne soyez
pas ensuite plus inquiet que lui de votre gurison. L'mulation de cet
homme a peupl le monde de noms en O et en I, noms vnrables, qui
imposent aux malades et aux maladies. Vos mdecins, Fagon, et de toutes
les facults, avouez-le, ne gurissent pas toujours, ni srement; ceux
au contraire qui ont hrit de leurs pres la mdecine pratique, et 
qui l'exprience est chue par succession, promettent toujours, et avec
serments, qu'on gurira. Qu'il est doux aux hommes de tout esprer d'une
maladie mortelle, et de se porter encore passablement bien  l'agonie!
La mort surprend agrablement et sans s'tre fait craindre; on la sent
plus tt qu'on n'a song  s'y prparer et  s'y rsoudre.  Fagon
Esculape! faites rgner sur toute la terre le quinquina et l'mtique;
conduisez  sa perfection la science des simples, qui sont donns aux
hommes pour prolonger leur vie; observez dans les cures, avec plus de
prcision et de sagesse que personne n'a encore fait, le climat, les
temps, les symptmes et les complexions; gurissez de la manire seule
qu'il convient  chacun d'tre guri; chassez des corps, o rien ne vous
est cach de leur conomie, les maladies les plus obscures et les plus
invtres; n'attentez pas sur celles de l'esprit, elles sont
incurables; laissez  Corinne,  Lesbie,  Canidie,  Trimalcion et 
Carpus la passion ou la fureur des charlatans.

69 (IV)

L'on souffre dans la rpublique les chiromanciens et les devins, ceux
qui font l'horoscope et qui tirent la figure, ceux qui connaissent le
pass par le mouvement du sas, ceux qui font voir dans un miroir ou dans
un vase d'eau la claire vrit; et ces gens sont en effet de quelque
usage: ils prdisent aux hommes qu'ils feront fortune, aux filles
qu'elles pouseront leurs amants, consolent les enfants dont les pres
ne meurent point, et charment l'inquitude des jeunes femmes qui ont de
vieux maris; ils trompent enfin  trs vil prix ceux qui cherchent 
tre tromps.

70 (IV)

Que penser de la magie et du sortilge? La thorie en est obscure, les
principes vagues, incertains, et qui approchent du visionnaire; mais il
y a des faits embarrassants, affirms par des hommes graves qui les ont
vus, ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent: les
admettre tous ou les nier tous parat un gal inconvnient; et j'ose
dire qu'en cela, comme dans toutes les choses extraordinaires et qui
sortent des communes rgles, il y a un parti  trouver entre les mes
crdules et les esprits forts.

71 (I)

L'on ne peut gure charger l'enfance de la connaissance de trop de
langues, et il me semble que l'on devrait mettre toute son application 
l'en instruire; elles sont utiles  toutes les conditions des hommes, et
elles leur ouvrent galement l'entre ou  une profonde ou  une facile
et agrable rudition. Si l'on remet cette tude si pnible  un ge un
peu plus avanc, et qu'on appelle la jeunesse, ou l'on n'a pas la force
de l'embrasser par choix, ou l'on n'a pas celle d'y persvrer; et si
l'on y persvre, c'est consumer  la recherche des langues le mme
temps qui est consacr  l'usage que l'on en doit faire; c'est borner 
la science des mots un ge qui veut dj aller plus loin; et qui demande
des choses; c'est au moins avoir perdu les premires et les plus belles
annes de sa vie. Un si grand fonds ne se peut bien faire que lorsque
tout s'imprime dans l'me naturellement et profondment; que la mmoire
est neuve, prompte et fidle; que l'esprit et le coeur sont encore vides
de passions, de soins et de dsirs, et que l'on est dtermin  de longs
travaux par ceux de qui l'on dpend. Je suis persuad que le petit
nombre d'habiles, ou le grand nombre de gens superficiels, vient de
l'oubli de cette pratique.

72 (VI)

L'tude des textes ne peut jamais tre assez recommande; c'est le
chemin le plus court, le plus sr et le plus agrable pour tout genre
d'rudition. Ayez les choses de la premire main; puisez  la source;
maniez, remaniez le texte; apprenez-le de mmoire; citez-le dans les
occasions; songez surtout  en pntrer le sens dans toute son tendue
et dans ses circonstances; conciliez un auteur original, ajustez ses
principes, tirez vous-mme les conclusions. Les premiers commentateurs
se sont trouvs dans le cas o je dsire que vous soyez: n'empruntez
leurs lumires et ne suivez leurs vues qu'o les vtres seraient trop
courtes; leurs explications ne sont pas  vous, et peuvent aisment vous
chapper; vos observations au contraire naissent de votre esprit et y
demeurent: vous les retrouvez plus ordinairement dans la conversation,
dans la consultation et dans la dispute. Ayez le plaisir de voir que
vous n'tes arrt dans la lecture que par les difficults qui sont
invincibles, o les commentateurs et les scoliastes eux-mmes demeurent
court, si fertiles d'ailleurs, si abondants et si chargs d'une vaine et
fastueuse rudition dans les endroits clairs, et qui ne font de peine ni
 eux ni aux autres. Achevez ainsi de vous convaincre par cette mthode
d'tudier, que c'est la paresse des hommes qui a encourag le pdantisme
 grossir plutt qu' enrichir les bibliothques,  faire prir le texte
sous le poids des commentaires; et qu'elle a en cela agi contre soi-mme
et contre ses plus chers intrts, en multipliant les lectures, les
recherches et le travail, qu'elle cherchait  viter.

73 (VII)

Qui rgle les hommes dans leur manire de vivre et d'user des aliments?
La sant et le rgime? Cela est douteux. Une nation entire mange les
viandes aprs les fruits, une autre fait tout le contraire; quelques-uns
commencent leurs repas par de certains fruits, et les finissent par
d'autres: est-ce raison? est-ce usage? Est-ce par un soin de leur sant
que les hommes s'habillent jusqu'au menton, portent des fraises et des
collets, eux qui ont eu si longtemps la poitrine dcouverte? Est-ce par
biensance, surtout dans un temps o ils avaient trouv le secret de
paratre nus tout habills? Et d'ailleurs les femmes, qui montrent leur
gorge et leurs paules, sont-elles d'une complexion moins dlicate que
les hommes, ou moins sujettes qu'eux aux biensances? Quelle est la
pudeur qui engage celles-ci  couvrir leurs jambes et presque leurs
pieds, et qui leur permet d'avoir les bras nus au-dessus du coude? Qui
avait mis autrefois dans l'esprit des hommes qu'on tait  la guerre ou
pour se dfendre ou pour attaquer, et qui leur avait insinu l'usage des
armes offensives et des dfensives? Qui les oblige aujourd'hui de
renoncer  celles-ci, et pendant qu'ils se bottent pour aller au bal, de
soutenir sans armes et en pourpoint des travailleurs exposs  tout le
feu d'une contrescarpe? Nos pres, qui ne jugeaient pas une telle
conduite utile au Prince et  la patrie, taient-ils sages ou insenss?
Et nous-mmes, quels hros clbrons-nous dans notre histoire? Un
Guesclin, un Clisson, un Foix, un Boucicaut, qui tous ont port l'armet
et endoss une cuirasse.

Qui pourrait rendre raison de la fortune de certains mots et de la
proscription de quelques autres? Ainsi a pri: la voyelle qui le
commence, et si propre pour l'lision, n'a pu le sauver; il a cd  un
autre monosyllabe, et qui n'est au plus que son anagramme. Certes est
beau dans sa vieillesse, et a encore de la force sur son dclin: la
posie le rclame, et notre langue doit beaucoup aux crivains qui le
disent en prose, et qui se commettent pour lui dans leurs ouvrages.
Maint est un mot qu'on ne devait jamais abandonner, et par la facilit
qu'il y avait  le couler dans le style, et par son origine, qui est
franaise. Moult, quoique latin, tait dans son temps d'un mme mrite,
et je ne vois pas par o beaucoup l'emporte sur lui. Quelle perscution
le car n'a-t-il pas essuye! et s'il n'et trouv de la protection parmi
les gens polis, n'tait-il pas banni honteusement d'une langue  qui il
a rendu de si longs services, sans qu'on st quel mot lui substituer?
Cil a t dans ses beaux jours le plus joli mot de la langue franaise;
il est douloureux pour les potes qu'il ait vieilli. Douloureux ne vient
pas plus naturellement de douleur, que de chaleur vient chaleureux ou
chaloureux: celui-ci se passe, bien que ce ft une richesse pour la
langue, et qu'il se dise fort juste o chaud ne s'emploie
qu'improprement. Valeur devait aussi nous conserver valeureux; haine,
haineux; peine, peineux, fruit, fructueux; piti, piteux; joie, jovial;
foi, fal; cour, courtois; gte, gisant; baleine, balen; vanterie,
vantard; mensonge, mensonger; coutume, coutumier: comme part maintient
partial; point, pointu et pointilleux; ton, tonnant; son, sonore; frein,
effrn; front, effront; ris, ridicule; loi, loyal; coeur, cordial;
bien, bnin; mal, malicieux. Heur se plaait o bonheur ne saurait
entrer; il a fait heureux, qui est si franais, et il a cess de l'tre:
si quelques potes s'en sont servis, c'est moins par choix que par la
contrainte de la mesure. Issue prospre, et vient d'issir, qui est
aboli. Fin subsiste sans consquence pour finer, qui vient de lui,
pendant que cesse et cesser rgnent galement. Verd ne fait plus
verdoyer, ni fte, ftoyer, ni larme, larmoyer, ni deuil, se douloir, se
condouloir, ni joie, s'jouir, bien qu'il fasse toujours se rjouir, se
conjouir, ainsi qu'orgueil, s'enorgueillir. On a dit gent, le corps
gent: ce mot si facile non seulement est tomb, l'on voit mme qu'il a
entran gentil dans sa chute. On dit diffam, qui drive de fame, qui
ne s'entend plus: On dit curieux, driv de cure, qui est hors d'usage.
Il y avait  gagner de dire si que pour de sorte que ou de manire que,
de moi au lieu de pour moi ou de quant  moi, de dire je sais que c'est
qu'un mal, plutt que je sais ce que c'est qu'un mal, soit par
l'analogie latine, soit par l'avantage qu'il y a souvent  avoir un mot
de moins  placer dans l'oraison. L'usage a prfr par consquent  par
consquence, et en consquence  en consquent, faons de faire 
manires de faire, et manires d'agir  faons d'agir...; dans les verbes,
travailler  ouvrer, tre accoutum  souloir, convenir  duire, faire
du bruit  bruire, injurier  vilainer, piquer  poindre, faire
ressouvenir  ramentevoir...; et dans les noms, penses  pensers, un si
beau mot, et dont le vers se trouvait si bien, grandes actions 
prouesses, louanges  loz, mchancet  mauvaisti, porte  huis, navire
 nef, arme  ost, monastre  monstier, prairies  pres..., tous mots
qui pouvaient durer ensemble d'une gale beaut, et rendre une langue
plus abondante. L'usage a par l'addition, la suppression, le changement
ou le drangement de quelques lettres, fait frelater de fralater,
prouver de preuver, profit de proufit, froment de froument, profil de
pourfil, provision de pourveoir, promener de pourmener, et promenade de
pourmenade. Le mme usage fait, selon l'occasion, d'habile, d'utile, de
facile, de docile, de mobile et de fertile, sans y rien changer, des
genres diffrents: au contraire de vil, vile, subtil, subtile, selon
leur terminaison masculins ou fminins. Il a altr les terminaisons
anciennes: de scel il a fait sceau; de mantel, manteau; de capel,
chapeau; de coutel, couteau; de hamel, hameau; de damoisel, damoiseau;
de jouvencel, jouvenceau; et cela sans que l'on voie gure ce que la
langue franaise gagne  ces diffrences et  ces changements. Est-ce
donc faire pour le progrs d'une langue, que de dfrer  l'usage?
Serait-il mieux de secouer le joug de son empire si despotique?
Faudrait-il, dans une langue vivante, couter la seule raison qui
prvient les quivoques, suit la racine des mots et le rapport qu'ils
ont avec les langues originaires dont ils sont sortis, si la raison
d'ailleurs veut qu'on suive l'usage?

Si nos anctres ont mieux crit que nous, ou si nous l'emportons sur eux
par le choix des mots, par le tour et l'expression, par la clart et la
brivet du discours, c'est une question souvent agite, toujours
indcise. On ne la terminera point en comparant, comme l'on fait
quelquefois, un froid crivain de l'autre sicle aux plus clbres de
celui-ci, ou les vers de Laurent, pay pour ne plus crire,  ceux de
Marot et de Desportes. Il faudrait, pour prononcer juste sur cette
matire, opposer sicle  sicle, et excellent ouvrage  excellent
ouvrage, par exemple les meilleurs rondeaux de Benserade ou de Voiture 
ces deux-ci, qu'une tradition nous a conservs, sans nous en marquer le
temps ni l'auteur:


          Bien  propos s'en vint Ogier en France
          Pour le pas de mescreans monder:
          Ja n'est besoin de conter sa vaillance,
          Puisqu'ennemis n'osoient le regarder.
          Or quand il eut tout mis en assurance,
          De voyager il voulut s'enharder,
          En Paradis trouva l'eau de jouvance,
          Dont il se sceut de vieillesse engarder
          Bien  propos.
          Puis par cette eau son corps tout decrepite
          Transmu fut par manire subite
          En jeune gars, frais, gracieux et droit.
          Grand dommage est que cecy soit sornettes:
          Filles connoy qui ne sont pas jeunettes,
           qui cette eau de jouvance viendroit
          Bien  propos.
          De cettuy preux maints grands clercs ont crit
          Qu'oncques dangier n'tonna son courage:
          Abus fut par le malin esprit,
          Qu'il pousa sous feminin visage.
          Si piteux cas  la fin dcouvrit
          Sans un seul brin de peur ny de dommage,
          Dont grand renom par tout le monde acquit,
          Si qu'on tenoit tres honneste langage
          De cettuy preux.
          Bien-tost aprs fille de Roy s'prit
          De son amour, qui voulentiers s'offrit
          Au bon Richard en second mariage.
          Donc s'il vaut mieux de diable ou femme avoir,
          Et qui des deux brut plus en mnage,
          Ceulx qui voudront, si le pourront savoir
          De cettuy preux.





De la chaire


1 (I)

Le discours chrtien est devenu un spectacle. Cette tristesse
vanglique qui en est l'me ne s'y remarque plus: elle est supple par
les avantages de la mine, par les inflexions de la voix, par la
rgularit du geste, par le choix des mots, et par les longues
numrations. On n'coute plus srieusement la parole sainte: c'est une
sorte d'amusement entre mille autres; c'est un jeu o il y a de
l'mulation et des parieurs.

2

(IV) L'loquence profane est transpose pour ainsi dire du barreau, o
Le Matre, Pucelle et Fourcroy l'ont fait rgner, et o elle n'est plus
d'usage,  la chaire, o elle ne doit pas tre.

(I) L'on fait assaut d'loquence jusqu'au pied de l'autel et en la
prsence des mystres. Celui qui coute s'tablit juge de celui qui
prche, pour condamner ou pour applaudir, et n'est pas plus converti par
le discours qu'il favorise que par celui auquel il est contraire.
L'orateur plat aux uns, dplat aux autres, et convient avec tous en
une chose, que, comme il ne cherche point  les rendre meilleurs, ils ne
pensent pas aussi  le devenir.

(IV) Un apprenti est docile, il coute son matre, il profite de ses
leons, et il devient matre. L'homme indocile critique le discours du
prdicateur, comme le livre du philosophe, et il ne devient ni chrtien
ni raisonnable.

3 (I)

Jusqu' ce qu'il revienne un homme qui, avec un style nourri des saintes
critures, explique au peuple la parole divine uniment et familirement,
les orateurs et les dclamateurs seront suivis.

4 (I)

Les citations profanes, les froides allusions, le mauvais pathtique,
les antithses, les figures outres ont fini: les portraits finiront, et
feront place  une simple explication de l'vangile, jointe aux
mouvements qui inspirent la conversion.

5 (VIII)

Cet homme que je souhaitais impatiemment, et que je ne daignais pas
esprer de notre sicle, est enfin venu. Les courtisans,  force de got
et de connatre les biensances, lui ont applaudi; ils ont, chose
incroyable! abandonn la chapelle du Roi, pour venir entendre avec le
peuple la parole de Dieu annonce par cet homme apostolique. La ville
n'a pas t de l'avis de la cour: o il a prch, les paroissiens ont
dsert, jusqu'aux marguilliers ont disparu; les pasteurs ont tenu
ferme, mais les ouailles se sont disperses, et les orateurs voisins en
ont grossi leur auditoire. Je devais le prvoir, et ne pas dire qu'un
tel homme n'avait qu' se montrer pour tre suivi, et qu' parler pour
tre cout: ne savais-je pas quelle est dans les hommes, et en toutes
choses, la force indomptable de l'habitude? Depuis trente annes on
prte l'oreille aux rhteurs, aux dclamateurs, aux numrateurs; on
court ceux qui peignent en grand ou en miniature. Il n'y a pas longtemps
qu'ils avaient des chutes ou des transitions ingnieuses, quelquefois
mme si vives et si aigus qu'elles pouvaient passer pour pigrammes:
ils les ont adoucies, je l'avoue, et ce ne sont plus que des madrigaux.
Ils ont toujours, d'une ncessit indispensable et gomtrique, trois
sujets admirables de vos attentions: ils prouveront une telle chose dans
la premire partie de leur discours, cette autre dans la seconde partie,
et cette autre encore dans la troisime. Ainsi vous serez convaincu
d'abord d'une certaine vrit, et c'est leur premier point; d'une autre
vrit, et c'est leur second point; et puis d'une troisime vrit, et
c'est leur troisime point: de sorte que la premire rflexion vous
instruira d'un principe des plus fondamentaux de votre religion; la
seconde, d'un autre principe qui ne l'est pas moins; et la dernire
rflexion, d'un troisime et dernier principe, le plus important de
tous, qui est remis pourtant, faute de loisir,  une autre fois. Enfin,
pour reprendre et abrger cette division et former un plan...--Encore,
dites-vous, et quelles prparations pour un discours de trois quarts
d'heure qui leur reste  faire! Plus ils cherchent  le digrer et 
l'claircir, plus ils m'embrouillent.--Je vous crois sans peine, et
c'est l'effet le plus naturel de tout cet amas d'ides qui reviennent 
la mme, dont ils chargent sans piti la mmoire de leurs auditeurs. Il
semble,  les voir s'opinitrer  cet usage, que la grce de la
conversion soit attache  ces normes partitions. Comment nanmoins
serait-on converti par de tels aptres, si l'on ne peut qu' peine les
entendre articuler, les suivre et ne les pas perdre de vue? Je leur
demanderais volontiers qu'au milieu de leur course imptueuse, ils
voulussent plusieurs fois reprendre haleine, souffler un peu, et laisser
souffler leurs auditeurs. Vains discours, paroles perdues! Le temps des
homlies n'est plus; les Basiles, les Chrysostomes ne le ramneraient
pas; on passerait en d'autres diocses pour tre hors de la porte de
leur voix et de leurs familires instructions. Le commun des hommes aime
les phrases et les priodes, admire ce qu'il n'entend pas, se suppose
instruit, content de dcider entre un premier et un second point, ou
entre le dernier sermon et le pnultime.

6 (V)

Il y a moins d'un sicle qu'un livre franais tait un certain nombre de
pages latines, o l'on dcouvrait quelques lignes ou quelques mots en
notre langue. Les passages, les traits et les citations n'en taient pas
demeurs l: Ovide et Catulle achevaient de dcider des mariages et des
testaments, et venaient avec les Pandectes au secours de la veuve et des
pupilles. Le sacr et le profane ne se quittaient point; ils s'taient
glisss ensemble jusque dans la chaire: saint Cyrille, Horace, saint
Cyprien, Lucrce, parlaient alternativement; les potes taient de
l'avis de saint Augustin et de tous les Pres; on parlait latin, et
longtemps, devant des femmes et des marguilliers; on a parl grec. Il
fallait savoir prodigieusement pour prcher si mal. Autre temps, autre
usage: le texte est encore latin, tout le discours est franais, et d'un
beau franais; l'vangile mme n'est pas cit. Il faut savoir
aujourd'hui trs peu de chose pour bien prcher.

7 (IV)

L'on a enfin banni la scolastique de toutes les chaires des grandes
villes, et on l'a relgue dans les bourgs et dans les villages pour
l'instruction et pour le salut du laboureur ou du vigneron.

8 (I)

C'est avoir de l'esprit que de plaire au peuple dans un sermon par un
style fleuri, une morale enjoue, des figures ritres, des traits
brillants et de vives descriptions; mais ce n'est point en avoir assez.
Un meilleur esprit nglige ces ornements trangers, indignes de servir 
l'vangile: il prche simplement, fortement, chrtiennement.

9 (I)

L'orateur fait de si belles images de certains dsordres, y fait entrer
des circonstances si dlicates, met tant d'esprit, de tour et de
raffinement dans celui qui pche, que si je n'ai pas de pente  vouloir
ressembler  ses portraits, j'ai besoin du moins que quelque aptre,
avec un style plus chrtien, me dgote des vices dont l'on m'avait fait
une peinture si agrable.

10 (IV)

Un beau sermon est un discours oratoire qui est dans toutes ses rgles,
purg de tous ses dfauts, conforme aux prceptes de l'loquence
humaine, et par de tous les ornements de la rhtorique. Ceux qui
entendent finement n'en perdent pas le moindre trait ni une seule
pense; ils suivent sans peine l'orateur dans toutes les numrations o
il se promne, comme dans toutes les lvations o il se jette: ce n'est
une nigme que pour le peuple.

11 (IV)

Le solide et l'admirable discours que celui qu'on vient d'entendre! Les
points de religion les plus essentiels, comme les plus pressants motifs
de conversion, y ont t traits: quel grand effet n'a-t-il pas d faire
sur l'esprit et dans l'me de tous les auditeurs! Les voil rendus: ils
en sont mus et touchs au point de rsoudre dans leur coeur, sur ce
sermon de Thodore, qu'il est encore plus beau que le dernier qu'il a
prch.

12 (I)

La morale douce et relche tombe avec celui qui la prche; elle n'a
rien qui rveille et qui pique la curiosit d'un homme du monde, qui
craint moins qu'on ne pense une doctrine svre, et qui l'aime mme dans
celui qui fait son devoir en l'annonant. Il semble donc qu'il y ait
dans l'glise comme deux tats qui doivent la partager: celui de dire la
vrit dans toute son tendue, sans gards, sans dguisement; celui de
l'couter avidement, avec got, avec admiration, avec loges, et de n'en
faire cependant ni pis ni mieux.

13 (IV)

L'on peut faire ce reproche  l'hroque vertu des grands hommes,
qu'elle a corrompu l'loquence, ou du moins amolli le style de la
plupart des prdicateurs. Au lieu de s'unir seulement avec les peuples
pour bnir le Ciel de si rares prsents qui en sont venus, ils ont entr
en socit avec les auteurs et les potes; et devenus comme eux
pangyristes, ils ont enchri sur les ptres ddicatoires, sur les
stances et sur les prologues; ils ont chang la parole sainte en un
tissu de louanges, justes  la vrit, mais mal places, intresses,
que personne n'exige d'eux, et qui ne conviennent point  leur
caractre. On est heureux si  l'occasion du hros qu'ils clbrent
jusque dans le sanctuaire, ils disent un mot de Dieu et du mystre
qu'ils devaient prcher. Il s'en est trouv quelques-uns qui ayant
assujetti le saint vangile, qui doit tre commun  tous,  la prsence
d'un seul auditeur, se sont vus dconcerts par des hasards qui le
retenaient ailleurs, n'ont pu prononcer devant des chrtiens un discours
chrtien qui n'tait pas fait pour eux, et ont t suppls par d'autres
orateurs, qui n'ont eu le temps que de louer Dieu dans un sermon
prcipit.

14 (I)

Thodule a moins russi que quelques-uns de ses auditeurs ne
l'apprhendaient: ils sont contents de lui et de son discours; il a
mieux fait  leur gr que de charmer l'esprit et les oreilles, qui est
de flatter leur jalousie.

15 (I)

Le mtier de la parole ressemble en une chose  celui de la guerre: il y
a plus de risque qu'ailleurs, mais la fortune y est plus rapide.

16 (I)

Si vous tes d'une certaine qualit, et que vous ne vous sentiez point
d'autre talent que celui de faire de froids discours, prchez, faites de
froids discours: il n'y a rien de pire pour sa fortune que d'tre
entirement ignor. Thodat a t pay de ses mauvaises phrases et de
son ennuyeuse monotonie.

17 (I)

L'on a eu de grands vchs par un mrite de chaire qui prsentement ne
vaudrait pas  son homme une simple prbende.

18 (I)

Le nom de ce pangyriste semble gmir sous le poids des titres dont il
est accabl; leur grand nombre remplit de vastes affiches qui sont
distribues dans les maisons, ou que l'on lit par les rues en caractres
monstrueux, et qu'on ne peut non plus ignorer que la place publique.
Quand sur une si belle montre, l'on a seulement essay du personnage, et
qu'on l'a un peu cout, l'on reconnat qu'il manque au dnombrement de
ses qualits celle de mauvais prdicateur.

19 (VII)

L'oisivet des femmes, et l'habitude qu'ont les hommes de les courir
partout o elles s'assemblent, donnent du nom  de froids orateurs, et
soutiennent quelque temps ceux qui ont dclin.

20 (VI)

Devrait-il suffire d'avoir t grand et puissant dans le monde pour tre
louable ou non, et, devant le saint autel et dans la chaire de la
vrit, lou et clbr  ses funrailles? N'y a-t-il point d'autre
grandeur que celle qui vient de l'autorit et de la naissance? Pourquoi
n'est-il pas tabli de faire publiquement le pangyrique d'un homme qui
a excell pendant sa vie dans la bont, dans l'quit, dans la douceur,
dans la fidlit, dans la pit? Ce qu'on appelle une oraison funbre
n'est aujourd'hui bien reue du plus grand nombre des auditeurs, qu'
mesure qu'elle s'loigne davantage du discours chrtien, ou si vous
l'aimez mieux ainsi, qu'elle approche de plus prs d'un loge profane.

21 (I)

L'orateur cherche par ses discours un vch; l'aptre fait des
conversions: il mrite de trouver ce que l'autre cherche.

22 (I)

L'on voit des clercs revenir de quelques provinces o ils n'ont pas fait
un long sjour, vains des conversions qu'ils ont trouves toutes faites,
comme de celles qu'ils n'ont pu faire, se comparer dj aux Vincents et
aux Xaviers, et se croire des hommes apostoliques: de si grands travaux
et de si heureuses missions ne seraient pas  leur gr pays d'une
abbaye.

23 (VII)

Tel tout d'un coup, et sans y avoir pens la veille, prend du papier,
une plume, dit en soi-mme: Je vais faire un livre, sans autre talent
pour crire que le besoin qu'il a de cinquante pistoles. Je lui crie
inutilement: Prenez une scie, Dioscore, sciez, ou bien tournez, ou
faites une jante de roue; vous aurez votre salaire. Il n'a point fait
l'apprentissage de tous ces mtiers. Copiez donc, transcrivez, soyez au
plus correcteur d'imprimerie, n'crivez point. Il veut crire et faire
imprimer; et parce qu'on n'envoie pas  l'imprimeur un cahier blanc, il
le barbouille de ce qui lui plat: il crirait volontiers que la Seine
coule  Paris, qu'il y a sept jours dans la semaine, ou que le temps est
 la pluie; et comme ce discours n'est ni contre la religion ni contre
l'tat, et qu'il ne fera point d'autre dsordre dans le public que de
lui gter le got et l'accoutumer aux choses fades et insipides, il
passe  l'examen, il est imprim, et  la honte du sicle, comme pour
l'humiliation des bons auteurs, rimprim. De mme un homme dit en son
coeur: Je prcherai, et il prche; le voil en chaire, sans autre
talent ni vocation que le besoin d'un bnfice.

24 (I)

Un clerc mondain ou irrligieux, s'il monte en chaire, est dclamateur.

Il y a au contraire des hommes saints, et dont le seul caractre est
efficace pour la persuasion: ils paraissent, et tout un peuple qui doit
les couter est dj mu et comme persuad par leur prsence; le
discours qu'ils vont prononcer fera le reste.

25 (IV)

L'. de Meaux et le P. Bourdaloue me rappellent Dmosthne et Cicron.
Tous deux, matres dans l'loquence de la chaire, ont eu le destin des
grands modles: l'un a fait de mauvais censeurs, l'autre de mauvais
copistes.

26 (V)

L'loquence de la chaire, en ce qui y entre d'humain et du talent de
l'orateur, est cache, connue de peu de personnes et d'une difficile
excution: quel art en ce genre pour plaire en persuadant! Il faut
marcher par des chemins battus, dire ce qui a t dit, et ce que l'on
prvoit que vous allez dire. Les matires sont grandes, mais uses et
triviales; les principes srs, mais dont les auditeurs pntrent les
conclusions d'une seule vue. Il y entre des sujets qui sont sublimes;
mais qui peut traiter le sublime? Il y a des mystres que l'on doit
expliquer, et qui s'expliquent mieux par une leon de l'cole que par un
discours oratoire. La morale mme de la chaire, qui comprend une matire
aussi vaste et aussi diversifie que le sont les moeurs des hommes, roule
sur les mmes pivots, retrace les mmes images, et se prescrit des
bornes bien plus troites que la satire: aprs l'invective commune
contre les honneurs, les richesses et le plaisir, il ne reste plus 
l'orateur qu' courir  la fin de son discours et  congdier
l'assemble. Si quelquefois on pleure, si on est mu, aprs avoir fait
attention au gnie et au caractre de ceux qui font pleurer, peut-tre
conviendra-t-on que c'est la matire qui se prche elle-mme, et notre
intrt le plus capital qui se fait sentir; que c'est moins une
vritable loquence que la ferme poitrine du missionnaire qui nous
branle et qui cause en nous ces mouvements. Enfin le prdicateur n'est
point soutenu, comme l'avocat, par des faits toujours nouveaux, par de
diffrents vnements, par des aventures inoues; il ne s'exerce point
sur les questions douteuses, il ne fait point valoir les violentes
conjectures et les prsomptions, toutes choses nanmoins qui lvent le
gnie, lui donnent de la force et de l'tendue, et qui contraignent bien
moins l'loquence qu'elles ne la fixent et ne la dirigent. Il doit au
contraire tirer son discours d'une source commune, et o tout le monde
puise; et s'il s'carte de ces lieux communs, il n'est plus populaire,
il est abstrait ou dclamateur, il ne prche plus l'vangile. Il n'a
besoin que d'une noble simplicit, mais il faut l'atteindre, talent
rare, et qui passe les forces du commun des hommes: ce qu'ils ont de
gnie, d'imagination, d'rudition et de mmoire, ne leur sert souvent
qu' s'en loigner.

La fonction de l'avocat est pnible, laborieuse, et suppose, dans celui
qui l'exerce, un riche fonds et de grandes ressources. Il n'est pas
seulement charg, comme le prdicateur, d'un certain nombre d'oraisons
composes avec loisir, rcites de mmoire, avec autorit, sans
contradicteurs, et qui, avec de mdiocres changements, lui font honneur
plus d'une fois; il prononce de graves plaidoyers devant des juges qui
peuvent lui imposer silence, et contre des adversaires qui
l'interrompent; il doit tre prt sur la rplique; il parle en un mme
jour, dans divers tribunaux, de diffrentes affaires. Sa maison n'est
pas pour lui un lieu de repos et de retraite, ni un asile contre les
plaideurs; elle est ouverte  tous ceux qui viennent l'accabler de leurs
questions et de leurs doutes. Il ne se met pas au lit, on ne l'essuie
point, on ne lui prpare point des rafrachissements; il ne se fait
point dans sa chambre un concours de monde de tous les tats et de tous
les sexes, pour le fliciter sur l'agrment et sur la politesse de son
langage, lui remettre l'esprit sur un endroit o il a couru risque de
demeurer court, ou sur un scrupule qu'il a sur le chevet d'avoir plaid
moins vivement qu' l'ordinaire. Il se dlasse d'un long discours par de
plus longs crits, il ne fait que changer de travaux et de fatigues:
j'ose dire qu'il est dans son genre ce qu'taient dans le leur les
premiers hommes apostoliques.

Quand on a ainsi distingu l'loquence du barreau de la fonction de
l'avocat, et l'loquence de la chaire du ministre du prdicateur, on
croit voir qu'il est plus ais de prcher que de plaider, et plus
difficile de bien prcher que de bien plaider.

27 (VII)

Quel avantage n'a pas un discours prononc sur un ouvrage qui est crit!
Les hommes sont les dupes de l'action et de la parole, comme de tout
l'appareil de l'auditoire. Pour peu de prvention qu'ils aient en faveur
de celui qui parle, ils l'admirent, et cherchent ensuite  le
comprendre: avant qu'il ait commenc, ils s'crient qu'il va bien faire;
ils s'endorment bientt, et le discours fini, ils se rveillent pour
dire qu'il a bien fait. On se passionne moins pour un auteur: son
ouvrage est lu dans le loisir de la campagne, ou dans le silence du
cabinet; il n'y a point de rendez-vous publics pour lui applaudir,
encore moins de cabale pour lui sacrifier tous ses rivaux, et pour
l'lever  la prlature. On lit son livre, quelque excellent qu'il soit,
dans l'esprit de le trouver mdiocre; on le feuillette, on le discute,
on le confronte; ce ne sont pas des sons qui se perdent en l'air et qui
s'oublient; ce qui est imprim demeure imprim. On l'attend quelquefois
plusieurs jours avant l'impression pour le dcrier, et le plaisir le
plus dlicat que l'on en tire vient de la critique qu'on en fait; on est
piqu d'y trouver  chaque page des traits qui doivent plaire, on va
mme souvent jusqu' apprhender d'en tre diverti, et on ne quitte ce
livre que parce qu'il est bon. Tout le monde ne se donne pas pour
orateur: les phrases, les figures, le don de la mmoire, la robe ou
l'engagement de celui qui prche, ne sont pas des choses qu'on ose ou
qu'on veuille toujours s'approprier. Chacun au contraire croit penser
bien, et crire encore mieux ce qu'il a pens; il en est moins favorable
 celui qui pense et qui crit aussi bien que lui. En un mot le
sermonneur est plus tt vque que le plus solide crivain n'est revtu
d'un prieur simple; et dans la distribution des grces, de nouvelles
sont accordes  celui-l, pendant que l'auteur grave se tient heureux
d'avoir ses restes.

28 (VIII)

S'il arrive que les mchants vous hassent et vous perscutent, les gens
de bien vous conseillent de vous humilier devant Dieu, pour vous mettre
en garde contre la vanit qui pourrait vous venir de dplaire  des gens
de ce caractre; de mme si certains hommes, sujets  se rcrier sur le
mdiocre, dsapprouvent un ouvrage que vous aurez crit, ou un discours
que vous venez de prononcer en public, soit au barreau, soit dans la
chaire, ou ailleurs, humiliez-vous: on ne peut gure tre expos  une
tentation d'orgueil plus dlicate et plus prochaine.

29 (IV)

Il me semble qu'un prdicateur devrait faire choix dans chaque discours
d'une vrit unique, mais capitale, terrible ou instructive, la manier 
fond et l'puiser; abandonner toutes ces divisions si recherches, si
retournes, si remanies et si diffrencies; ne point supposer ce qui
est faux, je veux dire que le grand ou le beau monde sait sa religion et
ses devoirs; et ne pas apprhender de faire, ou  ces bonnes ttes ou 
ces esprits si raffins, des catchismes; ce temps si long que l'on use
 composer un long ouvrage, l'employer  se rendre si matre de sa
matire, que le tour et les expressions naissent dans l'action, et
coulent de source; se livrer, aprs une certaine prparation,  son
gnie et au mouvement qu'un grand sujet peut inspirer: qu'il pourrait
enfin s'pargner ces prodigieux efforts de mmoire qui ressemblent mieux
 une gageure qu' une affaire srieuse, qui corrompent le geste et
dfigurent le visage; jeter au contraire, par un bel enthousiasme, la
persuasion dans les esprits et l'alarme dans le coeur, et toucher ses
auditeurs d'une tout autre crainte que de celle de le voir demeurer
court.

30 (IV)

Que celui qui n'est pas encore assez parfait pour s'oublier soi-mme
dans le ministre de la parole sainte ne se dcourage point par les
rgles austres qu'on lui prescrit, comme si elles lui taient les
moyens de faire montre de son esprit, et de monter aux dignits o il
aspire: quel plus beau talent que celui de prcher apostoliquement? et
quel autre mrite mieux un vch? Fnelon en tait-il indigne?
aurait-il pu chapper au choix du Prince que par un autre choix?




Des esprits forts


1 (I)

Les esprits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie? Quelle
plus grande faiblesse que d'tre incertains quel est le principe de son
tre, de sa vie, de ses sens, de ses connaissances, et quelle en doit
tre la fin? Quel dcouragement plus grand que de douter si son me
n'est point matire comme la pierre et le reptile, et si elle n'est
point corruptible comme ces viles cratures? N'y a-t-il pas plus de
force et de grandeur  recevoir dans notre esprit l'ide d'un tre
suprieur  tous les tres, qui les a tous faits, et  qui tous se
doivent rapporter; d'un tre souverainement parfait, qui est pur, qui
n'a point commenc et qui ne peut finir, dont notre me est l'image, et
si j'ose dire, une portion, comme esprit et comme immortelle?

2 (VI)

Le docile et le faible sont susceptibles d'impressions: l'un en reoit
de bonnes, l'autre de mauvaises; c'est--dire que le premier est
persuad et fidle, et que le second est entt et corrompu. Ainsi
l'esprit docile admet la vraie religion; et l'esprit faible, ou n'en
admet aucune, ou en admet une fausse. Or l'esprit fort ou n'a point de
religion, ou se fait une religion; donc l'esprit fort, c'est l'esprit
faible.

3 (V)

J'appelle mondains, terrestres ou grossiers ceux dont l'esprit et le
coeur sont attachs  une petite portion de ce monde qu'ils habitent, qui
est la terre; qui n'estiment rien, qui n'aiment rien au del: gens aussi
limits que ce qu'ils appellent leurs possessions ou leur domaine, que
l'on mesure, dont on compte les arpents, et dont on montre les bornes.
Je ne m'tonne pas que des hommes qui s'appuient sur un atome
chancellent dans les moindres efforts qu'ils font pour sonder la vrit,
si avec des vues si courtes ils ne percent point  travers le ciel et
les astres, jusques  Dieu mme; si, ne s'apercevant point ou de
l'excellence de ce qui est esprit, ou de la dignit de l'me, ils
ressentent encore moins combien elle est difficile  assouvir, combien
la terre entire est au-dessous d'elle, de quelle ncessit lui devient
un tre souverainement parfait, qui est Dieu, et quel besoin
indispensable elle a d'une religion qui le lui indique, et qui lui en
est une caution sre. Je comprends au contraire fort aisment qu'il est
naturel  de tels esprits de tomber dans l'incrdulit ou
l'indiffrence, et de faire servir Dieu et la religion  la politique,
c'est--dire  l'ordre et  la dcoration de ce monde, la seule chose
selon eux qui mrite qu'on y pense.

4 (V)

Quelques-uns achvent de se corrompre par de longs voyages, et perdent
le peu de religion qui leur restait. Ils voient de jour  autre un
nouveau culte, diverses moeurs, diverses crmonies; ils ressemblent 
ceux qui entrent dans les magasins, indtermins sur le choix des
toffes qu'ils veulent acheter: le grand nombre de celles qu'on leur
montre les rend plus indiffrents; elles ont chacune leur agrment et
leur biensance: ils ne se fixent point, ils sortent sans emplette.

5 (V)

Il y a des hommes qui attendent  tre dvots et religieux que tout le
monde se dclare impie et libertin: ce sera alors le parti du vulgaire,
ils sauront s'en dgager. La singularit leur plat dans une matire si
srieuse et si profonde; ils ne suivent la mode et le train commun que
dans les choses de rien et de nulle suite. Qui sait mme s'ils n'ont pas
dj mis une sorte de bravoure et d'intrpidit  courir tout le risque
de l'avenir? Il ne faut pas d'ailleurs que dans une certaine condition,
avec une certaine tendue d'esprit et de certaines vues, l'on songe 
croire comme les savants et le peuple.

6 (I)

L'on doute de Dieu dans une pleine sant, comme l'on doute que ce soit
pcher que d'avoir un commerce avec une personne libre. Quand l'on
devient malade, et que l'hydropisie est forme, l'on quitte sa
concubine, et l'on croit en Dieu.

7 (I)

Il faudrait s'prouver et s'examiner trs srieusement, avant que de se
dclarer esprit fort ou libertin, afin au moins, et selon ses principes,
de finir comme l'on a vcu; ou si l'on ne se sent pas la force d'aller
si loin, se rsoudre de vivre comme l'on veut mourir.

8

(I) Toute plaisanterie dans un homme mourant est hors de sa place: si
elle roule sur de certains chapitres, elle est funeste. C'est une
extrme misre que de donner  ses dpens  ceux que l'on laisse le
plaisir d'un bon mot.

(VI) Dans quelque prvention o l'on puisse tre sur ce qui doit suivre
la mort, c'est une chose bien srieuse que de mourir: ce n'est point
alors le badinage qui sied bien, mais la constance.

9 (I)

Il y a eu de tout temps de ces gens d'un bel esprit et d'une agrable
littrature, esclaves des grands, dont ils ont pous le libertinage et
port le joug toute leur vie, contre leurs propres lumires et contre
leur conscience. Ces hommes n'ont jamais vcu que pour d'autres hommes,
et ils semblent les avoir regards comme leur dernire fin. Ils ont eu
honte de se sauver  leurs yeux, de paratre tels qu'ils taient
peut-tre dans le coeur, et ils se sont perdus par dfrence ou par
faiblesse. Y a-t-il donc sur la terre des grands assez grands, et des
puissants assez puissants, pour mriter de nous que nous croyions et que
nous vivions  leur gr, selon leur got et leurs caprices, et que nous
poussions la complaisance plus loin, en mourant non de la manire qui
est la plus sre pour nous, mais de celle qui leur plat davantage?

10 (I)

J'exigerais de ceux qui vont contre le train commun et les grandes
rgles qu'il sussent plus que les autres, qu'ils eussent des raisons
claires, et de ces arguments qui emportent conviction.

11 (I)

Je voudrais voir un homme sobre, modr, chaste, quitable, prononcer
qu'il n'y a point de Dieu: il parlerait du moins sans intrt; mais cet
homme ne se trouve point.

12 (I)

J'aurais une extrme curiosit de voir celui qui serait persuad que
Dieu n'est point: il me dirait du moins la raison invincible qui a su le
convaincre.

13 (I)

L'impossibilit o je suis de prouver que Dieu n'est pas me dcouvre son
existence.

14 (IV)

Dieu condamne et punit ceux qui l'offensent, seul juge en sa propre
cause: ce qui rpugne, s'il n'est lui-mme la justice et la vrit,
c'est--dire s'il n'est Dieu.

15 (I)

Je sens qu'il y a un Dieu, et je ne sens pas qu'il n'y en ait point;
cela me suffit, tout le raisonnement du monde m'est inutile: je conclus
que Dieu existe. Cette conclusion est dans ma nature; j'en ai reu les
principes trop aisment dans mon enfance, et je les ai conservs depuis
trop naturellement dans un ge plus avanc, pour les souponner de
fausset.--Mais il y a des esprits qui se dfont de ces principes.--
C'est une grande question s'il s'en trouve de tels; et quand il serait
ainsi, cela prouve seulement qu'il y a des monstres.

16 (I)

L'athisme n'est point. Les grands, qui en sont le plus souponns, sont
trop paresseux pour dcider en leur esprit que Dieu n'est pas; leur
indolence va jusqu' les rendre froids et indiffrents sur cet article
si capital, comme sur la nature de leur me, et sur les consquences
d'une vraie religion; ils ne nient ces choses ni ne les accordent: ils
n'y pensent point.

17 (VIII)

Nous n'avons pas trop de toute notre sant, de toutes nos forces et de
tout notre esprit pour penser aux hommes ou au plus petit intrt: il
semble au contraire que la biensance et la coutume exigent de nous que
nous ne pensions  Dieu que dans un tat o il ne reste en nous
qu'autant de raison qu'il faut pour ne pas dire qu'il n'y en a plus.

18 (VII)

Un grand croit s'vanouir, et il meurt; un autre grand prit
insensiblement, et perd chaque jour quelque chose de soi-mme avant
qu'il soit teint: formidables leons, mais inutiles! Des circonstances
si marques et si sensiblement opposes ne se relvent point et ne
touchent personne: les hommes n'y ont pas plus d'attention qu' une
fleur qui se fane ou  une feuille qui tombe; ils envient les places qui
demeurent vacantes, ou ils s'informent si elles sont remplies, et par
qui.

19 (I)

Les hommes sont-ils assez bons, assez fidles, assez quitables, pour
mriter toute notre confiance, et ne nous pas faire dsirer du moins que
Dieu existt,  qui nous pussions appeler de leurs jugements et avoir
recours quand nous en sommes perscuts ou trahis?

20 (IV)

Si c'est le grand et le sublime de la religion qui blouit ou qui
confond les esprits forts, ils ne sont plus des esprits forts, mais de
faibles gnies et de petits esprits; et si c'est au contraire ce qu'il y
a d'humble et de simple qui les rebute, ils sont  la vrit des esprits
forts, et plus forts que tant de grands hommes si clairs, si levs,
et nanmoins si fidles, que les Lons, les Basiles, les Jromes, les
Augustins.

21 (IV)

Un Pre de l'glise, un docteur de l'glise, quels noms! quelle
tristesse dans leurs crits! quelle scheresse, quelle froide dvotion,
et peut-tre quelle scolastique! disent ceux qui ne les ont jamais lus.
Mais plutt quel tonnement pour tous ceux qui se sont fait une ide des
Pres si loigne de la vrit, s'ils voyaient dans leurs ouvrages plus
de tour et de dlicatesse, plus de politesse et d'esprit, plus de
richesse d'expression et plus de force de raisonnement, des traits plus
vifs et des grces plus naturelles que l'on n'en remarque dans la
plupart des livres de ce temps qui sont lus avec got, qui donnent du
nom et de la vanit  leurs auteurs! Quel plaisir d'aimer la religion,
et de la voir crue, soutenue, explique par de si beaux gnies, et par
de si solides esprits! surtout lorsque l'on vient  connatre que pour
l'tendue de connaissance, pour la profondeur et la pntration, pour
les principes de la pure philosophie, pour leur application et leur
dveloppement, pour la justesse des conclusions, pour la dignit du
discours, pour la beaut de la morale et des sentiments, il n'y a rien
par exemple que l'on puisse comparer  S. Augustin, que Platon et que
Cicron.

22 (VII)

L'homme est n menteur: la vrit est simple et ingnue, et il veut du
spcieux et de l'ornement. Elle n'est pas  lui, elle vient du ciel
toute faite, pour ainsi dire, et dans toute sa perfection; et l'homme
n'aime que son propre ouvrage, la fiction et la fable. Voyez le peuple:
il controuve, il augmente, il charge par grossiret et par sottise;
demandez mme au plus honnte homme s'il est toujours vrai dans ses
discours, s'il ne se surprend pas quelquefois dans des dguisements o
engagent ncessairement la vanit et la lgret, si pour faire un
meilleur conte, il ne lui chappe pas souvent d'ajouter  un fait qu'il
rcite une circonstance qui y manque. Une chose arrive aujourd'hui, et
presque sous nos yeux: cent personnes qui l'ont vue la racontent en cent
faons diffrentes; celui-ci, s'il est cout, la dira encore d'une
manire qui n'a pas t dite. Quelle crance donc pourrais-je donner 
des faits qui sont anciens et loigns de nous par plusieurs sicles?
quel fondement dois-je faire sur les plus graves historiens? que devient
l'histoire? Csar a-t-il t massacr au milieu du snat? y a-t-il eu un
Csar? Quelle consquence! me dites-vous; quels doutes! quelle
demande! Vous riez, vous ne me jugez pas digne d'aucune rponse; et je
crois mme que vous avez raison. Je suppose nanmoins que le livre qui
fait mention de Csar ne soit pas un livre profane, crit de la main des
hommes, qui sont menteurs, trouv par hasard dans les bibliothques
parmi d'autres manuscrits qui contiennent des histoires vraies ou
apocryphes; qu'au contraire il soit inspir, saint, divin; qu'il porte
en soi ces caractres; qu'il se trouve depuis prs de deux mille ans
dans une socit nombreuse qui n'a pas permis qu'on y ait fait pendant
tout ce temps la moindre altration, et qui s'est fait une religion de
le conserver dans toute son intgrit; qu'il y ait mme un engagement
religieux et indispensable d'avoir de la foi pour tous les faits
contenus dans ce volume o il est parl de Csar et de sa dictature:
avouez-le, Lucile, vous douterez alors qu'il y ait eu un Csar.

23 (IV)

Toute musique n'est pas propre  louer Dieu et  tre entendue dans le
sanctuaire; toute philosophie ne parle pas dignement de Dieu, de sa
puissance, des principes de ses oprations et de ses mystres: plus
cette philosophie est subtile et idale, plus elle est vaine et inutile
pour expliquer des choses qui ne demandent des hommes qu'un sens droit
pour tre connues jusques  un certain point, et qui au del sont
inexplicables. Vouloir rendre raison de Dieu, de ses perfections, et si
j'ose ainsi parler, de ses actions, c'est aller plus loin que les
anciens philosophes, que les Aptres, que les premiers docteurs, mais ce
n'est pas rencontrer si juste; c'est creuser longtemps et profondment,
sans trouver les sources de la vrit. Ds qu'on a abandonn les termes
de bont, de misricorde, de justice et de toute-puissance, qui donnent
de Dieu de si hautes et de si aimables ides, quelque grand effort
d'imagination qu'on puisse faire, il faut recevoir les expressions
sches, striles, vides de sens; admettre les penses creuses, cartes
des notions communes, ou tout au plus les subtiles et les ingnieuses;
et  mesure que l'on acquiert d'ouverture dans une nouvelle
mtaphysique, perdre un peu de sa religion.

24 (IV)

Jusques o les hommes ne se portent-ils point par l'intrt de la
religion, dont ils sont si peu persuads, et qu'ils pratiquent si mal!

25 (IV)

Cette mme religion que les hommes dfendent avec chaleur et avec zle
contre ceux qui en ont une toute contraire, ils l'altrent eux-mmes
dans leur esprit par des sentiments particuliers: ils y ajoutent et ils
en retranchent mille choses souvent essentielles, selon ce qui leur
convient, et ils demeurent fermes et inbranlables dans cette forme
qu'ils lui ont donne. Ainsi,  parler populairement, on peut dire d'une
seule nation qu'elle vit sous un mme culte, et qu'elle n'a qu'une seule
religion; mais,  parler exactement, il est vrai qu'elle en a plusieurs,
et que chacun presque y a la sienne.

26 (VIII)

Deux sortes de gens fleurissent dans les cours, et y dominent dans
divers temps, les libertins et les hypocrites: ceux-l gaiement,
ouvertement, sans art et sans dissimulation; ceux-ci finement, par des
artifices, par la cabale. Cent fois plus pris de la fortune que les
premiers, ils en sont jaloux jusqu' l'excs; ils veulent la gouverner,
la possder seuls, la partager entre eux et en exclure tout autre;
dignits, charges, postes, bnfices, pensions, honneurs, tout leur
convient et ne convient qu' eux; le reste des hommes en est indigne;
ils ne comprennent point que sans leur attache on ait l'impudence de les
esprer. Une troupe de masques entre dans un bal: ont-ils la main, ils
dansent, ils se font danser les uns les autres, ils dansent encore, ils
dansent toujours; ils ne rendent la main  personne de l'assemble,
quelque digne qu'elle soit de leur attention: on languit, on sche de
les voir danser et de ne danser point: quelques-uns murmurent; les plus
sages prennent leur parti et s'en vont.

27 (VIII)

Il y a deux espces de libertins: les libertins, ceux du moins qui
croient l'tre, et les hypocrites ou faux dvots, c'est--dire ceux qui
ne veulent pas tre crus libertins: les derniers dans ce genre-l sont
les meilleurs.

Le faux dvot ou ne croit pas en Dieu, ou se moque de Dieu; parlons de
lui obligeamment: il ne croit pas en Dieu.

28 (IV)

Si toute religion est une crainte respectueuse de la Divinit, que
penser de ceux qui osent la blesser dans sa plus vive image, qui est le
Prince?

29 (I)

Si l'on nous assurait que le motif secret de l'ambassade des Siamois a
t d'exciter le Roi Trs-Chrtien  renoncer au christianisme, 
permettre l'entre de son royaume aux Talapoins, qui eussent pntr
dans nos maisons pour persuader leur religion  nos femmes,  nos
enfants et  nous-mmes par leurs livres et par leurs entretiens, qui
eussent lev des pagodes au milieu des villes, o ils eussent plac des
figures de mtal pour tre adores, avec quelles rises et quel trange
mpris n'entendrions-nous pas des choses si extravagantes! Nous faisons
cependant six mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des
royaumes de Siam, de la Chine et du Japon, c'est--dire pour faire trs
srieusement  tous ces peuples des propositions qui doivent leur
paratre trs folles et trs ridicules. Ils supportent nanmoins nos
religieux et nos prtres; ils les coutent quelquefois, leur laissent
btir leurs glises et faire leurs missions. Qui fait cela en eux et en
nous? ne serait-ce point la force de la vrit?

30 (V)

Il ne convient pas  toute sorte de personnes de lever l'tendard
d'aumnier, et d'avoir tous les pauvres d'une ville assembls  sa
porte, qui y reoivent leurs portions. Qui ne sait pas au contraire des
misres plus secrtes qu'il peut entreprendre de soulager, ou
immdiatement et par ses secours, ou du moins par sa mdiation! De mme
il n'est pas donn  tous de monter en chaire et d'y distribuer, en
missionnaire ou en catchiste, la parole sainte; mais qui n'a pas
quelquefois sous sa main un libertin  rduire, et  ramener par de
douces et insinuantes conversations  la docilit? Quand on ne serait
pendant sa vie que l'aptre d'un seul homme, ce ne serait pas tre en
vain sur la terre, ni lui tre un fardeau inutile.

31 (I)

Il y a deux mondes: l'un o l'on sjourne peu, et dont l'on doit sortir
pour n'y plus rentrer; l'autre o l'on doit bientt entrer pour n'en
jamais sortir. La faveur, l'autorit, les amis, la haute rputation, les
grands biens servent pour le premier monde; le mpris de toutes ces
choses sert pour le second. Il s'agit de choisir.

32 (I)

Qui a vcu un seul jour a vcu un sicle: mme soleil, mme terre, mme
monde, mmes sensations; rien ne ressemble mieux  aujourd'hui que
demain. Il y aurait quelque curiosit  mourir, c'est--dire  n'tre
plus un corps, mais  tre seulement esprit: l'homme cependant,
impatient de la nouveaut, n'est point curieux sur ce seul article; n
inquiet et qui s'ennuie de tout, il ne s'ennuie point de vivre; il
consentirait peut-tre  vivre toujours. Ce qu'il voit de la mort le
frappe plus violemment que ce qu'il en sait: la maladie, la douleur, le
cadavre le dgotent de la connaissance d'un autre monde. Il faut tout
le srieux de la religion pour le rduire.

33 (I)

Si Dieu avait donn le choix ou de mourir ou de toujours vivre, aprs
avoir mdit profondment ce que c'est que de ne voir nulle fin  la
pauvret,  la dpendance,  l'ennui,  la maladie, ou de n'essayer des
richesses, de la grandeur, des plaisirs et de la sant, que pour les
voir changer inviolablement et par la rvolution des temps en leurs
contraires et tre ainsi le jouet des biens et des maux, l'on ne saurait
gure  quoi se rsoudre. La nature nous fixe et nous te l'embarras de
choisir; et la mort qu'elle nous rend ncessaire est encore adoucie par
la religion.

34 (V)

Si ma religion tait fausse, je l'avoue, voil le pige le mieux dress
qu'il soit possible d'imaginer: il tait invitable de ne pas donner
tout au travers, et de n'y tre pas pris. Quelle majest, quel clat des
mystres! quelle suite et quel enchanement de toute la doctrine! quelle
raison minente! quelle candeur, quelle innocence de vertus! quelle
force invincible et accablante des tmoignages rendus successivement et
pendant trois sicles entiers par des millions de personnes les plus
sages, les plus modres qui fussent alors sur la terre, et que le
sentiment d'une mme vrit soutient dans l'exil, dans les fers, contre
la vue de la mort et du dernier supplice! Prenez l'histoire, ouvrez,
remontez jusques au commencement du monde, jusques  la veille de sa
naissance: y a-t-il eu rien de semblable dans tous les temps? Dieu mme
pouvait-il jamais mieux rencontrer pour me sduire? Par o chapper? o
aller, o me jeter, je ne dis pas pour trouver rien de meilleur, mais
quelque chose qui en approche? S'il faut prir, c'est par l que je veux
prir: il m'est plus doux de nier Dieu que de l'accorder avec une
tromperie si spcieuse et si entire. Mais je l'ai approfondi, je ne
puis tre athe; je suis donc ramen et entran dans ma religion; c'en
est fait.

35 (I)

La religion est vraie, ou elle est fausse: si elle n'est qu'une vaine
fiction, voil, si l'on veut, soixante annes perdues pour l'homme de
bien, pour le chartreux ou le solitaire: ils ne courent pas un autre
risque. Mais si elle est fonde sur la vrit mme, c'est alors un
pouvantable malheur pour l'homme vicieux: l'ide seule des maux qu'il
se prpare me trouble l'imagination; la pense est trop faible pour les
concevoir, et les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes, en
supposant mme dans le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en
effet sur la vrit de la religion, il n'y a point pour l'homme un
meilleur parti que la vertu.

36 (I)

Je ne sais si ceux qui osent nier Dieu mritent qu'on s'efforce de le
leur prouver, et qu'on les traite plus srieusement que l'on n'a fait
dans ce chapitre: l'ignorance, qui est leur caractre, les rend
incapables des principes les plus clairs et des raisonnements les mieux
suivis. Je consens nanmoins qu'ils lisent celui que je vais faire,
pourvu qu'ils ne se persuadent pas que c'est tout ce que l'on pouvait
dire sur une vrit si clatante.

Il y a quarante ans que je n'tais point, et qu'il n'tait pas en moi de
pouvoir jamais tre, comme il ne dpend pas de moi, qui suis une fois,
de n'tre plus; j'ai donc commenc, et je continue d'tre par quelque
chose qui est hors de moi, qui durera aprs moi, qui est meilleur et
plus puissant que moi: si ce quelque chose n'est pas Dieu, qu'on me dise
ce que c'est.

Peut-tre que moi qui existe n'existe ainsi que par la force d'une
nature universelle, qui a toujours t telle que nous la voyons, en
remontant jusques  l'infinit des temps. Mais cette nature, ou elle est
seulement esprit; et c'est Dieu; ou elle est matire, et ne peut par
consquent avoir cr mon esprit; ou elle est un compos de matire et
d'esprit, et alors ce qui est esprit dans la nature, je l'appelle Dieu.

Peut-tre aussi que ce que j'appelle mon esprit n'est qu'une portion de
matire qui existe par la force d'une nature universelle qui est aussi
matire, qui a toujours t, et qui sera toujours telle que nous la
voyons, et qui n'est point Dieu. Mais du moins faut-il m'accorder que ce
que j'appelle mon esprit, quelque chose que ce puisse tre, est une
chose qui pense, et que s'il est matire, il est ncessairement une
matire qui pense; car l'on ne me persuadera point qu'il n'y ait pas en
moi quelque chose qui pense pendant que je fais ce raisonnement. Or ce
quelque chose qui est en moi et qui pense, s'il doit son tre et sa
conservation  une nature universelle qui a toujours t et qui sera
toujours, laquelle il reconnaisse comme sa cause, il faut
indispensablement que ce soit  une nature universelle ou qui pense, ou
qui soit plus noble et plus parfaite que ce qui pense; et si cette
nature ainsi faite est matire, l'on doit encore conclure que c'est une
matire universelle qui pense, ou qui est plus noble et plus parfaite
que ce qui pense.

Je continue et je dis: Cette matire telle qu'elle vient d'tre
suppose, si elle n'est pas un tre chimrique, mais rel, n'est pas
aussi imperceptible  tous les sens; et si elle ne se dcouvre pas par
elle-mme, on la connat du moins dans le divers arrangement de ses
parties qui constitue les corps, et qui en fait la diffrence: elle est
donc elle-mme tous ces diffrents corps; et comme elle est une matire
qui pense selon la supposition, ou qui vaut mieux que ce qui pense, il
s'ensuit qu'elle est telle du moins selon quelques-uns de ces corps, et
par suite ncessaire, selon tous ces corps, c'est--dire qu'elle pense
dans les pierres, dans les mtaux, dans les mers, dans la terre, dans
moi-mme, qui ne suis qu'un corps, comme dans toutes les autres parties
qui la composent. C'est donc  l'assemblage de ces parties si
terrestres, si grossires, si corporelles, qui toutes ensemble sont la
matire universelle ou ce monde visible, que je dois ce quelque chose
qui est en moi, qui pense, et que j'appelle mon esprit: ce qui est
absurde.

Si au contraire cette nature universelle, quelque chose que ce puisse
tre, ne peut pas tre tous ces corps, ni aucun de ces corps, il suit de
l qu'elle n'est point matire, ni perceptible par aucun des sens; si
cependant elle pense, ou si elle est plus parfaite que ce qui pense, je
conclus encore qu'elle est esprit, ou un tre meilleur et plus accompli
que ce qui est esprit. Si d'ailleurs il ne reste plus  ce qui pense en
moi, et que j'appelle mon esprit, que cette nature universelle 
laquelle il puisse remonter pour rencontrer sa premire cause et son
unique origine, parce qu'il ne trouve point son principe en soi, et
qu'il le trouve encore moins dans la matire, ainsi qu'il a t
dmontr, alors je ne dispute point des noms; mais cette source
originaire de tout esprit, qui est esprit elle-mme, et qui est plus
excellente que tout esprit, je l'appelle Dieu.

En un mot, je pense, donc Dieu existe; car ce qui pense en moi, je ne le
dois point  moi-mme, parce qu'il n'a pas plus dpendu de moi de me le
donner une premire fois, qu'il dpend encore de moi de me le conserver
un seul instant. Je ne le dois point  un tre qui soit au-dessus de
moi, et qui soit matire, puisqu'il est impossible que la matire soit
au-dessus de ce qui pense: je le dois donc  un tre qui est au-dessus
de moi et qui n'est point matire; et c'est Dieu.

37 (I)

De ce qu'une nature universelle qui pense exclut de soi gnralement
tout ce qui est matire, il suit ncessairement qu'un tre particulier
qui pense ne peut pas aussi admettre en soi la moindre matire; car bien
qu'un tre universel qui pense renferme dans son ide infiniment plus de
grandeur, de puissance, d'indpendance et de capacit, qu'un tre
particulier qui pense, il ne renferme pas nanmoins une plus grande
exclusion de matire, puisque cette exclusion dans l'un et l'autre de
ces deux tres est aussi grande qu'elle peut tre et comme infinie, et
qu'il est autant impossible que ce qui pense en moi soit matire, qu'il
est inconcevable que Dieu soit matire: ainsi, comme Dieu est esprit,
mon me aussi est esprit.

38 (I)

Je ne sais point si le chien choisit, s'il se ressouvient, s'il
affectionne, s'il craint, s'il imagine, s'il pense: quand donc l'on me
dit que toutes ces choses ne sont en lui ni passions, ni sentiment, mais
l'effet naturel et ncessaire de la disposition de sa machine prpare
par le divers arrangement des parties de la matire, je puis au moins
acquiescer  cette doctrine. Mais je pense, et je suis certain que je
pense: or quelle proportion y a-t-il de tel ou de tel arrangement des
parties de la matire, c'est--dire d'une tendue selon toutes ses
dimensions, qui est longue, large et profonde, et qui est divisible dans
tous ces sens, avec ce qui pense?

39 (I)

Si tout est matire, et si la pense en moi, comme dans tous les autres
hommes, n'est qu'un effet de l'arrangement des parties de la matire,
qui a mis dans le monde toute autre ide que celle des choses
matrielles? La matire a-t-elle dans son fond une ide aussi pure,
aussi simple, aussi immatrielle qu'est celle de l'esprit? Comment
peut-elle tre le principe de ce qui la nie et l'exclut de son propre
tre? Comment est-elle dans l'homme ce qui pense, c'est--dire ce qui
est  l'homme mme une conviction qu'il n'est point matire?

40 (I)

Il y a des tres qui durent peu, parce qu'ils sont composs de choses
trs diffrentes et qui se nuisent rciproquement. Il y en a d'autres
qui durent davantage, parce qu'ils sont plus simples; mais ils prissent
parce qu'ils ne laissent pas d'avoir des parties selon lesquelles ils
peuvent tre diviss. Ce qui pense en moi doit durer beaucoup, parce que
c'est un tre pur, exempt de tout mlange et de toute composition; et il
n'y a pas de raison qu'il doive prir, car qui peut corrompre ou sparer
un tre simple et qui n'a point de parties?

41 (I)

L'me voit la couleur par l'organe de l'oeil, et entend les sons par
l'organe de l'oreille; mais elle peut cesser de voir ou d'entendre,
quand ces sens ou ces objets lui manquent, sans que pour cela elle cesse
d'tre, parce que l'me n'est point prcisment ce qui voit la couleur,
ou ce qui entend les sons: elle n'est que ce qui pense. Or comment
peut-elle cesser d'tre telle? Ce n'est point par le dfaut d'organe,
puisqu'il est prouv qu'elle n'est point matire; ni par le dfaut
d'objet, tant qu'il y aura un Dieu et d'ternelles vrits: elle est
donc incorruptible.

42 (I)

Je ne conois point qu'une me que Dieu a voulu remplir de l'ide de son
tre infini, et souverainement parfait, doive tre anantie.

43 (VII)

Voyez, Lucile, ce morceau de terre, plus propre et plus orn que les
autres terres qui lui sont contigus: ici ce sont des compartiments
mls d'eaux plates et d'eaux jaillissantes; l des alles en palissade
qui n'ont pas de fin, et qui vous couvrent des vents du nord; d'un ct
c'est un bois pais qui dfend de tous les soleils, et d'un autre un
beau point de vue. Plus bas, une Yvette ou un Lignon, qui coulait
obscurment entre les saules et les peupliers, est devenu un canal qui
est revtu; ailleurs de longues et fraches avenues se perdent dans la
campagne, et annoncent la maison, qui est entoure d'eau. Vous
rcrierez-vous: Quel jeu du hasard! combien de belles choses se sont
rencontres ensemble inopinment! Non sans doute; vous direz au
contraire: Cela est bien imagin et bien ordonn; il rgne ici un bon
got et beaucoup d'intelligence. Je parlerai comme vous, et j'ajouterai
que ce doit tre la demeure de quelqu'un de ces gens chez qui un Nautre
va tracer et prendre des alignements ds le jour mme qu'ils sont en
place. Qu'est-ce pourtant que cette pice de terre ainsi dispose, et o
tout l'art d'un ouvrier habile a t employ pour l'embellir, si mme
toute la terre n'est qu'un atome suspendu en l'air, et si vous coutez
ce que je vais dire?

Vous tes plac,  Lucile, quelque part sur cet atome: il faut donc que
vous soyez bien petit, car vous n'y occupez pas une grande place;
cependant vous avez des yeux, qui sont deux points imperceptibles; ne
laissez pas de les ouvrir vers le ciel: qu'y apercevez-vous quelquefois?
La lune dans son plein? Elle est belle alors et fort lumineuse, quoique
sa lumire ne soit que la rflexion de celle du soleil; elle parat
grande comme le soleil, plus grande que les autres plantes, et
qu'aucune des toiles; mais ne vous laissez pas tromper par les dehors.
Il n'y a rien au ciel de si petit que la lune: sa superficie est treize
fois plus petite que celle de la terre, sa solidit quarante-huit fois,
et son diamtre, de sept cent cinquante lieues, n'est que le quart de
celui de la terre: aussi est-il vrai qu'il n'y a que son voisinage qui
lui donne une si grande apparence, puisqu'elle n'est gure plus loigne
de nous que de trente fois le diamtre de la terre, ou que sa distance
n'est que de cent mille lieues. Elle n'a presque pas mme de chemin 
faire en comparaison du vaste tour que le soleil fait dans les espaces
du ciel; car il est certain qu'elle n'achve par jour que cinq cent
quarante mille lieues: ce n'est par heure que vingt-deux mille cinq
cents lieues, et trois cent soixante et quinze lieues dans une minute.
Il faut nanmoins, pour accomplir cette course, qu'elle aille cinq mille
six cents fois plus vite qu'un cheval de poste qui ferait quatre lieues
par heure, qu'elle vole quatre-vingts fois plus lgrement que le son,
que le bruit par exemple du canon et du tonnerre, qui parcourt en une
heure deux cent soixante et dix-sept lieues.

Mais quelle comparaison de la lune au soleil pour la grandeur, pour
l'loignement, pour la course? Vous verrez qu'il n'y en a aucune.
Souvenez-vous seulement du diamtre de la terre, il est de trois mille
lieues; celui du soleil est cent fois plus grand, il est donc de trois
cent mille lieues. Si c'est l sa largeur en tout sens, quelle peut tre
toute sa superficie! quelle sa solidit! Comprenez-vous bien cette
tendue, et qu'un million de terres comme la ntre ne seraient toutes
ensemble pas plus grosses que le soleil? Quel est donc, direz-vous, son
loignement, si l'on en juge par son apparence? Vous avez raison, il
est prodigieux; il est dmontr qu'il ne peut pas y avoir de la terre au
soleil moins de dix mille diamtres de la terre, autrement moins de
trente millions de lieues: peut-tre y a-t-il quatre fois, six fois, dix
fois plus loin; on n'a aucune mthode pour dterminer cette distance.

Pour aider seulement votre imagination  se la reprsenter, supposons
une meule de moulin qui tombe du soleil sur la terre; donnons-lui la
plus grande vitesse qu'elle soit capable d'avoir, celle mme que n'ont
pas les corps tombant de fort haut; supposons encore qu'elle conserve
toujours cette mme vitesse, sans en acqurir et sans en perdre; qu'elle
parcoure quinze toises par chaque seconde de temps, c'est--dire la
moiti de l'lvation des plus hautes tours, et ainsi neuf cents toises
en une minute; passons-lui mille toises en une minute, pour une plus
grande facilit; mille toises font une demi-lieue commune; ainsi en deux
minutes la meule fera une lieue, et en une heure elle en fera trente, et
en un jour elle fera sept cent vingt lieues: or elle a trente millions 
traverser avant que d'arriver  terre; il lui faudra donc quarante-un
mille six cent soixante-six jours, qui sont plus de cent quatorze
annes, pour faire ce voyage. Ne vous effrayez pas, Lucile, coutez-moi:
la distance de la terre  Saturne est au moins dcuple de celle de la
terre au soleil; c'est vous dire qu'elle ne peut tre moindre que de
trois cents millions de lieues, et que cette pierre emploierait plus
d'onze cent quarante ans pour tomber de Saturne en terre.

Par cette lvation de Saturne, levez vous-mme, si vous le pouvez,
votre imagination  concevoir quelle doit tre l'immensit du chemin
qu'il parcourt chaque jour au-dessus de nos ttes: le cercle que Saturne
dcrit a plus de six cents millions de lieues de diamtre, et par
consquent plus de dix-huit cents millions de lieues de circonfrence;
un cheval anglais qui ferait dix lieues par heure n'aurait  courir que
vingt mille cinq cent quarante-huit ans pour faire ce tour.

Je n'ai pas tout dit,  Lucile, sur le miracle de ce monde visible, ou,
comme vous parlez quelquefois, sur les merveilles du hasard, que vous
admettez seul pour la cause premire de toutes choses. Il est encore un
ouvrier plus admirable que vous ne pensez: connaissez le hasard,
laissez-vous instruire de toute la puissance de votre Dieu. Savez-vous
que cette distance de trente millions de lieues qu'il y a de la terre au
soleil, et celle de trois cents millions de lieues de la terre 
Saturne, sont si peu de chose, compares  l'loignement qu'il y a de la
terre aux toiles, que ce n'est pas mme s'noncer assez juste que de se
servir, sur le sujet de ces distances, du terme de comparaison? Quelle
proportion,  la vrit, de ce qui se mesure, quelque grand qu'il puisse
tre, avec ce qui ne se mesure pas? On ne connat point la hauteur d'une
toile; elle est, si j'ose ainsi parler, immensurable; il n'y a plus ni
angles, ni sinus, ni parallaxes dont on puisse s'aider. Si un homme
observait  Paris une toile fixe, et qu'un autre la regardt du Japon,
les deux lignes qui partiraient de leurs yeux pour aboutir jusqu' cet
astre ne feraient pas un angle, et se confondraient en une seule et mme
ligne, tant la terre entire n'est pas espace par rapport  cet
loignement. Mais les toiles ont cela de commun avec Saturne et avec le
soleil: il faut dire quelque chose de plus. Si deux observateurs, l'un
sur la terre et l'autre dans le soleil, observaient en mme temps une
toile, les deux rayons visuels de ces deux observateurs ne formeraient
point d'angle sensible. Pour concevoir la chose autrement, si un homme
tait situ dans une toile, notre soleil, notre terre, et les trente
millions de lieues qui les sparent, lui paratraient un mme point:
cela est dmontr.

On ne sait pas aussi la distance d'une toile d'avec une autre toile,
quelques voisines qu'elles nous paraissent. Les Pliades se touchent
presque,  en juger par nos yeux: une toile parat assise sur l'une de
celles qui forment la queue de la grande Ourse;  peine la vue peut-elle
atteindre  discerner la partie du ciel qui les spare, c'est comme une
toile qui parat double. Si cependant tout l'art des astronomes est
inutile pour en marquer la distance, que doit-on penser de l'loignement
de deux toiles qui en effet paraissent loignes l'une de l'autre, et 
plus forte raison des deux polaires? Quelle est donc l'immensit de la
ligne qui passe d'une polaire  l'autre? et que sera-ce que le cercle
dont cette ligne est le diamtre? Mais n'est-ce pas quelque chose de
plus que de sonder les abmes, que de vouloir imaginer la solidit du
globe, dont ce cercle n'est qu'une section? Serons-nous encore surpris
que ces mmes toiles, si dmesures dans leur grandeur, ne nous
paraissent nanmoins que comme des tincelles? N'admirerons-nous pas
plutt que d'une hauteur si prodigieuse elles puissent conserver une
certaine apparence, et qu'on ne les perde pas toutes de vue? Il n'est
pas aussi imaginable combien il nous en chappe. On fixe le nombre des
toiles: oui, de celles qui sont apparentes; le moyen de compter celles
qu'on n'aperoit point, celle par exemple qui composent la voie de lait,
cette trace lumineuse qu'on remarque au ciel dans une nuit sereine, du
nord au midi, et qui par leur extraordinaire lvation, ne pouvant
percer jusqu' nos yeux pour tre vues chacune en particulier, ne font
au plus que blanchir cette route des cieux o elles sont places?

Me voil donc sur la terre comme sur un grain de sable qui ne tient 
rien, et qui est suspendu au milieu des airs: un nombre presque infini
de globes de feu, d'une grandeur inexprimable et qui confond
l'imagination, d'une hauteur qui surpasse nos conceptions, tournent,
roulent autour de ce grain de sable, et traversent chaque jour, depuis
plus de six mille ans, les vastes et immenses espaces des cieux.
Voulez-vous un autre systme, et qui ne diminue rien du merveilleux? La
terre elle-mme est emporte avec une rapidit inconcevable autour du
soleil, le centre de l'univers. Je me les reprsente tous ces globes,
ces corps effroyables qui sont en marche; ils ne s'embarrassent point
l'un l'autre, ils ne se choquent point, ils ne se drangent point: si le
plus petit d'eux tous venait  se dmentir et  rencontrer la terre, que
deviendrait la terre? Tous au contraire sont en leur place, demeurent
dans l'ordre qui leur est prescrit, suivent la route qui leur est
marque, et si paisiblement  notre gard que personne n'a l'oreille
assez fine pour les entendre marcher, et que le vulgaire ne sait pas
s'ils sont au monde.  conomie merveilleuse du hasard! l'intelligence
mme pourrait-elle mieux russir? Une seule chose, Lucile, me fait de la
peine: ces grands corps sont si prcis et si constants dans leur marche,
dans leurs rvolutions et dans tous leurs rapports, qu'un petit animal
relgu en un coin de cet espace immense qu'on appelle le monde, aprs
les avoir observs, s'est fait une mthode infaillible de prdire  quel
point de leur course tous ces astres se trouveront d'aujourd'hui en
deux, en quatre, en vingt mille ans. Voil mon scrupule, Lucile; si
c'est par hasard qu'ils observent des rgles si invariables, qu'est-ce
que l'ordre? qu'est-ce que la rgle?

Je vous demanderai mme ce que c'est que le hasard: est-il corps? est-il
esprit? est-ce un tre distingu des autres tres, qui ait son existence
particulire, qui soit quelque part? ou plutt n'est-ce pas un mode, ou
une faon d'tre? Quand une boule rencontre une pierre, l'on dit: c'est
un hasard; mais est-ce autre chose que ces deux corps qui se choquent
fortuitement? Si par ce hasard ou cette rencontre la boule ne va plus
droit, mais obliquement; si son mouvement n'est plus direct, mais
rflchi; si elle ne roule plus sur son axe, mais qu'elle tournoie et
qu'elle pirouette, conclurai-je que c'est par ce mme hasard qu'en
gnral la boule est en mouvement? ne souponnerai-je pas plus
volontiers qu'elle se meut ou de soi-mme, ou par l'impulsion du bras
qui l'a jete? Et parce que les roues d'une pendule sont dtermines
l'une par l'autre  un mouvement circulaire d'une telle ou telle
vitesse, examin-je moins curieusement quelle peut tre la cause de tous
ces mouvements, s'ils se font d'eux-mmes ou par la force mouvante d'un
poids qui les emporte? Mais ni ces roues, ni cette boule n'ont pu se
donner le mouvement d'eux-mmes, ou ne l'ont point par leur nature,
s'ils peuvent le perdre sans changer de nature: il y a donc apparence
qu'ils sont mus d'ailleurs, et par une puissance qui leur est trangre.
Et les corps clestes, s'ils venaient  perdre leur mouvement,
changeraient-ils de nature? seraient-ils moins de corps? Je ne me
l'imagine pas ainsi; ils se meuvent cependant, et ce n'est point
d'eux-mmes et par leur nature. Il faudrait donc chercher,  Lucile,
s'il n'y a point hors d'eux un principe qui les fait mouvoir; qui que
vous trouviez, je l'appelle Dieu.

Si nous supposions que ces grands corps sont sans mouvement, on ne
demanderait plus,  la vrit, qui les met en mouvement, mais on serait
toujours reu  demander qui a fait ces corps, comme on peut s'informer
qui a fait ces roues ou cette boule; et quand chacun de ces grands corps
serait suppos un amas fortuit d'atomes qui se sont lis et enchans
ensemble par la figure et la conformation de leurs parties, je prendrais
un de ces atomes et je dirais: Qui a cr cet atome? Est-il matire?
est-il intelligence? A-t-il eu quelque ide de soi-mme, avant que de se
faire soi-mme? Il tait donc un moment avant que d'tre; il tait et il
n'tait pas tout  la fois; et s'il est auteur de son tre et de sa
manire d'tre, pourquoi s'est-il fait corps plutt qu'esprit? Bien
plus, cet atome n'a-t-il point commenc? est-il ternel? est-il infini?
Ferez-vous un Dieu de cet atome?

44 (VII)

Le ciron a des yeux, il se dtourne  la rencontre des objets qui lui
pourraient nuire; quand on le met sur de l'bne pour le mieux
remarquer, si, dans le temps qu'il marche vers un ct, on lui prsente
le moindre ftu, il change de route: est-ce un jeu du hasard que son
cristallin, sa rtine et son nerf optique?

L'on voit dans une goutte d'eau que le poivre qu'on y a mis tremper a
altre, un nombre presque innombrable de petits animaux, dont le
microscope nous fait apercevoir la figure, et qui se meuvent avec une
rapidit incroyable comme autant de monstres dans une vaste mer; chacun
de ces animaux est plus petit mille fois qu'un ciron et nanmoins c'est
un corps qui vit, qui se nourrit, qui crot, qui doit avoir des muscles,
des vaisseaux quivalents aux veines, aux nerfs, aux artres, et un
cerveau pour distribuer les esprits animaux.

Une tache de moisissure de la grandeur d'un grain de sable parat dans
le microscope comme un amas de plusieurs plantes trs distinctes, dont
les unes ont des fleurs, les autres des fruits; il y en a qui n'ont que
des boutons  demi ouverts; il y en a quelques-unes qui sont fanes: de
quelle trange petitesse doivent tre les racines et les filtres qui
sparent les aliments de ces petites plantes! Et si l'on vient 
considrer que ces plantes ont leurs graines, ainsi que les chnes et
les pins, et que ces petits animaux dont je viens de parler se
multiplient par voie de gnration, comme les lphants et les baleines,
o cela ne mne-t-il point? Qui a su travailler  des ouvrages si
dlicats, si fins, qui chappent  la vue des hommes, et qui tiennent de
l'infini comme les cieux, bien que dans l'autre extrmit? Ne serait-ce
point celui qui a fait les cieux, les astres, ces masses normes,
pouvantables par leur grandeur, par leur lvation, par la rapidit et
l'tendue de leur course, et qui se joue de les faire mouvoir?

45 (VII)

Il est de fait que l'homme jouit du soleil, des astres, des cieux et de
leurs influences, comme il jouit de l'air qu'il respire, et de la terre
sur laquelle il marche et qui le soutient; et s'il fallait ajouter  la
certitude d'un fait la convenance ou la vraisemblance, elle y est tout
entire, puisque les cieux et tout ce qu'ils contiennent ne peuvent pas
entrer en comparaison, pour la noblesse et la dignit, avec le moindre
des hommes qui sont sur la terre, et que la proportion qui se trouve
entre eux et lui est celle de la matire incapable de sentiment, qui est
seulement une tendue selon trois dimensions,  ce qui est esprit,
raison, ou intelligence. Si l'on dit que l'homme aurait pu se passer 
moins pour sa conservation, je rponds que Dieu ne pouvait moins faire
pour taler son pouvoir, sa bont et sa magnificence, puisque, quelque
chose que nous voyions qu'il ait fait, il pouvait faire infiniment
davantage.

Le monde entier, s'il est fait pour l'homme, est littralement la
moindre chose que Dieu ait fait pour l'homme: la preuve s'en tire du
fond de la religion. Ce n'est donc ni vanit ni prsomption  l'homme de
se rendre sur ses avantages  la force de la vrit; ce serait en lui
stupidit et aveuglement de ne pas se laisser convaincre par
l'enchanement des preuves dont la religion se sert pour lui faire
connatre ses privilges, ses ressources, ses esprances, pour lui
apprendre ce qu'il est et ce qu'il peut devenir.--Mais la lune est
habite; il n'est pas du moins impossible qu'elle le soit.--Que
parlez-vous, Lucile, de la lune, et  quel propos? En supposant Dieu,
quelle est en effet la chose impossible? Vous demandez peut-tre si nous
sommes les seuls dans l'univers que Dieu ait si bien traits; s'il n'y a
point dans la lune ou d'autres hommes, ou d'autres cratures que Dieu
ait aussi favorises? Vaine curiosit! frivole demande! La terre,
Lucile, est habite; nous l'habitons, et nous savons que nous
l'habitons; nous avons nos preuves, notre vidence, nos convictions sur
tout ce que nous devons penser de Dieu et de nous-mmes: que ceux qui
peuplent les globes clestes, quels qu'ils puissent tre, s'inquitent
pour eux-mmes; ils ont leur soins, et nous les ntres. Vous avez,
Lucile, observ la lune; vous avez reconnu ses taches, ses abmes, ses
ingalits, sa hauteur, son tendue, son cours, ses clipses: tous les
astronomes n'ont pas t plus loin. Imaginez de nouveaux instruments,
observez-la avec plus d'exactitude: voyez-vous qu'elle soit peuple, et
de quels animaux? ressemblent-ils aux hommes? sont-ce des hommes?
Laissez-moi voir aprs vous; et si nous sommes convaincus l'un et
l'autre que des hommes habitent la lune, examinons alors s'ils sont
chrtiens, et si Dieu a partag ses faveurs entre eux et nous.

46 (VIII)

Tout est grand et admirable dans la nature; il ne s'y voit rien qui ne
soit marqu au coin de l'ouvrier; ce qui s'y voit quelquefois
d'irrgulier et d'imparfait suppose rgle et perfection. Homme vain et
prsomptueux! faites un vermisseau que vous foulez aux pieds, que vous
mprisez; vous avez horreur du crapaud, faites un crapaud, s'il est
possible. Quel excellent matre que celui qui fait des ouvrages, je ne
dis pas que les hommes admirent, mais qu'ils craignent! Je ne vous
demande pas de vous mettre  votre atelier pour faire un homme d'esprit,
un homme bien fait, une belle femme: l'entreprise est forte et au-dessus
de vous; essayez seulement de faire un bossu, un fou, un monstre, je
suis content.

Rois, Monarques, Potentats, sacres Majests! vous ai-je nomms par tous
vos superbes noms? Grands de la terre, trs hauts, trs puissants, et
peut-tre bientt tout-puissants Seigneurs! nous autres hommes nous
avons besoin pour nos moissons d'un peu de pluie, de quelque chose de
moins, d'un peu de rose: faites de la rose, envoyez sur la terre une
goutte d'eau.

L'ordre, la dcoration, les effets de la nature sont populaires; les
causes, les principes ne le sont point. Demandez  une femme comment un
bel oeil n'a qu' s'ouvrir pour voir, demandez-le  un homme docte.

47 (VII)

Plusieurs millions d'annes, plusieurs centaines de millions d'annes,
en un mot tous les temps ne sont qu'un instant, compars  la dure de
Dieu, qui est ternelle: tous les espaces du monde entier ne sont qu'un
point, qu'un lger atome, compars  son immensit. S'il est ainsi,
comme je l'avance, car quelle proportion du fini  l'infini? je demande:
Qu'est-ce que le cours de la vie d'un homme? qu'est-ce qu'un grain de
poussire qu'on appelle la terre? qu'est-ce qu'une petite portion de
cette terre que l'homme possde et qu'il habite?--Les mchants
prosprent pendant qu'ils vivent.--Quelques mchants, je l'avoue.--La
vertu est opprime, et le crime impuni sur la terre.--Quelquefois, j'en
conviens.--C'est une injustice.--Point du tout: il faudrait, pour
tirer cette conclusion, avoir prouv qu'absolument les mchants sont
heureux, que la vertu ne l'est pas, et que le crime demeure impuni; il
faudrait du moins que ce peu de temps o les bons souffrent et o les
mchants prosprent et une dure, et que ce que nous appelons
prosprit et fortune ne ft pas une apparence fausse et une ombre vaine
qui s'vanouit; que cette terre, cet atome, o il parat que la vertu et
le crime rencontrent si rarement ce qui leur est d, ft le seul endroit
de la scne o se doivent passer la punition et les rcompenses.

De ce que je pense, je n'infre pas plus clairement que je suis esprit,
que je conclus de ce que je fais, ou ne fais point selon qu'il me plat,
que je suis libre: or libert, c'est choix, autrement une dtermination
volontaire au bien ou au mal, et ainsi une action bonne ou mauvaise, et
ce qu'on appelle vertu ou crime. Que le crime absolument soit impuni, il
est vrai, c'est injustice; qu'il le soit sur la terre, c'est un mystre.
Supposons pourtant avec l'athe que c'est injustice: toute injustice est
une ngation ou une privation de justice; donc toute injustice suppose
justice. Toute justice est une conformit  une souveraine raison: je
demande en effet, quand il n'a pas t raisonnable que le crime soit
puni,  moins qu'on ne dise que c'est quand le triangle avait moins de
trois angles; or toute conformit  la raison est une vrit; cette
conformit, comme il vient d'tre dit, a toujours t; elle est donc de
celles que l'on appelle des ternelles vrits. Cette vrit,
d'ailleurs, ou n'est point et ne peut tre, ou elle est l'objet d'une
connaissance; elle est donc ternelle, cette connaissance, et c'est
Dieu.

Les dnouements qui dcouvrent les crimes les plus cachs, et o la
prcaution des coupables pour les drober aux yeux des hommes a t plus
grande, paraissent si simples et si faciles qu'il semble qu'il n'y ait
que Dieu seul qui puisse en tre l'auteur; et les faits d'ailleurs que
l'on en rapporte sont en si grand nombre, que s'il plat  quelques-uns
de les attribuer  de purs hasards, il faut donc qu'ils soutiennent que
le hasard, de tout temps, a pass en coutume.

48 (VII)

Si vous faites cette supposition, que tous les hommes qui peuplent la
terre sans exception soient chacun dans l'abondance, et que rien ne leur
manque, j'infre de l que nul homme qui est sur la terre n'est dans
l'abondance, et que tout lui manque. Il n'y a que deux sortes de
richesses, et auxquelles les autres se rduisent, l'argent et les
terres: si tous sont riches, qui cultivera les terres, et qui fouillera
les mines? Ceux qui sont loigns des mines ne les fouilleront pas, ni
ceux qui habitent des terres incultes et minrales ne pourront pas en
tirer des fruits. On aura recours au commerce, et on le suppose; mais si
les hommes abondent de biens, et que nul ne soit dans le cas de vivre
par son travail, qui transportera d'une rgion  une autre les lingots
ou les choses changes? qui mettra des vaisseaux en mer? qui se
chargera de les conduire? qui entreprendra des caravanes? On manquera
alors du ncessaire et des choses utiles. S'il n'y a plus de besoins, il
n'y a plus d'arts, plus de sciences, plus d'inventions, plus de
mcanique. D'ailleurs cette galit de possessions et de richesses en
tablit une autre dans les conditions, bannit toute subordination,
rduit les hommes  se servir eux-mmes, et  ne pouvoir tre secourus
les uns des autres, rend les lois frivoles et inutiles, entrane une
anarchie universelle, attire la violence, les injures, les massacres,
l'impunit.

Si vous supposez au contraire que tous les hommes sont pauvres, en vain
le soleil se lve pour eux sur l'horizon, en vain il chauffe la terre
et la rend fconde, en vain le ciel verse sur elle ses influences, les
fleuves en vain l'arrosent et rpandent dans les diverses contres la
fertilit et l'abondance; inutilement aussi la mer laisse sonder ses
abmes profonds, les rochers et les montagnes s'ouvrent pour laisser
fouiller dans leur sein et en tirer tous les trsors qu'ils y
renferment. Mais si vous tablissez que de tous les hommes rpandus dans
le monde, les uns soient riches et les autres pauvres et indigents, vous
faites alors que le besoin rapproche mutuellement les hommes, les lie,
les rconcilie: ceux-ci servent, obissent, inventent, travaillent,
cultivent, perfectionnent; ceux-l jouissent, nourrissent, secourent,
protgent, gouvernent: tout ordre est rtabli, et Dieu se dcouvre.

49 (VII)

Mettez l'autorit, les plaisirs et l'oisivet d'un ct, la dpendance,
les soins et la misre de l'autre: ou ces choses sont dplaces par la
malice des hommes, ou Dieu n'est pas Dieu.

Une certaine ingalit dans les conditions, qui entretient l'ordre et la
subordination, est l'ouvrage de Dieu, ou suppose une loi divine: une
trop grande disproportion, et telle qu'elle se remarque parmi les
hommes, est leur ouvrage, ou la loi des plus forts.

Les extrmits sont vicieuses, et partent de l'homme: toute compensation
est juste, et vient de Dieu.

50 (I)

Si on ne gote point ces Caractres, je m'en tonne; et si on les gote,
je m'en tonne de mme.

FIN DES CARACTRES




DISCOURS DE RCEPTION  L'ACADMIE FRANAISE

Prface


Ceux qui, interrogs sur le discours que je fis  l'Acadmie franaise,
le jour que j'eus l'honneur d'y tre reu, ont dit schement que j'avais
fait des caractres, croyant le blmer, en ont donn l'ide la plus
avantageuse que je pouvais moi-mme dsirer; car le public ayant
approuv ce genre d'crire o je me suis appliqu depuis quelques
annes, c'tait le prvenir en ma faveur que de faire une telle rponse.
Il ne restait plus que de savoir si je n'aurais pas d renoncer aux
caractres dans le discours dont il s'agissait; et cette question
s'vanouit ds qu'on sait que l'usage a prvalu qu'un nouvel acadmicien
compose celui qu'il doit prononcer, le jour de sa rception, de l'loge
du Roi, de ceux du cardinal de Richelieu, du chancelier Seguier, de la
personne  qui il succde, et de l'Acadmie franaise. De ces cinq
loges, il y en a quatre de personnels; or je demande  mes censeurs
qu'ils me posent si bien la diffrence qu'il y a des loges personnels
aux caractres qui louent, que je la puisse sentir, et avouer ma faute.
Si, charg de faire quelque autre harangue, je retombe encore dans des
peintures, c'est alors qu'on pourra couter leur critique, et peut-tre
me condamner; je dis peut-tre, puisque les caractres, ou du moins les
images des choses et des personnes, sont invitables dans l'oraison, que
tout crivain est peintre, et tout excellent crivain excellent peintre.

J'avoue que j'ai ajout  ces tableaux, qui taient de commande, les
louanges de chacun des hommes illustres qui composent l'Acadmie
franaise; et ils ont d me le pardonner, s'ils ont fait attention
qu'autant pour mnager leur pudeur que pour viter les caractres, je me
suis abstenu de toucher  leurs personnes, pour ne parler que de leurs
ouvrages, dont j'ai fait des loges publics plus ou moins tendus, selon
que les sujets qu'ils y ont traits pouvaient l'exiger.--J'ai lou des
acadmiciens encore vivants, disent quelques-uns.--Il est vrai; mais je
les ai lous tous: qui d'entre eux aurait une raison de se plaindre?--
C'est une coutume toute nouvelle, ajoutent-ils, et qui n'avait point
encore eu d'exemple.--Je veux en convenir, et que j'ai pris soin de
m'carter des lieux communs et des phrases proverbiales uses depuis si
longtemps, pour avoir servi  un nombre infini de pareils discours
depuis la naissance de l'Acadmie franaise. M'tait-il donc si
difficile de faire entrer Rome et Athnes, le Lyce et le Portique, dans
l'loge de cette savante compagnie? tre au comble de ses voeux de se
voir acadmicien; protester que ce jour o l'on jouit pour la premire
fois d'un si rare bonheur est le jour le plus beau de sa vie; douter si
cet honneur qu'on vient de recevoir est une chose vraie ou qu'on ait
songe; esprer de puiser dsormais  la source les plus pures eaux de
l'loquence franaise; n'avoir accept, n'avoir dsir une telle place
que pour profiter des lumires de tant de personnes si claires;
promettre que tout indigne de leur choix qu'on se reconnat, on
s'efforcera de s'en rendre digne: cent autres formules de pareils
compliments sont-elles si rares et si peu connues que je n'eusse pu les
trouver, les placer, et en mriter des applaudissements?

Parce donc que j'ai cru que, quoi que l'envie et l'injustice publient de
l'Acadmie franaise, quoi qu'elles veuillent dire de son ge d'or et de
sa dcadence, elle n'a jamais, depuis son tablissement, rassembl un si
grand nombre de personnages illustres pour toutes sortes de talents et
en tout genre d'rudition, qu'il est facile aujourd'hui d'y en
remarquer; et que dans cette prvention o je suis, je n'ai pas espr
que cette Compagnie pt tre une autre fois plus belle  peindre, ni
prise dans un jour plus favorable, et que je me suis servi de
l'occasion, ai-je rien fait qui doive m'attirer les moindres reproches?
Cicron a pu louer impunment Brutus, Csar, Pompe, Marcellus, qui
taient vivants, qui taient prsents: il les a lous plusieurs fois; il
les a lous seuls dans le snat, souvent en prsence de leurs ennemis,
toujours devant une compagnie jalouse de leur mrite, et qui avait bien
d'autres dlicatesses de politique sur la vertu des grands hommes que
n'en saurait avoir l'Acadmie franaise. J'ai lou les acadmiciens, je
les ai lous tous, et ce n'a pas t impunment: que me serait-il arriv
si je les avais blms tous?

Je viens d'entendre, a dit Thobalde, une grande vilaine harangue qui
m'a fait biller vingt fois, et qui m'a ennuy  la mort. Voil ce qu'il
a dit, et voil ensuite ce qu'il a fait, lui et peu d'autres qui ont cru
devoir entrer dans les mmes intrts. Ils partirent pour la cour le
lendemain de la prononciation de ma harangue; ils allrent de maisons en
maisons; ils dirent aux personnes auprs de qui ils ont accs que je
leur avais balbuti la veille un discours o il n'y avait ni style ni
sens commun, qui tait rempli d'extravagances, et une vraie satire.
Revenus  Paris, ils se cantonnrent en divers quartiers, o ils
rpandirent tant de venin contre moi, s'acharnrent si fort  diffamer
cette harangue, soit dans leurs conversations, soit dans les lettres
qu'ils crivirent  leurs amis dans les provinces, en dirent tant de
mal, et le persuadrent si fortement  qui ne l'avait pas entendue,
qu'ils crurent pouvoir insinuer au public, ou que les Caractres faits
de la mme main taient mauvais, ou que s'ils taient bons, je n'en
tais pas l'auteur, mais qu'une femme de mes amies m'avait fourni ce
qu'il y avait de plus supportable. Ils prononcrent aussi que je n'tais
pas capable de faire rien de suivi, pas mme la moindre prface: tant
ils estimaient impraticable  un homme mme qui est dans l'habitude de
penser, et d'crire ce qu'il pense, l'art de lier ses penses et de
faire des transitions.

Ils firent plus: violant les lois de l'Acadmie franaise, qui dfend
aux acadmiciens d'crire ou de faire crire contre leurs confrres, ils
lchrent sur moi deux auteurs associs  une mme gazette; ils les
animrent, non pas  publier contre moi une satire fine et ingnieuse,
ouvrage trop au-dessous des uns et des autres, facile  manier, et dont
les moindres esprits se trouvent capables, mais  me dire de ces injures
grossires et personnelles, si difficiles  rencontrer, si pnibles 
prononcer ou  crire, surtout  des gens  qui je veux croire qu'il
reste encore quelque pudeur et quelque soin de leur rputation.

Et en vrit je ne doute point que le public ne soit enfin tourdi et
fatigu d'entendre, depuis quelques annes, de vieux corbeaux croasser
autour de ceux qui, d'un vol libre et d'une plume lgre, se sont levs
 quelque gloire par leurs crits. Ces oiseaux lugubres semblent, par
leurs cris continuels, leur vouloir imputer le dcri universel o tombe
ncessairement tout ce qu'ils exposent au grand jour de l'impression:
comme si on tait cause qu'ils manquent de force et d'haleine, ou qu'on
dt tre responsable de cette mdiocrit rpandue sur leurs ouvrages.
S'il s'imprime un livre de moeurs assez mal digr pour tomber de
soi-mme et ne pas exciter leur jalousie, ils le louent volontiers, et
plus volontiers encore ils n'en parlent point; mais s'il est tel que le
monde en parle, ils l'attaquent avec furie. Prose, vers, tout est sujet
 leur censure, tout est en proie  une haine implacable, qu'ils ont
conue contre ce qui ose paratre dans quelque perfection, et avec les
signes d'une approbation publique. On ne sait plus quelle morale leur
fournir qui leur agre: il faudra leur rendre celle de la Serre ou de
des Marets, et s'ils en sont crus, revenir au Pdagogue chrtien et  la
Cour sainte. Il parat une nouvelle satire crite contre les vices en
gnral, qui, d'un vers fort et d'un style d'airain, enfonce ses traits
contre l'avarice, l'excs du jeu, la chicane, la mollesse, l'ordure et
l'hypocrisie, o personne n'est nomm ni dsign, o nulle femme
vertueuse ne peut ni ne doit se reconnatre; un Bourdaloue en chaire ne
fait point de peintures du crime ni plus vives ni plus innocentes: il
n'importe, c'est mdisance, c'est calomnie. Voil depuis quelque temps
leur unique ton, celui qu'ils emploient contre les ouvrages de moeurs qui
russissent: ils y prennent tout littralement, ils les lisent comme une
histoire, ils n'y entendent ni la posie ni la figure; ainsi ils les
condamnent; ils y trouvent des endroits faibles: il y en a dans Homre,
dans Pindare, dans Virgile et dans Horace; o n'y en a-t-il point? si ce
n'est peut-tre dans leurs crits. Bernin n'a pas mani le marbre ni
trait toutes ses figures d'une gale force; mais on ne laisse pas de
voir, dans ce qu'il a moins heureusement rencontr, de certains traits
si achevs, tout proche de quelques autres qui le sont moins, qu'ils
dcouvrent aisment l'excellence de l'ouvrier: si c'est un cheval, les
crins sont tourns d'une main hardie, ils voltigent et semblent tre le
jouet du vent; l'oeil est ardent, les naseaux soufflent le feu et la vie;
un ciseau de matre s'y retrouve en mille endroits; il n'est pas donn 
ses copistes ni  ses envieux d'arriver  de telles fautes par leurs
chefs-d'oeuvre: l'on voit bien que c'est quelque chose de manqu par un
habile homme, et une faute de Praxitle.

Mais qui sont ceux qui, si tendres et si scrupuleux, ne peuvent mme
supporter que, sans blesser et sans nommer les vicieux, on se dclare
contre le vice? sont-ce des chartreux et des solitaires? sont-ce les
jsuites, hommes pieux et clairs? sont-ce ces hommes religieux qui
habitent en France les clotres et les abbayes? Tous au contraire lisent
ces sortes d'ouvrages, et en particulier, et en public,  leurs
rcrations; ils en inspirent la lecture  leurs pensionnaires,  leurs
lves; ils en dpeuplent les boutiques, ils les conservent dans leurs
bibliothques. N'ont-ils pas les premiers reconnu le plan et l'conomie
du livre des Caractres? N'ont-ils pas observ que de seize chapitres
qui le composent, il y en a quinze qui, s'attachant  dcouvrir le faux
et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des
attachements humains, ne tendent qu' ruiner tous les obstacles qui
affaiblissent d'abord, et qui teignent ensuite dans tous les hommes la
connaissance de Dieu; qu'ainsi ils ne sont que des prparations au
seizime et dernier chapitre, o l'athisme est attaqu, et peut-tre
confondu; o les preuves de Dieu, une partie du moins de celles que les
faibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit, sont
apportes; o la providence de Dieu est dfendue contre l'insulte et les
plaintes des libertins? Qui sont donc ceux qui osent rpter contre un
ouvrage si srieux et si utile ce continuel refrain: C'est mdisance,
c'est calomnie? Il faut les nommer: ce sont des potes; mais quels
potes? Des auteurs d'hymnes sacrs ou des traducteurs de psaumes, des
Godeaux ou des Corneilles? Non, mais des faiseurs de stances et
d'lgies amoureuses, de ces beaux esprits qui tournent un sonnet sur
une absence ou sur un retour, qui font une pigramme sur une belle
gorge, et un madrigal sur une jouissance. Voil ceux qui, par
dlicatesse de conscience, ne souffrent qu'impatiemment qu'en mnageant
les particuliers avec toutes les prcautions que la prudence peut
suggrer, j'essaye, dans mon livre des Moeurs, de dcrier, s'il est
possible, tous les vices du coeur et de l'esprit, de rendre l'homme
raisonnable et plus proche de devenir chrtien. Tels ont t les
Thobaldes, ou ceux du moins qui travaillent sous eux et dans leur
atelier.

Ils sont encore alls plus loin; car palliant d'une politique zle le
chagrin de ne se sentir pas  leur gr si bien lous et si longtemps que
chacun des autres acadmiciens, ils ont os faire des applications
dlicates et dangereuses de l'endroit de ma harangue o, m'exposant seul
 prendre le parti de toute la littrature contre leurs plus
irrconciliables ennemis, gens pcunieux, que l'excs d'argent ou qu'une
fortune faite par de certaines voies, jointe  la faveur des grands,
qu'elle leur attire ncessairement, mne jusqu' une froide insolence,
je leur fais  la vrit  tous une vive apostrophe, mais qu'il n'est
pas permis de dtourner de dessus eux pour la rejeter sur un seul, et
sur tout autre.

Ainsi en usent  mon gard, excits peut-tre par les Thobaldes, ceux
qui, se persuadant qu'un auteur crit seulement pour les amuser par la
satire, et point du tout pour les instruire par une saine morale, au
lieu de prendre pour eux et de faire servir  la correction de leurs
moeurs les divers traits qui sont sems dans un ouvrage, s'appliquent 
dcouvrir, s'ils le peuvent, quels de leurs amis ou de leurs ennemis ces
traits peuvent regarder, ngligent dans un livre tout ce qui n'est que
remarques solides ou srieuses rflexions, quoique en si grand nombre
qu'elles le composent presque tout entier, pour ne s'arrter qu'aux
peintures ou aux caractres; et aprs les avoir expliqus  leur manire
et en avoir cru trouver les originaux, donnent au public de longues
listes, ou, comme ils les appellent, des clefs: fausses clefs, et qui
leur sont aussi inutiles qu'elles sont injurieuses aux personnes dont
les noms s'y voient dchiffrs, et  l'crivain qui en est la cause,
quoique innocente.

J'avais pris la prcaution de protester dans une prface contre tous ces
interprtations, que quelque connaissance que j'ai des hommes m'avait
fait prvoir, jusqu' hsiter quelque temps si je devais rendre mon
livre public, et  balancer entre le dsir d'tre utile  ma patrie par
mes crits, et la crainte de fournir  quelques-uns de quoi exercer leur
malignit. Mais puisque j'ai eu la faiblesse de publier ces Caractres,
quelle digue lverai-je contre ce dluge d'explications qui inonde la
ville, et qui bientt va gagner la cour? Dirai-je srieusement, et
protesterai-je avec d'horribles serments, que je ne suis ni auteur ni
complice de ces clefs qui courent; que je n'en ai donn aucune; que mes
plus familiers amis savent que je les leur ai toutes refuses; que les
personnes les plus accrdites de la cour ont dsespr d'avoir mon
secret? N'est-ce pas la mme chose que si je me tourmentais beaucoup 
soutenir que je ne suis pas un malhonnte homme, un homme sans pudeur,
sans moeurs, sans conscience, tel enfin que les gazetiers dont je viens
de parler ont voulu me reprsenter dans leur libelle diffamatoire?

Mais d'ailleurs comment aurais-je donn ces sortes de clefs, si je n'ai
pu moi-mme les forger telles qu'elles sont et que je les ai vues? tant
presque toutes diffrentes entre elles, quel moyen de les faire servir 
une mme entre, je veux dire  l'intelligence de mes Remarques? Nommant
des personnes de la cour et de la ville  qui je n'ai jamais parl, que
je ne connais point, peuvent-elles partir de moi et tre distribues de
ma main? Aurais-je donn celles qui se fabriquent  Romorentin, 
Mortaigne et  Belesme, dont les diffrentes applications sont  la
baillive,  la femme de l'assesseur, au prsident de l'lection, au
prvt de la marchausse et au prvt de la collgiale? Les noms y sont
fort bien marqus; mais ils ne m'aident pas davantage  connatre les
personnes. Qu'on me permette ici une vanit sur mon ouvrage: je suis
presque dispos  croire qu'il faut que mes peintures expriment bien
l'homme en gnral, puisqu'elles ressemblent  tant de particuliers, et
que chacun y croit voir ceux de sa ville ou de sa province. J'ai peint 
la vrit d'aprs nature, mais je n'ai pas toujours song  peindre
celui-ci ou celle-l dans mon livre des Moeurs. Je ne me suis point lou
au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et
ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables, et
ne parussent feints ou imagins. Me rendant plus difficile, je suis all
plus loin: j'ai pris un trait d'un ct et un trait d'un autre; et de
ces divers traits qui pouvaient convenir  une mme personne, j'en ai
fait des peintures vraisemblables, cherchant moins  rjouir les
lecteurs par le caractre, ou comme le disent les mcontents, par la
satire de quelqu'un, qu' leur proposer des dfauts  viter et des
modles  suivre.

Il me semble donc que je dois tre moins blm que plaint de ceux qui
par hasard verraient leurs noms crits dans ces insolentes listes, que
je dsavoue et que je condamne autant qu'elles le mritent. J'ose mme
attendre d'eux cette justice, que sans s'arrter  un auteur moral qui
n'a eu nulle intention de les offenser par son ouvrage, ils passeront
jusqu'aux interprtes, dont la noirceur est inexcusable. Je dis en effet
ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai voulu dire; et je
rponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que je ne dis point.
Je nomme nettement les personnes que je veux nommer, toujours dans la
vue de louer vertu ou leur mrite; j'cris leurs noms en lettres
capitales, afin qu'on les voie de loin, et que le lecteur ne coure pas
risque de les manquer. Si j'avais voulu mettre des noms vritables aux
peintures moins obligeantes, je me serais pargn le travail d'emprunter
les noms de l'ancienne histoire, d'employer des lettres initiales, qui
n'ont qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille
tours et mille faux-fuyants pour dpayser ceux qui me lisent, et les
dgoter des applications. Voil la conduite que j'ai tenue dans la
composition des Caractres.

Sur ce qui concerne la harangue, qui a paru longue et ennuyeuse au chef
des mcontents, je ne sais en effet pourquoi j'ai tent de faire de ce
remerciement  l'Acadmie franaise un discours oratoire qui et quelque
force et quelque tendue. De zls acadmiciens m'avaient dj fray ce
chemin; mais ils se sont trouvs en petit nombre; et leur zle pour
l'honneur et pour la rputation de l'Acadmie n'a eu que peu
d'imitateurs. Je pouvais suivre l'exemple de ceux qui, postulant une
place dans cette compagnie sans avoir jamais rien crit, quoiqu'ils
sachent crire, annoncent ddaigneusement, la veille de leur rception,
qu'ils n'ont que deux mots  dire et qu'un moment  parler, quoique
capables de parler longtemps et de parler bien.

J'ai pens au contraire qu'ainsi que nul artisan n'est agrg  aucune
socit, ni n'a ses lettres de matrise sans faire son chef-d'oeuvre, de
mme et avec encore plus de biensance, un homme associ  un corps qui
ne s'est soutenu et ne peut jamais se soutenir que par l'loquence, se
trouvait engag  faire, en y entrant, un effort en ce genre, qui le ft
aux yeux de tous paratre digne du choix dont il venait de l'honorer. Il
me semblait encore que puisque l'loquence profane ne paraissait plus
rgner au barreau, d'o elle a t bannie par la ncessit de
l'expdition, et qu'elle ne devait plus tre admise dans la chaire, o
elle n'a t que trop soufferte, le seul asile qui pouvait lui rester
tait l'Acadmie franaise; et qu'il n'y avait rien de plus naturel, ni
qui pt rendre cette Compagnie plus clbre, que si, au sujet des
rceptions de nouveaux acadmiciens, elle savait quelquefois attirer la
cour et la ville  ses assembles, par la curiosit d'y entendre des
pices d'loquence d'une juste tendue, faites de main de matres, et
dont la profession est d'exceller dans la science de la parole.

Si je n'ai pas atteint mon but, qui tait de prononcer un discours
loquent, il me parat du moins que je me suis disculp de l'avoir fait
trop long de quelques minutes; car si d'ailleurs Paris,  qui on l'avait
promis mauvais, satirique et insens, s'est plaint qu'on lui avait
manqu de parole; si Marly, o la curiosit de l'entendre s'tait
rpandue, n'a point retenti d'applaudissements que la cour ait donns 
la critique qu'on en avait faite; s'il a su franchir Chantilly, cueil
des mauvais ouvrages; si l'Acadmie franaise,  qui j'avais appel
comme au juge souverain de ces sortes de pices, tant assemble
extraordinairement, a adopt celle-ci, l'a fait imprimer par son
libraire, l'a mise dans ses archives; si elle n'tait pas en effet
compose d'un style affect, dur et interrompu, ni charge de louanges
fades et outres, telles qu'on les lit dans les prologues d'opras, et
dans tant d'ptres ddicatoires, il ne faut plus s'tonner qu'elle ait
ennuy Thobalde. Je vois les temps, le public me permettra de le dire,
o ce ne sera pas assez de l'approbation qu'il aura donne  un ouvrage
pour en faire la rputation, et que pour y mettre le dernier sceau, il
sera ncessaire que de certaines gens le dsapprouvent, qu'ils y aient
bill.

Car voudraient-ils, prsentement qu'ils ont reconnu que cette harangue a
moins mal russi dans le public qu'ils ne l'avaient espr, qu'ils
savent que deux libraires ont plaid  qui l'imprimerait, voudraient-ils
dsavouer leur got et le jugement qu'ils en ont port dans les premiers
jours qu'elle fut prononce? Me permettraient-ils de publier, ou
seulement de souponner, une tout autre raison de l'pre censure qu'ils
en firent, que la persuasion o ils taient qu'elle la mritait? On sait
que cet homme, d'un nom et d'un mrite si distingu, avec qui j'eus
l'honneur d'tre reu  l'Acadmie franaise, pri, sollicit, perscut
de consentir  l'impression de sa harangue, par ceux mmes qui voulaient
supprimer la mienne et en teindre la mmoire, leur rsista toujours
avec fermet. Il leur dit qu'il ne pouvait ni ne devait approuver une
distinction si odieuse qu'ils voulaient faire entre lui et moi; que la
prfrence qu'ils donnaient  son discours avec cette affectation et cet
empressement qu'ils lui marquaient, bien loin de l'obliger, comme ils
pouvaient le croire, lui faisait au contraire une vritable peine; que
deux discours galement innocents, prononcs dans le mme jour, devaient
tre imprims dans le mme temps. Il s'expliqua ensuite obligeamment, en
public et en particulier, sur le violent chagrin qu'il ressentait de ce
que les deux auteurs de la gazette que j'ai cits avaient fait servir
les louanges qu'il leur avait plu de lui donner  un dessein form de
mdire de moi, de mon discours et de mes Caractres; et il me fit, sur
cette satire injurieuse, des explications et des excuses qu'il ne me
devait point. Si donc on voulait infrer de cette conduite des
Thobaldes, qu'ils ont cru faussement avoir besoin de comparaisons et
d'une harangue folle et dcrie pour relever celle de mon collgue, ils
doivent rpondre, pour se laver de ce soupon qui les dshonore, qu'ils
ne sont ni courtisans, ni dvous  la faveur, ni intresss, ni
adulateurs; qu'au contraire ils sont sincres, et qu'ils ont dit
navement ce qu'ils pensaient du plan, du style et des expressions de
mon remerciement  l'Acadmie franaise. Mais on ne manquera pas
d'insister et de leur dire que le jugement de la cour et de la ville,
des grands et du peuple, lui a t favorable. Qu'importe? Ils
rpliqueront avec confiance que le public a son got, et qu'ils ont le
leur: rponse qui ferme la bouche et qui termine tout diffrend. Il est
vrai qu'elle m'loigne de plus en plus de vouloir leur plaire par aucun
de mes crits; car si j'ai un peu de sant avec quelques annes de vie,
je n'aurai plus d'autre ambition que celle de rendre, par des soins
assidus et par de bons conseils, mes ouvrages tels qu'ils puissent
toujours partager les Thobaldes et le public.




Discours prononc dans l'acadmie franaise le lundi quinzime juin 1693


Messieurs,

Il serait difficile d'avoir l'honneur de se trouver au milieu de vous,
d'avoir devant ses yeux l'Acadmie franaise, d'avoir lu l'histoire de
son tablissement, sans penser d'abord  celui  qui elle en est
redevable, et sans se persuader qu'il n'y a rien de plus naturel, et qui
doive moins vous dplaire, que d'entamer ce tissu de louanges qu'exigent
le devoir et la coutume, par quelques traits o ce grand cardinal soit
reconnaissable, et qui en renouvellent la mmoire.

Ce n'est point un personnage qu'il soit facile de rendre ni d'exprimer
par de belles paroles ou par de riches figures, par ces discours moins
faits pour relever le mrite de celui que l'on veut peindre, que pour
montrer tout le feu et toute la vivacit de l'orateur. Suivez le rgne
de Louis le Juste: c'est la vie du cardinal de Richelieu, c'est son
loge et celui du prince qui l'a mis en oeuvre. Que pourrais-je ajouter 
des faits encore rcents et si mmorables? Ouvrez son Testament
politique, digrez cet ouvrage: c'est la peinture de son esprit; son me
tout entire s'y dveloppe; l'on y dcouvre le secret de sa conduite et
de ses actions; l'on y trouve la source et la vraisemblance de tant et
de si grands vnements qui ont paru sous son administration: l'on y
voit sans peine qu'un homme qui pense si virilement et si juste a pu
agir srement et avec succs, et que celui qui a achev de si grandes
choses, ou n'a jamais crit, ou a d crire comme il a fait.

Gnie fort et suprieur, il a su tout le fond et tout le mystre du
gouvernement; il a connu le beau et le sublime du ministre; il a
respect l'tranger, mnag les couronnes, connu le poids de leur
alliance; il a oppos des allis  des ennemis; il a veill aux intrts
du dehors,  ceux du dedans. Il n'a oubli que les siens: une vie
laborieuse et languissante, souvent expose, a t le prix d'une si
haute vertu; dpositaire des trsors de son matre, combl de ses
bienfaits, ordonnateur, dispensateur de ses finances, on ne saurait dire
qu'il est mort riche.

Le croirait-on, Messieurs? cette me srieuse et austre, formidable aux
ennemis de l'tat, inexorable aux factieux, plonge dans la ngociation,
occupe tantt  affaiblir le parti de l'hrsie, tantt  dconcerter
une ligue, et tantt  mditer une conqute, a trouv le loisir d'tre
savante, a got les belles-lettres et ceux qui en faisaient profession.
Comparez-vous, si vous l'osez, au grand Richelieu, hommes dvous  la
fortune, qui, par le succs de vos affaires particulires, vous jugez
dignes que l'on vous confie les affaires publiques; qui vous donnez pour
des gnies heureux et pour de bonnes ttes; qui dites que vous ne savez
rien, que vous n'avez jamais lu, que vous ne lirez point, ou pour
marquer l'inutilit des sciences, ou pour paratre ne devoir rien aux
autres, mais puiser tout de votre fonds. Apprenez que le cardinal de
Richelieu a su, qu'il a lu: je ne dis pas qu'il n'a point eu
d'loignement pour les gens de lettres, mais qu'il les a aims,
caresss, favoriss, qu'il leur a mnag des privilges, qu'il leur
destinait des pensions, qu'il les a runis en une Compagnie clbre,
qu'il en a fait l'Acadmie franaise. Oui, hommes riches et ambitieux,
contempteurs de la vertu, et de toute association qui ne roule pas sur
les tablissements et sur l'intrt, celle-ci est une des penses de ce
grand ministre, n homme d'tat, dvou  l'tat, esprit solide,
minent, capable dans ce qu'il faisait des motifs les plus relevs et
qui tendaient au bien public comme  la gloire de la monarchie;
incapable de concevoir jamais rien qui ne ft digne de lui, du prince
qu'il servait, de la France,  qui il avait consacr ses mditations et
ses veilles.

Il savait quelle est la force et l'utilit de l'loquence, la puissance
de la parole qui aide la raison et la fait valoir, qui insinue aux
hommes la justice et la probit, qui porte dans le coeur du soldat
l'intrpidit et l'audace, qui calme les motions populaires, qui excite
 leurs devoirs les compagnies entires ou la multitude. Il n'ignorait
pas quels sont les fruits de l'histoire et de la posie, quelle est la
ncessit de la grammaire, la base et le fondement des autres sciences;
et que pour conduire ces choses  un degr de perfection qui les rendt
avantageuses  la Rpublique, il fallait dresser le plan d'une compagnie
o la vertu seule ft admise, le mrite plac, l'esprit et le savoir
rassembls par des suffrages. N'allons pas plus loin: voil, Messieurs,
vos principes et votre rgle, dont je ne suis qu'une exception.

Rappelez en votre mmoire, la comparaison ne vous sera pas injurieuse,
rappelez ce grand et premier concile o les Pres qui le composaient
taient remarquables chacun par quelques membres mutils, ou par les
cicatrices qui leur taient restes des fureurs de la perscution; ils
semblaient tenir de leurs plaies le droit de s'asseoir dans cette
assemble gnrale de toute l'glise: il n'y avait aucun de vos
illustres prdcesseurs qu'on ne s'empresst de voir, qu'on ne montrt
dans les places, qu'on ne dsignt par quelque ouvrage fameux qui lui
avait fait un grand nom, et qui lui donnait rang dans cette Acadmie
naissante qu'ils avaient comme fonde. Tels taient ces grands artisans
de la parole, ces premiers matres de l'loquence franaise; tels vous
tes, Messieurs, qui ne cdez ni en savoir ni en mrite  nul de ceux
qui vous ont prcds.

L'un, aussi correct dans sa langue que s'il l'avait apprise par rgles
et par principes, aussi lgant dans les langues trangres que si elles
lui taient naturelles, en quelque idiome qu'il compose, semble toujours
parler celui de son pays: il a entrepris, il a fini une pnible
traduction, que le plus bel esprit pourrait avouer, et que le plus pieux
personnage devrait dsirer d'avoir faite.

L'autre fait revivre Virgile parmi nous, transmet dans notre langue les
grces et les richesses de la latine, fait des romans qui ont une fin,
en bannit le prolixe et l'incroyable, pour y substituer le vraisemblable
et le naturel.

Un autre, plus gal que Marot et plus pote que Voiture, a le jeu, le
tour, et la navet de tous les deux; il instruit en badinant, persuade
aux hommes la vertu par l'organe des btes, lve les petits sujets
jusqu'au sublime: homme unique dans son genre d'crire; toujours
original soit qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a t au del de
ses modles, modle lui-mme difficile  imiter.

Celui-ci passe Juvnal, atteint Horace, semble crer les penses
d'autrui et se rendre propre tout ce qu'il manie; il a dans ce qu'il
emprunte des autres toutes les grces de la nouveaut et tout le mrite
de l'invention. Ses vers, forts et harmonieux, faits de gnie, quoique
travaills avec art, pleins de traits et de posie, seront lus encore
quand la langue aura vieilli, en seront les derniers dbris: on y
remarque une critique sre, judicieuse et innocente, s'il est permis du
moins de dire de ce qui est mauvais qu'il est mauvais.

Cet autre vient aprs un homme lou, applaudi, admir, dont les vers
volent en tous lieux et passent en proverbe, qui prime, qui rgne sur la
scne, qui s'est empar de tout le thtre. Il ne l'en dpossde pas, il
est vrai; mais il s'y tablit avec lui: le monde s'accoutume  en voir
faire la comparaison. Quelques-uns ne souffrent pas que Corneille, le
grand Corneille, lui soit prfr; quelques autres, qu'il lui soit
gal: ils en appellent  l'autre sicle; ils attendent la fin de
quelques vieillards qui, touchs indiffremment de tout ce qui rappelle
leurs premires annes, n'aiment peut-tre dans OEdipe que le souvenir de
leur jeunesse.

Que dirai-je de ce personnage qui a fait parler si longtemps une
envieuse critique et qui l'a fait taire; qu'on admire malgr soi, qui
accable par le grand nombre et par l'minence de ses talents? Orateur,
historien, thologien, philosophe, d'une rare rudition, d'une plus rare
loquence, soit dans ses entretiens, soit dans ses crits, soit dans la
chaire; un dfenseur de la religion, une lumire de l'glise, parlons
d'avance le langage de la postrit, un Pre de l'glise. Que n'est-il
point? Nommez, Messieurs, une vertu qui ne soit pas la sienne.

Toucherai-je aussi votre dernier choix, si digne de vous? Quelles choses
vous furent dites dans la place o je me trouve! Je m'en souviens; et
aprs ce que vous avez entendu, comment os-je parler? comment
daignez-vous m'entendre? Avouons-le, on sent la force et l'ascendant de
ce rare esprit, soit qu'il prche de gnie et sans prparation, soit
qu'il prononce un discours tudi et oratoire, soit qu'il explique ses
penses dans la conversation: toujours matre de l'oreille et du coeur de
ceux qui l'coutent, il ne leur permet pas d'envier ni tant d'lvation,
ni tant de facilit, de dlicatesse, de politesse. On est assez heureux
de l'entendre, de sentir ce qu'il dit, et comme il le dit; on doit tre
content de soi, si l'on emporte ses rflexions et si l'on en profite.
Quelle grande acquisition avez-vous faite en cet homme illustre!  qui
m'associez-vous!

Je voudrais, Messieurs, moins press par le temps et par les biensances
qui mettent des bornes  ce discours, pouvoir louer chacun de ceux qui
composent cette Acadmie par des endroits encore plus marqus et par de
plus vives expressions. Toutes les sortes de talents que l'on voit
rpandus parmi les hommes se trouvent partags entre vous. Veut-on de
diserts orateurs, qui aient sem dans la chaire toutes les fleurs de
l'loquence, qui, avec une saine morale, aient employ tous les tours et
toutes les finesses de la langue, qui plaisent par un beau choix de
paroles, qui fassent aimer les solennits, les temples, qui y fassent
courir? qu'on ne les cherche pas ailleurs, ils sont parmi vous.
Admire-t-on une vaste et profonde littrature qui aille fouiller dans
les archives de l'antiquit pour en retirer des choses ensevelies dans
l'oubli, chappes aux esprits les plus curieux, ignores des autres
hommes; une mmoire, une mthode, une prcision  ne pouvoir dans ces
recherches s'garer d'une seule anne, quelquefois d'un seul jour sur
tant de sicles? cette doctrine admirable, vous la possdez; elle est du
moins en quelques-uns de ceux qui forment cette savante assemble. Si
l'on est curieux du don des langues, joint au double talent de savoir
avec exactitude les choses anciennes, et de narrer celles qui sont
nouvelles avec autant de simplicit que de vrit, des qualits si rares
ne vous manquent pas et sont runies en un mme sujet. Si l'on cherche
des hommes habiles, pleins d'esprit et d'exprience, qui, par le
privilge de leurs emplois, fassent parler le Prince avec dignit et
avec justesse; d'autres qui placent heureusement et avec succs, dans
les ngociations les plus dlicates, les talents qu'ils ont de bien
parler et de bien crire; d'autres encore qui prtent leurs soins et
leur vigilance aux affaires publiques, aprs les avoir employs aux
judiciaires, toujours avec une gale rputation: tous se trouvent au
milieu de vous, et je souffre  ne les pas nommer.

Si vous aimez le savoir joint  l'loquence, vous n'attendrez pas
longtemps: rservez seulement toute votre attention pour celui qui
parlera aprs moi. Que vous manque-t-il enfin? vous avez des crivains
habiles en l'une et en l'autre oraison; des potes en tout genre de
posies, soit morales, soit chrtiennes, soit hroques, soit galantes
et enjoues; des imitateurs des anciens; des critiques austres; des
esprits fins, dlicats, subtils, ingnieux, propres  briller dans les
conversations et dans les cercles. Encore une fois,  quels hommes, 
quels grands sujets m'associez-vous!

Mais avec qui daignez-vous aujourd'hui me recevoir? Aprs qui vous
fais-je ce public remerciement? Il ne doit pas nanmoins, cet homme si
louable et si modeste, apprhender que je le loue: si proche de moi, il
aurait autant de facilit que de disposition  m'interrompre. Je vous
demanderai plus volontiers:  qui me faites-vous succder?  un homme
QUI AVAIT DE LA VERTU.

Quelquefois, Messieurs, il arrive que ceux qui vous doivent les louanges
des illustres morts dont ils remplissent la place, hsitent, partags
entre plusieurs choses qui mritent galement qu'on les relve. Vous
aviez choisi en M. l'abb de la Chambre un homme si pieux, si tendre, si
charitable, si louable par le coeur, qui avait des moeurs si sages et si
chrtiennes, qui tait si touch de religion, si attach  ses devoirs,
qu'une de ses moindres qualits tait de bien crire. De solides vertus,
qu'on voudrait clbrer, font passer lgrement sur son rudition ou sur
son loquence; on estime encore plus sa vie et sa conduite que ses
ouvrages. Je prfrerais en effet de prononcer le discours funbre de
celui  qui je succde, plutt que de me borner  un simple loge de son
esprit. Le mrite en lui n'tait pas une chose acquise, mais un
patrimoine, un bien hrditaire, si du moins il en faut juger par le
choix de celui qui avait livr son coeur, sa confiance, toute sa
personne,  cette famille, qui l'avait rendue comme votre allie,
puisqu'on peut dire qu'il l'avait adopte, et qu'il l'avait mise avec
l'Acadmie franaise sous sa protection.

Je parle du chancelier Seguier. On s'en souvient comme de l'un des plus
grands magistrats que la France ait nourris depuis ses commencements. Il
a laiss  douter en quoi il excellait davantage, ou dans les
belles-lettres, ou dans les affaires; il est vrai du moins, et on en
convient, qu'il surpassait en l'un et en l'autre tous ceux de son temps.
Homme grave et familier, profond dans les dlibrations, quoique doux et
facile dans le commence, il a eu naturellement ce que tant d'autres
veulent avoir et ne se donnent pas, ce qu'on n'a point par l'tude et
par l'affectation, par les mots graves ou sentencieux, ce qui est plus
rare que la science, et peut-tre que la probit, je veux dire de la
dignit. Il ne la devait point  l'minence de son poste; au contraire,
il l'a anobli: il a t grand et accrdit sans ministre, et on ne voit
pas que ceux qui ont su tout runir en leurs personnes l'aient effac.

Vous le perdtes il y a quelques annes, ce grand protecteur. Vous
jettes la vue autour de vous, vous promentes vos yeux sur tous ceux
qui s'offraient et qui se trouvaient honors de vous recevoir; mais le
sentiment de votre perte fut tel, que dans les efforts que vous ftes
pour la rparer, vous ostes penser  celui qui seul pouvait vous la
faire oublier et la tourner  votre gloire. Avec quelle bont, avec
quelle humanit ce magnanime prince vous a-t-il reus! N'en soyons pas
surpris, c'est son caractre: le mme, Messieurs, que l'on voit clater
dans toutes les actions de sa belle vie, mais que les surprenantes
rvolutions arrives dans un royaume voisin et alli de la France ont
mis dans le plus beau jour qu'il pouvait jamais recevoir.

Quelle facilit est la ntre pour perdre tout d'un coup le sentiment et
la mmoire des choses dont nous nous sommes vus le plus fortement
imprims! Souvenons-nous de ces jours tristes que nous avons passs dans
l'agitation et dans le trouble, curieux, incertains quelle fortune
auraient courue un grand roi, une grande reine, le prince leur fils,
famille auguste, mais malheureuse, que la pit et la religion avaient
pousse jusqu'aux dernires preuves de l'adversit. Hlas! avaient-ils
pri sur la mer ou par les mains de leurs ennemis? Nous ne le savions
pas: on s'interrogeait, on se promettait rciproquement les premires
nouvelles qui viendraient sur un vnement si lamentable. Ce n'tait
plus une affaire publique, mais domestique; on n'en dormait plus, on
s'veillait les uns les autres pour s'annoncer ce qu'on en avait appris.
Et quand ces personnes royales,  qui l'on prenait tant d'intrt,
eussent pu chapper  la mer ou  leur patrie, tait-ce assez? ne
fallait-il pas une terre trangre o ils pussent aborder, un roi
galement bon et puissant qui pt et qui voult les recevoir? Je l'ai
vue, cette rception, spectacle tendre s'il en fut jamais! On y versait
des larmes d'admiration et de joie. Ce prince n'a pas plus de grce,
lorsqu' la tte de ses camps et de ses armes, il foudroie une ville
qui lui rsiste, ou qu'il dissipe les troupes ennemies du seul bruit de
son approche.

S'il soutient cette longue guerre, n'en doutons pas, c'est pour nous
donner une paix heureuse, c'est pour l'avoir  des conditions qui soient
justes et qui fassent honneur  la nation; qui tent pour toujours 
l'ennemi l'esprance de nous troubler par de nouvelles hostilits. Que
d'autres publient, exaltent ce que ce grand roi a excut, ou par
lui-mme, ou par ses capitaines, durant le cours de ces mouvements dont
toute l'Europe est branle: ils ont un sujet vaste et qui les exercera
longtemps. Que d'autres augurent, s'ils le peuvent, ce qu'il veut
achever dans cette campagne. Je ne parle que de son coeur, que de la
puret et de la droiture de ses intentions: elles sont connues, elles
lui chappent. On le flicite sur des titres d'honneur dont il vient de
gratifier quelques grands de son tat: que dit-il? qu'il ne peut tre
content quand tous ne le sont pas, et qu'il lui est impossible que tous
le soient comme il le voudrait. Il sait, Messieurs, que la fortune d'un
roi est de prendre des villes, de gagner des batailles, de reculer ses
frontires, d'tre craint de ses ennemis; mais que la gloire du
souverain consiste  tre aim de ses peuples, en avoir le coeur, et par
le coeur tout ce qu'ils possdent. Provinces loignes, provinces
voisines, ce prince humain et bienfaisant, que les peintres et les
statuaires nous dfigurent, vous tend les bras, vous regarde avec des
yeux tendres et pleins de douceur; c'est l son attitude: il veut voir
vos habitants, vos bergers danser au son d'une flte champtre sous les
saules et les peupliers, y mler leurs voix rustiques, et chanter les
louanges de celui qui, avec la paix et les fruits de la paix, leur aura
rendu la joie et la srnit.

C'est pour arriver  ce comble de ses souhaits, la flicit commune,
qu'il se livre aux travaux et aux fatigues d'une guerre pnible, qu'il
essuie l'inclmence du ciel et des saisons, qu'il expose sa personne,
qu'il risque une vie heureuse: voil son secret et les vues qui le font
agir; on les pntre, on les discerne par les seules qualits de ceux
qui sont en place, et qui l'aident de leurs conseils. Je mnage leur
modestie: qu'ils me permettent seulement de remarquer qu'on ne devine
point les projets de ce sage prince; qu'on devine, au contraire, qu'on
nomme les personnes qu'il va placer, et qu'il ne fait que confirmer la
voix du peuple dans le choix qu'il fait de ses ministres. Il ne se
dcharge pas entirement sur eux du poids de ses affaires; lui-mme, si
je l'ose dire, il est son principal ministre. Toujours appliqu  nos
besoins, il n'y a pour lui ni temps de relche ni heures privilgies:
dj la nuit s'avance, les gardes sont releves aux avenues de son
palais, les astres brillent au ciel et font leur course; toute la nature
repose, prive du jour, ensevelie dans les ombres; nous reposons aussi,
tandis que ce roi, retir dans son balustre, veille seul sur nous et sur
tout l'tat. Tel est, Messieurs, le protecteur que vous vous tes
procur, celui de ses peuples.

Vous m'avez admis dans une Compagnie illustre par une si haute
protection. Je ne le dissimule pas, j'ai assez estim cette distinction
pour dsirer de l'avoir dans toute sa fleur et dans toute son intgrit,
je veux dire de la devoir  votre seul choix; et j'ai mis votre choix 
tel prix, que je n'ai pas os en blesser, pas mme en effleurer la
libert, par une importune sollicitation. J'avais d'ailleurs une juste
dfiance de moi-mme, je sentais de la rpugnance  demander d'tre
prfr  d'autres qui pouvaient tre choisis. J'avais cru entrevoir,
Messieurs, une chose que je ne devais avoir aucune peine  croire, que
vos inclinations se tournaient ailleurs, sur un sujet digne, sur un
homme rempli de vertus, d'esprit et de connaissances, qui tait tel
avant le poste de confiance qu'il occupe, et qui serait tel encore s'il
ne l'occupait plus. Je me sens touch, non de sa dfrence, je sais
celle que je lui dois, mais de l'amiti qu'il m'a tmoigne, jusques 
s'oublier en ma faveur. Un pre mne son fils  un spectacle: la foule y
est grande, la porte est assige; il est haut et robuste, il fend la
presse; et comme il est prs d'entrer, il pousse son fils devant lui,
qui sans cette prcaution, ou n'entrerait point, ou entrerait tard.
Cette dmarche d'avoir suppli quelques-uns de vous, comme il a fait, de
dtourner vers moi leurs suffrages, qui pouvaient si justement aller 
lui, elle est rare, puisque dans ces circonstances elle est unique, et
elle ne diminue rien de ma reconnaissance envers vous, puisque vos voix
seules, toujours libres et arbitraires, donnent une place dans
l'Acadmie franaise.

Vous me l'avez accorde, Messieurs, et de si bonne grce, avec un
consentement si unanime, que je la dois et la veux tenir de votre seule
magnificence. Il n'y a ni poste, ni crdit, ni richesses, ni titres, ni
autorit, ni faveur qui aient pu vous plier  faire ce choix: je n'ai
rien de toutes ces choses, tout me manque. Un ouvrage qui a eu quelque
succs par sa singularit, et dont les fausses, je dis les fausses et
malignes applications pouvaient me nuire auprs des personnes moins
quitables et moins claires que vous, a t toute la mdiation que
j'ai employe, et que vous avez reue. Quel moyen de me repentir jamais
d'avoir crit?





End of the Project Gutenberg EBook of Les caractres, by Jean de la Bruyre

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