The Project Gutenberg EBook of Une vie, by Guy de Maupassant

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Title: Une vie

Author: Guy de Maupassant

Release Date: January 4, 2006 [EBook #17457]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Guy de Maupassant

UNE VIE

(1883)




-- I --


Jeanne, ayant fini ses malles, s'approcha de la fentre, mais la
pluie ne cessait pas.

L'averse, toute la nuit, avait sonn contre les carreaux et les
toits. Le ciel, bas et charg d'eau, semblait crev, se vidant sur
la terre, la dlayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des
rafales passaient, pleines d'une chaleur lourde. Le ronflement des
ruisseaux dbords emplissait les rues dsertes o les maisons,
comme des ponges, buvaient l'humidit qui pntrait au-dedans et
faisait suer les murs de la cave au grenier.

Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours,
prte  saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rvait depuis
si longtemps, craignait que son pre hsitt  partir si le temps
ne s'claircissait pas, et pour la centime fois depuis le matin
elle interrogeait l'horizon.

Puis, elle s'aperut qu'elle avait oubli de mettre son calendrier
dans son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton
divis par mois, et portant au milieu d'un dessin la date de
l'anne courante, 1819, en chiffres d'or. Puis, elle biffa  coups
de crayon les quatre premires colonnes, rayant chaque nom de
saint jusqu'au 2 mai, jour de sa sortie du couvent.

Une voix, derrire la porte, appela:

-- Jeannette!

Jeanne rpondit:

-- Entre, papa.

Et son pre parut.

Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds tait un gentilhomme
de l'autre sicle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J.
Rousseau, il avait des tendresses d'amant pour la nature, les
champs, les bois, les btes.

Aristocrate de naissance, il hassait par instinct quatre-vingt-
treize; mais, philosophe par temprament et libral par ducation,
il excrait la tyrannie d'une haine inoffensive et dclamatoire.

Sa grande force et sa grande faiblesse, c'tait la bont, une
bont qui n'avait pas assez de bras pour caresser, pour donner,
pour treindre, une bont de crateur, parse, sans rsistance,
comme l'engourdissement d'un nerf de la volont, une lacune dans
l'nergie, presque un vice.

Homme de thorie, il mditait tout un plan d'ducation pour sa
fille, voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.

Elle tait demeure jusqu' douze ans dans la maison, puis, malgr
les pleurs de la mre, elle fut mise au Sacr-Coeur.

Il l'avait tenue l svrement enferme, clotre, ignore et
ignorante des choses humaines. Il voulait qu'on la lui rendt
chaste  dix-sept ans pour la tremper lui-mme dans une sorte de
bain de posie raisonnable; et, par les champs, au milieu de la
terre fconde, ouvrir son me, dgourdir son ignorance  l'aspect
de l'amour naf, des tendresses simples des animaux, des lois
sereines de la vie.

Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sves et
d'apptits de bonheur, prte  toutes les joies,  tous les
hasards charmants que, dans le dsoeuvrement des jours, la
longueur des nuits, la solitude des esprances, son esprit avait
dj parcourus.

Elle semblait un portrait de Vronse avec ses cheveux d'un blond
luisant qu'on aurait dit avoir dteint sur sa chair, une chair
d'aristocrate  peine nuance de rose, ombre d'un lger duvet,
d'une sorte de velours ple qu'on apercevait un peu quand le
soleil la caressait. Ses yeux taient bleus, de ce bleu opaque
qu'ont ceux des bonshommes en faence de Hollande.

Elle avait, sur l'aile gauche de la narine, un petit grain de
beaut, un autre  droite, sur le menton, o frisaient quelques
poils si semblables  sa peau qu'on les distinguait  peine. Elle
tait grande, mre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix
nette semblait parfois trop aigu; mais son rire franc jetait de
la joie autour d'elle. Souvent, d'un geste familier, elle portait
ses deux mains  ses tempes comme pour lisser sa chevelure.

Elle courut  son pre et l'embrassa, en l'treignant:

-- Eh bien, partons-nous? dit-elle.

Il sourit, secoua ses cheveux dj blancs et qu'il portait assez
longs, et, tendant la main vers la fentre:

-- Comment veux-tu voyager par un temps pareil?

Mais elle le priait, cline et tendre:

-- Oh! papa, partons, je t'en supplie. Il fera beau dans l'aprs-
midi.

-- Mais ta mre n'y consentira jamais.

-- Si, je te le promets, je m'en charge.

-- Si tu parviens  dcider ta mre, je veux bien, moi.

Et elle se prcipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait
attendu ce jour du dpart avec une impatience grandissante.

Depuis son entre au Sacr-Coeur elle n'avait pas quitt Rouen,
son pre ne permettant aucune distraction avant l'ge qu'il avait
fix. Deux fois seulement on l'avait emmene quinze jours  Paris,
mais c'tait une ville encore, et elle ne rvait que la campagne.

Elle allait maintenant passer l't dans leur proprit des
Peuples, vieux chteau de famille plant sur la falaise prs
d'Yport; et elle se promettait une joie infinie de cette vie libre
au bord des flots. Puis, il tait entendu qu'on lui faisait don de
ce manoir, qu'elle habiterait toujours lorsqu'elle serait marie.

Et la pluie, tombant sans rpit depuis la veille au soir, tait le
premier gros chagrin de son existence.

Mais, au bout de trois minutes, elle sortit, en courant, de la
chambre de sa mre, criant par toute la maison:

-- Papa, papa! maman veut bien; fais atteler.

Le dluge ne s'apaisait point; on et dit mme qu'il redoublait
quand la calche s'avana devant la porte.

Jeanne tait prte  monter en voiture lorsque la baronne
descendit l'escalier, soutenue d'un ct par son mari, et, de
l'autre, par une grande fille de chambre forte et bien dcouple
comme un gars. C'tait une Normande du pays de Caux, qui
paraissait au moins vingt ans, bien qu'elle en et au plus dix-
huit. On la traitait dans la famille un peu comme une seconde
fille, car elle avait t la soeur de lait de Jeanne. Elle
s'appelait Rosalie.

Sa principale fonction consistait d'ailleurs  guider les pas de
sa matresse devenue norme depuis quelques annes par suite d'une
hypertrophie du coeur dont elle se plaignait sans cesse.

La baronne atteignit, en soufflant beaucoup, le perron du vieil
htel, regarda la cour o l'eau ruisselait et murmura:

-- Ce n'est vraiment pas raisonnable.

Son mari, toujours souriant, rpondit:

-- C'est vous qui l'avez voulu, madame Adlade.

Comme elle portait ce nom pompeux d'Adlade, il le faisait
toujours prcder de madame avec un certain air de respect un
peu moqueur.

Puis elle se remit en marche et monta pniblement dans la voiture
dont tous les ressorts plirent. Le baron s'assit  son ct,
Jeanne et Rosalie prirent place sur la banquette  reculons.

La cuisinire Ludivine apporta des masses de manteaux qu'on
disposa sur les genoux, plus deux paniers qu'on dissimula sous les
jambes; puis elle grimpa sur le sige  ct du pre Simon, et
s'enveloppa d'une grande couverture qui la coiffait entirement.
Le concierge et sa femme vinrent saluer en fermant la portire;
ils reurent les dernires recommandations pour les malles qui
devaient suivre dans une charrette; et on partit.

Le pre Simon, le cocher, la tte baisse, le dos arrondi sous la
pluie, disparaissait dans son carrick  triple collet. La
bourrasque gmissante battait les vitres, inondait la chausse.

La berline, au grand trot des deux chevaux, dvala rondement sur
le quai, longea la ligne des grands navires dont les mts, les
vergues, les cordages se dressaient tristement dans le ciel
ruisselant, comme des arbres dpouills; puis elle s'engagea sur
le long boulevard du mont Riboudet.

Bientt, on traversa les prairies; et, de temps en temps, un saule
noy, les branches tombantes, avec un abandonnement de cadavre, se
dessinait gravement  travers un brouillard d'eau. Les fers des
chevaux clapotaient et les quatre roues faisaient des soleils de
boue.

On se taisait; les esprits eux-mmes semblaient mouills comme la
terre. Petite mre, se renversant, appuya sa tte et ferma les
paupires. Le baron considrait d'un oeil morne les campagnes
monotones et trempes. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait
de cette songerie animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce
ruissellement tide, se sentait revivre ainsi qu'une plante
enferme qu'on vient de remettre  l'air; et l'paisseur de sa
joie, comme un feuillage, abritait son coeur de la tristesse. Bien
qu'elle ne parlt pas, elle avait envie de chanter, de tendre au-
dehors sa main pour l'emplir d'eau qu'elle boirait; et elle
jouissait d'tre emporte au grand trot des chevaux, de voir la
dsolation des paysages, et de se sentir  l'abri au milieu de
cette inondation.

Et, sous la pluie acharne, les croupes luisantes des deux btes
exhalaient une bue d'eau bouillante.

La baronne, peu  peu, s'endormait. Sa figure, qu'encadraient six
boudins rguliers de cheveux pendillants, s'affaissa peu  peu,
mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou, dont
les dernires ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa
poitrine. Sa tte, souleve  chaque aspiration, retombait
ensuite; les joues s'enflaient, tandis que, entre ses lvres
entrouvertes, passait un ronflement sonore. Son mari se pencha sur
elle, et posa doucement, dans ses mains croises sur l'ampleur de
son ventre, un petit portefeuille en cuir.

Ce toucher la rveilla; et elle considra l'objet d'un regard
noy, avec cet hbtement des sommeils interrompus. Le
portefeuille tomba, s'ouvrit. De l'or et des billets de banque
s'parpillrent dans la calche. Elle s'veilla tout  fait; et la
gaiet de sa fille partit en une fuse de rires.

Le baron ramassa l'argent, et, le lui posant sur les genoux:

-- Voici, ma chre amie, tout ce qui reste de ma ferme d'letot.
Je l'ai vendue pour faire rparer les Peuples o nous habiterons
souvent dsormais.

Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit
tranquillement dans sa poche.

C'tait la neuvime ferme vendue ainsi, sur trente et une que
leurs parents avaient laisses. Ils possdaient cependant encore
environ vingt mille livres de rentes en terres qui, bien
administres, auraient facilement rendu trente mille francs par
an.

Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s'il n'y
avait eu dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la
bont. Elle tarissait l'argent dans leurs mains comme le soleil
tarit l'eau des marcages. Cela coulait, fuyait, disparaissait.
Comment? Personne n'en savait rien.  tout moment l'un d'eux
disait:

-- Je ne sais comment cela s'est fait, j'ai dpens cent francs
aujourd'hui sans rien acheter de gros.

Cette facilit de donner tait, du reste, un des grands bonheurs
de leur vie; et ils s'entendaient sur ce point d'une faon superbe
et touchante.

Jeanne demanda:

-- Est-ce beau, maintenant, mon chteau?

Le baron rpondit gaiement:

-- Tu verras, fillette.

Mais peu  peu, la violence de l'averse diminuait; puis ce ne fut
plus qu'une sorte de brume, une trs fine poussire de pluie
voltigeant. La vote des nues semblait s'lever, blanchir; et
soudain, par un trou qu'on ne voyait point, un long rayon de
soleil oblique descendit sur les prairies.

Et, les nuages s'tant fendus, le fond bleu du firmament parut;
puis la dchirure s'agrandit, comme un voile qui se dchire; et un
beau ciel pur, d'un azur net et profond, se dveloppa sur le
monde.

Un souffle frais et doux passa, comme un soupir heureux de la
terre; et, quand on longeait des jardins ou des bois, on entendait
parfois le chant alerte d'un oiseau qui schait ses plumes.

Le soir venait. Tout le monde dormait maintenant dans la voiture,
except Jeanne. Deux fois on s'arrta dans des auberges pour
laisser souffler les chevaux et leur donner un peu d'avoine avec
de l'eau.

Le soleil s'tait couch; des cloches sonnaient au loin. Dans un
petit village on alluma les lanternes; et le ciel aussi s'illumina
d'un fourmillement d'toiles. Des maisons claires apparaissaient
de place en place, traversant les tnbres d'un point de feu; et
tout d'un coup, derrire une cte,  travers des branches de
sapins, la lune, rouge, norme, et comme engourdie de sommeil,
surgit.

Il faisait si doux que les vitres demeuraient baisses. Jeanne,
puise de rve, rassasie de visions heureuses, se reposait
maintenant. Parfois l'engourdissement d'une position prolonge lui
faisait rouvrir les yeux; alors elle regardait au-dehors, voyait
dans la nuit lumineuse passer les arbres d'une ferme, ou bien
quelques vaches  et l couches en un champ, et qui relevaient
la tte. Puis elle cherchait une posture nouvelle, essayait de
ressaisir un songe bauch; mais le roulement continu de la
voiture emplissait ses oreilles, fatiguait sa pense et elle
refermait les yeux, se sentant l'esprit courbatur comme le corps.

Cependant on s'arrta. Des hommes et des femmes se tenaient debout
devant les portires avec des lanternes  la main. On arrivait.
Jeanne, subitement rveille, sauta bien vite. Pre et Rosalie,
clairs par un fermier, portrent presque la baronne tout  fait
extnue, geignant de dtresse, et rptant sans cesse d'une
petite voix expirante:

-- Ah! mon Dieu! mes pauvres enfants!

Elle ne voulut rien boire, rien manger, se coucha et tout aussitt
dormit.

Jeanne et le baron souprent en tte--tte.

Ils souriaient en se regardant, se prenaient les mains  travers
la table; et, saisis tous deux d'une joie enfantine, ils se mirent
 visiter le manoir rpar.

C'tait une de ces hautes et vastes demeures normandes tenant de
la ferme et du chteau, bties en pierres blanches devenues
grises, et spacieuses  loger une race.

Un immense vestibule sparait en deux la maison et la traversait
de part en part, ouvrant ses grandes portes sur les deux faces. Un
double escalier semblait enjamber cette entre, laissant vide le
centre, et joignant au premier ses deux montes  la faon d'un
pont.

Au rez-de-chausse,  droite, on entrait dans le salon dmesur,
tendu de tapisseries  feuillages o se promenaient des oiseaux.
Tout le meuble, en tapisserie au petit point, n'tait que
l'illustration des Fables de La Fontaine; et Jeanne eut un
tressaillement de plaisir en retrouvant une chaise qu'elle avait
aime, tant tout enfant, et qui reprsentait l'histoire du Renard
et de la Cigogne.

 ct du salon s'ouvraient la bibliothque, pleine de livres
anciens, et deux autres pices inutilises;  gauche, la salle 
manger en boiseries neuves, la lingerie, l'office, la cuisine et
un petit appartement contenant une baignoire.

Un corridor coupait en long tout le premier tage. Les dix portes
des dix chambres s'alignaient sur cette alle. Tout au fond, 
droite, tait l'appartement de Jeanne. Ils y entrrent. Le baron
venait de le faire remettre  neuf, ayant employ simplement des
tentures et des meubles rests sans usage dans les greniers.

Des tapisseries d'origine flamande, et trs vieilles, peuplaient
ce lieu de personnages singuliers.

Mais, en apercevant son lit, la jeune fille poussa des cris de
joie. Aux quatre coins, quatre grands oiseaux de chne, tout noirs
et luisants de cire, portaient la couche et paraissaient en tre
les gardiens. Les cts reprsentaient deux larges guirlandes de
fleurs et de fruits sculpts; et quatre colonnes finement
canneles, que terminaient des chapiteaux corinthiens, soulevaient
une corniche de roses et d'Amours enrouls.

Il se dressait, monumental, et tout gracieux cependant malgr la
svrit du bois bruni par le temps.

Le couvre-pied et la tenture du ciel de lit scintillaient comme
deux firmaments. Ils taient faits d'une soie antique d'un bleu
fonc qu'toilaient, par places, de grandes fleurs de lis brodes
d'or.

Quand elle l'eut bien admir, Jeanne, levant sa lumire, examina
les tapisseries pour en comprendre le sujet.

Un jeune seigneur et une jeune dame habills en vert, en rouge et
en jaune, de la faon la plus trange, causaient sous un arbre
bleu o mrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de mme
couleur broutait un peu d'herbe grise.

Juste au-dessus des personnages, dans un lointain de convention,
on apercevait cinq petites maisons rondes, aux toits aigus; et l-
haut, presque dans le ciel, un moulin  vent tout rouge.

De grands ramages, figurant des fleurs, circulaient dans tout
cela.

Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf
qu'on voyait sortir des maisons quatre petits bonshommes vtus 
la faon des Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe
d'tonnement et de colre extrmes.

Mais la dernire tenture reprsentait un drame. Prs du lapin qui
broutait toujours, le jeune homme tendu semblait mort. La jeune
dame, le regardant, se perait le sein d'une pe, et les fruits
de l'arbre taient devenus noirs.

Jeanne renonait  comprendre quand elle dcouvrit dans un coin
une bestiole microscopique, que le lapin, s'il et vcu, aurait pu
manger comme un brin d'herbe. Et cependant c'tait un lion.

Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysb; et,
quoiqu'elle sourt de la simplicit des dessins, elle se sentit
heureuse d'tre enferme dans cette aventure d'amour qui parlerait
sans cesse  sa pense des espoirs chris, et ferait planer chaque
nuit, sur son sommeil, cette tendresse antique et lgendaire.

Tout le reste du mobilier unissait les styles les plus divers.
C'taient ces meubles que chaque gnration laisse dans la famille
et qui font des anciennes maisons des sortes de muses o tout se
mle. Une commode Louis XIV superbe, cuirasse de cuivres
clatants, tait flanque de deux fauteuils Louis XV encore vtus
de leur soie  bouquets. Un secrtaire en bois de rose faisait
face  la chemine qui prsentait, sous un globe rond, une pendule
de l'Empire.

C'tait une ruche de bronze, suspendue par quatre colonnes de
marbre au-dessus d'un jardin de fleurs dores. Un mince balancier
sortant de la ruche, par une fente allonge, promenait
ternellement sur ce parterre une petite abeille aux ailes
d'mail.

Le cadran tait en faence peinte et encadr dans le flanc de la
ruche.

Elle se mit  sonner onze heures. Le baron embrassa sa fille, et
se retira chez lui.

Alors, Jeanne, avec regret, se coucha.

D'un dernier regard elle parcourut sa chambre, et puis teignit sa
bougie. Mais le lit, dont la tte seule s'appuyait  la muraille,
avait une fentre sur sa gauche, par o entrait un flot de lune
qui rpandait  terre une flaque de clart.

Des reflets rejaillissaient aux murs, des reflets ples caressant
faiblement les amours immobiles de Pyrame et de Thysb.

Par l'autre fentre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un
grand arbre tout baign de lumire douce. Elle se tourna sur le
ct, ferma les yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit.

Elle croyait se sentir encore secoue par les cahots de la voiture
dont le roulement continuait dans sa tte. Elle resta d'abord
immobile, esprant que ce repos la ferait enfin s'endormir; mais
l'impatience de son esprit envahit bientt tout son corps.

Elle avait des crispations dans les jambes, une fivre qui
grandissait. Alors elle se leva, et, nu-pieds, nu-bras, avec sa
longue chemise qui lui donnait l'aspect d'un fantme, elle
traversa la mare de lumire rpandue sur son plancher, ouvrit sa
fentre et regarda.

La nuit tait si claire qu'on y voyait comme en plein jour; et la
jeune fille reconnaissait tout ce pays, aim jadis dans sa
premire enfance.

C'tait d'abord, en face d'elle, un large gazon, jaune comme du
beurre sous la lumire nocturne. Deux arbres gants se dressaient
aux pointes, devant le chteau, un platane au nord, un tilleul au
sud.

Tout au bout de la grande tendue d'herbe, un petit bois en
bosquet terminait ce domaine, garanti des ouragans du large par
cinq rangs d'ormes antiques, tordus, rass, rongs, taills en
pente comme un toit par le vent de mer toujours dchan.

Cette espce de parc tait born,  droite et  gauche, par deux
longues avenues de peupliers dmesurs, appels peuples en
Normandie, qui sparaient la rsidence des matres des deux fermes
y attenant, occupes, l'une par la famille Couillard, l'autre par
la famille Martin.

Ces peuples avaient donn leur nom au chteau. Au-del de cet
enclos, s'tendait une vaste plaine inculte, seme d'ajoncs, o la
brise sifflait et galopait jour et nuit. Puis, soudain, la cte
s'abattait en une falaise de cent mtres, droite et blanche,
baignant son pied dans les vagues.

Jeanne regardait au loin la longue surface moire des flots qui
semblaient dormir sous les toiles.

Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la
terre se rpandaient. Un jasmin, grimp autour des fentres d'en
bas, exhalait continuellement son haleine pntrante qui se mlait
 l'odeur, plus lgre, des feuilles naissantes. De lentes rafales
passaient, apportant les saveurs fortes de l'air salin et de la
sueur visqueuse des varechs.

La jeune fille s'abandonna au bonheur de respirer; et le repos de
la campagne la calma comme un bain frais.

Toutes les btes qui s'veillent quand vient le soir et cachent
leur existence obscure dans la tranquillit des nuits,
emplissaient les demi-tnbres d'une agitation silencieuse. De
grands oiseaux, qui ne criaient point, fuyaient dans l'air comme
des taches, comme des ombres; des bourdonnements d'insectes
invisibles effleuraient l'oreille; des courses muettes
traversaient l'herbe pleine de rose ou le sable des chemins
dserts.

Seuls quelques crapauds mlancoliques poussaient vers la lune leur
note courte et monotone.

Il semblait  Jeanne que son coeur s'largissait, plein de
murmures comme cette soire claire, fourmillant soudain de mille
dsirs rdeurs, pareils  ces btes nocturnes dont le frmissement
l'entourait. Une affinit l'unissait  cette posie vivante; et
dans la molle blancheur de la nuit, elle sentait courir des
frissons surhumains, palpiter des espoirs insaisissables, quelque
chose comme un souffle de bonheur.

Et elle se mit  rver d'amour.

L'amour! Il l'emplissait depuis deux annes de l'anxit
croissante de son approche. Maintenant elle tait libre d'aimer;
elle n'avait plus qu' le rencontrer, lui!

Comment serait-il? Elle ne le savait pas au juste et ne se le
demandait mme pas. Il serait lui, voil tout.

Elle savait seulement qu'elle l'adorerait de toute son me et
qu'il la chrirait de toute sa force. Ils se promneraient par les
soirs pareils  celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des
toiles. Ils iraient, les mains dans les mains, serrs l'un contre
l'autre, entendant battre leurs coeurs, sentant la chaleur de
leurs paules, mlant leur amour  la simplicit suave des nuits
d't, tellement unis qu'ils pntreraient aisment, par la seule
puissance de leur tendresse, jusqu' leurs plus secrtes penses.

Et cela continuerait indfiniment, dans la srnit d'une
affection indescriptible.

Et il lui sembla soudain qu'elle le sentait l, contre elle; et
brusquement un vague frisson de sensualit lui courut des pieds 
la tte. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d'un mouvement
inconscient, comme pour treindre son rve; et, sur sa lvre
tendue vers l'inconnu, quelque chose passa qui la fit presque
dfaillir, comme si l'haleine du printemps lui et donn un baiser
d'amour.

Tout  coup, l-bas, derrire le chteau, sur la route, elle
entendit marcher dans la nuit. Et dans un lan de son me affole,
dans un transport de foi  l'impossible, aux hasards
providentiels, aux pressentiments divins, aux romanesques
combinaisons du sort, elle pensa: Si c'tait lui? Elle coutait
anxieusement le pas rythm du marcheur, sre qu'il allait
s'arrter  la grille pour demander l'hospitalit.

Lorsqu'il fut pass, elle se sentit triste comme aprs une
dception. Mais elle comprit l'exaltation de son espoir et sourit
 sa dmence.

Alors, un peu calme, elle laissa flotter son esprit au courant
d'une rverie plus raisonnable, cherchant  pntrer l'avenir,
chafaudant son existence.

Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme chteau qui dominait la
mer. Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une
fille pour elle. Et elle les voyait courant sur l'herbe, entre le
platane et le tilleul, tandis que le pre et la mre les
suivraient d'un oeil ravi, en changeant par-dessus leurs ttes
des regards pleins de passion.

Et elle resta longtemps, longtemps,  rvasser ainsi, tandis que
la lune, achevant son voyage  travers le ciel, allait disparatre
dans la mer.

L'air devenait plus frais. Vers l'orient, l'horizon plissait. Un
coq chanta dans la ferme de droite; d'autres rpondirent dans la
ferme de gauche. Leurs voix enroues semblaient venir de trs loin
 travers la cloison des poulaillers; et dans l'immense vote du
ciel, blanchie insensiblement, les toiles disparaissaient.

Un petit cri d'oiseau s'veilla quelque part. Des gazouillements,
timides d'abord, sortirent des feuilles; puis ils s'enhardirent,
devinrent vibrants, joyeux, gagnant de branche en branche, d'arbre
en arbre.

Jeanne, soudain, se sentit dans une clart; et, levant la tte
qu'elle avait cache en ses mains, elle ferma les yeux, blouie
par le resplendissement de l'aurore.

Une montagne de nuages empourprs, cachs en partie derrire une
grande alle de peuples, jetait des lueurs de sang sur la terre
rveille.

Et lentement, crevant les nues clatantes, criblant de feu les
arbres, les plaines, l'ocan, tout l'horizon, l'immense globe
flamboyant parut.

Et Jeanne se sentait devenir folle de bonheur. Une joie dlirante,
un attendrissement infini devant la splendeur des choses noya son
coeur qui dfaillait. C'tait son soleil! son aurore! le
commencement de sa vie! le lever de ses esprances! Elle tendit
les bras vers l'espace rayonnant, avec une envie d'embrasser le
soleil; elle voulait parler, crier quelque chose de divin comme
cette closion du jour; mais elle demeurait paralyse dans un
enthousiasme impuissant. Alors, posant son front dans ses mains,
elle sentit ses yeux pleins de larmes; et elle pleura
dlicieusement.

Lorsqu'elle releva la tte, le dcor superbe du jour naissant
avait dj disparu. Elle se sentit elle-mme apaise, un peu
lasse, comme refroidie. Sans fermer sa fentre, elle alla
s'tendre sur son lit, rva encore quelques minutes et s'endormit
si profondment qu' huit heures elle n'entendit point les appels
de son pre et se rveilla seulement lorsqu'il entra dans sa
chambre.

Il voulait lui montrer l'embellissement du chteau, de son
chteau.

La faade qui donnait sur l'intrieur des terres tait spare du
chemin par une vaste cour plante de pommiers. Ce chemin, dit
vicinal, courant entre les enclos des paysans, joignait, une demi-
lieue plus loin, la grande route du Havre  Fcamp.

Une alle droite venait de la barrire de bois jusqu'au perron.
Les communs, petits btiments en caillou de mer, coiffs de
chaume, s'alignaient des deux cts de la cour, le long des fosss
des deux fermes.

Les couvertures taient refaites  neuf; toute la menuiserie avait
t restaure, les murs rpars, les chambres retapisses, tout
l'intrieur repeint. Et le vieux manoir terni portait, comme des
taches, ses contrevents frais, d'un blanc d'argent, et ses
repltrages rcents sur sa grande faade gristre.

L'autre faade, celle o s'ouvrait une des fentres de Jeanne,
regardait au loin la mer, par-dessus le bosquet et la muraille
d'ormes rongs du vent.

Jeanne et le baron, bras dessus, bras dessous, visitrent tout,
sans omettre un coin; puis ils se promenrent lentement dans les
longues avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu'on appelait le
parc. L'herbe avait pouss sous les arbres, talant son tapis
vert. Le bosquet, tout au bout, tait charmant, mlait ses petits
chemins tortueux, spars par des cloisons de feuilles. Un livre
partit brusquement, qui fit peur  la jeune fille, puis il sauta
le talus et dtala dans les joncs marins vers la falaise.

Aprs le djeuner, comme Mme Adlade, encore extnue, dclarait
qu'elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu'
Yport.

Ils partirent, traversant d'abord le hameau d'touvent, o se
trouvaient les Peuples. Trois paysans les salurent comme s'ils
les eussent connus de tout temps.

Ils entrrent dans les bois en pente qui s'abaissent jusqu' la
mer en suivant une valle tournante.

Bientt apparut le village d'Yport. Des femmes qui raccommodaient
des hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les
regardaient passer. La rue incline, avec un ruisseau dans le
milieu et des tas de dbris tranant devant les portes, exhalait
une odeur forte de saumure. Les filets bruns, o restaient, de
place en place, des cailles luisantes pareilles  des picettes
d'argent, schaient entre les portes des taudis d'o sortaient les
senteurs des familles nombreuses grouillant dans une seule pice.

Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant
leur vie.

Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau
comme un dcor de thtre.

Mais, brusquement, en tournant un mur, elle aperut la mer, d'un
bleu opaque et lisse, s'tendant  perte de vue.

Ils s'arrtrent, en face de la plage,  regarder. Des voiles,
blanches comme des ailes d'oiseaux, passaient au large.  droite
comme  gauche, la falaise norme se dressait. Une sorte de cap
arrtait le regard d'un ct, tandis que, de l'autre, la ligne des
ctes se prolongeait indfiniment jusqu' n'tre plus qu'un trait
insaisissable.

Un port et des maisons apparaissaient dans une de ces dchirures
prochaines; et de tous petits flots, qui faisaient  la mer une
frange d'cume, roulaient sur le galet avec un bruit lger.

Les barques du pays, hales sur la pente de cailloux ronds,
reposaient sur le flanc, tendant au soleil leurs joues rondes
vernies de goudron. Quelques pcheurs les prparaient pour la
mare du soir.

Un matelot s'approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une
barbue qu'elle voulait rapporter elle-mme aux Peuples.

Alors l'homme proposa ses services pour des promenades en mer,
rptant son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans
les mmoires: Lastique, Josphin Lastique.

Le baron promit de ne pas l'oublier.

Ils reprirent le chemin du chteau.

Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les
oues la canne de son pre, dont chacun d'eux prit un bout; et ils
allaient gaiement en remontant la cte, bavardant comme deux
enfants, le front au vent et les yeux brillants, tandis que la
barbue, qui lassait peu  peu leurs bras, balayait l'herbe de sa
queue grasse.




-- II --


Une vie charmante et libre commena pour Jeanne. Elle lisait,
rvait et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait 
pas lents le long des routes, l'esprit parti dans les rves; ou
bien, elle descendait, en gambadant, les petites valles
tortueuses, dont les deux croupes portaient, comme une chape d'or,
une toison de fleurs d'ajoncs. Leur odeur forte et douce,
exaspre par la chaleur, la grisait  la faon d'un vin parfum;
et, au bruit lointain des vagues roulant sur une plage, une houle
berait son esprit.

Une mollesse, parfois, la faisait s'tendre sur l'herbe drue d'une
pente; et parfois, lorsqu'elle apercevait tout  coup, au dtour
du val, dans un entonnoir de gazon, un triangle de mer bleue
tincelante au soleil, avec une voile  l'horizon, il lui venait
des joies dsordonnes, comme  l'approche mystrieuse de bonheurs
planant sur elle.

Un amour de la solitude l'envahissait dans la douceur de ce frais
pays et dans le calme des horizons arrondis, et elle restait si
longtemps assise sur le sommet des collines que des petits lapins
sauvages passaient en bondissant  ses pieds.

Elle se mettait souvent  courir sur la falaise, fouette par
l'air lger des ctes, toute vibrante d'une jouissance exquise 
se mouvoir sans fatigue, comme les poissons dans l'eau ou les
hirondelles dans l'air.

Elle semait partout des souvenirs comme on jette des graines en
terre, de ces souvenirs dont les racines tiennent jusqu' la mort.
Il lui semblait qu'elle jetait un peu de son coeur  tous les plis
de ces vallons.

Elle se mit  prendre des bains avec passion. Elle nageait  perte
de vue, tant forte et hardie, et sans conscience du danger. Elle
se sentait bien dans cette eau froide, limpide et bleue, qui la
portait en la balanant. Lorsqu'elle tait loin du rivage, elle se
mettait sur le dos, les bras croiss sur sa poitrine, les yeux
perdus dans l'azur profond du ciel que traversait vite un vol
d'hirondelle, ou la silhouette blanche d'un oiseau de mer. On
n'entendait plus aucun bruit que le murmure loign du flot contre
le galet et une vague rumeur de la terre glissant encore sur les
ondulations des vagues, mais confuse, presque insaisissable. Et
puis, Jeanne se redressait et, dans un affolement de joie,
poussait des cris aigus en battant l'eau de ses deux mains.

Quelquefois, quand elle s'aventurait trop loin, une barque venait
la chercher.

Elle rentrait au chteau, ple de faim, mais lgre, alerte, du
sourire  la lvre et du bonheur plein les yeux.

Le baron, de son ct, mditait de grandes entreprises agricoles;
il voulait faire des essais, organiser le progrs, exprimenter
des instruments nouveaux, acclimater des races trangres; et il
passait une partie de ses journes en conversation avec les
paysans qui hochaient la tte, incrdules  ses tentatives.

Souvent aussi, il allait en mer avec les matelots d'Yport. Quand
il eut visit les grottes, les fontaines et les aiguilles des
environs, il voulut pcher comme un simple marin.

Dans les jours de brise, lorsque la voile pleine de vent fait
courir sur le dos des vagues la coque joufflue des barques, et
que, par chaque bord, trane jusqu'au fond de la mer la grande
ligne fuyante que poursuivent les hordes de maquereaux, il tenait
dans sa main tremblante d'anxit la petite corde qu'on sent
vibrer sitt qu'un poisson pris se dbat.

Il partait au clair de lune pour lever les filets poss la veille.
Il aimait  entendre craquer le mt,  respirer les rafales
sifflantes et fraches de la nuit; et, aprs avoir longtemps
louvoy pour retrouver les boues en se guidant sur une crte de
roche, le toit d'un clocher et le phare de Fcamp, il jouissait 
demeurer immobile sous les premiers feux du soleil levant qui
faisait reluire, sur le pont du bateau, le dos gluant des larges
raies en ventail et le ventre gras des turbots.

 chaque repas, il racontait avec enthousiasme ses promenades; et
petite mre,  son tour, lui disait combien de fois elle avait
parcouru la grande alle de peuples, celle de droite, contre la
ferme des Couillard, l'autre n'ayant pas assez de soleil.

Comme on lui avait recommand de prendre du mouvement, elle
s'acharnait  marcher. Ds que la fracheur de la nuit s'tait
dissipe, elle descendait, appuye sur le bras de Rosalie,
enveloppe d'une mante et de deux chles, et la tte touffe
d'une capeline noire que recouvrait encore un tricot rouge.

Alors, tranant son pied gauche, un peu plus lourd et qui avait
dj trac, dans toute la longueur du chemin, l'un  l'aller,
l'autre au retour, deux sillons poudreux o l'herbe tait morte,
elle recommenait sans fin un interminable voyage en ligne droite,
depuis l'encoignure du chteau jusqu'aux premiers arbustes du
bosquet. Elle avait fait placer un banc  chaque extrmit de
cette piste; et toutes les cinq minutes elle s'arrtait, disant 
la pauvre bonne patiente qui la soutenait:

-- Asseyons-nous, ma fille, je suis un peu lasse.

Et,  chaque arrt, elle laissait sur un des bancs tantt le
tricot qui lui couvrait la tte, tantt un chle, et puis l'autre,
puis la capeline, puis la mante; et tout cela faisait, aux deux
bouts de l'alle, deux gros paquets de vtements que Rosalie
rapportait sur son bras libre quand on rentrait pour djeuner.

Et dans l'aprs-midi, la baronne recommenait, d'une allure plus
molle, avec des repos plus allongs, sommeillant mme une heure de
temps en temps sur une chaise longue qu'on lui roulait dehors.

Elle appelait cela faire son exercice, comme elle disait mon
hypertrophie.

Un mdecin consult dix ans auparavant, parce qu'elle prouvait
des touffements, avait parl d'hypertrophie. Depuis lors ce mot,
dont elle ne comprenait gure la signification, s'tait tabli
dans sa tte. Elle faisait tter obstinment au baron,  Jeanne ou
 Rosalie son coeur que personne ne sentait plus, tant il tait
enseveli sous la bouffissure de sa poitrine; mais elle refusait
avec nergie de se laisser examiner par aucun nouveau mdecin, de
peur qu'on lui dcouvrt d'autres maladies; et elle parlait de
son hypertrophie  tout propos, et si souvent qu'il semblait que
cette affection lui ft spciale, lui appartnt comme une chose
unique sur laquelle les autres n'avaient aucun droit.

Le baron disait l'hypertrophie de ma femme, et Jeanne
l'hypertrophie de maman, comme ils auraient dit la robe, le
chapeau, ou le parapluie.

Elle avait t fort jolie dans sa jeunesse et plus mince qu'un
roseau. Aprs avoir vals dans les bras de tous les uniformes de
l'Empire, elle avait lu _Corinne_ qui l'avait fait pleurer; et
elle tait demeure depuis comme marque de ce roman.

 mesure que sa taille s'tait paissie, son me avait pris des
lans plus potiques; et quand l'obsit l'eut cloue sur un
fauteuil, sa pense vagabonda  travers des aventures tendres dont
elle se croyait l'hrone. Elle en avait des prfres qu'elle
faisait toujours revenir dans ses rves, comme une bote  musique
dont on remonte la manivelle rpte interminablement le mme air.
Toutes les romances langoureuses, o l'on parle de captives et
d'hirondelles, lui mouillaient infailliblement les paupires; et
elle aimait mme certaines chansons grivoises de Branger,  cause
des regrets qu'elles expriment.

Elle demeurait souvent pendant des heures, immobile, loigne dans
ses songeries; et son habitation des Peuples lui plaisait
infiniment parce qu'elle prtait un dcor aux romans de son me,
lui rappelant et par les bois d'alentour, et par la lande dserte,
et par le voisinage de la mer, les livres de Walter Scott qu'elle
lisait depuis quelques mois.

Dans les jours de pluie, elle restait enferme en sa chambre 
visiter ce qu'elle appelait ses reliques. C'taient toutes ses
anciennes lettres, les lettres de son pre et de sa mre, les
lettres du baron quand elle tait sa fiance, et d'autres encore.


Elle les avait enfermes dans un secrtaire d'acajou portant  ses
angles des sphinx de cuivre; et elle disait d'une voix
particulire:

-- Rosalie, ma fille, apporte-moi le tiroir aux souvenirs.

La petite bonne ouvrait le meuble, prenait le tiroir, le posait
sur une chaise  ct de sa matresse qui se mettait  lire
lentement, une  une, ces lettres, en laissant tomber une larme
dessus de temps en temps.

Jeanne, parfois, remplaait Rosalie et promenait petite mre qui
lui racontait des souvenirs d'enfance. La jeune fille se
retrouvait dans ces histoires d'autrefois, s'tonnant de la
similitude de leurs penses, de la parent de leurs dsirs; car
chaque coeur s'imagine ainsi avoir tressailli avant tout autre
sous une foule de sensations qui ont fait battre ceux des
premires cratures et feront palpiter encore ceux des derniers
hommes et des dernires femmes.

Leur marche lente suivait la lenteur du rcit que des oppressions,
parfois, interrompaient quelques secondes; et la pense de Jeanne
alors, bondissant par-dessus les aventures commences, s'lanait
vers l'avenir peupl de joies, se roulait dans les esprances.

Un aprs-midi, comme elles se reposaient sur le banc du fond,
elles aperurent tout  coup, au bout de l'alle, un gros prtre
qui s'en venait vers elles.

Il salua de loin, prit un air souriant, salua de nouveau quand il
fut  trois pas et s'cria:

-- Eh bien, madame la baronne, comment allons-nous?

C'tait le cur du pays.

Petite mre, ne dans le sicle des philosophes, leve par un
pre peu croyant, aux jours de la Rvolution, ne frquentait gure
l'glise, bien qu'elle aimt les prtres par une sorte d'instinct
religieux de femme.

Elle avait totalement oubli l'abb Picot, son cur, et rougit en
le voyant. Elle s'excusa de n'avoir point prvenu sa dmarche.
Mais le bonhomme n'en semblait point froiss; il regarda Jeanne,
la complimenta sur sa bonne mine, s'assit, mit son tricorne sur
ses genoux et s'pongea le front. Il tait fort gros, fort rouge,
et suait  flots. Il tirait de sa poche,  tout instant, un norme
mouchoir  carreaux imbib de transpiration, et se le passait sur
le visage et le cou; mais,  peine le linge humide tait-il rentr
dans les profondeurs de sa robe que de nouvelles gouttes
poussaient sur sa peau, et, tombant sur la soutane rebondie au
ventre, fixaient en petites taches rondes la poussire volante des
chemins.

Il tait gai, vrai prtre campagnard, tolrant, bavard et brave
homme. Il raconta des histoires, parla des gens du pays, ne sembla
pas s'tre aperu que ses deux paroissiennes n'taient pas encore
venues aux offices, la baronne accordant son indolence avec sa foi
confuse, et Jeanne trop heureuse d'tre dlivre du couvent o
elle avait t repue de crmonies pieuses.

Le baron parut. Sa religion panthiste le laissait indiffrent aux
dogmes. Il fut aimable pour l'abb qu'il connaissait de loin, et
le retint  dner.

Le prtre sut plaire, grce  cette astuce inconsciente que le
maniement des mes donne aux hommes les plus mdiocres appels par
le hasard des vnements,  exercer un pouvoir sur leurs
semblables.

La baronne le choya, attire peut-tre par une de ces affinits
qui rapprochent les natures semblables, la figure sanguine et
l'haleine courte du gros homme plaisant  son obsit soufflante.

Vers le dessert il eut une verve de cur en goguette, ce laisser-
aller familier des fins de repas joyeuses.

Et, tout  coup, il s'cria comme si une ide heureuse lui et
travers l'esprit:

-- Mais j'ai un nouveau paroissien qu'il faut que je vous
prsente, M. le vicomte de Lamare!

La baronne, qui connaissait sur le bout du doigt tout l'armorial
de la province, demanda:

-- Est-il de la famille de Lamare de l'Eure?

Le prtre s'inclina:

-- Oui, madame, c'est le fils du vicomte Jean de Lamare, mort l'an
dernier.

Alors, Mme Adlade, qui aimait par-dessus tout la noblesse, posa
une foule de questions, et apprit que, les dettes du pre payes,
le jeune homme, ayant vendu son chteau de famille, s'tait
organis un petit pied--terre dans une des trois fermes qu'il
possdait dans la commune d'touvent. Ces biens reprsentaient en
tout cinq  six mille livres de rente; mais le vicomte tait
d'humeur conome et sage, et comptait vivre simplement, pendant
deux ou trois ans, dans ce modeste pavillon, afin d'amasser de
quoi faire bonne figure dans le monde, pour se marier avec
avantage sans contracter de dettes ou hypothquer ses fermes.

Le cur ajouta:

-- C'est un bien charmant garon; et si rang, si paisible. Mais
il ne s'amuse gure dans le pays.

Le baron dit:

-- Amenez-le chez nous, monsieur l'abb, cela pourra le distraire
de temps en temps.

Et on parla d'autre chose.

Quand on passa dans le salon, aprs avoir pris le caf, le prtre
demanda la permission de faire un tour dans le jardin, ayant
l'habitude d'un peu d'exercice aprs ses repas. Le baron
l'accompagna. Ils se promenaient lentement tout le long de la
faade blanche du chteau pour revenir ensuite sur leurs pas.
Leurs ombres, l'une maigre, l'autre ronde et coiffe d'un
champignon, allaient et venaient tantt devant eux, tantt
derrire eux, selon qu'ils marchaient vers la lune ou qu'ils lui
tournaient le dos. Le cur mchonnait une sorte de cigarette qu'il
avait tire de sa poche. Il en expliqua l'utilit avec le franc-
parler des hommes de campagne:

-- C'est pour favoriser les renvois, parce que j'ai les digestions
un peu lourdes.

Puis, soudain, regardant le ciel o voyageait l'astre clair, il
pronona:

-- On ne se lasse jamais de ce spectacle-l.

Et il rentra prendre cong des dames.




-- III --


Le dimanche suivant, la baronne et Jeanne allrent  la messe,
pousses par un dlicat sentiment de dfrence pour leur cur.

Elles l'attendirent aprs l'office, afin de l'inviter  djeuner
pour le jeudi. Il sortit de la sacristie avec un grand jeune homme
lgant qui lui donnait le bras familirement. Ds qu'il aperut
les deux femmes, il fit un geste de joyeuse surprise et s'cria:

-- Comme a tombe! Permettez-moi, madame la baronne et
mademoiselle Jeanne, de vous prsenter votre voisin, M. le vicomte
de Lamare.

Le vicomte s'inclina, dit son dsir, ancien dj, de faire la
connaissance de ces dames, et se mit  causer avec aisance, en
homme comme il faut, ayant vcu. Il possdait une de ces figures
heureuses dont rvent les femmes et qui sont dsagrables  tous
les hommes. Ses cheveux, noirs et friss, ombraient son front
lisse et bruni; et deux grands sourcils, rguliers comme s'ils
eussent t artificiels, rendaient profonds et tendres ses yeux
sombres dont le blanc semblait un peu teint de bleu.

Ses cils, serrs et longs, prtaient  son regard cette loquence
passionne qui trouble, dans les salons, la belle dame hautaine,
et fait se retourner la fille en bonnet qui porte un panier par
les rues.

Le charme langoureux de cet oeil faisait croire  la profondeur de
la pense et donnait de l'importance aux moindres paroles.

La barbe drue, luisante et fine, cachait une mchoire un peu trop
forte.

On se spara aprs beaucoup de compliments.

M. de Lamare, deux jours aprs, fit sa premire visite.

Il arriva comme on essayait un banc rustique, pos le matin mme
sous le grand platane en face des fentres du salon. Le baron
voulait qu'on en plat un autre, pour faire pendant, sous le
tilleul; petite mre, ennemie de la symtrie, ne voulait pas. Le
vicomte, consult, fut de l'avis de la baronne.

Puis il parla du pays, qu'il dclarait trs pittoresque, ayant
trouv, dans ses promenades solitaires, beaucoup de sites
ravissants. De temps en temps ses yeux, comme par hasard,
rencontraient ceux de Jeanne; et elle prouvait une sensation
singulire de ce regard brusque, vite dtourn, o apparaissaient
une admiration caressante et une sympathie veille.

M. de Lamare, le pre, mort l'anne prcdente, avait justement
connu un ami de M. des Cultaux dont petite mre tait fille; et la
dcouverte de cette connaissance enfanta une conversation
d'alliances, de dates, de parents interminable. La baronne
faisait des tours de force de mmoire, rtablissant les
ascendances et les descendances d'autres familles, circulant, sans
jamais se perdre, dans le labyrinthe compliqu des gnalogies.

-- Dites-moi, vicomte, avez-vous entendu parler des Saunoy de
Varfleur? le fils an, Gontran, avait pous une demoiselle de
Coursil, une Coursil-Courville, et le cadet, une de mes cousines,
Mlle de la Roche-Aubert qui tait allie aux Crisange. Or,
M. de Crisange tait l'ami intime de mon pre et a d connatre
aussi le vtre.

-- Oui, madame. N'est-ce pas ce M. de Crisange qui migra et dont
le fils s'est ruin?

-- Lui-mme. Il avait demand en mariage ma tante, aprs la mort
de son mari, le comte d'Eretry; mais elle ne voulut pas de lui
parce qu'il prisait. Savez-vous,  ce propos, ce que sont devenus
les Viloise? Ils ont quitt la Touraine vers 1813,  la suite de
revers de fortune, pour se fixer en Auvergne, et je n'en ai plus
entendu parler.

-- Je crois, madame, que le vieux marquis est mort d'une chute de
cheval, laissant une fille marie avec un Anglais, et l'autre avec
un certain Bassolle, un commerant, riche, dit-on, et qui l'avait
sduite.

Et des noms, appris et retenus ds l'enfance dans les
conversations des vieux parents, revenaient. Et les mariages de
ces familles gales prenaient, dans leurs esprits l'importance des
grands vnements publics. Ils parlaient de gens qu'ils n'avaient
jamais vus comme s'ils les connaissaient beaucoup; et ces gens-l,
dans d'autres contres, parlaient d'eux de la mme faon; et ils
se sentaient familiers de loin, presque amis, presque allis, par
le seul fait d'appartenir  la mme caste, et d'tre d'un sang
quivalent.

Le baron, d'une nature assez sauvage et d'une ducation qui ne
s'accordait point avec les croyances et les prjugs des gens de
son monde, ne connaissait gure les familles des environs; il
interrogea sur elles le vicomte.

M. de Lamare rpondit: Oh! il n'y a pas beaucoup de noblesse dans
l'arrondissement, du mme ton dont il aurait dclar qu'il y
avait peu de lapins sur les ctes; et il donna des dtails. Trois
familles seulement se trouvaient dans un rayon assez rapproch: le
marquis de Coutelier, une sorte de chef de l'aristocratie
normande; le vicomte et la vicomtesse de Briseville, des gens
d'excellente race, mais se tenant assez isols; enfin le comte de
Fourville, sorte de croque-mitaine, qui passait pour faire mourir
sa femme de chagrin et qui vivait en chasseur dans son chteau de
la Vrillette, bti sur un tang.

Quelques parvenus, qui frayaient entre eux, avaient achet des
domaines par-ci, par-l. Le vicomte ne les connaissait point.

Il prit cong; et son dernier regard fut pour Jeanne, comme s'il
lui et adress un adieu particulier, plus cordial et plus doux.

La baronne le trouva charmant et surtout trs comme il faut. Petit
pre rpondit:

-- Oui, certes, c'est un garon trs bien lev.

On l'invita  dner la semaine suivante. Il vint alors
rgulirement.

Il arrivait le plus souvent vers quatre heures de l'aprs-midi,
rejoignait petite mre dans son alle et lui offrait le bras
pour faire son exercice. Quand Jeanne n'tait point sortie, elle
soutenait la baronne de l'autre ct, et tous trois marchaient
lentement d'un bout  l'autre du grand chemin tout droit, allant
et revenant sans cesse. Il ne parlait gure  la jeune fille. Mais
son oeil, qui semblait en velours noir, rencontrait souvent l'oeil
de Jeanne, qu'on aurait dit en agate bleue.

Plusieurs fois ils descendirent tous les deux  Yport avec le
baron.

Comme ils se trouvaient sur la plage, un soir, le pre Lastique
les aborda, et, sans quitter sa pipe, dont l'absence aurait tonn
peut-tre davantage que la disparition de son nez, il pronona:

-- Avec ce vent-l m'sieu l'baron, y aurait d'quoi aller d'main
jusqu'tretat, et r'venir sans s'donner d'peine.

Jeanne joignit les mains:

-- Oh! papa, si tu voulais?

Le baron se tourna vers M. de Lamare:

-- En tes-vous, vicomte? Nous irions djeuner l-bas.

Et la partie fut tout de suite dcide.

Ds l'aurore, Jeanne tait debout. Elle attendit son pre, plus
lent  s'habiller, et ils se mirent  marcher dans la rose,
traversant d'abord la plaine, puis le bois tout vibrant de chants
d'oiseaux. Le vicomte et le pre Lastique taient assis sur un
cabestan.

Deux autres marins aidrent au dpart. Les hommes, appuyant leurs
paules aux bordages, poussaient de toute leur force. On avanait
avec peine sur la plate-forme de galet. Lastique glissait sous la
quille des rouleaux de bois graisss, puis, reprenant sa place,
modulait d'une voix tranante son interminable Ohe hop! qui
devait rgler l'effort commun.

Mais, lorsqu'on parvint  la pente, le canot tout d'un coup
partit, dvala sur les cailloux ronds avec un grand bruit de toile
dchire. Il s'arrta net  l'cume des petites vagues, et tout le
monde prit place sur les bancs; puis, les deux matelots rests 
terre le mirent  flot.

Une brise lgre et continue, venant du large, effleurait et
ridait la surface de l'eau. La voile fut hisse, s'arrondit un
peu, et la barque s'en alla paisiblement,  peine berce par la
mer.

On s'loigna d'abord. Vers l'horizon, le ciel se baissant se
mlait  l'ocan. Vers la terre, la haute falaise droite faisait
une grande ombre  son pied, et des pentes de gazon, pleines de
soleil, l'chancraient par endroits. L-bas, en arrire, des
voiles brunes sortaient de la jete blanche de Fcamp, et l-bas,
en avant, une roche d'une forme trange, arrondie et perce 
jour, avait  peu prs la figure d'un lphant norme enfonant sa
trompe dans les flots. C'tait la petite porte d'tretat.

Jeanne, tenant le bordage d'une main, un peu tourdie par le
bercement des vagues, regardait au loin; et il lui semblait que
trois seules choses taient vraiment belles dans la cration: la
lumire, l'espace et l'eau.

Personne ne parlait. Le pre Lastique, qui tenait la barre et
l'coute, buvait un coup de temps en temps,  mme une bouteille
cache sous son banc; et il fumait, sans repos, son moignon de
pipe qui semblait inextinguible. Il en sortait toujours un mince
filet de fume bleue, tandis qu'un autre, tout pareil, s'chappait
du coin de sa bouche. Et on ne voyait jamais le matelot rallumer
le fourneau de terre plus noir que l'bne, ou le remplir de
tabac. Quelquefois il le prenait d'une main, l'tait de ses lvres
et, du mme coin d'o sortait la fume, lanait  la mer un long
jet de salive brune.

Le baron, assis  l'avant, surveillait la voile, tenant la place
d'un homme. Jeanne et le vicomte se trouvaient cte  cte, un peu
troubls tous les deux. Une force inconnue faisait se rencontrer
leurs yeux, qu'ils levaient au mme moment, comme si une affinit
les et avertis; car entre eux flottait dj cette subtile et
vague tendresse qui nat si vite entre deux jeunes gens, lorsque
le garon n'est pas laid et que la jeune fille est jolie. Ils se
sentaient heureux l'un prs de l'autre, peut-tre parce qu'ils
pensaient l'un  l'autre.

Le soleil montait, comme pour considrer de plus haut la vaste mer
tendue sous lui; mais elle eut comme une coquetterie et
s'enveloppa d'une brume lgre qui la voilait  ses rayons.
C'tait un brouillard transparent, trs bas, dor, qui ne cachait
rien, mais rendait les lointains plus doux. L'astre dardait ses
flammes, faisait fondre cette nue brillante; et lorsqu'il fut
dans toute sa force, la bue s'vapora, disparut; et la mer, lisse
comme une glace, se mit  miroiter dans la lumire.

Jeanne, tout mue, murmura:

-- Comme c'est beau!

Le vicomte rpondit:

-- Oh! oui, c'est beau!

La clart sereine de cette matine faisait s'veiller comme un
cho dans leurs coeurs.

Et soudain on dcouvrit les grandes arcades d'tretat, pareilles 
deux jambes de la falaise marchant dans la mer, hautes  servir
d'arche  des navires; tandis qu'une aiguille de roche, blanche et
pointue, se dressait devant la premire.

On aborda, et pendant que le baron, descendu le premier, retenait
la barque au rivage en tirant sur une corde, le vicomte prit dans
ses bras Jeanne pour la dposer  terre sans qu'elle se mouillt
les pieds; puis ils montrent la dure banque de galet, cte 
cte, mus tous deux de ce rapide enlacement, et ils entendirent
tout  coup le pre Lastique disant au baron:

-- M'est avis que a ferait un joli couple tout de mme.

Dans une petite auberge, prs de la plage, le djeuner fut
charmant. L'ocan, engourdissant la voix et la pense, les avait
rendus silencieux; la table les fit bavards, et bavards comme des
coliers en vacances.

Les choses les plus simples leur donnaient d'interminables
gaiets.

Le pre Lastique, en se mettant  table, cacha soigneusement dans
son bret sa pipe qui fumait encore; et l'on rit. Une mouche,
attire sans doute par son nez rouge, s'en vint  plusieurs
reprises se poser dessus; et lorsqu'il l'avait chasse d'un coup
de main trop lent pour la saisir, elle allait se poster sur un
rideau de mousseline, que beaucoup de ses soeurs avaient dj
macul, et elle semblait guetter avidement le pif enlumin du
matelot, car elle reprenait aussitt son vol pour revenir s'y
installer.

 chaque voyage de l'insecte un rire fou jaillissait, et, lorsque
le vieux, ennuy par ce chatouillement, murmura: Elle est
bougrement obstine, Jeanne et le vicomte se mirent  pleurer de
gaiet, se tordant, touffant, la serviette sur la bouche pour ne
pas crier.

Lorsqu'on eut pris le caf:

-- Si nous allions nous promener, dit Jeanne.

Le vicomte se leva; mais le baron prfrait faire son lzard au
soleil sur le galet:

-- Allez-vous-en, mes enfants, vous me retrouverez ici dans une
heure.

Ils traversrent en ligne droite les quelques chaumires du pays;
et, aprs avoir dpass un petit chteau qui ressemblait  une
grande ferme, ils se trouvrent dans une valle dcouverte
allonge devant eux.

Le mouvement de la mer les avait alanguis, troublant leur
quilibre ordinaire, le grand air salin les avait affams, puis le
djeuner les avait tourdis et la gaiet les avait nervs. Ils se
sentaient maintenant un peu fous, avec des envies de courir
perdument dans les champs. Jeanne entendait bourdonner ses
oreilles, toute remue par des sensations nouvelles et rapides.

Un soleil dvorant tombait sur eux. Des deux cts de la route les
rcoltes mres se penchaient, plies sous la chaleur. Les
sauterelles s'gosillaient, nombreuses comme les brins d'herbe,
jetant partout, dans les bls, dans les seigles, dans les joncs
marins des ctes, leur cri maigre et assourdissant.

Aucune autre voix ne montait sous le ciel torride, d'un bleu
miroitant et jauni comme s'il allait tout d'un coup devenir rouge,
 la faon des mtaux trop rapprochs d'un brasier.

Ayant aperu un petit bois, plus loin,  droite, ils y allrent.

Encaisse entre deux talus, une alle troite s'avanait sous de
grands arbres impntrables au soleil. Une espce de fracheur
moisie les saisit en entrant, cette humidit qui fait frissonner
la peau et pntre dans les poumons. L'herbe avait disparu, faute
de jour et d'air libre; mais une mousse cachait le sol.

Ils avanaient:

-- Tiens, l-bas, nous pourrons nous asseoir un peu, dit-elle.

Deux vieux arbres taient morts et, profitant du trou fait dans la
verdure, une averse de lumire tombait l, chauffait la terre,
avait rveill des germes de gazon, de pissenlits et de lianes,
fait clore des petites fleurs blanches, fines comme un
brouillard, et des digitales pareilles  des fuses. Des
papillons, des abeilles, des frelons trapus, des cousins dmesurs
qui ressemblaient  des squelettes de mouches, mille insectes
volants, des btes  bon Dieu roses et tachetes, des btes
d'enfer aux reflets verdtres, d'autres noires avec des cornes,
peuplaient ce puits lumineux et chaud, creus dans l'ombre glace
des lourds feuillages.

Ils s'assirent, la tte  l'abri et les pieds dans la chaleur. Ils
regardaient toute cette vie grouillante et petite qu'un rayon fait
apparatre; et Jeanne attendrie rptait:

-- Comme on est bien! que c'est bon la campagne! Il y a des
moments o je voudrais tre mouche ou papillon pour me cacher dans
les fleurs.

Ils parlrent d'eux, de leurs habitudes, de leurs gots, sur ce
ton plus bas, intime, dont on fait les confidences. Il se disait
dj dgot du monde, las de sa vie futile; c'tait toujours la
mme chose; on n'y rencontrait rien de vrai, rien de sincre.


Le monde! elle aurait bien voulu le connatre; mais elle tait
convaincue d'avance qu'il ne valait pas la campagne.

Et plus leurs coeurs se rapprochaient, plus ils s'appelaient avec
crmonie Monsieur et Mademoiselle, plus aussi leurs regards se
souriaient, se mlaient; et il leur semblait qu'une bont nouvelle
entrait en eux, une affection plus pandue, un intrt  mille
choses dont ils ne s'taient jamais soucis.

Ils revinrent; mais le baron tait parti  pied jusqu' la
Chambre-aux-Demoiselles, grotte suspendue dans une crte de
falaise; et ils l'attendirent  l'auberge.

Il ne reparut qu' cinq heures du soir, aprs une longue promenade
sur les ctes.

On remonta dans la barque. Elle s'en allait mollement, vent
arrire, sans secousse aucune, sans avoir l'air d'avancer. La
brise arrivait par souffles lents et tides qui tendaient la voile
une seconde, puis la laissaient retomber, flasque, le long du mt.
L'onde opaque semblait morte; et le soleil puis d'ardeurs,
suivant sa route arrondie, s'approchait d'elle tout doucement.

L'engourdissement de la mer faisait de nouveau taire tout le
monde.

Jeanne dit enfin:

-- Comme j'aimerais voyager!

Le vicomte reprit:

-- Oui, mais c'est triste de voyager seul, il faut tre au moins
deux pour se communiquer ses impressions...

Elle rflchit:

-- C'est vrai..., j'aime  me promener seule cependant...; comme
on est bien quand on rve toute seule...

Il la regarda longuement:

-- On peut aussi rver  deux.

Elle baissa les yeux. tait-ce une allusion? Peut-tre. Elle
considra l'horizon comme pour dcouvrir encore plus loin; puis,
d'une voix lente:

-- Je voudrais aller en Italie...; et en Grce... ah! oui, en
Grce... et en Corse! ce doit tre si sauvage et si beau!

Il prfrait la Suisse  cause des chalets et des lacs.

Elle disait:

-- Non, j'aimerais les pays tout neufs comme la Corse, ou les pays
trs vieux et pleins de souvenirs, comme la Grce. Ce doit tre si
doux de retrouver les traces de ces peuples dont nous savons
l'histoire depuis notre enfance, de voir les lieux o se sont
accomplies les grandes choses.

Le vicomte, moins exalt, dclara:

-- Moi, l'Angleterre m'attire beaucoup; c'est une rgion fort
instructive.

Alors, ils parcoururent l'univers, discutant les agrments de
chaque pays, depuis les ples jusqu' l'quateur, s'extasiant sur
des paysages imaginaires et les moeurs invraisemblables de
certains peuples comme les Chinois et les Lapons; mais ils en
arrivrent  conclure que le plus beau pays du monde, c'tait la
France avec son climat tempr, frais l't et doux l'hiver, ses
riches campagnes, ses vertes forts, ses grands fleuves calmes et
ce culte des beaux-arts qui n'avait exist nulle part ailleurs,
depuis les grands sicles d'Athnes.

Puis ils se turent.

Le soleil, plus bas, semblait saigner; et une large trane
lumineuse, une route blouissante courait sur l'eau depuis la
limite de l'ocan jusqu'au sillage de la barque.

Les derniers souffles de vent tombrent; toute ride s'aplanit; et
la voile immobile tait rouge. Une accalmie illimite semblait
engourdir l'espace, faire le silence autour de cette rencontre
d'lments; tandis que, cambrant sous le ciel son ventre luisant
et liquide, la mer, fiance monstrueuse, attendait l'amant de feu
qui descendait vers elle. Il prcipitait sa chute, empourpr comme
par le dsir de leur embrasement. Il la joignit; et, peu  peu,
elle le dvora.

Alors, de l'horizon, une fracheur accourut; un frisson plissa le
sein mouvant de l'eau, comme si l'astre englouti et jet sur le
monde un soupir d'apaisement.

Le crpuscule fut court; la nuit se dploya, crible d'astres. Le
pre Lastique prit les rames; et on s'aperut que la mer tait
phosphorescente. Jeanne et le vicomte, cte  cte, regardaient
ces lueurs mouvantes que la barque laissait derrire elle. Ils ne
songeaient presque plus, contemplant vaguement, aspirant le soir
dans un bien-tre dlicieux; et comme Jeanne avait une main
appuye sur le banc, un doigt de son voisin se posa, comme par
hasard, contre sa peau; elle ne remua point, surprise, heureuse,
et confuse de ce contact si lger.

Quand elle fut rentre le soir, dans sa chambre, elle se sentit
trangement remue, et tellement attendrie que tout lui donnait
envie de pleurer. Elle regarda sa pendule, pensa que la petite
abeille battait  la faon d'un coeur, d'un coeur ami; qu'elle
serait le tmoin de toute sa vie, qu'elle accompagnerait ses joies
et ses chagrins de ce tic-tac vif et rgulier; et elle arrta la
mouche dore pour mettre un baiser sur ses ailes. Elle aurait
embrass n'importe quoi. Elle se souvint d'avoir cach dans le
fond d'un tiroir une vieille poupe d'autrefois; elle la
rechercha, la revit avec la joie qu'on a en retrouvant des amies
adores; et, la serrant contre sa poitrine, elle cribla de baisers
ardents les joues peintes et la filasse frise du joujou.

Et, tout en le gardant en ses bras, elle songea.

tait-ce bien LUI l'poux promis par mille voix secrtes, qu'une
Providence souverainement bonne avait ainsi jet sur sa route?
tait-ce bien l'tre cr pour elle,  qui elle dvouerait son
existence? taient-ils ces deux prdestins dont les tendresses,
se joignant, devaient s'treindre, se mler indissolublement,
engendrer L'AMOUR?

Elle n'avait point encore ces lans tumultueux de tout son tre,
ces ravissements fous, ces soulvements profonds qu'elle croyait
tre la passion; il lui semblait cependant qu'elle commenait 
l'aimer; car elle se sentait parfois toute dfaillante en pensant
 lui; et elle y pensait sans cesse. Sa prsence lui remuait le
coeur; elle rougissait et plissait en rencontrant son regard, et
frissonnait en entendant sa voix.

Elle dormit bien peu cette nuit-l.

Alors, de jour en jour, le troublant dsir d'aimer l'envahit
davantage. Elle se consultait sans cesse, consultait aussi les
marguerites, les nuages, des pices de monnaie jetes en l'air.

Or, un soir, son pre lui dit:

-- Fais-toi belle, demain matin.

Elle demanda:

-- Pourquoi, papa?

Il reprit:

-- C'est un secret.

Et quand elle descendit, le lendemain, toute frache dans une
toilette claire, elle trouva la table du salon couverte de botes
de bonbons; et, sur une chaise, un norme bouquet.

Une voiture entra dans la cour. On lisait dessus: Lerat,
ptissier  Fcamp. Repas de noces; et Ludivine, aide d'un
marmiton, tirait d'une trappe ouvrant derrire la carriole,
beaucoup de grands paniers plats qui sentaient bon.

Le vicomte de Lamare parut. Son pantalon tait tendu et retenu
sous de mignonnes bottes vernies qui faisaient voir la petitesse
de son pied. Sa longue redingote, serre  la taille, laissait
sortir, par l'chancrure sur la poitrine, la dentelle de son
jabot; et une cravate fine,  plusieurs tours, le forait  porter
haut sa belle tte brune empreinte d'une distinction grave. Il
avait un autre air que de coutume, cet aspect particulier que la
toilette donne subitement aux visages les mieux connus. Jeanne,
stupfaite, le regardait comme si elle ne l'avait point encore vu;
elle le trouvait souverainement gentilhomme, grand seigneur de la
tte aux pieds.

Il s'inclina, en souriant:

-- Eh bien, ma commre, tes-vous prte?

Elle balbutia:

-- Mais quoi? Qu'y a-t-il donc?

-- Tu le sauras tout  l'heure, dit le baron.

La calche attele s'avana, Mme Adlade descendit de sa chambre,
en grand apparat au bras de Rosalie, qui parut tellement mue par
l'lgance de M. de Lamare que petit pre murmura:

-- Dites donc, vicomte, je crois que notre bonne vous trouve  son
got.

Il rougit jusqu'aux oreilles, fit semblant de n'avoir pas entendu,
et, s'emparant du gros bouquet, le prsenta  Jeanne. Elle le prit
plus tonne encore. Tous les quatre montrent en voiture; et la
cuisinire Ludivine, qui apportait  la baronne un bouillon froid
pour la soutenir, dclara:

-- Vrai, madame, on dirait une noce.

On mit pied  terre en entrant dans Yport et,  mesure qu'on
avanait  travers le village, les matelots, dans leurs hardes
neuves dont les plis se voyaient, sortaient de leurs maisons,
saluaient, serraient la main du baron et se mettaient  suivre,
comme derrire une procession.

Le vicomte avait offert son bras  Jeanne et marchait en tte avec
elle.

Lorsqu'on arriva devant l'glise, on s'arrta; et la grande croix
d'argent parut, tenue droite par un enfant de choeur prcdant un
autre gamin rouge et blanc, qui portait l'urne d'eau bnite o
trempait le goupillon.

Puis passrent trois vieux chantres dont l'un boitait, puis le
serpent, puis le cur soulevant de son ventre pointu l'tole
dore, croise dessus. Il dit bonjour d'un sourire et d'un signe
de tte; puis, les yeux mi-clos, les lvres remues d'une prire,
la barrette enfonce jusqu'au nez, il suivit son tat-major en
surplis en se dirigeant vers la mer.

Sur la plage, une foule attendait autour d'une barque neuve
enguirlande. Son mt, sa voile, ses cordages taient couverts de
longs rubans qui voltigeaient dans la brise, et son nom _JEANNE_
apparaissait en lettres d'or,  l'arrire.

Le pre Lastique, patron de ce bateau construit avec l'argent du
baron, s'avana au-devant du cortge. Tous les hommes, d'un mme
mouvement, trent ensemble leurs coiffures; et une range de
dvotes, encapuchonnes sous de vastes mantes noires  grands plis
tombant des paules, s'agenouillrent en cercle  l'aspect de la
croix.

Le cur, entre les deux enfants de choeur, s'en vint  l'un des
bouts de l'embarcation, tandis qu' l'autre, les trois vieux
chantres, crasseux dans leur blanche vture, le menton poileux,
l'air grave, l'oeil sur le livre de plain-chant, dtonnaient 
pleine gueule dans la claire matine.

Chaque fois qu'ils reprenaient haleine, le serpent tout seul
continuait son mugissement; et, dans l'enflure de ses joues
pleines de vent, ses petits yeux gris disparaissaient. La peau du
front mme, et celle du cou, semblaient dcolles de la chair tant
il se gonflait en soufflant.

La mer, immobile et transparente, semblait assister, recueillie,
au baptme de sa nacelle, roulant  peine, avec un tout petit
bruit de rteau grattant le galet, des vaguettes hautes comme le
doigt. Et les grandes mouettes blanches aux ailes dployes
passaient en dcrivant des courbes dans le ciel bleu,
s'loignaient, revenaient d'un vol arrondi au-dessus de la foule
agenouille, comme pour voir aussi ce qu'on faisait l.

Mais le chant s'arrta aprs un amen hurl cinq minutes; et le
prtre, d'une voix empte, gloussa quelques mots latins dont on
ne distinguait que les terminaisons sonores.

Il fit ensuite le tour de la barque en l'aspergeant d'eau bnite,
puis il commena  murmurer des _oremus_ en se tenant  prsent le
long d'un bordage en face du parrain et de la marraine qui
demeuraient immobiles, la main dans la main.

Le jeune homme gardait sa figure grave de beau garon, mais la
jeune fille, trangle par une motion soudaine, dfaillante, se
mit  trembler tellement, que ses dents s'entrechoquaient. Le rve
qui la hantait depuis quelque temps venait de prendre tout  coup,
dans une espce d'hallucination, l'apparence d'une ralit. On
avait parl de noce, un prtre tait l, bnissant, des hommes en
surplis psalmodiaient des prires; n'tait-ce pas elle qu'on
mariait?

Eut-elle dans les doigts une secousse nerveuse, l'obsession de son
coeur avait-elle couru le long de ses veines jusqu'au coeur de son
voisin? Comprit-il, devina-t-il, fut-il, comme elle, envahi par
une sorte d'ivresse d'amour? ou bien, savait-il seulement, par
exprience, qu'aucune femme ne lui rsistait? Elle s'aperut
soudain qu'il pressait sa main, doucement d'abord, puis plus fort,
plus fort,  la briser. Et, sans que sa figure remut, sans que
personne s'en apert, il dit, oui certes, il dit trs
distinctement:

-- Oh! Jeanne, si vous vouliez, ce seraient nos fianailles.

Elle baissa la tte d'un mouvement trs lent qui peut-tre voulait
dire oui. Et le prtre qui jetait encore de l'eau bnite leur en
envoya quelques gouttes sur les doigts.

C'tait fini. Les femmes se relevaient. Le retour fut une
dbandade. La croix, entre les mains de l'enfant de choeur, avait
perdu sa dignit; elle filait vite, oscillant de droite  gauche,
ou bien penche en avant, prte  tomber sur le nez. Le cur, qui
ne priait plus, galopait derrire; les chantres et le serpent
avaient disparu par une ruelle pour tre plus tt dshabills, et
les matelots, par groupes, se htaient. Une mme pense, qui
mettait en leur tte comme une odeur de cuisine, allongeait les
jambes, mouillait les bouches de salive, descendait jusqu'au fond
des ventres o elle faisait chanter les boyaux.

Un bon djeuner les attendait aux Peuples.

La grande table tait mise dans la cour sous les pommiers.
Soixante personnes y prirent place: marins et paysans. La baronne,
au centre, avait  ses cts les deux curs, celui d'Yport et
celui des Peuples. Le baron, en face, tait flanqu du maire et de
sa femme, maigre campagnarde dj vieille, qui adressait de tous
les cts une multitude de petits saluts. Elle avait une figure
troite serre dans son grand bonnet normand, une vraie tte de
poule  huppe blanche, avec un oeil tout rond et toujours tonn;
et elle mangeait par petits coups rapides comme si elle et picot
son assiette avec son nez.

Jeanne,  ct du parrain, voyageait dans le bonheur. Elle ne
voyait plus rien, ne savait plus rien, et se taisait, la tte
brouille de joie.

Elle lui demanda:

-- Quel est donc votre petit nom?

Il dit:

-- Julien. Vous ne saviez pas?

Mais elle ne rpondit point, pensant:

-- Comme je le rpterai souvent, ce nom-l!

Quand le repas fut fini, on laissa la cour aux matelots et on
passa de l'autre ct du chteau. La baronne se mit  faire son
exercice, appuye sur le baron, escorte de ses deux prtres.
Jeanne et Julien allrent jusqu'au bosquet, entrrent dans les
petits chemins touffus; et tout  coup il lui saisit les mains:

-- Dites, voulez-vous tre ma femme?

Elle baissa encore la tte; et comme il balbutiait: Rpondez, je
vous en supplie! elle releva ses yeux vers lui, tout doucement;
et il lut la rponse dans son regard.




-- IV --


Le baron, un matin, entra dans la chambre de Jeanne avant qu'elle
ft leve, et s'asseyant sur les pieds du lit:

-- M. le vicomte de Lamare nous a demand ta main.

Elle eut envie de cacher sa figure sous les draps.

Son pre reprit:

-- Nous avons remis notre rponse  tantt.

Elle haletait, trangle par l'motion. Au bout d'une minute le
baron, qui souriait, ajouta:

-- Nous n'avons rien voulu faire sans t'en parler. Ta mre et moi
ne sommes pas opposs  ce mariage, sans prtendre cependant t'y
engager. Tu es beaucoup plus riche que lui, mais, quand il s'agit
du bonheur d'une vie, on ne doit pas se proccuper de l'argent. Il
n'a plus aucun parent; si tu l'pousais donc ce serait un fils qui
entrerait dans notre famille, tandis qu'avec un autre, c'est toi,
notre fille, qui irait chez des trangers. Le garon nous plat.
Te plairait-il...  toi?

Elle balbutia, rouge jusqu'aux cheveux:

-- Je veux bien, papa.

Et petit pre, en la regardant au fond des yeux, et riant
toujours, murmura:

-- Je m'en doutais un peu, mademoiselle.

Elle vcut jusqu'au soir comme si elle tait grise, sans savoir ce
qu'elle faisait, prenant machinalement des objets pour d'autres,
et les jambes toutes molles de fatigue sans qu'elle et march.

Vers six heures, comme elle tait assise avec petite mre sous le
platane, le vicomte parut.

Le coeur de Jeanne se mit  battre follement. Le jeune homme
s'avanait sans paratre mu. Lorsqu'il fut tout prs, il prit les
doigts de la baronne et les baisa puis, soulevant  son tour la
main frmissante de la jeune fille, il y dposa de toutes ses
lvres un long baiser tendre et reconnaissant.

Et la radieuse saison des fianailles commena. Ils causaient
seuls dans les coins du salon, ou bien assis sur le talus au fond
du bosquet devant la lande sauvage. Parfois, ils se promenaient
dans l'alle de petite mre, lui, parlant d'avenir, elle, les yeux
baisss sur la trace poudreuse du pied de la baronne.

Une fois la chose dcide, on voulut hter le dnouement; il fut
donc convenu que la crmonie aurait lieu dans six semaines, au 15
aot; et que les jeunes maris partiraient immdiatement pour leur
voyage de noces. Jeanne, consulte sur le pays qu'elle voulait
visiter, se dcida pour la Corse o l'on devait tre plus seuls
que dans les villes d'Italie.

Ils attendaient le moment fix pour leur union sans impatience
trop vive, mais envelopps, rouls dans une tendresse dlicieuse,
savourant le charme exquis des insignifiantes caresses, des doigts
presss, des regards passionns, si longs que les mes semblent se
mler; et vaguement tourments par le dsir indcis des grandes
treintes.

On rsolut de n'inviter personne au mariage,  l'exception de
tante Lison, la soeur de la baronne, qui vivait comme dame
pensionnaire dans un couvent de Versailles.

Aprs la mort de leur pre, la baronne avait voulu garder sa soeur
avec elle; mais la vieille fille, poursuivie par l'ide qu'elle
gnait tout le monde, qu'elle tait inutile et importune, se
retira dans une de ces maisons religieuses qui louent des
appartements aux gens tristes et isols dans l'existence.

Elle venait, de temps en temps, passer un mois ou deux dans sa
famille.

C'tait une petite femme qui parlait peu, s'effaait toujours,
apparaissait seulement aux heures des repas, et remontait ensuite
dans sa chambre o elle restait enferme sans cesse.

Elle avait un air bon et vieillot, bien qu'elle ft ge seulement
de quarante-deux ans, un oeil doux et triste; elle n'avait jamais
compt pour rien dans sa famille. Toute petite, comme elle n'tait
point jolie ni turbulente, on ne l'embrassait gure; et elle
restait tranquille et douce dans les coins. Depuis elle demeura
toujours sacrifie. Jeune fille, personne ne s'occupa d'elle.

C'tait quelque chose comme une ombre ou un objet familier, un
meuble vivant qu'on est accoutum  voir chaque jour, mais dont on
ne s'inquite jamais.

Sa soeur, par habitude prise dans la maison paternelle, la
considrait comme un tre manqu, tout  fait insignifiant. On la
traitait avec une familiarit sans gne qui cachait une sorte de
bont mprisante. Elle s'appelait Lise et semblait gne par ce
nom pimpant et jeune. Quand on avait vu qu'elle ne se mariait pas,
qu'elle ne se marierait sans doute point, de Lise on avait fait
Lison. Depuis la naissance de Jeanne, elle tait devenue tante
Lison, une humble parente, proprette, affreusement timide, mme
avec sa soeur et son beau-frre qui l'aimaient pourtant, mais
d'une affection vague participant d'une tendresse indiffrente,
d'une compassion inconsciente et d'une bienveillance naturelle.

Quelquefois, quand la baronne parlait des choses lointaines de sa
jeunesse, elle prononait, pour fixer une date:

-- C'tait  l'poque du coup de tte de Lison.

On n'en disait jamais plus; et ce coup de tte restait comme
envelopp de brouillard.

Un soir Lise, ge alors de vingt ans, s'tait jete  l'eau sans
qu'on st pourquoi. Rien dans sa vie, dans ses manires, ne
pouvait faire pressentir cette folie. On l'avait repche  moiti
morte; et ses parents, levant des bras indigns, au lieu de
chercher la cause mystrieuse de cette action, s'taient contents
de parler du coup de tte, comme ils parlaient de l'accident du
cheval Coco, qui s'tait cass la jambe un peu auparavant dans
une ornire et qu'on avait t oblig d'abattre.

Depuis lors, Lise, bientt Lison, fut considre comme un esprit
trs faible. Le doux mpris qu'elle avait inspir  ses proches
s'infiltra lentement dans le coeur de tous les gens qui
l'entouraient. La petite Jeanne elle-mme, avec cette divination
naturelle des enfants, ne s'occupait point d'elle, ne montait
jamais l'embrasser dans son lit, ne pntrait jamais dans sa
chambre. La bonne Rosalie, qui donnait  cette chambre les
quelques soins ncessaires, semblait seule savoir o elle tait
situe.

Quand tante Lison entrait dans la salle  manger pour le djeuner,
la Petite allait, par habitude, lui tendre son front; et voil
tout.

Si quelqu'un voulait lui parler, on envoyait un domestique la
qurir; et, quand elle n'tait pas l, on ne s'occupait jamais
d'elle, on ne songeait jamais  elle, on n'aurait jamais eu la
pense de s'inquiter, de demander:

-- Tiens, mais je n'ai pas vu Lison, ce matin.

Elle ne tenait point de place; c'tait un de ces tres qui
demeurent inconnus mme  leurs proches, comme inexplors, et dont
la mort ne fait ni trou ni vide dans une maison, un de ces tres
qui ne savent entrer ni dans l'existence, ni dans les habitudes,
ni dans l'amour de ceux qui vivent  ct d'eux.

Quand on prononait tante Lison, ces deux mots n'veillaient
pour ainsi dire aucune affection en l'esprit de personne. C'est
comme si on avait dit la cafetire ou le sucrier.

Elle marchait toujours  petits pas presss et muets; ne faisait
jamais de bruit, ne heurtait jamais rien, semblait communiquer aux
objets la proprit de ne rendre aucun son. Ses mains paraissaient
faites d'une espce d'ouate, tant elle maniait lgrement et
dlicatement ce qu'elle touchait.

Elle arriva vers la mi-juillet, toute bouleverse par l'ide de ce
mariage. Elle apportait une foule de cadeaux qui, venant d'elle,
demeurrent presque inaperus.

Ds le lendemain de sa venue on ne remarqua plus qu'elle tait l.

Mais en elle fermentait une motion extraordinaire, et ses yeux ne
quittaient point les fiancs. Elle s'occupa du trousseau avec une
nergie singulire, une activit fivreuse, travaillant comme une
simple couturire dans sa chambre o personne ne la venait voir.

 tout moment elle prsentait  la baronne des mouchoirs qu'elle
avait ourls elle-mme, des serviettes dont elle avait brod les
chiffres, en demandant:

-- Est-ce bien comme a, Adlade?

Et petite mre, tout en examinant nonchalamment l'objet,
rpondait:

-- Ne te donne donc pas tant de mal, ma pauvre Lison.

Un soir, vers la fin du mois, aprs une journe de lourde chaleur,
la lune se leva dans une de ces nuits claires et tides, qui
troublent, attendrissent, font s'exalter, semblent veiller toutes
les posies secrtes de l'me. Les souffles doux des champs
entraient dans le salon tranquille. La baronne et son mari
jouaient mollement une partie de cartes dans la clart ronde que
l'abat-jour de la lampe dessinait sur la table; tante Lison,
assise entre eux, tricotait; et les jeunes gens, accouds  la
fentre ouverte, regardaient le jardin plein de clart.

Le tilleul et le platane semaient leur ombre sur le grand gazon
qui s'tendait ensuite, ple et luisant, jusqu'au bosquet tout
noir.

Attire invinciblement par le charme tendre de cette nuit, par cet
clairement vaporeux des arbres et des massifs, Jeanne se tourna
vers ses parents:

-- Petit pre, nous allons faire un tour l, sur l'herbe, devant
le chteau.

Le baron dit, sans quitter son jeu: Allez, mes enfants, et se
remit  sa partie.

Ils sortirent et commencrent  marcher lentement sur la grande
pelouse blanche jusqu'au petit bois du fond.

L'heure avanait sans qu'ils songeassent  rentrer. La baronne,
fatigue, voulut monter  sa chambre:

-- Il faut rappeler les amoureux, dit-elle.

Le baron, d'un coup d'oeil, parcourut le vaste jardin lumineux, o
les deux ombres erraient doucement.

-- Laisse-les donc, reprit-il, il fait si bon dehors! Lison va les
attendre; n'est-ce pas, Lison?

La vieille fille releva ses yeux inquiets, et rpondit de sa voix
timide:

-- Certainement, je les attendrai.

Petit pre souleva la baronne, et, lass lui-mme par la chaleur
du jour:

-- Je vais me coucher aussi, dit-il.

Et il partit avec sa femme.

Alors tante Lison  son tour se leva, et, laissant sur le bras du
fauteuil l'ouvrage commenc, sa laine et la grande aiguille, elle
vint s'accouder  la fentre et contempla la nuit charmante.

Les deux fiancs allaient sans fin,  travers le gazon, du bosquet
jusqu'au perron, du perron jusqu'au bosquet. Ils se serraient les
doigts et ne parlaient plus, comme sortis d'eux-mmes, tout mls
 la posie visible qui s'exhalait de la terre.

Jeanne, tout  coup, aperut dans le cadre de la fentre la
silhouette de la vieille fille que dessinait la clart de la
lampe.

-- Tiens, dit-elle, tante Lison qui nous regarde.

Le vicomte releva la tte, et, de cette voix indiffrente qui
parle sans pense:

-- Oui, tante Lison nous regarde.

Et ils continurent  rver,  marcher lentement,  s'aimer.

Mais la rose couvrait l'herbe, ils eurent un petit frisson de
fracheur.

-- Rentrons maintenant, dit-elle.

Et ils revinrent.

Lorsqu'ils pntrrent dans le salon, tante Lison s'tait remise 
tricoter; elle avait le front pench sur son travail; et ses
doigts maigres tremblaient un peu, comme s'ils eussent t trs
fatigus.

Jeanne s'approcha:

-- Tante, on va dormir,  prsent.

La vieille fille tourna les yeux; ils taient rouges comme si elle
et pleur. Les amoureux n'y prirent point garde; mais le jeune
homme aperut soudain les fins souliers de la jeune fille tout
couverts d'eau. Il fut saisi d'inquitude et demanda tendrement:

-- N'avez-vous point froid  vos chers petits pieds?

Et tout  coup les doigts de la tante furent secous d'un
tremblement si fort que son ouvrage s'en chappa; la pelote de
laine roula au loin sur le parquet; et, cachant brusquement sa
figure dans ses mains, elle se mit  pleurer par grands sanglots
convulsifs.

Les deux fiancs la regardaient stupfaits, immobiles. Jeanne
brusquement se mit  ses genoux, carta ses bras, bouleverse,
rptant:

-- Mais qu'as-tu, mais qu'as-tu, tante Lison?

Alors la pauvre femme, balbutiant, avec la voix toute mouille de
larmes, et le corps crisp de chagrin, rpondit:

-- C'est quand il t'a demand... N'avez-vous pas froid ... ... 
vos chers petits pieds?... on ne m'a jamais dit de ces choses-
l...  moi... jamais... jamais...

Jeanne, surprise, apitoye, eut cependant envie de rire  la
pense d'un amoureux dbitant des tendresses  Lison; et le
vicomte s'tait retourn pour cacher sa gaiet.

Mais la tante se leva soudain, laissa sa laine  terre et son
tricot sur le fauteuil, et elle se sauva sans lumire dans
l'escalier sombre, cherchant sa chambre  ttons.

Rests seuls, les deux jeunes gens se regardrent, gays et
attendris. Jeanne murmura:

-- Cette pauvre tante!...

Julien reprit:

-- Elle doit tre un peu folle, ce soir.

Ils se tenaient les mains sans se dcider  se sparer, et
doucement, tout doucement, ils changrent leur premier baiser
devant le sige vide que venait de quitter tante Lison.

Ils ne pensaient plus gure, le lendemain, aux larmes de la
vieille fille.

Les deux semaines qui prcdrent le mariage laissrent Jeanne
assez calme et tranquille comme si elle et t fatigue
d'motions douces.

Elle n'eut pas non plus le temps de rflchir durant la matine du
jour dcisif. Elle prouvait seulement une grande sensation de
vide en tout son corps, comme si sa chair, son sang, ses os se
fussent fondus sous la peau; et elle s'apercevait, en touchant les
objets, que ses doigts tremblaient beaucoup.

Elle ne reprit possession d'elle que dans le choeur de l'glise
pendant l'office.

Marie! Ainsi elle tait marie! La succession de choses, de
mouvements, d'vnements accomplis depuis l'aube lui paraissait un
rve, un vrai rve. Il est de ces moments o tout semble chang
autour de nous; les gestes mme ont une signification nouvelle;
jusqu'aux heures qui ne semblent plus  leur place ordinaire.

Elle se sentait tourdie, tonne surtout. La veille encore rien
n'tait modifi dans son existence; l'espoir constant de sa vie
devenait seulement plus proche, presque palpable. Elle s'tait
endormie jeune fille; elle tait femme maintenant.

Donc elle avait franchi cette barrire qui semble cacher l'avenir
avec toutes ses joies, ses bonheurs rvs. Elle sentait comme une
porte ouverte devant elle; elle allait entrer dans l'Attendu.

La crmonie finissait. On passa dans la sacristie presque vide;
car on n'avait invit personne; puis on ressortit.

Quand ils apparurent sur la porte de l'glise, un fracas
formidable fit faire un bond  la marie et pousser un grand cri 
la baronne: c'tait une salve de coups de fusil tire par les
paysans; et jusqu'aux Peuples les dtonations ne cessrent plus.

Une collation tait servie pour la famille, le cur des chtelains
et celui d'Yport, le mari et les tmoins choisis parmi les gros
cultivateurs des environs.

Puis on fit un tour dans le jardin pour attendre le dner. Le
baron, la baronne, tante Lison, le maire et l'abb Picot se mirent
 parcourir l'alle de petite mre; tandis que, dans l'alle en
face, l'autre prtre lisait son brviaire en marchant  grands
pas.

On entendait, de l'autre ct du chteau, la gaiet bruyante des
paysans qui buvaient du cidre sous les pommiers. Tout le pays,
endimanch, emplissait la cour. Les gars et les filles se
poursuivaient.

Jeanne et Julien traversrent le bosquet, puis montrent sur le
talus, et, muets tous deux, se mirent  regarder la mer. Il
faisait un peu frais, bien qu'on ft au milieu d'aot; le vent du
nord soufflait, et le grand soleil luisait durement dans le ciel
tout bleu.

Les jeunes gens, pour trouver de l'abri, traversrent la lande en
tournant  droite, voulant gagner la valle ondulante et boise
qui descend vers Yport. Ds qu'ils eurent atteint les taillis,
aucun souffle ne les effleura plus, et ils quittrent le chemin
pour prendre un troit sentier s'enfonant sous les feuilles. Ils
pouvaient  peine marcher de front; alors elle sentit un bras qui
se glissait lentement autour de sa taille.

Elle ne disait rien, haletante, le coeur prcipit, la respiration
coupe. Des branches basses leur caressaient les cheveux; ils se
courbaient souvent pour passer. Elle cueillit une feuille; deux
btes  bon Dieu, pareilles  deux frles coquillages rouges,
taient blotties dessous.

Alors elle dit, innocente et rassure un peu:

-- Tiens, un mnage.

Julien effleura son oreille de sa bouche:

-- Ce soir vous serez ma femme.

Quoiqu'elle et appris bien des choses dans son sjour aux champs,
elle ne songeait encore qu' la posie de l'amour, et fut
surprise. Sa femme? ne l'tait-elle pas dj?

Alors il se mit  l'embrasser  petits baisers rapides sur la
tempe et sur le cou, l o frisaient les premiers cheveux. Saisie
 chaque fois par ces baisers d'homme auxquels elle n'tait point
habitue, elle penchait instinctivement la tte de l'autre ct
pour viter cette caresse qui la ravissait cependant.

Mais ils se trouvrent soudain sur la lisire du bois. Elle
s'arrta, confuse d'tre si loin. Qu'allait-on penser?

-- Retournons, dit-elle.

Il retira le bras dont il serrait sa taille, et, en se tournant
tous deux, ils se trouvrent face  face, si prs qu'ils sentirent
leurs haleines sur leurs visages; et ils se regardrent. Ils se
regardrent d'un de ces regards fixes, aigus, pntrants, o deux
mes croient se mler. Ils se cherchrent dans leurs yeux,
derrire leurs yeux, dans cet inconnu impntrable de l'tre, ils
se sondrent dans une muette et obstine interrogation. Que
seraient-ils l'un pour l'autre? Que serait cette vie qu'ils
commenaient ensemble? Que se rservaient-ils l'un  l'autre de
joies, de bonheurs ou de dsillusions en ce long tte--tte
indissoluble du mariage? Et il leur sembla,  tous les deux,
qu'ils ne s'taient pas encore vus.

Et tout  coup, Julien, posant ses deux mains sur les paules de
sa femme, lui jeta  pleine bouche un baiser profond comme elle
n'en avait jamais reu. Il descendit, ce baiser, il pntra dans
ses veines et dans ses moelles; et elle en eut une telle secousse
mystrieuse qu'elle repoussa perdument Julien de ses deux bras,
et faillit tomber sur le dos.

-- Allons-nous-en. Allons-nous-en, balbutia-t-elle.

Il ne rpondit pas, mais il lui prit les mains qu'il garda dans
les siennes.

Ils n'changrent plus un mot jusqu' la maison. Le reste de
l'aprs-midi sembla long.

On se mit  table  la nuit tombante.

Le dner fut simple et assez court, contrairement aux usages
normands. Une sorte de gne paralysait les convives. Seuls les
deux prtres, le maire et les quatre fermiers invits montrrent
un peu de cette grosse gaiet qui doit accompagner les noces.

Le rire semblait mort, un mot du maire le ranima. Il tait neuf
heures environ; on allait prendre le caf. Au-dehors, sous les
pommiers de la premire cour, le bal champtre commenait. Par la
fentre ouverte on apercevait toute la fte. Des lumignons pendus
aux branches donnaient aux feuilles des nuances de vert-de-gris.
Rustres et rustaudes sautaient en rond en hurlant un air de danse
sauvage qu'accompagnaient faiblement deux violons et une
clarinette juchs sur une grande table de cuisine en estrade. Le
chant tumultueux des paysans couvrait entirement parfois la
chanson des instruments; et la frle musique dchire par les voix
dchanes semblait tomber du ciel en lambeaux, en petits
fragments de quelques notes parpilles.

Deux grandes barriques entoures de torches flambantes versaient 
boire  la foule. Deux servantes taient occupes  rincer
incessamment les verres et les bols dans un baquet, pour les
tendre, encore ruisselants d'eau, sous les robinets d'o coulait
le filet rouge du vin ou le filet d'or du cidre pur. Et les
danseurs assoiffs, les vieux tranquilles, les filles en sueur se
pressaient, tendaient les bras pour saisir  leur tour un vase
quelconque et se verser  grands flots dans la gorge, en
renversant la tte, le liquide qu'ils prfraient.

Sur une table on trouvait du pain, du beurre, du fromage et des
saucisses. Chacun avalait une bouche de temps en temps, et, sous
le plafond de feuilles illumines, cette fte saine et violente
donnait aux convives mornes de la salle l'envie de danser aussi,
de boire au ventre de ces grosses futailles en mangeant une
tranche de pain avec du beurre et un oignon cru.

Le maire qui battait la mesure avec son couteau s'cria:

-- Sacristi! a va bien, c'est comme qui dirait les noces de
Ganache.

Un frisson de rire touff courut. Mais l'abb Picot, ennemi
naturel de l'autorit civile, rpliqua:

-- Vous voulez dire de Cana.

L'autre n'accepta pas la leon.

-- Non, monsieur le cur, je m'entends; quand je dis Ganache,
c'est Ganache.

On se leva et on passa dans le salon. Puis on alla se mler un peu
au populaire en goguette. Puis les invits se retirrent.

Le baron et la baronne eurent  voix basse une sorte de querelle.
Mme Adlade, plus essouffle que jamais, semblait refuser ce que
demandait son mari; enfin elle dit, presque haut:

-- Non, mon ami, je ne peux pas, je ne saurais comment m'y
prendre.

Petit pre alors, la quittant brusquement, s'approcha de Jeanne.

-- Veux-tu faire un tour avec moi, fillette?

Tout mue, elle rpondit:

-- Comme tu voudras, papa.

Ils sortirent.

Ds qu'ils furent devant la porte, du ct de la mer, un petit
vent sec les saisit. Un de ces vents froids d't, qui sentent
dj l'automne.

Des nuages galopaient dans le ciel, voilant, puis redcouvrant les
toiles.

Le baron serrait contre lui le bras de sa fille en lui pressant
tendrement la main. Ils marchrent quelques minutes. Il semblait
indcis, troubl. Enfin il se dcida.

-- Mignonne, je vais remplir un rle difficile qui devrait revenir
 ta mre; mais comme elle s'y refuse, il faut bien que je prenne
sa place. J'ignore ce que tu sais des choses de l'existence. Il
est des mystres qu'on cache soigneusement aux enfants, aux filles
surtout, aux filles qui doivent rester pures d'esprit,
irrprochablement pures jusqu' l'heure o nous les remettons
entre les bras de l'homme qui prendra soin de leur bonheur. C'est
 lui qu'il appartient de lever ce voile jet sur le doux secret
de la vie. Mais elles, si aucun soupon ne les a encore
effleures, se rvoltent souvent devant la ralit un peu brutale
cache derrire les rves. Blesses en leur me, blesses mme en
leur corps, elles refusent  l'poux ce que la loi, la loi humaine
et la loi naturelle lui accordent comme un droit absolu. Je ne
puis t'en dire davantage, ma chrie; mais n'oublie point ceci, que
tu appartiens tout entire  ton mari.

Que savait-elle au juste? que devinait-elle? Elle s'tait mise 
trembler, oppresse d'une mlancolie accablante et douloureuse
comme un pressentiment.

Ils rentrrent. Une surprise les arrta sur la porte du salon.
Mme Adlade sanglotait sur le coeur de Julien. Ses pleurs, des
pleurs bruyants pousss comme par un soufflet de forge, semblaient
lui sortir en mme temps du nez, de la bouche et des yeux; et le
jeune homme interdit, gauche, soutenait la grosse femme abattue en
ses bras pour lui recommander sa chrie, sa mignonne, son adore
fillette.

Le baron se prcipita: Oh! pas de scne; pas d'attendrissement,
je vous prie, et, prenant sa femme, il l'assit dans un fauteuil
pendant qu'elle s'essuyait le visage. Il se tourna ensuite vers
Jeanne:

-- Allons, petite, embrasse ta mre bien vite et va te coucher.

Prte  pleurer aussi, elle embrassa ses parents rapidement et
s'enfuit.

Tante Lison s'tait dj retire en sa chambre. Le baron et sa
femme restrent seuls avec Julien. Et ils demeuraient si gns
tous les trois qu'aucune parole ne leur venait, les deux hommes en
tenue de soire, debout, les yeux perdus, Mme Adlade abattue sur
son sige avec des restes de sanglots dans la gorge. Leur embarras
devenait intolrable, le baron se mit  parler du voyage que les
jeunes gens devaient entreprendre dans quelques jours.

Jeanne, dans sa chambre, se laissait dshabiller par Rosalie qui
pleurait comme une source. Les mains errant au hasard, elle ne
trouvait plus ni les cordons ni les pingles et elle semblait
assurment plus mue encore que sa matresse. Mais Jeanne ne
songeait gure aux larmes de sa bonne; il lui semblait qu'elle
tait entre dans un autre monde, partie sur une autre terre,
spare de tout ce qu'elle avait connu, de tout ce qu'elle avait
chri. Tout lui semblait boulevers dans sa vie et dans sa pense;
mme cette ide trange lui vint: Aimait-elle son mari? Voil
qu'il lui apparaissait tout  coup comme un tranger qu'elle
connaissait  peine. Trois mois auparavant elle ne savait point
qu'il existait, et maintenant elle tait sa femme. Pourquoi cela?
Pourquoi tomber si vite dans le mariage comme dans un trou ouvert
sous vos pas?

Quand elle fut en toilette de nuit, elle se glissa dans son lit;
et ses draps un peu frais, faisant frissonner sa peau,
augmentrent cette sensation de froid, de solitude, de tristesse
qui lui pesait sur l'me depuis deux heures.

Rosalie s'enfuit, toujours sanglotant; et Jeanne attendit. Elle
attendit anxieuse, le coeur crisp, ce je ne sais quoi devin, et
annonc en termes confus par son pre, cette rvlation
mystrieuse de ce qui est le grand secret de l'amour.

Sans qu'elle et entendu monter l'escalier, on frappa trois coups
lgers contre sa porte. Elle tressaillit horriblement et ne
rpondit point. On frappa de nouveau, puis la serrure grina. Elle
se cacha la tte sous ses couvertures, comme si un voleur et
pntr chez elle. Des bottines craqurent doucement sur le
parquet; et soudain on toucha son lit.

Elle eut un sursaut nerveux et poussa un petit cri; et, dgageant
sa tte, elle vit Julien debout devant elle, qui souriait en la
regardant.

-- Oh! que vous m'avez fait peur! dit-elle.

Il reprit:

-- Vous ne m'attendiez donc point?

Elle ne rpondit pas. Il tait en grande toilette, avec sa figure
grave de beau garon; et elle se sentit affreusement honteuse
d'tre couche ainsi devant cet homme si correct.

Ils ne savaient que dire, que faire, n'osant mme pas se regarder
 cette heure srieuse et dcisive d'o dpend l'intime bonheur de
toute la vie.

Il sentait vaguement peut-tre quel danger offre cette bataille,
et quelle souple possession de soi, quelle ruse tendresse il faut
pour ne froisser aucune des subtiles pudeurs, des infinies
dlicatesses d'une me virginale et nourrie de rves.

Alors, doucement, il lui prit la main qu'il baisa, et,
s'agenouillant auprs du lit comme devant un autel, il murmura
d'une voix aussi lgre qu'un souffle:

-- Voudrez-vous m'aimer?

Elle, rassure tout  coup, souleva sur l'oreiller sa tte
ennuage de dentelles, et elle sourit:

-- Je vous aime dj, mon ami.

Il mit en sa bouche les petits doigts fins de sa femme, et la voix
change par ce billon de chair:

-- Voulez-vous me prouver que vous m'aimez?

Elle rpondit, trouble de nouveau, sans bien comprendre ce
qu'elle disait, sous le souvenir des paroles de son pre:

-- Je suis  vous, mon ami.

Il couvrit son poignet de baisers mouills, et, se redressant
lentement, il approchait de son visage qu'elle recommenait 
cacher.

Soudain, jetant un bras en avant par-dessus le lit, il enlaa sa
femme  travers les draps, tandis que, glissant son autre bras
sous l'oreiller, il le soulevait avec la tte: et, tout bas, tout
bas il demanda:

-- Alors, vous voulez bien me faire une toute petite place  ct
de vous?

Elle eut peur, une peur d'instinct, et balbutia:

-- Oh! pas encore, je vous prie.

Il sembla dsappoint, un peu froiss, et il reprit d'un ton
toujours suppliant, mais plus brusque:

-- Pourquoi plus tard puisque nous finirons toujours par l?

Elle lui en voulut de ce mot; mais soumise et rsigne, elle
rpta pour la deuxime fois:

-- Je suis  vous, mon ami.

Alors, il disparut bien vite dans le cabinet de toilette; et elle
entendait distinctement ses mouvements avec des froissements
d'habits dfaits, un bruit d'argent dans la poche, la chute
successive des bottines.

Et tout  coup, en caleon, en chaussettes, il traversa vivement
la chambre pour aller dposer sa montre sur la chemine. Puis il
retourna, en courant, dans la petite pice voisine, remua quelque
temps encore et Jeanne se retourna rapidement de l'autre ct en
fermant les yeux, quand elle sentit qu'il arrivait.

Elle fit un soubresaut, comme pour se jeter  terre lorsque glissa
vivement contre sa jambe une autre jambe froide et velue; et, la
figure dans ses mains, perdue, prte  crier de peur et
d'effarement, elle se blottit tout au fond du lit.

Aussitt, il la prit en ses bras, bien qu'elle lui tournt le dos,
et il baisait voracement son cou, les dentelles flottantes de sa
coiffure de nuit et le col brod de sa chemise.

Elle ne remuait pas, raidie dans une horrible anxit, sentant une
main forte qui cherchait sa poitrine cache entre ses coudes. Elle
haletait, bouleverse sous cet attouchement brutal; et elle avait
surtout envie de se sauver, de courir par la maison, de s'enfermer
quelque part, loin de cet homme.

Il ne bougeait plus. Elle recevait sa chaleur dans son dos. Alors
son effroi s'apaisa encore et elle pensa brusquement qu'elle
n'aurait qu' se retourner pour l'embrasser.

 la fin, il parut s'impatienter, et d'une voix attriste:

-- Vous ne voulez donc point tre ma petite femme?

Elle murmura  travers ses doigts:

-- Est-ce que je ne la suis pas?

Il rpondit avec une nuance de mauvaise humeur:

-- Mais non, ma chre, voyons, ne vous moquez pas de moi.

Elle se sentit toute remue par le ton mcontent de sa voix; et
elle se tourna tout  coup vers lui pour lui demander pardon.

Il la saisit  bras-le-corps, rageusement, comme affam d'elle; et
il parcourait de baisers rapides, de baisers mordants, de baisers
fous, toute sa face et le haut de sa gorge, l'tourdissant de
caresses. Elle avait ouvert les mains et restait inerte sous ses
efforts, ne sachant plus ce qu'elle faisait, ce qu'il faisait,
dans un trouble de pense qui ne lui laissait rien comprendre.
Mais une souffrance aigu la dchira soudain; et elle se mit 
gmir, tordue dans ses bras, pendant qu'il la possdait
violemment.

Que se passa-t-il ensuite? Elle n'en eut gure le souvenir, car
elle avait perdu la tte; il lui sembla seulement qu'il lui jetait
sur les lvres une grle de petits baisers reconnaissants.

Puis il dut lui parler et elle dut lui rpondre. Puis il fit
d'autres tentatives qu'elle repoussa avec pouvante; et comme elle
se dbattait, elle rencontra sur sa poitrine ce poil pais qu'elle
avait dj senti sur sa jambe, et elle se recula de saisissement.

Las enfin de la solliciter sans succs, il demeura immobile sur le
dos.

Alors elle songea; elle se dit, dsespre jusqu'au fond de son
me, dans la dsillusion d'une ivresse rve si diffrente, d'une
chre attente dtruite, d'une flicit creve: Voil donc ce
qu'il appelle tre sa femme; c'est cela! c'est cela!

Et elle resta longtemps ainsi, dsole, l'oeil errant sur les
tapisseries du mur, sur la vieille lgende d'amour qui enveloppait
sa chambre.

Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna
lentement son regard vers lui, et elle s'aperut qu'il dormait! Il
dormait, la bouche entrouverte, le visage calme! Il dormait!

Elle ne le pouvait croire, se sentant indigne, plus outrage par
ce sommeil que par sa brutalit, traite comme la premire venue.
Pouvait-il dormir une nuit pareille? Ce qui s'tait pass entre
eux n'avait donc pour lui rien de surprenant? Oh! elle et mieux
aim tre frappe, violente encore, meurtrie de caresses odieuses
jusqu' perdre connaissance.

Elle resta immobile, appuye sur un coude, penche vers lui,
coutant entre ses lvres passer un lger souffle qui, parfois,
prenait une apparence de ronflement.

Le jour parut, terne d'abord, puis clair, puis rose, puis
clatant. Julien ouvrit les yeux, billa, tendit ses bras,
regarda sa femme, sourit, et demanda:

-- As-tu bien dormi, ma chrie?

Elle s'aperut qu'il lui disait tu maintenant et elle rpondit,
stupfaite:

-- Mais oui. Et vous?

Il dit:

-- Oh! moi, fort bien.

Et, se tournant vers elle, il l'embrassa, puis se mit  causer
tranquillement. Il lui dveloppait des projets de vie, avec des
ides d'conomie; et ce mot revenu plusieurs fois tonnait Jeanne.
Elle l'coutait sans bien saisir le sens des paroles, le
regardait, songeait  mille choses rapides qui passaient,
effleurant  peine son esprit.

Huit heures sonnrent. Allons, il faut nous lever, dit-il, nous
serions ridicules en restant tard au lit, et il descendit le
premier. Quand il eut fini sa toilette, il aida gentiment sa femme
en tous les menus dtails de la sienne, ne permettant pas qu'on
appelt Rosalie.

Au moment de sortir, il l'arrta.

-- Tu sais, entre nous, nous pouvons nous tutoyer maintenant, mais
devant tes parents il vaut mieux attendre encore. Ce sera tout
naturel en revenant de notre voyage de noces.

Elle ne se montra qu' l'heure du djeuner. Et la journe s'coula
ainsi qu' l'ordinaire comme si rien de nouveau n'tait survenu.
Il n'y avait qu'un homme de plus dans la maison.




-- V --


Quatre jours plus tard arriva la berline qui devait les emporter 
Marseille.

Aprs l'angoisse du premier soir, Jeanne s'tait habitue dj au
contact de Julien,  ses baisers,  ses caresses tendres, bien que
sa rpugnance n'et pas diminu pour leurs rapports plus intimes.

Elle le trouvait beau, elle l'aimait; elle se sentait de nouveau
heureuse et gaie.

Les adieux furent courts et sans tristesse. La baronne seule
semblait mue; et elle mit, au moment o la voiture allait partir,
une grosse bourse lourde comme du plomb dans la main de sa fille:

-- C'est pour tes petites dpenses de jeune femme, dit-elle.

Jeanne la jeta dans sa poche; et les chevaux dtalrent.

Vers le soir, Julien lui dit:

-- Combien ta mre t'a-t-elle donn dans cette bourse?

Elle n'y pensait plus et elle la versa sur ses genoux. Un flot
d'or se rpandit: deux mille francs. Elle battit des mains: Je
ferai des folies, et elle resserra l'argent.

Aprs huit jours de route, par une chaleur terrible, ils
arrivrent  Marseille.

Et le lendemain le _Roi-Louis_, un petit paquebot qui allait 
Naples en passant par Ajaccio, les emportait vers la Corse.

La Corse! les maquis! les bandits! les montagnes! la patrie de
Napolon! Il semblait  Jeanne qu'elle sortait de la ralit pour
entrer, tout veille, dans un rve.

Cte  cte sur le pont du navire, ils regardaient courir les
falaises de la Provence. La mer immobile, d'un azur puissant,
comme fige, comme durcie dans la lumire ardente qui tombait du
soleil, s'talait sous le ciel infini, d'un bleu presque exagr.

Elle dit:

-- Te rappelles-tu notre promenade dans le bateau du pre
Lastique?

Au lieu de rpondre, il lui jeta rapidement un baiser dans
l'oreille.

Les roues du vapeur battaient l'eau, troublant son pais sommeil;
et par-derrire une longue trace cumeuse, une grande trane ple
o l'onde remue moussait comme du champagne, allongeait jusqu'
perte de vue le sillage tout droit du btiment.

Soudain, vers l'avant,  quelques brasses seulement, un norme
poisson, un dauphin, bondit hors de l'eau, puis y replongea la
tte la premire et disparut. Jeanne toute saisie eut peur, poussa
un cri, et se jeta sur la poitrine de Julien. Puis elle se mit 
rire de sa frayeur, et regarda, anxieuse, si la bte n'allait pas
reparatre. Au bout de quelques secondes elle jaillit de nouveau
comme un gros joujou mcanique. Puis elle retomba, ressortit
encore; puis elles furent deux, puis trois, puis six qui
semblaient gambader autour du lourd bateau, faire escorte  leur
frre monstrueux, le poisson de bois aux nageoires de fer. Elles
passaient  gauche, revenaient  droite du navire, et tantt
ensemble, tantt l'une aprs l'autre, comme dans un jeu, dans une
poursuite gaie, elles s'lanaient en l'air par un grand saut qui
dcrivait une courbe, puis elles replongeaient  la queue leu leu.

Jeanne battait des mains, tressaillait, ravie,  chaque apparition
des normes et souples nageurs. Son coeur bondissait comme eux
dans une joie folle et enfantine.

Tout  coup, ils disparurent. On les aperut encore une fois, trs
loin, vers la pleine mer; puis on ne les vit plus, et Jeanne
ressentit, pendant quelques secondes, un chagrin de leur dpart.

Le soir venait, un soir calme, radieux, plein de clart, de paix
heureuse. Pas un frisson dans l'air ou sur l'eau; et ce repos
illimit de la mer et du ciel s'tendait aux mes engourdies o
pas un frisson non plus ne passait.

Le grand soleil s'enfonait doucement l-bas, vers l'Afrique
invisible, l'Afrique, la terre brlante dont on croyait dj
sentir les ardeurs; mais une sorte de caresse frache, qui n'tait
cependant pas mme une apparence de brise, effleura les visages
lorsque l'astre eut disparu.

Ils ne voulurent pas rentrer dans leur cabine o l'on sentait
toutes les horribles odeurs des paquebots; et ils s'tendirent
tous les deux sur le pont, flanc contre flanc, rouls dans leurs
manteaux. Julien s'endormit tout de suite; mais Jeanne restait les
yeux ouverts, agite par l'inconnu du voyage. Le bruit monotone
des roues la berait; et elle regardait au-dessus d'elle ces
lgions d'toiles si claires, d'une lumire aigu, scintillante et
comme mouille, dans ce ciel pur du Midi.

Vers le matin, cependant, elle s'assoupit. Des bruits, des voix la
rveillrent. Les matelots, en chantant, faisaient la toilette du
navire. Elle secoua son mari, immobile dans le sommeil, et ils se
levrent.

Elle buvait avec exaltation la saveur de la brume sale qui lui
pntrait jusqu'au bout des doigts. Partout la mer. Pourtant, vers
l'avant, quelque chose de gris, de confus encore dans l'aube
naissante, une sorte d'accumulation de nuages singuliers, pointus,
dchiquets, semblait pose sur les flots.

Puis cela apparut plus distinct; les formes se marqurent
davantage sur le ciel clairci; une grande ligne de montagnes
cornues et bizarres surgit: la Corse, enveloppe dans une sorte de
voile lger.

Et le soleil se leva derrire, dessinant toutes les saillies des
crtes en ombres noires; puis tous les sommets s'allumrent tandis
que le reste de l'le demeurait embrum de vapeur.

Le capitaine, un vieux petit homme tann, sch, raccourci,
racorni, rtrci par les vents durs et sals, apparut sur le pont,
et, d'une voix enroue par trente ans de commandement, use par
les cris pousss dans les bourrasques, il dit  Jeanne:

-- La sentez-vous, cette gueuse-l?

Elle sentait en effet une forte et singulire odeur de plantes,
d'armes sauvages.

Le capitaine reprit:

-- C'est la Corse qui fleure comme a, madame; c'est son odeur de
jolie femme,  elle. Aprs vingt ans d'absence, je la
reconnatrais  cinq milles au large. J'en suis. Lui, l-bas, 
Sainte-Hlne, il en parle toujours, parat-il, de l'odeur de son
pays. Il est de ma famille.

Et le capitaine, tant son chapeau, salua la Corse, salua l-bas,
 travers l'ocan, le grand empereur prisonnier qui tait de sa
famille.

Jeanne fut tellement mue qu'elle faillit pleurer.

Puis le marin tendit le bras vers l'horizon:

-- Les Sanguinaires! dit-il.

Julien, debout prs de sa femme, la tenait par la taille, et tous
deux regardaient au loin pour dcouvrir le point indiqu.

Ils aperurent enfin quelques rochers en forme de pyramides, que
le navire contourna bientt pour entrer dans un golfe immense et
tranquille, entour d'un peuple de hauts sommets dont les pentes
basses semblaient couvertes de mousses.

Le capitaine indiqua cette verdure: Le maquis.

 mesure qu'on avanait, le cercle des monts semblait se refermer
derrire le btiment qui nageait avec lenteur dans un lac d'azur
si transparent qu'on en voyait parfois le fond.

Et la ville apparut soudain, toute blanche, au fond du golfe, au
bord des flots, au pied des montagnes.

Quelques petits bateaux italiens taient  l'ancre dans le port.
Quatre ou cinq barques s'en vinrent rder autour du _Roi-Louis_
pour chercher ses passagers.

Julien, qui runissait les bagages, demanda tout bas  sa femme:

-- C'est assez, n'est-ce pas, de donner vingt sous  l'homme de
service?

Depuis huit jours il posait  tout moment la mme question, dont
elle souffrait chaque fois. Elle rpondit avec un peu
d'impatience:

-- Quand on n'est pas sr de donner assez, on donne trop.

Sans cesse, il discutait avec les matres et les garons d'htel,
avec les voituriers, avec les vendeurs de n'importe quoi, et quand
il avait,  force d'arguties, obtenu un rabais quelconque, il
disait  Jeanne, en se frottant les mains:

-- Je n'aime pas tre vol.

Elle tremblait en voyant venir les notes, sre d'avance des
observations qu'il allait faire sur chaque article, humilie par
ces marchandages, rougissant jusqu'aux cheveux sous le regard
mprisant des domestiques qui suivaient son mari de l'oeil en
gardant au fond de la main son insuffisant pourboire.

Il eut encore une discussion avec le batelier qui les mit  terre.

Le premier arbre qu'elle vit fut un palmier!

Ils descendirent dans un grand htel vide,  l'encoignure d'une
vaste place, et se firent servir  djeuner.

Lorsqu'ils eurent fini le dessert, au moment o Jeanne se levait
pour aller vagabonder par la ville, Julien, la prenant dans ses
bras, lui murmura tendrement  l'oreille:

-- Si nous nous couchions un peu, ma chatte?

Elle resta surprise:

-- Nous coucher? Mais je ne me sens pas fatigue.

Il l'enlaa.

-- J'ai envie de toi. Tu comprends? Depuis deux jours!...

Elle s'empourpra, honteuse, balbutiant:

-- Oh! maintenant! Mais que dirait-on? Comment oserais-tu demander
une chambre en plein jour? Oh! Julien, je t'en supplie.

Mais il l'interrompit:

-- Je m'en moque un peu de ce que peuvent dire et penser des gens
d'htel. Tu vas voir comme a me gne.

Et il sonna.

Elle ne disait plus rien, les yeux baisss, rvolte toujours dans
son me et dans sa chair, devant ce dsir incessant de l'poux,
n'obissant qu'avec dgot, rsigne, mais humilie, voyant l
quelque chose de bestial, de dgradant, une salet enfin.

Ses sens dormaient encore, et son mari la traitait maintenant
comme si elle et partag ses ardeurs.

Quand le garon fut arriv, Julien lui demanda de les conduire 
leur chambre. L'homme, un vrai Corse velu jusque dans les yeux, ne
comprenait pas, affirmait que l'appartement serait prpar pour la
nuit.

Julien impatient s'expliqua:

-- Non, tout de suite. Nous sommes fatigus du voyage, nous
voulons nous reposer.

Alors un sourire glissa dans la barbe du valet et Jeanne eut envie
de se sauver.

Quand ils redescendirent, une heure plus tard, elle n'osait plus
passer devant les gens qu'elle rencontrait, persuade qu'ils
allaient rire et chuchoter derrire son dos. Elle en voulait en
son coeur  Julien de ne pas comprendre cela, de n'avoir point ces
fines pudeurs, ces dlicatesses d'instinct; et elle sentait entre
elle et lui comme un voile, un obstacle, s'apercevant pour la
premire fois que deux personnes ne se pntrent jamais jusqu'
l'me, jusqu'au fond des penses, qu'elles marchent cte  cte,
enlaces parfois, mais non mles, et que l'tre moral de chacun
de nous reste ternellement seul par la vie.

Ils demeurrent trois jours dans cette petite ville cache au fond
de son golfe bleu, chaude comme dans une fournaise derrire son
rideau de montagnes qui ne laisse jamais le vent souffler jusqu'
elle.

Puis un itinraire fut arrt pour leur voyage, et, afin de ne
reculer devant aucun passage difficile, ils dcidrent de louer
des chevaux. Ils prirent donc deux petits talons corses  l'oeil
furieux, maigres et infatigables, et se mirent en route un matin
au lever du jour. Un guide mont sur une mule les accompagnait et
portait les provisions, car les auberges sont inconnues en ce pays
sauvage.

La route suivait d'abord le golfe pour s'enfoncer dans une valle
peu profonde allant vers les grands monts. Souvent, on traversait
des torrents presque secs; une apparence de ruisseau remuait
encore sous les pierres, comme une bte cache, faisait un
glouglou timide. Le pays inculte semblait tout nu. Les flancs des
ctes taient couverts de hautes herbes, jaunes en cette saison
brlante. Parfois on rencontrait un montagnard soit  pied, soit
sur son petit cheval, soit  califourchon sur son ne gros comme
un chien. Et tous avaient sur le dos le fusil charg, vieilles
armes rouilles, redoutables en leurs mains.

Le mordant parfum des plantes aromatiques dont l'le est couverte
semblait paissir l'air; et la route allait s'levant lentement au
milieu des longs replis des monts.

Les sommets de granit rose ou bleu donnaient au vaste paysage des
tons de ferie; et, sur les pentes plus basses, des forts de
chtaigniers immenses avaient l'air de buissons verts tant les
vagues de la terre souleve sont gantes en ce pays.

Quelquefois le guide, tendant la main vers les hauteurs escarpes,
disait un nom. Jeanne et Julien regardaient, ne voyaient rien,
puis dcouvraient enfin quelque chose de gris pareil  un amas de
pierres tombes du sommet. C'tait un village, un petit hameau de
granit accroch l, cramponn comme un vrai nid d'oiseau, presque
invisible sur l'immense montagne.

Ce long voyage au pas nervait Jeanne.

-- Courons un peu, dit-elle.

Et elle lana son cheval. Puis comme elle n'entendait pas son mari
galoper prs d'elle, elle se retourna et se mit  rire d'un rire
fou en le voyant accourir, ple, tenant la crinire de la bte et
bondissant trangement. Sa beaut mme, sa figure de beau cavalier
rendaient plus drles sa maladresse et sa peur.

Ils se mirent alors  trotter doucement. La route, maintenant,
s'tendait entre deux interminables taillis qui couvraient toute
la cte, comme un manteau.

C'tait le maquis, l'impntrable maquis, form de chnes verts,
de genvriers, d'arbousiers, de lentisques, d'alaternes, de
bruyres, de lauriers-tins, de myrtes et de buis que reliaient
entre eux, les mlant comme des chevelures, des clmatites
enlaantes, des fougres monstrueuses, des chvrefeuilles, des
cystes, des romarins, des lavandes, des ronces, jetant sur le dos
des monts une inextricable toison.

Ils avaient faim. Le guide les rejoignit et les conduisit auprs
d'une de ces sources charmantes, si frquentes dans les pays
escarps, fil mince et rond d'eau glace qui sort d'un petit trou
dans la roche et coule au bout d'une feuille de chtaignier
dispose par un passant pour amener le courant menu jusqu' la
bouche.

Jeanne se sentait tellement heureuse qu'elle avait grand-peine 
ne point jeter des cris d'allgresse.

Ils repartirent et commencrent  descendre, en contournant le
golfe de Sagone.

Vers le soir, ils traversrent Cargse, le village grec fond l,
jadis, par une colonie de fugitifs chasss de leur patrie. De
grandes et belles filles, aux reins lgants, aux mains longues, 
la taille fine, singulirement gracieuses, formaient un groupe
auprs d'une fontaine. Julien leur ayant cri Bonsoir, elles
rpondirent d'une voix chantante dans la langue harmonieuse du
pays abandonn.

En arrivant  Piana, il fallut demander l'hospitalit comme dans
les temps anciens et dans les contres perdues. Jeanne frissonnait
de joie en attendant que s'ouvrt la porte o Julien avait frapp.
Oh! c'tait bien un voyage, cela! avec tout l'imprvu des routes
inexplores.

Ils s'adressaient justement  un jeune mnage. On les reut comme
les patriarches devaient recevoir l'hte envoy de Dieu, et ils
dormirent sur une paillasse de mas, dans une vieille maison
vermoulue dont toute la charpente pique des vers, parcourue par
les longs tarets mangeurs de poutres, bruissait, semblait vivre et
soupirer.

Ils partirent au soleil levant et bientt ils s'arrtrent en face
d'une fort, d'une vraie fort de granit pourpr. C'taient des
pics, des colonnes, des clochetons, des figures surprenantes
modeles par le temps, le vent rongeur et la brume de mer.

Hauts jusqu' trois cents mtres, minces, ronds, tortus, crochus,
difformes, imprvus, fantastiques, ces surprenants rochers
semblaient des arbres, des plantes, des btes, des monuments, des
hommes, des moines en robe, des diables cornus, des oiseaux
dmesurs, tout un peuple monstrueux, une mnagerie de cauchemar
ptrifie par le vouloir de quelque Dieu extravagant.

Jeanne ne parlait plus, le coeur serr, et elle prit la main de
Julien qu'elle treignit, envahie d'un besoin d'aimer devant cette
beaut des choses.

Et soudain, sortant de ce chaos, ils dcouvrirent un nouveau golfe
ceint tout entier d'une muraille sanglante de granit rouge. Et
dans la mer bleue ces roches carlates se refltaient.

Jeanne balbutia: Oh! Julien! sans trouver d'autres mots,
attendrie d'admiration, la gorge trangle; et deux larmes
coulrent de ses yeux. Il la regardait, stupfait, demandant:

-- Qu'as-tu, ma chatte?

Elle essuya ses joues, sourit et, d'une voix un peu tremblante:

-- Ce n'est rien... c'est nerveux... Je ne sais pas... J'ai t
saisie. Je suis si heureuse que la moindre chose me bouleverse le
coeur.

Il ne comprenait pas ces nervements de femme, les secousses de
ces tres vibrants affols d'un rien, qu'un enthousiasme remue
comme une catastrophe, qu'une sensation insaisissable
rvolutionne, affole de joie ou dsespre.

Ces larmes lui semblaient ridicules, et, tout entier  la
proccupation du mauvais chemin:

-- Tu ferais mieux, dit-il, de veiller  ton cheval.

Par une route presque impraticable, ils descendirent au fond de ce
golfe, puis tournrent  droite pour gravir le sombre val d'Ota.

Mais le sentier s'annonait horrible. Julien proposa:

-- Si nous montions  pied?

Elle ne demandait pas mieux, ravie de marcher, d'tre seule avec
lui aprs l'motion de tout  l'heure.

Le guide partit en avant avec la mule et les chevaux, et ils
allrent  petits pas.

La montagne, fendue du haut en bas, s'entrouvrait. Le sentier
s'enfonce dans cette brche. Il suit le fond entre deux
prodigieuses murailles; et un gros torrent parcourt cette
crevasse. L'air est glac, le granit parat noir et, tout l-haut,
ce qu'on voit du ciel bleu tonne et engourdit.

Un bruit soudain fit tressaillir Jeanne. Elle leva les yeux; un
norme oiseau s'envolait d'un trou: c'tait un aigle. Ses ailes
ouvertes semblaient chercher les deux parois du puits, et il monta
jusqu' l'azur o il disparut.

Plus loin, la flure du mont se ddouble; le sentier grimpe entre
les deux ravins, en zigzags brusques. Jeanne, lgre et folle,
allait la premire, faisant rouler des cailloux sous ses pieds,
intrpide, se penchant sur les abmes. Il la suivait, un peu
essouffl, les yeux  terre par crainte du vertige.

Tout  coup le soleil les inonda; ils crurent sortir de l'enfer.
Ils avaient soif, une trace humide les guida,  travers un chaos
de pierres, jusqu' une source toute petite, canalise dans un
bton creux pour l'usage des chevriers. Un tapis de mousse
couvrait le sol alentour. Jeanne s'agenouilla pour boire; et
Julien en fit autant.

Et, comme elle savourait la fracheur de l'eau, il lui prit la
taille et tcha de lui voler sa place au bout du conduit de bois.
Elle rsista; leurs lvres se battaient, se rencontraient, se
repoussaient. Dans les hasards de la lutte, ils saisissaient tour
 tour la mince extrmit du tube et la mordaient pour ne point
lcher. Et le filet d'eau froide, repris et quitt sans cesse, se
brisait et se renouait, claboussait les visages, les cous, les
habits, les mains. Des gouttelettes pareilles  des perles
luisaient dans leurs cheveux. Et des baisers coulaient dans le
courant.

Soudain, Jeanne eut une inspiration d'amour. Elle emplit sa bouche
du clair liquide, et, les joues gonfles comme des outres, fit
comprendre  Julien que, lvre  lvre, elle voulait le
dsaltrer.

Il tendit sa gorge, souriant, la tte en arrire, les bras
ouverts; et il but d'un trait  cette source de chair vive qui lui
versa dans les entrailles un dsir enflamm.

Jeanne s'appuyait sur lui avec une tendresse inusite; son coeur
palpitait; ses reins se soulevaient; ses yeux semblaient amollis,
tremps d'eau. Elle murmura tout bas: Julien... je t'aime! et,
l'attirant  son tour, elle se renversa et cacha dans ses mains
son visage empourpr de honte.

Il s'abattit sur elle, l'treignant avec emportement. Elle
haletait dans une attente nerve; et tout  coup elle poussa un
cri, frappe, comme de la foudre, par la sensation qu'elle
appelait.

Ils furent longtemps  gagner le sommet de la monte, tant elle
demeurait palpitante et courbature, et ils n'arrivrent  visa
que le soir, chez un parent de leur guide, Paoli Palabretti.

C'tait un homme de grande taille, un peu vot, avec l'air morne
d'un phtisique. Il les conduisit dans leur chambre, une triste
chambre de pierre nue, mais belle pour ce pays, o toute lgance
reste ignore; et il exprimait en son langage, patois corse,
bouillie de franais et d'italien, son plaisir  les recevoir,
quand une voix claire l'interrompit; et une petite femme brune,
avec de grands yeux noirs, une peau chaude de soleil, une taille
troite, des dents toujours dehors dans un rire continu, s'lana,
embrassa Jeanne, secoua la main de Julien en rptant:

-- Bonjour, madame, bonjour, monsieur, a va bien?

Elle enleva les chapeaux, les chles, rangea tout avec un seul
bras, car elle portait l'autre en charpe, puis elle fit sortir
tout le monde, en disant  son mari:

-- Va les promener jusqu'au dner.

M. Palabretti obit aussitt, se plaa entre les deux jeunes gens
et leur fit voir le village. Il tranait ses pas et ses paroles,
toussant frquemment, et rptant  chaque quinte:

-- C'est l'air du Val qui est frache, qui m'est tombe sur la
poitrine.

Il les guida, par un sentier perdu, sous des chtaigniers
dmesurs. Soudain, il s'arrta, et, de son accent monotone:

-- C'est ici que mon cousin Jean Rinaldi fut tu par Mathieu Lori.
Tenez, j'tais tout prs de Jean, quand Mathieu parut  dix pas de
nous. Jean, cria-t-il, ne va pas  Albertacce; n'y va pas Jean,
ou je te tue, je te le dis. Je pris le bras de Jean: N'y va pas,
Jean, il le ferait. C'tait pour une fille qu'ils suivaient tous
deux, Paulina Sinacoupi. Mais Jean se mit  crier: J'irai,
Mathieu; ce n'est pas toi qui m'empcheras. Alors Mathieu abaissa
son fusil, avant que j'aie pu ajuster le mien, et il tira. Jean
fit un grand saut des deux pieds comme un enfant qui danse  la
corde, oui, monsieur, et il me retomba en plein sur le corps, si
bien que mon fusil en chappa et roula jusqu'au gros chtaignier
l-bas. Jean avait la bouche grande ouverte, mais il ne dit plus
un mot, il tait mort.

Les jeunes gens regardaient, stupfaits, le tranquille tmoin de
ce crime. Jeanne demanda:

-- Et l'assassin?

Paoli Palabretti toussa longtemps, puis il reprit:

-- Il a gagn la montagne. C'est mon frre qui l'a tu, l'an
suivant. Vous savez bien, mon frre, Philippi Palabretti, le
bandit.

Jeanne frissonna:

-- Votre frre? un bandit?

Le Corse placide eut un clair de fiert dans l'oeil.

-- Oui, madame, c'tait un clbre, celui-l. Il a mis  bas six
gendarmes. Il est mort avec Nicolas Morali, lorsqu'ils ont t
cerns dans le Niolo, aprs six jours de lutte, et qu'ils allaient
prir de faim.

Puis il ajouta, d'un air rsign: C'est le pays qui veut a, du
mme ton qu'il prenait pour dire: C'est l'air du Val qui est
frache.

Puis ils rentrrent dner, et la petite Corse les traita comme si
elle les et connus depuis vingt ans.

Mais une inquitude poursuivait Jeanne. Retrouverait-elle encore,
entre les bras de Julien cette trange et vhmente secousse des
sens qu'elle avait ressentie sur la mousse de la fontaine?

Lorsqu'ils furent seuls dans la chambre, elle tremblait de rester
encore insensible sous ses baisers. Mais elle se rassura bien
vite; et ce fut sa premire nuit d'amour.

Et, le lendemain,  l'heure de partir, elle ne se dcidait plus 
quitter cette humble maison o il lui semblait qu'un bonheur
nouveau avait commenc pour elle.

Elle attira dans sa chambre la petite femme de son hte et, tout
en tablissant bien qu'elle ne voulait point lui faire de cadeau,
elle insista, se fchant mme, pour lui envoyer de Paris, ds son
retour, un souvenir, un souvenir auquel elle attachait une ide
presque superstitieuse.

La jeune Corse rsista longtemps, ne voulant point accepter. Enfin
elle consentit:

-- Eh bien, dit-elle, envoyez-moi un petit pistolet, un tout
petit.

Jeanne ouvrit de grands yeux. L'autre ajouta tout bas, prs de
l'oreille, comme on confie un doux et intime secret:

-- C'est pour tuer mon beau-frre.

Et, souriant, elle droula vivement les bandes qui enveloppaient
sa chair ronde et blanche, traverse de part en part d'un coup de
stylet presque cicatris:

-- Si je n'avais pas t aussi forte que lui, dit-elle, il
m'aurait tue. Mon mari n'est pas jaloux, lui, il me connat; et
puis il est malade, vous savez; et cela lui calme le sang.
D'ailleurs, je suis une honnte femme, moi, madame; mais mon beau-
frre croit tout ce qu'on lui dit. Il est jaloux pour mon mari; et
il recommencera certainement. Alors, j'aurais un petit pistolet,
je serais tranquille, et sre de me venger.

Jeanne promit d'envoyer l'arme, embrassa tendrement sa nouvelle
amie, et continua sa route.

Le reste de son voyage ne fut plus qu'un songe, un enlacement sans
fin, une griserie de caresses. Elle ne vit rien, ni les paysages,
ni les gens, ni les lieux o elle s'arrtait. Elle ne regardait
plus que Julien.

Alors commena l'intimit enfantine et charmante des niaiseries
d'amour, des petits mots btes et dlicieux, le baptme avec des
noms mignards de tous les dtours et contours et replis de leurs
corps o se plaisaient leurs bouches.

Comme Jeanne dormait sur le ct droit, son tton du ct gauche
tait souvent  l'air au rveil. Julien, l'ayant remarqu,
appelait celui-l: monsieur de Couche-dehors et l'autre
monsieur Lamoureux, parce que la fleur rose du sommet semblait
plus sensible aux baisers.

La route profonde entre les deux devint l'alle de petite mre
parce qu'il s'y promenait sans cesse; et une autre route plus
secrte fut dnomme le chemin de Damas en souvenir du val
d'Ota.

En arrivant  Bastia, il fallut payer le guide. Julien fouilla
dans ses poches. Ne trouvant point ce qu'il lui fallait, il dit 
Jeanne:

-- Puisque tu ne te sers pas des deux mille francs de ta mre,
donne-les-moi donc  porter. Ils seront plus en sret dans ma
ceinture, et cela m'vitera de faire de la monnaie.

Et elle lui tendit sa bourse.

Ils gagnrent Livourne, visitrent Florence, Gnes, toute la
Corniche.

Par un matin de mistral, ils se retrouvrent  Marseille.

Deux mois s'taient couls depuis leur dpart des Peuples. On
tait au 15 octobre.

Jeanne, saisie par le grand vent froid qui semblait venir de l-
bas, de la lointaine Normandie, se sentait triste. Julien, depuis
quelque temps, semblait chang, fatigu, indiffrent; et elle
avait peur sans savoir de quoi.

Elle retarda de quatre jours encore leur voyage de rentre, ne
pouvant se dcider  quitter ce bon pays du soleil. Il lui
semblait qu'elle venait d'accomplir le tour du bonheur.

Ils s'en allrent enfin.

Ils devaient faire  Paris tous leurs achats pour leur
installation dfinitive aux Peuples; et Jeanne se rjouissait de
rapporter des merveilles, grce au cadeau de petite mre; mais la
premire chose  laquelle elle songea fut le pistolet promis  la
jeune Corse d'visa.

Le lendemain de leur arrive, elle dit  Julien:

-- Mon chri, veux-tu me rendre l'argent de maman parce que je
vais faire mes emplettes?

Il se tourna vers elle avec un visage mcontent.

-- Combien te faut-il?

Elle fut surprise et balbutia:

-- Mais... ce que tu voudras.

Il reprit:

-- Je vais te donner cent francs; surtout ne les gaspille pas.

Elle ne savait plus que dire, interdite, et confuse.

Enfin elle pronona en hsitant:

-- Mais... je... t'avais remis cet argent pour...

Il ne la laissa pas achever.

-- Oui, parfaitement. Que ce soit dans ta poche ou dans la mienne,
qu'importe, du moment que nous avons la mme bourse. Je ne t'en
refuse point, n'est-ce pas, puisque je te donne cent francs.

Elle prit les cinq pices d'or, sans ajouter un mot, mais elle
n'osa plus en demander d'autres et n'acheta rien que le pistolet.

Huit jours plus tard, ils se mirent en route pour rentrer aux
Peuples.




-- VI --


Devant la barrire blanche aux piliers de brique, la famille et
les domestiques attendaient. La chaise de poste s'arrta, et les
embrassades furent longues. Petite mre pleurait; Jeanne,
attendrie, essuya deux larmes; pre, nerveux, allait et venait.

Puis, pendant qu'on dchargeait les bagages, le voyage fut racont
devant le feu du salon. Les paroles abondantes coulaient des
lvres de Jeanne; et tout fut dit, tout, en une demi-heure, sauf
peut-tre quelques petits dtails oublis dans ce rcit rapide.

Puis la jeune femme alla dfaire ses paquets. Rosalie, tout mue
aussi, l'aidait. Quand ce fut fini, quand le linge, les robes, les
objets de toilette eurent t mis en place, la petite bonne quitta
sa matresse; et Jeanne, un peu lasse, s'assit.

Elle se demanda ce qu'elle allait faire maintenant, cherchant une
occupation pour son esprit, une besogne pour ses mains. Elle
n'avait point envie de redescendre au salon auprs de sa mre qui
sommeillait; et elle songeait  une promenade, mais la campagne
semblait si triste qu'elle sentait en son coeur, rien qu' la
regarder par la fentre, une pesanteur de mlancolie.

Alors elle s'aperut qu'elle n'avait plus rien  faire, plus
jamais rien  faire. Toute sa jeunesse au couvent avait t
proccupe de l'avenir, affaire de songeries. La continuelle
agitation de ses esprances emplissait, en ce temps-l, ses heures
sans qu'elle les sentt passer. Puis,  peine sortie des murs
austres o ses illusions taient closes, son attente d'amour se
trouvait tout de suite accomplie. L'homme espr, rencontr, aim,
pous en quelques semaines, comme on pouse en ces brusques
dterminations, l'emportait dans ses bras sans la laisser
rflchir  rien.

Mais voil que la douce ralit des premiers jours allait devenir
la ralit quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indfinis,
aux charmantes inquitudes de l'inconnu. Oui, c'tait fini
d'attendre.

Alors plus rien  faire, aujourd'hui, ni demain, ni jamais. Elle
sentait tout cela vaguement  une certaine dsillusion,  un
affaissement de ses rves.

Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis,
aprs avoir regard quelque temps le ciel o roulaient des nuages
sombres, elle se dcida  sortir.

taient-ce la mme campagne, la mme herbe, les mmes arbres qu'au
mois de mai? Qu'taient donc devenues la gaiet ensoleille des
feuilles, et la posie verte du gazon o flambaient les
pissenlits, o saignaient les coquelicots, o rayonnaient les
marguerites, o frtillaient, comme au bout de fils invisibles,
les fantasques papillons jaunes? Et cette griserie de l'air charg
de vie, d'armes, d'atomes fcondants n'existait plus.

Les avenues, dtrempes par les continuelles averses d'automne,
s'allongeaient, couvertes d'un pais tapis de feuilles mortes,
sous la maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les
branches grles tremblaient au vent, agitaient encore quelque
feuillage prt  s'grener dans l'espace. Et sans cesse, tout le
long du jour, comme une pluie incessante et triste  faire
pleurer, ces dernires feuilles, toutes jaunes maintenant,
pareilles  de larges sous d'or, se dtachaient, tournoyaient,
voltigeaient et tombaient.

Elle alla jusqu'au bosquet. Il tait lamentable comme la chambre
d'un mourant. La muraille verte, qui sparait et faisait secrtes
les gentilles alles sinueuses, s'tait parpille. Les arbustes
emmls, comme une dentelle de bois fin, heurtaient les unes aux
autres leurs maigres branches; et le murmure des feuilles tombes
et sches que la brise poussait, remuait, amoncelait en tas par
endroits, semblait un douloureux soupir d'agonie.

De tout petits oiseaux sautaient de place en place avec un lger
cri frileux, cherchant un abri.

Garantis cependant par l'pais rideau des ormes jets en avant-
garde contre le vent de mer, le tilleul et le platane encore
couverts de leur parure d't semblaient vtus l'un de velours
rouge, l'autre de soie orange, teints aussi par les premiers
froids selon la nature de leur sve.

Jeanne allait et venait  pas lents dans l'avenue de petite mre,
le long de la ferme des Couillard. Quelque chose l'appesantissait
comme le pressentiment des longs ennuis de la vie monotone qui
commenait.

Puis elle s'assit sur le talus o Julien, pour la premire fois,
lui avait parl d'amour; et elle resta l, rvassant, presque sans
songer, alanguie jusqu'au coeur, avec une envie de se coucher, de
dormir pour chapper  la tristesse de ce jour.

Tout  coup, elle aperut une mouette qui traversait le ciel,
emporte dans une rafale; et elle se rappela cet aigle qu'elle
avait vu, l-bas, en Corse, dans le sombre val d'Ota. Elle reut
au coeur la vive secousse que donne le souvenir d'une chose bonne
et finie; et elle revit brusquement l'le radieuse avec son parfum
sauvage, son soleil qui mrit les oranges et les cdrats, ses
montagnes aux sommets roses, ses golfes d'azur, et ses ravins o
roulent des torrents.

Alors l'humide et dur paysage qui l'entourait, avec la chute
lugubre des feuilles, et les nuages gris entrans par le vent,
l'enveloppa d'une telle paisseur de dsolation qu'elle rentra
pour ne point sangloter.

Petite mre, engourdie devant la chemine, sommeillait, accoutume
 la mlancolie des journes, ne la sentant plus. Pre et Julien
taient partis se promener en causant de leurs affaires. Et la
nuit vint, semant de l'ombre morne dans le vaste salon,
qu'clairaient par clats les reflets du feu.

Au-dehors, par les fentres, un reste de jour laissait distinguer
encore cette nature sale de fin d'anne et le ciel gristre, comme
frott de boue lui-mme.

Le baron bientt parut, suivi de Julien; ds qu'il eut pntr
dans la pice entnbre, il sonna, criant:

-- Vite, vite, de la lumire! il fait triste ici.

Et il s'assit devant la chemine. Pendant que ses pieds mouills
fumaient prs de la flamme et que la crotte de ses semelles
tombait, sche par la chaleur, il se frottait gaiement les mains:

-- Je crois bien, dit-il, qu'il va geler; le ciel s'claircit au
nord; c'est pleine lune ce soir; a piquera ferme cette nuit.

Puis, se tournant vers sa fille:

-- Eh bien, petite, es-tu contente d'tre revenue dans ton pays,
dans ta maison, auprs des vieux?

Cette simple question bouleversa Jeanne. Elle se jeta dans les
bras de son pre, les yeux pleins de larmes, et l'embrassa
nerveusement, comme pour se faire pardonner; car, malgr ses
efforts de coeur pour tre gaie, elle se sentait triste 
dfaillir. Elle songeait pourtant  la joie qu'elle s'tait
promise en retrouvant ses parents; et elle s'tonnait de cette
froideur qui paralysait sa tendresse, comme si, lorsqu'on a
beaucoup pens de loin aux gens qu'on aime, et perdu l'habitude de
les voir  toute heure, on prouvait, en les retrouvant, une sorte
d'arrt d'affection jusqu' ce que les liens de la vie commune
fussent renous.

Le dner fut long; on ne parla gure. Julien semblait avoir oubli
sa femme.

Au salon, ensuite, elle se laissa engourdir par le feu, en face de
petite mre qui dormait tout  fait; et, un moment rveille par
la voix des deux hommes qui discutaient, elle se demanda, en
essayant de secouer son esprit, si elle allait aussi tre saisie
par cette lthargie morne des habitudes que rien n'interrompt.

La flamme de la chemine, molle et rougetre pendant le jour,
devenait vive, claire, crpitante. Elle jetait de grandes lueurs
subites sur les tapisseries ternies des fauteuils, sur le renard
et la cigogne, sur le hron mlancolique, sur la cigale et la
fourmi.

Le baron se rapprocha, souriant et tendant ses doigts ouverts aux
tisons vifs:

-- Ah ah! a flambe bien, ce soir. Il gle, mes enfants, il gle.

Puis il posa sa main sur l'paule de Jeanne, et, montrant le feu:

-- Vois-tu, fillette, voil ce qu'il y a de meilleur au monde: le
foyer, le foyer avec les siens autour. Rien ne vaut a. Mais si on
allait se coucher. Vous devez tre extnus, les enfants?

Remonte en sa chambre, la jeune femme se demandait comment deux
retours aux mmes lieux qu'elle croyait aimer pouvaient tre si
diffrents. Pourquoi se sentait-elle comme meurtrie, pourquoi
cette maison, ce pays cher, tout ce qui, jusque-l, faisait frmir
son coeur, lui semblaient-ils aujourd'hui si navrants?

Mais son oeil soudain tomba sur sa pendule. La petite abeille
voltigeait toujours de gauche  droite, et de droite  gauche, du
mme mouvement rapide et continu, au-dessus des fleurs de vermeil.
Alors, brusquement, Jeanne fut traverse par un lan d'affection,
remue jusqu'aux larmes devant cette petite mcanique qui semblait
vivante, qui lui chantait l'heure et palpitait comme une poitrine.

Certes, elle n'avait pas t aussi mue en embrassant pre et
mre. Le coeur a des mystres qu'aucun raisonnement ne pntre.

Pour la premire fois depuis son mariage, elle tait seule en son
lit, Julien, sous prtexte de fatigue, ayant pris une autre
chambre. Il tait convenu d'ailleurs que chacun aurait la sienne.

Elle fut longtemps  s'endormir, tonne de ne plus sentir un
corps contre le sien, dshabitue du sommeil solitaire, et
trouble par le vent hargneux du nord qui s'acharnait contre le
toit.

Elle fut rveille au matin par une grande lueur qui teignait son
lit de sang; et ses carreaux, tout barbouills de givre, taient
rouges comme si l'horizon entier brlait.

S'enveloppant d'un grand peignoir, elle courut  sa fentre et
l'ouvrit.

Une brise glace, saine et piquante, s'engouffra dans sa chambre,
lui cinglant la peau d'un froid aigu qui fit pleurer ses yeux; et
au milieu d'un ciel empourpr, un gros soleil, rutilant et bouffi
comme une figure d'ivrogne, apparaissait derrire les arbres. La
terre, couverte de gele blanche, dure et sche  prsent, sonnait
sous les pieds des gens de ferme. En cette seule nuit toutes les
branches encore garnies des peupliers s'taient dpouilles; et
derrire la lande apparaissait la grande ligne verdtre des flots
tout parsems de tranes blanches.

Le platane et le tilleul se dvtaient rapidement sous les
rafales.  chaque passage de la brise glace des tourbillons de
feuilles dtaches par la brusque gele s'parpillaient dans le
vent, comme un envolement d'oiseaux. Jeanne s'habilla, sortit, et,
pour faire quelque chose, alla voir les fermiers.

Les Martin levrent les bras, et la matresse l'embrassa sur les
joues; puis on la contraignit  boire un petit verre de noyau. Et
elle se rendit  l'autre ferme. Les Couillard levrent les bras;
la matresse la bcota sur les oreilles, et il fallut avaler un
petit verre de cassis.

Aprs quoi elle rentra djeuner.

Et la journe s'coula comme celle de la veille, froide, au lieu
d'tre humide. Et les autres jours de la semaine ressemblrent 
ces deux-l; et toutes les semaines du mois ressemblrent  la
premire.

Peu  peu, cependant, son regret des contres lointaines
s'affaiblit. L'habitude mettait sur sa vie une couche de
rsignation pareille au revtement de calcaire que certaines eaux
dposent sur les objets. Et une sorte d'intrt pour les mille
choses insignifiantes de l'existence quotidienne, un souci des
simples et mdiocres occupations rgulires renaquit en son coeur.
En elle se dveloppait une espce de mlancolie mditante, un
vague dsenchantement de vivre. Que lui et-il fallu? Que
dsirait-elle? Elle ne le savait pas. Aucun besoin mondain ne la
possdait; aucune soif de plaisir, aucun lan mme vers les joies
possibles; lesquelles, d'ailleurs? Ainsi que les vieux fauteuils
du salon ternis par le temps, tout se dcolorait doucement  ses
yeux, tout s'effaait, prenait une nuance ple et morne.

Ses relations avec Julien avaient chang compltement. Il semblait
tout autre depuis le retour de leur voyage de noces, comme un
acteur qui a fini son rle et reprend sa figure ordinaire. C'est 
peine s'il s'occupait d'elle, s'il lui parlait mme; toute trace
d'amour avait subitement disparu; et les nuits taient rares o il
pntrait dans sa chambre.

Il avait pris la direction de la fortune et de la maison, rvisait
les baux, harcelait les paysans, diminuait les dpenses et, ayant
revtu lui-mme des allures de fermier gentilhomme, il avait perdu
son vernis et son lgance de fianc.

Il ne quittait plus, bien qu'il ft tigr de taches, un vieil
habit de chasse en velours, garni de boutons de cuivre, retrouv
dans sa garde-robe de jeune homme, et, envahi par la ngligence
des gens qui n'ont plus besoin de plaire, il avait cess de se
raser, de sorte que sa barbe longue, mal coupe, l'enlaidissait
incroyablement. Ses mains n'taient plus soignes; et il buvait,
aprs chaque repas, quatre ou cinq petits verres de cognac.

Jeanne ayant essay de lui faire quelques tendres reproches, il
avait rpondu si brusquement: Tu vas me laisser tranquille,
n'est-ce pas?  qu'elle ne se hasarda plus  lui donner des
conseils.

Elle avait pris son parti de ces changements d'une faon qui
l'tonnait elle-mme. Il tait devenu un tranger pour elle, un
tranger dont l'me et le coeur lui restaient ferms. Elle y
songeait souvent, se demandant d'o venait qu'aprs s'tre
rencontrs ainsi, aims, pouss dans un lan de tendresse, ils se
retrouvaient tout  coup presque aussi inconnus l'un  l'autre que
s'ils n'avaient pas dormi cte  cte.

Et comment ne souffrait-elle pas davantage de son abandon? tait-
ce ainsi, la vie? S'taient-ils tromps? N'y avait-il plus rien
pour elle dans l'avenir?

Si Julien tait demeur beau, soign, lgant, sduisant, peut-
tre et-elle beaucoup souffert?

Il tait convenu qu'aprs le jour de l'an les nouveaux maris
resteraient seuls; et que pre et petite mre retourneraient
passer quelques mois dans leur maison de Rouen. Les jeunes gens,
cet hiver-l, ne devaient point quitter les Peuples, pour achever
de s'installer, de s'habituer et de se plaire aux lieux o allait
s'couler toute leur vie. Ils avaient quelques voisins d'ailleurs,
 qui Julien prsenterait sa femme. C'taient les Briseville, les
Coutelier et les Fourville.

Mais les jeunes gens ne pouvaient encore commencer leurs visites,
parce qu'il avait t impossible jusque-l de faire venir le
peintre pour changer les armoiries de la calche.

La vieille voiture de famille avait t cde, en effet,  son
gendre par le baron; et Julien, pour rien au monde, n'aurait
consenti  se prsenter dans les chteaux voisins si l'cusson des
de Lamare n'avait t cartel avec celui des Le Perthuis des
Vauds.

Or, un seul homme dans le pays conservait la spcialit des
ornements hraldiques, c'tait un peintre de Bolbec, nomm
Bataille, appel tour  tour dans tous les castels normands pour
fixer les prcieux ornements sur les portires des vhicules.

Enfin, un matin de dcembre, vers la fin du djeuner, on vit un
individu ouvrir la barrire et s'avancer dans le chemin droit. Il
portait une bote sur son dos. C'tait Bataille.

On le fit entrer dans la salle et on lui servit  manger comme
s'il et t un monsieur, car sa spcialit, ses rapports
incessants avec toute l'aristocratie du dpartement, sa
connaissance des armoiries, des termes consacrs, des emblmes, en
avaient fait une sorte d'homme-blason  qui les gentilshommes
serraient la main.

On fit apporter aussitt un crayon et du papier et, pendant qu'il
mangeait, le baron et Julien esquissrent leurs cussons
cartels. La baronne, toute secoue ds qu'il s'agissait de ces
choses, donnait son avis; et Jeanne elle-mme prenait part  la
discussion comme si quelque mystrieux intrt se ft soudain
veill en elle.

Bataille, tout en djeunant, indiquait son opinion, prenait
parfois le crayon, traait un projet, citait des exemples,
dcrivait toutes les voitures seigneuriales de la contre,
semblait apporter avec lui, dans son esprit, dans sa voix mme,
une sorte d'atmosphre de noblesse.

C'tait un petit homme  cheveux gris et ras, aux mains souilles
de couleurs, et qui sentait l'essence. Il avait eu autrefois,
disait-on, une vilaine affaire de moeurs; mais la considration
gnrale de toutes les familles titres avait depuis longtemps
effac cette tache.

Ds qu'il eut fini son caf, on le conduisit sous la remise et on
enleva la toile cire qui recouvrait la voiture. Bataille
l'examina, puis il se pronona gravement sur les dimensions qu'il
croyait ncessaires de donner  son dessin; et, aprs un nouvel
change d'ides, il se mit  la besogne.

Malgr le froid, la baronne fit apporter un sige afin de le
regarder travailler; puis elle demanda une chaufferette pour ses
pieds qui se glaaient: et elle se mit tranquillement  causer
avec le peintre, l'interrogeant sur des alliances qu'elle
ignorait, sur les morts et les naissances nouvelles, compltant
par ses renseignements l'arbre des gnalogies qu'elle portait en
sa mmoire.

Julien tait demeur prs de sa belle-mre,  cheval sur une
chaise. Il fumait sa pipe, crachait par terre, coutait, et
suivait de l'oeil la mise en couleur de sa noblesse.

Bientt, le pre Simon, qui se rendait au potager avec sa bche
sur l'paule, s'arrta lui-mme pour considrer le travail; et
l'arrive de Bataille ayant pntr dans les deux fermes, les deux
fermires ne tardrent point  se prsenter. Elles s'extasiaient,
debout aux deux cts de la baronne, rptant:

-- Faut d'l'adresse tout d'mme pour fignoler ces machines-l.

Les cussons des deux portires ne purent tre termins que le
lendemain, vers onze heures. Tout le monde aussitt fut prsent;
et on tira la calche dehors pour mieux juger.

C'tait parfait. On complimenta Bataille qui repartit avec sa
bote accroche au dos. Et le baron, sa femme, Jeanne et Julien
tombrent d'accord sur ce point que le peintre tait un garon de
grands moyens qui, si les circonstances l'avaient permis, serait
devenu, sans aucun doute, un artiste.

Mais, par mesure d'conomie, Julien avait accompli des rformes,
qui ncessitaient des modifications nouvelles.

Le vieux cocher tait devenu jardinier, le vicomte se chargeant de
conduire lui-mme et ayant vendu les carrossiers pour n'avoir plus
 payer leur nourriture.

Puis, comme il fallait quelqu'un pour tenir les btes quand les
matres seraient descendus, il avait fait un petit domestique d'un
jeune vacher nomm Marius.

Enfin, pour se procurer des chevaux, il introduisit dans le bail
des Couillard et des Martin une clause spciale contraignant les
deux fermiers  fournir chacun un cheval, un jour chaque mois, 
la date fixe par lui, moyennant quoi ils demeuraient dispenss
des redevances de volailles.

Donc les Couillard ayant amen une grande rosse  poil jaune, et
les Martin un petit animal blanc  poil long, les deux btes
furent atteles cte  cte; et Marius, noy dans une ancienne
livre du pre Simon, amena devant le perron du chteau cet
quipage.

Julien, nettoy, la taille cambre, avait retrouv un peu de son
lgance passe; mais sa barbe longue lui donnait, malgr tout, un
aspect commun.

Il considra l'attelage, la voiture et le petit domestique, et les
jugea satisfaisants, les armoiries repeintes ayant seules pour lui
de l'importance.

La baronne, descendue de sa chambre au bras de son mari, monta
avec peine et s'assit, le dos soutenu par des coussins. Jeanne 
son tour parut. Elle rit d'abord de l'accouplement des chevaux, le
blanc, disait-elle, tait le petit-fils du jaune; puis, quand elle
aperut Marius, la face ensevelie dans son chapeau  cocarde, dont
son nez seul limitait la descente, et les mains disparues dans la
profondeur des manches, et les deux jambes enjuponnes dans les
basques de sa livre, dont ses pieds, chausss de souliers
normes, sortaient trangement par le bas; et quand elle le vit
renverser la tte en arrire pour regarder, lever le genou pour
faire un pas, comme s'il allait enjamber un fleuve, et s'agiter
comme un aveugle pour obir aux ordres, perdu tout entier, disparu
dans l'ampleur de ses vtements, elle fut saisie d'un rire
invincible, d'un rire sans fin.

Le baron se retourna, considra le petit homme abasourdi, et,
cdant aussitt  la contagion, il clata, appelant sa femme, ne
pouvant plus parler.

-- Re-regarde Ma-Ma-Marius! Est-il drle! Mon Dieu, est-il drle.

Alors la baronne, s'tant penche par la portire et l'ayant
considr, fut secoue d'une telle crise de gaiet que toute la
calche dansait sur ses ressorts, comme souleve par des cahots.

Mais Julien, la face ple, demanda:

-- Qu'est-ce que vous avez  rire comme a? il faut que vous soyez
fous!

Jeanne, malade, convulse, impuissante  se calmer, s'assit sur
une marche du perron. Le baron en fit autant; et, dans la calche,
des ternuements convulsifs, une sorte de gloussement continu,
disaient que la baronne touffait. Et soudain la redingote de
Marius se mit  palpiter. Il avait compris sans doute, car il
riait lui-mme de toute sa force au fond de sa coiffure.

Alors Julien, exaspr, s'lana. D'une gifle il spara la tte du
gamin et le chapeau gant qui s'envola sur le gazon; puis, s'tant
retourn vers son beau-pre, il balbutia d'une voix tremblante de
colre:

-- Il me semble que ce n'est pas  vous de rire. Nous n'en serions
pas l si vous n'aviez gaspill votre fortune et mang votre
avoir.  qui la faute si vous tes ruin?

Toute la gaiet fut glace, cessa net. Et personne ne dit un mot.
Jeanne, prte  pleurer maintenant, monta sans bruit prs de sa
mre. Le baron, surpris et muet, s'assit en face des deux femmes;
et Julien s'installa sur le sige, aprs avoir hiss prs de lui
l'enfant larmoyant et dont la joue enflait.

La route fut triste et parut longue. Dans la voiture on se
taisait. Mornes et gns tous trois, ils ne voulaient point
s'avouer ce qui proccupait leurs coeurs. Ils sentaient bien
qu'ils n'auraient pu parler d'autre chose, tant cette pense
douloureuse les obsdait, et ils aimaient mieux se taire
tristement que de toucher  ce sujet pnible.

Au trot ingal des deux btes, la calche longeait les cours des
fermes, faisait fuir  grands pas des poules noires effrayes qui
plongeaient et disparaissaient dans les haies, tait parfois
suivie d'un chien-loup hurlant qui regagnait ensuite sa maison, le
poil hriss, en se retournant encore pour aboyer vers la voiture.
Un gars en sabots crotts,  longues jambes nonchalantes, qui
allait, les mains au fond des poches, la blouse bleue gonfle par
le vent dans le dos, se rangeait pour laisser passer l'quipage et
retirait gauchement sa casquette, laissant voir ses cheveux plats
colls au crne.

Et, entre chaque ferme, les plaines recommenaient avec d'autres
fermes, au loin, de place en place.

Enfin, on pntra dans une grande avenue de sapins aboutissant 
la route. Les ornires, boueuses et profondes, faisaient se
pencher la calche et pousser des cris  petite mre. Au bout de
l'avenue, une barrire blanche tait ferme; Marius courut
l'ouvrir et on contourna un immense gazon pour arriver, par un
chemin arrondi, devant un haut, vaste et triste btiment dont les
volets taient clos.

La porte du milieu soudain s'ouvrit; et un vieux domestique
paralys, vtu d'un gilet rouge ray de noir que recouvrait en
partie son tablier de service, descendit  petits pas obliques les
marches du perron. Il prit le nom des visiteurs et les introduisit
dans un spacieux salon dont il ouvrit pniblement les persiennes
toujours fermes. Les meubles taient voils de housses, la
pendule et les candlabres envelopps de linge blanc; et un air
moisi, un air d'autrefois, glac, humide, semblait imprgner les
poumons, le coeur et la peau de tristesse.

Tout le monde s'assit et on attendit. Quelques pas entendus dans
le corridor au-dessus annonaient un empressement inaccoutum. Les
chtelains, surpris, s'habillaient au plus vite. Ce fut long. Une
sonnette tinta plusieurs fois. D'autres pas descendirent un
escalier, puis remontrent.

La baronne, saisie par le froid pntrant, ternuait coup sur
coup. Julien marchait de long en large. Jeanne, morne, restait
assise auprs de sa mre. Et le baron, adoss au marbre de la
chemine, demeurait le front bas.

Enfin, une des hautes portes tourna, dcouvrant le vicomte et la
vicomtesse de Briseville. Ils taient tous les deux petits,
maigrelets, sautillants, sans ge apprciable, crmonieux et
embarrasss. La femme en robe de soie ramage, coiffe d'un petit
bonnet douairire  rubans, parlait vite de sa voix aigrelette.

Le mari, serr dans une redingote pompeuse, saluait avec un
ploiement des genoux. Son nez, ses yeux, ses dents dchausses,
ses cheveux qu'on aurait dits enduits de cire et son beau vtement
d'apparat luisaient comme luisent les choses dont on prend grand
soin.

Aprs les premiers compliments de bienvenue et les politesses de
voisinage, personne ne trouva plus rien  dire. Alors on se
flicita de part et d'autre sans raison. On continuerait,
esprait-on des deux cts, ces excellentes relations. C'tait une
ressource de se voir quand on habitait toute l'anne la campagne.

Et l'atmosphre glaciale du salon pntrait les os, enrouait les
gorges. La baronne toussait maintenant sans avoir cess tout 
fait d'ternuer. Alors le baron donna le signal du dpart. Les
Briseville insistrent.

-- Comment? si vite? Restez donc encore un peu.

Mais Jeanne s'tait leve malgr les signes de Julien qui trouvait
trop courte la visite.

On voulut sonner le domestique pour faire avancer la voiture. La
sonnette ne marchait plus. Le matre du logis se prcipita, puis
vint annoncer qu'on avait mis les chevaux  l'curie.

Il fallut attendre. Chacun cherchait une phrase, un mot  dire. On
parla de l'hiver pluvieux. Jeanne, avec d'involontaires frissons
d'angoisse, demanda ce que pouvaient faire leurs htes, tous deux
seuls, toute l'anne. Mais les Briseville s'tonnrent de la
question, car ils s'occupaient sans cesse, crivant beaucoup 
leurs parents nobles sems par toute la France, passant leurs
journes en des occupations microscopiques, crmonieux l'un vis-
-vis de l'autre comme en face des trangers, et causant
majestueusement des affaires les plus insignifiantes.

Et sous le haut plafond noirci du vaste salon inhabit, tout
empaquet en des linges, l'homme et la femme si petits, si
propres, si corrects, semblaient  Jeanne des conserves de
noblesse.

Enfin la voiture passa devant les fentres avec ses deux bidets
ingaux. Mais Marius avait disparu. Se croyant libre jusqu'au
soir, il tait sans doute parti faire un tour dans la campagne.

Julien, furieux, pria qu'on le renvoyt  pied; et, aprs beaucoup
de saluts de part et d'autre, on reprit le chemin des Peuples.

Ds qu'ils furent enferms dans la calche, Jeanne et son pre,
malgr l'obsession pesante qui leur restait de la brutalit de
Julien, se remirent  rire en contrefaisant les gestes et les
intonations des Briseville. Le baron imitait le mari, Jeanne
faisait la femme, mais la baronne, un peu froisse dans ses
respects, leur dit:

-- Vous avez tort de vous moquer ainsi, ce sont des gens trs
comme il faut, appartenant  d'excellentes familles.

On se tut pour ne point contrarier petite mre, mais de temps en
temps, malgr tout, pre et Jeanne recommenaient en se regardant.
Il saluait avec crmonie et, d'un ton solennel:

-- Votre chteau des Peuples doit tre bien froid, madame, avec ce
grand vent de mer qui le visite tout le jour?

Elle prenait un air pinc et, minaudant avec un petit frtillement
de la tte pareil  celui d'un canard qui se baigne:

-- Oh! ici, monsieur, j'ai de quoi m'occuper toute l'anne. Puis
nous possdons tant de parents  qui crire. Et M. de Briseville
se dcharge de tout sur moi. Il s'occupe de recherches savantes
avec l'abb Pelle. Ils font ensemble l'histoire religieuse de la
Normandie.

La baronne souriait  son tour, contrarie et bienveillante, et
rptait:

-- Ce n'est pas bien de se moquer ainsi des gens de notre classe.

Mais soudain la voiture s'arrta, et Julien criait appelant
quelqu'un par-derrire. Alors Jeanne et le baron, s'tant penchs
aux portires, aperurent un tre singulier qui semblait rouler
vers eux. Les jambes embarrasses dans la jupe flottante de sa
livre, aveugl par sa coiffure qui chavirait sans cesse, agitant
ses manches comme des ailes de moulin, pataugeant dans les larges
flaques d'eau qu'il traversait perdument, trbuchant contre
toutes les pierres de la route, se trmoussant, bondissant et
couvert de boue, Marius suivait la calche de toute la vitesse de
ses pieds.

Ds qu'il l'eut rattrape, Julien, se penchant, l'empoigna par le
collet, l'amena prs de lui et, lchant les rnes, se mit 
cribler de coups de poing le chapeau qui s'enfona jusqu'aux
paules du gamin en sonnant comme un tambour. Le gars hurlait l-
dedans, essayait de fuir, de sauter du sige, tandis que son
matre, le maintenant d'une main, frappait toujours avec l'autre.

Jeanne, perdue, balbutiait: Pre... Oh! pre! et la baronne,
souleve d'indignation, serrait le bras de son mari.

-- Mais empchez-le donc, Jacques.

Alors brusquement le baron abaissa la vitre de devant et,
attrapant la manche de son gendre, lui jeta d'une voix
frmissante:

-- Avez-vous bientt fini de frapper cet enfant?

Julien, stupfait, se retourna:

-- Vous ne voyez donc pas dans quel tat le bougre a mis sa
livre?

Mais le baron, la tte sortie entre les deux:

-- Eh, que m'importe! on n'est pas brutal  ce point.

Julien se fchait de nouveau: Laissez-moi tranquille, s'il vous
plat, cela ne vous regarde pas! et il levait encore la main;
mais son beau-pre la saisit brusquement et l'abaissa avec tant de
force qu'il la heurta contre le bois du sige, et il cria si
violemment: Si vous ne cessez pas, je descends et je saurai bien
vous arrter, moi! que le vicomte se calma soudain, et, haussant
les paules sans rpondre, il fouetta les btes qui partirent au
grand trot.

Les deux femmes, livides, ne remuaient point, et on entendait
distinctement les coups pesants du coeur de la baronne.

Au dner Julien fut plus charmant que de coutume, comme si rien ne
s'tait pass. Jeanne, son pre et Mme Adlade, qui oubliaient
vite en leur sereine bienveillance, attendris de le voir aimable,
se laissaient aller  la gaiet avec la sensation de bien-tre des
convalescents; et, comme Jeanne reparlait des Briseville, son mari
lui-mme plaisanta, mais il ajouta bien vite:

-- C'est gal, ils ont grand air.

On ne fit point d'autres visites, chacun craignant de raviver la
question Marius. Il fut seulement dcid qu'on enverrait aux
voisins des cartes au jour de l'an, et qu'on attendrait, pour
aller les voir, les premiers jours tides du printemps prochain.

La Nol vint. On eut  dner le cur, le maire et sa femme. On les
invita de nouveau pour le jour de l'an. Ce furent les seules
distractions qui rompirent le monotone enchanement des jours.

Pre et petite mre devaient quitter les Peuples le 9 janvier;
Jeanne les voulait retenir, mais Julien ne s'y prtait gure, et
le baron, devant la froideur grandissante de son gendre, fit venir
de Rouen une chaise de poste.

La veille de leur dpart, les paquets tant finis, comme il
faisait une claire gele, Jeanne et son pre se rsolurent 
descendre jusqu' Yport o ils n'avaient point t depuis le
retour de Corse.

Ils traversrent le bois qu'elle avait parcouru le jour de son
mariage, toute mle  celui dont elle devenait pour toujours la
compagne, le bois o elle avait reu sa premire caresse,
tressailli du premier frisson, pressenti cet amour sensuel qu'elle
ne devait connatre enfin que dans le vallon sauvage d'Ota, auprs
de la source o ils avaient bu, mlant leurs baisers  l'eau.

Plus de feuilles, plus d'herbes grimpantes, rien que le bruit des
branches, et cette rumeur sche qu'ont en hiver les taillis
dpouills.

Ils entrrent dans le petit village. Les rues vides, silencieuses,
gardaient une odeur de mer, de varech et de poisson. Les vastes
filets tanns schaient toujours, accrochs devant les portes ou
bien tendus sur le galet. La mer, grise et froide, avec son
ternelle et grondante cume, commenait  descendre, dcouvrant
vers Fcamp les rochers verdtres au pied des falaises. Et, le
long de la plage, les grosses barques choues sur le flanc
semblaient de vastes poissons morts. Le soir tombait et les
pcheurs s'en venaient par groupes au Perret, marchant lourdement,
avec leurs grandes bottes marines, le cou envelopp de laine, un
litre d'eau-de-vie d'une main, la lanterne du bateau de l'autre.
Longtemps ils tournrent autour des embarcations inclines; ils
mettaient  bord, avec la lenteur normande, leurs filets, leurs
boues, un gros pain, un pot de beurre, un verre et la bouteille
de trois-six. Puis ils poussaient vers l'eau la barque redresse
qui dvalait  grand bruit sur le galet, fendait l'cume, montait
sur la vague, se balanait quelques instants, ouvrait ses ailes
brunes et disparaissait dans la nuit avec son petit feu au bout du
mt.

Et les grandes femmes des matelots dont les dures carcasses
saillaient sous les robes minces, restes jusqu'au dpart du
dernier pcheur, rentraient dans le village assoupi, troublant de
leurs voix criardes le lourd sommeil des rues noires.

Le baron et Jeanne, immobiles, contemplaient l'loignement dans
l'ombre de ces hommes qui s'en allaient ainsi, chaque nuit,
risquer la mort pour ne point crever de faim, et si misrables
cependant qu'ils ne mangeaient jamais de viande.

Le baron, s'exaltant devant l'ocan, murmura:

-- C'est terrible et beau. Comme cette mer sur qui tombent les
tnbres, sur qui tant d'existences sont en pril, c'est superbe!
n'est-ce pas, Jeannette?

Elle rpondit avec un sourire gel:

-- a ne vaut point la Mditerrane.

Mais son pre, s'indignant:

-- La Mditerrane! de l'huile, de l'eau sucre, l'eau bleue d'un
baquet de lessive. Regarde donc celle-ci comme elle est effrayante
avec ses crtes d'cume! Et songe  tous ces hommes, partis l-
dessus, et qu'on ne voit dj plus.

Jeanne, avec un soupir, consentit:

-- Oui, si tu veux.

Mais ce mot qui lui tait venu aux lvres, la Mditerrane,
l'avait de nouveau pince au coeur, rejetant toute sa pense vers
ces contres lointaines o gisaient ses rves.

Le pre et la fille alors, au lieu de revenir par les bois,
gagnrent la route et montrent la cte  pas ralentis. Ils ne
parlaient gure, tristes de la sparation prochaine.

Parfois, en longeant les fosss des fermes, une odeur de pommes
piles, cette senteur de cidre frais qui semble flotter en cette
saison sur toute la campagne normande, les frappait au visage, ou
bien un gras parfum d'table, cette bonne et chaude puanteur qui
s'exhale du fumier de vaches. Une petite fentre claire
indiquait, au fond de la cour, la maison d'habitation.

Et il semblait  Jeanne que son me s'largissait, comprenait des
choses invisibles; et ces petites lueurs parses dans les champs
lui donnrent soudain la sensation vive de l'isolement de tous les
tres que tout dsunit, que tout spare, que tout entrane loin de
ce qu'ils aimeraient.

Alors, d'une voix rsigne, elle dit:

-- a n'est pas toujours gai, la vie.

Le baron soupira:

-- Que veux-tu, fillette, nous n'y pouvons rien.

Et le lendemain, pre et petite mre tant partis, Jeanne et
Julien restrent seuls.




-- VII --


Les cartes entrrent alors dans la vie des jeunes gens. Chaque
jour, aprs le djeuner, Julien, tout en fumant sa pipe et se
gargarisant avec du cognac dont il buvait peu  peu six  huit
verres, faisait plusieurs parties de bsigue avec sa femme. Elle
montait ensuite en sa chambre, s'asseyait prs de la fentre et,
pendant que la pluie battait les vitres ou que le vent les
secouait, elle brodait obstinment une garniture de jupon.
Parfois, fatigue, elle levait les yeux et contemplait au loin la
mer sombre qui moutonnait. Puis, aprs quelques minutes de ce
regard vague, elle reprenait son ouvrage.

Elle n'avait d'ailleurs rien autre chose  faire, Julien ayant
repris toute la direction de la maison, pour satisfaire pleinement
ses besoins d'autorit et ses dmangeaisons d'conomie. Il se
montrait d'une parcimonie froce, ne donnait jamais de pourboires,
rduisait la nourriture au strict ncessaire; et comme Jeanne,
depuis qu'elle tait venue aux Peuples, se faisait faire chaque
matin par le boulanger une petite galette normande, il supprima
cette dpense et la condamna au pain grill.

Elle ne disait rien, afin d'viter les explications, les
discussions et les querelles, mais elle souffrait comme de coups
d'aiguille  chaque nouvelle manifestation d'avarice de son mari.
Cela lui semblait bas et odieux  elle, leve dans une famille o
l'argent comptait pour rien. Combien souvent elle avait entendu
dire  petite mre:

-- Mais c'est fait pour tre dpens, l'argent.

Julien, maintenant, rptait:

-- Tu ne pourras donc jamais t'habituer  ne pas jeter l'argent
par les fentres?

Et chaque fois qu'il avait rogn quelques sous sur un salaire ou
sur une note, il prononait, avec un sourire, en glissant la
monnaie dans sa poche:

-- Les petits ruisseaux font les grandes rivires.

En certains jours cependant, Jeanne se reprenait  rver. Elle
s'arrtait doucement de travailler et, les mains molles, le regard
teint, elle refaisait un de ses romans de petite fille, partie en
des aventures charmantes. Mais soudain, la voix de Julien qui
donnait un ordre au pre Simon l'arrachait  ce bercement de
songerie; et elle reprenait son patient ouvrage en se disant:
C'est fini, tout a; et une larme tombait sur ses doigts qui
poussaient l'aiguille.

Rosalie aussi, autrefois si gaie et toujours chantant, tait
change. Ses joues rebondies avaient perdu leur vernis rouge et,
presque creuses maintenant, semblaient parfois frottes de terre.

Souvent Jeanne lui demandait:

-- Es-tu malade, ma fille?

La petite bonne rpondait toujours:

-- Non, madame.

Un peu de sang lui montait aux pommettes et elle se sauvait bien
vite.

Au lieu de courir comme autrefois, elle tranait ses pieds avec
peine et ne paraissait mme plus coquette, n'achetait plus rien
aux marchands voyageurs qui lui montraient en vain leurs rubans de
soie et leurs corsets et leurs parfumeries varies.

Et la grande maison avait l'air de sonner le creux, toute morne,
avec sa face que les pluies maculaient de longues tranes grises.

 la fin de janvier les neiges arrivrent. On voyait de loin les
gros nuages du nord au-dessus de la mer sombre; et la blanche
descente des flocons commena. En une nuit toute la plaine fut
ensevelie, et les arbres apparurent au matin draps dans cette
cume de glace.

Julien, chauss de hautes bottes, l'air hirsute, passait son temps
au fond du bosquet, embusqu derrire le foss donnant sur la
lande,  guetter les oiseaux migrants. De temps en temps un coup
de fusil crevait le silence gel des champs; et des bandes de
corbeaux noirs effrays s'envolaient des grands arbres en
tournoyant.

Jeanne, succombant  l'ennui, descendait parfois sur le perron.
Des bruits de vie venaient de fort loin rpercuts sur la
tranquillit dormante de cette nappe livide et morne.

Puis elle n'entendait plus rien qu'une sorte de ronflement des
flots loigns et le glissement vague et continu de cette
poussire d'eau gele tombant toujours.

Et la couche de neige s'levait sans cesse sous la chute infinie
de cette mousse paisse et lgre.

Par une de ces ples matines, Jeanne, immobile, chauffait ses
pieds au feu de sa chambre, pendant que Rosalie, plus change de
jour en jour, faisait lentement le lit. Soudain elle entendit
derrire elle un douloureux soupir. Sans tourner la tte, elle
demanda:

-- Qu'est-ce que tu as donc?

La bonne, comme toujours, rpondit: Rien, madame, mais sa voix
semblait brise, expirante.

Jeanne, dj, songeait  autre chose quand elle remarqua qu'elle
n'entendait plus remuer la jeune fille. Elle appela:

-- Rosalie!

Rien ne bougea. Alors, la croyant sortie sans bruit, elle cria
plus fort: Rosalie! et elle allait allonger le bras pour sonner
quand un profond gmissement, pouss tout prs d'elle, la fit se
dresser avec un frisson d'angoisse.

La petite servante, livide, les yeux hagards, tait assise par
terre, les jambes allonges, le dos appuy contre le bois du lit.

Jeanne s'lana:

-- Qu'est-ce que tu as, qu'est-ce que tu as?

L'autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste; elle fixait sur sa
matresse un regard fou et haletait, comme dchire par une
effroyable douleur. Puis, soudain, tendant tout son corps, elle
glissa sur le dos, touffant entre ses dents serres un cri de
dtresse.

Alors sous sa robe colle  ses cuisses ouvertes quelque chose
remua. Et de l partit aussitt un bruit singulier, un
clapotement, un souffle de gorge trangle qui suffoque; puis
soudain ce fut un long miaulement de chat, une plainte frle et
dj douloureuse, le premier appel de souffrance de l'enfant
entrant dans la vie.

Jeanne brusquement comprit, et, la tte gare, courut 
l'escalier criant:

-- Julien, Julien!

Il rpondit d'en bas:

-- Qu'est-ce que tu veux?

Elle eut grand-peine  prononcer:

-- C'est... c'est Rosalie qui...

Julien s'lana, gravit les marches deux par deux, et, entrant
brusquement dans la chambre, il releva d'un seul coup les
vtements de la fillette et dcouvrit un affreux petit morceau de
chair, pliss, geignant, crisp et tout gluant, qui s'agitait
entre deux jambes nues.

Il se redressa, la face mchante, et poussant dehors sa femme
perdue:

-- a ne te regarde pas. Va-t'en. Envoie-moi Ludivine et le pre
Simon.

Jeanne, toute tremblante, descendit  la cuisine, puis, n'osant
plus remonter, elle entra dans le salon qui restait sans feu
depuis le dpart de ses parents, et elle attendit anxieusement des
nouvelles.

Elle vit bientt le domestique qui sortait en courant. Cinq
minutes aprs il rentrait avec la veuve Dentu, la sage-femme du
pays.

Alors ce fut dans l'escalier un grand remuement comme si on
portait un bless; et Julien vint dire  Jeanne qu'elle pouvait
remonter chez elle.

Elle tremblait comme si elle venait d'assister  quelque sinistre
accident. Elle s'assit de nouveau devant son feu, puis demanda:

-- Comment va-t-elle?

Julien, proccup, nerveux, marchait  travers l'appartement; et
une colre semblait le soulever. Il ne rpondit point d'abord;
puis, au bout de quelques secondes, s'arrtant:

-- Qu'est-ce que tu comptes faire de cette fille?

Elle ne comprenait pas et regardait son mari:

-- Comment? Que veux-tu dire? Je ne sais pas, moi.

Et soudain il cria comme s'il s'emportait:

-- Nous ne pouvons pourtant pas garder un btard dans la maison!

Alors Jeanne demeura trs perplexe; puis, au bout d'un long
silence:

-- Mais, mon ami, peut-tre pourrait-on le mettre en nourrice?

Il ne la laissa pas achever:

-- Et qui est-ce qui paiera? Toi sans doute?

Elle rflchit encore longtemps, cherchant une solution; enfin
elle dit:

-- Mais le pre s'en chargera de cet enfant; et, s'il pouse
Rosalie, il n'y a plus de difficults.

Julien, comme  bout de patience, et furieux, reprit:

-- Le pre!... le pre!... le connais-tu... le pre?... Non,
n'est-ce pas? Eh bien, alors?...

Jeanne, mue, s'animait:

-- Mais il ne laissera pas certainement cette fille ainsi. Ce
serait un lche! nous demanderons son nom et nous irons le
trouver, lui, et il faudra bien qu'il s'explique.

Julien s'tait calm et remis  marcher:

-- Ma chre, elle ne veut pas le dire, le nom de l'homme; elle ne
te l'avouera pas plus qu' moi... et s'il ne veut pas d'elle,
lui?... Nous ne pouvons pourtant pas garder sous notre toit une
fille mre avec son btard, comprends-tu?

Jeanne, obstine, rptait:

-- Alors c'est un misrable, cet homme; mais il faudra bien que
nous le connaissions: et alors, il aura affaire  nous.

Julien, devenu fort rouge, s'irritait encore:

-- Mais... en attendant?

Elle ne savait que dcider et lui demanda:

-- Qu'est-ce que tu proposes, toi?

Aussitt, il dit son avis:

-- Oh! moi, c'est bien simple. Je lui donnerais quelque argent et
je l'enverrais au diable avec son mioche.

Mais la jeune femme, indigne, se rvolta.

-- Quant  cela, jamais. C'est ma soeur de lait, cette fille; nous
avons grandi ensemble. Elle a fait une faute, tant pis; mais je ne
la jetterai pas dehors pour cela; et, s'il le faut, je l'lverai,
cet enfant.

Alors Julien clata:

-- Et nous aurons une propre rputation, nous autres, avec notre
nom et nos relations! Et on dira partout que nous protgeons le
vice, que nous abritons des gueuses; et les gens honorables ne
voudront plus mettre les pieds chez nous. Mais  quoi penses-tu,
vraiment? Tu es folle!

Elle tait demeure calme.

-- Je ne laisserai jamais jeter dehors Rosalie; et si tu ne veux
pas la garder, ma mre la reprendra et il faudra bien que nous
finissions par connatre le nom du pre de son enfant.

Alors il sortit exaspr, tapant la porte, et criant:

-- Les femmes sont stupides avec leurs ides!

Jeanne, dans l'aprs-midi, monta chez l'accouche. La petite
bonne, veille par la veuve Dentu, restait immobile dans son lit,
les yeux ouverts, tandis que la garde berait en ses bras l'enfant
nouveau-n.

Ds qu'elle aperut sa matresse, Rosalie se mit  sangloter,
cachant sa figure dans ses draps, toute secoue de dsespoir.
Jeanne la voulut embrasser, mais elle rsistait, se voilant. Alors
la garde intervint, lui dcouvrit le visage; et elle se laissa
faire, pleurant encore, mais doucement.

Un maigre feu brlait dans la chemine; il faisait froid; l'enfant
pleurait. Jeanne n'osait point parler du petit de crainte d'amener
une autre crise; et avait pris la main de sa bonne, en rptant
d'un ton machinal:

-- a ne sera rien, a ne sera rien.

La pauvre fille regardait  la drobe vers la garde, tressaillait
aux cris du marmot; et un reste de chagrin l'tranglant
jaillissait encore par moments en un sanglot convulsif, tandis que
des larmes rentres faisaient un bruit d'eau dans sa gorge.

Jeanne, encore une fois, l'embrassa, et, tout bas, lui murmura
dans l'oreille:

-- Nous en aurons bien soin, va, ma fille.

Puis, comme un nouvel accs de pleurs commenait, elle se sauva
bien vite.

Tous les jours elle y retourna, et tous les jours Rosalie clatait
en sanglots en apercevant sa matresse.

L'enfant fut mis en nourrice chez une voisine.

Julien cependant parlait  peine  sa femme, comme s'il et gard
contre elle une grosse colre depuis qu'elle avait refus de
renvoyer la bonne. Un jour, il revint sur ce sujet, mais Jeanne
tira de sa poche une lettre de la baronne demandant qu'on lui
envoyt immdiatement cette fille si on ne la gardait pas aux
Peuples. Julien, furieux, cria:

-- Ta mre est aussi folle que toi.

Mais il n'insista plus.

Quinze jours aprs, l'accouche pouvait dj se lever et reprendre
son service.

Alors, Jeanne, un matin, la fit asseoir, lui tint les mains et, la
traversant de son regard:

-- Voyons, ma fille, dis-moi tout.

Rosalie se mit  trembler, et balbutia:

-- Quoi, madame?

--  qui est-il, cet enfant?

Alors la petite bonne fut reprise d'un dsespoir pouvantable; et
elle cherchait perdument  dgager ses mains pour s'en cacher la
figure.

Mais Jeanne l'embrassait malgr elle, la consolait:

-- C'est un malheur, que veux-tu, ma fille? Tu as t faible; mais
a arrive  bien d'autres. Si le pre t'pouse, on n'y pensera
plus; et nous pourrons le prendre  notre service avec toi.

Rosalie gmissait comme si on l'et martyrise, et de temps en
temps donnait une secousse pour se dgager et s'enfuir. Jeanne
reprit:

-- Je comprends bien que tu aies honte, mais tu vois que je ne me
fche pas, que je te parle doucement. Si je te demande le nom de
l'homme, c'est pour ton bien, parce que je sens  ton chagrin
qu'il t'abandonne, et que je veux empcher cela. Julien ira le
trouver, vois-tu, et nous le forcerons  t'pouser; et comme nous
vous garderons tous les deux, nous le forcerons bien aussi  te
rendre heureuse.

Cette fois Rosalie fit un effort si brusque qu'elle arracha ses
mains de celles de sa matresse, et se sauva comme une folle.

Le soir, en dnant, Jeanne dit  Julien:

-- J'ai voulu dcider Rosalie  me rvler le nom de son
sducteur. Je n'ai pu y russir. Essaie donc de ton ct pour que
nous contraignions ce misrable  l'pouser.

Mais Julien tout de suite se fcha:

-- Ah! tu sais, je ne veux pas entendre parler de cette histoire-
l, moi. Tu as voulu garder cette fille, garde-la, mais ne
m'embte plus  son sujet.

Il semblait, depuis l'accouchement, d'une humeur plus irritable
encore; et il avait pris cette habitude de ne plus parler  sa
femme sans crier comme s'il et t toujours furieux, tandis qu'au
contraire elle baissait la voix, se faisait douce, conciliante,
pour viter toute discussion; et souvent elle pleurait, la nuit,
dans son lit.

Malgr sa constante irritation, son mari avait repris des
habitudes d'amour oublies depuis leur retour, et il tait rare
qu'il passt trois soirs de suite sans franchir la porte
conjugale.

Rosalie fut bientt gurie entirement et devint moins triste,
quoiqu'elle restt comme effare, poursuivie par une crainte
inconnue.

Et elle se sauva deux fois encore, alors que Jeanne essayait de
l'interroger de nouveau.

Julien, tout  coup, parut aussi plus aimable; et la jeune femme
se rattachait  de vagues espoirs, retrouvait des gaiets, bien
qu'elle se sentt parfois souffrante de malaises singuliers dont
elle ne parlait point. Le dgel n'tait pas venu et depuis bientt
cinq semaines un ciel clair comme un cristal bleu le jour, et, la
nuit, tout sem d'toiles qu'on aurait crues de givre, tant le
vaste espace tait rigoureux, s'tendait sur la nappe unie, dure
et luisante des neiges.

Les fermes, isoles dans leurs cours carres, derrire leurs
rideaux de grands arbres poudrs de frimas, semblaient endormies
en leur chemise blanche. Ni hommes ni btes ne sortaient plus;
seules les chemines des chaumires rvlaient la vie cache, par
les minces filets de fume qui montaient droit dans l'air glacial.

La plaine, les haies, les ormes des cltures, tout semblait mort,
tu par le froid. De temps en temps, on entendait craquer les
arbres, comme si leurs membres de bois se fussent briss sous leur
corce; et parfois une grosse branche se dtachait et tombait,
l'invincible gele ptrifiant la sve et rompant les fibres.

Jeanne attendait anxieusement le retour des souffles tides,
attribuant  la rigueur terrible du temps toutes les souffrances
vagues qui la traversaient.

Tantt elle ne pouvait plus rien manger, prise de dgot devant
toute nourriture; tantt son pouls battait follement; tantt ses
faibles repas lui donnaient des coeurements d'indigestion; et ses
nerfs tendus, vibrant sans cesse, la faisaient vivre en une
agitation constante et intolrable.

Un soir le thermomtre descendit encore et Julien, tout
frissonnant au sortir de table (car jamais la salle n'tait
chauffe  point, tant il conomisait sur le bois), se frotta les
mains en murmurant:

-- Il fera bon coucher deux cette nuit, n'est-ce pas, ma chatte?

Il riait de son rire bon enfant d'autrefois, et Jeanne lui sauta
au cou; mais elle se sentait justement si mal  l'aise, ce soir-
l, si endolorie, si trangement nerveuse qu'elle le pria, tout
bas, en lui baisant les lvres, de la laisser dormir seule. Elle
lui dit, en quelques mots, son mal:

-- Je t'en prie, mon chri; je t'assure que je ne suis pas bien.
a ira mieux demain, sans doute.

Il n'insista pas:

-- Comme il te plaira, ma chre; si tu es malade, il faut te
soigner.

Et on parla d'autre chose.

Elle se coucha de bonne heure. Julien, par extraordinaire, fit
allumer du feu dans sa chambre particulire.

Quand on lui annona que a flambait bien, il baisa sa femme au
front et s'en alla.

La maison entire semblait travaille par le froid; les murs
pntrs avaient des bruits lgers comme des frissons; et Jeanne
en son lit grelottait.

Deux fois elle se releva pour mettre des bches au foyer, et
chercher des robes, des jupes, des vieux vtements qu'elle
amoncelait sur sa couche. Rien ne la pouvait rchauffer, ses pieds
s'engourdissaient, tandis qu'en ses mollets et jusqu'en ses
cuisses des vibrations couraient qui la faisaient se retourner
sans cesse, s'agiter, s'nerver  l'excs.

Bientt ses dents claqurent; ses mains tremblrent; sa poitrine
se serrait; son coeur lent battait de grands coups sourds et
semblait parfois s'arrter; et sa gorge haletait comme si l'air
n'y pouvait plus entrer.

Une effroyable angoisse saisit son me en mme temps que
l'invincible froid l'envahissait jusqu'aux moelles. Jamais elle
n'avait prouv cela, elle ne s'tait sentie abandonne ainsi par
la vie, prte  exhaler son dernier souffle.

Elle pensa: Je vais mourir... Je meurs...

Et, frappe d'pouvante, elle sauta hors du lit, sonna Rosalie,
attendit, sonna de nouveau, attendit encore, frmissante et
glace.

La petite bonne ne venait point. Elle dormait sans doute de ce dur
premier sommeil que rien ne brise; et Jeanne, perdant l'esprit,
s'lana pieds nus dans l'escalier.

Elle monta sans bruit,  ttons, trouva la porte, l'ouvrit, appela
Rosalie! avana toujours, heurta le lit, promena ses mains
dessus et reconnut qu'il tait vide. Il tait vide et tout froid
comme si personne n'y et couch.

Surprise, elle se dit:

-- Comment! elle est encore partie courir par un pareil temps!

Mais comme son coeur, devenu tout  coup tumultueux, bondissait,
l'touffait, elle redescendit, les jambes flchissantes, afin de
rveiller Julien.

Elle pntra chez lui violemment, fouette par cette conviction
qu'elle allait mourir et par le dsir de le voir avant de perdre
connaissance.

 la lueur du feu agonisant, elle aperut,  ct de la tte de
son mari, la tte de Rosalie sur l'oreiller.

Au cri qu'elle poussa, ils se dressrent tous les deux. Elle
demeura une seconde immobile dans l'effarement de cette
dcouverte. Puis elle s'enfuit, rentra dans sa chambre; et comme
Julien, perdu, avait appel Jeanne!, une peur atroce la saisit
de le voir, d'entendre sa voix, de l'couter s'expliquer, mentir,
de rencontrer son regard face  face; et elle se prcipita de
nouveau dans l'escalier qu'elle descendit.

Elle courait maintenant dans l'obscurit au risque de rouler le
long des marches, de se casser les membres sur la pierre. Elle
allait devant elle, pousse par un imprieux besoin de fuir, de ne
plus apprendre rien, de ne plus voir personne.

Quand elle fut en bas, elle s'assit sur une marche, toujours en
chemise et nu-pieds; et elle demeurait l, l'esprit perdu.

Julien avait saut du lit, s'habillait  la hte. Elle se redressa
pour se sauver de lui. Dj il descendait aussi l'escalier, et il
criait:

-- coute, Jeanne!

Non, elle ne voulait pas couter ni se laisser toucher du bout des
doigts; et elle se jeta dans la salle  manger courant comme
devant un assassin. Elle cherchait une issue, une cachette, un
coin noir, un moyen de l'viter. Elle se blottit sous la table.
Mais dj il ouvrait la porte, sa lumire  la main, rptant
toujours: Jeanne! et elle repartit comme un livre, s'lana
dans la cuisine, en fit deux fois le tour  la faon d'une bte
accule; et, comme il la rejoignait encore, elle ouvrit
brusquement la porte du jardin et s'lana dans la campagne.

Le contact glac de la neige, o ses jambes nues entraient parfois
jusqu'aux genoux, lui donna soudain une nergie dsespre. Elle
n'avait pas froid, bien que toute dcouverte; elle ne sentait plus
rien tant la convulsion de son me avait engourdi son corps, et
elle courait, blanche comme la terre.

Elle suivit la grande alle, traversa le bosquet, franchit le
foss et partit  travers la lande.

Pas de lune; les toiles luisaient comme une semaille de feu dans
le noir du ciel; mais la plaine tait claire cependant, d'une
blancheur terne, d'une immobilit fige, d'un silence infini.

Jeanne allait vite, sans souffler, sans savoir, sans rflchir 
rien. Et soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elle
s'arrta net, par instinct, et s'accroupit, vide de toute pense
et de toute volont.

Dans le trou sombre devant elle la mer, invisible et muette,
exhalait l'odeur sale de ses varechs  mare basse.

Elle demeura l longtemps, inerte d'esprit comme de corps; puis,
tout  coup, elle se mit  trembler, mais  trembler follement
comme une voile qu'agite le vent. Ses bras, ses mains, ses pieds
secous par une force invincible palpitaient, vibraient de
sursauts prcipits; et la connaissance lui revint brusquement,
claire et poignante.

Puis des visions anciennes passrent devant ses yeux; cette
promenade avec lui dans le bateau du pre Lastique, leur causerie,
son amour naissant, le baptme de la barque; puis elle remonta
plus loin jusqu' cette nuit berce de rves  son arrive aux
Peuples. Et maintenant! maintenant! Oh! sa vie tait casse, toute
joie finie, toute attente impossible; et l'pouvantable avenir
plein de tortures, de trahisons et de dsespoirs lui apparut.
Autant mourir, ce serait fini tout de suite.

Mais une voix criait au loin:

-- C'est ici, voil ses pas; vite, vite, par ici!

C'tait Julien qui la cherchait.

Oh! elle ne voulait pas le revoir. Dans l'abme, l, devant elle,
elle entendait maintenant un petit bruit, le vague glissement de
la mer sur les roches.

Elle se dressa, toute souleve dj pour s'lancer et, jetant  la
vie l'adieu des dsesprs, elle gmit le dernier mot des
mourants, le dernier mot des jeunes soldats ventrs dans les
batailles:

-- Maman!

Soudain, la pense de petite mre la traversa; elle la vit
sanglotant; elle vit son pre  genoux devant son cadavre noy,
elle eut en une seconde toute la souffrance de leur dsespoir.

Alors elle retomba mollement dans la neige; et elle ne se sauva
plus quand Julien et le pre Simon, suivis de Marius qui tenait
une lanterne, la saisirent par les bras pour la rejeter en
arrire, tant elle tait prs du bord.

Ils firent d'elle ce qu'ils voulurent, car elle ne pouvait plus
remuer. Elle sentit qu'on l'emportait, puis qu'on la mettait dans
un lit, puis qu'on la frictionnait avec des linges brlants; puis
tout s'effaa, toute connaissance disparut.

Puis un cauchemar -- tait-ce un cauchemar? -- l'obsda. Elle
tait couche dans sa chambre. Il faisait jour, mais elle ne
pouvait pas se lever. Pourquoi? Elle n'en savait rien. Alors elle
entendit un petit bruit sur le plancher, une sorte de grattement,
de frlement, et soudain une souris, une petite souris grise
passait vivement sur son drap. Une autre aussitt la suivait, puis
une troisime qui s'avanait vers la poitrine, de son trot vif et
menu. Jeanne n'avait pas peur; mais elle voulut prendre la bte et
lana sa main, sans y parvenir.

Alors d'autres souris, dix, vingt, des centaines, des milliers
surgirent de tous les cts. Elles grimpaient aux colonnes,
filaient sur les tapisseries, couvraient la couche tout entire.
Et bientt elles pntrrent sous les couvertures; Jeanne les
sentait glisser sur sa peau, chatouiller ses jambes, descendre et
monter le long de son corps. Elle les voyait venir du pied du lit
pour pntrer dedans contre sa gorge; et elle se dbattait, jetait
ses mains en avant pour en saisir une et les refermait toujours
vides.

Elle s'exasprait, voulait fuir, criait, et il lui semblait qu'on
la tenait immobile, que des bras vigoureux l'enlaaient et la
paralysaient; mais elle ne voyait personne.

Elle n'avait point la notion du temps. Cela dut tre long, trs
long.

Puis elle eut un rveil las, meurtri, doux cependant. Elle se
sentait faible. Elle ouvrit les yeux, et ne s'tonna pas de voir
petite mre assise dans sa chambre avec un gros homme qu'elle ne
connaissait point.

Quel ge avait-elle? elle n'en savait rien et se croyait toute
petite fille. Elle n'avait, non plus, aucun souvenir.

Le gros homme dit:

-- Tenez, la connaissance revient.

Et petite mre se mit  pleurer. Alors le gros homme reprit:

-- Voyons, soyez calme, madame la baronne, je vous dis que j'en
rponds maintenant. Mais ne lui parlez de rien, de rien. Qu'elle
dorme.

Et il sembla  Jeanne qu'elle vivait encore trs longtemps
assoupie, reprise par un pesant sommeil ds qu'elle essayait de
penser; et elle n'essayait pas non plus de se rappeler quoi que ce
soit, comme si, vaguement, elle avait eu peur de la ralit
reparue en sa tte.

Or, une fois, comme elle s'veillait, elle aperut Julien, seul
prs d'elle; et brusquement, tout lui revint, comme si un rideau
se ft lev qui cachait sa vie passe.

Elle eut au coeur une douleur horrible et voulut fuir encore. Elle
rejeta ses draps, sauta par terre et tomba, ses jambes ne la
pouvant plus porter.

Julien s'lana vers elle; et elle se mit  hurler pour qu'il ne
la toucht point. Elle se tordait, se roulait. La porte s'ouvrit.
Tante Lison accourait avec la veuve Dentu, puis le baron, puis
enfin petite mre arriva soufflant, perdue.

On la recoucha; et aussitt elle ferma les yeux sournoisement pour
ne point parler et pour rflchir  son aise.

Sa mre et sa tante la soignaient, s'empressaient,
l'interrogeaient:

-- Nous entends-tu maintenant, Jeanne, ma petite Jeanne?

Elle faisait la sourde, ne rpondait pas; et elle s'aperut trs
bien de la journe finie. La nuit vint. La garde s'installa prs
d'elle, et la faisait boire de temps en temps.

Elle buvait sans rien dire, mais elle ne dormait plus; elle
raisonnait pniblement, cherchant des choses qui lui chappaient,
comme si elle avait eu des trous dans sa mmoire, de grandes
places blanches et vides o les vnements ne s'taient point
marqus.

Peu  peu, aprs de longs efforts, elle retrouva tous les faits.

Et elle y rflchit avec une obstination fixe.

Petite mre, tante Lison et le baron taient venus, donc elle
avait t trs malade. Mais Julien? Qu'avait-il dit? Ses parents
savaient-ils? Et Rosalie? o tait-elle? Et puis que faire? Une
ide l'illumina -- retourner avec pre et petite mre,  Rouen,
comme autrefois. Elle serait veuve; voil tout.

Alors elle attendit, coutant ce qu'on disait autour d'elle,
comprenant fort bien sans le laisser voir, jouissant de ce retour
de raison, patiente et ruse.

Le soir, enfin, elle se trouva seule avec la baronne et elle
appela, tout bas:

-- Petite mre!

Sa propre voix l'tonna, lui parut change. La baronne lui saisit
les mains:

-- Ma fille, ma Jeanne chrie! ma fille, tu me reconnais?

-- Oui, petite mre, mais il ne faut point pleurer; nous avons 
causer longtemps. Julien t'a-t-il dit pourquoi je me suis sauve
dans la neige?

-- Oui, ma mignonne, tu as eu une fivre trs dangereuse.

-- Ce n'est pas a, maman. J'ai eu la fivre aprs; mais t'a-t-il
dit qui me l'a donne, cette fivre, et pourquoi je me suis
sauve?

-- Non, ma chrie.

-- C'est parce que j'ai trouv Rosalie dans son lit.

La baronne crut qu'elle dlirait encore, la caressa.

-- Dors, ma mignonne, calme-toi, essaie de dormir.

Mais Jeanne, obstine, reprit:

-- J'ai toute ma raison maintenant, petite maman, je ne dis pas de
folies comme j'ai d en dire les jours derniers. Je me sentais
malade une nuit, alors j'ai t chercher Julien. Rosalie tait
couche avec lui. J'ai perdu la tte de chagrin et je me suis
sauve dans la neige pour me jeter  la falaise.

Mais la baronne rptait:

-- Oui, ma mignonne, tu as t bien malade.

-- Ce n'est pas a, maman, j'ai trouv Rosalie dans le lit de
Julien, et je ne veux plus rester avec lui. Tu m'emmneras 
Rouen, comme autrefois.

La baronne,  qui le mdecin avait recommand de ne contrarier
Jeanne en rien, rpondit:

-- Oui, ma mignonne.

Mais la malade s'impatienta:

-- Je vois bien que tu ne me crois pas. Va chercher petit pre,
lui, il finira bien par me comprendre.

Et petite mre se leva difficilement, prit ses deux cannes, sortit
en tranant ses pieds, puis revint aprs quelques minutes avec le
baron qui la soutenait.

Ils s'assirent devant le lit et Jeanne aussitt commena. Elle dit
tout, doucement, d'une voix faible, avec clart: le caractre
bizarre de Julien, ses durets, son avarice, et enfin son
infidlit.

Quand elle eut fini, le baron vit bien qu'elle ne divaguait pas,
mais il ne savait que penser, que rsoudre et que rpondre.

Il lui prit la main, d'une faon tendre, comme autrefois quand il
l'endormait avec des histoires.

-- coute, ma chrie, il faut agir avec prudence. Ne brusquons
rien; tche de supporter ton mari jusqu'au moment o nous aurons
pris une rsolution... Tu me le promets?

Elle murmura:

-- Je veux bien, mais je ne resterai pas ici quand je serai
gurie.

Puis, tout bas, elle ajouta:

-- O est Rosalie maintenant?

Le baron reprit:

-- Tu ne la verras plus.

Mais elle s'obstinait.

-- O est-elle? je veux savoir.

Alors il avoua qu'elle n'avait point quitt la maison; mais il
affirma qu'elle allait partir.

En sortant de chez la malade, le baron tout chauff par la colre,
bless dans son coeur de pre, alla trouver Julien, et,
brusquement:

-- Monsieur, je viens vous demander compte de votre conduite vis-
-vis de ma fille. Vous l'avez trompe avec votre servante; cela
est doublement indigne.

Mais Julien joua l'innocent, nia avec passion, jura, prit Dieu 
tmoin. Quelle preuve avait-on d'ailleurs? Est-ce que Jeanne
n'tait pas folle? ne venait-elle pas d'avoir une fivre
crbrale? ne s'tait-elle pas sauve par la neige, une nuit, dans
un accs de dlire, au dbut de sa maladie? Et c'est justement au
milieu de cet accs, alors qu'elle courait presque nue par la
maison, qu'elle prtendait avoir vu sa bonne dans le lit de son
mari.

Et il s'emportait; il menaa d'un procs; il s'indignait avec
vhmence. Et le baron, confus, fit des excuses, demanda pardon,
et tendit sa main loyale que Julien refusa de prendre.

Quand Jeanne connut la rponse de son mari, elle ne se fcha point
et rpondit:

-- Il ment, papa, mais nous finirons par le convaincre.

Et pendant deux jours elle fut taciturne, recueillie, mditant.

Puis, le troisime matin, elle voulut voir Rosalie. Le baron
refusa de faire monter la bonne, dclara qu'elle tait partie.
Jeanne ne cda point, rptant:

-- Alors qu'on aille la chercher chez elle.

Et dj elle s'irritait quand le docteur entra. On lui dit tout
pour qu'il juget. Mais Jeanne soudain se mit  pleurer, nerve
outre mesure, criant presque:

-- Je veux voir Rosalie: je veux la voir!

Alors le mdecin lui prit la main, et,  voix basse:

-- Calmez-vous, madame; toute motion pourrait devenir grave; car
vous tes enceinte.

Elle demeura saisie, comme frappe d'un coup, et il lui sembla
tout de suite que quelque chose remuait en elle. Puis elle resta
silencieuse, n'coutant pas mme ce qu'on disait, s'enfonant en
sa pense. Elle ne put dormir de la nuit, tenue en veil par cette
ide nouvelle et singulire qu'un enfant vivait l, dans son
ventre; et triste, peine qu'il ft le fils de Julien; inquite,
craignant qu'il ne ressemblt  son pre. Au jour venu, elle fit
appeler le baron.

-- Petit pre, ma rsolution est bien prise; je veux tout savoir,
surtout maintenant; tu entends, je veux; et tu sais qu'il ne faut
pas me contrarier dans la situation o je suis. coute bien. Tu
vas aller chercher M. le cur. J'ai besoin de lui pour empcher
Rosalie de mentir; puis, ds qu'il sera venu, tu la feras monter
et tu resteras l avec petite mre. Surtout veille  ce que Julien
n'ait pas de soupons.

Une heure plus tard, le prtre entrait, engraiss encore,
soufflant autant que petite mre. Il s'assit prs d'elle dans un
fauteuil, le ventre tombant entre ses jambes ouvertes; et il
commena par plaisanter, en passant par habitude son mouchoir 
carreaux sur son front:

-- Eh bien, madame la baronne, je crois que nous ne maigrissons
pas; m'est avis que nous faisons la paire.

Puis, se tournant vers le lit de la malade:

-- H! h! qu'est-ce qu'on m'a dit, ma jeune dame, que nous
aurions bientt un nouveau baptme? Ah! ah! ah! pas d'une barque
cette fois.

Et il ajouta d'un ton grave: Ce sera un dfenseur pour la
patrie, puis, aprs une courte rflexion:  moins que ce ne soit
une bonne mre de famille; et, saluant la baronne, comme vous,
madame.

Mais la porte du fond s'ouvrit. Rosalie, perdue, larmoyant,
refusait d'entrer, cramponne  l'encadrement, et pousse par le
baron. Impatient, il la jeta d'une secousse dans la chambre.
Alors elle se couvrit la face de ses mains et resta debout,
sanglotant.

Jeanne, ds qu'elle l'aperut, se dressa brusquement, s'assit,
plus ple que ses draps; et son coeur affol soulevait de ses
battements la mince chemise colle  sa peau. Elle ne pouvait
parler, respirant  peine, suffoque. Enfin, elle pronona d'une
voix coupe par l'motion:

-- Je... je... n'aurais pas... pas besoin... de t'interroger.
Il... il me suffit de te voir ainsi... de... de voir ta... ta
honte devant moi.

Aprs une pause, car le souffle lui manquait, elle reprit:

-- Mais je veux tout savoir, tout... tout. J'ai fait venir M. le
cur pour que ce soit comme une confession, tu entends.

Immobile, Rosalie poussait presque des cris entre ses mains
crispes.

Le baron, que la colre gagnait, lui saisit les bras, les carta
violemment, et, la jetant  genoux prs du lit:

-- Parle donc... Rponds.

Elle resta par terre, dans la posture qu'on prte aux Madeleines,
le bonnet de travers, le tablier sur le parquet, le visage voil
de nouveau de ses mains redevenues libres.

Alors le cur lui parla:

-- Allons, ma fille, coute ce qu'on te dit, et rponds. Nous ne
voulons pas te faire de mal; mais on veut savoir ce qui s'est
pass.

Jeanne, penche au bord de sa couche, la regardait. Elle dit:

-- C'est bien vrai que tu tais dans le lit de Julien quand je
vous ai surpris.

Rosalie,  travers ses mains, gmit:

-- Oui, madame.

Alors, brusquement, la baronne se mit  pleurer aussi avec un gros
bruit de suffocation; et ses sanglots convulsifs accompagnaient
ceux de Rosalie.

Jeanne, les yeux droit sur la bonne, demanda:

-- Depuis quand cela durait-il?

Rosalie balbutia:

-- Depuis qu'il est v'nu.

Jeanne ne comprenait pas.

-- Depuis qu'il est venu... Alors... depuis... depuis le
printemps?

-- Oui, madame.

-- Depuis qu'il est entr dans cette maison?

-- Oui, madame.

Et Jeanne, comme oppresse de questions, interrogea d'une voix
prcipite:

-- Mais comment cela s'est-il fait? Comment te l'a-t-il demand?
Comment t'a-t-il prise? Qu'est-ce qu'il t'a dit?  quel moment,
comment as-tu cd? comment as-tu pu te donner  lui?

Et Rosalie, cartant ses mains cette fois, saisie aussi d'une
fivre de parler, d'un besoin de rpondre:

-- J'sais ti m? C'est le jour qu'il a dn ici la premire fois,
qu'il est v'nu m'trouver dans ma chambre. Il s'tait cach dans
l'grenier. J'ai pas os crier pour pas faire d'histoire. Il s'est
couch avec m; j'savais pu c'que j'faisais  u moment-l; il a
fait c'qu'il a voulu. J'ai rien dit parce que je le trouvais
gentil!...

Alors Jeanne, poussant un cri:

-- Mais... ton... ton enfant... c'est  lui?...

Rosalie sanglota.

-- Oui, madame.

Puis toutes deux se turent.

On n'entendait plus que le bruit des larmes de Rosalie et de la
baronne.

Jeanne, accable, sentit  son tour ses yeux ruisselants; et les
gouttes sans bruit coulrent sur ses joues.

L'enfant de sa bonne avait le mme pre que le sien! Sa colre
tait tombe. Elle se sentait maintenant toute pntre d'un
dsespoir morne, lent, profond, infini.

Elle reprit enfin d'une voix change, mouille, d'une voix de
femme qui pleure:

-- Quand nous sommes revenus de... l-bas... du voyage... quand
est-ce qu'il a recommenc?

La petite bonne, tout  fait croule par terre, balbutia;

-- Le... le premier soir, il est v'nu.

Chaque parole tordait le coeur de Jeanne. Ainsi, le premier soir,
le soir du retour aux Peuples, il l'avait quitte pour cette
fille. Voil pourquoi il la laissait dormir seule!

Elle en savait assez, maintenant, elle ne voulait plus rien
apprendre; elle cria:

-- Va-t'en, va-t'en!

Et comme Rosalie ne bougeait point, anantie, Jeanne appela son
pre:

-- Emmne-la, emporte-la.

Mais le cur, qui n'avait encore rien dit, jugea le moment venu de
placer un petit sermon.

-- C'est trs mal, ce que tu as fait l, ma fille, trs mal; et le
bon Dieu ne te pardonnera pas de sitt. Pense  l'enfer qui
t'attend si tu ne gardes pas dsormais une bonne conduite.
Maintenant que tu as un enfant, il faut que tu te ranges. Mme la
baronne fera sans doute quelque chose pour toi, et nous te
trouverons un mari...

Il aurait longtemps parl, mais le baron, ayant de nouveau saisi
Rosalie par les paules, la souleva, la trana jusqu' la porte,
et la jeta, comme un paquet, dans le couloir.

Ds qu'il fut revenu, plus ple que sa fille, le cur reprit la
parole:

-- Que voulez-vous? elles sont toutes comme a dans le pays. C'est
une dsolation, mais on n'y peut rien, et il faut bien un peu
d'indulgence pour les faiblesses de la nature. Elles ne se marient
jamais sans tre enceintes, jamais, madame.

Et il ajouta souriant:

-- On dirait une coutume locale.

Puis, d'un ton indign:

Jusqu'aux enfants qui s'en mlent! N'ai-je pas trouv l'an
dernier, dans le cimetire, deux petits du catchisme, le garon
et la fille! J'ai prvenu les parents! Savez-vous ce qu'ils m'ont
rpondu? Qu'voulez-vous, monsieur l'cur, c'est pas nous qui leur
avons appris ces salets-l, j'y pouvons rien. Voil, monsieur,
votre bonne a fait comme les autres.

Mais le baron, qui tremblait d'nervement, l'interrompit:

-- Elle? que m'importe! mais c'est Julien qui m'indigne. C'est
infme ce qu'il a fait l, et je vais emmener ma fille.

Et il marchait, s'animant toujours, exaspr:

-- C'est infme d'avoir ainsi trahi ma fille, infme! C'est un
gueux, cet homme, une canaille, un misrable; et je le lui dirai,
je le souffletterai, je le tuerai sous ma canne!

Mais le prtre, qui absorbait lentement une prise de tabac  ct
de la baronne en larmes, et qui cherchait  accomplir son
ministre d'apaisement, reprit:

-- Voyons, monsieur le baron, entre nous, il a fait comme tout le
monde. En connaissez-vous beaucoup, des maris qui soient fidles?

Et il ajouta avec une bonhomie malicieuse:

-- Tenez, je parie que vous-mme, vous avez fait vos farces.
Voyons, la main sur la conscience, est-ce vrai?

Le baron s'tait arrt, saisi, en face du prtre qui continua:

-- Eh! oui, vous avez fait comme les autres. Qui sait mme si vous
n'avez jamais tt d'une petite bobonne comme celle-l. Je vous
dis que tout le monde en fait autant. Votre femme n'en a pas t
moins heureuse ni moins aime, n'est-ce pas?

Le baron ne remuait plus, boulevers.

C'tait vrai, parbleu, qu'il en avait fait autant, et souvent
encore, toutes les fois qu'il avait pu; et il n'avait pas respect
non plus le toit conjugal; et, quand elles taient jolies, il
n'avait jamais hsit devant les servantes de sa femme! tait-il
pour cela un misrable? Pourquoi jugeait-il si svrement la
conduite de Julien alors qu'il n'avait jamais mme song que la
sienne pt tre coupable?

Et la baronne, tout essouffle encore de sanglots, eut sur les
lvres une ombre de sourire au souvenir des fredaines de son mari,
car elle tait de cette race sentimentale, vite attendrie, et
bienveillante, pour qui les aventures d'amour font partie de
l'existence.

Jeanne, affaisse, les yeux ouverts devant elle, allonge sur le
dos et les bras inertes, songeait douloureusement. Une parole de
Rosalie lui tait revenue qui lui blessait l'me, et pntrait
comme une vrille en son coeur: Moi, j'ai rien dit parce que je le
trouvais gentil.

Elle aussi l'avait trouv gentil; et c'est uniquement pour cela
qu'elle s'tait donne, lie pour la vie, qu'elle avait renonc 
toute autre esprance,  tous les projets entrevus,  tout
l'inconnu de demain. Elle tait tombe dans ce mariage, dans ce
trou sans bords pour remonter dans cette misre, dans cette
tristesse, dans ce dsespoir, parce que, comme Rosalie, elle
l'avait trouv gentil!

La porte s'ouvrit d'une pousse furieuse. Julien parut, l'air
froce. Il avait aperu, dans l'escalier, Rosalie gmissant et il
venait savoir, comprenant qu'on tramait quelque chose, que la
bonne avait parl sans doute. La vue du prtre le cloua sur place.

Il demanda d'une voix tremblante, mais calme:

-- Quoi? qu'y a-t-il?

Le baron, si violent tout  l'heure, n'osait rien dire, craignant
l'argument du cur et son propre exemple invoqu par son gendre.
Petite mre larmoyait plus fort; mais Jeanne s'tait souleve sur
ses mains, et elle regardait, haletante, celui qui la faisait si
cruellement souffrir. Elle balbutia:

-- Il y a que nous n'ignorons plus rien, que nous savons toutes
vos infamies depuis... depuis le jour o vous tes entr dans
cette maison... il y a que l'enfant de cette bonne est  vous
comme... comme... le mien... ils seront frres...

Et, une surabondance de douleur lui tant venue  cette pense,
elle s'affaissa dans ses draps et pleura frntiquement.

Il restait bant, ne sachant que dire ni que faire. Le cur
intervint encore.

-- Voyons, voyons, ne nous chagrinons pas tant que a, ma jeune
dame, soyez raisonnable.

Il se leva, s'approcha du lit et posa sa main tide sur le front
de cette dsespre. Ce simple contact l'amollit trangement; elle
se sentit aussitt alanguie, comme si cette forte main de rustre,
habitue aux gestes qui absolvent, aux caresses rconfortantes,
lui et apport dans son toucher un apaisement mystrieux.

Le bonhomme, demeur debout, reprit:

-- Madame, il faut toujours pardonner. Voil un grand malheur qui
vous arrive; mais Dieu, dans sa misricorde, l'a compens par un
grand bonheur, puisque vous allez tre mre. Cet enfant sera votre
consolation. C'est en son nom que je vous implore, que je vous
adjure de pardonner l'erreur de M. Julien. Ce sera un lien nouveau
entre vous, un gage de sa fidlit future. Pouvez-vous rester
spare de coeur de celui dont vous portez l'oeuvre dans votre
flanc?

Elle ne rpondait point, broye, endolorie, puise maintenant,
sans force mme pour la colre et la rancune. Ses nerfs lui
semblaient lchs, coups doucement, elle ne vivait plus qu'
peine.

La baronne, pour qui tout ressentiment semblait impossible, et
dont l'me tait incapable d'un effort prolong, murmura:

-- Voyons, Jeanne.

Alors le prtre prit la main du jeune homme et, l'attirant prs du
lit, la posa dans la main de sa femme. Il appliqua dessus une
petite tape comme pour les unir d'une faon dfinitive; et,
quittant son ton prcheur et professionnel, il dit, d'un air
content:

-- Allons, c'est fait: croyez-moi, a vaut mieux.

Puis, les deux mains rapproches un moment se sparrent aussitt.
Julien, n'osant embrasser Jeanne, baisa sa belle-mre au front,
pivota sur ses talons, prit le bras du baron qui se laissa faire,
heureux au fond que la chose se ft arrange ainsi; et ils
sortirent ensemble pour fumer un cigare.

Alors la malade, anantie, s'assoupit pendant que le prtre et
petite mre causaient doucement  voix basse.

L'abb parlait, expliquant, dveloppant ses ides; et la baronne
consentait toujours d'un signe de tte. Il dit enfin, pour
conclure:

-- Donc, c'est entendu, vous donnez  cette fille la ferme de
Barville, et je me charge de lui trouver un mari, un brave garon
rang. Oh! avec un bien de vingt mille francs, nous ne manquerons
pas d'amateurs. Nous n'aurons que l'embarras du choix.

Et la baronne souriait maintenant, heureuse, avec deux larmes
restes en route sur ses joues, mais dont la trane humide tait
dj sche.

Elle insistait:

-- C'est entendu, Barville vaut, au bas mot, vingt mille francs;
mais on placera le bien sur la tte de l'enfant; les parents en
auront la jouissance pendant leur vie.

Et le cur se leva, serra la main de petite mre:

-- Ne vous drangez point, madame la baronne, ne vous drangez
point; je sais ce que vaut un pas.

Comme il sortait, il rencontra tante Lison qui venait voir sa
malade. Elle ne s'aperut de rien; on ne lui dit rien et elle ne
sut rien, comme toujours.




-- VIII --


Rosalie avait quitt la maison et Jeanne accomplissait la priode
de sa grossesse douloureuse. Elle ne se sentait au coeur aucun
plaisir  se savoir mre, trop de chagrins l'avaient accable.
Elle attendait son enfant sans curiosit, courbe encore sous des
apprhensions de malheurs indfinis.

Le printemps tait venu tout doucement. Les arbres nus
frmissaient sous la brise encore frache, mais dans l'herbe
humide des fosss, o pourrissaient les feuilles de l'automne, les
primevres jaunes commenaient  se montrer. De toute la plaine,
des cours de ferme, des champs dtremps, s'levait une senteur
d'humidit, comme un got de fermentation. Et une foule de petites
pointes vertes sortaient de la terre brune et luisaient aux rayons
du soleil.

Une grosse femme, btie en forteresse, remplaait Rosalie et
soutenait la baronne dans ses promenades monotones tout le long de
son alle, o la trace de son pied plus lourd restait sans cesse
humide et boueuse.

Petit pre donnait le bras  Jeanne, alourdie maintenant et
toujours souffrante; et tante Lison, inquite, affaire de
l'vnement prochain, lui tenait la main de l'autre ct, toute
trouble de ce mystre qu'elle ne devait jamais connatre.

Ils allaient tous ainsi sans gure parler, pendant des heures,
tandis que Julien parcourait le pays  cheval, ce got nouveau
l'ayant envahi subitement.

Rien ne vint plus troubler leur vie morne. Le baron, sa femme et
le vicomte firent une visite aux Fourville que Julien semblait
dj connatre beaucoup, sans qu'on s'expliqut au juste comment.
Une autre visite de crmonie fut change avec les Briseville,
toujours cachs en leur manoir dormant.

Un aprs-midi, vers quatre heures, comme deux cavaliers, l'homme
et la femme, entraient au trot dans la cour prcdant le chteau,
Julien, trs anim, pntra dans la chambre de Jeanne.

-- Vite, vite, descends. Voici les Fourville. Ils viennent en
voisins, tout simplement, sachant ton tat. Dis que je suis sorti,
mais que je vais rentrer. Je fais un bout de toilette.

Jeanne, tonne, descendit. Une jeune femme ple, jolie, avec une
figure douloureuse, des yeux exalts, et des cheveux d'un blond
mat comme s'ils n'avaient jamais t caresss d'un rayon de
soleil, prsenta tranquillement son mari, une sorte de gant, de
croque-mitaine  grandes moustaches rousses. Puis elle ajouta:

-- Nous avons eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer
M. de Lamare. Nous savons par lui combien vous tes souffrante; et
nous n'avons pas voulu tarder davantage  venir vous voir en
voisins, sans crmonie du tout. Vous le voyez, d'ailleurs, nous
sommes  cheval. J'ai eu, en outre, l'autre jour, le plaisir de
recevoir la visite de Mme votre mre et du baron.

Elle parlait avec une aisance infinie, familire et distingue.
Jeanne fut sduite et l'adora tout de suite. Voici une amie,
pensa-t-elle.

Le comte de Fourville, au contraire, semblait un ours entr dans
un salon. Quand il fut assis, il posa son chapeau sur la chaise
voisine, hsita quelque temps sur ce qu'il ferait de ses mains,
les appuya sur ses genoux, sur les bras de son fauteuil, puis
enfin croisa les doigts comme pour une prire.

Tout  coup, Julien entra. Jeanne stupfaite ne le reconnaissait
plus. Il s'tait ras. Il tait beau, lgant et sduisant comme
aux jours de leurs fianailles. Il serra la patte velue du comte
qui sembla rveill par sa venue, et baisa la main de la comtesse
dont la joue d'ivoire rosit un peu, et dont les paupires eurent
un tressaillement.

Il parla. Il fut aimable comme autrefois. Ses larges yeux, miroirs
d'amour, taient redevenus caressants; et ses cheveux, tout 
l'heure ternes et durs, avaient repris soudain, sous la brosse et
l'huile parfume, leurs molles et luisantes ondulations.

Au moment o les Fourville repartaient, la comtesse se tourna vers
lui:

-- Voulez-vous, mon cher vicomte, faire jeudi une promenade 
cheval?

Puis, pendant qu'il s'inclinait en murmurant: Mais certainement,
madame, elle prit la main de Jeanne et, d'une voix tendre et
pntrante, avec un sourire affectueux:

-- Oh! quand vous serez gurie, nous galoperons tous les trois par
le pays. Ce sera dlicieux; voulez-vous?

D'un geste ais elle releva la queue de son amazone; puis elle fut
en selle avec une lgret d'oiseau, tandis que son mari, aprs
avoir gauchement salu, enfourchait sa grande bte normande,
d'aplomb l-dessus comme un centaure.

Quand ils eurent disparu au tournant de la barrire, Julien, qui
semblait enchant, s'cria:

-- Quelles charmantes gens! Voil une connaissance qui nous sera
utile.

Jeanne, contente aussi sans savoir pourquoi, rpondit:

-- La petite comtesse est ravissante, je sens que je l'aimerai;
mais le mari a l'air d'une brute. O les as-tu donc connus?

Il se frottait gaiement les mains:

-- Je les ai rencontrs par hasard chez les Briseville. Le mari
semble un peu rude. C'est un chasseur enrag, mais un vrai noble,
celui-l.

Et le dner fut presque joyeux, comme si un bonheur cach tait
entr dans la maison.

Et rien de nouveau n'arriva plus jusqu'aux derniers jours de
juillet.

Un mardi soir, comme ils taient assis sous le platane, autour
d'une table de bois qui portait deux petits verres et un carafon
d'eau-de-vie, Jeanne soudain poussa une sorte de cri, et, devenant
trs ple, porta les deux mains  son flanc. Une douleur rapide,
aigu, l'avait brusquement parcourue, puis s'tait teinte
aussitt.

Mais, au bout de dix minutes, une autre douleur la traversa qui
fut plus longue, bien que moins vive. Elle eut grand-peine 
rentrer, presque porte par son pre et son mari. Le court trajet
du platane  sa chambre lui parut interminable; et elle geignait
involontairement, demandant  s'asseoir,  s'arrter, accable par
une sensation intolrable de pesanteur dans le ventre.

Elle n'tait pas  terme, l'enfantement n'tant prvu que pour
septembre; mais, comme on craignait un accident, une carriole fut
attele, et le pre Simon partit au galop pour chercher le
mdecin.

Il arriva vers minuit et, du premier coup d'oeil, reconnut les
symptmes d'un accouchement prmatur.

Dans le lit les souffrances s'taient un peu apaises, mais une
angoisse affreuse treignait Jeanne, une dfaillance dsespre de
tout son tre, quelque chose comme le pressentiment, le toucher
mystrieux de la mort. Il est de ces moments o elle nous effleure
de si prs que son souffle nous glace le coeur.

La chambre tait pleine de monde. Petite mre suffoquait,
affaisse dans un fauteuil. Le baron, dont les mains tremblaient,
courait de tous cts, apportait des objets, consultait le
mdecin, perdait la tte. Julien marchait de long en large, la
mine affaire, mais l'esprit calme; et la veuve Dentu se tenait
debout aux pieds du lit avec un visage de circonstance, un visage
de femme d'exprience que rien n'tonne. Garde-malade, sage-femme
et veilleuse des morts, recevant ceux qui viennent, recueillant
leur premier cri, lavant de la premire eau leur chair nouvelle,
la roulant dans le premier linge, puis coutant avec la mme
quitude la dernire parole, le dernier rle, le dernier frisson
de ceux qui partent, faisant aussi leur dernire toilette,
pongeant avec du vinaigre leur corps us, l'enveloppant du
dernier drap, elle s'tait fait une indiffrence inbranlable 
tous les accidents de la naissance ou de la mort.

La cuisinire, Ludivine, et tante Lison restaient discrtement
caches contre la porte du vestibule.

Et la malade, de temps en temps, poussait une faible plainte.

Pendant deux heures, on put croire que l'vnement se ferait
longtemps attendre; mais vers le point du jour, les douleurs
reprirent tout  coup, avec violence, et devinrent bientt
pouvantables.

Et Jeanne, dont les cris involontaires jaillissaient entre ses
dents serres, pensait sans cesse  Rosalie qui n'avait point
souffert, qui n'avait presque pas gmi, dont l'enfant, l'enfant
btard, tait sorti sans peine et sans tortures.

Dans son me misrable et trouble, elle faisait entre elles une
comparaison incessante; et elle maudissait Dieu, qu'elle avait cru
juste autrefois; elle s'indignait des prfrences coupables du
destin, et des criminels mensonges de ceux qui prchent la
droiture et le bien.

Parfois, la crise devenait tellement violente que toute ide
s'teignait en elle. Elle n'avait plus de force, de vie, de
connaissance que pour souffrir.

Dans les minutes d'apaisement, elle ne pouvait dtacher son oeil
de Julien; et une autre douleur, une douleur de l'me l'treignait
en se rappelant ce jour o sa bonne tait tombe aux pieds de ce
mme lit avec son enfant entre les jambes, le frre du petit tre
qui lui dchirait si cruellement les entrailles. Elle retrouvait
avec une mmoire sans ombres les gestes, les regards, les paroles
de son mari, devant cette fille tendue; et maintenant elle lisait
en lui, comme si ses penses eussent t crites dans ses
mouvements, elle lisait le mme ennui, la mme indiffrence que
pour l'autre, le mme insouci d'homme goste, que la paternit
irrite.

Mais une convulsion effroyable la saisit, un spasme si cruel
qu'elle se dit: Je vais mourir, je meurs! Alors une rvolte
furieuse, un besoin de maudire emplit son me, et une haine
exaspre contre cet homme qui l'avait perdue, et contre l'enfant
inconnu qui la tuait.

Elle se tendit dans un effort suprme pour rejeter d'elle ce
fardeau. Il lui sembla soudain que tout son ventre se vidait
brusquement; et sa souffrance s'apaisa.

La garde et le mdecin taient penchs sur elle, la maniaient. Ils
enlevrent quelque chose; et bientt ce bruit touff qu'elle
avait entendu dj la fit tressaillir; puis ce petit cri
douloureux, ce miaulement frle d'enfant nouveau-n lui entra dans
l'me, dans le coeur, dans tout son pauvre corps puis; et elle
voulut, d'un geste inconscient, tendre les bras.

Ce fut en elle une traverse de joie, un lan vers un bonheur
nouveau, qui venait d'clore. Elle se trouvait, en une seconde,
dlivre, apaise, heureuse, heureuse comme elle ne l'avait jamais
t. Son coeur et sa chair se ranimaient, elle se sentait mre!

Elle voulut connatre son enfant! Il n'avait pas de cheveux, pas
d'ongles, tant venu trop tt, mais lorsqu'elle vit remuer cette
larve, qu'elle la vit ouvrir la bouche, pousser des vagissements,
qu'elle toucha cet avorton, frip, grimaant, vivant, elle fut
inonde d'une joie irrsistible, elle comprit qu'elle tait
sauve, garantie contre tout dsespoir, qu'elle tenait l de quoi
aimer  ne savoir plus faire autre chose.

Ds lors elle n'eut plus qu'une pense: son enfant. Elle devint
subitement une mre fanatique, d'autant plus exalte qu'elle avait
t plus due dans son amour, plus trompe dans ses esprances.
Il lui fallait toujours le berceau prs de son lit, puis, quand
elle put se lever, elle resta des journes entires assise contre
la fentre, auprs de la couche lgre qu'elle balanait.

Elle fut jalouse de la nourrice, et quand le petit tre assoiff
tendait les bras vers le gros sein aux veines bleutres, et
prenait entre ses lvres goulues le bouton de chair brune et
plisse, elle regardait, plie, tremblante, la forte et calme
paysanne, avec un dsir de lui arracher son fils, et de frapper,
de dchirer de l'ongle cette poitrine qu'il buvait avidement.

Puis elle voulut broder elle-mme, pour le parer, des toilettes
fines, d'une lgance complique. Il fut envelopp dans une brume
de dentelles, et coiff de bonnets magnifiques. Elle ne parlait
plus que de cela, coupait les conversations, pour faire admirer un
lange, une bavette ou quelque ruban suprieurement ouvrag, et,
n'coutant rien de ce qui se disait autour d'elle, elle
s'extasiait sur des bouts de linge qu'elle tournait longtemps et
retournait dans sa main leve pour mieux voir; puis soudain elle
demandait:

-- Croyez-vous qu'il sera beau avec a?

Le baron et petite mre souriaient de cette tendresse frntique,
mais Julien, troubl dans ses habitudes, diminu dans son
importance dominatrice par la venue de ce tyran braillard et tout-
puissant, jaloux inconsciemment de ce morceau d'homme qui lui
volait sa place dans la maison, rptait sans cesse, impatient et
colre:

-- Est-elle assommante avec son mioche!

Elle fut bientt tellement obsde par cet amour qu'elle passait
les nuits assise auprs du berceau  regarder dormir le petit.
Comme elle s'puisait dans cette contemplation passionne et
maladive, qu'elle ne prenait plus aucun repos, qu'elle
s'affaiblissait, maigrissait et toussait, le mdecin ordonna de la
sparer de son fils.

Elle se fcha, pleura, implora; mais on resta sourd  ses prires.
Il fut plac chaque soir auprs de sa nourrice; et chaque nuit la
mre se levait, nu-pieds, et allait coller son oreille au trou de
la serrure pour couter s'il dormait paisiblement, s'il ne se
rveillait pas, s'il n'avait besoin de rien.

Elle fut trouve l, une fois, par Julien qui rentrait tard, ayant
dn chez les Fourville; et on l'enferma dsormais  clef dans sa
chambre pour la contraindre  se mettre au lit.

Le baptme eut lieu vers la fin d'aot. Le baron fut parrain, et
tante Lison marraine. L'enfant reut les noms de Pierre-Simon-
Paul; Paul pour les appellations courantes.

Dans les premiers jours de septembre, tante Lison repartit sans
bruit; et son absence demeura aussi inaperue que sa prsence.

Un soir, aprs le dner, le cur parut. Il semblait embarrass,
comme s'il et port un mystre en lui, et, aprs une suite de
propos inutiles, il pria la baronne et son mari de lui accorder
quelques instants d'entretien particulier.

Ils partirent tous trois, d'un pas lent, jusqu'au bout de la
grande alle, causant avec vivacit, tandis que Julien, rest seul
avec Jeanne, s'tonnait, s'inquitait, s'irritait de ce secret.

Il voulut accompagner le prtre qui prenait cong et ils
disparurent ensemble, allant vers l'glise qui sonnait l'anglus.

Il faisait frais, presque froid, on rentra bientt dans le salon.
Tout le monde sommeillait un peu quand Julien revint brusquement,
rouge, avec un air indign.

De la porte, sans songer que Jeanne tait l, il cria vers ses
beaux-parents:

-- Vous tes donc fous, nom de Dieu! d'aller flanquer vingt mille
francs  cette fille!

Personne ne rpondit tant la surprise fut grande. Il reprit,
beuglant de colre:

-- On n'est pas bte  ce point-l; vous voulez donc ne pas nous
laisser un sou!

Alors le baron, qui reprenait contenance, tenta de l'arrter:

-- Taisez-vous! Songez que vous parlez devant votre femme.

Mais il trpignait d'exaspration:

-- Je m'en fiche un peu, par exemple; elle sait bien ce qu'il en
est d'ailleurs. C'est un vol  son prjudice.

Jeanne, saisie, regardait sans comprendre. Elle balbutia:

-- Qu'est-ce qu'il y a donc?

Alors Julien se tourna vers elle, la prit  tmoin, comme une
associe frustre aussi dans un bnfice espr. Il lui raconta
brusquement le complot pour marier Rosalie, le don de la terre de
Barville qui valait au moins vingt mille francs. Il rptait:

-- Mais tes parents sont fous, ma chre, fous  lier! vingt mille
francs! vingt mille francs! mais ils ont perdu ta tte! vingt
mille francs pour un btard!

Jeanne coutait, sans motion et sans colre, s'tonnant elle-mme
de son calme, indiffrente maintenant  tout ce qui n'tait pas
son enfant.

Le baron suffoquait, ne trouvait rien  rpondre. Il finit par
clater, tapant du pied, criant:

-- Songez  ce que vous dites, c'est rvoltant  la fin.  qui la
faute s'il a fallu doter cette fille mre?  qui cet enfant? vous
auriez voulu l'abandonner maintenant!

Julien, tonn de la violence du baron, le considrait fixement.
Il reprit d'un ton plus pos:

-- Mais quinze cents francs suffisaient bien. Elles en ont toutes,
des enfants, avant de se marier. Que ce soit  l'un ou  l'autre,
a n'y change rien, par exemple. Au lieu qu'en donnant une de vos
fermes d'une valeur de vingt mille francs, outre le prjudice que
vous nous portez, c'est dire  tout le monde ce qui est arriv;
vous auriez d, au moins, songer  notre nom et  notre situation.

Et il parlait d'une voix svre, en homme fort de son droit et de
la logique de son raisonnement. Le baron, troubl par cette
argumentation inattendue, restait bant devant lui. Alors Julien,
sentant son avantage, posa ses conclusions:

-- Heureusement que rien n'est fait encore; je connais le garon
qui la prend en mariage, c'est un brave homme, et avec lui tout
pourra s'arranger. Je m'en charge.

Et il sortit sur-le-champ, craignant sans doute de continuer la
discussion, heureux du silence de tous, qu'il prenait pour un
acquiescement.

Ds qu'il eut disparu, le baron s'cria, outr de surprise et
frmissant:

-- Oh! c'est trop fort, c'est trop fort!

Mais Jeanne, levant les yeux sur la figure effare de son pre, se
mit brusquement  rire, de son rire clair d'autrefois, quand elle
assistait  quelque drlerie.

Elle rptait:

-- Pre, pre, as-tu entendu comme il prononait: vingt mille
francs?

Et petite mre, chez qui la gaiet tait aussi prompte que les
larmes, au souvenir de la tte furieuse de son gendre, et de ses
exclamations indignes, et de son refus vhment de laisser donner
 la fille, sduite par lui, de l'argent qui n'tait pas  lui,
heureuse aussi de la bonne humeur de Jeanne, fut secoue par son
rire poussif, qui lui emplissait les yeux de pleurs. Alors, le
baron partit  son tour, gagn par la contagion; et tous trois,
comme aux bons jours passs, s'amusaient  s'en rendre malades.

Quand ils furent un peu calms, Jeanne s'tonna:

-- C'est curieux, a ne me fait plus rien. Je le regarde comme un
tranger maintenant. Je ne puis pas croire que je sois sa femme.
Vous voyez, je m'amuse de ses... de ses... de ses indlicatesses.

Et, sans bien savoir pourquoi, ils s'embrassrent, encore
souriants et attendris.

Mais deux jours plus tard, aprs le djeuner, alors que Julien
partait  cheval, un grand gars de vingt-deux  vingt-cinq ans,
vtu d'une blouse bleue toute neuve, aux plis raides, aux manches
ballonnes, boutonnes aux poignets, franchit sournoisement la
barrire, comme s'il et t embusqu l depuis le matin, se
glissa le long du foss des Couillard, contourna le chteau et
s'approcha,  pas suspects, du baron et des deux femmes, assis
toujours sous le platane.

Il avait t sa casquette en les apercevant, et il s'avanait en
saluant, avec des mines embarrasses.

Ds qu'il fut assez prs pour se faire entendre, il bredouilla:

-- Votre serviteur, monsieur le baron, madame et la compagnie.

Puis, comme on ne lui parlait pas, il annona:

-- C'est moi que je suis Dsir Lecoq.

Ce nom ne rvlant rien, le baron demanda:

-- Que voulez-vous?

Alors le gars se troubla tout  fait devant la ncessit
d'expliquer son cas. Il balbutia en baissant et en relevant les
yeux coup sur coup, de sa casquette qu'il tenait aux mains au
sommet du toit du chteau: C'est m'sieu l'cur qui m'a touch
deux mots au sujet de c't'affaire... puis il se tut, par crainte
d'en trop lcher et de compromettre ses intrts.

Le baron, sans comprendre, reprit:

-- Quelle affaire? Je ne sais pas, moi.

L'autre alors, baissant la voix, se dcida:

-- C't'affaire de vot'bonne... la Rosalie...

Jeanne, ayant devin, se leva et s'loigna avec son enfant dans
les bras. Et le baron pronona: Approchez-vous, puis il montra
la chaise que sa fille venait de quitter.

Le paysan s'assit aussitt en murmurant:

-- Vous tes bien honnte.

Puis il attendit comme s'il n'avait plus rien  dire. Au bout d'un
assez long silence il se dcida enfin, et, levant son regard vers
le ciel bleu:

-- En v'l du biau temps pour la saison. C'est la terre, qui n'en
profite pour c' qu'y'a dj d'sem.

Et il se tut de nouveau.

Le baron s'impatientait; il attaqua brusquement la question, d'un
ton sec:

-- Alors, c'est vous qui pousez Rosalie?

L'homme aussitt devint inquiet, troubl dans ses habitudes de
cautle normande. Il rpliqua d'une voix plus vive, mis en
dfiance:

-- C'est selon, p't'tre que oui, p't'tre que non, c'est selon.

Mais le baron s'irritait de ces tergiversations:

-- Sacrebleu! rpondez franchement: est-ce pour a que vous venez,
oui ou non? La prenez-vous, oui ou non?

L'homme, perplexe, ne regardait plus que ses pieds:

-- Si c'est c'que dit m'sieu l'cur, j'la prends; mais si c'est
c'que dit m'sieu Julien, j'la prends point.

-- Qu'est-ce que vous a dit M. Julien?

-- M'sieu Julien, i m'a dit qu'j'aurais quinze cents francs; et
m'sieu l'cur i m'a dit que j'n'aurais vingt mille; j'veux ben
pour vingt mille, mais j'veux point pour quinze cents.

Alors la baronne, qui restait enfonce en son fauteuil, devant
l'attitude anxieuse du rustre, se mit  rire par petites
secousses. Le paysan la regarda de coin, d'un oeil mcontent, ne
comprenant pas cette gaiet, et il attendit.

Le baron, que ce marchandage gnait, y coupa court.

-- J'ai dit  M. le cur que vous auriez la ferme de Barville,
votre vie durant, pour revenir ensuite  l'enfant. Elle vaut vingt
mille francs. Je n'ai qu'une parole. Est-ce fait, oui ou non?

L'homme sourit d'un air humble et satisfait, et devenu soudain
loquace:

-- Oh! pour lors, je n'dis pas non. N'y avait qu'a qui
m'opposait. Quand m'sieu l'cur m'na parl, j'voulais ben tout
d'suite, pardi, et pi j'tais ben aise d'satisfaire m'sieu
l'baron, qui me r'vaudra a, je m'le disais. C'est-i pas vrai,
quand on s'oblige, entre gens, on se r'trouve toujours plus tard;
et on se r'vaut a. Mais m'sieu Julien m'a v'nu trouver; et
c'n'tait pu qu'quinze cents. J'mai dit: Faut savoir, et j'suis
v'nu. C'est pas pour dire, j'avais confiance, mais j'voulais
savoir. I n'est qu'les bons comptes qui font les bons amis, pas
vrai, m'sieu l'baron...

Il fallut l'arrter; le baron demanda:

-- Quand voulez-vous conclure le mariage?

Alors l'homme redevint brusquement timide, plein d'embarras. Il
finit par dire, en hsitant:

-- J'frons-ti point d'abord un p'tit papier?

Le baron, cette fois, se fcha:

-- Mais nom d'un chien! puisque vous aurez le contrat de mariage.
C'est l le meilleur des papiers.

Le paysan s'obstinait:

-- En attendant, j'pourrions ben en faire un bout tout d'mme, a
nuit toujours pas.

Le baron se leva pour en finir:

-- Rpondez oui ou non, et tout de suite. Si vous ne voulez plus,
dites-le, j'ai un autre prtendant.

Alors la peur du concurrent affola le Normand rus. Il se dcida,
tendit la main comme aprs l'achat d'une vache:

-- Topez-l, m'sieu l'baron, c'est fait. Couillon qui s'en ddit.

Le baron topa, puis cria:

-- Ludivine!

La cuisinire montra la tte  la fentre:

-- Apportez une bouteille de vin.

On trinqua pour arroser l'affaire conclue. Et le gars partit d'un
pied plus allgre.

On ne dit rien de cette visite  Julien. Le contrat fut prpar en
grand secret, puis, une fois les bans publis, la noce eut lieu un
lundi matin.

Une voisine portait le mioche  l'glise, derrire les nouveaux
poux, comme une sre promesse de fortune. Et personne, dans le
pays, ne s'tonna; on enviait Dsir Lecoq. Il tait n coiff,
disait-on avec un sourire malin o n'entrait point d'indignation.

Julien fit une scne terrible, qui abrgea le sjour de ses beaux-
parents aux Peuples. Jeanne les vit repartir sans une tristesse
trop profonde, Paul tant devenu pour elle une source inpuisable
de bonheur.




-- IX --


Jeanne tant tout  fait remise de ses couches, on se rsolut 
aller rendre leur visite aux Fourville et  se prsenter aussi
chez le marquis de Coutelier.

Julien venait d'acheter, dans une vente publique, une nouvelle
voiture, un phaton ne demandant qu'un cheval, afin de pouvoir
sortir deux fois par mois.

Elle fut attele par un jour clair de dcembre et, aprs deux
heures de route  travers les plaines normandes, on commena 
descendre en un petit vallon dont les flancs taient boiss, et le
fond mis en culture.

Puis, les terres ensemences furent bientt remplaces par des
prairies, et les prairies par un marcage plein de grands roseaux,
secs en cette saison, et dont les longues feuilles bruissaient,
pareilles  des rubans jaunes.

Tout  coup, aprs un brusque dtour du val, le chteau de la
Vrillette se montra, adoss d'un ct  la pente boise et, de
l'autre, trempant toute sa muraille dans un grand tang que
terminait, en face, un bois de hauts sapins escaladant l'autre
versant de la valle.

Il fallut passer par un antique pont-levis et franchir un vaste
portail Louis XIII pour pntrer dans la cour d'honneur, devant un
lgant manoir de la mme poque  encadrements de briques,
flanqu de tourelles coiffes d'ardoises.

Julien expliquait  Jeanne toutes les parties du btiment, en
habitu qui le connat  fond. Il en faisait les honneurs,
s'extasiant sur sa beaut:

-- Regarde-moi ce portail! Est-ce grandiose une habitation comme
a, hein? Toute l'autre faade est dans l'tang, avec un perron
royal qui descend jusqu' l'eau; et quatre barques sont amarres
au bas des marches, deux pour le comte et deux pour la comtesse.
L-bas  droite, l o tu vois le rideau de peupliers, c'est la
fin de l'tang; c'est l que commence la rivire qui va jusqu'
Fcamp. C'est plein de sauvagine ce pays. Le comte adore chasser
l-dedans. Voil une vraie rsidence seigneuriale.

La porte d'entre s'tait ouverte et la ple comtesse apparut,
venant au-devant de ses visiteurs, souriante, vtue d'une robe
tranante comme une chtelaine d'autrefois. Elle semblait la belle
dame du lac, ne pour ce manoir de conte.

Le salon,  huit fentres, en avait quatre ouvrant sur la pice
d'eau et sur le sombre bois de pins qui remontait le coteau juste
en face.

La verdure  tons noirs rendait profond, austre et lugubre
l'tang; et, quand le vent soufflait, les gmissements des arbres
semblaient la voix du marais.

La comtesse prit les deux mains de Jeanne comme si elle et t
une amie d'enfance, puis elle la fit asseoir et se mit prs
d'elle, sur une chaise basse, tandis que Julien, en qui toutes les
lgances oublies renaissaient depuis cinq mois, causait,
souriait, doux et familier.

La comtesse et lui parlrent de leurs promenades  cheval. Elle
riait un peu de sa manire de monter, l'appelant le chevalier
Trbuche, et il riait aussi, l'ayant baptise la reine Amazone.
Un coup de fusil parti sous les fentres fit pousser  Jeanne un
petit cri. C'tait le comte qui tuait une sarcelle.

Sa femme aussitt l'appela. On entendit un bruit d'avirons, le
choc d'un bateau contre la pierre, et il parut, norme et bott,
suivi de deux chiens tremps, rougetres comme lui, et qui se
couchrent sur le tapis devant la porte.

Il semblait plus  son aise, en sa demeure, et ravi de voir des
visiteurs. Il fit remettre du bois au feu, apporter du vin de
Madre et des biscuits; et soudain il s'cria:

-- Mais vous allez dner avec nous, c'est entendu.

Jeanne, que ne quittait jamais la pense de son enfant, refusait;
il insista, et, comme elle s'obstinait  ne pas vouloir, Julien
fit un geste brusque d'impatience. Alors elle eut peur de
rveiller son humeur mchante et querelleuse; et, bien que
torture  l'ide de ne plus revoir Paul avant le lendemain, elle
accepta.

L'aprs-midi fut charmant. On alla visiter les sources, d'abord.
Elles jaillissaient au pied d'une roche moussue dans un clair
bassin toujours remu comme de l'eau bouillante; puis on fit un
tour en barque  travers de vrais chemins taills dans une fort
de roseaux secs. Le comte, assis entre ses deux chiens qui
flairaient, le nez au vent, ramait; et chaque secousse de ses
avirons soulevait la grande barque et la lanait en avant. Jeanne,
parfois, laissait tremper sa main dans l'eau froide, et elle
jouissait de la fracheur glace qui lui courait des doigts au
coeur. Tout  l'arrire du bateau, Julien et la comtesse,
enveloppe de chles, souriaient de ce sourire continu des gens
heureux  qui le bonheur ne laisse rien  dire.

Le soir venait avec de longs frissons gels, des souffles du nord
qui passaient dans les joncs fltris. Le soleil avait plong
derrire les sapins; et le ciel rouge, cribl de petits nuages
carlates et bizarres, donnait froid rien qu' le regarder.

On rentra dans le vaste salon o flambait un feu gigantesque. Une
sensation de chaleur et de plaisir rendait joyeux ds la porte.
Alors le comte, mis en gaiet, saisit sa femme dans ses bras
d'athlte, et, l'levant comme un enfant jusqu' sa bouche, il lui
colla sur les joues deux gros baisers de brave homme satisfait.

Et Jeanne, souriante, regardait ce bon gant qu'on disait un ogre
au seul aspect de ses moustaches; et elle pensait:

-- Comme on se trompe, chaque jour, sur tout le monde.

Ayant alors, presque involontairement, report les yeux sur
Julien, elle le vit debout dans l'embrasure de la porte,
horriblement ple, et l'oeil fix sur le comte. Inquite, elle
s'approcha de son mari, et,  voix basse:

-- Es-tu malade? Qu'as-tu donc?

Il rpondit d'un ton courrouc:

-- Rien, laisse-moi tranquille. J'ai eu froid.

Quand on passa dans la salle  manger, le comte demanda la
permission de laisser entrer ses chiens; et ils vinrent aussitt
se planter sur leur derrire,  droite et  gauche de leur matre.
Il leur donnait  tout moment quelque morceau et caressait leurs
longues oreilles soyeuses. Les btes tendaient la tte, remuaient
la queue, frmissaient de contentement.

Aprs le dner, comme Jeanne et Julien se disposaient  partir,
M. de Fourville les retint encore pour leur montrer une pche au
flambeau.

Il les posta, ainsi que la comtesse, sur le perron qui descendait
 l'tang; et il monta dans sa barque avec un valet portant un
pervier et une torche allume. La nuit tait claire et piquante
sous un ciel sem d'or.

La torche faisait ramper sur l'eau des tranes de feu tranges et
mouvantes, jetait des lueurs dansantes sur les roseaux, illuminait
le grand rideau de sapins. Et soudain, la barque ayant tourn, une
ombre colossale, fantastique, une ombre d'homme se dressa sur
cette lisire claire du bois. La tte dpassait les arbres, se
perdait dans le ciel, et les pieds plongeaient dans l'tang. Puis
l'tre dmesur leva les bras comme pour prendre les toiles. Ils
se dressrent brusquement, ces bras immenses, puis retombrent; et
on entendit aussitt un petit bruit d'eau fouette.

La barque alors ayant encore vir doucement, le prodigieux fantme
sembla courir le long du bois, qu'clairait, en tournant, la
lumire; puis il s'enfona dans l'invisible horizon, puis soudain
il reparut, moins grand mais plus net, avec ses mouvements
singuliers, sur la faade du chteau.

Et la grosse voix du comte cria:

-- Gilberte, j'en ai huit!

Et les avirons battirent l'onde. L'ombre norme restait maintenant
debout immobile sur la muraille, mais diminuant peu  peu de
taille et d'ampleur; sa tte paraissait descendre, son corps
maigrir; et quand M. de Fourville remonta les marches du perron,
toujours suivi de son valet portant le feu, elle tait rduite aux
proportions de sa personne, et rptait tous ses gestes.

Il avait dans un filet huit gros poissons qui frtillaient.

Lorsque Jeanne et Julien furent en route tout envelopps en des
manteaux et des couvertures qu'on leur avait prts, Jeanne dit,
presque involontairement:

-- Quel brave homme que ce gant!

Et Julien, qui conduisait, rpliqua:

-- Oui, mais il ne se tient pas toujours assez devant le monde.

Huit jours aprs ils se rendirent chez les Coutelier, qui
passaient pour la premire famille noble de la province. Leur
domaine de Reminil touchait au gros bourg de Cany. Le chteau neuf
bti sous Louis XIV tait cach dans le parc magnifique entour de
murs. On voyait, sur une hauteur, les ruines de l'ancien chteau.
Des valets en tenue firent entrer les visiteurs dans une grande
pice imposante. Tout au milieu, une espce de colonne supportait
une coupe immense de la manufacture de Svres, et, dans le socle,
une lettre autographe du roi, dfendue par une plaque de cristal,
invitait le marquis Lopold-Herv-Joseph-Germer de Varneville, de
Rollebosc de Coutelier,  recevoir ce don du souverain.

Jeanne et Julien considraient ce prsent royal quand entrrent le
marquis et la marquise. La femme tait poudre, aimable par
fonction, et manire par dsir de sembler condescendante.
L'homme, gros personnage  cheveux blancs relevs droit sur la
tte, mettait en ses gestes, en sa voix, en toute son attitude,
une hauteur qui disait son importance.

C'taient de ces gens  tiquette dont l'esprit, les sentiments et
les paroles semblent toujours sur des chasses.

Ils parlaient seuls, sans attendre les rponses, souriant d'un air
indiffrent, semblaient toujours accomplir la fonction, impose
par leur naissance, de recevoir avec politesse les petits nobles
des environs.

Jeanne et Julien, perclus, s'efforaient de plaire, gns de
rester davantage, inhabiles  se retirer; mais la marquise termina
elle-mme la visite, naturellement, simplement, en arrtant 
point la conversation comme une reine polie qui donne cong.

En revenant, Julien dit:

-- Si tu veux, nous bornerons l nos visites; moi, les Fourville
me suffisent.

Et Jeanne fut de son avis.

Dcembre s'coulait lentement, ce mois noir, trou sombre au fond
de l'anne. La vie enferme recommenait comme l'an pass. Jeanne
ne s'ennuyait point cependant, toujours proccupe de Paul que
Julien regardait de ct, d'un oeil inquiet et mcontent.

Souvent, quand la mre le tenait en ses bras, le caressait avec
ces frnsies de tendresse qu'ont les femmes pour leurs enfants,
elle le prsentait au pre, en lui disant:

-- Mais embrasse-le donc; on dirait que tu ne l'aimes pas.

Il effleurait du bout des lvres, d'un air dgot, le front
glabre du marmot en dcrivant un cercle de tout son corps, comme
pour ne point rencontrer les petites mains remuantes et crispes.
Puis il s'en allait brusquement; on et dit qu'une rpugnance le
chassait.

Le maire, le docteur et le cur venaient dner de temps en temps;
de temps en temps c'taient les Fourville, avec qui on se liait de
plus en plus.

Le comte paraissait adorer Paul. Il le tenait sur ses genoux
pendant toute la dure des visites, ou mme pendant des aprs-midi
tout entiers. Il le maniait d'une faon dlicate dans ses grosses
mains de colosse, lui chatouillait le bout du nez avec la pointe
de ses longues moustaches, puis l'embrassait par lans passionns,
 la faon des mres. Il souffrait continuellement de ce que son
mariage demeurt strile.

Mars fut clair, sec et presque doux. La comtesse Gilberte reparla
de promenades  cheval que tous les quatre feraient ensemble.
Jeanne, lasse un peu des longs soirs, des longues nuits, des longs
jours pareils et monotones, consentit, toute heureuse de ces
projets; et pendant une semaine elle s'amusa  confectionner son
amazone.

Puis ils commencrent les excursions. Ils allaient toujours deux
par deux, la comtesse et Julien devant, le comte et Jeanne cent
pas derrire. Ceux-ci causaient tranquillement, comme deux amis,
car ils taient devenus amis par le contact de leurs mes droites,
de leurs coeurs simples; ceux-l parlaient bas souvent, riaient
parfois par clats violents, se regardaient soudain comme si leurs
yeux avaient  se dire des choses que ne prononaient pas leurs
bouches; et ils partaient brusquement au galop, pousss par un
dsir de fuir, d'aller plus loin, trs loin.

Puis, Gilberte parut devenir irritable. Sa voix vive, apporte par
des souffles de brise, arrivait parfois aux oreilles des deux
cavaliers attards. Le comte alors souriait, disait  Jeanne:

-- Elle n'est pas tous les jours bien leve, ma femme.

Un soir, en rentrant, comme la comtesse excitait sa jument, la
piquant, puis la retenant par secousses brusques, on entendit
plusieurs fois Julien lui rpter:

-- Prenez garde, prenez donc garde, vous allez tre emporte.

Elle rpliqua: Tant pis; ce n'est pas votre affaire, d'un ton si
clair et si dur que les paroles nettes sonnrent par la campagne
comme si elles restaient suspendues dans l'air.

L'animal se cabrait, ruait, bavait. Soudain le comte, inquiet,
cria de ses forts poumons:

-- Fais donc attention, Gilberte!

Alors, comme par dfi, dans un de ces nervements de femme que
rien n'arrte, elle frappa brutalement de sa cravache, entre les
deux oreilles, la bte qui se dressa, furieuse, battit l'air de
ses jambes de devant, et, retombant, s'lana d'un bond formidable
et dtala par la plaine, de toute la vigueur de ses jarrets.

Elle franchit d'abord une prairie, puis, se prcipitant  travers
les labours, elle soulevait en poussire la terre humide et
grasse, et filait si vite qu'on distinguait  peine la monture et
l'amazone.

Julien, stupfait, restait en place, appelant dsesprment:

-- Madame, Madame!

Mais le comte eut une sorte de grognement et, se courbant sur
l'encolure de son pesant cheval, il le jeta en avant d'une pousse
de tout son corps: et il le lana d'une telle allure, l'excitant,
l'entranant, l'affolant avec la voix, le geste et l'peron, que
l'norme cavalier semblait porter la lourde bte entre ses cuisses
et l'enlever comme pour s'envoler. Ils allaient d'une inconcevable
vitesse, se ruant droit devant eux; et Jeanne voyait l-bas les
deux silhouettes de la femme et du mari, fuir, fuir, diminuer,
s'effacer, disparatre, comme on voit deux oiseaux se poursuivant,
se perdre et s'vanouir  l'horizon.

Alors Julien se rapprocha, toujours au pas, en murmurant d'un air
furieux:

-- Je crois qu'elle est folle, aujourd'hui.

Et tous deux partirent derrire leurs amis, enfoncs maintenant
dans une ondulation de plaine.

Au bout d'un quart d'heure ils les aperurent qui revenaient; et
bientt ils les joignirent.

Le comte, rouge, en sueur, riant, content, triomphant, tenait de
sa poigne irrsistible le cheval frmissant de sa femme. Elle
tait ple, avec un visage douloureux et crisp; et elle se
soutenait d'une main sur l'paule de son mari comme si elle allait
dfaillir.

Jeanne, ce jour-l, comprit que le comte aimait perdument.

Puis la comtesse, pendant le mois qui suivit, se montra joyeuse
comme elle ne l'avait jamais t. Elle venait plus souvent aux
Peuples, riait sans cesse, embrassait Jeanne avec des lans de
tendresse. On et dit qu'un mystrieux ravissement tait descendu
sur sa vie. Son mari, tout heureux lui-mme, ne la quittait point
des yeux, et tchait  tout instant de toucher sa main, sa robe,
dans un redoublement de passion.

Il disait, un soir,  Jeanne:

-- Nous sommes dans le bonheur, en ce moment. Jamais Gilberte
n'avait t gentille comme a. Elle n'a plus de mauvaise humeur,
plus de colre. Je sens qu'elle m'aime. Jusqu' prsent je n'en
tais pas sr.

Julien aussi semblait chang, plus gai, sans impatiences, comme si
l'amiti des deux familles avait apport la paix et la joie dans
chacune d'elles.

Le printemps fut singulirement prcoce et chaud.

Depuis les douces matines jusqu'aux calmes et tides soires, le
soleil faisait germer toute la surface de la terre. C'tait une
brusque et puissante closion de tous les germes en mme temps,
une de ces irrsistibles pousses de sve, une de ces ardeurs 
renatre que la nature montre quelquefois, en des annes
privilgies qui feraient croire  des rajeunissements du monde.

Jeanne se sentait vaguement trouble par cette fermentation de
vie. Elle avait des alanguissements subits en face d'une petite
fleur dans l'herbe, des mlancolies dlicieuses, des heures de
mollesse rvassante.

Puis, elle se sentit envahie par des souvenirs attendris des
premiers temps de son amour; non qu'il lui revnt au coeur un
renouveau d'affection pour Julien, c'tait fini, cela, bien fini
pour toujours; mais toute sa chair caresse des brises, pntre
des odeurs du printemps, se troublait, comme sollicite par
quelque invisible et tendre appel.

Elle se plaisait  tre seule,  s'abandonner sous la chaleur du
soleil, toute parcourue de sensations, de jouissances vagues et
sereines qui n'veillaient point d'ides.

Un matin, comme elle somnolait ainsi, une vision la traversa, une
vision rapide de ce trou ensoleill au milieu des sombres
feuillages, dans le petit bois prs d'tretat. C'est l que, pour
la premire fois, elle avait senti frmir son corps auprs de ce
jeune homme qui l'aimait alors; c'est l qu'il avait balbuti,
pour la premire fois, le timide dsir de son coeur; c'est aussi
l qu'elle avait cru toucher tout  coup l'avenir radieux de ses
esprances.

Et elle voulait revoir ce bois, y faire une sorte de plerinage
sentimental et superstitieux, comme si un retour  ce lieu devait
changer quelque chose  la marche de sa vie.

Julien tait parti ds l'aube, elle ne savait o. Elle fit donc
seller le petit cheval blanc des Martin, qu'elle montait
quelquefois maintenant; et elle partit.

C'tait par une de ces journes si tranquilles que rien ne remue
nulle part, pas une herbe, pas une feuille; tout semble immobile
pour jusqu' la fin des temps, comme si le vent tait mort. On
dirait disparus les insectes eux-mmes.

Un calme brlant et souverain descendait du soleil,
insensiblement, en bue d'or; et Jeanne allait au pas de son
bidet, berce, heureuse. De temps en temps elle levait les yeux
pour regarder un tout petit nuage blanc, gros comme une pince de
coton, un flocon de vapeur suspendu, oubli, rest l-haut, tout
seul, au milieu du ciel bleu.

Elle descendit dans la valle qui va se jeter  la mer, entre ces
grandes arches de la falaise qu'on nomme les portes d'tretat, et
tout doucement elle gagna le bois. Il pleuvait de la lumire 
travers la verdure encore grle. Elle cherchait l'endroit sans le
retrouver, errant par les petits chemins.

Tout  coup, en traversant une longue alle, elle aperut tout au
bout deux chevaux de selle attachs contre un arbre, et elle les
reconnut aussitt; c'taient ceux de Gilberte et de Julien. La
solitude commenait  lui peser; elle fut heureuse de cette
rencontre imprvue; et elle mit au trot sa monture.

Quand elle eut atteint les deux btes patientes, comme accoutumes
 ces longues stations, elle appela. On ne lui rpondit pas.

Un gant de femme et les deux cravaches gisaient sur le gazon
foul. Donc ils s'taient assis l, puis loigns laissant leurs
chevaux.

Elle attendit un quart d'heure, vingt minutes, surprise, sans
comprendre ce qu'ils pouvaient faire. Comme elle avait mis pied 
terre, et ne remuait plus, appuye contre un tronc d'arbre, deux
petits oiseaux, sans la voir, s'abattirent dans l'herbe tout prs
d'elle. L'un d'eux s'agitait, sautillait autour de l'autre, les
ailes souleves et vibrantes, saluant de la tte et ppiant; tout
 coup ils s'accouplrent.

Jeanne fut surprise comme si elle et ignor cette chose; puis
elle se dit: C'est vrai, c'est le printemps; puis une autre
pense lui vint, un soupon. Elle regarda de nouveau le gant, les
cravaches, les deux chevaux abandonns; et elle se remit
brusquement en selle avec une irrsistible envie de fuir.

Elle galopait maintenant en retournant aux Peuples. Sa tte
travaillait, raisonnait, unissait les faits, rapprochait les
circonstances. Comment n'avait-elle pas devin plus tt? Comment
n'avait-elle rien vu? Comment n'avait-elle pas compris les
absences de Julien, le recommencement de ses lgances passes,
puis l'apaisement de son humeur? Elle se rappelait aussi les
brusqueries nerveuses de Gilberte, ses clineries exagres, et,
depuis quelque temps, cette espce de batitude o elle vivait, et
dont le comte tait heureux.

Elle remit au pas son cheval, car il lui fallait gravement
rflchir, et l'allure vive troublait ses ides.

Aprs la premire motion passe, son coeur tait redevenu presque
calme, sans jalousie et sans haine, mais soulev de mpris. Elle
ne songeait gure  Julien; rien ne l'tonnait plus de lui; mais
la double trahison de la comtesse, de son amie, la rvoltait. Tout
le monde tait donc perfide, menteur et faux. Et des larmes lui
vinrent aux yeux. On pleure parfois des illusions avec autant de
tristesse que les morts.

Elle se rsolut pourtant  feindre de ne rien savoir,  fermer son
me aux affections courantes,  n'aimer plus que Paul et ses
parents; et  supporter les autres avec un visage tranquille.

Sitt rentre, elle se jeta sur son fils, l'emporta dans sa
chambre et l'embrassa perdument, pendant une heure sans
s'arrter.

Julien revint pour dner, charmant et souriant, plein d'intentions
aimables. Il demanda:

-- Pre et petite mre ne viennent donc pas cette anne?

Elle lui sut tant de gr de cette gentillesse qu'elle lui pardonna
presque la dcouverte du bois; et un violent dsir l'envahissant
tout  coup de revoir bien vite les deux tres qu'elle aimait le
plus aprs Paul, elle passa toute sa soire  leur crire, pour
hter leur arrive.

Ils annoncrent leur retour pour le 20 mai. On tait alors au 7 de
ce mois.

Elle les attendit avec une impatience grandissante, comme si elle
et prouv, en dehors mme de son affection filiale, un besoin
nouveau de frotter son coeur  des coeurs honntes, de causer,
l'me ouverte, avec des gens purs, sains de toute infamie, dont la
vie, et toutes les actions, et toutes les penses, et tous les
dsirs avaient toujours t droits.

Ce qu'elle sentait maintenant, c'tait une sorte d'isolement de sa
conscience juste au milieu de toutes ces consciences dfaillantes;
et bien qu'elle et appris soudain  dissimuler, bien qu'elle
accueillt la comtesse, la main tendue et la lvre souriante,
cette sensation de vide, de mpris pour les hommes, elle la
sentait grandir, l'envelopper; et chaque jour les petites
nouvelles du pays lui jetaient  l'me un dgot plus grand, une
plus haute msestime des tres.

La fille des Couillard venait d'avoir un enfant et le mariage
allait avoir lieu. La servante des Martin, une orpheline, tait
grosse; une petite voisine ge de quinze ans tait grosse; une
veuve, une pauvre femme boiteuse et sordide, qu'on appelait la
Crotte tant sa salet paraissait horrible, tait grosse.

 tout moment on apprenait une grossesse nouvelle, ou bien quelque
fredaine d'une fille, d'une paysanne marie et mre de famille ou
de quelque riche fermier respect.

Ce printemps ardent semblait remuer les sves chez les hommes
comme chez les plantes.

Et Jeanne, dont les sens teints ne s'agitaient plus, dont le
coeur meurtri, l'me sentimentale semblaient seuls remus par les
souffles tides et fconds, qui rvait, exalte sans dsirs,
passionne pour des songes et morte aux besoins charnels,
s'tonnait, pleine d'une rpugnance qui devenait haineuse, de
cette sale bestialit.

L'accouplement des tres l'indignait  prsent comme une chose
contre nature; et, si elle en voulait  Gilberte, ce n'tait point
de lui avoir pris son mari, mais du fait mme d'tre tombe aussi
dans cette fange universelle.

Elle n'tait point, celle-l, de la race des rustres chez qui les
bas instincts dominent. Comment avait-elle pu s'abandonner de la
mme faon que ces brutes?

Le jour mme o devaient arriver ses parents, Julien raviva ses
rpulsions en lui racontant gaiement, comme une chose toute
naturelle et drle, que le boulanger ayant entendu quelque bruit
dans son four, la veille, qui n'tait pas jour de cuisson, avait
cru y surprendre un chat rdeur et avait trouv sa femme qui
n'enfournait pas du pain.

Et il ajoutait:

-- Le boulanger a bouch l'ouverture; ils ont failli touffer l-
dedans; c'est le petit garon de la boulangre qui a prvenu les
voisins; car il avait vu entrer sa mre avec le forgeron.

Et Julien riait, rptant:

-- Ils nous font manger du pain d'amour, ces facteurs-l. C'est un
vrai conte de La Fontaine.

Jeanne n'osait plus toucher au pain.

Lorsque la chaise de poste s'arrta devant le perron et que la
figure heureuse du baron parut  la vitre, ce fut dans l'me et
dans la poitrine de la jeune femme une motion profonde, un
tumultueux lan d'affection comme elle n'en avait jamais ressenti.

Mais elle demeura saisie, et presque dfaillante, quand elle
aperut petite mre. La baronne, en ces six mois d'hiver, avait
vieilli de dix ans. Ses joues normes, flasques, tombantes,
s'taient empourpres, comme gonfles de sang; son oeil semblait
teint; et elle ne remuait plus que souleve sous les deux bras;
sa respiration pnible tait devenue sifflante, et si difficile
qu'on prouvait prs d'elle une sensation de gne douloureuse.

Le baron, l'ayant vue chaque jour, n'avait point remarqu cette
dcadence; et, quand elle se plaignait de ses touffements
continus, de son alourdissement grandissant, il rpondait:

-- Mais non, ma chre, je vous ai toujours connue comme a.

Jeanne, aprs les avoir accompagns en leur chambre, se retira
dans la sienne pour pleurer, bouleverse, perdue. Puis, elle alla
retrouver son pre, et, se jetant sur son coeur, les yeux pleins
de larmes:

-- Oh! comme mre est change! Qu'est-ce qu'elle a, dis-moi,
qu'est-ce qu'elle a?

Il fut trs surpris, et rpondit:

-- Tu crois? quelle ide? mais non. Moi qui ne l'ai point quitte,
je t'assure que je ne la trouve pas mal, elle est comme toujours.

Le soir Julien dit  sa femme:

-- Ta mre file un mauvais coton. Je la crois touche.

Et, comme Jeanne clatait en sanglots, il s'impatienta.

-- Allons, bon, je ne te dis pas qu'elle soit perdue. Tu es
toujours follement exagre. Elle est change, voil tout, c'est
de son ge.

Au bout de huit jours elle n'y songeait plus, accoutume  la
physionomie nouvelle de sa mre, et refoulant peut-tre ses
craintes, comme on refoule, comme on rejette toujours, par une
sorte d'instinct goste, de besoin naturel de tranquillit d'me,
les apprhensions, les soucis menaants.

La baronne, impuissante  marcher, ne sortait plus qu'une demi-
heure chaque jour. Quand elle avait accompli une seule fois le
parcours de son alle, elle ne pouvait se mouvoir davantage et
demandait  s'asseoir sur son banc. Et, quand elle se sentait
incapable mme de mener jusqu'au bout sa promenade, elle disait:

-- Arrtons-nous; mon hypertrophie me casse les jambes
aujourd'hui.

Elle ne riait plus gure, souriait seulement aux choses qui
l'auraient secoue tout entire l'anne prcdente. Mais comme ses
yeux taient demeurs excellents, elle passait des jours  relire
Corinne ou Les Mditations de Lamartine; puis elle demandait qu'on
lui apportt le tiroir aux souvenirs. Alors, ayant vid sur ses
genoux les vieilles lettres douces  son coeur, elle posait le
tiroir sur une chaise  ct d'elle et remettait dedans, une 
une, ses reliques, aprs avoir lentement revu chacune. Et, quand
elle tait seule, bien seule, elle en baisait certaines, comme on
baise secrtement les cheveux des morts qu'on aime.

Quelquefois, Jeanne, entrant brusquement, la trouvait pleurant,
pleurant des larmes tristes. Elle s'criait:

-- Qu'as-tu, petite mre?

Et la baronne, aprs un long soupir, rpondait:

-- Ce sont mes reliques qui m'ont fait a. On remue des choses qui
ont t si bonnes et qui sont finies! Et puis il y a des personnes
auxquelles on ne pensait plus gure et qu'on retrouve tout d'un
coup. On croit les voir et les entendre, et a vous produit un
effet pouvantable. Tu connatras a, plus tard.

Quand le baron survenait en ces instants de mlancolie, il
murmurait:

-- Jeanne, ma chrie, si tu m'en crois, brle tes lettres, toutes
tes lettres, celles de ta mre, les miennes, toutes. Il n'y a rien
de plus terrible, quand on est vieux, que de remettre le nez dans
sa jeunesse.

Mais Jeanne aussi gardait sa correspondance, prparait sa bote
aux reliques, obissant, bien qu'elle diffrt en tout de sa
mre,  une sorte d'instinct hrditaire de sentimentalit
rveuse.

Le baron, aprs quelques jours, eut  s'absenter pour une affaire
et il partit.

La saison tait magnifique. Les nuits douces, fourmillantes
d'astres, succdaient aux calmes soires, les soirs sereins aux
jours radieux, et les jours radieux aux aurores clatantes. Petite
mre se trouva bientt mieux portante; et Jeanne, oubliant les
amours de Julien et la perfidie de Gilberte, se sentait presque
compltement heureuse. Toute la campagne resplendissait du matin
au soir, sous le soleil.

Jeanne, un aprs-midi, prit Paul en ses bras, et s'en alla par les
champs. Elle regardait tantt son fils, tantt l'herbe crible de
fleurs le long de la route, s'attendrissant dans une flicit sans
bornes. De minute en minute elle baisait l'enfant, le serrait
passionnment contre elle; puis, frle par quelque savoureuse
odeur de campagne, elle se sentait dfaillante, anantie dans un
bien-tre infini. Puis elle rva d'avenir pour lui. Que serait-il?
Tantt elle le voulait grand homme, renomm, puissant. Tantt elle
le prfrait humble et restant prs d'elle, dvou, tendre, les
bras toujours ouverts pour maman. Quand elle l'aimait avec son
coeur goste de mre, elle dsirait qu'il restt son fils, rien
que son fils; mais, quand elle l'aimait avec sa raison passionne,
elle ambitionnait qu'il devnt quelqu'un par le monde.

Elle s'assit au bord d'un foss et se mit  le regarder. Il lui
semblait qu'elle ne l'avait jamais vu. Et elle s'tonna
brusquement  la pense que ce petit tre serait grand, qu'il
marcherait d'un pas ferme, qu'il aurait de la barbe aux joues et
parlerait d'une voix sonore.

Au loin quelqu'un l'appelait. Elle leva la tte. C'tait Marius
accourant. Elle pensa qu'une visite l'attendait, et elle se
dressa, mcontente d'tre trouble. Mais le gamin arrivait 
toutes jambes, et, quand il fut assez prs, il cria:

-- Madame, c'est madame la Baronne qu'est bien mal.

Elle sentit comme une goutte d'eau froide qui lui descendait le
long du dos; et elle repartit  grands pas, la tte gare.

Elle aperut, de loin, des gens en tas sous le platane. Elle
s'lana et, le groupe s'tant ouvert, elle vit sa mre tendue
par terre, la tte soutenue par deux oreillers. La figure tait
toute noire, les yeux ferms, et sa poitrine, qui depuis vingt ans
haletait, ne bougeait plus. La nourrice saisit l'enfant dans les
bras de la jeune femme, et l'emporta.

Jeanne, hagarde, demandait:

-- Qu'est-il arriv? Comment est-elle tombe? Qu'on aille chercher
le mdecin.

Et, comme elle se retournait, elle aperut le cur, prvenu on ne
sait comment. Il offrit ses soins, s'empressa en relevant les
manches de sa soutane. Mais le vinaigre, l'eau de Cologne, les
frictions demeurrent inefficaces.

-- Il faudrait la dvtir et la coucher, dit le prtre.

Le fermier Joseph Couillard se trouvait l ainsi que le pre Simon
et Ludivine. Aids de l'abb Picot, ils voulurent emporter la
baronne; mais, quand ils la soulevrent, la tte s'abattit en
arrire, et la robe qu'ils avaient saisie se dchirait, tant sa
grosse personne tait pesante et difficile  remuer. Alors Jeanne
se mit  crier d'horreur. On reposa par terre le corps norme et
mou.

Il fallut prendre un fauteuil du salon; et, quand on l'eut assise
dedans, on put enfin l'enlever. Pas  pas ils gravirent le perron,
puis l'escalier; et, parvenus dans la chambre, la dposrent sur
le lit.

Comme la cuisinire n'en finissait pas d'enlever ses vtements, la
veuve Dentu se trouva l juste  point, venue soudain, ainsi que
le prtre, comme s'ils avaient senti la mort, selon le mot des
domestiques.

Joseph Couillard partit  franc trier pour prvenir le docteur;
et comme le prtre se disposait  aller chercher les saintes
huiles, la garde lui souffla dans l'oreille:

-- Ne vous drangez point, monsieur le Cur, je m'y connais, elle
a pass.

Jeanne, affole, implorait, ne savait que faire, que tenter, quel
remde employer. Le cur,  tout hasard, pronona l'absolution.

Pendant deux heures on attendit auprs du corps violet et sans
vie. Tombe maintenant  genoux, Jeanne sanglotait, dvore
d'angoisse et de douleur.

Lorsque la porte s'ouvrit et que le mdecin parut il lui sembla
voir entrer le salut, la consolation, l'esprance; et elle
s'lana vers lui, balbutiant tout ce qu'elle savait de
l'accident:

-- Elle se promenait comme tous les jours... elle allait bien...
trs bien mme... elle avait mang un bouillon et deux oeufs au
djeuner... elle est tombe tout d'un coup... elle est devenue
noire comme vous la voyez... et elle n'a plus remu... nous avons
essay de tout pour la ranimer... de tout...

Elle se tut, saisie par un geste discret de la garde au mdecin
pour signifier que c'tait fini, bien fini. Alors, se refusant 
comprendre, elle interrogea anxieusement, rptant:

-- Est-ce grave? croyez-vous que ce soit grave?

Il dit enfin:

-- J'ai bien peur que ce soit... que ce soit... fini. Ayez du
courage, un grand courage.

Et Jeanne, ouvrant les bras, se jeta sur sa mre.

Julien rentrait. Il demeura stupfait, visiblement contrari, sans
cri de douleur ni dsespoir apparent, pris  l'improviste trop
brusquement pour se faire d'un seul coup le visage et la
contenance qu'il fallait. Il murmura:

-- Je m'y attendais, je sentais bien que c'tait la fin.

Puis il tira son mouchoir, s'essuya les yeux, s'agenouilla, se
signa, marmotta quelque chose, et, se relevant, voulut aussi
relever sa femme. Mais elle tenait  pleins bras le cadavre et le
baisait, presque couche sur lui. Il fallut qu'on l'emportt. Elle
semblait folle.

Au bout d'une heure on la laissa revenir. Aucun espoir ne
subsistait. L'appartement tait arrang maintenant en chambre
mortuaire. Julien et le prtre parlaient bas prs d'une fentre.
La veuve Dentu, assise dans un fauteuil, d'une faon confortable,
en femme habitue aux veilles et qui se sent chez elle dans une
maison ds que la mort vient d'y entrer, paraissait assoupie dj.

La nuit tombait. Le cur s'avana vers Jeanne, lui prit les mains,
l'encouragea, dversant, sur ce coeur inconsolable, l'onde
onctueuse des consolations ecclsiastiques. Il parla de la
trpasse, la clbra en termes sacerdotaux, et, triste de cette
fausse tristesse de prtre pour qui les cadavres sont
bienfaisants, il s'offrit  passer la nuit en prires auprs du
corps.

Mais Jeanne,  travers ses larmes convulsives, refusa. Elle
voulait tre seule, toute seule en cette nuit d'adieux. Julien
s'avana:

-- Mais ce n'est pas possible, nous resterons tous les deux.

Elle faisait non de la tte, incapable de parler davantage. Elle
put dire enfin:

-- C'est ma mre, ma mre. Je veux tre seule  la veiller.

Le mdecin murmura:

-- Laissez-la faire  sa guise, la garde pourra rester dans la
chambre  ct.

Le prtre et Julien consentirent, songeant  leur lit. Puis l'abb
Picot s'agenouilla  son tour, pria, se releva et sortit en
prononant: C'tait une sainte, sur le ton dont il disait:
_Dominus vobiscum_.

Alors le vicomte, de sa voix ordinaire, demanda:

-- Vas-tu prendre quelque chose?

Jeanne ne rpondit point, ignorant qu'il s'adressait  elle. Il
reprit:

-- Tu ferais peut-tre bien de manger un peu pour te soutenir.

Elle rpliqua d'un air gar:

-- Envoie tout de suite chercher papa.

Et il sortit pour expdier un cavalier  Rouen.

Elle demeura abme dans une sorte de douleur immobile, comme si
elle et attendu, pour s'abandonner au flot montant des regrets
dsesprs, l'heure du dernier tte--tte.

Les ombres avaient envahi la chambre, voilant la morte de
tnbres. La veuve Dentu se mit  rder, de son pas lger,
cherchant et disposant des objets invisibles avec des mouvements
silencieux de garde-malade. Puis elle alluma deux bougies qu'elle
posa doucement sur la table de nuit couverte d'une serviette
blanche  la tte du lit.

Jeanne ne semblait rien voir, rien sentir, rien comprendre. Elle
attendait d'tre seule. Julien rentra; il avait dn; et, de
nouveau, il demanda:

-- Tu ne veux rien prendre?

Sa femme fit non de la tte.

Il s'assit, d'un air rsign plutt que triste, et demeura sans
parler.

Ils restaient tous trois, loigns l'un de l'autre, sans un
mouvement, sur leurs siges.

Par moments, la garde s'endormant ronflait un peu, puis se
rveillait brusquement.

Julien  la fin se leva, et, s'approchant de Jeanne:

-- Veux-tu rester seule maintenant?

Elle lui prit la main, dans un lan involontaire:

-- Oh oui, laissez-moi.

Il l'embrassa sur le front, en murmurant:

-- Je viendrai te voir de temps en temps.

Et il sortit avec la veuve Dentu qui roula son fauteuil dans la
chambre voisine.

Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux
fentres. Elle reut en pleine figure la tide caresse d'un soir
de fenaison. Les foins de la pelouse, fauchs la veille, taient
couchs sous le clair de lune.

Cette douce sensation lui fit mal, la navra comme une ironie.

Elle revint auprs du lit, prit une des mains inertes et froides
et se mit  considrer sa mre.

Elle n'tait plus enfle comme au moment de l'attaque; elle
semblait dormir  prsent, plus paisiblement qu'elle n'avait
jamais fait; et la flamme ple des bougies, qu'agitaient des
souffles, dplaait,  tout moment, les ombres de son visage, la
faisait vivante comme si elle et remu.

Jeanne la regardait avidement; et, du fond des lointains de sa
petite jeunesse, une foule de souvenirs accourait.

Elle se rappelait les visites de petite mre au parloir du
couvent, la faon dont elle lui tendait le sac de papier plein de
gteaux, une multitude de petits dtails, de petits faits, de
petites tendresses, des paroles, des intonations, des gestes
familiers, les plis de ses yeux quand elle riait, son grand soupir
essouffl quand elle venait de s'asseoir.

Et elle restait l, contemplant, se rptant dans une sorte
d'hbtement: Elle est morte; et toute l'horreur de ce mot lui
apparut.

Celle couche l -- maman -- petite mre -- madame Adlade, tait
morte? Elle ne remuerait plus, ne parlerait plus, ne rirait plus,
ne dnerait plus jamais en face de petit pre; elle ne dirait
plus: Bonjour Jeannette. Elle tait morte!

On allait la clouer dans une caisse et l'enfouir, et ce serait
fini. On ne la verrait plus. tait-ce possible? Comment? Elle
n'aurait plus sa mre? Cette chre figure si familire, vue ds
qu'on a ouvert les yeux, aime ds qu'on a ouvert les bras, ce
grand dversoir d'affection, cet tre unique, la mre, plus
important pour le coeur que tout le reste des tres, tait
disparu. Elle n'avait plus que quelques heures  regarder son
visage, ce visage immobile et sans pense; et puis rien, plus
rien, un souvenir.

Et elle s'abattit sur les genoux dans une crise horrible de
dsespoir; et, les mains crispes sur la toile qu'elle tordait, la
bouche colle sur le lit, elle cria d'une voix dchirante,
touffe dans les draps et les couvertures:

-- Oh! maman, ma pauvre maman, maman!

Puis, comme elle se sentait folle, folle ainsi qu'elle avait t
dans cette nuit de fuite  travers la neige, elle se releva et
courut  la fentre pour se rafrachir, boire de l'air nouveau qui
n'tait point l'air de cette couche, l'air de cette morte.

Les gazons coups, les arbres, la lande, la mer l-bas, se
reposaient dans une paix silencieuse, endormis sous le charme
tendre de la lune. Un peu de cette douceur calmante pntra Jeanne
et elle se mit  pleurer lentement.

Puis elle revint auprs du lit et s'assit en reprenant dans sa
main la main de petite mre, comme si elle l'et veille malade.

Un gros insecte tait entr, attir par les bougies. Il battait
les murs comme une balle, allait d'un bout  l'autre de la
chambre. Jeanne, distraite par son vol ronflant, levait les yeux
pour le voir; mais elle n'apercevait jamais que son ombre errante
sur le blanc du plafond.

Puis elle ne l'entendit plus. Alors elle remarqua le tic-tac lger
de la pendule et un autre petit bruit, ou, plutt, un bruissement
presque imperceptible. C'tait la montre de petite mre qui
continuait  marcher, oublie dans la robe jete sur une chaise
aux pieds du lit. Et soudain un vague rapprochement entre cette
morte et cette mcanique qui ne s'tait point arrte raviva la
douleur aigu au coeur de Jeanne.

Elle regarda l'heure. Il tait  peine dix heures et demie; et
elle fut prise d'une peur horrible de cette nuit entire  passer
l.

D'autres souvenirs lui revenaient: ceux de sa propre vie --
Rosalie, Gilberte -- les amres dsillusions de son coeur. Tout
n'tait donc que misre, chagrin, malheur et mort. Tout trompait,
tout mentait, tout faisait souffrir et pleurer. O trouver un peu
de repos et de joie? Dans une autre existence sans doute! Quand
l'me tait dlivre de l'preuve de la terre. L'me! Elle se mit
 rver sur cet insondable mystre, se jetant brusquement en des
convictions potiques que d'autres hypothses, non moins vagues,
renversaient immdiatement. O donc tait, maintenant, l'me de sa
mre? l'me de ce corps immobile et glac? Trs loin, peut-tre.
Quelque part dans l'espace? Mais o? vapore comme le parfum
d'une fleur sche? ou errante comme un invisible oiseau chapp de
sa cage?

Rappele  Dieu? ou parpille au hasard des crations nouvelles,
mle aux germes prs d'clore?

Trs proche peut-tre? Dans cette chambre, autour de cette chair
inanime qu'elle avait quitte! Et brusquement Jeanne crut sentir
un souffle l'effleurer, comme le contact d'un esprit. Elle eut
peur, une peur atroce, si violente qu'elle n'osait plus remuer, ni
respirer, ni se retourner pour regarder derrire elle. Son coeur
battait comme dans les pouvantes.

Et soudain l'invisible insecte reprit son vol et se remit 
heurter les murs en tournoyant. Elle frissonna des pieds  la
tte, puis, rassure tout  coup quand elle eut reconnu le
ronflement de la bte aile, elle se leva, et se retourna. Ses
yeux tombrent sur le secrtaire aux ttes de sphinx, le meuble
aux reliques.

Et une ide tendre et singulire l'envahit; c'tait de lire, en
cette dernire veille, comme elle aurait fait d'un livre pieux,
les vieilles lettres chres  la morte. Il lui sembla qu'elle
allait remplir un devoir dlicat et sacr, quelque chose de
vraiment filial, qui ferait plaisir, dans l'autre monde,  petite
mre.

C'tait l'ancienne correspondance de son grand'pre et de sa
grand'mre, qu'elle n'avait point connus. Elle voulait leur tendre
les bras par-dessus le corps de leur fille, aller vers eux en
cette nuit funbre comme s'ils eussent souffert aussi, former une
sorte de chane mystrieuse de tendresse entre ceux-l morts
autrefois, celle qui venait de disparatre  son tour, et elle-
mme reste encore sur la terre.

Elle se leva, abattit la tablette du secrtaire et prit dans le
tiroir du bas une dizaine de petits paquets de papiers jaunes,
ficels avec ordre, et rangs cte  cte.

Elle les dposa tous sur le lit, entre les bras de la baronne, par
une sorte de raffinement sentimental, et elle se mit  lire.

C'taient ces vieilles ptres qu'on retrouve dans les antiques
secrtaires de famille, ces ptres qui sentent un autre sicle.

La premire commenait par Ma chrie. Une autre par Ma belle
petite-fille, puis c'taient Ma chre petite -- Ma mignonne -
- Ma fille adore puis Ma chre enfant -- Ma chre Adlade
-- Ma chre fille, selon qu'elles s'adressaient  la fillette, 
la jeune fille et, plus tard,  la jeune femme.

Et tout cela tait plein de tendresses passionnes et puriles, de
mille petites choses intimes, de ces grands et simples vnements
du foyer, si mesquins pour les indiffrents: Pre a la grippe; la
bonne Hortense s'est brle au doigt; le chat Croquerat est mort;
on a abattu le sapin  droite de la barrire; mre a perdu son
livre de messe en revenant de l'glise, elle pense qu'on le lui a
vol.

On y parlait aussi de gens inconnus  Jeanne, mais dont elle se
rappelait vaguement avoir entendu prononcer le nom, autrefois,
dans son enfance.

Elle s'attendrissait  ces dtails qui lui semblaient des
rvlations; comme si elle ft entre tout  coup dans toute la
vie passe, secrte, la vie du coeur de petite mre. Elle
regardait le corps gisant; et, brusquement, elle se mit  lire
tout haut,  lire pour la morte, comme pour la distraire, la
consoler.

Et le cadavre immobile semblait heureux.

Une  une elle rejetait les lettres sur les pieds du lit; et elle
pensa qu'il faudrait les mettre dans le cercueil, comme on y
dpose des fleurs.

Elle dlia un autre paquet. C'tait une criture nouvelle. Elle
commena: Je ne peux plus me passer de tes caresses. Je t'aime 
devenir fou.

Rien de plus; pas de nom.

Elle retourna le papier sans comprendre. L'adresse portait bien
Madame la baronne Le Perthuis des Vauds.

Alors elle ouvrit la suivante: Viens ce soir, ds qu'il sera
sorti. Nous aurons une heure. Je t'adore.

Dans une autre: J'ai pass une nuit de dlire  te dsirer
vainement. J'avais ton corps dans mes bras, ta bouche sous mes
lvres, tes yeux sous mes yeux. Et puis je me sentais des rages 
me jeter par la fentre en songeant qu' cette heure-l tu dormais
 son ct, qu'il te possdait  son gr...

Jeanne, interdite, ne comprenait pas.

Qu'tait-ce que cela?  qui, pour qui, de qui ces paroles d'amour?

Elle continua, retrouvant toujours des dclarations perdues, des
rendez-vous avec des recommandations de prudence, puis toujours, 
la fin, ces quatre mots: Surtout brle cette lettre.

Enfin elle ouvrit un billet banal, une simple acceptation  dner,
mais de la mme criture et signe: Paul d'Ennemare, celui que
le baron appelait, quand il parlait encore de lui: Mon pauvre
vieux Paul, et dont la femme avait t la meilleure amie de la
baronne.

Alors Jeanne, brusquement, fut effleure d'un doute qui devint
tout de suite une certitude. Sa mre l'avait eu pour amant.

Et soudain, la tte perdue, elle rejeta d'une secousse ces
papiers infmes, comme elle et rejet quelque bte venimeuse
monte sur elle, et elle courut  la fentre, et elle se mit 
pleurer affreusement avec des cris involontaires qui lui
dchiraient la gorge; puis, tout son tre se brisant, elle
s'affaissa au pied de la muraille, et, cachant son visage pour
qu'on n'entendt point ses gmissements, elle sanglota, abme
dans un dsespoir insondable.

Elle serait reste peut-tre ainsi toute la nuit; mais un bruit de
pas dans la pice voisine la fit se redresser d'un bond. C'tait
son pre, peut-tre? Et toutes les lettres gisaient sur le lit et
sur le plancher. Il lui suffirait d'en ouvrir une? Et il saurait
cela! lui!

Elle s'lana, et, saisissant  poignes tous les vieux papiers
jaunes, ceux des grands-parents et ceux de l'amant, et ceux
qu'elle n'avait point dplis, et ceux qui se trouvaient encore
ficels dans les tiroirs du secrtaire, elle les jetait en tas
dans la chemine. Puis elle prit une des bougies qui brlaient sur
la table de nuit et mit le feu  ce monceau de lettres. Une grande
flamme jaillit qui claira la chambre, la couche et le cadavre
d'une lueur vive et dansante, dessinant en noir sur le rideau
blanc du fond du lit le profil tremblotant du visage rigide et les
lignes du corps norme sous le drap.

Quand il n'y eut plus qu'un amas de cendres au fond du foyer, elle
retourna s'asseoir auprs de la fentre ouverte comme si elle
n'et plus os rester auprs de la morte, et elle se remit 
pleurer, la figure dans ses mains, et gmissant d'un ton navr,
d'un ton de plainte dsole:

-- Oh! ma pauvre maman, oh! ma pauvre maman!

Et une atroce rflexion lui vint: si petite mre n'tait pas
morte, par hasard, si elle n'tait qu'endormie d'un sommeil
lthargique, si elle allait soudain se lever, parler? La
connaissance de l'affreux secret n'amoindrirait-elle pas son amour
filial? L'embrasserait-elle des mmes lvres pieuses? La
chrirait-elle de la mme affection sacre? Non. Ce n'tait pas
possible! et cette pense lui dchira le coeur.

La nuit s'effaait; les toiles plissaient; c'tait l'heure
frache qui prcde le jour. La lune descendue allait s'enfoncer
dans la mer qu'elle nacrait sur toute sa surface.

Et le souvenir saisit Jeanne de cette nuit passe  la fentre
lors de son arrive aux Peuples. Comme c'tait loin, comme tout
tait chang, comme l'avenir lui semblait diffrent.

Et voil que le ciel devint rose, d'un rose joyeux, amoureux,
charmant. Elle regardait, surprise maintenant comme devant un
phnomne, cette radieuse closion du jour, se demandant s'il
tait possible que, sur cette terre o se levaient de pareilles
aurores, il n'y et ni joie ni bonheur.

Un bruit de porte la fit tressaillir. C'tait Julien. Il demanda:

-- Eh bien? tu n'es pas trop fatigue?

Elle balbutia Non, heureuse de n'tre plus seule.

--  prsent, va te reposer, dit-il.

Elle embrassa lentement sa mre d'un baiser lent, douloureux et
navr; puis elle rentra dans sa chambre.

La journe s'coula dans ces tristes occupations que rclame un
mort. Le baron arriva vers le soir. Il pleura beaucoup.

L'enterrement eut lieu le lendemain.

Aprs qu'elle eut, pour la dernire fois, appuy ses lvres sur le
front glac, qu'elle eut fait la dernire toilette, et vu couler
le corps dans le cercueil, Jeanne se retira. Les invits allaient
venir.

Gilberte arriva la premire et se jeta, en sanglotant, sur le
coeur de son amie.

On voyait par la fentre les voitures tourner  la grille, s'en
venant au trot. Et des voix rsonnaient dans le grand vestibule.
Des femmes en noir entraient peu  peu dans la chambre, des femmes
que Jeanne ne connaissait point. La marquise de Coutelier et la
vicomtesse de Briseville l'embrassrent.

Elle s'aperut tout  coup que tante Lison se glissait derrire
elle. Et elle l'treignit avec tendresse, ce qui fit presque
dfaillir la vieille fille.

Julien entra, en grand noir, lgant, affair, satisfait de cette
affluence. Il parla bas  sa femme pour un conseil qu'il
demandait. Il ajouta d'un ton confidentiel:

-- Toute la noblesse est venue, ce sera trs bien.

Et il repartit en saluant gravement les dames.

Tante Lison et la comtesse Gilberte restrent seules auprs de
Jeanne pendant que s'accomplissait la crmonie funbre. La
comtesse l'embrassait sans cesse en rptant:

-- Ma pauvre chrie, ma pauvre chrie!

Quand le comte de Fourville revint chercher sa femme, il pleurait
lui-mme comme s'il avait perdu sa propre mre.




-- X --


Les jours furent bien tristes qui suivirent, ces jours mornes dans
une maison qui semble vide par l'absence de l'tre familier
disparu pour toujours, ces jours cribls de souffrance  chaque
rencontre de tout objet que maniait incessamment la morte.
D'instant en instant, un souvenir vous tombe sur le coeur et le
meurtrit. Voici son fauteuil, son ombrelle reste dans le
vestibule, son verre que la bonne n'a point serr! Et dans toutes
les chambres on retrouve des choses tranant: ses ciseaux, un
gant, le volume dont les feuillets sont uss par ses doigts
alourdis, et mille riens qui prennent une signification
douloureuse parce qu'ils rappellent mille petits faits.

Et sa voix vous poursuit; on croit l'entendre; on voudrait fuir
n'importe o, chapper  la hantise de cette maison. Il faut
rester parce que d'autres sont l qui restent et souffrent aussi.

Et puis Jeanne demeurait crase sous le souvenir de ce qu'elle
avait dcouvert. Cette pense pesait sur elle; son coeur broy ne
se gurissait pas. Sa solitude d' prsent s'augmentait de ce
secret horrible; sa dernire confiance tait tombe avec sa
dernire croyance.

Pre, au bout de quelque temps, s'en alla, ayant besoin de remuer,
de changer d'air, de sortir du noir chagrin o il s'enfonait de
plus en plus.

Et la grande maison, qui voyait ainsi de temps en temps
disparatre un de ses matres, reprit sa vie calme et rgulire.

Et puis Paul tomba malade. Jeanne en perdit la raison, resta douze
jours sans dormir, presque sans manger.

Il gurit; mais elle demeura pouvante par cette ide qu'il
pouvait mourir. Alors que ferait-elle? que deviendrait-elle? Et
tout doucement se glissa dans son coeur le vague besoin d'avoir un
autre enfant. Bientt elle en rva, reprise tout entire par son
ancien dsir de voir autour d'elle deux petits tres, un garon et
une fille. Et ce fut une obsession.

Mais, depuis l'affaire de Rosalie, elle vivait spare de Julien.
Un rapprochement semblait mme impossible dans les situations o
ils se trouvaient. Julien aimait ailleurs; elle le savait; et la
seule pense de subir de nouveau ses caresses la faisait frmir de
rpugnance.

Elle s'y serait pourtant rsigne, tant l'envie d'tre encore mre
la harcelait; mais elle se demandait comment pourraient
recommencer leurs baisers? Elle serait morte d'humiliation plutt
que de laisser deviner ses intentions; et il ne paraissait plus
songer  elle.

Elle y et renonc peut-tre; mais voil que, chaque nuit, elle se
mit  rver d'une fille; et elle la voyait jouant avec Paul sous
le platane; et parfois elle sentait une sorte de dmangeaison de
se lever, et d'aller, sans prononcer un mot, trouver son mari dans
sa chambre. Deux fois mme elle se glissa jusqu' sa porte; puis
elle revint vivement, le coeur battant de honte.

Le baron tait parti; petite mre tait morte; Jeanne maintenant
n'avait plus personne qu'elle pt consulter,  qui elle pt
confier ses intimes secrets.

Alors elle se rsolut  aller trouver l'abb Picot, et  lui dire,
sous le sceau de la confession, les difficiles projets qu'elle
avait.

Elle arriva comme il lisait son brviaire dans son petit jardin
plant d'arbres fruitiers.

Aprs avoir caus quelques minutes de choses et d'autres, elle
balbutia, en rougissant:

-- Je voudrais me confesser, monsieur l'abb.

Il demeura stupfait et releva ses lunettes pour la bien
considrer; puis il se mit  rire.

-- Vous ne devez pourtant pas avoir de gros pchs sur la
conscience.

Elle se troubla tout  fait, et reprit:

-- Non, mais j'ai un conseil  vous demander, un conseil si...
si... si pnible que je n'ose pas vous en parler comme a.

Il quitta instantanment son aspect bonhomme et prit son air
sacerdotal:

-- Eh bien, mon enfant, je vous couterai dans le confessionnal,
allons.

Mais elle le retint, hsitante, arrte tout  coup par une sorte
de scrupule de parler de ces choses un peu honteuses dans le
recueillement d'une glise vide.

-- Ou bien, non..., monsieur le cur... je puis... je puis... si
vous le voulez... vous dire ici ce qui m'amne. Tenez, nous allons
nous asseoir l-bas sous votre petite tonnelle.

Ils y allrent  pas lents. Elle cherchait comment s'exprimer,
comment dbuter. Ils s'assirent.

Alors, comme si elle se ft confesse, elle commena: Mon
pre... puis elle hsita, rpta de nouveau: Mon pre... et se
tut, tout  fait trouble.

Il attendait, les mains croises sur son ventre. Voyant son
embarras, il l'encouragea:

-- Eh bien, ma fille, on dirait que vous n'osez pas; voyons,
prenez courage.

Elle se dcida, comme un poltron qui se jette au danger:

-- Mon pre, je voudrais un autre enfant.

Il ne rpondit rien, ne comprenant pas. Alors elle s'expliqua,
perdant les mots, effare.

-- Je suis seule dans la vie maintenant; mon pre et mon mari ne
s'entendent gure; ma mre est morte; et... et...

Elle pronona tout bas en frissonnant...:

-- L'autre jour j'ai failli perdre mon fils! Que serais-je devenue
alors?...

Elle se tut. Le prtre, drout, la regardait.

-- Voyons, arrivez au fait.

Elle rpta:

-- Je voudrais un autre enfant.

Alors il sourit, habitu aux grosses plaisanteries des paysans qui
ne se gnaient gure devant lui, et il rpondit avec un hochement
de tte malin:

-- Eh bien, il me semble qu'il ne tient qu' vous.

Elle leva vers lui ses yeux candides, puis, bgayant de confusion:

-- Mais... mais... vous comprenez que depuis ce... ce que... ce
que vous savez de... de cette bonne... mon mari et moi nous
vivons... nous vivons tout  fait spars.

Accoutum aux promiscuits et aux moeurs sans dignit des
campagnes, il fut tonn de cette rvlation; puis, tout  coup,
il crut deviner le dsir vritable de la jeune femme. Il la
regarda de coin, plein de bienveillance et de sympathie pour sa
dtresse:

-- Oui, je saisis parfaitement. Je comprends que votre... votre
veuvage vous pse. Vous tes jeune, bien portante. Enfin, c'est
naturel, trop naturel.

Il se remettait  sourire, emport par sa nature grivoise de
prtre campagnard; et il tapotait doucement la main de Jeanne:

-- a vous est permis, bien permis mme par les commandements. --
L'oeuvre de chair ne dsireras qu'en mariage seulement. -- Vous
tes marie, n'est-ce pas? Ce n'est point pour piquer des raves.

 son tour elle n'avait pas compris d'abord ses sous-entendus;
mais, sitt qu'elle les pntra, elle s'empourpra, toute saisie,
avec des larmes aux yeux.

-- Oh! monsieur le cur, que dites-vous? que pensez-vous? Je vous
jure... Je vous jure...

Et les sanglots l'touffrent.

Il fut surpris; et il la consolait:

-- Allons, je n'ai pas voulu vous faire de peine. Je plaisantais
un peu; a n'est pas dfendu quand on est honnte. Mais comptez
sur moi; vous pouvez compter sur moi. Je verrai M. Julien.

Elle ne savait plus que dire. Elle voulait maintenant refuser
cette intervention qu'elle craignait maladroite et dangereuse,
mais elle n'osait point; et elle se sauva aprs avoir balbuti:

-- Je vous remercie, monsieur le cur.

Huit jours se passrent. Elle vivait dans une angoisse
d'inquitude.

Un soir, au dner, Julien la regarda d'une faon singulire avec
un certain pli souriant des lvres qu'elle lui connaissait en ses
heures de gouaillerie. Il eut mme  son gard une sorte de
galanterie imperceptiblement ironique; et comme ils se promenaient
ensuite dans la grande avenue de petite mre, il lui dit tout bas
dans l'oreille:

-- Il parat que nous sommes raccommods.

Elle ne rpondit rien. Elle regardait par terre une sorte de ligne
droite presque invisible  prsent, l'herbe ayant repouss.
C'tait la trace du pied de la baronne qui s'effaait, comme
s'efface un souvenir. Et Jeanne se sentait le coeur crisp, noy
de tristesse; elle se sentait perdue dans la vie, si loin de tout
le monde.

Julien reprit:

-- Moi, je ne demande pas mieux. Je craignais de te dplaire.

Le soleil se couchait, l'air tait doux. Une envie de pleurer
oppressait Jeanne, un de ces besoins d'expansion vers un coeur
ami, un besoin d'treindre, en murmurant ses peines. Un sanglot
lui montait  la gorge. Elle ouvrit les bras et tomba sur le coeur
de Julien.

Et elle pleura. Surpris, il la regardait dans les cheveux, ne
pouvant voir le visage cach sur sa poitrine. Il pensa qu'elle
l'aimait encore et dposa sur son chignon un baiser condescendant.

Puis ils rentrrent sans dire un mot. Il la suivit en sa chambre
et passa la nuit avec elle.

Et leurs rapports anciens recommencrent. Il les accomplissait
comme un devoir qui cependant ne lui dplaisait pas; elle les
subissait comme une ncessit coeurante et pnible, avec la
rsolution de les arrter pour toujours ds qu'elle se sentirait
enceinte de nouveau.

Mais elle remarqua bientt que les caresses de son mari semblaient
diffrentes de jadis. Elles taient plus raffines peut-tre, mais
moins compltes. Il la traitait comme un amant discret, et non
plus comme un poux tranquille.

Elle s'tonna, observa, et s'aperut bientt que toutes ses
treintes s'arrtaient avant qu'elle pt tre fconde.

Alors une nuit, la bouche sur la bouche, elle murmura:

-- Pourquoi ne te donnes-tu plus  moi tout entier comme
autrefois?

Il se mit  ricaner:

-- Parbleu, pour ne pas t'engrosser.

Elle tressaillit:

-- Pourquoi donc ne veux-tu plus d'enfants?

Il demeura perclus de surprise:

-- Hein? tu dis? mais tu es folle? Un autre enfant? Ah! mais non,
par exemple! C'est dj trop d'un pour piailler, occuper tout le
monde et coter de l'argent. Un autre enfant: merci!

Elle le saisit dans ses bras, le baisa, l'enveloppa d'amour, et,
tout bas:

-- Oh! je t'en supplie, rends-moi mre encore une fois.

Mais il se fcha comme si elle l'et bless: a vraiment, tu
perds la tte. Fais-moi grce de tes btises, je te prie.

Elle se tut et se promit de le forcer par ruse  lui donner le
bonheur qu'elle rvait.

Alors elle essaya de prolonger ses baisers, jouant la comdie
d'une ardeur dlirante, le liant  elle de ses deux bras crisps
en des transports qu'elle simulait. Elle usa de tous les
subterfuges; mais il resta matre de lui; et pas une fois il ne
s'oublia.

Alors, travaille de plus en plus par son dsir acharn, pousse 
bout, prte  tout braver,  tout oser, elle retourna chez l'abb
Picot.

Il achevait son djeuner; il tait fort rouge, ayant toujours des
palpitations aprs ses repas. Ds qu'il la vit entrer, il s'cria:
Eh bien? dsireux de savoir le rsultat de ses ngociations.

Rsolue maintenant et sans timidit pudique, elle rpondit
immdiatement:

-- Mon mari ne veut plus d'enfants.

L'abb se retourna vers elle, intress tout  fait, prt 
fouiller avec une curiosit de prtre dans ces mystres du lit qui
lui rendaient plaisant le confessionnal. Il demanda:

-- Comment a?

Alors, malgr sa dtermination, elle se troubla pour expliquer:

-- Mais il... il... il refuse de me rendre mre.

L'abb comprit, il connaissait ces choses; et il se mit 
interroger avec des dtails prcis et minutieux, une gourmandise
d'homme qui jene.

Puis il rflchit quelques instants et, d'une voix tranquille,
comme s'il lui et parl de la rcolte qui venait bien, il lui
traa un plan de conduite habile, rglant tous les points:

-- Vous n'avez qu'un moyen, ma chre enfant, c'est de lui faire
accroire que vous tes grosse. Il ne s'observera plus; et vous le
deviendrez pour de vrai.

Elle rougit jusqu'aux yeux; mais, dtermine  tout, elle insista.

-- Et... et s'il ne me croit pas?

Le cur savait bien les ressources pour conduire et tenir les
hommes:

-- Annoncez votre grossesse  tout le monde, dites-la partout; il
finira par y croire lui-mme.

Puis il ajouta, comme pour s'absoudre de ce stratagme:

-- C'est votre droit, l'glise ne tolre les rapports entre homme
et femme que dans le but de la procration.

Elle suivit le conseil rus et, quinze jours plus tard, elle
annonait  Julien qu'elle se croyait grosse. Il eut un sursaut.

-- Pas possible! ce n'est pas vrai.

Elle indiqua aussitt la raison de ses soupons. Mais il se
rassura.

-- Bah! attends un peu. Tu verras.

Alors chaque matin, il demanda:

-- Eh bien?

Et toujours elle rpondait:

-- Non, pas encore. Je serais bien trompe si je n'tais pas
enceinte.

Il s'inquitait  son tour, furieux et dsol, autant que surpris.
Il rptait:

-- Je n'y comprends rien, mais rien. Si je sais comment cela s'est
fait! je veux bien tre pendu.

Au bout d'un mois elle annonait de tous les cts la nouvelle
sauf  la comtesse Gilberte, par une sorte de pudeur complique et
dlicate.

Depuis sa premire inquitude, Julien ne l'approchait plus; puis
il prit, en rageant, son parti, et dclara:

-- En voil un qui n'tait pas demand.

Et il recommena  pntrer dans la chambre de sa femme.

Ce qu'avait prvu le prtre se ralisa compltement. Elle tait
grosse.

Alors, inonde d'une joie dlirante, elle ferma sa porte chaque
soir, se vouant, dans un lan de reconnaissance vers la vague
divinit qu'elle adorait,  une chastet ternelle.

Elle se sentait de nouveau presque heureuse, s'tonnant de la
promptitude avec laquelle s'tait adoucie sa douleur aprs la mort
de sa mre. Elle s'tait crue inconsolable; et voil qu'en deux
mois  peine cette plaie vive se fermait. Il ne lui restait plus
qu'une mlancolie attendrie, comme un voile de chagrin jet sur sa
vie. Aucun vnement ne lui paraissait plus possible. Ses enfants
grandiraient, l'aimeraient; elle vieillirait tranquille, contente,
sans s'occuper de son mari.

Vers la fin du mois de septembre, l'abb Picot vint faire une
visite de crmonie avec une soutane neuve qui ne portait encore
que huit jours de taches; et il prsenta son successeur, l'abb
Tolbiac. C'tait un tout jeune prtre maigre, fort petit,  la
parole emphatique, et dont les yeux, cercls de noir et caves,
indiquaient une me violente. Le vieux cur tait nomm doyen de
Goderville.

Jeanne ressentit une vraie tristesse de ce dpart. La figure du
bonhomme tait lie  tous ses souvenirs de jeune femme. Il
l'avait marie, il avait baptis Paul, et enterr la baronne. Elle
ne se figurait pas touvent sans la bedaine de l'abb Picot
passant le long des cours des fermes; et elle l'aimait parce qu'il
tait joyeux et naturel.

Malgr son avancement il ne semblait pas gai. Il disait:

-- a me cote, a me cote, madame la comtesse. Voil dix-huit
ans que je suis ici. Oh! la commune rapporte peu et ne vaut point
grand-chose. Les hommes n'ont pas plus de religion qu'il ne faut,
et les femmes, les femmes, voyez-vous, n'ont gure de conduite.
Les filles ne passent  l'glise pour le mariage qu'aprs avoir
fait un plerinage  Notre- Dame du Gros-Ventre, et la fleur
d'oranger ne vaut pas cher dans le pays. Tant pis, je l'aimais,
moi.

Le nouveau cur faisait des gestes d'impatience, et devenait
rouge. Il dit brusquement:

-- Avec moi, il faudra que tout cela change.

Il avait l'air d'un enfant rageur, tout frle et tout maigre dans
sa soutane use dj, mais propre.

L'abb Picot le regarda de biais, comme il faisait en ses moments
de gaiet, et il reprit:

-- Voyez-vous, l'abb, pour empcher ces choses-l, il faudrait
enchaner vos paroissiens, et encore a ne servirait  rien.

Le petit prtre rpondit d'un ton cassant:

-- Nous verrons bien.

Et le vieux cur sourit en humant sa prise:

-- L'ge vous calmera, l'abb, et l'exprience aussi; vous
loignerez de l'glise vos derniers fidles; et voil tout. Dans
ce pays-ci, on est croyant, mais tte de chien: prenez garde. Ma
foi, quand je vois entrer au prne une fille qui me parat un peu
grasse, je me dis: C'est un paroissien de plus qu'elle m'amne
et je tche de la marier. Vous ne les empcherez pas de fauter,
voyez-vous; mais vous pouvez aller trouver le garon et l'empcher
d'abandonner la mre. Mariez-les, l'abb, mariez-les, ne vous
occupez pas d'autre chose.

Le nouveau cur rpondit avec rudesse:

-- Nous pensons diffremment; il est inutile d'insister.

Et l'abb Picot se remit  regretter son village, la mer qu'il
voyait des fentres du presbytre, les petites valles en
entonnoir o il allait rciter son brviaire, en regardant au loin
passer les bateaux.

Et les deux prtres prirent cong. Le vieux embrassa Jeanne, qui
faillit pleurer.

Huit jours plus tard, l'abb Tolbiac revint. Il parla des rformes
qu'il accomplissait comme aurait pu le faire un prince prenant
possession de son royaume. Puis il pria la comtesse de ne point
manquer l'office du dimanche, et de communier  toutes les ftes.

-- Vous et moi, disait-il, nous sommes la tte du pays; nous
devons le gouverner et nous montrer toujours comme un exemple 
suivre. Il faut que nous soyons unis pour tre puissants et
respects. L'glise et le chteau se donnant la main, la chaumire
nous craindra et nous obira.

La religion de Jeanne tait toute de sentiment; elle avait cette
foi rveuse que garde toujours une femme; et, si elle
accomplissait  peu prs ses devoirs, c'tait surtout par habitude
garde du couvent, la philosophie frondeuse du baron ayant depuis
longtemps jet bas ses convictions.

L'abb Picot se contentait du peu qu'elle pouvait lui donner et ne
la gourmandait jamais. Mais son successeur, ne l'ayant point vue 
l'office du prcdent dimanche, tait accouru inquiet et svre.

Elle ne voulut point rompre avec le presbytre et promit, se
rservant de ne se montrer assidue que par complaisance dans les
premires semaines.

Mais, peu  peu, elle prit l'habitude de l'glise et subit
l'influence de ce frle abb intgre et dominateur. Mystique, il
lui plaisait par ses exaltations et ses ardeurs. Il faisait vibrer
en elle la corde de posie religieuse que toutes les femmes ont
dans l'me. Son austrit intraitable, son mpris du monde et des
sensualits, son dgot des proccupations humaines, son amour de
Dieu, son inexprience juvnile et sauvage, sa parole dure, sa
volont inflexible donnaient  Jeanne l'impression de ce que
devaient tre les martyrs; et elle se laissait sduire, elle,
cette souffrante dj dsabuse, par le fanatisme rigide de cet
enfant, ministre du Ciel.

Il la menait au Christ consolateur, lui montrant comment les joies
pieuses de la religion apaiseraient toutes ses souffrances; et
elle s'agenouillait au confessionnal, s'humiliant, se sentant
petite et faible devant ce prtre qui semblait avoir quinze ans.

Mais il fut bientt dtest par toute la campagne.

D'une inflexible svrit pour lui-mme, il se montrait pour les
autres d'une implacable intolrance. Une chose surtout le
soulevait de colre et d'indignation, l'amour. Il en parlait dans
ses prches avec emportement, en termes crus, selon l'usage
ecclsiastique, jetant sur cet auditoire de rustres des priodes
tonnantes contre la concupiscence; et il tremblait de fureur,
trpignait, l'esprit hant des images qu'il voquait dans ses
fureurs.

Les grands gars et les filles se coulaient des regards sournois 
travers l'glise; et les vieux paysans, qui aiment toujours 
plaisanter sur ces choses-l, dsapprouvaient l'intolrance du
petit cur en retournant  la ferme aprs l'office,  ct du fils
en blouse bleue et de la fermire en mante noire. Et toute la
contre tait en moi.

On se racontait tout bas ses svrits au confessionnal, les
pnitences svres qu'il infligeait; et, comme il s'obstinait 
refuser l'absolution aux filles dont la chastet avait subi des
atteintes, la moquerie s'en mla. On riait, aux grand-messes des
ftes, quand on voyait des jeunesses rester  leurs bancs au lieu
d'aller communier avec les autres.

Bientt il pia les amoureux pour empcher leurs rencontres, comme
fait un garde poursuivant les braconniers. Il les chassait le long
des fosss, derrire les granges, par les soirs de lune, et dans
les touffes de joncs marins sur le versant des petites ctes.

Une fois il en dcouvrit deux qui ne se dsunirent pas devant lui;
ils se tenaient par la taille, et marchaient en s'embrassant dans
un ravin rempli de pierres.

L'abb cria:

-- Voulez-vous bien finir, manants que vous tes!

Et le gars, s'tant retourn, lui rpondit:

-- Mlez-vous d'vos affaires, m'sieu l'cur, celles-l n'vous
r'gardent pas.

Alors l'abb ramassa des cailloux et les leur jeta comme on fait
aux chiens.

Ils s'enfuirent en riant tous deux; et le dimanche suivant, il les
dnona par leurs noms en pleine glise.

Tous les garons du pays cessrent d'aller aux offices.

Le cur dnait au chteau tous les jeudis, et venait souvent en
semaine causer avec sa pnitente. Elle s'exaltait comme lui,
discutait sur les choses immatrielles, maniait tout l'arsenal
antique et compliqu des controverses religieuses.

Ils se promenaient tous deux le long de la grande alle de la
baronne en parlant du Christ et des Aptres, et de la Vierge et
des Pres de l'glise, comme s'ils les eussent connus. Ils
s'arrtaient parfois pour se poser des questions profondes qui les
faisaient divaguer mystiquement, elle, se perdant en des
raisonnements potiques qui montaient au ciel comme des fuses,
lui plus prcis, arguant comme un avou monomane qui dmontrerait
mathmatiquement la quadrature du cercle.

Julien traitait le nouveau cur avec un grand respect, rptant
sans cesse:

-- Il me va, ce prtre-l, il ne pactise pas.

Et il se confessait et communiait  volont, donnant l'exemple
prodigalement.

Il allait maintenant presque chaque jour chez les Fourville,
chassant avec le mari qui ne pouvait plus se passer de lui, et
montant  cheval avec la comtesse, malgr les pluies et les gros
temps. Le comte disait:

-- Ils sont enrags avec leur cheval, mais cela fait du bien  ma
femme.

Le baron revint vers la mi-novembre. Il tait chang, vieilli,
teint, baign dans une tristesse noire qui avait pntr son
esprit. Et tout de suite l'amour qui le liait  sa fille sembla
accru comme si ces quelques mois de morne solitude eussent
exaspr son besoin d'affection, de confiance et de tendresse.

Jeanne ne lui confia point ses ides nouvelles, son intimit avec
l'abb Tolbiac, et son ardeur religieuse; mais, la premire fois
qu'il vit le prtre, il sentit s'veiller contre lui une inimiti
vhmente.

Et quand la jeune femme lui demanda, le soir: Comment le trouves-
tu? il rpondit:

-- Cet homme-l, c'est un inquisiteur! Il doit tre trs
dangereux.

Puis quand il eut appris par les paysans dont il tait l'ami, les
svrits du jeune prtre, ses violences, cette espce de
perscution qu'il exerait contre les lois et les instincts inns,
ce fut une haine qui clata dans son coeur.

Il tait, lui, de la race des vieux philosophes adorateurs de la
nature, attendri ds qu'il voyait deux animaux s'unir,  genoux
devant une espce de Dieu panthiste et hriss devant la
conception catholique d'un Dieu  intentions bourgeoises, 
colres jsuitiques et  vengeances de tyran, un Dieu qui lui
rapetissait la cration entrevue, fatale, sans limites, toute-
puissante, la cration vie, lumire, terre, pense, plante, roche,
homme, air, bte, toile, Dieu, insecte en mme temps, crant
parce qu'elle est cration, plus forte qu'une volont, plus vaste
qu'un raisonnement, produisant sans but, sans raison et sans fin
dans tous les sens et dans toutes les formes  travers l'espace
infini, suivant les ncessits du hasard et le voisinage des
soleils chauffant les mondes.

La cration contenait tous les germes, la pense et la vie se
dveloppant en elle comme des fleurs et des fruits sur les arbres.

Pour lui donc, la reproduction tait la grande loi gnrale,
l'acte sacr, respectable, divin, qui accomplit l'obscure et
constante volont de l'tre Universel. Et il commena, de ferme en
ferme, une campagne ardente contre le prtre intolrant,
perscuteur de la vie.

Jeanne, dsole, priait le Seigneur, implorait son pre; mais il
rpondait toujours:

-- Il faut combattre ces hommes-l, c'est notre droit et notre
devoir. Ils ne sont pas humains.

Il rptait, en secouant ses longs cheveux blancs:

-- Ils ne sont pas humains; ils ne comprennent rien, rien, rien.
Ils agissent dans un rve fatal; ils sont anti-physiques.

Et il criait Anti-physiques! comme s'il et jet une
maldiction.

Le prtre sentait bien l'ennemi, mais, comme il tenait  rester
matre du chteau et de la jeune femme, il temporisait, sr de la
victoire finale.

Puis une ide fixe le hantait; il avait dcouvert par hasard les
amours de Julien et de Gilberte, et il les voulait interrompre 
tout prix.

Il s'en vint un jour trouver Jeanne et, aprs un long entretien
mystique, il lui demanda de s'unir  lui pour combattre, pour tuer
le mal dans sa propre famille, pour sauver deux mes en danger.

Elle ne comprit pas et voulut savoir. Il rpondit:

-- L'heure n'est pas venue, je vous reverrai bientt.

Et il partit brusquement.

L'hiver alors touchait  sa fin, un hiver pourri, comme on dit aux
champs, humide et tide.

L'abb revint quelques jours plus tard et parla en termes obscurs
d'une de ces liaisons indignes entre gens qui devraient tre
irrprochables. Il appartenait, disait-il,  ceux qui avaient
connaissance de ces faits, de les arrter par tous les moyens.
Puis il entra en des considrations leves, puis, prenant la main
de Jeanne, il l'adjura d'ouvrir les yeux, de comprendre et de
l'aider.

Elle avait compris, cette fois, mais elle se taisait, pouvante 
la pense de tout ce qui pouvait survenir de pnible dans sa
maison tranquille  prsent, et elle feignit de ne pas savoir ce
que l'abb voulait dire. Alors il n'hsita plus et parla
clairement.

-- C'est un devoir pnible que je vais accomplir, madame la
comtesse, mais je ne puis faire autrement. Le ministre que je
remplis m'ordonne de ne pas vous laisser ignorer ce que vous
pouvez empcher. Sachez donc que votre mari entretient une amiti
criminelle avec Mme de Fourville.

Elle baissa la tte, rsigne et sans force.

Le prtre reprit:

-- Que comptez-vous faire, maintenant?

Alors elle balbutia:

-- Que voulez-vous que je fasse, monsieur l'abb?

Il rpondit violemment:

-- Vous jeter en travers de cette passion coupable.

Elle se mit  pleurer; et d'une voix navre:

-- Mais il m'a dj trompe avec une bonne; mais il ne m'coute
pas; il ne m'aime plus; il me maltraite sitt que je manifeste un
dsir qui ne lui convient pas. Que puis-je?

Le cur, sans rpondre directement, s'cria:

-- Alors, vous vous inclinez! Vous vous rsignez! Vous consentez!
L'adultre est sous votre toit; et vous le tolrez! Le crime
s'accomplit sous vos yeux, et vous dtournez le regard? tes-vous
une pouse? une chrtienne? une mre?

Elle sanglotait:

-- Que voulez-vous que je fasse?

Il rpliqua:

-- Tout plutt que de permettre cette infamie. Tout, vous dis-je.
Quittez-le. Fuyez cette maison souille.

Elle dit:

-- Mais je n'ai pas d'argent, monsieur l'abb; et puis je suis
sans courage, maintenant; et puis comment partir sans preuves? Je
n'en ai mme pas le droit.

Le prtre se leva, frmissant:

-- C'est la lchet qui vous conseille, madame, je vous croyais
autre. Vous tes indigne de la misricorde de Dieu!

Elle tomba  ses genoux:

-- Oh! je vous en prie, ne m'abandonnez pas, conseillez-moi!

Il pronona d'une voix brve:

-- Ouvrez les yeux de M. de Fourville. C'est  lui qu'il
appartient de rompre cette liaison.

 cette pense une pouvante la saisit:

-- Mais il les tuerait, monsieur l'abb! Et je commettrais une
dnonciation! Oh! pas cela, jamais!

Alors, il leva la main comme pour la maudire, tout soulev de
colre:

-- Restez dans votre honte et dans votre crime; car vous tes plus
coupable qu'eux. Vous tes l'pouse complaisante! Je n'ai plus
rien  faire ici.

Et il s'en alla, si furieux que tout son corps tremblait.

Elle le suivit perdue, prte  cder, commenant  promettre.
Mais il demeurait vibrant d'indignation, marchant  pas rapides en
secouant de rage son grand parapluie bleu presque aussi haut que
lui.

Il aperut Julien debout prs de la barrire, dirigeant des
travaux d'branchage; alors il tourna  gauche pour traverser la
ferme des Couillard; et il rptait:

-- Laissez-moi, madame, je n'ai plus rien  vous dire.

Juste sur son chemin, au milieu de la cour, un tas d'enfants, ceux
de la maison et ceux des voisins attroups autour de la loge de la
chienne Mirza, contemplaient curieusement quelque chose, avec une
attention concentre et muette. Au milieu d'eux le baron, les
mains derrire le dos, regardait aussi avec curiosit. On et dit
un matre d'cole. Mais, quand il vit de loin le prtre, il s'en
alla pour viter de le rencontrer, de le saluer, de lui parler.

Jeanne disait, suppliante:

-- Laissez-moi quelques jours, monsieur l'abb, et revenez au
chteau. Je vous raconterai ce que j'aurai pu faire, et ce que
j'aurai prpar; et nous aviserons.

Ils arrivaient alors auprs du groupe des enfants; et le cur
s'approcha pour voir ce qui les intressait ainsi. C'tait la
chienne qui mettait bas. Devant sa niche cinq petits grouillaient
dj autour de la mre qui les lchait avec tendresse, tendue sur
le flanc, tout endolorie. Au moment o le prtre se penchait, la
bte crispe s'allongea et un sixime petit toutou parut. Tous les
galopins alors, saisis de joie, se mirent  crier en battant des
mains:

-- En v'l encore un, en v'l encore un!

C'tait un jeu pour eux, un jeu naturel o rien d'impur n'entrait.
Ils contemplaient cette naissance comme ils auraient regard
tomber des pommes.

L'abb Tolbiac demeura d'abord stupfait, puis, saisi d'une fureur
irrsistible, il leva son grand parapluie et se mit  frapper dans
le tas des enfants sur les ttes, de toute sa force. Les galopins
effars s'enfuirent  toutes jambes; et il se trouva subitement en
face de la chienne en gsine qui s'efforait de se lever. Mais il
ne la laissa pas mme se dresser sur ses pattes, et, la tte
perdue, il commena  l'assommer  tour de bras. Enchane, elle
ne pouvait s'enfuir, et gmissait affreusement en se dbattant
sous les coups. Il cassa son parapluie. Alors, les mains vides, il
monta dessus, la pitinant avec frnsie, la pilant, l'crasant.
Il lui fit mettre au monde un dernier petit qui jaillit sous la
pression; et il acheva, d'un talon forcen, le corps saignant qui
remuait encore au milieu des nouveau-ns piaulants, aveugles et
lourds, cherchant dj les mamelles.

Jeanne s'tait sauve; mais le prtre soudain se sentit pris au
cou, un soufflet fit sauter son tricorne; et le baron, exaspr,
l'emporta jusqu' la barrire et le jeta sur la route.

Quand M. Le Perthuis se retourna, il aperut sa fille  genoux,
sanglotant au milieu des petits chiens et les recueillant dans sa
jupe. Il revint vers elle  grands pas, en gesticulant, et il
criait:

-- Le voil, le voil, l'homme en soutane! L'as-tu vu, maintenant?

Les fermiers taient accourus, tout le monde regardait la bte
ventre; et la mre Couillard dclara:

-- C'est-il possible d'tre sauvage comme a!

Mais Jeanne avait ramass les sept petits et prtendait les
lever.

On essaya de leur donner du lait: trois moururent le lendemain.
Alors le pre Simon courut le pays pour dcouvrir une chienne
allaitant. Il n'en trouva pas, mais il rapporta une chatte en
affirmant qu'elle ferait l'affaire. On tua donc trois autres
petits et on confia le dernier  cette nourrice d'une autre race.
Elle l'adopta immdiatement, et lui tendit sa mamelle en se
couchant sur le ct.

Pour qu'il n'puist point sa mre adoptive, on sevra le chien
quinze jours aprs, et Jeanne se chargea de le nourrir elle-mme
au biberon. Elle l'avait nomm Toto. Le baron changea son nom
d'autorit, et le baptisa Massacre.

Le prtre ne revint pas, mais, le dimanche suivant, il lana du
haut de la chaire des imprcations, des maldictions et des
menaces contre le chteau, disant qu'il faut porter le fer rouge
dans les plaies, anathmatisant le baron qui s'en amusa, et
marquant d'une allusion voile, encore timide, les nouvelles
amours de Julien. Le vicomte fut exaspr, mais la crainte d'un
scandale affreux teignit sa colre.

Alors, de prne en prne, le prtre continua l'annonce de sa
vengeance, prdisant que l'heure de Dieu approchait, que tous ses
ennemis seraient frapps.

Julien crivit  l'archevque une lettre respectueuse mais
nergique. L'abb Tolbiac fut menac d'une disgrce. Il se tut.

On le rencontrait maintenant faisant de longues courses
solitaires,  pas allongs, avec un air exalt. Gilberte et Julien
dans leurs promenades  cheval l'apercevaient  tout moment,
parfois au loin comme un point noir au bout d'une plaine ou sur le
bord de la falaise, parfois lisant son brviaire dans quelque
troit vallon o ils allaient entrer. Ils tournaient bride alors
pour ne point passer prs de lui.

Le printemps tait venu, ravivant leur amour, les jetant chaque
jour aux bras l'un de l'autre, tantt ici, tantt l, sous tout
abri o les portaient leurs courses.

Comme les feuilles des arbres taient encore claires, et l'herbe
humide, et qu'ils ne pouvaient, ainsi qu'au coeur de l't,
s'enfoncer dans les taillis des bois, ils avaient adopt le plus
souvent, pour cacher leurs treintes, la cabane ambulante d'un
berger, abandonne depuis l'automne au sommet de la cte de
Vaucotte.

Elle restait l toute seule, haute sur ses roues,  cinq cents
mtres de la falaise, juste au point o commenait la descente
rapide du vallon. Ils ne pouvaient tre surpris dedans, car ils
dominaient la plaine; et les chevaux attachs aux brancards
attendaient qu'ils fussent las de baisers.

Mais voil qu'un jour, au moment o ils quittaient ce refuge, ils
aperurent l'abb Tolbiac assis presque cach dans les joncs
marins de la cte.

-- Il faudra laisser nos chevaux dans le ravin, dit Julien, ils
pourraient nous dnoncer de loin.

Et ils prirent l'habitude d'attacher les btes dans un repli du
val plein de broussailles.

Puis un soir, comme ils rentraient tous deux  la Vrillette o ils
devaient dner avec le comte, ils rencontrrent le cur d'touvent
qui sortait du chteau. Il se rangea pour les laisser passer; et
salua sans qu'ils rencontrassent ses yeux.

Une inquitude les saisit qui se dissipa bientt.

Or Jeanne, un aprs-midi, lisait auprs du feu par un grand coup
de vent (c'tait au commencement de mai), quand elle aperut
soudain le comte de Fourville qui s'en venait  pied et si vite
qu'elle crut un malheur arriv.

Elle descendit vivement pour le recevoir et, quand elle fut en
face de lui, elle le pensa devenu fou. Il tait coiff d'une
grosse casquette fourre qu'il ne portait que chez lui, vtu de sa
blouse de chasse, et si ple que sa moustache rousse, qui ne
tranchait point d'ordinaire sur son teint color, semblait une
flamme. Et ses yeux taient hagards, roulaient, comme vides de
pense.

Il balbutia:

-- Ma femme est ici, n'est-ce pas?

Jeanne, perdant la tte, rpondit:

-- Mais non, je ne l'ai point vue aujourd'hui.

Alors il s'assit, comme si ses jambes se fussent brises, il ta
sa coiffure et s'essuya le front avec son mouchoir, plusieurs
fois, par un geste machinal; puis se relevant d'une secousse, il
s'avana vers la jeune femme, les deux mains tendues, la bouche
ouverte, prt  parler,  lui confier quelque affreuse douleur;
puis il s'arrta, la regarda fixement, pronona dans une sorte de
dlire:

-- Mais c'est votre mari... vous aussi...

Et il s'enfuit du ct de la mer.

Jeanne courut pour l'arrter, l'appelant, l'implorant, le coeur
crisp de terreur, pensant: Il sait tout! que va-t-il faire? Oh!
pourvu qu'il ne les trouve point!

Mais elle ne le pouvait atteindre, et il ne l'coutait pas. Il
allait devant lui sans hsiter, sr de son but. Il franchit le
foss, puis enjambant les joncs marins  pas de gant, il gagna la
falaise.

Jeanne, debout sur le talus plant d'arbres, le suivit longtemps
des yeux; puis, le perdant de vue, elle rentra, torture
d'angoisse.

Il avait tourn vers la droite, et s'tait mis  courir. La mer
houleuse roulait ses vagues; les gros nuages tout noirs arrivaient
d'une vitesse folle, passaient, suivis par d'autres; et chacun
d'eux criblait la cte d'une averse furieuse. Le vent sifflait,
geignait, rasait l'herbe, couchait les jeunes rcoltes, emportait,
pareils  des flocons d'cume, de grands oiseaux blancs qu'il
entranait au loin dans les terres.

Les grains, qui se succdaient, fouettaient le visage du comte,
trempaient ses joues et ses moustaches o l'eau glissait,
emplissaient de bruit ses oreilles et son coeur de tumulte.

L-bas, devant lui, le val de Vaucotte ouvrait sa gorge profonde.
Rien jusque-l qu'une hutte de berger auprs d'un parc  moutons
vide. Deux chevaux taient attachs aux brancards de la maison
roulante. Que pouvait-on craindre par cette tempte?

Ds qu'il les eut aperus, le comte se coucha contre terre, puis
il se trana sur les mains et sur les genoux, semblable  une
sorte de monstre avec son grand corps souill de boue et sa
coiffure en poil de bte. Il rampa jusqu' la cabane solitaire et
se cacha dessous pour n'tre point dcouvert par les fentes des
planches.

Les chevaux, l'ayant vu, s'agitaient. Il coupa lentement leurs
brides avec son couteau qu'il tenait ouvert  la main et, une
bourrasque tant survenue, les animaux s'enfuirent, harcels par
la grle qui cinglait le toit pench de la maison de bois, la
faisant trembler sur ses roues.

Le comte alors, redress sur les genoux, colla son oeil au bas de
la porte, en regardant dedans.

Il ne bougeait plus; il semblait attendre. Un temps assez long
s'coula; et tout  coup il se releva, fangeux de la tte aux
pieds. Avec un geste forcen il poussa le verrou qui fermait
l'auvent au-dehors, et, saisissant les brancards, il se mit 
secouer cette niche comme s'il et voulu la briser en pices. Puis
soudain, il s'attela, pliant sa haute taille dans un effort
dsespr, tirant comme un boeuf, et haletant; et il entrana,
vers la pente rapide, la maison voyageuse et ceux qu'elle
enfermait.

Ils criaient l-dedans, heurtant la cloison du poing, ne
comprenant pas ce qui leur arrivait.

Lorsqu'il fut en haut de la descente, il lcha la lgre demeure
qui se mit  rouler sur la cte incline.

Elle prcipitait sa course, emporte follement, allant toujours
plus vite, sautant, trbuchant comme une bte, battant la terre de
ses brancards.

Un vieux mendiant, blotti dans un foss, la vit passer d'un lan
sur sa tte; et il entendit des cris affreux pousss dans le
coffre de bois.

Tout  coup elle perdit une roue arrache d'un heurt, s'abattit
sur le flanc et se remit  dvaler comme une boule, comme une
maison dracine dgringolerait du sommet d'un mont. Puis,
arrivant au rebord du dernier ravin, elle bondit en dcrivant une
courbe, et, tombant au fond, s'y creva comme un oeuf.

Ds qu'elle se fut brise sur le sol de pierre, le vieux mendiant,
qui l'avait vue passer, descendit  petits pas  travers les
ronces; et, m par une prudence de paysan, n'osant approcher du
coffre ventr, il alla jusqu' la ferme voisine annoncer
l'accident.

On accourut; on souleva les dbris; on aperut deux corps. Ils
taient meurtris, broys, saignants. L'homme avait le front ouvert
et toute la face crase. La mchoire de la femme pendait,
dtache dans un choc; et leurs membres casss taient mous comme
s'il n'y avait plus d'os sous la chair.

On les reconnut cependant; et on se mit  raisonner longuement sur
les causes de ce malheur.

-- Qu qui faisaient dans c't cahute? dit une femme.

Alors, le vieux pauvre raconta qu'ils s'taient apparemment
rfugis l-dedans pour se mettre  l'abri d'une bourrasque, et
que le vent furieux avait d chavirer et prcipiter la cabane. Et
il expliquait que lui-mme allait s'y cacher quand il avait vu les
chevaux attachs aux brancards, et compris par l que la place
tait occupe.

Il ajouta d'un air satisfait:

-- Sans a, c'est moi qu'j'y passais.

Une voix dit:

-- a aurait-il pas mieux valu?

Alors, le bonhomme se mit dans une colre terrible:

-- Pourquoi qu'a aurait mieux valu? Parce qu'je sieus pauvre et
qu'i sont riches! Guettez-les,  c't'heure...

Et, tremblant, dguenill, ruisselant d'eau, sordide avec sa barbe
mle et ses longs cheveux coulant du chapeau dfonc, il montrait
les deux cadavres du bout de son bton crochu; et il dclara:

-- J'sommes tous gaux, l-devant.

Mais d'autres paysans taient venus, et regardaient de coin, d'un
oeil inquiet, sournois, effray, goste et lche. Puis on
dlibra sur ce qu'on ferait; et il fut dcid, dans l'espoir
d'une rcompense, que les corps seraient reports aux chteaux. On
attela donc deux carrioles. Mais une nouvelle difficult surgit.
Les uns voulaient simplement garnir de paille le fond des
voitures; les autres taient d'avis d'y placer des matelas par
convenance.

La femme qui avait dj parl cria:

-- Mais y s'ront pleins d'sang, ces matelas, qu'y faudra les
r'laver  l'ieau de javelle.

Alors, un gros fermier  face rjouie rpondit:

-- Y les paieront donc. Plus qu'a vaudra, plus qu'a sera cher.

L'argument fut dcisif.

Et les deux carrioles, haut perches sur des roues sans ressorts,
partirent au trot, l'une  droite, l'autre  gauche, secouant et
ballottant  chaque cahot des grandes ornires ces restes d'tres
qui s'taient treints et qui ne se rencontreraient plus.

Le comte, ds qu'il avait vu rouler la cabane sur la dure
descente, s'tait enfui de toute la vitesse de ses jambes 
travers la pluie et les bourrasques. Il courut ainsi pendant
plusieurs heures, coupant les routes, sautant les talus, crevant
les haies; et il tait rentr chez lui  la tombe du jour, sans
savoir comment.

Les domestiques effars l'attendaient et lui annoncrent que les
deux chevaux venaient de revenir sans cavaliers, celui de Julien
ayant suivi l'autre.

Alors M. de Fourville chancela; et d'une voix entrecoupe:

-- Il leur sera arriv quelque accident par ce temps affreux. Que
tout le monde se mette  leur recherche.

Il repartit lui-mme; mais, ds qu'il fut hors de vue, il se cacha
sous une ronce, guettant la route par o allait revenir morte, ou
mourante, ou peut-tre estropie, dfigure  jamais, celle qu'il
aimait encore d'une passion sauvage.

Et bientt, une carriole passa devant lui, qui portait quelque
chose d'trange.

Elle s'arrta devant le chteau, puis entra. C'tait cela, oui,
c'tait Elle; mais une angoisse effroyable le cloua sur place, une
peur horrible de savoir, une pouvante de la vrit; et il ne
remuait plus, blotti comme un livre, tressaillant au moindre
bruit.

Il attendit une heure, deux heures peut-tre. La carriole ne
sortait pas. Il se dit que sa femme expirait; et la pense de la
voir, de rencontrer son regard, l'emplit d'une telle horreur qu'il
craignit soudain d'tre dcouvert dans sa cachette et forc de
rentrer pour assister  cette agonie, et qu'il s'enfuit encore
jusqu'au milieu des bois. Alors, tout  coup, il rflchit qu'elle
avait peut-tre besoin de secours, que personne sans doute ne
pouvait la soigner; et il revint en courant perdument.

Il rencontra, en rentrant, son jardinier et lui cria:

-- Eh bien?

L'homme n'osait pas rpondre. Alors, M. de Fourville hurlant
presque:

-- Est-elle morte?

Et le serviteur balbutia:

-- Oui, monsieur le comte.

Il ressentit un soulagement immense. Un calme brusque entra dans
son sang et dans ses muscles vibrants; et il monta d'un pas ferme
les marches de son grand perron.

L'autre carriole avait gagn les Peuples. Jeanne, de loin,
l'aperut, vit le matelas, devina qu'un corps gisait dessus, et
comprit tout. Son motion fut si vive qu'elle s'affaissa sans
connaissance.

Quand elle reprit ses sens, son pre lui tenait la tte et lui
mouillait les tempes de vinaigre. Il demanda en hsitant:

-- Tu sais?...

Elle murmura:

-- Oui, pre.

Mais, quand elle voulut se lever, elle ne le put tant elle
souffrait.

Le soir mme elle accoucha d'un enfant mort: d'une fille.

Elle ne vit rien de l'enterrement de Julien; elle n'en sut rien.
Elle s'aperut seulement au bout d'un jour ou deux que tante Lison
tait revenue; et, dans les cauchemars fivreux qui la hantaient,
elle cherchait obstinment  se rappeler depuis quand la vieille
fille tait repartie des Peuples,  quelle poque, dans quelles
circonstances. Elle n'y pouvait parvenir, mme en ses heures de
lucidit, sre seulement qu'elle l'avait vue aprs la mort de
petite mre.




-- XI --


Elle demeura trois mois dans sa chambre, devenue si faible et si
ple qu'on la croyait et qu'on la disait perdue. Puis peu  peu
elle se ranima. Petit pre et tante Lison ne la quittaient pas,
installs tous deux aux Peuples. Elle avait gard de cette
secousse une maladie nerveuse; le moindre bruit la faisait
dfaillir, et elle tombait en de longues syncopes provoques par
les causes les plus insignifiantes.

Jamais elle n'avait demand de dtails sur la mort de Julien. Que
lui importait? N'en savait-elle pas assez? Tout le monde croyait 
un accident, mais elle ne s'y trompait pas; et elle gardait en son
coeur ce secret qui la torturait: la connaissance de l'adultre,
et la vision de cette brusque et terrible visite du comte, le jour
de la catastrophe.

Voil que maintenant son me tait pntre par des souvenirs
attendris, doux et mlancoliques, des courtes joies d'amour que
lui avait autrefois donnes son mari. Elle tressaillait  tout
moment  des rveils inattendus de sa mmoire; et elle le revoyait
tel qu'il avait t en ces jours de fianailles, et tel aussi
qu'elle l'avait chri en ses seules heures de passion closes sous
le grand soleil de la Corse. Tous les dfauts diminuaient, toutes
les durets disparaissaient, les infidlits elles-mmes
s'attnuaient maintenant dans l'loignement grandissant du tombeau
ferm. Et Jeanne, envahie par une sorte de vague gratitude
posthume pour cet homme qui l'avait tenue en ses bras, pardonnait
les souffrances passes pour ne songer qu'aux moments heureux.
Puis, le temps marchant toujours et les mois tombant sur les mois
poudrrent d'oubli, comme d'une poussire accumule, toutes ses
rminiscences et ses douleurs; et elle se donna tout entire  son
fils.

Il devint l'idole, l'unique pense des trois tres runis autour
de lui; et il rgnait en despote. Une sorte de jalousie se dclara
mme entre ces trois esclaves qu'il avait, Jeanne regardant
nerveusement les grands baisers donns au baron aprs les sances
de cheval sur un genou. Et tante Lison, nglige par lui comme
elle l'avait toujours t par tout le monde, traite parfois en
bonne par ce matre qui ne parlait gure encore, s'en allait
pleurer dans sa chambre en comparant les insignifiantes caresses
mendies par elle et obtenues  peine aux treintes qu'il gardait
pour sa mre et pour son grand-pre.

Deux annes tranquilles, sans aucun vnement, passrent dans la
proccupation incessante de l'enfant. Au commencement du troisime
hiver, on dcida qu'on irait habiter Rouen jusqu'au printemps; et
toute la famille migra. Mais, en arrivant dans l'ancienne maison
abandonne et humide, Paul eut une bronchite si grave qu'on
craignit une pleursie; et les trois parents perdus dclarrent
qu'il ne pouvait se passer de l'air des Peuples. On l'y ramena ds
qu'il fut guri.

Alors commena une srie d'annes monotones et douces.

Toujours ensemble autour du petit, tantt dans sa chambre, tantt
dans le grand salon, tantt dans le jardin, ils s'extasiaient sur
ses bgaiements, sur ses expressions drles, sur ses gestes.

Sa mre l'appelait Paulet par clinerie, il ne pouvait articuler
ce mot et le prononait Poulet, ce qui veillait des rires
interminables. Le surnom de Poulet lui resta. On ne le dsignait
plus autrement.

Comme il grandissait vite, une des passionnantes occupations des
trois parents que le baron appelait ses trois mres tait de
mesurer sa taille.

On avait trac sur le lambris contre la porte du salon une srie
de petits traits au canif indiquant, de mois en mois, sa
croissance. Cette chelle, baptise chelle de Poulet, tenait
une place considrable dans l'existence de tout le monde.

Puis un nouvel individu vint jouer un rle important dans la
famille, le chien Massacre, nglig par Jeanne proccupe
uniquement de son fils. Nourri par Ludivine et log dans un vieux
baril devant l'curie, il vivait solitaire, toujours  la chane.

Paul, un matin, le remarqua, et se mit  crier pour aller
l'embrasser. On l'y conduisit avec des craintes infinies. Le chien
fit fte  l'enfant qui beugla quand on voulut les sparer. Alors
Massacre fut lch et install dans la maison. Il devint
l'insparable de Paul, l'ami de tous les instants. Ils se
roulaient ensemble, dormaient cte  cte sur le tapis. Puis
bientt Massacre coucha dans le lit de son camarade qui ne
consentait plus  le quitter. Jeanne se dsolait parfois  cause
des puces; et tante Lison en voulait au chien de prendre une si
grosse part de l'affection du petit, de l'affection vole par
cette bte, lui semblait-il, de l'affection qu'elle aurait tant
dsire.

De rares visites taient changes avec les Briseville et les
Coutelier. Le maire et le mdecin troublaient seuls la solitude du
vieux chteau. Jeanne, depuis le meurtre de la chienne et les
soupons que lui avait inspirs le prtre lors de la mort horrible
de la comtesse et de Julien, n'entrait plus  l'glise, irrite
contre le Dieu qui pouvait avoir de pareils ministres.

L'abb Tolbiac, de temps  autre, anathmatisait en des allusions
directes le chteau hant par l'Esprit du Mal, l'Esprit
d'ternelle Rvolte, l'Esprit d'Erreur et de Mensonge, l'Esprit
d'Iniquit, l'Esprit de Corruption et d'Impuret. Il dsignait
ainsi le baron.

Son glise d'ailleurs tait dserte; et, quand il allait le long
des champs o les laboureurs poussaient leur charrue, les paysans
ne s'arrtaient pas pour lui parler, ne se dtournaient point pour
le saluer. Il passait en outre pour sorcier, parce qu'il avait
chass le dmon d'une femme possde. Il connaissait, disait-on,
des paroles mystrieuses pour carter les sorts, qui n'taient,
selon lui, que des espces de farces de Satan. Il imposait les
mains aux vaches qui donnaient du lait bleu ou qui portaient la
queue en cercle, et par quelques mots inconnus il faisait
retrouver les objets perdus.

Son esprit troit et fanatique s'adonnait avec passion  l'tude
des livres religieux contenant l'histoire des apparitions du
Diable sur la terre, les diverses manifestations de son pouvoir,
ses influences occultes et varies, toutes les ressources qu'il
avait, et les tours ordinaires de ses ruses. Et comme il se
croyait appel particulirement  combattre cette Puissance
mystrieuse et fatale, il avait appris toutes les formules
d'exorcisme indiques dans les manuels ecclsiastiques.

Il croyait sans cesse sentir errer dans l'ombre le Malin Esprit;
et la phrase latine revenait  tout moment sur ses lvres: _Sicut
leo rugiens circuit quaerens quem devoret_.

Alors une crainte se rpandit, une terreur de sa force cache. Ses
confrres eux-mmes, prtres ignorants des campagnes, pour qui
Belzbuth est article de foi, qui, troubls par les prescriptions
minutieuses des rites en cas de manifestation de cette puissance
du mal, en arrivent  confondre la religion avec la magie,
considraient l'abb Tolbiac comme un peu sorcier; et ils le
respectaient autant pour le pouvoir obscur qu'ils lui supposaient
que pour l'inattaquable austrit de sa vie.

Quand il rencontrait Jeanne, il ne la saluait pas.

Cette situation inquitait et dsolait tante Lison, qui ne
comprenait point, en son me craintive de vieille fille, qu'on
n'allt pas  l'glise. Elle tait pieuse sans doute, sans doute
elle se confessait et communiait; mais personne ne le savait, ne
cherchait  le savoir.

Quand elle se trouvait seule, toute seule avec Paul, elle lui
parlait, tout bas, du bon Dieu. Il l'coutait  peu prs quand
elle lui racontait les histoires miraculeuses des premiers temps
du monde; mais, quand elle lui disait qu'il faut aimer, beaucoup,
beaucoup le bon Dieu, il rpondait parfois:

-- O qu'il est, tante?

Alors elle montrait le ciel avec son doigt:

-- L-haut, Poulet, mais il ne faut pas le dire.

Elle avait peur du baron. Mais un jour Poulet lui dclara:

-- Le bon Dieu, il est partout, mais il est pas dans l'glise.

Il avait parl  son grand-pre des rvlations mystrieuses de
tante.

L'enfant prenait dix ans; sa mre semblait en avoir quarante. Il
tait fort, turbulent, hardi pour grimper dans les arbres, mais il
ne savait pas grand-chose. Les leons l'ennuyant, il les
interrompait tout de suite. Et, toutes les fois que le baron le
retenait un peu longtemps devant un livre, Jeanne aussitt
arrivait, disant:

-- Laisse-le donc jouer maintenant. Il ne faut pas le fatiguer, il
est si jeune.

Pour elle, il avait toujours six mois ou un an. C'est  peine si
elle se rendait compte qu'il marchait, courait, parlait comme un
petit homme; et elle vivait dans une peur constante qu'il ne
tombt, qu'il n'et froid, qu'il n'et chaud en s'agitant, qu'il
ne manget trop pour son estomac, ou trop peu pour sa croissance.

Quand il eut douze ans, une grosse difficult surgit; celle de la
premire communion.

Lise, un matin, vint trouver Jeanne et lui reprsenta qu'on ne
pouvait laisser plus longtemps le petit sans instruction
religieuse et sans remplir ses premiers devoirs. Elle argumenta de
toutes les faons, invoquant mille raisons, et, avant tout,
l'opinion des gens qu'ils voyaient. La mre, trouble, indcise,
hsitait, affirmant qu'on pouvait attendre encore.

Mais un mois plus tard, comme elle rendait une visite  la
vicomtesse de Briseville, cette dame lui demanda par hasard:

-- C'est cette anne sans doute que votre Paul va faire sa
premire communion.

Et Jeanne, prise au dpourvu, rpondit:

-- Oui, madame.

Ce simple mot la dcida, et, sans en rien confier  son pre, elle
pria Lise de conduire l'enfant au catchisme.

Pendant un mois tout alla bien; mais Poulet revint un soir avec la
gorge enroue. Et le lendemain il toussait. Sa mre affole
l'interrogea, et elle apprit que le cur l'avait envoy attendre
la fin de la leon  la porte de l'glise dans le courant d'air du
porche, parce qu'il s'tait mal tenu.

Elle le garda donc chez elle et lui fit apprendre elle-mme cet
alphabet de la religion. Mais l'abb Tolbiac, malgr les
supplications de Lison, refusa de l'admettre parmi les
communiants, comme tant insuffisamment instruit.

Il en fut de mme l'an suivant. Alors le baron, exaspr, jura que
l'enfant n'avait pas besoin de croire  cette niaiserie,  ce
symbole puril de la transsubstantiation, pour tre un honnte
homme; et il fut dcid qu'il serait lev en chrtien, mais non
pas en catholique pratiquant, et qu' sa majorit il demeurerait
libre de devenir ce qu'il lui plairait.

Et Jeanne, quelque temps aprs, ayant fait une visite aux
Briseville, n'en reut point en retour. Elle s'tonna, connaissant
la mticuleuse politesse de ses voisins; mais la marquise de
Coutelier lui rvla, avec hauteur, la raison de cette abstention.

Se regardant, par la situation de son mari, et par son titre bien
authentique, et par sa fortune considrable, comme une sorte de
reine de la noblesse normande, la marquise gouvernait en vraie
reine, parlait en libert, se montrait gracieuse ou cassante,
selon les occasions, admonestait, redressait, flicitait  tout
propos. Jeanne, donc, s'tant prsente chez elle, cette dame,
aprs quelques paroles glaciales, pronona d'un ton sec:

-- La socit se divise en deux classes: les gens qui croient en
Dieu et ceux qui n'y croient pas. Les uns, mme les plus humbles,
sont nos amis, nos gaux; les autres ne sont rien pour nous.

Jeanne, sentant l'attaque, rpliqua:

-- Mais ne peut-on croire en Dieu sans frquenter les glises?

La marquise rpondit:

-- Non, madame; les fidles vont prier Dieu dans son glise comme
on va trouver les hommes en leurs demeures.

Jeanne, blesse, reprit:

-- Dieu est partout, madame. Quant  moi qui crois, du fond du
coeur,  sa bont, je ne le sens plus prsent quand certains
prtres se trouvent entre lui et moi.

La marquise se leva:

-- Le prtre porte le drapeau de l'glise, madame; quiconque ne
suit pas le drapeau est contre lui, et contre nous.

Jeanne s'tait leve  son tour, frmissante:

-- Vous croyez, madame, au Dieu d'un parti. Moi, je crois au Dieu
des honntes gens.

Elle salua et sortit.

Les paysans aussi la blmaient entre eux de n'avoir point fait
faire  Poulet sa premire communion. Ils n'allaient point aux
offices, n'approchaient point des sacrements, ou bien ne les
recevaient qu' Pques selon les prescriptions formelles de
l'glise; mais pour les mioches, c'tait autre chose; et tous
auraient recul devant l'audace d'lever un enfant hors de cette
loi commune, parce que la Religion, c'est la Religion.

Elle vit bien cette rprobation, et s'indigna en son me de toutes
ces pactisations, de ces arrangements de conscience, de cette
universelle peur de tout, de la grande lchet gte au fond de
tous les coeurs, et pare, quand elle se montre, de tant de
masques respectables.

Le baron prit la direction des tudes de Paul, et le mit au latin.
La mre n'avait plus qu'une recommandation: Surtout ne le fatigue
pas, et elle rdait, inquite, prs de la chambre aux leons,
petit pre lui en ayant interdit l'entre parce qu'elle
interrompait  tout instant l'enseignement pour demander: Tu n'as
pas froid aux pieds, Poulet? Ou bien: Tu n'as pas mal  la tte,
Poulet? Ou bien pour arrter le matre: Ne le fais pas tant
parler, tu vas lui fatiguer la gorge.

Ds que le petit tait libre, il descendait jardiner avec mre et
tante. Ils avaient maintenant un grand amour pour la culture de la
terre; et tous trois plantaient des jeunes arbres au printemps,
semaient des graines dont l'closion et la pousse les
passionnaient, taillaient des branches, coupaient des fleurs pour
faire des bouquets.

Le plus grand souci du jeune homme tait la production des
salades. Il dirigeait quatre grands carrs du potager o il
levait avec un soin extrme, Laitues, Romaines, Chicores,
Barbes-de-capucin, Royales, toutes les espces connues de ces
feuilles comestibles. Il bchait, arrosait, sarclait, repiquait,
aid de ses deux mres qu'il faisait travailler comme des femmes
de journe. On les voyait, pendant des heures entires,  genoux
dans les plates-bandes, maculant leurs robes et leurs mains
occupes  introduire la racine des jeunes plantes en des trous
qu'elles creusaient d'un seul doigt piqu d'aplomb dans la terre.

Poulet devenait grand, il atteignait quinze ans; et l'chelle du
salon marquait un mtre cinquante-huit. Mais il restait enfant
d'esprit, ignorant, niais, touff par ces deux jupes et ce vieil
homme aimable qui n'tait plus du sicle.

Un soir, enfin, le baron parla du collge; et Jeanne aussitt se
mit  sangloter. Tante Lison, effare, se tenait dans un coin
sombre.

La mre rpondait:

-- Qu'a-t-il besoin de tant savoir. Nous en ferons un homme des
champs, un gentilhomme campagnard. Il cultivera des terres comme
font beaucoup de nobles. Il vivra et vieillira heureux dans cette
maison o nous aurons vcu avant lui, o nous mourrons. Que peut-
on demander de plus?

Mais le baron hochait la tte.

-- Que rpondras-tu s'il vient te dire, lorsqu'il aura vingt-cinq
ans: Je ne suis rien, je ne sais rien par ta faute, par la faute
de ton gosme maternel. Je me sens incapable de travailler, de
devenir quelqu'un, et pourtant je n'tais pas fait pour la vie
obscure, humble, et triste  mourir,  laquelle ta tendresse
imprvoyante m'a condamn.

Elle pleurait toujours, implorant son fils.

-- Dis, Poulet, tu ne me reprocheras jamais de t'avoir trop aim,
n'est-ce pas?

Et le grand enfant, surpris, promettait:

-- Non, maman.

-- Tu me le jures?

-- Oui, maman.

-- Tu veux rester ici, n'est-ce pas?

-- Oui, maman.

Alors le baron parla ferme et haut:

-- Jeanne, tu n'as pas le droit de disposer de cette vie. Ce que
tu fais l est lche et presque criminel; tu sacrifies ton enfant
 ton bonheur particulier.

Elle cacha sa figure dans ses mains, poussant des sanglots
prcipits, et elle balbutiait dans ses larmes:

-- J'ai t si malheureuse... si malheureuse! Maintenant que je
suis tranquille avec lui, on me l'enlve... Qu'est- ce que je
deviendrai... toute seule...  prsent?...

Son pre se leva, vint s'asseoir auprs d'elle, la prit dans ses
bras.

-- Et moi, Jeanne?

Elle le saisit brusquement par le cou, l'embrassa avec violence,
puis, toute suffoque encore, elle articula au milieu
d'tranglements:

-- Oui. Tu as raison... peut-tre... petit pre. J'tais folle,
mais j'ai tant souffert. Je veux bien qu'il aille au collge.

Et, sans trop comprendre ce qu'on allait faire de lui, Poulet, 
son tour, se mit  larmoyer.

Alors ses trois mres, l'embrassant, le clinant, l'encouragrent.
Et lorsqu'on monta se coucher, tous avaient le coeur serr et tous
pleurrent dans leurs lits, mme le baron qui s'tait contenu.

Il fut dcid qu' la rentre on mettrait le jeune homme au
collge du Havre; et il eut, pendant tout l't, plus de gteries
que jamais.

Sa mre gmissait souvent  la pense de la sparation. Elle
prpara son trousseau comme s'il allait entreprendre un voyage de
dix ans; puis, un matin d'octobre, aprs une nuit sans sommeil,
les deux femmes et le baron montrent avec lui dans la calche qui
partit au trot des deux chevaux.

On avait dj choisi, dans un autre voyage, sa place au dortoir et
sa place en classe. Jeanne, aide de tante Lison, passa tout le
jour  ranger les hardes dans la petite commode. Comme le meuble
ne contenait pas le quart de ce qu'on avait apport, elle alla
trouver le proviseur pour en obtenir un second. L'conome fut
appel; il reprsenta que tant de linges et d'effets ne feraient
que gner sans servir jamais; et il refusa, au nom du rglement,
de cder une autre commode. La mre, dsole, se rsolut alors 
louer une chambre dans un petit htel voisin, en recommandant 
l'htelier d'aller lui-mme porter  Poulet tout ce dont il aurait
besoin, au premier appel de l'enfant.

Puis on fit un tour sur la jete pour regarder sortir et entrer
les navires.

Le triste soir tomba sur la ville qui s'illuminait peu  peu. On
entra pour dner dans un restaurant. Aucun d'eux n'avait faim; et
ils se regardaient d'un oeil humide pendant que les plats
dfilaient devant eux et s'en retournaient presque pleins.

Puis on se mit en marche lentement vers le collge. Des enfants de
toutes les tailles arrivaient de tous les cts, conduits par
leurs familles ou par des domestiques. Beaucoup pleuraient. On
entendait un bruit de larmes dans la grande cour  peine claire.

Jeanne et Poulet s'treignirent longtemps. Tante Lison restait
derrire, oublie tout  fait et la figure dans son mouchoir. Mais
le baron, qui s'attendrissait, abrgea les adieux en entranant sa
fille. La calche attendait devant la porte; ils montrent dedans
tous trois et s'en retournrent dans la nuit vers les Peuples.

Parfois un gros sanglot passait dans l'ombre.

Le lendemain Jeanne pleura jusqu'au soir. Le jour suivant elle fit
atteler le phaton et partit pour Le Havre. Poulet semblait avoir
dj pris son parti de la sparation. Pour la premire fois de sa
vie il avait des camarades; et le dsir de jouer le faisait frmir
sur sa chaise au parloir.

Jeanne revint ainsi tous les deux jours, et le dimanche pour les
sorties. Ne sachant que faire pendant les classes, entre les
rcrations, elle demeurait assise au parloir, n'ayant ni la force
ni le courage de s'loigner du collge. Le proviseur la fit prier
de monter chez lui, et il lui demanda de venir moins souvent. Elle
ne tint pas compte de cette recommandation.

Il la prvint alors que, si elle continuait  empcher son fils de
jouer pendant les heures d'bats, et de travailler en le troublant
sans cesse, on se verrait forc de le lui rendre; et le baron fut
prvenu par un mot. Elle demeura donc garde  vue aux Peuples,
comme une prisonnire.

Elle attendait chaque vacance avec plus d'anxit que son enfant.

Et une inquitude incessante agitait son me. Elle se mit  rder
par le pays, se promenant seule avec le chien Massacre pendant des
jours entiers, en rvassant dans le vide. Parfois, elle restait
assise durant tout un aprs-midi  regarder la mer du haut de la
falaise; parfois, elle descendait jusqu' Yport  travers le bois,
refaisant des promenades anciennes dont le souvenir la
poursuivait. Comme c'tait loin, comme c'tait loin le temps o
elle parcourait ce mme pays, jeune fille, et grise de rves.

Chaque fois qu'elle revoyait son fils, il lui semblait qu'ils
avaient t spars pendant dix ans. Il devenait homme de mois en
mois; de mois en mois elle devenait une vieille femme. Son pre
paraissait son frre, et tante Lison, qui ne vieillissait point,
reste fane ds son ge de vingt-cinq ans, avait l'air d'une
soeur ane.

Poulet ne travaillait gure; il doubla sa quatrime. La troisime
alla tant bien que mal; mais il fallut recommencer la seconde; et
il se trouva en rhtorique alors qu'il atteignait vingt ans.

Il tait devenu un grand garon blond, avec des favoris dj
touffus et une apparence de moustaches. C'tait lui maintenant qui
venait aux Peuples chaque dimanche. Comme il prenait depuis
longtemps des leons d'quitation, il louait simplement un cheval
et faisait la route en deux heures.

Ds le matin Jeanne partait au-devant de lui avec la tante et le
baron qui se courbait peu  peu et marchait ainsi qu'un petit
vieux, les mains rejointes derrire son dos comme pour s'empcher
de tomber sur le nez.

Ils allaient tout doucement le long de la route, s'asseyant
parfois sur le foss, et regardant au loin si on n'apercevait pas
encore le cavalier. Ds qu'il apparaissait comme un point noir sur
la ligne blanche, les trois parents agitaient leurs mouchoirs; et
il mettait son cheval au galop pour arriver comme un ouragan, ce
qui faisait palpiter de peur Jeanne et Lison et s'exalter le
grand-pre qui criait Bravo dans un enthousiasme d'impotent.

Bien que Paul et la tte de plus que sa mre, elle le traitait
toujours comme un marmot, lui demandant encore: Tu n'as pas froid
aux pieds, Poulet? et, quand il se promenait devant le perron,
aprs djeuner, en fumant une cigarette, elle ouvrait la fentre
pour lui crier:

-- Ne sors pas nu-tte, je t'en prie, tu vas attraper un rhume de
cerveau.

Et elle frmissait d'inquitude quand il repartait  cheval dans
la nuit:

-- Surtout ne va pas trop vite, mon petit Poulet, sois prudent,
pense  ta pauvre mre qui serait dsespre s'il t'arrivait
quelque chose.

Mais voil qu'un samedi matin elle reut une lettre de Paul
annonant qu'il ne viendrait pas le lendemain parce que des amis
avaient organis une partie de plaisir  laquelle il tait invit.

Elle fut torture d'angoisse pendant toute la journe du dimanche
comme sous la menace d'un malheur puis, le jeudi, n'y tenant plus,
elle partit pour Le Havre.

Il lui parut chang sans qu'elle se rendt compte en quoi. Il
semblait anim, parlait d'une voix plus mle. Et soudain il lui
dit, comme une chose toute naturelle:

-- Sais-tu, maman, puisque tu es venue aujourd'hui, je n'irai pas
aux Peuples dimanche prochain, parce que nous recommenons notre
fte.

Elle resta toute saisie, suffoque comme s'il et annonc qu'il
partait pour le Nouveau Monde; puis, quand elle put enfin parler:

-- Oh! Poulet, qu'as-tu? dis-moi, que se passe-t-il?

Il se mit  rire et l'embrassa:

-- Mais rien de rien, maman. Je vais m'amuser avec des amis, c'est
de mon ge.

Elle ne trouva pas un mot  rpondre, et, quand elle fut toute
seule dans la voiture, des ides singulires l'assaillirent. Elle
ne l'avait plus reconnu son Poulet, son petit Poulet de jadis.
Pour la premire fois elle s'apercevait qu'il tait grand, qu'il
n'tait plus  elle, qu'il allait vivre de son ct sans s'occuper
des vieux. Il lui semblait qu'en un jour il s'tait transform.
Quoi! c'tait son fils, son pauvre petit enfant qui lui faisait
autrefois repiquer des salades, ce fort garon barbu dont la
volont s'affirmait!

Et pendant trois mois Paul ne vint voir ses parents que de temps
en temps, toujours hant d'un dsir vident de repartir au plus
vite, cherchant chaque soir  gagner une heure. Jeanne
s'effrayait, et le baron sans cesse la consolait rptant:

-- Laisse-le faire; il a vingt ans, ce garon.

Mais, un matin, un vieil homme assez mal vtu demanda en franais
d'Allemagne:

-- Matame la vicomtesse.

Et, aprs beaucoup de saluts crmonieux, il tira de sa poche un
portefeuille sordide en dclarant: Ch un btit bapier bour
fous, et il tendit, en le dpliant, un morceau de papier
graisseux. Elle lut, relut, regarda le Juif, relut encore et
demanda:

-- Qu'est-ce que cela veut dire?

L'homme, obsquieux, expliqua:

-- Ch f fous tire. Votre fils il af pesoin d'un peu d'archent,
et comme ch safais que fous tes une ponne mre, che lui prt
quelque betite chose bour son pesoin.

Elle tremblait.

-- Mais pourquoi ne m'en a-t-il pas demand  moi?

Le Juif expliqua longuement qu'il s'agissait d'une dette de jeu
devant tre paye le lendemain avant midi, que Paul n'tant pas
encore majeur, personne ne lui aurait rien prt et que son
honneur t gombromise sans le btit service obligeant qu'il
avait rendu  ce jeune homme.

Jeanne voulait appeler le baron, mais elle ne pouvait se lever
tant l'motion la paralysait. Enfin elle dit  l'usurier:

-- Voulez-vous avoir la complaisance de sonner?

Il hsitait, craignant une ruse. Il balbutia:

-- Si che fous chne, che refiendrai.

Elle remua la tte pour dire non. Elle sonna; et ils attendirent,
muets, l'un en face de l'autre.

Quand le baron fut arriv, il comprit tout de suite la situation.
Le billet tait de quinze cents francs. Il en paya mille en disant
 l'homme entre les yeux:

-- Surtout ne revenez pas.

L'autre remercia, salua, et disparut.

Le grand-pre et la mre partirent aussitt pour Le Havre; mais en
arrivant au collge, ils apprirent que depuis un mois Paul n'y
tait point venu. Le principal avait reu quatre lettres signes
de Jeanne pour annoncer un malaise de son lve, et ensuite pour
donner des nouvelles. Chaque lettre tait accompagne d'un
certificat de mdecin; le tout faux, naturellement. Ils furent
atterrs, et ils restaient l, se regardant.

Le principal, dsol, les conduisit chez le commissaire de police.
Les deux parents couchrent  l'htel.

Le lendemain on retrouva le jeune homme chez une fille entretenue
de la ville. Son grand-pre et sa mre l'emmenrent aux Peuples
sans qu'un mot ft chang entre eux tout le long de la route.
Jeanne pleurait, la figure dans son mouchoir. Paul regardait la
campagne d'un air indiffrent.

En huit jours on dcouvrit que, pendant les trois derniers mois,
il avait fait quinze mille francs de dettes. Les cranciers ne
s'taient point montrs d'abord, sachant qu'il serait bientt
majeur.

Aucune explication n'eut lieu. On voulait le reconqurir par la
douceur. On lui faisait manger des mets dlicats, on le choyait,
on le gtait. C'tait au printemps; on lui loua un bateau  Yport,
malgr les terreurs de Jeanne, pour qu'il pt faire des promenades
en mer.

On ne lui laissait point de cheval de crainte qu'il n'allt au
Havre.

Il demeurait dsoeuvr, irritable, parfois brutal. Le baron
s'inquitait de ses tudes incompltes. Jeanne, affole  la
pense d'une sparation, se demandait cependant ce qu'on allait
faire de lui.

Un soir il ne rentra pas. On apprit qu'il tait sorti en barque
avec deux matelots. Sa mre, perdue, descendit nu-tte jusqu'
Yport, dans la nuit.

Quelques hommes attendaient sur la plage la rentre de
l'embarcation.

Un petit feu apparut au large; il approchait en se balanant. Paul
ne se trouvait plus  bord. Il s'tait fait conduire au Havre.

La police eut beau le rechercher, elle ne le retrouva pas. La
fille qui l'avait cach une premire fois avait aussi disparu,
sans laisser de traces, son mobilier vendu, et son terme pay.
Dans la chambre de Paul, aux Peuples, on dcouvrit deux lettres de
cette crature qui paraissait folle d'amour pour lui. Elle parlait
d'un voyage en Angleterre, ayant trouv les fonds ncessaires,
disait-elle.

Et les trois habitants du chteau vcurent, silencieux et sombres,
dans l'enfer morne des tortures morales. Les cheveux de Jeanne,
gris dj, taient devenus blancs. Elle se demandait navement
pourquoi la destine la frappait ainsi.

Elle reut une lettre de l'abb Tolbiac: Madame, la main de Dieu
s'est appesantie sur vous. Vous Lui avez refus votre enfant; Il
vous l'a pris  son tour pour le jeter  une prostitue.
N'ouvrirez-vous pas les yeux  cet enseignement du Ciel? La
misricorde du Seigneur est infinie. Peut-tre vous pardonnera-t-
il si vous revenez vous agenouiller devant Lui. Je suis son humble
serviteur, je vous ouvrirai la porte de sa demeure quand vous y
viendrez frapper.

Elle demeura longtemps avec cette lettre sur les genoux. C'tait
vrai, peut-tre, ce que disait ce prtre. Et toutes les
incertitudes religieuses se mirent  dchirer sa conscience. Dieu
pouvait-il tre vindicatif et jaloux comme les hommes? mais s'il
ne se montrait pas jaloux, personne ne le craindrait, personne ne
l'adorerait plus. Pour se faire mieux connatre  nous, sans
doute, il se manifestait aux humains avec leurs propres
sentiments. Et le doute lche, qui pousse aux glises les
hsitants, les troubls, entrant en elle, elle courut furtivement,
un soir,  la nuit tombante, jusqu'au presbytre, et,
s'agenouillant aux pieds du maigre abb, sollicita l'absolution.

Il lui promit un demi-pardon, Dieu ne pouvant dverser toutes ses
grces sur un toit qui recouvrait un homme comme le baron: Vous
sentirez bientt, affirma-t-il, les effets de la Divine
Mansutude.

Elle reut, en effet, deux jours plus tard, une lettre de son fils
et elle la considra, dans l'affolement de sa peine, comme le
dbut des soulagements promis par l'abb.

Ma chre maman, n'aie pas d'inquitude. Je suis  Londres, en
bonne sant, mais j'ai grand besoin d'argent. Nous n'avons plus un
sou et nous ne mangeons pas tous les jours. Celle qui
m'accompagne, et que j'aime de toute mon me a dpens tout ce
qu'elle avait pour ne pas me quitter: cinq mille francs; et tu
comprends que je suis engag d'honneur  lui rendre cette somme
d'abord. Tu serais donc bien aimable de m'avancer une quinzaine de
mille francs sur l'hritage de papa, puisque je vais tre bientt
majeur; tu me tireras d'un grand embarras.

Adieu, ma chre maman, je t'embrasse de tout mon coeur, ainsi que
grand-pre et tante Lison. J'espre te revoir bientt.

Ton fils, Vicomte Paul de LAMARE.

Il lui avait crit! Donc il ne l'oubliait pas. Elle ne songea
point qu'il demandait de l'argent. On lui en enverrait puisqu'il
n'en avait plus. Qu'importait l'argent! Il lui avait crit!

Et elle courut, en pleurant, porter cette lettre au baron. Tante
Lison fut appele; et on relut, mot  mot, ce papier qui parlait
de lui. On en discuta chaque terme.

Jeanne, sautant de la complte dsesprance  une sorte
d'enivrement d'espoir, dfendait Paul:

-- Il reviendra, il va revenir puisqu'il crit.

Le baron, plus calme, pronona:

-- C'est gal, il nous a quitts pour cette crature. Il l'aime
donc mieux que nous, puisqu'il n'a pas hsit.

Une douleur subite et pouvantable traversa le coeur de Jeanne; et
tout de suite une haine s'alluma en elle contre cette matresse
qui lui volait son fils, une haine inapaisable, sauvage, une haine
de mre jalouse. Jusqu'alors toute sa pense avait t pour Paul.
 peine songeait-elle qu'une drlesse tait la cause de ses
garements. Mais soudain cette rflexion du baron avait voqu
cette rivale, lui avait rvl sa puissance fatale; et elle sentit
qu'entre cette femme et elle une lutte commenait, acharne, et
elle sentait aussi qu'elle aimerait mieux perdre son fils que de
le partager avec l'autre.

Ils envoyrent les quinze mille francs et ne reurent plus de
nouvelles pendant cinq mois. Puis, un homme d'affaires se prsenta
pour rgler les dtails de la succession de Julien. Jeanne et le
baron rendirent les comptes sans discuter, abandonnant mme
l'usufruit qui revenait  la mre. Et, rentr  Paris, Paul toucha
cent vingt mille francs. Il crivit alors quatre lettres en six
mois, donnant de ses nouvelles en style concis et terminant par de
froides protestations de tendresse: Je travaille, affirmait-il;
j'ai trouv une position  la Bourse. J'espre aller vous
embrasser quelque jour aux Peuples, mes chers parents.

Il ne disait pas un mot de sa matresse; et ce silence signifiait
plus que s'il et parl d'elle durant quatre pages. Jeanne, dans
ces lettres glaces, sentait cette femme, embusque, implacable,
l'ennemie ternelle des mres, la fille.

Les trois solitaires discutaient sur ce qu'on pouvait faire pour
sauver Paul; et ils ne trouvaient rien. Un voyage  Paris?  quoi
bon?

Le baron disait:

-- Il faut laisser s'user sa passion. Il nous reviendra tout seul.

Et leur vie tait lamentable.

Jeanne et Lison allaient ensemble  l'glise en se cachant du
baron.

Un temps assez long s'coula sans nouvelles, puis, un matin, une
lettre dsespre les terrifia.

Ma pauvre maman, je suis perdu, je n'ai plus qu' me brler la
cervelle si tu ne viens pas  mon secours. Une spculation qui
prsentait pour moi toutes les chances de succs vient d'chouer;
et je dois quatre-vingt-cinq mille francs. C'est le dshonneur si
je ne paie pas, la ruine, l'impossibilit de rien faire dsormais.
Je suis perdu. Je te le rpte, je me brlerai la cervelle plutt
que de survivre  cette honte. Je l'aurais peut-tre fait dj
sans les encouragements d'une femme dont je ne parle jamais et qui
est ma Providence.

Je t'embrasse du fond du coeur, ma chre maman; c'est peut-tre
pour toujours. Adieu.

Paul.

Des liasses de papiers d'affaires joints  cette lettre donnaient
des explications dtailles sur le dsastre.

Le baron rpondit poste pour poste qu'on allait aviser. Puis il
partit pour Le Havre afin de se renseigner; et il hypothqua des
terres pour se procurer de l'argent qui fut envoy  Paul.

Le jeune homme rpondit trois lettres de remerciements
enthousiastes et de tendresses passionnes, annonant sa venue
immdiate pour embrasser ses chers parents.

Il ne vint pas.

Une anne entire s'coula.

Jeanne et le baron allaient partir pour Paris afin de le trouver
et de tenter un dernier effort quand on apprit par un mot qu'il
tait  Londres de nouveau, montant une entreprise de paquebots 
vapeur, sous la raison sociale PAUL DELAMARE ET Cie. Il
crivait: C'est la fortune assure pour moi, peut-tre la
richesse. Et je ne risque rien. Vous voyez d'ici tous les
avantages. Quand je vous reverrai, j'aurai une belle position dans
le monde. Il n'y a que les affaires pour se tirer d'embarras
aujourd'hui.

Trois mois plus tard, la compagnie de paquebots tait mise en
faillite et le directeur poursuivi pour irrgularits dans les
critures commerciales. Jeanne eut une crise de nerfs qui dura
plusieurs heures; puis elle prit le lit.

Le baron repartit au Havre, s'informa, vit des avocats, des hommes
d'affaires, des avous, des huissiers, constata que le dficit de
la socit Delamare tait de deux cent trente-cinq mille francs,
et il hypothqua de nouveau ses biens. Le chteau des Peuples et
les deux fermes furent grevs pour une grosse somme.

Un soir, comme il rglait les dernires formalits dans le cabinet
d'un homme d'affaires, il roula sur le parquet, frapp d'une
attaque d'apoplexie.

Jeanne fut prvenue par un cavalier. Quand elle arriva, il tait
mort.

Elle le ramena aux Peuples, tellement anantie que sa douleur
tait plutt de l'engourdissement que du dsespoir.

L'abb Tolbiac refusa au corps l'entre de l'glise, malgr les
supplications perdues des deux femmes. Le baron fut enterr  la
nuit tombante, sans crmonie aucune.

Paul connut l'vnement par un des agents liquidateurs de sa
faillite. Il tait encore cach en Angleterre. Il crivit pour
s'excuser de n'tre point venu, ayant appris trop tard le malheur.
D'ailleurs, maintenant que tu m'as tir d'affaire, ma chre
maman, je rentre en France, et je t'embrasserai bientt.

Jeanne vivait dans un tel affaissement d'esprit qu'elle semblait
ne plus rien comprendre.

Et vers la fin de l'hiver tante Lison, ge alors de soixante-huit
ans, eut une bronchite qui dgnra en fluxion de poitrine; et
elle expira doucement en balbutiant:

-- Ma pauvre petite Jeanne, je vais demander au bon Dieu qu'il ait
piti de toi.

Jeanne la suivit au cimetire, vit tomber la terre sur le
cercueil, et, comme elle s'affaissait avec l'envie au coeur de
mourir aussi, de ne plus souffrir, de ne plus penser, une forte
paysanne la saisit dans ses bras et l'emporta comme elle et fait
d'un petit enfant.

En rentrant au chteau, Jeanne, qui venait de passer cinq nuits au
chevet de la vieille fille, se laissa mettre au lit sans
rsistance par cette campagnarde inconnue qui la maniait avec
douceur et autorit; et elle tomba dans un sommeil d'puisement,
accable de fatigue et de souffrance.

Elle s'veilla vers le milieu de la nuit. Une veilleuse brlait
sur la chemine. Une femme dormait dans un fauteuil. Qui tait
cette femme? Elle ne la reconnaissait pas, et elle cherchait,
s'tant penche au bord de sa couche, pour bien distinguer ses
traits sous la lueur tremblotante de la mche flottant sur l'huile
dans un verre de cuisine.

Il lui semblait pourtant qu'elle avait vu cette figure. Mais
quand? Mais o? La femme dormait paisiblement, la tte incline
sur l'paule, le bonnet tomb par terre. Elle pouvait avoir
quarante ou quarante-cinq ans. Elle tait forte, colore, carre,
puissante. Ses larges mains pendaient des deux cts du sige. Ses
cheveux grisonnaient. Jeanne la regardait obstinment dans ce
trouble d'esprit du rveil aprs le sommeil fivreux qui suit les
grands malheurs.

Certes elle avait vu ce visage! tait-ce autrefois? tait-ce
rcemment? Elle n'en savait rien, et cette obsession l'agitait,
l'nervait. Elle se leva doucement pour regarder de plus prs la
dormeuse, et elle s'approcha sur la pointe des pieds. C'tait la
femme qui l'avait releve au cimetire, puis couche. Elle se
rappelait cela confusment.

Mais l'avait-elle rencontre ailleurs,  une autre poque de sa
vie? Ou bien la croyait-elle reconnatre seulement dans le
souvenir obscur de la dernire journe? Et puis comment tait-elle
l, dans sa chambre? Pourquoi?

La femme souleva sa paupire, aperut Jeanne et se dressa
brusquement. Elles se trouvaient face  face, si prs que leurs
poitrines se frlaient. L'inconnue grommela:

-- Comment! vous v'l d'bout! Vous allez attraper du mal 
c't'heure. Voulez-vous bien vous r'coucher!

Jeanne demanda:

-- Qui tes-vous?

Mais la femme, ouvrant les bras, la saisit, l'enleva de nouveau,
et la reporta sur son lit avec la force d'un homme. Et comme elle
la reposait doucement sur ses draps, penche, presque couche sur
Jeanne, elle se mit  pleurer en l'embrassant perdument sur les
joues, dans les cheveux, sur les yeux, lui trempant la figure de
ses larmes, et balbutiant:

-- Ma pauvre matresse, mam'zelle Jeanne, ma pauvre matresse,
vous ne me reconnaissez donc point?

Et Jeanne s'cria:

-- Rosalie, ma fille.

Et, lui jetant les deux bras au cou, elle l'treignit en la
baisant; et elles sanglotaient toutes les deux, enlaces
troitement, mlant leurs pleurs, ne pouvant plus desserrer leurs
bras.

Rosalie se calma la premire:

-- Allons, faut tre sage, dit-elle, et ne pas attraper froid.

Et elle ramassa les couvertures, reborda le lit, replaa
l'oreiller sous la tte de son ancienne matresse qui continuait 
suffoquer, toute vibrante de vieux souvenirs surgis en son me.

Elle finit par demander:

-- Comment es-tu revenue, ma pauvre fille?

Rosalie rpondit:

-- Pardi, est-ce que j'allais vous laisser comme a, toute seule,
maintenant!

Jeanne reprit:

-- Allume donc une bougie que je te voie.

Et, quand la lumire fut apporte sur la table de nuit, elles se
considrrent longtemps sans dire un mot. Puis Jeanne, tendant la
main  sa vieille bonne, murmura:

-- Je ne t'aurais jamais reconnue, ma fille, tu es bien change,
sais-tu, mais pas tant que moi, encore.

Et Rosalie, contemplant cette femme  cheveux blancs, maigre et
fane, qu'elle avait quitte jeune, belle et frache, rpondit:

-- a c'est vrai que vous tes change, madame Jeanne, et plus que
de raison. Mais songez aussi que v'l vingt-quatre ans que nous
nous sommes pas vues.

Elles se turent, rflchissant de nouveau. Jeanne, enfin,
balbutia:

-- As-tu t heureuse au moins?

Et Rosalie, hsitant dans la crainte de rveiller quelque souvenir
trop douloureux, bgayait:

-- Mais... oui..., oui..., madame. J'ai pas trop  me plaindre,
j'ai t plus heureuse que vous... pour sr. Il n'y a qu'une chose
qui m'a toujours gt le coeur, c'est de ne pas tre reste ici...

Puis elle se tut brusquement, saisie d'avoir touch  cela sans y
songer. Mais Jeanne reprit avec douceur:

-- Que veux-tu, ma fille, on ne fait pas toujours ce qu'on veut.
Tu es veuve aussi, n'est-ce pas?

Puis une angoisse fit trembler sa voix, et elle continua:

-- As-tu d'autres... d'autres enfants?

-- Non, madame.

-- Et, lui, ton... ton fils, qu'est-ce qu'il est devenu? En es-tu
satisfaite?

-- Oui, madame, c'est un bon gars qui travaille d'attaque. Il
s'est mari v'l six mois, et il prend ma ferme, donc, puisque me
v'l revenue avec vous.

Jeanne, tremblant d'motion, murmura:

-- Alors, tu ne me quitteras plus, ma fille?

Et Rosalie, d'un ton brusque:

-- Pour sr, madame, que j'ai pris mes dispositions pour a.

Puis elles ne parlrent pas de quelque temps. Jeanne, malgr elle,
se remettait  comparer leurs existences, mais sans amertume au
coeur, rsigne maintenant aux cruauts injustes du sort. Elle
dit:

-- Ton mari, comment a-t-il t pour toi?

-- Oh! c'tait un brave homme, madame, et pas feignant, qui a su
amasser du bien. Il est mort du mal de poitrine.

Alors Jeanne, s'asseyant sur son lit, envahie d'un besoin de
savoir:

-- Voyons, raconte-moi tout, ma fille, toute ta vie. Cela me fera
du bien, aujourd'hui.

Et Rosalie, approchant une chaise, s'assit et se mit  parler
d'elle, de sa maison, de son monde, entrant dans les menus dtails
chers aux gens de campagne, dcrivant sa cour, riant parfois de
choses anciennes dj qui lui rappelaient de bons moments passs,
haussant le ton peu  peu, en fermire habitue  commander. Elle
finit par dclarer:

-- Oh! j'ai du bien au soleil, aujourd'hui. Je ne crains rien.

Puis elle se troubla encore et reprit plus bas:

-- C'est  vous que je dois a tout de mme: aussi vous savez que
je n'veux pas de gages. Ah! mais non. Ah! mais non! Et puis, si
vous n' voulez point, je m'en vas.

Jeanne reprit:

-- Tu ne prtends pourtant pas me servir pour rien?

-- Ah! mais que oui, madame. De l'argent! Vous me donneriez de
l'argent! Mais j'en ai quasiment autant que vous. Savez-vous
seulement c'qui vous reste avec tous vos gribouillis d'hypothques
et d'empruntages, et d'intrts qui n'sont pas pays et qui
s'augmentent  chaque terme? Savez-vous? non, n'est-ce pas? Eh
bien, je vous promets que vous n'avez seulement plus dix mille
livres de revenu. Pas dix mille, entendez-vous. Mais je vas vous
rgler tout a, et vite encore.

Elle s'tait remise  parler haut, s'emportant, s'indignant de ces
intrts ngligs, de cette ruine menaante. Et comme un vague
sourire attendri passait sur la figure de sa matresse, elle
s'cria, rvolte:

-- Il ne faut pas rire de a, madame, parce que sans argent, il
n'y a plus que des manants.

Jeanne lui reprit les mains et les garda dans les siennes; puis
elle pronona lentement, toujours poursuivie par la pense qui
l'obsdait:

-- Oh! moi, je n'ai pas eu de chance. Tout a mal tourn pour moi.
La fatalit s'est acharne sur ma vie.

Mais Rosalie hocha la tte:

-- Faut pas dire a, madame, faut pas dire a. Vous avez mal t
marie, v'l tout. On n'se marie pas comme a aussi, sans
seulement connatre son prtendu.

Et elles continurent  parler d'elles ainsi qu'auraient fait deux
vieilles amies.

Le soleil se leva comme elles causaient encore.




-- XII --


Rosalie, en huit jours, eut pris le gouvernement absolu des choses
et des gens du chteau. Jeanne, rsigne, obissait passivement.
Faible et tranant les jambes comme jadis petite mre, elle
sortait au bras de sa servante qui la promenait  pas lents, la
sermonnait, la rconfortait avec des paroles brusques et tendres,
la traitant comme une enfant malade.

Elles causaient toujours d'autrefois, Jeanne avec des larmes dans
la gorge, Rosalie avec le ton tranquille des paysans impassibles.
La vieille bonne revint plusieurs fois sur les questions
d'intrts en souffrance, puis elle exigea qu'on lui livrt les
papiers que Jeanne, ignorante de toute affaire, lui cachait par
honte pour son fils.

Alors, pendant une semaine, Rosalie fit chaque jour un voyage 
Fcamp pour se faire expliquer les choses par un notaire qu'elle
connaissait.

Puis un soir, aprs avoir mis au lit sa matresse, elle s'assit 
son chevet, et brusquement:

-- Maintenant que vous v'l couche, madame, nous allons causer.

Et elle exposa la situation.

Lorsque tout serait rgl, il resterait environ sept  huit mille
francs de rentes. Rien de plus.

Jeanne rpondit:

-- Que veux-tu, ma fille? Je sens bien que je ne ferai pas de
vieux os; j'en aurai toujours assez.

Mais Rosalie se fcha:

-- Vous, madame, c'est possible; mais M. Paul, vous ne lui
laisserez rien alors?

Jeanne frissonna.

-- Je t'en prie, ne me parle jamais de lui. Je souffre trop quand
j'y pense.

-- Je veux vous en parler au contraire, parce que vous n'tes pas
brave, voyez-vous, madame Jeanne. Il fait des btises; eh bien, il
n'en fera pas toujours: et puis il se mariera, il aura des
enfants. Il faudra de l'argent pour les lever. coutez-moi bien:
Vous allez vendre les Peuples!...

Jeanne, d'un sursaut, s'assit dans son lit:

-- Vendre les Peuples! Y penses-tu? Oh! jamais, par exemple!

Mais Rosalie ne se troubla pas.

-- Je vous dis que vous les vendrez, moi, madame, parce qu'il le
faut.

Et elle expliqua ses calculs, ses projets, ses raisonnements.

Une fois les Peuples et les deux fermes attenantes vendues  un
amateur qu'elle avait trouv, on garderait quatre fermes situes 
Saint-Lonard, et qui, dgreves de toute hypothque,
constitueraient un revenu de huit mille trois cents francs. On
mettrait de ct treize cents francs par an pour les rparations
et l'entretien des biens; il resterait donc sept mille francs sur
lesquels on prendrait cinq mille pour les dpenses de l'anne; et
on en rserverait deux mille pour former une caisse de prvoyance.


Elle ajouta:

-- Tout le reste est mang, c'est fini. Et puis c'est moi qui
garderai la clef, vous entendez; et quant  M. Paul, il n'aura
plus rien, mais rien; il vous prendrait jusqu'au dernier sou.

Jeanne, qui pleurait en silence, murmura:

-- Mais s'il n'a pas de quoi manger?

-- Il viendra manger chez nous, donc, s'il a faim. Il y aura
toujours un lit et du fricot pour lui. Croyez-vous qu'il aurait
fait toutes ces btises-l si vous ne lui aviez pas donn un sou
du commencement?

-- Mais il avait des dettes, il aurait t dshonor.

-- Quand vous n'aurez plus rien, a l'empchera-t-il d'en faire?
Vous avez pay, c'est bien; mais vous ne paierez plus, c'est moi
qui vous le dis. Maintenant, bonsoir, madame.

Et elle s'en alla.

Jeanne ne dormit point, bouleverse  la pense de vendre les
Peuples, de s'en aller, de quitter cette maison o toute sa vie
tait attache.

Quand elle vit entrer Rosalie dans sa chambre, le lendemain, elle
lui dit:

-- Ma pauvre fille, je ne pourrai jamais me dcider  m'loigner
d'ici.

Mais la bonne se fcha:

-- Faut que a soit comme a pourtant, madame. Le notaire va venir
tantt avec celui qui a envie du chteau. Sans a, dans quatre
ans, vous n'auriez plus un radis.

Jeanne restait anantie, rptant:

-- Je ne pourrai pas; je ne pourrai jamais.

Une heure plus tard, le facteur lui remit une lettre de Paul qui
demandait encore dix mille francs. Que faire? perdue, elle
consulta Rosalie qui leva les bras:

-- Qu'est-ce que je vous disais, madame? Ah! vous auriez t
propres tous les deux si je n'tais pas revenue!

Et Jeanne, pliant sous la volont de sa bonne, rpondit au jeune
homme:

Mon cher fils, je ne puis plus rien pour toi. Tu m'as ruine; je
me vois mme force de vendre les Peuples. Mais n'oublie point que
j'aurai toujours un abri quand tu voudras te rfugier auprs de ta
vieille mre que tu as bien fait souffrir.

JEANNE.

Et lorsque le notaire arriva avec M. Jeoffrin, ancien raffineur de
sucre, elle les reut elle-mme et les invita  tout visiter en
dtail.

Un mois plus tard, elle signait le contrat de vente, et achetait
en mme temps une petite maison bourgeoise sise auprs de
Goderville, sur la grand-route de Montivilliers, dans le hameau de
Batteville.

Puis, jusqu'au soir elle se promena toute seule dans l'alle de
petite mre, le coeur dchir et l'esprit en dtresse, adressant 
l'horizon, aux arbres, au banc vermoulu sous le platane,  toutes
ces choses si connues qu'elles semblaient entres dans ses yeux et
dans son me, au bosquet, au talus devant la lande o elle s'tait
si souvent assise, d'o elle avait vu courir vers la mer le comte
de Fourville en ce jour terrible de la mort de Julien,  un vieil
orme sans tte contre lequel elle s'appuyait souvent,  tout ce
jardin familier, des adieux dsesprs et sanglotants.

Rosalie vint la prendre par le bras pour la forcer  rentrer.

Un grand paysan de vingt-cinq ans attendait devant la porte. Il la
salua d'un ton amical comme s'il la connaissait de longtemps.

-- Bonjour, madame Jeanne, a va bien? La mre m'a dit de venir
pour le dmnagement. Je voudrais savoir c'que vous emporterez, vu
que je ferai a de temps en temps pour ne pas nuire aux travaux de
la terre.

C'tait le fils de sa bonne, le fils de Julien, le frre de Paul.

Il lui sembla que son coeur s'arrtait; et pourtant elle aurait
voulu embrasser ce garon.

Elle le regardait, cherchant s'il ressemblait  son mari, s'il
ressemblait  son fils. Il tait rouge, vigoureux, avec les
cheveux blonds et les yeux bleus de sa mre. Et pourtant il
ressemblait  Julien. En quoi? Par quoi? Elle ne le savait pas
trop; mais il avait quelque chose de lui dans l'ensemble de la
physionomie.

Le gars reprit:

-- Si vous pouviez me montrer a tout de suite, a m'obligerait.

Mais elle ne savait pas encore ce qu'elle se dciderait  enlever,
sa nouvelle maison tant fort petite, et elle le pria de revenir
au bout de la semaine.

Alors son dmnagement la proccupa, apportant une distraction
triste dans sa vie morne et sans attentes.

Elle allait de pice en pice, cherchant les meubles qui lui
rappelaient des vnements, ces meubles amis qui font partie de
notre vie, presque de notre tre, connus depuis la jeunesse et
auxquels sont attachs des souvenirs de joies ou de tristesses,
des dates de notre histoire, qui ont t les compagnons muets de
nos heures douces ou sombres, qui ont vieilli, qui se sont uss 
ct de nous, dont l'toffe est creve par places et la doublure
dchire, dont les articulations branlent, dont la couleur s'est
efface.

Elle les choisissait un  un, hsitant souvent, trouble comme
avant de prendre des dterminations capitales, revenant  tout
instant sur sa dcision, balanant les mrites de deux fauteuils
ou de quelque vieux secrtaire compar  une ancienne table 
ouvrage.

Elle ouvrait les tiroirs, cherchait  se rappeler des faits; puis,
quand elle s'tait bien dit: Oui, je prendrai ceci, on
descendait l'objet dans la salle  manger.

Elle voulut garder tout le mobilier de sa chambre, son lit, ses
tapisseries, sa pendule, tout.

Elle prit quelques siges du salon, ceux dont elle avait aim les
dessins ds sa petite enfance: le renard et la cigogne, le renard
et le corbeau, la cigale et la fourmi, et le hron mlancolique.

Puis, en rdant par tous les coins de cette demeure qu'elle allait
abandonner, elle monta, un jour, dans le grenier.

Elle demeura saisie d'tonnement; c'tait un fouillis d'objets de
toute nature, les uns briss, les autres salis seulement, les
autres monts l on ne sait pourquoi, parce qu'ils ne plaisaient
plus, parce qu'ils avaient t remplacs. Elle apercevait mille
bibelots connus jadis, et disparus tout  coup sans qu'elle y et
song, des riens qu'elle avait manis, ces vieux petits objets
insignifiants qui avaient tran quinze ans  ct d'elle, qu'elle
avait vus chaque jour sans les remarquer, et qui, tout  coup,
retrouvs l, dans ce grenier,  ct d'autres plus anciens dont
elle se rappelait parfaitement les places aux premiers temps de
son arrive, prenaient une importance soudaine de tmoins oublis,
d'amis retrouvs. Ils lui faisaient l'effet de ces gens qu'on a
frquents longtemps sans qu'ils se soient jamais rvls et qui
soudain, un soir,  propos de rien, se mettent  bavarder sans
fin,  raconter toute leur me qu'on ne souponnait pas.

Elle allait de l'un  l'autre avec des secousses au coeur, se
disant: Tiens, c'est moi qui ai fl cette tasse de Chine, un
soir, quelques jours avant mon mariage. Ah! voici la petite
lanterne de mre et la canne que petit pre a casse en voulant
ouvrir la barrire dont le bois tait gonfl par la pluie.

Il y avait aussi l-dedans beaucoup de choses qu'elle ne
connaissait pas, qui ne lui rappelaient rien, venues de ses
grands-parents, ou de ses arrire-grands-parents, de ces choses
poudreuses qui ont l'air exiles dans un temps qui n'est plus le
leur, et qui semblent tristes de leur abandon, dont personne ne
sait l'histoire, les aventures, personne n'ayant vu ceux qui les
ont choisies, achetes, possdes, aimes, personne n'ayant connu
les mains qui les maniaient familirement et les yeux qui les
regardaient avec plaisir.

Jeanne les touchait, les retournait, marquant ses doigts dans la
poussire accumule; et elle demeurait l au milieu de ces
vieilleries, sous le jour terne qui tombait par quelques petits
carreaux de verre encastrs dans la toiture.

Elle examinait minutieusement des chaises  trois pieds, cherchant
si elles ne lui rappelaient rien, une bassinoire en cuivre, une
chaufferette dfonce qu'elle croyait reconnatre et un tas
d'ustensiles de mnage hors de service.

Puis elle fit un lot de ce qu'elle voulait emporter, et,
redescendant, elle envoya Rosalie le chercher. La bonne, indigne,
refusait de descendre ces salets. Mais Jeanne, qui n'avait
cependant plus aucune volont, tint bon cette fois; et il fallut
obir.

Un matin le jeune fermier, fils de Julien, Denis Lecoq, s'en vint
avec sa charrette pour faire un premier voyage. Rosalie
l'accompagna afin de veiller au dchargement et de dposer les
meubles aux places qu'ils devaient occuper.

Reste seule, Jeanne se mit  errer par les chambres du chteau,
saisie d'une crise affreuse de dsespoir, embrassant, en des lans
d'amour exalt, tout ce qu'elle ne pouvait prendre avec elle, les
grands oiseaux blancs des tapisseries du salon, des vieux
flambeaux, tout ce qu'elle rencontrait. Elle allait d'une pice 
l'autre, affole, les yeux ruisselants de larmes; puis elle sortit
pour dire adieu  la mer.

C'tait vers la fin de septembre, un ciel bas et gris semblait
peser sur le monde; les flots tristes et jauntres s'tendaient 
perte de vue. Elle resta longtemps debout sur la falaise, roulant
en sa tte des penses torturantes. Puis, comme la nuit tombait,
elle rentra, ayant souffert en ce jour autant qu'en ses plus
grands chagrins.

Rosalie tait revenue et l'attendait, enchante de la nouvelle
maison, la dclarant bien plus gaie que ce grand coffre de
btiment qui n'tait seulement pas au bord d'une route.

Jeanne pleura toute la soire.

Depuis qu'ils savaient le chteau vendu, les fermiers n'avaient
pour elle que bien juste les gards qu'ils lui devaient,
l'appelant entre eux la Folle, sans trop savoir pourquoi, sans
doute parce qu'ils devinaient, avec leur instinct de brutes, sa
sentimentalit maladive et grandissante, ses rvasseries exaltes,
tout le dsordre de sa pauvre me secoue par le malheur.

La veille de son dpart, elle entra, par hasard, dans l'curie. Un
grognement la fit tressaillir. C'tait Massacre auquel elle
n'avait plus song depuis des mois. Aveugle et paralytique,
parvenu  un ge que ces animaux n'atteignent gure, il vivait
encore sur un lit de paille, soign par Lucienne qui ne l'oubliait
pas. Elle le prit dans ses bras, l'embrassa, et l'emporta dans la
maison. Gros comme une tonne, il se tranait  peine sur ses
pattes cartes et raides, et il aboyait  la faon des chiens de
bois qu'on donne aux enfants.

Le dernier jour enfin se leva. Jeanne avait couch dans l'ancienne
chambre de Julien, la sienne tant dmeuble.

Elle sortit de son lit, extnue et haletante, comme si elle et
fait une grande course. La voiture contenant les malles et le
reste du mobilier tait dj charge dans la cour. Une autre
carriole  deux roues tait attele derrire, qui devait emporter
la matresse et la bonne.

Le pre Simon et Ludivine resteraient seuls jusqu' l'arrive du
nouveau propritaire; puis ils se retireraient chez des parents,
Jeanne leur ayant constitu une petite rente. Ils avaient des
conomies d'ailleurs. C'taient maintenant de trs vieux
serviteurs, inutiles et bavards. Marius, ayant pris femme, avait
depuis longtemps quitt la maison.

Vers huit heures, la pluie se mit  tomber, une pluie fine et
glace que chassait une lgre brise de mer. Il fallut tendre des
couvertures sur la charrette. Les feuilles s'envolaient dj des
arbres.

Sur la table de la cuisine, des tasses de caf au lait fumaient.
Jeanne s'assit devant la sienne et la but  petites gorges, puis,
se levant:

-- Allons! dit-elle.

Elle mit son chapeau, son chle, et, pendant que Rosalie la
chaussait de caoutchoucs, elle pronona, la gorge serre:

-- Te rappelles-tu, ma fille, comme il pleuvait quand nous sommes
parties de Rouen pour venir ici...

Elle eut une sorte de spasme, porta ses deux mains sur sa poitrine
et s'abattit sur le dos, sans connaissance.

Pendant plus d'une heure, elle demeura comme morte; puis elle
rouvrit les yeux, et des convulsions la saisirent accompagnes
d'un dbordement de larmes.

Quand elle se fut un peu calme, elle se sentit si faible qu'elle
ne pouvait plus se lever. Mais Rosalie, qui redoutait d'autres
crises si on retardait le dpart, alla chercher son fils. Ils la
prirent, l'enlevrent, l'emportrent, la dposrent dans la
carriole, sur le banc de bois garni de cuir cir; et la vieille
bonne, monte  ct de Jeanne, enveloppa ses jambes, lui couvrit
les paules d'un gros manteau, puis, tenant ouvert un parapluie
au-dessus de sa tte, elle s'cria:

-- Vite, Denis, allons-nous-en.

Le jeune homme grimpa prs de sa mre et, s'asseyant sur une seule
cuisse, faute de place, il lana au grand trot son cheval dont
l'allure saccade faisait sauter les deux femmes.

Quand on tourna au coin du village, on aperut quelqu'un marchant
de long en large sur la route, c'tait l'abb Tolbiac qui semblait
guetter ce dpart.

Il s'arrta pour laisser passer la voiture. Il tenait d'une main
sa soutane releve par crainte de l'eau du chemin, et ses jambes
maigres, vtues de bas noirs, finissaient en d'normes souliers
fangeux.

Jeanne baissa les yeux pour ne pas rencontrer son regard; et
Rosalie, qui n'ignorait rien, devint furieuse. Elle murmurait:
Manant, manant! puis, saisissant la main de son fils:

-- Fiches-y donc un coup de fouet.

Mais le jeune homme, au moment o il passait contre le prtre, fit
tomber brusquement dans l'ornire la roue de sa guimbarde lance 
toute vitesse, et un flot de boue, jaillissant, couvrit
l'ecclsiastique des pieds  la tte.

Et Rosalie, radieuse, se retourna pour lui montrer le poing,
pendant que le prtre s'essuyait avec son grand mouchoir.

Ils allaient depuis cinq minutes quand Jeanne soudain s'cria:

-- Massacre que nous avons oubli!

Il fallut s'arrter, et Denis, descendant, courut chercher le
chien, tandis que Rosalie tenait les guides.

Le jeune homme enfin reparut portant en ses bras la grosse bte
informe et pele qu'il dposa entre les jupes des deux femmes.




-- XIII --


La voiture s'arrta deux heures plus tard devant une petite maison
de briques btie au milieu d'un verger plant de poiriers en
quenouilles, sur le bord de la grand-route.

Quatre tonnelles en treillage habilles de chvrefeuilles et de
clmatites formaient les quatre coins de ce jardin dispos par
petits carrs  lgumes que sparaient d'troits chemins bords
d'arbres fruitiers.

Une haie vive trs leve entourait de partout cette proprit,
qu'un champ sparait de la ferme voisine. Une forge la prcdait
de cent pas sur la route. Les autres habitations les plus proches
se trouvaient distantes d'un kilomtre.

La vue alentour s'tendait sur la plaine du pays de Caux, toute
parseme de fermes qu'enveloppaient les quatre doubles lignes de
grands arbres enfermant la cour  pommiers.

Jeanne, aussitt arrive, voulait se reposer, mais Rosalie ne le
lui permit pas, craignant qu'elle ne se remt  rvasser.

Le menuisier de Goderville tait l, venu pour l'installation; et
on commena tout de suite l'emmnagement des meubles apports
dj, en attendant la dernire voiture.

Ce fut un travail considrable, exigeant de longues rflexions et
de grands raisonnements.

Puis la charrette, au bout d'une heure, apparut  la barrire, et
il fallut la dcharger sous la pluie.

La maison, quand le soir tomba, tait dans un complet dsordre,
pleine d'objets empils au hasard; et Jeanne, harasse, s'endormit
aussitt qu'elle fut au lit.

Les jours suivants elle n'eut pas le temps de s'attendrir tant
elle se trouva accable de besogne. Elle prit mme un certain
plaisir  faire jolie sa nouvelle demeure, la pense que son fils
y reviendrait la poursuivant sans cesse. Les tapisseries de son
ancienne chambre furent tendues dans la salle  manger, qui
servait en mme temps de salon; et elle organisa avec un soin
particulier une des deux pices du premier qui prit en sa pense
le nom d'appartement de Poulet.

Elle se rserva la seconde, Rosalie habitant au-dessus,  ct du
grenier.

La petite maison, arrange avec soin, tait gentille, et Jeanne
s'y plut dans les premiers temps, bien que quelque chose lui
manqut dont elle ne se rendait pas bien compte.

Un matin, le clerc de notaire de Fcamp lui apporta trois mille
six cents francs, prix des meubles laisss aux Peuples et estims
par un tapissier. Elle ressentit, en recevant cet argent, un
frmissement de plaisir; et, ds que l'homme fut parti, elle
s'empressa de mettre son chapeau, voulant gagner Goderville au
plus vite pour faire tenir  Paul cette somme inespre.

Mais, comme elle se htait sur la grand-route, elle rencontra
Rosalie qui revenait du march. La bonne eut un soupon sans
deviner tout de suite la vrit, puis, quand elle l'eut
dcouverte, car Jeanne ne lui savait plus rien cacher, elle posa
son panier par terre pour se fcher tout  son aise.

Et elle cria, les poings sur les hanches; puis elle prit sa
matresse du bras droit, son panier du bras gauche, et, toujours
furieuse, elle se remit en marche vers la maison.

Ds qu'elles furent rentres, la bonne exigea la remise de
l'argent. Jeanne le donna en gardant les six cents francs; mais sa
ruse fut vite perce par la servante mise en dfiance; et elle dut
livrer le tout.

Rosalie consentit cependant  ce que ce reliquat ft envoy au
jeune homme.

Il remercia au bout de quelques jours.Tu m'as rendu un grand
service, ma chre maman, car nous tions dans une profonde
misre.

Jeanne, cependant, ne s'accoutumait gure  Batteville; il lui
semblait sans cesse qu'elle ne respirait plus comme autrefois,
qu'elle tait plus seule encore, plus abandonne, plus perdue.
Elle sortait pour faire un tour, gagnait le hameau de Verneuil,
revenait par les Trois-Mares puis, une fois rentre, se relevait,
prise d'une envie de ressortir comme si elle et oubli d'aller l
justement o elle devait se rendre, o elle avait envie de se
promener.

Et cela, tous les jours, recommenait sans qu'elle comprt la
raison de cet trange besoin. Mais, un soir, une phrase lui vint
inconsciemment qui lui rvla le secret de ses inquitudes. Elle
dit, en s'asseyant, pour dner:

-- Oh! comme j'ai envie de voir la mer!

Ce qui lui manquait si fort, c'tait la mer, sa grande voisine
depuis vingt-cinq ans, la mer avec son air sal, ses colres, sa
voix grondeuse, ses souffles puissants, la mer que, chaque matin,
elle voyait de sa fentre des Peuples, qu'elle respirait jour et
nuit, qu'elle sentait prs d'elle, qu'elle s'tait mise  aimer
comme une personne sans s'en douter.

Massacre vivait galement dans une extrme agitation. Il s'tait
install, ds le soir de son arrive, dans le bas du buffet de la
cuisine, sans qu'il ft possible de l'en dloger. Il restait l
tout le jour, presque immobile, se retournant seulement de temps
en temps avec un grognement sourd.

Mais, aussitt que venait la nuit, il se levait et se tranait
vers la porte du jardin, en heurtant les murs. Puis, quand il
avait pass dehors les quelques minutes qu'il lui fallait, il
rentrait, s'asseyait sur son derrire devant le fourneau encore
chaud, et, ds que ses deux matresses taient parties se coucher,
il se mettait  hurler.

Il hurlait ainsi toute la nuit, d'une voix plaintive et
lamentable, s'arrtant parfois une heure pour reprendre sur un ton
plus dchirant encore. On l'attacha devant la maison dans un
baril. Il hurla sous les fentres. Puis, comme il tait infirme et
bien prs de mourir, on le remit  la cuisine.

Le sommeil devenait impossible pour Jeanne qui entendait le vieil
animal gmir et gratter sans cesse, cherchant  se reconnatre
dans cette maison nouvelle, comprenant bien qu'il n'tait plus
chez lui.

Rien ne le pouvait calmer. Assoupi le long du jour, comme si ses
yeux teints, la conscience de son infirmit, l'eussent empch de
se mouvoir, alors que tous les tres vivent et s'agitent, il se
mettait  rder sans repos ds que tombait le soir, comme s'il
n'et plus os vivre et remuer que dans les tnbres, qui font
tous les tres aveugles.

On le trouva mort un matin. Ce fut un grand soulagement.

L'hiver s'avanait; et Jeanne se sentait envahie par une
invincible dsesprance. Ce n'tait pas une de ces douleurs aigus
qui semblent tordre l'me, mais une morne et lugubre tristesse.

Aucune distraction ne la rveillait. Personne ne s'occupait
d'elle. La grand-route devant sa porte se droulait  droite et 
gauche presque toujours vide. De temps en temps un tilbury passait
au trot, conduit par un homme  figure rouge dont la blouse,
gonfle au vent de la course, faisait une sorte de ballon bleu;
parfois c'tait une charrette lente, ou bien on voyait venir de
loin deux paysans, l'homme et la femme, tout petits  l'horizon,
puis grandissant, puis, quand ils avaient dpass la maison,
rediminuant, devenant gros comme deux insectes, l-bas, tout au
bout de la ligne blanche qui s'allongeait  perte de vue, montant
et descendant selon les molles ondulations du sol.

Quand l'herbe se remit  pousser, une fillette en jupe courte
passait tous les matins devant la barrire, conduisant deux vaches
maigres qui broutaient le long des fosss de la route. Elle
revenait le soir, de la mme allure endormie, faisant un pas
toutes les dix minutes derrire ses btes.

Jeanne, chaque nuit, rvait qu'elle habitait encore les Peuples.

Elle s'y retrouvait comme autrefois avec pre et petite mre, et
parfois mme avec tante Lison. Elle refaisait des choses oublies
et finies, s'imaginait soutenir Mme Adlade voyageant dans son
alle. Et chaque rveil tait suivi de larmes.

Elle pensait toujours  Paul, se demandant: Que fait-il? Comment
est-il maintenant? Songe-t-il  moi quelquefois? En se promenant
lentement dans les chemins creux entre les fermes, elle roulait
dans sa tte toutes ces ides qui la martyrisaient; mais elle
souffrait surtout d'une jalousie inapaisable contre cette femme
inconnue qui lui avait ravi son fils. Cette haine seule la
retenait, l'empchait d'agir, d'aller le chercher, de pntrer
chez lui. Il lui semblait voir la matresse debout sur la porte et
demandant:

-- Que voulez-vous ici, madame?

Sa fiert de mre se rvoltait de la possibilit de cette
rencontre; et son orgueil hautain de femme toujours pure, sans
dfaillances et sans tache, l'exasprait de plus en plus contre
toutes ces lchets de l'homme asservi par les sales pratiques de
l'amour charnel qui rend lches les coeurs eux-mmes. L'humanit
lui semblait immonde quand elle songeait  tous les secrets
malpropres des sens, aux caresses qui avilissent,  tous les
mystres devins des accouplements indissolubles.

Le printemps et l't passrent encore.

Mais quand l'automne revint avec les longues pluies, le ciel
gristre, les nuages sombres, une telle lassitude de vivre ainsi
la saisit, qu'elle se rsolut  tenter un grand effort pour
reprendre son Poulet.

La passion du jeune homme devait tre use  prsent.

Elle lui crivit une lettre plore.

Mon cher enfant, je viens te supplier de revenir auprs de moi.
Songe donc que je suis vieille et malade, toute seule, toute
l'anne, avec une bonne. J'habite maintenant une petite maison
auprs de la route. C'est bien triste. Mais si tu tais l tout
changerait pour moi. Je n'ai que toi au monde et je ne t'ai pas vu
depuis sept ans! Tu ne sauras jamais comme j'ai t malheureuse et
combien j'avais repos mon coeur sur toi. Tu tais ma vie, mon
rve, mon seul espoir, mon seul amour, et tu me manques, et tu
m'as abandonne.

Oh! reviens, mon petit Poulet, reviens m'embrasser, reviens
auprs de ta vieille mre qui te tend des bras dsesprs.

JEANNE.

Il rpondit quelques jours plus tard.

Ma chre maman, je ne demanderais pas mieux que d'aller te voir,
mais je n'ai pas le sou. Envoie-moi quelque argent et je viendrai.
J'avais du reste l'intention d'aller te trouver pour te parler
d'un projet qui me permettrait de faire ce que tu me demandes.

Le dsintressement et l'affection de celle qui a t ma compagne
dans les vilains jours que je traverse, demeurent sans limites 
mon gard. Il n'est pas possible que je reste plus longtemps sans
reconnatre publiquement son amour et son dvouement si fidles.
Elle a du reste de trs bonnes manires que tu pourras apprcier.
Et elle est trs instruite, elle lit beaucoup. Enfin, tu ne te
fais pas l'ide de ce qu'elle a toujours t pour moi. Je serais
une brute, si je ne lui tmoignais pas ma reconnaissance. Je viens
donc te demander l'autorisation de l'pouser. Tu me pardonnerais
mes escapades et nous habiterions tous ensemble dans ta nouvelle
maison.

Si tu la connaissais, tu m'accorderais tout de suite ton
consentement. Je t'assure qu'elle est parfaite, et trs
distingue. Tu l'aimerais, j'en suis certain. Quant  moi, je ne
pourrais pas vivre sans elle.

J'attends ta rponse avec impatience, ma chre maman, et nous
t'embrassons de tout coeur.

Ton fils.

Vicomte PAUL DE LAMARE.

Jeanne fut atterre. Elle demeurait immobile, la lettre sur les
genoux, devinant la ruse de cette fille qui avait sans cesse
retenu son fils, qui ne l'avait pas laiss venir une seule fois,
attendant son heure, l'heure o la vieille mre dsespre, ne
pouvant plus rsister au dsir d'treindre son enfant, faiblirait,
accorderait tout.

Et la grosse douleur de cette prfrence obstine de Paul pour
cette crature dchirait son coeur. Elle rptait:

-- Il ne m'aime pas. Il ne m'aime pas.

Rosalie entra. Jeanne balbutia:

-- Il veut l'pouser maintenant.

La bonne eut un sursaut:

-- Oh! madame, vous ne permettrez pas a. M. Paul ne va pas
ramasser cette trane.

Et Jeanne accable, mais rvolte, rpondit:

-- a, jamais, ma fille. Et, puisqu'il ne veut pas venir, je vais
aller le trouver, moi, et nous verrons laquelle de nous deux
l'emportera.

Et elle crivit tout de suite  Paul pour annoncer son arrive, et
pour le voir autre part que dans le logis habit par cette gueuse.

Puis, en attendant une rponse, elle fit ses prparatifs. Rosalie
commena  empiler dans une vieille malle le linge et les effets
de sa matresse. Mais comme elle pliait une robe, une ancienne
robe de campagne, elle s'cria:

-- Vous n'avez seulement rien  vous mettre sur le dos. Je ne vous
permettrai pas d'aller comme a. Vous feriez honte  tout le
monde; et les dames de Paris vous regarderaient comme une
servante.

Jeanne la laissa faire. Et les deux femmes se rendirent ensemble 
Goderville pour choisir une toffe  carreaux verts qui fut
confie  la couturire du bourg. Puis elles entrrent chez le
notaire, matre Roussel, qui faisait chaque anne un voyage d'une
quinzaine dans la capitale, afin d'obtenir de lui des
renseignements. Car Jeanne depuis vingt-huit ans n'avait pas revu
Paris.

Il fit des recommandations nombreuses sur la manire d'viter les
voitures, sur les procds pour n'tre pas vol, conseillant de
coudre l'argent dans la doublure des vtements et de ne garder
dans la poche que l'indispensable; il parla longuement des
restaurants  prix moyens dont il dsigna deux ou trois frquents
par des femmes; et il indiqua l'htel de Normandie o il
descendait lui-mme, auprs de la gare du chemin de fer. On
pouvait s'y prsenter de sa part.

Depuis six ans, ces chemins de fer, dont on parlait partout,
fonctionnaient entre Paris et Le Havre. Mais Jeanne, obsde de
chagrin, n'avait pas encore vu ces voitures  vapeur qui
rvolutionnaient tout le pays.

Cependant, Paul ne rpondait pas.

Elle attendit huit jours, puis quinze jours, allant chaque matin
sur la route au-devant du facteur qu'elle abordait en frmissant:

-- Vous n'avez rien pour moi, pre Malandain?

Et l'homme rpondait toujours de sa voix enroue par les
intempries des saisons:

-- Encore rien c'te fois, ma bonne dame.

C'tait cette femme, assurment, qui empchait Paul de rpondre!

Jeanne alors rsolut de partir tout de suite. Elle voulait prendre
Rosalie avec elle, mais la bonne refusa de la suivre pour ne pas
augmenter les frais de voyage.

Elle ne permit pas d'ailleurs  sa matresse d'emporter plus de
trois cents francs:

-- S'il vous en faut d'autres, vous m'crirez donc, et j'irai chez
le notaire pour qu'il vous fasse parvenir a. Si je vous en donne
plus, c'est M. Paul qui l'empochera.

Et, un matin de dcembre, elles montrent dans la carriole de
Denis Lecoq qui vint les chercher pour les conduire  la gare,
Rosalie faisant jusque-l la conduite  sa matresse.

Elles prirent d'abord des renseignements sur le prix des billets,
puis, quand tout fut rgl et la malle enregistre, elles
attendirent devant ces lignes de fer, cherchant  comprendre
comment manoeuvrait cette chose, si proccupes de ce mystre
qu'elles ne pensaient plus aux tristes raisons du voyage.

Enfin, un sifflement lointain leur fit tourner la tte, et elles
aperurent une machine noire qui grandissait. Cela arriva avec un
bruit terrible, passa devant elles en tranant une longue chane
de petites maisons roulantes; et un employ ayant ouvert une
porte, Jeanne embrassa Rosalie en pleurant et monta dans une de
ces cases.

Rosalie, mue, criait:

-- Au revoir, madame; bon voyage,  bientt!

-- Au revoir, ma fille.

Un coup de sifflet partit encore, et tout le chapelet de voitures
se remit  rouler doucement d'abord, puis plus vite, puis avec une
rapidit effrayante.

Dans le compartiment o se trouvait Jeanne, deux messieurs
dormaient adosss  deux coins.

Elle regardait passer les campagnes, les arbres, les fermes, les
villages, effare de cette vitesse, se sentant prise dans une vie
nouvelle, emporte dans un monde nouveau qui n'tait plus le sien,
celui de sa tranquille jeunesse et de sa vie monotone.

Le soir venait, lorsque le train entra dans Paris.

Un commissionnaire prit la malle de Jeanne; et elle le suivit
effare, bouscule, inhabile  passer dans la foule remuante,
courant presque derrire l'homme dans la crainte de le perdre de
vue.

Quand elle fut dans le bureau de l'htel, elle s'empressa
d'annoncer:

-- Je vous suis recommande par M. Roussel.

La patronne, une norme femme srieuse, assise  son bureau,
demanda:

-- Qui a, M. Roussel?

Jeanne interdite reprit:

-- Mais le notaire de Goderville, qui descend chez vous tous les
ans.

La grosse dame dclara:

-- C'est possible. Je ne le connais pas. Vous voulez une chambre?

-- Oui, madame.

Et un garon, prenant son bagage, monta l'escalier devant elle.

Elle se sentait le coeur serr. Elle s'assit devant une petite
table et demanda qu'on lui montt un bouillon avec une aile de
poulet. Elle n'avait rien pris depuis l'aurore.

Elle mangea tristement  la lueur d'une bougie, songeant  mille
choses, se rappelant son passage en cette mme ville au retour de
son voyage de noces, les premiers signes du caractre de Julien,
apparus lors de ce sjour  Paris. Mais elle tait jeune alors, et
confiante et vaillante. Maintenant, elle se sentait vieille,
embarrasse, craintive mme, faible et trouble pour un rien.
Quand elle eut fini son repas, elle se mit  la fentre et regarda
la rue pleine de monde. Elle avait envie de sortir et n'osait
point. Elle allait infailliblement se perdre, pensait-elle. Elle
se coucha; et souffla sa lumire.

Mais le bruit, cette sensation d'une ville inconnue et le trouble
du voyage la tenaient veille. Les heures s'coulaient. Les
rumeurs du dehors s'apaisaient peu  peu sans qu'elle pt dormir,
nerve par ce demi-repos des grandes villes. Elle tait habitue
 ce calme et profond sommeil des champs, qui engourdit tout, les
hommes, les btes et les plantes; et elle sentait maintenant,
autour d'elle, toute une agitation mystrieuse. Des voix presque
insaisissables lui parvenaient comme si elles eussent gliss dans
les murs de l'htel. Parfois un plancher craquait, une porte se
fermait, une sonnette tintait.

Tout  coup, vers deux heures du matin, alors qu'elle commenait 
s'assoupir, une femme poussa des cris dans une chambre voisine;
Jeanne s'assit brusquement dans son lit; puis elle crut entendre
un rire d'homme.

Alors,  mesure qu'approchait le jour, la pense de Paul
l'envahit; et elle s'habilla ds que le crpuscule parut.

Il habitait rue du Sauvage, dans la Cit. Elle voulut s'y rendre 
pied pour obir aux recommandations d'conomie de Rosalie. Il
faisait beau; l'air froid piquait la chair; des gens presss
couraient sur les trottoirs. Elle allait le plus vite possible,
suivant une rue indique au bout de laquelle elle devait tourner 
droite, puis  gauche; puis arrive sur une place, il lui faudrait
s'informer  nouveau. Elle ne trouva pas la place et se renseigna
auprs d'un boulanger qui lui donna des indications diffrentes.
Elle repartit, s'gara, erra, suivit d'autres conseils, se perdit
tout  fait.

Affole, elle marchait maintenant presque au hasard. Elle allait
se dcider  appeler un cocher quand elle aperut la Seine. Alors
elle longea les quais.

Au bout d'une heure environ, elle entrait dans la rue du Sauvage,
une sorte de ruelle toute noire. Elle s'arrta devant la porte,
tellement mue qu'elle ne pouvait plus faire un pas.

Il tait l, dans cette maison, Poulet.

Elle sentait trembler ses genoux et ses mains; enfin, elle entra,
suivit un couloir, vit la case du portier, et demanda en tendant
une pice d'argent:

-- Pourriez-vous monter dire  M. Paul de Lamare qu'une vieille
dame, une amie de sa mre, l'attend en bas?

Le portier rpondit:

-- Il n'habite plus ici, madame.

Un grand frisson la parcourut. Elle balbutia:

-- Ah! o... o demeure-t-il maintenant?

-- Je ne sais pas.

Elle se sentit tourdie comme si elle allait tomber et elle
demeura quelque temps sans pouvoir parler.

Enfin, par un effort violent, elle reprit sa raison, et murmura:

-- Depuis quand est-il parti?

L'homme la renseigna abondamment.

-- Voil quinze jours. Ils sont partis comme a, un soir, et pas
revenus. Ils devaient partout dans le quartier; aussi vous
comprenez bien qu'ils n'ont pas laiss leur adresse.

Jeanne voyait des lueurs, des grands jets de flamme, comme si on
lui et tir des coups de fusil devant les yeux. Mais une ide
fixe la soutenait, la faisait demeurer debout, calme en apparence,
et rflchie. Elle voulait savoir et retrouver Poulet.

-- Alors il n'a rien dit, en s'en allant?

-- Oh! rien du tout, ils se sont sauvs pour ne pas payer, voil.

-- Mais, il doit envoyer chercher ses lettres par quelqu'un.

-- Plus souvent que je les donnerais. Et puis ils n'en recevaient
pas dix par an. Je leur en ai mont une pourtant deux jours avant
qu'ils s'en aillent.

C'tait sa lettre sans doute. Elle dit prcipitamment:

-- coutez, je suis sa mre,  lui, et je suis venue pour le
chercher. Voil dix francs pour vous. Si vous savez quelque
nouvelle ou quelque renseignement sur lui, apportez-les-moi 
l'htel de Normandie, rue du Havre, et je vous paierai bien.

Et elle se sauva.

Elle se remit  marcher sans s'inquiter o elle allait. Elle se
htait comme presse par une course importante; elle filait le
long des murs, heurte par des gens  paquets; elle traversait les
rues sans regarder les voitures venir, injurie par les cochers;
elle trbuchait aux marches des trottoirs auxquelles elle ne
prenait point garde; elle courait devant elle, l'me perdue.

Tout  coup elle se trouva dans un jardin et elle se sentit si
fatigue qu'elle s'assit sur un banc. Elle y demeura fort
longtemps apparemment, pleurant sans s'en apercevoir, car des
passants s'arrtaient pour la regarder. Puis elle sentit qu'elle
avait trs froid; et elle se leva pour repartir; ses jambes la
portaient  peine tant elle tait accable et faible.

Elle voulait entrer prendre un bouillon dans un restaurant, mais
elle n'osait pas pntrer dans ces tablissements, prise d'une
espce de honte, d'une peur, d'une sorte de pudeur de son chagrin
qu'elle sentait visible. Elle s'arrtait une seconde devant la
porte, regardait au-dedans, voyait tous ces gens attabls et
mangeant, et s'enfuyait intimide, se disant: J'entrerai dans le
prochain. Et elle ne pntrait pas davantage dans le suivant.

 la fin elle acheta chez un boulanger un petit pain en forme de
lune, et elle se mit  le croquer tout en marchant. Elle avait
grand-soif, mais elle ne savait o aller boire et elle s'en passa.

Elle franchit une vote et se trouva dans un autre jardin entour
d'arcades. Elle reconnut alors le Palais-Royal.

Comme le soleil et la marche l'avaient un peu rchauffe, elle
s'assit encore une heure ou deux.

Une foule entrait, une foule lgante qui causait, souriait,
saluait, cette foule heureuse dont les femmes sont belles et les
hommes riches, qui ne vit que pour la parure et les joies.

Jeanne, effare d'tre au milieu de cette cohue brillante, se leva
pour s'enfuir; mais, soudain, la pense lui vint qu'elle pourrait
rencontrer Paul en ce lieu; et elle se mit  errer en piant les
visages, allant et venant sans cesse, d'un bout  l'autre du
Jardin, de son pas humble et rapide.

Des gens se retournaient pour la regarder, d'autres riaient et se
la montraient. Elle s'en aperut et se sauva, pensant que, sans
doute, on s'amusait de sa tournure et de sa robe  carreaux verts
choisie par Rosalie et excute sur ses indications par la
couturire de Goderville.

Elle n'osait mme plus demander sa route aux passants. Elle s'y
hasarda pourtant et finit par retrouver son htel.

Elle passa le reste du jour sur une chaise, aux pieds de son lit,
sans remuer. Puis elle dna, comme la veille, d'un potage et d'un
peu de viande. Puis elle se coucha, accomplissant chaque acte
machinalement par habitude.

Le lendemain elle se rendit  la prfecture de police pour qu'on
lui retrouvt son enfant. On ne put rien lui promettre; on s'en
occuperait cependant.

Alors elle vagabonda par les rues, esprant toujours le
rencontrer. Et elle se sentait plus seule dans cette foule agite,
plus perdue, plus misrable qu'au milieu des champs dserts.

Quand elle rentra, le soir,  l'htel, on lui dit qu'un homme
l'avait demande de la part de M. Paul et qu'il reviendrait le
lendemain. Un flot de sang lui jaillit au coeur et elle ne ferma
pas l'oeil de la nuit. Si c'tait lui? Oui, c'tait lui
assurment, bien qu'elle ne l'et pas reconnu aux dtails qu'on
lui avait donns.

Vers neuf heures du matin on heurta sa porte, elle cria: Entrez!
prte  s'lancer, les bras ouverts. Un inconnu se prsenta. Et,
pendant qu'il s'excusait de l'avoir drange et qu'il expliquait
son affaire, une dette de Paul qu'il venait rclamer, elle se
sentait pleurer sans vouloir le laisser paratre, enlevant les
larmes du bout du doigt,  mesure qu'elles glissaient au coin des
yeux.

Il avait appris sa venue par le concierge de la rue du Sauvage,
et, comme il ne pouvait retrouver le jeune homme, il s'adressait 
la mre. Et il tendait un papier qu'elle prit sans songer  rien.
Elle lut un chiffre: 90 francs, tira son argent et paya.

Elle ne sortit pas ce jour-l.

Le lendemain d'autres cranciers se prsentrent. Elle donna tout
ce qui lui restait, ne rservant qu'une vingtaine de francs; et
elle crivit  Rosalie pour lui dire sa situation.

Elle passait ses jours  errer, attendant la rponse de sa bonne,
ne sachant que faire, o tuer les heures lugubres, les heures
interminables, n'ayant personne  qui dire un mot tendre, personne
qui connt sa misre. Elle allait au hasard, harcele  prsent
par un besoin de partir, de retourner l-bas, dans sa petite
maison sur le bord de la route solitaire.

Elle n'y pouvait plus vivre, quelques jours auparavant, tant la
tristesse l'accablait, et maintenant elle sentait bien qu'elle ne
saurait plus, au contraire, vivre que l, o ses mornes habitudes
s'taient enracines.

Enfin, un soir, elle trouva une lettre et deux cents francs.
Rosalie disait:

Madame Jeanne, revenez bien vite, car je ne vous enverrai plus
rien. Quant  M. Paul, c'est moi qu'irai le chercher quand nous
aurons de ses nouvelles.

Je vous salue. Votre servante.

ROSALIE.

Et Jeanne repartit pour Batteville, un matin qu'il neigeait, et
qu'il faisait grand froid.




-- XIV --


Alors elle ne sortit plus, elle ne remua plus. Elle se levait
chaque matin  la mme heure, regardait le temps par sa fentre,
puis descendait s'asseoir devant le feu dans la salle.

Elle restait l des jours entiers, immobile, les yeux plants sur
la flamme, laissant aller  l'aventure ses lamentables penses et
suivant le triste dfil de ses misres. Les tnbres, peu  peu,
envahissaient la petite pice sans qu'elle et fait d'autre
mouvement que pour remettre du bois au feu. Rosalie alors
apportait la lampe et s'criait:

-- Allons, madame Jeanne, il faut vous secouer ou bien vous
n'aurez pas encore faim ce soir.

Elle tait souvent poursuivie d'ides fixes qui l'obsdaient et
torture par des proccupations insignifiantes, les moindres
choses, dans sa tte malade, prenant une importance extrme.

Elle revivait surtout dans le pass, dans le vieux pass, hante
par les premiers temps de sa vie et par son voyage de noces, l-
bas en Corse. Des paysages de cette le, oublis depuis longtemps,
surgissaient soudain devant elle dans les tisons de sa chemine;
et elle se rappelait tous les dtails, tous les petits faits,
toutes les figures rencontres l-bas; la tte du guide Jean
Ravoli la poursuivait; et elle croyait parfois entendre sa voix.

Puis elle songeait aux douces annes de l'enfance de Paul, alors
qu'il lui faisait repiquer des salades, et qu'elle s'agenouillait
dans la terre grasse  ct de tante Lison, rivalisant de soins
toutes les deux pour plaire  l'enfant, luttant  celle qui ferait
reprendre les jeunes plantes avec le plus d'adresse et obtiendrait
le plus d'lves.

Et, tout bas, ses lvres murmuraient: Poulet, mon petit Poulet,
comme si elle lui et parl; et, sa rverie s'arrtant sur ce mot,
elle essayait parfois pendant des heures d'crire dans le vide, de
son doigt tendu, les lettres qui le composaient. Elle les traait
lentement, devant le feu, s'imaginant les voir, puis, croyant
s'tre trompe, elle recommenait le P d'un bras tremblant de
fatigue, s'efforant de dessiner le nom jusqu'au bout; puis, quand
elle avait fini, elle recommenait.

 la fin elle ne pouvait plus, mlait tout, modelait d'autres
mots, s'nervant jusqu' la folie.

Toutes les manies des solitaires la possdaient. La moindre chose
change de place l'irritait.

Rosalie souvent la forait  marcher, l'emmenait sur la route;
mais Jeanne, au bout de vingt minutes, dclarait: Je n'en puis
plus, ma fille, et elle s'asseyait au bord du foss.

Bientt tout mouvement lui fut odieux, et elle restait au lit le
plus tard possible.

Depuis son enfance, une seule habitude lui tait demeure
invariablement tenace, celle de se lever tout d'un coup aussitt
aprs avoir bu son caf au lait. Elle tenait d'ailleurs  ce
mlange d'une faon exagre; et la privation lui en aurait t
plus sensible que celle de n'importe quoi. Elle attendait, chaque
matin, l'arrive de Rosalie avec une impatience un peu sensuelle;
et, ds que la tasse pleine tait pose sur la table de nuit, elle
se mettait sur son sant et la vidait vivement d'une manire un
peu goulue. Puis, rejetant ses draps, elle commenait  se vtir.

Mais, peu  peu, elle s'habitua  rvasser quelques secondes aprs
avoir repos le bol dans son assiette, puis elle s'tendit de
nouveau dans le lit; puis elle prolongea, de jour en jour, cette
paresse jusqu'au moment o Rosalie revenait, furieuse, et
l'habillait presque de force.

Elle n'avait plus, d'ailleurs, une apparence de volont et, chaque
fois que sa servante lui demandait un conseil, lui posait une
question, s'informait de son avis, elle rpondait:

-- Fais comme tu voudras, ma fille.

Elle se croyait si directement poursuivie par une malchance
obstine contre elle qu'elle devenait fataliste comme un Oriental;
et l'habitude de voir s'vanouir ses rves et s'crouler ses
espoirs faisait qu'elle n'osait plus rien entreprendre, et qu'elle
hsitait des journes entires avant d'accomplir la chose la plus
simple, persuade qu'elle s'engageait toujours dans la mauvaise
voie et que cela tournerait mal.

Elle rptait  tout moment:

-- C'est moi qui n'ai pas eu de chance dans la vie.

Alors Rosalie s'criait:

-- Qu'est-ce que vous diriez donc s'il vous fallait travailler
pour avoir du pain, si vous tiez oblige de vous lever tous les
jours  six heures du matin pour aller en journe! Il y en a bien
qui sont obliges de faire a, pourtant, et, quand elles
deviennent trop vieilles, elles meurent de misre.

Jeanne rpondait:

-- Songe donc que je suis toute seule, que mon fils m'a
abandonne.

Et Rosalie alors se fchait furieusement:

-- En voil une affaire! Eh bien! et les enfants qui sont au
service militaire! et ceux qui vont s'tablir en Amrique.

L'Amrique reprsentait pour elle un pays vague, o l'on va faire
fortune et dont on ne revient jamais.

Elle continuait:

-- Il y a toujours un moment o il faut se sparer, parce que les
vieux et les jeunes ne sont pas faits pour rester ensemble.

Et elle concluait d'un ton froce:

-- Eh bien, qu'est-ce que vous diriez s'il tait mort?

Et Jeanne, alors, ne rpondait plus rien.

Un peu de force lui revint quand l'air s'amollit aux premiers
jours du printemps, mais elle n'employait ce retour d'activit
qu' se jeter de plus en plus dans ses penses sombres.

Comme elle tait monte au grenier, un matin, pour chercher
quelque objet, elle ouvrit par hasard une caisse pleine de vieux
calendriers; on les avait conservs selon la coutume de certaines
gens de campagne.

Il lui sembla qu'elle retrouvait les annes elles-mmes de son
pass, et elle demeura saisie d'une trange et confuse motion
devant ce tas de cartons carrs.

Elle les prit et les emporta dans la salle en bas. Il y en avait
de toutes les tailles, des grands et des petits. Et elle se mit 
les ranger par annes sur la table. Soudain elle retrouva le
premier, celui qu'elle avait apport aux Peuples.

Elle le contempla longtemps, avec les jours biffs par elle le
matin de son dpart de Rouen, le lendemain de sa sortie du
couvent. Et elle pleura. Elle pleura des larmes mornes et lentes,
de pauvres larmes de vieille en face de sa vie misrable, tale
devant elle sur cette table.

Et une ide la saisit qui fut bientt une obsession terrible,
incessante, acharne. Elle voulait retrouver presque jour par jour
ce qu'elle avait fait.

Elle piqua contre les murs, sur la tapisserie, l'un aprs l'autre,
ces cartons jaunis, et elle passait des heures, en face de l'un ou
de l'autre, se demandant: Que m'est-il arriv, ce mois-l?

Elle avait marqu de traits les dates mmorables de son histoire,
et elle parvenait parfois  retrouver un mois entier,
reconstituant un  un, groupant, rattachant l'un  l'autre tous
les petits faits qui avaient prcd ou suivi un vnement
important.

Elle russit,  force d'attention obstine, d'efforts de mmoire,
de volont concentre,  rtablir presque entirement ses deux
premires annes aux Peuples, les souvenirs lointains de sa vie
lui revenant avec une facilit singulire et une sorte de relief.

Mais les annes suivantes lui semblaient se perdre dans un
brouillard, se mler, enjamber, l'une sur l'autre; et elle
demeurait parfois un temps infini, la tte penche vers un
calendrier, l'esprit tendu sur l'Autrefois, sans parvenir mme 
se rappeler si c'tait dans ce carton-l que tel souvenir pouvait
tre retrouv.

Elle allait de l'un  l'autre autour de la salle qu'entouraient,
comme les gravures d'un chemin de la croix, ces tableaux des jours
finis. Brusquement elle arrtait sa chaise devant l'un d'eux, et
restait jusqu' la nuit immobile  le regarder, enfonce en ses
recherches.

Puis tout  coup, quand toutes les sves se rveillrent sous la
chaleur du soleil, quand les rcoltes se mirent  pousser par les
champs, les arbres  verdir, quand les pommiers dans les cours
s'panouirent comme des boules roses et parfumrent la plaine, une
grande agitation la saisit.

Elle ne tenait plus en place; elle allait et venait, sortait et
rentrait vingt fois par jour, et vagabondait parfois au loin le
long des fermes, s'exaltant dans une sorte de fivre de regret.

La vue d'une marguerite blottie dans une touffe d'herbe, d'un
rayon de soleil glissant entre les feuilles, d'une flaque d'eau
dans une ornire o se mirait le bleu du ciel, la remuait,
l'attendrissait, la bouleversait en lui redonnant des sensations
lointaines, comme l'cho de ses motions de jeune fille, quand
elle rvait par la campagne.

Elle avait frmi des mmes secousses, savour cette douceur et
cette griserie troublante des jours tides, quand elle attendait
l'avenir. Elle retrouvait tout cela maintenant que l'avenir tait
clos. Elle en jouissait encore dans son coeur; mais elle en
souffrait en mme temps, comme si la joie ternelle du monde
rveill en pntrant sa peau sche, son sang refroidi, son me
accable, n'y pouvait plus jeter qu'un charme affaibli et
douloureux.

Il lui semblait aussi que quelque chose tait un peu chang
partout autour d'elle. Le soleil devait tre un peu moins chaud
que dans sa jeunesse, le ciel un peu moins bleu, l'herbe un peu
moins verte; et les fleurs, plus ples et moins odorantes,
n'enivraient plus tout  fait autant.

Dans certains jours, cependant, un tel bien-tre de vie la
pntrait, qu'elle se reprenait  rvasser,  esprer,  attendre;
car peut-on, malgr la rigueur acharne du sort, ne pas esprer
toujours, quand il fait beau?

Elle allait, elle allait devant elle, pendant des heures et des
heures, comme fouette par l'excitation de son me. Et parfois
elle s'arrtait tout  coup, et s'asseyait au bord de la route
pour rflchir  des choses tristes. Pourquoi n'avait-elle pas t
aime comme d'autres? Pourquoi n'avait-elle pas mme connu les
simples bonheurs d'une existence calme?

Et parfois encore elle oubliait un moment qu'elle tait vieille,
qu'il n'y avait plus rien devant elle, hors quelques ans lugubres
et solitaires, que toute sa route tait parcourue; et elle
btissait, comme jadis,  seize ans, des projets doux  son coeur;
elle combinait des bouts d'avenir charmants. Puis la dure
sensation du rel tombait sur elle; elle se relevait courbature
comme sous la chute d'un poids qui lui aurait cass les reins; et
elle reprenait plus lentement le chemin de sa demeure en
murmurant:

-- Oh! vieille folle! vieille folle!

Rosalie maintenant lui rptait  tout moment:

-- Mais restez donc tranquille, madame, qu'est-ce que vous avez 
vous mouver comme a?

Et Jeanne rpondait tristement:

-- Que veux-tu, je suis comme Massacre aux derniers jours.

La bonne, un matin, entra plus tt dans sa chambre, et dposant
sur sa table de nuit le bol de caf au lait:

-- Allons, buvez vite, Denis est devant la porte qui nous attend.
Nous allons aux Peuples parce que j'ai affaire l-bas.

Jeanne crut qu'elle allait s'vanouir tant elle se sentit mue; et
elle s'habilla en tremblant d'motion, effare et dfaillante  la
pense de revoir sa chre maison.

Un ciel radieux s'talait sur le monde; et le bidet, pris de
gaiets, faisait parfois un temps de galop. Quand on entra dans la
commune d'touvent, Jeanne sentit qu'elle respirait avec peine
tant sa poitrine palpitait; et quand elle aperut les piliers de
brique de la barrire, elle dit  voix basse deux ou trois fois,
et malgr elle: Oh! oh! oh! comme devant les choses qui
rvolutionnent le coeur.

On dtela la carriole chez les Couillard; puis, pendant que
Rosalie et son fils allaient  leurs affaires, les fermiers
offrirent  Jeanne de faire un tour au chteau, les matres tant
absents, et on lui donna les clefs.

Elle partit seule, et, lorsqu'elle fut devant le vieux manoir du
ct de la mer, elle s'arrta pour le regarder. Rien n'tait
chang au-dehors. Le vaste btiment gristre avait ce jour-l, sur
ses murs ternis, des sourires de soleil. Tous les contrevents
taient clos.

Un petit morceau d'une branche morte tomba sur sa robe, elle leva
les yeux; il venait du platane. Elle s'approcha du gros arbre  la
peau lisse et ple, et le caressa de la main comme une bte. Son
pied heurta, dans l'herbe, un morceau de bois pourri; c'tait le
dernier fragment du banc o elle s'tait assise si souvent avec
tous les siens, du banc qu'on avait pos le jour mme de la
premire visite de Julien.

Alors elle gagna la double porte du vestibule et eut grand-peine 
l'ouvrir, la lourde clef rouille refusant de tourner. La serrure,
enfin, cda avec un dur grincement des ressorts; et le battant, un
peu rsistant lui-mme, s'enfona sous une pousse.

Jeanne tout de suite, et presque courant, monta jusqu' sa
chambre. Elle ne la reconnut pas, tapisse d'un papier clair;
mais, ayant ouvert une fentre, elle demeura remue jusqu'au fond
de sa chair devant tout cet horizon tant aim, le bosquet, les
ormes, la lande, et la mer seme de voiles brunes qui semblaient
immobiles au loin.

Alors elle se mit  rder par la grande demeure vide. Elle
regardait, sur les murailles, des taches familires  ses yeux.
Elle s'arrta devant un petit trou creus dans le pltre par le
baron qui s'amusait souvent, en souvenir de son jeune temps, 
faire des armes avec sa canne contre la cloison quand il passait
devant cet endroit.

Dans la chambre de petite mre elle retrouva, pique derrire une
porte, dans un coin sombre auprs du lit, une fine pingle  tte
d'or qu'elle avait enfonce l autrefois (elle se le rappelait
maintenant), et qu'elle avait, depuis, cherche pendant des
annes. Personne ne l'avait trouve. Elle la prit comme une
inapprciable relique et la baisa.

Elle allait partout, cherchait, reconnaissait des traces presque
invisibles dans les tentures des chambres qu'on n'avait point
changes, revoyait ces figures bizarres que l'imagination prte
souvent aux dessins des toffes, des marbres, aux ombres des
plafonds salis par le temps.

Elle marchait  pas muets, toute seule dans l'immense chteau
silencieux, comme  travers un cimetire. Toute sa vie gisait l-
dedans.

Elle descendit au salon. Il tait sombre derrire ses volets
ferms et elle fut quelque temps avant d'y rien distinguer; puis,
son regard s'habituant  l'obscurit, elle reconnut peu  peu les
hautes tapisseries o se promenaient des oiseaux. Deux fauteuils
taient rests devant la chemine comme si on venait de les
quitter; et l'odeur mme de la pice, une odeur qu'elle avait
toujours garde, comme les tres ont la leur, une odeur vague,
bien reconnaissable cependant, douce senteur indcise des vieux
appartements, pntrait Jeanne, l'enveloppait de souvenirs,
grisait sa mmoire. Elle restait haletante, aspirant cette haleine
du pass, et les yeux fixs sur les deux siges. Et soudain, dans
une brusque hallucination qu'enfanta son ide fixe, elle crut
voir, elle vit, comme elle les avait vus si souvent, son pre et
sa mre chauffant leurs pieds au feu.

Elle recula, pouvante, heurta du dos le bord de la porte, s'y
soutint pour ne pas tomber, les yeux toujours tendus sur les
fauteuils.

La vision avait disparu.

Elle demeura perdue pendant quelques minutes; puis elle reprit
lentement la possession d'elle-mme et voulut s'enfuir, ayant peur
d'tre folle. Son regard tomba par hasard sur le lambris auquel
elle s'appuyait; et elle aperut l'chelle de Poulet.

Toutes les lgres marques grimpaient sur la peinture  des
intervalles ingaux; et des chiffres tracs au canif indiquaient
les ges, les mois, et la croissance de son fils. Tantt c'tait
l'criture du baron, plus grande, tantt la sienne, plus petite,
tantt celle de tante Lison, un peu tremble. Et il lui sembla que
l'enfant d'autrefois tait l, devant elle, avec ses cheveux
blonds, collant son petit front contre le mur pour qu'on mesurt
sa taille.

Le baron criait:

-- Jeanne, il a grandi d'un centimtre depuis six semaines.

Elle se mit  baiser le lambris, avec une frnsie d'amour.

Mais on l'appelait au-dehors. C'tait la voix de Rosalie:

-- Madame Jeanne, madame Jeanne, on vous attend pour djeuner.

Elle sortit, perdant la tte. Et elle ne comprenait plus rien de
ce qu'on lui disait. Elle mangea des choses qu'on lui servit,
couta parler sans savoir de quoi, causa sans doute avec les
fermiers qui s'informaient de sa sant, se laissa embrasser,
embrassa elle-mme des joues qu'on lui tendait, et elle remonta
dans la voiture.

Quand elle perdit de vue,  travers les arbres, la haute toiture
du chteau, elle eut dans la poitrine un dchirement horrible.
Elle sentait en son coeur qu'elle venait de dire adieu pour
toujours  sa maison.

On s'en revint  Batteville.

Au moment o elle allait rentrer dans sa nouvelle demeure, elle
aperut quelque chose de blanc sous la porte; c'tait une lettre
que le facteur avait glisse l en son absence. Elle reconnut
aussitt qu'elle venait de Paul, et l'ouvrit, tremblant
d'angoisse. Il disait:

Ma chre maman, je ne t'ai pas crit plus tt parce que je ne
voulais pas te faire faire  Paris un voyage inutile, devant moi-
mme aller te voir incessamment. Je suis,  l'heure prsente, sous
le coup d'un grand malheur et dans une grande difficult. Ma femme
est mourante aprs avoir accouch d'une petite fille, voici trois
jours; et je n'ai pas le sou. Je ne sais que faire de l'enfant que
ma concierge lve au biberon comme elle peut, mais j'ai peur de
la perdre. Ne pourrais-tu t'en charger? Je ne sais absolument que
faire et je n'ai pas d'argent pour la mettre en nourrice. Rponds
poste pour poste.

Ton fils qui t'aime,

PAUL.

Jeanne s'affaissa sur une chaise, ayant  peine la force d'appeler
Rosalie. Quand la bonne fut l, elles relurent la lettre ensemble,
puis demeurrent silencieuses, l'une en face de l'autre,
longtemps.

Rosalie, enfin, parla:

-- J'vas aller chercher la petite moi, madame. On ne peut pas la
laisser comme a.

Jeanne rpondit:

-- Va, ma fille.

Elles se turent encore, puis la bonne reprit:

-- Mettez votre chapeau, madame, et puis allons  Goderville chez
le notaire. Si l'autre va mourir, faut que M. Paul l'pouse, pour
la petite, plus tard.

Et Jeanne, sans rpondre un mot, mit son chapeau. Une joie
profonde et inavouable inondait son coeur, une joie perfide
qu'elle voulait cacher  tout prix, une de ces joies abominables
dont on rougit, mais dont on jouit ardemment dans le secret
mystrieux de l'me: la matresse de son fils allait mourir.

Le notaire donna  la bonne des indications dtailles qu'elle se
fit rpter plusieurs fois; puis, sre de ne pas commettre
d'erreur, elle dclara:

-- Ne craignez rien, je m'en charge maintenant.

Elle partit pour Paris la nuit mme.

Jeanne passa deux jours dans un trouble de pense qui la rendait
incapable de rflchir  rien. Le troisime matin elle reut un
seul mot de Rosalie annonant son retour par le train du soir.
Rien de plus.

Vers trois heures elle fit atteler la carriole d'un voisin qui la
conduisit  la gare de Beuzeville pour attendre sa servante.

Elle restait debout sur le quai, l'oeil tendu sur la ligne droite
des rails qui fuyaient en se rapprochant l-bas, au bout de
l'horizon. De temps en temps elle regardait l'horloge. Encore dix
minutes. Encore cinq minutes. Encore deux minutes. Voici l'heure.
Rien n'apparaissait sur la voie lointaine. Puis tout  coup, elle
aperut une tache blanche, une fume, puis au-dessous un point
noir qui grandit, accourant  toute vitesse. La grosse machine
enfin, ralentissant sa marche, passa, en ronflant, devant Jeanne
qui guettait avidement les portires. Plusieurs s'ouvrirent; des
gens descendaient, des paysans en blouse, des fermires avec des
paniers, des petits-bourgeois en chapeau mou. Enfin elle aperut
Rosalie qui portait en ses bras une sorte de paquet de linge.

Elle voulut aller vers elle, mais elle craignait de tomber tant
ses jambes taient devenues molles. Sa bonne, l'ayant vue, la
rejoignit avec son air calme ordinaire; et elle dit:

-- Bonjour, madame; me v'l revenue, c'est pas sans peine.

Jeanne balbutia:

-- Eh bien?

Rosalie rpondit:

-- Eh bien, elle est morte, c'te nuit. Ils sont maris, v'l la
petite.

Et elle tendit l'enfant qu'on ne voyait point dans ses linges.

Jeanne la reut machinalement et elles sortirent de la gare, puis
montrent dans la voiture.

Rosalie reprit:

-- M. Paul viendra ds l'enterrement fini. Demain  la mme heure,
faut croire.

Jeanne murmura Paul... et n'ajouta rien.

Le soleil baissait vers l'horizon, inondant de clart les plaines
verdoyantes, taches de place en place par l'or des colzas en
fleur, et par le sang des coquelicots. Une quitude infinie
planait sur la terre tranquille o germaient les sves. La
carriole allait grand train, le paysan claquant de la langue pour
exciter son cheval.

Et Jeanne regardait droit devant elle en l'air, dans le ciel que
coupait, comme des fuses, le vol cintr des hirondelles. Et
soudain une tideur douce, une chaleur de vie traversant ses
robes, gagna ses jambes, pntra sa chair; c'tait la chaleur du
petit tre qui dormait sur ses genoux.

Alors une motion infinie l'envahit. Elle dcouvrit brusquement la
figure de l'enfant qu'elle n'avait pas encore vue: la fille de son
fils. Et comme la frle crature, frappe par la lumire vive,
ouvrait ses yeux bleus en remuant la bouche, Jeanne se mit 
l'embrasser furieusement, la soulevant dans ses bras, la criblant
de baisers.

Mais Rosalie, contente et bourrue, l'arrta.

-- Voyons, voyons, madame Jeanne, finissez; vous allez la faire
crier.

Puis elle ajouta, rpondant sans doute  sa propre pense:

-- La vie, voyez-vous, a n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on
croit.










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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

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*** END: FULL LICENSE ***

