The Project Gutenberg EBook of Le village arien, by Jules Verne

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Title: Le village arien

Author: Jules Verne

Release Date: October 8, 2005 [EBook #16827]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VILLAGE ARIEN ***




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Jules Verne
LE VILLAGE ARIEN
(1901)



Table des matires

CHAPITRE I _Aprs une longue tape_
CHAPITRE II _Les feux mouvants_
CHAPITRE III _Dispersion_
CHAPITRE IV _Parti  prendre, parti pris_
CHAPITRE V _Premire journe de marche_
CHAPITRE VI _Aprs une longue tape_
CHAPITRE VII _La cage vide_
CHAPITRE VIII _Le docteur Johausen_
CHAPITRE IX _Au courant du rio Johausen_
CHAPITRE X _Ngora!_
CHAPITRE XI _La journe du 19 Mars_
CHAPITRE XII _Sous bois_
CHAPITRE XIII _Le village arien_
CHAPITRE XIV _Les Wagddis_
CHAPITRE XV _Trois semaines d'tudes_
CHAPITRE XVI _Sa Majest Mslo-Tala-Tala_
CHAPITRE XVII _En quel tat le docteur Johausen!_
CHAPITRE XVIII _Brusque dnouement_



CHAPITRE I
_Aprs une longue tape_

Et le Congo amricain, demanda Max Huber, il n'en est donc pas
encore question?...

--  quoi bon, mon cher Max?... rpondit John Cort. Est-ce que les
vastes espaces nous manquent aux tats-Unis?... Que de rgions
neuves et dsertes  visiter entre l'Alaska et le Texas!... Avant
d'aller coloniser au dehors, mieux vaut coloniser au dedans, je
pense...

-- Eh! mon cher John, les nations europennes finiront par s'tre
partag l'Afrique, si les choses continuent -- soit une superficie
d'environ trois milliards d'hectares!... Les Amricains les
abandonneront-ils en totalit aux Anglais, aux Allemands, aux
Hollandais, aux Portugais, aux Franais, aux Italiens, aux
Espagnols, aux Belges?...

-- Les Amricains n'en ont que faire -- pas plus que les Russes,
rpliqua John Cort, et pour la mme raison...

-- Laquelle?

-- C'est qu'il est inutile de se fatiguer les jambes, lorsqu'il
suffit d'tendre le bras...

-- Bon! mon cher John, le gouvernement fdral rclamera, un jour
ou l'autre, sa part du gteau africain... Il y a un Congo
franais, un Congo belge, un Congo allemand, sans compter le Congo
indpendant, et celui-ci n'attend que l'occasion de sacrifier son
indpendance!... Et tout ce pays que nous venons de parcourir
depuis trois mois...

-- En curieux, en simples curieux, Max, non en conqurants...

-- La diffrence n'est pas considrable, digne citoyen des tats-
Unis, dclara Max Huber. Je le rpte, en cette partie de
l'Afrique, l'Union pourrait se tailler une colonie superbe... On
trouve l des territoires fertiles qui ne demandent qu' utiliser
leur fertilit, sous l'influence d'une irrigation gnreuse dont
la nature a fait tous les frais. Ils possdent un rseau liquide
qui ne tarit jamais...

-- Mme par cette abominable chaleur, observa John Cort, en
pongeant son front calcin par le soleil tropical.

-- Bah! n'y prenons plus garde! reprit Max Huber. Est-ce que nous
ne sommes pas acclimats, je dirai ngrifis, si vous n'y voyez
pas d'inconvnient, cher ami?... Nous voici en mars seulement, et
parlez-moi des tempratures de juillet, d'aot, lorsque les rayons
solaires vous percent la peau comme des vrilles de feu!...

-- N'importe, Max, nous aurons quelque peine  devenir Pahouins ou
Zanzibarites, avec notre lger piderme de Franais et
d'Amricain! J'en conviens, cependant, nous allons achever une
belle et intressante campagne que la bonne fortune a favorise...
Mais il me tarde d'tre de retour  Libreville, de retrouver dans
nos factoreries un peu de cette tranquillit, de ce repos qui est
bien d  des voyageurs aprs les trois mois d'un tel voyage...

-- D'accord, ami John, cette aventureuse expdition a prsent
quelque intrt. Pourtant, l'avouerai-je, elle ne m'a pas donn
tout ce que j'en attendais...

-- Comment, Max, plusieurs centaines de milles  travers un pays
inconnu, pas mal de dangers affronts au milieu de tribus peu
accueillantes, des coups de feu changs  l'occasion contre des
coups de sagaies et des voles de flches, des chasses que le lion
numide et la panthre libyenne ont daign honorer de leur
prsence, des hcatombes d'lphants faites au profit de notre
chef Urdax, une rcolte d'ivoire de premier choix qui suffirait 
fournir de touches les pianos du monde entier!... Et vous ne vous
dclarez pas satisfait...

-- Oui et non, John. Tout cela forme le menu ordinaire des
explorateurs de l'Afrique centrale... C'est ce que le lecteur
rencontre dans les rcits des Barth, des Burton, des Speke, des
Grant, des du Chaillu, des Livingstone, des Stanley, des Serpa
Pinto, des Anderson, des Cameron, des Mage, des Brazza, des
Gallieni, des Dibowsky, des Lejean, des Massari, des Wissemann,
des Buonfanti, des Maistre...

Le choc de l'avant-train du chariot contre une grosse pierre coupa
net la nomenclature des conqurants africains que droulait Max
Huber. John Cort en profita pour lui dire:

Alors vous comptiez trouver autre chose au cours de notre
voyage?...

-- Oui, mon cher John.

-- De l'imprvu?...

-- Mieux que de l'imprvu, lequel, je le reconnais volontiers, ne
nous a pas fait dfaut...

-- De l'extraordinaire?...

-- C'est le mot, mon ami, et, pas une fois, pas une seule, je n'ai
eu l'occasion de la jeter aux chos de la vieille Libye, cette
norme qualification de _portentosa Africa _due aux blagueurs
classiques de l'Antiquit...

-- Allons, Max, je vois qu'une me franaise est plus difficile 
contenter...

-- Qu'une me amricaine... je l'avoue, John, si les souvenirs que
vous emportez de notre campagne vous suffisent...

-- Amplement, Max.

-- Et si vous revenez content...

-- Content... surtout d'en revenir!

-- Et vous pensez que des gens qui liraient le rcit de ce voyage
s'crieraient: Diable, voil qui est curieux!

-- Ils seraient exigeants, s'ils ne le criaient pas!

--  mon avis, ils ne le seraient pas assez...

-- Et le seraient, sans doute, riposta John Cort, si nous avions
termin notre expdition dans l'estomac d'un lion ou dans le
ventre d'un anthropophage de l'Oubanghi...

-- Non, John, non, et, sans aller jusqu' ce genre de dnouement
qui, d'ailleurs, n'est pas dnu d'un certain intrt pour les
lecteurs et mme pour les lectrices, en votre me et conscience,
devant Dieu et devant les hommes, oseriez-vous jurer que nous
ayons dcouvert et observ plus que n'avaient dj observ et
dcouvert nos devanciers dans l'Afrique centrale?...

-- Non, en effet, Max.

-- Eh bien, moi, j'esprais tre plus favoris...

-- Gourmand, qui prtend faire une vertu de sa gourmandise!
rpliqua John Cort. Pour mon compte, je me dclare repu, et je
n'attendais pas de notre campagne plus qu'elle n'a donn...

-- C'est--dire rien, John.

-- D'ailleurs, Max, le voyage n'est pas encore termin, et,
pendant les cinq ou six semaines que ncessitera le parcours d'ici
 Libreville...

-- Allons donc! s'cria Max Huber, un simple cheminement de
caravane..., le trantran ordinaire des tapes... une promenade en
diligence, comme au bon temps...

-- Qui sait?... dit John Cort.

Cette fois, le chariot s'arrta pour la halte du soir au bas d'un
tertre couronn de cinq ou six beaux arbres, les seuls qui se
montrassent sur cette vaste plaine, illumine alors des feux du
soleil couchant.

Il tait sept heures du soir. Grce  la brivet du crpuscule
sous cette latitude du neuvime degr nord, la nuit ne tarderait
pas  s'tendre. L'obscurit serait mme profonde, car d'pais
nuages allaient voiler le rayonnement stellaire, et le croissant
de la lune venait de disparatre  l'horizon de l'ouest.

Le chariot, uniquement destin au transport des voyageurs, ne
contenait ni marchandises ni provisions. Que l'on se figure une
sorte de wagon dispos sur quatre roues massives, et mis en
mouvement par un attelage de six boeufs.  la partie antrieure
s'ouvrait une porte. clair de petites fentres latrales, le
wagon se divisait en deux chambres contigus que sparait une
cloison. Celle du fond tait rserve  deux jeunes gens de vingt-
cinq  vingt-six ans, l'un amricain, John Cort, l'autre franais,
Max Huber. Celle de l'avant tait occupe par un trafiquant
portugais nomm Urdax, et par le foreloper nomm Khamis. Ce
foreloper, -- c'est--dire l'homme qui ouvre la marche d'une
caravane, -- tait indigne du Cameroun et trs entendu  ce
difficile mtier de guide  travers les brlants espaces de
l'Oubanghi.

Il va de soi que la construction de ce wagon-chariot ne laissait
rien  reprendre au point de vue de la solidit. Aprs les
preuves de cette longue et pnible expdition, sa caisse en bon
tat, ses roues  peine uses au cercle de la jante, ses essieux
ni fendus ni fausss, on et dit qu'il revenait d'une simple
promenade de quinze  vingt lieues, alors que son parcours se
chiffrait par plus de deux mille kilomtres.

Trois mois auparavant, ce vhicule avait quitt Libreville, la
capitale du Congo franais. De l, en suivant la direction de
l'est, il s'tait avanc sur les plaines de l'Oubanghi plus loin
que le cours du Bahar-el-Abiad, l'un des tributaires qui versent
leurs eaux dans le sud du lac Tchad.

C'est  l'un des principaux affluents de la rive droite du Congo
ou Zare que cette contre doit son nom. Elle s'tend  l'est du
Cameroun allemand, dont le gouverneur est le consul gnral
d'Allemagne de l'Afrique occidentale, et elle ne saurait tre
actuellement dlimite par un trait prcis sur les cartes, mme
les plus modernes. Si ce n'est pas le dsert, -- un dsert 
vgtation puissante, qui n'aurait aucun point de ressemblance
avec le Sahara, -- c'est du moins une immense rgion, sur laquelle
se dissminent des villages  grande distance les uns des autres.
Les peuplades y guerroient sans cesse, s'asservissent ou s'entre-
tuent, et s'y nourrissent encore de chair humaine, tels les
Moubouttous, entre le bassin du Nil et celui du Congo. Et, ce qui
est abominable, les enfants servent d'ordinaire  l'assouvissement
de ces instincts du cannibalisme. Aussi, les missionnaires se
dvouent-ils pour sauver ces petites cratures, soit en les
enlevant par force, soit en les rachetant, et ils les lvent
chrtiennement dans les missions tablies le long du fleuve
Siramba. Qu'on ne l'oublie pas, ces missions ne tarderaient pas 
succomber faute de ressources, si la gnrosit des tats
europens, celle de la France en particulier, venait  s'teindre.

Il convient mme d'ajouter que, dans l'Oubanghi, les enfants
indignes sont considrs comme monnaie courante pour les changes
du commerce. On paye en petits garons et en petites filles les
objets de consommation que les trafiquants introduisent jusqu'au
centre du pays. Le plus riche indigne est donc celui dont la
famille est la plus nombreuse.

Mais, si le Portugais Urdax ne s'tait pas aventur  travers ces
plaines dans un intrt commercial, s'il n'avait pas eu  faire de
trafic avec les tribus riveraines de l'Oubanghi, s'il n'avait eu
d'autre objectif que de se procurer une certaine quantit d'ivoire
en chassant l'lphant qui abonde en cette contre, il n'tait pas
sans avoir pris contact avec les froces peuplades congolaises. En
plusieurs rencontres mme, il dut tenir en respect des bandes
hostiles et changer en armes dfensives contre les indignes
celles qu'il destinait  poursuivre les troupeaux de pachydermes.

Au total, heureuse et fructueuse campagne qui ne comptait pas une
seule victime parmi le personnel de la caravane.

Or, prcisment aux abords d'un village, prs des sources du
Bahar-el-Abiad, John Cort et Max Huber avaient pu arracher un
jeune enfant  l'affreux sort qui l'attendait et le racheter au
prix de quelques verroteries. C'tait un petit garon, g d'une
dizaine d'annes, de constitution robuste, intressante et douce
physionomie, de type ngre peu accentu. Ainsi que cela se voit
chez quelques tribus, il avait le teint presque clair, la
chevelure blonde et non la laine crpue des noirs, le nez aquilin
et non cras, les lvres fines et non lippues. Ses yeux
brillaient d'intelligence, et il prouva bientt pour ses sauveurs
une sorte d'amour filial. Ce pauvre tre, enlev  sa tribu, sinon
 sa famille, car il n'avait plus ni pre ni mre, se nommait
Llanga. Aprs avoir t pendant quelque temps instruit par les
missionnaires qui lui avaient appris un peu de franais et
d'anglais, une mauvaise chance l'avait fait retomber entre les
mains des Denkas, et quel sort l'attendait, on le devine. Sduits
par son affection caressante, par la reconnaissance qu'il leur
tmoignait, les deux amis se prirent d'une vive sympathie pour cet
enfant; ils le nourrirent, ils le vtirent, ils l'levrent avec
grand profit, tant il montrait d'esprit prcoce. Et, ds lors,
quelle diffrence pour Llanga! Au lieu d'tre, comme les
malheureux petits indignes,  l'tat de marchandise vivante, il
vivrait dans les factoreries de Libreville, devenu l'enfant
adoptif de Max Huber et de John Cort... Ils en avaient pris la
charge et ne l'abandonneraient plus!... Malgr son jeune ge, il
comprenait cela, il se sentait aim, une larme de bonheur coulait
de ses yeux chaque fois que les mains de Max Huber ou de John Cort
se posaient sur sa tte.

Lorsque le chariot eut fait halte, les boeufs, fatigus d'une
longue route par une temprature dvorante, se couchrent sur la
prairie. Aussitt Llanga, qui venait de cheminer  pied pendant
une partie de l'tape, tantt en avant, tantt en arrire de
l'attelage, accourut au moment o ses deux protecteurs
descendaient de la plate-forme.

Tu n'es pas trop fatigu, Llanga?... demanda John Cort, en
prenant la main du petit garon.

-- Non... non!... bonnes jambes... et aime bien  courir, rpondit
Llanga, qui souriait des lvres et des yeux  John Cort comme 
Max Huber.

-- Maintenant, il est temps de manger, dit ce dernier.

-- Manger... oui... mon ami Max!

Puis, aprs avoir bais les mains qui lui taient tendues, il alla
se mler aux porteurs sous la ramure des grands arbres du tertre.

Si ce chariot ne servait qu'au transport du Portugais Urdax, de
Khamis et de leurs deux compagnons, c'est que colis et charges
d'ivoire taient confis au personnel de la caravane, -- une
cinquantaine d'hommes, pour la plupart des noirs du Cameroun. Ils
avaient dpos  terre les dfenses d'lphants et les caisses qui
assuraient la nourriture quotidienne en dehors de ce que
fournissait la chasse sur ces giboyeuses contres de l'Oubanghi.

Ces noirs ne sont que des mercenaires, rompus  ce mtier, et
pays d'un assez haut prix, que permet de leur accorder le
bnfice de ces fructueuses expditions. On peut mme dire qu'ils
n'ont jamais couv leurs oeufs, pour employer l'expression par
laquelle on dsigne les indignes sdentaires. Habitus  porter
ds l'enfance, ils porteront tant que leurs jambes ne leur feront
pas dfaut. Et, cependant, le mtier est rude, quand il faut
l'exercer sous un tel climat. Les paules charges de ce pesant
ivoire ou des lourds colis de provisions, la chair souvent mise 
vif, les pieds ensanglants, le torse corch par le piquant des
herbes, car ils sont  peu prs nus, ils vont ainsi entre l'aube
et onze heures du matin et ils reprennent leur marche jusqu'au
soir lorsque la grande chaleur est passe. Mais l'intrt des
trafiquants commande de les bien payer, et ils les payent bien; de
les bien nourrir, et ils les nourrissent bien; de ne point les
surmener au del de toute mesure, et ils ne les surmnent pas.
Trs rels sont les dangers de ces chasses aux lphants, sans
parler de la rencontre possible des lions et des panthres, et le
chef doit pouvoir compter sur son personnel. En outre, la rcolte
de la prcieuse matire acheve, il importe que la caravane
retourne heureusement et promptement aux factoreries de la cte.
Il y a donc avantage  ce qu'elle ne soit arrte ni par des
retards provenant de fatigues excessives, ni par les maladies --
entre autres la petite vrole, dont les ravages sont les plus 
craindre. Aussi, pntr de ces principes, servi par une vieille
exprience, le Portugais Urdax, en prenant un soin extrme de ses
hommes, avait-il russi jusqu'alors dans ces lucratives
expditions au centre de l'Afrique quatoriale.

Et telle tait cette dernire, puisqu'elle lui valait un stock
considrable d'ivoire de belle qualit, rapport des rgions au
del du Bahar-el-Abiad, presque sur la limite du Darfour.

Ce fut sous l'ombrage de magnifiques tamarins que s'organisa le
campement, et, lorsque John Cort, aprs que les porteurs eurent
commenc le dballage des provisions, interrogea le Portugais,
voici la rponse qu'il obtint, en cette langue anglaise qu'Urdax
parlait couramment:

Je pense, monsieur Cort, que le lieu de la halte est convenable,
et la table est toute servie pour nos attelages.

-- En effet, ils auront l une herbe paisse et grasse... dit John
Cort.

-- Et on la brouterait volontiers, ajouta Max Huber, si on
possdait la structure d'un ruminant et trois estomacs pour la
digrer!

-- Merci, rpliqua John Cort, mais je prfre un quartier
d'antilope grill sur les charbons, le biscuit dont nous sommes
largement approvisionns, et nos quartauts de madre du Cap...

-- Auquel on pourra mlanger quelques gouttes de ce rio limpide
qui court  travers la plaine, observa le Portugais. Et il
montrait un cours d'eau, -- affluent de l'Oubanghi, sans doute, --
qui coulait  un kilomtre du tertre.

Le campement s'acheva sans retard. L'ivoire fut empil par tas 
proximit du chariot. Les attelages vagurent autour des tamarins.
Des feux s'allumrent  et l avec le bois mort tomb des arbres.
Le foreloper s'assura que les divers groupes ne manquaient de
rien. La chair d'lan et d'antilope, frache ou sche, abondait.
Les chasseurs la pouvaient renouveler aisment. L'air se remplit
de l'odeur des grillades, et chacun fit preuve d'un apptit
formidable que justifiait cette demi-journe de marche.

Il va sans dire que les armes et les munitions taient restes
dans le chariot, -- quelques caisses de cartouches, des fusils de
chasse, des carabines, des revolvers, excellents engins de
l'armement moderne,  la disposition du Portugais, de Khamis, de
John Cort et de Max Huber, en cas d'alerte.

Le repas devait prendre fin une heure aprs. L'estomac apais, et
la fatigue aidant, la caravane ne tarderait pas  tre plonge
dans un profond sommeil.

Toutefois, le foreloper la confia  la surveillance de quelques-
uns de ses hommes, qui devaient se relever de deux heures en deux
heures. En ces lointaines contres, il y a toujours lieu de se
garder contre les tres malintentionns,  deux pieds comme 
quatre pattes. Aussi, Urdax ne manquait-il pas de prendre toutes
les mesures de prudence. g de cinquante ans, vigoureux encore,
trs entendu  la conduite des expditions de ce genre, il tait
d'une extraordinaire endurance. De mme, Khamis, trente-cinq ans,
leste, souple, solide aussi, de grand sang-froid et de grand
courage, offrait toute garantie pour la direction des caravanes 
travers l'Afrique.

Ce fut au pied de l'un des tamarins que les deux amis et le
Portugais s'assirent pour le souper, apport par le petit garon,
et que venait de prparer un des indignes auquel taient dvolues
les fonctions de cuisinier.

Pendant ce repas, les langues ne chmrent pas plus que les
mchoires. Manger n'empche point de parler, lorsqu'on n'y met pas
trop de hte. De quoi s'entretint-on?... Des incidents de
l'expdition durant le parcours vers le nord-est?... Point. Ceux
qui pouvaient se prsenter au retour taient d'un intrt plus
actuel. Le cheminement serait long encore jusqu'aux factoreries de
Libreville -- plus de deux mille kilomtres -- ce qui exigerait de
neuf  dix semaines de marche. Or, dans cette seconde partie du
voyage, qui sait? avait dit John Cort  son compagnon, auquel il
fallait mieux que de l'imprvu, de l'extraordinaire.

Jusqu' cette dernire tape, depuis les confins du Darfour, la
caravane avait redescendu vers l'Oubanghi, aprs avoir franchi les
gus de l'Aoukadb et de ses multiples affluents. Ce jour-l,
elle venait de s'arrter  peu prs sur le point o se croisent le
vingt-deuxime mridien et le neuvime parallle.

Mais, maintenant, dit Urdax, nous allons suivre la direction du
sud-ouest...

-- Et cela est d'autant plus indiqu, rpondit John Cort, que, si
mes yeux ne me trompent pas, l'horizon au sud est barr par une
fort dont on ne voit l'extrme limite ni  l'est ni  l'ouest.

-- Oui... immense! rpliqua le Portugais. Si nous tions obligs
de la contourner par l'est, des mois s'couleraient avant que nous
l'eussions laisse en arrire!...

-- Tandis que par l'ouest...

-- Par l'ouest, rpondit Urdax, et sans trop allonger la route, en
suivant sa lisire, nous rencontrerons l'Oubanghi aux environs des
rapides de Zongo.

-- Est-ce que de la traverser n'abrgerait pas le voyage?...
demanda Max Huber.

-- Oui... d'une quinzaine de journes de marche.

-- Alors... pourquoi ne pas nous lancer  travers cette fort?...

-- Parce qu'elle est impntrable.

-- Oh! impntrable!... rpliqua Max Huber d'un air de doute.

-- Pas aux pitons, peut-tre, observa le Portugais, et encore
n'en suis-je pas sr, puisque aucun ne l'a essay. Quant  y
aventurer les attelages, ce serait une tentative qui n'aboutirait
pas.

-- Vous dites, Urdax, que personne n'a jamais essay de s'engager
dans cette fort?...

-- Essay... je ne sais, monsieur Max, mais qu'on y ait russi...
non... et, dans le Cameroun comme dans le Congo, personne ne
s'aviserait de le tenter. Qui aurait la prtention de passer l o
il n'y a aucun sentier, au milieu des halliers pineux et des
ronces?... Je ne sais mme si le feu et la hache parviendraient 
dblayer le chemin, sans parler des arbres morts, qui doivent
former d'insurmontables obstacles...

-- Insurmontables, Urdax?...

-- Voyons, cher ami, dit alors John Cort, n'allez pas vous
emballer sur cette fort, et estimons-nous heureux de n'avoir qu'
la contourner!... J'avoue qu'il ne m'irait gure de m'aventurer 
travers un pareil labyrinthe d'arbres...

-- Pas mme pour savoir ce qu'il renferme?...

-- Et que voulez-vous qu'on y trouve, Max?... Des royaumes
inconnus, des villes enchantes, des eldorados mythologiques, des
animaux d'espce nouvelle, des carnassiers  cinq pattes et des
tres humains  trois jambes?...

-- Pourquoi pas, John?... Et rien de tel que d'y aller voir!...

Llanga, ses grands yeux attentifs, sa physionomie veille,
semblait dire que, si Max Huber se hasardait sous ces bois, il
n'aurait pas peur de l'y suivre.

Dans tous les cas, reprit John Cort, puisque Urdax n'a pas
l'intention de la traverser pour atteindre les rives de
l'Oubanghi...

-- Non, certes, rpliqua le Portugais. Ce serait s'exposer  n'en
pouvoir plus sortir!

-- Eh bien, mon cher Max, allons faire un somme, et permis  vous
de chercher  dcouvrir les mystres de cette fort, de vous
risquer en ces impntrables massifs... en rve seulement, et
encore n'est-ce pas mme trs prudent...

-- Riez, John, riez de moi  votre aise! Mais je me souviens de ce
qu'a dit un de nos potes... je ne sais plus lequel:

_Fouiller dans l'inconnu pour trouver du nouveau._

-- Vraiment, Max?... Et quel est le vers qui rime avec celui-l?

-- Ma foi... je l'ai oubli, John!

-- Oubliez donc le premier comme vous avez oubli le second, et
allons dormir.

C'tait videmment le parti le plus sage et sans s'abriter dans le
chariot. Une nuit au pied du tertre, sous ces larges tamarins dont
la fracheur temprait quelque peu la chaleur ambiante, si forte
encore aprs le coucher du soleil, cela n'tait pas pour inquiter
des habitus de l'htel de la _Belle-toile_, quand le temps le
permettait. Ce soir-l, bien que les constellations fussent
caches derrire d'pais nuages, la pluie ne menaant pas, il
tait infiniment prfrable de coucher en plein air.

Le jeune indigne apporta des couvertures. Les deux amis,
troitement envelopps, s'tendirent entre les racines d'un
tamarin, -- un vrai cadre de cabine, -- et Llanga se blottit 
leur ct, comme un chien de garde.

Avant de les imiter, Urdax et Khamis voulurent une dernire fois
faire le tour du campement, s'assurer que les boeufs entravs ne
pourraient divaguer par la plaine, que les porteurs se trouvaient
 leur poste de veille, que les foyers avaient t teints, car
une tincelle et suffi  incendier les herbes sches et le bois
mort. Puis tous deux revinrent prs du tertre.

Le sommeil ne tarda pas  les prendre -- un sommeil  ne pas
entendre Dieu tonner. Et peut-tre les veilleurs y succombrent-
ils, eux aussi?... En effet, aprs dix heures, il n'y eut personne
pour signaler certains feux suspects qui se dplaaient  la
lisire de la grande fort.

CHAPITRE II
_Les feux mouvants_

Une distance de deux kilomtres au plus sparait le tertre des
sombres massifs au pied desquels allaient et venaient des flammes
fuligineuses et vacillantes. On aurait pu en compter une dizaine,
tantt runies, tantt isoles, agites parfois avec une violence
que le calme de l'atmosphre ne justifiait pas. Qu'une bande
d'indignes et camp en cet endroit, qu'elle s'y ft installe en
attendant le jour, il y avait lieu de le prsumer. Toutefois, ces
feux n'taient pas ceux d'un campement. Ils se promenaient trop
capricieusement sur une centaine de toises, au lieu de se
concentrer en un foyer unique d'une halte de nuit.

Il ne faut pas oublier que ces rgions de l'Oubanghi sont
frquentes par des tribus nomades, venues de l'Adamaoua ou du
Barghimi  l'ouest, ou mme de l'Ouganda  l'est. Une caravane de
trafiquants n'aurait pas t assez imprudente pour signaler sa
prsence par ces feux multiples, se mouvant dans des tnbres.
Seuls, des indignes pouvaient s'tre arrts  cette place. Et
qui sait s'ils n'taient pas anims d'intentions hostiles 
l'gard de la caravane endormie sous la ramure des tamarins?

Quoi qu'il en soit, si, de ce chef, quelque danger la menaait, si
plusieurs centaines de Pahouins, de Foundj, de Chiloux, de Bari,
de Denkas ou autres n'attendaient que le moment de l'assaillir
avec les chances d'une supriorit numrique, personne, -- jusqu'
dix heures et demie du moins, -- n'avait pris aucune mesure
dfensive. Tout le monde dormait au campement, matres et
serviteurs, et, ce qui tait plus grave, les porteurs chargs de
se relever  leur poste de surveillance taient plongs dans un
lourd sommeil.

Trs heureusement, le jeune indigne se rveilla. Mais nul doute
que ses yeux ne se fussent referms  l'instant s'ils ne s'taient
dirigs vers l'horizon du sud. Sous ses paupires demi-closes il
sentit l'impression d'une lumire qui perait cette nuit trs
noire. Il se dtira, il se frotta les yeux, il regarda avec plus
de soin... Non! il ne se trompait pas: des feux pars se mouvaient
sur la lisire de la fort.

Llanga eut la pense que la caravane allait tre attaque. Ce fut
de sa part tout instinctif plutt que rflchi. En effet, des
malfaiteurs se prparant au massacre et au pillage n'ignorent pas
qu'ils accroissent leurs chances lorsqu'ils agissent par surprise.
Ils ne se laissent pas voir avant, et ceux-ci se fussent
signals?...

L'enfant, ne voulant pas rveiller Max Huber et John Cort, rampa
sans bruit vers le chariot. Ds qu'il fut arriv prs du
foreloper, il lui mit la main sur l'paule, le rveilla et, du
doigt, lui montra les feux de l'horizon.

Khamis se redressa, observa pendant une minute ces flammes en
mouvement, et, d'une voix dont il ne songeait point  adoucir
l'clat:

Urdax! dit-il.

Le Portugais, en homme habitu  se dgager vivement des vapeurs
du sommeil, fut debout en un instant.

Qu'y a-t-il, Khamis?...

-- Regardez!

Et, le bras tendu, il indiquait la lisire illumine au ras de la
plaine.

Alerte! cria le Portugais de toute la force de ses poumons.

En quelques secondes, le personnel de la caravane se trouva sur
pied, et les esprits furent tellement saisis par la gravit de
cette situation, que personne ne songea  incriminer les veilleurs
pris en dfaut. Il tait certain que, sans Llanga, le campement
et t envahi pendant que dormaient Urdax et ses compagnons.

Inutile de mentionner que Max Huber et John Cort, se htant de
quitter l'entre-deux des racines, avaient rejoint le Portugais et
le foreloper.

Il tait un peu plus de dix heures et demie. Une profonde
obscurit enveloppait la plaine sur les trois quarts de son
primtre, au nord,  l'est et  l'ouest. Seul le sud s'clairait
de ces flammes falotes, jetant de vives clarts lorsqu'elles
tourbillonnaient, et dont on ne comptait pas alors moins d'une
cinquantaine.

Il doit y avoir l un rassemblement d'indignes, dit Urdax, et
probablement de ces Boudjos qui frquentent les rives du Congo et
de l'Oubanghi.

-- Pour sr, ajouta Khamis, ces flammes ne se sont pas allumes
toutes seules...

-- Et, fit observer John Cort, il y a des bras qui les portent et
les dplacent!

-- Mais, dit Max Huber, ces bras doivent tenir  des paules, ces
paules  des corps, et de ces corps nous n'apercevons pas un seul
au milieu de cette illumination...

-- Cela vient de ce qu'ils sont un peu en dedans de la lisire,
derrire les arbres...observa Khamis.

-- Et remarquons, reprit Max Huber, qu'il ne s'agit pas d'une
bande en marche sur le contour de la fort... Non! si ces feux
s'cartent  droite et  gauche, ils reviennent toujours au mme
endroit...

-- L o doit tre le campement de ces indignes, affirma le
foreloper.

-- Votre opinion?... demanda John Cort  Urdax.

-- Est que nous allons tre attaqus, affirma celui-ci, et qu'il
faut,  l'instant, faire nos prparatifs de dfense...

-- Mais pourquoi ces indignes ne nous ont-ils pas assaillis avant
de se montrer?

-- Des noirs ne sont pas des blancs, dclara le Portugais.
Nanmoins, pour tre peu aviss, ils n'en sont pas moins
redoutables par leur nombre et par leurs instincts froces...

-- Des panthres que nos missionnaires auront bien du mal 
transformer en agneaux!... ajouta Max Huber.

-- Tenons-nous prts! conclut le Portugais.

Oui, se tenir prts  la dfense, et se dfendre jusqu' la mort.
Il n'y a aucune piti  esprer de ces tribus de l'Oubanghi. 
quel point elles sont cruelles, on ne saurait se le figurer, et
les plus sauvages peuplades de l'Australie, des Salomon, des
Hbrides, de la Nouvelle-Guine, soutiendraient difficilement la
comparaison avec de tels indignes. Vers le centre de la rgion,
ce ne sont que des villages de cannibales, et les Pres de la
Mission, qui bravent la plus pouvantable des morts, ne l'ignorent
pas. On serait tent de classer ces tres, fauves  face humaine,
au rang des animaux, en cette Afrique quatoriale o la faiblesse
est un crime, o la force est tout! Et de fait, mme  l'ge
d'homme, combien de ces noirs ne possdent pas les notions
premires d'un enfant de cinq  six ans.

Et, ce qu'il est permis d'affirmer, -- les preuves abondent, les
missionnaires ont t souvent les tmoins de ces affreuses scnes,
-- c'est que les sacrifices humains sont en usage dans le pays. On
tue les esclaves sur la tombe de leurs matres, et les ttes,
fixes  une branche pliante, sont lances au loin ds que le
couteau du fticheur les a tranches. Entre la dixime et la
seizime anne, les enfants servent de nourriture dans les
crmonies d'apparat, et certains chefs ne s'alimentent que de
cette jeune chair.

 ces instincts de cannibales se joint l'instinct du pillage. Il
les entrane parfois  de grandes distances sur le chemin des
caravanes, qu'ils assaillent, dpouillent et dtruisent. S'ils
sont moins bien arms que les trafiquants et leur personnel, ils
ont le nombre pour eux, et des milliers d'indignes auront
toujours raison de quelques centaines de porteurs. Les forelopers
ne l'ignorent pas. Aussi leur principale proccupation est-elle de
ne point s'engager entre ces villages, tels Ngomb Dara, Kalaka
Taimo et autres compris dans la rgion de l'Aoukadp et du Bahar-
el-Abiad, o les missionnaires n'ont pas encore fait leur
apparition, mais o ils pntreront un jour. Aucune crainte
n'arrte le dvouement de ces derniers lorsqu'il s'agit d'arracher
de petits tres  la mort et de rgnrer ces races sauvages par
l'influence de la civilisation chrtienne.

Depuis le commencement de l'expdition le Portugais Urdax n'avait
pas toujours pu viter l'attaque des indignes, mais il s'en tait
tir sans grand dommage et il ramenait son personnel au complet.
Le retour promettait de s'accomplir dans des conditions parfaites
de scurit. Cette fort contourne par l'ouest, on aurait atteint
la rive droite de l'Oubanghi, et on descendrait cette rivire
jusqu' son embouchure sur la rive droite du Congo.  partir de
l'Oubanghi, le pays est frquent par les marchands, par les
missionnaires. Ds lors il y aurait moins  craindre du contact
des tribus nomades que l'initiative franaise, anglaise,
portugaise, allemande, refoule peu  peu vers les lointaines
contres du Darfour.

Mais, lorsque quelques journes de marche devaient suffire 
atteindre le fleuve, la caravane n'allait-elle pas tre arrte
sur cette route, aux prises avec un tel nombre de pillards qu'elle
finirait par succomber?... Il y avait lieu de le craindre. Dans
tous les cas, elle ne prirait pas sans s'tre dfendue, et,  la
voix du Portugais, on prit toutes mesures pour organiser la
rsistance.

En un instant, Urdax, le foreloper, John Cort, Max Huber, furent
arms, carabines  la main, revolvers  la ceinture, la
cartouchire bien garnie. Le chariot contenait une douzaine de
fusils et de pistolets qui furent confis  quelques-uns des
porteurs dont on connaissait la fidlit.

En mme temps, Urdax donna l'ordre  son personnel de se poster
autour des grands tamarins, afin de se mieux abriter contre les
flches, dont la pointe empoisonne occasionne des blessures
mortelles.

On attendit. Aucun bruit ne traversait l'espace. Il ne semblait
pas que les indignes se fussent ports en avant de la fort. Les
feux se montraient incessamment, et,  et l, s'agitaient de
longs panaches de fume jauntre.

Ce sont des torches rsineuses qui sont promenes sur la lisire
des arbres...

-- Assurment, rpondit Max Huber, mais je persiste  ne pas
comprendre pourquoi ces gens-l le font, s'ils ont l'intention de
nous attaquer...

-- Et je ne le comprends pas davantage, ajouta John Cort, s'ils
n'ont pas cette intention.

C'tait inexplicable, en effet. Il est vrai, de quoi s'tonner, du
moment qu'il s'agissait de ces brutes du haut Oubanghi?...

Une demi-heure s'coula, sans amener aucun changement dans la
situation. Le campement se tenait sur ses gardes. Les regards
fouillaient les sombres lointains de l'est et de l'ouest. Tandis
que les feux brillaient au sud, un dtachement pouvait se glisser
latralement pour attaquer la caravane grce  l'obscurit.

En cette direction, la plaine tait certainement dserte. Si
profonde que ft la nuit, un parti d'agresseurs n'aurait pu
surprendre le Portugais et ses compagnons, avant que ceux-ci
eussent fait usage de leurs armes.

Un peu aprs, vers onze heures, Max Huber, se portant  quelques
pas du groupe que formaient Urdax, Khamis et John Cort, dit d'une
voix rsolue:

Il faut aller reconnatre l'ennemi...

-- Est-ce bien utile, demanda John Cort, et la simple prudence ne
nous commande-t-elle pas de rester en observation jusqu'au lever
du jour?...

-- Attendre... attendre... rpliqua Max Huber, aprs que notre
sommeil a t si fcheusement interrompu... attendre pendant six 
sept heures encore, la main sur la garde du fusil!... Non! il faut
savoir au plus tt  quoi s'en tenir!... Et, somme toute, si ces
indignes n'ont aucune mauvaise intention, je ne serais pas fch
de me reblottir jusqu'au matin dans ce cadre de racines o je
faisais de si beaux rves!

-- Qu'en pensez-vous?... demanda John Cort au Portugais qui
demeurait silencieux.

-- Peut-tre la proposition mrite-t-elle d'tre accepte,
rpliqua-t-il, mais n'agissons pas sans prcautions...

-- Je m'offre pour aller en reconnaissance, dit Max Huber, et
fiez-vous  moi...

-- Je vous accompagnerai, ajouta le foreloper, si M. Urdax le
trouve bon...

-- Cela vaudra certes mieux, approuva le Portugais.

-- Je puis aussi me joindre  vous..., proposa John Cort.

-- Non... restez, cher ami, insista Max Huber.  deux, nous
suffirons... D'ailleurs, nous n'irons pas plus loin qu'il ne sera
ncessaire... Et, si nous dcouvrons un parti se dirigeant de ce
ct, nous reviendrons en toute hte...

-- Assurez-vous que vos armes sont en tat..., recommanda John
Cort.

-- C'est fait, rpondit Khamis, mais j'espre que nous n'aurons
pas  nous en servir pendant cette reconnaissance. L'essentiel est
de ne pas se laisser voir...

-- C'est mon avis, dclara le Portugais.

Max Huber et le foreloper, marchant l'un prs de l'autre, eurent
vite dpass le tertre des tamarins. Au del, la plaine tait un
peu moins obscure. Un homme, cependant, n'y et pu tre signal 
la distance d'une centaine de pas. Ils en avaient fait cinquante 
peine, lorsqu'ils aperurent Llanga derrire eux. Sans rien dire,
l'enfant les avait suivis en dehors du campement.

Eh! pourquoi es-tu venu, petit?... dit Khamis.

-- Oui, Llanga, reprit Max Huber, pourquoi n'es-tu pas rest avec
les autres?...

-- Allons... retourne..., ordonna le foreloper.

-- Oh! monsieur Max, murmura Llanga, avec vous... moi... avec
vous...

-- Mais tu sais bien que ton ami John est l-bas...

-- Oui... mais mon ami Max... est ici...

-- Nous n'avons pas besoin de toi!... dit Khamis d'un ton assez
dur.

-- Laissons-le, puisqu'il est l! reprit Max Huber. Il ne nous
gnera pas, Khamis, et, avec ses yeux de chat sauvage, peut-tre
dcouvrira-t-il dans l'ombre ce que nous ne pourrions y voir...

-- Oui... je regarderai... je verrai loin!... assura l'enfant.

-- C'est bon!... Tiens-toi prs de moi, dit Max Huber, et ouvre
l'oeil!

Tous trois se portrent en avant. Un quart d'heure aprs, ils
taient  moiti chemin entre le campement et la grande fort.

Les feux dveloppaient toujours leurs clarts au pied des massifs
et, moins loigns, se manifestaient par de plus vifs clats. Mais
si pntrante que ft la vue du foreloper, si bonne que ft la
lunette que Max Huber venait d'extraire de son tui, si perants
que fussent les regards du jeune chat sauvage, il tait
impossible d'apercevoir ceux qui agitaient ces torches.

Cela confirmait cette opinion du Portugais, que c'tait sous le
couvert des arbres, derrire les paisses broussailles et les
larges troncs, que se mouvaient ces lueurs. Assurment, les
indignes n'avaient pas dpass la limite de la fort, et peut-
tre ne songeaient-ils pas  le faire.

En ralit, c'tait de plus en plus inexplicable. S'il ne se
trouvait l avant l'intention de se remettre en route au point du
jour, pourquoi cette illumination de la lisire?... Quelle
crmonie nocturne les tenait veills  cette heure?...

Et je me demande mme, fit observer Max Huber, s'ils ont reconnu
notre caravane, et s'ils savent qu'elle est campe autour des
tamarins...

-- En effet, rpondit Khamis, il est possible qu'ils ne soient
arrivs qu' la tombe de la nuit, lorsqu'elle enveloppait dj la
plaine, et, comme nos foyers taient teints, peut-tre ignorent-
ils que nous sommes camps  courte distance?... Mais, demain, ds
l'aube, ils nous verront...

--  moins que nous ne soyons repartis, Khamis.

Max Huber et le foreloper reprirent leur marche en silence.

Un demi-kilomtre fut franchi de telle sorte que,  ce moment, la
distance jusqu' la fort se rduisait  quelques centaines de
mtres.

Rien de suspect  la surface de ce sol travers parfois du long
jet des torches. Aucune silhouette ne s'y dcoupait, ni au sud, ni
au levant, ni au couchant. Une agression ne semblait pas
imminente. En outre, si rapprochs qu'ils fussent de la lisire,
ni Max Huber, ni Khamis, ni Llanga ne parvinrent  dcouvrir les
tres qui signalaient leur prsence par ces multiples feux.

Devons-nous nous approcher davantage?... demanda Max Huber, aprs
un arrt de quelques instants.

--  quoi bon?... rpondit Khamis. Ne serait-ce pas imprudent?...
Il est possible, aprs tout, que notre caravane n'ait point t
aperue, et si nous dcampons cette nuit...

-- J'aurais pourtant voulu tre fix!... rpta Max Huber. Cela se
prsente dans des conditions si singulires...

Et il n'en fallait pas tant pour surexciter une vive imagination
de Franais.

Retournons au tertre, rpliqua le foreloper.

Cependant il dut s'avancer plus prs encore,  la suite de Max
Huber, que Llanga n'avait pas voulu quitter... Et, peut-tre, tous
les trois se fussent-ils ports jusqu' la lisire, lorsque Khamis
s'arrta dfinitivement.

Pas un pas de plus! dit-il  voix basse.

tait-ce donc devant un danger imminent que le foreloper et son
compagnon suspendirent leur marche?... Avaient-ils entrevu un
groupe d'indignes?... Allaient-ils tre attaqus?... Ce qui tait
certain, c'est qu'un brusque changement venait de se manifester
dans la disposition des feux sur le bord de la fort.

Un moment ces feux disparurent derrire le rideau des premiers
arbres, confondus dans une obscurit profonde.

Attention!... dit Max Huber.

-- En arrire!... rpondit Khamis.

Convenait-il de rtrograder dans la crainte d'une agression
immdiate?... Peut-tre. En tout cas, mieux valait ne pas battre
en retraite sans tre prt  rpondre coup pour coup. Les
carabines armes remontrent  l'paule, tandis que les regards ne
cessaient de fouiller les sombres massifs de la lisire.

Soudain, de cette ombre, les clarts ne tardrent pas  jaillir de
nouveau au nombre d'une vingtaine.

Parbleu! s'cria Max Huber, cette fois-ci, si ce n'est pas de
l'extraordinaire, c'est tout au moins de l'trange!

Ce mot semblera justifi pour cette raison que les torches, aprs
avoir brill nagure au niveau de la plaine, jetaient alors de
plus vifs clats entre cinquante et cent pieds au-dessus du sol.

Quant aux tres quelconques qui agitaient ces torches, tantt sur
les basses branches, tantt sur les plus hautes, comme si un vent
de flamme et travers cette paisse frondaison, ni Max Huber, ni
le foreloper, ni Llanga ne parvinrent  en distinguer un seul.

Eh! s'cria Max Huber, ne seraient-ce que des feux follets se
jouant dans les arbres?...

Khamis secoua la tte. L'explication du phnomne ne le
satisfaisait point.

Qu'il y et l quelque expansion d'hydrogne en exhalaisons
enflammes, une vingtaine de ces aigrettes que les orages
accrochent aussi bien aux branches des arbres qu'aux agrs d'un
navire, non, certes, et ces feux, on ne pouvait les confondre avec
les capricieuses furolles de Saint-Elme. L'atmosphre n'tait
point sature d'lectricit, et les nuages menaaient plutt de se
rsoudre en une de ces pluies torrentielles qui inondent
frquemment la partie centrale du continent noir.

Mais, alors, pourquoi les indignes camps au pied des arbres
s'taient-ils hisss, les uns jusqu' leur fourche, les autres
jusqu' leurs extrmes branches?... Et  quel propos y
promenaient-ils ces brandons allums, ces flambeaux de rsine dont
la dflagration faisait entendre ses craquements  cette
distance?...

Avanons... dit Max Huber.

-- Inutile, rpondit le foreloper. Je ne crois pas que notre
campement soit menac cette nuit, et il est prfrable d'y revenir
afin de rassurer nos compagnons...

-- Nous serons plus en mesure de les rassurer, Khamis, lorsque
nous saurons  quoi nous en tenir sur la nature de ce phnomne...

-- Non, monsieur Max, ne nous aventurons pas plus loin... Il est
certain qu'une tribu est runie en cet endroit... Pour quelle
raison ces nomades agitent-ils ces flammes?... Pourquoi se sont-
ils rfugis dans les arbres?... Est-ce afin d'loigner des fauves
qu'ils ont entretenu ces feux?...

-- Des fauves?... rpliqua Max Huber. Mais panthres, hynes,
boeufs sauvages, on les entendrait rugir ou meugler, et l'unique
bruit qui nous arrive, c'est le crpitement de ces rsines, qui
menacent d'incendier la fort!... Je veux savoir...

Et Max Huber s'avana de quelques pas, suivi de Llanga, que Khamis
rappelait vainement  lui.

Le foreloper hsitait sur ce qu'il devait faire dans son
impuissance  retenir l'impatient Franais. Bref, ne voulant pas
le laisser s'aventurer, il se disposait  l'accompagner jusqu'aux
massifs, bien que,  son avis, ce ft une impardonnable tmrit.

Soudain, il fit halte,  l'instant mme o s'arrtaient Max Huber
et Llanga. Tous trois se retournrent, dos  la fort. Ce
n'taient plus les clarts qui attiraient leur attention.
D'ailleurs, comme au souffle d'un subit ouragan, les torches
venaient de s'teindre, et de profondes tnbres enveloppaient
l'horizon.

Du ct oppos, une rumeur lointaine se propageait  travers
l'espace, ou plutt un concert de mugissements prolongs, de
ronflements nasards,  faire croire qu'un orgue gigantesque
lanait ses puissantes ondes  la surface de la plaine.

tait-ce un orage qui montait sur cette partie du ciel, et dont
les premiers grondements troublaient l'atmosphre?...

Non!... Il ne se produisait aucun de ces mtores, qui dsolent si
souvent l'Afrique quatoriale d'un littoral  l'autre. Ces
mugissements caractristiques trahissaient leur origine animale et
ne provenaient pas d'une rpercussion des dcharges de la foudre
changes dans les profondeurs du ciel. Ils devaient sortir plutt
de gueules formidables, non de nuages lectriques. Au surplus, les
basses zones ne se zbraient point des fulgurants zigzags qui se
succdent  courts intervalles. Pas un clair au-dessus de
l'horizon du nord, aussi sombre que l'horizon du sud.  travers
les nues accumules, pas un trait de feu entre les cirrus, empils
comme des ballots de vapeurs.

Qu'est-ce cela, Khamis?... demanda Max Huber.

-- Au campement..., rpondit le foreloper.

-- Serait-ce donc?... s'cria Marc Huber.

Et, l'oreille tendue dans cette direction, il percevait un
claironnement plus distinct, strident parfois comme un sifflet de
locomotive, au milieu des larges rumeurs qui grandissaient en se
rapprochant.

Dtalons, dit le foreloper, et au pas de course!

CHAPITRE III
_Dispersion_

Max Huber, Llanga et Khamis ne mirent pas dix minutes  franchir
les quinze cents mtres qui les sparaient du tertre. Ils ne
s'taient pas mme retourns une seule fois, ne s'inquitant pas
d'observer si les indignes, aprs avoir teint leurs feux,
cherchaient  les poursuivre. Non, d'ailleurs, et, de ce ct,
rgnait le calme, alors que,  l'oppos, la plaine s'emplissait
d'une agitation confuse et de sonorits clatantes.

Le campement, lorsque les deux hommes et le jeune enfant y
arrivrent, tait en proie  l'pouvante, -- pouvante justifie
par la menace d'un danger contre lequel le courage, l'intelligence
ne pouvaient rien. Y faire face, impossible! Le fuir?... En tait-
il temps encore?...

Max Huber et Khamis avaient aussitt rejoint John Cort et Urdax,
posts  cinquante pas en avant du tertre.

Une harde d'lphants!... dit le foreloper.

-- Oui, rpondit le Portugais, et, dans moins d'un quart d'heure,
ils seront sur nous...

-- Gagnons la fort, dit John Cort.

-- Ce n'est pas la fort qui les arrtera..., rpliqua Khamis.

-- Que sont devenus les indignes?... s'informa John Cort.

-- Nous n'avons pu les apercevoir..., rpondit Max Huber.

-- Cependant, ils ne doivent pas avoir quitt la lisire!...

-- Assurment non!

Au loin,  une demi-lieue environ, on distinguait une large
ondulation d'ombres qui se dplaait sur l'tendue d'une centaine
de toises. C'tait comme une norme vague dont les volutes
cheveles se fussent droules avec fracas. Un lourd pitinement
se propageait  travers la couche lastique du sol, et ce
tremblotement se faisait sentir jusqu'aux racines des tamarins. En
mme temps, le mugissement prenait une intensit formidable. Des
souffles stridents, des clats cuivrs, s'chappaient de ces
centaines de trompes, -- autant de clairons sonns  pleine
bouche.

Les voyageurs de l'Afrique centrale ont pu justement comparer ce
bruit  celui que ferait un train d'artillerie roulant  grande
vitesse sur un champ de bataille. Soit! mais  la condition que
les trompettes eussent jet dans l'air leurs notes dchirantes.
Que l'on juge de la terreur  laquelle s'abandonnait le personnel
de la caravane, menac d'tre cras par ce troupeau d'lphants!

Chasser ces normes animaux prsente de srieux dangers. Lorsqu'on
parvient  les surprendre isolment,  sparer de la bande 
laquelle il appartient un de ces pachydermes, lorsqu'il est
possible de le tirer dans des conditions qui assurent le coup, de
l'atteindre, entre l'oeil et l'oreille, d'une balle qui le tue
presque instantanment, les dangers de cette chasse sont trs
diminus. En l'espce, la harde ne se compost-elle que d'une
demi-douzaine de btes, les plus svres prcautions, la plus
extrme prudence sont indispensables. Devant cinq ou six couples
d'lphants courroucs, toute rsistance est impossible, alors que
-- dirait un mathmaticien -- leur masse est multiplie par le
carr de leur vitesse.

Et, si c'est par centaines que ces formidables btes se jettent
sur un campement, on ne peut pas plus les arrter dans leur lan
qu'on n'arrterait une avalanche, ou l'un de ces mascarets qui
emportent les navires dans l'intrieur des terres  plusieurs
kilomtres du littoral.

Toutefois, si nombreux qu'ils soient, l'espce finira par
disparatre. Comme un lphant rapporte environ cent francs
d'ivoire, on les chasse  outrance.

Chaque anne, d'aprs les calculs de M. Foa, on n'en tue pas moins
de quarante mille sur le continent africain, qui produisent sept
cent cinquante mille kilogrammes d'ivoire expdis en Angleterre.
Avant un demi-sicle, il n'en restera plus un seul, bien que la
dure de leur existence soit considrable. Ne serait-il pas plus
sage de tirer profit de ces prcieux animaux par la domestication,
puisqu'un lphant est capable de porter la charge de trente-deux
hommes et de faire quatre fois plus de chemin qu'un piton? Et
puis, tant domestiqus, ils vaudraient, comme dans l'Inde, de
quinze cents  deux mille francs, au lieu des cent francs que l'on
tire de leur mort.

L'lphant d'Afrique forme, avec l'lphant d'Asie, les deux
seules espces existantes. On a tabli quelque diffrence entre
elles. Si les premiers sont infrieurs par la taille  leurs
congnres asiatiques, si leur peau est plus brune, leur front
plus convexe, ils ont les oreilles plus larges, les dfenses plus
longues, ils montrent une humeur plus farouche, presque
irrductible.

Pendant cette expdition, le Portugais n'avait eu qu' se
fliciter et aussi les deux amateurs de ce sport. On le rpte,
les pachydermes sont encore nombreux sur la terre libyenne. Les
rgions de l'Oubanghi offrent un habitat qu'ils recherchent, des
forts et des plaines marcageuses qu'ils affectionnent. Ils y
vivent par troupes, d'ordinaire surveilles par un vieux mle. En
les attirant dans des enceintes palissades, en leur prparant des
trappes, en les attaquant lorsqu'ils taient isols, Urdax et ses
compagnons avaient fait bonne campagne, sans accidents sinon sans
dangers ni fatigues. Mais, sur cette route du retour, ne semblait-
il pas que la troupe furieuse, dont les cris emplissaient
l'espace, allait craser au passage toute la caravane?...

Si le Portugais avait eu le temps d'organiser la dfensive,
lorsqu'il croyait  une agression des indignes camps au bord de
la fort, que ferait-il contre cette irruption?... Du campement,
il ne resterait bientt plus que dbris et poussire!... Toute la
question se rduisait  ceci: le personnel parviendrait-il  se
garer en se dispersant sur la plaine?... Qu'on ne l'oublie point,
la vitesse de l'lphant est prodigieuse, et un cheval au galop ne
saurait la dpasser.

Il faut fuir... fuir  l'instant!... affirma Khamis en
s'adressant au Portugais.

-- Fuir!... s cria Urdax.

Et le malheureux trafiquant comprenait bien que ce serait perdre,
avec son matriel, tout le produit de l'expdition.

D'ailleurs,  demeurer au campement, le sauverait-il et n'tait-ce
pas insens que de s'obstiner  une rsistance impossible?...

Max Huber et John Cort attendaient qu'une rsolution et t
prise, dcids  s'y soumettre, quelle qu'elle ft.

Cependant la masse se rapprochait, et avec un tel tumulte qu'on ne
parvenait gure  s'entendre.

Le foreloper rpta qu'il fallait s'loigner au plus tt.

En quelle direction? demanda Max Huber.

-- Dans la direction de la fort.

-- Et les indignes?...

-- Le danger est moins pressant l-bas qu'ici, rpondit Khamis.

Que cela ft sr, comment l'affirmer?... Toutefois, il y avait, du
moins, certitude qu'on ne pouvait rester  cette place. Le seul
parti, pour viter l'crasement, c'tait de se rfugier 
l'intrieur de la fort.

Or, le temps ne manquerait-il pas?... Deux kilomtres  franchir,
alors que la harde n'tait qu' la moiti tout au plus de cette
distance!...

Chacun rclamait un ordre d'Urdax, ordre qu'il ne se rsolvait pas
 donner.

Enfin il s'cria:

Le chariot... le chariot!... Mettons-le  l'abri derrire le
tertre... Peut-tre sera-t-il protg...

-- Trop tard, rpondit le foreloper.

-- Fais ce que je te dis!... commanda le Portugais.

-- Comment?... rpliqua Khamis.

En effet, aprs avoir bris leurs entraves, sans qu'il et t
possible de les arrter, les boeufs de l'attelage s'taient
sauvs, et, affols, couraient mme au-devant de l'norme troupeau
qui les craserait comme des mouches.

 cette vue, Urdax voulut recourir au personnel de la caravane:

Ici, les porteurs!... cria-t-il.

-- Les porteurs?... rpondit Khamis. Rappelez-les donc, car ils
prennent la fuite...

-- Les lches! s'cria John Cort.

Oui, tous ces noirs venaient de se jeter dans l'ouest du
campement, les uns emportant des ballots, les autres chargs des
dfenses. Et ils abandonnaient leurs chefs en lches et aussi en
voleurs!

Il n'y avait plus  compter sur ces hommes. Ils ne reviendraient
pas. Ils trouveraient asile dans les villages indignes. De la
caravane restaient seuls le Portugais et le foreloper, le
Franais, l'Amricain et le jeune garon.

Le chariot... le chariot!... rpta Urdax, qui s'enttait  le
garer derrire le tertre.

Khamis ne put se retenir de hausser les paules. Il obit
cependant et, grce au concours de Max Huber et de John Cort, le
vhicule fut pouss au pied des arbres. Peut-tre serait-il
pargn, si la harde se divisait en arrivant au groupe de
tamarins?...

Mais cette opration dura quelque temps, et, lorsqu'elle fut
termine, il tait manifestement trop tard pour que le Portugais
et ses compagnons pussent atteindre la fort.

Khamis le calcula, et ne lana que ces deux mots:

Aux arbres!

Une seule chance s'offrait: se hisser entre les branches des
tamarins afin d'viter le premier choc tout au moins.

Auparavant Max Huber et John Cort s'introduisirent dans le
chariot. Se charger de tous les paquets de cartouches qui
restaient, assurer ainsi le service des carabines s'il fallait en
faire usage contre les lphants, et aussi pour la route du
retour, ce fut fait en un instant avec l'aide du Portugais et du
foreloper, lequel songea  se munir de sa hachette et de sa
gourde. En traversant les basses rgions de l'Oubanghi, qui sait
si ses compagnons et lui ne parviendraient pas  gagner les
factoreries de la cte?...

Quelle heure tait-il  ce moment?... Onze heures dix-sept, -- ce
que constata John Cort, aprs avoir clair sa montre  la flamme
d'une allumette. Son sang-froid ne l'avait pas abandonn, ce qui
lui permettait de juger la situation, trs prilleuse,  son avis,
et sans issue, si les lphants s'arrtaient au tertre, au lieu de
se porter vers l'est ou l'ouest de la plaine.

Max Huber, plus nerveux, ayant galement conscience du danger,
allait et venait prs du chariot, observant l'norme masse
ondulante, qui se dtachait, plus sombre, sur le fond du ciel.

C'est de l'artillerie qu'il faudrait!... murmura-t-il.

Khamis, lui, ne laissait rien voir de ce qu'il prouvait. Il
possdait ce calme tonnant de l'Africain, au sang arabe, ce sang
plus pais que celui du blanc, moins rouge aussi, qui rend la
sensibilit plus obtuse et donne moins prise  la douleur
physique. Deux revolvers  sa ceinture, son fusil prt  tre
paul, il attendait.

Quant au Portugais, incapable de cacher son dsespoir, il songeait
plus  l'irrparable dommage dont il serait victime qu'aux dangers
de cette irruption. Aussi gmissait-il, rcriminait-il, prodiguant
les plus retentissants jurons de sa langue maternelle.

Llanga se tenait prs de John Cort et regardait Max Huber. Il ne
tmoignait aucune crainte, n'ayant pas peur, du moment que ses
deux amis taient l.

Et pourtant l'assourdissant vacarme se propageait avec une
violence inoue,  mesure que s'approchait la chevauche
formidable. Le claironnement des puissantes mchoires redoublait.
On sentait dj un souffle qui traversait l'air comme les vents de
tempte.  cette distance de quatre  cinq cents pas, les
pachydermes prenaient, dans la nuit, des dimensions dmesures,
des apparences tratologiques. On et dit d'une apocalypse de
monstres, dont les trompes, comme un millier de serpents, se
convulsaient dans une agitation frntique.

Il n'tait que temps de se rfugier entre les branches des
tamarins, et peut-tre la harde passerait-elle sans avoir aperu
le Portugais et ses compagnons.

Ces arbres dressaient leur cime  une soixantaine de pieds au-
dessus du sol. Presque semblables  des noyers, trs caractriss
par la capricieuse diffusion de leurs rameaux, les tamarins,
sortes de dattiers, sont trs rpandus sur les diverses zones de
l'Afrique. En mme temps que les ngres fabriquent avec la partie
gluante de leurs fruits une boisson rafrachissante, ils ont
l'habitude de mler les gousses de ces arbres au riz dont ils se
nourrissent, surtout dans les provinces littorales.

Les tamarins taient assez rapprochs pour que leur basse
frondaison ft entrelace, ce qui permettrait de passer de l'un 
l'autre. Leur tronc mesurait  la base une circonfrence de six 
huit pieds, et de quatre  cinq prs de la fourche. Cette
paisseur prsenterait-elle une rsistance suffisante, si les
animaux se prcipitaient contre le tertre?

Les troncs n'offraient qu'une surface lisse jusqu' la naissance
des premires branches tendues  une trentaine de pieds au-dessus
du sol. tant donne la grosseur du ft, atteindre la fourche et
t malais si Khamis n'avait eu  sa disposition quelques
chamboks. Ce sont des courroies en cuir de rhinocros, trs
souples, dont les forelopers se servent pour maintenir les
attelages de boeufs.

Grce  l'une de ces courroies, Urdax et Khamis, aprs l'avoir
lance  travers la fourche, purent se hisser  l'un des arbres.
En employant de la mme faon une courroie semblable, Max Huber et
John Cort en firent autant. Ds qu'ils furent achevals sur une
branche, ils envoyrent l'extrmit du chambok  Llanga qu'ils
enlevrent en un tour de main.

La harde n'tait plus qu' trois cents mtres. En deux ou trois
minutes, elle aurait atteint le tertre:

Cher ami, tes-vous satisfait?... demanda ironiquement John Cort
 son camarade.

-- Ce n'est encore que de l'imprvu, John!

-- Sans doute, Max, mais ce qui serait de l'extraordinaire, c'est
que nous parvinssions  sortir sains et saufs de cette affaire!

-- Oui...  tout prendre, John, mieux et valu ne point tre
expos  cette attaque d'lphants dont le contact est parfois
brutal...

-- C'est vraiment incroyable, mon cher Max, comme nous sommes du
mme avis! se contenta de rpondre John Cort.

Ce que rpliqua Huber, son ami ne put l'entendre.  cet instant
clatrent des beuglements d'pouvante, puis de douleur, qui
eussent fait tressaillir les plus braves.

En cartant le feuillage, Urdax et Khamis reconnurent ce qui se
passait  une centaine de pas du tertre.

Aprs s'tre sauvs, les boeufs ne pouvaient plus fuir que dans la
direction de la fort. Mais ces animaux,  la marche lente et
mesure, y parviendraient-ils avant d'avoir t atteints?... Non,
et ils furent bientt repousss... En vain se dfendirent-ils 
coups de pieds,  coups de corne, ils tombrent. De tout
l'attelage il ne restait plus qu'un seul boeuf qui, par malheur,
vint se rfugier sous le branchage des tamarins.

Oui, par malheur, car les lphants l'y poursuivirent et
s'arrtrent par un instinct commun. En quelques secondes, le
ruminant ne fut plus qu'un tas de chairs dchires, d'os broys,
dbris sanglants pitines sous les pieds calleux aux ongles d'une
duret de fer.

Le tertre tait alors entour et il fallut renoncer  la chance de
voir s'loigner ces btes furieuses.

En un moment, le chariot fut bouscul, renvers, chavir, cras
sous les masses pesantes qui se refoulaient contre le tertre.
Ananti comme un jouet d'enfant, il n'en resta plus rien ni des
roues, ni de la caisse.

Sans doute, de nouveaux jurons clatrent entre les lvres du
Portugais, mais cela n'tait pas pour arrter ces centaines
d'lphants, non plus que le coup de fusil qu'Urdax tira sur le
plus rapproch, dont la trompe s'enroulait autour de l'arbre. La
balle ricocha sur le dos de l'animal sans pntrer dans ses
chairs.

Max Huber et John Cort le comprirent bien. En admettant mme
qu'aucun coup ne ft perdu, que chaque balle ft une victime,
peut-tre aurait-on pu se dbarrasser de ces terribles
assaillants, les dtruire jusqu'au dernier, s'ils n'avaient t
qu'un petit nombre. Le jour n'aurait plus clair qu'un
amoncellement d'normes cadavres au pied des tamarins. Mais trois
cents, cinq cents, un millier de ces animaux!... Est-il donc rare
de rencontrer de pareilles agglomrations dans les contres de
l'Afrique quatoriale, et les voyageurs, les trafiquants, ne
parlent-ils pas d'immenses plaines que couvrent  perte de vue les
ruminants de toute sorte?...

Cela se complique..., observa John Cort.

-- On peut mme dire que a se corse! ajouta Max Huber.

Puis, s'adressant au jeune indigne acheval prs de lui:

Tu n'as pas peur?... demanda-t-il.

-- Non, mon ami Max... avec vous..., non! rpondit Llanga.

Et, cependant, il tait permis non seulement  un enfant, mais 
des nommes aussi, de se sentir le coeur envahi d'une irrsistible
pouvante.

En effet, nul doute que les lphants n'eussent aperu, entre les
branches des tamarins, ce qui restait du personnel de la caravane.

Et, alors, les derniers rangs poussant les premiers, le cercle se
rtrcit autour du tertre. Une douzaine d'animaux essayrent
d'accrocher les basses branches avec leurs trompes en se dressant
sur les pattes de derrire. Par bonne chance,  cette hauteur
d'une trentaine de pieds, ils ne purent y russir.

Quatre coups de carabine clatrent simultanment, -- quatre coups
tirs au juger, car il tait impossible de viser juste sous la
sombre ramure des tamarins.

Des cris plus violents, des hurlements plus furieux, se firent
entendre. Il ne sembla pas, pourtant, qu'aucun lphant et t
mortellement atteint par les balles. Et, d'ailleurs, quatre de
moins, cela n'et pas compt!

Aussi, ce ne fut plus aux branches infrieures que les trompes
essayrent de s'accrocher. Elles entourrent le ft des arbres en
mme temps que ceux-ci subissaient la pousse puissante des corps.
Et, de fait, si gros que fussent ces tamarins  leur base, si
solidement que leurs racines eussent mordu le sol, ils prouvrent
un branlement auquel, sans doute, ils ne pourraient rsister.

Des coups de feu retentirent encore -- deux cette fois -- tirs
par le Portugais et le foreloper, dont l'arbre, secou avec une
extraordinaire violence, les menaait d'une chute prochaine.

Le Franais et son compagnon, eux, n'avaient point dcharg leurs
carabines, bien qu'ils fussent prts  le faire.

 quoi bon?... avait dit John Cort.

-- Oui, rservons nos munitions, rpondit Max Huber. Plus tard,
nous pourrions nous repentir d'avoir brl ici notre dernire
cartouche!

En attendant, le tamarin auquel taient cramponns Urdax et Khamis
fut tellement branl qu'on l'entendit craquer sur toute sa
longueur.

videmment, s'il n'tait pas dracin, il se briserait. Les
animaux l'attaquaient  coups de dfenses, le courbaient avec
leurs trompes, l'branlaient jusque dans ses racines.

Rester plus longtemps sur cet arbre, ne ft-ce qu'une minute,
c'tait risquer de s'abattre au pied du tertre:

Venez! cria  Urdax le foreloper, essayant de gagner l'arbre
voisin.

Le Portugais avait perdu la tte et continuait  dcharger
inutilement sa carabine et ses revolvers, dont les balles
glissaient sur les peaux rugueuses des pachydermes comme sur une
carapace d'alligator.

Venez!... rpta Khamis.

Et au moment o le tamarin tait secou avec plus de violence, le
foreloper parvint  saisir une des branches de l'arbre occup par
Max Huber, John Cort et Llanga, moins compromis que l'autre,
contre lequel s'acharnaient les animaux:

Urdax?... cria John Cort.

-- Il n'a pas voulu me suivre, rpondit le foreloper, il ne sait
plus ce qu'il fait!...

-- Le malheureux va tomber...

-- Nous ne pouvons le laisser l..., dit Max Huber.

-- Il faut l'entraner malgr lui..., ajouta John Cort.

-- Trop tard!... dit Khamis.

Trop tard, en effet. Bris dans un dernier craquement, le tamarin
s'abattit au bas du tertre.

Ce que devint le Portugais, ses compagnons ne purent le voir; ses
cris indiquaient qu'il se dbattait sous les pieds des lphants,
et comme ils cessrent presque aussitt, c'est que tout tait
fini.

Le malheureux... le malheureux! murmura John Cort.

--  notre tour bientt... dit Khamis.

-- Ce serait regrettable! rpliqua froidement Max Huber.

-- Encore une fois, cher ami, je suis bien de votre avis, dclara
John Cort.

Que faire?... Les lphants, pitinant le tertre, secouaient les
autres arbres, agits comme sous le souffle d'une tempte.
L'horrible fin d'Urdax n'tait-elle pas rserve  ceux qui lui
auraient survcu quelques minutes  peine?... Voyaient-ils la
possibilit d'abandonner le tamarin avant sa chute?... Et, s'ils
se risquaient  descendre, pour gagner la plaine, chapperaient-
ils  la poursuite de cette harde?... Auraient-ils le temps
d'atteindre la fort?... Et, d'ailleurs, leur offrirait-elle toute
scurit?... Si les lphants ne les y poursuivaient pas, ne leur
auraient-ils chapp que pour tomber au pouvoir d'indignes non
moins froces?...

Cependant, que l'occasion se prsentt de chercher refuge au-del
de la lisire, il faudrait en profiter sans une hsitation. La
raison commandait de prfrer un danger non certain  un danger
certain.

L'arbre continuait  osciller, et, dans une de ces oscillations,
plusieurs trompes purent atteindre ses branches infrieures. Le
foreloper et ses deux compagnons furent sur le point de lcher
prise tant les secousses devinrent violentes. Max Huber, craignant
pour Llanga, le serrait de son bras gauche, tandis qu'il se
retenait du bras droit. Avant de trs courts instants, ou les
racines auraient cd, ou le tronc serait bris  sa base... Et la
chute du tamarin, c'tait la mort de ceux qui s'taient rfugis
entre ses branches, l'pouvantable crasement du Portugais
Urdax!...

Sous de plus rudes et de plus frquentes pousses, les racines
cdrent enfin, le sol se souleva, et l'arbre se coucha plutt
qu'il ne s'abattit le long du tertre.

 la fort...  la fort!... cria Khamis.

Du ct o les branches du tamarin avaient rencontr le sol, le
recul des lphants laissait le champ libre. Rapidement, le
foreloper dont le cri avait t entendu, fut  terre. Les trois
autres le suivirent aussitt dans sa fuite.

Tout d'abord, acharns contre les arbres rests debout, les
animaux n'avaient pas aperu les fugitifs. Max Huber, Llanga entre
ses bras, courait aussi vite que le lui permettaient ses forces.
John Cort se maintenait  son ct, prt  prendre sa part de ce
fardeau, prt galement  dcharger sa carabine sur le premier de
la harde qui serait  sa porte.

Le foreloper, John Cort et Max Huber avaient  peine franchi un
demi-kilomtre, lorsqu'une dizaine d'lphants, se dtachant de la
troupe, commencrent  les poursuivre.

Courage... courage!... cria Khamis. Conservons notre avance!...
Nous arriverons!...

Oui, peut-tre, et encore importait-il de ne pas tre retard.
Llanga sentait bien que Max Huber se fatiguait.

Laisse-moi... laisse-moi, mon ami Max!... J'ai de bonnes
jambes... laisse-moi!...

Max Huber ne l'coutait pas et tchait de ne point rester en
arrire.

Un kilomtre fut enlev, sans que les animaux eussent sensiblement
gagn de l'avance. Par malheur, la vitesse de Khamis et de ses
compagnons se ralentissait, la respiration leur manquait aprs
cette formidable galopade.

Cependant la lisire ne se trouvait plus qu' quelques centaines
de pas, et n'tait-ce point le salut probable, sinon assur,
derrire ces pais massifs au milieu desquels les normes animaux
ne pourraient manoeuvrer?...

Vite... vite!... rptait Khamis. Donnez-moi Llanga, monsieur
Max...

-- Non, Khamis... j'irai jusqu'au bout!

Un des lphants ne se trouvait plus qu' une douzaine de mtres.
On entendait la sonnerie de sa trompe, on sentait la chaleur de
son souffle. Le sol tremblait sous ses larges pieds qui battaient
le galop. Une minute, et il aurait atteint Max Huber, qui ne se
maintenait pas sans peine prs de ses compagnons.

Alors John Cort s'arrta, se retourna, paula sa carabine, visa un
instant, fit feu et frappa, parat-il, l'lphant au bon endroit.
La balle lui avait travers le coeur, il tomba foudroy.

Coup heureux! murmura John Cort, et il se reprit  fuir.

Les autres animaux, arrivs peu d'instants aprs, entourrent la
masse tendue sur le sol. De l un rpit dont le foreloper et ses
compagnons allaient profiter.

Il est vrai, aprs avoir abattu les derniers arbres du tertre, la
harde ne tarderait pas  se prcipiter vers la fort.

Aucun feu n'avait reparu ni au niveau de la plaine ni aux cimes
des arbres. Tout se confondait sur le primtre de l'obscur
horizon.

puiss, poumons, les fugitifs auraient-ils la force d'atteindre
leur but?...

Hardi... hardi!... criait Khamis.

S'il n'y avait plus qu'une centaine de pas  franchir, les
lphants n'taient que de quarante en arrire...

Par un suprme effort -- celui de l'instinct de la conservation --
Khamis, Max Huber, John Cort se jetrent entre les premiers
arbres, et,  demi inanims, tombrent sur le sol.

En vain la harde voulut franchir la lisire. Les arbres taient si
presss qu'elle ne put se frayer passage, et ils taient de telle
dimension qu'elle ne parvint pas  les renverser. En vain les
trompes se glissrent  travers les interstices, en vain les
derniers rangs poussrent les premiers...

Les fugitifs n'avaient plus rien  craindre des lphants,
auxquels la grande fort de l'Oubanghi opposait un insurmontable
obstacle.

CHAPITRE IV
_Parti  prendre, parti pris_

Il tait prs de minuit. Restaient six heures  passer en complte
obscurit. Six longues heures de craintes et de dangers!... Que
Khamis et ses compagnons fussent  l'abri derrire
l'infranchissable barrire des arbres, cela semblait acquis. Mais
si la scurit tait assure de ce chef, un autre danger menaait.
Au milieu de la nuit, est-ce que des feux multiples ne s'taient
pas montrs sur la lisire?... Est-ce que les hautes ramures ne
s'taient pas illumines d'inexplicables lueurs?... Pouvait-on
douter qu'un parti d'indignes ne ft camp en cet endroit?... N'y
avait-il pas  craindre une agression contre laquelle aucune
dfense ne serait possible?...

Veillons, dit le foreloper, ds qu'il eut repris haleine aprs
cette poumonante course, et lorsque le Franais et l'Amricain
furent en tat de lui rpondre.

-- Veillons, rpta John Cort, et soyons prts  repousser une
attaque!... Les nomades ne sauraient tre loigns... C'est sur
cette partie de la lisire qu'ils ont fait halte, et voici les
restes d'un foyer, d'o s'chappent encore quelques tincelles...

En effet,  cinq ou six pas, au pied d'un arbre, des charbons
brlaient en jetant une clart rougetre.

Max Huber se releva et, sa carabine arme, se glissa sous le
taillis.

Khamis et John Cort anxieux se tenaient prts  le rejoindre s'il
le fallait.

L'absence de Max Huber ne dura que trois ou quatre minutes. Il
n'avait rien entrevu de suspect, rien entendu qui ft de nature 
inspirer la crainte d'un danger immdiat.

Cette portion de la fort est actuellement dserte, dit-il. Il
est certain que les indignes l'ont quitte...

-- Et peut-tre mme se sont-ils enfuis lorsqu'ils ont vu
apparatre les lphants, observa John Cort.

-- Peut-tre, car les feux que nous avons aperus, monsieur Max et
moi, dit Khamis, se sont teints ds que les mugissements ont
retenti dans la direction du nord. tait-ce par prudence, tait-ce
par crainte?... Ces gens devaient se croire en sret derrire les
arbres... Je ne m'explique pas bien...

-- Ce qui est inexplicable, reprit Max Huber, et la nuit n'est pas
favorable aux explications. Attendons le jour, et, je l'avoue,
j'aurais quelque peine  rester veill... mes yeux se ferment
malgr moi...

-- Le moment est mal choisi pour dormir, mon cher Max, dclara
John Cort.

-- On ne peut pas plus mal, mon cher John, mais le sommeil n'obit
pas, il commande... Bonsoir et  demain!

Un instant aprs, Max Huber, tendu au pied d'un arbre, tait
plong dans un profond sommeil.

Va te coucher prs de lui, Llanga, dit John Cort. Khamis et moi,
nous veillerons jusqu'au matin.

-- J'y suffirai, monsieur John, rpondit le foreloper. C'est dans
mes habitudes, et je vous conseille d'imiter votre ami.

On pouvait s'en rapporter  Khamis. Il ne se relcherait pas une
minute de sa surveillance.

Llanga alla se blottir prs de Max Huber. John Cort, lui, voulut
rsister. Pendant un quart d'heure encore, il s'entretint avec le
foreloper. Tous deux parlrent de l'infortun Portugais, auquel
Khamis tait attach depuis longtemps, et dont ses compagnons
avaient apprci les qualits au cours de cette campagne:

Le malheureux, rptait Khamis, a perdu la tte en se voyant
abandonn par ces lches porteurs, dpouill, vol...

-- Pauvre homme! murmura John Cort.

Ce furent les deux derniers mots qu'il pronona. Vaincu par la
fatigue, il s'allongea sur l'herbe et s'endormit aussitt.

Seul, l'oeil aux aguets, prtant l'oreille, piant les moindres
bruits, sa carabine  porte de la main, fouillant du regard
l'ombre paisse, se relevant parfois afin de mieux sonder les
profondeurs du sous-bois au ras du sol, prt enfin  rveiller ses
compagnons, s'il y avait lieu de se dfendre, Khamis veilla
jusqu'aux premires lueurs du jour.

 quelques traits, le lecteur a dj pu constater la diffrence de
caractre qui existait entre les deux amis franais et amricain.

John Cort tait d'un esprit trs srieux et trs pratique,
qualits habituelles aux hommes de la Nouvelle-Angleterre. N 
Boston, et bien qu'il ft Yankee par son origine, il ne se
rvlait que par les bons cts du Yankee. Trs curieux des
questions de gographie et d'anthropologie, l'tude des races
humaines l'intressait au plus haut degr.  ces mrites, il
joignait un grand courage et et pouss le dvouement  ses amis
jusqu'au dernier sacrifice.

Max Huber, un Parisien rest tel au milieu de ces contres
lointaines o l'avaient transport les hasards de l'existence, ne
le cdait  John Cort ni par la tte ni par le coeur. Mais, de
sens moins pratique, on et pu dire qu'il vivait en vers alors
que John Cort vivait en prose. Son temprament le lanait
volontiers  la poursuite de l'extraordinaire. Ainsi qu'on a d le
remarquer, il aurait t capable de regrettables tmrits pour
satisfaire ses instincts d'imaginatif, si son prudent compagnon
et cess de le retenir. Cette heureuse intervention avait eu
plusieurs occasions de s'exercer depuis le dpart de Libreville.

Libreville est la capitale du Congo franais. Fonde en 1849 sur
la rive gauche de l'estuaire du Gabon, elle compte actuellement de
quinze  seize cents habitants. Le gouverneur de la colonie y
rside, et il ne faudrait pas y chercher d'autres difices que sa
propre maison. L'hpital, l'tablissement des missionnaires, et,
pour la partie industrielle et commerciale, les parcs  charbon,
les magasins et les chantiers constituent toute la ville.

 trois kilomtres de cette capitale se trouve une annexe, le
village de Glass, o prosprent des factoreries allemandes,
anglaises et amricaines.

C'tait l que Max Huber et John Cort s'taient connus cinq ou six
ans plus tt et lis d'une solide amiti. Leurs familles
possdaient des intrts considrables dans la factorerie
amricaine de Glass. Tous deux y occupaient des emplois
suprieurs. Cet tablissement se maintenait en pleine fortune,
faisant le trafic de l'ivoire, des huiles d'arachides, du vin de
palme, des diverses productions du pays: telle la noix du gourou,
apritive et vivifiante; telle la baie de kaffa, d'arme si
pntrant et d'nergie si fortifiante, l'une et l'autre largement
expdies sur les marchs de l'Amrique et de l'Europe.

Trois mois auparavant, Max Huber et John Cort avaient form le
projet de visiter la rgion qui s'tend  l'est du Congo franais
et du Cameroun. Chasseurs dtermins, ils n'hsitrent pas  se
joindre au personnel d'une caravane sur le point de quitter
Libreville pour cette contre o les lphants abondent au-del du
Bahar-el-Abiad, jusqu'aux confins du Baghirmi et du Darfour. Tous
deux connaissaient le chef de cette caravane, le Portugais Urdax,
originaire de Loango, et qui passait,  juste titre, pour un
habile trafiquant.

Urdax faisait partie de cette Association des chasseurs d'ivoire
que Stanley, en 1887-1889, rencontra  Ipoto, alors qu'elle
revenait du Congo septentrional. Mais le Portugais ne partageait
pas la mauvaise rputation de ses confrres, lesquels, pour la
plupart, sous prtexte de chasser l'lphant, se livrent au
massacre des indignes, et, ainsi que le dit l'intrpide
explorateur de l'Afrique quatoriale, l'ivoire qu'ils rapportent
est teint de sang humain.

Non! un Franais et un Amricain pouvaient, sans dchoir, accepter
la compagnie d'Urdax, et aussi celle du foreloper, le guide de la
caravane, ce Khamis, qui ne devait en aucune circonstance mnager
ni son dvouement ni son zle.

La campagne fut heureuse, on le sait. Trs acclimats, John Cort
et Max Huber supportrent avec une remarquable endurance les
fatigues de cette expdition. Un peu amaigris, sans doute, ils
revenaient en parfaite sant, lorsque la mauvaise chance leur
barra la route du retour. Et, maintenant, le chef de la caravane
leur manquait, alors qu'une distance de plus de deux mille
kilomtres les sparait encore de Libreville.

La Grande Fort, ainsi l'avait qualifie Urdax, cette fort
d'Oubanghi dont ils avaient franchi la limite, justifiait cette
qualification.

Dans les parties connues du globe terrestre, il existe de ces
espaces, couverts de millions d'arbres, et leurs dimensions sont
telles que la plupart des tats d'Europe n'en galent point la
superficie.

On cite, parmi les plus vastes du monde, les quatre forts qui
sont situes dans l'Amrique du Nord, dans l'Amrique du Sud, dans
la Sibrie et dans l'Afrique centrale.

La premire, se prolongeant en direction septentrionale jusqu' la
baie d'Hudson et la presqu'le de Labrador, couvre, dans les
provinces de Qubec et de l'Ontario, au nord du Saint-Laurent, une
aire dont la longueur mesure deux mille sept cent cinquante
kilomtres sur une largeur de seize cents.

La seconde occupe dans la valle de l'Amazone, au nord-ouest du
Brsil, une tendue de trois mille trois cents kilomtres en
longueur et de deux mille en largeur.

La troisime, avec quatre mille huit cents kilomtres d'une part
et deux mille sept cents de l'autre, hrisse de ses normes
conifres, d'une hauteur de cent cinquante pieds, une portion de
la Sibrie mridionale, depuis les plaines du bassin de l'Obi, 
l'ouest, jusqu' la valle de l'Indighiska,  l'est, contre
qu'arrosent l'Yenissi, l'Olamk, la Lena et la Yana.

La quatrime s'tend depuis la valle du Congo jusqu'aux sources
du Nil et du Zambze, sur une superficie encore indtermine, qui
dpasse vraisemblablement celle des trois autres. L, en effet, se
dveloppe l'immense tendue de rgion ignore que prsente cette
partie de l'Afrique parallle  l'quateur, au nord de l'Ogou et
du Congo, sur un million de kilomtres carrs, prs de deux fois
la surface de la France.

On ne l'a point oubli, il entrait dans la pense du Portugais
Urdax de ne pas s'aventurer  travers cette fort, mais de la
contourner par le nord et l'ouest. D'ailleurs, comment le chariot
et son attelage auraient-ils pu circuler au milieu de ce
labyrinthe? Quitte  accrotre l'itinraire de quelques journes
de marche, la caravane suivrait, le long de la lisire, un chemin
plus facile qui conduisait  la rive droite de l'Oubanghi, et, de
l, il serait ais de regagner les factoreries de Libreville.

 prsent, la situation tait modifie. Plus rien des
_impedimenta_ d'un nombreux personnel, des charges d'un matriel
encombrant. Plus de chariot, plus de boeufs, plus d'objets de
campement. Seulement trois hommes et un jeune enfant, auxquels
manquaient les moyens de transport  cinq cents lieues du littoral
de l'Atlantique.

Quel parti convenait-il de prendre? En revenir  l'itinraire
indiqu par Urdax, mais dans des conditions peu favorables, ou
bien essayer, en pitons, de franchir obliquement la fort, o les
rencontres de nomades seraient moins  redouter, route qui
abrgerait le parcours, jusqu'aux frontires du Congo franais?...

Telle serait l'importante question  traiter, puis  rsoudre, ds
que Max Huber et John Cort se rveilleraient  l'aube prochaine.

Durant ces longues heures, Khamis tait rest de garde. Aucun
incident n'avait troubl le repos des dormeurs ni fait pressentir
une agression nocturne.  plusieurs reprises, le foreloper, son
revolver  la main, s'tait loign d'une cinquantaine de pas,
rampant entre les broussailles, lorsque se produisait aux
alentours quelque bruit de nature  inquiter sa vigilance. Ce
n'taient qu'un craquement de branche morte, le coup d'aile d'un
gros oiseau  travers les ramures, le pitinement d'un ruminant
autour du lieu de halte et aussi ces vagues rumeurs forestires,
lorsque, sous le vent de la nuit, frissonnent les hautes
frondaisons.

Ds que les deux amis rouvrirent les yeux, ils furent sur pied.

Et les indignes?... demanda John Cort.

-- Ils n'ont point reparu, rpondit Khamis.

-- N'ont-ils pas laiss des traces de leur passage?...

-- C'est  supposer, monsieur John, et probablement prs de la
lisire...

-- Voyons, Khamis.

Tous trois, suivis de Llanga, se glissrent du ct de la plaine.
 trente pas de l, les indices ne manqurent point: empreintes
multiples, herbes foules au pied des arbres, dbris de branches
rsineuses consumes  demi, tas de cendres o ptillaient
quelques tincelles, ronces dont les plus sches dgageaient
encore un peu de fume. D'ailleurs aucun tre humain sous bois, ni
sur les branches, entre lesquelles, cinq ou six heures auparavant,
s'agitaient les flammes mouvantes.

Partis..., dit Max Huber.

-- Ou du moins loigns, rpondit Khamis, et il ne me semble pas
que nous ayons  craindre...

-- Si les indignes se sont loigns, fit observer John Cort, les
lphants n'ont pas pris exemple sur eux!...

Et, de fait, les monstrueux pachydermes rdaient toujours aux
abords de la fort. Plusieurs s'enttaient vainement  vouloir
renverser les arbres par de vigoureuses pousses. Quant au bouquet
de tamarins, Khamis et ses compagnons purent constater qu'il tait
abattu. Le tertre, dpouill de son ombrage, ne formait plus
qu'une lgre tumescence  la surface de la plaine.

Sur le conseil du foreloper, Max Huber et John Cort vitrent de
se montrer, dans l'espoir que les lphants quitteraient la
plaine.

Cela nous permettrait de retourner au campement, dit Max Huber,
et de recueillir ce qui reste du matriel... peut-tre quelques
caisses de conserves, des munitions...

-- Et aussi, ajouta John Cort, de donner une spulture convenable
 ce malheureux Urdax...

-- Il n'y faut pas songer tant que les lphants seront sur la
lisire, rpondit Khamis. Au surplus, pour ce qui est du matriel,
il doit tre rduit  des dbris informes!

Le foreloper avait raison, et, comme les lphants ne
manifestaient point l'intention de se retirer, il n'y eut plus
qu' dcider ce qu'il convenait de faire. Khamis, John Cort, Max
Huber et Llanga revinrent donc sur leurs pas.

En chemin, Max Huber fut assez heureux pour tuer une belle pice,
qui devait assurer la nourriture pour deux ou trois jours.

C'tait un inyala, sorte d'antilope  pelage gris mlang de poils
bruns, animal de grande taille, celui-ci un mle, arm de cornes
spiralifres, dont une fourrure paisse garnissait la poitrine et
la partie infrieure du corps. La balle l'avait frapp  l'instant
o sa tte se glissait entre les broussailles.

Cet inyala devait peser de deux cent cinquante  trois cents
livres. En le voyant tomber, Llanga avait couru comme un jeune
chien. Mais, on l'imagine, il n'aurait pu rapporter un tel gibier,
et il y eut lieu de lui venir en aide.

Le foreloper, qui avait l'habitude de ces oprations, dpea la
bte et en garda les morceaux utilisables, lesquels furent
rapports prs du foyer. John Cort y jeta une brasse de bois
mort, qui ptilla en quelques minutes; puis, ds qu'un lit de
charbons ardents fut form, Khamis y dposa plusieurs tranches
d'une chair apptissante.

Des conserves, des biscuits, dont la caravane possdait nombre de
caisses, il ne pouvait plus tre question, et, sans doute, les
porteurs en avaient enlev la plus grande partie. Trs
heureusement, dans les giboyeuses forts de l'Afrique centrale, un
chasseur est toujours sr de se suffire, s'il sait se contenter de
viandes rties ou grilles.

Il est vrai, ce qui importe, c'est que les munitions ne fassent
pas dfaut. Or, John Cort, Max Huber, Khamis taient munis chacun
d'une carabine de prcision et d'un revolver. Ces armes
adroitement manies devaient leur rendre service, mais encore
fallait-il que les cartouchires fussent convenablement remplies.
Or, tout compte fait, et bien qu'avant de quitter le chariot ils
eussent bourr leurs poches, ils n'avaient plus qu'une
cinquantaine de coups  tirer. Mince approvisionnement, on
l'avouera, surtout s'ils taient obligs de se dfendre contre les
fauves ou les nomades, pendant six cents kilomtres jusqu' la
rive droite de l'Oubanghi.  partir de ce point, Khamis et ses
compagnons devaient pouvoir se ravitailler sans trop de peine,
soit dans les villages, soit dans les tablissements des
missionnaires, soit mme  bord des flottilles qui descendent le
grand tributaire du Congo.

Aprs s'tre srieusement repus de la chair d'inyala, et
rafrachis de l'eau limpide d'un ruisselet qui serpentait entre
les arbres, tous trois dlibrrent sur le parti  prendre.

Et, en premier lieu, John Cort s'exprima de la sorte:

Khamis, jusqu'ici Urdax tait notre chef... Il nous a toujours
trouvs prts  suivre ses conseils, car nous avions confiance en
lui... Cette confiance, vous nous l'inspirez par votre caractre
et votre exprience... Dites-nous ce que vous jugez  propos de
faire dans la situation o nous sommes, et notre acquiescement
vous est assur...

-- Certes, ajouta Max Huber, il n'y aura jamais dsaccord entre
nous.

-- Vous connaissez ce pays, Khamis, reprit John Cort. Depuis
nombre d'annes vous y conduisez des caravanes avec un dvouement
que nous avons t  mme d'apprcier... C'est  ce dvouement
comme  votre fidlit que nous faisons appel, et je sais que ni
l'un ni l'autre ne nous manqueront...

-- Monsieur John, monsieur Max, vous pouvez compter sur moi...,
rpondit simplement le foreloper.

Et il serra les mains qui se tendirent vers lui, auxquelles se
joignit celle de Llanga.

Quel est votre avis?... demanda John Cort. Devons-nous ou non
renoncer au projet d'Urdax de contourner la fort par l'ouest?...

-- Il faut la traverser, rpondit sans hsiter le foreloper. Nous
n'y serons pas exposs  de mauvaises rencontres: des fauves,
peut-tre; des indignes, non. Ni Pahouins, ni Denkas, ni Founds,
ni Boughos ne se sont jamais risqus  l'intrieur, ni aucune
peuplade de l'Oubanghi. Les dangers sont plus grands pour nous en
plaine, surtout de la part des nomades. Dans cette fort o une
caravane n'aurait pu s'engager avec ses attelages, des hommes 
pied ont la possibilit de trouver passage. Je le rpte,
dirigeons-nous vers le sud-ouest, et j'ai bon espoir d'arriver
sans erreur aux rapides de Zongo.

Ces rapides barrent le cours de l'Oubanghi  l'angle que fait la
rivire en quittant la direction ouest pour la direction sud. 
s'en rapporter aux voyageurs, c'est l que la grande fort
prolonge son extrme pointe. De l, il n'y a plus qu' suivre les
plaines sur le parallle de l'quateur, et, grce aux caravanes
trs nombreuses en cette rgion, les moyens de ravitaillement et
de transport seraient frquents.

L'avis de Khamis tait donc sage. En outre, l'itinraire qu'il
proposait devait abrger le cheminement jusqu' l'Oubanghi. Toute
la question tenait  la nature des obstacles que prsenterait
cette fort profonde. De sentier praticable, il ne fallait pas
esprer qu'il en existt: peut-tre quelques passes d'animaux
sauvages, buffles, rhinocros et autres lourds mammifres. Quant
au sol, il serait embarrass de broussailles, ce qui et ncessit
l'emploi de la hache, alors que le foreloper en tait rduit  sa
hachette et ses compagnons  leurs couteaux de poche. Nanmoins,
il n'y aurait pas  subir de longs retards pendant la marche.

Aprs avoir soulev ces objections, John Cort n'hsita plus.
Relativement  la difficult de s'orienter sous les arbres dont le
soleil perait  peine le dme pais, mme  son znith, inutile
de s'en proccuper.

En effet, une sorte d'instinct, semblable  celui des animaux, --
instinct inexplicable et qui se rencontre chez quelques races
d'hommes, -- permet aux Chinois entre autres, comme  plusieurs
tribus sauvages du Far-West, de se guider par l'oue et par
l'odorat plus encore que par la vue, et de reconnatre la
direction  de certains indices. Or Khamis possdait cette facult
d'orientation  un degr rare; il en avait maintes fois donn des
preuves dcisives. Dans une certaine mesure, le Franais et
l'Amricain pourraient s'en rapporter  cette aptitude plutt
physique qu'intellectuelle, peu sujette  l'erreur, et sans avoir
besoin de relever la position du soleil.

Quant aux autres obstacles qu'offrait la traverse de la fort,
voici ce que rpondit le foreloper:

Monsieur John, je sais que nous ne trouverons pour tout sentier
qu'un sol obstru de ronces, de bois mort, d'arbres tombs de
vieillesse, enfin d'obstacles peu aiss  franchir. Mais admettez-
vous qu'une si vaste fort ne soit pas arrose de quelques cours
d'eau, lesquels ne peuvent tre que des affluents de
l'Oubanghi?...

-- Ne ft-ce que celui qui coule  l'est du tertre, fit observer
Max Huber. Il se dirige vers la fort, et pourquoi ne deviendrait-
il pas rivire?... Dans ce cas, un radeau que nous
construirions... quelques troncs lis ensemble...

-- N'allez pas si vite, cher ami, dit John Cort, et ne vous
laissez pas emporter par votre imagination  la surface de ce
rio... imaginaire...

-- Monsieur Max a raison, dclara Khamis. Vers le couchant, nous
rencontrerons ce cours d'eau qui doit se jeter dans l'Oubanghi...

-- D'accord, rpliqua John Cort, mais nous les connaissons, ces
rivires de l'Afrique, pour la plupart innavigables...

-- Vous ne voyez que les difficults, mon cher John...

-- Mieux vaut les voir avant qu'aprs, mon cher Max!

John Cort disait vrai. Les rivires et les fleuves de l'Afrique
n'offrent pas les mmes avantages que ceux de l'Amrique, de
l'Asie et de l'Europe. On en compte quatre principaux: le Nil, le
Zambze, le Congo, le Niger, que de nombreux affluents alimentent,
et le rseau liquide de leur bassin est considrable. Malgr cette
disposition naturelle, ils ne facilitent que mdiocrement les
expditions  l'intrieur du continent noir. D'aprs les rcits
des voyageurs que leur passion de dcouvreurs a conduits  travers
ces immenses territoires, les fleuves africains ne sauraient tre
compars au Mississippi, au Saint-Laurent,  la Volga, 
l'Iraouaddy, au Brahmapoutre, au Gange,  l'Indus. Le volume de
leurs eaux est de beaucoup moins abondant, si leur parcours gale
celui de ces puissantes artres, et,  quelque distance en amont
des embouchures, ils ne peuvent porter des navires de tonnage
moyen. En outre, ce sont des bas-fonds qui les interceptent, des
cataractes ou des chutes qui les coupent d'une rive  l'autre, des
rapides d'une telle violence qu'aucune embarcation ne se risque 
les remonter. L est une des raisons qui rendent l'Afrique
centrale si rfractaire aux efforts tents jusqu'ici.

L'objection de John Cort avait donc sa valeur, Khamis ne pouvait
la mconnatre. Mais, en somme, elle n'tait pas de nature  faire
rejeter le projet du foreloper, qui, d'autre part, prsentait de
rels avantages.

Si nous rencontrons un cours d'eau, rpondit-il, nous le
descendrons tant qu'il ne sera pas interrompu par des obstacles...
S'il est possible de tourner ces obstacles, nous les tournerons...
Dans le cas contraire, nous reprendrons notre marche...

-- Aussi, rpliqua John Cort, ne suis-je pas oppos  votre
proposition, Khamis, et je pense que nous avons tout bnfice 
nous diriger vers l'Oubanghi en suivant un de ses tributaires, si
faire se peut.

Au point o la discussion tait arrive, il n'y avait plus que
deux mots  rpondre:

En route!... s'cria Max Huber.

Et ses compagnons les rptrent aprs lui.

Au fond, ce projet convenait  Max Huber: s'aventurer 
l'intrieur de cette immense fort, impntre jusqu'alors, sinon
impntrable... Peut-tre y rencontrerait-il enfin cet
extraordinaire que, depuis trois mois, il n'avait pas trouv dans
les rgions du haut Oubanghi!

CHAPITRE V
_Premire journe de marche_

Il tait un peu plus de huit heures lorsque John Cort, Max Huber,
Khamis et l'enfant prirent direction vers le sud-ouest.

 quelle distance apparatrait le cours d'eau qu'ils comptaient
suivre jusqu' son confluent avec l'Oubanghi?... Aucun d'eux ne
l'et pu dire. Et si c'tait celui qui paraissait couler vers la
fort, aprs avoir contourn le tertre des tamarins, n'obliquait-
il pas  l'est sans la traverser?... Et, enfin, si les obstacles,
roches ou rapides, encombraient son lit au point de le rendre
innavigable?... D'autre part, si cette immense agglomration
d'arbres tait dpourvue de sentiers ou du moins de passes
ouvertes par les animaux entre les halliers, comment des pitons
pourraient-ils s'y frayer une route sans employer le fer ou le
feu?... Khamis et ses compagnons trouveraient-ils, dans les
parties frquentes par les gros quadrupdes, le sol dgag, les
broussailles pitines, les lianes rompues, le cheminement
libre?...

Llanga, comme un agile furet, courait en avant, bien que John Cort
lui recommandt de ne pas s'loigner. Mais, lorsqu'on le perdait
de vue, sa voix perante ne cessait de se faire entendre.

Par ici... par ici! criait-il.

Et tous trois marchaient vers lui, en suivant les perces dans
lesquelles il venait de s'engager.

Lorsqu'il fallut s'orienter  travers ce labyrinthe, l'instinct du
foreloper intervint utilement. D'ailleurs, par l'interstice des
frondaisons, il tait possible de relever la position du soleil.
En ce mois de mars,  l'heure de sa culmination, il montait
presque au znith, qui, pour cette latitude, occupe la ligne de
l'quateur cleste.

Cependant le feuillage s'paississait  ce point que c'est  peine
si un demi-jour rgnait sous ces milliers d'arbres. Par les temps
couverts, ce devait tre presque de l'obscurit, et, la nuit,
toute circulation deviendrait impossible. Il est vrai, l'intention
de Khamis tait de faire halte entre le soir et le matin, de
choisir un abri au pied de quelque tronc en cas de pluie, de
n'allumer de feu que juste pour cuire le gibier abattu dans
l'avant ou l'aprs-midi. Quoique la fort ne dt pas tre
frquente par les nomades, -- et on n'avait pas relev trace de
ceux qui avaient camp sur la lisire, -- mieux valait ne point
signaler sa prsence par l'clat d'un foyer. Au surplus, quelques
braises ardentes, disposes sous la cendre, devaient suffire  la
cuisine, et il n'y avait rien  craindre du froid  cette poque
de la saison africaine.

En effet, la caravane avait dj eu  souffrir des chaleurs en
parcourant les plaines de la rgion intertropicale. La temprature
y atteignait un degr excessif. Sous l'abri de ces arbres, Khamis,
Max Huber, John Cort seraient moins prouvs, les conditions tant
plus favorables au long et pnible parcours que leur imposaient
les circonstances. Il va de soi que pendant ces nuits, imprgnes
des feux du jour,  la condition que le temps ft sec, il n'y
avait aucun inconvnient  coucher en plein air.

La pluie, c'tait l ce qui tait le plus  craindre dans une
contre o les saisons sont toutes pluvieuses. Sur la zone
quinoxiale soufflent les vents alizs qui s'y neutralisent. De ce
phnomne climatrique il rsulte que, l'atmosphre tant
gnralement calme, les nuages panchent leurs vapeurs condenses
en d'interminables averses. Toutefois, depuis une semaine, le ciel
s'tait rassrn au retour de la lune, et, puisque le satellite
terrestre parat avoir une influence mtorologique, peut-tre
pouvait-on compter sur une quinzaine de jours que ne troublerait
pas la lutte des lments.

En cette partie de la fort qui s'abaissait en pente peu sensible
vers les rives de l'Oubanghi, le terrain n'tait pas marcageux,
ce qu'il serait sans doute plus au sud. Le sol, trs ferme, tait
tapiss d'une herbe haute et drue qui rendait le cheminement lent
et difficile, lorsque le pied des animaux ne l'avait pas foule.

Eh! fit observer Max Huber, il est regrettable que nos lphants
n'aient pas pu foncer jusqu'ici!... Ils auraient bris les lianes,
dchir les broussailles, aplani le sentier, cras les ronces...

-- Et nous avec... rpliqua John Cort.

-- Assurment, affirma le foreloper. Contentons-nous de ce qu'ont
fait les rhinocros et les buffles... O ils ont pass, il y aura
pour nous passage.

Khamis, d'ailleurs, connaissait ces forts de l'Afrique centrale
pour avoir souvent parcouru celles du Congo et du Cameroun. On
comprendra, ds lors, qu'il ne ft point embarrass de rpondre
relativement aux essences forestires si diverses, qui
foisonnaient dans celle-ci. John Cort s'intressait  l'tude de
ces magnifiques chantillons du rgne vgtal,  ces phanrogames
dont on a catalogu tant d'espces entre le Congo et le Nil.

Et puis, disait-il, il en est d'utilisables, susceptibles de
varier le monotone menu des grillades.

Sans parler des gigantesques tamarins runis en grand nombre, les
mimosas d'une hauteur extraordinaire et les baobabs dressaient
leurs cimes  une altitude de cent cinquante pieds.  vingt et
trente mtres s'levaient certains spcimens de la famille des
euphorbiaces,  branches pineuses,  feuilles larges de six 
sept pouces, doubles d'une corce  substance laiteuse, et dont
la noix, lorsque le fruit est mr, fait explosion en projetant la
semence de ses seize compartiments. Et, s'il n'et possd
l'instinct de l'orientation, Khamis n'aurait-il pu s'en rapporter
aux indications du _sylphinum lacinatum_, puisque les feuilles
radicales de cet arbuste se tordent de manire  prsenter leurs
faces l'une  l'est, l'autre  l'ouest.

En vrit, un Brsilien perdu sous ces profonds massifs se serait
cru au milieu des forts vierges du bassin de l'Amazone. Tandis
que Max Huber pestait contre les buissons nains qui hrissaient le
sol, John Cort ne se lassait pas d'admirer ces tapis verdoyants de
haute lisse, o se multipliaient le phrynium et les animes, les
fougres de vingt sortes qu'il fallait carter. Et quelle varit
d'arbres, les uns de bois dur, les autres de bois mou! Ceux-ci,
ainsi que le fait remarquer Stanley, -- _Voyage dans les tnbres
de l'Afrique_, -- remplacent le pin et le sapin des zones
hyperborennes. Rien qu'avec leurs larges feuilles, les indignes
se construisent des cabanes pour une halte de quelques jours. En
outre, la fort possdait encore en grand nombre des teks, des
acajous, des coeurs-verts, des arbres de fer, des campches de
nature imputrescible, des copals de venue superbe, des manguiers
arborescents, des sycomores qui pouvaient rivaliser avec les plus
beaux de l'Afrique orientale, des orangers  l'tat sauvage, des
figuiers dont le tronc tait blanc comme s'il et t chaul, des
mpafous colossaux et autres arbres de toutes espces.

En ralit, ces multiples produits du rgne vgtal ne sont pas
assez presss pour nuire au dveloppement de leur ramure sous
l'influence d'un climat  la fois chaud et humide. Il y aurait eu
passage mme pour les chariots d'une caravane, si des cbles,
mesurant jusqu' un pied d'paisseur, n'eussent t tendus entre
leurs bases. C'taient d'interminables lianes qui s'enroulaient
autour des fts comme des fouillis de serpents. De toutes parts
s'enchevtraient un enguirlandement de branchages dont on ne
saurait se faire une ide, des tortis capricieux, des festons
ininterrompus allant des massifs aux halliers. Pas un rameau qui
ne ft rattach au rameau voisin! Pas un tronc qui ne ft reli
par ces longues chanes vgtales, dont quelques-unes pendaient
jusqu' terre comme des stalactites de verdure! Pas une rugueuse
corce qui ne ft tapisse de mousses paisses et veloutes sur
lesquelles couraient des milliers d'insectes aux ailes pointilles
d'or!

Et des moindres amalgames de ces frondaisons s'chappait un
concert de gazouillements, de hululements, ici des cris, l des
chants, qui s'parpillaient du matin au soir.

Les chants, c'taient des myriades de becs qui les lanaient en
roulades, rossignolades, trilles plus varis et plus aigus que
ceux d'un sifflet de quartier-matre  bord d'un navire de guerre.
Et comment n'tre point assourdi par ce monde ail des perroquets,
des huppes, des hiboux, des cureuils volants, des merles, des
perruches, des tette-chvres, sans compter les oiseaux-mouches,
agglomrs comme un essaim d'abeilles entre les hautes
branches?...

Les cris, c'taient ceux d'une colonie simienne, un charivarique
accord de babouins  poil gristre, de colobes encamaills, de
grenuches  fourrure noire, de chimpanzs, de mandrilles, de
gorilles, les plus vigoureux et les plus redoutables singes de la
faune africaine. Jusqu'alors, ces quadrumanes, bien qu'ils fussent
en bandes, ne s'taient livrs  aucune manifestation hostile
contre Khamis et ses compagnons, les premiers hommes, sans doute,
qu'ils apercevaient au fond de cette fort de l'Afrique centrale.
Il y avait lieu de croire, en effet, que jamais tres humains ne
s'taient aventurs sous ces massifs. De l, chez la gent
simienne, plus de curiosit que de colre. En d'autres parties du
Congo et du Cameroun, il n'en et pas t de mme. Depuis
longtemps, l'homme y a fait son apparition. Les chasseurs
d'ivoire, auxquels des centaines de bandits, indignes ou non,
prtent leur concours, n'en sont plus  tonner des singes, depuis
longtemps tmoins des ravages que ces aventuriers exercent, et qui
cotent tant de vies humaines.

Aprs une premire halte au milieu de la journe, une seconde fut
faite  six heures du soir. Le cheminement avait prsent parfois
de relles difficults en prsence d'inextricables rseaux de
lianes. Les couper ou les rompre exigeait un pnible travail.
Toutefois, sur une grande tendue du parcours s'ouvraient des
sentiers frquents plus particulirement par les buffles, dont
quelques-uns furent entrevus derrire les buissons, -- entre
autres des onjas de forte taille.

Ces ruminants ne laissent point d'tre redoutables, grce  leur
force prodigieuse, et les chasseurs doivent viter, quand ils les
attaquent, d'tre chargs par eux. Les tirer entre les deux yeux,
pas trop bas, afin que la blessure soit foudroyante, c'est le plus
sr moyen de les abattre.

John Cort et Max Huber n'avaient jamais eu l'occasion d'exercer
leur adresse contre ces onjas, qui s'taient tenus hors de porte.
D'ailleurs, la chair d'antilope ne manquant pas encore, il
importait de mnager les munitions. Aucun coup de fusil ne devait
retentir pendant cette traverse,  moins qu'il ne s'agt de la
dfense personnelle ou de la ncessit de pourvoir  la nourriture
quotidienne.

Ce fut au bord d'une petite clairire que, le soir venu, Khamis
donna le signal d'arrt, au pied d'un arbre qui dpassait la
futaie environnante.  six mtres du sol s'tendait son feuillage
d'un vert tirant sur le gris, entreml de fleurs d'un duvet
blanchtre tombant en neige autour d'un tronc  l'corce argente.
C'tait un de ces cotonniers d'Afrique, dont les racines sont
disposes en arcs-boutants, et sous lesquelles on peut s'abriter.

Le lit est tout fait!... s'cria Max Huber. Pas de sommier
lastique, sans doute, mais un matelas de coton, et nous en aurons
l'trenne!

Le feu allum avec le briquet et l'amadou dont Khamis tait
amplement approvisionn, ce repas fut semblable au premier du
matin et au deuxime de la mridienne. Par malheur, -- mais
comment ne point s'y rsigner? -- manque absolu de ce biscuit qui
avait remplac le pain pendant la campagne. On se contenta donc
des grillades, lesquelles satisfirent l'apptit dans une large
mesure.

Le souper fini, avant d'aller s'tendre entre les racines du
cotonnier, John Cort dit au foreloper:

Si je ne me trompe, nous avons toujours march dans le sens du
sud-ouest...

-- Toujours, rpondit Khamis. Chaque fois que j'ai pu apercevoir
le soleil, j'ai relev la route...

--  combien de lieues estimez-vous nos tapes pendant cette
journe?...

-- Quatre  cinq, monsieur John, et, si nous continuons de la
sorte, en moins d'un mois nous aurons atteint les bords de
l'Oubanghi.

-- Bon, reprit John Cort, n'est-il pas prudent de compter avec les
mauvaises chances?...

-- Et aussi avec les bonnes, repartit Max Huber. Qui sait si nous
ne dcouvrirons pas quelque cours d'eau, qui nous permettra de
descendre sans fatigue...

-- Jusqu'ici il ne semble pas, mon cher Max...

-- C'est que nous ne sommes pas assez avancs en direction de
l'ouest, affirma Khamis, et je serais trs surpris si demain... ou
aprs-demain...

-- Faisons comme si nous ne devions pas rencontrer une rivire,
rpliqua John Cort. Somme toute, un voyage d'une trentaine de
jours, si les difficults ne sont pas plus insurmontables que
pendant cette premire journe, ce n'est pas pour effrayer des
chasseurs africaniss comme nous le sommes!

-- Et encore, ajouta Max Huber, je crains bien que cette
mystrieuse fort ne soit totalement dpourvue de mystre!

-- Tant mieux, Max!

-- Tant pis, John! -- Et, maintenant, Llanga, allons dormir...

-- Oui, mon ami Max, rpondit l'enfant, dont les yeux se
fermaient de sommeil, aprs les fatigues d'une longue route
pendant laquelle il n'tait jamais rest en arrire.

Aussi fallut-il le transporter entre les racines du cotonnier et
l'accoter dans le meilleur coin.

Le foreloper s'tait offert  veiller toute la nuit. Ses
compagnons n'y voulurent point consentir. On se relayerait de
trois heures en trois heures, bien que les entours de la clairire
ne parussent pas suspects. Mais la prudence commandait d'tre sur
ses gardes jusqu'au lever du jour.

Ce fut Max Huber qui prit la premire faction, tandis que John
Cort et Khamis s'tendaient sur le blanc duvet tomb de l'arbre.

Max Huber, sa carabine charge  porte de la main, appuy contre
une des racines, s'abandonna au charme de cette tranquille nuit.
Dans les profondeurs de la fort, tous les bruits du jour avaient
cess. Il ne passait entre les ramures qu'une haleine rgulire,
la respiration de ces arbres endormis. Les rayons de la lune, trs
leve vers le znith, glissaient par les interstices du feuillage
et zbraient le sol de zigzags argents. Au-del de la clairire,
les dessous s'illuminaient aussi du scintillement des irradiations
lunaires.

Trs sensible  cette posie de la nature, Max Huber la gotait,
l'aspirait, pourrait-on dire, croyait rver parfois, et cependant
ne dormait point. Ne lui semblait-il pas qu'il ft le seul tre
vivant au sein de ce monde vgtal?...

Monde vgtal, c'tait bien ce que son imagination faisait de
cette grande fort de l'Oubanghi!

Et, pensait-il, si l'on veut pntrer les derniers secrets du
globe, faut-il donc aller jusqu'aux extrmits de son axe, pour
dcouvrir ses derniers mystres?... Pourquoi, au prix
d'effroyables dangers et avec la certitude de rencontrer des
obstacles peut-tre infranchissables, pourquoi tenter la conqute
des deux ples?... Qu'en rsulterait-il?... La solution de
quelques problmes de mtorologie, d'lectricit, de magntisme
terrestre!... Cela vaut-il que l'on ajoute tant de noms aux
ncrologies des contres australes et borales?... Est-ce qu'il ne
serait pas plus utile, plus curieux, au lieu de courir les mers
arctiques et antarctiques, de fouiller les aires infinies de ces
forts et de vaincre leur farouche impntrabilit?... Comment! il
en existe de telles en Amrique, en Asie, en Afrique, et aucun
pionnier n'a eu jusqu'ici la pense d'en faire son champ de
dcouvertes, ni le courage de se lancer  travers cet inconnu?
Personne n'a encore arrach  ces arbres le mot de leur nigme
comme les anciens aux vieux chnes de Dodone?... Et n'avaient-ils
pas eu raison, les mythologistes, de peupler leurs bois de faunes,
de satyres, de dryades, d'hamadryades, de nymphes imaginaires?...
D'ailleurs, pour se restreindre aux donnes de la science moderne,
ne peut-on admettre, en ces immensits forestires, l'existence
d'tres inconnus, appropris aux conditions de cet habitat? 
l'poque druidique, est-ce que la Gaule transalpine n'abritait pas
des peuplades  demi sauvages, des Celtes, des Germains, des
Ligures, des centaines de tribus, des centaines de villes et de
villages, ayant leurs coutumes particulires, leurs moeurs
personnelles, leur originalit native,  l'intrieur de ces forts
dont la toute-puissance romaine ne parvint pas sans grands efforts
 forcer les limites?...

Ainsi songeait Max Huber.

Or, prcisment, en ces rgions de l'Afrique quatoriale, est-ce
que la lgende n'avait pas signal des tres  un degr infrieur
de l'humanit, des tres quasi fabuleux?... Est-ce que cette fort
de l'Oubanghi n'avoisinait pas,  l'est, les territoires reconnus
par Schweinfurth et Junker, le pays des Niam-Niam, ces hommes 
queue, qui, il est vrai, ne possdaient aucun appendice caudal?...
Est-ce que Henry Stanley, dans les contres au nord de l'Itouri,
n'avait pas rencontr des pygmes hauts de moins d'un mtre,
parfaitement constitus,  peau luisante et fine, aux grands yeux
de gazelle, et dont le missionnaire anglais Albert Lhyd a constat
l'existence entre l'Ouganda et la Cabinda, plus de dix mille,
abrits sous la ramure ou perchs sur les grands arbres, ces
Bambustis, ayant un chef auquel ils obissaient?... Est-ce que
dans les bois de Ndouqourbocha, aprs avoir quitt Ipoto, il
n'avait pas travers cinq villages, abandonns de la veille par
leur population lilliputienne? Est-ce qu'il ne s'tait pas trouv
en prsence de ces Ouambouttis, Batinas, Akkas, Bazoungous, dont
la stature ne dpassait pas cent trente centimtres, rduite mme,
pour certains d'entre eux,  quatre-vingt-douze, et d'un poids
infrieur  quarante kilogrammes? Et, cependant, ces tribus n'en
taient pas moins intelligentes, industrieuses, guerrires,
redoutables, avec leurs petites armes, aux animaux comme aux
hommes, et trs craintes des peuplades agricoles des rgions du
haut Nil?...

Aussi, emport par son imagination, son apptit des choses
extraordinaires, Max Huber s'obstinait-il  croire que la fort de
l'Oubanghi devait renfermer des types tranges, dont les
ethnographes ne souponnaient pas l'existence... Pourquoi pas des
humains qui n'auraient qu'un oeil comme les Cyclopes de la Fable,
ou dont le nez, allong en forme de trompe, permettrait de les
classer, sinon dans l'ordre des pachydermes, du moins dans la
famille des proboscidiens?...

Max Huber, sous l'influence de ces rveries scientifico-
fantaisistes, oubliait tant soit peu son rle de sentinelle.
L'ennemi se ft approch sans avoir t signal  temps pour que
Khamis et John Cort pussent se mettre sur la dfensive...

Une main se posa sur son paule.

Eh!... quoi? fit-il en sursautant.

-- C'est moi, lui dit son compagnon, et ne me prenez pas pour un
sauvage de l'Oubanghi! -- Rien de suspect?...

-- Rien...

-- Il est l'heure  laquelle il est convenu que vous iriez
reposer, mon cher Max...

-- Soit, mais je serai bien tonn si les rves que je vais faire
en dormant valent ceux que j'ai faits sans dormir!

La premire partie de cette nuit n'avait point t trouble, et le
reste ne le fut pas davantage, lorsque John Cort eut remplac Max
Huber, et lorsque Khamis eut relev John Cort de sa faction.

CHAPITRE VI
_Aprs une longue tape_

Le lendemain,  la date du 11 mars, parfaitement remis des
fatigues de la veille, John Cort, Max Huber, Khamis, Llanga se
disposrent  braver celles de cette seconde journe de marche.

Quittant l'abri du cotonnier, ils firent le tour de la clairire,
salus par des myriades d'oiseaux qui remplissaient l'espace de
trilles assourdissants et de points d'orgue  rendre jaloux les
Patti et autres virtuoses de la musique italienne.

Avant de se mettre en route, la sagesse commandait de faire un
premier repas. Il se composa uniquement de la viande froide
d'antilope, de l'eau d'un ruisseau qui serpentait sur la gauche,
et auquel fut remplie la gourde du foreloper.

Le dbut de l'tape se fit  droite, sous les ramures que
peraient dj les premiers rayons du soleil, dont la position fut
releve avec soin.

videmment ce quartier de la fort devait tre frquent par de
puissants quadrupdes. Les passes s'y multipliaient dans tous les
sens. Et de fait, au cours de la matine, on aperut un certain
nombre de buffles, et mme deux rhinocros qui se tenaient 
distance. Comme ils n'taient point d'humeur batailleuse, sans
doute, il n'y eut pas lieu de dpenser les cartouches  repousser
une attaque.

La petite troupe ne s'arrta que vers midi, ayant franchi une
bonne douzaine de kilomtres.

En cet endroit, John Cort put abattre un couple d'outardes de
l'espce des korans qui vivent dans les bois, volatiles au plumage
d'un noir de jais sous le ventre. Leur chair, trs estime des
indignes, inspira cette fois la mme estime  un Amricain et 
un Franais au repas de midi.

Je demande, avait toutefois dit Max Huber, que l'on substitue le
rti aux grillades...

-- Rien de plus facile, s'tait ht de rpondre le foreloper.

Et une des outardes, plume, vide, embroche d'une baguette,
rtie  point devant une flamme vive, ptillante, fut dvore 
belles dents.

Khamis et ses compagnons se remirent en route dans des conditions
plus pnibles que la veille.

 descendre au sud-ouest, les passes se prsentaient moins
frquemment. Il fallait se frayer un chemin entre les
broussailles, aussi drues que les lianes dont les cordons durent
tre tranchs au couteau. La pluie vint  tomber pendant plusieurs
heures, -- une pluie assez abondante. Mais telle tait l'paisseur
des frondaisons que c'est  peine si le sol en recevait quelques
gouttes. Toutefois, au milieu d'une clairire, Khamis put remplir
la gourde presque vide dj, et il y eut lieu de s'en fliciter.
En vain le foreloper avait-il cherch quelque filet liquide sous
les herbes. De l, probablement, la raret des animaux et des
sentiers praticables.

Cela n'annonce gure la proximit d'un cours d'eau, dclara John
Cort, lorsque l'on s'installa pour la halte du soir.

D'o cette consquence s'imposait: c'est que le rio qui coulait
non loin du tertre aux tamarins ne faisait que contourner la
fort.

Nanmoins, la direction prise jusqu'alors ne devrait pas tre
modifie, et avec d'autant plus de raison qu'elle aboutirait au
bassin de l'Oubanghi.

D'ailleurs, observa Khamis,  dfaut du cours d'eau que nous
avons aperu avant-hier au campement, ne peut-il s'en rencontrer
un autre dans cette direction?

La nuit du 11 au 12 mars ne s'coula pas entre les racines d'un
cotonnier. Ce fut au pied d'un arbre non moins gigantesque, un
bombax, dont le tronc symtrique s'levait tout d'un jet  la
hauteur d'une centaine de pieds au-dessus de l'pais tapis du sol.

La surveillance tablie comme d'habitude, le sommeil n'allait tre
troubl que par quelques lointains beuglements de buffles et de
rhinocros. Il n'tait pas  craindre que le rugissement du lion
se mlt  ce concert nocturne. Ces redoutables fauves n'habitent
gure les forts de l'Afrique centrale. Ils sont les htes des
rgions plus leves en latitude, soit au del du Congo vers le
sud, soit sur la limite du Soudan vers le nord, dans le voisinage
du Sahara. Les pais fourrs ne conviennent pas au caractre
capricieux,  l'allure indpendante du roi des animaux, -- roi
d'autorit et non roi constitutionnel. Il lui faut de plus grands
espaces, des plaines inondes de soleil o il puisse bondir en
toute libert.

Si les rugissements ne se firent pas entendre, il en fut de mme
des grognements de l'hippopotame, -- ce qui tait regrettable,
convient-il de noter, car la prsence de ces mammifres amphibies
et indiqu la proximit d'un cours d'eau.

Le lendemain, dpart ds l'aube par temps sombre, et coup de
carabine de Max Huber, qui abattit une antilope de la taille d'un
ne, ou plus exactement d'un zbre, type plac entre l'ne et le
cheval. C'tait un oryx,  robe de couleur vineuse, prsentant
quelques zbrures rgulirement dessines. L'oryx est ray d'une
bande noire depuis la nuque jusqu' l'arrire-train, orn de
taches noires aux jambes, dont le poil est blanchtre, agrment
d'une queue noire qui balaye largement le sol, chantillonn d'un
bouquet de fourrure noire  sa gorge. Bel animal, aux cornes
longues d'un mtre, garnies d'une trentaine d'anneaux  leur base,
s'incurvant avec lgance, et prsentant une symtrie de forme
dont la nature donne peu d'exemples.

Chez l'oryx, la corne est une arme dfensive qui, dans les
contres du nord et du midi de l'Afrique, lui permet de rsister
mme  l'attaque du lion. Mais, ce jour-l, l'animal vis par le
chasseur ne put chapper  la balle qui lui fut joliment envoye,
et, le coeur travers, tomba du premier coup.

C'tait l'alimentation assure pour plusieurs jours. Khamis
s'occupa de dpecer l'oryx, travail qui prit une heure. Puis, se
partageant cette charge, dont Llanga rclama sa part, ils
commencrent une nouvelle tape.

Eh! ma foi! dit John Cort, on se procure par ici de la viande 
bon march, puisqu'elle ne cote qu'une cartouche...

--  la condition d'tre adroit..., rpliqua le foreloper.

-- Et heureux surtout, ajouta Max Huber, plus modeste que ne le
sont d'habitude ses confrres en haute vnerie.

Mais jusqu'alors, si Khamis et ses compagnons avaient pu pargner
leur poudre et conomiser leur plomb, s'ils ne les avaient
employs qu' tuer le gibier, la journe ne devait pas finir sans
que les carabines eussent  servir pour la dfensive.

Pendant un bon kilomtre, le foreloper crut mme qu'il aurait 
repousser l'attaque d'une troupe de singes. Cette troupe se
dmenait  droite et  gauche d'une longue passe, les uns sautant
entre les branches d'arbre en arbre, les autres gambadant et
franchissant les fourrs par des bonds prodigieux  faire envie
aux plus agiles gymnastes.

L se montraient plusieurs espces de quadrumanes de haute
stature, des cynocphales de trois couleurs, jaunes comme des
Arabes, rouges comme des Indiens du Far-West, noirs comme des
indignes de la Cafrerie, et qui sont redoutables  certains
fauves. L grimaaient divers types de ces colobes, les vritables
dandys, les petits-matres les plus lgants de la race simienne,
sans cesse occups  brosser,  lisser de la main cette plerine
blanche qui leur a valu le nom de colobes  camail.

Cependant cette escorte, qui s'tait rassemble aprs le repas de
midi, disparut vers deux heures, alors que Max Huber, John Cort,
Khamis et Llanga arpentaient un assez large sentier qui se
poursuivait  perte de vue.

S'ils avaient lieu de se fliciter des avantages de cette route
aisment praticable, ils eurent  regretter la rencontre des
animaux qui la frquentaient.

C'taient deux rhinocros, dont le ronflement prolong retentit un
peu avant quatre heures  courte distance. Khamis ne s'y trompa
point et ordonna  ses compagnons de s'arrter:

Mauvaises btes, ces rhinocros!... dit-il en ramenant la
carabine qu'il portait en bandoulire.

-- Trs mauvaise, rpliqua Max Huber, et, pourtant, ce ne sont que
des herbivores...

-- Qui ont la vie dure! ajouta Khamis.

-- Que devons-nous faire?... demanda John Cort.

-- Essayer de passer sans tre vus, conseilla Khamis, ou tout au
moins nous cacher sur le passage de ces malfaisantes btes...
Peut-tre ne nous apercevront-elles pas?... Nanmoins, soyons
prts  tirer, si nous sommes dcouverts, car elles fonceront sur
nous!

Les carabines furent visites, les cartouches disposes de manire
 tre renouveles rapidement. Puis, s'lanant hors du sentier,
tous quatre disparurent derrire les paisses broussailles qui le
bordaient a droite.

Cinq minutes aprs, les mugissements s'tant accrus, apparurent
les monstrueux pachydermes, de l'espce ketloa, presque dpourvus
de poils. Ils filaient grand trot, la tte haute, la queue
enroule sur leur croupe.

C'taient des animaux longs de prs de quatre mtres, oreilles
droites, jambes courtes et torses, museau tronqu arm d'une seule
corne, capable de formidables coups. Et telle est la duret de
leurs mchoires qu'ils broyent impunment des cactus aux rudes
piquants comme les nes mangent des chardons.

Le couple fit brusquement halte. Khamis et les autres ne doutaient
pas qu'ils ne fussent dpists.

L'un des rhinocros -- un monstre  peau rugueuse et sche --
s'approcha des broussailles.

Max Huber le mit en joue.

Ne tirez pas  la culotte...  la tte..., lui cria le
foreloper.

Une dtonation, puis deux, puis trois, retentirent. Les balles
pntraient  peine ces paisses carapaces et ce furent autant de
coups en pure perte.

Les dtonations ne les intimidrent ni ne les arrtrent et ils se
disposrent  franchir le fourr.

Il tait vident que cet amas de ronces et de broussailles ne
pourrait opposer un obstacle  de si puissantes btes. En un
instant, tout serait ravag, saccag, cras. Aprs avoir chapp
aux lphants de la plaine, Khamis et ses compagnons
chapperaient-ils aux rhinocros de la grande fort?... Que les
pachydermes aient le nez en trompe ou le nez en corne, ils
s'galent en vigueur... Et, ici, il n'y aurait pas cette lisire
d'arbres qui avait arrt les lphants lancs  fond de train. Si
le foreloper, John Cort, Max Huber, Llanga, tentaient de s'enfuir,
ils seraient poursuivis, ils seraient atteints. Les rseaux de
lianes retarderaient leur course, alors que les rhinocros
passeraient comme une avalanche.

Cependant, parmi les arbres de ce fourr, un baobab norme pouvait
offrir un refuge si l'on parvenait  se hisser jusqu' ses
premires branches. Ce serait renouveler la manoeuvre excute au
tertre des tamarins, dont l'issue avait t funeste, d'ailleurs.
Et y avait-il lieu de croire qu'elle aurait plus de succs?...

Peut-tre, car le baobab tait de taille et de grosseur  rsister
aux efforts des rhinocros.

Il est vrai, sa fourche ne s'ouvrait qu' une cinquantaine de
pieds au-dessus du sol, et le tronc, renfl en forme de courge, ne
prsentait aucune saillie  laquelle la main pt s'accrocher ni le
pied trouver un point d'appui.

Le foreloper avait compris qu'il n'y avait pas  essayer
d'atteindre cette fourche. Aussi Max Huber et John Cort
attendaient-ils qu'il prt un parti.

En ce moment, le fouillis des broussailles en bordure du sentier
remua, et une grosse tte apparut.

Un quatrime coup de carabine clata.

John Cort ne fut pas plus heureux que Max Huber. La balle,
pntrant au dfaut de l'paule, ne provoqua qu'un hurlement plus
terrible de l'animal, dont l'irritation s'accrut avec la douleur.
Il ne recula pas, au contraire, et d'un lan prodigieux se
prcipita contre le fourr, tandis que l'autre rhinocros,  peine
effleur d'une balle de Khamis, se prparait  le suivre.

Ni Max Huber, ni John Cort, ni le foreloper n'eurent le temps de
recharger leurs armes. Fuir en directions diverses, s'chapper
sous le massif; il tait trop tard. L'instinct de la conservation
les poussa tous trois, avec Llanga,  se rfugier derrire le
tronc du baobab, qui ne mesurait pas moins de six mtres
priphriques  la base.

Mais lorsque le premier animal contournerait l'arbre, lorsque le
second se joindrait  lui, comment viter leur double attaque?...

Diable!... fit Max Huber.

-- Dieu plutt! s'cria John Cort.

Et assurment il fallait renoncer  tout espoir de salut, si la
Providence ne s'en mlait pas.

Sous un choc d'une effroyable violence, le baobab trembla jusque
dans ses racines  faire croire qu'il allait tre arrach du sol.

Le rhinocros, emport dans son lan formidable, venait d'tre
arrt soudain.  un endroit o s'entr'ouvrait l'corce du baobab,
sa corne, entre comme le coin d'un bcheron, s'y tait enfonce
d'un pied. En vain fit-il les plus violents efforts pour la
retirer. Mme en s'arc-boutant sur ses courtes pattes, il ne put y
russir.

L'autre, qui saccageait le fourr furieusement, s'arrta, et ce
qu'tait leur fureur  tous deux, on ne saurait se l'imaginer!

Khamis, se glissant alors autour de l'arbre, aprs avoir ramp au
ras des racines, essaya de voir ce qui se passait:

En fuite... en fuite! cria-t-il presque aussitt.

On le comprit plus qu'on ne l'entendit.

Sans demander d'explication, Max Huber et John Cort, entranant
Llanga, dtalrent entre les hautes herbes.  leur extrme
surprise, ils n'taient pas poursuivis par les rhinocros, et ce
ne fut qu'aprs cinq minutes d'une course essoufflante que, sur un
signe du foreloper, ils firent halte.

Qu'est-il donc arriv?... questionna John Cort, ds qu'il eut
repris haleine.

-- Le rhinocros n'a pu retirer sa corne du tronc de l'arbre...,
dit Khamis.

-- Tudieu! s'cria Max Huber, c'est le Milon de Crotone des
rhinocros...

-- Et il finira comme ce hros des jeux olympiques! ajouta John
Cort.

Khamis, se souciant peu de savoir ce qu'tait ce clbre athlte
de l'antiquit, se contenta de murmurer:

Enfin... sains et saufs... mais au prix de quatre ou cinq
cartouches brles en pure perte!

-- C'est d'autant plus regrettable que cette bte-l, ... a se
mange, si je suis bien inform, dit Max Huber.

-- En effet, affirma Khamis, quoique sa chair ait un fort got de
musc... Nous laisserons l'animal o il est...

-- Se dcorner tout  son aise! acheva Max Huber.

Il n'et pas t prudent de retourner au baobab. Les mugissements
des deux rhinocros retentissaient toujours sous la futaie. Aprs
un dtour qui les ramena au sentier, tous quatre reprirent leur
marche. Vers six heures, la halte fut organise au pied d'une
norme roche.

Le jour qui suivit n'amena aucun incident. Les difficults de
route ne s'accrurent pas, et une trentaine de kilomtres furent
franchis dans la direction du sud-ouest. Quant au cours d'eau si
impatiemment rclam par Max Huber, si affirmativement annonc par
Khamis, il ne se montrait pas.

Ce soir-l, aussitt achev un repas dont une antilope, dite
_antilope des brousses_, fournit le menu peu vari, on s'abandonna
au repos. Par malheur, cette dizaine d'heures de sommeil fut
trouble par le vol de milliers de chauves-souris de petite et de
grande taille, dont le campement ne fut dbarrass qu'au lever du
jour.

Trop de ces harpies, beaucoup trop!... s'cria Max Huber,
lorsqu'il se remit sur pied, tout billant encore aprs une si
mauvaise nuit.

-- Il ne faut pas se plaindre... dit le foreloper.

-- Et pourquoi?...

-- Parce que mieux vaut avoir affaire aux chauves-souris qu'aux
moustiques, et ceux-ci nous ont pargns jusqu'ici.

-- Ce qui serait le mieux, Khamis, ce serait d'viter les uns
comme les autres...

-- Les moustiques... nous ne les viterons pas, monsieur Max...

-- Et quand devons-nous tre dvors par ces abominables
insectes?...

-- Aux approches d'un rio...

-- Un rio!... s'cria Max Huber. Mais, aprs avoir cru au rio,
Khamis, il ne m'est plus possible d'y croire!

-- Vous avez tort, monsieur Max, et peut-tre n'est-il gure
loign!...

Le foreloper, en effet, avait dj remarqu quelques modifications
dans la nature du sol, et, ds trois heures de l'aprs-midi, son
observation tendit  se confirmer. Ce quartier de la fort
devenait sensiblement marcageux.

 et l se creusaient des flaques hrisses d'herbes aquatiques.
On put mme abattre des gaugas, sortes de canards sauvages dont la
prsence indiquait la proximit d'un cours d'eau. galement, 
mesure que le soleil dclinait  l'horizon, le coassement des
grenouilles se faisait entendre.

Ou je me trompe fort... ou le pays des moustiques n'est pas
loin..., dit le foreloper.

Pendant le reste de l'tape, la marche s'effectua sur un terrain
difficile, embarrass de ces phanrogames innombrables dont un
climat humide et chaud favorise le dveloppement. Les arbres, plus
espacs, taient moins tendus de lianes.

Max Huber et John Cort ne pouvaient mconnatre les changements
que prsentait cette partie de la fort en s'tendant vers le sud-
ouest.

Mais, en dpit des pronostics de Khamis, le regard, en cette
direction, ne saisissait encore aucun miroitement d'eau courante.

Toutefois, en mme temps que s'accusait la pente du sol, les
fondrires devenaient plus nombreuses. Il fallait une extrme
attention pour ne point s'y enliser. Et puis,  s'en retirer, on
ne le ferait pas sans piqres.

Des milliers de sangsues fourmillaient dans les trous et,  leur
surface, couraient des myriapodes gigantesques, rpugnants
articuls de couleur noirtre, aux pattes rouges, bien faits pour
provoquer un insurmontable dgot.

En revanche, quel rgal pour les yeux, ces innombrables papillons
aux teintes chatoyantes, ces gracieuses libellules dont tant
d'cureuils, de civettes, de bengalis, de veuves, de genettes, de
martins-pcheurs, qui se montraient sur le bord des flaques,
devaient faire une consommation prodigieuse!

Le foreloper remarqua en outre que non seulement les gupes, mais
encore les mouches ts-ts abondaient sur les buissons.
Heureusement, s'il faut se prserver de l'aiguillon des premires,
il n'y a pas  se proccuper de la morsure des secondes. Leur
venin n'est mortel qu'aux chevaux, aux chameaux, aux chiens, non 
l'homme, pas plus qu'aux btes sauvages.

La petite troupe descendit ainsi vers le sud-ouest jusqu' six
heures et demie du soir, tape  la fois longue et fatigante. Dj
Khamis s'occupait de choisir un bon emplacement de halte pour la
nuit, lorsque Max Huber et John Cort furent distraits par les cris
de Llanga.

Selon son habitude, le jeune garon s'tait port en avant,
furetant de ct et d'autre, quand on l'entendit appeler  toute
voix. tait-il aux prises avec quelque fauve?...

John Cort et Max Huber coururent dans sa direction, prts  faire
feu... Ils furent bientt rassurs.

Mont sur un norme tronc abattu, tendant sa main vers une large
clairire, Llanga rptait de sa voix aigu:

Le rio... le rio!

Khamis venait de les rejoindre, et John Cort de lui dire
simplement:

Le cours d'eau demand.

 un demi-kilomtre, sur un large espace dbois, serpentait une
limpide rivire o se refltaient les derniers rayons du soleil.

C'est l qu'il faut camper,  mon avis..., proposa John Cort.

-- Oui... l..., approuva le foreloper, et soyez srs que ce rio
nous conduira jusqu' l'Oubanghi.

En effet, il ne serait pas difficile d'tablir un radeau et de
s'abandonner au courant de cette rivire.

Il y eut, avant d'atteindre sa rive,  franchir un terrain trs
marcageux.

Le crpuscule n'ayant qu'une trs courte dure en ces contres
quatoriales, l'obscurit tait dj profonde lorsque le foreloper
et ses compagnons s'arrtrent sur une berge assez leve.

En cet endroit, les arbres taient rares et prsentaient des
masses plus paisses en amont et en aval.

Quant  la largeur de la rivire, John Cort crut pouvoir l'valuer
 une quarantaine de mtres. Ce n'tait donc pas un simple
ruisseau, mais un affluent d'une certaine importance dont le
courant ne semblait pas trs rapide.

Attendre au lendemain pour se rendre compte de la situation, c'est
ce que la raison indiquait. Le plus press tant de trouver un
abri sec afin d'y passer la nuit, Khamis dcouvrit  propos une
anfractuosit rocheuse, sorte de grotte vide dans le calcaire de
la berge, qui suffirait  les contenir tous quatre.

On dcida d'abord de souper des restes du gibier grill. De cette
faon, il ne serait pas ncessaire d'allumer un feu dont l'clat
aurait pu provoquer l'approche des animaux. Crocodiles et
hippopotames abondent dans les cours d'eau de l'Afrique. S'ils
frquentaient cette rivire, -- ce qui tait probable, -- autant
ne pas avoir  se dfendre contre une attaque nocturne.

Il est vrai, un foyer entretenu  l'ouverture de la grotte,
donnant force fume, aurait dissip la nue des moustiques qui
pullulaient au pied de la berge. Mais, entre deux inconvnients,
mieux valait choisir le moindre et braver plutt l'aiguillon des
maringouins et autres incommodes insectes que l'norme mchoire
des alligators.

Pour les premires heures, John Cort se tint en surveillance 
l'orifice de l'anfractuosit, tandis que ses compagnons dormaient
d'un gros sommeil en dpit du bourdonnement des moustiques.

Pendant sa faction, s'il ne vit rien de suspect, du moins 
plusieurs reprises crut-il entendre un mot qui semblait articul
par des lvres humaines sur un ton plaintif...

Et ce mot, c'tait celui de ngora, lequel signifie mre en
langue indigne.

CHAPITRE VII
_La cage vide_

Comment ne pas se fliciter de ce que le foreloper et si  propos
dcouvert une grotte, due  une disposition naturelle de la berge?
Sur le sol, un sable fin, trs sec. Aucune trace d'humidit, ni
aux parois latrales ni  la paroi suprieure. Grce  cet abri,
ses htes n'avaient pas eu  souffrir d'une pluie intense qui ne
cessa de tomber jusqu' minuit. Donc refuge assur audit endroit
pour tout le temps qu'exigerait la construction d'un radeau.

Du reste, un vent assez vif soufflait du nord. Le ciel s'tait
nettoy aux premiers rayons du soleil. Une journe chaude
s'annonait. Peut-tre Khamis et ses compagnons en viendraient-ils
 regretter l'ombrage des arbres sous lesquels ils cheminaient
depuis cinq jours.

John Cort et Max Huber ne cachrent point leur bonne humeur. Cette
rivire allait les transporter sans fatigue, sur un parcours de
quatre cents kilomtres environ, jusqu' son embouchure sur
l'Oubanghi, dont elle devait tre tributaire. Ainsi seraient
franchis les trois derniers quarts du trajet dans des conditions
plus favorables.

Ce calcul fut tabli avec une suffisante exactitude par John Cort,
d'aprs les relvements que lui fournit le foreloper.

Leur regard se porta alors vers la droite et vers la gauche,
c'est--dire au nord et au sud.

En amont, le cours d'eau, qui s'tendait presque en ligne directe,
disparaissait,  un kilomtre, sous le fouillis des arbres.

En aval, la verdure se massait  une distance plus rapproche de
cinq cents mtres, o la rivire faisait un coude brusque au sud-
est. C'est  partir de ce coude que la fort reprenait son
paisseur normale.

 vrai dire, c'tait une large clairire marcageuse qui occupait
cette portion de la rive droite. Sur la berge oppose, les arbres
se pressaient en rangs serrs. Une futaie trs dense s'tageait 
la surface d'un terrain assez mouvement, et ses cimes, claires
par le soleil levant, se dcoupaient en un lointain horizon.

Quant au lit de la rivire, une eau transparente, au courant
tranquille, l'emplissait  pleins bords, charriant de vieux
troncs, des paquets de broussailles, des tas d'herbes arraches
aux deux berges ronges par le courant.

Tout d'abord, sa mmoire rappela  John Cort qu'il avait entendu
le mot ngora prononc  proximit de la grotte pendant la nuit.
Il chercha donc  voir si quelque crature humaine rdait aux
environs.

Que des nomades s'aventurassent parfois  descendre cette rivire
pour rejoindre l'Oubanghi, c'tait chose admissible, et sans en
tirer cette conclusion que l'immense aire de la fort dveloppe
vers l'est jusqu'aux sources du Nil ft frquente par les tribus
errantes ou habite par des tribus sdentaires.

John Cort n'aperut aucun tre humain aux abords du marcage, ni
sur les rives du cours d'eau.

J'ai t dupe d'une illusion, pensait-il. Il est possible que je
me sois endormi un instant, et c'est dans un rve que j'ai cru
entendre ce mot.

Aussi ne dit-il rien de l'incident  ses compagnons.

Mon cher Max, demanda-t-il alors, avez-vous fait  notre brave
Khamis toutes vos excuses pour avoir dout de l'existence de ce
rio, dont il n'a jamais dout, lui?...

-- Il a eu raison contre moi, John, et je suis heureux d'avoir eu
tort, puisque le courant va nous vhiculer sans fatigue aux rives
de l'Oubanghi...

-- Sans fatigue... je ne l'affirme pas, repartit le foreloper.
Peut-tre des chutes... des rapides...

-- Ne voyons que le bon ct des choses, dclara John Cort. Nous
cherchions une rivire, la voici... Nous songions  construire un
radeau, construisons-le...

-- Ds ce matin, je vais me mettre  la besogne, dit Khamis, et,
si vous voulez m'aider, monsieur John...

-- Certainement, Khamis. Pendant notre travail, Max voudra bien
s'occuper de nous ravitailler...

-- C'est d'autant plus urgent, insista Max Huber, qu'il ne reste
plus rien  manger... Ce gourmand de Llanga a tout dvor hier
soir...

-- Moi... mon ami Max!... se dfendit Llanga, qui, le prenant au
srieux, parut sensible  ce reproche.

-- Eh, gamin, tu vois bien que je plaisante!... Allons, viens avec
moi... Nous suivrons la berge jusqu'au tournant de la rivire.
Avec le marcage d'un ct, l'eau courante de l'autre, le gibier
aquatique ne manquera ni  droite ni  gauche, et, qui sait?...
quelque beau poisson pour varier le menu...

-- Dfiez-vous des crocodiles... et mme des hippopotames,
monsieur Max, conseilla le foreloper.

-- Eh! Khamis, un gigot d'hippopotame rti  point n'est pas 
ddaigner, je pense!... Comment un animal d'un caractre si
heureux... un cochon d'eau douce aprs tout... n'aurait-il pas une
chair savoureuse?...

-- D'un caractre heureux, c'est possible, monsieur Max, mais,
quand on l'irrite, sa fureur est terrible!

-- On ne peut pourtant pas lui dcouper quelques kilogrammes de
lui-mme sans s'exposer  le fcher un peu...

-- Enfin, ajouta John Cort, si vous aperceviez le moindre danger,
revenez au plus vite. Soyez prudent...

-- Et vous, soyez tranquille, John. -- Viens, Llanga...

-- Va, mon garon, dit John Cort, et n'oublie pas que nous te
confions ton ami Max!

Aprs une telle recommandation, on pouvait tenir pour certain
qu'il n'arriverait rien de fcheux  Max Huber, puisque Llanga
veillerait sur sa personne.

Max Huber prit sa carabine et vrifia sa cartouchire.

Mnagez vos munitions, monsieur Max... dit le foreloper.

-- Le plus possible, Khamis. Mais il est vraiment regrettable que
la nature n'ait pas cr le cartouchier comme elle a cr l'arbre
 pain et l'arbre  beurre des forts africaines!... En passant,
on cueillerait ses cartouches comme on cueille des figues ou des
dattes!

Sur cette observation d'une incontestable justesse, Max Huber et
Llanga s'loignrent en suivant une sorte de sentier en contre-bas
de la berge, -- et ils furent bientt hors de vue.

John Cort et Khamis s'occuprent alors de chercher des bois
propres  la construction d'un radeau. Si ce ne pouvait tre qu'un
trs rudimentaire appareil, encore fallait-il en rassembler les
matriaux.

Le foreloper et son compagnon ne possdaient qu'une hachette et
leurs couteaux de poche. Avec de tels outils, comment s'attaquer
aux gants de la fort ou mme  leurs congnres de stature plus
rduite?... Aussi Khamis comptait-il employer les branches
tombes, qu'il relierait par des lianes et sur lesquelles serait
tabli une sorte de plancher doubl de terre et d'herbes. Avec
douze pieds de long, huit de large, ce radeau suffirait au
transport de trois hommes et d'un enfant, qui, d'ailleurs,
dbarqueraient aux heures des repas et des haltes de nuit.

De ces bois, dont la vieillesse, le vent, quelque coup de foudre
avaient provoqu la chute, il se trouvait quantit sur le marcage
o certains arbres d'essence rsineuse se dressaient encore. La
veille, Khamis s'tait promis de ramasser  cette place les
diverses pices ncessaires  la construction du radeau. Il fit
part  John Cort de son intention et celui-ci se dclara prt 
l'accompagner.

Un dernier regard jet sur la rivire, en amont et en aval, tout
paraissant tranquille aux environs du marcage, John Cort et
Khamis se mirent en route.

Ils n'eurent qu'une centaine de pas  faire pour rencontrer un
amas de pices flottables. La plus srieuse difficult serait,
sans doute, de les traner jusqu'au pied de la berge. En cas
qu'elles fussent trop lourdes  manier pour deux personnes, on ne
l'essayerait qu'aprs le retour des chasseurs.

En attendant, tout portait  croire que Max Huber faisait bonne
chasse. Une dtonation venait de retentir, et l'adresse du
Franais permettait d'affirmer que ce coup de fusil ne devait pas
avoir t perdu. Trs certainement, avec des munitions en quantit
suffisante, l'alimentation de la petite troupe et t assure
pendant ces quatre cents kilomtres qui la sparaient de
l'Oubanghi et mme pour un plus long parcours.

Or, Khamis et John Cort s'occupaient  choisir les meilleurs bois,
lorsque leur attention fut attire par des cris venant de la
direction prise par Max Huber.

C'est la voix de Max... dit John Cort.

-- Oui, rpondit Khamis, et aussi celle de Llanga.

En effet, un fausset aigu se mlait  une voix mle.

Sont-ils donc en danger?... demanda John Cort.

Tous deux retraversrent le marcage et atteignirent la lgre
tumescence sous laquelle s'vidait la grotte. De cette place, en
portant les yeux vers l'aval, ils aperurent Max Huber et le petit
indigne arrts sur la berge. Ni tres humains ni animaux aux
alentours. Du reste, leurs gestes n'taient qu'une invitation 
les rejoindre et ils ne manifestaient aucune inquitude.

Khamis et John Cort, aprs tre descendus, franchirent rapidement
trois  quatre cents mtres, et, lorsqu'ils furent runis, Max
Huber se contenta de dire:

Peut-tre n'aurez-vous pas la peine de construire un radeau,
Khamis...

-- Et pourquoi?... demanda le foreloper.

-- En voici un tout fait... en mauvais tat, il est vrai, mais les
morceaux en sont bons.

Et Max Huber montrait dans un enfoncement de la rive une sorte de
plate-forme, un assemblage de madriers et de planches, retenu par
une corde  demi pourrie dont le bout s'enroulait  un piquet de
la berge.

Un radeau!... s'cria John Cort.

-- C'est bien un radeau!... constata Khamis.

En effet, sur la destination de ces madriers et de ces planches,
aucun doute n'tait admissible.

Des indignes ont-ils donc dj descendu la rivire jusqu' cet
endroit?... observa Khamis.

-- Des indignes ou des explorateurs, rpondit John Cort. Et
pourtant, si cette partie de la fort d'Oubanghi et t visite,
on l'aurait su au Congo ou au Cameroun.

-- Au total, dclara Max Huber, peu importe, la question est de
savoir si ce radeau ou ce qui en reste peut nous servir...

-- Assurment.

Et le foreloper allait se glisser au niveau de la crique,
lorsqu'il fut arrt par un cri de Llanga.

L'enfant, qui s'tait loign d'une cinquantaine de pas en aval,
accourait, agitant un objet qu'il tenait  la main.

Un instant aprs il remettait  John Cort ledit objet. C'tait un
cadenas de fer, rong par la rouille, dpourvu de sa clef, et dont
le mcanisme, d'ailleurs, et t hors d'tat de fonctionner.

Dcidment, dit Max Huber, il ne s'agit pas des nomades congolais
ou autres, auxquels les mystres de la serrurerie moderne sont
inconnus!... Ce sont des blancs que ce radeau a transports
jusqu' ce coude de la rivire...

-- Et qui, s'en tant loigns, n'y sont jamais revenus! ajouta
John Cort.

Juste consquence  tirer de l'incident. L'tat d'oxydation du
cadenas, le dlabrement du radeau, dmontraient que plusieurs
annes s'taient coules depuis que l'un avait t perdu et
l'autre abandonn au bord de cette crique.

Deux dductions ressortaient donc de ce double fait logique et
indiscutable. Aussi, lorsqu'elles furent prsentes par John Cort,
Max Huber et Khamis n'hsitrent pas  les accepter:

1 Des explorateurs ou des voyageurs non indignes avaient atteint
cette clairire, aprs s'tre embarqus soit au-dessus, soit au-
dessous de la lisire de la grande fort;

2 Lesdits explorateurs ou voyageurs, pour une raison ou pour une
autre, avaient laiss l leur radeau, afin d'aller reconnatre
cette portion de la fort situe sur la rive droite.

Dans tous les cas, aucun d'eux n'avait jamais reparu. Ni John Cort
ni Max Huber ne se souvenaient qu'il et t question, depuis
qu'ils habitaient le Congo, d'une exploration de ce genre.

Si ce n'tait pas l de l'extraordinaire, c'tait tout au moins de
l'inattendu, et Max Huber devrait renoncer  l'honneur d'avoir t
le premier visiteur de la grande fort, considre  tort comme
impntrable.

Cependant, trs indiffrent  cette question de priorit, Khamis
examinait avec soin les madriers et les planches du radeau. Ceux-
l se trouvaient en assez bon tat, celles-ci avaient souffert
davantage des intempries et trois ou quatre seraient  remplacer.
Mais, enfin, construire de toutes pices un nouvel appareil, cela
devenait inutile. Quelques rparations suffiraient. Le foreloper
et ses compagnons, non moins satisfaits que surpris, possdaient
le vhicule flottant qui leur permettrait de gagner le confluent
du rio.

Tandis que Khamis s'occupait de la sorte, les deux amis
changeaient leurs ides au sujet de cet incident:

Il n'y a pas d'erreur, rptait John Cort, des blancs ont dj
reconnu la partie suprieure de ce cours d'eau, -- des blancs, ce
n'est pas douteux... Que ce radeau, fait de pices grossires, et
pu tre l'oeuvre des indignes, soit!... Mais il y a le cadenas...

-- Le cadenas rvlateur... sans compter d'autres objets que nous
ramasserons peut-tre..., observa Max Huber.

-- Encore... Max?...

-- Eh! John, il est possible que nous retrouvions les vestiges
d'un campement, dont il n'y a pas trace en cet endroit, car il ne
faut pas regarder comme tel la grotte o nous avons pass la nuit.
Elle ne parat point avoir dj servi de lieu de halte, et je ne
doute pas que nous n'ayons t les seuls jusqu'ici  y chercher
refuge...

-- C'est l'vidence, mon cher Max. Allons jusqu'au coude du rio...

-- Cela est d'autant plus indiqu, John, que l finit la
clairire, et je ne serais pas tonn qu'un peu plus loin...

-- Khamis? cria John Cort.

Le foreloper rejoignit les deux amis.

Eh bien, ce radeau?... demanda John Cort.

-- Nous le rparerons sans trop de peine... Je vais rapporter les
bois ncessaires.

-- Avant de nous mettre  la besogne, proposa Max Huber,
descendons le long de la rive. Qui sait si nous ne recueillerons
pas quelques ustensiles, ayant une marque de fabrication qui
indiquerait leur origine?... Cela viendrait  propos pour
complter notre batterie de cuisine par trop insuffisante!... Une
gourde et pas mme une tasse ni une bouilloire...

-- Vous n'esprez pas, mon cher Max, dcouvrir office et table o
le couvert serait mis pour des htes de passage?...

-- Je n'espre rien, mon cher John, mais nous sommes en prsence
d'un fait inexplicable... Tchons de lui imaginer une explication
plausible.

-- Soit, Max. -- Il n'y a pas d'inconvnient, Khamis,  s'loigner
d'un kilomtre?...

--  la condition de ne pas dpasser le tournant, rpondit le
foreloper. Puisque nous avons la facilit de naviguer, pargnons
les marches inutiles...

-- Entendu, Khamis, rpliqua John Cort. Et, tandis que le courant
entranera notre radeau, nous aurons tout le loisir d'observer
s'il existe des traces de campement sur l'une ou l'autre rive.

Les trois hommes et Llanga suivirent la berge, une sorte de digue
naturelle entre le marcage et la rivire.

Tout en cheminant, ils ne cessaient de regarder  leurs pieds,
cherchant quelque empreinte, un pas d'homme, ou quelque objet qui
et t laiss sur le sol.

Malgr un minutieux examen, autant sur le haut qu'au bas de la
berge, on ne trouva rien. Nulle part ne furent relevs des indices
de passage ou de halte. Lorsque Khamis et ses compagnons eurent
atteint la premire range d'arbres, ils furent salus par les
cris d'une bande de singes. Ces quadrumanes ne parurent pas trop
surpris de l'apparition d'tres humains. Ils s'enfuirent
cependant. Qu'il y et des reprsentants de la gent simienne 
s'battre entre les branches, on ne pouvait s'en tonner.
C'taient des babouins, des mandrills, qui se rapprochent
physiquement des gorilles, des chimpanzs et des orangs. Comme
toutes les espces de l'Afrique, ils n'avaient qu'un rudiment de
queue, cet ornement tant rserv aux espces amricaines et
asiatiques.

Aprs tout, fit observer John Cort, ce ne sont pas eux qui ont
construit le radeau, et, si intelligents qu'ils soient, ils n'en
sont pas encore  faire usage de cadenas...

-- Pas plus que de cage, que je sache... dit alors Max Huber.

-- De cage?... s'cria John Cort.  quel propos, Max, parlez-vous
de cage?...

-- C'est qu'il me semble distinguer... entre les fourrs...  une
vingtaine de pas de la rive... une sorte de construction...

-- Quelque fourmilire en forme de ruche, comme en lvent les
fourmis d'Afrique... rpondit John Cort.

-- Non, M. Max ne s'est pas tromp, affirma Khamis. Il y a l...
oui... on dirait mme une cabane construite au pied de deux
mimosas, et dont la faade serait en treillis...

-- Cage ou cabane, rpliqua Max Huber, voyons ce qu'il y a
dedans...

-- Soyons prudents, dit le foreloper, et dfilons-nous  l'abri
des arbres...

-- Que pouvons-nous craindre?... reprit Max Huber, qu'un double
sentiment d'impatience et de curiosit peronnait, suivant son
habitude.

Du reste, les environs paraissaient tre dserts. On n'entendait
que le chant des oiseaux et les cris des singes en fuite. Aucune
trace ancienne ou rcente d'un campement n'apparaissait  la
limite de la clairire. Rien non plus  la surface du cours d'eau,
qui charriait de grosses touffes d'herbes. De l'autre ct, mme
apparence de solitude et d'abandon. Les cent derniers pas furent
rapidement franchis le long de la berge qui s'inflchissait alors
pour suivre le tournant de la rivire. Le marcage finissait en
cet endroit, et le sol s'asschait  mesure qu'il se surlevait
sous la futaie plus dense.

L'trange construction se montrait alors de trois quarts, appuye
aux mimosas, recouverte d'une toiture incline qui disparaissait
sous un chaume d'herbes jaunies. Elle ne prsentait aucune
ouverture latrale, et les lianes retombantes cachaient ses parois
jusqu' leur base.

Ce qui lui donnait bien l'aspect d'une cage, c'tait la grille, ou
plutt le grillage de sa faade, semblable  celui qui, dans les
mnageries, spare les fauves du public.

Cette grille avait une porte -- une porte ouverte en ce moment.

Quant  la cage, elle tait vide.

C'est ce que reconnut Max Huber qui, le premier, s'tait prcipit
 l'intrieur.

Des ustensiles, il en restait quelques-uns, une marmite en assez
bon tat, un coquemar, une tasse, trois ou quatre bouteilles
brises, une couverture de laine ronge, des lambeaux d'toffe,
une hache rouille, un tui  lunettes  demi pourri sur lequel ne
se laissait plus lire un nom de fabricant.

Dans un coin gisait une boite en cuivre dont le couvercle, bien
ajust, avait d prserver son contenu, si tant est qu'elle
contint quelque chose.

Max Huber la ramassa, essaya de l'ouvrir, n'y parvint pas.
L'oxydation faisait adhrer les deux parties de la bote. Il
fallut passer un couteau dans la fente du couvercle qui cda.

La boite renfermait un carnet en bon tat de conservation, et, sur
le plat de ce carnet, taient imprims ces deux mots que Max Huber
lut  haute voix:

_Docteur JOHAUSEN_

CHAPITRE VIII
_Le docteur Johausen_

Si John Cort, Max Huber et mme Khamis ne s'exclamrent pas 
entendre prononcer ce nom, c'est que la stupfaction leur avait
coup la parole.

Ce nom de Johausen fut une rvlation. Il dvoilait une partie du
mystre qui recouvrait la plus fantasque des tentatives
scientifiques modernes, o le comique se mlait au srieux, -- le
tragique aussi, car on devait croire qu'elle avait eu un
dnouement des plus dplorables.

Peut-tre a-t-on souvenir de l'exprience  laquelle voulut se
livrer l'Amricain Garner dans le but d'tudier le langage des
singes, et de donner  ses thories une dmonstration
exprimentale. Le nom du professeur, les articles rpandus dans le
_Hayser's Weekly_, de New York, le livre publi et lanc en
Angleterre, en Allemagne, en France, en Amrique, ne pouvaient
tre oublis des habitants du Congo et du Cameroun, --
particulirement de John Cort et de Max Huber.

Lui, enfin, s'cria l'un, lui, dont on n'avait plus aucune
nouvelle...

-- Et dont on n'en aura jamais, puisqu'il n'est pas l pour nous
en donner!... s'cria l'autre.

Lui, pour le Franais et l'Amricain, c'tait le docteur Johausen.
Mais, devanant le docteur, voici ce qu'avait fait M. Garner. Ce
n'est pas ce Yankee qui aurait pu dire ce que Jean-Jacques
Rousseau dit de lui-mme au dbut des _Confessions:_ Je forme une
entreprise qui n'eut jamais d'exemple et qui n'aura point
d'imitateurs. M. Garner devait en avoir un.

Avant de partir pour le continent noir, le professeur Garner
s'tait dj mis en rapport avec le monde des singes, -- le monde
apprivois, s'entend. De ses longues et minutieuses remarques il
retira la conviction que ces quadrumanes parlaient, qu'ils se
comprenaient, qu'ils employaient le langage articul, qu'ils se
servaient de certain mot pour exprimer le besoin de manger, de
certain autre pour exprimer le besoin de boire.  l'intrieur du
Jardin zoologique de Washington, M. Garner avait fait disposer des
phonographes destins  recueillir les mots de ce vocabulaire. Il
observa mme que les singes -- ce qui les distingue
essentiellement des hommes -- ne parlaient jamais sans ncessit.
Et il fut conduit  formuler son opinion en ces termes:

La connaissance que j'ai du monde animal m'a donn la ferme
croyance que tous les mammifres possdent la facult du langage 
un degr qui est en rapport avec leur exprience et leurs
besoins.

Antrieurement aux tudes de M. Garner, on savait dj que les
mammifres, chiens, singes et autres, ont l'appareil laryngo-
buccal dispos comme l'est celui de l'homme et la glotte organise
pour l'mission de sons articuls. Mais on savait aussi, -- n'en
dplaise  l'cole des simiologues, -- que la pense a prcd la
parole. Pour parler, il faut penser, et penser exige la facult de
gnraliser, -- facult dont les animaux sont dpourvus. Le
perroquet parle, mais il ne comprend pas un mot de ce qu'il dit.
La vrit, enfin, est que, si les btes ne parlent pas, c'est que
la nature ne les a pas dotes d'une intelligence suffisante, car
rien ne les en empcherait. Au vrai, ainsi que cela est acquis,
pour qu'il y ait langage, a dit un savant critique, il faut qu'il
y ait jugement et raisonnement bass, au moins implicitement, sur
un concept abstrait et universel. Toutefois, ces rgles,
conformes au bon sens, le professeur Garner n'en voulait tenir
aucun compte.

Il va de soi que sa doctrine fut trs discute. Aussi prit-il la
rsolution d'aller se mettre en contact avec les sujets dont il
rencontrerait grand nombre et grande varit dans les forts de
l'Afrique tropicale. Lorsqu'il aurait appris le gorille et le
chimpanz, il reviendrait en Amrique et publierait, avec la
grammaire, le dictionnaire de la langue simienne. Force serait
alors de lui donner raison et de se rendre  l'vidence.

M. Garner a-t-il tenu la promesse qu'il avait faite  lui-mme et
au monde savant?... C'tait la question, et, nul doute  cet
gard, le docteur Johausen ne le croyait pas, ainsi qu'on va
pouvoir en juger.

En l'anne 1892, M. Garner quitta l'Amrique pour le Congo, arriva
 Libreville le 12 octobre, et lut domicile dans la factorerie
John Holtand and Co. jusqu'au mois de fvrier 1894.

Ce fut  cette poque seulement que le professeur se dcida 
commencer sa campagne d'tudes. Aprs avoir remont l'Ogou sur un
petit bateau  vapeur, il dbarqua  Lambarne, et, le 22 avril,
atteignit la mission catholique du Fernand-Vaz.

Les Pres du Saint-Esprit l'accueillirent hospitalirement dans
leur maison btie sur le bord de ce magnifique lac Fernand-Vaz. Le
docteur n'eut qu' se louer des soins du personnel de la mission,
qui ne ngligea rien pour lui faciliter son aventureuse tche de
zoologiste.

Or, en arrire de l'tablissement, se massaient les premiers
arbres d'une vaste fort dans laquelle abondaient les singes. On
ne pouvait imaginer de circonstances plus favorables pour se
mettre en communication avec eux. Mais, ce qu'il fallait, c'tait
vivre dans leur intimit et, en somme, partager leur existence.

C'est  ce propos que M. Garner avait fait fabriquer une cage de
fer dmontable. Sa cage fut transporte dans la fort. Si l'on
veut bien l'en croire, il y vcut trois mois, la plupart du temps
seul, et put tudier ainsi le quadrumane  l'tat de nature.

La vrit est que le prudent Amricain avait simplement install
sa maison mtallique  vingt minutes de la mission des Pres, prs
de leur fontaine, en un endroit qu'il baptisa du nom de Fort-
Gorille, et auquel on accdait par une route ombreuse. Il y coucha
mme trois nuits conscutives. Dvor par des myriades de
moustiques, il ne put y tenir plus longtemps, dmonta sa cage et
revint demander aux Pres du Saint-Esprit une hospitalit qui lui
fut accorde sans rtribution. Enfin, le 18 juin, abandonnant
dfinitivement la mission, il regagna l'Angleterre et revint en
Amrique, rapportant pour unique souvenir de son voyage deux
petits chimpanzs qui s'obstinrent  ne point causer avec lui.

Voil quel rsultat avait obtenu M. Garner. Au total, ce qui ne
paraissait que trop certain, c'est que le patois des singes, s'il
existait, restait encore  dcouvrir, ainsi que les fonctions
respectives qui jouaient un rle dans la formation de leur
langage.

Assurment, le professeur soutenait qu'il avait surpris divers
signes vocaux ayant une signification prcise, tels: whouw,
nourriture; cheny, boisson; iegk, prends garde, et autres
relevs avec soin. Plus tard mme,  la suite d'expriences faites
au Jardin zoologique de Washington, et grce  l'emploi du
phonographe, il affirmait avoir not un mot gnrique se
rapportant  tout ce qui se mange et  tout ce qui se boit; un
autre pour l'usage de la main; un autre pour la supputation du
temps. Bref, selon lui, cette langue se composait de huit ou neuf
sons principaux, modifis par trente ou trente-cinq modulations,
dont il donnait mme la tonalit musicale, l'articulation se
faisant presque toujours en _la_ dise. Pour conclure, et d'aprs
son opinion, en conformit de la doctrine darwinienne sur l'unit
de l'espce et la transmission par hrdit des qualits
physiques, non des dfauts, on pouvait dire: Si les races
humaines sont les drivs d'une souche simiesque, pourquoi les
dialectes humains ne seraient-ils point les drivs de la langue
primitive de ces anthropodes? Seulement, l'homme a-t-il eu des
singes pour anctres?... Voil ce qu'il aurait fallu dmontrer, et
ce qui ne l'est pas.

En somme, le prtendu langage des singes, surpris par le
naturaliste Garner, n'tait que la srie des sons que ces
mammifres mettent pour communiquer avec leurs semblables, comme
tous les animaux: chiens, chevaux, moutons, oies, hirondelles,
fourmis, abeilles, etc. Et, suivant la remarque d'un observateur,
cette communication s'tablit soit par des cris, soit par des
signes et des mouvements spciaux, et, s'ils ne traduisent pas des
penses proprement dites, du moins expriment-ils des impressions
vives, des motions morales, -- telles la joie ou la terreur.

Il tait donc de toute vidence que la question n'avait pu tre
rsolue par les tudes incompltes et peu exprimentales du
professeur amricain. Et c'est alors que, deux annes aprs lui,
il vint  l'esprit d'un docteur allemand de recommencer la
tentative en se transportant, cette fois, en pleine fort, au
milieu du monde des quadrumanes, et non plus  vingt minutes d'un
tablissement de missionnaires, dt-il devenir la proie des
moustiques, auxquels n'avait pu rsister la passion simiologique
de M. Garner.

Il y avait alors au Cameroun,  Malinba, un certain savant du nom
de Johausen. Il y demeurait depuis quelques annes. C'tait un
mdecin, plus amateur de zoologie et de botanique que de mdecine.
Lorsqu'il fut inform de l'infructueuse exprience du professeur
Garner, la pense lui vint de la reprendre, bien qu'il et dpass
la cinquantaine. John Cort avait eu l'occasion de s'entretenir
plusieurs fois avec lui  Libreville.

S'il n'tait plus jeune, le docteur Johausen jouissait du moins
d'une excellente sant. Parlant l'anglais et le franais comme sa
langue maternelle, il comprenait mme le dialecte indigne, grce
 l'exercice de sa profession. Sa fortune lui permettait
d'ailleurs de donner ses soins gratuitement, car il n'avait ni
parents directs, ni collatraux au degr successible. Indpendant
dans toute l'acception du mot, sans compte  rendre  personne,
d'une confiance en lui-mme que rien n'et pu branler, pourquoi
n'aurait-il pas fait ce qu'il lui convenait de faire? Il est bon
d'ajouter que, bizarre et maniaque, il semblait bien qu'il y et
ce qu'on appelle en France une flure dans son intellectualit.

Il y avait au service du docteur un indigne dont il tait assez
satisfait. Lorsqu'il connut le projet d'aller vivre en fort au
milieu des singes, cet indigne n'hsita point  accepter l'offre
de son matre, ne sachant trop  quoi il s'engageait.

Il suit de l que le docteur Johausen et son serviteur se mirent 
la besogne. Une cage dmontable, genre Garner, mieux conditionne,
plus confortable, commande en Allemagne, fut apporte  bord d'un
paquebot qui faisait l'escale de Malinba. D'autre part, en cette
ville, on trouva sans peine  rassembler des provisions, conserves
et autres, des munitions, de manire  n'exiger aucun
ravitaillement pendant une longue priode. Quant au mobilier, trs
rudimentaire, literie, linge, vtements, ustensiles de toilette et
de cuisine, ces objets furent emprunts  la maison du docteur, et
aussi un vieil orgue de Barbarie dans la pense que les singes ne
devaient pas tre insensibles au charme de la musique. En mme
temps, il fit frapper un certain nombre de mdailles en nickel,
avec son nom et son portrait, destines aux autorits de cette
colonie simienne qu'il esprait fonder dans l'Afrique centrale.

Pour achever, le 13 fvrier 1896, le docteur et l'indigne
s'embarqurent  Malinba avec leur matriel sur une barque du
Nbarri et ils en remontrent le cours afin d'aller...

D'aller o?... C'est ce que le docteur Johausen n'avait dit ni
voulu dire  personne. N'ayant pas besoin d'tre ravitaill de
longtemps, il serait de la sorte  l'abri de toutes les
importunits. L'indigne et lui se suffiraient  eux-mmes. Il n'y
aurait aucun sujet de trouble ou de distraction pour les
quadrumanes dont il voulait faire son unique socit, et il
saurait se contenter des dlices de leur conversation, ne doutant
pas de surprendre les secrets de la langue macaque.

Ce que l'on sut plus tard, c'est que la barque, ayant remont le
Nbarri pendant une centaine de lieues, mouilla au village de
Nghila; qu'une vingtaine de noirs furent engags comme porteurs,
que le matriel s'achemina dans la direction de l'est. Mais, 
dater de ce moment, on n'entendit plus parler du docteur Johausen.
Les porteurs, revenus  Nghila, taient incapables d'indiquer avec
prcision l'endroit o ils avaient pris cong de lui.

Bref, aprs deux ans couls, et malgr quelques recherches qui ne
devaient pas aboutir, aucune nouvelle du docteur allemand ni de
son fidle serviteur.

Ce qui s'tait pass, John Cort et Max Huber allaient pouvoir le
reconstituer -- en partie tout au moins.

Le docteur Johausen avait atteint, avec son escorte, une rivire
dans le nord-ouest de la fort de l'Oubanghi; puis, il procda 
la construction d'un radeau dont son matriel fournit les planches
et les madriers; enfin, ce travail achev et l'escorte renvoye,
son serviteur et lui descendirent le cours de ce rio inconnu,
s'arrtrent et montrent la cabane  l'endroit o elle venait
d'tre retrouve sous les premiers arbres de la rive droite.

Voil quelle tait la part de la certitude dans l'affaire du
professeur. Mais que d'hypothses au sujet de sa situation
actuelle!...

Pourquoi la cage tait-elle vide?... Pourquoi ses deux htes
l'avaient-ils quitte?... Combien de mois, de semaines, de jours
fut-elle occupe?... tait-ce volontairement qu'ils taient
partis?... Nulle probabilit  cet gard... Est-ce donc qu'ils
avaient t enlevs?... Par qui?... Par des indignes?... Mais la
fort de l'Oubanghi passait pour tre inhabite... Devait-on
admettre qu'ils avaient fui devant une attaque de fauves?... Enfin
le docteur Johausen et l'indigne vivaient-ils encore?...

Ces diverses questions furent rapidement poses entre les deux
amis. Il est vrai,  chaque hypothse ils ne pouvaient faire de
rponses plausibles et se perdaient dans les tnbres de ce
mystre.

Consultons le carnet..., proposa John Cort.

-- Nous en sommes rduits l, dit Max Huber. Peut-tre,  dfaut
de renseignements explicites, rien que par des dates, sera-t-il
possible d'tablir...

John Cort ouvrit le carnet, dont quelques pages adhraient par
humidit.

Je ne crois pas que ce carnet nous apprenne grand'chose...,
observa-t-il.

-- Pourquoi?...

-- Parce que toutes les pages en sont blanches...  l'exception de
la premire...

-- Et cette premire page, John?...

-- Quelques bribes de phrases, quelques dates aussi, qui, sans
doute, devaient servir plus tard au docteur Johausen  rdiger son
journal.

Et John Cort, assez difficilement d'ailleurs, parvint  dchiffrer
les lignes suivantes crites au crayon en allemand et qu'il
traduisait  mesure:

_29 juillet 1896. -- Arriv avec l'escorte  la lisire de la
fort d'Oubanghi... Camp sur rive droite d'une rivire...
Construit notre radeau._

_3 aot. -- Radeau achev... Renvoy l'escorte  Nghila... Fait
disparatre toute trace de campement... Embarqu avec mon
serviteur._

_9 aot. -- Descendu le cours d'eau pendant sept jours, sans
obstacles... Arrt  une clairire... Nombreux singes aux
environs... Endroit qui parat convenable._

_10 aot. -- Dbarqu le matriel... Place choisie pour remonter
la cabane-cage sous les premiers arbres de la rive droite, 
l'extrmit de la clairire... Singes nombreux, chimpanzs,
gorilles._

_13 aot. -- Installation complte... Pris possession de la
cabane... Environs absolument dserts... Nulle trace d'tres
humains, indignes ou autres... Gibier aquatique trs abondant...
Cours d'eau poissonneux... Bien abrits dans la cabane pendant une
bourrasque._

_25 aot. -- Vingt-sept jours couls... Existence organise
rgulirement... Quelques hippopotames  la surface de la rivire,
mais aucune agression de leur part... lans et antilopes
abattus... Grands singes venus la nuit dernire  proximit de la
cabane... De quelle espce sont-ils? cela n'a pu tre encore
reconnu... Ils n'ont pas fait de dmonstrations hostiles, tantt
courant sur le sol, tantt juchs dans les arbres... Cru entrevoir
un feu  quelque cent pas sous la futaie... Fait curieux 
vrifier: il semble bien que ces singes parlent, qu'ils changent
entre eux quelques phrases... Un petit a dit: Ngora!... Ngora!...
Ngora!... mot que les indignes emploient pour dsigner la
mre._

Llanga coutait attentivement ce que lisait son ami John, et,  ce
moment, il s'cria:

Oui... oui... ngora... ngora... mre... ngora... ngora!...

 ce mot relev par le docteur Johausen et rpt par le jeune
garon, comment John Cort ne se serait-il pas souvenu que, la nuit
prcdente, il avait frapp son oreille? Croyant  une illusion, 
une erreur, il n'avait rien dit  ses compagnons de cet incident.
Mais, aprs l'observation du docteur, il jugea devoir les mettre
au courant. Et comme Max Huber s'criait:

Dcidment, est-ce que le professeur Garner aurait eu raison?...
Des singes qui parlent...

-- Tout ce que je puis dire, mon cher Max, c'est que j'ai, moi
aussi, entendu ce mot de ngora!, affirma John Cort.

Et il raconta en quelles circonstances ce mot avait t prononc
d'une voix plaintive pendant la nuit du 14 au 15, tandis qu'il
tait de garde.

Tiens, tiens, fit Max Huber, voil qui ne laisse pas d'tre
extraordinaire...

-- N'est-ce pas ce que vous demandez, cher ami?... rpliqua John
Cort.

Khamis avait cout ce rcit. Vraisemblablement, ce qui paraissait
intresser le Franais et l'Amricain le laissait assez froid. Les
faits relatifs au docteur Johausen, il les accueillait avec
indiffrence. L'essentiel, c'tait que le docteur et construit un
radeau dont on disposerait, ainsi que des objets que renfermait sa
cage abandonne. Quant  savoir ce qu'taient devenus son
serviteur et lui, le foreloper ne comprenait pas qu'il y et lieu
de s'en inquiter, encore moins que l'on pt avoir la pense de se
lancer  travers la grande fort pour dcouvrir leurs traces, au
risque d'tre enlev comme ils l'avaient t sans doute. Donc, si
Max Huber et John Cort proposaient de se mettre  leur recherche,
il s'emploierait  les en dissuader, il leur rappellerait que le
seul parti  prendre tait de continuer le voyage de retour en
descendant le cours d'eau jusqu' l'Oubanghi.

La raison, d'ailleurs, indiquait qu'aucune tentative ne saurait
tre faite avec chance de succs... De quel ct se ft-on dirig
pour retrouver le docteur allemand?... Si encore quelque indice
et exist, peut-tre John Cort et-il regard comme un devoir
d'aller  son secours, peut-tre Max Huber se ft-il considr
comme l'instrument de son salut, dsign par la Providence?...
Mais rien, rien que ces phrases morceles du carnet et dont la
dernire figurait sous la date du 25 aot, rien que des pages
blanches qui furent vainement feuilletes jusqu' la dernire!...

Aussi John Cort de conclure:

Il est indubitable que le docteur est arriv en cet endroit un 9
aot et que ses notes s'arrtent au 25 du mme mois. S'il n'a plus
crit depuis cette date, c'est que, pour une raison ou pour une
autre, il avait quitt sa cabane o il n'tait rest que treize
jours...

-- Et, ajouta Khamis, il n'est gure possible d'imaginer ce qu'il
a pu devenir.

-- N'importe, observa Max Huber, je ne suis pas curieux...

-- Oh! cher ami, vous l'tes  un rare degr...

-- Vous avez raison, John, et pour avoir le mot de cette nigme...

-- Partons, se contenta de dire le foreloper.

En effet, il n'y avait pas  s'attarder. Mettre le radeau en tat
de quitter la clairire, descendre le rio, cela s'imposait. Si,
plus tard, on jugeait convenable d'organiser une expdition au
profit du docteur Johausen, de s'aventurer jusqu'aux extrmes
limites de la grande fort, cela se pourrait faire dans des
conditions plus favorables, et libre aux deux amis d'y prendre
part.

Avant de sortir de la cage, Khamis en visita les moindres coins.
Peut-tre y trouverait-il quelque objet  utiliser. Ce ne serait
pas l acte d'indlicatesse, car, aprs deux ans d'absence,
comment admettre que leur possesseur repart jamais pour les
rclamer?...

La cabane, en somme, solidement construite, offrait encore un
excellent abri. La toiture de zinc, recouverte de chaume, avait
rsist aux intempries de la mauvaise saison. La faade
antrieure, la seule qui ft treillage, regardait l'est, moins
expose ainsi aux grands vents. Et, probablement, le mobilier,
literie, table, chaises, coffre, et t retrouv intact, si on ne
l'avait emport, et, pour tout dire, cela semblait assez
inexplicable.

Cependant, aprs ces deux annes d'abandon, diverses rparations
auraient t ncessaires. Les planches des parois latrales
commenaient  se disjoindre, le pied des montants jouait dans la
terre humide, des indices de dlabrement se manifestaient sous les
festons de lianes et de verdure.

C'tait une besogne dont Khamis et ses compagnons n'avaient point
 se charger. Que cette cabane dt jamais servir de refuge 
quelque autre amateur de simiologie, c'tait fort improbable. Elle
serait donc laisse telle qu'elle tait.

Et, maintenant, n'y recueillerait-on pas d'autres objets que le
coquemar, la tasse, l'tui  lunettes, la hachette, la bote du
carnet que les deux amis venaient de ramasser? Khamis chercha avec
soin. Ni armes, ni ustensiles, ni caisses, ni conserves, ni
vtements. Aussi le foreloper allait-il ressortir les mains vides,
lorsque dans un angle du fond,  droite, le sol, qu'il frappait du
pied, rendit un son mtallique.

Il y a quelque chose l..., dit-il.

-- Peut-tre une clef?... rpondit Max Huber.

-- Et pourquoi une clef?... demanda John Cort.

-- Eh! mon cher John..., la clef du mystre!

Ce n'tait point une clef, mais une caisse en fer-blanc qui avait
t enterre  cette place et que retira Khamis. Elle ne
paraissait pas avoir souffert, et, non sans une vive satisfaction,
il fut constat qu'elle contenait une centaine de cartouches!

Merci, bon docteur, s'cria Max Huber, et puissions-nous
reconnatre un jour le signal service que vous nous aurez rendu!

Service signal, en effet, car ces cartouches taient prcisment
du mme calibre que les carabines du foreloper et de ses deux
compagnons.

Il ne restait plus qu' revenir au lieu de halte, et  remettre le
radeau en tat de navigabilit.

Auparavant, proposa John Cort, voyons s'il n'existe aucune trace
du docteur Johausen et de son serviteur aux environs... Il est
possible que tous deux aient t entrans par les indignes dans
les profondeurs de la fort, mais il est possible aussi qu'ils
aient succomb en se dfendant... et si leurs restes sont sans
spulture...

-- Notre devoir serait de les ensevelir, dclara Max Huber.

Les recherches dans un rayon de cent mtres ne donnrent pas de
rsultat. On devait en conclure que l'infortun Johausen avait t
enlev -- et, par qui si ce n'est pas les indignes, ceux-l mmes
que le docteur prenait pour des singes et qui causaient entre
eux?... Quelle apparence, en effet, que des quadrumanes fussent
dous de la parole?...

En tout cas, fit observer John Cort, cela indique que la fort de
l'Oubanghi est frquente par des nomades, et nous devons nous
tenir sur nos gardes...

-- Comme vous dites, monsieur John, approuva Khamis. Maintenant,
au radeau...

-- Et ne pas savoir ce qu'est devenu ce digne Teuton!... rpliqua
Max Huber. O peut-il tre?...

-- L o sont les gens dont on n'a plus de nouvelles, dit John
Cort.

-- Est-ce une rponse cela, John?...

-- C'est la seule que nous puissions faire, mon cher Max.

Lorsque tous furent de retour  la grotte, il tait environ neuf
heures. Khamis s'occupa d'abord de prparer le djeuner. Puisqu'il
disposait d'une marmite, Max Huber demanda que l'on substitut la
viande bouillie  la viande rtie ou grille. Ce serait une
variante au menu ordinaire. La proposition accepte, on alluma le
feu, et, vers midi, les convives se dlectrent d'une soupe 
laquelle il ne manquait que le pain, les lgumes et le sel.

 Mais, avant le djeuner, tous avaient travaill aux rparations
du radeau comme ils y travaillrent aprs. Trs heureusement,
Khamis avait trouv derrire la cabane quelques planches qui
purent remplacer celles de la plate-forme, pourries en plusieurs
endroits. Grosse besogne d'vite, tant donn le manque d'outils.
Cet ensemble de madriers et de planches fut rattach au moyen de
lianes aussi solides que des ligaments de fer, ou tout au moins
que des cordes d'amarrage. L'ouvrage tait termin lorsque le
soleil disparut derrire les massifs de la rive droite du rio.

Le dpart avait t remis au lendemain ds l'aube. Mieux valait
passer la nuit dans la grotte. En effet, la pluie qui menaait se
mit  tomber avec force vers huit heures.

Ainsi donc, aprs avoir retrouv l'endroit o tait venu
s'installer le docteur Johausen, Khamis et ses compagnons
partiraient sans savoir ce que ledit docteur tait devenu!...
Rien... rien!... Pas un seul indice!... Cette pense ne cessait
d'obsder Max Huber, alors qu'elle proccupait assez peu John Cort
et laissait le foreloper tout  fait indiffrent. Il allait rver
de babouins, de chimpanzs, de gorilles, de mandrilles, de singes
parlants, tout en convenant que le docteur n'avait pu avoir
affaire qu' des indignes!... Et alors -- l'imaginatif qu'il
tait! -- la grande fort lui rapparaissait avec ses ventualits
mystrieuses, les invraisemblables hantises que lui suggraient
ses profondeurs, peuplades nouvelles, types inconnus, villages
perdus sous les grands arbres...

Avant de s'tendre au fond de la grotte:

Mon cher John, et vous aussi, Khamis, dit-il, j'ai une
proposition  vous soumettre...

-- Laquelle, Max?...

-- C'est de faire quelque chose pour le docteur...

-- Se lancer  sa recherche?... se rcria le foreloper.

-- Non, reprit Max Huber, mais donner son nom  ce cours d'eau,
qui n'en a pas, je prsume...

Et voil pourquoi le rio Johausen figurera dsormais sur les
cartes modernes de l'Afrique quatoriale.

La nuit fut tranquille, et, tandis qu'ils veillaient tour  tour,
ni John Cort, ni Max Huber, ni Khamis n'entendirent un seul mot
frapper leur oreille.

CHAPITRE IX
_Au courant du rio Johausen_

Il tait six heures et demie du matin, lorsque,  la date du 16
mars, le radeau dmarra, s'loigna de la berge et prit le courant
du rio Johausen.

 peine faisait-il jour. L'aube se leva rapidement. Des nuages
couraient  travers les hautes zones de l'espace sous l'influence
d'un vent vif. La pluie ne menaait plus, mais le temps
demeurerait couvert pendant toute la journe.

Khamis et ses compagnons n'auraient pas  s'en plaindre,
puisqu'ils allaient descendre le courant d'une rivire d'ordinaire
largement expose aux rayons perpendiculaires du soleil.

Le radeau, de forme oblongue, ne mesurait que sept  huit pieds de
large, sur une douzaine en longueur, tout juste suffisant pour
quatre personnes et quelques objets qu'il transportait avec elles.
Trs rduit, d'ailleurs, ce matriel: la caisse mtallique de
cartouches, les armes, comprenant trois carabines, le coquemar, la
marmite, la tasse. Quant aux trois revolvers, d'un calibre
infrieur  celui des carabines, on n'aurait pu s'en servir que
pour une vingtaine de coups en comptant les cartouches restant
dans les poches de John Cort et de Max Huber. Au total il y avait
lieu d'esprer que les munitions ne feraient point dfaut aux
chasseurs jusqu' leur arrive sur les rives de l'Oubanghi.

 l'avant du radeau, sur une couche de terre soigneusement tasse,
tait dispos un amas de bois sec, aisment renouvelable, pour le
cas o Khamis aurait besoin de feu en dehors des heures de halte.
 l'arrire, une forte godille, faite avec l'une des planches,
permettrait de diriger l'appareil ou tout au moins de le maintenir
dans le sens du courant.

Entre les deux rives, distantes d'une cinquantaine de mtres, ce
courant se dplaait avec une vitesse d'environ un kilomtre 
l'heure.  cette allure, le radeau emploierait donc de vingt 
trente jours  franchir les quatre cents kilomtres qui sparaient
le foreloper et ses compagnons de l'Oubanghi. Si c'tait  peu
prs la moyenne obtenue par la marche sous bois, le cheminement
s'effectuerait presque sans fatigues.

Quant aux obstacles qui pourraient barrer le cours du rio
Johausen, on ne savait  quoi s'en tenir. Ce qui fut constat au
dbut, c'est que la rivire tait profonde et sinueuse. Il y
aurait lieu d'en surveiller attentivement le cours. Si des chutes
ou des rapides l'embarrassaient, le foreloper agirait suivant les
circonstances.

Jusqu' la halte de midi, la navigation s'opra aisment. En
manoeuvrant, on vita les remous aux pointes des berges. Le radeau
ne toucha pas une seule fois, grce a l'adresse de Khamis qui
rectifiait la direction d'un bras vigoureux.

John Cort, post  l'avant, sa carabine prs de lui, observait les
berges dans un intrt purement cyngtique. Il songeait 
renouveler les provisions. Que quelque gibier de poil ou de plume
arrivt  sa porte, il serait facilement abattu. Ce fut mme ce
qui survint vers neuf heures et demie. Une balle tua raide un
waterbuck, espce d'antilope qui frquente le bord des rivires.

Un beau coup! dit Max Huber.

-- Coup inutile, dclara John Cort, si nous ne pouvons prendre
possession de la bte...

-- Ce sera l'affaire de quelques instants, rpliqua le foreloper.

Et, appuyant sur la godille, il rapprocha le radeau de la rive,
prs d'une petite grve o gisait le waterbuck. L'animal dpec,
on en garda les morceaux utilisables pour les repas prochains.

Entre-temps, Max Huber avait mis  profit ses talents de pcheur,
bien qu'il n'et  sa disposition que des engins trs
rudimentaires, deux bouts de ficelle trouvs dans la cage du
docteur, et, pour hameons, des pines d'acacia amorces avec de
petits morceaux de viande. Les poissons se dcideraient-ils 
mordre, parmi ceux que l'on voyait apparatre  la surface du
rio?...

Max Huber s'tait agenouill  tribord du radeau, et Llanga,  sa
droite, suivait l'opration non sans un vif intrt.

Il faut croire que les brochets du rio Johausen ne sont pas moins
voraces que stupides, car l'un d'eux ne tarda gure  avaler
l'hameon. Aprs l'avoir pm, -- c'est le mot, -- ainsi que les
indignes font de l'hippopotame pris dans ces conditions, Max
Huber fut assez adroit pour l'amener au bout de sa ligne. Ce
poisson pesait bien de huit  neuf livres, et l'on peut tre
certain que les passagers n'attendraient pas au lendemain pour
s'en rgaler.

 la halte de midi, le djeuner se composa d'un filet rti de
waterbuck et du brochet dont il ne resta que les artes. Pour le
dner, il fut convenu que l'on ferait la soupe avec un bon
quartier de l'antilope. Et, comme cela ncessiterait plusieurs
heures de cuisson, le foreloper alluma le foyer  l'avant du
radeau, assujettit la marmite sur le feu. Puis la navigation
reprit sans interruption jusqu'au soir.

La pche ne donna aucun rsultat pendant l'aprs-midi. Vers six
heures, Khamis s'arrta le long d'une troite grve rocheuse,
ombrage par les basses branches d'un gommier de l'espce krabah.
Il avait heureusement choisi le lieu de halte.

En effet, les bivalves, moules et ostraces, abondaient entre les
pierres. Aussi les unes cuites, les autres crues, compltrent
agrablement le menu du soir. Avec trois ou quatre morceaux de
biscuit et une pince de sel, le repas n'et rien laiss 
dsirer.

Comme la nuit menaait d'tre sombre, le foreloper ne voulut point
s'abandonner  la drive. Le rio Johausen chanait parfois des
troncs normes. Un abordage et pu tre trs dommageable pour le
radeau. La couche fut donc organise au pied du gommier sur un
amas d'herbes. Grce  la garde successive de John Cort, de Max
Huber et de Khamis, le campement ne reut aucune mauvaise visite.
Seulement les cris des singes ne discontinurent pas depuis le
coucher du soleil jusqu' son lever.

Et j'ose affirmer que ceux-l ne parlaient pas! s'cria Max
Huber, lorsque, le jour venu, il alla plonger dans l'eau limpide
du rio sa figure et ses mains que les malfaisants moustiques
n'avaient gure pargnes.

Ce matin-l, le dpart fut diffr d'une grande heure. Il tombait
une violente pluie. Mieux valait viter ces douches diluviennes
que le ciel verse si frquemment sur la rgion quatoriale de
l'Afrique. L'pais feuillage du gommier prserva le campement dans
une certaine mesure non moins que le radeau accost au pied de ses
puissantes racines. Au surplus, le temps tait orageux.  la
surface de la rivire, les gouttes d'eau s'arrondissaient en
petites ampoules lectriques. Quelques grondements de tonnerre
roulaient en amont sans clairs. La grle n'tait point 
craindre, les immenses forts de l'Afrique ayant le don d'en
dtourner la chute.

Cependant l'tat de l'atmosphre tait assez alarmant pour que
John Cort crt devoir mettre cette observation:

Si cette pluie ne prend pas fin, il sera prfrable de demeurer
o nous sommes... Nous avons maintenant des munitions... nos
cartouchires sont pleines, mais ce sont les vtements de rechange
qui manquent...

-- Aussi, rpliqua Max Huber en riant, pourquoi ne pas nous
habiller  la mode du pays... en peau humaine?... Voil qui
simplifie les choses!... Il suffit de se baigner pour laver son
linge et de se frotter dans la brousse pour brosser ses
habits!...

La vrit est que, depuis une huitaine de jours, les deux amis
avaient d chaque matin procder  ce lavage, faute de pouvoir se
changer.

Cependant, l'averse fut si violente qu'elle ne dura pas plus d'une
heure. On mit ce temps  profit pour le premier djeuner.  ce
repas figura un plat nouveau, -- le trs bien venu: des oeufs
d'outarde pondus frachement, dnichs par Llanga et que Khamis
fit durcir  l'eau bouillante du coquemar. Cette fois encore, Max
Huber se plaignit, non sans raison, que dame nature et nglig de
mettre dans les oeufs le grain de sel dont ils ne sauraient se
passer.

Vers sept heures et demie, la pluie cessa, bien que le ciel restt
orageux. Aussi le radeau regagna-t-il le courant au milieu de la
rivire.

Les lignes mises  la trane, plusieurs poissons eurent
l'obligeance de mordre  temps pour figurer au menu du repas de
midi.

Khamis proposa de ne point faire la halte habituelle, afin de
rattraper le retard du matin. Sa proposition accepte, John Cort
alluma le feu, et la marmite chanta bientt sur les charbons
ardents. Comme il y avait encore une suffisante rserve de
waterbuck, les fusils demeurrent muets. Et pourtant Max Huber fut
tent plus d'une fois par quelques belles pices, rdant par
couples sur les rives.

Cette partie de la fort tait trs giboyeuse. Sans parler des
volatiles aquatiques, les ruminants y abondaient. Frquemment, des
ttes de pallahs et de sassabys, qui sont une varit d'antilopes,
dressrent leurs cormes entre les herbes et les roseaux des
berges.  plusieurs reprises s'approchrent des lans de forte
taille, des daims rouges, des steimbocks, gazelles de petite
taille, des koudous, de l'espce des cerfs de l'Afrique centrale,
des cuaggas, mme des girafes, dont la chair est trs succulente.
Il et t facile d'abattre quelques-unes de ces btes, mais 
quoi bon, puisque la nourriture tait assure jusqu'au
lendemain?... Et puis, inutile de surcharger et d'encombrer le
radeau. C'est ce que John Cort fit justement observer  son ami.

Que voulez-vous, mon cher John? avoua Max Huber. Mon fusil me
monte de lui-mme  la joue, lorsque je vois de si beaux coups 
ma porte.

Toutefois, comme ce n'et t que tirer pour tirer, et bien que
cette considration ne soit pas pour arrter un vrai chasseur, Max
Huber intima l'ordre  sa carabine de se tenir tranquille, de ne
point s'pauler d'elle-mme. Les alentours ne retentirent donc pas
de dtonations intempestives, et le radeau descendit paisiblement
le cours du rio Johausen.

Khamis, John Cort et Max Huber eurent d'ailleurs lieu de se
ddommager dans l'aprs-midi. Les armes  feu durent faire
entendre leur voix -- la voix de la dfensive, sinon celle de
l'offensive.

Depuis le matin, une dizaine de kilomtres avaient t franchis.
La rivire dessinait alors de capricieuses sinuosits, bien que sa
direction gnrale se maintnt toujours vers le sud-ouest. Ses
berges, trs accidentes, prsentaient une bordure d'arbres
normes, principalement des bombax, dont le parasol plafonnait 
la surface du rio.

Qu'on en juge! Quoique la largeur du Johausen n'et pas diminu,
qu'elle atteignt parfois de cinquante  soixante mtres, les
basses branches de ces bombax se rejoignaient et formaient un
berceau de verdure sous lequel murmurait un lger clapotis.
Quantit de ces branches enchevtres  leur extrmit, se
rattachaient au moyen de lianes serpentantes, -- pont vgtal sur
lequel des clowns agiles, ou tout au moins des quadrumanes,
auraient pu se transporter d'une rive  l'autre.

Les nuages orageux n'ayant pas encore abandonn les basses zones
de l'horizon, le soleil embrasait l'espace et ses rayons tombaient
 pic sur la rivire.

Donc Khamis et ses compagnons ne pouvaient qu'apprcier cette
navigation sous un pais dme de verdure. Elle leur rappelait le
cheminement au milieu du sous-bois, le long des passes ombreuses,
sans fatigue cette fois, sans les embarras d'un sol embroussaill
de siziphus et autres herbes pineuses.

Dcidment, c'est un parc, cette fort de l'Oubanghi, dclara
John Cort, un parc avec ses massifs arborescents et ses eaux
courantes!... On se croirait dans la rgion du Parc-National des
tats-Unis, aux sources du Missouri et de la Yellowstone!...

-- Un parc o pullulent les singes, fit observer Max Huber. C'est
 croire que toute la gent simienne s'y est donn rendez-vous!...
Nous sommes en plein royaume de quadrumanes, o chimpanzs,
gorilles, gibbons, rgnent en toute souverainet!

Ce qui justifiait cette observation, c'tait l'norme quantit de
ces animaux qui occupaient les rives, apparaissaient sur les
arbres, couraient et gambadaient dans les profondeurs de la fort.
Jamais Khamis et ses compagnons n'en avaient tant vu, ni de si
turbulents, ni de si contorsionnistes. Aussi que de cris, que de
sauts, que de culbutes, et quelle srie de grimaces un photographe
aurait pu saisir avec son objectif!

Aprs tout, ajouta Max Huber, rien que de trs naturel!... Est-ce
que nous ne sommes pas au centre de l'Afrique!... Or, entre les
indignes et les quadrumanes congolais, -- en exceptant Khamis,
bien entendu, -- j'estime que la diffrence est mince...

-- Elle est tout juste, rpliqua John Cort, de ce qui distingue
l'homme de l'animal, l'tre pourvu d'intelligence de l'tre qui
n'est soumis qu'aux impersonnalits de l'instinct...

-- Celui-ci infiniment plus sr que celle-l, mon cher John!

-- Je n'y contredis pas, Max. Mais ces deux facteurs de la vie
sont spars par un abme et, tant qu'on ne l'aura pas combl,
l'cole transformiste ne sera pas fonde  prtendre que l'homme
descend du singe...

-- Juste, rpondit Max Huber, et il manque toujours un chelon 
l'chelle, un type entre l'anthropode et l'homme, avec un peu
moins d'instinct et un peu plus d'intelligence... Et si ce type
fait dfaut, c'est sans doute parce qu'il n'a jamais exist...
D'ailleurs, lors mme qu'il existerait, la question souleve par
la doctrine darwinienne ne serait pas encore rsolue,  mon avis
du moins...

En ce moment, il y avait mieux  faire qu' essayer de rsoudre,
en vertu de cet axiome que la nature ne procde pas par sauts, la
question de savoir si tous les tres vivants se raccordent entre
eux. Ce qui convenait, c'tait de prendre des prcautions ou des
mesures contre les manifestations hostiles d'une engeance
redoutable par sa supriorit numrique. Il et t d'une rare
imprudence de la traiter en quantit ngligeable. Ces quadrumanes
formaient une arme recrute dans toute la population simienne de
l'Oubanghi.  leurs dmonstrations, on ne pouvait se tromper, et
il faudrait bientt se dfendre  outrance.

Le foreloper observait cette bruyante agitation non sans srieuse
inquitude. Cela se voyait  son rude visage auquel le sang
affluait, ses pais sourcils abaisss, son regard d'une vivacit
pntrante, son front o se creusaient de larges plis.

Tenons-nous prts, dit-il, la carabine charge, les cartouches 
porte de la main, car je ne sais trop comment les choses vont
tourner...

-- Bah! un coup de fusil aura bientt fait de disperser ces
bandes..., repartit Max Huber.

Et il paula sa carabine.

Ne tirez pas, monsieur Max!... s'cria Khamis. Il ne faut point
attaquer... il ne faut pas provoquer!... C'est assez d'avoir  se
dfendre!

-- Mais ils commencent..., rpliqua John Cort.

-- Ne ripostons que si cela devient ncessaire!... dclara
Khamis.

L'agression ne tarda pas  s'accentuer. De la rive partaient des
pierres, des morceaux de branches, lancs par ces singes dont les
grands types sont dous d'une force colossale. Ils jetaient mme
des projectiles de nature plus inoffensive, entre autres les
fruits arrachs aux arbres.

Le foreloper essaya de maintenir le radeau au milieu du rio,
presque  gale distance de l'une et de l'autre berge. Les coups
seraient moins dangereux, tant moins assurs. Le malheur tait de
n'avoir aucun moyen de s'abriter contre cette attaque. En outre,
le nombre des assaillants s'accroissait, et plusieurs projectiles
avaient dj atteint les passagers, sans trop leur faire de mal,
il est vrai.

En voil assez..., finit par dire Max Huber.

Et, visant un gorille qui se dmenait entre les roseaux, il
l'abattit du coup.

Au bruit de la dtonation rpondirent des clameurs
assourdissantes. L'agression ne cessa point, les bandes ne prirent
pas la fuite. Et, en somme,  vouloir les exterminer, ces singes,
l'un aprs l'autre, les munitions n'y pourraient suffire. Rien
qu' une balle par quadrumane, la rserve serait vite puise. Que
feraient, alors, les chasseurs, la cartouchire vide?

Ne tirons plus, ordonna John Cort. Cela ne servirait qu'
surexciter ces maudites btes! Nous en serons quittes, esprons-
le, pour quelques contusions sans importance...

-- Merci! riposta Max Huber, qu'une pierre venait d'atteindre 
la jambe.

On continua donc de descendre, suivi par la double escorte sur les
rives, trs sinueuses en cette partie du rio Johausen. En de
certains rtrcissements, elles se rapprochaient  ce point que la
largeur du lit se rduisait d'un tiers. La marche du radeau
s'accroissait alors avec la vitesse du courant.

Enfin,  la nuit close, peut-tre les hostilits prendraient-elles
fin. Peut-tre les assaillants se disperseraient-ils  travers la
fort. Dans tous les cas, s'il le fallait, au lieu de s'arrter
pour la halte du soir, Khamis se risquerait  naviguer toute la
nuit. Or, il n'tait que quatre heures, et, jusqu' sept, la
situation resterait trs inquitante.

En effet, ce qui l'aggravait, c'est que le radeau n'tait pas 
l'abri d'un envahissement. Si les singes, pas plus que les chats,
n'aiment l'eau, s'il n'y avait pas  craindre qu'ils se missent 
la nage, la disposition des ramures au-dessus de la rivire leur
permettait, en divers endroits, de s'aventurer par ces ponts de
branches et de lianes, puis de se laisser choir sur la tte de
Khamis et de ses compagnons. Cela ne serait qu'un jeu pour ces
btes aussi agiles que malfaisantes.

Ce fut mme la manoeuvre que cinq ou six grands gorilles tentrent
vers cinq heures,  un coude de la rivire o se joignait le
branchage des bombax. Ces animaux, posts  cinquante pas en aval,
attendaient le radeau au passage.

John Cort les signala, et il n'y avait pas  se mprendre sur
leurs intentions.

Ils vont nous tomber dessus, s'cria Max Huber, et si nous ne les
forons pas  dcamper...

-- Feu! commanda le foreloper.

Trois dtonations retentirent. Trois singes, mortellement touchs,
aprs avoir essay de se raccrocher aux branches, s'abattirent
dans le rio.

Au milieu de clameurs plus violentes, une vingtaine de quadrumanes
s'engagrent entre les lianes, prts  se prcipiter.

On dut prestement recharger les armes et tirer sans perdre un
instant. Une fusillade assez nourrie s'ensuivit. Dix ou douze
gorilles et chimpanzs furent blesss avant que le radeau se
trouvt sous le pont vgtal et, dcourags, leurs congnres
s'enfuirent sur les rives.

Une rflexion qui vint  l'esprit, c'est que, si le professeur
Garner se ft install dans ces profondeurs de la grande fort,
son sort aurait t celui du docteur Johausen. En admettant que ce
dernier et t accueilli par la population forestire de la mme
faon que Khamis, John Cort et Max Huber, en fallait-il davantage
pour expliquer sa disparition? Toutefois, en cas d'agression, on
et d en retrouver les tmoignages non quivoques. Grce aux
instincts destructeurs des singes, la cage ne serait pas reste
intacte, et il n'y en aurait eu que les dbris  la place qu'elle
occupait.

Aprs tout,  cette heure, le plus urgent n'tait pas de
s'inquiter du docteur allemand, mais de ce qu'il adviendrait du
radeau. Prcisment, la largeur du rio diminuait peu  peu.  cent
pas sur la droite, en avant d'une pointe, l'eau tourbillonnante
indiquait un fort remous. Si le radeau y tombait, ne subissant
plus l'action du courant dtourn par la pointe, il serait dross
contre la berge. Khamis pouvait bien avec sa godille le maintenir
au fil de l'eau, mais l'obliger  s'carter du remous, ce serait
difficile. Les singes de la rive droite viendraient l'assaillir en
grand nombre. Aussi les mettre en fuite  coups de fusil
s'imposait-il. Les carabines se mirent donc de la partie au moment
o le radeau commenait  tourner sur lui-mme.

Un instant aprs, la bande avait disparu. Ce n'taient pas les
balles, ce n'taient pas les dtonations qui l'avaient disperse.
Depuis une heure, un orage montait vers le znith. Les nuages
blafards couvraient maintenant le ciel.  ce moment, les clairs
embrasrent l'espace, et le mtore se dchana avec cette
prodigieuse rapidit, particulire aux basses latitudes.  ces
formidables clats de la foudre, les quadrumanes ressentirent ce
trouble instinctif que produit sur tous les animaux l'influence
lectrique. Ils prirent peur, ils allrent chercher sous de plus
pais massifs un abri contre ces coruscations aveuglantes, ce
formidable dchirement des nues. En quelques minutes, les deux
berges furent dsertes, et, de cette bande, il ne resta qu'une
vingtaine de corps, sans vie, tendus entre les roseaux des
berges.

CHAPITRE X
_Ngora!_

Le lendemain, le ciel rassrn -- on pourrait dire pousset par
le puissant plumeau des orages -- arrondissait sa vote d'un bleu
cru au-dessus de la cime des arbres. Au lever du soleil, les fines
gouttelettes des feuilles et des herbes se volatilisrent. Le sol,
trs rapidement assch, se prtait au cheminement en fort. Mais
il n'tait pas question de reprendre  pied la route du sud-ouest.
Si le rio Johausen ne s'cartait pas de cette direction, Khamis ne
doutait plus d'atteindre en une vingtaine de jours le bassin de
l'Oubanghi.

Le violent trouble atmosphrique, ses milliers d'clairs, ses
roulements prolongs, ses chutes de foudre, n'avaient cess qu'
trois heures du matin. Aprs avoir accost la berge  travers le
remous, le radeau avait trouv un abri. En cet endroit se dressait
un norme baobab dont le tronc, vid  l'intrieur, ne tenait
plus que par son corce. Khamis et ses compagnons, en se serrant,
y auraient place. On y transporta le modeste matriel, ustensiles,
armes, munitions, qui n'eut point  souffrir des rafales et dont
le rembarquement s'effectua  l'heure du dpart.

Ma foi, il est venu  propos, cet orage! observa John Cort, qui
s'entretenait avec Max, tandis que le foreloper disposait les
restes du gibier pour ce premier repas.

Tout en causant, les deux jeunes gens s'occupaient  nettoyer
leurs carabines, travail indispensable aprs la fusillade trs
vive de la veille.

Entre temps, Llanga furetait au milieu des roseaux et des herbes,
 la recherche des nids et des oeufs.

Oui, mon cher John, l'orage est venu  propos, dit Max Huber, et
fasse le ciel que ces abominables btes ne s'avisent pas de
reparatre maintenant qu'il est dissip!... Dans tous les cas,
tenons-nous sur nos gardes.

Khamis n'tait pas sans avoir eu cette crainte qu'au lever du jour
les quadrumanes ne revinssent sur les deux rives. Et tout d'abord
il fut rassur: on n'entendait aucun bruit suspect  mesure que
l'aube pntrait le sous-bois.

J'ai parcouru la rive sur une centaine de pas, et je n'ai aperu
aucun singe, assura John Cort...

-- C'est de bon augure, rpondit Max Huber, et j'espre utiliser
dsormais nos cartouches autrement qu' nous dfendre contre des
macaques!... J'ai cru que toute notre rserve allait y passer...

-- Et comment aurions-nous pu la renouveler? reprit John Cort...
Il ne faut pas compter sur une seconde cage pour se ravitailler de
balles, de poudres et de plomb...

-- Eh! s'cria Max Huber, quand je songe que le docteur voulait
tablir des relations sociales avec de pareils tres!... Le joli
monde!... Quant  dcouvrir quels termes ils emploient pour
s'inviter  dner et comment ils se disent bonjour ou bonsoir, il
faut vraiment tre un professeur Garner, comme il y en a quelques-
uns en Amrique... ou un docteur Johausen, comme il y en a
quelques-uns en Allemagne, et peut-tre mme en France...

-- En France, Max?...

-- Oh! si l'on cherchait parmi les savants de l'Institut ou de la
Sorbonne, on trouverait bien quelque idio...

-- Idiot!... rpta John Cort en protestant.

-- Idiomographe, acheva Max Huber, qui serait capable de venir
dans les forts congolaises recommencer les tentatives du
professeur Garner et du docteur Johausen!

-- En tout cas, mon cher Max, si l'on est rassur sur le compte du
premier, qui parat avoir rompu tout rapport avec la socit des
macaques, il n'en est pas ainsi du second, et je crains bien
que...

-- Que les babouins ou autres ne lui aient rompu les os!...
poursuivit Max Huber.  la faon dont ils nous ont accueillis
hier, on peut juger si ce sont des tres civiliss et s'il est
possible qu'ils le deviennent jamais!

-- Voyez-vous, Max, j'imagine que les btes sont destines 
rester btes...

-- Et les hommes aussi!... rpliqua Max Huber en riant. N'empche
que j'ai un gros regret de revenir  Libreville sans rapporter des
nouvelles du docteur...

-- D'accord, mais l'important pour nous serait d'avoir pu
traverser cette interminable fort...

-- a se fera...

-- Soit, mais je voudrais que ce ft fait!

Du reste, le parcours ne prsentait plus que des chances assez
heureuses, puisque le radeau n'avait qu' s'abandonner au courant.
Encore convenait-il que le lit du rio Johausen ne ft pas
embarrass de rapides, coup de barrages, interrompu par des
chutes. C'est ce que redoutait surtout le foreloper.

En ce moment, il appela ses compagnons pour le djeuner. Llanga
revint presque aussitt, rapportant quelques oeufs de canard, qui
furent rservs pour le repas de midi. Grce au morceau
d'antilope, il n'y aurait pas lieu de renouveler la provision de
gibier avant la halte de la mridienne.

Eh! j'y songe, suggra John Cort, pour ne pas avoir inutilement
dpens nos munitions, pourquoi ne pas se nourrir de la chair des
singes?...

-- Ah! pouah! fit Max Huber.

-- Voyez ce dgot!...

-- Quoi, mon cher John, des ctelettes de gorille, des filets de
gibbons, des gigots de chimpanzs... toute une fricasse de
mandrilles...

-- Ce n'est pas mauvais, affirma Khamis. Les indignes ne font
point fi d'une grillade de ce genre.

-- Et j'en mangerais au besoin..., dit John Cort.

-- Anthropophage! s'cria Max Huber. Manger presque son
semblable...

-- Merci, Max!...

En fin de compte, on abandonna aux oiseaux de proie les
quadrumanes tus pendant la bataille. La fort de l'Oubanghi
possdait assez de ruminants et de volailles pour que l'on ne ft
pas aux reprsentants de l'espce simienne l'honneur de les
introduire dans un estomac humain.

Khamis prouva de srieuses difficults  tirer le radeau du
remous et  doubler la pointe.

Tous donnrent la main  cette manoeuvre, qui demanda prs d'une
heure. On avait d couper de jeunes baliveaux, puis les brancher
afin d'en faire des espars au moyen desquels on s'carta de la
berge. Le remous y maintenant le radeau, si la bande ft revenue 
cette heure, il n'aurait pas t possible d'viter son attaque en
se rejetant dans le courant. Sans doute, ni le foreloper ni ses
compagnons ne fussent sortis sains et saufs de cette lutte trop
ingale.

Bref, aprs mille efforts, le radeau dpassa l'extrmit de la
pointe et commena  redescendre le cours du rio Johausen.

La journe promettait d'tre belle. Aucun symptme d'orage 
l'horizon, aucune menace de pluie. En revanche, une averse de
rayons solaires tombait d'aplomb, et la chaleur aurait t torride
sans une vive brise du nord, dont le radeau se ft fort aid, s'il
et possd une voile.

La rivire s'largissait graduellement  mesure qu'elle se
dirigeait vers le sud-ouest. Plus de berceau s'tendant sur son
lit, plus de branches s'enchevtrant d'une rive  l'autre. En ces
conditions, la rapparition des quadrumanes sur les deux berges
n'aurait pas prsent les mmes dangers que la veille. D'ailleurs,
ils ne se montrrent pas.

Les bords du rio, cependant, n'taient pas dserts. Nombre
d'oiseaux aquatiques les animaient de leurs cris et de leurs vols,
canards, outardes, plicans, martins-pcheurs et multiples
chantillons d'chassiers.

John Cort abattit plusieurs couples de ces volatiles, qui
servirent au repas de midi, avec les oeufs dnichs par le jeune
indigne. Au surplus, afin de regagner le temps perdu, on ne fit
pas halte  l'heure habituelle et la premire partie de la journe
s'coula sans le moindre incident.

Dans l'aprs-midi, il se produisit une alerte, non sans srieux
motifs:

Il tait quatre heures environ lorsque Khamis, qui tenait la
godille  l'arrire, pria John Cort de le remplacer, et vint se
poster debout  l'avant.

Max Huber se releva, s'assura que rien ne menaait ni sur la rive
droite ni sur la rive gauche et dit au foreloper:

Que regardez-vous donc?

-- Cela.

Et, de la main, Khamis indiquait en aval une assez violente
agitation des eaux.

Encore un remous, dit Max Huber, ou plutt une sorte de malstrom
de rivire!... Attention, Khamis,  ne point tomber l dedans...

-- Ce n'est pas un remous, affirma le foreloper.

-- Et qu'est-ce donc?...

 cette demande rpondit presque aussitt une sorte de jet liquide
qui monta d'une dizaine de pieds au-dessus de la surface du rio.

Et Max Huber, trs surpris, de s'crier:

Est-ce que, par hasard, il y aurait des baleines dans les fleuves
de l'Afrique centrale?...

-- Non... des hippopotames, rpliqua le foreloper.

Un souffle bruyant se fit entendre  l'instant o mergeait une
tte norme avec des mchoires armes de fortes dfenses, et, pour
employer des comparaisons singulires, mais justes, un intrieur
de bouche semblable  une masse de viande de boucherie, et des
yeux comparables  la lucarne d'une chaumire hollandaise! Ainsi
se sont exprims dans leurs rcits quelques voyageurs
particulirement imaginatifs.

De ces hippopotames, on en rencontre depuis le cap de Bonne-
Esprance jusqu'au vingt-troisime degr de latitude nord. Ils
frquentent la plupart des rivires de ces vastes rgions, les
marais et les lacs. Toutefois, suivant une remarque qui a t
faite, si le rio Johausen et t tributaire de la Mditerrane, -
- ce qui ne se pouvait, -- il n'y aurait pas eu  se proccuper
des attaques de ces amphibies, car ils ne s'y montrent jamais,
sauf dans le haut Nil.

L'hippopotame est un animal redoutable, bien que doux de
caractre. Pour une raison ou pour une autre, lorsqu'il est
surexcit, sous l'empire de la douleur,  l'instant o il vient
d'tre harponn, il s'exaspre, il se prcipite avec fureur contre
les chasseurs, il les poursuit le long des berges, il fonce sur
les canots, qu'il est de taille  chavirer, et de force  crever,
avec ses mchoires assez puissantes pour couper un bras ou une
jambe.

Certes, aucun passager du radeau -- pas mme Max Huber, si enrag
qu'il ft de prouesses cyngtiques -- ne devait avoir la pense
de s'attaquer  un tel amphibie. Mais l'amphibie voudrait peut-
tre les assaillir, et s'il atteignait le radeau, s'il le
heurtait, s'il l'accablait de son poids qui va parfois  deux
mille kilogrammes, s'il l'encornait de ses terribles dfenses, que
deviendraient Khamis et ses compagnons...

Le courant tait rapide alors, et peut-tre valait-il mieux se
contenter de le suivre, au lieu de se rapprocher de l'une des
rives: l'hippopotame s'y ft dirig aprs lui.  terre, il est
vrai, ses coups auraient t plus facilement vits, puisqu'il est
impropre  se mouvoir rapidement avec ses jambes courtes et
basses, son ventre norme qui trane sur le sol. Il tient plus du
cochon que du sanglier. Mais,  la surface du rio, le radeau
serait  sa merci. Il le mettrait en pices, et,  supposer que
les passagers eussent, en nageant, gagn les berges, quelle
fcheuse ventualit que celle d'tre obligs  construire un
second appareil flottant!

Tchons de passer sans tre vus, conseilla Khamis. tendons-nous,
ne faisons aucun bruit, et soyons prts  nous jeter  l'eau si
c'est ncessaire...

-- Je me charge de toi, Llanga, dit Max Huber.

On suivit le conseil du foreloper, et chacun se coucha sur le
radeau que le courant entranait avec une certaine rapidit. Dans
cette position, peut-tre y avait-il chance de ne point tre
aperus par l'hippopotame.

Et ce fut un grand souffle, une sorte de grognement de porc, que
tous quatre entendirent quelques instants aprs, quand les
secousses indiqurent qu'ils franchissaient les eaux troubles par
l'norme animal.

Il y eut quelques secondes de vive anxit. Le radeau allait-il
tre soulev par la tte du monstre ou immerg sous sa lourde
masse?...

Khamis, John Cort et Max Huber ne furent rassurs qu'au moment o
l'agitation des eaux eut cess, en mme temps que diminuait
l'intensit du souffle dont ils avaient senti les chaudes
manations au passage. Ils se relevrent alors et ne virent plus
l'amphibie qui s'tait replong dans les basses couches du rio.

Certes, des chasseurs habitus  lutter contre l'lphant, qui
venaient de faire campagne avec la caravane d'Urdax, n'auraient
pas d s'effrayer de la rencontre d'un hippopotame. Plusieurs fois
ils avaient attaqu ces animaux au milieu des marais du haut
Oubanghi, mais dans des conditions plus favorables.  bord de ce
fragile assemblage de planches dont la perte et t si
regrettable, on admettra leurs apprhensions, et ce fut heureux
qu'ils eussent vit les attaques de la formidable bte.

Le soir, Khamis s'arrta  l'embouchure d'un ruisseau de la rive
gauche. On n'et pu mieux choisir pour la nuit, au pied d'un
bouquet de bananiers, dont les larges feuilles formaient abri. 
cette place, la grve tait couverte de mollusques comestibles,
qui furent recueillis et mangs crus ou cuits, suivant l'espce.
Quant aux bananes, leur got sauvage laissait  dsirer.
Heureusement, l'eau du ruisselet, mlange du suc de ces fruits,
fournit une boisson assez rafrachissante.

Tout cela serait parfait, dit Max Huber, si nous tions certains
de dormir tranquillement... Par malheur, il y a ces maudits
insectes qui se garderont bien de nous pargner... Faute de
moustiquaire, nous nous rveillerons pointills de piqres!

Et, en vrit, c'est ce qui serait arriv si Llanga n'avait trouv
le moyen de chasser ces myriades de moustiques runis en nues
bourdonnantes.

Il s'tait loign en remontant le long du ruisseau, lorsque sa
voix se fit entendre  courte distance.

Khamis le rejoignit aussitt et Llanga lui montra sur la grve des
tas de bouses sches, laisses par les ruminants, antilopes,
cerfs, buffles et autres, qui venaient d'habitude se dsaltrer 
cette place.

Or, de mler ces bouses  un foyer flambant -- ce qui produit une
paisse fume d'une cret particulire -- c'est le meilleur moyen
et peut-tre le seul d'loigner les moustiques. Les indignes
l'emploient toutes les fois qu'ils le peuvent et s'en trouvent
bien.

L'instant d'aprs, un gros tas s'levait au pied des bananiers. Le
feu fut raviv avec du bois mort. Le foreloper y jeta plusieurs
bouses. Un nuage de fume se dgagea et l'air fut aussitt nettoy
de ces insupportables insectes.

Le foyer dut tre entretenu pendant toute la nuit par John Cort,
Max Huber et Khamis, qui veillrent tour  tour. Aussi, le matin
venu, bien remis grce  un bon sommeil, ils reprirent ds le
petit jour la descente du rio Johausen.

Rien n'est variable comme le temps sous ce climat de l'Afrique du
centre. Au ciel clair de la veille succdait un ciel gristre qui
promettait une journe pluvieuse. Il est vrai, comme les nuages se
tenaient dans les basses zones, il ne tomba qu'une pluie fine,
simple poussire liquide, nanmoins fort dsagrable  recevoir.

Par bonheur, Khamis avait eu une excellente ide. Ces feuilles de
bananier, de l'espce enset, sont peut-tre les plus grandes de
tout le rgne vgtal. Les noirs s'en servent pour la toiture de
leurs paillotes. Rien qu'avec une douzaine, on pouvait tablir une
sorte de taud au centre du radeau, en liant leurs queues au moyen
de lianes. C'est ce que le foreloper avait fait avant de partir.
Les passagers se trouvaient donc  couvert contre cette pluie
tnue, qui glissait sur les feuilles d'enset.

Pendant la premire partie de la journe se montrrent quelques
singes le long de la rive droite, une vingtaine de grande taille,
qui semblaient enclins  reprendre les hostilits de l'avant-
veille. Le plus sage tait d'viter tout contact avec eux, et on y
parvint en maintenant le radeau le long de la rive gauche, moins
frquente par les bandes de quadrumanes.

John Cort fit judicieusement observer que les relations devaient
tre rares entre les tribus simiennes des deux rives, puisque la
communication ne s'tablissait que par les ponts de branchages et
de lianes, malaisment praticables mme  des singes.

On brla la halte de la mridienne, et, dans l'aprs-midi, le
radeau ne s'arrta qu'une seule fois, afin d'embarquer une
antilope sassaby que John Cort avait abattue derrire un fouillis
de roseaux, prs d'un coude de la rivire.

 ce coude, le rio Johausen, obliquant vers le sud-est, modifiait
presque  angle droit sa direction habituelle. Cela ne laissa pas
d'inquiter Khamis de se voir ainsi rejet  l'intrieur de la
fort, alors que le terme du voyage se trouvait  l'oppos, du
ct de l'Atlantique. videmment, on ne pouvait mettre en doute
que le rio Johausen ft un tributaire de l'Oubanghi, mais d'aller
chercher ce confluent  quelques centaines de kilomtres, au
centre du Congo indpendant, quel immense dtour! Heureusement,
aprs une heure de navigation, le foreloper, grce  son instinct
d'orientation, -- car le soleil ne se montrait pas, -- reconnut
que le cours d'eau reprenait sa direction premire. Il tait donc
permis d'esprer qu'il entranerait le radeau jusqu' la limite du
Congo franais, d'o il serait ais de gagner Libreville.

 six heures et demie, d'un vigoureux coup de godille, Khamis
accosta la rive gauche, au fond d'une troite crique, ombrage
sous les larges frondaisons d'un cailcdrat d'une espce identique
 l'acajou des forts sngaliennes.

Si la pluie ne tombait plus, le ciel ne s'tait pas dgag de ces
brumailles dont le soleil n'avait pu percer l'paisseur. Il n'en
faudrait pas infrer que la nuit serait froide. Un thermomtre et
marqu de vingt-cinq  vingt-six degrs centigrades. Le feu
ptilla bientt entre les pierres de la crique, et ce fut
uniquement pour les exigences culinaires, le rtissage d'un
quartier de sassaby. Cette fois, Llanga et vainement cherch des
mollusques afin de varier le menu, ou des bananes pour dulcorer
l'eau du rio Johausen, lequel, malgr une certaine ressemblance de
nom, ainsi que le fit observer Max Huber, ne rappelait en aucune
faon le johannisberg de M. de Metternich. En revanche, on saurait
se dbarrasser des moustiques par le mme procd que la veille.

 sept heures et demie, il ne faisait pas encore nuit. Une vague
clart se refltait dans les eaux de la rivire.  sa surface
flottaient des amas de roseaux et de plantes, des troncs d'arbres,
arrachs des berges.

Tandis que John Cort, Max Huber et Khamis prparaient la couche,
entassant des brasses d'herbes sches au pied de l'arbre, Llanga
allait et venait sur le bord, s'amusant  suivre cette drive
d'paves flottantes.

En ce moment apparut en amont,  une trentaine de toises, le tronc
d'un arbre de taille moyenne, pourvu de toute sa ramure. Il avait
t bris  cinq ou six pieds au-dessous de sa fourche, o la
cassure tait frache. Autour de ces branches, dont les plus
basses tranaient dans l'eau, s'entortillait un feuillage assez
pais, quelques fleurs, quelques fruits, toute une verdure qui
avait survcu a la chute de l'arbre.

Trs probablement, cet arbre avait t frapp d'un coup de foudre
du dernier orage. De la place o s'implantaient ses racines, il
tait tomb sur la berge, puis, glissant peu  peu, dgag des
roseaux, saisi par le courant, il drivait avec les nombreux
dbris  la surface du rio.

De telles rflexions, il ne faudrait pas s'imaginer que Llanga les
et faites ou ft capable de les faire. Ce tronc, il ne l'aurait
pas plus remarqu que les autres paves animes du mme mouvement,
si son attention, n'et t attire d'une faon toute spciale.

En effet, dans l'interstice des branches, Llanga crut apercevoir
une crature vivante, qui faisait des gestes comme pour appeler au
secours. Au milieu de la demi-obscurit, il ne put distinguer
l'tre en question. tait-il d'origine animale?...

Trs indcis, il allait appeler Max Huber et John Cort, lorsque se
produisit un nouvel incident.

Le tronc n'tait plus qu'a une quarantaine de mtres, en obliquant
vers la crique, o tait accost le radeau.

 cet instant, un cri retentit, -- un cri singulier, ou plutt une
sorte d'appel dsespr, comme si quelque tre humain et demande
aide et assistance. Puis, alors que le tronc passait devant la
crique, cet tre se prcipita dans le courant avec l'vidente
intention de gagner la berge.

Llanga crut reconnatre un enfant, d'une taille infrieure  la
sienne. Cet enfant avait d se trouver sur l'arbre au moment de sa
chute. Savait-il nager?... Trs mal dans tous les cas et pas assez
pour atteindre la berge. Visiblement ses forces le trahissaient.
Il se dbattait, disparaissait, reparaissait, et, par intervalles,
une sorte de gloussement s'chappait de ses lvres.

Obissant  un sentiment d'humanit, sans prendre le temps de
prvenir, Llanga se jeta dans le rio, et gagna la place o
l'enfant venait de s'enfoncer une dernire fois.

Aussitt, John Cort et Max Huber, qui avaient entendu le premier
cri, accoururent sur le bord de la crique. Voyant Llanga soutenir
un corps  la surface de la rivire, ils lui tendirent la main
pour l'aider  remonter sur la berge.

Eh?... Llanga, s'cria Max Huber, qu'es-tu all repcher l?...

-- Un enfant... mon ami Max... un enfant... Il se noyait...

-- Un enfant?... rpta John Cort.

-- Oui, mon ami John.

Et Llanga s'agenouilla prs du petit tre qu'il venait de sauver
assurment.

Max Huber se pencha, afin de l'observer de plus prs.

Eh!... ce n'est pas un enfant!... dclara-t-il en se relevant.

-- Qu'est-ce donc?... demanda John Cort.

-- Un petit singe... un rejeton de ces abominables grimaciers qui
nous ont assaillis!... Et c'est pour le tirer de la noyade que tu
as risqu de te noyer, Llanga?...

-- Un enfant... si... un enfant!... rptait Llanga.

-- Non, te dis-je, et je t'engage  l'envoyer rejoindre sa famille
au fond des bois.

tait-ce donc qu'il ne crt pas  ce qu'affirmait son ami Max,
mais Llanga s'obstinait  voir un enfant dans ce petit tre qui
lui devait la vie, et qui n'avait pas encore repris connaissance.
Aussi, n'entendant pas s'en sparer, il le souleva entre ses bras.
Au total, le mieux tait de le laisser faire  sa guise. Aprs
l'avoir rapport au campement, Llanga s'assura que l'enfant
respirait encore, il le frictionna, il le rchauffa, puis il le
coucha sur l'herbe sche, attendant que ses yeux se rouvrissent.

La veille ayant t organise comme d'habitude, les deux amis ne
tardrent pas  s'endormir, tandis que Khamis resterait de garde
jusqu' minuit. Llanga ne put se livrer au sommeil. Il piait les
plus lgers mouvements de son protg; tendu prs de lui, il lui
tenait les mains, il coutait sa respiration... Et quelle fut sa
surprise, lorsque, vers onze heures, il entendit ce mot prononc
d'une voix faible: Ngora... ngora! comme si cet enfant et
appel sa mre!

CHAPITRE XI
_La journe du 19 Mars_

 cette halte, on pouvait estimer  deux cents kilomtres le
parcours effectu moiti  pied, moiti avec le radeau. En
restait-il encore autant pour atteindre l'Oubanghi?... Non, dans
l'opinion du foreloper, et cette seconde partie du voyage se
ferait rapidement,  la condition que nul obstacle n'arrtt la
navigation.

On s'embarqua ds le point du jour avec le petit passager
supplmentaire, dont Llanga n'avait pas voulu se sparer. Aprs
l'avoir transport sous le taud de feuillage, il voulut demeurer
prs de lui, esprant que ses yeux allaient se rouvrir.

Que ce ft un membre de la famille des quadrumanes du continent
africain, chimpanzs, orangs, gorilles, mandrilles, babouins et
autres, cela ne faisait pas doute dans l'esprit de Max Huber et de
John Cort. Ils n'avaient mme gure song  le regarder de plus
prs,  lui accorder une attention particulire. Cela ne les
intressait pas autrement. Llanga l'avait sauv, il dsirait le
garder, comme on garde un pauvre chien recueilli par piti, soit!
Qu'il s'en ft un compagnon, rien de mieux, et cela tmoignait de
son bon coeur. Aprs tout, puisque les deux amis avaient adopt le
jeune indigne, il tait bien permis  celui-ci d'adopter un petit
singe. Vraisemblablement, ds qu'il trouverait l'occasion de filer
sous bois, ce dernier abandonnerait son sauveur avec cette
ingratitude dont les hommes n'ont point le monopole.

Il est vrai, si Llanga tait venu dire  John Cort,  Max Huber,
mme  Khamis: Il parle, ce singe!... Il a rpt trois ou quatre
fois le mot ngora, peut-tre leur attention et-elle t
veille, leur curiosit aussi!... Peut-tre l'eussent-ils examin
avec plus de soin, ce petit animal!... Peut-tre auraient-ils
dcouvert en lui quelque chantillon d'une race inconnue
jusqu'alors, celle des quadrumanes parlants?...

Mais Llanga se tut, craignant de s'tre tromp, d'avoir mal
entendu. Il se promit d'observer son protg, et, si le mot
ngora ou tout autre s'chappait de ses lvres, il prviendrait
aussitt son ami John et son ami Max.

C'est donc une des raisons pour lesquelles il demeura sous le
taud, essayant de donner un peu de nourriture  son protg, qui
semblait affaibli par un long jene. Sans doute, le nourrir serait
malais, les singes tant frugivores. Or, Llanga n'avait pas un
seul fruit  lui offrir, rien que de la chair d'antilope dont il
ne s'accommoderait pas. D'ailleurs une fivre assez forte ne lui
et pas permis de manger et il demeurait dans une sorte
d'assoupissement.

Et comment va ton singe?... demanda Max Huber  Llanga, lorsque
celui-ci se montra, une heure aprs le dpart.

-- Il dort toujours, mon ami Max.

-- Et tu tiens  le garder?...

-- Oui... si vous le permettez...

-- Je n'y vois aucun inconvnient, Llanga... Mais prends garde
qu'il ne te griffe...

-- Oh, mon ami Max!

-- Il faut se dfier!... C'est mauvais comme des chats, ces btes-
l!...

-- Pas celui-ci!... Il est si jeune!... Il a une petite figure si
douce!...

--  propos, puisque tu veux en faire ton camarade, occupe-toi de
lui donner un nom...

-- Un nom?... Et lequel?...

-- Jocko, parbleu!... Tous les singes s'appellent Jocko!

Il est probable que ce nom ne convenait pas  Llanga. Il ne
rpondit rien et retourna auprs de son protg.

Pendant cette matine, la navigation fut favorise et on n'eut
point trop  souffrir de la chaleur. La couche de nuages tait
assez paisse pour que le soleil ne pt la traverser. Il y avait
lieu de s'en fliciter, puisque le rio Johausen coulait parfois 
travers de larges clairires. Impossible de trouver abri le long
des berges, o les arbres taient rares. Le sol redevenait
marcageux. Il et fallu s'carter d'un demi-kilomtre  droite ou
 gauche pour atteindre les plus proches massifs. Ce que l'on
devait craindre, c'est que la pluie ne reprt avec sa violence
habituelle, mais le ciel s'en tint  des menaces.

Toutefois, si les oiseaux aquatiques volaient par bandes au-dessus
du marcage, les ruminants ne s'y montraient gure, d'o vif
dplaisir de Max Huber. Aux canards et aux outardes des jours
prcdents, il et voulu substituer des antilopes sassabys,
inyalas, waterbucks ou autres. C'est pourquoi, post  l'avant du
radeau, sa carabine prte, comme un chasseur  l'afft, fouillait-
il du regard la rive dont le foreloper se rapprochait suivant le
caprice du courant.

On dut se contenter des cuisses et ailes des volatiles pour le
djeuner de midi. En somme, rien d'tonnant  ce que ces
survivants de la caravane du Portugais Urdax se sentissent
fatigus de leur alimentation quotidienne. Toujours de la viande
rtie, bouillie ou grille, toujours de l'eau claire, pas de
fruits, pas de pain, pas de sel. Du poisson, et si insuffisamment
accommod! Il leur tardait d'arriver aux premiers tablissements
de l'Oubanghi, o toutes ces privations seraient vite oublies,
grce  la gnreuse hospitalit des missionnaires.

Ce jour-l, Khamis chercha vainement un emplacement favorable pour
la halte. Les rives, hrisses de gigantesques roseaux, semblaient
inabordables. Sur leur base,  demi dtrempe, comment effectuer
un dbarquement? Le parcours y gagnait, d'ailleurs, puisque le
radeau n'interrompit point sa marche.

On navigua ainsi jusqu' cinq heures. Entre temps, John Cort et
Max Huber causaient des incidents du voyage. Ils s'en remmoraient
les divers pisodes depuis le dpart de Libreville, les chasses
intressantes et fructueuses dans les rgions du haut Oubanghi,
les grands abattages d'lphants, les dangers de ces expditions,
dont ils s'taient si bien tirs pendant deux mois, puis le retour
opr sans encombre jusqu'au tertre des tamarins, les feux
mouvants, l'apparition du formidable troupeau de pachydermes, la
caravane attaque, les porteurs en fuite, le chef Urdax cras
aprs la chute de l'arbre, la poursuite des lphants arrte sur
la lisire de la grande fort...

Triste dnouement  une campagne si heureuse jusque-l!...
conclut John Cort. Et qui sait s'il ne sera pas suivi d'un second
non moins dsastreux?...

-- C'est possible, mais,  mon avis, ce n'est pas probable, mon
cher John...

-- En effet, j'exagre peut-tre...

-- Certes, et cette fort n'a pas plus de mystre que vos grands
bois du Far West!... Nous n'avons pas mme une attaque de Peaux-
Rouges  redouter!... Ici, ni nomades, ni sdentaires, ni Chiloux,
ni Denkas, ni Monbouttous, ces froces tribus qui infestent les
rgions du nord-est en criant: Viande! viande! comme de parfaits
anthropophages qu'ils n'ont jamais cess d'tre!... Non, et ce
cours d'eau auquel nous avons donn le nom du docteur Johausen,
dont j'aurais tant dsir de retrouver la trace, ce rio,
tranquille et sr, nous conduira sans fatigues  son confluent
avec l'Oubanghi...

-- L'Oubanghi, mon cher Max, que nous eussions galement atteint
en contournant la fort, en suivant l'itinraire de ce pauvre
Urdax, et cela dans un confortable chariot o rien ne nous et
manqu jusqu'au terme du voyage!

-- Vous avez raison, John, et cela et mieux valu!... Dcidment,
cette fort est des plus banales et ne mrite pas d'tre
visite!... Ce n'est qu'un bois, un grand bois, rien de plus!...
Et, pourtant, elle avait piqu ma curiosit au dbut... Vous vous
rappelez ces flammes qui clairaient sa lisire, ces torches qui
brillaient  travers les branches de ses premiers arbres!... Puis,
personne!... O diable ont pu passer ces ngros?... Je me prends
parfois  les chercher dans la ramure des baobabs, des bombax, des
tamarins et autres gants de la famille forestire!... Non... pas
un tre humain...

-- Max... dit en ce moment John Cort.

-- John?... rpondit Max Huber.

-- Voulez-vous regarder dans cette direction... en aval, sur la
rive gauche?...

-- Quoi?... Un indigne?...

-- Oui... mais un indigne  quatre pattes!... L-bas, au-dessus
des roseaux, une magnifique paire de cornes recourbes en
carne...

L'attention du foreloper venait d'tre attire de ce ct.

Un buffle..., dit-il.

-- Un buffle! rpta Max Huber en saisissant sa carabine. Voil un
fameux plat de rsistance, et si je le tiens  bonne porte!...

Khamis donna un vigoureux coup de godille. Le radeau s'approcha
obliquement de la berge. Quelques instants aprs il ne s'en
trouvait pas loign d'une trentaine de mtres.

Que de beefsteaks en perspective!... murmura Max Huber, la
carabine appuye sur son genou gauche.

--  vous le premier coup, Max, lui dit John Cort, et  moi le
second... s'il est ncessaire...

Le buffle ne semblait pas dispos  quitter la place. Arrt sous
le vent, il reniflait l'air  pleines narines, sans avoir le
pressentiment du danger qu'il courait. Comme on ne pouvait pas le
viser au coeur, il fallait le viser  la tte, et c'est ce que fit
Max Huber, ds qu'il fut assur de le tenir dans sa ligne de mire.

La dtonation retentit, la queue de l'animal tournoya en arrire
des roseaux, un douloureux mugissement traversa l'espace, et non
pas le meuglement habituel aux buffles, preuve qu'il avait reu le
coup mortel.

a y est! s'cria Max Huber en lanant, avec l'accent du
triomphe, cette locution minemment franaise.

En effet, John Cort n'eut point  doubler, ce qui conomisa une
seconde cartouche. La bte, tombe entre les roseaux, glissa au
pied de la berge, lanant un jet de sang qui rougit le long de la
rive l'eau si limpide du rio Johausen.

Afin de ne pas perdre cette superbe pice, le radeau se dirigea
vers l'endroit o le ruminant s'tait abattu, et le foreloper prit
ses dispositions pour le dpecer sur place afin d'en retirer les
morceaux comestibles.

Les deux amis ne purent qu'admirer cet chantillon des boeufs
sauvages d'Afrique, d'une taille gigantesque. Lorsque ces animaux
franchissent les plaines par troupes de deux  trois cents, on se
figure quelle galopade furieuse au milieu des nuages de poussire
soulevs sur leur passage!

C'tait un onja, nom par lequel le dsignent les indignes, un
taureau solitaire, plus grand que ses congnres de l'Europe, le
front plus troit, le mufle plus allong, les cornes plus
comprimes. Si la peau de l'onja sert  fabriquer des buffleteries
d'une solidit suprieure, si ses cornes fournissent la matire
des tabatires et des peignes, si ses poils rudes et noirs sont
employs  rembourrer les chaises et les selles, c'est avec ses
filets, ses ctelettes, ses entrectes qu'on obtient une
nourriture aussi savoureuse que fortifiante, qu'il s'agisse des
buffles de l'Asie, de l'Afrique, ou du buffle de l'Amrique. En
somme, Max Huber avait eu l un coup heureux.  moins qu'un onja
ne tombe sous la premire balle, il est terrible quand il fonce
sur le chasseur.

Sa hachette et son couteau aidant, Khamis procda  l'opration du
dpeage,  laquelle ses compagnons durent l'aider de leur mieux.
Il ne fallait pas charger le radeau d'un poids inutile, et vingt
kilogrammes de cette chair apptissante devaient suffire 
l'alimentation pendant plusieurs jours.

Or, tandis que s'accomplissait ce haut fait, Llanga, si curieux
d'ordinaire des choses qui intressaient son ami Max et son ami
John, tait rest sous le taud, et voici pour quel motif.

Au bruit de la dtonation produite par la carabine, le petit tre
s'tait tir de son assoupissement. Ses bras avaient fait un lger
mouvement. Si ses paupires ne s'taient pas releves, du moins,
de sa bouche entr'ouverte, de ses lvres dcolores s'tait de
nouveau chapp l'unique mot que Llanga et surpris jusqu'alors:

Ngora... ngora!

Cette fois, Llanga ne se trompait pas. Le mot arrivait bien  son
oreille, avec une articulation singulire et une sorte de
grasseyement provoqu par l'_r_ de ngora.

mu par l'accent douloureux de cette pauvre crature, Llanga prit
sa main brlante d'une fivre qui durait depuis la veille. Il
remplit la tasse d'eau frache, il essaya de lui en verser
quelques gouttes dans la bouche sans y parvenir. Les mchoires,
aux dents d'une blancheur clatante, ne se desserrrent pas.
Llanga, mouillant alors un peu d'herbe sche, bassina dlicatement
les lvres du petit et cela parut lui faire du bien. Sa main
pressa faiblement celle qui la tenait, et le mot ngora fut
encore prononc.

Et, qu'on ne l'oublie pas, ce mot, d'origine congolaise, les
indignes l'emploient pour dsigner la mre... Est-ce donc que ce
petit tre appelait la sienne?...

La sympathie de Llanga se doublait d'une piti bien naturelle, 
la pense que ce mot allait peut-tre se perdre dans un dernier
soupir!... Un singe?... avait dit Max Huber. Non! ce n'tait pas
un singe!... Voil ce que Llanga, dans son insuffisance
intellectuelle, n'aurait pu s'expliquer.

Il demeura ainsi pendant une heure, tantt caressant la main de
son protg, tantt lui imbibant les lvres, et il ne le quitta
qu'au moment o le sommeil l'eut assoupi de nouveau.

Alors, Llanga, se dcidant  tout dire, vint rejoindre ses amis,
tandis que le radeau, repouss de la berge, retombait dans le
courant.

Eh bien, redemanda Max Huber en souriant, comment va ton
singe?...

Llanga le regarda, comme s'il et hsit  rpondre. Puis, posant
sa main sur le bras de Max Huber:

Ce n'est pas un singe..., dit-il.

-- Pas un singe?... rpta John Cort.

-- Allons, il est entt notre Llanga!... reprit Max Huber.
Voyons! tu t'es mis dans la tte que c'tait un enfant comme
toi?...

-- Un enfant... pas comme moi... mais un enfant...

-- coute, Llanga, reprit John Cort, et plus srieusement que son
compagnon, tu prtends que c'est un enfant?...

-- Oui... il a parl... cette nuit.

-- Il a parl?...

-- Et il vient de parler tout  l'heure...

-- Et qu'a-t-il dit, ce petit prodige?... demanda Max Huber.

-- Il a dit ngora...

-- Quoi!... ce mot que j'avais entendu?... s'cria John Cort qui
ne cacha pas sa surprise.

-- Oui... ngora, affirma le jeune indigne.

Il n'y avait que deux hypothses: ou Llanga avait t dupe d'une
illusion, ou il avait perdu la tte.

Vrifions cela, dit John Cort, et, pourvu que cela soit vrai, ce
sera tout au moins de l'extraordinaire, mon cher Max!

Tous deux pntrrent sous le taud et examinrent le petit
dormeur.

Certes,  premire vue, on aurait pu affirmer qu'il devait tre de
race simienne. Ce qui frappa tout d'abord John Cort, c'est qu'il
se trouvait en prsence non d'un quadrumane, mais d'un bimane. Or,
depuis les dernires classifications gnralement admises de
Blumenbach, on sait que seul l'homme appartient  cet ordre dans
le rgne animal. Cette singulire crature ne possdait que deux
mains, alors que tous les singes, sans exception, en ont quatre,
et ses pieds paraissaient conforms pour la marche, n'tant point
prhensifs, comme ceux des types de la race simienne.

John Cort, en premier lieu, le fit remarquer  Max Huber.

Curieux... trs curieux! rpliqua celui-ci.

Quant  la taille de ce petit tre, elle ne dpassait pas
soixante-quinze centimtres.

Il semblait, d'ailleurs, dans son enfance et ne pas avoir plus de
cinq  six ans. Sa peau, dpourvue de poils, prsentait un lger
duvet roux. Sur son front, son menton, ses joues, aucune apparence
de systme pileux, qui ne foisonnait que sur sa poitrine, les
cuisses et les jambes. Ses oreilles se terminaient par une chair
arrondie et molle, diffrentes de celles des quadrumanes,
lesquelles sont dpourvues de lobules. Ses bras ne s'allongeaient
pas dmesurment. La nature ne l'avait point gratifi du cinquime
membre, commun  la plupart des singes, cette queue qui leur sert
au tact et  la prhension. Il avait la tte de forme ronde,
l'angle facial d'environ quatre-vingts degrs, le nez pat, le
front peu fuyant. Si ce n'taient pas des cheveux qui garnissaient
son crne, c'tait du moins une sorte de toison analogue  celle
des indignes de l'Afrique centrale. videmment, ce type se
rclamait plus de l'homme que du singe par sa conformation
gnrale, et trs probablement aussi par son organisation interne.

 quel degr d'tonnement arrivrent Max Huber et John Cort, on
l'imaginera, en prsence d'un tre absolument nouveau qu'aucun
anthropologiste n'avait jamais observ, et qui, en somme,
paraissait tenir le milieu entre l'humanit et l'animalit!

Et puis, Llanga avait affirm qu'il parlait, --  moins que le
jeune indigne n'et pris pour un mot articul ce qui n'tait
qu'un cri ne rpondant point  une ide quelconque, un cri d 
l'instinct, non  l'intelligence.

Les deux amis restaient silencieux, esprant que la bouche du
petit s'entr'ouvrirait, tandis que Llanga continuait de lui
bassiner le front et les tempes. Sa respiration, cependant, tait
moins haletante, sa peau moins chaude, et l'accs de fivre
touchait  son terme. Enfin ses lvres se dtendirent lgrement.

Ngora... ngora!... rpta-t-il.

Par exemple, s'cria Max Huber, voil bien qui passe toute
raison!

Et ni l'un ni l'autre ne voulaient croire  ce qu'ils venaient
d'entendre.

Quoi! cet tre quel qu'il ft, qui n'occupait certainement pas le
degr suprieur de l'chelle animale, possdait le don de la
parole!... S'il n'avait prononc jusqu'alors que ce seul mot de la
langue congolaise, n'tait-il pas  supposer qu'il en employait
d'autres, qu'il avait des ides, qu'il savait les traduire par des
phrases?...

Ce qu'il y avait  regretter, c'tait que ses yeux ne s'ouvrissent
pas, qu'on ne pt y chercher ce regard o la pense se reflte et
qui rpond  tant de choses. Mais ses paupires restaient fermes,
et rien n'indiquait qu'elles fussent prtes  se relever...

Cependant, John Cort, pench sur lui, piait les mots ou les cris
qui auraient pu lui chapper. Il soutenait sa tte sans qu'il se
rveillt, et quelle fut sa surprise, quand il vit un cordon
enroul autour de ce petit cou.

Il fit glisser ce cordon, fait d'une tresse de soie, afin de
saisir le noeud d'attache, et presque aussitt il disait:

Une mdaille!...

-- Une mdaille?... rpta Max Huber.

John Cort dnoua le cordon.

Oui! une mdaille en nickel, grande comme un sou, avec un nom
grav d'un ct, un profil grav de l'autre.

Le nom, c'tait celui de Johausen; le profil, c'tait celui du
docteur.

Lui!... s'cria Max Huber, et ce gamin, dcor de l'ordre du
professeur allemand, dont nous avons retrouv la cage vide!

Que ces mdailles eussent t rpandues dans la rgion du
Cameroun, rien d'tonnant  cela, puisque le docteur Johausen en
avait maintes fois distribu aux Congolaises et aux Congolais.
Mais qu'un insigne de ce genre ft attach prcisment au cou de
cet trange habitant de la fort de l'Oubanghi...

C'est fantastique, dclara Max Huber, et,  moins que ces mi-
singes mi-hommes n'aient vol cette mdaille dans la caisse du
docteur...

-- Khamis?... appela John Cort.

S'il appelait le foreloper, c'tait pour le mettre au courant de
ces choses extraordinaires, et lui demander ce qu'il pensait de
cette dcouverte.

Mais, au mme moment, se fit entendre la voix du foreloper, qui
criait:

Monsieur Max... monsieur John!...

Les deux jeunes gens sortirent du taud et s'approchrent de
Khamis.

coutez, dit celui-ci.

 cinq cents mtres en aval, la rivire obliquait brusquement vers
la droite par un coude o les arbres rapparaissaient en pais
massifs. L'oreille, tendue dans cette direction, percevait un
mugissement sourd et continu, qui ne ressemblait en rien  des
beuglements de ruminants ou des hurlements de fauves. C'tait une
sorte de brouhaha qui s'accroissait  mesure que le radeau gagnait
de ce ct...

Un bruit suspect... dit John Cort.

-- Et dont je ne reconnais pas la nature, ajouta Max Huber.

-- Peut-tre existe-t-il l-bas une chute ou un rapide?... reprit
le foreloper. Le vent souffle du sud, et je sens que l'air est
tout mouill!

Khamis ne se trompait pas.  la surface du rio passait comme une
vapeur liquide qui ne pouvait provenir que d'une violente
agitation des eaux.

Si la rivire tait barre par un obstacle, si la navigation
allait tre interrompue, cela constituait une ventualit assez
grave pour que Max Huber et John Cort ne songeassent plus  Llanga
ni  son protg.

Le radeau drivait avec une certaine rapidit, et, au del du
tournant, on serait fix sur les causes de ce lointain tumulte.

Le coude franchi, les craintes du foreloper ne furent que trop
justifies.

 cent toises environ, un entassement de roches noirtres formait
barrage d'une rive  l'autre, sauf  son milieu, o les eaux se
prcipitaient en le couronnant d'cume. De chaque ct, elles
venaient se heurter contre une digue naturelle et,  certains
endroits, bondissaient par-dessus. C'tait,  la fois, le rapide
au centre, la chute latralement. Si le radeau ne ralliait pas
l'une des berges, si on ne parvenait pas  l'y fixer solidement,
il serait entran et se briserait contre le barrage,  moins
qu'il ne chavirt dans le rapide.

Tous avaient gard leur sang-froid. D'ailleurs, pas un instant 
perdre, car la vitesse du courant s'accentuait.

 la berge...  la berge! cria Khamis.

Il tait alors six heures et demie, et, par ce temps brumeux, le
crpuscule ne laissait dj plus qu'une douteuse clart, qui ne
permettait gure de distinguer les objets.

Cette difficult, ajoute  tant d'autres, compliquait la
manoeuvre.

Ce fut en vain que Khamis essaya de diriger le radeau vers la
berge. Ses forces n'y suffisaient pas. Max Huber se joignit  lui
afin de rsister au courant qui portait en droite ligne vers le
centre du barrage.  deux, ils obtinrent un certain rsultat, et
auraient russi  sortir de cette drive, si la godille ne se ft
rompue.

Soyons prts  nous jeter sur les roches, avant d'tre engags
dans le rapide... commanda Khamis.

-- Pas autre chose  faire! rpondit John Cort.

 tout ce bruit, Llanga venait de quitter le taud. Il regarda, il
comprit le danger... Au lieu de songer  lui, il songea  l'autre,
au petit. Il vint le prendre dans ses bras, et s'agenouilla 
l'arrire.

Une minute aprs, le radeau tait repris par le rapide. Toutefois,
peut-tre ne heurterait-il pas le barrage et descendrait-il sans
chavirer?...

La mauvaise chance l'emporta, et ce fut contre un des rochers de
gauche que le fragile appareil butta avec une violence extrme. En
vain Khamis et ses compagnons essayrent-ils de s'accrocher au
barrage, sur lequel ils parvinrent  lancer la caisse de
cartouches, les armes, les ustensiles...

Tous furent prcipits dans le tourbillon  l'instant o
s'crasait le radeau, dont les dbris disparurent en aval au
milieu des eaux mugissantes.

CHAPITRE XII
_Sous bois_

Le lendemain, trois hommes taient tendus prs d'un foyer dont
les derniers charbons achevaient de se consumer. Vaincus par la
fatigue, incapables de rsister au sommeil, aprs avoir repris
leurs vtements schs devant ce feu, ils s'taient endormis.

Quelle heure tait-il et mme faisait-il jour ou faisait-il
nuit?... Aucun d'eux ne l'et pu dire. Cependant,  supputer le
temps coul depuis la veille, il semblait bien que le soleil dt
tre au-dessus de l'horizon. Mais dans quelle direction se plaait
l'est?... Cette demande, si elle et t faite, ft reste sans
rponse.

Ces trois hommes taient-ils donc au fond d'une caverne, en un
lieu impntrable  la lumire diurne?...

Non, autour d'eux se pressaient des arbres en si grand nombre
qu'ils arrtaient le regard  la distance de quelques mtres. Mme
pendant la flambe, entre les normes troncs et les lianes qui se
tendaient de l'un  l'autre, il et t impossible de reconnatre
un sentier praticable  des pitons. La ramure infrieure
plafonnait  une cinquantaine de pieds seulement. Au-dessus, si
dense tait le feuillage, jusqu' l'extrme cime, que ni la clart
des toiles ni les rayons du soleil ne passaient au travers. Une
prison n'aurait pas t plus obscure, ses murs n'eussent pas t
plus infranchissables, et ce n'tait pourtant qu'un des sous-bois
de la grande fort.

Dans ces trois hommes, on et reconnu John Cort, Max Huber et
Khamis.

Par quel enchanement de circonstances se trouvaient-ils en cet
endroit?... Ils l'ignoraient. Aprs la dislocation du radeau
contre le barrage, n'ayant pu se retenir aux roches, ils avaient
t prcipits dans les eaux du rapide, et ne savaient rien de ce
qui avait suivi cette catastrophe.  qui le foreloper et ses
compagnons devaient-ils leur salut?... Qui les avait transports
jusqu' cet pais massif avant qu'ils eussent repris
connaissance?...

Par malheur, tous n'avaient pas chapp  ce dsastre. L'un d'eux
manquait, l'enfant adoptif de John Cort et de Max Huber, le pauvre
Llanga, et aussi le petit tre qu'il avait sauv une premire
fois... Et qui sait si ce n'tait pas en voulant le sauver une
seconde qu'il avait pri avec lui?...

Maintenant, Khamis, John Cort, Max Huber, ne possdaient ni
munitions ni armes, aucun ustensile, sauf leurs couteaux de poche
et la hachette, que le foreloper portait  sa ceinture. Plus de
radeau, et d'ailleurs de quel ct se fussent-ils dirigs pour
rencontrer le cours du rio Johausen?...

Et la question de nourriture, comment la rsoudre? Les produits de
la chasse allaient faire dfaut?... Khamis, John Cort et Max Huber
en seraient-ils rduits aux racines, aux fruits sauvages,
insuffisantes ressources et trs problmatiques?... N'tait-ce pas
la perspective de mourir de faim  bref dlai?...

Dlai de deux ou trois jours, toutefois, car l'alimentation serait
du moins assure pour ce laps de temps. Ce qui restait du buffle
avait t dpos en cet endroit. Aprs s'en tre partag les
quelques tranches dj cuites, ils s'taient endormis autour de ce
feu prt  s'teindre.

John Cort se rveilla le premier au milieu d'une obscurit que la
nuit n'aurait pas rendue plus profonde. Ses yeux s'accoutumant 
ces tnbres, il aperut vaguement Max Huber et Khamis couchs au
pied des arbres. Avant de les tirer de leur sommeil, il alla
ranimer le foyer en rapprochant les bouts de tisons qui brlaient
sous la cendre. Puis il ramassa une brasse de bois mort, d'herbes
sches, et bientt une flamme ptillante jeta ses lueurs sur le
campement.

 prsent, dit John Cort, avisons  sortir de l, mais
comment?...

Le ptillement du foyer ne tarda pas  rveiller Max Huber et
Khamis. Ils se relevrent presque au mme instant. Le sentiment de
la situation leur revint, et ils firent ce qu'il y avait  faire:
ils tinrent conseil.

O sommes-nous?... demanda Max Huber.

-- O l'on nous a transports, rpondit John Cort, et j'entends
par l que nous ne savons rien de ce qui s'est pass depuis...

-- Depuis une nuit et un jour peut-tre..., ajouta Max Huber. Est-
ce hier que notre radeau s'est bris contre le barrage?... Khamis,
avez-vous quelque ide  ce sujet?...

Pour toute rponse, le foreloper se contenta de secouer la tte.
Impossible de dterminer le compte du temps coul, ni de dire
dans quelles conditions s'tait effectu le sauvetage.

Et Llanga?... demanda John Cort. Il a certainement pri puisqu'il
n'est pas avec nous!... Ceux qui nous ont sauvs n'ont pu le
retirer du rapide...

-- Pauvre enfant! soupira Max Huber, il avait pour nous une si
vive affection!... Nous l'aimions... nous lui aurions fait une
existence si heureuse!... L'avoir arrach aux mains de ces Denkas,
et maintenant... Pauvre enfant!

Les deux amis n'eussent pas hsit  risquer leur vie pour
Llanga... Mais, eux aussi, ils avaient t bien prs de prir dans
le tourbillon, et ils ignoraient  qui tait d leur salut...

Inutile d'ajouter qu'ils ne songeaient plus  la singulire
crature recueillie par le jeune indigne, et qui s'tait noye
avec lui, sans doute. Bien d'autres questions les proccupaient 
cette heure, -- questions autrement graves que ce problme
d'anthropologie relatif  un type moiti homme et moiti singe.

John Cort reprit:

Lorsque je fais appel  ma mmoire, je ne me rappelle plus rien
des faits qui ont suivi la collision contre le barrage... Un peu
avant, il m'a sembl voir Khamis debout, lanant les armes et les
ustensiles sur les roches...

-- Oui, dit Khamis, et assez heureusement pour que ces objets ne
soient pas tombs dans le rio... Ensuite...

-- Ensuite, dclara Max Huber, au moment o nous avons t
engloutis, j'ai cru... oui... j'ai cru apercevoir des hommes...

-- Des hommes... en effet..., rpondit vivement John Cort, des
indignes qui en gesticulant, en criant, se prcipitrent vers le
barrage...

-- Vous avez vu des indignes?... demanda le foreloper, trs
surpris.

-- Une douzaine environ, affirma Max Huber, et ce sont eux,
suivant toute probabilit, qui nous ont retirs du rio...

-- Puis, ajouta John Cort, sans que nous eussions repris
connaissance, ils nous ont transports en cet endroit... avec ce
reste de provisions... Enfin, aprs avoir allum ce feu, ils se
sont hts de disparatre...

-- Et ont mme si bien disparu, ajouta Max Huber, que nous n'en
retrouvons pas trace!... C'est montrer qu'ils tenaient peu  notre
gratitude...

-- Patience, mon cher Max, rpliqua John Cort, il est possible
qu'ils soient autour de ce campement... Comment admettre qu'ils
nous y eussent conduits pour nous abandonner ensuite?...

-- Et en quel lieu!... s'cria Max Huber. Qu'il y ait dans cette
fort de l'Oubanghi des fourrs si pais, cela passe
l'imagination!... Nous sommes en pleine obscurit...

-- D'accord... mais fait-il jour?... observa John Cort.

Cette question ne tarda pas  se rsoudre affirmativement. Si
opaque que ft le feuillage, on percevait au-dessus de la cime des
arbres, hauts de cent  cent cinquante pieds, les vagues lueurs de
l'espace. Il ne paraissait pas douteux que le soleil, en ce
moment, clairt l'horizon. Les montres de John Cort et de Max
Huber, trempes des eaux du rio, ne pouvaient plus indiquer
l'heure. Il faudrait donc s'en rapporter  la position du disque
solaire, et encore ne serait-ce possible que si ses rayons
pntraient  travers les ramures.

Tandis que les deux amis changeaient ces diverses questions
auxquelles ils ne savaient comment rpondre, Khamis les coutait
sans prononcer une parole. Il s'tait relev, il parcourait
l'troite place que ces normes arbres laissaient libre, entoure
d'une barrire de lianes et de sizyphus pineux. En mme temps, il
cherchait  dcouvrir un coin de ciel dans l'intervalle des
branches; il tentait de retrouver en lui ce sens de l'orientation
qui n'aurait jamais occasion pareille de s'exercer utilement. S'il
avait dj travers les bois du Congo ou du Cameroun, il ne
s'tait pas engag  travers des rgions si impntrables. Cette
partie de la grande fort ne pouvait tre compare  celle que ses
compagnons et lui avaient franchie depuis la lisire jusqu'au rio
Johausen.  partir de ce point, ils taient gnralement dirigs
vers le sud-ouest. Mais de quel ct tait maintenant le sud-
ouest, et l'instinct de Khamis le fixerait-il  cet gard?...

Au moment o John Cort, devinant son hsitation, allait
l'interroger, ce fut lui qui demanda:

Monsieur Max, vous tes certain d'avoir aperu des indignes prs
du barrage?...

-- Trs certain, Khamis, au moment o le radeau se fracassait
contre les roches.

-- Et sur quelle rive?...

-- Sur la rive gauche.

-- Vous dites bien la rive gauche?...

-- Oui... la rive gauche.

-- Nous serions donc  l'est du rio?...

-- Sans doute, et, par consquent, ajouta John Cort, dans la
partie la plus profonde de la fort... Mais  quelle distance du
rio Johausen?...

-- Cette distance ne peut tre considrable, dclara Max Huber.
L'estimer  quelques kilomtres, ce serait exagrer. Il est
inadmissible que nos sauveteurs, quels qu'ils soient, nous aient
transports loin...

-- Je suis de cet avis, affirma Khamis, le rio ne peut pas tre
loign... aussi avons-nous intrt  le rejoindre, puis 
reprendre notre navigation au-dessous du barrage, ds que nous
aurons construit un radeau...

-- Et comment vivre jusque-l, puis pendant la descente vers
l'Oubanghi?... objecta Max Huber. Nous n'avons plus les ressources
de la chasse...

-- En outre, fit remarquer John Cort, de quel ct chercher le rio
Johausen?... Que nous ayons dbarqu sur la rive gauche, je
l'accorde... Mais, avec l'impossibilit de s'orienter, peut-on
affirmer que le rio soit dans une direction plutt que dans une
autre?...

-- Et d'abord, demanda Max Huber, par o, s'il vous plat, sortir
de ce fourr?...

-- Par l, rpondit le foreloper.

Et il montrait une dchirure du rideau de lianes  travers
laquelle ses compagnons et lui avaient d tre introduits en cet
endroit. Au-del se dessinait une sente obscure et sinueuse qui
semblait praticable.

O cette sente conduisait-elle?... tait-ce au rio?... Rien de
moins certain... Ne se croisait-elle pas avec d'autres?... Ne
risquait-on pas de s'garer dans ce labyrinthe?... D'ailleurs,
avant quarante-huit heures, ce qui restait du buffle serait
dvor... Et aprs?... Quant  tancher sa soif, les pluies
taient assez frquentes pour carter toute crainte  cet gard.

Dans tous les cas, observa John Cort, ce n'est pas en prenant
racine ici que l'on se tirera d'embarras, et il faut au plus tt
quitter la place...

-- Mangeons d'abord, dit Max Huber.

Environ un kilogramme de viande fut partag en trois parts, et
chacun dut se contenter de ce mince repas!...

Et dire, reprit Max Huber, que nous ne savons mme pas si c'est
un djeuner ou un dner...

-- Qu'importe! rpliqua John Cort, l'estomac n'a que faire de ces
distinctions...

-- Soit, mais il a besoin de boire, l'estomac, et quelques gouttes
du rio Johausen, je les accueillerais comme le meilleur cru des
vins de France!...

Tandis qu'ils mangeaient, ils taient redevenus silencieux. De
cette obscurit se dgageait une vague impression d'inquitude et
de malaise. L'atmosphre, imprgne des senteurs humides du sol,
s'alourdissait sous ce dme de feuillage. En ce milieu qui
semblait mme impropre au vol des oiseaux, pas un cri, pas un
chant, pas un battement d'aile. Parfois le bruit sec d'une branche
morte dont la chute s'amortissait au contact du tapis de mousses
spongieuses tendu d'un tronc  l'autre. Par instants, aussi, un
sifflement aigu, puis le froufrou entre les feuilles sches d'un
de ces serpenteaux des brousses, longs de cinquante  soixante
centimtres, heureusement inoffensifs. Quant aux insectes, ils
bourdonnaient comme d'habitude et n'avaient point pargn leurs
piqres.

Le repas achev, tous trois se levrent.

Aprs avoir ramass le morceau de buffle, Khamis se dirigea vers
le passage que laissaient entre elles les lianes.

En cet instant,  plusieurs reprises et d'une voix forte, Max
Huber jeta cet appel:

Llanga!... Llanga!... Llanga!...

Ce fut en vain, et aucun cho ne renvoya le nom du jeune indigne.

Partons, dit le foreloper.

Et il prit les devants.

 peine avait-il mis le pied sur la sente qu'il s'cria:

Une lumire!...

Max Huber et John Cort s'avancrent vivement.

Les indignes?... dit l'un.

-- Attendons! rpondit l'autre.

La lumire -- trs probablement une torche enflamme --
apparaissait en direction de la sente  quelques centaines de pas.
Elle n'clairait la profondeur du bois que dans un faible rayon,
piquant de vives lueurs le dessous des hautes ramures.

O se dirigeait celui qui portait cette torche?... tait-il
seul?... Y avait-il lieu de craindre une attaque, ou tait-ce un
secours qui arrivait?...

Khamis et les deux amis hsitaient  s'engager plus avant dans la
fort.

Deux ou trois minutes s'coulrent.

La torche ne s'tait pas dplace.

Quant  supposer que cette lueur ft celle d'un feu follet, non
assurment, tant donne sa fixit.

Que faire?... demanda John Cort.

-- Marcher vers cette lumire, puisqu'elle ne vient pas  nous,
rpondit Max Huber.

-- Allons, dit Khamis.

Le foreloper remonta la sente de quelques pas. Aussitt la torche
de s'loigner. Le porteur s'tait-il donc aperu que ces trois
trangers venaient de se mettre en mouvement?... Voulait-on
clairer leur marche sous ces obscurs massifs de la fort, les
ramener vers le rio Johausen ou tout autre cours d'eau tributaire
de l'Oubanghi?...

Ce n'tait pas le cas de temporiser. Il fallait d'abord suivre
cette lumire, puis tenter de reprendre la route vers le sud-
ouest.

Et les voici suivant l'troit sentier, sur un sol dont les herbes
taient refoules depuis longtemps, les lianes rompues, les
broussailles cartes par le passage des hommes ou des animaux.

Sans parler des arbres que Khamis et ses compagnons avaient dj
rencontrs, il en tait d'autres d'espce plus rare, tel le gura
crepitans  fruits explosibles, qui ne s'tait encore trouv qu'en
Amrique dans la famille des euphorbiaces, dont l'corce tendre
renferme une substance laiteuse, et dont la noix clate  grand
bruit en lanant au loin sa semence; tel le tsofar, l'arbre
siffleur, entre les branches duquel le vent sifflait comme 
travers une fente, et qui n'avait t signal que dans les forts
nubiennes.

John Cort, Max Huber et Khamis marchrent ainsi pendant trois
heures environ, et, lorsqu'ils firent halte aprs cette premire
tape, la lumire s'arrta au mme instant...

Dcidment, c'est un guide, dclara Max Huber, un guide d'une
parfaite complaisance!... Si nous savions seulement o il nous
mne...

-- Qu'il nous sorte de ce labyrinthe, rpondit John Cort, et je ne
lui en demande pas davantage!... Eh bien, Max, tout cela, est-ce
assez extraordinaire?...

-- Assez... en effet!...

-- Pourvu que cela ne le devienne pas trop, cher ami! ajouta John
Cort.

Pendant l'aprs-midi, le sinueux sentier ne cessa de courir sous
les frondaisons de plus en plus opaques. Khamis se tenait en tte,
ses compagnons derrire lui, en file indienne, car il n'y avait
passage que pour une seule personne. S'ils pressaient parfois le
pas, afin de se rapprocher de leur guide, celui-ci, pressant
galement le sien, maintenait invariablement sa distance.

Vers six heures du soir, d'aprs l'estime, quatre  cinq lieues
avaient d tre franchies depuis le dpart. Cependant, l'intention
de Khamis, en dpit de la fatigue, tait de suivre la lumire,
tant qu'elle se montrerait, et il allait se remettre en marche,
lorsqu'elle s'teignit soudain.

Faisons halte, dit John Cort. C'est videmment une indication qui
nous est donne...

-- Ou plutt un ordre, observa Max Huber.

-- Obissons donc, rpliqua le foreloper, et passons la nuit en
cet endroit.

-- Mais demain, ajouta John Cort, la lumire va-t-elle
reparatre?...

C'tait la question.

Tous trois s'tendirent au pied d'un arbre. On se partagea un
morceau de buffle, et, heureusement, il fut possible de se
dsaltrer  un petit filet liquide qui serpentait sous les
herbes. Bien que les pluies fussent frquentes dans cette rgion
forestire, il n'tait pas tomb une seule goutte d'eau depuis
quarante-huit heures.

Qui sait mme, remarqua John Cort, si notre guide n'a pas
prcisment choisi cet endroit parce que nous y trouverions  nous
dsaltrer?...

-- Dlicate attention, avoua Max Huber, en puisant un peu de
cette eau frache au moyen d'une feuille roule en cornet.

Quelque inquitante que ft la situation, la lassitude l'emporta,
le sommeil ne se fit pas attendre. Mais John Cort et Max Huber ne
s'endormirent pas sans avoir parl de Llanga... Le pauvre enfant!
S'tait-il noy dans le rapide?... S'il avait t sauv, pourquoi
ne l'avait-on pas revu?... Pourquoi n'avait-il pas rejoint ses
deux amis, John et Max?...

Lorsque les dormeurs se rveillrent, une faible lueur, perant
les branchages, indiqua qu'il faisait jour. Khamis crut pouvoir
conclure qu'ils avaient suivi la direction de l'est. Par malheur,
c'tait aller du mauvais ct... En tout cas, il n'y avait qu'
reprendre la route.

Et la lumire?... dit John Cort.

-- La voici qui reparat, rpondit Khamis.

-- Ma foi, s'cria Max Huber, c'est l'toile des rois Mages...
Toutefois elle ne nous conduit pas vers l'occident, et quand
arriverons-nous  Bethlem?...

Aucune aventure ne marqua cette journe du 22 mars. La torche
lumineuse ne cessa de guider la petite troupe toujours en
direction de l'est.

De chaque ct de la sente, la futaie paraissait impntrable, des
troncs serrs les uns contre les autres, un inextricable
entrelacement de broussailles. Il semblait que le foreloper et ses
compagnons fussent engags  travers un interminable boyau de
verdure. Sur plusieurs points cependant, quelques sentiers, non
moins troits, coupaient celui que choisissait le guide, et, sans
lui, Khamis n'aurait su lequel prendre.

Pas un seul ruminant ne fut aperu, et comment des animaux de
grande taille se seraient-ils aventurs jusque-l? Plus de ces
passes dont le foreloper avait profit avant d'atteindre les
rives du rio Johausen.

Aussi, lors mme que les deux chasseurs auraient eu leurs fusils,
combien inutiles, puisqu'il ne se prsentait pas une seule pice
de gibier!

C'tait donc avec une apprhension trs justifie que John Cort,
Max Huber et le foreloper voyaient leur nourriture presque
entirement puise. Encore un repas, et il ne resterait plus
rien. Et si, le lendemain, ils n'taient pas arrivs 
destination, c'est--dire au terme de cet extraordinaire
cheminement  la suite de cette mystrieuse lumire, que
deviendraient-ils?...

Comme la veille, la torche s'teignit vers le soir, et, comme la
prcdente, cette nuit se passa sans trouble.

Lorsque John Cort se releva le premier, il rveilla ses compagnons
en s'criant:

On est venu ici pendant que nous dormions!

En effet, un feu tait allum, quelques charbons ardents formaient
braise, et un morceau d'antilope pendait  la basse branche d'un
acacia au-dessus d'un petit ruisseau.

Cette fois, Max Huber ne fit pas mme entendre une exclamation de
surprise.

Ni ses compagnons ni lui ne voulaient discuter les trangets de
cette situation, ce guide inconnu qui les conduisait vers un but
non moins inconnu, ce gnie de la grande fort dont ils suivaient
les traces depuis l'avant-veille...

La faim se faisant vivement sentir, Khamis fit griller le morceau
d'antilope, qui suffirait pour les deux repas de midi et du soir.

 ce moment, la torche redonna le signal du dpart.

Marche reprise et dans les mmes conditions. Toutefois, l'aprs-
midi, on put constater que l'paisseur de la futaie diminuait peu
 peu. Le jour y pntrait davantage, tout au moins  travers la
cime des arbres. Pourtant, il fut encore impossible de distinguer
l'tre quelconque qui cheminait en avant.

Ainsi que la veille, de cinq  six lieues, toujours  l'estime,
furent franchies pendant cette journe. Depuis le rio Johausen, le
parcours pouvait tre d'une soixantaine de kilomtres.

Ce soir-l,  l'instant o s'teignit la torche, Khamis, John Cort
et Max Huber s'arrtrent. Il faisait nuit, sans doute, car une
obscurit profonde enveloppait ce massif. Trs fatigus de ces
longues tapes, aprs avoir achev le morceau d'antilope, aprs
s'tre dsaltrs d'eau frache, tous trois s'tendirent au pied
d'un arbre et s'endormirent...

Et -- en rve assurment -- est-ce que Max Huber ne crut pas
entendre le son d'un instrument qui jouait au-dessus de sa tte la
valse si connue du _Freyschutz_ de Weber!...

CHAPITRE XIII
_Le village arien_

Le lendemain,  leur rveil, le foreloper et ses compagnons
observaient, non sans grande surprise, que l'obscurit tait plus
profonde encore en cette partie de la fort. Faisait-il jour?...
ils n'auraient pu l'affirmer. Quoi qu'il en soit, la lumire qui
les guidait depuis soixante heures ne reparaissait pas. Donc
ncessit d'attendre qu'elle se montrt pour reprendre la marche.

Toutefois, une remarque fut faite par John Cort -- remarque dont
ses compagnons et lui dduisirent aussitt certaines consquences:

Ce qui est  noter, dit-il, c'est que nous n'avons point eu de
feu ce matin et personne n'est venu pendant notre sommeil nous
apporter notre ordinaire...

-- C'est d'autant plus regrettable, ajouta Max Huber, qu'il ne
reste plus rien...

-- Peut-tre, reprit le foreloper, cela indique-t-il que nous
sommes arrivs...

-- O?... demanda John Cort.

-- O l'on nous conduisait, mon cher John!

C'tait une rponse qui ne rpondait pas; mais le moyen d'tre
plus explicite?...

Autre remarque: si la fort tait plus obscure, il ne semblait pas
qu'elle ft plus silencieuse. On entendait comme une sorte de
bourdonnement arien, une rumeur dsordonne, qui venait des
ramures suprieures. En regardant, Khamis, Max Huber et John Cort
distinguaient vaguement comme un large plafond tendu  une
centaine de pieds au-dessus du sol.

Nul doute, il existait  cette hauteur un prodigieux
enchevtrement de branches, sans aucun interstice par lequel se
ft glisse la clart du jour. Une toiture de chaume n'aurait pas
t plus impntrable  la lumire. Cette disposition expliquait
l'obscurit qui rgnait sous les arbres.

 l'endroit o tous les trois avaient camp cette nuit-l, la
nature du sol tait trs modifie. Plus de ces ronces entremles,
de ces sizyphus pineux qui l'obstruaient en dehors de la sente.
Une herbe presque rase, et aucun ruminant n'et pu y tondre la
largeur de sa langue. Que l'on se figure une prairie dont ni les
pluies ni les sources n'arroseraient jamais la surface.

Les arbres, laissant entre eux des intervalles de vingt  trente
pieds, ressemblaient aux bas piliers d'une substruction colossale
et leurs ramures devaient couvrir une aire de plusieurs milliers
de mtres superficiels.

L, en effet, s'agglomraient ces sycomores africains dont le
tronc se compose d'une quantit de tiges soudes entre elles; des
bombax au ft symtrique, aux racines gigantesques et d'une taille
suprieure  celle de leurs congnres; des baobabs,
reconnaissables  la forme de courge qu'ils prennent  leur base,
d'une circonfrence de vingt  trente mtres, et que surmonte un
norme faisceau de branches pendantes; des palmiers doum  tronc
bifurqu; des palmiers deleb  tronc gibbeux; des fromagers 
tronc vid en une srie de cavits assez grandes pour qu'un homme
puisse s'y blottir; des acajous donnant des billes d'un mtre
cinquante de diamtre et que l'on peut creuser en embarcations de
quinze  dix-huit mtres, d'une capacit de trois  quatre tonnes;
des dragonniers aux gigantesques dimensions; des bauhinias,
simples arbrisseaux sous d'autres latitudes, ici les gants de
cette famille de lgumineuses. On imagine ce que devait tre
l'panouissement des cimes, de ces arbres  quelques centaines de
pieds dans les airs.

Une heure environ s'coula. Khamis ne cessait de promener ses
regards en tous sens, guettant la lueur conductrice... Et pourquoi
et-il renonc  suivre le guide inconnu?... Il est vrai, son
instinct, joint  de certaines observations, l'incitait  penser
qu'il s'tait toujours dirig vers l'est. Or, ce n'tait pas de ce
ct que se dessinait le cours de l'Oubanghi, ce n'tait pas le
chemin du retour... O donc les avait entrans cette trange
lumire?...

Puisqu'elle ne reparaissait pas, que faire?... Quitter cet
endroit?... Pour aller o?... Y demeurer?... Et se nourrir en
route?... On avait dj faim et soif...

Cependant, dit John Cort, nous serons bien forcs de partir, et
je me demande s'il ne vaudrait pas mieux se mettre tout de suite
en marche...

-- De quel ct?... objecta Max Huber.

C'tait la question, et sur quel indice pouvait-on s'appuyer pour
la rsoudre?...

Enfin, reprit John Cort impatient, nos pieds ne sont pas
enracins ici, que je sache!... La circulation est possible entre
ces arbres, et l'obscurit n'est pas si profonde qu'on ne puisse
se diriger...

-- Venez!... ordonna Khamis.

Et tous trois allrent en reconnaissance sur une tendue d'un
demi-kilomtre. Ils foulaient invariablement le mme sol
dbroussaill, le mme tapis nu et sec, tel qu'il et t sous
l'abri d'une toiture impntrable  la pluie comme aux rayons du
soleil. Partout les mmes arbres, dont on ne voyait que les basses
branches. Et toujours aussi cette rumeur confuse qui semblait
tomber d'en haut et dont l'origine demeurait inexplicable.

Ce dessous de fort tait-il absolument dsert?... Non, et, 
plusieurs reprises, Khamis crut apercevoir des ombres se glisser
entre les arbres. tait-ce une illusion?... Il ne savait trop que
penser. Enfin, aprs une demi-heure infructueusement employe, ses
compagnons et lui vinrent s'asseoir prs du tronc d'un bauhinia.

Leurs yeux commenaient  se faire  cette obscurit, qui
s'attnuait d'ailleurs. Grce au soleil montant, un peu de clart
se propageait sous ce plafond tendu au-dessus du sol. Dj on
pouvait distinguer les objets  une vingtaine de pas.

Et voici que ces mots furent prononcs  mi-voix par le foreloper:

Quelque chose remue l-bas...

-- Un animal ou un homme?... demanda John Cort en regardant dans
cette direction.

-- Ce serait un enfant, en tout cas, fit observer Khamis, car il
est de petite taille...

-- Un singe, parbleu! dclara Max Huber.

Immobiles, ils gardaient le silence, afin de ne point effrayer
ledit quadrumane. Si l'on parvenait  s'en emparer, eh bien malgr
la rpugnance manifeste pour la chair simienne par Max Huber et
John Cort... Il est vrai, faute de feu, comment griller ou
rtir?...  mesure qu'il s'approchait, cet tre ne tmoignait
aucun tonnement. Il marchait sur ses pattes de derrire, et
s'arrta  quelques pas.

Quelle fut la stupfaction de John Cort et de Max Huber,
lorsqu'ils reconnurent cette singulire crature que Llanga avait
sauve, le protg du jeune indigne!...

Et ces mots de s'changer:

Lui... c'est lui...

-- Positivement...

-- Mais alors, puisque ce petit est ici, pourquoi Llanga n'y
serait-il pas?...

-- tes-vous srs de ne pas vous tromper?... demanda le foreloper.

-- Trs srs, affirma John Cort, et, d'ailleurs, nous allons bien
voir!

Il tira de sa poche la mdaille enleve au cou du petit et, la
tenant par le cordon, la balana comme un objet que l'on prsente
aux yeux d'un enfant pour l'attirer.

 peine celui-ci eut-il aperu la mdaille, qu'il s'lana d'un
bond. Il n'tait plus malade,  prsent!... Pendant ces trois
jours d'absence, il avait recouvr la sant et, en mme temps, sa
souplesse naturelle. Aussi fona-t-il sur John Cort avec
l'vidente intention de reprendre son bien.

Khamis le saisit au passage, et alors ce ne fut plus le mot
ngora qui s'chappa de la bouche du petit, ce furent ces mots
nettement articuls:

Li-Ma!... Ngala... Ngala!...

Ce que signifiaient ces mots d'une langue inconnue mme  Khamis,
ses compagnons et lui n'eurent pas le temps de se le demander.
Brusquement apparurent d'autres types de la mme espce, hauts de
taille ceux-l, n'ayant pas moins de cinq pieds et demi des talons
 la nuque.

Khamis, John Cort, Max Huber n'avaient pu reconnatre s'ils
avaient affaire  des hommes ou  des quadrumanes. Rsister  ces
sylvestres de la grande fort d'une douzaine et t inutile. Le
foreloper, Max Huber, John Cort, furent apprhends par les bras,
pousss en avant, contraints  s'acheminer entre les arbres, et,
entours de la bande, ils ne s'arrtrent qu'aprs un parcours de
cinq  six cents mtres.

 cet endroit, l'inclinaison de deux arbres, assez rapprochs l'un
de l'autre, avait permis d'y fixer des branches transversales,
disposes comme des marches. Si ce n'tait pas un escalier,
c'tait mieux qu'une chelle. Cinq ou six individus de l'escorte y
grimprent, tandis que les autres obligeaient leurs prisonniers 
suivre le mme chemin, sans les brutaliser toutefois.

 mesure que l'on s'levait, la lumire se laissait percevoir 
travers les frondaisons. Entre les interstices filtraient quelques
rayons de ce soleil dont Khamis et ses compagnons avaient t
privs depuis qu'ils avaient quitt le cours du rio Johausen.

Max Huber aurait t de mauvaise foi s'il se ft refus  convenir
que, dcidment, cela rentrait dans la catgorie des choses
extraordinaires.

Lorsque l'ascension prit fin,  une centaine de pieds environ du
sol, quelle fut leur surprise! Ils voyaient se dvelopper devant
eux une plate-forme largement claire par la lumire du ciel. Au-
dessus s'arrondissaient les cimes verdoyantes des arbres.  sa
surface taient ranges dans un certain ordre des cases de pis
jaune et de feuillage, bordant des rues. Cet ensemble formait un
village tabli  cette hauteur sur une tendue telle qu'on ne
pouvait en apercevoir les limites.

L allaient et venaient une foule d'indignes de type semblable 
celui du protg de Llanga. Leur station, identique  celle de
l'homme, indiquait qu'ils avaient l'habitude de marcher debout,
ayant ainsi droit  ce qualificatif d'_erectus_ donn par le
docteur Eugne Dubois aux pithcanthropus trouvs dans les forts
de Java, -- caractre anthropognique que ce savant regarde comme
l'un des plus importants de l'intermdiaire entre l'homme et les
singes conformment aux prvisions de Darwin[1].

Si les anthropologistes ont pu dire que les plus levs des
quadrumanes dans l'chelle simienne, ceux qui se rapprochent
davantage de la conformation humaine, en diffrent cependant par
cette particularit qu'ils se servent de leurs quatre membres
quand ils fuient, il semblait bien que cette remarque n'aurait pu
s'appliquer aux habitants du village arien.

Mais Khamis, Max Huber, John Cort, durent remettre  plus tard
leurs observations  ce sujet. Que ces tres dussent se placer ou
non entre l'animal et l'homme, leur escorte, tout en conversant
dans un idiome incomprhensible, les poussa vers une case au
milieu d'une population qui les regardait sans trop s'tonner. La
porte fut referme sur eux et ils se virent bel et bien
emprisonns dans ladite case.

Parfait!... dclara Max Huber. Et, ce qui me surprend le plus,
c'est que ces originaux-l n'ont pas l'air de nous prter
attention!... Est-ce qu'ils ont dj vu des hommes?...

-- C'est possible, reprit John Cort, mais reste  savoir s'ils ont
l'habitude de nourrir leurs prisonniers...

-- Ou s'ils n'ont pas plutt celle de s'en nourrir! ajouta Max
Huber.

Et, en effet, puisque, dans les tribus de l'Afrique, les
Monbouttous et autres se livrent encore aux pratiques du
cannibalisme, pourquoi ces sylvestres, qui ne leur taient gure
infrieurs, n'auraient-ils pas eu l'habitude de manger leurs
semblables -- ou  peu prs?...

En tout cas, que ces tres fussent des anthropodes d'une espce
suprieure aux orangs de Borno, aux chimpanzs de la Guine, aux
gorilles du Gabon, qui se rapprochent le plus de l'humanit, cela
n'tait pas contestable. En effet, ils savaient faire du feu et
l'employer  divers usages domestiques: tel le foyer au premier
campement, telle la torche que le guide avait promene  travers
ces sombres solitudes. Et l'ide vint alors que ces flammes
mouvantes, signales sur la lisire, pouvaient avoir t allumes
par ces tranges habitants de la grande fort.

 vrai dire, on suppose que certains quadrumanes font emploi du
feu. Ainsi mir Pacha raconte que les bois de Msokgonie, pendant
les nuits estivales, sont infests par des bandes de chimpanzs,
qui s'clairent de torches et vont marauder jusque dans les
plantations.

Ce qu'il convenait galement de noter, c'est que ces tres,
d'espce inconnue, taient conforms comme les humains au point de
vue de la station et de la marche. Aucun autre quadrumane n'et
t plus digne de porter ce nom d'orang, qui signifie exactement
homme des bois.

Et puis ils parlent... fit remarquer John Cort, aprs diverses
observations qui furent changes au sujet des habitants de ce
village arien.

-- Eh bien, s'ils parlent, s'cria Max Huber, c'est qu'ils ont des
mots pour s'exprimer, et ceux qui veulent dire: Je meurs de
faim!... Quand se met-on  table?... je ne serais pas fch de
les connatre!...

Des trois prisonniers, Khamis tait le plus abasourdi. Dans sa
cervelle, peu porte aux discussions anthropologistes, il ne
pouvait entrer que ces tres ne fussent pas des animaux, que ces
animaux ne fussent pas des singes. C'taient des singes qui
marchaient, qui parlaient, qui faisaient du feu, qui vivaient dans
des villages, mais enfin des singes. Et mme il trouvait dj
assez extraordinaire que la fort de l'Oubanghi renfermt de
pareilles espces dont on n'avait encore jamais eu connaissance.
Sa dignit d'indigne du continent noir souffrait de ce que ces
btes-l fussent si rapproches de ses propres congnres par
leurs facults naturelles.

Il est des prisonniers qui se rsignent, d'autres qui ne se
rsignent pas. John Cort et le foreloper -- et surtout l'impatient
Max Huber -- n'appartenaient point  la seconde catgorie. Outre
le dsagrment d'tre claquemur au fond de cette case,
l'impossibilit de rien voir  travers ses parois opaques,
l'inquitude de l'avenir, l'incertitude touchant l'issue de cette
aventure, taient bien pour proccuper. Et puis la faim les
pressait, le dernier repas remontant  une quinzaine d'heures.

Il y avait cependant une circonstance sur laquelle pouvait se
fonder quelque espoir, vague, sans doute: c'tait que le protg
de Llanga habitait ce village -- son village natal probablement --
et au milieu de sa famille, en admettant que ce qu'on appelle la
famille existt chez ces forestiers de l'Oubanghi.

Or, ainsi que le dit John Cort, puisque ce petit a t sauv du
tourbillon, il est permis de penser que Llanga l'a t
galement... Ils ne doivent point s'tre quitts, et si Llanga
apprend que trois hommes viennent d'tre amens dans ce village,
comment ne comprendrait-il pas qu'il s'agit de nous?... En somme,
on ne nous a fait aucun mal jusqu'ici, et il est probable qu'on
n'en a point fait  Llanga...

-- videmment, le protg est sain et sauf, admit Max Huber, mais
le protecteur l'est-il?... Rien ne prouve que notre pauvre Llanga
n'ait pas pri dans le rio!...

Rien en effet.

En ce moment, la porte de la case, qui tait garde par deux
vigoureux gaillards, s'ouvrit, et le jeune indigne parut.

Llanga... Llanga!... s'crirent  la fois les deux amis.

-- Mon ami Max... mon ami John!... rpondit Llanga, qui tomba dans
leurs bras.

-- Depuis quand es-tu ici?... demanda le foreloper.

-- Depuis hier matin...

-- Et comment es-tu venu?...

-- On m'a port  travers la fort...

-- Ceux qui te portaient ont d marcher plus vite que nous,
Llanga?...

-- Trs vite!...

-- Et qui t'a port?...

-- Un de ceux qui m'avaient sauv... qui vous avaient sauvs
aussi...

-- Des hommes?...

-- Oui... des hommes... pas des singes... non! pas des singes.

Toujours affirmatif, le jeune indigne. En tout cas, c'taient des
types d'une race particulire, sans doute, affects du signe
moins par rapport  l'humanit... Une race intermdiaire de
primitifs, peut-tre des spcimens de ce genre d'anthropopithques
qui manquent  l'chelle animale...

Et alors, Llanga de raconter sommairement son histoire, aprs
avoir,  plusieurs reprises, bais les mains du Franais et de
l'Amricain, retirs comme lui au moment o les entranait le
rapide et qu'il n'esprait plus revoir.

Lorsque le radeau heurta les roches, ils avaient t prcipits
dans le tourbillon, lui et Li-Ma...

Li-Ma?... s'cria Max Huber.

-- Oui... Li-Ma... c'est son nom... Il m'a rpt en se
dsignant: Li-Ma... Li-Ma...

-- Ainsi il a un nom?... dit John Cort.

-- videmment, John!... Quand on parle, n'est-il pas tout naturel
de se donner un nom?...

-- Est-ce que cette tribu, cette peuplade, comme on voudra,
demanda John Cort, en a un aussi?...

-- Oui... les Wagddis... rpondit Llanga. J'ai entendu Li-Ma les
appeler Wagddis!

En ralit, ce mot n'appartenait pas  la langue congolaise. Mais,
Wagddis ou non, des indignes se trouvaient sur la rive gauche du
rio Johausen, lorsque la catastrophe se produisit. Les uns
coururent sur le barrage, ils se lancrent dans le torrent au
secours de Khamis, John Cort et Max Huber, les autres au secours
de Li-Ma et de Llanga. Celui-ci, ayant perdu connaissance, ne se
souvenait plus de ce qui s'tait pass ensuite et croyait que ses
amis s'taient noys dans le rapide.

Lorsque Llanga revint  lui, il tait dans les bras d'un robuste
Wagddi, le pre mme de Li-Ma, qui, lui, tait dans les bras de
la ngora, sa mre! Ce qu'on pouvait admettre, c'est que,
quelques jours avant qu'il et t rencontr par Llanga, le petit
s'tait gar dans la fort et que ses parents s'taient mis  sa
recherche. On sait comment Llanga l'avait sauv, comment, sans
lui, il et pri dans les eaux de la rivire.

Bien trait, bien soign, Llanga fut donc emport jusqu'au village
wagddien. Li-Ma ne tarda pas  reprendre ses forces, n'tant
malade que d'inanition et de fatigue. Aprs avoir t le protg
de Llanga, il devint son protecteur. Le pre et la mre de Li-Ma
s'taient montrs reconnaissants envers le jeune indigne. La
reconnaissance ne se rencontre-t-elle pas chez les animaux pour
les services qui leur sont rendus, et ds lors pourquoi
n'existerait-elle pas chez des tres qui leur sont suprieurs?...

Bref, ce matin mme, Llanga avait t amen par Li-Ma devant
cette case. Pour quelle raison?... il l'ignorait alors. Mais des
voix se faisaient entendre, et, prtant l'oreille, il avait
reconnu celles de John Cort et de Max Huber.

Voil ce qui s'tait pass depuis la sparation au barrage du rio
Johausen.

Bien, Llanga, bien!... dit Max Huber, mais nous mourons de faim,
et, avant de continuer tes explications, si tu peux, grce  tes
protections srieuses...

Llanga sortit et ne tarda pas  rentrer avec quelques provisions,
un fort morceau de buffle grill, sal  point, une demi-douzaine
de fruits de l'acacia adansonia, dits pain de singe ou pain
d'homme, des bananes fraches et, dans une calebasse, une eau
limpide, additionne du suc laiteux de lutex, que distille une
liane  caoutchouc de l'espce landolphia africa.

On le comprend, la conversation fut suspendue. John Cort, Max
Huber, Khamis avaient un trop formidable besoin de nourriture pour
se montrer difficiles sur la qualit. Du morceau de buffle, du
pain et des bananes, ils ne laissrent que les os et les
pluchures.

John Cort, alors, questionna le jeune indigne, s'informant si ces
Wagddis taient nombreux.

Beaucoup... beaucoup...! J'en ai vu beaucoup... dans les rues,
dans les cases... rpondit Llanga.

-- Autant que dans les villages du Bournou ou du Baghirmi?...

-- Oui...

-- Et ils ne descendent jamais?...

-- Si... si... pour chasser... pour rcolter des racines, des
fruits... pour puiser de l'eau...

-- Et ils parlent?...

-- Oui... mais je ne comprends pas... Et pourtant... des mots
parfois... des mots... que je connais... comme en dit Li-Ma.

-- Et le pre... la mre de ce petit?...

-- Oh! trs bons pour moi... et ce que je vous ai apport l vient
d'eux...

-- Il me tarde de leur en exprimer tous mes remerciements...
dclara Max Huber.

-- Et ce village dans les arbres, comment l'appelle-t-on?...

-- Ngala.

-- Et, dans ce village, y a-t-il un chef?... demanda John Cort.

-- Oui...

-- Tu l'as vu?...

-- Non, mais j'ai entendu qu'on l'appelait Mslo-Tala-Tala.

-- Des mots indignes!... s'cria Khamis.

-- Et que signifient ces mots?...

-- Le pre Miroir, rpondit le foreloper.

En effet, c'est ainsi que les Congolais dsignent un homme qui
porte des lunettes.

CHAPITRE XIV
_Les Wagddis_

Sa Majest Mslo-Tala-Tala, roi de cette peuplade des Wagddis,
gouvernant ce village arien, voil, n'tait-il pas vrai, ce qui
devait suffire  raliser les _desiderata _de Max Huber. Dans la
furia franaise de son imagination, n'avait-il pas entrevu, sous
les profondeurs de cette mystrieuse fort de l'Oubanghi, des
gnrations nouvelles, des cits inconnues, tout un monde
extraordinaire dont personne ne souponnait l'existence?... Eh
bien, il tait servi  souhait.

Il fut le premier  s'applaudir d'avoir vu si juste et ne s'arrta
que devant cette non moins juste observation de John Cort:

C'est entendu, mon cher ami, vous tes, comme tout pote, doubl
d'un devin, et vous avez devin...

-- Juste, mon cher John, mais quelle que soit cette tribu demi-
humaine des Wagddis, mon intention n'est pas de finir mon
existence dans leur capitale...

-- Eh! mon cher Max, il faut y sjourner assez pour tudier cette
race au point de vue ethnologique et anthropologique, afin de
publier l-dessus un fort in-quarto qui rvolutionnera les
instituts des deux continents...

-- Soit, rpliqua Max Huber, nous observerons, nous comparerons,
nous piocherons toutes les thses relatives  la question de
l'anthropomorphie,  deux conditions toutefois...

-- La premire?...

-- Qu'on nous laissera, j'y compte bien, la libert d'aller et de
venir dans ce village...

-- Et la seconde?

-- Qu'aprs avoir circul librement, nous pourrons partir quand
cela nous conviendra...

-- Et  qui nous adresser?... demanda Khamis.

--  Sa Majest le pre Miroir, rpondit Max Huber. Mais, au fait,
pourquoi ses sujets l'appellent-ils ainsi?...

-- Et en langue congolaise?... rpliqua John Cort.

-- Est-ce donc que Sa Majest est myope ou presbyte... et porte
des lunettes? reprit Max Huber.

-- Et, d'abord, ces lunettes, d'o viendraient-elles?... ajouta
John Cort.

-- N'importe, continua Max Huber, lorsque nous serons en tat de
causer avec ce souverain, soit qu'il ait appris notre langue, soit
que nous ayons appris la sienne, nous lui offrirons de signer un
trait d'alliance offensive et dfensive avec l'Amrique et la
France et il ne pourra faire moins que de nous nommer grands-croix
de l'ordre wagddien...

Max Huber ne se prononait-il pas trop affirmativement, en
comptant qu'ils auraient toute libert dans ce village, puis
qu'ils le quitteraient  leur convenance? Or, si John Cort, Khamis
et lui ne reparaissaient pas  la factorerie, qui s'aviserait de
venir les chercher dans ce village de Ngala au plus profond de la
grande fort?... En ne voyant plus revenir personne de la
caravane, qui douterait qu'elle n'et pri tout entire dans les
rgions du haut Oubanghi?...

Quant  la question de savoir si Khamis et ses compagnons
resteraient ou non prisonniers dans cette case, elle fut presque
aussitt tranche. La porte tourna sur ses attaches de liane et
Li-Ma parut.

Tout d'abord, le petit alla droit  Llanga et lui prodigua mille
caresses que celui-ci rendit de bon coeur. John Cort avait donc
l'occasion d'examiner plus attentivement cette singulire
crature. Mais, comme la porte tait ouverte, Max Huber proposa de
sortir et de se mler  la population arienne.

Les voici donc dehors, guids par le petit sauvage -- ne peut-on
le qualifier ainsi? -- qui donnait la main  son ami Llanga. Ils
se trouvrent alors au centre d'une sorte de carrefour o
passaient et repassaient des Wagddiens allant  leurs affaires.

Ce carrefour tait plant d'arbres ou plutt ombrag de ttes
d'arbres dont les robustes troncs supportaient cette construction
arienne. Elle reposait  une centaine de pieds au-dessus du sol
sur les matresses branches de ces puissants bauhinias, bombax,
baobabs. Faite de pices transversales solidement relies par des
chevilles et des lianes, une couche de terre battue s'tendait 
sa surface, et, comme les points d'appui taient aussi solides que
nombreux, le sol factice ne tremblait pas sous le pied. Et, mme
alors que les violentes rafales soufflaient  travers ces hautes
cimes, c'est  peine si le bti de cette superstructure en
ressentait un lger frmissement.

Par les interstices du feuillage pntraient les rayons solaires.
Le temps tait beau, ce jour-l. De larges plaques de ciel bleu se
montraient au-dessus des dernires branches. Une brise, charge de
pntrantes senteurs, rafrachissait l'atmosphre.

Tandis que dambulait le groupe des trangers, les Wagddis,
hommes, femmes, enfants, les regardaient sans manifester aucune
surprise. Ils changeaient entre eux divers propos, d'une voix
rauque, phrases brves prononces prcipitamment et mots
inintelligibles. Toutefois, le foreloper crut entendre quelques
expressions de la langue congolaise, et il ne fallait pas s'en
tonner, puisque Li-Ma s'tait plusieurs fois servi du mot
ngora. Cela pourtant semblait inexplicable. Mais, ce qui l'tait
bien davantage, c'est que John Cort fut frapp par la rptition
de deux ou trois mots allemands, -- entre autres celui de
vater[2], et il fit connatre cette particularit  ses
compagnons.

Que voulez-vous, mon cher John?... rpondit Max Huber. Je
m'attends  tout, mme  ce que ces tres-l me tapent sur le
ventre, en disant: Comment va... mon vieux?

De temps en temps, Li-Ma, abandonnant la main de Llanga, allait 
l'un ou  l'autre, en enfant vif et joyeux. Il paraissait fier de
promener des trangers  travers les rues du village. Il ne le
faisait pas au hasard, -- cela se voyait, -- il les menait quelque
part, et il n'y avait qu' le suivre, ce guide de cinq ans.

Ces primitifs -- ainsi les dsignait John Cort -- n'taient pas
compltement nus. Sans parler du pelage rousstre qui leur
couvrait en partie le corps, hommes et femmes se drapaient d'une
sorte de pagne d'un tissu vgtal,  peu prs semblable, quoique
plus grossirement fabriqu,  ceux d'agoulie en fils d'acacia,
qui s'ourdissent communment  Porto-Novo dans le Dahomey.

Ce que John Cort remarqua spcialement, c'est que ces ttes
wagddiennes, arrondies, rduites aux dimensions du type
microcphalique trs rapproches de l'angle facial humain,
prsentaient peu de prognathisme. En outre, les arcades
sourcilires n'offraient aucune de ces saillies qui sont communes
 toute la race simienne. Quant  la chevelure, c'tait la toison
lisse des indignes de l'Afrique quatoriale, avec la barbe peu
fournie.

Et pas de pied prhensif..., dclara John Cort.

-- Et pas d'appendice caudal, ajouta Max Huber, pas le moindre
bout de queue!

-- En effet, rpondit John Cort, et c'est dj un signe de
supriorit. Les singes anthropomorphes n'ont ni queue, ni bourses
 joues, ni callosits. Ils se dplacent horizontalement ou
verticalement  leur gr. Mais une observation a t faite, c'est
que les quadrumanes qui marchent debout ne se servent point de la
plante du pied et s'appuient sur le dos des doigts replis. Or, il
n'en est pas ainsi des Wagddis, et leur marche est absolument
celle de l'homme, il faut bien le reconnatre.

Trs juste, cette remarque, et, nul doute, il s'agissait d'une
race nouvelle. D'ailleurs, en ce qui concerne le pied, certains
anthropologistes admettent qu'il n'y a aucune diffrence entre
celui du singe et celui de l'homme, et ce dernier aurait mme le
pouce opposable si le sous-pied n'tait dform par l'usage de la
chaussure.

Il existe en outre des similitudes physiques entre les deux races.
Les quadrumanes qui possdent la station humaine sont les moins
ptulants, les moins grimaants, en un mot, les plus graves, les
plus srieux de l'espce. Or, prcisment, ce caractre de gravit
se manifestait dans l'attitude comme dans les actes de ces
habitants de Ngala. De plus, lorsque John Cort les examinerait
attentivement, il pourrait constater que leur systme dentaire
tait identique  celui de l'homme.

Ces ressemblances ont donc pu jusqu' un certain point engendrer
la doctrine de la variabilit des espces, l'volution
ascensionnelle prconise par Darwin. On les a mme regardes
comme dcisives, par comparaison entre les chantillons les plus
levs de l'chelle simienne et les primitifs de l'humanit. Linn
a soutenu cette opinion qu'il y avait eu des hommes troglodytes,
expression qui, en tous cas, n'aurait pu s'appliquer aux Wagddis,
lesquels vivent dans les arbres. Vogt a mme t jusqu' prtendre
que l'homme est sorti de trois grands singes: l'orang, type
brachycphale au long pelage brun, serait d'aprs lui l'anctre
des ngritos; le chimpanz, type dolichocphale, aux mchoires
moins massives, serait l'anctre des ngres; enfin, du gorille,
spcialis par le dveloppement du thorax, la forme du pied, la
dmarche qui lui est propre, le caractre ostologique du tronc et
des extrmits, descendrait l'homme blanc. Mais,  ces
similitudes, on peut opposer des dissemblances d'une importance
capitale dans l'ordre intellectuel et moral, -- dissemblances qui
doivent faire justice des doctrines darwiniennes.

Il convient donc, en prenant les caractres distinctifs de ces
trois quadrumanes, sans admettre toutefois que leur cerveau
possde les douze millions de cellules et les quatre millions de
fibres du cerveau humain, de croire qu'ils appartiennent  une
race suprieure dans l'animalit. Mais on n'en pourra jamais
conclure que l'homme soit un singe perfectionn ou le singe un
homme en dgnrescence.

Quant au microcphale, dont on veut faire un intermdiaire entre
l'homme et le singe, espce vainement prdite par les
anthropologistes et vainement cherche, cet anneau qui manque pour
rattacher le rgne animal au rgne hommal[3], y avait-il lieu
d'admettre qu'il ft reprsent par ces Wagddis?... Les singuliers
hasards de leur voyage avaient-ils rserv  ce Franais et  cet
Amricain de le dcouvrir?...

Et, mme si cette race inconnue se rapprochait physiquement de la
race humaine, encore faudrait-il que les Wagddis eussent ces
caractres de moralit, de religiosit spciaux  l'homme, sans
parler de la facult de concevoir des abstractions et des
gnralisations, de l'aptitude pour les arts, les sciences et les
lettres. Alors seulement, il serait possible de se prononcer d'une
faon premptoire entre les thses des monognistes et des
polygnistes.

Une chose certaine, en somme, c'est que les Wagddis parlaient. Non
borns aux seuls instincts, ils avaient des ides, -- ce que
suppose l'emploi de la parole, -- et des mots dont la runion
formait le langage. Mieux que des cris clairs par le regard et
le geste, ils employaient une parole articule, ayant pour base
une srie de sons et de figures conventionnels qui devaient avoir
t lgus par atavisme.

Et c'est ce dont fut le plus frapp John Cort. Cette facult, qui
implique la participation de la mmoire, indiquait une influence
congnitale de race.

Cependant, tout en observant les moeurs et les habitudes de cette
tribu sylvestre, John Cort, Max Huber et Khamis s'avanaient 
travers les rues du village.

tait-il grand, ce village?... En ralit, sa circonfrence ne
devait pas tre infrieure  cinq kilomtres.

Et, comme le dit Max Huber, si ce n'est qu'un nid, c'est du moins
un vaste nid!

Construite de la main des Wagddis, cette installation dnotait un
art suprieur  celui des oiseaux, des abeilles, des castors et
des fourmis. S'ils vivaient dans les arbres, ces primitifs, qui
pensaient et exprimaient leurs penses, c'est que l'atavisme les y
avait pousss.

Dans tous les cas, fit remarquer John Cort, la nature, oui ne se
trompe jamais, a eu ses raisons pour porter ces Wagddis  adopter
l'existence arienne. Au lieu de ramper sur un sol malsain que le
soleil ne pntre jamais de ses rayons, ils vivent dans le milieu
salutaire des cimes de cette fort.

La plupart des cases, fraches et verdoyantes, disposes en forme
de ruches, taient largement ouvertes. Les femmes s'y adonnaient
avec activit aux soins trs rudimentaires de leur mnage. Les
enfants se montraient nombreux, les tout jeunes allaits par leurs
mres. Quant aux hommes, les uns faisaient entre les branches la
rcolte des fruits, les autres descendaient par l'escalier pour
vaquer  leurs occupations habituelles. Ceux-ci remontaient avec
quelques pices de gibier, ceux-l rapportaient les jarres qu'ils
avaient remplies au lit du rio.

Il est fcheux, dit Max Huber, que nous ne sachions pas la langue
de ces naturels!... Jamais nous ne pourrons converser ni prendre
une connaissance exacte de leur littrature... Du reste, je n'ai
pas encore aperu la bibliothque municipale... ni le lyce de
garons ou de filles!

Cependant, puisque la langue wagddienne, aprs ce qu'on avait
entendu de Li-Ma, se mlangeait de mots indignes, Khamis essaya
de quelques-uns des plus usuels en s'adressant  l'enfant.

Mais, si intelligent que part Li-Ma, il sembla ne point
comprendre.

Et pourtant, devant John Cort et Max Huber, il avait prononc le
mot ngora, alors qu'il tait couch sur le radeau. Et, depuis,
Llanga affirmait avoir appris de son pre que le village
s'appelait Ngala et le chef Mslo-Tala-Tala.

Enfin, aprs une heure de promenade, le foreloper et ses
compagnons atteignirent l'extrmit du village. L s'levait une
case plus importante. tablie entre les branches d'un norme
bombax, la faade treillisse de roseaux, sa toiture se perdait
dans le feuillage.

Cette case, tait-ce le palais du roi, le sanctuaire des sorciers,
le temple des gnies, tels qu'en possdent la plupart des tribus
sauvages, en Afrique, en Australie, dans les les du Pacifique?...

L'occasion se prsentait de tirer de Li-Ma quelques
renseignements plus prcis. Aussi, John Cort, le prenant par les
paules et le tournant vers la case, lui dit:

Mslo-Tala-Tala?...

Un signe de tte fut toute la rponse qu'il obtint.

Donc, l demeurait le chef du village de Ngala, Sa Majest
Wagddienne.

Et, sans autre crmonie, Max Huber se dirigea dlibrment vers
la susdite case.

Changement d'attitude de l'enfant, qui le retint en manifestant un
vritable effroi.

Nouvelle insistance de Max Huber, qui rpta  plusieurs reprises:
Mslo-Tala-Tala?...

Mais, au moment o Max Huber allait atteindre la case, le petit
courut  lui, l'empcha d'aller plus avant.

Il tait donc dfendu d'approcher de l'habitation royale?...

En effet, deux sentinelles Wagddis venaient de se lever et,
brandissant leurs armes, une sorte de hache en bois de fer et une
sagaie, dfendirent l'entre.

Allons, s'cria Max Huber, ici comme ailleurs, dans la grande
fort de l'Oubanghi comme dans les capitales du monde civilis,
des gardes du corps, des cent-gardes, des prtoriens en faction
devant le palais, et quel palais... celui d'une Majest homo-
simienne.

-- Pourquoi s'en tonner, mon cher Max?...

-- Eh bien, dclara celui-ci, puisque nous ne pouvons voir ce
monarque, nous lui demanderons une audience par lettre...

-- Bon, rpliqua John Cort; s'ils parlent, ces primitifs, ils n'en
sont pas arrivs  savoir lire et crire, j'imagine!... Encore
plus sauvages que les indignes du Soudan et du Congo, les Founds,
les Chiloux, les Denkas, les Monbouttous, ils ne semblent pas
avoir atteint ce degr de civilisation qui implique la
proccupation d'envoyer leurs enfants  l'cole...

-- Je m'en doute un peu, John. Au surplus, comment correspondre
par lettre avec des gens dont on ignore la langue?...

-- Laissons-nous conduire par ce petit, dit Khamis.

-- Est-ce que tu ne reconnais pas la case de son pre et de sa
mre?... demanda John Cort au jeune indigne.

-- Non, mon ami John, rpondit Llanga, mais... srement... Li-Ma
nous y mne... Il faut le suivre.

Et alors, s'approchant de l'enfant et tendant la main vers la
gauche:

Ngora... ngora?... rpta-t-il.

 n'en pas douter, l'enfant comprit, car sa tte s'abaissa et se
releva vivement.

Ce qui indique, fit observer John Cort, que le signe de
dngation et d'affirmation est instinctif et le mme chez tous
les humains... une preuve de plus que ces primitifs touchent de
trs prs  l'humanit...

Quelques minutes aprs, les visiteurs arrivaient dans un quartier
du village plus ombrag o les cimes enchevtraient troitement
leur feuillage.

Li-Ma s'arrta devant une paillote proprette, dont le toit tait
fait des larges feuilles de l'enset, ce bananier si rpandu dans
la grande fort, ces mmes feuilles que le foreloper avait
employes pour le taud du radeau. Une sorte de pis formait les
parois de cette paillote  laquelle on accdait par une porte
ouverte en ce moment.

De la main, l'enfant la montra  Llanga qui la reconnut.

C'est l, dit-il.

 l'intrieur, une seule chambre. Au fond, une literie d'herbes
sches, qu'il tait facile de renouveler. Dans un coin, quelques
pierres servant d'tre o brlaient des tisons. Pour uniques
ustensiles, deux ou trois calebasses, une jatte de terre pleine
d'eau et deux pots de mme substance. Ces sylvestres n'en taient
pas encore aux fourchettes et mangeaient avec leurs doigts.  et
l, sur une planchette fixe aux parois, des fruits, des racines,
un morceau de viande cuite, une demi-douzaine d'oiseaux plums
pour le prochain repas et, pendues  de fortes pines, des bandes
d'toffe d'corce et d'agoulie.

Un Wagddi et une Wagddienne se levrent au moment o Khamis et ses
compagnons pntrrent dans la paillote.

Ngora!... ngora!... Lo-Ma... La-Ma! dit l'enfant.

Et le premier d'ajouter, comme s'il et pens qu'il serait mieux
compris:

Vater... vater!...

Ce mot de pre, il le prononait en allemand, fort mal.
D'ailleurs, quoi de plus extraordinaire qu'un mot de cette langue
dans la bouche de ces Wagddis?...

 peine entr, Llanga tait all prs de la mre et celle-ci lui
ouvrait ses bras, le pressait contre elle, le caressait de la
main, tmoignant toute sa reconnaissance pour le sauveur de son
enfant.

Voici ce qu'observa plus particulirement John Cort:

Le pre tait de haute taille, bien proportionn, d'apparence
vigoureuse, les bras un peu plus longs que n'eussent t des bras
humains, les mains larges et fortes, les jambes lgrement
arques, la plante des pieds entirement applique sur le sol.

Il avait le teint presque clair de ces tribus d'indignes qui sont
plus carnivores qu'herbivores, une barbe floconneuse et courte,
une chevelure noire et crpue, une sorte de toison qui lui
recouvrait tout le corps. Sa tte tait de moyenne grosseur, ses
mchoires peu prominentes; ses yeux,  la pupille ardente,
brillaient d'un vif clat.

Assez gracieuse, la mre, avec sa physionomie avenante et douce,
son regard qui dnotait une grande affectuosit, ses dents bien
ranges et d'une remarquable blancheur, et -- chez quels individus
du sexe faible la coquetterie ne se manifeste-t-elle pas? -- des
fleurs dans sa chevelure, et aussi -- dtail en somme inexplicable
-- des grains de verre et des perles d'ivoire. Cette jeune
Wagddienne rappelait le type des Cafres du Sud, avec ses bras
ronds et models, ses poignets dlicats, ses extrmits fines, des
mains poteles, des pieds  faire envie  plus d'une Europenne.
Sur son pelage laineux tait jete une toffe d'corce qui la
serrait  la ceinture.  son cou pendait la mdaille du docteur
Johausen, semblable  celle que portait l'enfant.

Converser avec Lo-Ma et La-Ma n'tait pas possible, au vif
dplaisir de John Cort. Mais il fut visible que ces deux primitifs
cherchrent  remplir tous les devoirs de l'hospitalit
wagddienne. Le pre offrit quelques fruits qu'il prit sur une
tablette, des matofs de pntrante saveur et qui proviennent
d'une liane.

Les htes acceptrent les matofs et en mangrent quelques-uns, 
l'extrme satisfaction de la famille.

Et alors il y eut lieu de reconnatre la justesse de ces remarques
faites depuis longtemps dj: c'est que la langue wagddienne, 
l'exemple des langues polynsiennes, offrait des paralllismes
frappants avec le babil enfantin, -- ce qui a autoris les
philologues  prtendre qu'il y eut pour tout le genre humain une
longue priode de voyelles antrieurement  la formation des
consonnes. Ces voyelles, en se combinant  l'infini, expriment des
sens trs varis, tels _ori oriori, oro oroora, orurna_, etc...
Les consonnes sont le _k_, le _t, _le _p_, les nasales sont _ng_
et _m_. Rien qu'avec les voyelles _ha_, _ra_, on forme une sn de
vocables, lesquels, sans consonances relles, rendent toutes les
nuances d'expression et jouent le rle des noms, prnoms, verbes,
etc.

Dans la conversation de ces Wagddis, les demandes et les rponses
taient brves, deux ou trois mots, qui commenaient presque tous
par les lettres _ng_, _mgou_, ms, comme chez les Congolais. La
mre paraissait moins loquace que le pre et probablement sa
langue n'avait pas, ainsi que les langues fminines des deux
continents, la facult de faire douze mille tours  la minute.

 noter aussi -- ce dont John Cort fut le plus surpris -- que ces
primitifs employaient certains termes congolais et allemands,
presque dfigurs d'ailleurs par la prononciation.

Au total, il est vraisemblable que ces tres n'avaient d'ides que
ce qu'il leur en fallait pour les besoins de l'existence et, de
mots, que ce qu'il en fallait pour exprimer ces ides. Mais, 
dfaut de la religiosit, qui se rencontre chez les sauvages les
plus arrirs et qu'ils ne possdaient pas, sans doute, on pouvait
tenir pour sr qu'ils taient dous de qualits affectives. Non
seulement ils avaient pour leurs enfants ces sentiments dont les
animaux ne sont pas dpourvus tant que leurs soins sont
ncessaires  la conservation de l'espce, mais ces sentiments se
continuaient au-del, ainsi que le pre et la mre le montraient
pour Li-Ma. Puis la rciprocit existait. change entre eux de
caresses paternelles et filiales... La famille existait.

Aprs un quart d'heure pass  l'intrieur de cette paillote,
Khamis, John Cort et Max Huber en sortirent sous la conduite de
Lo-Ma et de son enfant. Ils regagnrent la case o ils avaient
t enferms et qu'ils allaient occuper pendant... Toujours cette
question, et peut-tre ne s'en rapporterait-on pas  eux seuls
pour la rsoudre.

L, on prit cong les uns des autres. Lo-Ma embrassa une dernire
fois le jeune indigne et tendit, non point sa patte comme l'et
pu faire un chien, ou sa main comme l'et pu faire un quadrumane,
mais ses deux mains que John Cort et Max Huber serrrent avec plus
de cordialit que Khamis.

Mon cher Max, dit alors John Cort, un de vos grands crivains a
prtendu que dans tout homme il y avait moi et l'autre... Eh bien,
il est probable que l'un des deux manque  ces primitifs...

-- Et lequel, John?...

-- L'autre, assurment... En tout cas, pour les tudier  fond, il
faudrait vivre des annes parmi eux!... Or, dans quelques jours,
j'espre bien que nous pourrons repartir...

-- Cela, rpondit Max Huber, dpendra de Sa Majest, et qui sait
si le roi Mslo-Tala-Tala ne veut pas faire de nous des
chambellans de la cour wagddienne?

CHAPITRE XV
_Trois semaines d'tudes_

Et, maintenant, combien de temps John Cort, Max Huber, Khamis et
Llanga resteraient-ils dans ce village?... Un incident viendrait-
il modifier une situation qui ne laissait pas d'tre
inquitante?... Ils se sentaient trs surveills, ils n'auraient
pu s'enfuir. Et, d'ailleurs,  supposer qu'ils parvinssent 
s'vader, au milieu de cette impntrable rgion de la grande
fort, comment en rejoindre la lisire, comment retrouver le cours
du rio Johausen?...

Aprs avoir tant dsir l'extraordinaire, Max Huber estimait que
la situation perdrait singulirement de son charme  se prolonger.
Aussi allait-il se montrer le plus impatient, le plus dsireux de
revenir vers le bassin de l'Oubanghi, de regagner la factorerie de
Libreville, d'o John Cort et lui ne devaient attendre aucun
secours.

Pour son compte, le foreloper enrageait de cette malchance qui les
avait fait tomber entre les pattes -- dans son opinion, c'taient
des pattes -- de ces types infrieurs. Il ne dissimulait pas le
parfait mpris qu'ils lui inspiraient, parce qu'ils ne se
diffrenciaient pas sensiblement des tribus de l'Afrique centrale.
Khamis en prouvait une sorte de jalousie instinctive,
inconsciente, que les deux amis apercevaient trs bien.  vrai
dire, il tait non moins press que Max Huber de quitter Ngala,
et, tout ce qu'il serait possible de faire  ce propos, il le
ferait.

C'tait John Cort qui marquait le moins de hte. tudier ces
primitifs l'intressait de faon toute spciale. Approfondir leurs
moeurs, leur existence dans tous ses dtails, leur caractre
ethnologique, leur valeur morale, savoir jusqu' quel point ils
redescendaient vers l'animalit, quelques semaines y eussent
suffi. Mais pouvait-on affirmer que le sjour chez les Wagddis ne
durerait pas au-del -- des mois, des annes peut-tre?... Et
quelle serait l'issue d'une si tonnante aventure?...

En tout cas, il ne semblait pas que John Cort, Max Huber et Khamis
fussent menacs de mauvais traitements.  n'en pas douter, ces
sylvestres reconnaissaient leur supriorit intellectuelle. En
outre, inexplicable singularit, ils n'avaient jamais paru surpris
en voyant des reprsentants de la race humaine. Toutefois, si
ceux-ci voulaient employer la force pour s'enfuir, ils
s'exposeraient  des violences que mieux valait viter.

Ce qu'il faut, dit Max Huber, c'est entrer en pourparlers avec le
pre Miroir, le souverain  lunettes, et obtenir de lui qu'il nous
rende la libert.

En somme, il ne devait pas tre impossible d'avoir une entrevue
avec S. M. Mslo-Tala-Tala,  moins qu'il ne ft interdit  des
trangers de contempler son auguste personne. Mais, si l'on
arrivait en sa prsence, comment changer demandes et rponses?...
Mme en langue congolaise, on ne se comprendrait pas!... Et puis
qu'en rsulterait-il?... L'intrt des Wagddis n'tait-il pas, en
retenant ces trangers, de s'assurer le secret de cette existence
d'une race inconnue dans les profondeurs de la fort oubanghienne?

Et pourtant,  en croire John Cort, cet emprisonnement au village
arien avait des circonstances attnuantes, puisque la science de
l'anthropologie compare en retirerait profit, que le monde savant
serait mu par cette dcouverte d'une race nouvelle. Quant 
savoir comment cela finirait...

Du diable, si je le sais! rptait Max Huber, qui n'avait pas en
lui l'toffe d'un Garner ou d'un Johausen.

Lorsque tous trois, suivis de Llanga, furent rentrs dans leur
case, ils remarqurent plusieurs modifications de nature  les
satisfaire.

Et, d'abord, un Wagddi tait occup  faire la chambre, si l'on
peut employer cette locution trop franaise. Au surplus, John Cort
avait dj not que ces primitifs avaient des instincts de
propret dont la plupart des animaux sont dpourvus. S'ils
faisaient leur chambre, ils faisaient aussi leur toilette. Des
brasses d'herbes sches avaient t dposes au fond de la case.
Or, comme Khamis et ses compagnons n'avaient jamais eu d'autre
literie depuis la destruction de la caravane, cela ne changerait
rien  leurs habitudes.

En outre, divers objets taient placs  terre, le mobilier ne
comprenant ni tables ni chaises, -- seulement quelques ustensiles
grossiers, pots et jarres de fabrication wagddienne. Ici des
fruits de plusieurs sortes, l un quartier d'oryx qui tait cuit.
La chair crue ne convient qu'aux animaux carnivores, et il est
rare de trouver au plus bas degr de l'chelle des tres dont ce
soit invariablement la nourriture.

Or, quiconque est capable de faire du feu, dclara John Cort,
s'en sert pour la cuisson de ses aliments. Je ne m'tonne donc pas
que les Wagddis se nourrissent de viande cuite.

Aussi la case possdait-elle un tre, compos d'une pierre plate,
et la fume se perdait  travers le branchage du cail-cdrat qui
l'abritait.

Au moment o tous quatre arrivrent devant la porte, le Wagddi
suspendit son travail.

C'tait un jeune garon d'une vingtaine d'annes, aux mouvements
agiles,  la physionomie intelligente. De la main, il dsigna les
objets qui venaient d'tre apports. Parmi ces objets, Max Huber,
John Cort et Khamis -- non sans une extrme satisfaction --
aperurent leurs carabines, un peu rouilles, qu'il serait ais de
remettre en tat.

Parbleu, s'cria Max Huber, elles sont les bienvenues... et 
l'occasion...

-- Nous en ferions usage, ajout John Cort, si nous avions notre
caisse  cartouches...

-- La voici, rpondit le foreloper.

Et il montra la caisse mtallique dispose  gauche prs de la
porte.

Cette caisse, ces armes, on se le rappelle, Khamis avait eu la
prsence d'esprit de les lancer sur les roches du barrage, au
moment o le radeau venait s'y heurter, et hors de l'atteinte des
eaux. C'est l que les Wagddis les trouvrent pour les rapporter
au village de Ngala.

S'ils nous ont rendu nos carabines, fit observer Max Huber, est-
ce qu'ils savent  quoi servent les armes  feu?...

-- Je l'ignore, rpondit John Cort, mais ce qu'ils savent, c'est
qu'il ne faut pas garder ce qui n'est pas  soi, et cela prouve
dj en faveur de leur moralit.

N'importe, la question de Max Huber ne laissait pas d'tre
importante.

Kollo... Kollo!...

Ce mot, prononc clairement, retentit  plusieurs reprises, et, en
le prononant, le jeune Wagddi levait la main  la hauteur de son
front, puis se touchait la poitrine, semblant dire:

Kollo... c'est moi!

John Cort prsuma que ce devait tre le nom de leur nouveau
domestique, et, lorsqu'il l'eut rpt cinq ou six fois, Kollo
tmoigna sa joie par un rire prolong.

Car ils riaient, ces primitifs, et il y avait lieu d'en tenir
compte au point de vue anthropologique. En effet, aucun tre ne
possde cette facult, si ce n'est l'homme. Parmi les plus
intelligents, -- chez le chien par exemple, -- si l'on surprend
quelques indices du rire ou du sourire, c'est seulement dans les
yeux, et peut-tre aux commissures des lvres. En outre, ces
Wagddis ne se laissaient point aller  cet instinct, commun 
presque tous les quadrupdes, de flairer leur nourriture avant d'y
goter, de commencer par manger ce qui leur plat le plus.

Voici donc en quelles conditions allaient vivre les deux amis,
Llanga et le foreloper. Cette case n'tait pas une prison. Ils en
pourraient sortir  leur gr. Quant  quitter Ngala, nul doute
qu'ils en seraient empchs --  moins qu'ils n'eussent obtenu
cette autorisation de S. M. Mslo-Tala-Tala.

Donc, ncessit, provisoirement peut-tre, de ronger son frein, de
se rsigner  vivre au milieu de ce singulier monde sylvestre dans
le village arien.

Ces Wagddis semblaient d'ailleurs doux par nature, peu
querelleurs, et -- il y a lieu d'y insister -- moins curieux,
moins surpris de la prsence de ces trangers que ne l'eussent t
les plus arrirs des sauvages de l'Afrique et de l'Australie. La
vue de deux blancs et de deux indignes congolais ne les tonnait
pas autant qu'elle et tonn un indigne de l'Afrique. Elle les
laissait indiffrents, et ils ne se montraient point indiscrets.
Chez eux aucun symptme de badaudisme ni de snobisme. Par exemple,
en fait d'acrobatie, pour grimper dans les arbres, voltiger de
branche en branche, dgringoler l'escalier de Ngala, ils en
eussent remontr aux Billy Hayden, aux Joe Bib, aux Foottit, qui
dtenaient  cette poque le record de la gymnastique
circensenne.

En mme temps qu'ils dployaient ces qualits physiques, les
Wagddis montraient une extraordinaire justesse de coup d'oeil.
Lorsqu'ils se livraient  la chasse des oiseaux, ils les
abattaient avec de petites flches. Leurs coups ne devaient pas
tre moins assurs quand ils poursuivaient les daims, les lans,
les antilopes, et aussi les buffles et les rhinocros dans les
futaies voisines. C'est alors que Max Huber et voulu les
accompagner -- autant pour admirer leurs prouesses cyngtiques
que pour tenter de leur fausser compagnie.

Oui! s'enfuir, c'est  cela que les prisonniers songent sans
cesse. Or, la fuite n'tait praticable que par l'unique escalier,
et, sur le palier suprieur, se tenaient en faction des guerriers
dont il et t difficile de tromper la surveillance.

Plusieurs fois, Max Huber eut le dsir de tirer les volatiles qui
abondaient dans les arbres, sou-mangas, tte-chvres, pintades,
huppes, griots, et nombre d'autres, dont ces sylvestres faisaient
grande consommation. Mais ses compagnons et lui taient
quotidiennement fournis de gibier, particulirement de la chair de
diverses antilopes, oryx, inyalas, sassabys, waterbucks, si
nombreux dans la fort de l'Oubanghi. Leur serviteur Kollo ne les
laissait manquer de rien; il renouvelait chaque jour la provision
d'eau frache pour les besoins du mnage, et la provision de bois
sec pour l'entretien du foyer.

Et puis,  faire usage des carabines comme armes de chasse, il y
aurait eu l'inconvnient d'en rvler la puissance. Mieux valait
garder ce secret et, le cas chant, les utiliser comme armes
offensives ou dfensives.

Si leurs htes taient pourvus de viande, c'est que les Wagddis
s'en nourrissaient aussi, tantt grille sur des charbons, tantt
bouillie dans les vases de terre fabriqus par eux. C'tait mme
ce que Kollo faisait pour leur compte, acceptant d'tre aid par
Llanga, sinon par Khamis, qui s'y ft refus dans sa fiert
indigne.

Il convient de noter -- et cela au vif contentement de Max Huber -
- que le sel ne faisait plus dfaut. Ce n'tait pas ce chlorure de
sodium qui est tenu en dissolution dans les eaux de la mer, mais
ce sel gemme fort rpandu en Afrique, en Asie, en Amrique et dont
les efflorescences devaient couvrir le sol aux environs de Ngala.
Ce minral, -- le seul qui entre dans l'alimentation, -- rien que
l'instinct et suffi  en apprendre l'utilit aux Wagddis comme 
n'importe quel animal.

Une question qui intressa John Cort, ce fut la question du feu.
Comment ces primitifs l'obtenaient-ils? tait-ce par le frottement
d'un morceau de bois dur sur un morceau de bois mou d'aprs la
mthode des sauvages?... Non, ils ne procdaient pas de la sorte,
et employaient le silex, dont ils tiraient des tincelles par le
choc. Ces tincelles suffisaient  allumer le duvet du fruit du
rentenier, trs commun dans les forts africaines, qui jouit de
toutes les proprits de l'amadou.

En outre, la nourriture azote se compltait, chez les familles
wagddiennes, par une nourriture vgtale dont la nature faisait
seule les frais. C'taient, d'une part, des racines comestibles de
deux ou trois sortes, de l'autre, une grande varit de fruits,
tels que ceux que donne l'acacia andansonia, qui porte
indiffremment le nom justifi de _pain d'homme_ ou de _pain de
singe_ -- tel le karita, dont la chtaigne s'emplit d'une matire
grasse susceptible de remplacer le beurre, -- tel le kijelia, avec
ses baies d'une saveur un peu fade, que compense leur qualit
nourrissante et aussi leur volume, car elles ne mesurent pas moins
de deux pieds de longueur, -- tels enfin d'autres fruits, bananes,
figues, mangues,  l'tat sauvage, et aussi ce tso qui fournit des
fruits assez bons, le tout relev de gousses de tamarin en guise
de condiment. Enfin, les Wagddis faisaient galement usage du
miel, dont ils dcouvraient les ruches en suivant le coucou
indicateur. Et, soit avec ce produit si prcieux, soit avec le suc
de diverses plantes -- entre autres le lutex distill par une
certaine liane -- ml  l'eau de la rivire, ils composaient des
boissons fermentes  haut degr alcoolique. Qu'on ne s'en tonne
point; n'a-t-on pas reconnu que les mandrilles d'Afrique, qui ne
sont que des singes cependant, ont un faible prononc pour
l'alcool?...

Il faut ajouter qu'un cours d'eau, trs poissonneux, qui passait
sous Ngala, contenait les mmes espces que celles trouves par
Khamis et ses compagnons dans le rio Johausen. Mais tait-il
navigable, et les Wagddis se servaient-ils d'embarcations?...
c'est ce qu'il et t important de savoir en cas de fuite.

Or, ce cours d'eau tait visible de l'extrmit du village oppose
 la case royale. En se postant prs des derniers arbres, on
apercevait son lit, large de trente  quarante pieds.  partir de
ce point, il se perdait entre des ranges d'arbres superbes,
bombax  cinq tiges, magnifiques mparamousis  tresses noueuses,
admirables msoukoulios, dont le tronc s'enrobait de lianes
gigantesques, ces piphytes qui l'treignaient dans leurs replis
de serpents.

Eh bien, oui, les Wagddis savaient construire des embarcations, --
un art qui n'est pas ignor mme des derniers naturels de
l'Ocanie. Leur appareil flottant, c'tait plus que le radeau,
moins que la pirogue, un simple tronc d'arbre creus au feu et 
la hache. Il se dirigeait avec une pelle plate, et, lorsque la
brise soufflait du bon ct, avec une voile tendue sur deux espars
et faite d'une corce assouplie par un battage rgulier au moyen
de maillets d'un bois de fer extrmement dur.

Ce que John Cort put constater, toutefois, c'est que ces primitifs
ne faisaient point usage des lgumes ni des crales dans leur
alimentation. Ils ne savaient cultiver ni sorgho, ni millet, ni
riz, ni manioc, -- ce qui est de travail ordinaire chez les
peuplades de l'Afrique centrale. Mais il ne fallait pas demander 
ces types ce qui se rencontrait dans l'industrie agricole des
Denkas, des Founds, des Monbouttous, qu'on peut  juste titre
classer dans la race humaine.

Enfin, toutes ces observations faites, John Cort s'inquita de
reconnatre si ces Wagddis avaient en eux le sentiment de la
moralit et de la religiosit.

Un jour, Max Huber lui demanda quel tait le rsultat de ses
remarques  ce sujet.

Une certaine moralit, une certaine probit, ils l'ont, rpondit-
il. Ils distinguent assurment ce qui est bien de ce qui est mal.
Ils possdent aussi le sentiment de la proprit. Je le sais,
nombre d'animaux en sont pourvus, et les chiens, entre autres, ne
se laissent pas volontiers prendre ce qu'ils sont en train de
manger. Dans mon opinion, les Wagddis ont la notion du tien et du
mien. Je l'ai remarqu  propos de l'un d'eux qui avait drob
quelques fruits dans une case o il venait de s'introduire.

-- L'a-t-on cit en simple police ou en police correctionnelle?...
demanda Max Huber.

-- Riez, cher ami, mais ce que je dis a son importance, et le
voleur a t bel et bien battu par le vol, auquel ses voisins ont
prt main-forte. J'ajoute que ces primitifs se recommandent par
une institution qui les rapproche de l'humanit...

-- Laquelle?...

-- La famille, qui est constitue rgulirement chez eux, la vie
en commun du pre et de la mre, les soins donns aux enfants, la
continuit de l'affection paternelle et filiale. Ne l'avons-nous
pas observ chez Lo-Ma?... Ces Wagddis ont mme des impressions
qui sont d'ordre humain. Voyez notre Kollo... Est-ce qu'il ne
rougit pas sous l'action d'une influence morale?... Que ce soit
par pudeur, par timidit, par modestie ou par confusion, les
quatre ventualits qui amnent la rougeur sur le front de
l'homme, il est incontestable que cet effet se produit chez lui.
Donc un sentiment..., donc une me!

-- Alors, demanda Max Huber, puisque ces Wagddis possdent tant de
qualits humaines, pourquoi ne pas les admettre dans les rangs de
l'humanit!...

-- Parce qu'ils semblent manquer d'une conception qui est propre 
tous les hommes, mon cher Max.

-- Et vous entendez par l?...

-- La conception d'un tre suprme, en un mot, la religiosit, qui
se retrouve chez les plus sauvages tribus. Je n'ai pas constat
qu'ils adorassent des divinits... Ni idoles ni prtres...

--  moins, rpondit Max Huber, que leur divinit ne soit
prcisment ce roi Mslo-Tala-Tala dont ils ne nous laissent pas
voir le bout du nez!...

C'et t le cas, sans doute, de tenter une exprience concluante:
Ces primitifs rsistaient-ils  l'action toxique de l'atropine, 
laquelle l'homme succombe alors que les animaux la supportent
impunment?... Si oui, c'taient des btes, sinon, c'taient des
humains. Mais l'exprience ne pouvait tre faite, faute de ladite
substance. Il faut ajouter, en outre, que, durant le sjour de
John Cort et de Max Huber  Ngala, il n'y eut aucun dcs. La
question est donc indcise de savoir si les Wagddis brlaient ou
enterraient les cadavres, et s'ils avaient le culte des morts.

Toutefois, si des prtres, ou mme des sorciers ne se
rencontraient pas, au milieu de cette peuplade wagddienne, on y
voyait un certain nombre de guerriers, arms d'arcs, de sagaies,
d'pieux, de hachettes, -- une centaine environ, choisis parmi les
plus vigoureux et les mieux btis. taient-ils uniquement prposs
 la garde du roi, ou s'employaient-ils soit  la dfensive, soit
 l'offensive?... Il se pouvait que la grande fort renfermt
d'autres villages de mme nature, de mme origine, et, si ces
habitants s'y comptaient par milliers, pourquoi n'eussent-ils pas
fait la guerre  leurs semblables comme la font les tribus de
l'Afrique?

Quant  l'hypothse que les Wagddis eussent dj pris contact avec
les indignes de l'Oubanghi, du Baghirmi, du Soudan, ou les
Congolais, elle tait peu admissible, ni mme avec ces tribus de
nains, les Bambustis, que le missionnaire anglais Albert Lhyd
rencontra dans les forts de l'Afrique centrale, industrieux
cultivateurs dont Stanley a parl dans le rcit de son dernier
voyage. Si le contact avait eu lieu, l'existence de ces sylvestres
se ft rvle depuis longtemps, et il n'aurait pas t rserv 
John Cort et  Max Huber de la dcouvrir.

Mais, reprit ce dernier, pour peu que les Wagddis s'entre-tuent,
mon cher John, voil qui permettrait sans conteste de les classer
parmi l'espce humaine.

Du reste, il tait assez probable que les guerriers wagddiens ne
s'abandonnaient pas  l'oisivet et qu'ils organisaient des
razzias dans le voisinage. Aprs des absences qui duraient deux ou
trois jours, ils revenaient, quelques-uns blesss, rapportant des
objets divers, ustensiles ou armes de fabrication wagddienne.

 plusieurs reprises, des tentatives furent faites par le
foreloper pour sortir du village: tentatives infructueuses. Les
guerriers qui gardaient l'escalier intervinrent avec une certaine
violence. Une fois surtout, Khamis aurait t fort maltrait si
LoMa, que la scne attira, ne ft accouru  son secours.

Il y eut, d'ailleurs, forte discussion entre ce dernier et un
solide gaillard qu'on nommait Raggi. Au costume de peau qu'il
portait, aux armes qui pendaient  sa ceinture, aux plumes qui
ornaient sa tte, il y avait lieu de croire que ce Raggi devait
tre le chef des guerriers. Rien qu' son air farouche,  ses
gestes imprieux,  sa brutalit naturelle, on le sentait fait
pour le commandement.

 la suite de ces tentatives, les deux amis avaient espr qu'ils
seraient envoys devant Sa Majest, et qu'ils verraient enfin ce
roi que ses sujets cachaient avec un soin jaloux au fond de la
demeure royale... Ils en furent pour leur espoir. Probablement,
Raggi avait toute autorit, et mieux valait ne point s'exposer 
sa colre en recommenant. Les chances d'vasion taient donc bien
rduites,  moins que les Wagddis, s'ils attaquaient quelque
village voisin, ne fussent attaqus  leur tour, et,  la faveur
d'une agression, que l'occasion ne s'offrt de quitter Ngala...
Mais aprs, que devenir?

Au surplus, le village ne fut point menac pendant ces premires
semaines, si ce n'est par certains animaux que Khamis et ses
compagnons n'avaient pas encore rencontrs dans la grande fort.
Si les Wagddis passaient leur existence  Ngala, s'ils y
rentraient la nuit venue, ils possdaient cependant quelques
huttes sur les bords du rio. On et dit d'un petit port fluvial o
se runissaient les embarcations de pche, qu'ils avaient 
dfendre contre les hippopotames, les lamantins, les crocodiles,
en assez grand nombre dans les eaux africaines.

Un jour,  la date du 9 avril, un violent tumulte se produisit.
Des cris retentissaient dans la direction du rio. tait-ce une
attaque dirige contre les Wagddis par des tres semblables 
eux!... Sans doute, grce  sa situation, le village tait 
l'abri d'une invasion. Mais,  supposer que le feu ft mis aux
arbres qui le soutenaient, sa destruction et t l'affaire de
quelques heures. Or, les moyens que ces primitifs avaient peut-
tre employs contre leurs voisins, il n'tait pas impossible que
ceux-ci essayassent de les employer contre eux.

Ds les premires clameurs, Raggi et une trentaine de guerriers,
se portant vers l'escalier, descendirent avec une rapidit
simiesque. John Cort, Max Huber et Khamis, guids par Lo-Ma,
gagnrent le ct du village d'o l'on apercevait le cours d'eau.

C'tait une invasion contre les huttes tablies en cet endroit.
Une bande, non pas d'hippopotames, mais de chropotames ou plutt
de potamochres, qui sont plus particulirement les cochons de
fleuve, venaient de s'lancer hors de la futaie et brisaient tout
sur leur passage.

Ces potamochres, que les Boers appellent bosch-wark, et les
Anglais bush-pigs, se rencontrent dans la rgion du cap de
Bonne-Esprance, en Guine, au Congo, au Cameroun, et y causent de
grands dommages. De moindre taille que le sanglier europen, ils
ont le pelage plus soyeux, la robe bruntre tirant sur l'orange,
les oreilles pointues termines par un pinceau de poils, la
crinire noire mle de fils blancs, qui leur court le long de
l'chine, le grouin dvelopp, la peau souleve entre le nez et
l'oeil par une protubrance osseuse chez les mles. Ces porcins
sont redoutables, et ceux-ci l'taient d'autant plus qu'ils se
trouvaient dans des conditions de supriorit numrique.

En effet, ce jour-l, on en et bien compt une centaine qui se
prcipitaient sur la rive gauche du rio. Aussi la plupart des
huttes avaient-elles t dj renverses, avant l'arrive de Raggi
et de sa troupe.

 travers les branches des derniers arbres, John Cort, Max Huber,
Khamis et Llanga purent tre tmoins de la lutte. Elle fut courte,
mais non sans danger. Les guerriers y dployrent un grand
courage. Se servant des pieux et des hachettes de prfrence aux
arcs et aux sagaies, ils foncrent avec une ardeur qui galait la
fureur des assaillants. Ils les attaqurent corps  corps, les
frappant  la tte  coups de hache, leur trouant les flancs de
leurs pieux. Bref, aprs une heure de combat, ces animaux taient
en fuite, et des ruisseaux de sang se mlaient aux eaux de la
petite rivire.

Max Huber avait bien eu la pense de prendre part  la bataille.
Rapporter sa carabine et celle de John Cort, les dcharger du haut
du village sur la bande, accabler d'une grle de balles ces
potamochres,  l'extrme surprise des Wagddis, ce n'et t ni
long ni difficile. Mais le sage John Cort, appuy du foreloper,
calma son bouillant ami.

Non, lui dit-il, rservons-nous d'intervenir dans des
circonstances plus dcisives... Quand on dispose de la foudre, mon
cher Max...

-- Vous avez raison, John, il ne faut foudroyer qu'au bon
moment... Et, puisqu'il n'est pas encore temps de tonner, remisons
notre tonnerre!

CHAPITRE XVI
_Sa Majest Mslo-Tala-Tala_

Cette journe -- ou plutt cet aprs-midi du 15 avril -- allait
amener une drogation aux habitudes si calmes des Wagddis. Depuis
trois semaines, aucune occasion ne s'tait offerte aux prisonniers
de Ngala de reprendre  travers la grande fort le chemin de
l'Oubanghi. Surveills de prs, enferms dans les limites
infranchissables de ce village, ils ne pouvaient s'enfuir. Certes,
il leur avait t loisible -- et plus particulirement  John Cort
-- d'tudier les moeurs de ces types placs entre l'anthropode le
plus perfectionn et l'homme, d'observer par quels instincts ils
tenaient  l'animalit, par quelle dose de raison ils se
rapprochaient de la race humaine. C'tait l tout un trsor de
remarques  verser dans la discussion des thories darwiniennes.
Mais, pour en faire bnficier le monde savant, encore fallait-il
regagner les routes du Congo franais et rentrer  Libreville...

Le temps tait magnifique. Un puissant soleil inondait de chaleur
et de clart les cimes qui ombrageaient le village arien. Aprs
avoir presque atteint le znith  l'heure de sa culmination,
l'obliquit de ses rayons, bien qu'il ft trois heures passes,
n'en diminuait pas l'ardeur.

Les rapports de John Cort et de Max Huber avec les Mai avaient t
frquents. Pas un jour ne s'tait coul sans que cette famille ne
ft venue dans leur case ou qu'ils ne se fussent rendus dans la
leur. Un vritable change de visites! Il n'y manquait que les
cartes! Quant au petit, il ne quittait gure Llanga et s'tait
pris d'une vive affection pour le jeune indigne.

Par malheur, il y avait toujours impossibilit de comprendre la
langue wagddienne, rduite  un petit nombre de mots qui
suffisaient au petit nombre d'ides de ces primitifs. Si John Cort
avait pu retenir la signification de quelques-uns, cela ne lui
permettait gure de converser avec les habitants de Ngala. Ce qui
le surprenait toujours, c'tait que diverses locutions indignes
figuraient dans le vocabulaire wagddien -- une douzaine peut-tre.
Cela n'indiquait-il pas que les Wagddis avaient eu des rapports
avec les tribus de l'Oubanghi, -- ne ft-ce qu'un Congolais qui ne
serait jamais revenu au Congo?... Hypothse assez plausible, on en
conviendra. Et puis, quelque mot d'origine allemande s'chappait
parfois des lvres de Lo-Ma, toujours si incorrectement prononc
qu'on avait peine  le reconnatre.

Or, c'tait l un point que John Cort tenait pour absolument
inexplicable. En effet,  supposer que les indignes et les
Wagddis se fussent rencontres dj, tait-il admissible que ces
derniers eussent eu des relations avec les Allemands du Cameroun?
Dans ce cas, l'Amricain et le Franais n'auraient pas eu les
prmices de cette dcouverte. Bien que John Cort parlt assez
couramment la langue allemande, il n'avait jamais eu l'occasion de
s'en servir, puisque Lo-Ma n'en connaissait que deux ou trois
mots.

Entre autres locutions empruntes aux indignes, celle de Mslo-
Tala-Tala, qui s'appliquait au souverain de cette tribu, tait le
plus souvent employe. On sait quel dsir d'tre reus par cette
Majest invisible prouvaient les deux amis Il est vrai, toutes
les fois qu'ils prononaient ce nom, Lo-Ma baissait la tte en
marque de profond respect. En outre, lorsque leur promenade les
amenait devant la case royale, s'ils manifestaient l'intention d'y
pntrer, Lo-Ma les arrtait, les poussait de cte, les
entranait  droite ou  gauche. Il leur faisait comprendre  sa
manire que nul n'avait le droit de franchir le seuil de la
demeure sacre.

Or, il arriva que, dans cet aprs-midi, un peu avant trois heures,
le ngoro, la ngora et le petit vinrent trouver Khamis et ses
compagnons.

Et, tout d'abord, il y eut  remarquer que la famille s'tait
pare de ses plus beaux vtements -- le pre, coiff d'un couvre-
chef  plumes et drap dans son manteau d'corce, -- la mre,
enjuponne de cette toffe d'agoulie de fabrication wagddienne,
quelques feuilles vertes dans les cheveux, au cou un chapelet de
verroteries et de menues ferrailles -- l'enfant, un lger pagne
ceint  sa taille -- ses habits du dimanche, dit Max Huber.

Et, en les voyant si endimanchs tous trois:

Qu'est-ce que cela signifie?... s'cria-t-il. Ont-ils eu la
pense de nous faire une visite officielle?...

-- C'est sans doute jour de fte, rpondit John Cort. S'agit-il
donc de rendre hommage  un dieu quelconque? Ce serait le point
intressant qui rsoudrait la question de religiosit.

Avant qu'il et achev sa phrase, Lo-Ma venait de prononcer comme
une rponse:

Mslo-Tala-Tala...

-- Le pre aux lunettes! traduisit Max Huber.

Et il sortit de la case avec l'ide que le roi des Wagddis passait
en ce moment.

Complte dsillusion! Max Huber n'entrevit pas mme l'ombre de Sa
Majest! Toutefois, il fallut bien constater que Ngala tait en
mouvement. De toutes parts affluait une foule aussi joyeuse, aussi
pare que la famille Ma. Grand concours de populaire, les uns
suivant processionnellement les rues vers l'extrmit ouest du
village, ceux-ci se tenant par la main comme des paysans en
goguette, ceux-l cabriolant comme des singes d'un arbre 
l'autre.

Il y a quelque chose de nouveau..., dclara John Cort en
s'arrtant sur le seuil de la case.

-- On va voir, rpliqua Max Huber.

Et, revenant  Lo-Ma:

Mslo-Tala-Tala?... rpta-t-il.

-- Mslo-Tala-Tala! rpondit Lo-Ma en croisant ses bras, tandis
qu'il inclinait la tte.

John Cort et Max Huber furent conduits  penser que la population
wagddienne allait saluer son souverain, lequel ne tarderait pas 
apparatre dans toute sa gloire.

Eux, John Cort, Max Huber, n'avaient pas d'habits de crmonie 
mettre. Ils en taient rduits  leur unique costume de chasse,
bien us, bien sali,  leur linge qu'ils tenaient aussi propre que
possible. Par consquent, aucune toilette  faire en l'honneur de
Sa Majest, et, comme la famille Mai sortait de la case, ils la
suivirent avec Llanga.

Quant  Khamis, peu soucieux de se mler  tout ce monde
infrieur, il resta seul  la maison. Il s'occupa de ranger les
ustensiles, de veiller  la prparation du repas, de nettoyer les
armes  feu. Ne convenait-il pas d'tre prt  toute ventualit,
et l'heure approchait peut-tre o il serait ncessaire d'en faire
usage.

John Cort et Max Huber se laissrent donc guider par Lo-Ma 
travers le village plein d'animation. Il n'existait pas de rues,
au vrai sens de ce mot. Les paillotes, distribues  la fantaisie
de chacun, se conformaient  la disposition des arbres ou plutt
des cimes qui les abritaient.

La foule tait assez compacte. Au moins un millier de Wagddis se
dirigeaient maintenant vers la partie de Ngala  l'extrmit de
laquelle s'levait la case royale.

Il est impossible de ressembler davantage  une foule humaine!...
remarqua John Cort. Mmes mouvements, mme manire de tmoigner sa
satisfaction par les gestes, par les cris...

-- Et par les grimaces, ajouta Max Huber, et c'est ce qui rattache
ces tres bizarres aux quadrumanes!

En effet, les Wagddis, d'ordinaire srieux, rservs, peu
communicatifs, ne s'taient jamais montrs si expansifs ni si
grimaants. Et toujours cette inexplicable indiffrence envers les
trangers, auxquels ils ne semblaient prter aucune attention --
attention qui et t gnante et obsdante chez les Denkas, les
Monbouttous et autres peuplades africaines.

Cela n'tait pas trs humain!

Aprs une longue promenade, Max Huber et John Cort arrivrent sur
la place principale, que bornaient les ramures des derniers arbres
du ct de l'ouest, et dont les branches verdoyantes retombaient
autour du palais royal.

En avant taient rangs les guerriers, toutes armes dehors, vtus
de peaux d'antilope rattaches par de fines lianes, le chef coiff
de ttes de steinbock dont les cornes leur donnaient l'apparence
d'un troupeau. Quant au colonel Raggi, casqu d'une tte de
buffle, l'arc sur l'paule, la hachette  la ceinture, l'pieu 
la main, il paradait devant l'arme wagddienne.

Probablement, dit John Cort, le souverain s'apprte  passer la
revue de ses troupes...

-- Et, s'il ne vient pas, repartit Max Huber, c'est qu'il ne se
laisse jamais voir  ses fidles sujets!... On ne se figure pas ce
que l'invisibilit donne de prestige  un monarque, et peut-tre
celui-ci...

S'adressant  Lo-Ma, dont il se fit comprendre par un geste:

Mslo-Tala-Tala doit-il sortir?...

Signe affirmatif de Lo-Ma, qui sembla dire:

Plus tard... plus tard...

-- Peu importe, rpliqua Max Huber, pourvu qu'il nous soit permis
de contempler enfin sa face auguste...

-- Et, en attendant, rpondit John Cort, ne perdons rien de ce
spectacle.

Voici ce que tous deux furent  mme d'observer alors de plus
curieux:

Le centre de la place entirement dgag d'arbres, restait libre
sur un espace d'un demi-hectare. La foule l'emplissait dans le
but, sans doute, de prendre part  la fte jusqu'au moment o le
souverain paratrait au seuil de son palais. Se prosternerait-elle
alors devant lui?... Se confondrait-elle en adorations!...

Aprs tout, fit remarquer John Cort, il n'y aurait pas  tenir
compte de ces adorations au point de vue de la religiosit, car,
en somme, elles ne s'adresseraient qu' un homme...

--  moins, rpliqua Max Huber, que cet homme ne soit en bois ou
en pierre... Si ce potentat n'est qu'une idole du genre de celles
que rvrent les naturels de la Polynsie...

-- Dans ce cas, mon cher Max, il ne manquerait plus rien aux
habitants de Ngala de ce qui complte l'tre humain... Ils
auraient le droit d'tre classs parmi les hommes tout autant que
ces naturels dont vous parlez...

-- En admettant que ceux-ci le mritent! rpondit Max Huber, d'un
ton assez peu flatteur pour la race polynsienne.

-- Certes, Max, puisqu'ils croient  l'existence d'une divinit
quelconque, et jamais il n'est venu ni ne viendra  personne
l'ide de les classer parmi les animaux, ft-ce mme ceux qui
occupent le premier rang dans l'animalit!

Grce  la famille de Lo-Ma, Max Huber, John Cort et Llanga
purent se placer de manire  tout voir.

Lorsque la foule eut laiss libre le centre de la place, les
jeunes Wagddis des deux sexes se mirent en danse, tandis que les
plus gs commenaient  boire, comme les hros d'une kermesse
hollandaise.

Ce que ces sylvestres absorbaient, c'taient des boissons
fermentes et pimentes tires des gousses du tamarin. Et elles
devaient tre extrmement alcooliques, car les ttes ne tardrent
pas  s'chauffer et les jambes  tituber d'une faon inquitante.

Ces danses ne rappelaient en rien les nobles figures du passe-pied
ou du menuet, sans aller cependant jusqu'au paroxysme des
dhanchements et des grands carts en honneur dans les bals-
musettes des banlieues parisiennes. Au total, il se faisait plus
de grimaces que de contorsions, et aussi plus de culbutes. En un
mot, dans ces attitudes chorgraphiques, on retrouvait moins
l'homme que le singe. Et, qu'on l'entende bien, non point le singe
duqu pour les exhibitions de la foire, non... le singe livr 
ses instincts naturels.

En outre, les danses ne s'excutaient pas avec accompagnement des
clameurs publiques. C'tait au son d'instruments des plus
rudimentaires, calebasses tendues d'une peau sonore et frappes 
coups redoubls, tiges creuses, tailles en sifflet, dans
lesquelles une douzaine de vigoureux excutants soufflaient  se
crever les poumons. Non!... jamais charivari plus assourdissant ne
dchira des oreilles de blancs!

Ils ne paraissent pas avoir le sentiment de la mesure...,
remarqua John Cort.

-- Pas plus que celui de la tonalit, rpondit Max Huber.

-- En somme, ils sont sensibles  la musique, mon cher Max.

-- Et les animaux le sont aussi, mon cher John, -- quelques-uns,
du moins.  mon avis, la musique est un art infrieur qui
s'adresse  un sens infrieur. Au contraire, qu'il s'agisse de
peinture, de sculpture, de littrature, aucun animal n'en subit le
charme, et on n'a jamais vu mme les plus intelligents se montrer
mus devant un tableau ou  l'audition d'une tirade de pote!

Quoi qu'il en soit, les Wagddis se rapprochaient de l'homme, non
seulement parce qu'ils ressentaient les effets de la musique, mais
parce qu'ils mettaient eux-mmes cet art en pratique.

Deux heures se passrent ainsi,  l'extrme impatience de Max
Huber. Ce qui l'enrageait, c'est que S. M. Mslo-Tala-Tala ne
daignait pas se dranger pour recevoir l'hommage de ses sujets.

Cependant la fte continuait avec redoublement de cris et de
danses. Les boissons provoquaient aux violences de l'ivresse, et
c'tait  se demander quelles scnes de dsordre menaaient de
s'ensuivre, lorsque, soudain, le tumulte prit fin.

Chacun se calma, s'accroupit, s'immobilisa. Un silence absolu
succda aux bruyantes dmonstrations, au fracas assourdissant des
tam-tams, au sifflet suraigu des fltes.

 ce moment, la porte de la demeure royale s'ouvrit, et les
guerriers formrent la haie de chaque ct.

Enfin! dit Max Huber, nous allons donc le voir, ce souverain de
sylvestres.

Ce ne fut point Sa Majest qui sortit de la case. Une sorte de
meuble, recouvert d'un tapis de feuillage, fut apport au milieu
de la place. Et quelle fut la bien naturelle surprise des deux
amis, lorsqu'ils reconnurent dans ce meuble un vulgaire orgue de
Barbarie!... Trs probablement, cet instrument sacr ne figurait
que dans les grandes crmonies de Ngala, et les Wagddis en
coutaient sans doute les airs plus ou moins varis avec un
ravissement de dilettantes!

Mais c'est l'orgue du docteur Johausen! dit John Cort.

-- Ce ne peut tre que cette mcanique antdiluvienne, rpliqua
Max Huber. Et,  prsent, je m'explique comment, dans la nuit de
notre arrive sous le village de Ngala, j'ai eu la vague
impression d'entendre l'impitoyable valse du _Freyschtz_ au-
dessus de ma tte!

-- Et vous ne nous avez rien dit de cela, Max?...

-- J'ai cru que j'avais rv, John.

-- Quant  cet orgue, ajouta John Cort, ce sont certainement les
Wagddis qui l'ont rapport de la case du docteur...

-- Et aprs avoir mis  mal ce pauvre homme! ajouta Max Huber.

Un superbe Wagddi -- videmment le chef d'orchestre de l'endroit -
- vint se poser devant l'instrument et commena  tourner la
manivelle.

Aussitt la valse en question,  laquelle manquaient bien quelques
notes, de se dvider au trs rel plaisir de l'assistance.

C'tait un concert qui succdait aux exercices chorgraphiques.
Les auditeurs l'coutrent en hochant la tte, --  contre-mesure,
il est vrai. De fait, il ne semblait pas qu'ils subissent cette
impression giratoire qu'une valse communique aux civiliss de
l'ancien et du nouveau monde.

Et, gravement, comme pntr de l'importance de ses fonctions, le
Wagddi manoeuvrait toujours sa bote  musique.

Mais,  Ngala, savait-on que l'orgue renfermt d'autres airs?...
C'est ce que se demandait John Cort. En effet, le hasard n'aurait
pu faire dcouvrir  ces primitifs par quel procd, en poussant
un bouton, on remplaait le motif de Weber par un autre.

Quoi qu'il en soit, aprs une demi-heure consacre  la valse du
_Freyschtz_, voici que l'excutant poussa un ressort latral,
ainsi que l'et fait un joueur des rues de l'instrument suspendu
par sa bretelle.

Ah! par exemple... c'est trop fort, cela!... s'cria Max Huber.

Trop fort, en vrit,  moins que quelqu'un n'et appris  ces
sylvestres le secret du mcanisme, et comment on pouvait tirer de
ce meuble barbaresque toutes les mlodies renfermes dans son
sein!...

Puis la manivelle se remit aussitt en mouvement. Et alors  l'air
allemand succda un air franais, l'un des plus populaires, la
plaintive chanson de la _Grce de Dieu_.

On connat ce chef-d'oeuvre de Losa Puget. Personne n'ignore
que le couplet se droule en la mineur pendant seize mesures, et
que le refrain reprend en la majeur, suivant toutes les traditions
de l'art  cette poque.

Ah! le malheureux!... Ah! le misrable!... hurla Max Huber, dont
les exclamations provoqurent les murmures trs significatifs de
l'assistance.

-- Quel misrable?... demanda John Cort. Celui qui joue de
l'orgue?...

-- Non! celui qui l'a fabriqu!... Pour conomiser les notes, il
n'a fourr dans sa bote ni les _ut_ ni les _sol_ dizes!... Et ce
refrain qui devrait tre jou en la majeur:

_Va, mon enfant, adieu,_
_ la grce de Dieu..._

voil qu'on le joue en _ut_ majeur!

-- a... c'est un crime!... dclara en riant John Cort.

-- Et ces barbares qui ne s'en aperoivent point... qui ne
bondissent pas comme devrait bondir tout tre dou d'une oreille
humaine!...

Non! cette abomination, les Wagddis n'en ressentaient pas toute
l'horreur!... Ils acceptaient cette criminelle substitution d'un
mode  l'autre!... S'ils n'applaudissaient pas, bien qu'ils
eussent d'normes mains de claqueurs, leur attitude n'en dcelait
pas moins une profonde extase!

Rien que cela, dit Max Huber, mrite qu'on les ramne au rang des
btes!

Il y eut lieu de croire que cet orgue ne contenait pas d'autres
motifs que la valse allemande et la chanson franaise.
Invariablement elles se remplacrent une demi-heure durant. Les
autres airs taient vraisemblablement dtraqus. Par bonheur,
l'instrument, possdant les notes voulues en ce qui concernait la
valse, ne donnait pas  Max Huber les nauses que lui avait fait
prouver le couplet de la romance.

Lorsque ce concert fut achev, les danses reprirent de plus belle,
les boissons coulrent plus abondantes que jamais  travers les
gosiers wagddiens. Le soleil venait de s'abaisser derrire les
cimes du couchant, et quelques torches s'allumaient entre les
ramures, de manire  illuminer la place que le court crpuscule
allait bientt plonger dans l'ombre.

Max Huber et John Cort en avaient assez, et ils songeaient 
regagner leur case, lorsque Lo-Ma pronona ce nom:

Mslo-Tala-Tala.

tait-ce vrai?... Sa Majest allait-elle venir recevoir les
adorations de son peuple?... Daignait-elle enfin sortir de sa
divine invisibilit?... John Cort et Max Huber se gardrent bien
de partir.

En effet, un mouvement se faisait du ct de la case royale,
auquel rpondit une sourde rumeur de l'assistance. La porte
s'ouvrit, une escorte de guerriers se forma, et le chef Raggi prit
la tte du cortge.

Presque aussitt apparut un trne, -- un vieux divan drap
d'toffes et de feuillage, -- soutenu par quatre porteurs, et sur
lequel se pavanait Sa Majest.

C'tait un personnage d'une soixantaine d'annes, couronn de
verdure, la chevelure et la barbe blanches, d'une corpulence
considrable, et dont le poids devait tre lourd aux robustes
paules de ses serviteurs.

Le cortge se mit en marche, de manire  faire le tour de la
place.

La foule se courbait jusqu' terre, silencieuse, comme hypnotise
par l'auguste prsence de Mslo-Tala-Tala.

Le souverain semblait fort indiffrent, d'ailleurs, aux hommages
qu'il recevait, qui lui taient dus, dont il avait probablement
l'habitude.  peine s'il daignait remuer la tte en signe de
satisfaction. Pas un geste, si ce n'est  deux ou trois reprises
pour se gratter le nez, -- un long nez que surmontaient de grosses
lunettes, -- ce qui justifiait son surnom de Pre Miroir.

Les deux amis le regardrent avec une extrme attention, lorsqu'il
passa devant eux.

Mais... c'est un homme!... affirma John Cort.

-- Un homme?... rpliqua Max Huber.

-- Oui... un homme... et... qui plus est... un blanc!...

-- Un blanc?...

Oui,  n'en pas douter, ce qu'on promenait l sur sa _sedia
gestatoria_, c'tait un tre diffrent de ces Wagddis sur lesquels
il rgnait, et non point un indigne des tribus du haut
Oubanghi... Impossible de s'y tromper, c'tait un blanc, un
reprsentant qualifi de la race humaine!...

Et notre prsence ne produit aucun effet sur lui, dit Max Huber,
et il ne semble mme pas nous apercevoir!... Que diable! nous ne
ressemblons pourtant pas  ces demi-singes de Ngala, et, pour
avoir vcu parmi eux depuis trois semaines, nous n'avons pas
encore perdu, j'imagine, figure d'hommes!...

Et il fut sur le point de crier:

H!... monsieur... l-bas... faites-nous donc l'honneur de
regarder...

 cet instant, John Cort lui saisit le bras et, d'une voix qui
dnotait le comble de la surprise:

Je le reconnais... dit-il.

-- Vous le reconnaissez?

-- Oui!... C'est le docteur Johausen!

CHAPITRE XVII
_En quel tat le docteur Johausen!_

John Cort avait autrefois rencontr le docteur Johausen 
Libreville. Il ne pouvait faire erreur: c'tait bien ledit docteur
qui rgnait sur cette peuplade wagddienne!

Son histoire, rien de plus ais que d'en rsumer le dbut en
quelques lignes, et mme de la reconstituer tout entire. Les
faits s'enchanaient sans interruption sur cette route qui allait
de la cage forestire au village de Ngala.

Trois ans avant, cet Allemand, dsireux de reprendre la tentative
peu srieuse et, dans tous les cas, avorte du professeur Garner,
quitta Malinba avec une escorte de noirs, emportant un matriel,
des munitions et des vivres pour un assez long temps. Ce qu'il
voulait faire dans l'est du Cameroun, on ne l'ignorait pas. Il
avait form l'invraisemblable projet de s'tablir au milieu des
singes afin d'tudier leur langage. Mais de quel ct il comptait
se diriger, il ne l'avait confi  personne, tant trs original,
trs maniaque et, pour employer un mot dont les Franais se
servent frquemment,  demi toqu.

Les dcouvertes de Khamis et de ses compagnons pendant leur voyage
de retour prouvaient indubitablement que le docteur avait atteint
dans la fort l'endroit o coulait le rio baptis de son nom par
Max Huber. Il avait construit un radeau et, aprs avoir renvoy
son escorte, s'y tait embarqu avec un indigne demeur  son
service. Puis, tous deux descendirent la rivire jusqu'au marcage
 l'extrmit duquel fut tablie la cabane treillage sous le
couvert des arbres de la rive droite.

L s'arrtaient les donnes certaines relatives aux aventures du
docteur Johausen. Quant  ce qui avait suivi, les hypothses se
changeaient maintenant en certitudes.

On se souvient que Khamis, en fouillant la cage vide alors, avait
mis la main sur une petite bote de cuivre qui renfermait un
carnet de notes. Or, ces notes se rduisaient  quelques lignes
traces au crayon,  diverses dates, depuis celle du 27 juillet
1894 jusqu' celle du 24 aot de la mme anne.

Il tait donc dmontr que le docteur avait dbarqu le 29
juillet, achev son installation le 13 aot, habit sa cage
jusqu'au 25 du mme mois, soit, au total, treize jours pleins.

Pourquoi l'avait-il abandonne?... tait-ce de son propre gr?...
videmment, non. Que les Wagddis s'avanassent parfois jusqu'aux
rives du rio, Khamis, John Cort et Max Huber savaient  quoi s'en
tenir  cet gard. Ces feux qui illuminaient la lisire de la
fort  l'arrive de la caravane, n'taient-ce pas eux qui les
promenaient d'arbre en arbre?... De l cette conclusion que ces
primitifs dcouvrirent la cabane du professeur, qu'ils
s'emparrent de sa personne et de son matriel, que le tout fut
transport au village arien.

Quant au serviteur indigne, il s'tait enfui sans doute  travers
la fort. S'il et t conduit  Ngala, John Cort, Max Huber,
Khamis l'eussent dj rencontr, lui qui n'tait pas roi et qui
n'habitait point la case royale. D'ailleurs, il aurait figur dans
la crmonie de ce jour auprs de son matre en qualit de
dignitaire, et pourquoi pas de premier ministre?...

Ainsi, les Wagddis n'avaient pas trait le docteur Johausen plus
mal que Khamis et ses compagnons. Trs probablement frapps de sa
supriorit intellectuelle, ils en avaient fait leur souverain, --
ce qui et pu arriver  John Cort ou  Max Huber, si la place
n'et t prise. Donc, depuis trois ans, le docteur Johausen, le
pre Miroir -- c'est lui qui avait d apprendre cette locution 
ses sujets -- occupait le trne wagddien sous le nom de Mslo-
Tala-Tala.

Cela expliquait nombre de choses jusqu'alors assez inexplicables:
comment plusieurs mots de la langue congolaise figuraient dans le
langage de ces primitifs, et aussi deux ou trois mots de la langue
allemande, comment le maniement de l'orgue de Barbarie leur tait
familier, comment ils connaissaient la fabrication de certains
ustensiles, comment un certain progrs s'tait peut-tre tendu
aux moeurs de ces types placs au premier degr de l'chelle
humaine.

Voil ce que se dirent les deux amis lorsqu'ils eurent rintgr
leur case.

Aussitt Khamis fut mis au courant.

Ce que je ne puis m'expliquer, ajouta Max Huber, c'est que le
docteur Johausen ne se soit point inquit de la prsence
d'trangers dans sa capitale... Comment? il ne nous a point fait
comparatre devant lui... et il ne semble mme pas s'tre aperu,
pendant la crmonie, que nous ne ressemblions pas  ses
sujets!... Oh! mais, pas du tout!...

-- Je suis de votre avis, Max, rpondit John Cort, et il m'est
impossible de comprendre pourquoi Mslo-Tala-Tala ne nous a pas
encore mands  son palais...

-- Peut-tre ignore-t-il que les Wagddis ont fait des prisonniers
dans cette partie de la fort?... observa le foreloper.

-- C'est possible, mais c'est au moins singulier, dclara John
Cort. Il y a l quelque circonstance qui m'chappe et qu'il faudra
claircir...

-- De quelle faon?... demanda Max Huber.

-- En cherchant bien, nous y parviendrons!... rpondit John Cort.

De tout ceci il rsultait que le docteur Johausen, venu dans la
fort de l'Oubanghi afin de vivre parmi les singes, tait entre
les mains d'une race suprieure  l'anthropode et dont on ne
souponnait pas l'existence. Il n'avait pas eu la peine de leur
apprendre  parler, puisqu'ils parlaient; il s'tait born  leur
enseigner quelques mots de la langue congolaise et de la langue
allemande. Puis, en leur donnant ses soins comme docteur, sans
doute, il avait d acqurir une certaine popularit qui l'avait
port au trne!... Et,  vrai dire, John Cort n'avait-il pas dj
constat que les habitants de Ngala jouissaient d'une sant
excellente, qu'on n'y comptait pas un malade et, ainsi que cela a
t dit, que pas un Wagddi n'tait dcd depuis l'arrive des
trangers  Ngala?

Ce qu'il y avait lieu d'admettre, en tout cas, c'est que, bien
qu'il y et un mdecin dans ce village, -- un mdecin dont on
avait fait un roi, -- il ne semblait pas que la mortalit s'y ft
accrue. Rflexion quelque peu irrvrencieuse pour la Facult, et
que se permit Max Huber.

Et, maintenant quel parti prendre?... La situation du docteur
Johausen  Ngala ne devait-elle pas modifier la situation des
prisonniers?... Ce souverain de race teutonne hsiterait-il  leur
rendre la libert, s'ils paraissaient devant lui et lui
demandaient de les renvoyer au Congo?...

Je ne puis le croire, dit Max Huber, et notre conduite est toute
trace... Il est trs possible que notre prsence ait t cache 
ce docteur-roi... J'admets mme, quoique ce soit assez
invraisemblable, que pendant la crmonie il ne nous ait pas
remarqus au milieu de la foule... Eh bien, raison de plus pour
pntrer dans la case royale...

-- Quand?... demanda John Cort.

-- Ds ce soir, et, puisque c'est un souverain ador de son
peuple, son peuple lui obira, et, lorsqu'il nous aura rendu la
libert, on nous reconduira jusqu' la frontire avec les honneurs
dus aux semblables de Sa Majest wagddienne.

-- Et s'il refuse?...

-- Pourquoi refuserait-il?...

-- Sait-on, mon cher Max?... rpondit John en riant. Des raisons
diplomatiques, peut-tre!...

-- Eh bien, s'il refuse, s'cria Max Huber, je lui dirai qu'il
tait tout au plus digne de rgner sur les plus infrieurs des
macaques et qu'il est au-dessous du dernier de ses sujets!

En somme, dbarrasse de ses agrments fantaisistes, la
proposition valait la peine d'tre prise en considration.

L'occasion tait propice, d'ailleurs. Si la nuit allait
interrompre la fte, ce qui se prolongerait,  n'en pas douter,
c'tait l'tat d'brit dans lequel se trouvait la population du
village... Ne fallait-il pas profiter de cette circonstance, qui
ne se renouvellerait peut-tre pas de longtemps?... De ces Wagddis
 demi ivres, les uns seraient endormis dans leurs paillotes, les
autres disperss  travers les profondeurs de la fort... Les
guerriers eux-mmes n'avaient pas craint de dshonorer leur
uniforme en buvant  perdre la tte... La demeure royale serait
moins svrement garde, et il ne devait pas tre difficile
d'arriver jusqu' la chambre de Mslo-Tala-Tala...

Ce projet ayant eu l'approbation de Khamis, toujours de bon
conseil, on attendit que la nuit ft close et l'ivresse plus
complte dans le village. Il va de soi que Kollo, autoris  se
joindre au festival, n'tait pas rentr.

Vers neuf heures, Max Huber, John Cort, Llanga et le foreloper
sortirent de leur case.

Ngala tait sombre, tant dpourvue de tout clairage municipal.
Les dernires lueurs des torches rsineuses, disposes dans les
arbres, venaient de s'teindre. Au loin, comme au-dessous de
Ngala, se propageaient des rumeurs confuses, du ct oppos 
l'habitation du docteur Johausen.

John Cort, Max Huber et Khamis, prvoyant le cas o il leur serait
possible de fuir ce soir mme avec ou sans l'agrment de Sa
Majest, s'taient munis de leurs carabines et toutes les
cartouches de la caisse garnissaient leurs poches. En effet, s'ils
taient surpris, peut-tre serait-il ncessaire de faire parler
les armes  feu, -- un langage que les Wagddis ne devaient pas
connatre.

Tous les quatre, ils allrent ainsi entre les cases, dont la
plupart taient vides. Lorsqu'ils furent sur la place plonge dans
les tnbres, elle tait dserte.

Une seule clart sortait de la fentre de la case du souverain.

Personne, observa John Cort.

Personne effectivement, pas mme devant la demeure de Mslo-Tala-
Tala.

Raggi et ses guerriers avaient abandonn leur poste, et, cette
nuit-l, le souverain ne serait pas bien gard.

Il se pouvait, cependant, qu'il y et quelques chambellans de
service prs de Sa Majest et qu'il ft malais de tromper leur
surveillance.

Toutefois, Khamis et ses compagnons estimaient l'occasion trop
tentante. Une heureuse chance leur avait permis d'atteindre
l'habitation royale sans avoir t aperus, et ils se disposrent
 y pntrer.

En rampant le long des branches, Llanga put s'avancer jusqu' la
porte et il constata qu'il suffirait de la pousser pour pntrer 
l'intrieur. John Cort, Max Huber et Khamis le rejoignirent
aussitt. Pendant quelques minutes, avant d'entrer, ils prtrent
l'oreille, prts  battre en retraite, s'il le fallait.

Aucun bruit ne se faisait entendre ni au dedans ni au dehors.

Ce fut Max Huber qui, le premier, franchit le seuil. Ses
compagnons le suivirent et refermrent la porte derrire eux.

Cette habitation comprenait deux chambres contigus, formant tout
l'appartement de Mslo-Tala-Tala.

Personne dans la premire, absolument obscure.

Khamis appliqua son oeil  la porte qui communiquait avec la
seconde chambre, -- porte assez mal jointe  travers laquelle
filtraient quelques lueurs.

Le docteur Johausen tait l,  demi couch sur un divan.

videmment, ce meuble et quelques autres qui garnissaient la
chambre provenaient du matriel de la cage et avaient t apports
 Ngala en mme temps que leur propritaire.

Entrons, dit Max Huber.

Au bruit, qu'ils firent, le docteur Johausen, tournant la tte, se
redressa... Peut-tre venait-il d'tre tir d'un profond
sommeil... Quoi qu'il en soit, il ne parut pas que la prsence des
visiteurs et produit sur lui aucun effet.

Docteur Johausen, mes compagnons et moi, nous venons offrir nos
hommages  Votre Majest!... dit John Cort en allemand.

Le docteur ne rpondit rien... Est-ce qu'il n'avait pas
compris?... Est-ce qu'il avait oubli sa propre langue, aprs
trois ans de sjour chez les Wagddis?...

M'entendez-vous? reprit John Cort. Nous sommes des trangers qui
avons t amens au village de Ngala...

Aucune rponse.

Ces trangers, le monarque wagddien semblait les regarder sans les
voir, les couter sans les entendre. Il ne faisait pas un
mouvement, pas un geste, comme s'il et t en tat de complte
hbtude.

Max Huber s'approcha, et, peu respectueux envers ce souverain, de
l'Afrique centrale, il le prit par les paules et le secoua
vigoureusement.

Sa Majest fit une grimace que n'et pas dsavoue le plus
grimacier des mandrilles de l'Oubanghi.

Max Huber le secoua de nouveau.

Sa Majest lui tira la langue.

Est-ce qu'il est fou?... dit John Cort.

-- Tout ce qu'il y a de plus fou, pardieu!... fou  lier!...
dclara Max Huber.

Oui... le docteur Johausen tait en absolue dmence.  moiti
dsquilibr dj lors de son dpart du Cameroun, il avait achev
de perdre la raison depuis son arrive  Ngala. Et qui sait mme
si ce n'tait pas cette dgnrescence mentale qui lui avait valu
d'tre proclam roi des Wagddis?... Est-ce que, chez les Indiens
du Far West, chez les sauvages de l'Ocanie, la folie n'est pas
plus honore que la sagesse, et le fou ne passe-t-il pas, aux yeux
de ces indignes, pour un tre sacr, un dpositaire de la
puissance divine?...

La vrit est que le pauvre docteur tait dpourvu de toute
intellectualit. Et voil pourquoi il ne se proccupait pas de la
prsence des quatre trangers au village, comment il n'avait pas
reconnu en deux d'entre eux des individus de son espce, si
diffrente de la race wagddienne!

Il n'y a qu'un parti  prendre, dit Khamis. Nous ne pouvons pas
compter sur l'intervention de cet inconscient pour nous rendre la
libert...

-- Assurment non!... affirma John Cort.

-- Et ces animaux-l ne nous laisseront jamais partir..., ajouta
Max Huber. Donc, puisque l'occasion s'offre de fuir, fuyons...

--  l'instant, dit Khamis. Profitons de la nuit...

-- Et de l'tat o se trouve tout ce monde de demi-singes...,
dclara Max Huber.

-- Venez, dit Khamis en se dirigeant vers la premire chambre.
Essayons de gagner l'escalier et jetons-nous  travers la fort...

-- Convenu, rpliqua Max Huber, mais... le docteur...

-- Le docteur?... rpta Khamis.

-- Nous ne pouvons pas le laisser dans sa souverainet
wagddienne... Notre devoir est de le dlivrer...

-- Oui, certes, mon cher Max, approuva John Cort. Mais ce
malheureux n'a plus sa raison... il rsistera peut-tre... S'il
refuse de nous suivre?...

-- Tentons-le toujours, rpondit Max Huber en s'approchant du
docteur.

Ce gros homme -- on l'imagine -- ne devait pas tre facile 
dplacer, et, s'il ne s'y prtait pas, comment russir  le
pousser hors de la case?...

Khamis et John Cort, se joignant  Max Huber, saisirent le docteur
par le bras.

Celui-ci, trs vigoureux encore, les repoussa et se recoucha tout
de son long en gigotant comme un crustac qu'on a retourn sur le
dos.

Diable! fit Max Huber, il est aussi lourd  lui seul que toute la
Triplice...

-- Docteur Johausen?... cria une dernire fois John Cort.

Sa Majest Mslo-Tala-Tala, pour toute rponse, se gratta de la
faon la plus simiesque...

Dcidment, dit Max Huber, rien  obtenir de cette bte
humaine!... Il est devenu singe... qu'il reste singe et continue 
rgner sur des singes!

Il n'y eut plus qu' quitter la demeure royale. Par malheur, tout
en grimaant, Sa Majest s'tait mise  crier, et si fort qu'elle
devait avoir t entendue, si des Wagddis se trouvaient dans le
voisinage.

D'autre part, perdre quelques secondes, c'tait s'exposer 
manquer une occasion si favorable... Raggi et ses guerriers
allaient peut-tre accourir... La situation des trangers, surpris
dans la demeure de Mslo-Tala-Tala, s'aggraverait, et ils
devraient renoncer  tout espoir de recouvrer leur libert...

Khamis et ses compagnons abandonnrent donc le docteur Johausen
et, rouvrant la porte, ils s'lancrent au dehors.

CHAPITRE XVIII
_Brusque dnouement_

La chance se dclarait pour les fugitifs. Tout ce tapage 
l'intrieur de l'habitation n'avait attir personne. Dserte la
place, dsertes les rues qui y dbouchaient. Mais la difficult
tait de se reconnatre au milieu de ce ddale obscur, de circuler
entre les branchages, de gagner par le plus court l'escalier de
Ngala.

Soudain, un Wagddi se prsenta devant Khamis et ses compagnons.

C'tait Lo-Ma, accompagn de son enfant. Le petit, qui les avait
suivis pendant qu'ils se rendaient  la case de Mslo-Tala-Tala,
tait venu prvenir son pre. Celui-ci, redoutant quelque danger
pour le foreloper et ses compagnons, se hta de les rejoindre.
Comprenant alors qu'ils cherchaient  s'enfuir, il s'offrit  leur
servir de guide.

Ce fut heureux, car aucun d'eux n'aurait pu retrouver le chemin de
l'escalier.

Mais, lorsqu'ils arrivrent en cet endroit, quel fut leur
dsappointement!

L'entre tait garde par Raggi et une douzaine de guerriers.

Forcer le passage,  quatre, serait-ce possible avec espoir de
succs?...

Max Huber crut le moment venu d'utiliser sa carabine.

Raggi et deux autres venaient de se jeter sur lui...

Max Huber, reculant de quelques pas, fit feu sur le groupe.

Raggi, atteint en pleine poitrine, tomba raide mort.

Assurment, les Wagddis ne connaissaient ni l'usage des armes 
feu ni leurs effets. La dtonation et la chute de Raggi leur
causrent une pouvante dont on ne saurait donner une ide. Le
tonnerre foudroyant la place pendant la crmonie de ce jour les
et moins terrifis. Cette douzaine de guerriers se dispersa, les
uns rentrant dans le village, les autres dgringolant l'escalier
avec une prestesse de quadrumanes.

Le chemin devint libre en un instant.

En bas!... cria Khamis.

Il n'y avait qu' suivre Lo-Ma et le petit, qui prirent les
devants. John Cort, Max Huber, Llanga, le foreloper, se laissrent
pour ainsi dire glisser, sans rencontrer d'obstacle. Aprs avoir
pass sous le village arien, ils se dirigrent vers la rive du
rio, l'atteignirent en quelques minutes, dtachrent un des canots
et s'embarqurent avec le pre et l'enfant.

Mais alors des torches s'allumrent de toutes parts, et de toutes
parts accoururent un grand nombre de ces Wagddis qui erraient aux
environs du village. Cris de colre, cris de menace furent appuys
d'une nue de flches.

Allons, dit John Cort, il le faut!

Max Huber et lui paulrent leurs carabines, tandis que Khamis et
Llanga manoeuvraient pour carter le canot de la berge.

Une double dtonation retentit. Deux Wagddis furent atteints, et
la foule hurlante se dissipa.

En ce moment, le canot fut saisi par le courant, et il disparut en
aval sous le couvert d'une range de grands arbres.

*******

Il n'y a point  rapporter -- en dtail du moins -- ce que fut
cette navigation vers le sud-ouest de la grande fort. S'il
existait d'autres villages ariens, les deux amis ne devaient rien
savoir  cet gard. Comme les munitions ne manquaient pas, la
nourriture serait assure par le produit de la chasse, et les
diverses sortes d'antilopes abondaient dans ces rgions voisines
de l'Oubanghi.

Le lendemain soir, Khamis amarra le canot  un arbre de la berge
pour la nuit.

Pendant ce parcours, John Cort et Max Huber n'avaient point
pargn les tmoignages de reconnaissance  Lo-Ma, pour lequel
ils prouvaient une sympathie tout humaine.

Quant  Llanga et  l'enfant, c'tait entre eux une vritable
amiti fraternelle. Comment le jeune indigne aurait-il pu sentir
les diffrences anthropologiques qui le mettaient au-dessus de ce
petit tre?...

John Cort et Max Huber espraient bien obtenir de Lo-Ma qu'il les
accompagnerait jusqu' Libreville. Le retour serait facile en
descendant ce rio, qui devait tre un des affluents de l'Oubanghi.
L'essentiel tait que son cours ne ft obstru ni par des rapides
ni par des chutes.

C'tait le soir du 16 avril que l'embarcation avait fait halte,
aprs une navigation de quinze heures. Khamis estimait que de
quarante  cinquante kilomtres venaient d'tre parcourus depuis
la veille.

Il fut convenu que la nuit se passerait en cet endroit. Le
campement organis, le repas termin, Lo-Ma veillant, les autres
s'endormirent d'un sommeil rparateur qui ne fut troubl en aucune
faon.

Au rveil, Khamis fit les prparatifs de dpart, et le canot
n'avait plus qu' se lancer dans le courant.

En ce moment, Lo-Ma, qui tenait son enfant d'une main, attendait
sur la berge.

John Cort et Max Huber le rejoignirent et le pressrent de les
suivre.

Lo-Ma, secouant la tte, montra d'une main le cours du rio et de
l'autre les paisses profondeurs de la fort.

Les deux amis insistrent, et leurs gestes suffisaient  les faire
comprendre. Ils voulaient emmener Lo-Ma et Li-Ma avec eux, 
Libreville...

En mme temps, Llanga accablait l'enfant de ses caresses,
l'embrassant, le serrant entre ses bras... Il cherchait 
l'entraner vers le canot...

Li-Ma ne pronona qu'un mot:

Ngora!

Oui... sa mre qui tait reste au village, et prs de laquelle
son pre et lui voulaient retourner... C'tait la famille que rien
ne pouvait sparer!...

Les adieux dfinitifs furent faits, aprs que la nourriture de Lo-
Ma et du petit eut t assure pour leur retour jusqu' Ngala.

John Cort et Max Huber ne cachrent pas leur motion  la pense
qu'il ne reverraient jamais ces deux cratures affectueuses et
bonnes, si infrieure que ft leur race...

Quant  Llanga, il ne put se retenir de pleurer, et de grosses
larmes mouillrent aussi les yeux du pre et de l'enfant.

Eh bien, dit John Cort, croirez-vous maintenant, mon cher Max,
que ces pauvres tres se rattachent  l'humanit?...

-- Oui, John, puisqu'ils ont, de mme que l'homme, le sourire et
les larmes!

Le canot prit le fil du courant et, au coude de la rive, Khamis et
ses compagnons purent envoyer un dernier adieu  Lo-Ma et  son
fils.

Les journes des 18, 19, 20 et 21 avril furent employes 
descendre la rivire jusqu' son confluent avec l'Oubanghi. Le
courant tant trs rapide, il y eut lieu d'estimer  prs de trois
cents kilomtres le parcours fait depuis le village de Ngala.

Le foreloper et ses compagnons se trouvaient alors  la hauteur
des rapides de Zongo,  peu prs  l'angle que forme le fleuve en
obliquant vers le sud. Ces rapides, il et t impossible de les
franchir en canot, et, pour reprendre la navigation en aval, un
portage allait devenir ncessaire. Il est vrai, l'itinraire
permettait de suivre  pied la rive gauche de l'Oubanghi dans
cette partie limitrophe entre le Congo indpendant et le Congo
franais. Mais,  ce cheminement pnible, le canot devait tre
infiniment prfrable. N'tait-ce pas du temps gagn, de la
fatigue pargne?...

Trs heureusement, Khamis put viter cette dure opration du
portage.

Au-dessous des rapides de Zongo, l'Oubanghi est navigable jusqu'
son confluent avec le Congo. Les bateaux ne sont pas rares qui
font le trafic de cette rgion o ne manquent ni les villages, ni
les bourgades, ni les tablissements de missionnaires. Ces cinq
cents kilomtres qui les sparaient du but, John Cort, Max Huber,
Khamis et Llanga les franchirent  bord d'une de ces larges
embarcations auxquelles le remorquage  vapeur commence  venir en
aide.

Ce fut le 26 avril qu'ils s'arrtrent prs d'une bourgade de la
rive droite. Remis de leurs fatigues, bien portants, il ne leur
restait plus que cent kilomtres pour atteindre Libreville.

Une caravane fut aussitt organise par les soins du foreloper et,
marchant directement vers l'ouest, traversa ces longues plaines
congolaises en vingt-quatre jours.

Le 20 mai, John Cort, Max Huber, Khamis et Llanga faisaient leur
entre dans la factorerie, en avant de la bourgade, o leurs amis,
trs inquiets d'une absence si prolonge, sans nouvelles d'eux
depuis prs de six mois, les reurent  bras ouverts.

Ni Khamis ni le jeune indigne ne devaient plus se sparer de John
Cort et de Max Huber. Llanga n'tait-il pas adopt par eux, et le
foreloper n'avait-il pas t leur dvou guide pendant cet
aventureux voyage?...

Et le docteur Johausen?... Et ce village arien de Ngala, perdu
sous les massifs de la grande fort?...

Eh bien, tt ou tard une expdition devra prendre avec ces
tranges Wagddis un contact plus intime, dans l'intrt de la
science anthropologique moderne.

Quant au docteur allemand, il est fou, et, en admettant que la
raison lui revienne et qu'on le ramne  Malinba, qui sait s'il ne
regrettera pas le temps o il rgnait sous le nom de Mslo-Tala-
Tala, et si, grce  lui, cette peuplade de primitifs ne passera
pas un jour sous le protectorat de l'empire d'Allemagne?...

Cependant, il serait possible que l'Angleterre...

FIN



     [1] C'est dans le quaternaire infrieur de Sumatra que
M. E. Dubois, mdecin militaire hollandais  Batavia, a
trouv un crne, un fmur et une dent en bon tat de
conservation. La contenance de la bote crnienne tant
trs suprieure  celle du plus grand gorille, infrieure 
celle de l'homme, cet tre parat rellement avoir t
l'intermdiaire entre l'anthropode et l'homme. Aussi, pour
tablir les consquences de cette dcouverte, est-il
question d'un voyage  Java qui serait entrepris par un
jeune savant amricain, le docteur Walters, commandit
par le milliardaire Vanderbilt.
     [2] Pre, en allemand.
     [3] Expression de M. de Quatrefages.






End of the Project Gutenberg EBook of Le village arien, by Jules Verne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VILLAGE ARIEN ***

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the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

