The Project Gutenberg EBook of Le grillon du foyer, by Charles Dickens

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Title: Le grillon du foyer

Author: Charles Dickens

Translator: Amde Chaillot

Release Date: June 7, 2005 [EBook #16020]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRILLON DU FOYER ***




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Charles Dickens



LE GRILLON DU FOYER



HISTOIRE FANTASTIQUE
D'UN INTRIEUR DOMESTIQUE



Publication en 1845
Traduction par Amde Chaillot





Table des matires

CHAPITRE I.  Premier cri.
CHAPITRE II  Second Cri.
CHAPITRE III  Troisime Cri.



 LORD JEFFREY

Cette histoire est ddie

avec

l'affection et l'attachement de son ami

L'AUTEUR



CHAPITRE I.

Premier cri.

La Bouilloire fit entendre son premier cri! Ne me dites pas ce que
mistress Peerybingle disait. Je le sais mieux qu'elle. Mistress
Peerybingle peut laisser croire jusqu' la fin des temps qu'elle
ne saurait dire lequel des deux commena  crier; mais moi je dis
que c'est la Bouilloire. Je dois le savoir, j'espre! La
Bouilloire commena cinq bonnes minutes,  la petite horloge de
Hollande qui tait dans un coin, avant que le grillon pousst le
premier cri.

Comme si, vraiment, le petit faucheur plac en haut de l'horloge
n'avait pas fauch au moins un demi arpent de pr, abattant une
herbe imaginaire avec sa faux lance de droite  gauche, avant que
le Grillon ft chorus avec la Bouilloire!

Je ne suis pas d'un caractre absolu; tout le monde le sait. Je ne
voudrais pas mettre mon opinion en opposition avec celle de
mistress Peerybingle, si je n'tais pas sr, positivement sr de
ce que je dis. Mais ceci est une question de fait. Et le fait est
que la Bouilloire se mit  chanter au moins cinq minutes avant que
le Grillon donnt signe de vie. Contredisez-moi, et je le dirai
dix fois.

Laissez-moi narrer exactement ce qui se passa. C'est ce que
j'aurais fait tout d'abord, si ce n'tait pas par cette simple
considration que, si j'ai une histoire  raconter, il faut que je
commence par le commencement, et comment est-il possible de
commencer par le commencement, sans commencer par la Bouilloire?

Il parat qu'il y avait une sorte de dfi, un assaut de talent,
vous comprenez, entre la Bouilloire et le grillon. Et voici quelle
en fut l'occasion.

Mistress Peerybingle tait sortie un peu avant la nuit close, et
les talons cercls en fer de ses patins laissaient sur le pav
humide de la cour de nombreuses figures dont la premire
proposition d'Euclide donne la dmonstration. Elle tait sortie
pour aller remplir la Bouilloire au rservoir. Elle rentra, sans
ses patins; c'tait facile  voir, car ses patins taient trs
hauts, et elle tait fort petite. Elle mit la Bouilloire au feu,
et en la mettant, elle perdit patience; car il lui tomba de l'eau
sur les pieds et l'eau tait froide, et puis elle tenait  la
propret de ses bas.

De plus cette Bouilloire tait obstine et impatiente; elle ne se
laissait pas aisment arranger au feu. Elle chancelait, comme si
elle tait ivre, elle s'y tenait de travers, une vraie idiote de
bouilloire. Elle tait d'humeur querelleuse; elle sifflait et
crachait sur le feu d'un air morose. Pour comble de msaventure,
le couvercle, rsistant aux doigts engourdis de mistress
Peerybingle, se plaa dessus dessous, et ensuite, avec une
ingnieuse opinitret digne d'une meilleure cause, il se mit de
ct et tomba au fond de la bouilloire. Un vaisseau  trois ponts
coul bas n'aurait pas fait la moiti autant de rsistance pour
tre remis  flot que ce couvercle pour se laisser repcher.

Mme avec son couvercle, la bouilloire conservait un air sombre et
entt, prsentant sa poigne comme par dfi, et claboussant par
moquerie la main de mistress Peerybingle, comme si elle lui et
dit:? je ne veux pas bouillir. Rien ne m'y forcera.

Mais mistress Peerybingle,  qui la bonne humeur tait revenue,
frotta ses petites mains l'une contre l'autre, et s'assit devant
la Bouilloire en riant. En mme temps, la flamme brilla et claira
de ses clarts vacillantes le petit faucheur, qui semblait
immobile devant son palais mauresque, comme si la flamme seule
tait en mouvement.

Et pourtant il se mouvait, deux fois par seconde, avec la plus
grande rgularit. Mais ses efforts taient effrayants  voir
quand l'heure allait sonner, et lorsqu'un coucou, paraissant  la
porte du palais, poussa six fois un cri semblable  celui d'un
spectre, le faucheur s'agita en frmissant et ses jambes
flageolaient comme si un fil de fer les lui et tirailles.

Ce ne fut que lorsqu'un mouvement violent et un grand bruit de
poids et de cordages se fut tout  fait calm, que le faucheur
effray revint  lui-mme. Il ne s'tait pas pouvant sans raison
car tout ce remue-mnage, tous ces os de squelettes qui
s'agitaient n'taient pas rassurants, et je m'tonne que les
Hollandais, gens d'humeur flegmatique, soient les auteurs d'une
pareille invention.

Ce fut en ce moment, remarquez le bien que la Bouilloire commena
sa soire. Ce fut en ce moment que la Bouilloire, s'adoucissant
jusqu' devenir musicale, laissa chapper de son gosier des
gazouillements qu'elle semblait vouloir retenir, de courtes notes
interrompues, comme si elle n'avait pas encore tout  fait mis de
ct sa mauvaise humeur. Ce fut en ce moment qu'aprs quelques
vains efforts pour rprimer sa gat, elle se dbarrassa enfin de
son air morose, perdit toute rserve et se mit  chanter une
chanson joyeuse, telle que le rossignol le plus tendre n'en a
jamais eu l'ide.

Elle tait si simple, cette chanson, que vous l'auriez comprise
comme un livre, mieux peut-tre que quelques livres que je
pourrais nommer. Avec sa chaude haleine qui s'levait en gracieux
et lgers nuages qui montaient dans la chemine comme vers un ciel
domestique, la Bouilloire accentuait son chant joyeux avec
nergie, et le couvercle, le couvercle nagure rebelle,? telle est
l'influence du bon exemple,? dansait une espce de gigue, et
tintait comme une jeune cymbale sourde et muette qui n'a jamais
connu de soeur.

Ce chant de la Bouilloire tait une invitation et un souhait de
bienvenue pour quelqu'un qui n'tait pas dans la maison, pour
quelqu'un qui allait arriver, qui approchait de cette petite
maison et de ce feu ptillant; cela n'tait pas douteux. Mistress
Peerybingle le savait bien, elle qui tait assise pensive devant
le foyer. La nuit est sombre, chantait la Bouilloire, et les
feuilles mortes jonchent le chemin; tout est brouillard et
tnbres; en bas, tout est boue et flaques d'eau; on ne voit dans
l'air qu'un point moins triste; c'est cette teinte rougetre 
l'horizon, o le soleil et le vent semblent lutter pour se
reprocher le vilain temps qu'il fait. Tout est obscur dans la
campagne; le poteau indicateur de la route se perd dans l'ombre;
la glace n'est pas fondue, mais l'eau est encore emprisonne; et
vous ne sauriez dire s'il gle ou s'il ne gle pas. Ah! le voil
qui vient, le voil, le voici!

En ce moment, s'il vous plat, le Grillon poussa son cri; coui,
coui, coui, fit-il en chorus, et sa voix tait si forte en
proportion de sa taille? on ne pouvait pas en juger, car on ne le
voyait pas,? qu'il semblait prt  crever comme un canon trop
charg; et vous auriez dit qu'il allait clater en cinquante
morceaux, tant il faisait d'efforts pour grsillonner.

Le solo de la Bouilloire tait fini; le Grillon avait pris la
partie de premier violon, et il ne la quittait pas. Bon Dieu!
comme il criait! Sa voix aigu et perante rsonnait dans toute la
maison; il semblait qu'elle allait percer les tnbres... comme
une toile perce les nuages. Il y avait de petites trilles et un
tremolo indescriptible dans le cri le plus aigu du Grillon,
lorsque, dans l'excs de son enthousiasme il faisait des sauts et
des bonds. Cependant ils s'accordaient fort bien, le Grillon et la
Bouilloire. Le refrain tait toujours le mme, mais, dans leur
mulation, ils le chantaient de plus en plus crescendo.

La jolie petite femme qui les coutait,? car elle tait jolie et
jeune quoique un peu forte,? alluma une chandelle, se tourna vers
le faucheur de la pendule, qui avait fait une bonne provision de
minutes, puis elle alla regarder  la fentre, par laquelle elle
ne vit rien  cause de l'obscurit, mais elle vit son charmant
visage se rflchir dans les vitres, et mon opinion? qui serait
aussi la vtre? est qu'elle aurait pu regarder longtemps sans voir
rien de moiti aussi agrable. Lorsqu'elle revint s'asseoir sur
son sige, le Grillon et la Bouilloire continuaient leur duo avec
le mme entrain.

C'tait entr'eux comme une course au clocher. _Cri! cri! cri!_ Le
Grillon l'emporte! _Hum! hum! hum!_ La Bouilloire prend de
l'avance. _Cri! cri! cri!_ Le Grillon gagne du terrain au retour.
Mais la Bouilloire reprend encore: _Hum! hum! Hum! _Enfin ils
s'essoufflaient, ils s'panouissaient tant l'un et l'autre, le
_Cri! cri!_ se confondait tellement avec le _Hum! hum!_ qu'il
aurait fallu une oreille plus exerce que la vtre ou la mienne
pour savoir qui l'emporterait. Mais ce qui ne fut pas douteux,
c'est que la bouilloire et le Grillon, tout deux au mme instant,
et par un accord secret connu d'eux seuls, lancrent leur chant
joyeux avec un rayon de lumire qui traversant la fentre alla
clairer jusqu'au fond de la cour. Cette lumire, tombant tout 
coup sur une certaine personne, qui arrivait dans l'obscurit, lui
exprima  la lettre, et avec la rapidit de l'clair, cette
pense:? Sois le bienvenu  la maison, mon ami! sois le bienvenu,
mon garon.

Ce but atteint, la Bouilloire, cessant de chanter, versa parce
qu'elle bouillait trop fort, et fut enleve de devant le feu.
Mistress Peerybingle courut  la porte, o elle ne put d'abord se
reconnatre au milieu du bruit des roues d'une voiture, du
trpignement d'un cheval, de la voix d'un homme, des alles et
venues d'un chien surexcit, et de la surprenante et mystrieuse
apparition d'un baby.

D'o venait ce baby, et comment mistress Peerybingle s'en empara-
t-elle en un clin d'oeil, je ne sais. Mais c'tait un enfant
vivant dans les bras de mistress Peerybingle; et elle semblait en
tre fire, pendant qu'elle tait doucement attire vers le feu
par un homme grand et robuste, beaucoup plus grand et plus g
qu'elle, qui se baissa pour l'embrasser.

-- Oh! mon Dieu, John! dit mistress Peerybingle. Dans quel tat
vous tes avec ce mauvais temps!

Il tait vraiment dans un tat pitoyable. L'pais brouillard avait
dpos sur ses cils un chapelet de gouttes d'eau congeles; et ses
favoris imprgns d'humidit brillaient  la clart du foyer des
couleurs de l'arc-en-ciel.

-- En effet, Dot, rpondit John lentement, en droulant le fichu
qui lui entourait le cou et en se chauffant les mains, ce n'est
pas un temps d't. Il n'y a rien d'tonnant que je sois ainsi
fait.

-- Je ne voudrais pas m'entendre appeler Dot, John. Je n'aime pas
ce nom. Et la moue de Mistress Peerybingle semblait dire qu'elle
l'aimait beaucoup.

-- Qu'tes-vous donc? rpondit John en la regardant de son haut
avec un sourire, et en l'treignant avec autant de dlicatesse que
pouvaient le faire sa large main et son robuste bras.

Ce brave John tait si lourd mais si doux, si grossier  la
surface et si sensible au fond du coeur, si massif en dehors, mais
si vif au dedans; si born, mais si bon!  mre Nature, donne 
tes enfants cette posie de coeur qui se cachait dans le sein de
ce pauvre voiturier, ce n'tait qu'un voiturier, et quoiqu'ils
parlent en prose, quoiqu'ils vivent en prose, nous te remercions
de nous faire vivre dans leur compagnie.

On aurait eu plaisir  voir Dot avec sa petite figure et son baby
dans ses bras, une vraie poupe que ce baby; elle regardait le feu
d'un air pensif, et inclinait sa petite tte dlicate sur le ct
du grand et robuste voiturier, avec une grce demi naturelle, demi
affecte. On aurait eu plaisir  voir celui-ci la soutenir avec
une tendre gaucherie, et faisant de son ge mr un soutien pour la
jeunesse de sa femme. On aurait eu plaisir  voir la servante
Tilly Slowbody, attendant qu'on la charget du soin du baby,
regarder ce groupe d'un air d'intrt, les yeux et la bouche
ouverts, et la tte en avant. Ce n'tait pas moins agrable de
voir John le voiturier, sur une observation de Dot, retenir sa
main qui tait sur le point de toucher l'enfant, comme s'il
craignait de le briser, et se contentant de le regarder  distance
avec orgueil; tel qu'un gros chien ferait vis--vis d'un canari,
s'il arrivait qu'il en ft le pre.

-- N'est-ce pas qu'il est beau John? Comme il est joli quand il
dort.

-- Bien joli, dit John, trs joli. Il dort presque toujours,
n'est-ce pas?

-- Mon Dieu, non, John.

-- Oh! dit John d'un air rflchi. Je croyais qu'il avait
gnralement les yeux ferms.

-- Bont de Dieu. John, vous l'veillez.

-- Voyez comme il les tourne, dit le voiturier tonn, et sa
bouche, il l'ouvre et la ferme comme un poisson dor.

-- Vous ne mritez pas d'tre pre, dit Dot, avec toute la dignit
d'une matrone exprimente. Mais comment sauriez-vous combien il
en faut peu pour troubler les enfants, John? et elle coucha
l'enfant sur son bras gauche, en lui frappant doucement le dos de
la main droite, aprs avoir pinc l'oreille de son mari en riant.

-- C'est vrai, Dot, dit John: je n'en sais pas grand chose. Pour
ce que je sais c'est que j'ai joliment lutt avec le vent ce soir.
Il soufflait du nord-ouest, droit contre la voiture, tout le long
du chemin en revenant.

-- Pauvre vieux, vraiment! s'cria mistress Peerybingle en
reprenant son activit. Tenez. Tilly, prenez mon prcieux fardeau,
pendant que je vais tcher de me rendre utile. Je crois que je
l'toufferais de baisers.  bas! Boxer,  bas! John, laissez-moi
faire le th, et puis je me mettrai  travailler comme une
abeille.

_Comment fait la petite abeille?_

vous avez appris la chanson quand vous alliez  l'cole, John!

-- Je ne la sais pas toute, rpondit John. J'tais sur le point de
la savoir toute; mais je l'aurais gte je crois.

-- Ha! ha! dit Dot en riant, et elle avait le plus joli rire que
vous ayez entendu. Quel cher vieux lourdaud vous faites, John.

Sans contester cette assertion, John sortit pour veiller  ce que
le valet de ferme, qui allait et venait dans la cour avec sa
lanterne, comme un feu follet, prt bien soin du cheval, lequel
tait plus gras que vous ne voudriez le croire, si je vous donnais
la mesure, et si vieux que le jour de la naissance se perdait dans
les tnbres de l'antiquit. Boxer, pensant que ses attentions
taient dues  toute la famille, et devaient tre distribues avec
impartialit courait  et l avec une agitation tonnante; tantt
il dcrivait des cercles en aboyant autour du cheval, pendant
qu'on le menait  l'curie; tantt il feignait de s'lancer comme
un furieux sur sa matresse, et puis il s'arrtait tout  coup,
tantt approchant son nez humide il faisait un baiser  Tilly
Slowbody assise sur une chaise basse prs du feu; tantt il
montrait une amiti incommode pour le baby, tantt aprs plusieurs
tours sur lui-mme il se couchait prs du foyer, comme s'il allait
s'tablir l pour la nuit; tantt il s'lanait dans la cour en
agitant son tronon de queue, comme s'il allait remplir une
commission dont il se souvenait  l'instant.

-- Voil la thire toute prte sur la table, dit Dot, aussi
occupe qu'une petite fille qui joue au mnage. Voici le jambon,
voil le beurre, voil le pain et le reste. Tenez, John, voil un
panier pour mettre les petits paquets, si vous en avez... Mais o
tes-vous. John! Tilly, ne laissez pas tomber l'enfant dans le
cendrier, quoi que vous fassiez.

Il faut noter que miss Slowbody, quoique cette recommandation la
ft regimber, avait un talent rare et surprenant pour mettre en
danger la vie de cet enfant. Elle tait maigre et petite de
taille, de sorte que ses vtements avaient toujours l'air de
l'abandonner. Comme tout excitait son admiration, et
principalement les bonnes qualits de sa matresse, et les
perfections de l'enfant, les bvues de miss Slowbody faisaient
honneur  son coeur, si elles n'en faisaient pas  son esprit. Si
elle mettait la tte de baby trop souvent en contact avec les
portes d'armoires, les rampes d'escalier, ou les colonnes de lit,
c'est qu'elle ne pouvait pas revenir de sa surprise d'tre si bien
traite dans la maison o elle tait. Il faut savoir que le pre
et la mre Slowbody taient des tres parfaitement inconnus, et
que Tilly avait t nourrie et leve  l'hospice. L'on sait que
les enfants trouvs ne sont pas des enfants gts.

Si vous aviez vu la petite mistress Peerybingle revenir avec son
mari, faisant de grands efforts pour soutenir les corbeilles,
efforts parfaitement inutiles, car son mari la portait  lui tout
seul, vous vous seriez bien amus, et il s'amusait bien aussi. Je
ne sais si le Grillon n'y trouvait pas galement du plaisir, car
il se mit  chanter de plus belle.

-- Ah! ah! dit John, en s'avanant lentement; il est plus gai que
jamais ce soir.

-- C'est un heureux prsage, John: cela a toujours t. Il n'y a
rien de plus fait pour porter bonheur que d'avoir un grillon dons
le foyer.

John la regarda comme si ses paroles faisaient natre dans sa tte
la pense que c'tait elle qui tait son grillon qui porte
bonheur, et tout en convenant avec elle de l'heureux prsage du
Grillon, il n'expliqua pas davantage sa pense.

-- La premire fois que j'ai entendu son chant, dit-elle, c'est le
soir que vous m'amentes ici, que vous vntes m'installer ici avec
vous dans ma nouvelle maison, dont vous me faisiez la petite
matresse. Il y a prs d'un an de cela. Vous en souvenez-vous,
John.

Oh oui. John s'en souvenait bien, je pense.

-- Le chant du Grillon me souhaita la bienvenue. Il semblait si
plein de promesses et d'encouragements. Il semblait me dire que
vous seriez bon et gentil avec moi; que vous ne vous attendiez pas
-- je le craignais, John --  trouver une tte de femme ge sur
les paules de votre jeune pouse si lgre.

John lui appuya la main sur l'paule et sur la tte, comme s'il
voulait lui dire: Non, non! je ne me suis pas attendu  cela; j'ai
t parfaitement content de ce que j'ai trouv. Et il avait
vraiment raison. Tout allait pour le mieux.

-- Et tout ce que semblait chanter le grillon s'est vrifi; car
vous avez t toujours pour moi le meilleur, le plus affectueux
des maris. Notre maison a t heureuse, John; et c'est ce qui m'a
fait aimer le Grillon.

-- Et moi aussi! moi aussi, Dot!

-- Je l'aime pour son chant qui fait natre en moi ces douces
penses. Quelquefois,  l'heure du crpuscule, lorsque je me
sentais solitaire et triste, John, -- avant que le baby ft ici,
pour me tenir compagnie et pour gayer la maison; -- lorsque je
pensais combien vous seriez seul si je venais  mourir, son cri,
cri, cri, semblait me rappeler une autre voix douce et chre qui
faisait  l'instant vanouir mon rve. Et lorsque j'avais peur, --
j'avais peur autrefois, John, j'tais si jeune, -- j'avais peur
que notre mariage ne ft pas heureux. Moi, j'tais presque une
enfant, et vous, vous ressembliez plus  mon tuteur qu' mon mari.
Je craignais que, malgr vos efforts, vous ne pussiez pas
apprendre  m'aimer, quoique vous en eussiez l'espoir et que ce
ft l'objet de vos prires. Le chant du Grillon me rendait
courage, en me remplissant de confiance. Je pensais  tout cela ce
soir, cher, pendant que j'tais assise  vous attendre, et j'aime
le Grillon pour tout ce que je viens de vous dire.

-- Et moi aussi, rpondit John. Mais, Dot, que voulez-vous dire?
que j'esprais apprendre vous aimer et que je le demandais  Dieu
dans mes prires? J'ai appris cela bien avant de vous amener ici,
pour tre la petite matresse du Grillon, Dot.

Elle appuya un instant la main sur son bras, et le regarda avec un
visage mu, comme si elle avait voulu lui dire quelque chose. Le
moment d'aprs, elle se mit  genoux devant la corbeille, triant
les paquets d'un air affair, en murmurant  demi voix.

-- Il n'y en a pas beaucoup ce soir, John, mais j'ai vu tout 
l'heure quelques marchandises derrire la charrette; et
quoiqu'elles donnent plus de peine, elles rapportent assez. Nous
n'avons pas raison de nous plaindre, n'est-ce pas? D'ailleurs vous
avez  livrer des paquets le long de la route, je pense?

-- Oh oui, dit John; beaucoup.

-- Mais qu'est-ce que c'est que cette bote ronde? John, mon
coeur, c'est un gteau de mariage.

-- Il n'y a qu'une femme pour trouver cela, dit John avec
admiration. Jamais un homme ne l'aurait devin. Je parie que si
l'on mettait un gteau de mariage dans une bote  th, dans un
baril de saumon, ou dans quoi que ce soit, une femme le
dnicherait tout de suite. Oui, je l'ai pris chez le ptissier.

-- Comme il pse! il pse un quintal! s'cria Dot, en essayant de
le soulever. De qui est-il?  qui l'envoie-t-on?

-- Lisez l'adresse de l'autre ct, dit John.

-- Comment, John! Bont de Dieu!

-- Y auriez-vous pens? rpondit John.

-- Vous ne m'en aviez rien dit, continua Dot en s'asseyant sur le
plancher et en secouant la tte, tandis qu'elle le regardait;
C'est pour Gruff et Tackleton le fabricant de joujoux.

John fit signe qu'oui.

Mistress Peerybingle secoua aussitt la tte au moins cinquante
fois; non pas pour exprimer sa satisfaction, mais bien un muet
tonnement; elle fit une moue -- il lui fallut faire effort, car
ses lvres n'taient pas faites pour la moue, j'en suis sr -- et
elle regardait son mari d'un air distrait. Pendant ce temps, miss
Slowbody, qui avait l'habitude de rpter machinalement des
fragments de conversation pour amuser le baby, qui estropiait les
noms en les mettant tous au pluriel, disait  l'enfant: Ce sont
les Gruffs et les Tackletons, les fabricants de joujoux; on achte
chez les ptissiers des gteaux de mariage pour eux, et les mamans
devinent tout ce qu'il y a dans les botes que les papas
apportent.

Et ainsi de suite.

-- Et cela se fera vraiment! dit Dot. Elle et moi nous allions
ensemble  l'cole, quand nous tions de petites filles.

John aurait pu penser  elle, puisqu'elle allait  l'cole en mme
temps que sa femme, John regarda Dot avec plaisir, mais il ne
rpondit pas.

-- Mais lui en bois vieux! Il est bien peu fait pour elle! De
combien d'annes est-il plus g que vous Gruff Tackleton, John?

-- Demandez-moi plutt combien de tasses de th je boirai ce soir
de plus qu'il n'en boirait en quatre soires, rpondit John d'un
ton de bonne humeur, en approchant une chaise de la table ronde,
et en commenant  manger le jambon. -- Quant  manger, je mange
peu, mais ce peu me profite, Dot.

Il disait cela et il le pensait toutes les fois qu'il mangeait,
mais c'tait une de ses illusions, car son apptit le trompait
toujours. Ces paroles n'veillrent cette fois aucun sourire sur
le visage de sa femme, qui resta au milieu des paquets, aprs
avoir pouss du pied la bote au gteau, qu'elle ne regardait
plus, elle ne pensait pas mme au soulier mignon dont elle tait
fire quoique ses yeux fussent fixs dessus. Absorbe dans ses
rflexions, oubliant le th et John -- quoiqu'il l'appelt et
frappt la table de son couteau pour attirer son attention, --
elle ne sortit de sa rverie que lorsqu'il se leva et vint lui
toucher le bras. Elle le regarda, et courut se mettre  la table 
th, en riant de sa ngligence. Mais son rire n'tait plus le mme
qu'auparavant; la forme et le son taient changs.

Le Grillon aussi avait cess de chanter. La cuisine n'tait plus
si gaie, elle ne l'tait plus du tout.

-- Ainsi, voil tous les paquets, n'est-ce pas, John? dit-elle en
rompant un long silence, pendant lequel l'honnte voiturier
s'tait dvou  prouver qu'il avait got  ce qu'il mangeait,
s'il ne parvenait pas  prouver qu'il mangeait peu. -- Voil tous
les paquets, n'est-ce pas John?

-- C'est l tout. Mais... non... Je..., dit-il en posant son
couteau et la fourchette, et respirant longuement. J'avoue que
j'ai entirement oubli le vieux monsieur.

-- Le vieux monsieur?

Dans la voiture, dit John. Il dormait dans la paille quand je l'ai
laiss. Je me suis presque souvenu de lui deux fois depuis que je
suis arriv, mais cela m'a pass deux fois de la tte. Hol! h!
ici! levez-vous! C'est bien, mon ami!

John dit ces dernires paroles en dehors de la maison, dans la
cour o il avait couru, une chandelle  la main.

Miss Slowbody, sentant qu'il y avait quelque chose de mystrieux
dans ce vieux monsieur, et runissant dans son imagination confuse
certaines ides de nature religieuse avec le sens de cette phrase,
se troubla tellement, que, se levant prcipitamment de sa chaise
basse auprs du feu pour se mettre sous la protection de sa
matresse, elle se croisa avec un tranger g et le heurta avec
le seul objet qu'elle avait dans les mains. Il arriva que cet
objet tait l'enfant, il s'en suivit un choc et un grand effroi,
que la sagacit de Boxer vint accrotre; car ce brave chien, plus
attentif que son matre, semblait avoir surveill l'tranger
pendant son sommeil de peur qu'il ne s'en aille en emportant
quelques jeunes plans de peupliers qui taient lis derrire la
voiture; et il l'avait si peu perdu de vue qu'il le suivait, le
nez sur ses talons, cherchant  mordre ses boutons de gutres.

-- Vous tes sans conteste un bon dormeur, monsieur, dit John,
lorsque la tranquillit fut rtablie. En mme temps, le vieillard
s'tait arrt, et restait immobile et la tte dcouverte, au
centre de l'appartement. Il avait de longs cheveux blancs, une
physionomie ouverte, des traits frais pour un homme g et des
yeux noirs, brillants et perants. Il regarda autour de lui avec
un sourire, et salua la femme du voiturier en inclinant gravement
la tte.

Son costume rappelait une mode dj bien ancienne; il tait en
drap brun. Il avait  la main un gros bton de voyage; il donna un
coup sur le plancher, et le bton s'ouvrant devint une chaise, sur
laquelle il s'assit avec beaucoup de calme.

-- Voil, dit le voiturier en se tournant vers sa femme, voil
comment je l'ai trouv assis au bord de la route, raide comme une
pierre miliaire et presque aussi muet.

-- Assis en plein air, John!

-- En plein air, rpondit le voiturier, et  la tombe de la nuit.
Port pay, m'a-t-il dit en me donnant dix-huit pence; et il est
mont dans la voiture, et le voil.

-- Il va s'en aller, je pense, John.

-- Pas du tout; il allait parler.

-- Avec votre permission, je devais tre laiss au bureau jusqu'
ce qu'on me rclamt, dit l'tranger avec douceur. Ne faites pas
attention  moi.

En parlant ainsi, il prit une paire de lunettes dans une de ses
grandes poches, un livre dans une autre, et se mit  lire
tranquillement, sans faire plus d'attention  Boxer que si c'et
t un agneau familier.

Le voiturier et sa femme changrent un regard d'inquitude.
L'tranger leva la tte, et aprs avoir jet les yeux de l'un 
l'autre, il dit:

-- C'est votre fille, mon ami?

-- C'est ma femme, rpondit John.

-- Votre nice?

-- Ma femme, reprit John.

-- Vraiment! observa l'tranger; elle est bien jeune!

Et il reprit tranquillement sa lecture; mais avant d'avoir pu lire
deux lignes, il l'interrompit de nouveau pour dire:

-- Cet enfant est  vous?

John lui fit un signe de tte gigantesque: rponse quivalente par
son nergie  celle qu'aurait faite une trompette parlante.

-- C'est une fille?

-- Un ga-a-aron, cria John.

-- Il est aussi bien jeune, n'est-ce pas?

Mistress Peerybingle se hta de rpondre: -- Deux mois et trois
jours! Il a t vaccin il y a six semaines. La vaccine a bien
pris. Le docteur l'a trouv un trs bel enfant. Il est aussi gros
que la plupart des enfants  cinq mois. Voyez, s'il n'est pas
tonnant de grosseur. Cela peut vous sembler impossible, mais il
se tient dj sur ses jambes.

Ici le souffle manqua  la petite mre, qui avait cri toutes ces
sentences  l'oreille du vieillard au point que son joli visage en
tait tout rouge; elle tenait le baby devant lui d'un air
triomphant, tandis que Tilly Slowbody tournait autour de l'enfant
en gambadant, lui disant des mots inintelligibles pour le faire
rire.

-- coutez! on vient le chercher. J'en suis sr, dit John. Il y a
quelqu'un  la porte. Ouvrez, Tilly.

Avant qu'elle y arrivt, la porte fut ouverte par quelqu'un qui
venait du dehors: c'tait une porte primitive, avec un loquet que
chacun pouvait tirer  volont, et je vous assure que beaucoup de
gens le tiraient; car les voisins de toutes conditions aimaient 
causer un instant avec le voiturier, quoiqu'il ne ft pas grand
parleur sur quelque sujet que ce ft. Quand la porte fut ouverte
elle donna entre  un homme petit, maigre, pensif,  l'air
soucieux, qui semblait s'tre taill un paletot dans la toile
d'emballage d'une vieille caisse; car lorsqu'il se retourna pour
fermer la porte, pour empcher le froid d'entrer, on lut en
grosses capitales sur son dos les lettres G et T et au-dessous
_verres_ en lettres ordinaires.

-- Bonsoir, John! dit le petit homme. Bonsoir, Mum, bonsoir,
Tilly. Bonsoir, l'inconnu. Comment va le baby, Mum? Boxer va bien
aussi, j'espre?

-- Tout va  merveille, Caleb. Vous n'avez qu' voir l'enfant,
d'abord, pour tre sr qu'il va bien.

-- Je n'ai besoin aussi que de vous voir pour tre sr que vous
allez bien, dit Caleb.

Cependant il ne la regardait pas, car il avait un regard pensif et
incertain qui s'garait sur tout autre objet que celui dont il
parlait. On pouvait en dire autant de sa voix.

-- J'en dirai autant de John, de Tilly et de Boxer.

-- Vous avez t occup jusqu' prsent, Caleb? dit le voiturier.

-- Oui,  peu prs, rpondit-il avec l'air distrait d'un homme qui
cherche la pierre philosophale. Un peu trop, peut-tre. Les arches
de No sont trs demandes en ce moment. J'aurais voulu un peu
perfectionner les gens de la famille, mais ce n'est gure possible
au prix auquel il faut les donner. On aimerait  pouvoir
distinguer Sem de Cham, et les hommes des femmes. Il ne faudrait
pas faire les mouches si grosses en proportion des lphants. A
propos, John, avez-vous quelque paquet pour moi?

Le voiturier mit la main dans une des poches du surtout qu'il
venait de quitter, et en tira un petit pot  fleurs.

-- Le voil, dit-il, avec le plus grand soin. Il n'y a pas une
feuille d'endommage. Il est plein de boutons.

L'oeil terne de Caleb se ranima en le prenant, et il remercia
John.

-- C'est cher, Caleb, dit le voiturier. C'est trs cher dans cette
saison.

-- N'importe, dit Caleb; quoi qu'il cote, ce sera bon march pour
moi. Il n'y a pas autre chose?

-- Une petite caisse, rpondit le voiturier. La voici.

-- Pour Caleb Plummer, lut le petit homme en pelant l'adresse.
_With Cash_. Avec de l'argent? Je ne crois pas que ce soit pour
moi.

-- _With Care_, avec soin lut John, par-dessus l'paule de Caleb.
O lisez-vous _Cash_?

-- C'est juste! c'est juste! Ah! si mon cher enfant qui tait en
Amrique vivait, il aurait pu y avoir de l'argent. Vous l'aimiez
comme votre fils, John, n'est-ce pas! Vous n'avez pas besoin de le
dire; je le sais parfaitement. Caleb Plummer. _With Care_. Oui,
oui, tout va bien. C'est une caisse d'yeux de poupes pour les
ouvrages de ma fille. Plut  Dieu que ce ft de vrais yeux qui lui
rendissent la vue!

-- Je voudrais bien, moi aussi, que cela put tre, dit le
voiturier.

-- Merci, dit le petit homme. Vous dites cela de bon coeur. Penser
qu'elle ne verra jamais ces poupes dont elle est entoure tout le
jour! Voil qui est poignant. Combien vous dois-je, John?

-- Vous vous moquez, ce n'est pas la peine; je me fcherai, si
vous me le demandez encore.

-- Je reconnais bien l votre bon coeur. Voyons, je crois que
c'est tout.

-- Je ne crois pas, dit le voiturier. Cherchons encore.

-- Quelque chose pour notre marchand, sans doute, dit Caleb. C'est
pour cela que je suis venu, mais ma tte est si occupe d'arches
et d'autres choses! N'est-il pas venu?

- Non, rpondit le voiturier. Il est trop occup, il va se marier.

-- Cependant il viendra, dit Caleb; car il m'a dit de suivre la
route qui mne chez moi; il y aurait dix contre un  parier qu'il
me rencontrerait. Je ferais donc bien de m'en aller. Auriez vous
la bont, madame, de me laisser pincer la queue de Boxer un
instant?

-- Pourquoi donc, Caleb? belle demande!

-- N'y faites pas attention, dit le petit homme; Il est possible
que cela ne lui plaise pas; mais j'ai reu une petite commande de
chiens jappant, et je voudrais essayer d'imiter la nature de mon
mieux pour six pence. Voil tout.

Heureusement, Boxer se mit  aboyer sans attendre le stimulant.
Mais il annonait l'approche d'un nouveau visiteur, Caleb renvoya
son exprience  un meilleur moment, mit la bote ronde sur son
paule et se hta de prendre cong. Il aurait pu s'en pargner la
peine, car il rencontra le visiteur sur le pas de la porte.

-- Oh! Vous tes ici, vous? Attendez un moment je vous emmnerai
chez moi. John Peerybingle, je vous prsente mes devoirs. Je les
prsente  votre charmante femme. Elle embellit de jour en jour,
et elle rajeunit, ce qui n'est pas le plus beau de l'histoire.

-- Je serais surprise de votre compliment, M. Tackleton, dit Dot
avec assez peu de bonne grce, si je ne savais pas quelle en est
la cause.

-- Vous la savez donc?

-- Je le crois, du moins, dit Dot.

-- Ce n'a pas t sans peine, je suppose.

-- C'est vrai.

Tackleton, le marchand de joujoux, connu sous le nom de Gruff et
Tackleton, son ancienne maison de commerce quand il avait pour
associ Gruff, Gruff le rbarbatif, Tackleton, tait un homme dont
la vocation avait t tout  fait incomprise de ses parents et de
ses tuteurs. S'ils en avaient fait un prteur d'argent, un
procureur, un recors, il aurait jet dans sa jeunesse sa gourme de
mauvais sentiments, et aprs avoir fait beaucoup d'affaires
louches, il aurait pu devenir aimable, ne ft-ce que par amour de
la nouveaut et du changement. Mais riv  la profession de
fabricant de joujoux, il tait devenu un ogre domestique, qui
avait pass toute sa vie  s'occuper des enfants, et tait leur
implacable ennemi. Il mprisait tous les joujoux; il n'en aurait
pas achet pour tout au monde. Dans sa malice, il se plaisait 
donner l'expression la plus grimaante aux fermiers qui
conduisaient les cochons au march, au crieur public qui
recherchait les consciences de procureurs perdues, aux vieilles
femmes qui raccommodaient des bas ou qui dcoupaient un pt, et
autres personnages qui composaient son fond de boutique; son
esprit jouissait, quand il faisait des vampires, des diables 
ressorts enfoncs dans une bote, destins  faire peur aux
enfants. C'tait son seul plaisir, et il se montrait grand dans
ces inventions. C'tait un dlice pour lui que d'inventer un
croquemitaine ou un sorcier. Il avait mang de l'argent pour faire
fabriquer des verres de lanterne magique o le dmon tait
reprsent sous la forme d'un homard  figure humaine. Il en avait
aussi perdu  faire faire des gants hideux. Il n'tait pas
peintre, mais avec un morceau de craie il indiquait  ses artistes
par un simple trait, le moyen d'enlaidir la physionomie de ces
monstres, qui taient capables de troubler l'imagination des
enfants de dix  douze ans pendant toutes leurs vacances.

Ce qu'il tait pour les joujoux, il l'tait, comme la plupart des
hommes, pour toutes les autres choses. Vous pouvez donc supposer
aisment que la grande capote verte qui descendait jusqu'au
mollet, et qui tait boutonne jusqu'au menton, enveloppait un
compagnon fort peu agrable.

Et pourtant, Tackleton le marchand de joujoux allait se marier;
oui il allait se marier en dpit de tout cela, et il allait
pouser une femme jeune et jolie.

Il n'avait pas du tout la mine d'un fianc, dans la cuisine du
voiturier, avec sa figure sche, sa taille ficele dans sa
redingote, son chapeau rabattu sur le nez, ses mains fourres au
fond de ses poches, son oeil ricaneur o semblait s'tre
concentre toute la noirceur de nombre de corbeaux. Pourtant il
allait se marier.

-- Dans trois jours, jeudi prochain, le dernier jour du premier
mois de l'anne, ce sera mon jour de noce, dit Tackleton.

Ai-je dit qu'il avait toujours un oeil grand ouvert, et l'autre
presque ferm, et que l'oeil presque ferm tait le plus
expressif? Je ne crois pas l'avoir dit.

-- C'est mon jour de noce, dit Tackleton en faisant sonner son
argent.

-- C'est aussi le ntre, s'cria le voiturier.

-- Ha! ha! vraiment, dit Tackleton en riant. Vous faites
prcisment un couple pareil  nous.

L'indignation de Dot  cette assertion prsomptueuse ne peut se
dcrire. Cet homme tait fou.

-- coutez, dit Tackleton en poussant le voiturier du coude et le
tirant un peu  l'cart, vous serez de la noce; nous sommes
embarqus dans le mme bateau.

-- Comment, dans le mme bateau! dit le voiturier.

--  peu de chose prs, vous savez, dit Tackleton. Venez passer
une soire avec nous auparavant.

-- Pourquoi? dit le voiturier tonn d'une hospitalit si
pressante.

-- Pourquoi? reprit l'autre, voil une nouvelle manire de
recevoir une invitation! Pourquoi? pour se rcrer, pour tre en
socit, vous savez, pour s'amuser.

-- Je croyais que vous n'tiez pas toujours sociable, dit le
voiturier avec sa franchise.

-- Allons, dit Tackleton, je vois qu'il ne sert de rien d'tre
franc avec vous; c'est parce que votre femme et vous avez l'air
d'tre parfaitement bien ensemble. Vous comprenez...

-- Non, je ne comprends pas, interrompit John, que voulez-vous
dire?

-- Eh bien! dit Tackleton, comme vous avez l'air de faire trs bon
mnage, votre socit fera un trs bon effet sur mistress
Tackleton. Et quoique je ne crois pas que votre femme me voie de
trs bon oeil, elle ne peut s'empcher d'entrer dans mes vues, car
rien que son apparition avec vous fera l'effet que je dsire.
Dites-moi donc que vous viendrez.

-- Nous nous sommes arrangs pour clbrer l'anniversaire de notre
jour de noce chez nous, nous nous le sommes promis. Vous savez que
le _chez soi_...

- Qu'est-ce que c'est que le _chez soi_? s'cria Tackleton, quatre
murs et un plafond. -- Vous avez un grillon? Pourquoi ne les tuez-
vous pas? je les tue, moi; je dteste ce cri. -- il y a quatre
murs et un plafond chez moi; venez-y.

-- Vous tuez les grillons? dit John.

-- Je les crase, rpondit l'autre en frappant le sol du talon.
Vous viendrez, n'est-ce pas? C'est autant votre intrt que le
mien que les femmes se persuadent l'une  l'autre qu'elles sont
contentes et qu'elles ne peuvent pas tre mieux. Je les connais.
Tout ce qu'une femme dit, une autre femme est aussitt dtermine
 le croire. Il y a entre elles un esprit d'mulation tel que, si
votre femme dit: Je suis la plus heureuse femme du monde, mon
mari est le meilleur des maris, et je suis folle de lui, ma femme
dira la mme chose de moi  la vtre, et plus encore, elle la
croira  moiti.

-- Voudriez-vous dire qu'elle ne le pense pas? demanda le
voiturier.

-- Qu'elle ne pense pas quoi? s'cria Tackleton avec un rire
sardonique.

Le voiturier avait envie d'ajouter: Qu'elle n'est pas folle de
vous, mais en voyant son oeil  demi ferm, et une physionomie si
peu faite pour exciter l'affection, il dit: -- Qu'elle ne le croit
pas?

-- Ah! vous plaisantez, dit Tackleton.

Mais le voiturier dont l'esprit tait trop lent pour comprendre la
signification de ses paroles, regarda Tackleton d'un air si
srieux, que celui-ci se crut oblig d'tre un peu plus explicite.

-- J'ai le got d'pouser une femme jeune et jolie dit-il; c'est
mon got et j'ai les moyens de le satisfaire. C'est mon caprice.
Mais..., regardez.

Tackleton montrant du doigt Dot assise devant le feu, le menton
appuy sur sa main, et regardant la flamme d'un air pensif. Les
regards du voiturier se portrent alternativement de sa femme sur
Tackleton, et de Tackleton sur sa femme.

-- Elle vous respecte et vous obit, sans doute, dit Tackleton;
eh! bien, comme je ne suis pas un homme  grands sentiments, cela
me suffit. Mais croyez-vous qu'il n'y ait rien de plus en elle?

-- Je crois, rpondit le voiturier, que si un homme me disait
qu'il n'y a rien de plus, je le jetterais par la fentre.

-- C'est bien cela, dit l'autre avec sa promptitude ordinaire.
J'en suis sr. Je ne doute pas que vous le feriez. J'en suis
certain. Bonsoir. Je vous souhaite de bons rves.

Le brave voiturier tait abasourdi, et ces paroles l'avaient mis
mal  l'aise, malgr lui. Il ne put s'empcher de le montrer  sa
manire.

-- Bonsoir, mon cher ami, dit Tackleton d'un air de compassion. Je
m'en vais. Je vois qu'en ralit nous sommes logs tous deux  la
mme enseigne. Ne viendrez-vous pas demain soir? Bon! Demain vous
sortirez pour faire des visites. Je sais o vous irez, et j'y
mnerai celle qui doit tre ma femme. Cela lui fera du bien. Vous
y consentez? Merci. Qu'est-ce?

C'tait un grand cri pouss par la femme du voiturier, un cri
aigu, perant, qui fit retentir la cuisine. Elle s'tait leve de
sa chaise, et elle tait debout en proie  la terreur et  la
surprise.

-- Dot! cria le voiturier. Mary! Darling! Qu'est-ce qui est
arriv?

Ils furent tous l dans un instant. Caleb, qui s'tait appuy sur
la caisse de gteau, n'avait repris qu'imparfaitement sa lucidit
d'esprit en s'veillant en sursaut, et saisit miss Slowbody par
les cheveux; mais il lui en demanda pardon aussitt.

-- Mary! s'cria le voiturier en soutenant sa femme dans ses bras;
vous trouvez-vous mal? Qu'avez-vous? dites-le moi, ma chre.

Elle ne rpondit qu'en frappant ses mains l'une contre l'autre, et
en partant d'un clat de rire. Puis, se laissant glisser  terre,
elle se couvrit le visage de son tablier, et se mit  pleurer 
chaudes larmes. Ensuite, elle clata encore de rire, aprs cela
elle poussa des cris; enfin elle dit qu'elle se sentait froide, et
elle se laissa ramener au prs du feu. Le vieillard tait debout
comme auparavant tout  fait calme.

-- Je suis mieux, John, dit-elle; je suis parfaitement remise;
je...

Mais John tait du ct oppos, et elle avait le visage tourn
vers l'trange vieillard, comme si elle s'adressait  lui. Sa tte
se drangeait-elle?

-- Ce n'est qu'une imagination, mon cher John... quelque chose qui
m'a pass tout  coup devant les yeux; je ne sais ce que c'tait.
Cela est pass, tout  fait pass.

-- Je suis charm que ce soit pass, dit Tackleton, en jetant un
regard expressif autour de la cuisine. Mais qu'est-ce que ce
pouvait tre? Caleb, quel est cet homme  cheveux gris?

-- Je ne le connais pas, monsieur, rpondit Caleb tout bas. Je ne
l'ai jamais vu de ma vie. Une bonne figure pour un casse-noisette;
tout  fait un nouveau modle. En lui faisant une mchoire
infrieure qui pendrait jusque sur son gilet, il serait trs
original.

-- Il n'est pas assez laid, dit Tackleton.

-- Ou bien pour un serre-allumettes, continua Caleb absorb dans
ses rflexions. Quel modle! On lui ouvrirait la tte pour lui
mettre des allumettes, et on lui tournerait les talons en l'air
pour les y frotter. Cela ferait trs bien sur une chemine de
bonne maison.

-- Ce n'est pas assez laid, dit M. Tackleton. Allons Caleb, venez
avec moi et portez-moi cette bote. J'espre que vous allez bien
maintenant, mistress Peerybingle?

-- Oh! tout est pass, rpondit la petite femme, en faisant un
geste comme pour le repousser. Bonsoir.

-- Bonsoir, madame; bonsoir, John Peerybingle. Caleb, prenez garde
 la bote. Je vous tuerais, si vous la laissiez tomber. Que la
nuit est noire! et comme le temps est devenu encore plus mauvais!
Bonsoir.

Et il partit, aprs avoir jet un dernier regard tout autour de la
cuisine. Caleb le suivit, en portant le gteau de mariage sur sa
tte.

Le voiturier avait t tellement mis hors de lui par le cri de sa
femme, et dans son inquitude il avait t tellement absorb par
les soins qu'il lui donnait, qu'il avait presque oubli
l'tranger, qui se trouvait maintenant la seule personne qui ne
fut pas de la maison.

John dit  Dot: -- Vous voyez que ni M. Tackleton, ni Caleb ne
l'ont rclam. Il faut que je lui fasse savoir qu'il est temps de
s'en aller.

Au mme instant, l'tranger s'avanant vers lui, lui dit:     --
Pardon, mon ami, je crains que votre femme n'ait t indispose.
Je regrette de vous donner de l'embarras, mais ne voyant pas
arriver le serviteur que mon infirmit me rend indispensable, je
redoute quelque mprise. Le temps, qui m'a rendu si utile l'abri
de votre voiture, continue  tre mauvais. Seriez-vous assez bon
pour me faire dresser un lit ici?

La pantomime de l'tranger, qui avait montr ses oreilles en
parlant de son infirmit, avait donn plus de force  ses paroles.

-- Oui, certainement, rpondit Dot avec empressement.

-- Oh! dit le voiturier surpris de la promptitude avec laquelle ce
consentement avait t donn. Bien! je n'ai rien  objecter mais
cependant je ne suis pas sr que...

-- Chut, mon cher John, interrompit-elle.

-- Bah! il est sourd comme une pierre, reprit John.

-- Je le sais, mais... Oui, monsieur. Oui, certainement. Je vais
lui dresser un lit tout de suite. John.

Comme elle courait pour excuter cette promesse, le trouble de son
esprit et l'agitation de ses manires taient si tranges, que le
voiturier la regarda tout bahi.

-- Les mamans vont donc faire les lits! dit miss Slowbody au baby
avec ses pluriels absurdes; ses cheveux tomberont tout bouriffs
quand elles teront les bonnets, et les bonnes amies assises
auprs du feu auront peur.

Avec cette attention  des bagatelles qu'accompagne souvent
l'inquitude d'esprit, le voiturier tout en se promenant de long
en large, rpta maintefois mentalement ces paroles absurdes. Il
les rpta si souvent qu'il les apprit par coeur, et il les
rcitait comme une leon, lorsque Tilly Slowbody, aprs avoir
frictionn avec la main la tte de l'enfant, lui rattacha son
bonnet.

-- Nos chres amies assises au coin du feu ont eu peur. Qu'est-ce
qui a donc pu faire peur  Dot? je ne puis me le figurer,
murmurait le voiturier en allant et venant dans la cuisine.

Il se rappelait les insinuations du marchand de joujoux, et elles
remplissaient son coeur d'un malaise vague et indfinissable. En
vain il cherchait  bannir ce souvenir, mais M. Tackleton tait un
esprit vif et rus, tandis que le voiturier ne pouvait s'empcher
de reconnatre qu'il n'tait lui-mme qu'un homme  conception
lente, pour qui une indication incomplte ou interrompue tait une
vraie torture. Ce n'tait pas qu'il voult rattacher la conduite
si extraordinaire de sa femme  aucune des paroles de
M. Tackleton, mais ces deux choses sans relation apparente entre
elles, ne cessaient pas de se reprsenter  son esprit d'une
manire insparable.

Le lit fut bientt prt; et l'tranger, refusant tout autre
rafrachissement qu'une tasse de th, se retira. Alors Dot, tout 
fait remise, dit-elle, arrangea pour son mari la grande chaise au
coin de la chemine, chargea sa pipe et la lui remit, et s'assit 
ct de lui sur son tabouret plac comme d'habitude sur le foyer.

Elle aimait bien ce tabouret, dit-elle, elle aurait toujours voulu
y tre assise sur ce petit tabouret mignon qu'elle prfrait 
tout autre sige.

Elle tait la femme du monde la plus capable de charger une pipe.
Il y avait du plaisir  la voir introduire ses jolis doigts dans
le fourneau, souffler dans le tuyau pour le nettoyer, et puis y
souffler encore une douzaine de fois, comme si elle ne savait
qu'il n'y avait plus rien  en faire sortir, le mettre devant son
oeil comme une lunette d'approche, et regarder  travers avec
mignardise. Elle dployait un vrai art  bourrer les fourneaux de
tabac, et elle mettait de l'art, oui vraiment, de l'art, lorsque
le voiturier avait mis la pipe  la bouche,  mettre le feu  la
pipe avec un papier allum, sans jamais brler le nez de son mari,
quoiqu'elle en approcht de fort prs.

Le Grillon et la bouilloire, se remettant  chanter,
reconnaissaient aussi cet art. Le feu, qui brillait d'un nouvel
clat le reconnaissait. Le petit faucheur de la pendule, dont le
travail n'attirait l'attention de personne, le reconnaissait. Et
celui qui le reconnaissait le mieux c'tait le voiturier, dont le
visage s'panouissait au milieu du tourbillon de fume.

Pendant qu'il fumait sa vieille pipe d'un air calme et pensif,
pendant que la pendule tintait, que le feu brillait, et que le
Grillon chantait, ce gnie du foyer et de la maison -- car tel
tait le Grillon -- sortit sous une forme de fe, et voqua autour
de lui des images nombreuses, des souvenirs domestiques. Des Dots
de tous les ges remplirent la chambre. Des Dots qui n'taient que
des enfants, courant devant lui, cueillant des fleurs dans les
prs, des Dots timides, fuyant  demi et cdant  demi,  son
image un peu lourde; des Dots maries faisant leur entre dans la
maison et prenant possession des cls d'un air de triomphe; des
Dots rcemment mres, suivies de Slowbody imaginaires portant des
enfants au baptme; des Dots plus ges, mais toujours charmantes
regardant danser des jeunes Dots leurs filles dans un bal
rustique, des Dots ayant pris de l'embonpoint et entoures de
leurs petits enfants; des Dots dcrpites, marchant en chancelant,
appuyes sur des btons. De vieux voituriers lui apparurent aussi
avec de vieux chiens Boxer couchs  leurs pieds; de nouvelles
voitures conduites, par de nouveaux voituriers -- les frres
Peerybingle, lisait-on sur les plaques; -- de vieux voituriers
malades, soigns par les plus gentilles mains, et enfin des tombes
de vieux voituriers dans la verdure du cimetire. Et comme le
Grillon lui montrait toutes ces choses -- il les voyait
distinctement, quoiqu'il et les yeux fixs sur le feu, -- le
coeur du voiturier se dilatait de joie et il remerciait de tout
son pouvoir les dieux de la maison, et ne pensait pas plus que
vous  Gruff et Tackleton.

Mais quelle est cette figure de jeune homme que le Grillon-fe lui
montrait si prs du tabouret de Dot.

Pourquoi se tenait-il l, tout seul, le bras sur le manteau de la
chemine, rptant toujours: Marie et pas avec moi!

Oh Dot! il n'y a plus de place pour cette vision dans toutes
celles de votre mari; pourquoi cette ombre est-elle tombe sur mon
coeur!



CHAPITRE II

Second Cri.

Caleb Plummer et la fille aveugle habitaient seuls ensemble, comme
disent les livres de contes. -- Je bnis ces livres, et j'espre
que vous les bnirez comme moi de ce qu'ils racontent quelque
chose de ce monde prosaque. Caleb Plummer et sa fille aveugle
habitaient seuls ensemble, dans une petite baraque en bois,
appuye contre la maison de Gruff et Tackleton, qui faisait
l'effet d'une verrue sur un nez. La maison de Gruff et Tackleton
tait celle qui faisait le plus de figure dans toute la rue,
tandis que vous auriez dmoli en deux coups de marteau toute la
baraque de Caleb, et vous en auriez emport tous les dbris sur
une seule voiture.

Si quelqu'un avait arrt ses yeux pour honorer d'un regard la
place de la masure de Caleb Plummer, ce n'aurait t sans doute,
que pour en approuver la dmolition pour cause d'embellissement de
la rue; car elle faisait sur la maison de Gruff et Tackleton
l'effet d'une excroissance, telle qu'une verrue sur un nez, un
coquillage sur la carne d'un navire, un clou sur une porte, un
champignon sur la tige d'un arbre. Mais c'tait de ce germe
qu'tait sorti le tronc superbe de Gruff et Tackleton. Sous ce
toit crevass, l'avant-dernier Gruff avait commenc, sur une
petite chelle, la fabrique de joujoux pour des garons et des
filles, maintenant devenus vieux, qui en avaient jou, qui les
avaient briss et qui avaient t dormir.

J'ai dit que Caleb et sa pauvre fille aveugle habitaient l, mais
j'aurais d dire que Caleb habitait l et que sa fille habitait
ailleurs; elle habitait une demeure enchante par le talent de
Caleb, o la pauvret, le dnuement, et les soucis ne pntraient
jamais. Caleb n'tait pas sorcier, mais il possdait l son art
magique rserv aux hommes: la magie du dvouement, et l'amour
sans bornes. La nature avait t sa seule matresse, et lui avait
enseign  produire tous ses enchantements.

La fille aveugle n'avait jamais su que le plafond tait sale, les
murs dcrpits et lzards, et laissant  l'air des passages de
plus en plus nombreux; que les solives vermoulues taient prtes 
s'effondrer; que la rouille mangeait le fer, la pourriture le
bois, et la moisissure le papier; enfin que le dlabrement de la
masure s'aggravait chaque jour. Elle ne sut jamais que la table 
manger ne portait qu'une vaisselle brche, que le dcouragement
et les chagrins attristaient la maison, et que les cheveux de son
pre blanchissaient  vue d'oeil. Elle ne sut jamais qu'ils
avaient un matre froid, exigeant et intress; elle ne sut jamais
en un mot que Tackleton tait Tackleton, mais elle vivait dans la
croyance que dans son humour excentrique il aimait  plaisanter
avec eux, et, qu'tant leur ange gardien, il ddaignait de leur
dire une parole de remerciement.

Tout cela tait l'oeuvre de Caleb, l'oeuvre de son brave homme de
pre! Mais il avait aussi un Grillon dans son foyer; et pendant
qu'il coutait avec tristesse sa musique, au temps que sa pauvre
aveugle sans mre tait jeune, cet esprit lui inspira la pense
que cette funeste privation de la vue pourrait tre change en
bonheur, et que sa fille pourrait tre rendue heureuse par ces
petits moyens. Car tous les tres de la tribu des grillons sont de
puissants esprits, quoique ceux qui conversent avec eux ne le
sachent pas le plus souvent, et il n'y a pas, dans le monde
invisible, de voix plus aimables et plus vraies, sur lesquelles on
puisse mieux compter, et qui donnent des conseils plus affectueux,
que les voix du foyer et du coin du feu, quand elles s'adressent 
l'espce humaine.

Caleb et sa fille taient ensemble  l'ouvrage dans leur chambre
d'habitude, qui leur servait  tous les usages de la vie, et
c'tait une trange pice. Il y avait l des maisons  divers
degrs de construction pour des poupes, de toutes les conditions;
des maisons modestes pour les poupes de fortune mdiocre, des
maisons avec une chambre et une cuisine seulement pour les poupes
de basse classe, des maisons somptueuses pour les poupes du grand
monde. Plusieurs de ces maisons taient meubles d'une manire
analogue  leur destination; d'autres pouvaient l'tre sur un
simple avis et il ne fallait pas aller loin pour trouver des
meubles. Les personnages de tout rang  qui ces maisons taient
destines taient l couchs dans des corbeilles, les yeux fixs
au plafond, ils n'y taient pas ple-mle, mais runis d'aprs
leur rang, et les distinctions sociales y taient encore plus
marques que dans le monde rel, o elles se trouvent beaucoup
plus dans le vtement que dans le corps, et souvent un corps qui
serait fait pour une classe leve n'est couvert que d'un vtement
appartenant  la classe la plus humble. Ici la noblesse avait des
bras et des jambes de cire, la bourgeoisie n'avait les membres
qu'en peau, et le peuple qu'en bois.

Outre les poupes, il y avait bien d'autres chantillons du talent
de Caleb Plummer; dans sa chambre, il y avait des arches de No,
o les animaux taient entasss de manire  tenir le moins de
place possible, et  supporter des secousses sans se casser. La
plupart de ses arches de No avaient un marteau sur la porte,
appendice peu naturel, mais qui ajoutait un ornement gracieux 
l'difice. On y voyait des vingtaines de petites voitures, dont
les roues, quand elles tournaient, faisaient entendre une musique
plaintive. On y voyait de petits violons, de petits tambours et
autres instruments de torture pour les oreilles des grandes
personnes, tout un arsenal de canons, de fusils, de sabres et de
lances. On y voyait de petits saltimbanques en culottes rouges,
franchissant des obstacles en ficelle rouge, et descendant de
l'autre ct, la tte en bas et les pieds en l'air. On y voyait
des vieux  barbes grises, sautant comme des fous par dessus des
barrires horizontales, places exprs au travers de la porte de
leurs maisons. On y voyait des animaux de toute espce et des
chevaux de toutes les races, depuis le grison juch sur quatre
chevilles plantes dans son corps en guise de jambes, jusqu'au
magnifique cheval de course prt  gagner le prix du roi au grand
Derby. Il aurait t difficile de compter les nombreuses douzaines
de figures grotesques qui taient toujours prtes  commettre
toute espce d'absurdits  la premire impulsion d'une manivelle,
de sorte qu'il n'aurait pas t ais de citer une folle, un vice,
une faiblesse, qui n'et pas son type exact ou approchant dans la
chambre de Caleb Plummer. Et ce n'tait pas sous une forme
exagre, car il ne faut pas de fortes manivelles pour pousser les
hommes et les femmes  faire des actes aussi tranges que jamais
jouet d'enfant a pu en excuter.

Au milieu de tous ces objets, Caleb et sa fille taient assis et
travaillaient. La jeune aveugle habillait une poupe, et Caleb
peignait et vernissait la faade d'une charmante petite maison.

L'air soucieux imprim sur les traits de Caleb, sa physionomie
rveuse et absorbe qui aurait convenu  un alchimiste et  un
savant profond, faisaient au premier abord un contraste frappant
avec la trivialit de son occupation. Mais les choses triviales,
que l'on fait pour avoir du pain, deviennent au fond des choses
srieuses; et je ne saurais dire, Caleb et-il t lord
chambellan, ou membre du parlement, un avocat, un grand
spculateur, s'il aurait pass son temps  faire des choses moins
bizarres, tandis que je doute fort qu'elles eussent t moins
innocentes.

-- Vous avez donc t  la pluie hier soir, pre, avec votre belle
redingote neuve? lui dit sa fille.

-- Avec ma belle redingote neuve? rpondit Caleb, en jetant sur la
corde o schait suspendue la vieille souquenille de toile
d'emballage que nous avons dcrite.

-- Que je suis heureuse que vous l'ayez achete, pre.

-- Et  un tel tailleur, encore, dit Caleb. Le tailleur le plus 
la mode. Elle est trop belle pour moi.

La jeune aveugle quitta son ouvrage et se mit  rire avec bonheur.

-- Trop belle, pre! Qu'est-ce qui peut tre trop beau pour vous?

-- Je suis presque honteux de la porter, dit Caleb en voyant
l'effet de ses paroles sur le visage panoui de sa fille; lorsque
j'entends les enfants et les gens dire derrire moi: oh! c'est un
lgant! je ne sais plus de quel cot regarder. Et ce mendiant qui
ne voulait pas s'en aller hier au soir; il ne voulait pas me
croire quand je l'assurais que j'tais un homme du commun. Non,
Votre Honneur, m'a-t-il dit, que Votre Honneur ne me dise pas
cela! J'en ai t tout confus et il me semblait que je ne devais
pas porter un habit aussi beau.

Heureuse aveugle quelle joie elle avait dans son coeur!

-- Je vous vois, pre, dit-elle en frappant des mains, je vous
vois aussi distinctement que si j'avais des yeux que je ne
regrette jamais quand vous tes  mes cts. Un drap bleu!

-- D'un beau bleu, dit Caleb.

-- Oui, oui, d'un bleu clatant! s'cria la jeune aveugle en
tournant sa figure radieuse, la couleur que je me rappelle avoir
vue dans la flicit du ciel! Vous m'avez dit tout  l'heure que
c'tait un bel habit bleu...

-- Et bien fait pour la taille, dit Caleb.

-- Oui, bien fait pour la taille! s'cria la jeune aveugle en
riant de bon coeur; je vous vois, mon cher pre, avec vos beaux
yeux, votre jeune figure, votre dmarche leste, vos cheveux noirs,
votre air jeune et gracieux.

-- Allons, allons, dit Caleb, vous allez me rendre fier,
maintenant.

-- Je crois que vous l'tes dj, s'cria-t-elle en le montrant du
doigt, je vous connais mon pre; ah! ah! je vous ai devin!

Quelle diffrence entre le portrait qu'elle s'en faisait dans son
imagination et le vrai Caleb. Elle avait parl de sa marche
dgage; en cela elle ne s'tait pas trompe. Depuis de nombreuses
annes dj, il n'tait jamais entr dans sa maison de son pas
naturel et tranant, mais il l'avait contrefait pour tromper les
oreilles de sa fille, et les jours mme o il tait le plus triste
et le plus dcourag, il n'avait jamais voulu attrister le coeur
de son enfant, et avait toujours pass le seuil de la porte d'un
pas lger.

Dieu le savait! mais je pense que le regard vague et l'air gar
de Caleb devaient provenir de cette confusion qu'il avait faite 
dessein de toutes les choses qui l'entouraient, pour l'amour de sa
fille aveugle. Comment le pauvre homme n'aurait-il pas t un peu
gar aprs avoir dtruit sa propre identit et celle de tous les
objets qui l'entouraient.

-- Allons, tout cela, dit Caleb, en se levant un moment aprs
s'tre remis au travail et en reculant de deux pas pour mieux se
rendre compte de la perspective, tout cela est aussi exact que six
fois deux liards peuvent faire six sous. C'est dommage que la
maison vous prsente une faade de tous les cts, si au moins il
s'y trouvait un escalier pour pouvoir circuler dans les divers
appartements; mais voil que je me fais encore illusion et que je
crois  la ralit de tout cela; c'est la mauvais ct de mon
mtier.

-- Vous parlez tout  fait bas, mon pre, seriez-vous fatigu?

-- Fatigu s'cria Caleb avec beaucoup d'animation; qu'est ce qui
pourrait me fatiguer. Berthe? Je ne fus jamais fatigu. Que
voulez-vous dire?

Pour donner une plus grande force  ces paroles, Caleb, bien sans
le vouloir, s'tait mis  imiter deux bonshommes qui se trouvaient
sur la chemine, et qui s'tiraient les bras en billant, puis il
se mit  fredonner un fragment de refrain. C'tait une chanson
bachique qui fit encore un plus grand contraste avec sa figure
naturellement maigre et triste.

-- Comment! je vous trouve en train de chanter, dit M. Tackleton
en arrivant et montrant sa tte entre la porte. Cela va bien,
chantez; je ne chante pas, moi!

Personne, certes, ne l'aurait souponn de chanter, et il n'avait
pas une figure qui en et le moins du monde l'air.

-- Je ne pourrais chanter, non, continua M. Tackleton. Je suis
charm que vous le puissiez, vous; j'espre que vous pouvez
travailler galement. Vous avez du temps de reste pour travailler
et pour chanter, il parat.

-- Si vous pouviez seulement le voir, Berthe, murmura Caleb 
l'oreille de sa fille, quel homme joyeux! vous croiriez qu'il vous
parle srieusement, si vous ne le connaissiez aussi bien que moi.

La jeune aveugle sourit en remuant la tte en signe d'assentiment.

-- On dit qu'il faut s'appliquer  faire chanter l'oiseau qui ne
chante pas, grommela M. Tackleton. Mais lorsque le hibou qui ne
sait pas et qui ne doit pas chanter veut chanter, que doit-on
faire?

-- Si vous pouviez le voir en ce moment, dit Caleb  sa fille
encore plus doucement, oh! qu'il est gracieux!

-- Vous tes donc toujours agrable et gai avec nous, s'cria
Berthe en souriant.

-- Ah! vous voil, vous? rpondit Tackleton. Pauvre idiote!

Il s'tait mis rellement dans la tte qu'elle tait idiote, et se
fondait peut-tre dans cette opinion sur la gaiet et l'affection
qu'on lui tmoignait.

-- Bien! vous tes l; comment allez-vous? lui dit Tackleton de sa
voix brusque.

-- Oh! Bien, compltement bien. Je suis si heureuse quand vous
venez me voir. Je vous souhaite autant de bonheur que vous
voudriez que les autres en eussent, si c'est possible.

-- Pauvre idiote, murmura Tackleton, pas un rayon, pas une lueur
de raison!

La jeune aveugle prit sa main et la baisa, elle la garda un moment
entre les siennes et y appuya tendrement une de ses joues avant de
l'abandonner. Il y avait une telle affection et une si grande
reconnaissance dans cet acte, que Tackleton lui-mme fut mu de le
voir, et lui dit plus doucement que d'habitude:

-- Quelles affaires avons-nous maintenant?

-- Je l'ai enferm sous mon oreiller en allant me coucher hier au
soir, dit Berthe, et je me le suis rappel en rvant. Et lorsque
le jour est venu, et l'clatant soleil _rouge_, le soleil _rouge_,
pre?

-- Rouge le matin comme le soir, Berthe, rpliqua le pauvre Caleb,
en levant un triste regard vers celui qui le faisait travailler.

-- Quand il est venu, quand j'ai senti dans la chambre cette
chaleur et cette lumire, il m'a sembl que j'allais m'y heurter
en marchant, alors j'ai tourn vers lui le petit arbuste en
remerciant Dieu qui a fait des choses aussi prcieuses, et en vous
remerciant vous qui me les avez envoyes pour m'tre agrable.

-- Aussi folle qu'une chappe de Bedlam! dit Tackleton entre ses
dents. Nous allons tre forcs d'en venir aux menottes et aux
camisoles de force. Ce ne sera pas long.

Caleb, les mains croises et pendantes, regardait fixement celle
qui venait de parler, et se demandait si rellement -- il doutait
de cela! -- Tackleton avait fait quelque chose pour mriter ces
remerciements. Il et t trs difficile  Caleb de dcider en ce
moment, ft-il menac de mort, s'il devait tomber aux genoux du
marchand de joujoux, ou le chasser de chez lui  grands coups de
pied. Caleb savait bien cependant que c'tait lui qui avait
apport  sa fille le petit rosier, et que c'tait lui qui avait
invent l'innocente dception qui avait empch Berthe de se
douter de toutes les choses dont il se privait chaque jour afin de
la rendre moins malheureuse.

-- Berthe, dit Tackleton, affectant pour une fois un peu de
cordialit! venez ici.

-- Oh! je puis aller droit  vous, sans que vous ayez besoin de me
guider, rpondit-elle.

-- Vous dirai-je un secret, Berthe?

-- Si vous le voulez, rpondit-elle avec empressement.

Comme il s'illumina ce visage obscurci! comme cette figure devint
joyeuse et attentive!

-- C'est bien aujourd'hui que cette petite... comment est son nom,
cette enfant gte, la femme de Peerybingle, vous fait sa visite
habituelle, c'est bien ce soir, n'est-ce pas? dit Tackleton avec
une expression de rpugnance pour la chose dont il parlait.

-- Oui, rpondit Berthe. C'est bien aujourd'hui.

-- Je le savais dit Tackleton. Je dsirerais me joindre  votre
partie.

-- Avez-vous entendu cela, pre! s'cria la jeune aveugle avec
transport.

-- Oui, oui, je l'ai entendu, murmura Caleb avec le regard fixe
d'un somnambule, mais je ne le crois pas. C'est un de mes
mensonges, sans aucun doute.

-- Voyez-vous, je voudrais runir dans votre socit les
Peerybingle avec May Fielding, dit Tackleton. Je fais des
dmarches pour me marier avec May.

-- Vous marier! s'cria la jeune aveugle en tressaillant devant
lui.

-- Elle est tellement idiote, murmura Tackleton, que je ne
m'attendais pas  ce quelle me comprit. Oui, Berthe, me marier!
l'glise, le prtre, le clerc, le bedeau, la voiture  glaces, les
cloches, le repas, le gteau de mariage, les rubans, les os 
molle, les couteaux, et tout le reste de ces folies. Une noce,
vous savez: une noce, ne savez-vous pas ce que c'est qu'une noce?

-- Je le sais, rpondit doucement la jeune aveugle, je comprends.

-- Vraiment? murmura Tackleton. C'est plus que ce que j'attendais.
Bien! c'est pour cette raison que je veux faire partie de votre
runion, et y amener May ainsi que sa mre. Je vous enverrai pour
ce soir quelque petite chose, un gigot de mouton on quelque autre
plat confortable. Vous m'attendrez?

-- Oui, rpondit-elle.

Elle avait laiss tomber sa tte et s'tait retourne; et elle
demeurait, les mains croises, rveuse.

-- Je pense que vous m'avez bien compris dit Tackleton en
s'adressant  elle; car vous semblez avoir oubli ce que je vous
ai dit... Caleb!

-- Je me hasarderai  dire que je suis ici, je suppose, pensa
Caleb... Monsieur!

-- Ayez soin qu'elle n'oublie pas ce que je lui ai dit.

-- Elle n'oublie jamais, rpondit Caleb. C'est une des qualits
qui sont parfaites chez elle.

-- Chaque homme s'imagine que les oies qui lui appartiennent sont
des cygnes, observa le marchand de joujoux en haussant les
paules! Pauvre diable!

S'tant dlivr lui-mme de cette remarque avec un mpris infini,
le vieux Gruff et Tackleton sortit.

Berthe resta o il l'avait laisse, perdue dans ses rflexions. La
gat s'tait vanouie de son visage baiss, et elle tait bien
triste. Trois ou quatre fois elle secoua la tte, comme si elle
regrettait quelque souvenir ou quelque perte; mais ses tristes
rflexions ne se rvlrent par aucune parole.

Caleb avait t occup pendant ce temps  joindre le timon des
chevaux  un wagon par un procd sommaire, en clouant le harnais
dans les parties vives de leurs corps, lorsqu'elle se dressa tout
 coup de sa chaise, et venant s'asseoir prs de lui, elle lui
dit:

-- Mon pre, je suis dans la solitude des tnbres. J'ai besoin de
mes yeux, mes yeux patients et pleins de bonne volont.

-- Voici vos yeux, dit Caleb, ils sont toujours prts; ils sont
plus  vous qu' moi, Berthe, et  chaque heure des vingt-quatre
heures. Que voulez-vous faire de vos yeux, ma chre?

-- Regardez autour de la chambre, mon pre.

-- C'est fait, dit Caleb. Vous n'avez pas plutt parl que c'est
fait, Berthe.

-- Dites-moi ce que vous voyez ici autour.

-- Tout est la mme chose qu' l'ordinaire, dit Caleb, grossier
mais bien conditionn: de gaies couleurs sur les murs, de
brillantes fleurs sur les plats et les assiettes, des bois polis,
des poutres et des panneaux luisants, la maison respire partout
l'enjouement et la gat, et est vraiment fort gentille.

Elle tait agrable et gaie partout o les mains de Berthe avaient
l'habitude et pouvaient atteindre. Mais il n'en tait pas ainsi
des autres endroits, ils n'taient nullement gais ni agrables, il
n'tait pas possible de le dire, quoique ils eussent t si bien
transforms par Caleb.

-- Vous avez votre habit de travail, et vous n'tes pas si lgant
qu'avec le bel habit bleu, dit Berthe en touchant son pre.

-- Non, pas si lgant rpondit Caleb; mais assez joli, cependant.

-- Mon pre, dit la jeune aveugle en se rapprochant tout  fait de
lui et passant un de ses bras autour de son cou, dites-moi quelque
chose de May; elle tait bien jolie, n'est-ce pas!

-- Elle tait, certes, dit Caleb, vraiment jolie. Et c'tait une
chose tout  fait rare pour lui cette fois de ne pas avoir besoin
de recourir  ses inventions habituelles.

-- Ses cheveux sont noirs, dit Berthe pensivement, plus noirs que
les miens. Sa voix est douce et pleine d'harmonie, je m'imagine.
J'ai souvent aim  l'entendre. Sa taille...

-- Il n'y a pas une seule poupe dans la salle qui puisse
l'galer, dit Caleb, et ses yeux...

Il s'arrta, car Berthe avait resserr encore plus ses bras autour
de son cou, et il ne comprit que trop bien ce pressant
avertissement.

Il toussa un moment, il hsita un moment, et se mit  entonner sa
chanson  boire, sa ressource infaillible dans les moments
difficiles.

-- Notre ami? mon pre? notre bienfaiteur. Et je ne suis jamais
fatigue de savoir ce qui le concerne. En ai-je jamais t
fatigue? dit-elle rapidement.

-- Non, certainement, rpondit Caleb, et avec raison.

-- Ah! avec tant de raison! s'cria la jeune aveugle d'un ton si
ardent; que Caleb, quoique ses motifs fussent si purs, n'eut pas
le courage de la regarder en face, mais baissa les yeux comme si
elle avait pu s'apercevoir de son innocente tromperie.

-- Alors, parlez-moi encore de lui, mon cher pre, dit Berthe,
parlez-m'en souvent. Sa figure est bienveillante, bonne et tendre.
Elle est honnte et vraie. J'en suis sre. Ce coeur gnreux, qui
dissimule tous ses bienfaits sous une apparence de rpugnance et
de rudesse, se trahit dans ses regards, sans doute?

-- Et lui donne un air noble, ajouta Caleb dans son dsespoir
tranquille.

-- Et lui donne l'air noble, s'cria la jeune aveugle. Il est plus
g que May, pre?

-- Oui, dit Caleb en hsitant et comme malgr lui. Oui, il est un
peu plus g que May, mais cela ne signifie rien.

--  mon pre, oui. tre sa compagne patiente dans les infirmits
de son ge; tre sa garde-malade agrable dans ses maladies, et
son amie constante dans ses souffrances et dans ses chagrins; ne
pas connatre la fatigue quand on travaille pour l'amour de lui,
le veiller, le soigner, s'asseoir auprs de son lit, et faire la
conversation avec lui  son rveil, et prier pour lui pendant son
sommeil, quels privilges elle aura! quelles occasions de lui
prouver sa fidlit et son dvouement! Fera-t-elle tout cela, mon
cher pre?

-- Je n'en doute point, dit Caleb.

-- J'aime May, mon pre; je puis l'aimer du fond de mon me!
s'cria la jeune aveugle. Et en disant ces paroles, elle approcha
du visage de Caleb sa pauvre figure prive de lumire, et pleura
tellement que celui-ci fut presque fch de lui avoir procur ce
bonheur plein de larmes.

Pendant ce temps, il y avait eu chez John Peerybingle une assez
notable commotion, car naturellement la petite mistress
Peerybingle ne voulait pas aller dehors sans avoir avec elle le
baby; et mettre le baby en tat de sortir prenait du temps. Non
pas que ce ft beaucoup de chose que le baby comme poids, mais
avant d'avoir tout prpar pour lui, cela n'en finissait point, et
il n'tait pas utile de se presser. Par exemple: lorsque le baby
fut habill et crochet jusqu' un certain point, et que vous
auriez pu raisonnablement supposer qu'il manquait une touche ou
deux pour achever sa toilette, et en faire un baby prsentable 
tout le monde, il fut inopinment coiff d'un bonnet de flanelle
et port au berceau; alors il sommeilla entre deux couvertures
pendant la plus grande partie d'une heure. De cet tat d'inaction
il fut ramen tout  fait resplendissant, et rugissant violemment
pour avoir sa part -- s'il est permis de m'exprimer ainsi qu'on le
fait gnralement - d'un lger repas. Aprs cela, il alla dormir
de nouveau. Mistress Peerybingle mit  profit cet intervalle pour
se faire aussi belle que chacun de vous peut penser qu'une jeune
femme puisse le faire, et pendant cette courte trve, miss
Slowbody s'insinua elle-mme dans un spencer d'une confection si
surprenante et si ingnieuse qu'il ne semblait avoir t fait ni
pour elle, ni pour aucune autre personne de l'univers, et qui
pouvait poursuivre sa course solitaire sans attirer le moindre
regard de personne. Pendant ce temps le baby bien veill tait
par, par les efforts runis de mistress Peerybingle et de miss
Slowbody, d'un manteau couleur de lait pour son corps et d'une
espce de bonnet nankin; ce ne fut qu'alors que tous trois
sortirent; le vieux cheval pendant une heure s'tait occup 
creuser et dgrader la route de ses impatients autographes pour la
valeur du droit  payer  la barrire, et par la mme raison Boxer
se montrait dans une lointaine perspective attendant immobile et
jetant un regard en arrire sur le cheval comme s'il voulait le
tenter de prendre la mme route que lui et de partir sans ordre.

Quant  une chaise ou  tout autre espce d'aide pour placer
mistress Peerybingle dans la voiture, vous connaissez vraiment peu
John, je m'en flatte, si vous croyez que cela lui fut ncessaire.
Avant que vous ayez eu le temps de le regarder, il l'enleva de
terre et elle se trouva  sa place, frache et rose, qui lui
disait: John! comment pouvez-vous! pensez  Tilly!

Si je pouvais me permettre de mentionner les jambes d'une jeune
personne, pour un motif quelconque, je vous ferais observer que
celles de miss Slowbody semblaient destines  la singulire
fatalit d'tre constamment heurtes, et il leur tait impossible
d'effectuer la moindre monte ou descente sans s'en rappeler la
circonstance par une entaille, de mme que Robinson Cruso
marquait les jours sur son calendrier de bois. Mais de peur d'tre
considr comme impoli je garde le reste de mes penses pour moi.

-- John, avez-vous pris le panier o se trouvent le veau et le
pt et les autres choses; et les bouteilles de bire? dit Dot. Si
vous les avez oublis, il faut les aller chercher  la minute.

-- Vous tes une dlicate petite femme, rpondit le voiturier, de
me dire de retourner aprs m'avoir fait perdre un quart-d'heure de
mon temps.

-- Je suis fche de cela, John, dit Dot avec embarras, mais je ne
saurais penser  rendre visite  Berthe, je n'irai jamais, John,
pour aucune raison, sans le pt au veau et au jambon, et les
autres choses et les bouteilles de bire.

-- Way!

Ce monosyllabe s'adressait au cheval, qui n'y faisait aucune
attention.

-- Oh! arrtez Way, John! dit mistress Peerybingle, s'il vous
plait!

-- Il sera bien temps de l'arrter, rpliqua John, lorsque j'aurai
oubli quelque chose. Le panier est l, et suffisamment en sret.

-- Quel monstre vous tes, John, de ne me l'avoir pas dit, et en
me sachant si inquite! Je dclare que je n'irais jamais chez
Berthe sans le pt au veau et au jambon, les autres choses et les
bouteilles de bire, pour rien au monde. Rgulirement tous les
quinze jours depuis que nous sommes maris, John, nous y avons
fait notre petit pique-nique. Si une seule chose devait aller mal
dans cette partie, je crois que nous ne serions plus jamais
heureux.

-- C'est une pense de la premire importance, dit le voiturier,
et je vous honore pour cela, petite femme.

-- Mon cher John, rpliqua Dot en devenant vraiment rouge, ne
parlez pas de m'honorer. Grand Dieu!

--  propos, observa le voiturier, ce vieux monsieur...

Elle fut visiblement et instantanment embarrasse.

-- C'est un singulier original, dit le voiturier en regardant
droit devant lui tout le long de la route. Je ne sais que penser
de lui. Je ne remarque pourtant rien de dangereux en lui.

-- Rien du tout. Je suis sre, tout  fait sre qu'il n'a rien de
dangereux.

-- Oui? dit le voiturier, les yeux attachs sur son visage et 
cause du ton dont elle avait prononc ces paroles. Je suis
satisfait que vous en soyez certaine, parce que cela confirme ma
certitude. Il est curieux qu'il se soit mis dans la tte de venir
loger chez nous, n'est-ce pas? Il y a des choses parfois si
tranges.

-- Si tranges! rpondit Dot d'une voix basse et  peine
perceptible.

-- Cependant ce vieux gentleman parat tre une bonne nature, dit
John, et il paye comme un gentleman, et je pense qu'on peut se
fier  sa parole comme  celle d'un gentleman. J'ai eu ce matin
une longue conversation avec lui, il m'a dit qu'il m'entendait
mieux, parce qu'il commenait  s'habituer  ma voix. Il m'a parl
de beaucoup de choses qui le concernaient, et je lui ai beaucoup
parl aussi de moi, et il m'a fait quelques rares questions. Je
l'ai inform que j'avais deux chemins  servir, comme vous savez;
que je passais un jour par celui de droite, et le jour suivant par
celui de gauche -- et, tant tranger, il a voulu connatre le nom
des localits o je passe -- et il s'est intress  cette
nomenclature. -- Alors, a-t-il dit, ce soir je retournerai par le
mme chemin que vous, lorsque je croyais que vous feriez votre
retour par une direction exactement oppose. C'est important. Je
vous embarrasserai de moi peut-tre encore une fois, mais je
m'engage  ne plus dormir si profondment. C'est qu'il tait
profondment endormi, srement. -- Dot,  quoi pensez-vous?

-- Je pensais, John, ... Je vous coutais.

-- Oh! c'est trs bien, dit l'honnte voiturier. J'tais effray
de l'air de votre figure, et j'avais peur qu'ayant parl si
longuement vous ne vous soyez laisse aller  penser  autre
chose; j'tais bien prs de le penser.

Dot ne rpondit pas, et ils roulrent pendant quelque temps en
silence. Mais il n'tait pas facile de rester silencieux longtemps
dans la voiture de John Peerybingle, car il n'y avait personne qui
n'et quelque petite chose  dire, et quand mme ce n'aurait t
que le comment allez-vous d'usage; et le plus souvent,
assurment ce n'tait gure davantage, il fallait pourtant y
rpondre avec une spirituelle cordialit non pas simplement par un
signe de tte ou par un sourire, mais par une action complte des
poumons tout comme dans une discussion parlementaire  la chambre.
Parfois, des passants  pied ou  cheval voyageaient un petit
morceau de chemin auprs de la voiture pour babiller un moment, et
alors des deux cts beaucoup de paroles taient changes.

Puis Boxer, quand il s'agissait de reconnatre un ami du voiturier
ou de le lui faire reconnatre, valait autant qu'une demi-douzaine
de chrtiens. Tout le long de la route, chaque tre le
connaissait, spcialement les poules et les cochons qui, ds
qu'ils le voyaient approcher, le corps tout de ct, les oreilles
dresses avec curiosit, et son morceau de queue se balanant d'un
ct et d'autre, se rfugiaient immdiatement dans leurs quartiers
sans se soucier de l'honneur d'avoir avec lui plus grande
accointance. Il avait partout une occupation: il donnait un coup
d'oeil dans tous les petits chemins, regardait dans tous les
puits, se montrait dans toutes les fermes, se prcipitait au
milieu de toutes les coles d'enfants, mettait en droute tous les
pigeons, faisait grossir la queue de tous les chats, et faisait
son entre dans tous les cabarets comme une pratique habituelle.

Ds qu'il arrivait, le premier qui le voyait s'criait: hol!
voici Boxer! et alors quelqu'un sortait aussitt accompagn de
deux ou trois personnes, pour donner le bonjour  John Peerybingle
et  sa jolie femme.

Les ballots et les petits paquets taient nombreux pour le
voiturier, et constituaient pour lui de nombreuses haltes pour
l'expdition comme pour la livraison; ce qui n'tait pas du reste
la plus mauvaise partie de la journe. Une partie des gens
attendaient si impatiemment leurs paquets, et d'autres taient au
contraire si surpris de les recevoir! et d'autres aussi taient si
inpuisables dans leurs instructions et leurs recommandations, et
John prenait un si grand intrt  tous les paquets, que c'tait
comme une vraie scne de thtre. Il y avait galement des
articles  charrier qui rclamaient une discussion considrable,
et pour lesquels le voiturier tait oblig d'entrer dans une foule
de dtails avec ceux qui les expdiaient; Boxer assistait
habituellement  ces discussions tantt paraissant plong dans une
attention et une immobilit profondes, tantt dcrivant avec
transport de nombreux cercles en courant autour des discoureurs et
aboyant lui-mme  s'enrouer. Dot s'amusait de tout cela et en
tait spectatrice sans quitter sa chaise dans la voiture; charmant
petit portrait encadr par le chssis et la toile, et qui ne
manquait pas d'attirer des regards d'envie et des paroles
prononces tout bas de la part des jeunes gens qui passaient, je
vous le promets. Et John le voiturier se rjouissait beaucoup, car
il tait satisfait de voir sa petite femme admire par tout le
monde, sachant qu'elle n'y faisait gure attention, quoique
cependant elle n'en ft peut-tre pas fche.

Le voyage se faisait par un temps de brume et de froidure, car on
tait au mois de janvier, cela tait sr. Mais qui pensait  ces
bagatelles? Ce n'tait pas Dot, dcidment. Ce n'tait pas Tilly
Slowbody qui estimait qu'tre assis dans une voiture tait le
point le plus lev de la joie humaine. Ce n'tait pas le baby, je
le jure, car il n'exista jamais une nature de baby comme la sienne
pour avoir chaud et dormir profondment, et pour se trouver
heureux dans un endroit ou dans un autre, comme ce jeune
Peerybingle.

Vous ne pouviez voir  une grande distance  travers le
brouillard; mais vous pouviez voir beaucoup, oh! oui, beaucoup. Je
suis tonn de la quantit de choses que vous auriez pu voir 
travers un brouillard mme beaucoup plus pais que celui de ce
jour-l. C'tait assurment une charmante occupation que de
considrer dans les prairies ce qu'on appelle les traces de la
ronde des fes, les places de la gele blanche marques dans
l'ombre silencieuse produite par les arbres et les haies; je ne
fais pas mention des formes inattendues que prenaient les arbres
eux-mmes et de leur ombre qui se confondait avec le brouillard.
Les haies taient prives de feuilles et embrouilles, et
abandonnaient au vent leurs guirlandes dessches; mais il n'y
avait rien de dcourageant dans ce coup-d'oeil. C'tait une
agrable contemplation, car elle vous rappelait que vous aviez en
votre possession un chaud foyer, et vous faisait esprer le vert
printemps. La rivire avait un air frileux; mais elle tait
pourtant encore en mouvement et courait d'un meilleur train; ce
qui tait un grand point. Le canal tait tardif et semblait tre
en torpeur; il fallait en convenir; mais  quoi bon y penser? il
se trouverait bien plus tt pris quand la gele viendrait pour
tout de bon; et alors quel agrment pour patiner et pour glisser!
et les lourdes et vieilles barques, glaces en certains endroits
s'abritaient prs du quai, o elles laissaient chapper tout le
jour la fume de leurs chemines de fer rouill, et attendaient l
paresseusement le temps pour la navigation.

En un endroit un gros monticule d'herbes sauvages et de chaumes
brlait; le feu apparaissait en plein jour blanc et blouissant 
travers le brouillard, et jetait de temps  autre un trait rouge
au milieu de celui-ci; en consquence de cela, la fume
s'insinuant dans le nez de miss Slowbody, suffoque, celle-ci,
ainsi que c'tait son habitude  la moindre provocation, rveilla
le baby, qui ne voulut plus se rendormir. Mais Boxer qui tait en
avance de prs d'un quart de mille, avait rapidement pass les
limites de la ville et tait parvenu au coin de rue o vivaient
Caleb et sa fille aveugle; et longtemps avant que les Peerybingle
eussent atteint leur porte, Caleb et se fille se tenaient sur le
pav de leur porte prts  les recevoir.

Boxer, dirons-nous en passant, faisait certaines distinctions
dlicates, et qui lui taient propres, dans les communications
qu'il avait avec Berthe, ce qui me persuade qu'il savait qu'elle
tait aveugle. Il ne cherchait jamais  attirer son attention en
la regardant, mais invariablement en la touchant. Je ne puis dire
s'il avait acquis cette exprience en frquentant quelque personne
ou quelque chien aveugle. Il n'avait jamais vcu avec un matre
aveugle; ni M. Boxer le pre, ni Mrs. Boxer la mre, ni aucun des
membres de cette respectable famille, ni d'aucune autre, n'avaient
t connus comme aveugles,  ma connaissance. Il avait peut-tre
trouv cela par lui-mme, tout seul, mais il l'avait trouv. Il
saisit le bas de la robe de Berthe avec ses dents et le garda
jusqu' ce que Mrs. Peerybingle et le baby, ainsi que miss
Slowbody et le fermier se trouvassent tous sains et saufs dans la
maison.

May Fielding tait dj arrive, ainsi que sa mre -- petite
vieille querelleuse, avec une figure chagrine, qui, sous le
prtexte qu'elle avait conserv une taille semblable au pied d'un
lit, tait suppose avoir une taille transcendante, et qui, en
consquence de ce qu'une fois elle aurait pu avoir une position
meilleure, ou raisonnant dans la supposition qu'elle aurait pu
l'avoir si quelque chose tait arriv, laquelle chose n'tait
jamais arrive, et paraissait vraisemblablement n'avoir jamais d
arriver, -- ce qui tait tout  fait la mme chose -- prenait un
air noble et protecteur, Gruff et Tackleton tait aussi l,
faisant l'agrable, avec le sentiment vident d'un homme qui se
sentirait aussi indubitablement dans son propre lment que
pourrait l'tre un jeune saumon sur la cime de la grande Pyramide.

-- May! ma chre ancienne amie! s'cria Dot, en courant  sa
rencontre, quel bonheur de vous voir!

Son ancienne amie tait certainement aussi cordialement charme
qu'elle; et ce fut, vous pouvez m'en croire un spectacle charmant
de les voir s'embrasser. Tackleton tait un homme de got; cela ne
faisait aucun doute. May tait trs jolie.

Vous savez que quelquefois lorsqu'une jolie figure  laquelle vous
tes accoutume se trouve momentanment en contact et comparaison
avec une autre jolie figure, elle vous parait pour un moment tre
laide et fane, et fort peu mriter la haute opinion que vous
aviez d'elle. Maintenant ce n'tait pas du tout le cas, ni avec
Dot, ni avec May; car la figure de May faisait ressortir celle de
Dot, et la figure de Dot celle de May, d'une manire si naturelle
et si agrable que John Peerybingle fut sur le point de dire,
lorsqu'il arriva dans la salle qu'elles auraient d natre soeurs:
ce qui tait bien la seule amlioration qu'il ft possible de leur
appliquer.

Tackleton avait apport son gigot de mouton, et, chose tonnante 
raconter, une tarte encore...     mais nous ne regrettons pas une
petite profusion lorsque cela concerne nos fiancs; nous ne nous
marions pas tous les jours. Il fallait ajouter  ces friandises le
pt au veau et au jambon, et les autres choses comme mistress
Peerybingle les appelait, et qui consistaient principalement en
noix et oranges et petites tartes. Lorsque le repas fut servi sur
la table, flanqu de la contribution de Caleb, qui consistait en
un grand plat de bois de pommes de terre fumantes -- il lui tait
dfendu par un contrat solennel de fournir aucune autre viande, --
Tackleton conduisit sa future belle-mre  la place d'honneur.
Dans le but d'honorer le mieux possible cette place, la
majestueuse vieille avait orn sa tte d'un bonnet, calcul
suivant elle pour inspirer des sentiments de respect aux plus
tourdis. Elle avait mis des gants, car il faut tre  la mode ou
mourir.

Caleb s'assit auprs de sa fille; Dot et son ancienne camarade
d'cole s'assirent cte  cte; le bon voiturier s'assit au bout
de la table. Miss Slowbody avait t isole, pour tout le temps de
sa prsence, d'aucun autre article ou meuble que la chaise o elle
tait assise, afin qu'il ne se trouvt rien auprs de sa personne
o elle pt heurter la tte du baby.

Tilly, cependant regardait les poupes et les bonshommes qui 
leur tour la regardaient, elle ainsi que la compagnie. Les vieux
et vnrables bonshommes qui se montraient  la porte de devant --
tous en activit, -- prenaient un intrt spcial  la partie: par
moments ils s'arrtaient avant de faire leur saut, comme s'ils
avaient prt l'oreille  la conversation; puis recommenaient
plusieurs fois de suite  plonger d'une manire extravagante sans
s'arrter mme un petit moment pour respirer, comme s'ils se
livraient tout entiers  l'exaltation d'une folie joyeuse.

Certainement, si ces vieux bonshommes dsiraient se donner le
plaisir d'une joie mchante en contemplant la dconvenue de
Tackleton, ils avaient amplement raison de se satisfaire.
Tackleton ne pouvait arriver  se mettre en belle humeur; et plus
sa fiance devenait enjoue dans la socit de Dot, moins cela lui
plaisait, quoique il les et runies ensemble par un mme dessein.
C'tait un vritable chien dans la mangeoire que ce Tackleton; et
lorsqu'il voyait rire tout le monde et qu'il ne pouvait pas, il
pensait en lui-mme immdiatement que c'tait de lui qu'on riait!

-- Ah May, dit Dot, ma chre, quels changements! Comme en parlant
de ces heureux jours d'cole cela vous fait rajeunir.

-- Cependant, vous n'tes pas encore vieille,  proprement parler,
dit Tackleton.

-- Regardez mon sobre et laborieux mari, rpliqua Dot. Il ajoute
vingt annes  mon ge pour le moins. N'est-ce pas John?

-- Quarante, rpondit John?

-- Combien en ajouterez-vous  l'ge de May? Je suis sre de ne
pas le savoir, dit Dot en riant. Mais elle pourrait bien risquer
d'ajouter cent ans  son ge, au prochain anniversaire de sa
naissance.

-- Ah! Ah! s'cria en riant Tackleton. Mais cela ressemblait  un
tambour creux, et il riait jaune. Et il regarda Dot comme s'il
allait l'trangler, vraiment.

-- Ma bonne chrie! dit Dot. Vous souvenez-vous de quelle manire
nous parlions,  l'cole, des maris que nous avions l'intention de
choisir. Je ne me rappelle plus combien le mien devait tre jeune,
beau, distingu, gai, agrable! et le vtre, May!

-- Ah! ma chre, je ne sais si je dois rire ou pleurer quand je
pense quelles folles filles nous tions alors.

May parut savoir ce qu'elle devait faire; car sa figure devint
tout d'un coup colore, et des larmes parurent dans ses yeux.

-- Et aussi les personnes elles-mmes, les jeunes gens sur
lesquels nous fixions quelquefois notre attention, dit Dot. Nous
ne pensions pas le moins du monde au cours que prendraient les
vnements. Je n'avais jamais pens  John, j'en suis bien sre;
et si je vous avais dit que vous seriez un jour marie 
M. Tackleton, comme vous m'auriez soufflete. N'est-ce pas vrai,
May?

Quoique May ne voult pas lui dire oui, elle ne dit certainement
pas non, positivement, d'aucune manire.

Tackleton se mit  rire avec bruit et lourdement. John Peerybingle
rit aussi de sa manire, manire d'homme heureux et de bonne
humeur; mais son rire tait en quelque sorte murmur  ct de
celui de Tackleton.

-- Quelques-uns d'entre eux sont morts, dit Dot, et quelques-uns
oublis. Quelques autres, s'ils pouvaient se tenir auprs de nous
en ce moment, ne pourraient pas croire que nous soyons les mmes
cratures; ils ne se fieraient ni  leurs yeux, ni  leurs
oreilles, et se refuseraient  croire que nous puissions les
oublier de cette manire. Non, ils ne croiraient pas un seul mot
de tout cela.

-- Mais, Dot! s'exclama le voiturier. Petite femme!...

Elle avait parl avec tant d'ardeur et de feu, qu'elle prouvait
le besoin que quelqu'un la rappelt  elle-mme, sans doute. La
rprimande de son mari tait vraiment douce, car il n'tait
simplement intervenu, il le supposait du moins, que pour dfendre
le vieux Tackleton. Dot s'arrta aussi, et n'en dit pas davantage;
mais son silence mme laissait percer une agitation peu ordinaire,
agitation dont le circonspect Tackleton prit note secrtement,
aprs l'avoir observe de ses yeux  demi ferms, et dont il se
souvint dans l'occasion, ainsi que vous le verrez bientt.

May ne pronona pas un mot, ni en bien ni en mal, mais elle se
tint immobile et silencieuse, les yeux baisss, et ne donnant
aucun signe de l'intrt qu'elle prenait  ce qui s'tait pass.
La bonne dame sa mre s'interposa alors: observant, dans son
premier exemple, que les jeunes filles taient des jeunes filles,
et que ce qui tait pass tait bien pass, et que aussi longtemps
que la jeunesse est jeune et tourdie, elle doit suivant toute
probabilit se conduire avec l'tourderie de la jeunesse: elle
ajouta  cela encore deux ou trois raisons d'un caractre tout
aussi incontestable. Elle observa alors, dans une dvote pense,
qu'elle remerciait le ciel d'avoir toujours trouv dans sa fille
May une enfant obissante et soumise; elle ne s'en flicitait pas
elle-mme, quoiqu'elle et quelque raison de croire que c'tait
uniquement  elle que sa fille le devait. Quant  ce qui concerne
M. Tackleton, dit-elle, c'tait au point de vue de la morale, un
homme irrprochable, et en le considrant sous le point de vue
d'un futur gendre, il faudrait ne pas avoir de sens pour ne pas
l'accepter. -- Ces derniers mots furent prononcs d'un ton
emphatique. -- Relativement  la famille dans laquelle il allait
entrer, aprs en avoir fait la demande, elle pensait que
M. Tackleton savait que, malgr son peu d'importance sous le
rapport de la fortune, elle avait quelques prtentions  la
noblesse, et que si certaines circonstances, pas entirement
vagues, se rapportant au commerce de l'indigo, s'taient passes
diffremment, elle pourrait peut-tre se trouver en possession
d'une grande fortune. Elle fit alors la remarque qu'il ne fallait
pas faire allusion au pass, et ne voulut pas rappeler que sa
fille avait dj, quelque temps avant, rejet la demande de
M. Tackleton; et elle tmoigna l'intention de supprimer une foule
d'autres choses qu'elle raconta cependant avec beaucoup de
dtails. Finalement, elle donnait comme le rsultat gnral de ses
observations et de son exprience que tous les mariages o il y
avait le moins de ce qu'on est convenu d'appeler romanesquement et
sottement de l'amour, taient toujours les plus heureux; et elle
augurait le plus grand bonheur, -- non pas un bonheur ravissant, -
- mais un bonheur solide et constant pour les prochaines noces.
Elle concluait en informant la compagnie que le lendemain tait le
jour pour lequel elle avait vcu dans l'attente; et que, pass ce
jour, elle ne dsirerait rien autre chose que d'tre expdie dans
une place agrable d'un cimetire.

Comme toutes ces remarques taient de celles auxquelles il est
tout  fait impossible de rpondre, ce qui, du reste, est
l'heureuse proprit des remarques suffisamment hors de propos,
elles changrent le courant de la conversation et dtournrent
l'attention gnrale au profit du pt de veau et de jambon, du
mouton froid, des pommes de terre et de la tarte. De peur que la
bire en bouteilles ne ft nglige, John Peerybingle proposa de
boire au lendemain, au jour du mariage, et il prit sur lui de
boire une rasade  cette sant, avant de poursuivre sa journe.

Car il faut que vous sachiez que John Peerybingle ne restait l
que le temps pendant lequel on dbridait et rafrachissait son
vieux cheval. Il lui fallait aller  quatre ou cinq milles plus
loin; et alors, quand il retournait le soir, il ramenait Dot, et
faisait une autre halte chez lui. C'tait l'ordre du jour toutes
les fois qu'il y avait pique-nique, et il n'y en avait jamais eu
d'autre depuis leur institution.

Il y avait deux personnes prsentes, entre le fianc et la
fiance, qui taient restes indiffrentes  ce toast. Une d'elles
tait Dot, trop trouble et impressionne pour se prter  aucun
des petits incidents du moment; l'autre tait Berthe, qui se leva
de table  la hte avant tout le monde.

-- Bonjour, dit le vigoureux John Peerybingle en s'enveloppant de
sa redingote de voyage. Je serai de retour  l'heure habituelle.
Bonjour  tous!

-- Bonjour, John, rpondit Caleb.

Il sembla prononcer ce bonjour par routine et il l'accompagna d'un
geste de la main tout  fait inconscient; car toute son attention
tait occupe  observer Berthe, qu'il suivait d'un regard anxieux
et dont rien n'altrait jamais l'expression.

-- Bonjour, jeune fripon, dit le gai voiturier, en se baissant
pour embrasser l'enfant, que Tilly Slowbody, occupe uniquement
avec son couteau et sa fourchette, avait dpos endormi, et, chose
trange  dire! sans accident dans le petit lit que Berthe lui
avait garni; bonjour: le temps viendra, je suppose, mon petit ami,
o vous irez voyager avec le froid et o vous laisserez votre
vieux pre au coin de la chemine avec sa pipe et ses rhumatismes.
Eh! o est Dot?

-- Je suis ici, John, dit-elle en tressaillant.

-- Allons, allons, reprit le voiturier en frappant ses mains
sonores l'une contre l'autre. O est la pipe?

-- J'avais compltement oubli la pipe. John.

-- Oubli la pipe! a-t-on jamais pu avoir l'ide de cela! Elle
avait oubli la pipe!

-- Je vais la bourrer immdiatement, dit-elle. Ce sera fait de
suite.

Mais ce ne fut pas fait de suite. La pipe se trouvait  sa place
accoutume, dans la poche de la redingote du voiturier, cette
petite poche tait l'ouvrage de Dot elle-mme, celle o elle avait
toujours coutume de prendre le tabac; mais sa main tremblait
tellement qu'elle s'y embarrassa -- et c'tait pourtant la mme
main qui y entrait et qui en sortait si aisment, j'en suis sr. -
- Les fonctions de bourrer et d'allumer la pipe, petites
occupations pour lesquelles je vous vantais l'habilet de Dot, si
vous vous en souvenez, furent faites avec maladresse et embarras.
Pendant ce temps Tackleton la considrait attentivement et
malicieusement de son oeil  demi ferm; et toutes les fois que
son regard rencontrait le sien, ce regard, semblable  une espce
de trappe destine  l'engloutir, augmentait sa confusion  un
remarquable degr.

-- Comme vous tes gauche cette aprs-midi, Dot, dit John. Je
crois que j'aurais mieux fait moi-mme. Je le crois vraiment.

Aprs avoir prononc ces paroles d'un ton de bonne humeur, il
sortit, s'loignant  grands pas; et on entendit bientt aprs
Boxer, le vieux cheval et la voiture faire leur musique dans la
rue. Caleb, pendant ce temps, toujours immobile et rveur,
n'entendit rien, et continua  regarder sa fille aveugle avec la
mme expression de visage.

-- Berthe, dit Caleb doucement, que vous est-il arriv? Comme vous
tes change, ma bien-aime, depuis ce matin. Vous avez t
silencieuse et triste tout le jour! Que signifie cela? dites-le
moi.

-- Oh! mon pre! mon pre! s'cria la jeune aveugle en fondant en
larmes. Mon triste, triste sort!

Caleb passa sa main sur ses yeux avant de lui rpondre.

-- Mais, songez combien vous avez t heureuse et gaie, Berthe.
Combien vous tiez bonne, et combien vous avez t aime par
plusieurs personnes.

-- C'est ce qui me fend le coeur, mon cher pre, vous toujours si
soigneux, vous toujours si prvenant pour moi!

Caleb avait bien peur de la comprendre.

-- tre... tre aveugle, Berthe, ma pauvre fille, dit-il en
hsitant, c'est sans doute une grande affliction... mais...

-- Je ne l'ai jamais ressentie, s'cria la jeune aveugle. Je ne
l'ai jamais ressentie, du moins d'une manire complte, non
jamais. J'ai quelquefois souhait de vous voir, et de le voir,
lui... vous voir une fois seulement, mon cher pre, seulement
pendant une minute, afin de pouvoir connatre le trsor que j'ai
ici, dit-elle en posant sa main sur son coeur, et tre assure que
je ne me trompe pas... Et quelquefois, -- mais j'tais une enfant
 cette poque, -- j'ai pleur pendant que je priais la nuit, en
pensant que vos chres images qui montent de mon coeur au ciel
pourraient ne pas avoir votre ressemblance. Mais je ne suis pas
reste longtemps inquite pour cela. C'est pass maintenant, et je
me sens tranquille et contente.

-- Et vous le serez encore, dit Caleb.

-- Mais, pre! mon bon et tendre pre, supportez-moi, si je suis
coupable, dit la jeune aveugle, ce n'est pas le chagrin qui
m'affecte de cette manire.

Son pre ne put s'empcher de pleurer, elle avait parl d'un ton
si pathtique! Mais il ne la comprenait pas, non, pas encore.

-- Conduisez-la vers moi, dit Berthe. Je ne puis garder ce secret
renferm en moi-mme. Amenez-la moi, mon pre.

Elle comprit qu'il hsitait, et lui dit: -- May, amenez-moi May.

May en entendant prononcer son nom vint vers elle et lui toucha le
bras. La jeune aveugle se retourna tout d'un coup et lui saisit
les deux mains.

-- Regardez mon visage, chre amie, charmante amie, dit Berthe.
Lisez-y avec vos beaux yeux, et dites-moi si la vrit y est
crite.

-- Chre Berthe, oui.

La jeune aveugle tournant vers elle sa figure ple et prive de
lumire, d'o s'chappaient de nombreuses larmes, lui adressa la
parole en ces termes:

-- Il n'existe pas dans mon me un souhait ou une pense qui ne
soit pour votre bonheur, charmante May. Il n'est pas dans mon me
un gracieux souvenir, un souvenir plus profond et plus
reconnaissant des soins et de l'affection que vous portez 
l'aveugle Berthe, depuis que nous tions toutes deux enfants, si
je puis dire que Berthe a eu une enfance. J'appelle sur votre tte
toutes les bndictions. Que vous rencontriez le bonheur sur vos
pas! Je ne le souhaite pas moins ardemment, ma chre May, dit-elle
en la pressant tendrement contre elle, pas moins ardemment parce
que aujourd'hui, en apprenant que vous alliez tre sa femme, mon
coeur a t presque bris. Mon pre! May, Marie, pardonnez-moi 
cause de ce qu'il a fait pour soulager la tristesse de ma vie
d'aveugle, et  cause de la confiance que vous avez en moi,
lorsque j'appelle le ciel  tmoin que je ne pouvais lui souhaiter
une femme plus digne de sa bont.

En prononant ces paroles, elle avait quitt les mains de May
Fielding pour s'attacher  ses vtements dans une attitude de
supplication et d'amour. Se laissant glisser peu  peu jusqu'
terre, aprs qu'elle eut achev son trange confession, elle se
laissa tout  fait tomber aux pieds de son amie et cacha sa figure
prive de lumire dans les plis de sa robe.

-- Puissance divine! s'cria son pre, clair cette fois par la
vrit, ne l'ai-je trompe depuis le berceau que pour lui briser
le coeur  la fin!

Ce fut un bonheur pour tout le monde que la petite Dot, active et
utile, -- car elle l'tait, quelles que fussent ses fautes;
cependant vous pouvez apprendre plus tard  la har, -- ce fut un
bonheur pour tous, dis-je, qu'elle ft l; sans quoi il aurait t
difficile de dire comment cela aurait fini. Mais Dot, reprenant
possession d'elle-mme, s'interposa avant que May pt rpondre, ou
Caleb dire une autre parole.

-- Venez, venez, chre Berthe! Sortez avec moi! Donnez-lui votre
bras, May. Ah! voyez comme elle est calme dj, et comme il est
bien de sa part de songer  nous, dit la chre petite femme en la
baisant sur le front. Venez, chre Berthe! et son bon pre viendra
avec elle; n'est-ce pas, Caleb?

Dot tait une noble femme dans ces choses-l, et il aurait fallu
tre d'une nature bien endurcie pour se soustraire  son
influence. Lorsqu'elle eut emmen le pauvre Caleb et sa Berthe,
pour se consoler et se soutenir l'un l'autre, car elle savait
qu'eux seuls pouvaient le faire, elle retourna en bondissant,
aussi frache qu'une marguerite, je dis mme plus frache, pour
empcher la chre vieille crature de faire quelque dcouverte.

-- Apportez-moi le cher baby, dit-elle en tirant une chaise prs
du feu, et pendant que je l'aurai sur mes genoux, Tilly, mistress
Fielding me dira tout ce qui concerne le soin des enfants, et me
redressera sur vingt points sur lesquels j'aurai pu manquer.
N'est-ce pas, mistress Fielding?

La vieille dame tomba dans le pige. La sortie de Tackleton, le
chuchotement de deux ou trois personnes se cachant d'elle, des
plaintes sur le commerce de l'indigo l'auraient tenue sur ses
gardes pendant vingt-quatre heures. Mais cette dfrence d'une
jeune mre pour son exprience tait si irrsistible qu'aprs
avoir feint un instant de s'excuser sur son humilit, elle
commena  lui donner ses instructions avec la meilleure grce du
monde, et s'asseyant tout  coup devant la mchante Dot, elle lui
dbita, dans une demi-heure, plus de recettes et de prceptes
domestiques infaillibles qu'il n'en aurait fallu, si on les avait
mis en pratique, pour tuer le petit Peerybingle, quand il aurait
eu la vigueur de Samson enfant.

Pour changer de sujet, Dot fit un petit travail  l'aiguille, elle
mit dans sa poche tout le contenu d'une boite  ouvrage, elle fit
un peu tter son entant, elle reprit ensuite son travail 
l'aiguille, puis fit une petite causerie tout bas avec May,
pendant que la vieille dame prorait; de sorte qu'avec ces petites
occupations, qui lui taient habituelles, elle trouva l'aprs-midi
trs courte. Enfin, comme il se faisait nuit, et comme son devoir
tait de remplir la tche de Berthe dans le mnage, elle garnit le
feu, balaya le foyer, dressa la table  th, et alluma une
chandelle. Aprs cela, elle joua un ou deux airs sur une harpe
grossire, que Caleb avait fabrique pour Berthe, et elle les joua
trs bien, car la nature l'avait doue d'une oreille aussi
dlicate pour la musique qu'elle aurait t bien faite pour tre
orne de bijoux, et elle en avait eu  porter.  ce moment arriva
l'heure du th, et Tackleton vint pour le prendre et passer la
soire.

Caleb et Berthe taient revenus quelques instants auparavant, et
Caleb s'tait assis pour s'occuper de son travail de l'aprs-midi.
Mais il ne put rester assis, tant il tait agit, le pauvre, par
ses remords au sujet de sa fille. On tait touch en le voyant
assis sans rien faire sur sa chaise  travail, la regardant
fixement, et disant en face d'elle: L'ai-je trompe depuis son
berceau, pour lui briser le coeur!

Lorsqu'il fut nuit et que le th fut fait, que Dot n'eut rien plus
 faire que de nettoyer les tasses, en un mot, -- car il faut que
j'en vienne l, et il est inutile de tant tarder -- lorsque le
moment fut venu d'attendre le retour du voiturier, en coutant le
bruit loign de ses roues, les manires de Dot changrent, elle
rougit et plit tour  tour, et elle ne put pas rester en place.

Ce n'tait pas comme d'autres braves femmes, lorsqu'elles coutent
si leur mari vient. Non, non, non, c'tait une autre manire
d'tre agite.

On entendit des roues, le pas d'un cheval, l'aboiement d'un chien;
ces bruits runis se rapprochrent. On entendit les pattes de
Boxer gratter  la porte.

-- Quel est ce pas? s'cria Berthe en tressaillant.

-- Quel est ce pas? rpondit le voiturier en se prsentant  la
porte avec son rude et brun visage rougi par le froid du soir;
c'est le mien.

-- L'autre pas? dit Berthe; celui de l'homme qui est derrire
vous?

-- On ne peut la tromper, dit le voiturier en riant. Venez,
monsieur, vous serez bien reu; n'ayez pas peur.

Il parlait haut, et le monsieur sourd entra.

-- Il n'est pas tellement tranger que vous ne l'ayez dj vu
autrefois, Caleb, dit le voiturier. Vous lui donnerez une chambre
dans la maison jusqu' ce que nous partions.

-- Certainement, John; et ce sera un honneur pour nous.

-- Il n'y a pas de meilleure socit que la sienne pour parler en
secret, dit John. J'ai de bons poumons, mais il les met 
l'preuve, je vous assure. Asseyez-vous, monsieur. Ce sont tous
des amis, et ils sont charms de vous voir.

Lorsqu'il eut donn cette assurance d'un ton de voix qui prouvait
ce qu'il avait dit de ses poumons, il ajouta de son ton ordinaire:
-- Donnez-lui une chaise au coin de la chemine, laissez-le
s'asseoir en silence et regardez-le amicalement; c'est tout ce
dont il a besoin. Il est facile  contenter.

Berthe avait cout avec attention. Il fit venir Caleb  son ct,
quand il eut plac la chaise, et elle lui demanda de lui dpeindre
le nouveau venu. Lorsqu'il l'eut fait avec une fidlit vraiment
scrupuleuse, elle fit un mouvement, le premier depuis que cet
homme tait entr, et aprs cela elle sembla ne plus prendre
intrt  lui.

Le brave voiturier tait tout joyeux, et plus amoureux de sa
petite femme que jamais.

-- Ma Dot n'est gure bien mise, dit-il en l'embrassant quand elle
fut un peu  l'cart, mais je l'aime autant comme cela. Voyez l-
bas, Dot.

Il lui montrait le vieillard, Dot baissa les yeux; je crois
qu'elle tremblait.

-- Ah! ah! ah! il est plein d'admiration pour vous, nous n'avons
parl que de vous, tout le long de la route. Ah! c'est un brave
vieux; je l'aime pour cela.

-- Je voudrais qu'il et un meilleur sujet de conversation, John,
dit-elle en jetant un regard autour d'elle, surtout vers
Tackleton.

-- Un meilleur sujet, s'cria le jovial John. Pas du tout. Allons!
 bas le manteau,  bas le chle pais,  bas ces lourdes
enveloppes! passons une bonne demi-heure prs du feu. Je suis 
vos ordres, mistress, une partie de cartes, vous et moi. Cela vous
va? Dot, les cartes et la table. Un verre de bire ici, s'il en
reste, ma petite femme.

Son dfi s'adressait  la vieille qui l'accepta gracieusement, et
bientt ils furent occups  jouer. D'abord, le voiturier regarda
autour de lui avec un sourire, ou bien il appelait Dot pour lui
faire voir son jeu par dessus son paule, ou pour lui demander
conseil sur un coup. Mais son adversaire tant ferre, il comprit
qu'il lui fallait plus de vigilance, et pas de distraction pour
ses yeux ni ses oreilles. De cette manire toute son attention fut
graduellement absorbe par les cartes, et il ne pensa plus  rien
jusqu' ce qu'une main place sur son paule lui rappela
Tackleton.

-- Je suis fch de vous dranger, mais un mot, tout de suite.

-- Je vais jouer, dit le voiturier; le moment est critique.

-- Venez, dit Tackleton.

En voyant la pleur de son visage, le voiturier se leva, et lui
demanda vivement de quoi il s'agissait.

-- Chut! John Peerybingle, dit Tackleton. J'en suis fch.
Vraiment je le suis. Je l'ai craint, je l'ai souponn tout
d'abord.

-- Qu'est-ce? dit le voiturier d'un air effray.

-- Chut! je vous montrerai, si vous venez avec moi.

Le voiturier l'accompagna sans dire un mot de plus. Ils
traversrent une cour o brillaient les toiles; et ils entrrent
par une porte latrale dans ce comptoir de Tackleton, o il y
avait une fentre vitre qui permettait de voir dans le magasin;
elle tait ferme pendant la nuit. Il n'y avait pas de lumire
dans le comptoir, mais il y avait des lampes dans le magasin long
et troit et par consquent la fentre tait claire.

-- Un moment, dit Tackleton. Avez-vous le courage de regarder par
cette fentre?

-- Pourquoi pas? rpondit le voiturier.

-- Encore un moment, dit Tackleton. Pas de violence. Elle ne sert
de rien. Elle est dangereuse. Vous tes un homme fort, et vous
pourriez commettre un meurtre avant de le savoir.

Le voiturier le regarda en face, et recula d'un pas comme s'il
avait t frapp. Dans une enjambe il fut  la fentre, et il
vit...  foyer souill!  fidle Grillon!  perfide femme!

Il la vit avec le vieillard, qui n'tait plus vieux, mais droit et
charmant, tenant  la main ses faux cheveux qui lui avaient ouvert
l'entre de cette maison dsole. Il vit qu'elle l'coutait,
tandis qu'il baissait la tte pour lui parler  l'oreille. Il les
vit s'arrter, il la vit, elle, se retourner de manire  avoir
son visage, ce visage qu'il aimait tant, prsent  sa vue! et il
la vit de ses propres mains ajuster la chevelure mensongre sur la
tte de l'homme, en riant de sa nature peu souponneuse.

Il serra d'abord sa vigoureuse main droite, comme s'il avait voulu
frapper un lion; mais l'ouvrant aussitt, il la dploya devant les
yeux de Tackleton, -- car il aimait cette femme, mme en ce
moment, -- et quand ils eurent pass, il tomba sur un pupitre,
faible comme un enfant.

Il tait envelopp jusqu'au menton, et occup de son cheval et de
ses paquets quand elle entra dans le salon, se prparant  rentrer
dans la maison.

-- Me voil, John, mon cher! bonne nuit, May! bonne nuit, Berthe!

Pouvait-elle les embrasser? Pouvait-elle tre gaie en parlant?
Pouvait-elle montrer son visage sans rougir? Oui, Tackleton
l'observait de prs; et elle fit tout cela.

Tilly faisait taire le baby; et elle passa et repassa une douzaine
de fois devant Tackleton, en rptant lentement: son pre ne l'a-
t-il trompe ds son berceau que pour lui briser le coeur  la
fin!

-- Tilly, donnez-moi le baby. Bonne nuit, M. Tackleton. O est
John, mon Dieu?

-- Il est all se promener, dit Tackleton en l'aidant  s'asseoir.

-- Mon cher John, se promener? ce soir?

La figure empaquete de son mari fit un signe affirmatif; le faux
tranger et la petite nourrice taient  leur place, le vieux
cheval partit. Boxer, l'insouciant Boxer, courant devant, courant
derrire, courant autour de la voiture, et aboyant aussi
triomphalement et aussi gaiement que toujours.

Lorsque Tackleton fut aussi sorti, escortant May et sa mre chez
elles, le pauvre Caleb s'assit prs du feu  ct de sa fille;
plein de tristesse et de remord,. il se disait: Ne l'ai-je
trompe depuis le berceau, que pour lui briser le coeur  la fin?

Les jouets que l'on avait mis en mouvement pour l'enfant taient
dj depuis longtemps immobiles. Les poupes imperturbablement
calmes dans le silence et le demi-jour; les chevaux fougueux avec
leurs yeux et leurs naseaux ouverts; les vieux messieurs debout 
des portes troites, avec leurs genoux et leurs chevilles
flchissants; les casse-noisette avec leurs figures grimaantes;
les btes se dirigeant vers l'arche de No, deux  deux, comme des
coliers en promenade, pouvaient tre regards comme frapps
d'immobilit par l'tonnement,  la vue de Dot convaincue de
fausset, ou de Tackleton digne d'tre aim, par quelque
combinaison de circonstances.



CHAPITRE III

Troisime Cri.

L'horloge de bois du coin sonnait dix heures, lorsque le voiturier
fut assis au coin de son feu. Il tait si troubl et si dvor de
chagrins qu'il semblait faire peur au coucou qui, ayant mis dix
fois son mlodieux appel aussi vite que possible, plongea de
nouveau dans le palais mauresque, et ferma sa petite porte
derrire lui, comme si ce spectacle inattendu tait trop pnible
pour ses sentiments.

Si le petit faucheur avait t arm de la plus affile de ses
faux, et avait port chacun de ses coups dans le coeur du
voiturier, il ne l'aurait pas bless et hach autant que Dot le
fit.

C'tait un coeur si plein d'amour pour elle, si intimement uni au
sien par les innombrables fils de puissants souvenirs, renforcs
par le travail journalier des qualits les plus chries; c'tait
un coeur dans lequel elle tait comme dans un reliquaire; un coeur
si simple et si vrai, si fort pour le bien, si faible pour le mal,
qu'il ne put d'abord ressentir aucune colre ni aucun dsir de
vengeance, et qu'il n'eut place que pour l'image brise de son
idole.

Mais lentement, lentement,  mesure que le voiturier tait assis
froid et sombre  son foyer, d'autres penses plus svres
commencrent  natre. L'tranger tait sous son toit outrag.
Trois pas le conduiraient  sa chambre. Un coup l'abattrait. Vous
pourriez commettre un meurtre avant de le savoir, avait dit
Tackleton. Comment y aurait-il meurtre s'il donnait au coquin le
temps de se mettre en dfense? Cet homme tait plus jeune que lui.

C'tait une pense malsaine, provenant d'un esprit qui voyait trop
noir. C'tait une pense mchante qui le portait  changer sa
paisible demeure en un lieu hant par les fantmes, o les
voyageurs solitaires redouteraient de passer la nuit, et o les
mes timides verraient des ombres se dbattre au clair de lune 
travers les fentres vides, et entendraient des bruits effrayants
pendant les temptes.

Elle avait mont l'escalier avec l'enfant pour aller le coucher.
Pendant qu'il tait auprs du feu, elle s'approcha de lui sans
qu'il l'entendit -- dans son dsespoir il tait insensible  tous
les bruits -- et elle avait plac son petit escabeau  ses pieds.
Il ne s'en aperut que quand il sentit sa main dans la sienne, et
qu'il la vit le regarder en face.

Avec tonnement? non. Ce fut sa premire impression, et il
dsirait vivement la voir;  dire vrai, non, elle ne le regardait
pas avec tonnement, mais avec un oeil interrogateur, mais sans
tonnement. Son regard fut d'abord alarm et srieux; ensuite il
prit une expression trange, sauvage, jointe  un sourire
effrayant, quand elle reconnut ses penses, puis elle porta ses
mains tordues  son front, pendant que sa tte se penchait, et que
ses cheveux tombaient.

Quoiqu'il et sur elle les droits de la toute-puissance, il en
avait aussi la misricorde  un trop haut degr pour peser sur
elle, mme du poids d'une plume, mais il ne pouvait supporter de
la voir prosterne sur ce mme sige o il l'avait si souvent
regarde avec amour et orgueil, quand elle tait innocente et
gaie. Lorsqu'elle se fut releve et qu'elle s'en fut alle en
sanglotant, il se sentit soulag en voyant vide la place plutt
que de la voir occupe par sa prsence si longtemps chre. C'tait
une angoisse encore plus poignante que de se rappeler sa
dsolation actuelle, et le brisement des liens qui l'attachaient 
la vie.

Plus il sentait cela, plus il voyait qu'il aurait prfr la voir
morte prmaturment avec son enfant sur son sein, et plus sa
colre contre son ennemi s'enflammait. Il regarda autour de lui
pour chercher une arme.

Un fusil tait pendu au mur, et il fit un ou deux pas vers la
chambre du perfide tranger. Il savait que le fusil tait charg.
Une ide vague de tuer cet homme comme une bte sauvage se saisit
de lui, et elle grandit dans son esprit jusqu' devenir un dmon
monstrueux qui le possda compltement, rejetant au dehors toute
pense plus douce et y tablissant son empire sans partage.

Cette phrase n'est pas exacte. Il ne rejetait pas toute pense
plus douce, mais il la transformait avec artifice. Il changeait
ses penses en verges pour l'exciter, tournant l'eau en sang,
l'amour en haine, la douceur en frocit. L'image de sa femme
plore, humilie, mais suppliant sa tendresse et sa piti avec un
pouvoir irrsistible, ne quittait pas son esprit; mais en y
restant elle le poussait vers la porte, lui faisait mettre l'arme
 l'paule, appliquer le doigt  la dtente, et lui criait: Tue-
le dans son lit!

Il renversa le fusil pour frapper la porte avec la crosse; dj il
l'avait leve en l'air; une vague pense venait de lui crier  cet
homme de fuir par la fentre, au nom de Dieu... lorsque, tout 
coup, le feu de la chemine jeta une vive clart, et le Grillon du
Foyer se mit  chanter.

Aucun son, aucune voix humaine, pas mme celle de sa femme,
n'aurait t capable de l'mouvoir et de l'adoucir. Les paroles
sans art, avec lesquelles elle lui avait parl de son amour pour
ce mme Grillon, retentissaient de nouveau  ses oreilles; sa
physionomie et ses manires tremblantes d'motion taient encore
devant ses yeux; sa douce voix -- cette voix qui tait la musique
la plus agrable au foyer d'un honnte homme -- pntra en
frmissant jusqu'au fond de sa bonne nature, et le rappela  la
vie et  l'action.

Il recula de devant la porte, comme un homme qui marchant endormi,
s'veille d'un mauvais rve, et il posa son fusil, puis, se
couvrant le visage de ses mains, il se rassit auprs du feu, et
trouva du soulagement  fondre en larmes.

Le Grillon du Foyer sortit et vint dans la chambre, et lui apparut
en forme de fe: Je l'aime, dit cette voix merveilleuse rptant
les paroles dont il se souvenait bien, pour la musique innocente
qu'il m'a fait entendre.

-- Elle disait cela, s'cria le voiturier. C'est vrai.

-- Cette maison a t heureuse, John; et j'aime le Grillon  cause
d'elle.

-- Elle l'a t. Dieu le sait, rpondait le voiturier. Elle l'a
toujours rendue heureuse... jusqu' prsent.

-- Si gracieusement paisible, disait la voix, si intrieure, si
gaie, si occupe, si lgre de coeur.

-- Sans cela je n'aurais jamais pu l'aimer comme je l'aimais,
rpondait le voiturier.

La voix le reprenant dit: -- Comme je l'aime.

Le voiturier rpta, mais faiblement: -- Comme je l'aimais. Sa
langue rsistait  sa volont, et aurait voulu parler  sa guise
pour elle-mme et pour lui.

La fe, dans une attitude d'invocation, leva la main et dit:

-- Sur votre propre foyer...

-- Le foyer qu'elle a souill, interrompit le voiturier.

-- Le coeur qu'elle a... combien de fois... bni et illumin, dit
le Grillon; le foyer qui, sans elle, tait un compos de quelques
briques et de barreaux de fer rouills, et qui est devenu par elle
l'autel de votre maison, sur lequel vous avez sacrifi les petites
passions, l'gosme, et vous avez offert l'hommage d'un esprit
tranquille, d'une nature confiante, et un coeur plein de
sensibilit; de sorte que la fume de cette pauvre chemine est
sortie au dehors rpandant un parfum plus agrable que le meilleur
encens qui brle dans les plus splendides temples du monde! Au nom
de votre propre foyer, dans son paisible sanctuaire, entour de
tous ses plus beaux souvenirs, coutez-la! coutez-moi! coutez
tout ce qui parle le langage de votre foyer et de votre maison!

-- Et qui plaide pour elle? dit le voiturier.

-- Tout ce qui parle le langage de votre foyer et de votre maison
doit plaider pour elle, rpondit le Grillon; car ils disent la
vrit.

Et pendant que le voiturier, sa tte appuye sur ses mains,
restait assis sur sa chaise  mditer, l'apparition tait auprs
de lui, lui suggrant des rflexions en vertu de son pouvoir, et
les lui prsentant comme dans un miroir ou dans un tableau. Cette
apparition n'tait pas solitaire. Du foyer, de la chemine, de la
sonnette, de la pipe, du chaudron, du berceau, du plancher, des
murs, du collier, de l'escalier, de la voiture au dehors, et de la
table au dedans, de tous les ustensiles de mnage, de tous les
objets avec lesquels sa femme tait familire, et o elle avait
attach des souvenirs d'elle-mme qui remplissaient la pense de
son infortun mari, des esprits s'chappaient, non pas pour se
tenir debout  cot de lui comme le Grillon, mais pour se mettre 
l'ouvrage. Tous rendaient honneur  son image. Ils le tiraient par
les pans de son habit pour lui montrer quand elle paraissait. Ils
se groupaient autour d'elle, l'embrassaient et rpandaient des
fleurs sur ses pas. Ils essayaient de couronner sa belle tte avec
leurs petites mains. Ils montraient qu'ils taient pleins d'amour
pour elle; et qu'il n'y avait pas de crature laide, mchante ou
accusatrice qui s'levt contre elle, tandis qu'eux tous
l'applaudissaient.

Les penses du voiturier taient toutes fixes sur l'image de sa
femme. Elle tait toujours l.

Elle tait assise, faisant jouer son aiguille, devant le feu, et
se chantant  elle-mme. C'tait bien la gaie, la laborieuse, la
constante petite Dot! Toutes ces figures de fes tournaient autour
de lui et concentraient leurs regards sur lui, et semblaient dire:
-- Est-ce l la jeune femme que vous pleurez!

Des sons joyeux venaient du dehors, des instruments de musique,
des conversations animes et des rires.

Une troupe de gens en gaiet se prcipitaient dans la maison;
parmi lesquels taient May Fielding et une vingtaine de jeunes
filles. Dot tait la plus belle de toutes, aussi jeune qu'aucune
d'elles. Elles venaient l'inviter  se joindre  elles. Il
s'agissait de danser. Si jamais petit pied a t fait pour danser,
c'tait bien le sien. Mais elle riait, et elle secouait la tte,
en montrant sa cuisine sur le feu, et sa table prte  tre
servie, et elle avait un air triomphant qui la rendait encore plus
charmante. Elle les renvoyait donc gaiement, et les saluant une 
une avec une indiffrence comique  mesure qu'elles passaient. Et
cependant l'indiffrence n'tait pas son caractre. Oh non! car en
ce moment un certain voiturier paraissait  la porte, et Dieu!
quelle rception elle lui faisait!

Les fes tournrent encore une fois autour de lui, et semblrent
lui dire: -- Est-ce l la femme qui vous a oubli!

Une ombre tomba sur le miroir ou le tableau: appelez-le comme vous
voudrez. C'tait la grande ombre de l'tranger, comme quand il
parut la premire fois sous son toit; il en couvrait toute la
surface et en cachait tous les autres objets. Mais les fes
s'efforaient de le faire encore disparatre, et Dot y reparut
encore brillante de beaut, berant son enfant, lui chantant
doucement et appuyant sa tte sur une paule qui rflchissait
celle auprs de laquelle se tenait le Grillon fe.

La nuit, -- j'entends la nuit relle, et non celle produite par
les fes, -- s'avanait; et pendant que le voiturier se livrait 
ces penses, la lune se leva et brilla dans le ciel. Peut-tre
quelque lumire calme et paisible s'tait leve dans son esprit,
et il put rflchir avec plus de sang-froid  ce qui tait arriv.

Quoique l'ombre de l'tranger tombt par intervalles sur la glace,
toujours distincte et bien marque, elle n'tait pas si noire
qu'auparavant. Toutes les fois qu'elle paraissait, les fes
jetaient un cri de consternation, et agitaient leurs petits bras
et leurs petites jambes avec une activit inconcevable pour la
faire disparatre. Et quand elles russissaient  faire apparatre
Dot et  la lui montrer belle et radieuse, elles manifestaient la
joie la plus communicative.

Elles ne la montraient que belle et radieuse, car c'taient des
esprits domestiques pour qui la fausset est l'anantissement, et
leur nature tait telle; Dot n'tait pour elles qu'une petite
crature active, rayonnante et agrable qui avait t la lumire
et le soleil du voiturier.

Les fes taient trs animes quand elles la montraient avec son
enfant, causant au milieu d'un groupe de sages matrones, et
affectant d'tre une vieille matrone comme elles, s'appuyant 
l'ancienne mode sur le bras de son mari, en s'efforant, cette
charmante petite femme, de faire voir qu'elle avait abjur les
vanits du monde en gnral, et qu'elle tait parfaitement au fait
de son mtier de mre; elles la montraient encore riant de la
gaucherie du voiturier, relevant son col de chemise pour le faire
ressembler  un petit matre, et tchant de lui apprendre 
danser.

Les fes tournaient et s'agitaient autour de lui quand elles la
montraient avec la jeune fille aveugle; car quoiqu'elle apportt
la gat et l'animation partout o elle allait, elle faisait
toujours plus ressentir ces douces influences dans la maison de
Caleb Plummer. L'amiti de la jeune fille aveugle pour elle, sa
confiance et sa reconnaissance envers elle, la modestie avec
laquelle elle repoussait les remerciements de Berthe, sa dextrit
 employer chaque instant de sa visite  quelque chose d'utile
dans la maison, et travaillant en ralit beaucoup en ayant l'air
de se reposer comme un jour de fte; les provisions dlicates
qu'elle apportait, sa figure radieuse quand elle paraissait  la
porte et quand elle prenait cong; cette expression tonnante
depuis les pieds jusqu' la tte de faire partie de sa maison,
comme chose ncessaire dont on ne pouvait se passer, voil ce dont
les fes se rjouissaient, et pourquoi elles l'aimaient. Elles le
regardrent encore toutes  la fois d'un oeil interrogateur,
tandis que quelques-unes se nichaient dans les vtements de Dot et
la caressaient, et elles semblaient lui dire: Est-ce l la femme
qui a trahi votre confiance?

Plus d'une fois, deux fois ou trois fois, dans cette longue nuit
pensive, les fes la lui montrrent assise sur son sige favori,
avec sa tte penche, ses mains crispes sur son front, et ses
chevaux pars, comme il l'avait vue la dernire fois. Et en la
trouvant dans cette posture, elles ne tournaient plus autour de
lui et ne le regardaient plus, mais elles se groupaient autour
d'elle pour la consoler et la baiser, elles se disputaient  qui
lui montrerait le plus de sympathie et de tendresse, et elles
oubliaient entirement le mari.

La nuit se passa ainsi. La lune se coucha, les toiles plirent,
la fracheur du matin se fit sentir, le soleil se leva. Le
voiturier tait encore assis au coin de la chemine, livr  ses
rflexions. Il tait assis l, la tte sur ses mains. Toute la
nuit le fidle Grillon avait fait cri, cri, au foyer. Toute la
nuit, il avait cout sa voix. Toute la nuit les fes de la maison
s'taient occupes de lui. Toute la nuit, Dot lui avait paru
aimable et innocente dans la glace, except lorsque la grande
ombre y paraissait.

Il se leva quand il fut grand jour, se lava et arrangea ses
vtements. Il ne fut pas se livrer  ses occupations accoutumes,
il n'en avait pas le courage. Cela importait peu, parce que
c'tait le jour de noce de Tackleton, et il s'tait arrang pour
tre suppl. Il avait pens  se rendre joyeusement  l'glise
avec Dot. Mais de tels plans taient finis. C'tait aussi
l'anniversaire de leur mariage. Ah! combien peu il avait prvu une
pareille fin d'anne!

Le voiturier avait espr que Tackleton viendrait le voir de bonne
heure, et il ne s'tait pas tromp.  peine avait-il fait quelques
alles et venues devant la porte, qu'il vit venir sur la route le
marchand de joujoux dans sa voiture.  mesure qu'elle approchait,
il s'aperut que Tackleton s'tait par pour son mariage et avait
orn la tte de son cheval de fleurs et de rubans.

Le cheval avait mieux l'air d'un fianc que Tackleton, dont les
yeux demi-ferms avaient une expression plus dsagrable que
jamais.

-- John Peerybingle! dit Tackleton avec un air de condolance. Mon
brave homme, comment allez-vous ce matin?

-- J'ai pass une triste nuit, M. Tackleton, rpondit le
voiturier, en secouant la tte, car mon esprit a t bien troubl.
Mais cela est pass maintenant. Pourriez-vous me donner une demi-
heure pour un entretien particulier?

-- Je suis venu pour cela, dit Tackleton en mettant pied  terre.
Ne faites pas attention au cheval; il restera assez tranquille, si
vous lui donnez une bouche de foin.

Le voiturier alla chercher du foin dans son curie, le mit devant
le cheval et ils entrrent dans la maison.

-- Vous ne vous mariez pas avant midi, je pense, dit-il.

-- Non, dit Tackleton. Nous avons tout le temps; nous avons tout
le temps.

Lorsqu'ils entrrent dans la cuisine, Tilly Slowbody frappait  la
porte de l'tranger qui n'tait qu' quelques pas. Un de ses yeux,
-- et il tait trs rouge, car Tilly avait cri toute la nuit
parce que sa matresse criait, -- tait au trou de la serrure;
elle frappait trs fort et semblait effraye.

-- Je ne puis me faire entendre, dit Tilly en regardant autour
d'elle. J'espre qu'il n'est pas parti, ou qu'il n'est pas mort,
s'il vous plait.

Miss Slowbody accompagna ce souhait philanthropique de nouveaux
coups  la porte, mais sans aucun rsultat.

-- Irai-je? dit Tackleton. C'est curieux.

Le voiturier s'tant tourn vers la porte, lui fit signe d'y aller
s'il voulait.

Tackleton vint donc au secours de Tilly Slowbody; et lui aussi se
mit  heurter et  frapper, et lui aussi ne reut pas plus de
rponse. Mais il eut l'ide de tourner la poigne de la porte, et
comme elle s'ouvrit aisment, il regarda, il entra, et bientt il
revint en courant.

-- John Peerybingle, lui dit Tackleton  l'oreille, j'espre qu'il
n'y a rien eu... rien de mauvais cette nuit?

Le voiturier se tourna vivement vers lui.

-- Parce qu'il est parti, dit Tackleton, et la fentre est
ouverte. Je ne vois pas de marques; elle est de plein pied avec le
jardin; mais je craignais qu'il n'y eut eu quelque... quelque
querelle. Eh?

Il le regardait fixement en fermant excessivement un oeil, et il
donnait  son oeil,  sa figure et  toute sa personne un air
inquisiteur, comme s'il et voulu arracher la vrit du fond de
son coeur.

-- Tranquillisez-vous, dit le voiturier. Il est entr dans cette
chambre hier soir, sans avoir reu de moi aucun mal; et personne
n'y est entr depuis lors. Il s'en est all de sa propre volont.
Je voudrais sortir de cette porte, et aller mendier mon pain de
maison en maison, si je pouvais faire que ce qui s'est pass ne
ft jamais arriv. Mais il est venu et il s'en est all. Je n'ai
plus rien  faire avec lui.

-- Oh! Bon, je pense qu'il s'en est all facilement, dit Tackleton
en prenant une chaise.

Ce ricanement fut perdu pour le voiturier, qui s'assit aussi et se
couvrit le visage de sa main pendant quelque temps avant de
continuer.

-- Vous m'avez montr la nuit passe, dit-il enfin, ma femme ma
femme, que j'aime, secrtement...

-- Et tendrement, insinua Tackleton.

-- Prenant part au dguisement de cet homme, lui donnant
l'occasion de la voir seule. C'est la dernire chose que j'aurais
voulu voir. C'est la dernire des choses qu'un homme aurait d me
montrer.

-- J'avoue que j'ai toujours eu des soupons, dit Tackleton. Et
sous ce rapport je sais qu'on a ici quelque reproche  me faire.

-- Mais de mme que vous me l'avez montre, poursuivit le
voiturier sans faire attention  lui, telle que vous l'avez vue ma
femme, ma femme, que j'aime... sa voix, son oeil, sa main
devenaient de plus en plus fermes  mesure qu'il rptait ces
paroles qui dcelaient un but videmment dtermin, de mme que
vous l'avez vue  son dsavantage, il est juste aussi que vous la
voyiez avec mes yeux, et que vous pntriez dans ma poitrine pour
savoir ce qui se passe l-dessus dans mon me; car elle est calme,
dit le voiturier en le regardant attentivement, et rien ne peut
l'branler.

Tackleton murmura quelques vagues paroles d'assentiment, mais il
tait rduit au respect par les manires de son interlocuteur.
Tout simple et sans ducation qu'il tait, il avait en lui quelque
chose de noble et de digne qu'une me gnreuse et pleine
d'honneur peut seule donner  l'homme.

-- Je suis un homme simple et grossier, dit le voiturier, et bien
peu recommandable. Je ne suis pas un homme poli, comme vous le
savez bien. Je ne suis pas un jeune homme. J'aime ma petite Dot,
parce que je l'ai vue grandir depuis son enfance dans la maison de
son pre; parce que j'ai connu ses excellentes qualits; parce
qu'elle a t ma vie pendant des annes et des annes. Il y a bien
des hommes,  qui je ne peux pas me comparer, qui n'auraient
jamais aim Dot comme moi, je pense.

Il s'arrta et battit doucement le sol de son pied pendant
quelques instants avant de reprendre.

-- J'ai souvent pens, que quoique je ne fusse pas assez digne
d'elle, je serais pour elle un bon mari, et que je connatrais
peut-tre mieux qu'un autre ce qu'elle valait; et c'est dans cette
ide que je finis par croire que nous pourrions bien nous marier
ensemble. Et  la fin ce mariage se fit.

-- Hah! fit Tackleton avec un hochement de tte significatif.

-- Je m'tais tudi; je m'tais prouv; je savais combien je
l'aimais, et combien elle serait heureuse, poursuivit le
voiturier. Mais je n'avais pas, je le sens maintenant, je n'avais
pas suffisamment rflchi sur ses sentiments  elle.

-- C'est sr, dit Tackleton. tourderie, frivolit, inconstance,
amour d'tre admire! Pas assez rflchi! tout cela perdu de vue!
Hah!

- Vous feriez mieux de ne pas m'interrompre, dit le voiturier un
peu svrement, jusqu' ce que vous m'ayez compris; et vous tes
loin de me comprendre. Si hier j'avais jet par terre d'un coup
l'homme qui osait souffler un mot contre elle, aujourd'hui je
foulerai son visage sous mon pied, ft-il mon frre.

Le marchand de jouets le regarda avec tonnement. John continua
d'un ton plus doux: -- Ai-je rflchi que je la prenais,  son
ge, avec sa beaut, que je l'enlevais  ses jeunes compagnes, 
toutes les runions dont elle tait l'ornement, o elle tait
l'toile la plus brillante qui ait jamais lui, pour l'enfermer un
jour aprs l'autre dans ma triste demeure, pour n'y avoir que mon
ennuyeuse compagnie? Ai-je bien rflchi combien j'tais peu en
rapport avec son humeur gaie, et combien un lourdaud comme moi
doit tre pesant pour un esprit aussi vif? Ai-je rflchi qu'il
n'y avait en moi  l'aimer ni mrite ni droit, lorsque quiconque
la connat doit aussi l'aimer? Jamais. J'ai pris avantage de sa
nature dispose  l'esprance et de son caractre affectueux, et
je l'ai pouse. Plt  Dieu que je ne l'eusse pas fait! pour
elle, et non pas pour moi.

Le marchand de jouets le regarda sans cligner de l'oeil. Son oeil
 demi ferm tait mme ouvert.

-- Que Dieu la bnisse, dit le voiturier, pour la constance
dvoue avec laquelle elle a essay de m'empcher de voir tout
cela! Et je remercie le ciel de ce que, dans la lenteur de mon
intelligence, je ne l'ai pas dcouvert plus tt. Pauvre enfant!
Pauvre Dot! Moi qui n'ai pas dcouvert cela, lorsque j'ai vu ses
yeux se remplir de larmes en entendant parler d'un mariage comme
le vtre! Moi qui ai vu cent fois le tremblement secret de ses
lvres, et qui n'ai rien souponn, jusqu' la nuit passe! Pauvre
fille! Que j'aie pu esprer qu'elle serait jamais amoureuse de
moi! Que j'aie pu jamais croire qu'elle l'tait!

-- Elle le faisait paratre, dit Tackleton. Elle le faisait
tellement paratre, qu' dire vrai ce fut l'origine de mes doutes.

Et alors il fit ressortir la supriorit de May Fielding, qui
certainement ne faisait pas du tout paratre qu'elle ft amoureuse
de lui.

-- Elle l'a essay, dit le pauvre voiturier avec plus d'motion
qu'il n'en et encore montr; ce n'est que maintenant que je
commence  voir quels efforts elle a faits pour tre une pouse
affectionne et fidle  son devoir. Qu'elle a t bonne! que de
choses elle a faites! quel coeur courageux elle a! Que le bonheur
que j'ai prouv dans cette maison en soit le tmoin! ce sera ma
consolation quand je serai seul ici.

-- Seul ici? dit Tackleton. Vous comptez donc faire attention 
cela?

-- Je compte, rpondit le voiturier, lui montrer la plus grande
bienveillance en lui faisant la meilleure rparation qui soit en
mon pouvoir. Je puis la dlivrer de la peine journalire qui
rsulte d'un mariage ingal, et de ses efforts pour cacher sa
souffrance. Elle sera aussi libre que je peux la rendre.

-- Lui faire rparation! s'cria Tackleton en tordant et en
tournant ses grandes oreilles entre ses mains. Il y a ici quelque
mprise. Vous n'avez pas voulu dire cela, sans doute?

Le voiturier prit le marchand de joujoux par le collet et le
secoua comme un roseau.

-- coutez-moi, dit-il, et prenez garde  me bien entendre.
coutez-moi. Parl-je intelligiblement?

-- Trs intelligiblement, rpondit Tackleton.

-- Comme j'en ai l'intention?

-- Parfaitement, comme vous en avez l'intention.

-- J'tais assis  ce foyer la nuit passe, toute la nuit, s'cria
le voiturier,  l'endroit mme o elle s'asseyait habituellement
prs de moi, son doux visage regardant le mien. Je me rappelais
toute sa vie, jour par jour; j'avais sa chre image prsente
devant moi quand je repassais ces souvenirs. Et, sur mon me, elle
est innocente, s'il existe quelqu'un pour juger l'innocent et le
coupable.

Brave Grillon du Foyer! Loyales fes de la maison!

-- La colre et la mfiance m'ont quitt, dit le voiturier, et il
ne me reste que mon chagrin. Dans un malheureux moment, quelque
ancienne connaissance, plus conforme  ses gots et  son ge que
moi, quitte peut-tre  cause de moi, est revenue. Dans un
malheureux moment, surprise, et n'ayant pas le temps de rflchir
 ce qu'elle faisait, elle s'est faite la complice de sa trahison
en la cachant. Elle l'a vue la nuit dernire, dans l'entrevue dont
nous avons t tmoins. C'est un tort. Mais sauf cela, elle est
innocente, si la vrit existe sur la terre.

-- Si c'est votre opinion, commena Tackleton...

-- Qu'elle s'en aille donc, poursuivit le voiturier, qu'elle s'en
aille avec ma bndiction pour tant d'heures de bonheur qu'elle
m'a donnes, et avec mon pardon pour le chagrin qu'elle a pu me
causer. Qu'elle s'en aille, et qu'elle jouisse de la paix de l'me
que je lui souhaite. Elle ne me hara jamais. Elle apprendra 
mieux m'aimer, lorsque je ne serai plus un fardeau pour elle, et
qu'elle portera plus lgrement la chane que j'ai rive pour
elle. C'est aujourd'hui l'anniversaire du jour o je l'emmenai de
sa maison, si peu pour son agrment. Elle y retournera aujourd'hui
et je ne la troublerai plus. Son pre et sa mre seront ici
aujourd'hui -- nous avions fait un projet pour passer ensemble
cette journe -- et ils l'emmneront chez eux. Je puis la confier
l ou ailleurs. Elle me quitte sans mriter de blme, et elle
vivra de mme, j'en suis sr. Si je meurs, -- et je peux mourir
pendant qu'elle sera encore jeune; j'ai tant perdu de courage: en
quelques heures! -- elle trouvera que je me suis souvenu d'elle et
que je l'ai aime jusqu' la fin. Voil, la fin de ce que vous
m'avez montr. Maintenant c'est fini.

-- Oh! non, John, ce n'est pas fini. Ne dites pas que c'est fini!
Pas tout  fait encore. J'ai entendu vos nobles paroles. Je ne
pourrais pas m'en aller en prtendant que j'ignore ce qui m'a
inspir une si profonde reconnaissance. Ne dites pas que c'est
fini, jusqu' ce que la cloche ait sonn encore une fois!

Elle tait entre peu aprs Tackleton, et tait demeure l. Elle
n'avait jamais regard Tackleton; mais elle avait fix ses yeux
sur son mari. Mais elle s'tait tenue aussi loin de lui qu'elle
l'avait pu; et quoiqu'elle parlt avec la plus vive tendresse,
elle ne s'en approcha pas plus prs.

-- Aucune main ne peut faire sonner de nouveau pour moi les heures
qui se sont coules, rpondit le voiturier avec un faible
sourire. Mais que ce soit ainsi, si vous le voulez, ma chre.
L'heure sonnera bientt. Ce que nous disions n'a pas d'importance.
Je voudrais essayer de vous plaire en quelque chose de plus
difficile.

-- Bien, murmura Tackleton. Il faut que je m'en aille, car lorsque
la cloche sonnera, il faudra que je sois en chemin pour l'glise.
Bonjour, John Peerybingle. Je suis fch d'tre priv de votre
compagnie, fch de la perdre en cette occasion.

-- Je vous ai parl clairement, dit le voiturier en l'accompagnant
 la porte.

-- Oh! tout  fait.

-- Et vous vous souviendrez de ce que j'ai dit?

-- Si vous m'obligez  faire une observation, dit Tackleton en
ayant eu auparavant la prcaution de monter dans sa voiture, je
dois dire que cela tait si inattendu qu'il n'est pas
vraisemblable que je puisse l'oublier.

-- Tant mieux pour nous deux, rpondit le voiturier. Bonjour; je
vous souhaite beaucoup de joie.

-- Je voudrais pouvoir vous en donner, dit Tackleton. Comme je ne
le puis pas, je vous remercie. Entre nous, comme je vous l'ai dj
dit, je ne pense pas avoir la moindre joie  me marier, parce que
May n'a pas t trop prvenante ni trop dmonstrative avec moi.
Bonjour. Prenez soin de vous.

Le voiturier le regarda s'loigner jusqu' ce que l'loignement le
ft paratre plus petit que les fleurs et les rubans de son
cheval; et alors, avec un profond soupir, il se mit  aller et
venir comme un homme inquiet et drout, parmi quelques ormeaux du
voisinage, ne voulant pas retourner jusqu' ce que l'heure ft
prs de sonner.

Sa petite femme, reste seule, sanglotait  faire piti; mais
souvent elle essuyait ses yeux et se retenait, pour dire combien
il tait bon, combien il tait excellent! et une fois ou deux elle
rit; mais de si bon coeur, si haut, si bizarrement, poussant des
cris, qui effrayaient Tilly.

-- Oh! je vous en prie, ne faites pas cela, dit Tilly. Il y en a
assez pour faire mourir et enterrer le baby.

-- L'apporterez-vous quelquefois pour voir son pre, Tilly,
demanda sa matresse en essuyant ses yeux, quand je ne pourrai
plus habiter ici et que je serai retourne dans ma vieille maison.

-- Oh! je veux en prie, ne faites pas cela, dit Tilly en rejetant
sa tte en arrire, et poussant un cri, qui ressembla en ce moment
 un hurlement de Boxer. Oh! ne faites pas cela. Oh! si tout le
monde part, ceux qui resteront seront bien malheureux. Ah! ah! ah!

Les sanglots de la sensible Slowbody taient si violents, si
effrayants pour avoir t si longtemps comprims qu'elle aurait
infailliblement veill l'enfant, et lui aurait peut-tre donn
des convulsions en l'effrayant, si ses yeux n'avaient pas aperu
Caleb Plummer qui entrait en conduisant sa fille. Cette vue la
rendit au sentiment des convenances; elle resta quelques moments
silencieuse, la bouche grande ouverte; et puis, courant vers le
lit o l'enfant tait couch et endormi elle se mit  danser, et
ensuite bouleversa les couvertures avec son visage et sa tte,
paraissant trouver du soulagement dans ces mouvements
extraordinaires.

-- Dot! s'cria Berthe. Elle n'est pas au mariage!

-- Je lui ai dit que vous n'y seriez pas, dit tout bas Caleb. Je
l'ai entendu dire hier soir. Mais que Dieu vous bnisse, dit le
petit homme en lui prenant affectueusement les mains, peu
m'importe ce qu'ils disent. Je ne les crois pas. Je ne suis pas
grand'chose, mais on me mettrait plutt en pices que de faire
croire un mot contre vous.

Il lui jeta ses bras autour du cou et l'embrassa, comme un enfant
aurait fait de sa poupe.

-- Berthe n'a pas pu rester  la maison ce matin, dit Caleb. Elle
craignait d'entendre sonner les cloches, et elle ne voulait pas se
trouver si prs d'eux le jour de leur mariage. Nous sommes partis
 temps, et nous sommes venus ici. J'ai pens  ce que j'ai fait,
dit Caleb aprs un moment de silence. Je me suis blm jusqu' ne
pas savoir que faire, pour la peine d'esprit que je lui ai cause,
et j'en suis venu  conclure, si vous tes de mon avis qu'il
vaudrait mieux lui dire la vrit. Partagez-vous ma manire de
voir? dit-il en tremblant de la tte aux pieds. Je ne sais pas
quel effet cela lui fera; je ne sais pas ce qu'elle pensera de
moi; je ne sais pas quel cas elle fera dsormais de son pauvre
pre. Mais il est bon pour elle qu'elle soit dsabuse, et je
supporterai les consquences que je mrite.

-- Dot, dit Berthe, o est votre main? Ah! la voil, la voil! et
elle la pressa contre ses lvres, avec un sourire, en la tirant
sous son bras. Je les ai entendus parler tout bas hier soir en
vous jetant du blme. Ils ont tort.

La femme du voiturier garda le silence. Caleb rpondit pour elle.

-- Ils avaient tort, dit-il.

-- Je le savais, dit Berthe firement. Je le leur ai dit. J'ai
mpris ce qu'ils disaient. La blmer justement! Elle pressa sa
main dans la sienne, et appuya sa douce joue sur sa joue. -- Non,
je ne suis pas assez aveugle pour cela.

Son pre se mit  ct de Dot, et Berthe de l'autre en lui prenant
chacun une main.

-- Je sais tout cela, dit Berthe, mieux que vous ne le croyez.
Mais personne aussi bien qu'elle. Pas mme vous, mon pre. Il n'y
a personne aussi sincre et aussi vraie avec moi qu'elle. Si la
vue pouvait m'tre rendue un seul instant, je la dcouvrirais dans
une foule sans qu'on me dt un seul mot. Ma soeur!

-- Berthe, ma chre, dit Caleb, j'ai quelque chose sur le coeur
qu'il faut que je vous dise pendant que nous sommes tous trois
seuls. coutez-moi avec bienveillance. J'ai une confession  vous
faire, ma chre fille.

-- Une confession, mon pre?

-- Je me suis loign de la vrit, mon enfant, et je me suis
perdu moi-mme dit Caleb avec une expression douloureuse de sa
physionomie bouleverse. Je me suis loign de la vrit avec
l'intention de vous faire du bien, et j'ai t cruel.

Elle tourna vers lui son visage tonn en rptant le mot cruel.

-- Il s'accuse trop vivement, Berthe, dit Dot. Vous allez le dire,
vous serez la premire  le dire.

-- Lui cruel pour moi! s'cria Berthe avec un sourire
d'incrdulit.

-- Sans le vouloir, mon enfant, dit Caleb; mais je l'ai t, sans
toutefois m'en douter, jusqu' hier soir. Ma chre fille aveugle,
coutez-moi et pardonnez-moi. Le monde dans lequel vous vivez, mon
coeur, n'existe pas comme je vous l'ai dpeint. Les yeux auxquels
vous vous tes fie vous ont trompe.

Elle tourna encore vers lui son visage frapp d'tonnement, mais
elle se recula en se rapprochant de son amie.

-- Votre chemin dans la vie tait rude, ma pauvre enfant, dit
Caleb, et j'ai voulu vous l'adoucir. J'ai altr les objets,
chang le caractre des gens, invent bien des choses qui n'ont
jamais exist, afin de vous rendre plus heureuse. Je vous ai fait
des cachotteries, je vous ai forg des tromperies. Dieu me
pardonne! et je vous ai entoure de choses imaginaires.

-- Mais les personnes vivantes ne sont pas imaginaires? dit-elle
avec force, mais en plissant beaucoup et en s'loignant de lui.
Vous ne pouvez pas les changer.

-- Je l'ai fait, Berthe, dit Caleb. Il y a une personne que vous
connaissez, ma colombe...

-- Oh! mon pre, pourquoi dites-vous que je la connais? rpondit-
elle d'un ton d'amer reproche. Qui puis-je connatre, moi qui n'ai
personne pour me guider, moi misrable aveugle?

Dans l'angoisse de son coeur, elle tendit ses mains en avant comme
si elle cherchait son chemin, et puis elle en couvrit sa figure
avec un air de tristesse et de dlaissement.

-- Le mariage qui a lieu aujourd'hui, dit Caleb, se fait avec un
homme svre, avare et goste. Un matre dur pour vous et pour
moi, ma chre, pendant bien des annes. Laid dans ses regards et
dans son caractre. Toujours froid et insensible. Diffrent de ce
que je vous l'ai dpeint en toutes choses, mon enfant, en toutes
choses.

-- Oh! pourquoi, dit la fille aveugle torture au-del de ce
qu'elle pouvait supporter, pourquoi avoir toujours agi ainsi!
Pourquoi avez-vous rempli mon coeur de joie pour venir, comme la
mort, m'y arracher tous les objets de mon amour!  ciel, comme je
suis aveugle! comme je suis seule et sans appui!

Son pre dsol penchait la tte, et ne rpondait que par son
repentir et par sa douleur.

Elle tait depuis quelques instants sous cette impression de
regret quand le Grillon du Foyer se mit  chanter, sans que
personne autre qu'elle l'entendt. Ce chant n'tait pas gai, mais
bas, faible, triste. Il tait si douloureux que ses larmes
commencrent  couler, et elles tombrent en abondance quand
l'apparition qui s'tait tenue toute la nuit prs du voiturier, se
tint derrire elle en montrant son pre.

Elle entendit bientt plus distinctement la voix du Grillon, et
quoique aveugle, elle sentit que l'apparition se penchait vers son
pre.

-- Dot, dit la jeune fille aveugle, dites-moi ce qu'est ma maison:
ce qu'elle est en ralit.

-- C'est un pauvre lieu, Berthe, bien pauvre et bien nu. L'hiver
prochain elle ne pourra gure garantir du vent et de la pluie.
Elle est mal prserve du mauvais temps, Berthe. Et Dot ajouta en
baissant la voix, mais distinctement; comme votre pauvre pre avec
son habit de toile.

La fille aveugle, fort agite, se leva et tira un peu  part la
femme du voiturier.

-- Ces prsents dont j'ai pris tant de soins, qui me venaient
presque  souhait, et que je recevais avec tant de joie, dit-elle
en tremblant, d'o venaient-ils? Est-ce vous qui les envoyiez?

-- Non.

-- Qui donc?

Dot vit qu'elle le savait dj et garda le silence. La fille
aveugle se couvrit encore le visage de ses mains, mais maintenant
d'une autre manire.

-- Chre Dot, un moment! Un moment! ne quittons pas ce sujet.
Parlez-moi doucement. Vous tes sincre, je le suis. Vous ne
voudriez pas me tromper, n'est-ce pas?

-- Non, vraiment, Berthe!

-- Non, je suis sre que vous ne voudriez pas. Vous avez trop
compassion de moi. Dot, regardez dans la chambre o nous tions,
o est mon pre, mon pre si plein de compassion et d'amour pour
moi, et dites-moi ce que vous voyez.

-- Je vois, dit Dot, qui la comprit bien, un vieillard assis sur
une chaise, appuy tristement sur le dossier, avec son visage dans
sa main, comme si son enfant devait le consoler, Berthe.

-- Oui, oui, elle le consolera. Allons.

-- C'est un vieillard us par les soucis et le travail. C'est un
homme maigre, abattu, pensif,  cheveux gris. Je le vois
maintenant accabl et courb, s'agitant pour rien. Mais je l'ai vu
dj bien souvent, Berthe, en s'agitant pour travailler de
plusieurs manires pour un objet sacr. Et, j'honore sa tte
grise, et je le bnis!

La jeune aveugle, la quittant et allant se jeter aux genoux du
vieillard, pressa sa tte grise sur son sein.

-- La vue m'est rendue, s'cria-t-elle, j'y vois. J'tais aveugle
et maintenant mes yeux se sont ouverts. Je ne l'avais jamais
connu. Dire que j'aurais pu mourir sans avoir jamais connu un pre
qui m'a si tendrement aime!

Aucune parole ne peut rendre l'motion de Caleb.

-- Il n'est aucune figure sur la terre, s'cria l'aveugle en
l'embrassant, que je puisse aimer et chrir autant que celle-ci,
quelque belle qu'elle ft. Plus cette tte est grise, et ce visage
us, plus ils me sont chers, mon pre. Qu'on ne dise plus
dsormais que je suis aveugle. Il n'y a pas une ride sur son
visage, pas un cheveu sur sa tte, qui soit oubli dans mes
prires et dans mes actions de grces.

Caleb essaya d'articuler ma Berthe.

-- Et dans ma ccit, moi qui le croyais si diffrent dit-elle en
le caressant avec des larmes de la plus exquise affection. L'avoir
prs de moi, chaque jour pensant toujours  moi, et n'avoir jamais
rv de cela!

-- Le pre si lgant en habit bleu a disparu, Berthe, dit le
pauvre Caleb.

-- Rien n'a disparu, rpondit-elle. Cher pre, non. Tout est l en
vous. Le pre que j'aimais tant, le pre que je n'ai jamais assez
aim, et assez connu, le bienfaiteur que j'appris d'abord 
respecter et  aimer  cause de sa sympathie pour moi, tout cela
est en vous. Rien n'est mort pour moi. L'me de tout ce qui
m'tait le plus cher est ici, ici avec ce visage rid et cette
tte grise. Je ne suis point aveugle, mon pre.

Pendant ces paroles, toute l'attention de Dot avait t fixe sur
le pre et la fille; mais en jetant les yeux sur le petit faucheur
et la prairie mauresque, elle vit que l'horloge allait sonner dans
quelques minutes, et immdiatement elle fut saisie d'une agitation
nerveuse.

-- Mon pre, dit Berthe avec hsitation, Dot?

-- Oui, ma chre, dit Caleb; elle est l.

-- N'y a-t-il pas de changement en elle? Ne m'avez-vous jamais
rien dit d'elle qui ne ft vrai?

-- Je crains que je ne l'eusse fait, ma chre, rpondit Caleb, si
j'avais pu la peindre mieux qu'elle n'tait. Mais si je l'avais
change, c'et t la rendre moins bien. On ne peut rien dpeindre
de mieux qu'elle.

La confiance de l'aveugle en faisant cette question, son plaisir
et son orgueil en entendant la rponse, et son bonheur en
l'embrassant de nouveau, taient charmants  contempler.

-- Cependant il peut arriver plus de changement que vous ne le
pensez, ma chre, dit Dot. Des changements en mieux, je veux dire;
des changements pour la plus grande joie de nous tous. Il ne faut
pas trop vous en mouvoir s'ils arrivent.

-- Quelles sont ces roues qu'on entend sur la route?

-- Vous avez l'oreille fine, Berthe. Sont-ce des roues?

-- Oui, et elles vont vite.

-- Je... je... je sais que vous avez l'oreille dlicate, dit Dot
en mettant la main sur son coeur, et parlant videmment aussi vite
qu'elle le pouvait pour cacher son agitation; car je l'ai remarqu
souvent, et vous avez t trs prompte  distinguer le pas
tranger la nuit passe. Cependant je ne sais pas, en me souvenant
que vous dites: -- de qui est ce pas? -- je ne sais pas pourquoi
vous ftes attention  ce pas plutt qu' un autre. Mais, comme je
viens de le dire, il y a de grands changements dans le monde, de
grands changements, et nous ne pouvons mieux faire que de nous
prparer  n'tre surpris presque de rien.

Caleb s'tonna du sens de ces paroles, en s'apercevant qu'elles
s'adressaient  lui non moins qu' sa fille. Il la vit, avec
surprise, si agite, et si dsole qu'elle pouvait  peine
respirer, et se tenant  une chaise pour s'empcher de tomber.

-- C'est un bruit de roues, en effet, dit-elle tout mue; elles
approchent! Plus prs encore! Trs prs! Elles s'arrtent  la
porte du jardin! Et maintenant vous entendez le pas d'un homme en
dehors; le mme pas, Berthe, n'est-ce pas? Et maintenant...

Elle poussa un cri de joie inexprimable; et, courant vers Caleb,
elle mit la main sur ses yeux, pendant qu'un jeune homme entrait
dans la chambre, et jetant son chapeau en l'air, s'approcha d'eux.

-- C'est fini? cria Dot.

-- Oui!

-- Heureusement fini?

-- Oui!

-- Vous souvenez-vous de la voix, cher Caleb? En avez-vous jamais
entendu une qui lui ressemblt demanda Dot.

-- Si mon fils qui tait dans l'Amrique du Sud tait vivant...
dit Caleb en tremblant.

-- Il est vivant, cria Dot en tant ses mains de devant les yeux
de Caleb, et en les frappant dans un lan de joie; regardez-le! le
voil devant vous robuste et plein de sant! Votre propre fils
chri! Votre cher frre vivant et vous aimant, Berthe!

Honneur  cette petite crature pour ses transports. Honneur  ses
larmes et  ses clats de rire, pendant que ces trois personnes
taient dans les bras l'une de l'autre! Honneur  la cordialit de
son accueil pour le marin bruni par le soleil, qui avec sa
chevelure noire et flottante s'approcha d'elle pour l'embrasser
sans qu'elle dtournt sa petite bouche rose, et sans qu'elle
s'oppost  ce qu'il la presst sur son coeur!

Honneur aussi au coucou, pourquoi pas? qui, sortant bravement par
la porte de son palais mauresque, vint chanter douze fois devant
la compagnie, comme s'il tait ivre de joie.

Le voiturier en entrant tressaillit, et il y avait lieu, en se
trouvant en si bonne compagnie.

-- Voyez, John, dit Caleb au comble de la joie, regardez-le, c'est
mon fils qui revient de l'Amrique du Sud! Mon propre fils! Celui
que vous avez quip et fait partir vous-mme, celui dont vous
avez t toujours l'ami.

Le voiturier s'avana pour lui prendre la main; mais il recula,
comme si ses traits lui avaient rappel ceux du sourd qu'il avait
amen dans sa voiture, et il dit:

-- douard! tait-ce vous!

-- Dites-lui tout maintenant, s'cria Dot. Dites-lui tout,
douard: et ne m'pargnez pas, car rien ne m'pargnera  ses yeux
dsormais.

-- C'tait moi, dit douard.

-- Pouviez-vous vous cacher ainsi, dguis, dans la maison de
votre vieil ami? continua le voiturier. Il y avait autrefois un
garon franc... combien d'annes y a-t-il. Caleb, que nous avons
ou dire qu'il tait mort et que nous l'avions?... qui n'aurait
jamais fait cela.

-- J'avais autrefois un ami gnreux, dit douard; plutt un pre
qu'un ami, qui ne m'aurait jamais jug, ni moi ni personne autre,
sans m'entendre. Vous tiez cet homme. Je suis donc certain que
vous m'couterez maintenant.

Le voiturier, jetant un regard troubl sur Dot qui se tenait
encore  l'cart de lui, rpondit: -- C'est juste, je vous
couterai.

-- Vous saurez que lorsque je partis d'ici, tout jeune garon, dit
douard, j'tais amoureux, et mon amour tait pay de retour.
C'tait une trs jeune fille, qui peut-tre -- vous pouvez me le
dire -- ne se rendait pas bien compte de ses sentiments. Mais je
connaissais les miens, et j'avais une passion pour elle.

-- Vous l'aviez! s'cria le voiturier. Vous!

-- Oui, je l'avais, dit l'autre, et elle y rpondait. Je l'ai
toujours cru, et maintenant j'en suis sr.

-- Que le ciel me soit en aide! dit le voiturier. C'est le pire de
tout.

-- Constant envers elle, dit douard, je revenais plein
d'esprance, aprs bien des preuves et des prils, pour tenir ma
promesse en excution de notre vieux contrat, lorsque,  vingt
milles d'ici, j'apprends qu'elle m'a manqu de parole, qu'elle m'a
oubli, et qu'elle s'est unie  un homme plus riche que moi. Je
n'avais pas l'intention de lui faire des reproches, mais je
dsirais la voir, et m'assurer que cela tait vrai. J'esprais
qu'elle y aurait t force contre son propre dsir et malgr ses
souvenirs. 'aurait t pour moi un faible soulagement, mais c'en
aurait t un, je crois, et je vins ici. Pour connatre la vrit,
la vrit vraie, observe librement par moi-mme, juger par moi-
mme, sans intermdiaire de personne, sans user d'influence sur
elle, -- si j'en avais encore, -- je me dguisai, vous savez
comment, et je l'attendis sur la route, vous savez o. Vous
n'aviez aucun soupon sur moi, elle n'en avait pas non plus. --
montrant Dot, -- jusqu' ce que, lui ayant dit un mot  l'oreille,
prs du feu, elle faillit me trahir.

-- Mais lorsqu'elle sut qu'douard tait vivant et qu'il revenait,
dit Dot en sanglotant, parlant pour elle-mme, comme elle avait
brl jusque l de le faire, et lorsqu'elle eut connu son dessein,
elle lui conseilla par tous les moyens de garder son secret; car
son vieil ami John Peerybingle tait d'une nature trop dnue
d'artifice, trop lourd en gnral, pour le garder pour lui,
continua Dot, moiti riant, moiti sanglotant. Et lorsqu'elle...
c'est--dire moi, John, dit en pleurant la petite femme,
lorsqu'elle lui eut tout dit, comment sa bonne amie l'avait cru
mort, comment elle s'tait laisse persuader par sa mre de
contracter un mariage qu'elle lui prsentait comme avantageux, et
lorsqu'elle... c'est encore moi, John... lui dit qu'ils n'taient
pas encore maris -- mais bien prs de l'tre -- et que ce mariage
ne serait qu'un sacrifice, s'il se faisait, car du ct de la
jeune fille, il n'y avait pas d'amour, et quand il devint presque
fou de joie en apprenant cela; alors elle... c'est--dire moi, ...
dit qu'elle s'entremettrait entre eux, comme elle l'avait fait
souvent dans l'ancien temps, John, et qu'elle sonderait sa bonne
amie, et qu'elle... encore moi, John... tait sre que ce qu'elle
disait et pensait tait juste. Et c'tait juste, John! Et on les a
amens l'un  l'autre. John! Et ils se sont maris il y a une
heure, John! Et voil le mari! Et Gruff et Tackleton mourra
garon! Et je suis une heureuse petite femme, May, que Dieu vous
bnisse!

Cette petite femme tait irrsistible, s'il est besoin de le dire,
et jamais elle ne le fut autant que dans ses transports actuels.
Jamais il n'y eut de flicitations plus affectueuses et plus
dlicieuses que celles qui accueillirent elle et le mari.

Au milieu du tumulte des motions qui agitaient son coeur, le
voiturier restait confondu. Il se prcipita vers sa femme, mais
Dot, tendant les bras pour l'arrter, se recula comme auparavant.

-- Non, John, non! coutez tout. Ne m'aimez pas davantage, John,
jusqu' ce que vous ayez entendu toutes les paroles que j'ai 
dire. J'ai eu tort d'avoir un secret pour vous, John, j'en suis
trs fche. Je ne croyais pas qu'il y et du mal, jusqu'au moment
o j'tais assise auprs de vous sur l'escabeau, la nuit dernire;
mais lorsque j'eus vu par ce qui tait crit sur votre visage que
vous m'aviez vue me promener dans la galerie avec douard, et que
j'eus compris ce que vous pensiez, je sentis que c'tait une
tourderie coupable. Mais, cher John, comment est-il possible que
vous ayez eu une telle pense?

La petite femme se mit encore  sangloter. John Peerybingle voulut
la serrer dans ses bras, mais elle ne le lui permit pas.

-- Ne m'aimez pas encore, John, je vous en prie. Pas de longtemps.
Lorsque j'tais triste  cause du mariage propos, mon cher,
c'tait parce que je me souvenais que May et douard s'aimaient,
et que je savais que le coeur de May tait bien loin de Tackleton.
Vous croyez cela maintenant, John, n'est ce pas?

John allait faire un autre mouvement vers elle pour lui rpondre,
mais elle l'arrta encore.

-- Non, restez-l, John, je vous en prie. Lorsque je ris de vous,
comme je le fais quelquefois, lorsque je vous appelle lourdaud, ou
ma chre vieille oie, ou de quelque autre nom de cette espce,
c'est parce que je vous aime ainsi, et que je ne voudrais pas vous
voir chang en rien autre, pas mme en roi.

-- Bravo! s'cria Caleb avec une vigueur inaccoutume. C'est mon
opinion.

-- Et quand je parlais des gens d'un certain ge et solides, John,
et que je vous disais que nous tions un couple de nigauds, qui
marchions par secousse, comme des marionnettes, c'est que je suis
une tourdie, qui me plais  jouer des comdies avec le baby.
Voil tout, vous me croyez?

Elle le vit s'avancer, et l'arrta encore, mais ce fut presque
trop tard.

-- Non, ne m'aimez pas encore d'une ou deux minutes, s'il vous
plait, John. Ce que j'ai le plus  coeur de vous dire, je l'ai
gard pour la fin. Mon cher, mon bon, mon gnreux John, lorsque
nous parlions l'autre soir du Grillon, il me vint  la bouche de
vous dire que d'abord je ne vous aimais pas aussi tendrement que
je vous aime maintenant; que lorsque je vins demeurer ici je
craignais de ne pouvoir pas apprendre  vous aimer autant que je
l'esprais et que je le demandais dans mes prires, moi tant si
jeune, John. Mais, cher John, chaque jour et chaque heure je vous
aimai de plus en plus. Et si j'avais pu vous aimer plus que je ne
le fais, les nobles paroles que je vous ai entendu prononcer ce
matin, m'auraient fait vous aimer davantage. Mais je ne le puis.
Toute l'affection dont je suis capable -- et elle est grande, --
John, je vous l'ai donne, comme vous le mritez, et il y a
longtemps, longtemps, et il ne m'est pas possible de vous en
donner davantage. Maintenant, mon cher mari, serrez-moi encore
contre votre coeur. Ceci est ma maison, John, ne pensez jamais 
m'envoyer dans une autre.

Vous n'aurez jamais plus de plaisir  voir une charmante petite
femme dans les bras de personne, que vous n'en auriez eu  voir
Dot dans les bras de son mari. Jamais vous n'avez vu un
embrassement aussi affectueux et aussi sincre.

Soyez sr que le voiturier tait dans un ravissement complet, et
que Dot tait de mme; personne ne faisait exception, pas mme
Slowbody, qui criait de joie, et qui pour faire partager  son
jeune fardeau la joie gnrale prsentait le baby  la ronde,  la
bouche de chacun, comme si elle leur avait donn quelque chose 
boire.

Mais en ce moment on entendit au dehors un bruit de roues, et
quelqu'un s'cria que Gruff et Tackleton revenait. Ce digne homme
parut bientt anim et chauff.

-- Que diable est ceci, John Peerybingle? dit Tackleton. Il y a
quelque malentendu. J'ai donn rendez-vous  l'glise  mistress
Tackleton, et je jurerais que je l'ai rencontre en route pour
ici. Oh! elle ici. -- Pardon, monsieur, je n'ai pas l'honneur de
vous connatre, -- mais si vous pouvez me faire la faveur de ne
pas retenir cette demoiselle, elle a un engagement particulier ce
matin.

-- Mais je ne peux pas la laisser aller, rpondit douard, je n'en
ai pas la pense.

-- Que voulez-vous dire, vagabond que vous tes! dit Tackleton.

-- Je veux dire que quoique je puisse vous permettre d'tre vex,
rpondit l'autre en souriant, je suis aussi sourd pour les
injures, que je l'tais hier soir pour tous les discours.

Quel regard que celui que Tackleton jeta sur lui, et comme il
tressaillit!

-- Je suis fch, monsieur, dit douard en tenant la main gauche
de May et principalement son troisime doigt, et tirant de la
poche de son habit un petit bout de papier d'argent dans lequel
tait sans doute un anneau.

-- Miss Slowbody, dit Tackleton, voulez-vous avoir la bont de
jeter cela dans le feu? Merci.

-- C'tait un engagement antrieur, un engagement tout  fait
ancien, qui a empch ma femme de se trouver au rendez-vous
convenu avec vous, je vous assure, dit douard.

-- M. Tackleton me rendra la justice de reconnatre que je lui ai
rvl fidlement ce fait, et que je lui ai dit maintes fois que
je ne pouvais l'oublier, dit May en rougissant.

-- Oh! certainement, dit Tackleton. C'est sr. C'est tout  fait
juste. C'est entirement exact. Vous tes donc mistress douard
Plummer, je prsume?

-- C'est son vrai nom, rpondit le mari.

-- Ah! je ne vous aurais pas reconnu, monsieur, dit Tackleton, en
regardant minutieusement sa figure et en lui faisant un profond
salut. Je vous souhaite beaucoup de joie, monsieur.

-- Merci.

-- Mistress Peerybingle, dit Tackleton en se tournant soudain vers
elle qui tait assise avec son mari, je suis fch. Vous ne m'avez
pas montr beaucoup de bienveillance, mais, sur ma vie, je suis
fch. Vous tes meilleure que je ne pensais. John Peerybingle, je
suis fch. Vous me comprenez: cela suffit. C'est tout  fait
correct, mesdames et messieurs, et parfaitement satisfaisant.
Bonjour.

En disant ces mots, il sortit, et partit; il ne s'arrta  la
porte que pour ter les fleurs et les rubans de la tte de son
cheval, et pour donner  l'animal un coup de pied dans les flancs,
comme pour lui apprendre qu'il y avait un crou lch dans ses
arrangements.

C'tait maintenant un devoir srieux de marquer cette journe
comme une grande fte pour toujours dans le calendrier de John
Peerybingle. En consquence, Dot se mit  l'oeuvre pour faire
honneur  la maison et  tous ceux qui s'y intressaient. En peu
de temps, elle mit les bras jusqu'au coude dans la farine, et elle
blanchissait les habits du voiturier, toutes les fois qu'elle
passait prs de lui et qu'elle s'arrtait pour lui donner un
baiser. Le brave homme lavait les herbes, pelait les navets,
mettait au feu les pots plein d'eau froide, et se rendait utile de
toutes les manires; tandis qu'un couple d'aides, appels du
voisinage, se mettaient  courir dans tous les coins, se heurtant
 chaque instants contre Tilly Slowbody et le baby. Tilly n'avait
jamais dploy tant d'activit. Son ubiquit tait l'objet de
l'admiration gnrale.  deux heures et vingt-cinq minutes elle
tait une pierre d'achoppement dans le passage,  deux heures et
demie, un traquenard dans la cuisine, et  trois heures moins
vingt-cinq minutes, un trbuchet dans le grenier. La tte du baby
tait une pierre de touche pour toute espce d'objets, animaux,
vgtaux ou minraux. On n'employait rien ce jour-l qui ne fit
une connaissance intime avec elle.

Ensuite une grande expdition fut dpche  pied  mistress
Fielding pour faire des excuses  cette excellente dame, et pour
l'amener de gr ou de force afin d'tre heureuse et de pardonner.
Lorsque cette expdition la dcouvrit, elle ne voulut rien
entendre et rpta un nombre infini de fois: N'euss-je jamais vu
ce jour! Elle ne put qu'ajouter: Portez-moi maintenant au
tombeau; ce qui tait parfaitement absurde, attendu qu'elle
n'tait pas morte, et qu'elle n'en avait pas mme l'apparence.
Aprs cela, elle tomba dans un calme effrayant, et observa que,
depuis les circonstances qui avaient men le grand changement dans
le commerce de l'indigo, elle avait prvu qu'elle serait expose
toute la vie  toute espce d'insultes et d'outrages; elle tait
satisfaite de voir qu'il en tait bien ainsi. Elle pria qu'on ne
fit plus attention  elle, car, qu'tait-elle? un rien. On n'avait
qu' l'oublier et  suivre la voie sans elle. De cette humeur
sarcastique elle passa  la colre, dans laquelle elle laissa
chapper cette remarquable expression, que le ver se redresse
quand on le foule aux pieds. Aprs cela, elle se laissa aller  un
regret adouci, et dit: S'ils m'avaient donn leur confiance, que
n'euss-je pas pu suggrer! Profitant de cette crise dans ses
sentiments, l'expdition l'embrassa, et bientt elle eut mis ses
gants, et fut en chemin pour la maison de John Peerybingle dans
une tenue irrprochable, portant  son ct dans un paquet de
papier un bonnet de crmonie, presque aussi grand et aussi raide
qu'un mtre.

Aprs cela il restait encore  venir le pre et la mre de Dot
dans une autre petite voiture, et ils taient en retard; on avait
quelques craintes, on allait regarder de temps en temps sur la
route. Mistress Fielding regardait toujours du ct qu'il ne
fallait pas, et comme on le lui faisait observer, elle rpondait
qu'elle tait bien matresse de regarder l o elle voulait.  la
fin, ils arrivrent. C'tait un charmant couple de paysans, mis
d'une manire particulire  la famille de Dot. Dot et sa mre, 
ct l'une de l'autre taient tonnantes  voir, tant elles se
ressemblaient.

La mre de Dot eut  renouveler connaissance avec la mre de May;
la mre de May gardait ses airs de dame, et la mre de Dot n'avait
qu'un air ais. Le vieux Dot, appelons ainsi le pre de Dot, j'ai
oubli son vrai nom, mais n'importe, le vieux Dot tait sans gne,
il donnait des poignes de mains  premire vue, ne regardait un
bonnet que comme un assemblage de mousseline et d'empois,
n'attachait pas d'importance au commerce de l'indigo, mais disait
qu'il n'y avait rien  y faire. Dans l'opinion de mistress
Fielding, c'tait une bonne pte d'homme, mais grossire, ma
chre.

Je ne voudrais pas oublier Dot faisant les honneurs de sa maison
avec sa robe de noces, et un visage radieux; non! ni le brave
voiturier si jovial et si rond au bout de la table; ni le brun et
vigoureux marin avec sa charmante femme; ni personne autre.
Oublier le dner, ce serait oublier le repas le plus agrable, et
le plus grand oubli serait d'oublier les verres que l'on but pour
clbrer ce jour de noces.

Aprs dner, Caleb chanta la chanson sur le _Bol ptillant_:

_Je suis un bon vivant,_
_Pour un ou deux ans._

Il la chanta jusqu'au bout.

Un incident arriva juste comme il finissait le dernier vers.

On frappa un coup  la porte; un homme entra en chancelant, et
sans demander la permission, portant quelque chose de lourd sur la
tte. En le plaant au milieu de la table, symtriquement au
centre des noix et des pommes, il dit:

-- Des compliments de la part de M. Tackleton. Comme il n'a pas
l'emploi du gteau, peut-tre vous le mangerez.

Aprs ces mots, il sortit.

Il y eut quelque surprise dans la compagnie, comme vous pouvez
vous l'imaginer. Mistress Fielding, tant une dame d'un
discernement infini, mit l'ide que le gteau tait empoisonn,
et raconta qu'un pensionnat de demoiselles avait t,  sa
connaissance, malade pour avoir mang d'un gteau. Mais son
opinion fut repousse par acclamation; et le gteau fut coup par
May avec beaucoup de crmonie et de gat.

Je ne crois pas que personne en et got encore, lorsqu'un autre
coup fut frapp  la porte, et le mme homme reparut portant sous
son bras un gros paquet de papier brun.

-- Des compliments de la part de M. Tackleton, envoie quelques
joujoux pour le baby. Ils ne sont pas laids.

Aprs avoir dit cela, il repartit.

Toute la socit aurait eu de la peine  trouver des termes pour
exprimer son tonnement, quand mme elle aurait eu le temps de les
chercher. Mais ils ne l'eurent pas du tout, car le messager avait
 peine ferm la porte derrire lui, qu'on frappa un autre coup,
et Tackleton lui-mme entra.

-- Mistress Peerybingle, dit-il le chapeau  la main, je suis plus
fch, je suis plus fch que je ne l'tais ce matin. J'ai eu le
temps d'y penser. John Peerybingle, je suis aigre par caractre,
mais je ne puis empcher d'tre adouci plus ou moins, en me
trouvant face  face avec un homme comme vous. Caleb! cette petite
nourrice m'a donn l'autre soir sans le savoir un avis ambigu dont
j'ai trouv le fil. Je rougis de penser avec quelle facilit je
pouvais attacher  moi vous et votre fille, et quel misrable
idiot j'tais lorsque je la pris pour une... Mes amis, ma maison
est bien solitaire ce soir. Je n'ai pas mme un Grillon au Foyer.
J'ai tout fait fuir. Soyez gracieux pour moi; permettez-moi de me
joindre  votre aimable socit.

Il fut chez lui en cinq minutes. Vous n'avez jamais vu pareil
homme.  quoi avait-il pass toute sa vie pour n'avoir pas
dcouvert jusque l quelle capacit il avait pour tre jovial? Ou
bien quel avait t le pouvoir des fes sur lui pour oprer un tel
changement?

-- John! vous ne me renverrez pas  la maison ce soir, n'est-ce
pas? dit Dot tout bas.

Il ne manquait qu'une crature vivante pour rendre la socit
complte. Dans un clin d'oeil elle fut l.

Trs altr pour avoir longtemps couru, il faisait de vains
efforts pour fourrer sa tte dans une cruche troite. Il avait
accompagn la voiture jusqu' la fin du voyage, trs rebut de
l'absence de son matre, et extrmement rebelle envers son
supplant. Aprs avoir rod autour de l'table pendant un peu de
temps tentant vainement d'exciter le cheval  faire acte de
rbellion en revenant pour son propre compte, il tait entr dans
le cabaret et s'tait couch devant le feu. Mais tout  coup
cdant  la conviction que le supplant tait un imbcile et qu'il
fallait le quitter, il s'tait lev, avait tourn la queue et
tait revenu  la maison.

On dansa le soir. Je me serais born  cette mention gnrale, si
je n'avais eu quelque raison de croire que c'tait une danse
originale et des moins communes.

Elle tait organise de la manire bizarre que voici.

douard le marin, garon plein d'entrain, leur avait racont des
choses merveilleuses au sujet des perroquets, des mines, des
Mexicains, de la poudre d'or, lorsque tout  coup il se mit en
tte de quitter son sige et de proposer une danse, car la harpe
de Berthe tait l, et vous avez rarement entendu quelqu'un en
jouer d'une main plus habile. Dot dit, non sans quelque
affectation, que ses jours de danses taient passs; je crois que
c'tait parce que le voiturier fumait sa pipe et qu'elle prfrait
rester assise prs de lui. Mistress Fielding n'avait pas le choix
de dire autrement que ses jours de danses taient aussi passs,
tout le monde dit de mme except May; May tait toujours prte.

Au grand applaudissement de tous, May et douard se mirent 
danser seuls, et Berthe joua son plus joli air.

Bon! si vous m'en croyez, ils n'avaient pas dans cinq minutes,
que soudain le voiturier jette sa pipe, prend Dot par le milieu du
corps, s'lance dans la chambre, et saute avec elle d'une manire
tonnante, Tackleton ne voit pas plutt cela, qu'il court 
mistress Fielding, la prend  la taille et suit le mouvement. Ds
que le vieux Dot voit cela, il se sent revivre, enlve mistress
Dot, et prend part  la danse avec le plus d'entrain. Caleb ne
voit pas plutt cela qu'il prend Tilly Slowbody par les deux mains
et saute en cadence; miss Slowbody restait ferme dans la croyance
que se pousser tourdiment au milieu des autres couples, et se
choquer constamment avec eux, est votre seul principe de la
marche.

coutez! voil le criquet qui fait concert avec la musique, _cri!
cri! cri!_ et la Bouilloire bourdonne aussi.

* * * * * * *

Mais qu'est-ce ceci! pendant que je les coute avec plaisir, et
que je me tourne vers Dot pour jeter un dernier regard sur cette
figure qui me plait tant, elle et le reste s'vanouissent dans
l'air, et je reste seul.

Un Grillon chante dans le Foyer; un jouet d'enfant est bris 
terre, et il n'y a plus rien.

FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Le grillon du foyer, by Charles Dickens

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRILLON DU FOYER ***

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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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