Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 1, 1812-1876, by George Sand

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Title: Correspondance, Vol. 1, 1812-1876

Author: George Sand

Release Date: October 5, 2004 [EBook #13629]

Language: French

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GEORGE SAND

CORRESPONDANCE

1812-1876

I




QUATRIEME EDITION

PARIS CALMANN LEVY, EDITEUR. ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES 3, RUE
AUBER, 3

1883







CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND




I

A MADAME MAURICE DUPIN[1]
QUI ALLAIT QUITTER NOHANT[2]

                                1812.

Que j'ai de regret de ne pouvoir te dire adieu! Tu vois combien j'ai
de chagrin de te quitter. Adieu pense a moi, et sois sure que je ne
t'oublierai point.

Ta fille.

Tu mettras la reponse derriere le portrait du vieux Dupin[3].

  [1] Mademoiselle Aurore Dupin avait alors huit ans.
  [2] Propriete de madame Dupin de Francueil, puis de George Sand,
    pres la Chatre (Indre).
  [3] Portrait au pastel de M. Dupin de Francueil, qui se trouve dans
    le salon de Nohant.




II

A LA MEME, A PARIS

                                Nohant, 24 fevrier 1815

Oh! oui, chere maman, je t'embrasse; je t'attends, je te desire et je
meurs d'impatience de te voir ici. Mon Dieu, comme tu es inquiete de
moi! Rassure-toi, chere petite maman. Je me porte a merveille. Je
profite du beau temps. Je me promene, je cours, je vas, je viens, je
m'amuse, je mange bien, dors mieux et pense a toi plus encore.

Adieu, chere maman; ne sois donc point inquiete. Je t'embrasse de tout
mon coeur.

AURORE[1].

  [1] Mademoiselle Aurore Dupin avait alors onze ans.




III

A.M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 21 novembre 1823.

J'ai recu votre envoi, mon petit Caron, et je vous remercie de votre
extreme obligeance. Toutes mes commissions sont faites le mieux du
monde, et vous etes gentil comme le pere Latreille[1].

Vous m'avez envoye assez de guimauve pour faire pousser deux millions
de dents; comme j'espere que mon heritier[2] n'en aura pas tout a fait
autant, j'ai fait deux bouteilles de sirop dont vous vous lecherez les
barbes si vous vous depechez de venir a Nohant; car mon petit n'est
pas disposer a vous en laisser beaucoup. Au reste, votre envoi a fait
bon effet, puisque nous avons deux grandes dents. Vous seriez amoureux
de lui maintenant: il est beau comme vous, et leste comme son pere.
J'aimerais autant tenir une grenouille, elle ne sauterait pas mieux.

Adieu, mon petit pere. Nous vous embrassons et sommes vos bons amis.

LES DEUX CASIMIRS[3].

  [1] Vieil ami et correspondant de la famille.
  [2] Maurice, son fils, qui avait alors quatre mois.
  [3] Nom de Francois-Casimir Dudevant, son mari.




IV

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Je ne sais pas la date.
                                Nous sommes le deuxieme dimanche de
                                careme[1].

Je suis enchantee d'apprendre que vous vous portiez mieux, chere
petite maman, et j'espere bien qu'a l'heure ou j'ecris, vous etes tout
a fait guerie; du moins je le desire de tout mon coeur, et, si je le
pouvais, je vous rendrais vos quinze ans, chose qui vous, ferait grand
plaisir, ainsi qu'a bien d'autres.

C'est un grand embarras que vous avez pris de sevrer un gros garcon
comme Oscar[2], et vous avez rendu a Caroline[3] un vrai service de
mere. Le mien n'a plus besoin de nourrice, il est sevre. C'est
peut-etre un peu tot; mais il prefere la soupe et l'eau et le vin a
tout, et, comme il ne cherche pas a teter, mon lait a diminue, sans
que ni lui ni moi nous en apercevions.

Il est superbe de graisse et de fraicheur il a des couleurs tres
vives, l'air tres decide, et le caractere _idem_. Il n'a toujours que
six dents; mais il s'en sert bien pour manger du pain, des oeufs, de
la galette, de la viande, enfin tout ce qu'il peut attraper. Il mord,
comme un petit chien, les mains qui, l'ennuient en voulant le coiffer,
etc. Il pose tres bien ses pieds pour marcher, mais il est encore trop
jeune pour courir apres Oscar: dans un an ou deux, ils se battront
pour leurs joujoux.

J'espere, ma chere maman, que le desir que vous me temoignez de nous
revoir, et que nous partageons, sera bientot rempli. Nous esperons
faire une petite fugue vers Paques, pour presenter M. Maurice a son
grand-papa, qui ne le connait pas encore et qui desire bien le voir,
comme vous pensez. Je veux lui faire une surprise. Je ne lui parlerai
de rien dans mes lettres et je lui enverrai Maurice sans dire qui il
est. Nous, nous serons derriere la porte pour jouir de son erreur.
Mais j'ai tort de vous dire cela, car je veux vous en faire autant.
Ainsi n'attendez pas que je vous previenne de mon arrivee.

Adieu, ma chere maman; donnez-moi encore de vos nouvelles. Je vous
embrasse de tout mon coeur, Casimir en fait autant; pour Maurice,
quand on veut l'embrasser, il tourne la tete et presente son derriere;
j'espere que vous le corrigerez de cette mauvaise habitude.

  [1] C'etait le 17 mars 1824.
  [2] Oscar Cazamajou, neveu de George Sand.
  [3] Madame Cazamajou, soeur ainee de George Sand.




V

A LA MEME

                                Nohant, 29 juin 1825.

Vous devez me trouver bien paresseuse, ma chere petite maman, et je le
suis en effet. Je mene une vie si active, que je ne me sens le courage
de rien, le soir en rentrant, et que je m'endors aussitot que je reste
un instant en place.

Ce sont la de bien mauvaises raisons, j'en conviens; mais, du moment
que nous sommes tous bien portants, quelles nouvelles a vous donner de
notre tranquille pays, ou nous vivons en gens plus tranquilles encore;
voyant pen de personnes et nous occupant de soins champetres, dont la
description ne vous amuserait guere? J'ai recu des nouvelles de
Clotilde[1], qui m'a dit que vous vous portiez bien; c'est ce qui me
rassurait sur votre compte et contribuait a mon silence puisque
j'etais sans inquietude.

Si vous eussiez effectue le projet de venir a Nohant, nous aurions
dans ce moment le chagrin de vous quitter. Je pars dans huit jours
pour les Pyrenees. J'ai eu le bonheur d'avoir ici pendant quelques
jours, deux aimables soeurs, mes amies intimes de couvent, qui se
rendent aux memes eaux, avec leur pere, et un vieil ami fort gai et
fort aimable. En quittant Chateauroux, elles n'ont pu se dispenser de
venir passer quelques jours a Nohant, qui etait devenu pour moi un
lieu de delices par la presence de ces bonnes amies. Je les ai
reconduites un bout de chemin et ne les ai quittees qu'avec la
promesse de les rejoindre bientot.

Nous allons donc entreprendre un petit voyage de cent quarante lieues
d'une traite. C'est peu pour vous qui faites le voyage d'Espagne comme
celui de Vincennes; mais c'est beaucoup pour Maurice, qui aura demain
deux ans. J'espere neanmoins qu'il ne s'en apercevra pas, a en juger
par celui de Nohant, qu'il trouve trop court a son gre. D'ailleurs,
nous ne voyagerons que le jour et en poste. Nous sommes donc dans
l'horreur des paquets. Nous emmenons Fanchou[2], et Vincent[3], qui
est fou de joie de voyager sur le siege de la voiture. Pour moi, je
suis enchantee de revoir les Pyrenees, dont je ne me souviens guere,
mais dont on me fait de si belles descriptions. Ne manquez pas de nous
donner de vos nouvelles: car il semble qu'on soit plus inquiet quand
on est plus eloigne.

Adieu, ma chere maman, je vous embrasse tendrement et vous desire une
bonne sante et du plaisir surtout; car, chez vous comme chez moi, l'un
ne va guere sans l'autre. Maurice est grand comme pere et mere et
beau, comme un Amour. Casimir vous embrasse de tout son coeur. Pour
moi, je me porte tres bien, sauf un reste de toux et de crachement de
sang qui passeront, j'espere, avec les eaux.

Nous resterons deux mois au plus aux eaux; de la, nous irons a Nerac
chez le papa[4], ou nous demeurerons tout l'hiver. Au mois de mars ou
d'avril, nous serons a Nohant, ou nous vous attendrons avec ma tante
et Clotilde.

  [1] Clotilde Dache, nee Marechal, cousine de George Sand.
  [2] Femme de chambre.
  [3] Cocher
  [4] Le baron Dudevant, beau-pere de George Sand.




VI

A LA MEME

                                Bagneres, 28 aout 1825.

Ma chere petite maman,

J'ai recu votre aimable lettre a Cauterets, et je n'ai pu y repondre
tout de suite pour mille raisons. La premiere, c'est que Maurice
venait d'etre serieusement malade, ce qui m'avait donne beaucoup
d'inquietude et d'embarras.

Il est parfaitement gueri depuis quelques jours que nous sommes ici et
que nous avons retrouve le soleil et la chaleur. Il a repris tout a
fait appetit, sommeil, gaiete et embonpoint. Aussitot qu'il a ete hors
de danger, j'ai profite de sa convalescence pour courir les montagnes
de Cauterets et de Saint-Sauveur, que je n'avais pas eu le temps de
voir. Je n'ai donc pas eu une journee a moi pour ecrire a qui que ce
soit; tout le monde m'en veut et je m'en veux a moi-meme. Mais, apres
avoir fait, presque tous les jours, des courses de huit, dix, douze et
quatorze lieues a cheval, j'etais tellement fatiguee, que je ne
songeais qu'a dormir, encore quand Maurice me le permettait. Aussi
j'ai ete fort souffrante de la poitrine, et j'ai eu des toux
epouvantables; mais je ne me suis point arretee a ces miseres, et, en
continuant des exercices violents, j'ai retrouve ma sante et un
appetit qui effraye nos compagnons de voyage les plus voraces.

Je suis dans un tel enthousiasme des Pyrenees, que je ne vais plus
rever et parler, toute ma vie, que montagnes, torrents, grottes et
precipices. Vous connaissez ce beau pays, mais pas si bien que moi,
j'en suis sure; car beaucoup des merveilles que j'ai vues, sont
enfouies dans des chaines de montagnes ou les voitures et meme les
chevaux n'ont jamais pu penetrer. Il faut marcher a pic des heures
entieres dans des gravats qui s'ecroulent a tout instant, et sur des
roches aigues ou on laisse ses souliers et partie de ses pieds.

A Cauterets, on a une maniere de gravir les rochers fort commode. Deux
hommes vous portent sur une chaise attachee a un brancard, et sautent
ainsi de roche en roche au-dessus de precipices sans fond, avec une
adresse, un aplomb et une promptitude qui vous rassurent pleinement et
vous font braver tous les dangers; mais, comme ils sentent le bouc
d'une lieue et que tres souvent on meurt de froid apres une ou deux
heures de l'apres-midi, surtout au haut des montagnes, j'aimais mieux
marcher. Je sautais comme eux d'une pierre a l'autre, tombant souvent
et me meurtrissant les jambes, riant quand meme de mes desastres et de
ma maladresse.

Au reste, je ne suis pas la seule femme qui fasse des actes de
courage. Il semble que le sejour des Pyrenees inspire de l'audace aux
plus timides, car les compagnes de mes expeditions en faisaient
autant. Nous avons ete a la fameuse cascade de Gavarnie, qui est la
merveille des Pyrenees. Elle tombe d'un rocher de douze cents toises
de haut, taille a pic comme une muraille. Pres de la cascade, on voit
un pont de neige, qu'a moins de toucher, on ne peut croire l'ouvrage
de la nature; l'arche, qui a dix ou douze pieds de haut, est
parfaitement faite et on croit voir des coups de truelle sur du
platre.

Plusieurs des personnes qui etaient avec nous, (car on est toujours
fort nombreux dans ces excursions) s'en sont, retournees, convaincues
qu'elles, venaient de voir un ouvrage de maconnerie. Pour arriver a ce
prodige, et pour en revenir, nous avons fait douze lieues a cheval sur
un sentier de trois pieds de large, au bord d'un precipice qu'en
certains endroits on appelle l'echelle, et dont on ne voit, pas le
fond. Ce n'est pourtant pas la ce qu'il y a de plus dangereux; car les
chevaux y sont accoutumes et passent a une ligne du bord, sans
broncher. Ce qui m'etonne bien davantage dans ces chevaux de montagne,
c'est leur aplomb sur des escaliers de rochers qui ne presentent a
leurs pieds que des pointes tranchantes et polies.

J'en avais un fort laid, comme ils le sont tous, mais a qui j'ai fait
faire des choses qu'on n'exigerait que d'une chevre: galopant toujours
dans les endroits les plus effrayants, sans glisser, ni faire un seul
faux pas, et sautant de roche en roche en descendant. J'avoue que je
ne supposais pas que cela fut possible et que je ne me serais jamais
cru le courage de me fier a lui avant que j'eusse eprouve ses moyens.

Nous avons ete hier a six lieues d'ici a cheval, pour visiter les
grottes de Lourdes. Nous sommes entres a plat ventre dans celle du
Loup. Quand on s'est bien fatigue pour arriver a un trou d'un pied de
haut, qui ressemble a la retraite d'un blaireau, j'avoue; que l'on se
sent un peu decourage. J'etais avec mon mari et deux autres jeunes
gens avec qui nous nous etions liees a Cauterets et que nous avons
retrouves a Bagneres, ainsi qu'une grande partie de notre aimable et
nombreuse societe bordelaise. Nous avons eu le courage de nous
enfoncer dans cette taniere, et, au bout d'une minute, nous nous
sommes trouves dans un endroit beaucoup plus spacieux, c'est-a-dire
que nous pouvions nous tenir debout sans chapeau et que nos epaules
n'etaient qu'un peu froissees a droite et a gauche.

Apres avoir fait cent cinquante pas dans cette agreable position,
tenant chacun une lumiere et otant bottes et souliers, pour ne pas
glisser sur le marbre mouille et raboteux, nous sommes arrives au
puits naturel, que nous n'avons pas vu, malgre tous nos flambeaux,
parce que le roc disparait tout a coup sous les pieds, et l'on ne
trouve plus qu'une grotte si obscure et si elevee, qu'on ne distingue
ni le haut ni le fond.

Nos guides arracherent des roches avec beaucoup d'effort et les
lancerent dans l'obscurite; c'est alors que nous jugeames de la
profondeur du gouffre: le bruit de la pierre frappant le roc fut comme
un coup de canon, et, retombant dans l'eau comme un coup de tonnerre,
y causa, une agitation epouvantable. Nous entendimes pendant quatre
minutes l'enorme masse d'eau ebranlee, frapper le roc avec une fureur
et un bruit effrayant qu'on aurait pu prendre tantot pour le travail
de faux monnayeurs, tantot pour les voix rauques et bruyantes des
brigands. Ce bruit, qui part des entrailles de la terre, joint a
l'obscurite et a tout ce que l'interieur d'une caverne a de sinistre,
aurait pu glacer des coeurs moins aguerris que les notres.

Mais nous avions joue a Gavarnie avec les cranes des templiers, nous
avions passe sur le pont de neige quand nos guides nous criaient qu'il
allait s'ecrouler. La grotte du Loup n'etait qu'un jeu d'enfant. Nous
y passames pres d'une heure, et nous revinmes charges de fragments des
pierres que nous avions lancees dans le gouffre. Ces pierres, que je
vous montrerai, sont toutes remplies de parcelles de fer et de plomb
qui brillent comme des paillettes.

En sortant de la grotte du Loup, nous entrames dans _las Espeluches_.
Notre savant cousin, M. Defos[1], vous dira que ce nom patois vient du
latin.

Nous trouvames l'entree de ces grottes admirable; j'etais seule en
avant, je fus ravie de me trouver dans une salle magnifique soutenue
par d'enormes masses de rochers qu'on aurait pris pour des piliers
d'architecture gothique, le plus beau pays du monde, le torrent d'un
bleu d'azur, les prairies d'un vert eclatant, un premier cercle de
montagnes couvertes de bois epais, et un second, a l'horizon, d'un
bleu tendre qui se confondait avec le ciel, toute cette belle nature
eclairee par le soleil couchant, vue du haut d'une montagne, au
travers de ces noires arcades de rochers, derriere moi la sombre
ouverture des grottes: j'etais transportee.

Je parcourus ainsi deux ou trois de ces peristyles, communiquant les
uns aux autres par des portiques cent fois plus imposants et plus
majestueux que tout ce que feront les efforts des hommes.

Nos compagnons arriverent et nous nous enfoncames encore dans les
detours d'un labyrinthe etroit et humide, nous apercumes au-dessus de
nos tetes une salle magnifique, ou notre guide ne se souciait guere de
nous conduire. Nous le forcames de nous mener a ce second etage. Ces
messieurs se dechausserent et grimperent assez adroitement; pour moi,
j'entrepris l'escalade.

Je passai sans frayeur sur le taillant d'un marbre glissant,
au-dessous duquel etait une profonde excavation. Mais quand il fallut
enjamber sur un trou que l'obscurite rendait tres effrayant, n'ayant
aucun appui ni pour mes pieds, ni pour mes mains, glissant de tous
cotes, je sentis mon courage chanceler. Je riais, mais j'avoue que
j'avais peur. Mon mari m'attacha deux ou trois foulards autour du
corps et me soutint ainsi pendant que les autres me tiraient par les
mains. Je ne sais ce que devinrent mes jambes pendant ce temps-la.
Quand je fus en haut, je m'assurai que mes mains (dont je souffre
encore) n'etaient pas restees dans les leurs, et je fus payee de mes
efforts par l'admiration que j'eprouvai.

La descente ne fut pas moins perilleuse, et le guide nous dit, en
sortant, qu'il avait depuis bien des annees conduit des etrangers aux
_Espeluches,_ mais qu'aucune femme n'avait gravi le second etage. Nous
nous amusames beaucoup a ses depens en lui reprochant de ne pas
balayer assez souvent les appartements dont il avait l'inspection.

Nous rentrames a Lourdes dans un etat de salete impossible a decrire;
je remontai a cheval avec mon mari, et, nos jeunes gens prenant la
route de Bordeaux, nous primes tous deux celle de Bagneres. Nous
eumes, pendant dix lieues, une pluie a verse et nous sommes rentres
ici a dix heures du soir, trempes jusqu'aux os et mourant de faim.
Nous ne nous en portons que mieux aujourd'hui.

Nous sommes dans l'enchantement de deux chevaux arabes que nous avons
achetes, et qui seront les plus beaux que l'on ait jamais vus au bois
de Boulogne.

Voila une lettre eternelle, ma chere maman; mais vous me demandez des
details et je vous obeis avec d'autant plus de plaisir que je cause
avec vous. Clotilde m'en demande aussi; mais je n'ai guere le temps de
lui ecrire aujourd'hui, et demain recommencent mes courses. Veuillez
l'embrasser pour moi, lui faire lire cette lettre si elle peut
l'amuser, et lui dire que, dans huit a dix jours, je serai chez mon
beau-pere et j'aurai le loisir de lui ecrire.

Adressez-moi donc de vos nouvelles chez lui, pres de Nerac
(Lot-et-Garonne). J'en attends avec impatience, je suis si loin, si
loin de vous et de tous les miens! Adieu, ma chere maman. Maurice est
gentil a croquer! Casimir se repose, dans ces courses dont je vous
parle, de celles qu'il a faites sans moi a Cauterets; il a ete a la
chasse sur les plus hautes montagnes, il a tue des aigles, des perdrix
blanches et des _isards_ ou chamois, dont il vous fera voir les
depouilles; pour moi, je vous porte du cristal de roche. Je vous
porterais du barege de Bareges meme, s'il etait un peu moins gros et
moins laid.

Adieu, chere maman; je vous embrasse de tout mon coeur.

Veuillez, quand vous lui ecrirez, embrasser mille fois ma soeur pour
moi, lui dire que je suis bien loin de l'oublier; que cette lettre que
je vous ecris et une a mon frere sont les seules que j'aie eu le temps
d'ecrire aux Pyrenees, mais que, quand je serai a Guillery[2] je lui
ecrirai tout de suite. Nous comptons y rester jusqu'au mois de
janvier; de la, aller passer le carnaval a Bordeaux, et enfin
retourner avec le printemps a Nohant, ou nous vous attendrons avec ma
tante.

  [1]  Cousin eloigne de George Sand.
  [2]  Propriete du baron Dudevant, pres de Nerac.




VII

A LA MEME

                                Nohant, 25 fevrier 1826.

Ma chere maman,

J'ai bien du malheur! Je vais a Paris precisement a l'epoque ou tout
le monde y est, et ma mauvaise etoile veut que je ne vous y trouve
pas.

Je cours chez ma tante; pour y apprendre que vous etes a Charleville.
Je vous espere tous les jours, mais je n'ai signe de vie qu'a mon
retour ici, ou je trouve enfin une lettre de vous.

C'est une grande maladresse de ma part que d'aller, au bout de deux
ans, passer quinze jours a Paris et de ne pas vous y rencontrer. Mais
il y avait si longtemps que je n'avais recu de vos nouvelles, que je
vous croyais bien de retour chez vous. Caron meme, chez qui nous avons
demeure, vous croyait sa voisine. Enfin, j'ai joue de malheur, et me
voila rentree dans mon Berry, ne sachant plus quand j'en sortirai, ni
quand j'aurai le bonheur de vous embrasser.

Ma sante, a laquelle vous avez la bonte de porter tant d'interet, est
meilleure que la derniere fois que je vous ecrivis; la preuve en est
que j'ai eu la force de passer quatre nuits dans le courrier, tant
pour aller que pour venir sans etre malade, ni a l'arrivee, ni au
retour. Sans ma mauvaise toux qui ne me laissait pas dormir, je me
serais assez bien portee.

Merci mille fois de vos bons avis a cet egard; mais ne me grondez pas
de ne pas les avoir suivis tres exactement. Vous savez que je suis un
peu incredule, et puis un peu medecin moi-meme, non par theorie, mais
par pratique. Je n'ai jamais vu de remedes efficaces aux maux de
poitrine; la nature fait toutes les guerisons quand elle s'en mele, et
l'honneur en est a l'Esculape, qui ne s'en est pas mele. Je sais bien
que ces messieurs n'en conviendront jamais. Comment un medecin
avouerait-il sa nullite? ce ne serait pas adroit. S'ils faisaient,
comme moi, la medecine gratis, ils seraient de bonne foi; peut-etre
encore l'amour-propre serait-il la pour les en empecher.

Tant y a que, sans remede et sans docteur, sans me noyer l'estomac de
boissons qui ne vont pas dans la poitrine, je ne tousse plus; c'est
l'important. J'ai bien toujours des douleurs et par surcroit une
fluxion de chaque cote du visage dans ce moment-ci. Mais le printemps,
s'il veut se depecher de venir, mettra ordre aux affaires.

Je vous dirai, chere maman, que, si vous etiez venue passer le
carnaval ici, vous ne vous seriez pas du tout ennuyee. Nous avons des
bals charmants et nous passons des deux et trois nuits par semaine a
danser. Ce n'est pas ce qui me repose, ni meme ce qui m'amuse le
mieux; mais il y a des obligations dans la vie qu'il faut prendre
comme elles viennent. Dernierement nous sommes sortis d'un bal chez
madame Duvernet[1] a neuf heures du matin. N'etes-vous pas emerveillee
d'une dissipation pareille? Aussi le _jubile_, traverse par tant de
fetes, n'en finit-il pas. J'espere que, dans deux ou trois ans, nous
n'en entendrons plus parler. En attendant, le cure preche tous les
dimanches matin contre le bal, et, tous les dimanches soir, on danse
tant qu'on peut.

Quand je parle de cure grognon, vous entendez bien que ce n'est pas
celui de Saint-Chartier[2] que je veux dire. Tout au contraire:
celui-la est si bon, que, s'il avait quelque soixante ans de moins, je
le ferais danser si je m'en melais.

Il est venu ici faire deux mariages dans un jour. Celui d'Andre[3],
avec une jeune fille que vous ne connaissez pas et qui entrera a notre
Service a la Saint-Jean, et celui de Fanchon, soeur d'Andre et bonne
de Maurice, avec la coqueluche du pays, le beau cantonnier
_Sylvinot_[4], que vous ne vous rappelez sans doute en aucune maniere,
malgre _ses succes_. La noce s'est faite dans nos remises, on mangeait
dans l'une, on dansait dans l'autre.

C'etait d'un luxe que vous pouvez imaginer: trois, bouts de chandelle
pour illumination, force piquette pour rafraichissements, orchestre
compose d'une vielle et d'une cornemuse, la plus criarde, par
consequent la plus goutee du pays. Nous avions invite quelques
personnes de la Chatre et nous avons fait cent mille folies, comme de
nous deguiser le soir en paysans, et si bien, que nous ne nous
reconnaissions pas les uns les autres. Madame Duplessis etait
charmante en cotillon rouge. Ursule[5], en blouse bleue et en grand
_chapiau_, etait un fort drole de galopin. Casimir, en mendiant, a
recu des sous qui lui ont ete donnes de tres bonne foi. Stephane de
Grandsaigne, que vous connaissez, je crois, etait en paysan requinque,
et, faisant semblant d'etre gris, a ete coudoyer et apostropher notre
sous-prefet, qui est un agreable garcon et qui etait au moment de s'en
aller quand il nous a tous reconnus.

Enfin la soiree a ete tres bouffonne et vous aurait divertie, je gage;
peut-etre auriez-vous ete tentee de prendre aussi le bavolet, et je
parie qu'il n'y aurait pas eu d'yeux noirs qui vous le disputassent
encore.

Comptez-vous retourner bientot a Paris, chere maman, et etes-vous
toujours contente du sejour de Charleville? Embrassez bien ma soeur
pour moi, ainsi que le cher petit Oscar. Casimir vous presente ses
tendres hommages, et moi je vous prie de penser un peu a nous quand le
printemps reviendra.

Donnez-nous de vos nouvelles, chere maman, et recevez mes
embrassements.

  [1] Mere de Charles Duvernet, amie de la famille de peres en fils.
  [2] Saint-Chartier (Indre), village pres de Nohant.
  [3] Domestique de George Sand.
  [4] Diminutif de Sylvain Biaud.
  [5] Ursule Josse, femme de chambre de George Sand.




VIII

A MADAME LA BARONNE DUDEVANT
EN SA TERRE DE POMPIEY, PAR LE PORT-SAINTE-MARIE (LOT-ET-GARONNE)

                                Nohant, 30 avril 1826.

Nous avons recu votre bonne lettre, chere madame, et appris avec
chagrin le triste evenement[1] qui vient encore de vous environner de
tristesse et de reveiller celle, deja si profonde, que vous eprouviez.

Nous apprecions et nous sentons votre douloureuse et triste situation
avec la crainte amere de ne pouvoir l'adoucir, puisque rien ne saurait
remplacer ce que vous avez perdu et que nulle consolation ne peut
arriver, je le sens, jusqu'a votre coeur brise. C'est en vous-meme,
c'est dans cette force morale que vous possedez, ou plutot c'est dans
la profondeur de votre mal, que vous trouvez le moyen de le supporter.
Si j'ai bien compris votre souffrance, nulle distraction, nul
temoignage d'interet ne sont assez puissants pour vous apporter un
instant d'oubli. Vous les recevez avec douceur et bonte, mais ils ne
sauraient vous faire un bien veritable.

Ce sont vos tristes pensees qui seules vous font jouir d'un triste
plaisir. Plus vous les sondez, moins elles doivent vous paraitre
ameres. Vos souvenirs n'ont rien que de doux. Vous aviez entoure toute
son existence de tant de soins et de douceurs! Son bonheur, ce bonheur
inexprimable d'une union si parfaite, c'etait l'oeuvre de toute votre
vie. Ah! je crois que, quand il reste des regrets sans aucun remords,
la douleur a ses charmes pour une ame comme la votre.

Notre voyage a ete fecond en evenements dont aucun cependant n'a ete
grave. Nous avons voulu passer par les montagnes de la Marche, pour
jouir de tableaux pittoresques et interessants. Nous avons paye le
plaisir de mille dangers. Des chevaux mourants, ou retifs, menacaient
de nous culbuter ou de se laisser entrainer dans des descentes tres
rapides, sur des routes sinueuses et bordees de ravins profonds. Notre
etoile nous a proteges cependant, et nous en avons ete quittes pour la
peur. Nous sommes arrives tous bien portants.

Maurice a eu, depuis, un gros rhume avec une forte inflammation aux
yeux; l'eau de gomme pour la toux et l'eau de mauve pour les yeux
l'ont beaucoup soulage. Il se porte tout a fait bien a present.

Je vous remercie, chere et bonne madame, de l'interet que vous voulez
bien prendre a ma sante. Elle est assez bonne, quoique j'aie toujours
des douleurs et un mal opiniatre a la tete, qui est mon inseparable.
Je ne fais pourtant point d'imprudences, je suis ici d'une sagesse
forcee, n'ayant point de sujets de courses comme a Guillery; mais,
ayant plus d'occupations essentielles, je reussis a oublier mes
miseres et a vaquer a mes affaires comme quelqu'un qui se porte bien.
C'est de vous, chere madame, qu'il convient de s'occuper; veuillez
nous tenir au courant de votre precieuse sante.

J'ai eu mon frere pendant quelques jours. Il est reparti pour Paris,
ou des reparations a sa maison le forcent a la surveillance. J'ai
obtenu qu'il nous laissat sa femme et sa fille, a qui la campagne
conviendra mieux.

Adieu, chere madame; ecrivez-nous souvent, peu a la fois, si cela vous
fatigue, mais ne nous laissez pas ignorer comment vous etes. Casimir
et moi vous embrassons tendrement.

AURORE D.

Veuillez me rappeler au bon Larnaude [2]; j'ose presque me regarder
comme un de ses confreres. Je me suis lancee dans la medecine, ou,
pour parler plus humblement, dans l'apothicairerie. M. Delaveau [3],
qu'il connait bien, est mon professeur. C'est lui qui ordonne et
consulte, c'est moi qui prepare les drogues, qui pose les sangsues,
etc. Nous avons deja opere des cures fort heureuses. Smith [4], avec
son jalap, me serait ici d'un grand secours.

Maurice n'a point oublie Guillery. Il y revient sans cesse, il sait
les noms de tout le monde et parle surtout du gros _Totor_. Il a
trouve ici de quoi se consoler de l'absence de sa poule _favorite_,
qu'il se rappelle aussi _a ce qu'il pretend_.

  [1]  La mort du baron Dudevant, beau-pere de George Sand.
  [2]  Pharmacien a Barbaste (Lot-et-Garonne).
  [3]  Charles Delaveau, medecin a la Chatre, puis depute, de 1846
    a 1876.
  [4]  Domestiques de la baronne Dudevant.




IX

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 13 juillet 1826.

Ma chere maman,

J'ai recu votre aimable lettre il y a quelque temps, et j'ai vu depuis
M. Duvernet, qui m'a dit vous avoir trouvee bien portante, et avoir
passe la journee avec vous et l'ami Pierret[1]. Il m'a beaucoup parle
de vous. Vous savez que c'est une de vos conquetes les plus devouees.
Il m'a dit que vous viendriez sans la crainte de nous voir partir au
premier moment et d'avoir fait un voyage inutile. Ce serait une
crainte bien mal fondee; car, outre que le plaisir d'etre pres de vous
nous oterait l'envie de courir, nous n'avons pas le moindre projet de
voyage d'ici a bien longtemps.

Quand je dis _nous_, je parle de moi et de mon enfant; car mon mari
n'a pas fait voeu de reclusion. Il est a Bordeaux dans ce moment pour
une affaire indispensable: le payement d'une maison qu'il a vendue
l'hiver dernier et dont l'echeance etait le 10 de ce mois. Je pense
qu'il reviendra par Nerac et qu'il passera quelques jours aupres de
madame Dudevant. Je ne sais au juste quand il sera de retour. Il
voulait assister a sa moisson. I1 faudra qu'il se depeche; car les
bles sont murs, et je vais les faire mettre a terre.

Quand il se sera repose un peu de son voyage, il sera force de faire
celui de Paris pour le placement de ses fonds. Alors il plaidera notre
cause de vive voix aupres de vous, et peut-etre vous decidera-t-il a
revenir avec lui!

Vous avez du voir Hippolyte[2] souvent. Il vous aura dit qu'il m'a
laisse sa petite, dont je prends soin et qui se porte tres bien. Nous
avons eu des jours tres brillants: d'abord la fete de Maurice, a
l'occasion de laquelle j'ai regale une centaine de paysans. Les
danses, les coups de fusil, le carillon des cloches, le son de la
cornemuse et les chansons des buveurs, auxquels se melaient les
hurlements des chiens contraries, out celebre avec bruit
l'anniversaire de notre jeune homme, qui etait charme de ce tapage et
de ces honneurs.

Nous avons eu ensuite mademoiselle George a la Chatre. Elle y a donne
deux representations qui ont fait courir tout le pays a mis la ville
et les environs sens dessus dessous. Je vous conterais bien d'autres
fetes anterieures; mais Hippolyte vous aura conte notre chasse au
sanglier; il vous aura dit que Nohant devenait chaque jour plus
_brillant_. Nous serions bien heureux si cela pouvait vous donner
l'envie d'y venir.

Adieu, ma chere maman; je vous embrasse tendrement et vous prie de me
donner de vos nouvelles. Pardonnez-moi le long temps que j'ai mis a
vous donner des notres. Je suis si occupee en l'absence de mon mari,
que je suis forcee de remplacer, que je n'ai pas le courage d'ecrire
le soir, et que je vais me coucher bien lasse.

Vous saurez que je m'occupe beaucoup de medecine, non pas pour moi,
car j'aime peu a y songer, mais pour mes paysans. J'ai fait de tres
heureuses cures; mais l'etat a aussi ses desagrements.

  [1] Pierret, ami de la famille.
  [2] Hippolyte Chatiron, frere de George Sand.




X

A LA MEME

                                Nohant, 9 octobre 1826.

Ma chere petite maman,

Pardonnez-moi d'avoir ete si longue a vous remercier des peines que
vous avez prises pour moi. J'ai ete si occupee, si derangee, et vous
etes si bonne et si indulgente, que j'espere ma grace.

Vous avez bien voulu courir pour vous occuper de ma toilette et de
celle de Maurice. Ces emplettes etaient charmantes et font
l'admiration _d'un chacun_ dans le pays. Quant a la parure d'or mat,
je nomme Casimir pour l'aimable present, et vous pour le bon gout. Il
m'a empechee jusqu'a present de vous ecrire, disant qu'il voulait s'en
charger. Mais ses vendanges l'occupent a tel point, que je me fais
l'interprete de sa reconnaissance. C'est un sentiment que nous pouvons
bien avoir en commun. Agreez-la et croyez-la bien sincere.

Vous nous avez mande que vous etiez souffrante d'un rhume. Je crains
que le froid piquant qui commence a se faire sentir ne contribue pas a
le guerir. J'en souffre bien aussi et je commence l'hiver par des
douleurs et des rhumatismes. Pour eviter pourtant d'etre aussi
maltraitee que l'annee derniere, je me couvre de flanelle, gilet, bas
de laine. Je suis comme un capucin (a la salete pres) sous un cilice.
Je commence a m'en trouver bien et a ne plus sentir ce froid qui me
glacait jusqu'aux os et me rendait toute triste.

Ayez aussi bien soin de vous, ma chere maman; a mon tour, je vais vous
precher.

Maurice, grace a Dieu, annonce une sante robuste. Il est grand, gros
et frais comme une pomme. Il est tres bon, tres petulant, assez
volontaire quoique peu gate, mais sans rancune, sans memoire pour le
chagrin et le ressentiment. Je crois que son caractere sera sensible
et aimant, mais que ses gouts seront inconstants; un fonds d'heureuse
insouciance lui fera, je pense, prendre son parti sur tout assez
promptement. Voila ses qualites et ses defauts, autant que je puis en
juger, et je tacherai d'entretenir les unes et d'adoucir les autres.
Quant a Leontine[1], vous la verrez. Elle etait charmante entre mes
mains. Je savais la prendre. J'ai eu beaucoup de chagrin a me separer
d'elle et je m'inquiete de son voyage. Je sens qu'elle me manque et je
crains qu'elle ne soit pas aussi bien qu'avec moi.

Hippolyte vous dira que nous attendons le retour de James avec sa
femme; mais il ne vous dira peut-etre pas les folies qu'il faisait
toute la journee ici avec son _ancien_, son _commandant_ Duplessis[2].
J'aurais bien envie de vous regaler d'une certaine histoire de
_portemanteau_, si je ne craignais de vous fatiguer de ces
enfantillages. Vous pourrez cependant le taquiner vertement, lorsque
vous le verrez boire a table, en lui disant: _Est-ce que tu as envie
de faire ton portemanteau aujourd'hui?_ C'est le mot d'ordre, et vous
obtiendrez sa confession.

Adieu, ma chere maman. Clotilde est donc decidement grosse? j'en suis
ravie. Caroline ne m'ecrit point. Oscar est-il mieux portant et plus
fort? Je vous embrasse bien tendrement; donnez-moi de vos nouvelles et
croyez en vos enfants.

AURORE.

Comment traitez-vous l'ami _vicomte_? Faites-lui mes amities sinceres,
si toutefois vous etes contente de lui.

  [1] Fille d'Hipolyte Chatiron et niece de George Sand.
  [2] Ex-colonel de chasseurs a cheval, ami du colonel Maurice Dupin,
    de George Sand et du colonel Dudevant, son beau pere.




XI

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 19 novembre 1826.

Mon cher Caron,

Je partage bien sincerement votre douleur, dont j'apprecie l'amertume.
Je sais que vous etiez le modele des bons fils et que jamais larmes ne
furent plus vraies que les votres. Je n'essayerai point avec vous les
vaines et communes consolations qu'on donne en pareil cas. Si vous
etes comme moi, ces steriles efforts ne feraient qu'aigrir votre
chagrin. Sure que votre raison vous dit, mieux que moi, toutes les
raisons de notre soumission envers les immuables lois de la destinee,
je me bornerai a pleurer avec vous dans toute l'effusion d'un coeur
sincerement attache, qui partagera toujours vos plaisirs et vos
peines.

Vous avez tort d'ajouter a des regrets trop fondes, des reflexions
tristes mais imaginaires. Vous dites que cette perte vous laisse seul
sur la terre. Sans doute, rien ne remplace une bonne mere; mais il
vous reste de vrais amis. Vous etes fait pour en avoir, et vous savez,
j'espere, que vous en possedez de bien vrais dans Casimir et dans sa
femme. Je regrette de n'etre pas aupres de vous pour vous detourner de
ces noires idees, et vous prouver qu'il est encore des coeurs qui
s'interessent a vous.




XII

A MADAME MAURICE DUPIN
CHEZ MADAME GAZAMAJOU, A CHARLEVILLE (ARDENNES)

                                23 decembre 1826.

Ma chere maman,

Vous m'avez laissee bien longtemps sans nouvelles de vous, et j'ai
moi-meme attendu bien longtemps a vous remercier de votre lettre. Mais
j'ai ete si souffrante, et je le suis encore tellement, que j'ai bien
de la peine a ecrire. Ma sante se ressent du mois de decembre, et j'ai
des maux de poitrine qui m'epuisent; je n'ai ni sommeil ni appetit.
Tout me degoute, et je ne trouve de bon que l'eau claire, qui ne
m'engraisse pas, comme vous pensez bien. La nuit, j'ai des oppressions
insupportables, mon drap me semble peser cent livres, et je suis
reduite a regarder les etoiles au lieu de dormir. Tout cela est fort
ennuyeux, mais je ne perds pas courage. C'est un temps a passer.
Depuis trois ans, l'hiver m'est tres contraire, et le printemps me
ramene la sante. J'attends cette douce saison avec impatience.

Vous avez bien raison de quitter Paris, ou l'on se tue, ou l'on se
vole, ou l'on est moins en surete qu'au milieu de la foret Noire.
Caroline doit se trouver bien heureuse de votre compagnie, et ne plus
regretter Paris. Oscar vous distrait et vous interesse. J'ai grande
impatience de le revoir, il doit etre bien grandi et bien avance.
Maurice est beau comme un ange. Madame Duplessis raffole de lui. Il
dit aussi une foule de belles choses dans le plus singulier patois
_bericho-gascon_ qui se soit jamais entendu. Vous l'aimerez aussi,
outre la parente, car il a un charmant caractere.

Le pauvre vicomte doit s'ennuyer a perir de votre absence. Vous l'avez
laisse bien cruellement, a ce qu'il me semble. C'est votre usage; mais
s'accoutume-t-on aux rigueurs? Vous pretendez qu'il s'endort. Moi, je
suis bien sure qu'il medite ou qu'il tombe dans une melancolie qui
ressemble peut-etre bien au sommeil; mais je parie que ce sont des
soupirs que vous interpretez comme des ronflements dans votre cruaute.

Permettez-moi de vous embrasser, ma chere maman, et de vous souhaiter
mille prosperites et une bonne sante surtout. Adieu, donnez-moi un peu
plus souvent de vos nouvelles; embrassez pour moi ma soeur. Mes
amities a Cazamajou[1], je vous en prie. Casimir vous baise les mains.

  [1] Beau-frere de George Sand.




XIII

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS

                                Nohant, mars 1827

Ce que tu me dis de St... me fait beaucoup de peine; Il ne veut
soigner ni sa sante ni ses affaires, et n'epargne ni son corps ni sa
bourse. Qui pis est, il se fache des bons conseils, traite ses vrais
amis de docteurs et les recoit de maniere a leur fermer la bouche. Je
savais tout cela bien avant que tu me le dises, et j'avais ete, avant
toi, bourree plus d'une fois de la bonne maniere.

Je ne m'en suis jamais fachee, parce que je sais que son caractere est
ainsi fait et que, puisque j'ai de l'amitie pour lui, connaissant ses
defauts, je ne vois pas de motif a la lui retirer maintenant qu'il
suit sa pente. Cette decouverte a du te refroidir, je le concois.
Votre amitie n'etait encore qu'une liaison mal affermie, attendant
tout de l'avenir et ne recevant rien du passe. Sans doute, a ta place,
trouvant cette aprete de caractere chez quelqu'un que j'aurais juge
tout different, j'aurais comme toi rabattu beaucoup du cas que j'en
faisais.

Quant a moi, je voudrais pouvoir cesser de l'aimer, car ce m'est un
continuel sujet de peines que de le voir en mauvais chemin et toujours
refusant de s'en apercevoir. Mais on doit aimer ses amis jusqu'au
bout, quoi qu'ils fassent, et je ne sais pas retirer mon affection
quand je l'ai donnee. Je prevois que St..., avec les moyens de
parvenir, n'arrivera jamais a rien. Je le prevois meme depuis
longtemps. Cette famille est fort decriee dans le pays et a trop juste
titre. St... a beaucoup des defauts de ses freres, et c'est tout ce
qu'on connait de lui; car ses qualites, qui sont grandes et belles,
celles d'une ame fortement trempee, capable de grandes vertus et de
grandes erreurs, ne sont pas de nature a sauter aux yeux des
indifferents et a etre goutees autrement qu'a l'epreuve.

On me saura toujours mauvais gre de lui etre aussi attachee, et, bien
qu'on n'ose me le temoigner ouvertement, je vois souvent le blame sur
le visage des gens qui me forcent a le defendre. Je ne retirerai donc
de lui rien qui puisse flatter ma vanite; peut-etre, au contraire,
aura-t-elle beaucoup a souffrir de sa condition. Je craindrais, en
examinant trop attentivement les taches de son caractere, de me
refroidir sous ce pretexte, mais effectivement de ceder a toutes ces
considerations d'amour-propre et d'egoisme qui font qu'on rapporte
tout a soi, et qu'on devrait fouler aux pieds.

St... me sera toujours cher, quelque malheureux qu'il soit. Il l'est
deja, et plus il le deviendra, moins il inspirera d'interet, telle est
la regle de la societe. Moi, du moins, je reparerai autant qu'il sera
en moi ses infortunes. Il me trouvera quand tous les autres lui
tourneraient le dos, et, dut-il tomber aussi bas que l'aine de ses
freres, je l'aimerais encore par compassion, apres avoir cesse de
l'aimer par estime;--ceci n'est qu'une supposition pour te montrer
quelle est mon amitie;--car on ne soupconne pas de veritables torts a
ceux qu'on aime, et je suis loin de me preparer a recevoir ce nouveau
deboire de le voir s'abaisser. Mais il restera dans la misere. De
tristes pressentiments m'avertissent que ses efforts pour s'en retirer
l'y plongeront plus avant. Ce sera un grand tort aux yeux de tous,
excepte aux miens.

Tu penses absolument comme moi a cet egard, puisque tu m'exhortes a ne
lui pas retirer mon attachement. Tu peux etre tranquille. Quant a toi,
ce n'est pas tant de ses folies que tu es choque que de l'aveuglement
qui lui fait preferer ses faux amis aux vrais. Je ne te blame point de
cette impression. Je te demande seulement de la moderer par un
sentiment de bonte et d'indulgence qui t'est naturel et qui te fera
continuer tes bons offices, soit qu'il les accueille bien ou mal. S'il
les meconnait, ce sera par faussete de jugement, jamais par vice de
coeur.

Si j'etais homme, avec la volonte que j'ai de le servir, je repondrais
de lui. Mais, femme, ce que je saurais obtenir de lui devient presque
nul par la difference de sexe, d'etat, et mille autres choses qui
viennent a la traverse de mes bons desseins. Entraves cruelles que mon
amitie maudit, mais qu'elle respecte, parce qu'il n'est donne qu'a
l'amour. tout faible et inferieur qu'il est a l'autre sentiment, de
les rompre.




XIV

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 5 juillet 1827.

Pourquoi donc ne m'ecrivez-vous pas, ma chere maman? Etes-vous malade?
Si cela etait, je le saurais probablement, Hippolyte ou Clotilde me
l'auraient ecrit. Mais, depuis le 24 mars, pas un mot de vous!

Vous m'oubliez tout a fait, et me ferez regretter de ne pas habiter
Paris, si les absents ont si peu de part a votre souvenir. Je ne suis
pas demonstrative, mais votre silence me peine et me fait mal plus que
je ne saurais le dire.

Caroline est-elle toujours pres de vous? Ce serait du moins une
consolation pour moi que de vous savoir heureuse et satisfaite. Je
n'attribuerais cette absence de lettre a rien de facheux et j'en
souffrirais seule. Mais que ne puis-je augurer de cette incertitude?
hors une maladie, dont je serais certainement informee par quelqu'un,
j'imagine tout. Il faut que vous ayez quelque chagrin. Mais quel
chagrin vous force a me laisser ainsi dans l'inquietude? Hippolyte me
mande que la famille Defos va partir pour Clermont[1]; ne serez-vous
pas tentee de l'accompagner? Il y a longtemps que vous projetez ce
voyage, et, au retour, vous vous arreteriez ici, ou bien nous vous
verrions en Auvergne, ou je vais passer quelques semaines, et nous
reviendrions ensemble a Nohant. Si c'est la la surprise que vous me
menagez, je ne me plaindrai pas que vous me l'ayez fait trop longtemps
desirer.

Depuis que je ne vous ai ecrit, je me suis assez bien portee; mais
j'ai eu plusieurs accidents ou j'ai failli me tuer. Je serais morte
sans un souvenir de vous, ma chere maman, et ce n'eut pas ete un de
mes moindres regrets a quitter la vie.

Je ne veux pas vous ecrire plus longuement aujourd'hui. Je vous
gronderais, je crois, et ce serait passablement ridicule. Il y a deja
longtemps que j'ai sur le coeur de vous reprocher votre paresse, et
que je recule toujours, esperant une lettre; mais elle n'arrive pas.

Adieu, ma chere maman; pardonnez-moi d'etre un peu en colere contre
vous et faites-moi voir, je vous en prie, que vous vous ressouvenez
d'une fille que vous avez en Berry et qui vous aime plus que vous ne
songez a elle.

  [1] Clermont-Ferrand (Puy-de-Dome).




XV

A LA MEME

                                Nohant, 17 juillet 1827.

Ma chere maman,

Je vous remercie de m'avoir donne de vos nouvelles. Je commencais a
etre inquiete, non de votre sante, que je savais etre bonne, mais de
votre oubli. Grace a Dieu, vous vous portez bien et vous n'avez que
des contrarietes; c'est encore trop.

Vous etes bien malheureuse dans le choix de vos servantes; mais ce
n'est pas a dire, parce que vous n'en avez point encore trouve de
bonnes, qu'il n'y en ait point et que vous deviez vous resoudre a vous
servir vous-meme. Peut-etre vous lasserez-vous bientot de n'etre pas
chez vous, et il n'est pas prudent a vous, qui etes souvent malade, de
passer les nuits seule. Pour cette raison, sans compter la peur qui
vous tourmente, et qui est une vraie maladie, capable meme de faire
beaucoup de mal, vous devriez ne pas vous isoler ainsi de tout secours
et de tout soin. Peut-etre choisissez vous vos servantes trop jeunes,
par consequent sujettes aux defauts de leur age: la coquetterie et
l'humeur legere. Il me semble que j'aimerais mieux une femme d'un age
mur, quoiqu'il y ait souvent l'inconvenient de l'humeur reveche et
rabacheuse.

Vous rappelez-vous Marie Guillard, cette vieille et laide bonne femme
qui, apres avoir ete longtemps ici, s'etait mariee avec un vieillard
borgne? Au bout d'une vingtaine d'annees de mariage, elle a enterre
son mari et place sa fille, qui est assez jolie, et, etant redevenue
_celibataire_, elle est rentree a notre service. Elle a repris le soin
de ses vaches et de ses poules (qui ne sont pas tout a fait les memes
qu'elle soignait il y a vingt ans).

C'est la plus drole de vieille qui soit au monde. Active, laborieuse,
propre et fidele, mais grognon au dela de ce qu'on peut imaginer. Elle
grogne le jour, et je crois aussi la nuit en dormant. Elle grogne en
faisant du beurre, elle grogne en faisant manger ses poules, elle
grogne en mangeant meme. Elle grogne les autres, et, quand elle est
seule, elle se grogne. Je ne la rencontre jamais sans lui demander
comment va la grognerie, et elle ne grogne que de plus belle. Elle
vous impatienterait bien, et moi tout autant, si son service la tenait
plus pres de moi. Aussi je ne vous la propose pas; rien que sa figure
vous rendrait malade. Au reste, elle n'est pas plus laide qu'elle ne
l'etait dans sa jeunesse: c'est une de ces figures qui ne changent
pas, malheureusement pour elles.

A propos de figures, je vous envoie un profil que j'ai fait d'idee en
barbouillant. Il est bon de vous dire que c'est Caroline que j'ai
pretendu faire. Il n'y a que moi qui la trouve ressemblante; ce qui
est facheux pour le merite de l'artiste.

Telle qu'elle est, je vous l'envoie, esperant que vous qui etes plus
disposee a l'indulgence, vous y mettrez beaucoup du votre et
parviendrez a retrouver du moins la coupe du visage et l'expression
douce et candide de la physionomie. Au reste, vous avez bien le talent
de le retoucher. Je vous le livre. J'ai fait aussi mon portrait, mais
avec plus de soin et d'attention, parce que j'avais le modele sous les
yeux et que l'observation travaillait et non l'imagination. Il n'en
est pas mieux. J'ai meme un air si triste et si sentimental, que je
lui ris au nez de le voir ainsi et n'ose vous l'envoyer. Il me
rappelle ces vers:

    D'ou vient ce noir chagrin qu'on lit sur son visage?
    C'est de se voir si mal grave.

Hippolyte a du vous dire, ma chere maman, que j'avais ecrit a madame
Defos pour lui demander pardon de la distraction qui m'avait empechee
de la reconnaitre, et lui temoigner le desir de la voir a Clermont, si
j'y vais, comme j'en ai le projet, le mois prochain.

C'est en parlant du Mont-Dore probablement que vous me dites que je ne
suis qu'a quatre lieues d'elle; car, d'ici par la route de poste, il y
en a pres de cinquante. Cette grande distance me fait craindre que M.
Defos n'effectue point son projet de venir nous voir, a moins que
quelque autre affaire ou le desir de voyager ne lui fasse prendre
notre route pour revenir. a Paris, route qui est beaucoup moins
directe et moins bien servie. S'il vient malgre ces obstacles, j'en
serai ravie et je le recevrai de mon mieux. Je n'ose plus vous
tourmenter pour faire ce voyage. Il vous ferait pourtant grand bien.
Vous n'auriez pas de peurs a redouter pour la nuit, ni tout l'embarras
de vivre en pension.

Adieu, ma chere maman; je vous ecris a la lueur des eclairs et aux
grondements du tonnerre, ce qui n'empeche pas Maurice et Casimir de
ronfler aussi fort que lui. Je vais faire comme eux, et, si a nous
trois nous ne couvrons pas le bruit de l'orage, il faudra qu'il fasse
grand train de son cote. Ecrivez-moi un peu plus souvent.

Portez-vous bien, et soignez-vous. Je vous embrasse bien tendrement.




XVI

A LA MEME

                                Nohant, 4 septembre 1827.

Ma chere maman,

Me voici de retour, depuis cinq ou six jours. J'ai ete absolument
empechee d'ecrire durant mon voyage. Toujours en route, soit a cheval,
soit a pied; je n'ai pas eu un instant pour me reposer et pour rendre
compte de mes courses. Madame Defos, que j'ai vue avant d'aller au
Mont-Dore, et en en revenant, m'a dit vous avoir donne de nos
nouvelles. J'etais donc sure que vous ne seriez point inquiete de
nous. Cette chere dame nous a recus avec une bonte parfaite. J'ai fait
connaissance avec mademoiselle Eugenie[1], qui est fort aimable et
fort aimee dans Clermont et dans sa maison.

Votre adorateur, comme vous l'appelez, est aussi fort aimable et fort
spirituel. Il nous a lu beaucoup de vers charmants, dont une partie
fut faite en votre honneur, comme ceux de _Victoire, Sophie,
Antoinette_, que vous connaissez. Aglae[2] etait tres bien quand nous
sommes passes la premiere fois; a notre retour, elle etait dans ses
crises. Elle avait pris Maurice en grippe, bien qu'il fut fort
tranquille. Moi, je n'etais pas trop rassuree et j'ai renvoye le petit
aussitot apres diner, sous pretexte qu'il etait fatigue.

J'ai ete voir le couvent de Saint-Joseph du haut en bas. Nous avons
dine tous ensemble, pris des glaces, etc. Clermont est une ville
agreable, situee dans un des plus beaux pays de la terre. Madame Defos
est parfaitement logee, sur une place immense, en face des beaux
coteaux de la Limagne et du Puy-de-Dome, qui s'eleve comme un geant a
l'horizon. La maison qu'elle habite est une des plus belles de la
ville et passerait pour belle, meme a Paris. Je pense que vous serez
bien aise d'apprendre ces details et de savoir votre tante dans une
position douce et agreable. Elle serait heureuse sans le fardeau
qu'elle supporte avec tant de patience et de douceur. Elle en est sur
les dents. C'est un enfant acariatre qu'il faut endurer tout le jour
et veiller la nuit; elle se sacrifie a l'interet de ce malheureux
enfant, qui ne peut pas lui en savoir gre, avec une resignation et une
tendresse dont le coeur d'une mere est seul capable.

Nous avons beaucoup couru au Mont-Dore, aux environs, a Clermont, a
Pontgibaud, ou sont les mines de plomb, a Aubusson, ou sont les belles
manufactures de tapis. Enfin ce que nous avons fait en peu de temps
est remarquable. J'ai pris la douche, j'ai ete au bal, j'ai galope a
cheval, j'ai verse en voiture, et je pourrais faire une tres longue
relation de ce court voyage; mais je vous en epargne l'ennui.

Je me borne a vous dire, ma chere maman, que tout le monde se porte a
merveille, gendre, fille et petit-fils. J'ai un appetit effrayant et
j'ai pris l'habitude de dormir, que je trouve tres agreable.

  [1] Fille de M. Defos.
  [2] Autre fille de M. Defos.




XVII

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 22 novembre 1827.

Il y a bien longtemps, mon bon ami, que je veux vous ecrire, et ma
mauvaise sante, de jour en jour plus detraquee, m'empeche de faire
rien qui vaille, de m'appliquer meme au travail qui m'est le plus
agreable, c'est-a-dire de m'entretenir avec les gens que j'aime. Au
lieu de cela, il faut m'ennuyer en ceremonies depuis une semaine avec
des gens occupes de politique et d'elections, que je comprends fort
peu, mais qu'il faut avoir l'air de comprendre sous peine
d'impolitesse, et devant qui il faut sembler s'interesser
prodigieusement au succes de choses dont on entend parler pour la
premiere fois. Casimir avait l'air tout ce temps d'un chef de parti;
et, grace a ses efforts, des deputes parfaitement liberaux ont ete
nommes dans tous les colleges environnants. J'en suis charmee, et je
le suis encore davantage de voir cette corvee terminee et de ne plus
voir la fievre sur tous les visages.

Casimir m'a dit que vous aviez ete malade, mon cher Caron. Donnez-nous
de vos nouvelles; vous nous oubliez tout a fait, et vous avez tort;
car vous avez toujours en nous de vrais et fideles amis.

Ne craignez donc aucun refroidissement de notre part: ma mauvaise
sante et les ennuyeuses elections ont ete la seule cause de mon long
silence. Casimir m'a dit que vous aviez eprouve beaucoup de chagrins.
Quelle qu'en soit la cause, croyez que je les partage du fond du coeur
et qu'ils ne me trouveront jamais indifferente.

Voici l'ami Dutheil et le beau docteur[1] qui me chargent de vous
assurer de leur amitie et me forcent de vous dire adieu. Mais,
auparavant, nous nous reunissons en corps pour vous prier de venir
vous reposer ici de tous vos ennuis et boire sur eux le fleuve
d'oubli, compose de vin de Champagne dont Casimir a decouvert une
nouvelle source dans sa cave.

Je crois que je serai obligee d'aller passer une huitaine a Paris pour
consulter sur ma sante. Vous seriez bien aimable de me ramener ici et
d'y passer une partie de l'hiver. Vous etes bien sur que j'emmenerai
Pauline.

Adieu, mon cher _Latreille_; je vous embrasse de tout mon coeur et
compte que vous accueillerez ma proposition favorablement.

AURORE.

  [1] Charles Delaveau.




XVIII

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 1er avril 1828.

Mon cher Caron,

Il y a bien longtemps que je veux vous ecrire; mais mon Maurice a ete
si malade pendant tout l'hiver, et moi, j'ai ete si tourmentee de ses
maux et des miens, que je n'ai donne signe de vie a personne; ce dont
je recois de vifs reproches de tous cotes.

Quoique vous y mettiez plus d'indulgence que les autres, en ne me
grondant pas, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre
_longanimite_, et je viens enfin vous dire que je ne vous ai point
oublie; car nous parlons de vous bien souvent, avec mon mari et nos
amis de la Chatre, qui demandent toujours quand vous viendrez. Je
voudrais bien avoir une bonne reponse a leur donner et je n'en perds
pas l'esperance; car vous trouverez bien quelque temps a nous
consacrer et vous savez qu'il y a ici de bon vin et de bons garcons.

J'espere que, dans quelques jours, nous aurons du beau temps qui me
rendra moins maussade et mieux portante. Pour le present, je suis tout
a fait ganache et miserable, ne pouvant bouger de ma chambre et a
peine de mon lit. Je suis grosse par-dessus le marche, et cela fait
une complication de maux peu agreable. Il ne me faudrait pas moins que
vous pour me rendre ma bonne humeur et la sante.

Que faites-vous maintenant, mon gros ami? avez-vous gueri ce vilain
rhume qui vous fatiguait si fort, et etes-vous un peu au courant de
votre nouvel etat de choses? Il y a bien longtemps aussi que Casimir
dit tous les jours qu'il veut vous demander de vos nouvelles. Mais
vous savez comme il est paresseux de l'esprit et enrage des jambes. Le
froid, la boue, ne l'empechent point d'etre toujours dehors, et, quand
il rentre, c'est pour manger ou ronfler.

Votre belle Pauline est-elle toujours aussi grosse et aussi bonne?
Maurice est un lutin acheve. Il a ete abime d'une coqueluche qui lui a
ote, pendant deux mois, le sommeil et l'appetit. Heureusement il va a
merveille maintenant.

Quand vous viendrez, je veux que vous m'ameniez Pauline; vous savez
que j'en aurai bien soin, et elle est si aimable et si douce, qu'elle
ne vous sera guere a charge en route.

Voyez-vous souvent la famille Saint-Agnan[1]? J'ai ete si paresseuse
envers elle, que je ne sais ce qu'elle devient.

Maurice, qui s'endort sur mes genoux et me fatigue beaucoup, m'empeche
de vous en dire davantage. Je laisse a Casimir le soin de vous repeter
que nous vous aimons toujours et vous desirons vivement.

  [1] Amie de George Sand habitant Paris.




XIX

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 7 avril 1828.

Ma chere maman,

Vous me traitez bien severement, juste au moment ou je venais de vous
ecrire, ne m'attendant guere a vous voir fachee contre moi. Vous me
pretez une foule de motifs d'indifference dont vous ne me croyez
certainement pas coupable. J'aime a croire qu'en me grondant, vous
avez un peu exagere mes torts, et qu'au fond du coeur vous me rendiez
plus de justice; car, vous m'aviez cru insensible a de si graves
reproches, vous ne me les auriez pas faits.

J'espere qu'en apprenant que ma maladie avait ete la seule cause de ce
long silence, vous m'avez entierement pardonne. Dites-le-moi bien
vite; c'est un mauvais traitement pour moi que vos reproches, et j'ai
besoin, pour me mieux porter, de savoir que vous m'avez rendu vos
bontes.

J'ai appris de la famille Marechal[1] des nouvelles qui m'ont bien
profondement affligee. J'en suis malade de chagrin et d'inquietude. Je
viens pourtant de recevoir une lettre d'Hippolyte m'annoncant que
Clotilde est beaucoup mieux. Mais sa fille est morte! pauvre Clotilde,
qu'elle est malheureuse! si bonne et si aimable! Elle ne meritait pas
ces cruels chagrins. Elle ignore encore la perte de son enfant; mais
il faudra qu'elle l'apprenne, et combien ce nouveau malheur lui sera
amer! Je suis sure que ma pauvre tante a le coeur brise. Tout est
chagrin et misere ici-bas.

Vous me mandez que Caroline est malade. Qu'a-t-elle donc? J'espere que
cela n'est pas serieux, puisque vous m'en parlez si brievement.
Veuillez m'en parler avec plus de details, ma chere maman, ainsi que
de vous-meme. Je ne sais si c'est pour me punir que vous me donnez de
mauvaises nouvelles sans y ajouter un mot pour les adoucir. Ce serait
trop de severite.

Maurice va a merveille. Il est tous les jours plus aimable et plus
joli.

Mais je me reproche de vanter mon bonheur, quand je pense a cette
pauvre Clotilde, dont le sort, a cet egard, est si different.
L'aisance et les plaisirs ne sont rien au coeur d'une mere en
comparaison de ses enfants. Si je perdais Maurice, rien sur la terre
ne m'offrirait de consolation dans la retraite ou je vis. Il m'est si
necessaire, qu'en son absence, je ne passe pas une heure sans
m'ennuyer.

Ne me laissez pas plus longtemps avec le chagrin de vous savoir
mecontente. Ecrivez-moi, ma chere maman; j'ai le coeur bien triste, et
un mot de vous en oterait un grand poids.

Casimir vous embrasse tendrement.

  [1] Oncle et tante de George Sand




XX

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 16 avril 1828.

Je recois a l'instant votre lettre, mon bon Caron. Elle me fait tant
de plaisir, que j'y veux repondre tout de suite. Vous etes mille fois
aimable de vous etre decide a nous venir trouver. Nous en sautons de
joie, Casimir et moi. Je vais, par le meme courrier, renouveler mon
invitation a madame Saint-Agnan, que j'aurai le plus grand plaisir a
recevoir, comme je le lui ai dit vingt fois et comme, j'espere, elle
n'en doute pas.

Je ne sais _combien de filles_ elle m'amenera. Je sais qu'il y en a
une en pension; mais, les eut-elles toutes, la maison est assez grande
pour les loger, et nous avons des poulets dans la cour en suffisante
quantite pour approvisionner un regiment.

J'ai encore une demande a vous faire: c'est, au cas ou madame
Saint-Agnan voudrait emmener une femme de chambre, de l'en dissuader,
comme si cela venait de vous, en lui disant qu'elle n'en aura pas
besoin ici, puisque j'en ai une qui n'a rien a faire et qui sera a son
service. Je ne voudrais pas qu'elle s'apercut de ma repugnance a cet
egard, parce qu'elle croirait peut-etre que j'y mets de la mauvaise
grace. Elle se tromperait; car je serai enchantee de la recevoir, elle
et sa famille. Vous savez aussi que ce n'est pas la crainte de nourrir
une personne de plus, puisqu'il s'en nourrit dans ma maison plus que
je ne le sais souvent moi-meme. Je crains ici les domestiques
etrangers, parce que mes Berrichons sont de simples et bons paysans
ignorant toutes les rubriques des gens de Paris.

L'annee derniere, la femme de chambre de madame Angel avait mis la
maison en revolution par ses plaintes, ses propos. Les uns me
demandaient leur compte pour aller a Paris, ou elle se faisait fort de
les placer; les autres voulaient doubler leurs gages, etc., etc. Je
vous entretiens de ces balivernes parce qu'un mot dit en passant a
madame Saint-Agnan peut m'epargner ces petits desagrements. Si
cependant elle insiste, qu'il n'en soit plus question et prenez que je
n'ai rien dit. Vous pensez qu'une aussi petite consideration ne
refroidira pas le plaisir que j'aurai a la voir.

Adieu, mon bon ami; venez au plus vite. Votre chambre vous attend; le
lit de Pauline sera aupres du votre, ou, si vous voulez dans ma
chambre, a cote de celui de Maurice. Nous vous attendons avec une
grande impatience, et je vous embrasse de tout mon coeur.

Votre fille

AURORE.

Les amis de la Chatre vont etre bien joyeux de la bonne nouvelle de
votre arrivee.




XXI

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 4 aout 1828.

Ma chere maman,

Il est vrai que j'ai ete bien longtemps sans vous ecrire; mai je n'ai
pas cesse de demander de vos nouvelles a Hippolyte. Il pourra vous le
dire aussi, trois fois de suite je lui ai demande votre adresse sans
qu'il me l'envoyat. J'ai cherche dans vos lettres precedentes. Je n'y
ai pas trouve celle que vous m'avez designee. Ce n'est que sa derniere
lettre (qui m'est arrivee a peu pres en meme temps que la votre) qui
me l'a apprise. J'etais fort contrariee, je vous assure, de ne savoir
ou vous etiez. Je suis enfin bien heureuse de vous savoir installee de
nouveau a Paris, bien portante et avec la societe de votre enfant[1].
Embrassez-le bien de ma part, je vous en prie et gardez-le le plus
longtemps possible; car j'ai bien envie de le voir.

A cet egard, je ne sais pas du tout quand j'aurai le bonheur de vous
embrasser. Je crois que je ferai tranquillement mes couches ici, ou je
serai plus commodement et plus economiquement pour passer les premiers
mois de ma nourriture. Si nos affaires nous le permettent, je fais le
projet d'aller passer, cet hiver, quelque temps pres de vous. Ma sante
est assez bonne, quoique, depuis quelques semaines, je souffre
beaucoup de l'estomac. En ne mangeant pas, j'y echappe. Cela me coute
fort, car j'ai des faims tres exigeantes, que je ne puis satisfaire
sans les payer de plusieurs jours de souffrance et de diete.

Je ne suis pas tres forte, et la moindre course en voiture me fatigue
beaucoup. A cela pres, je vais bien. Je suis si grosse, que tout le
monde pense que je me suis trompee dans mon calcul et que
j'accoucherai tres prochainement: je ne crois pourtant pas que ce soit
avant deux mois.

Casimir me charge de vous dire qu'il est tres mecontent de
l'inexactitude de M. Puget a votre egard. Il ne peut vous adresser a
M. Lambert, qui n'est plus notaire et qui n'habite plus Paris. Il
chargera de vos affaires, des le prochain trimestre, une personne sure
et parfaitement exacte. J'ai vu Leontine un instant. Elle se portait
bien. Je vais la chercher demain pour quelques jours.

Adieu, ma chere maman; reposez-vous bien de vos fatigues, afin que je
puisse aussi vous recevoir. Ce ne sera jamais assez tot, au gre de mon
impatience. Je vous embrasse tendrement; Casimir et Maurice se
joignent a moi.

Le cher pere est tres occupe de sa moisson. Il a adopte une maniere de
faire battre le ble qui termine en trois semaines les travaux de cinq
a six mois. Aussi il sue sang et eau. Il est en blouse, le rateau a la
main, des le point du jour.

Les ouvriers sont forces de l'imiter; mais ils ne s'en plaignent pas,
car le vin de pays n'est point menage pour eux. Nous autres femmes,
nous nous installons sur les tas de ble dont la cour est remplie. Nous
lisons, nous travaillons beaucoup, nous songeons fort peu a sortir.
Nous faisons aussi beaucoup de musique.

Adieu, chere maman; rappelez-moi a l'amitie du vicomte. Maurice est
mince comme un fuseau, mais droit et decide comme un homme. On le
trouve tres beau, son regard est superbe.

  [1] Oscar Cazamajou, son petit-fils.




XII

A M. CARON, A PARIS

                                15 novembre, 1828.

Je n'ose pas dire, mon bon reverend, que j'ai bien du regret de ne
vous pas voir. Ce serait etre egoiste que de s'affliger de vos succes.
Mais, sauf la joie bien vraie que j'eprouve a vous voir satisfait et
dont vous ne pouvez pas douter, il m'est bien permis, a part moi,
d'etre fachee de votre absence, et de regretter votre aimable
personne.

J'ai l'espoir que vous n'oublierez point notre sincere affection dans
le cours de vos prosperites, et que, quand vos affaires vous
laisseront quelque repit, vous viendrez passer ici ce temps de
liberte, dormir la grasse matinee, flaner avec l'ami Duteil et faire
jurer Casimir en le gagnant aux echecs.

Vous avez ici votre appartement, votre nourriture, eclairage,
_blansissage_, etc., moyennant la somme modique de deux francs
cinquante centimes par semaine, et, de plus, vous aurez ce qui ne
s'achete pas, des coeurs qui vous aiment bien veritablement.

Cette lettre vous sera remise par votre ami Duteil, qui, je crois, a
le projet de vous demander de le prendre en pension pour trois
semaines. C'est un compagnon aimable, et c'est pour la meme raison
qu'il desire loger avec vous, si vous le trouvez bon.

Adieu, mon venerable octogenaire. Que votre _barque_ vogue au gre de
vos desirs! C'est ce que je vous souhaite, au nom du Pere, etc.

Je vous embrasse de tout mon coeur, et desire que vous terminiez
heureusement et vite afin de revenir nous voir.

AURORE.

Comment va la grosse Pauline[1]? Embrassez-la de ma part et de celle
de Maurice. On dit que vous avez une nouvelle Corinne pour cuisiniere,
je vous en fais mon compliment.

  [1] Niece de Caron.




XXIII

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 27 decembre 1828.

Mon garde champetre, qui est mon fournisseur et mon pourvoyeur, et
qui, de plus, est ancien voltigeur et bel esprit, a fait ce matin, ma
chere maman, une assez belle chasse. Je fais mettre des demain ma
cuisiniere a l'oeuvre, et, quoiqu'elle ait beaucoup moins de genie que
le garde champetre, j'espere qu'elle en aura assez pour confectionner
un bon pate que je vous enverrai pour vos etrennes des qu'il sera
refroidi. Mon ami Caron, a qui j'adresse un envoi de meme genre, vous
fera passer ce qui vous revient.

Agreez en meme temps, chere mere, tous mes voeux et mes embrassements
du jour de l'an; ayez une bonne sante, de la gaiete, et venez nous
voir, voila mes souhaits.

Je suis charmee que vous ayez trouve mes confitures bonnes. Je
comptais vous en adresser un second volume; mais mon essai n'a pas ete
aussi heureux que le premier. Entrainee par l'ardeur du dessin, j'ai
laisse bruler le tout et je n'ai plus trouve sur mes fourneaux qu'une
croute noire et fumante qui ressemblait au cratere d'un volcan
beaucoup plus qu'a un aliment quelconque.

Puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous dirai que vous avez tres
bien fait de ne rien donner a mon envoye. Il en eut ete tres choque.
Il veut bien se considerer comme _mon ami et mon voisin_, mais non
comme un commissionnaire. Il vous eut dit qu'il etait _ne natif_ de
Nohant, qu'il se rendait mon messager uniquement _par amitie_, mais
qu'il avait _trop de sentiments_, etc. Enfin il vous aurait dit
peut-etre de tres belles choses, mais vous avez bien fait de ne le pas
payer. Il est tres glorieux, je suis sure, de pouvoir dire qu'il nous
a rendu service.

Je ne sais pas si mon projet d'aller a Paris s'effectuera. J'ai meme
tout lieu de croire qu'il ira grossir le nombre immense de projets en
l'air qui sont en depot dans la lune avec tout ce qui se perd sur la
terre. Ma fille est bien petite et bien delicate pour voyager par ce
mauvais temps. Du reste, elle est fraiche et jolie a croquer. Maurice
se porte bien aussi, et vous souhaite une bonne annee; il embrasse son
cousin Oscar. Veuillez, chere maman, etre encore mon remplacant dans
le choix des etrennes a Oscar (ce que je laisse a votre disposition).

Je vous embrasse de toute mon ame, Casimir en prend sa part.

AURORE.




XXIV

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 20 janvier 1829.

Il est tres vrai que je suis une paresseuse, mon _digne vieillard_ et
bon ami. Vous savez que je suis de force a me laisser bruler les pieds
plutot que de me deranger, et a vous couvrir une lettre de pates
plutot que de tailler ma plume. Chacun sa nature. Vous n'etes pas mal
_feugnant_ aussi, quand vous vous en melez. Mais ce n'est jamais quand
il s'agit d'obliger; j'ai pu m'en convaincre mille fois, et j'ai meme
honte d'abuser si souvent de votre extreme bonte.

Je vous ai demande dans quelque lettre qui se sera perdue:

Les _Memoires de Barbaroux_, les _Memoires de madame Roland_, et les
_Poesies de Victor Hugo_.

J'ai deux volumes de Paul-Louis Courier intitules _Memoires,
Correspondance_ et _Opuscules inedits_. Il doit avoir paru un
troisieme volume contenant des fragments de _Xenophon, l'Ane de
Lucius, Daphnis et Chloe_, etc. En outre, je voudrais avoir son
meilleur volume contenant les pamphlets politiques et opuscules
litteraires, imprime clandestinement a Bruxelles in-8 deg.. Celui-la sera
peut-etre difficile a trouver. Aidez-vous d'Hippolyte, qui s'aidera
d'Ajasson, pour me le depister. Veuillez avoir ma lettre dans votre
poche, quand vous irez chez le libraire, afin de ne pas vous tromper
ni m'acheter ce que j'ai deja.

Ne confondez pas les _Memoires de Barbaroux_ le _girondin_ sur la
Revolution, avec quelque chose de nouveau que son fils _C.-O.
Barbaroux_ vient de publier a la suite ou au commencement d'une
biographie de la Chambre des pairs. J'attendrai pour lire l'histoire
des vivants qu'ils soient morts, et, si je suis morte avant eux, je
m'en passerai.

Cela ne veut pas dire que je dedaigne les oeuvres des contemporains;
seulement la posterite jugera les hommes mieux que nous. Je voudrais
avoir quelque chose de Benjamin Constant et surtout de Royer-Collard.
Mais quoi! je ne suis pas au courant de ces publications. Veuillez
m'aider, m'envoyer ce qu'il y a de plus remarquable et le plus a la
portee d'une bete comme moi.

En voila-t-il assez? Je vous plains bien sincerement, mon vieux, si
vous avez beaucoup de femmes comme moi sur les bras.

Pour faire diversion a ces _factures_, car mes lettres ne sont pas
autre chose, je vous envoie le recit _lamentable_ d'une histoire
recemment arrivee a la Chatre. Vous savez qu'il y a sept ou huit
societes qui ne se melent point. Vous savez que Perigny et moi, qui
avons la pretention d'etre _philosophes_, nous invitons tout le monde.

Moi, je ne recois pas cette annee; mais, lui, il a commence. La
premiere soiree s'est assez bien passee, moyennant que les plus
huppees ont ete stupefaites de surprise en se voyant _amalgamees_ avec
ce qu'elles appellent de la canaille, quoique cette canaille les
vaille et plus. Le maitre de musique et sa femme, fort gentille, ont
surtout cause par leur admission, une indignation, et les bonnes
personnes de dire que M. de Perigny comblait d'honnetetes le musicien
susdit afin d'economiser cinq francs par soiree.

Voulant mettre a profit cet incident, mais ne voulant pas mettre _en
scene_ l'innocent musicien et son innocente moitie, nous avons, Duteil
et moi (auteurs indignes de cette chanson), offert nos propres
individus aux traits de la satire, nous maltraitant _soi-meme_ (nous
avions tenu l'orchestre a nous deux, la premiere soiree); nous
detournons par cette ruse adroite les soupcons qui se dirigeraient sur
nous si nous ne gardions le secret sur notre genie poetique, car _nous
en pincons_. Il a pu, a Paris, vous chanter des complaintes de notre
facon; que vous en semble? Nous avons tant d'esprit, que nous en
sommes _zonteux_ nous-memes. Nous avons montre la susdite chanson a M.
et madame de Perigny, qui en ont beaucoup ri et nous ont autorises a
la repandre _clandestinement_, a condition qu'ils ne soient pas
reconnus en avoir eu connaissance.

Voyez-vous d'ici la bonne figure qu'ils vont faire, et vous aussi,
quand, d'un air piteux, on viendra vous raconter qu'un libelle
impertinent, _arme a deux tranchants_, et dans lequel nous sommes
particulierement maltraites, circule dans la ville? Voyez-vous l'air
de philosophie et de generosite avec lequel nous temoignerons notre
mepris de cet outrage? J'oubliais de vous dire qu'a la seconde soiree
il n'est venu personne que ce maitre de musique, Casimir et moi; la
chanson, d'ailleurs, vous l'apprendra; mais vous saurez que j'avais
l'honneur de faire partie des trois _invites_ qui font une si pauvre
figure a la fin du dernier couplet. Nous attendons a demain pour voir
si la _cabale_ continue. Moi, je n'en aurai pas le dementi, et j'irai
pour voir. Vous voila au courant des cancans.

J'ecrirai a Felicie quand je pourrai. En attendant, dites-lui que je
l'embrasse, que je ne me soucie guere d'apprendre les modes, qu'il me
suffit qu'elle se porte bien et ne m'oublie pas. Au reste, je lui
dirai cela moi-meme dans quelques jours. Je verrai demain toutes vos
_amoureuses_ et m'acquitterai de vos commissions.

Bonsoir, mon vieux; portez-vous bien, dormez quinze heures sur seize,
et aimez toujours votre fille

AURORE


Casimir vous embrasse, et Maurice embrasse Pauline. A propos, j'ai un
menage entier de porcelaine de Verneuil[1] pour elle; mais comment le
lui envoyer? le port coutera plus que la chose ne vaut; fixez-moi
la-dessus.

    LA SOIREE ADMINISTRATIVE
    ou
    LE SOUS-PREFET PHILOSOPHE

    Air: _Tous les bourgeois de Chartres_

    1


        Habitants de la Chatre Nobles, bourgeois, vilains. D'un petit
        gentillatre Apprenez les dedains.
            Ce jeune homme, egare par la _philosophie_[2],
               Oubliant, dans sa deraison,
               Les usages et le bon ton,
               Vexe la bourgeoisie

    2

        Voyant que, dans la ville, Plus d'un original Tranche de
        l'homme habile Et se dit liberal;
            A nos tendres moities qui frondent la noblesse
              Il crut plaire en donnant un bal
              Ou chacun put d'un pas egal
        Aller comme a la messe.

    3

        Un ecorcheur d'oreilles, Ci-devant procureur[3]. Croit faire
        des merveilles Avec madame _Orreur_[4].
            Sur son piano discord quand l'une nous assomme,
              L'autre nous fait grincer des dents,
              Le tout pour epargner cinq francs
        Au menage econome.

    4

        Juges et militaires, Medecins, avocats, Chirurgiens et
        notoires, Chacun prend ses ebats.
            On entendit pourtant plus d'une grande dame,
              Pincant la levre et clignant l'oeil,
              Murmurer dans son noble orgueil:
        "Voyez! quel amalgame!"

    5

        Guidant la contredanse, Perigny tout en eau, Croyait par sa
        prudence Nous dorer le gateau.
            L'_avant-deux_ n'etait pas la chose delicate:
              Mais, quand on fut au moulinet,
              C'est en vain que le sous-prefet
        Cria: "Donnez la patte!..."

    6

        Quand finit ce supplice, Chaque dame aussitot Demande sa
        pelisse, Sa bonne et son falot,
            Et toutes en sortant se disaient dans la rue,
              En retroussant leur falbala:
              "Jamais on ne me reprendra
        _En pareille cohue_."

    7

        La semaine suivante Le punch est prepare, La maitresse est
        brillante, Le salon est cire.
            vint trois invites de chetive encolure.
              Dans la ville on disait: "Bravo!
              On donne un bal _incognito_
        A la sous-prefecture!"

  [1] Village de potiers pres de Nohant.
  [2] Pernigy.
  [3] Duteil.
  [4] Aurore.




XXV

A MADAME MAURICE-DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 8 mars 1829.

Ma chere maman,

Il y a bien longtemps que je veux vous ecrire; mais il a fallu que le
careme arrivat pour m'en laisser le temps. Jamais a Paris on ne mena
une vie plus active et plus dissipee que celle que nous avons passee
durant le carnaval: courses a cheval, visites, soirees, diners, tous
les jours ont ete pris, et nous avons beaucoup moins habite Nohant que
la Chatre et les grands chemins.

Enfin, nous voici rentres dans un ordre de choses plus paisible, et je
commence, pour que la retraite me soit aussi agreable que les plaisirs
me l'ont ete, par vous demander de vos nouvelles et vous assurer que
je voudrais que vous fussiez ici, ou vous vous porteriez bien et vous
amuseriez, j'en suis sure. Un peu de mouvement en voiture, la societe
de personnes gaies et aimables comme celles dont notre intimite est
composee vous plairaient, a vous qui n'aimez pas plus que moi la gene
et les obligations. Le coin du feu a aussi ses plaisirs. Hippolyte
l'egaye par son caractere facile, egal, toujours bon et content. Nous
rions, chantons et dansons comme des fous, et jamais, depuis bien des
hivers, je ne me suis si bien portee. Je lui en attribue tout
l'honneur.

Avez-vous toujours votre petit compagnon Oscar? Hippolyte m'a dit
qu'il etait fort gentil, mais assez delicat. Maurice grandit beaucoup
et n'est pas non plus tres robuste maintenant. C'est l'age, dit-on, ou
le temperament se developpe, non sans quelque effort et quelque
fatigue. Il est joli comme un ange, et fort bon. Sa soeur est une
masse de graisse, blanche et rose, ou on ne voit encore ni nez, ni
yeux, ni bouche. C'est un enfant superbe, quoique ne imperceptible;
mais, pour esperer que ce soit une fille, il faut attendre qu'elle ait
une figure. Jusqu'ici, elle en a deux aussi rondes et aussi joufflues
l'une que l'autre.... Elle a toujours une bonne nourrice, dont elle se
trouve fort bien.

Le mois prochain, vous verrez mon mari, qui retournera avec Hippolyte
vendre son cheval. De la, nous irons un mois a Bordeaux et un mois a
Nerac, chez ma belle-mere, et nous serons de retour ici au mois de
juillet. Si vous voulez, a cette epoque, tenir votre promesse, et
decider Caroline a vous accompagner, nous passerons en famille tout le
temps que vous voudrez; car je n'aurai plus d'obligations de toute
l'annee, et il me faut des obligations pour quitter Nohant, ou j'ai
pris racine. Nous vous soignerons bien et vous rajeunirez si fort, que
vous retournerez a Paris fraiche et encore tres dangereuse pour
beaucoup de tetes.

Adieu, ma chere maman. Casimir, Hippolyte, mes deux enfants et moi
vous embrassons tous bien tendrement. Gare a vous, au milieu d'un
pareil conflit! vous aurez bien du bonheur si vous n'etes pas etouffee
par nos caresses, et nos batailles a qui en aura sa part.

Quand-vous me repondrez, aurez-vous la bonte de me donner quelques
conseils sur la facon d'une robe de foulard fort belle qu'on m'envoie
de Calcutta et que je ferai moyennant que vous me direz ou en est la
mode et la maniere dont je dois tailler les manches? Je crois que
maintenant on les fait droit fil et aussi larges en bas qu'en haut.
Mais dirigez-moi, car je suis fort en arriere.




XXVI

  A M. DUTEIL, AVOCAT, A LA CHATRE[1]
  (RECOMMANDE A MADAME LA POSTE DE LA CHATRE)

                                Bordeaux, 10 mai 1829.

Helas! mon estimable ami, que c'est cruel, que c'est effrayant, que
c'est epouvantable, je dirai plus, que c'est sciant, de s'eloigner de
son endroit et de se voir en si peu de jours _transvase_ a cent vingt
lieues de sa patrie! Si cette douleur est cuisante pour tous les
coeurs bien nes, elle est telle pour un coeur berrichon
particulierement, qu'il s'en est fallu de peu que je ne fusse noyee
dans un torrent de pleurs, repandues par Pierre[2], Thomas[3],
Colette[4], Pataud[5], Marie Guillard[6] et Brave[7]; torrent auquel
j'en joignis un autre de larmes abondantes. Que dis-je! un torrent?
c'etait bien une mer tout entiere.

Apres avoir embrasse ces inappreciables serviteurs, les uns apres les
autres, je m'elancai dans la voiture, soutenue par trois personnes, et
j'arrivai sans encombre a Chateauroux. La, nous fumes singulierement
egayes par la conversation piquante et badine de M. Didion, qui nous
fit pour la cinquante-septieme fois le recit de la maladie et de la
mort de sa femme, sans omettre la plus legere particularite.

A Loches, mon ami, vous croyez peut-etre que je me suis amusee a
penser que ces tourelles noircies, ou ma cuisiniere mourrait du
spleen, avaient ete la residence d'un roi de France et de sa cour; ou
bien que j'ai demande aux habitants des nouvelles d'Agnes Sorel?...
J'avais bien autre chose dans l'esprit. Je songeais, avec
recueillement, avec emotion, au passage dans cette ville du
respectable et philanthrope M. Blaise Duplomb[8], lequel fut rattrape
par des _querdins de zendarmes qui l'attacerent a la queue de leurs
cevaux et_... Mais vous savez le reste! Il est trop penible de revenir
sur de si deplorables circonstances.

Enfin, mon estimable ami, la presente est pour vous dire qu'apres cinq
jours d'une traversee fatigante et dangereuse, a travers des deserts
brulants et des hordes d'anthropophages, apres une navigation de cinq
minutes sur la Dordogne, pendant laquelle nous avons couru plus de
perils et supporte plus de maux que la Perouse dans toute sa carriere,
nous sommes arrives, frais et dispos, en la ville de Bordeaux, presque
aussi belle qu'un des faubourgs de la Chatre, et ou je me trouve fort
bien; regrettant neanmoins, vous d'abord, mon ami, puis votre
tabatiere, puis les deux lilas blancs qui sont devant mes fenetres, et
pour lesquels je donnerais tous les edifices que l'on batit ici.

... Adieu, mon honorable camarade, soutenons toujours de nos lumieres,
et de cette immense superiorite que le ciel nous a donnee en partage
(a vous et a moi), la cause du bon sens, de la nature, de la justice,
sans oublier la morale, la culture libre du tabac et le regime de
l'egalite.

Rappellez-moi au souvenir d'Agasta[9]. Quant a vous, frere, je vous
donne l'accolade de l'amitie et vous prie de vous souvenir un peu de
moi.

Helas! loin de la patrie, le ciel est d'airain, les pommes de terre
sont mal cuites, le cafe est trop brule.

Les rues, c'est de la separation de pierres; cette riviere, c'est de
la separation d'eau; ces hommes, de la separation en chair et en os!
Voyez Victor Hugo.

AURORE

  [1] Alexis Pouradier-Duteil, avocat a la Chatre, puis president a la
    Cour d'appel de Bourges, apres avoir occupe les fonctions de
    procureur general aupres de cette meme cour.
  [2] Pierre Moreau, jardinier.
  [3] Thomas Aucante, vacher.
  [4] Jument de George Sand.
  [5] Chien de garde.
  [6] Cuisiniere.
  [7] Chien des Pyrenees.
  [8] Proprietaire a la Chatre.
  [9] Madame Duteil.




XXVII

A M. CARON, A PARIS

                                Bordeaux, 4 juin 1829.

Aimable, estimable, respectable et venerable octogenaire; c'est pour
avoir l'_avantage_ de savoir des nouvelles de votre chancelante et
precieuse sante que la presente vous est adressee par votre fille
soumise et subordonnee. Comment traitez-vous ou plutot comment vous
traite la goutte, le catharre, la crachomanie, la prisomanie, la
mouchomanie, en un mot le cortege innombrable des maux qui vous
assiegent depuis tantot quarante-cinq ans que j'ai le bonheur de vous
connaitre? Fasse le ciel, o digne vieillard, que vous conserviez le
peu de cheveux et les deux ou trois dents qui vous restent, comme vous
conserverez, jusqu'a la mort, le sentiment, et le devouement de tous
ceux qui vous entourent!

C'est aussi pour vous dire que nous sommes pour le moment dans la
ville de Bordeaux, qui est grande et bien faite, regrettant amerement
que vous n'ayez pu mettre a execution le projet que vous aviez forme
de venir vous y divertir avec nous. Ah! bon pere! de combien de soins,
de combien de tendresses, de combien de bouteilles de vin de Bordeaux,
n'eussions-nous pas entoure votre vieillesse! Certes notre affection
et la bonne chere vous eussent rendu cette verdeur de la jeunesse que
vous regrettez en vain maintenant. Nous vous eussions procure de
bienfaisantes transpirations en vous faisant manger des artichauts
crus; et un sommeil reparateur vous eut doucement berce jusqu'a une
heure de l'apres-midi; mais, helas! ou etes-vous?

Vous imaginez bien, mon cher ami, que nous trottons ici comme des
lievres, que nous flanons comme...? comme vous. Nous allons au
spectacle, au cafe, a la campagne, sur la riviere; nous visitons les
collections, les eglises, les caveaux, les morts, les vivants: c'est a
n'en pas finir. Nous allons voir la mer dans deux ou trois jours. Nous
confions nos augustes personnes et notre precieuse existence aux flots
capricieux, aux vents impetueux et au savoir chanceux d'un pilote
experimente. Priez pour nous, saint homme, vieillard austere et
seraphique! Si nous perissons dans cette lutte, je vous promets
d'aller vous tirer par les pieds. Vous verrez mon ombre pale,
couronnee d'algue verte et sentant la maree a plein nez, errer autour
de votre lit et chanter comme une mouette pendant votre sommeil.
Alors, pieux cenobite, dites le chapelet a mon intention et repandez
de l'eau benite autour de vous.

Si pourtant, comme je l'espere, une destinee moins poetique me ramene
saine et sauve a l'hotel de _France_[1], je partirai peu de jours
apres pour Guillery, ou je vous prie de m'adresser votre reponse et
celle de ma petite Felicie, a qui je vous prie de remettre _en
particulier_ la lettre ci-incluse.

Nous avons ici M. Desgranges[2], que vous connaissez je crois. Plus,
l'avocat general[3], qui me charge de vous-dire mille choses
affectueuses et obligeantes.

Plus, une douzaine de parents ennuyeux; plus, deux ou trois autres
amis fort aimables qui ne nous quittent pas. Le temps vole trop vite
au milieu de ces distractions, qui me remontent un peu l'esprit.

Il faudra pourtant reprendre le cours tranquille des heures a Nohant.
Ce n'est pas que je m'en inquiete beaucoup: j'ai, comme vous, bon
pere, un fonds de nonchalance et d'apathie qui me rattache sans effort
a la vie sedentaire, et, comme dit Stephane, animale.

Ah ca, que faites-vous? N'etes-vous pas un peu fatigue d'affaires et
n'aurez-vous pas quelques jours de liberte? Vous savez que vous vous
etes formellement et solennement engage a venir vous reposer pres de
nous, des que vous en trouveriez la possibilite. Je desire vivement
que ce temps arrive, et, en attendant, j'ai l'honneur d'etre, o
vertueux pere de famille, votre fille et amie,

AURORE.

Casimir vous embrasse et vous prie de vous occuper de son affaire, je
ne sais laquelle.

  [1] A Bordeaux.
  [2] Armateur bordelais.
  [3] M. Aurelien de Seze.




XXVIII

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Bordeaux, 11 juin 1829

Dites-moi donc, ma chere petite mere, ce que c'est que cette histoire
de naufrage qui m'a frappee dans mon enfance et qui s'est passee,
autant qu'il m'en souvient, aux lieux ou je suis? Je vous vois encore
tout effrayee; je me rappelle mon pere se jetant a l'eau pour sauver
son sabre, apres nous avoir mises en surete; puis les jurements des
matelots; puis l'eau qui entrait dans l'embarcation.

Veuillez me raconter tout cela, afin que je comprenne ce qui m'est
arrive et que je puisse me vanter d'avoir couru un _fameux_ danger. Ce
sera d'autant plus necessaire a ma gloire, que, dans l'expedition que
je viens de faire, je n'ai pas eu la satisfaction de la plus petite
tempete.

Vous qui avez ete partout, vous connaissez la tour de Cordouan, seule
sur un rocher au milieu de la mer, vis-a-vis des cotes de la Saintonge
et de la Gascogne. On pretend que c'est un voyage difficile et
dangereux; et voyez comme c'est vexant: pour une fois que nous y
allons, les vents sont favorables, les flots dociles et les pilotes
excellents! Enfin l'humiliation a ete complete, aucun de nous n'a eu
le mal de mer, et nous sommes revenus aussi sains, aussi gais (je ne
dirai pas aussi frais, car nous etions noirs comme des Cafres et
rouges comme des Caraibes), en un mot aussi dispos que si nous
eussions fait un tour sur le boulevard de Gand.

Un succes aussi facile me donne une fiere envie de faire le tour du
monde sur un navire, et d'aller a la Chine comme qui prend une prise
de tabac. Ne vous effrayez pourtant pas trop de ce projet, et ne
croyez, pas qu'au premier jour vous allez recevoir une lettre de moi
datee de Pekin. Pour le moment, je tacherai de me contenter des pekins
qui m'environnent, et, dans un mois au plus, je reverrai Nohant, qui a
bien aussi ses Chinois et ses magotes.

Hippolyte me mande que vous avez presque le projet de venir a Nohant
cet ete. Dieu vous maintienne dans cette bonne idee!

Adieu, chere maman; je vous embrasse; mais non, je n'en suis pas
digne, je baise votre pantoufle.




XXIX

A LA MEME

                                Nohant, 1er aout 1829.

Ma chere maman,

Je suis enfin de retour et Hippolyte est pres de moi avec sa famille.
Sa femme est bien fatiguee; mais j'espere que quelques jours de repos
la remettront. J'ai passe chez ma belle-mere quinze jours fort
agreables, qui m'ont retablie a peu pres. J'en avais grand besoin,
j'etais souffrante jusqu'a perdre patience; malgre cela, je me
felicite de mon voyage, et, sauf le dernier mois que j'ai presque
entierement passe dans mon lit, mon sejour a Bordeaux m'a offert
beaucoup de plaisirs de mon gout, c'est-a-dire point de monde et
beaucoup de courses.

Je n'en ai pas moins eu un plaisir infini a me retrouver chez moi avec
tous ceux que j'aime. Il ne nous manque que vous pour etre
parfaitement heureux.

Nous goutons dans tout son charme le calme de la vie paisible et
retiree; nous n'avons pas d'importuns, pas de faux amis, du moins nous
le croyons ainsi. Nos jours s'ecoulent comme des heures, et sans que
rien pourtant en interrompe l'uniformite. Cette paix profonde est fort
du gout de ma belle-soeur. Hippolyte s'en arrange aussi, parce qu'elle
lui donne une liberte parfaite, qui est son essence. Il monte beaucoup
a cheval. Nous voyons toujours nos anciens amis; mais j'ai retranche
tout doucement beaucoup de mes relations. J'etais tres fatiguee, je
pourrais meme dire ennuyee, de voir autant de monde. Une societe
nombreuse et superficielle n'est pas ce qui me convient, et je crois
que vous etes tout a fait de mon avis, qu'il vaut mieux le coin du feu
qu'un panorama de figures toujours nouvelles qui passent sans qu'on
ait eu le temps d'apprecier leurs qualites et leurs defauts. Je m'en
tiens donc a deux ou trois femmes sur l'amitie desquelles je puis me
reposer, ce qui est deja assez rare. Quant aux hommes, ils n'ont pas
des dehors fort brillants; mais ce sont les meilleures gens du monde;
vous en avez vu un echantillon: notre ami Duteil, qui n'est pas beau
ni elegant, j'en conviens, mais qui a de l'esprit, en revanche, et le
caractere le plus aimable et le plus egal.

Vous nous avez promis depuis bien longtemps, ma chere maman, de venir
refaire connaissance avec Nohant; vous ne pouvez choisir un meilleur
moment pour nous faire ce plaisir, puisque Hippolyte et sa femme y
sont deja et que je n'ai nulle affaire qui me force a le quitter d'ici
a plusieurs mois. Si vous vous sentez assez forte pour entreprendre la
route, vous nous trouverez toujours heureux de vous soigner et de vous
distraire autant qu'il dependra de nos ressources a cet egard.

Mes enfants se portent bien. Maurice vous embrasse, et nous en faisons
tout autant, si vous le permettez. Moi, pour ma part, je reclame
pourtant un plus gros baiser que les autres.




XXX

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS[1]

                                Nohant, 2 septembre 1829.

M. Duris-Dufresne [2] m'a fait passer, monsieur, votre reponse aux
propositions dont il a bien voulu se charger de ma part aupres de
vous. Nous sommes d'accord des ce moment, et, si mon offre vous
convient toujours, je vous attendrai au commencement d'octobre. Le
bien que M. Duris-Dufresne nous a dit et de la methode et du
professeur nous donne un vif desir de connaitre l'un et l'autre, et
nous nous efforcerons de vous rendre agreable le sejour que vous ferez
parmi nous.

Si, dans votre methode, il est quelque preparation prealable qu'il
soit a ma portee de donner a mon fils, veuillez me l'indiquer, afin de
rendre votre travail plus facile; sinon, je le disposerai toujours a
vous montrer de la docilite et de la reconnaissance, et, ce dernier
sentiment, ses parents le partageront, n'en doutez pas.

Agreez, monsieur, l'assurance de la consideration distinguee avec
laquelle j'ai l'honneur de vous saluer.

AURORE DUDEVANT.

  [1] Jules Boucoiran, precepteur de Maurice, puis ami intime de la
    famille. Plus tard, redacteur en chef du _Courrier du Gard_.
  [2] Duris-Dufresue, depute de l'Indre.




XXXI

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 1er octobre 1829.

Mon cher Caron,

Je suis bien votre servante. Je vous salue et vous embrasse de tout
mon coeur. Maintenant, dites-moi ce que vous avez fait d'une certaine
lettre de Felicie que vous m'annoncez et que vous ne m'avez pas
envoyee? Tete de linotte! a votre age! fi! Cherchez sur votre bureau
et reparez votre oubli en me la renvoyant bientot et m'ecrivant aussi,
pour votre part, une longue lettre.

Permettez-moi de vous donner quelques commissions. Il y a longtemps
que je ne vous ai _embete_, comme dit Pauline; et ce serait dommage
d'en perdre l'habitude. Ayez la bonte de m'acheter trois ou quatre
petites boites de poudre de corail pour les dents, comme celle que
vous m'avez donnee une fois; plus une aune de levantine noire au grand
large: c'est pour faire un tablier _sans couture_. En expliquant
l'affaire, vous trouverez cela dans un bon magasin de soieries. Plus,
j'ai une guitare chez Puget que je desirerais ravoir (la guitare,
s'entend). Veuillez la faire redemander par madame Saint-Agnan, et,
s'il n'y a pas de boite, veuillez la faire emballer et tenir ces
choses pretes chez vous, ou M. de Seze les ira prendre pour me les
apporter. Cela lui procurera le plaisir de vous voir, dont il est fort
desireux. Il nous a demande votre adresse.

Remettez-lui aussi le volume de Paul-Louis Courier, et recevez tous
mes remerciements.




XXXII

A M. JULES BOUGOIRAN, A NOHANT

                                Perigueux, 30 novembre 1829.

Mon cher Jules,

Comment vont mes enfants? et vous? et tous les miens? Je suis
impatiente d'avoir de vos nouvelles et des leurs. Je n'en ai pas
encore recu et je suis bien pres de m'en tourmenter.

Vous etiez de retour a Nohant vendredi soir, vous auriez du m'ecrire
le lendemain; peut-etre demain matin aurai-je une lettre de vous ou de
mon frere. J'en ai besoin pour etre tout a fait contente; car, a _tous
autres egards_ (vous pretendez que c'est mon mot), je suis bien de
corps et d'esprit.

Mon voyage a ete sinon rapide, du moins heureux. Ma sante est fort
bonne et mon coeur assez content. Hatez-vous donc de me dire que ma
famille va bien aussi; mon Maurice surtout, mon mechant drole, que
j'aime pourtant plus que tout au monde, et sans lequel je n'aurais pas
de bonheur. Dort-il? mange-t-il? est-il gai? est-il bien? Ne soyez pas
trop indulgent pour lui, et, pourtant, le plus que vous pourrez,
faites-lui aimer le travail. Je sais bien que ce n'est pas chose
aisee. Quand je suis la pour secher ses pleurs et le voir ensuite
dormir dans son berceau, je ne m'en inquiete guere; mais, de loin, ma
faiblesse de mere se reveille, et je ne sens plus que de la douleur,
en songeant qu'il est peut-etre a se lamenter devant son livre. Sotte
chose que l'enfance de l'homme, sotte chose que sa vie tout entiere!

Enfin, mon cher enfant, faites pour lui ce que vous feriez, ce que
vous ferez un jour pour votre propre fils. Suivez son education; mais,
avant tout, surveillez sa sante. Ayez aussi l'oeil sur ma petite
pataude et l'oreille a ses cris. Je vous ai deja dit tout cela. Je
suis rabacheuse et ennuyeuse comme toutes les vieilles. Vous me le
pardonnerez; car vous avez une mere aussi, et, si vous etiez malade
chez moi, je vous soignerais comme elle-meme. Je vous ai confie mon
bien le plus precieux, vous m'avez promis d'en etre responsable.

Repondez bien a toutes mes questions, repetez dix fois la meme chose
sans vous, lasser, et ne laissez pas passer deux jours sans me tenir
au courant. Vous me prouverez ainsi que vous avez autant d'amitie pour
moi que j'en ai pour vous.

Je pense repartir vers le milieu de la semaine prochaine. Ecrivez
jusqu'a ce que je vous avertisse. Adieu.

Soignez aussi mon bengali, et dites-moi s'il n'etait pas mort de soif
quand vous etes arrive. Tenez un peu compagnie a ma pauvre Emilie [1],
qui s'ennuie souvent. Je sais que vous etes bon, attentif et
obligeant.

Je compte sur vous pour me remplacer en toute chose.

AURORE DUDEVANT.

  [1] Madame Hippolyte Chatiron, belle soeur de Georges Sand.




XXXIII

AU MEME

                                Perigueux, 8 decembre 1829.

Mon cher Jules,

J'ai recu trois lettres de vous. J'ai ecrit ce matin a mon frere pour
lui recommander de vous donner ma clef tant que vous voudriez. On n'a
pas compris que je le recommandais en partant, ou, dans l'agitation de
ce moment, je ne me suis peut-etre pas bien expliquee. C'etait
pourtant mon intention, recevez-en mes excuses. Du reste, vous avez
eu, j'espere, a votre disposition la clef de la grande bibliotheque
vous avez pu lire a votre aise. Si l'on n'a pas fait de feu dans votre
chambre, c'est bien votre faute. Il tenait qu'a vous d'en allumer, et
vous n'etes pas si niais, je pense, que d'y mettre de la discretion.

Recommandez donc bien mon bengali et veillez a ce qu'il soit bien
tenu; car, si je le retrouve mal soigne, je ferai un train du diable a
Andre [1]. Faites faire du feu tous les jours dans mon petit reduit,
afin qu'en y rentrant, ce qui aura lieu a la fin de la semaine, je ne
le trouve pas froid comme glace. Priez aussi mon frere de monter
souvent Liska [2].

J'ai commence par ou je voulais finir; mais j'ai bien fait, car les
petites choses qu'on remet, on les oublie, et les grandes ne sont pas
pressees, vu qu'on ne les oubliera pas. Parlons donc de mes enfants.
Ma fille est enrhumee, dites-vous? Si elle l'etait trop, faites-lui le
soir un lait d'amande, vous avez ce petit talent; mettez y quelques
gouttes d'eau de fleurs d'oranger, et une demi-once de sirop de gomme.
Maurice lit donc bien? Cela me fait plaisir, c'est pourquoi je lui
ecris. Je ne peux vous en dire davantage, le temps me presse.

Ma sante se maintient bonne, et, d'ailleurs, je suis en humeur de
chanter le _Nunc dimittis_. Vous ne savez pas, heretique, ce que cela
signifie? Je vous le dirai. Bonsoir. Merci de votre exactitude, merci
du fond du coeur. Rien ne m'est si doux que de recevoir des nouvelles
de ma chere famille. Soignez toujours mon Maurice.

Adieu; ne m'ecrivez plus, je pars incessamment.

AURORE DUDEVANT

  [1] Domestique de la maison.
  [2] Jument de selle de George Sand.




XXXIV

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 29 decembre 1829

Ma chere petite maman,

Je viens vous souhaiter une bonne sante et tout ce qu'on peut
souhaiter de meilleur pour tout le courant de l'annee ou nous entrons
et pour toutes celles de votre vie; faites qu'il venait beaucoup. Pour
cela, soignez-vous bien et menez joyeuse vie...

Que faites-vous de mon mari? vous mene-t-il au spectacle? est-il gai?
est-il bon enfant? Il nous a mande qu'il serait de retour cette
semaine; mais je doute que ses affaires lui permettent de tenir cet
engagement. Profitez de son bras, pendant que vous l'avez, faites-le
rire; car il est toujours triste comme un bonnet de nuit quand il est
a Paris. Faites-vous promener, si le temps le permet toutefois. Ici,
nous sommes sous la neige comme des marmottes. Nous passons notre vie
a nous chauffer et a dire des folies. Nous ne faisons rien, et
pourtant les journees sont encore trop courtes. Hippolyte est d'une
gaiete intarissable; sa femme se porte assez bien ici, et nos enfants
nous occupent beaucoup. Ils lisent parfaitement. Hippolyte est maitre
d'ecriture; moi, je suis maitresse de musique.

Ma fille n'est pas tout a fait aussi avancee; mais elle commence a
parler anglais et a marcher. Elle a une bonne qui lui parle espagnol
et anglais. Si cela pouvait continuer, elle apprendrait plusieurs
langues sans s'en apercevoir. Mais je ne suis pas tres contente de
mademoiselle _Pepita_ (c'est ainsi que se nomme l'heroine), et je ne
sais si je la garderai longtemps. Elle est sale et paresseuse comme
une veritable Castillane. Ma petite Solange est pourtant bien fraiche
et bien portante. Elle sera, je crois, tres jolie; elle ressemble,
dit-on, a Maurice; elle a de plus que lui une peau blanche comme la
neige. On ne peut pas trouver, par le temps qui court, une comparaison
plus palpable.

Adieu, chere petite maman; j'ai les doigts tout geles. Je vous
embrasse tendrement et laisse la place a Hippolyte.




XXXV

A LA MEME

                                1er fevrier 1830

Ma chere maman,

Si je n'avais recu de vos nouvelles par mon mari et par mon frere, qui
vient d'arriver, je serais inquiete de votre sante; car il y a bien
longtemps que vous ne m'avez ecrit. Depuis plusieurs jours, je me
disposais a vous en gronder. J'en ai ete empechee par de vives alarmes
sur la sante de Maurice.

J'ai ete bien malheureuse pendant quelques jours. Heureusement les
soins assidus, les sangsues, les cataplasmes out adouci cette crise.
Il a meme ete plus promptement retabli que je n'osais l'esperer. Il va
bien maintenant et reprend ses lecons, qui sont pour moi une grande
occupation. Il me reste a peine quelques heures par jour pour faire un
peu d'exercice et jouer avec ma petite Solange, qui est belle comme un
ange, blanche comme un cygne et douce comme un agneau. Elle avait une
bonne etrangere qui lui eut ete fort utile pour apprendre les langues,
mais qui etait un si pitoyable sujet sous tous les rapports, que,
apres bien des indulgences mal placees, j'ai fini par la mettre a la
porte, ce matin, pour avoir mene Maurice (a peine sorti de son lit a
la suite de cette affreuse indigestion) dans le village, se bourrer de
pain chaud et de vin du cru.

J'ai confie Solange aux soins de la femme d'Andre, que j'ai depuis
deux ans. Je vous envoie le portrait de Maurice, que j'ai essaye le
soir meme ou il est tombe malade. Je n'ose pas vous dire qu'il
ressemble beaucoup; j'ai eu peu de temps pour le regarder, parce qu'il
s'endormait sur sa chaise. Je croyais seulement au besoin de sommeil
apres avoir joue, tandis que c'etait le mal de tete et la fievre qui
s'emparaient de lui. Depuis, je n'ai pas ose le _faire poser,_ dans la
crainte de le fatiguer.

J'ai cherche autant que possible, en retouchant mon ebauche, de me
penetrer de sa physionomie espiegle et decidee. Je crois que
l'expression y est bien; seulement le portrait le peint plus age d'un
an ou deux. La distance des narines a l'oeil est un peu exageree, et
la bouche n'est pas assez froncee dans le genre de la mienne. En vous
representant les traits de cette figure un peu plus rapproches, de
tres longs cils que le dessin ne peut pas bien rendre et qui donnent
au regard beaucoup d'agrement, de tres vives couleurs roses avec un
teint demi-brun, demi-clair, les prunelles d'un noir orange,
c'est-a-dire d'un moins beau noir que les votres, mais presque aussi
grandes; enfin, en faisant un effort d'imagination, vous pourrez
prendre une idee de sa petite mine, qui sera, je crois, par la suite,
plutot belle que jolie.

La taille est sans defauts: svelte, droite comme un palmier, souple et
gracieuse; les pieds et les mains sont tres petits; le caractere est
un peu emporte, un peu volontaire, un peu tetu. Cependant le coeur est
excellent, et l'intelligence tres susceptible de developpement. Il lit
tres bien et commence a ecrire; il commence aussi la musique,
l'orthographe et la geographie; cette derniere, etude est pour lui un
plaisir.

Voila bien des bavardages de mere; mais vous ne m'en ferez pas de
reproches, vous savez ce que c'est. Pour moi, je n'ai pas autre chose
dans l'esprit que mes lecons, et j'y sacrifie mes anciens plaisirs.
Voici le moment ou tous mes soins deviennent necessaires. L'education
d'un garcon n'est pas une chose a negliger. Je m'applaudis plus que
jamais d'etre forcee de vivre a la campagne, ou je puis me livrer
entierement a l'instruction.

Je n'ai aucun regret aux plaisirs de Paris; j'aime bien le spectacle
et les courses quand j'y suis; mais heureusement je sais aussi n'y pas
penser quand je n'y suis pas et quand je ne peux pas y aller. Il y a
une chose sur laquelle je ne prends pas aussi facilement mon parti:
c'est d'etre eloignee de vous, a qui je serais si heureuse de
presenter mes enfants, et que je voudrais pouvoir entourer de soins et
de bonheur. Vous m'affligez vivement en me refusant sans cesse le
moyen de m'acquitter d'un devoir qui me serait si doux a remplir.
Moi-meme, j'ose a peine vous presser, dans la crainte de ne pouvoir
vous offrir ici les plaisirs que vous trouvez a Paris, et que la
campagne ne peut fournir. Je suis pourtant bien sure interieurement
que, si la tendresse et les attentions suffisaient pour vous rendre la
vie agreable, vous gouteriez celle que je voudrais vous creer ici.

Adieu, ma chere maman; nous vous embrassons tous, les grands comme les
petits. Ecrivez-moi donc! ce n'est pas assez pour moi d'apprendre que
vous vous portez bien, je veux encore que vous me le disiez et que
vous me donniez une benediction.




XXXVI

A LA MEME

                                Nohant, fevrier 1830.

Ma chere petite maman,

J'ai recu votre lettre depuis quelques jours, et j'y aurais repondu
tout de suite, sans un nouveau derangement de sante qui m'a mis assez
bas. Il faudra que je songe serieusement a me mettre en etat de grace;
chose qu'on fait toujours le plus tard qu'on peut, et si tard, que
j'ai de la peine a croire que cela serve a quelque chose.

"Voila, direz-vous, de beaux sentiments!" Vous savez que je plaisante,
et qu'en etat de sante ou de maladie, je suis toujours la meme, quant
au moral; ma gaiete n'en est meme pas alteree. Je prends le temps
comme il vient, comptant sur l'avenir, sur mes forces physiques, sur
la bonne envie que j'ai de vivre longtemps pour vous aimer et vous
soigner.

Heureusement vous etes toujours jeune et vous pouvez encore mener
longtemps la vie de garcon; mais un jour viendra, madame ma chere
mere, ou vous n'aurez plus de si beaux yeux, ni de si bonnes dents; il
faudra bien alors que vous reveniez a nous. C'est la que je vous
attends, au coin du feu de Nohant, enveloppee de bonnes couvertures et
enseignant a lire aux enfants de Maurice et a ceux de Solange;
moi-meme, je ne serai plus alors tres allante, et, si ma pauvre sante
detraquee me mene jusque-la, je ne serai pas fachee d'accaparer
l'autre chenet; c'est alors que nous raconterons de belles histoires
qui n'en finiront pas et nous endormiront alternativement. Je serai,
moi, beaucoup plus vieille que mon age; car deja, avec une dose de
sciatique et de douleurs comme celles qui me pesent sur les epaules,
je gagerais que vous etes plus jeune que moi.

Ainsi donc, chere mere, comptez que nous vieillirons ensemble et que
nous serons juste au meme point. Puissions-nous finir de meme et nous
en aller de compagnie la-bas, le meme jour!

Adieu, chere maman; je laisse la plume a Hippolyte; je ne puis pas
ecrire sans me fatiguer beaucoup. Mon etourdi se charge de vous
raconter nos amusements.




XXXVII

A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX

                                Nohant, 1er mars 1830.

Mon cher enfant,

Il me semblait que vous nous aviez oublies. Je suis bien aise de
m'etre trompee. Vous seriez fort ingrat, si vous ne repondiez pas a
l'amitie sincere que je vous ai temoignee et que vous m'avez paru
meriter. Je crois que vous y repondez en effet, puisque vous me le
dites, et je suis sensible a la maniere simple et affectueuse dont
vous exprimez votre affection.

Vous vous applaudissez d'avoir trouve une amie en moi. C'est bon et
rare, les amis! Si vous ne changez point, si vous restez toujours ce
que je vous ai vu ici, c'est-a-dire honnete, doux, sincere, aimant
votre excellente mere, respectant la vieillesse et ne vous faisant pas
un amusement de la railler, comme il est aujourd'hui de mode de le
faire; si vous demeurez, enfin, toujours etranger aux erreurs que vous
m'avez vue detester et combattre chez mes plus proches amis, vous
pouvez compter sur cette amitie toute maternelle que je vous ai
promise.

Mais je vous avertis que j'exigerai plus de vous que des autres. Il en
est beaucoup dont la mauvaise education, l'abandon dans la vie ou le
caractere ardent sont l'excuse. Avec de bons principes, un naturel
paisible, une bonne mere, si l'on se laisse corrompre, on ne merite
aucune indulgence. Je connais vos qualites et vos defauts mieux que
vous ne les connaissez. A votre age, on ne se connait pas. On n'a pas
assez d'annees derriere soi pour savoir ce que c'est que le passe et
pour juger une partie de la vie. On ne pense qu'a l'autre qu'on a
devant soi, et on la voit bien differente de ce quelle sera!

Je vais vous dire ce que vous etes. D'abord l'apathie domine chez
vous. Vous etes d'une constitution nonchalante. Vous avez des moyens,
vos etudes ont ete bonnes. Je crois que vous auriez un jour une tete
"carree", comme disait Napoleon, un esprit positif et une instruction
solide, si vous n'etiez pas paresseux. Mais vous l'etes. En second
lieu, vous n'avez pas le caractere assez bienveillant en general, et
vous l'avez trop quelquefois. Vous etes taciturne a l'exces, ou
confiant avec etourderie. Il faudrait chercher un milieu.

Remarquez que ces reproches ne s'adressent point a mon fils, a celui
que je faisais lire et causer dans mon cabinet, et qui, avec moi,
etait toujours raisonnable et excellent. Je parle de Jules Boucoiran,
que les autres jugent, dont ils peuvent avoir a se louer ou a se
plaindre. Desirant que tous ceux que vous rencontrerez se fassent une
idee juste de vous, et voulant vous apprendre a vivre bien avec tous,
je dois vous montrer les inconvenients de cet abandon avec lequel vous
vous livrez a la sensation du moment: tantot l'ennui, tantot
l'epanchement.

Vous n'aimez point la solitude. Pour echapper a une societe qui vous
deplait, vous en prenez une pire. J'ai su que, pendant mon absence,
vous passiez toutes vos soirees a la cuisine, et je vous desapprouve
beaucoup.

Vous savez si je suis orgueilleuse et si je traite mes gens d'une
facon hautaine. Elevee avec eux, habituee pendant quinze ans a les
regarder comme des camarades, a les tutoyer, a jouer avec eux comme
fait aujourd'hui Maurice avec Thomas[1], je me laisse encore souvent
gronder et gouverner par eux. Je ne les traite pas comme des
domestiques. Un de mes amis remarquait avec raison que ce n'etaient
pas des valets, mais bien une classe de gens a part qui s'etaient
engages par gout a faire aller ma maison, en vivant aussi libres,
aussi _chez eux_ que moi-meme.

Vous savez encore que je m'assieds quelquefois au fond de ma cuisine,
en regardant rotir le poulet du diner et en donnant audience a mes
coquins et a mes mendiants. Mais je ne demeurerais point un quart
d'heure avec eux lorsqu'ils sont rassembles, pour y passer le temps a
ecouter leur conversation. Elle m'ennuierait et me degouterait; parce
que leur education est differente de la mienne; je les generais en
meme temps que je me trouverais deplacee. Or vous etes eleve comme moi
et non comme eux. Vous ne devez donc pas etre avec eux comme un egal.
J'insiste sur ce reproche, auquel je n'aurais pas pense, s'il ne
m'etait revenu quelque chose de semblable d'une maniere indirecte, par
l'effet du hasard.

Hippolyte se trouvant en patache avec un homme employe chez le general
Bertrand, je ne sais plus si c'est comme ouvrier, comme domestique ou
comme fermier, celui-ci bavarda beaucoup, parla de la famille
Bertrand, de monsieur, de madame, des enfants, etc, etc., et enfin de
M. Jules. "C'est un bon, enfant, dit-il, et bien savant; mais c'est
jeune, ca ne sait pas tenir son rang. Ca joue aux cartes ou aux dames
avec le chasseur du general. Nous autres gens du commun, nous n'aimons
pas ca; si nous etions eleves en messieurs, nous nous conduirions en
messieurs."

Hippolyte me raconta cette conversation, qu'il regardait comme un
propos sans fondement; mais je me rappelai diverses circonstances qui
me le firent trouver vraisemblable; entre autres, votre brouillerie
avec la famille du portier, brouillerie qui n'aurait jamais du avoir
lieu, parce que vous n'auriez jamais du faire votre societe de gens
sans education.

Je le repete, l'education etablit entre les hommes la seule veritable
distinction. Je n'en comprends pas d'autre; celle-la me semble
irrecusable. Celle que vous avez recue vous impose l'obligation de
vivre avec les personnes qui sont dans la meme position, et de n'avoir
pour les autres que de la douceur, de la bienveillance, de
l'obligeance. De l'intimite et de la confiance, jamais; a moins de
circonstances particulieres qui n'existent point par rapport a vous
avec mes gens, ou avec ceux du general Bertrand. Voila encore ce qui
me fait dire que vous etes paresseux.

Quand vos eleves sont couches, au lieu d'aller niaiser avec des gens
qui ne parlent pas le meme francais que vous, il faudrait prendre un
livre, orner votre esprit des connaissances qui lui manquent encore.
Si votre cerveau est fatigue des impatiences et des fadeurs de la
lecon (je conviens que rien n'est plus ennuyeux), prenez un ouvrage de
litterature. Il y en a tant que vous ne connaissez pas, ou que vous
connaissez mal! J'aimerais encore mieux que vous fissiez seul de
mechants vers que d'aller entendre de la prose d'antichambre.

Vous voyez que j'use fort de la liberte que vous m'avez donnee de vous
gronder. Au fait, si vous le preniez mal, vous seriez un sot; car je
ne fais que remplir mon devoir de mere; il faut vous aimer et vous
estimer beaucoup pour se charger de vous faire la morale si rudement.


                                Le 13 mars.

Il y a tantot quinze jours que je vous ecrivis le barbouillage
precedent. Depuis, il ne m'a pas ete possible de le reprendre; c'est a
grand'peine que je m'y remets aujourd'hui. J'ai attrape une sorte de
refroidissement qui m'a fort maltraite les yeux. Je serai fort a
plaindre si j'en suis reduite a me chauffer les pieds sans m'occuper;
c'est triste de n'y pas voir, de ne pouvoir regarder la couleur du
ciel et le visage de ses enfants. Priez pour que cela ne m'arrive.

En attendant, je souffre beaucoup et ne puis vous dire qu'un mot:
c'est que vous ne vous facherez pas j'espere, de tout ce qui precede,
un peu severement dit. N'y cherchez qu'une nouvelle preuve de mon
amitie pour vous.

Vous viendrez nous voir quand vous aurez fini avec la maison Bertrand.
Vous trouverez Maurice et Leontine lisant tres bien, ecrivant tres
mal, faisant du reste assez de progres pour les petites choses que je
leur enseigne peu a peu. Soulat[2] lit mal et ecrit bien. Il oublie
les principes que vous lui avez donnes, quoique nous le fassions lire
tous les jours.

Vous m'aviez propose de me laisser des tableaux pour les leur remettre
sous les yeux, ce qui souvent est necessaire. Vous l'avez ensuite
oublie. Je me rappelle assez bien l'arrangement des principales
regles. Mais j'ai les yeux et la tete si malades, que vous me rendrez
service en me les faisant passer.

Adieu, mon cher Jules; donnez-moi toujours de vos nouvelles. Tout le
monde ici vous fait amitie.

Maurice vous embrasse.

  [1] Thomas Aucante, vacher de la ferme de Nohant.
  [2] Jacques Soulat, ancien grenadier de la garde imperiale, paysan
    dans le village de Nohant.




XXXVIII

AU MEME

                                Nohant, 22 mars 1830.

Je suis fort contente de votre lettre, mon cher enfant. Avant tout, je
veux vous dire de venir me voir avant de retourner a Paris. Il faut
meme vous arranger de maniere a passer quelque temps chez nous. Les
enfants ecrivent assez bien pour que vous leur appliquiez la methode
d'orthographe dont vous m'avez parle. Ne le voulez-vous pas? Vous
savez le plaisir que vous me ferez en acceptant ma proposition.

Vous convenez de trop bonne grace de tous _vos torts_, je ne puis vous
gronder bien haut. Mais un defaut qu'on avoue n'est qu'a moitie
corrige. Il faut mettre la main a l'oeuvre et s'en debarrasser au plus
tot. Dans votre autre lettre, vous doutiez de ma patience.

Vous ne vous trompez guere. J'en ai une inepuisable pour certaines
contrarietes et pour les douleurs physiques; mais, en ce qui concerne
Maurice, je n'en ai pas du tout. Ce serait pourtant bien le cas ou
jamais d'en avoir. Je prends tellement a coeur ses progres, que je me
desespere promptement, et j'ai bien tort. Je disais aussi, comme vous,
que cela tient a ma constitution, au climat, a la digestion, etc.
Pourtant, ce serait une pauvre defaite, puisqu'il est beaucoup
d'occasions ou je reussis a dompter l'emportement de mon caractere. Ce
qu'on a pu une fois, on le peut plus d'une fois, et l'habitude le fait
pouvoir presque toujours. J'espere en venir la pour mes impatiences,
de meme que vous avec votre apathie. La douceur m'est necessaire pour
faire quelque chose de mon fils; un stimulant vous l'est aussi pour
faire quelque chose de vous-meme. L'education de Maurice commence, la
votre n'est pas finie. Si vous y consentez, je vous donnerai votre
tache quand vous serez ici, et je vous autorise a vous moquer de moi
quand vous me verrez en colere. Mais deja je me suis beaucoup amendee.

Le second paragraphe de votre reponse n'est pas clair. Vous me
promettez de me l'expliquer dans un an; a la bonne heure!

Le troisieme est un raisonnement si l'on veut. Il vous suffira de le
relire pour voir comme il est solide. Vous dites: "Je suis franc,
parce que je laisse voir aux gens qu'ils me deplaisent. J'abhorre la
dissimulation, et je serais hypocrite, si j'agissais autrement." Voila
qui est bien d'une tete de vingt ans! croyez-vous, mon enfant, que je
sois perfide et menteuse? croyez-vous que je n'aie pas bien des fois
en ma vie ressenti des mouvements d'eloignement et d'indignation
envers certaines gens? Sans doute cela m'est arrive; mais, avant de le
leur temoigner, j'ai reflechi.

Je me suis demande sur quoi etaient fondees mes aversions, et j'ai
presque toujours reconnu que l'amour-propre m'exagerait la difference
entre moi et ces gens-la, la superiorite usurpee sur eux. Je ne parle
pas des assassins et des voleurs que j'ai eu l'honneur de
_frequenter_. Je les mets a part. Ils ont bien des motifs d'excuse et
de compassion inutiles a dire ici. Je vous permets bien, du reste, de
les considerer avec horreur, pourvu que cette indignation ne vous
rende pas inflexible et inhumain envers ces hommes degrades, qu'on
doit encore secourir, pour les empecher de se degrader de plus en
plus. Il n'est question ici que de ces travers, de ces vices meme
qu'on rencontre dans la societe, dans toutes les societes, avec cette
seule difference qu'ils sont plus ou moins voiles.

Eh bien, si vous etiez un peu moins jeune, si vous aviez plus
d'habitude de rencontrer de ces gens a chaque pas (c'est la en quoi
consiste ce qu'on appelle _experience_), si vous aviez examine _tout_
en les jugeant, vous seriez beaucoup moins severe pour eux, sans
cesser d'etre rigidement vertueux pour vous-meme.

Considerez que vous avez vingt ans, que la plupart des gens dont les
travers vous choquent ont vecu trois ou quatre fois votre age, ont
passe par mille epreuves dont vous ne savez pas encore comment vous
sortiriez, ont manque peut-etre de tous les moyens de salut, de tous
les exemples, de tous les secours qui pouvaient les ramener ou les
preserver. Que savez-vous si vous n'eussiez pas fait pis a leur place,
et voyez ce qu'est l'homme livre a lui-meme?

Observez-vous avec severite, avec attention, pendant une journee
seulement! Vous verrez combien de mouvements de vanite miserable,
d'orgueil rude et fou, d'injuste egoisme, de lache envie, de stupide
presomption, sont inherents a notre abjecte nature! combien les bonnes
inspirations sont rares! comme les mauvaises sont rapides et
habituelles! C'est cette habitude qui nous empeche de les apercevoir,
et, pour ne pas nous y etre livres, nous croyons ne les avoir pas
ressentis. Demandez-vous ensuite d'ou vous vient le pouvoir de les
reprimer; pouvoir qui vous est devenu une habitude et dont le combat
n'est plus sensible que dans les grandes occasions. "C'est ma
conscience, direz-vous. Ce sont mes principes."

Croyez-vous que ces principes vous fussent venus d'eux-memes sans les
soins que votre mere et tous ceux qui ont travaille a votre education
ont pris a vous les inculquer? Et maintenant vous oubliez que ce sont
eux qu'il faut benir et glorifier, et non pas vous, qui etes un
ouvrage sorti de leurs mains! Ayez donc plutot compassion de ceux a
qui le secours a ete refuse et qui, livres a leur propre impulsion, se
sont fourvoyes sans savoir ou ils allaient. Ne les recherchez pas; car
leur societe est toujours deplaisante et peut-etre dangereuse a votre
age; mais ne les haissez pas. Vous verrez, en y reflechissant, que la
bienveillance, qu'on appelle communement _amabilite_, consiste non pas
a tromper les hommes, mais a leur pardonner.

Je ne vous dirai rien sur le reste de votre lettre. Je vous ai dit
tout ce que j'en pensais la premiere foi. Vous convenez que vous avez
tort et vous me promettez de changer cette bienveillance outree en une
douceur plus noble, dont on sentira le prix davantage. Je vois des
elements tres bons en vous; mais le raisonnement est souvent faux.
C'est un grand mal de s'encourager soi-meme a se tromper.

Adieu, mon cher enfant. Je vous attends, venez le plus tot que vous
pourrez. Mes yeux vont mieux. Les enfants et moi vous embrassons
affectueusement. Comptez toujours sur votre vieille amie.




XXXIX

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 19 avril 1830.

Ma chere maman,

J'ai ete empechee de vous ecrire par une ophthalmie qui m'a fait
beaucoup souffrir pendant plus d'un mois et dont je ne suis pas tout a
fait debarrassee, j'ai encore les yeux malades et fatigues le soir.
Neanmoins, je suis assez bien pour mettre a execution un projet dont
je n'ai pas voulu vous faire part avant qu'il fut tout a fait arrete.
Je vais aller passer quelques jours aupres de vous, et, de plus, je
vous mene Maurice, afin que vous fassiez connaissance avec lui. Il en
meurt d'envie et me fait mille questions sur votre compte.

Je profite d'une occasion agreable et commode pour le voyage: le
sous-prefet et sa femme[1] vont aussi prendre l'air de Paris et
m'offrent place dans leur caleche. Une fois pres de vous, j'espere
bien vous decider a revenir avec moi; vous n'aurez plus de defaites a
me donner; nous ferons le voyage aussi long que vous voudrez. Nous
nous arreterons pour vous laisser reposer ou il vous plaira; enfin, je
vous soignerai si bien en route, que vous ne vous apercevrez pas de la
fatigue. Mais c'est de quoi nous aurons le loisir de parler ensemble
la semaine prochaine, c'est-a-dire le 30 de ce mois ou le 1'er mai.

Dites a l'ami Pierret de s'appreter a gater Maurice, comme il m'a
gatee jadis; ce qui ne nous rajeunit ni les uns ni les autres. Si
j'avais ete seule, je vous aurais priee de me donner un lit de sangle
au pied du votre; mais Maurice est un camarade de lit assez
desagreable; d'ailleurs, Hippolyte desire que je donne un coup d'oeil
a sa maison[2]. J'occuperai donc son appartement; ce qui ne
m'empechera pas de vous voir tous les jours et de vous mener promener.

J'espere bien vous redonner des jambes. Je me rappelle qu'a mon
dernier voyage, je vous ai ete enlever, un jour que vous etiez malade,
et que j'ai reussi a vous egayer et a vous guerir. Je compte encore
livrer l'assaut a votre paresse et vous rendre plus jeune que moi. Ce
ne sera pas beaucoup dire quant au physique; car je suis un peu dans
les pommes cuites, comme vous verrez; mais le moral ne vieillit pas
autant et je suis encore assez folle quand je me mele de l'etre.

Adieu, ma chere maman; bientot je vous dirai bonjour. Je suis heureuse
d'avance. Faites que je vous trouve bien portante; car, malgre mon
empressement a vous soigner, j'aime mieux que vous n'en ayez pas
besoin. Je vous embrasse mille fois.

Emilie, Casimir, Hippolyte et nous tous vous embrassons tendrement.

  [1] M. et madame de Perigny
  [2] Rue de Seine, 31.




XL

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS

                                Nohant, 20 juillet 1830.

Mon cher enfant,

Ou etes-vous? Je vous ecris a tout hasard a Paris. Vous m'aviez promis
de venir me voir aussitot votre retour dans le pays, et je ne vous
vois point arriver. Dernierement madame Saint-Agnan me mandait qu'elle
vous voyait souvent. Pourquoi ne m'ecrivez-vous pas? Je sais que vous
vous portez bien, que vous avez conserve l'habitude de cette gaiete
bruyante que je vous connais. Mais ce n'est pas assez; je veux que
vous bavardiez un peu avec moi et me racontiez ce que vous faites et
ne faites pas.

Moi, je ne vous dirai rien de curieux. Vous savez comment on vit a
Nohant; le mardi ressemble au mercredi, le mercredi au jeudi, ainsi de
suite. L'hiver et l'ete apportent seuls quelque diversion a cet etat
de stagnation permanente. Nous avons le sentiment ou, si vous aimez
mieux, la sensation du froid et du chaud pour nous avertir que le
temps marche et que la vie coule comme l'eau. C'est un cours
tranquille, celui qui me mene et je ne demande pas a rouler plus vite.
Mais vous, dans ce grand et fatigant Paris, comment prenez-vous le
_fardeau de l'existence_? Ah! il est lourd a porter par un temps
chaud, avec de longues courses a faire. Je m'y suis _amuse_ ou
_amusee_ (comme votre sublime exactitude grammaticale l'entendra).
Mais je suis bien aise d'etre de retour. Arrangez cela comme vous
voudrez.

J'en conclus que je me trouve bien partout, grace a ma haute
philosophie, ou a ma profonde nullite. Vous aimiez assez notre vie
paisible, vous etes ne pour cela, et vous avez une tournure faite
expres pour le grand canape somnifere de mon silencieux salon. Ne
viendrez-vous pas bientot y lire les journaux ou vous y enfoncer dans
une lethargie demi-meditative, demi-ronflante?

Il me tarde de vous embrasser, mon cher enfant, de vous morigener
par-ci par-la, avec toute l'autorite que mon age venerable et mon
caractere grave me donnent sur votre folatre jeunesse. En attendant,
ecrivez-moi, ou nous nous facherons.

Bonsoir, mon cher fils; je suis toujours a moitie aveugle: c'est pour
qu'il ne me manque aucune des infirmites dont l'imbecillite se
compose.

Cela ne m'empeche pas de vous aimer tendrement. Quand vous viendrez,
demandez, je vous prie, a madame Saint-Agnan si elle n'a rien a
m'envoyer de chez Gondel[1]. Achetez-moi aussi quelques cahiers de
papier pareil a celui de cette lettre. Quand je dis _quelques_,
c'est-a-dire une vingtaine. Je vous dois beaucoup de choses. Il me
tarde de m'acquitter envers vous. Mais ce que je ne vous rembourserai
qu'en amitie, c'est l'infatigable obligeance que vous avez eue pour
moi a Paris et a laquelle je sais etre sensible, quoique bourrue.

Maurice vous embrasse; il lit bien, mais n'ecrit pas assez couramment
pour commencer l'orthographe; d'ailleurs, je n'ai encore examine
qu'imparfaitement votre methode. Je veux m'en penetrer un peu plus,
avant de la mettre en pratique, et votre secours ne me sera pas
inutile.

  [1] Gondel, marchand.




XLI

AU MEME

                    La Chatre, 31 juillet 1830, onze heures du soir.

Oui, oui, mon enfant, ecrivez-moi. Je vous remercie d'avoir pense a
moi au milieu de ces horreurs. O mon Dieu, que de sang! que de larmes!

Votre lettre du 28 ne m'est arrivee qu'aujourd'hui 31. Nous attendions
des nouvelles avec une anxiete! Cependant, nous savions a peu pres
tout ce qu'elle contient par mille voies diverses, et les versions
different peu les unes des autres. Mais rien d'officiel! Nous esperons
que ce sera demain; car nous avons besoin de cela pour cooperer aussi
de tous nos faibles moyens au grand oeuvre de la renovation. Ah Dieu!
l'emporterons nous? Le sang de toutes ces victimes profitera-t-il a
leurs femmes et a leurs enfants!

Votre lettre a ete lue par toute la ville; car on est avide de details
et chacun fournit son contigent; ecrivez donc, songez qu'on
s'arrachera les nouvelles et ne me parlez que des affaires publiques.
Mon pauvre enfant, en depit de la fusillade et des barricades, vous
avez reussi a m'informer de ce qui se passait. Croyez-le bien, parmi
tous ceux pour qui je fremis, vous n'etes pas un de ceux qui
m'interessent le moins. Ne vous exposez pas, a moins que ce ne soit
pour sauver un ami; alors je vous dirais ce que je dirais a mon propre
fils: "Faites-vous tuer plutot que de l'abandonner." Au nom du ciel,
si vous pouvez circuler sans danger, informez-vous du sort de ceux qui
me sont chers.

Les Saint-Agnan n'ont-ils pas souffert? Le pere etait de la garde
nationale. On en est a se dire: "Un tel est-il mort?" Il y a trois
jours, la mort d'un ami nous eut glaces; aujourd'hui, nous en
apprendrons vingt dans un seul jour peut-etre, et nous ne pourrons les
pleurer. Dans de tels moments, la fievre est dans le sang, et le coeur
est trop oppresse pour se livrer a la sensibilite.

Je me sens une energie que je ne croyais pas avoir. L'ame se developpe
avec les evenements. On me predirait que j'aurai demain la tete
cassee, je dormirais quand meme cette nuit; mais on saigne pour les
autres. Ah! que j'envie votre sort! Vous n'avez pas d'enfant! Vous
etes seul; moi, je veille comme une louve veille sur ses petits. S'ils
etaient menaces, je me ferais mettre en pieces.

Mais que voulais-je vous dire? Mes pensees se ressentent du desordre
general. Courez a l'hotel d'_Elboeuf,_ place du Carrousel. Il est
pille, devaste sans doute. Sachez si ma tante, madame Marechal, et sa
famille out echappe aux desastres de ces journees de meurtre. Mon
oncle etait inspecteur de la maison du roi. Je me flatte qu'il etait
absent. Mais sa femme et sa fille, seules au centre de la tempete! Son
gendre est brigadier aux gardes du corps; est-il mort? S'il ne l'est
pas, vivra-t-il demain? Je n'ai pas le courage de leur ecrire.
D'ailleurs, ou sont-ils? Et puis peuvent-ils songer, s'ils out ete
maltraites, comme je le crains, a donner de leurs nouvelles? Mais
vous, mon enfant, qui etes actif, bon et devoue a vos amis, vous
pouvez peut-etre me tirer de cette horrible inquietude. Faites-le si
le combat a cesse, comme on le dit. Helas! ne recommencera-t-il pas
bientot?

Que je vous dise ce qui se passe chez nous. Notre ville est la seule
qui se montre vraiment energique. Qui l'aurait cru? elle seule marche.
Chateauroux est moins determinee. Issoudun ne l'est pas du tout;
neanmoins, les gardes nationales s'organisent, et, si l'autorite
(l'autorite renversee) lutte encore, nous resisterons bien. Dans ce
moment, la gendarmerie est la seule force qu'on ait a nous opposer;
c'est si peu de chose contre la masse, qu'elle se tient prudemment en
repos. Nous n'avons qu'un danger a courir, celui d'etre assaillis par
un regiment detache de Bourges pour nous soumettre. Alors on se
battra.

Les deux hommes d'ici sont des plus decides. Casimir est nomme
lieutenant de la garde nationale, et cent vingt hommes sont deja
inscrits. Nous attendons avec impatience la direction que nous donnera
le gouvernement provisoire. J'ai peur, mais je n'en dis rien; car ce
n'est pas pour moi que j'ai peur. En attendant, on se reunit, on
s'excite mutuellement.

Et vous, que ferez-vous? La famille Bertrand viendra-t-elle ici
bientot? L'accompagnez-vous toujours? Je desire bien vous revoir.

Parlez-moi de notre depute; est-il arrive sans evenement? Nous l'avons
vu partir au plus rude moment et nous fremissions de ce qui pouvait
lui arriver. Nous esperons maintenant qu'il a pu entrer sans danger,
mais nous sommes impatients d'en avoir la certitude. Tachez de le
voir, et priez-le, s'il a un instant de loisir, de me donner de ses
nouvelles. Il est notre heros, et, comme notre attachement est son
unique salaire, il ne peut pas refuser celui-la.

Adieu, mon cher enfant. Ou sont nos paisibles lectures et nos jours de
repos? Quand reviendront-ils? La guerre n'est pas mon element; mais,
pour vivre ici-bas, il faut-etre amphibie. S'il ne fallait que mon
sang et mon bien pour servir la liberte! Je ne puis pas consentir a
voir verser celui des autres, et nous nageons dans celui des autres!
Vous etes heureux d'etre homme; chez vous, la colere fait diversion a
la douleur. Merci encore une fois de votre lettre.

Ne vous lassez pas de nous donner des details. Je ne crois pas qu'il
ait pu rien arriver a ma mere; mais la pauvre femme a du avoir bien
peur. Voyez-la, je vous en prie; elle demeure pres de vous, boulevard
Poissonniere, n^o 6. Ne vous etonnez pas si son accueil est singulier;
elle a l'etrange manie de prendre tous les gens qu'elle ne connait pas
pour des voleurs. Criez-lui en entrant que vous venez de ma part
savoir de ses nouvelles, et, si elle vous recoit froidement, ne vous
en inquietez pas. Je vous saurai gre de ce nouveau service. Adieu.




XLII

A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE

                                7 septembre 1830.

J'aurais repondu plus tot a votre lettre, ma chere petite mere, si je
n'eusse ete fort malade. On a craint pour moi une fievre cerebrale,
et, pendant quarante-huit heures, j'ai ete je ne sais ou. Mon corps
etait bien au lit sous l'apparence du sommeil, mais mon ame galopait
dans je ne sais quelle planete. Pour parler tout simplement, je n'y
etais plus et je ne me sentais plus.

Casimir est fort sensible a vos reproches; il assure qu'il ne les
merite pas. On lui a dit chez ma tante que vous etiez partie. Il en
etait si convaincu, qu'il me l'a dit en arrivant ici. Il n'a point ete
s'en assurer par lui-meme; il regardait cela comme une course inutile,
dans la certitude ou il etait de ne point vous rencontrer. Il etait
tellement presse, tellement occupe d'affaires politiques et de
commissions dont la ville de la Chatre l'avait charge pour les
Chambres, qu'il regardait, avec raison, son temps comme fort precieux.
Force de revenir au bout de huit jours, ce n'est pas sans peine qu'il
a rempli si vite sa mission. Ce que je ne concois pas, c'est qu'on
l'ait induit en erreur, lorsque, d'apres ce que vous me dites, on
savait que vous etiez encore a Paris. J'ai des lettres de lui datees
de cette epoque dans lesquelles il me dit positivement: "Ta mere est
partie pour Charleville, c'est pourquoi je n'ai pu la voir."

Casimir est incapable d'un mensonge et il ne peut avoir de raison pour
vous eviter; ainsi, tout cela est le resultat d'un malentendu. Il
etait decide a vous ramener ici avec lui, si vous y eussiez consenti.

Vous avez ete pres de Caroline. Je suis loin d'en etre jalouse. Elle
etait malade, et je n'ai qu'un regret, c'est que les liens qui me
retiennent ici m'aient empechee de vous y accompagner. Je l'aurais
soignee avec zele; mais, outre que l'arrivee de deux personnes de plus
dans son menage eut pu la gener beaucoup, il ne m'est pas facile de
quitter mes petits enfants, encore moins de les faire voyager avec
moi. Voici l'age ou Maurice a besoin de lecons suivies et je suis
comme enchainee a la maison. J'ai renonce aux longues courses; ce qui
me force de negliger celles de mes connaissances qui demeurent a cinq
ou six lieues.

Oscar doit etre un beau garcon bien avance. S'il etait a moi, avec les
dispositions qu'il a pour le dessin, j'en ferais un peintre. C'est
l'avenir que je reve pour le mien. Il annonce aussi du gout pour cet
art. C'est, a mon gre, le plus beau de tous, celui qui peut occuper le
plus agreablement la vie, soit qu'il devienne un etat, soit qu'il
serve seulement a l'amusement. Il me fait passer tant d'heures de
plaisir et de bonheur que je passerais peut-etre a m'ennuyer! Si
j'avais un talent veritable, je sens qu'il n'y aurait pas de sort plus
beau que le mien et j'oublierais bien au fond de mon cabinet les
intrigues et les ambitions qui font les revolutions.

Que dites-vous de celle-ci? Je suis loin de la croire finie, et j'ai
peur meme que tout ce qu'on a fait ne serve a rien. Mais vous en avez
par-dessus la tete, vous qui avez vu tout cela. Je ne veux pas vous en
parler.

Vous me rendez heureuse en m'apprenant que vous etes plus forte que
vous ne disiez. Je le pensais bien. Vous vous exageriez votre
faiblesse. Je crois que je tiens de vous sous le rapport de la sante;
je suis sujette a de frequentes indispositions, a des souffrances
presque continuelles; mais, au fond, je suis extremement forte, comme
vous, et d'etoffe a vivre longtemps sans infirmite, en depit de tous
ces _arias_ de bobos.

Soignez-vous bien, mais ne vous figurez donc pas que vous avez cent
ans; toutes les femmes de votre age ont l'air d'avoir vingt ans de
plus que vous. En ne vous affectant pas, en ne vous laissant pas
gagner par l'ennui et la tristesse, vous serez longtemps jeune.

Restez pres de ma soeur tant qu'elle aura besoin de vous et que vous
vous plairez dans ce pays. Des que vous eprouverez le besoin de
changer de place et la force de le faire, venez ici. Vous y resterez
dix ans si vous vous y trouvez bien, huit jours si vous vous ennuyez.
Vous serez libre comme chez vous, vous vous leverez, vous vous
coucherez, vous serez seule, vous aurez du monde, vous mangerez comme
bon vous semblera, vous n'aurez qu'a parler pour etre obeie. Si vous
n'etes pas contente de nous, je suis bien sure que ce ne sera pas de
notre faute.

Adieu, ma chere maman; je vous embrasse de toute mon ame, ainsi que ma
soeur et Oscar.

Donnez-moi de vos nouvelles et des leurs.




XLIII

A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX

                                Nohant, 27 octobre 1830.

Je vous remercie, mon cher enfant, de vos deux billets. Je me doutais
bien de l'exageration des rapports sur Issoudun qui nous etaient
parvenus. Il en est ainsi de toutes les nouvelles, veritables cancans
politiques, qui grossissent en roulant par le monde.

La verite a toujours quelque chose de trivial qui deplait aux esprits
poetiques. Nous sommes d'ailleurs dans le pays, dans la terre
classique de la poesie, on ne dit jamais les choses comme elles sont.
Voit-on des cochons, ce sont des elephants; des oies, ce sont des
princesses; ainsi du reste. Je suis lasse et degoutee de tout cela;
aussi je ne lis plus les journaux. J'execre l'esprit de commerage des
coteries provinciales: c'est une guerre de menteries, un assaut
d'absurdites qui fait mal au coeur, pour peu qu'on en ait. Je ne
trouve en dehors de ma vie intime, rien qui merite un sentiment
d'interet veritable.

De nos jours, l'enthousiasme est la vertu des dupes. Siecle de fer,
d'egoisme, de lachete et de fourberie, ou il faut railler ou pleurer
sous peine d'etre imbecile ou miserable. Vous savez quel parti je
prends. Je concentre mon existence aux objets de mes affections. Je
m'en entoure comme d'un bataillon sacre qui fait peur aux idees noires
et decourageantes. Absents ou presents, mes amis remplissent mon ame
tout entiere; leur souvenir y apporte la joie, efface la pointe aceree
des douleurs cuisantes, souvent repetees. Le lendemain ramene un rayon
de soleil et d'esperance. Alors je me moque des larmes de la veille.

Vous vous etonnez souvent de mon humeur mobile, de mon caractere
flexible. Ou en serais-je sans cette faculte de m'etourdir? Vous
connaissez tout dans ma vie, vous devez comprendre que, sans
l'heureuse disposition qui me fait oublier vite le chagrin, je serais
maussade et sans cesse repliee sur moi-meme, inutile aux autres,
insensible a leur affection.

Loin de la, cette faculte d'oublier m'inspire tant de reconnaissance,
m'apporte tant de consolations, que je suis fiere de pouvoir dire a
ceux qui m'aiment: "Vous me rendez le bonheur et la gaiete, vous me
dedommagez de ce qui me manque, vous suffisez a toutes mes ambitions."
Prenez votre part de ce compliment, mon enfant; car vous savez que je
vous aime comme un fils et comme un frere.

Nous differons de caractere; mais nos coeurs sont honnetes et aimants,
ils doivent s'entendre. Il me sera doux de vous avoir pour longtemps
pres de moi et de vous confier mon Maurice. Il me tarde de voir
arriver ce moment.

Bonsoir, mon fils; ecrivez-moi.




XLIV

A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE

                                Nohant, 22 novembre 1830.

Ma chere petite maman,

Vous etes bien paresseuse. Si je ne vous savais en bonnes mains et en
surete a Charleville, je serais inquiete de vous. Par ce temps-ci, on
ne sait qui vit ni qui meurt. Il y a des troubles de tous les cotes;
notre pays, tout pacifique qu'il est d'ordinaire, se mele aussi de
remuer. Des emeutes assez serieuses ont eu lieu a Bourges, a Issoudun,
voire a la Chatre; c'est la, par exemple, qu'elles ont ete le plus
vite apaisees; tout s'est tourne en plaisanterie. Bien des gens ont
fui de peur, cependant; chaque chose a son cote ridicule dans la vie.

Je me sens peu disposee a m'effrayer de l'avenir si noir qu'on nous
predit. La frayeur grossit les objets et ces hommes sanguinaires, vus
de pres, ne sont, la moitie du temps, que des ivrognes, qu'on met en
gaiete avec du vin et qui n'egorgeront personne. Ils font grand bruit
et peu de mal, quoi qu'on en dise; cependant, je suis bien aise que
vous ne soyez pas a Paris. Vous y etes tres isolee, et, dans cette
position, il est naturel qu'on ne soit pas rassure. La peur fait mal,
elle rend malade. Reposez-vous donc aupres de vos enfants, mais
n'oubliez pas les absents et parlez-moi un peu plus souvent de vous et
d'eux.

Oscar est-il au college? La sante de Caroline se raffermit-elle? Votre
presence, qu'elle desirait vivement, a du etre pour elle le meilleur
des remedes, et puis ce beau temps est excellent pour les poitrines
delicates. Soignez-la bien, elle vous le rendra; mais faites en sorte
de n'en avoir pas besoin.

J'ai ete assez malade depuis ma derniere lettre. Je cours du matin au
soir pour me dedommager de l'ennui de souffrir.

Ma belle-soeur[1] ne court guere, on peut meme dire pas du tout. Elle
est douce et bonne, point exigeante; elle se leve tard, et nous ne
nous voyons qu'au moment du diner. C'est toujours avec plaisir et
bonne intelligence. Nous passons la soiree ensemble, soiree qui n'est
pas longue; car elle se retire a neuf heures, et, moi, je vais ecrire
ou dessiner dans mon cabinet, tandis que mes deux marmots ronflent a
qui mieux mieux. Solange est superbe de graisse et de fraicheur. Je
doute qu'elle soit jolie: elle a la bouche grande et le front
saillant; mais elle a de jolis yeux, un petit nez et la peau comme du
satin. Je crois que ce sera une bonne gaillarde berrichonne.

Maurice travaille bien. Il ecrit l'orthographe passablement et son
caractere gagne beaucoup. Leontine est aussi tres gentille; enfin,
notre menage va au mieux, mais je crains que nous ne soyons forces de
nous separer bientot. Hippolyte est a Paris depuis quelques jours, il
devait y passer une quinzaine et revenir; a present, il nous mande
qu'il sera force d'y rester tout a fait, a cause de l'obligation de
faire partie de la garde nationale. Les troubles frequents qui
eclatent a Paris contraignent ce corps a une grande activite. C'est un
devoir d'homme d'en faire partie dans un temps d'agitations et de
desordres civils. Il a vu Pierret, qui venait de monter trente heures
de garde; il etait sur les dents.

Si mon frere ne peut revenir de l'hiver, probablement sa femme voudra
l'aller rejoindre. Je verrais cette separation avec regret; l'habitude
nous avait deja rendus necessaires les uns aux autres; du moins, je le
sens ainsi pour ma part; c'est un besoin pour moi de m'attacher a ceux
qui m'entourent.

Pardon de mon bavardage et de mon barbouillage. A propos, vous
occupez-vous toujours de peinture, distraction agreable dont vous vous
tirez fort bien? Le mot _barbouillage_, que je fais suivre d'un _a
propos_ assez impertinent, ne peut s'appliquer qu'a moi. Je fais des
fleurs qui ont l'air de potirons, mais ca m'amuse.

Adieu, ma chere petite mere; je vous embrasse de toute mon ame.
Emilie, mon mari et les enfants se joignent a moi et vous chargent
d'embrasser Caroline, Oscar et Cazamajou.

  [1] Madame Hippolyte Chatiron.




XLV

  A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS
  EPITRE ROMANTIQUE A MES AMIS

                                Nohant, 1er decembre 1830.

De meme que ces enfants naifs et deguenilles que l'on voit sur les
routes, armes de ces ingenieux paniers que leurs petites mains ont
tresses, apres en avoir ravi les materiaux a l'arbuste flexible qui
croit dans ces vignes que l'on voit ceindre les collines verdoyantes
de l'Indre, ramassent, pour engraisser le jardin paternel, les
immondices nutritives et fecondes (je ne sais pas precisement si le
mot est masculin ou non... je m'en moque), que les coursiers, les
mulets, les boeufs, les vaches, les pourceaux et les anes laissent
echapper, dans leur course vagabonde, comme autant de bienfaits que
l'active et ingenieuse civilisation met a profit pour ranimer la sante
debile du choufleur et la delicate complexion de l'artichaut;

De meme que ces hommes patients et laborieux qu'un sot prejuge
essayerait vainement de fletrir, et qui, munis de ces receptacles
portatifs qu'on voit egalement servir a recueillir les dons de Bacchus
et les infortunes animaux que l'on trouve parfois egares et
languissants au coin des bornes, jusqu'a ce qu'une main cruelle leur
donne la mort et les engloutisse a jamais dans la hotte parricide,
ramassent, dans ces torrents fangeux qui se brisent en mugissant dans
les egouts de la capitale, divers objets abandonnes a la parcimonieuse
industrie, qui sait tirer parti de tout, et faire du papier a lettres
avec de vieilles bottes et des chiens morts;

De meme, o mes sensibles et romantiques amis! apres une longue,
laborieuse et penible recherche, j'ai a peu pres compris la lettre
bienfaisante et sentimentale que vous m'avez ecrite, au milieu des
fumees du punch et dans le desordre de vos imaginations, naturellement
fantasques et poetiques. Triomphez, mes amis, enorgueillissez-vous des
dons que le ciel prodigue vous a departis; soyez fiers, car vous avez
droit de l'etre!

Vous avez atteint et depasse les limites du sublime. Vous etes
inintelligibles pour les autres comme pour vous-memes. Nodier palit,
Rabelais ne serait que de la Saint-Jean, et Sainte-Beuve baisse
pavillon devant vous.

Immortels jeunes hommes, mes mains vous tresseront des couronnes de
verdure quand les arbres auront repris des feuilles, le laurier-sauce
s'arrondira sur vos fronts et le chene sur vos epaules, si vous
continuez de la sorte.

Heureuse, trois fois heureuse la ville de la Chatre, la patrie des
grands hommes, la terre classique du genie!... heureuses vos mamans!
heureux aussi vos papas!

Enfants gates des Muses, nourris sur l'Olympe (pas d'allusions, je
vous prie), berces sur les genoux de la Renommee, puissiez-vous faire,
pendant toute une eternite (comme dit le forcat _delibere_
Champagnette de Lille), la gloire et l'ornement de la patrie
reconnaissante! Puissiez-vous m'ecrire souvent pour m'endormir... au
son de votre lyre pindarique, et pour detendre les muscles
buccinateurs, infiniment trop contractes, de mes joues amaigries!

Depuis ton depart,--o blond Charles, jeune homme aux reveries
melancoliques, au caractere sombre comme un jour d'orage, infortune
misanthrope qui fuis la frivole gaiete d'une jeunesse insensee, pour
te livrer aux noires meditations d'un cerveau ascetique, les arbres
ont jauni, ils se sont depouilles de leur brillante parure. Ils ne
voulaient plus charmer les yeux de personne. L'hote solitaire des
forets desertes, le promeneur melancolique des sentiers ecartes et
ombreux n'etant plus la pour les chanter, ils sont devenus secs comme
des fagots et tristes comme la nature, veuve de toi, o jeune homme.

Et toi, gigantesque Fleury, homme aux pattes immenses, a la barbe
effrayante, au regard terrible; homme des premiers siecles, des
siecles de fer; homme au coeur de pierre, homme fossile, homme
primitif, homme normal, homme anterieur a la civilisation, anterieur
au deluge! depuis que ta masse immense n'occupe plus, comme les dieux
d'Homere, l'espace de sept stades dans la contree, depuis que ta
poitrine volcanique n'absorbe plus l'air vital necessaire aux
habitants de la terre, le climat du pays est devenu plus froid, l'air
plus subtil. Les _vents_ qu'emprisonnaient tes poumons, les tempetes
qui se brisaient contre ton flanc comme au pied d'une chaine de
montagnes, se sont dechaines avec furie le jour de ton depart. Toutes
les maisons de la Chatre out ete ebranlees dans leurs fondements, le
moulin a vent a tourne pour la premiere fois, quoique n'ayant ni
ailes, ni voiles, ni pivot. La perruque de M de la Genetiere a ete
emportee par une bourrasque au haut du clocher, et la jupe de madame
Saint-O... a ete relevee a une hauteur si prodigieuse, que le grand
Chicot assure avoir vu sa jarretiere.

Et toi, petit Sandeau! aimable et leger comme le colibri des savanes
parfumees! gracieux et piquant comme l'ortie qui se balance au front
battu des vents des tours de Chateaubrun! depuis que tu ne traverses
plus avec la rapidite d'un chamois, les mains dans les poches, la
petite place ou tu semas si genereusement cette plante pectorale qu'on
appelle le _pas d'ane_ et dont Felix Fauchier a fait, grace a toi, une
ample provision pour la confection du sirop de quatre fleurs, les
dames de la ville ne se levent plus que comme les chauves-souris et
les chouettes, au coucher du soleil: elles ne quittent plus leur
bonnet de nuit pour se mettre a la fenetre, et les papillotes ont pris
racine a leurs cheveux. La coiffure languit, le cheveu deperit, le fer
a friser dort inutile sur les tisons refroidis. La main de Laurent[1],
glacee par l'age et le chagrin, tombe inactive a son cote. Les touffes
invisibles et les cache-peignes moisissent sans eclat dans la boutique
de Darnaut[2]. L'usage des peignes commence a se perdre, la brosse
tombe en desuetude et la garnison menace de s'emparer de la place. Ton
depart nous a apporte une plaie d'Egypte bien connue.

Quant a votre amie infortunee, ne sachant que faire pour chasser
l'ennui aux lourdes ailes, fatiguee de la lumiere du soleil, qui
n'eclaire plus nos promenades savantes et nos graves entretiens aux
Couperies, elle a pris le parti d'avoir la fievre et un _bon_
rhumatisme, seulement pour se distraire et passer le temps. Vous
ririez, mes camarades, si vous pouviez me voir sortir de ma chambre,
non pas comme l'Aurore aux ailes empourprees attelant d'une main
legere les chevaux du classique Phebus, dont la perruque rousse a fait
vivre les poetes pendant plusieurs siecles, mais comme la marmotte
engourdie que le Savoyard tire de sa boite et fait danser a grands
coups de baton, pour la mettre en train et lui donner l'air enjoue.

C'est ainsi que je me traine, moi qui naguere aurais defie, sur ma
bonne Lyska, un parti de miguelets. Maintenant, empaquetee de
flanelles et fraiche comme une momie dans ses bandelettes, je voyage,
en un jour, de mon cabinet au salon, et une de mes jambes est aupres
de la cheminee dudit appartement, que l'autre est encore dans la salle
a manger. Si cet etat facheux continue, je vous prie de m'acheter une
de ces brouettes dans lesquelles on voiture les culs-de-jatte dans les
rues de Paris; nous y attellerons Brave, et nous parcourrons ainsi les
villes et les campagnes, pour attirer la pitie des ames sensibles.
Fleury fera des tours de force, et Charles avalera des epees comme les
jongleurs indiens, ou des souris comme Jacques de Falaise; on lui
laissera le choix.

Et, a propos de Brave, je viens de lui rendre visite dans sa niche.
Apres les politesses d'usage, je lui ai lu le paragraphe de votre
lettre qui le concerne. Il eh a ete fort mecontent, et, me suivant
dans mon cabinet, ou il est presentement etendu devant le feu, il m'a
prie d'ecrire sous sa dictee une reponse aux accusations dont vous le
chargez. Je souscris a sa demande, et vous quitte pour servir
d'interprete a ce bon animal.

Adieu donc, mes chers camarades; ecrivez-moi souvent. Quelque betes
que vous puissiez etre, je vous promets de n'etre jamais en reste avec
vous. Je vous tiens quitte des compliments.

Pauvre Fleury! accouchez donc vite de ce fatal cholera-morbus, prenez
du tabac a fortes doses, il partira dans les eternuements.

Et vous, jeune Chariot, au milieu des tumultueux plaisirs de cette
ville de bruit et de prestiges, n'oubliez pas la plus ancienne, de vos
amies.

Une poignee de main a tous les trois, quoique Rochou-Daubert _n'aime
pas cela dans une femme_.

AURORE D.

  [1] Coiffeur a la Chatre.
  [2] Autre coiffeur a la Chatre.




XLVI

A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS

                                Nohant, 1er decembre 1830.

_Reclamation adressee par Brave, chien des Pyrenees, originaire
d'Espagne,_ garde de nuit _de profession, decore du collier a pointes,
du grand cordon de la chaine de fer et de plusieurs autres ordres
honorables._

_A Messieurs Fleury (dit le Germanique) et Duvernet (Charles), pour
offense a la personne dudit Brave et diffamation gratuite aupres de sa
protectrice, dame Aurore, chatelaine de Nohant et de beaucoup de
chateaux en Espagne, dont la description serait trop longue a
mentionner_.

Messieurs,

Je ne viens point ici faire une vaine montre de mes forces physiques
et de mes vertus domestiques. Ce n'est point un mouvement d'orgueil,
assez justifie peut-etre par la purete de mon origine, et le
temoignage d'une conduite irreprochable, qui m'engage a mettre la
patte a la plume, pour refuter les imputations calomnieuses qu'il vous
a plu de presenter a mon honoree protectrice et amie, dame Aurore, que
j'ai fidelement accompagnee et gardee jusqu'a ce jour; a cette fin de
detruire la bonne intelligence qui a toujours regne entre elle et moi,
et de lui inspirer des doutes sur mes principes politiques.

Il me serait facile de mettre au jour des faits qui couvriraient de
gloire l'espece des chiens, au grand detriment de celle des hommes. Il
me serait facile encore de vous montrer deux rangees de dents, aupres
desquelles les votres ne brilleraient guere, et de vous prouver que,
quand on veut mordre et dechirer, il n'est pas prudent de s'adresser a
plus fort que soi.

Mais je laisse ces moyens aux esprits rudes et grossiers qui n'en ont
point d'autres. Je dedaigne des adversaires dont la defaite ne me
rapporterait point de gloire, et dont je viendrais aussi facilement a
bout que des chats que je surprends a vagabonder la nuit autour du
poulailler, au lieu d'etre a leur poste a l'armee d'observation contre
les souris et les rats.

Je ne veux employer avec vous que les armes du raisonnement. Mon
caractere paisible prefere terminer a l'amiable les discussions ou la
rigueur n'est pas absolument necessaire. Accoutume des l'enfance et,
pour me servir de l'expression de M. Fleury, _des mon bas age_, a des
etudes graves et utiles, j'ai contracte le gout des meditations
profondes. J'ai reussi a l'inspirer au chien Bleu, qui ne manque pas
d'intelligence. Je prends plaisir a m'entretenir avec lui sur toute
sorte de matieres, lorsque, couches au clair de la lune sur le fumier
de la basse-cour, durant les longues nuits d'hiver, nous examinons le
cours des astres et leurs rapports avec le changement des saisons et
le systeme entier de la nature. C'est en vain que j'ai voulu ameliorer
l'education et reformer le jugement de mon autre camarade, l'oncle
Mylord, que vous appelez epileptique et convulsionnaire; car, dans la
frivolite de vos railleries mordantes, vous n'epargnez pas, messieurs,
les personnes les plus dignes d'interet et de compassion par leurs
infirmites et leurs disgraces.

Quoi qu'il en soit, messieurs, je ne m'adjoindrai pas dans cette
defense le susdit oncle Mylord, parce que, sa complexion nerveuse ne
le rendant propre qu'aux beaux-arts, il fait societe a part et passe
la majeure partie de son temps dans le salon, ou on lui permet de se
chauffer les pattes en ecoutant la musique, dont il est fort amateur,
pourvu qu'il ne lui _echappe_ aucune impertinence; ce qui
malheureusement, vous le savez, messieurs, lui arrive quelquefois. Je
dois en meme temps vous declarer que, dans le systeme de defense que
j'ai adopte, j'ai ete puissamment aide par les lumieres et les
reflexions du chien Bleu. La franchise m'oblige a reconnaitre les
talents et le merite de cette personne estimable, que vous n'avez pas
craint d'envelopper dans vos soupcons injurieux sur notre patriotisme
et notre moralite.

D'abord, examinons les faits qu'on m'attribue.

M. Fleury, mon principal accusateur, pretend:

1 deg. Que moi, Brave, assis sur mon posterieur, j'ai ete surpris par lui,
Fleury, reflechissant aux malheurs que des _factieux_ out attires sur
la tete de l'ex-roi de France Charles X.

M. Fleury insiste sur l'expression de _factieux_ dont il assure que je
me suis servi.

2 deg. Il pretend m'avoir surpris lisant _la Quotidienne_ en cachette. Et,
d'apres ces deux chefs d'accusation, il ne craint pas de se repandre
en invectives contre ma personne, de me traiter tour a tour de
carliste, de jesuite, d'ultramontrain, de serpent, de crocodile, de
boa, d'hypocrite, de chouan, de Ravaillac!

Quelle ame honnete ne serait revoltee a cette epouvantable liste
d'epithetes infamantes; epithetes gratuitement deversees sur un chien
de bonne vie et moeurs, d'apres deux accusations aussi frivoles,
aussi, peu averees!

Mais je meprise ces outrages et n'en fais pas plus de cas que d'un os
sans viande.

M. Fleury ment a sa conscience lorsqu'il rapporte avoir entendu sortir
de ma gueule le mot de factieux applique aux glorieux liberateurs de
la patrie. Je vous le demande, o vous qui ne craignez pas de fletrir
la reputation d'un chien paisible, ai-je pu me rendre coupable d'une
aussi absurde injustice? Pouvez-vous supposer que j'aie le moindre
interet a meconnaitre les bienfaits de la Revolution? N'est-ce pas
sous l'abominable prefecture d'un favori des Villele et des Peyronnet,
que les chiens out ete proscrits comme, du temps d'Herode, le furent
d'innocents martyrs enveloppes dans la ruine d'un seul?

N'est-ce pas en faveur des prerogatives de la noblesse et de
l'aristocratie que l'entree des Tuileries fut interdite aux chiens
libres, accordee seulement comme un privilege a cette classe degradee
des bichons et des carlins, que les douairieres du noble faubourg
trainent en laisse comme des esclaves au collier dore? Oui, j'en
conviens, il est une race de chiens devouee de tout temps a la cour et
avilie dans les antichambres: ce sont les carlins, dont le nom offre
assez de similitude avec celui de carlistes, pour qu'on ne s'y
meprenne point. Mais nous, descendants des libres montagnards des
Pyrenees, race pastorale et agreste, nous qui, au milieu des neiges et
des rocs inaccessibles, gardons contre la dent sanglante des loups et
des ours, contre la serre cruelle des aigles et des vautours, les
jeunes agneaux et les blanches brebis de la romantique vallee
d'Andore!... Ah! ce souvenir de ma patrie et de mes jeunes ans
m'arrache des larmes involontaires! Je crois voir encore mon
respectable pere, le vaillant et redoutable _Pigon_, avec son triple
collier de pointes de fer, ou la depouille sanglante des loups avait
laisse de glorieuses empreintes. Je le vois se promener
majestueusement au milieu du troupeau, tandis que les brebis se
rangeaient en haie sur son passage dans une attitude respectueuse,
tandis que moi, faible enfant, je jouais entre les blanches pattes de
ma mere _Tanbella_, vive Espagnole a l'oeil rouge et a la dent aigue!
Je crois entendre la voix du pasteur chantant la ballade des montagnes
aux echos sauvages, etonnes de repondre a une voix humaine dans cette
apre solitude. Je retrouve dans ma memoire son costume etrange, son
cothurne de laine rouge, appele _spardilla_; son berret blanc et bleu,
son manteau taillade et sa longue espingole plus fidele gardienne de
son troupeau que la houlette, paree de rubans, que les bergeres de
Cervantes portaient au temps de l'age d'or.

Je revois les pics menacants, embellis de toutes les couleurs du
prisme refletees sur la glace seculaire; les torrents ecumeux, dont la
voix terrible assourdit les simples mortels; les lacs paisibles bordes
de safran sauvage et de rochers blancs comme le marbre de Paros; les
vieilles forteresses mauresques abandonnees aux lezards et aux
choucas, les forets de noirs sapins, et les grottes imposantes comme
l'entree du Tartare.--Pardonnez a ma faiblesse, ce retour sur un temps
pour jamais efface de ma destinee, et qui remplit mon coeur de
melancolie.

Mais, dites-moi, Fleury, si vous avez autant d'ame qu'un chien comme
moi peut en avoir, pensez-vous qu'un simple et hardi montagnard soit
un digne courtisan du despotisme, un conspirateur dangereux, un
affilie de Lulworth. Non, vous ne le pensez pas! Vous avez pu me voir
lire _la Quotidienne_: ma maitresse la recoit, et je ne la soupconne
pas d'etre infectee de ces gothiques prejuges, de ces haineux
ressentiments. Je la lis comme vous la liriez, avec degout et mepris,
pour savoir seulement jusqu'ou l'acharnement des partis peut porter
des hommes egares. Mais combien de fois, transporte d'une vertueuse
indignation, j'ai fait voler d'un coup de patte, ou mis en pieces d'un
coup de dent, ces feuilles empreintes de mauvaise foi et d'esprit de
vengeance!

Cessez de le dire, et vous, ma chere maitresse, mon estimable amie,
gardez-vous de le croire. Jamais Brave, jamais le chien honore de
votre confiance et enchaine par vos bienfaits, ne meconnaitra ses
devoirs et n'oubliera le sentiment de sa dignite. Qu'on vienne, au nom
de Charles X ou de Henri V, attaquer votre tranquille demeure, vous
verrez si Brave ne vaut pas une armee. Vous reconnaitrez la purete de
son coeur indignement meconnue par vos frivoles amis, vous jugerez
alors entre eux et moi!

Et vous, jeunes gens sans experience et sans frein, j'ai pitie de
votre jeunesse et de votre ignorance. Mon ame genereuse, incapable de
ressentiment, veut oublier vos torts et pardonner a votre legerete:
soyez donc absous et revenez sans crainte egayer les ennuis de ma
maitresse solitaire. Vous n'avez rien a redouter de ma vengeance.
Brave vous pardonne!

Que tout soit oublie, et, si vous etes d'aussi bonne foi que moi,
qu'un embrassement fraternel soit le sceau de notre reconciliation, je
vous offre ma patte avec franchise et loyaute et joins ici, pour votre
surete personnelle, un sauf-conduit qui vous mettra a couvert des
ressentiments que votre lettre aurait pu exciter dans les environs.


Brave, seigneur chien, maitre commandant, general en chef et
inspecteur de toute la chiennerie du pays: a Mylord, au chien Bleu, a
Marchant, a Labrie, a Charmette, a Capitaine, a Pistolet, a Caniche, a
Parpluche, a Mouche, a tous les chiens jeunes ou vieux, males ou
femelles, ras ou tondus, grands ou petits, galeux ou enrages, infirmes
ou podagres, hargneux ou arrogants, domicilies dans le bourg de
Nohant, dans celui de Montgivray, dans la maison a Rochette, a la
Tuilerie, etc., et tous autres lieux situes entre la Chatre et Nohant:

Defense vous est faite, _sous peine de mort_, de mordre, poursuivre,
menacer ou insulter les individus ci-dessous mentionnes:

Charles Duvernet, Alphonse Fleury;

Lesquels seront porteurs du present sauf-conduit, que nous leur avons
delivre le 1^er decembre 1830, en notre niche, en presence du chien
Bleu et de madame Aurore D..

_Signe_ BRAVE.




XLVII

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS

                                Nohant, mercredi, 3 decembre 1830.

Mon cher enfant,

Si vous aimiez les compliments, je vous dirais que vous m'avez ecrit
une lettre vraiment remarquable de jugement, d'observation, de
raisonnement et meme de style; mais vous m'enverriez promener.

Je vous dirai tout bonnement que vos reflexions me paraissent justes.
J'ai assez de confiance dans le jugement que vous me donnez en
tremblant et sans y avoir confiance vous-meme.

Comme vous, je pense que le grand compagnon de ce petit monsieur est
sans moyens et sans moeurs; c'est aussi, je crois, un etre fort
ordinaire, sans vices ni defauts choquants. Sa physionomie (vous savez
que je tiens a cet indice) promet de la franchise et de la douceur.
Cependant les choses vont assez mal en sa faveur. Il a fait
declarations, protestations et supplications a la pauvre enfant, qui
ne doute pas plus de leur solidite que de la clarte du soleil. Et
pourtant, depuis son depart (au mois d'aout), il n'a pas donne signe
de vie a la famille. Quand on questionne _l'autre,_ reste a Paris et
qui est (je le crains bien, entre nous) l'amant en titre de la mere,
il repond des balivernes. Je suppose que le _monsieur_ etait sincere
aux pieds de la jeune fille. Comment eut-il pu ne pas l'etre? Elle est
charmante de tous points. Mais, une fois eloigne d'elle, la froide
raison,--des raisons d'interets sans doute, car on m'assure qu'il a de
la fortune, et elle n'a rien,--les parents, la legerete, l'absence, un
parti plus avantageux, que sais-je? la jolie et douce enfant est
oubliee sans doute. Dans l'ignorance de son coeur, elle le pleurera
comme s'il en valait la peine. _Si jeunesse savait_! Quoi qu'il
arrive, je vous remercie de vos lumieres et je vous tiendrai au fait
des evenements. J'abrege sur cet article, car j'ai bien autre chose a
vous dire.

Sachez une nouvelle etonnante, surprenante... (pour les adjectifs,
voyez la lettre de madame de Sevigne, que je n'aime guere, quoi qu'on
dise!), sachez qu'en depit de mon inertie et de mon insouciance, de ma
legerete a m'etourdir, de ma facilite a pardonner, a oublier les
chagrins et les injures, sachez que je viens de prendre un _parti
violent_. Ce n'est pas pour rire, malgre le ton de badinage que je
prends. C'est tout ce qu'il y a de plus serieux. C'est encore la un de
ces secrets qu'on ne confie pas a trois personnes. Vous connaissez mon
interieur, vous savez s'il est tolerable. Vous avez ete etonne vingt
fois de me voir relever la tete le lendemain, quand la veille on me
l'avait brisee. I1 y a un terme a tout. Et puis les raisons qui
eussent pu me porter plus tot a la resolution que j'ai prise,
n'etaient pas assez fortes pour me decider, avant les nouveaux
evenements qui viennent de se produire. Personne ne s'est apercu de
rien. Il n'y a pas eu de bruit. J'ai simplement trouve un paquet a mon
adresse, en cherchant quelque chose dans le secretaire de mon mari. Ce
paquet avait un air solennel qui m'a frappee. On y lisait: _Ne
l'ouvrez qu'apres ma mort._

Je n'ai pas eu la patience d'attendre que je fusse veuve. Ce n'est pas
avec une tournure de sante comme la mienne qu'on doit compter survivre
a quelqu'un. D'ailleurs, j'ai suppose que mon mari etait mort et j'ai
ete bien aise de voir ce qu'il pensait de moi durant sa vie. Le paquet
m'etant adresse, j'avais le droit de l'ouvrir sans indiscretion, et,
mon mari se portant fort bien, je pouvais lire son testament de
sang-froid.

Vive Dieu! quel testament! Des maledictions, et c'est tout! Il avait
rassemble la tous ses mouvements d'humeur et de colere contre moi,
toutes ses reflexions sur ma _perversite_, tous ses sentiments de
mepris pour mon caractere. Et il me laissait cela comme un gage de sa
tendresse! Je croyais rever, moi qui, jusqu'ici, fermais les yeux et
ne voulais pas voir que j'etais meprisee. Cette lecture m'a enfin
tiree de mon sommeil. Je me suis dit que, vivre avec un homme qui n'a
pour sa femme ni estime ni confiance, ce serait vouloir rendre la vie
a un mort. Mon parti a ete pris et, j'ose le dire, _irrevocablement_.
Vous savez que je n'abuse pas de ce mot.

Sans attendre un jour de plus, faible et malade encore, j'ai declare
ma volonte et decline mes motifs avec un aplomb et un sang-froid qui
l'ont petrifie. Il ne s'attendait guere a voir un etre comme moi se
lever de toute sa hauteur pour lui faire tete. Il a gronde, dispute,
prie. Je suis restee inebranlable. _Je veux une pension, j'irai a
Paris, mes enfants resteront a Nohant._ Voila le resultat de notre
premiere explication. J'ai paru intraitable sur tous les points.
C'etait une feinte, comme vous pouvez croire. Je n'ai nulle envie
d'abandonner mes enfants. Quand il en a ete convaincu, il est devenu
doux comme un mouton. Il est venu me dire qu'il affermerait Nohant,
qu'il ferait maison nette, qu'il emmenerait Maurice a Paris et le
mettrait au college. C'est ce que je ne veux pas encore. L'enfant est
trop jeune et trop delicat. En outre, je n'entends pas que ma maison
soit videe par mes domestiques, qui m'ont vue naitre et que j'aime
presque comme des amis. Je consens a ce que le train en soit reduit,
parce que ma modeste pension rendra cette economie necessaire. Je
garderai Vincent[1] et Andre[2] avec leurs femmes, et Pierre[3]. Il y
aura assez de deux chevaux, de deux vaches, etc., etc.; je vous fais
grace du tripotage. De cette maniere, je serai _censee_ vivre de mon
cote. Je compte passer une partie de l'annee, _six mois au moins_, a
Nohant, pres de mes enfants, voire pres de mon mari, que cette lecon
rendra plus circonspect. Il m'a traitee jusqu'ici comme si je lui
etais odieuse. Du moment que j'en suis assuree, je m'en vais.
Aujourd'hui, il me pleure, tant pis pour lui! je lui prouve que je ne
veux pas etre supportee comme un fardeau, mais recherchee et appelee
comme une compagne libre, qui ne demeurera pres de lui que lorsqu'il
en sera digne.

Ne me trouvez pas impertinente. Rappelez-vous comme j'ai ete humiliee!
cela a dure huit ans! En verite, vous me le disiez souvent, les
faibles sont les dupes de la societe. Je crois que ce sont vos
reflexions qui m'ont donne un commencement de courage et de fermete.
Je ne me suis radoucie qu'aujourd'hui. J'ai dit que je consentirais a
revenir si ces conditions etaient acceptees, et elles le seront.

Mais elles dependent encore de quelqu'un, ne le devinez-vous pas?
C'est de vous, mon ami, et j'avoue que je n'ose pas vous prier, tant
je crains de ne pas reussir. Cependant voyez quelle est ma position:
si vous etes a Nohant, je puis respirer et dormir tranquille; mon
enfant sera en de bonnes mains, son education marchera, sa sante sera
surveillee, son caractere ne sera gate ni par l'abandon ni par la
rigueur outree. J'aurai par vous de ses nouvelles tous les jours, de
ces details qu'une mere aime tant a lire. Si je laisse mon fils livre
a son pere, il sera gate aujourd'hui, battu demain, neglige toujours,
et je ne retrouverai en lui qu'un mechant polisson. On ne m'ecrira que
pour me le faire malade, afin de me contrarier ou me faire revenir.

Si ce devait etre la son sort, j'aimerais mieux supporter le mien tel
qu'il est aujourd'hui et rester pres de lui, pour adoucir du moins la
brutalite de son pere.

D'un autre cote, mon mari n'est pas aimable, madame Bertrand ne l'est
pas non plus; mais on supporte d'une femme ce qu'on ne supporte pas
d'un homme, et, pendant trois mois d'ete, trois mois d'hiver (c'est
ainsi que je compte partager mon temps), ferez-vous aux interets de
mon fils, c'est-a-dire a mon repos, a mon bonheur, le sacrifice de
supporter un interieur triste, froid et ennuyeux? Prendrez-vous sur
vous d'etre sourd a des paroles aigres et indifferent a un visage
refrogne? Il est vrai de dire que mon mari a entierement change
d'opinion a votre egard et qu'il ne vous a donne, cette annee, aucun
sujet de plainte; mais, a l'egard des gens qu'il aime le mieux, il est
encore fort maussade parfois. Helas! je n'ose pas vous prier, tandis
que, la famille Bertrand, riche et aujourd'hui dans une position
brillante, vous offre mille avantages, le sejour de Paris, ou
peut-etre elle va se fixer, par suite de la nomination du general a la
tete de l'Ecole polytechnique.

Que ferai-je si vous me refusez? De quel droit insisterai-je pour vous
faire pencher en ma faveur? Qu'ai-je fait pour vous, et que suis-je
pour que vous me rendiez un service que personne ne me rendrait? Non,
je n'ose pas vous prier, et, cependant, je vous benirais si vous
exauciez ma priere, toute ma vie serait consacree a vous remercier et
a vous cherir comme l'etre a qui je devrais le plus. Si une
reconnaissance profonde, une tendresse de mere peuvent vous payer d'un
tel bienfait, vous ne regretterez point de m'avoir sacrifie, pour
ainsi dire, deux ans de votre vie. Mon coeur n'est pas froid, vous le
savez, et je sens qu'il ne restera point au-dessous de ses
obligations.

Adieu; repondez-moi courrier par courrier, cela est bien important
pour la conduite que j'ai a tenir vis-a-vis de mon mari. Si vous
m'abandonnez, il faudra que je plie et me soumette encore une fois.
Ah! comme on en abusera!

Adressez-moi votre lettre _poste restante_. Ma correspondance n'est
plus en surete. Mais, grace a cette precaution, vous pouvez me parler
librement. Adieu; je vous embrasse de tout mon coeur.

  [1] Cocher.
  [2] Valet de chambre.
  [3] Jardinier.




XLVIII

AU MEME

                                Lundi soir. Notant, 8 decembre 1830.

Mon cher enfant,

Laissez-moi vous benir, et n'essayez point de diminuer le prix de ce
que vous faites pour moi. Ne dites pas que vous ne faites que remplir
un engagement, tenir une promesse. Du moment que les nouveaux chagrins
que j'ai eprouves m'ont mise dans la necessite de quitter Nohant une
partie de l'annee, vous etiez degage de tout lien. Vous pouviez me
dire: "J'ai fait le sacrifice de mes interets et de toute mon ambition
a l'espoir de vivre pres d'une amie; mais je ne me suis pas engage a
veiller sur ses enfants en son absence et a supporter l'ennui de la
solitude pendant l'autre moitie de l'annee." Quand je vous ai offert
un sort moins brillant, mais plus doux peut-etre que celui dont vous
jouissez actuellement, je ne prevoyais pas les circonstances ou je me
trouve aujourd'hui. Je me disais que mon amitie vous dedommagerait des
avantages de la fortune, et je vous connaissais assez pour esperer que
vous gouteriez le bonheur sans eclat que mon affection vous
promettait. Maintenant que je me vois forcee de prendre un parti
severe et d'assurer mon repos, ma liberte, par une residence de six
mois par an a Paris, c'est en tremblant que je vous demande de me
consacrer votre temps. Loin de revendiquer comme un droit la promesse
que vous me fites, je vous en affranchis entierement. Si c'est a
l'honneur seul que je dois votre noble conduite a mon egard, je vous
rends votre liberte, sans que, pour cela, vous perdiez mon estime.
Non, mon cher enfant, je ne veux rien devoir qu'a votre amitie. Je ne
veux point me soustraire a la reconnaissance en considerant votre
sacrifice comme l'accomplissement d'un devoir. Je le regarderai toute
ma vie comme une preuve d'affection si grande, que je ne pourrai
jamais assez la reconnaitre. Je me dirai toujours que c'est par
devouement d'amitie, et non par principe de conscience, que vous avez
accepte mes propositions, modifiees comme elles le sont par les
chagrins de mon interieur.

Je vous renvoie les deux lettres que vous m'avez confiees. Je ne
m'abuse point sur le desavantage pecuniaire qui resulte pour vous
d'abandonner la famille Bertrand. Personne ne comprendra le
desinteressement et la noblesse de votre conduite. Votre mere seule en
sera un bon juge. Je souffre, je l'avoue, de l'idee que le secret de
mon interieur sortira de vos mains. Je sais que votre mere gardera ce
secret comme vous-meme; mais la mort, cet accident imprevu et
inevitable, peut changer etrangement la destination des ecrits. J'ai
pour principe de detruire sans tarder tout papier contenant des
particularites dont la decouverte serait nuisible a la reputation ou
au bonheur de quelqu'un. Voila le seul motif qui m'engageait a vous
prier de bruler ma lettre. Si vous la faites passer a votre mere,
priez-la donc de le faire. Vous devez reconnaitre comme moi l'utilite
de cette mesure. Si quelque autre personne que vous ou elle venait a
decouvrir les torts de mon mari, je me ferais un reproche eternel de
les avoir retraces.

Quand a madame Saint-A..., je ne suis guere surprise de ses intentions
_officieuses_ a mon egard. Je n'ai jamais fait la folie de croire en
elle; aussi je ne puis etre offensee de sa conduite envers moi, quelle
qu'elle puisse etre.

Je ne puis rien vous promettre pour le voyage a Nimes. Ce n'est pas la
consideration de l'argent qui m'arrete le plus. Ce voyage doit etre
peu dispendieux. Mais je serai desormais dans une position qui me
prescrira beaucoup de prudence dans mes demarches. Le bon accord que,
malgre ma separation d'avec mon mari, je veux conserver dans tout ce
qui concernera mon fils, m'obligera a le menager de loin comme de
pres. J'ai deja reconnu que ce projet ne lui souriait point.
Desormais, je ne dois laisser aucune prise contre moi, ou tout le
fruit de mon energie serait perdu et j'aurais fourni des armes contre
moi-meme.

J'eprouve un autre chagrin tres vif: c'est de n'avoir pas une obole
dont je puisse disposer maintenant. Si j'etais a Paris, je vous
trouverais de l'argent dans la journee. Je vendrais mes effets plutot
que de ne pas vous rendre un service; mais, ici, que faire? Je suis
dans une position delicate envers mon mari. Je lui dois; c'est-a-dire
que je suis en avance de la pension qu'il me fait. Cela ne m'a pas
empechee de lui adresser une demande, aussitot votre lettre recue.
J'ai eprouve un refus assez poli, mais tres decisif. Plaignez-moi, je
ne maudis mon defaut d'ordre jamais autant que lorsqu'il m'empeche de
servir l'amitie! Cependant, si vous ne pouvez trouver d'argent
ailleurs, je tacherai d'en emprunter sans qu'on le sache, quoique je
sois deja criblee de dettes, que j'acquitterai, Dieu sait comment!
Repondez-moi immediatement, _poste restante a la Chatre_.

Mes affaires domestiques s'eclaircissent. Mon frere me soutient un peu
et m'offre son appartement a Paris jusqu'au mois de mars. Pendant ce
temps, il restera ici avec sa femme. A cette epoque, je reviendrai et
je passerai quelque temps a Nohant pour vous y installer. Je partirai
pour Paris des que serai retablie. Je suis encore tres souffrante. Si
vous pouvez venir passer une journee a Chateauroux, je vous
previendrai, afin que nous puissions causer a mon passage en cette
ville.

Adieu, mon cher enfant; je suis encore assez faible, mais j'ai assez
de tete et de coeur pour sentir vivement ce que vous faites pour moi.
Vous aurez beau vous defendre de mes benedictions avec votre rudesse
spartiate, je vous poursuivrai jusqu'a la mort de mes remerciements et
de mon ingratitude. _Prenez-le comme vous voudrez_, comme dit mon
vieux cure.

Bonsoir donc, mon cher fils; parlez de moi a votre mere. Dites-lui que
je la venere sans la connaitre, ou plutot que je la connais tres bien
sans l'avoir vue. Certes, je voudrais qu'elle me connut aussi et
qu'elle sut combien son enfant m'est cher.




XLIX

AU MEME

                                (En cas d'absence: _a Paris,
                                Boulevard Poissonniere_, n deg. 20.)

Nohant, 27 decembre 1830.

Qu'etes-vous donc devenu mon cher enfant? Ou etes-vous? Pourquoi ne me
donnez-vous pas signe de vie? Je suis vraiment inquiete. Dans un
moment de crise comme celui que j'ai traverse, j'aurais eu besoin de
votre amitie, de vos encouragements. Vous ne m'avez ecrit qu'un tres
petit mot. Il est vrai qu'il renfermait bien des choses. Depuis, je
vous ai ecrit, pour vous dire tout le bien que vous m'aviez apporte.
Je vous en remerciais dans l''effusion de mon coeur. Votre modestie
farouche s'est-elle offensee de quelques-unes de mes expressions?
Apres ce qui m'est arrive, j'ai sujet de trembler. Peut-etre est-ce la
raison de votre silence. Vous craignez peut-etre de tomber dans les
mains des infideles. Rassurez-vous. Maintenant madame Decerf ne remet
mes lettres qu'a moi, et celles qui me sont adressees _poste restante_
sont doublement assurees de me parvenir. Peut-etre aussi etes-vous a
Paris? Je ne vois personne qui puisse me dire ou est la famille du
general. Je suis tourmentee de ne rien savoir et de tout apprehender.
N'etes-vous pas malade? Me boudez-vous? et pourquoi? Enfin qu'y
a-t-il?

Je pars le 4 janvier pour Paris. Si vous etes a la Leuf, ne pourrai-je
vous voir un instant a Chateauroux? Si vous me repondez
affirmativement, je partirai d'ici le matin, afin de passer une partie
de la journee avec vous; sinon, je ne ferai que traverser Chateauroux.

Adieu mon cher enfant; ma sante est mediocrement retablie. Mon
interieur est calme.




L

A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

                                Paris; janvier 1831

Mon cher enfant,

Je suis arrivee bien lasse! J'ai ete obligee de m'arreter quelques
heures a Orleans. La chaise de poste ne fermait pas, j'etais glacee.
Je ne suis arrivee a Paris qu'a minuit. J'etais bien embarrassee de ma
voiture, parce qu'il n'y a pas de cour dans la maison que j'habite et
que je ne pouvais pas la laisser passer la nuit dans la rue. Enfin je
l'ai fourree a l'hotel de Narbonne[1]. Je me suis rechauffee, reposee;
j'ai arrange et termine pour le mieux une affaire qui m'occupait
beaucoup. Maintenant je vais faire mon demenagement, me reposer
encore; et puis je retournerai vers toi, mon petit mignon, dans huit
jours au plus.

Embrasse ton papa et ta grosse mignonne pour moi. Tu m'avais promis de
m'ecrire tout de suite; ecris-moi donc, petit drole. Je n'ai pas
encore eu le temps de voir ton oncle. Je pense que je le verrai
aujourd'hui.

Adieu, mon cher mignon. Je t'embrasse mille fois.

Ta mere.

Que faut-il que je t'apporte?

  [1] Propriete de George Sand, a Paris




LI

AU MEME

                                Paris, 8 janvier 1831

J'ai recu ta petite lettre, mon cher enfant. J'ai eu bien du chagrin
de voir que tu as ete malade: tu avais mange un peu trop de chocolat,
je me le rappelle. N'en mange donc plus; soigne-toi bien. J'espere que
tu m'ecriras bientot que tu es tout a fait gueri.

Sois sur, mon petit amour, que j'ai eu aussi beaucoup de chagrin de te
quitter et que je serai bien heureuse de te revoir. J'aurais mieux
aime t'emmener que de venir toute seule a Paris, tu le sais bien; mais
tu ne te serais guere amuse ici. Tu n'aurais pas ete si bien qu'a
Nohant, ou tout le monde t'aime et s'occupe de toi.

Bientot tu auras Boucoiran, qui t'aime bien aussi et qui te fera
travailler, sans te fatiguer. Tu dois bien savoir qu'il n'est pas
mechant; il ne faut pas que tu aies du chagrin pour cela. Quand tu
travailles bien, tu sais comme on te caresse et comme tout le monde
est content; ton papa et ta maman surtout, qui seraient si heureux de
te voir bien savant et bien aimable! Sois donc bien doux et bien gai;
joue, mange, cours, ecris-moi et aime-moi toujours bien.

Adieu, mon cher enfant; je t'embrasse mille fois.

Ta maman.

Parle-moi de ta petite soeur et embrasse-la pour moi.




LII

AU MEME

                                Paris, 10 janvier 1831

Je suis inquiete de toi, mon cher enfant. Tu m'as ecrit pour me dire
que tu avais ete malade; ne l'es-tu pas encore? Si je ne recois pas de
tes nouvelles aujourd'hui, j'aurai bien du chagrin. Ecris-moi donc
exactement deux fois par semaine, je t'en prie; si tu es malade, prie
ton papa ou ton oncle de m'ecrire. Pour moi, je me porte bien et je
cours beaucoup; mais je n'ai pas encore ete au spectacle, parce que je
travaille le soir. J'ai ete trois fois chez ta bonne maman Dudevant
sans pouvoir la trouver. Il parait qu'elle sort souvent. Je lui ai
laisse ta lettre, et j'y retournerai aujourd'hui.

J'ai deja marchande ton habit de garde national, il sera bien joli,
j'y joindrai un schako avec une flamme rouge. Je voudrais que tu
pusses voir les hussards d'Orleans. Tu aurais bien envie d'etre
habille comme eux. Ils ont une veste gris bleu garnie de mouton noir
et un pantalon rouge; le plumet est noir, il n'y a rien de plus
elegant.

J'ai vu M. Blaize[1] qui m'a bien demande de tes nouvelles. Dis a ton
papa de dire a madame Decerf que j'ai fait sa commission. Dis-lui
aussi de me donner des nouvelles de madame Duteil. Je n'ai pas encore
le temps d'ecrire des lettres. Je n'ecris qu'a toi.

Embrasse bien ton papa pour moi, ainsi que ton oncle et ta tante. Dis
a ton oncle qu'en descendant son escalier un peu trop fort, j'ai fait
ecrouler douze marches. Embrasse bien fort ta soeur de la part de sa
maman; parle-t-elle un peu de moi? Et Leontine se porte-t-elle bien?
Enfin donne-moi des nouvelles de tout le monde, et dis bien des choses
de ma part a Eugenie, a Francoise, etc.

Adieu, mon cher amour; ecris-moi donc et surtout porte-toi bien, sois
sage, et aime toujours ta mere, qui t'embrasse mille et mille fois.

  [1] Artiste peintre qui avait fait les miniatures de George Sand et
    de son fils, l'annee precedente.




LIV

A JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX

                                Mercredi. Paris, 13 janvier 1831

Mon cher ami,

Je suis enfin libre; mais je suis loin de mes enfants. Quand vous
serez pres d'eux, je serai moins triste de leur absence; je veux dire
que l'inquietude ne se joindra pas a ma tristesse. Merci, mon cher
enfant, merci! Que Dieu rende a votre mere tout le bien que vous ferez
a mon fils. Parlez de moi souvent, qu'il ne desapprenne point a
m'aimer. J'ai dit, en partant, qu'on vous donnat la chambre que vous
desirez. Si on l'avait oublie, faites-vous-la donner en arrivant. Je
ne vous parle pas de la conduite a tenir avec mon mari, pour conserver
la bonne intelligence necessaire. Vous savez maintenant qu'il faut se
garder de prendre mon parti, sous peine d'etre hai; qu'il faut laisser
soutenir les paradoxes les plus injustes et les plus absurdes, sans
donner signe de blame, etc. Je sais, de mon cote, qu'on ne se conduira
peut-etre pas toujours a votre egard avec l'amitie que vous meritez.
Les coeurs sont secs et ne s'ouvriront pas pour vous.

Il est necessaire que vous ayez une grande autorite sur Maurice; mais
il ne faut pas que vous ayez l'air de la disputer a son pere.
Affectez, au contraire, d'adherer a tout ce qu'il vous dira, et faites
au fond comme vous jugerez bon. Il n'a pas de constance dans les
idees, il ne s'inquietera pas de l'effet de ses avis. Ensuite prenez
garde a vos lettres et aux miennes. Mettez-y toute votre prudence
naturelle. Je vous prie de m'ecrire au moins une fois par semaine et
de m'avertir si Maurice etait serieusement malade. Eux n'y
manqueraient pas, je le sais bien; mais ils ne feraient pas faute
d'exagerer son mal, soit pour me faire revenir plus vite, soit pour me
faire de la peine. En verite, ils m'en ont assez fait, souvent pour le
seul plaisir qu'ils y trouvaient. Vous, vous me direz la verite; si
l'un de mes enfants tombait malade, je me conformerais entierement a
votre avis de revenir ou de rester. J'aurais de l'inquietude ou je
n'en aurais pas, suivant votre assertion. Vous m'epargnerez la douleur
tant que vous pourrez, je le sais. Vous ne m'abuserez pas non plus par
une aveugle confiance.

Je vous ecrirai plus au long dans quelques jours, pour vous dire ce
que je fais ici. Je m'embarque sur la mer orageuse de la litterature.
Il faut vivre. Je ne suis pas riche maintenant, mais je me porte bien,
et, quand de longues lettres de vous me parleront de votre amitie et
de mon fils, je serai gaie.

Un mot cependant avant de vous dire bonsoir. Vous m'avez mal comprise
si vous avez cru que ce serait par rapport aux _convenances, a
l'opinion_, que j'ai refuse de vous accompagner a Nimes. Les
convenances sont la regle des gens sans ame et sans vertu. L'opinion
est une prostituee qui se donne a ceux qui la payent le plus cher. Ce
n'est pas non plus pour ne pas deplaire a mon mari. Je m'explique. Ce
n'est pas a cause de l'humeur qu'il en aurait, et des reproches amers
ou mordants qui m'en reviendraient. Vous remarquez fort bien que j'ai
brave cette humeur et supporte ces reproches en beaucoup d'autres
occasions. J'ajouterai que je l'ai fait souvent pour des gens que
j'aimais bien moins que vous. Mais c'est a cause de _vous_. C'est
parce que je ne veux pas que vous deveniez un objet de mefiance et
d'aversion qu'on chercherait a eloigner. Vous pensez rester plus de
deux ans avec nous? Je ne le sais pas, mon enfant; mais je voudrais
que ce fut pour toute la vie. Or vous temoigner une preference
marquee, une estime particuliere, ce serait... Au reste, vous savez
comme cela a reussi _autrefois_ entre nous. Ils m'ont appris qu'il
fallait cacher mes plus nobles affections, comme des sentiments
coupables. Ne voulant pas les rompre, je saurai avoir a cause de vous,
mon cher Jules, des menagements que je dedaignerais s'il ne s'agissait
que de moi.

Bonsoir, cher enfant; je vous aime bien, et serai toujours votre
seconde mere. Ecrivez-moi aussitot que vous serez chez nous. Dites-moi
un peu comment ou me traite la-bas. Il est toujours bon de savoir ce
que les autres pensent de vous.

Je vous embrasse de tout mon coeur.




LV

A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE

                                Paris, 18 janvier 1831.

Ma chere petite maman,

L'ami Pierret m'a lu ce matin le passage de votre lettre me
concernant. Je vous remercie du desir que vous temoignez de me voir.
Il est bien reciproque. Je compte rester ici deux mois au moins, ainsi
je ne puis manquer de vous embrasser cette annee. Je n'oserais pas
vous prier d'avancer pour moi votre retour. Je craindrais trop de
causer du chagrin a Caroline, si heureuse de vous avoir pres d'elle.
Elle me reprocherait peut-etre de vous enlever. Ne croyez point, comme
vous semblez le temoigner a notre ami Pierret, que j'eprouve aucun
sentiment de jalousie envers ma soeur. Ce serait un sentiment bien
bas. Je ne voudrais pas l'eprouver, quand meme il s'agirait d'une
personne indifferente, a plus forte raison a son egard.

Vous demandez ce que je viens faire a Paris. Ce que tout le monde y
vient faire, je pense: me distraire, m'occuper des arts qu'on ne
trouve que la dans tout leur eclat. Je cours les musees; je prends des
lecons de dessin; tout cela m'occupe tellement, que je ne vois presque
personne. Je n'ai pas encore ete a Saint-Cloud. Depuis plusieurs
jours, c'est une partie arrangee avec Pierret; mais le mauvais temps
l'ajourne. Je n'ai pas vu non plus M. de Villeneuve[1], ni mes amies
de couvent. Je n'ai pas le temps; puis il faut faire des toilettes, un
peu de ceremonie, et cela m'ennuie. Depuis si longtemps, je ne sais ce
que c'est que la contrainte des salons. Je veux vivre un peu pour moi.
Il en est temps.

Je recois souvent des lettres de mon petit Maurice. Il se porte bien,
ainsi que sa soeur. Maurice a un tres bon instituteur, fixe pres de
lui pour deux ans au moins. Cette securite me donne un peu plus de
liberte. Ne lui etant plus absolument necessaire, je compte venir plus
souvent a Paris que je n'ai fait jusqu'ici, a moins que je ne m'y
ennuie, ce qui pourrait bien m'arriver. Jusqu'a present, je n'en ai
pas eu le temps, et, si je continue a m'y trouver bien, je ne
retournerai chez moi qu'au commencement d'avril.

Vous le voyez, ma chere maman, je ne puis manquer de vous embrasser
cet hiver; car vous ne resterez pas tout ce temps-la loin de Paris.
S'il en etait ainsi, j'irais, avant de retourner a Nohant, passer huit
jours a Charleville. J'aurais le plaisir d'embrasser ma soeur en meme
temps que vous; mais, je le repete, je ne veux en aucune maniere vous
prier de la quitter pour moi. Vous devez apprecier la delicatesse du
sentiment qui me force a vous exprimer avec reserve le desir que j'ai
d'embrasser ma chere maman.

Vous voulez faire un cadeau a Maurice? Je n'ose pas vous dire qu'il
vaudrait mieux en faire deux a Oscar. Je sais le plaisir qu'on eprouve
a donner, et je vous en remercie tendrement de la part de Maurice et
de la mienne.

  [1] Le comte Rene de Villeneuve, cousin de George Sand.




LVI

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                Paris 19 janvier 1831.

Mon cher camarade,

Il y a huit jours, nous etions convenus de vous ecrire; mais, pour
cela, nous voulions avoir de l'esprit comme quatre, et nous avions
resolu de nous reunir Alphonse, Jules, Pyat et moi. Or, comme c'est
chose assez difficile de nous trouver ensemble, je prends le parti de
commencer. D'abord, je veux vous dire, mon cher ami, que vous etes
bien _ridicule_, de revenir au moment ou je quitte le pays. Vous
pouviez bien attendre encore un ou deux mois. Nous aurions ete
charmants ici tous ensemble.

Nous n'aurions pas eu les bords de l'Indre, c'est vrai; mais la Seine
est beaucoup plus saine. Nous n'aurions pas eu les Couperies; mais
nous aurions eu les Tuileries. Nous n'aurions pas mange le lait
champetre dans des ecuelles rustiques; mais nous aurions respire
l'odeur balsamique des pommes de terre frites et des beignets du pont
Neuf; ce qui a bien son merite, quand on n'a pas le sou pour diner. Ne
pourriez-vous assassiner tout doucement votre farinier, afin d'en
venir chercher un autre a Etampes ou aux environs? Je suis pour le
coup de poignard, c'est une maniere si generalement goutee qu'on ne
peut plus en vouloir aux gens qui s'en servent.

Sans plaisanterie, mon bon Charles, nous parlons souvent de vous, et
nous regrettons votre presence, votre bonne humeur, votre bonne amitie
et vos mauvais calembours.

Votre cousin de Latouche a ete fort aimable pour moi. Remerciez bien
votre mere du coup de poing... non, du coup de main qu'elle m'a donne
en cette _occurrence_. Occurrence est bien, n'est-ce pas? Helas! si
votre cousin savait a quelle lourde bete il rend service, vous en
auriez des reproches, c'est sur. Ne lui en disons rien. Devant lui, je
suis charmante, je fais la reverence, je prends du tabac a petites
prises, j'en jette le moins possible sur son beau tapis a fond blanc.
Je ne mets pas mes coudes sur mes genoux, je ne me couche pas sur les
chaises; enfin je suis gentille tout a fait, vous ne m'avez jamais vue
comme ca.

Il a ecoute patiemment la lecture de mes oeuvres legeres.--_Le
Gaulois_[1] n'avait pas eu la force de les porter. Il aurait fallu
deux mulets pour les trainer jusque-la.--Il m'a dit que c'etait
charmant, mais que cela n'avait pas le sens commun. A quoi j'ai
repondu: "C'est juste." Qu'il fallait tout refaire. A quoi j'ai dit:
"Ca se peut." Que je ferais bien de recommencer. A quoi j'ai ajoute:
"Suffit."

Quant a la _Revue de Paris_, elle a ete tout a fait charmante. Nous
lui avons porte un article _incroyable_; Jules l'a signe, et, entre
nous soit dit, il en a fait les trois quarts; car j'avais la fievre.
D'ailleurs, je ne possede pas, comme lui, le genre _sublime_ de la
_Revue de Paris_. Il a promis solennellement de le faire inserer et il
l'a trouve bien.

J'en suis charmee pour Jules. Cela nous prouve qu'il peut reussir.
J'ai resolu de l'associer a mes travaux, ou de m'associer aux siens,
comme vous voudrez. Tant y a qu'il me prete son nom, car je ne veux
pas paraitre, et je lui preterai mon aide quand il en aura besoin.
Gardez-nous le secret sur cette _association litteraire_. (Vraiment!
j'ai un choix d'expressions delicieux!) On m'habille si cruellement a
la Chatre (vous n'etes pas sans le savoir), qu'il ne manquerait plus
que cela pour m'achever.

Apres tout, je m'en moque un peu; l'opinion que je respecte, c'est
celle de mes amis. Je me passe du reste. Je ne vois pas que cela m'ait
empechee jusqu'a present de vivre sans trop de souci, grace a Dieu et
a quelques bipedes qui m'accordent leur affection.

Je n'ai pas parle de Jules a M. de Latouche; sa protection n'est pas
tres facile a obtenir, m'a-t-on dit. Sans la recommandation de votre
maman, j'aurais pu la rechercher longtemps sans succes. J'ai donc
craint qu'il ne voulut pas l'etendre a deux personnes. Je lui ai dit
que le nom de _Sandeau_ etait celui d'un de mes compatriotes qui avait
bien voulu me le preter.

En cela, je suivais son conseil; car, il est bon que je vous le dise,
M. Veron, le redacteur en chef de la _Revue_, deteste les femmes et
n'en veut pas entendre parler. Il a les ecrouelles.

C'est a vous de savoir s'il est a propos d'expliquer a votre maman
pourquoi le nom de Sandeau va se trouver dans la _Revue_ et si elle
n'en parlera point a M. de Latouche. Il vaudrait mieux lui dire que
Jules me prete son nom. Quand nous serons assez avances pour voler de
nos propres ailes, je lui laisserai tout l'honneur de la publication
et nous partagerons les profits (s'il y en a). Pour moi, ame epaisse
et positive, il n'y a que cela qui me tente. Je mange de l'argent plus
que je n'en ai; il faut que j'en gagne, ou que je me mette a avoir de
l'ordre. Or ce dernier point est si difficile, qu'il ne faut pas meme
y songer.

Je suis ici pour un peu de temps, c'est-a-dire pour deux ou trois
mois; apres quoi, je reviendrai au pays, piocher toutes les nuits et
galoper tous les jours, selon ma douce habitude, au grand scandale et
mecontentement de nos honorables compatriotes. S'ils vous disent du
mal de moi, mon cher ami, ne vous echauffez pas la bile a me defendre;
laissez les dire.

Chauffez-vous tranquillement les pieds, ayez de bonnes pantoufles et
de la philosophie. J'en possede autant, et, par-dessus tout, une
vieille et sincere amitie pour vous, dut-on aussi en medire. Je ne
suis pas de ceux qui sacrifient leurs amis a leurs ennemis.

Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse.

  [1] Surnom de M. Alphonse Fleury, de la Chatre.




LVII

A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

                                Paris, 25 janvier 1831.

Tu as du recevoir, mon cher enfant, une lettre de moi le lendemain ou
le surlendemain de celle que tu m'as ecrite. Dis a ton papa de
m'envoyer de l'argent. Aussitot que j'en aurai, je t'enverrai ton
habit de garde national. J'ai vu ta bonne maman Dudevant plusieurs
fois. Elle ne m'a pas parle d'argent et je ne me soucie pas de lui en
demander. Dis tout cela a ton papa. Je n'ai plus que ce qu'il me faut
pour ma consommation, et je ne puis depenser une cinquantaine de
francs (au moins) sans en emprunter. C'est ce que je ferai, si je n'en
recois pas bientot, car tu as bien envie de cet habit, et j'ai bien
envie aussi de te l'envoyer. Reponds-moi tout de suite et mets dans ta
lettre un fil pour la grosseur de ta tete afin que je t'achete aussi
le schako. Dis a ton papa de te mesurer et de me dire ta taille bien
au juste, afin que l'habit et le pantalon ne soient pas trop grands.
Ta bonne maman Dupin, qui est a Charleville, a ecrit a M. Pierret de
t'acheter un joujou pour tes etrennes. Je le mettrai dans la caisse
avec une poupee pour Leontine et une pour Solange.

Je suis bien aise que tu te portes bien, mon amour; mais je ne veux
pas que tu aies du chagrin, cela augmenterait beaucoup le mien. J'ai
reve cette nuit que tu etais bien malade, et je me suis reveillee en
pleurant. Heureusement, une heure apres, j'ai recu la lettre de ton
papa et la tienne. Amuse-toi et ne pense a moi que pour te rappeler
que je t'aime bien et que je reviendrai bientot.

Boucoiran doit etre a Nohant; tu vas avoir de l'occupation. Il te fera
jouer quand tu auras bien travaille. Tu m'ecriras tout ce que tu fais,
et, s'il est content de toi, ta petite maman sera bien heureuse et
t'aimera encore davantage. Tu seras sage par amitie pour moi, n'est-ce
pas, mon cher enfant?

Embrasse ton papa, et qu'il soit bien content de toi. Embrasse aussi
ton oncle, ta tante, ta soeur et Leontine. Pour toi, mon cher amour,
je t'embrasse mille fois. Tu sais que tu es ce que j'ai de plus cher
au monde. Aime-moi aussi et porte-toi toujours bien.

Ta mere.

Solange parle-t-elle quelquefois de sa maman? Empeche qu'elle ne
m'oublie.




LVIII

A M. JULES BOUCOIRAN A NOHANT

                                Paris, 12 fevrier 1831.

Mon cher enfant,

Je vous remercie de votre bonne lettre; ecrivez-moi souvent, je vous
en prie. Je ne sais que par vous avec exactitude l'etat de mes
enfants. Dites a Maurice de m'ecrire, en le laissant libre et
d'ecriture, et d'orthographe, et de style. J'aime ses naivetes et ses
barbouillages. Je ne veux pas qu'il considere l'heure de m'ecrire
comme une heure de travail. Une page deux fois la semaine, ce ne sera
pas assez pour l'embrouiller dans ses progres. Je suis bien contente
qu'il se rende a la necessite de travailler sans verser trop de
larmes. Une fois l'habitude prise, il ne se trouvera pas plus
malheureux qu'auparavant.

Mon mari me mande que vous etes maigre et au regime. Etes-vous
reellement bien gueri, mon cher enfant? Soignez-vous, ne couchez pas
sans feu comme vous le faisiez par negligence l'annee derniere, et
ayez toujours une tisane rafraichissante dans votre chambre. Moi, le
grand medecin de Nohant, je vous traiterais _ex professo_. Que
deviennent donc tous les malades du village, depuis que je ne suis
plus la pour les guerir ou pour les tuer?

Je vous dirai en confidence avoir eu ici l'occasion d'exercer mes
talents; aupres de qui? je vous le donne en cent! Aupres de madame
P..., mon implacable ennemie. La malheureuse femme vient de faire un
triste voyage a Paris, pour enterrer un fils de vingt ans. Elle etait
mourante de douleur lorsque le hasard m'a fait connaitre sa situation.
J'ai couru a elle sur-le-champ, je l'ai trouvee entouree de jeunes
gens qui pleuraient leur camarade et s'affligeaient de l'absence d'une
femme aupres de la mere desolee. J'ai passe la nuit sur une chaise
aupres d'elle. Une triste nuit! Mais, lorsqu'elle m'a reconnue et
qu'abjurant son aversion, elle m'a remerciee avec elan, j'ai eprouve
combien la vengeance noble, celle qui consiste a rendre le bien pour
le mal, est un sentiment pur et doux. Nous nous sommes quittees tres
reconciliees. Je parierais bien qu'a la Chatre et a Nohant surtout, ma
conduite passerait pour un trait de folie. N'en parlez pas; mais, si
on en parle et si l'on m'accuse, laissez dire.

Je ne crois pas, mon cher enfant, a tous les chagrins qu'on me predit
dans la carriere litteraire, ou j'essaye d'entrer. Il faut voir et
apprecier quels motifs m'y poussent, quel but je poursuis. Mon mari a
fixe ma depense particuliere a trois mille francs. Vous savez que
c'est peu pour moi qui aime a donner et qui n'aime pas a compter. Je
songe donc uniquement a augmenter mon bien-etre par quelques profits.
Comme je n'ai nulle ambition d'etre connue, je ne le serai point. Je
n'attirerai l'envie et la haine de personne. La plupart des ecrivains
vivent d'amertumes et de combats, je le sais; mais ceux qui n'ont
d'autre ambition que de gagner leur vie vivent a l'ombre paisiblement.
Beranger, le grand Beranger lui-meme, malgre sa gloire et son eclat,
vit retire a part de toutes les coteries. Ce serait bien le diable si
un pauvre talent comme le mien ne pouvait se derober aux regards. Le
temps n'est plus ou les editeurs faisaient queue a la porte des
ecrivains. La chose est renversee. De tous les etats, le plus libre et
le plus obscur, peut-etre, est celui d'auteur pour qui n'a pas
d'orgueil et de fanfaronnade. Quand on vient me dire que _la gloire_
est un chagrin de plus que je me prepare, je ne puis m'empecher de
rire de ce mot, qui n'est pas heureux, et de tous ces lieux communs
qui ne sont applicables qu'au genie et a la vanite. Je n'ai ni l'un ni
l'autre, et j'espere ne connaitre aucune de ces tracasseries qu'on
croit inevitables. J'ai ete incitee chez Keratry et chez madame
Recamier. J'ai eu le bon sens de refuser. Je vais chez Keratry le
matin et nous causons au coin du feu. Je lui ai raconte comme nous
avions pleure en lisant _le Dernier des Beaumanoir_. Il m'a dit qu'il
etait plus sensible a ce genre de triomphe qu'aux applaudissements des
salons. C'est un digne homme. J'espere beaucoup de sa protection pour
vendre mon petit roman. Je vais paraitre dans la _Revue de Paris_.
J'en ai enfin la certitude; ce sera un pas immense de fait.

Voila ou j'en suis. Adieu, mon cher enfant; je vous embrasse de tout
mon coeur. J'ai beaucoup de courses et de travail, voila le seul cote
penible de l'etat que j'ai embrasse. Quand les premiers obstacles
seront franchis, je me reposerai.




LIX

A M. DUTEIL. AVOCAT, A LA CHATRE

                                Paris, 15 fevrier 1831.

Mon cher ami,

Si je ne vous ai pas repondu plus tot, c'est que la patrie etait
menacee et que j'etais occupee a la defendre. Maintenant que je l'ai
sauvee, je reviens a mes amis, je rentre dans la vie privee et je me
repose sur ma gloire.

Vous savez, peut-etre, que nous venons de traverser une petite
revolution, toute petite a la verite, une revolution de poche, une
miniature de revolution, mais fort gentille dans ce qu'elle est. Je
dis _peut-etre_, parce que, pendant qu'on se battait a coups de
missel, dans les rues de Paris, il est possible que, occupe a chanter,
a boire, a rire, a dormir, vous n'ayez pas lu une colonne de journal
et que vous sachiez tout au plus que la France a encore manque de
perir; ce qui fut infailliblement arrive, sans la conduite impartiale
et l'attitude ferme que j'ai montrees en cette circonstance difficile.

J'ai fait l'impossible aupres de M. Duris-Dufresne; j'ai fait tout ce
qu'il fallait pour me faire mettre a la porte par tout autre que lui,
l'obligeance et la douceur meme. M. Duris-Dufresne s'est remue tant
qu'il a pu pour M. M*** et pour une autre personne encore que je lui
recommandais et qui m'interessait non moins vivement. Tout ce qu'il a
obtenu, ce sont des promesses, ce qu'on appelle des _esperances_, mot
qui m'a bien l'air d'etre fait pour les dupes. Je n'ai pas besoin de
vous dire que je n'ai pas neglige une occasion de rechauffer son zele.
Mais je veux vous dire que vous vous tromperiez et seriez fort injuste
de croire que M. Duris-Dufresne y eut mis de la mauvaise grace!

Il faut bien voir ou il en est. En examinant la marche des choses,
vous vous expliquerez la facilite avec laquelle il a fait obtenir des
places a ses amis et la difficulte qu'il rencontre aujourd'hui pour
solliciter de simples emplois. Au commencement de ce nouveau
gouvernement, le parti Lafayette (c'est-a-dire MM. de Tracy, Eusebe
Salverte, de Podenas, Duris-Dufresne, etc.) etait au mieux avec le
pouvoir. Ces messieurs venaient de faire un roi, et ce roi n'avait
rien a leur refuser. C'etait juste. Cependant, comme ces gens-la
n'etaient pas des polissons, apres avoir ete dupes des promesses de
l'hotel de ville, ils n'ont pas rampe devant le sire. Ils ne lui ont
pas dit comme Guizot, Royer-Collard, Dupin et consorts:

"Majeste, tout vous est permis; nous sommes vos serviteurs tres
humbles et nous defendrons votre pouvoir, juste ou injuste, absurde ou
raisonnable, parce que vous nous avez donne des places et des
honneurs."

Le parti Lafayette, c'est-a-dire l'extreme gauche, en voyant des
fourberies, des turpitudes diplomatiques envahir l'esprit du
gouvernement et entraver la marche des institutions populaires dont on
l'avait leurre, s'est regimbe, et, de plus belle, s'est jete dans
l'opposition.

Il faut bien croire a la bonne foi de ces gens-la. Ils pouvaient, en
servant le pouvoir, conserver les bonnes graces et la faveur. Ils
preferent le droit de crier, qui ne rapporte que l'acrimonie et le mal
de gorge.

Je ne suis pas de leur humeur, moi! J'aime a rire, et j'ai l'egoisme
de m'amuser de tout, meme de la peur d'autrui. Mais j'estime et
j'admire la conduite de ces vieux grognards, qui veulent tout ou rien
en matiere de liberte et que l'on traite d'enrages parce qu'on ne peut
les acheter.

Je crois donc le credit de Duris-Dufresne diablement tombe. Il a perdu
aupres du pouvoir ce qu'il a regagne en popularite. S'il n'obtient
plus rien, il ne faut pas lui en faire un crime; car le pauvre brave
homme use bien des souliers pour le service d'autrui. Ne
connaissez-vous pas M. de Bondy? C'est lui qui est en faveur
maintenant. Il est dans une belle position. Si la famille M... a des
relations avec lui (il me semble que je ne l'ai pas reve), je me
chargerai volontiers de tous les pas qu'il faudra faire. Dites-le a
F... et embrassez-la bien de ma part. Je lui ecrirai dans quelques
jours.

Pour le moment, je suis ecrasee de besogne; besogne qui ne me mene a
rien jusqu'ici. J'ai pourtant toujours de l'esperance. Et puis voyez
l'etrange chose: la litterature devient une passion. Plus on rencontre
d'obstacles, et plus on apercoit de difficultes, plus on se sent
l'ambition de les surmonter. Vous vous trompez pourtant bien si vous
croyez que l'amour de la gloire me possede. C'est une expression a
crever de rire que celle-la. J'ai le desir de gagner quelque argent;
et, comme il n'y a pas d'autre moyen que d'avoir un nom en
litterature, je tache de m'en faire un (de fantaisie). J'essaye de
fourrer des articles dans les journaux. Je n'arrive qu'avec des peines
infinies et une perseverance de chien. Si j'avais prevu la moitie des
difficultes que je trouve, je n'aurais pas entrepris cette carriere.
Eh bien, plus j'en rencontre, plus j'ai la resolution d'avancer. Je
vais pourtant retourner bientot _cheux nous_, et peut-etre sans avoir
reussi a mettre ma barque a flot, mais avec l'esperance de mieux faire
une autre fois et avec des projets de travail plus assidu que jamais.

Il faut une passion dans la vie. Je m'ennuyais, faute d'en avoir. La
vie agitee et souvent meme assez necessiteuse que je mene ici chasse
bien loin le spleen. Je me porte bien et vous allez me revoir avec une
humeur tout a fait rose.

Avec ca que notre bonne Agasta[1] aille bien et que je la retrouve
fraiche et ingambe! Nous danserons encore la bourree ensemble!

Adieu, mon cher ami. Si vous avez des idees, envoyez-moi-_z'en_; car,
des idees, par le temps qui court, c'est la chose rare et precieuse.
On ecrit parce que c'est un metier; mais on ne pense pas, parce qu'on
n'en a pas le temps. Les choses marchent trop vite et vous emportent
tout eblouis.

"Les ecrivains (dit le sublime de Latouche), ce sont des instruments.
Au temps ou nous vivons, ce ne sont pas des hommes; ce sont des
plumes!"

Et, quand on a lache ca, on se pame d'admiration, on tombe a la
renverse, ou l'on n'est qu'un ane.

Bonsoir. J'embrasse Agasta et vous de tout mon coeur.

  [1] Madame Duteil.




LX

A M. MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

                                Paris, mercredi soir, 16 fevrier 1831.

Mon cher enfant, je n'ai pas eu le temps de te dire un petit mot, dans
la lettre de ton oncle. J'ai recu le tien ce matin. Je suis tres
contente que tu te portes bien et que tu t'amuses. Je serais heureuse
de te voir, mon cher enfant; mais je serais fachee que tu fusses ici
maintenant. On ne s'y amuse pas: tout le monde se dispute, on
s'etouffe dans les rues, on demolit les eglises et on bat le tambour
toute la nuit. Tu es bien mieux a Nohant, ou l'on t'aime, ou tu peux
courir et jouer sans voir des mechants qui se battent.

Adieu, mon cher enfant; travaille toujours, ecris-moi souvent,
embrasse pour moi ton papa, Boucoiran et ta petite soeur. Je vous aime
tous deux par-dessus tout et je vous embrasse mille fois.




LXI

A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT

                                Paris, 4 mars 1831.

Mon cher enfant,

Je vous remercie de m'avoir ecrit. Je ne vis que de ce qui concerne
Maurice, et les nouvelles qui m'arrivent par vous n'en sont que plus
douces et plus cheres. Aimez-le donc mon pauvre petit, ne le gatez
pas, et pourtant rendez-le heureux. Vous avez ce qu'il faut pour
l'instruire sans le rendre miserable: de la fermete et de la douceur.
Dites-moi s'il prend ses lecons sans chagrin. Pres de lui, je sais
montrer de la severite; de loin, toutes mes faiblesses de mere se
reveillent et la pensee de ses larmes fait couler les miennes. Oh!
oui, je souffre d'etre separee de mes enfants. J'en souffre bien! Mais
il ne s'agit pas de se lamenter; encore un mois, et je les tiendrai
dans mes bras. Jusque-la, il faut que je travaille a mon entreprise.

Je suis plus que jamais resolue a suivre la carriere litteraire.
Malgre les degouts que j'y rencontre parfois, malgre les jours de
paresse et de fatigue qui viennent interrompre mon travail, malgre la
vie plus que modeste que je mene ici, je sens que mon existence est
desormais remplie. J'ai un but, une tache, disons le mot, une
_passion_. Le metier d'ecrire en est une violente, presque
indestructible. Quand elle s'est emparee d'une pauvre tete, elle ne
peut plus la quitter.

Je n'ai point eu de succes. Mon ouvrage a ete trouve invraisemblable
par les gens auxquels j'ai demande conseil. En conscience, ils m'ont
dit que c'etait trop bien de morale et de vertu pour etre trouve
probable par le public. C'est juste, il faut servir le pauvre public a
son gout et je vais faire comme le veut la mode. Ce sera mauvais. Je
m'en lave les mains. On m'agree dans la _Revue de Paris_, mais on me
fait languir. Il faut que les noms connus passent avant moi. C'est
trop juste. Patience donc. Je travaille a me faire inscrire dans _la
Mode_ et dans _l'Artiste_, deux journaux du meme genre que la _Revue_.
C'est bien le diable si je ne reussis dans aucun.

En attendant, il faut vivre. Pour cela, je fais le dernier des
metiers, je fais des articles pour _le Figaro_. Si vous saviez ce que
c'est! Mais on est paye sept francs la colonne et avec ca on boit, on
mange, on va meme au spectacle, en suivant _certain conseil que vous
m'avez donne_. C'est pour moi l'occasion des observations les plus
utiles et les plus amusantes. Il faut, quand on veut ecrire, tout
voir, tout connaitre, rire de tout. Ah! ma foi, vive la vie d'artiste!
Notre devise est _liberte_.

Je me vante un peu pourtant. Nous n'avons pas precisement la _liberte_
au _Figaro_. M. de Latouche, notre _digne_ patron (ah! si vous
connaissiez cet homme-la!) est sur nos epaules, taillant, rognant a
tort et a travers, nous imposant ses lubies, ses aberrations, ses
caprices. Et nous d'ecrire comme il l'entend; car, apres tout, c'est
son affaire. Nous ne sommes que ses manoeuvres; _ouvrier-journaliste,
garcon-redacteur_, je ne suis pas autre chose pour le moment. Quand je
vois les platitudes que j'ai griffonnees dans vingt paires de mains
qui se les arrachent et sous les yeux de ces benevoles lecteurs dont
le metier est d'etre mystifies, je me prends a rire d'eux et de moi.
Quelquefois je les vois cherchant a deviner des enigmes sans mot et je
les aide a s'embrouiller. J'ai fait hier un article pour _madame
Duvernet_, on dit que c'est pour M. de Quelen [1]. Voyez un peu!

Adieu, mon cher enfant; je vous charge d'embrasser mon frere et _ma
soeur, si elle vous le permet_. Dites a Polyte de m'ecrire un peu plus
souvent. Enfermee au bureau d'esprit de mon _digne_ maitre depuis neuf
heures du matin jusque cinq heures, je n'ai guere le temps d'ecrire,
moi; mais j'aime bien a recevoir des lettres de Nohant. Elles me
reposent le coeur et la tete.

Je vous embrasse et vous aime bien. Dites-moi donc ce que vous faites
faire a Maurice?

J'ai revu Keratry et j'en ai assez. Helas! il ne faut pas voir les
celebrites de trop pres.

_De loin, c'est quelque chose_, etc.

J'aime toujours M. Duris-Dufresne de passion. Je vous dirai que j'ai
vu madame Bertrand a la Chambre des deputes. Elle etait derriere moi
dans la tribune des dames. Je lui ai offert ma place. J'ai ete
honnete, elle a ete gracieuse, et l'histoire finit la.

  [1] Archeveque de Paris




LXII

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                Paris, 6 mars 1831.

Vous etes un _fichu_ paresseux mon cher camarade! Si nous n'etions
d'anciens amis, je me facherais; mais il faut bien vous pardonner, car
on ne refait pas de vieux amis du jour au lendemain. Savez-vous qu'il
se passe de belles choses, ici? C'est vraiment tres drole a voir. La
revolution est en permanence comme la Chambre. Et l'on vit aussi
gaiement, au milieu des baionnettes, des emeutes et des ruines, que si
l'on etait en pleine paix. Moi, ca m'amuse. J'en suis fachee pour ceux
a qui ca deplait; mais nous sommes au monde pour rire ou pour pleurer
de ce que nous voyons faire. Et, bien que je pleure quelquefois tout
comme une autre, pour le plus souvent je ris.

Dites-moi donc, mon camarade, vous avez parfois l'humeur bien noire, a
ce qu'il parait? Le moyen de s'en _dispenser_? Chez moi, la peine ne
creuse guere; chez vous, l'ennui se cramponne, du moins je crois le
voir a quelques phrases de votre lettre. Cela ne me surprend point:
l'air du pays n'est pas leger, la societe n'est pas delicate, les
cancans ne sont pas spirituels et les plaisirs ne sont pas du tout. On
vit en tous lieux, je le sais, mais avec des interets, un menage, une
occupation personnelle, des projets et des profits. A votre age, on
n'a rien de tout cela, et au mien... que vous dirai-je? cela ne suffit
pas encore. Un peu de patience! quand nous aurons quarante ans, nous
serons les meilleurs Berrichons du monde.

En attendant, il faut bien varier un peu la vie. Au lieu de vous faire
des sermons, je vous engagerai a venir a Paris le plus que vous
pourrez. Je sais que les parents ne lachent guere leurs enfants; mais
vous qu'on aime et qu'on gate passablement, si vous montriez un desir
bien prononce, vous ne trouveriez pas de resistance. Si l'on voulait
m'ecouter, je parlerais bien pour vous, tant je suis penetree de
l'impossibilite de vivre heureux a la Chatre quand on n'est ni vieux,
ni pere de famille, ni _raisonnable par force_.

Je ne suis pas de ceux qui disent: _Vivre, c'est s'amuser_, ou plutot
je ne l'entends pas comme eux. Ce n'est pas l'Opera qu'il vous faut
tous les jours pour passer agreablement la soiree. L'Opera est chose
delicieuse, mais on peut rire ailleurs et de tout son coeur. Odry
meme, le sublime Odry, n'est pas indispensable a ma felicite,
quoiqu'il y contribue puissamment. Je m'amuse _partout_.--Partout
(entendons-nous) ou je ne vois pas la haine, le soupcon, l'injustice
et l'aigreur empester l'air que je respire. Si les gens n'etaient pas
mechants, je leur passerais bien d'etre betes; mais, pour notre
malheur, ils sont l'un et l'autre. Voila pourquoi la province est
odieuse. Il y a un venin cache partout, et l'on peut dire d'elle ce
que Victor Hugo dit de la prison: _Vous y cueillez une fleur, et elle
pique ou elle pue_. C'est barroque, mais c'est vrai.

Il me tarde pourtant de retourner en Berry; car j'ai des enfants que
j'aime plus que tout le reste. Sans l'espoir de leur etre plus utile
un jour avec la plume du scribe qu'avec l'aiguille de la menagere, je
ne les quitterais pas si longtemps. Je veux, malgre les difficultes
sans nombre que je rencontre, faire les premiers pas dans cette
carriere epineuse.

Je me suis enfin decidee a ecrire dans _le Figaro_, et je suis charmee
que vous y soyez abonne; ce sera une maniere de causer avec vous,
surtout si M. de Latouche a souvent la bonne idee de me faire faire
des articles comme celui de _Molinara_, article dont le coeur a fait
les frais plus que l'esprit. C'est dans son cabinet, a sa table,
moitie avec lui, que j'ai ecrit cette _idylle_ dont le bon public
parisien (public excellent, d'ailleurs, dont le metier est d'etre
dupe) cherchait le mot avec d'incroyables efforts le lendemain.

Vous auriez ri de voir les bons bourgeois du cafe _Conti_... (Vous
connaissez surement le cafe Conti, vis-a-vis le pont Neuf? Vous y avez
dejeune plus d'une fois, et moi aussi.) Vous auriez ri (que je dis) si
vous les aviez vus, le nez sur _le Figaro_ et se donnant a tous les
diables pour savoir quelle enigme politique leur cachait cette
_Molinara_ et ce polisson de moulin.

D'aucuns disaient: "C'est un embleme;" d'aucuns repondaient: "C'est
une anagramme;" et d'aucuns reprenaient: "C'est un logogryphe."--Qui
donc est cette meuniere? C'est Delphine Gay!--Oh! non, c'est la
duchesse de Berry.--Bah! c'est la femme du dey d'Alger.--Dans tous les
cas, c'est bien savant, on n'y comprend goutte."

Moi, je riais non pas dans ma barbe, mais dans ma tabatiere, et je
leur disais d'un air mysterieux: "Messieurs, je sais de bonne
part que c'est la femme du pape." A quoi ils repondaient: "Pas
possible?--Parole d'honneur!"

Vous avez vu depuis, un grand article intitule _Vision_. M. de
Latouche l'a trouve tres remarquable et _m'a priee_ en quelque sorte
de le lui donner. Il est de J.S..., qui me l'avait confie et qui n'a
pas ete tres content de le voir mutile et raccourci. Il le destinait
au _Voleur_, et, moi, je l'ai _vole_, au profit du _Figaro_. Dans le
meme numero, une bigarrure (la premiere) fait grand scandale. Elle n'a
rien de joli; mais, comme elle tombe d'aplomb sur le ridicule de la
circonstance, les rieurs s'en sont empares, le roi citoyen s'en est
offense, et M. Nestor Roqueplan, le signataire du journal, au moment
de recevoir la croix (dont Sa Majeste n'est pas chiche d'ailleurs), se
l'est vu refuser a cause de l'article susdit, dont il est responsable.
_C'est pourtant moi qu'a fait ce coup-la!_ J'en peux pas revenir et
j'en ris a me demettre les mandibules. O auguste juste milieu de la
Chatre, que diras-tu de mon imprudence!

M. de Latouche, de son cote, ne s'etait pas gene d'annoncer des
_croisees a louer pour voir passer la premiere emeute que ferait M.
Vivien_. Toutes ces gentillesses ont indispose le roi citoyen et papa
Persil, qui lui a dit comme ca:

--Tonnerre de Dieu, sire, c'est trop fort!

--Vous croyez? qu'a dit le roi citoyen, faut-il que je me fache?

--Oui, sire, faut vous facher.

Alors le roi citoyen s'est fache. Et voila qu'on a saisi _le Figaro_
et qu'on lui intente un _proces de tendance_. Si on incrimine les
articles en particulier, le mien le sera _pour sur_. Je m'en declare
l'auteur et je me fais mettre en prison. Vive Dieu! quel scandale a la
Chatre! Quelle horreur, quel desespoir dans ma famille! Mais ma
reputation est faite et je trouve un editeur pour acheter mes
platitudes et des sots pour les lire. Je donnerais neuf francs
cinquante centimes pour avoir le bonheur d'etre condamnee.

Je ne vous dis rien de _la Nouvelle Atala_. Je l'ai avalee, il m'en
souviendra! J'en ai eu le cholera-morbus pendant trois jours. Vous en
verrez l'analyse un de ces jours dans votre journal.

Bonsoir, mon cher camarade; je vous embrasse de tout mon coeur.
Ecrivez-moi plus souvent et quand meme vous seriez de mauvaise humeur,
n'ai-je pas aussi mes jours _nebuleux_? Quand je serai _cheux_ nous,
c'est-a-dire le mois prochain, si vous vous ennuyez, vous viendrez me
voir. Nous mettrons nos deux ennuis ensemble et nous tacherons de les
jeter a l'eau, pour peu qu'il y ait de l'eau.

Je ne vous dis rien de votre _affaire d'honneur_. Etes-vous assez
bete! je me reserve de vous laver la tete; mais ne recommencez pas
souvent ces sottises-la.

Adieu.--Bonsoir.--Embrassez pour moi votre chere mere et aimez-moi
toujours _un brin_.




LXIII

A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT

                                Paris, 9 mars 1831.

Mon cher enfant,

Je suis triste. De loin encore, on essaye de me faire du mal. Une
lettre de mon frere, aigre jusqu'a l'amertume, contient ce qui suit:
_Ce que tu as fait de mieux, c'est ton fils; il t'aime plus que
personne au monde. Prends garde d'emousser ce sentiment-la._

Il y a la bien de la cruaute. C'est me dire, qu'un jour je ne
trouverai meme pas la tendresse de mon enfant. Sans doute, s'il porte
un coeur egoiste et froid, je dois m'y attendre. Mais il n'en sera pas
ainsi, n'est-ce pas?

Vous etes aupres de lui, vous lui parlez de moi et vous me conservez
mon bien le plus precieux: l'amour de mon fils? Bah! j'ai tort d'etre
triste. C'est vous faire injure. Je suis tranquille.

On me blame, a ce qu'il parait, d'ecrire dans _le Figaro_. Je m'en
moque. Il faut bien vivre et je suis assez fiere de gagner mon pain
moi-meme. _Le Figaro_ est un moyen comme un autre d'arriver. Le
_journalisme_ est un postulat par lequel il faut passer. Je sais que
souvent il est degoutant; mais on n'est pas oblige de se salir les
mains pour ecrire, et j'arriverai, j'espere, sans cela. Ce petit
journal fait de _l'opposition_ et de la _diffamation_. Il s'agit de ne
pas prendre l'un pour l'autre. C'est peu de chose de gagner sept
francs par colonne; mais c'est beaucoup que de se rendre necessaire
dans un bureau de litterature. Cela vous mene a tout, meme sans
_camaraderie_, et sans que la _personne_ paraisse le moins du monde.
Je n'ai affaire qu'a M. de Latouche. Je vis toujours tranquille et
retiree. Je vais au spectacle presque tous les soirs avec les loges
qu'il me donne. C'est tres agreable.

Vous saurez que j'ai debute par un _scandale_, une plaisanterie sur la
garde nationale. La police a fait saisir _le Figaro_ d'avant-hier.
Deja je m'appretais a passer six mois a la Force; car j'aurais tres
certainement pris la responsabilite de mon article. M. Vivien a senti
ce matin l'absurdite d'une poursuite de ce genre, il a fait signifier
aux tribunaux d'en rester la. Tant pis! une condamnation politique eut
fait ma reputation et ma fortune.

La litterature est dans le meme chaos que la politique. Il y une
preoccupation, une incertitude dont tout se ressent. On veut du neuf,
et, pour en faire, on fait du hideux. Balzac est au pinacle pour avoir
peint l'amour d'un soldat pour une tigresse et celui d'un artiste pour
un _castrato_. Qu'est-ce que tout cela, bon Dieu!

Les monstres sont a la mode. Faisons des monstres! J'en _enfante_ un
fort agreable dans ce moment-ci. Je vous conterai, sur tout ce que je
vois, de singulieres particularites. Si j'avais le temps de les
enregistrer, ce serait un curieux journal.

Adieu, mon cher enfant; parlez-moi beaucoup de mon fils et de votre
sante. Je vous embrasse de tout mon coeur.




LXIV

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 14 avril 1831.

Ma chere maman,

J'ai bien tarde a vous annoncer mon arrivee, parce que j'ai sejourne
quelques jours a Bourges, ou j'ai ete assez malade. Je me porte bien
tout a fait, depuis que j'ai revu mes enfants. Ce sont deux amours.
Solange est devenue belle comme un ange. Il n'y a pas de rose assez
fraiche pour vous donner l'idee de sa fraicheur. Maurice est toujours
mince; mais il se porte bien et on ne peut voir d'enfant plus aimable
et plus caressant. Je suis aussi tres contente de ses progres et de sa
douceur au travail. Enfin je suis, jusqu'ici, une heureuse mere.

J'ai trouve Polyte un peu malade; sa femme, toujours la meme, bonne et
indolente; mon mari, criant fort et mangeant bien; le precepteur avec
des moustaches qui lui vont comme de la dentelle a un herisson;
Leontine, ayant fait aussi des progres et toujours tres douce. Voila!

Et vous, ma chere maman, que faites vous par ce beau temps qui donnait
deja a Paris un air de fete? Promenez-vous Caroline, en attendant que
la pauvre enfant, aille retrouver son triste Charleville? Mais elle y
retrouvera son Oscar, et, aupres de ses enfants, on ne peut pas
s'ennuyer.

Pierret est-il toujours amoureux de son beau fusil qui lui sert de
bijou sur sa cheminee, et furieux contre les republicains? Dites-lui
qu'a la premiere revolution, les femmes repousseront les gardes
nationaux avec des pots de chambre.

Ici, l'on est fort tranquille en masse et l'on ne se dispute qu'en
famille. Ne pouvant faire d'emeutes, on fait des cancans; ce qui
m'ennuie tellement, que je vais m'enfermer dans mon cabinet avec mes
deux mioches pour ne pas entendre parler de haines, d'elections,
d'intrigues, de propos, de vengeances, etc., etc. Pouah!

La peste des petites villes, c'est le commerage. Les hommes s'en
melent au moins autant que les femmes quand il s'agit d'interets
politiques. A Paris, on rit de tout; ici, on prend tout au serieux. Il
y a de quoi crever d'ennui; car, apres tout, la vie n'est pas faite
pour se facher d'un bout a l'autre. J'aime mieux laisser les hommes
comme ils sont que de me donner la peine de les precher.

N'est-ce pas votre avis, chere mere, a vous qui avez l'esprit si jeune
et le caractere si gai? Je voudrais que Maurice fut d'age a entrer au
college; alors je passerais, pres de vous et pres de lui, une partie
de ma vie a Paris. J'aime la liberte dont on y jouit et l'insouciance
qui fait le fond du caractere de ses habitants.

Tout le monde ici se joint a moi pour vous embrasser mille fois.
Rendez-le-moi en particulier un peu plus qu'aux autres.

Bonsoir, ma chere petite maman.




LXV

A M. CHARLES DUVERNET. A LA CHATRE

                                Nohant, avril 1831.

Je viens vous faire mon compliment, cher camarade. Vous jouez tres
bien la comedie et je n'ai pas eu besoin de l'indulgence de l'amitie
pour vous applaudir. J'eusse voulu avoir les pattes du Gaulois pour
entrainer l'auditoire naturellement peu _entrainable_ et beaucoup plus
sensible aux farces de cache-cache qu'aux choses bien dites et bien
senties. Vous etes tres drole en garcon et en vieille femme; mais vous
etes encore mieux dans vos habits, ce qui est, vous le savez sans
doute, le plus difficile en scene. Mais dites donc a Soumain de
changer de figure s'il veut ressembler a Odry. Il est beaucoup trop
gentil pour faire M. Cagnard, et ne fait pas rire parce qu'il ne peut
pas etre caricature. Quoiqu'il ait des gestes et des manieres de dire
tres conformes a son modele, personne a la Chatre ne sent le merite de
cette imitation, parce que personne n'a vu Odry. Le gros Chabenat est
excellent. Il a plus de naturel qu'aucun de vous, sauf _vous_.
Dites-leur d'apprendre leurs roles et de ne pas manquer leurs entrees.
Individuellement vous jouez bien; mais vous manquez d'ensemble.

J'ai regret d'avoir manque votre precedente representation, j'etais
trop malade. J'ai charge madame Decerf de me prendre vingt billets a
votre loterie. J'y aurais coopere par quelque ouvrage si j'avais eu
plus de temps et de sante.

Votre mere m'a dit que toutes ces comedies vous fatiguaient beaucoup.
Prenez garde, ne vous faites pas, comme moi, vieux avant le temps.

Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse de tout mon coeur. Avez-vous
des nouvelles d'Alphonse? personne ne m'en donne, ni lui non plus.




LXVI

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 31 mai 1831.

Ma chere maman,

Vous etes triste. Vous allez encore vous trouver seule. C'est une
chose difficile a arranger avec la liberte, que la societe d'autrui.
Vous aimez a etre entouree, vous detestez la contrainte; c'est tout
comme moi. Comment concilier les volontes des autres avec la sienne
propre? Je ne sais. Peut-etre faudrait-il fermer les yeux sur bien des
petites choses, tolerer beaucoup d'imperfections a la nature humaine
et se resigner a certaines contrarietes qui sont inevitables dans
toutes les positions. Ne jugez-vous pas un peu severement des torts
passagers? Il est vrai, vous pardonnez aisement et vous oubliez vite;
mais ne condamnez-vous pas quelquefois un peu a la hate?

Pour moi, ma chere maman, la liberte de penser et d'agir est le
premier des biens. Si l'on peut y joindre les petits soins d'une
famille, elle est infiniment plus douce; mais ou cela se
rencontre-t-il? Toujours l'un nuit a l'autre, l'independance a
l'entourage ou l'entourage a l'independance. Vous seule pouvez savoir
lequel vous aimeriez mieux sacrifier. Moi, je ne sais pas supporter
l'ombre d'une contrainte, c'est la mon principal defaut. Tout ce qu'on
m'impose comme devoir me devient odieux; tout ce qu'on me laisse faire
de moi-meme, je le fais de tout mon coeur. C'est souvent un grand
malheur d'etre ainsi fait, et mes torts, quand j'en ai, viennent tous
de la.

Mais peut-on changer sa nature? Si vous aviez beaucoup d'indulgence
pour ce travers, vous m'en trouveriez bientot corrigee sans savoir
comment. On l'augmente en moi, en me le reprochant sans cesse; et
cela, je vous jure que ce n'est point esprit de contradiction, c'est
penchant involontaire, irresistible. Vous me connaissez fort peu,
j'ose le dire, ma chere maman. Il y a bien des annees que nous n'avons
vecu ensemble, et souvent vous oubliez que j'ai vingt-sept ans, que
mon caractere a du subir bien des changements depuis ma premiere
jeunesse.

Vous me supposez surtout un amour du plaisir, un besoin d'amusement et
de distraction que je suis loin d'avoir. Ce n'est pas du monde, du
bruit, des spectacles, de la parure qu'il me faut; vous seule etes
dans l'erreur sur mon compte; c'est de la liberte. Etre toute seule
dans la rue et me dire a moi-meme: "Je dinerai a quatre heures ou a
sept, suivant mon bon plaisir; je passerai par le Luxembourg pour
aller aux Tuileries, au lieu de passer par les Champs-Elysees, si tel
est mon caprice." Voila ce qui m'amuse beaucoup plus que les fadeurs
des hommes et la raideur des salons.

Si je rencontre des coeurs qui prennent mes innocentes fantaisies pour
des vices hypocrites, je ne sais pas me donner la peine de les
dissuader. Je sens que ces gens-la m'ennuient, me meconnaissent et
m'outragent. Alors je ne reponds rien et je les plante la. Suis-je
bien coupable? Je ne cherche ni vengeance ni reparation, je ne suis
pas mechante: j'oublie. On dit que je suis legere, parce que je ne
suis pas haineuse et que je n'ai pas meme l'orgueil de me justifier.

Mon Dieu! quelle rage avons-nous donc, ici-bas, de nous tourmenter
mutuellement, de nous reprocher aigrement nos defauts, de condamner
sans pitie tout ce qui n'est pas taille sur notre patron?

Vous, ma chere maman, vous avez souffert de l'intolerance, des fausses
vertus, des gens a grands principes. Votre beaute, votre jeunesse,
votre independance, votre caractere heureux et facile, combien ne les
a-t-on pas noircis! Quelles amertumes ne sont pas venues empoisonner
votre brillante destinee! Une mere indulgente et tendre qui vous eut
ouvert ses bras a chaque nouveau chagrin et qui vous eut dit: "Laisse
les hommes te condamner; moi, je t'absous! laisse-les te maudire; moi,
je te benis!" Que de bien elle vous eut fait! quelle consolation elle
eut repandue sur les degouts et les petitesses de la vie!

On vous a dit _que je portais culotte_, on vous a bien trompee; si
vous passiez vingt-quatre heures ici, vous verriez bien que non. En
revanche, je ne veux point qu'un mari porte mes jupes. Chacun son
vetement, chacun sa liberte. J'ai des defauts, mon mari en a aussi,
et, si je vous disais que notre menage est le modele des menages,
qu'il n'y a jamais eu un nuage entre nous, vous ne le croiriez pas. Il
y a dans ma position comme dans celle de tout le monde, du bon et du
mauvais. Le fait est que mon mari fait tout ce qu'il veut; qu'il a des
maitresses ou n'en a pas, suivant son appetit; qu'il boit du vin
muscat ou de l'eau claire selon sa soif; qu'il entasse ou depense,
selon son gout; qu'il batit, plante, change, achete, gouverne son bien
et sa maison comme il l'entend. Je n'y suis pour rien.

Je trouve tout fort bon, parce que je sais qu'il a de l'ordre, qu'il
est plutot econome que prodigue, qu'il aime ses enfants et qu'il ne
songe qu'a eux dans tous ses projets. Je n'ai pour lui, vous le voyez,
que de l'estime et de la confiance, et, depuis que je lui ai
entierement abandonne l'autorite des biens, je ne crois pas qu'on
puisse me soupconner encore de vouloir le dominer.

Il me faut peu de chose: la meme pension, la meme aisance qu'a vous.
Avec mille ecus par an, je me trouve assez riche, moyennant que ma
plume me fait deja un petit revenu. Du reste, il est bien juste que
cette grande liberte dont jouit mon mari soit reciproque: sans cela,
il me deviendrait odieux et meprisable; c'est ce qu'il ne veut point
etre. Je suis donc entierement independante; je me couche quand il se
leve, je vais a la Chatre ou a Rome, je rentre a minuit ou a six
heures; tout cela, c'est mon affaire. Ceux qui ne le trouveraient pas
bon et vous tiendraient des propos sur mon compte, jugez-les avec
votre raison et avec votre coeur de mere; l'un et l'autre doivent etre
pour moi.

J'irai a Paris cet ete. Tant que vous me temoignerez que je vous suis
agreable et chere, vous me verrez heureuse et reconnaissante. Si je
trouve autour de vous des critiques ameres, des soupcons offensants
(vous comprenez que ce n'est pas de vous que je les crains), je
laisserai la place au plus puissant, et, sans vengeance, sans colere,
je jouirai de ma conscience et de ma liberte. Vous avez trop d'esprit
pour ne pas reconnaitre bientot que je ne merite pas toute cette
durete.

Adieu, chere petite maman; mes enfants se portent bien; ma fille est
belle et mauvaise, Maurice est maigre et bon. Je suis contente de son
caractere et de son travail. Je gate un peu ma grosse fille: l'exemple
de Maurice, qui est devenu si doux, me rassure pour l'avenir.

Ecrivez-moi, chere maman; je vous embrasse de toute mon ame.




LXVII

A MADAME DUVERNET MERE, A LA CHATRE

                                Nohant, lundi, juin 1831.

Chere dame,

Je rentre toute comblee de votre bonne amitie et de votre douce
hospitalite. Je trouve non pas M. de Latouche, mais une lettre de lui
m'annoncant que des affaires imprevues, relatives au _Figaro_ avec M.
le prefet de la Charente, qui vient de se declarer en faillite, l'ont
empeche de partir au moment ou il allait enfin se decider. Il nous
promet d'arriver quand nous ne l'attendrons plus. Il se plaint un peu
du silence de Charles et du votre.

Ne viendrez-vous pas aussi manger mes petits pois, cueillir mes fleurs
et choisir vous-meme vos petites colonies d'oeillets? Deux ou trois
rayons de soleil secheront nos chemins, et vous avez une infinite de
pataches en votre possession. Accordez-moi donc une bonne journee tout
entiere avec le bon meunier, son fils et l'ane... Je ne vois autour de
vous que le desservant de T... que nous puissions insulter ainsi. Je
n'ose quasi pas vous embrasser apres une pareille pensee.




LXVIII

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                Nohant, lundi soir, 25 juin 1831.

Comme nous nous verrons vendredi, entre l'air bienveillant et paternel
du chatelain, et les _decaudinades_[1], nous ne pourrons guere dire
deux mots de suite. Je ne veux pas partir, mon bon Charles, sans vous
dire combien votre amitie m'a ete douce durant ces trois mois. Nous ne
nous connaissions pas, et notre camaraderie d'enfance ne nous eut rien
appris l'un de l'autre, si une affection qui nous est commune ne fut
venue resserrer ce lien et rapprocher nos coeurs, dont les bizarreries
respectives avaient besoin de s'entendre.

Sans vous, j'aurais eprouve bien plus les amertumes de mon interieur.
Votre interet, la confiance avec laquelle je m'epanchais pres de vous
ont adouci ce temps d'epreuves. En mettant nos ennuis en commun, nous
les avons mieux supportes. Du moins, je puis l'avancer pour mon
compte, et je voudrais que le bienfait de cette amitie eut ete
reciproque.

Les fous tels que moi ont cela de bon, qu'ils ne sont pas chiches de
leur coeur une fois qu'ils l'ont donne. Desabusee sur tout le reste,
je ne crois plus qu'a ceux qui me sont restes fideles, ou qui m'ont
comprise, avec mes defauts, mon esprit _antisocial_ et mon mepris pour
tout ce que la plupart des hommes respectent. Je me sens assez de
generosite pour recommencer avec ceux-la une existence nouvelle, une
vie d'affection, d'espoir et de confiance, que ne viendra pas
refroidir la memoire de tant de deceptions anciennes. Oh! j'oublierai
tout de bon coeur avec vous autres: et les amis qui trahissent, et
ceux qui s'ennuient des maux qu'on leur confie, et ceux qui craignent
de se compromettre en y cherchant remede, et les tiedes, et les
perfides, et les maladroits qui vous crottent en voulant vous essuyer.
Je croirai en vous, comme j'ai cru jadis en eux, et ne vous ferai pas
responsables de leurs torts, en me livrant avec reserve a vos
promesses. J'y crois et j'y compte.

C'est sur les ruines du passe, du prejuge et des preventions que nous
nous sommes vus, tels que nous sommes, je crois, tels que la nature
nous a faits.

C'est en nous confiant nos mutuelles infirmites que nous avons pris
interet les uns aux autres. Sans le besoin de recevoir des
consolations, sans celui d'en donner, nous serions peut-etre tous
restes isoles dans cette societe vaine et sotte qui ne pourra jamais
nous pardonner de vouloir etre independants de ses lois etroites.
Laissons-la dire. Elle regarderait notre petite communaute comme un
hopital de fous. Vivons a part, et ne la voyons que pour en rire ou
pour y pardonner. Puissiez-vous etre comme moi insensible a ses
atteintes, et mettre votre vie reelle, votre bonheur entier, dans le
coeur de ce petit nombre qui vous apprecie et qui me tolere, moi,
reconnaissante quand j'obtiens seulement de l'indulgence. Toutes les
peines d'interieur ne deviennent-elles pas supportables, avec cette
idee qu'il y a des etres tout prets a nous dedommager de l'injustice
ou de l'ingratitude de ceux-la?

Oh! mon bon Charles, que cette pensee vous soit bienfaisante comme a
moi! qu'elle ferme toutes les autres blessures, qu'elle aneantisse
tous les souvenirs qui font mal, qu'elle reconstruise votre avenir et
rajeunisse votre coeur comme elle a rajeuni le mien, bien plus vieux,
helas! bien plus mortellement froisse que le votre! Croyez en nous, et
vous serez heureux partout meme a la Chatre.

Venez pres de nous, dans notre Paris, ou regne sinon la liberte
publique, du moins la liberte individuelle. Nous aurons de temps en
temps un billet de parterre aux Italiens ou a l'Opera. Quand nous
n'aurons pas le sou, nous irons voir les cathedrales, ca ne coute rien
et c'est toujours interessant a etudier. Ou bien nous prendrons le
frais sur mon balcon, nous verrons passer l'emeute nouvelle, nous
cracherons sur tout cela, battants et battus, tous fous a faire pitie.
Nous garrotterons le Gaulois pour l'empecher d'y prendre part, nous
ferons brailler Planet et nous nous amuserons des manies de chacun de
nous, sans les froisser, sans en souffrir. Dans le jour, nous
travaillerons, car il faut travailler! Quand on ne s'est pas renferme
le matin comme nous disions l'autre fois au Coudray, on n'a pas de
plaisir a se trouver libre le soir. Il faut s'imposer la gene une
moitie de sa vie pour s'amuser l'autre moitie. Vous vous creerez une
occupation, ne fut-ce que de mettre en rapport Claire et Philippe,
Jehan Cauvin et la cathedrale, Berido et la prima donna[2]. Nous
louerons un piano et nous nous y remettrons tous les deux. Si vous ne
vous trouvez pas bien de votre vie de garcon, il sera toujours temps
de vous marier; car, avec nous, liberte de rompre quand vous voudrez;
mais essayez-en d'abord; apres, vous verrez. Il y aura toujours des
filles nubiles, c'est une espece qui croit et multiplie par la grace
de Dieu.

Et puis, mon bon Charles, marie ou veuf ou garcon, que vous soyez
Charlot ruminant dans sa chambrette sur les miseres de l'etudiant, de
l'artiste et du celibataire, ou bien M. le receveur au sein de son
_interessante_ famille, que vous soyez libre de nous venir trouver ou
que votre future epouse vous le defende, aimez-nous toujours, et,
croyez-le, quand vous pourrez vous echapper, vous nous trouverez
joyeux de vous voir et empresses a vous distraire. En attendant, nous
allons parler de vous.

Adieu donc; je vous embrasse. Venez le plus tot que vous pourrez.

  [1] Du nom d'un ami de Duvernet appele Decaudin.
  [2] Heroines de divers fragments litteraires inedits de George Sand.




LXIX

A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE

                                Orleans, samedi 3 juillet 1831.

Mon cher amour, je suis arrivee a Orleans un peu fatiguee. J'ai eu la
migraine tout le long du chemin. Je vais me reposer un jour ou deux
ici, afin de bien voir la cathedrale; car tu sais que j'aime beaucoup
les cathedrales. Il y a un an, tu etais la avec moi, et nous avons ete
la voir ensemble, t'en souviens-tu? Tu trouvais que c'etait bien
grand, et qu'il faudrait bien des Maurices les uns sur les autres pour
monter aussi haut.

Je suis bien contente de toi, mon cher enfant; tu n'as pas beaucoup
pleure devant moi. Apres, dis-moi ce que tu as fait? As-tu trouve ton
menage joli? l'as-tu fait voir a ta soeur? Elle a pleure aussi, la
pauvre grosse. L'as-tu un peu consolee? Joue bien avec elle,
roulez-vous sur vos lits le soir et endormez-vous en riant et en
chantant. Ne fais pas de vilains reves tristes, pense a moi sans
chagrin, et travaille toujours bien pour me faire voir que tu m'aimes.

Tu as vu comme j'etais heureuse de te trouver corrige de ta paresse.
Continue donc, je t'en recompenserai, en t'aimant tous les jours
davantage. Je ne sais si tu pourras lire mon griffonnage, je t'ecris
avec une espece d'allumette qui va tout de travers. Je t'embrasse, de
tout mon coeur, pour toi d'abord, puis pour ta soeur, pour ton papa,
pour Boucoiran, et puis pour toi encore un million de fois. Adieu, mon
petit ange, ecris-moi bien, bien souvent.




LXX

AU MEME

                                Paris, 16 juillet 1831

Je suis enfin installee tout a fait chez moi, mon petit amour. J'ai
trois jolies petites chambres sur la riviere avec une vue magnifique
et un balcon. Quand tu viendras me voir, tu t'amuseras a voir defiler
les troupes et a regarder les pompiers sous les armes. Il y a un poste
vis-a-vis. Toutes les fois qu'un gendarme parait, ces pauvres pompiers
sont obliges de courir a leurs fusils. Comme cela arrive fort souvent,
ils n'ont pas une minute de repos par jour, et les passants s'amusent
a les gouailler. Tu verras aussi les tours de Notre-Dame, qui sont
toutes couvertes d'hirondelles. Il y a des figures de diables en
pierre tout autour des murs, et les oiseaux se cachent dans leur
gueule pour y batir leur nid.

J'ai vu encore ton cousin Oscar hier au soir. Il est bien gentil et ne
veut pas me quitter. Il va entrer en pension; sans cela, je te
l'aurais amene et vous auriez joue ensemble, mais il est temps qu'il
apprenne ce que tu sais deja. Tu seras bien content, lorsque tu
entreras au college, d'avoir pris de bonnes lecons d'avance. Tu auras
moins de peine que les autres enfants de ton age, et tu verras que
c'est un grand bonheur d'avoir ete force de travailler. Ecris-moi
donc, mon cher enfant; ta derniere lettre est tres bien. Elle m'a fait
grand plaisir, et je l'ai embrassee bien des fois. Si tu etais la, mon
pauvre petit, je te mordrais les joues. En attendant, embrasse ta
soeur et porte-toi bien. Pense souvent a ta mere, qui t'aime plus que
tout au monde.




LXXI

A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT

                                Paris, 17 juillet 1831

Mon cher enfant,

J'en suis fachee pour votre optimisme politique, mais votre gredin de
gouvernement indispose cruellement les honnetes gens. Si j'etais
homme, je ne sais a quels exces je me porterais, dans de certains
moments d'indignation, que toute ame bien nee doit ressentir a la vue
des platitudes et des atrocites qui se commettent ici tous les jours.

C'est reellement une guerre civile que les ministres allument et
alimentent a leur profit. _Infamie!_ Les couleurs nationales sont
proscrites. Il suffit de les porter pour etre depece avec un odieux
sang-froid, par des gens armes, laches, qui ne rougissent point
d'egorger des enfants sans defense et en petit nombre.

Cette belle institution de la garde nationale est devenue un levain de
discorde et de sang. La police a recours a des moyens dignes des plus
beaux temps de Carrier (de Nantes). Il semble que Philippe veuille
trancher du Napoleon. Or c'est un role qu'un Bourbon ne saura jamais
remplir. Ses efforts retarderont sa chute; mais elle n'en sera que
plus tragique, et vraiment alors le peuple commettra tous les exces
sans etre coupable.

Moi, je hais tous les hommes, rois et peuples. Il y a des instants ou
j'aurais du bonheur a leur nuire. Je n'ai de repos qu'alors que je les
oublie!

Vous etes bon, vous! C'est different. Les amis, oh! les amis! que
c'est un tresor rare et difficile a garder! Si l'on ne tient pas sa
main toujours etroitement fermee, ils s'echappent comme de l'eau au
travers des doigts.

J'ai le coeur cruellement froisse; mais je sais qu'il y aurait de
l'ingratitude a pleurer longtemps ceux qui desertent. Plus le nombre
se reduit, plus je sens l'affection redoubler de vigueur. La part des
uns revient aux autres.

Je vous remercie de m'avoir parle de Maurice. Faites qu'il m'ecrive
souvent, qu'il ne soit pas trop livre a lui-meme aux heures ou il ne
travaille pas, et qu'il continue a apprendre sans chagrin. Sa derniere
lettre est charmante.

Adieu, mon cher enfant. Je vous embrasse comme je vous aime. C'est du
fond de mon ame.




LXXII

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                Paris, 19 juillet 1831

Mon bon Charles,

Soyez misericordieux et pardonnez a la lenteur de mes lettres. Je suis
enfin installee quai Saint-Michel, 25, et j'espere desormais ne plus
m'exposer au remords de laisser sans reponse prompte vos lettres
bonnes et aimables. Je vous laisse a penser ce qu'il a fallu de
memoire, de jambes, de patience et de temps, pour acheter tout un
petit menage depuis la pelle jusqu'aux mouchettes: c'est a n'en pas
finir. Le pis de tout cela, c'est l'argent que cela coute. J'aurais
tort de me plaindre pourtant. Je n'ai rien paye et je payerai s'il
plait a Dieu.

Le Gaulois et moi comptons sur une bonne tuerie patriotique, ou sur un
bon cholera-morbus, qui nous delivrera de l'infame sequelle des
creanciers. D'ailleurs, n'allons-nous pas avoir la republique? et le
premier article de la nouvelle Charte portera, j'espere, que les
dettes sont supprimees et tous les creanciers deportes. Nous leur
faisons grace de la vie, parce que nous sommes grands et genereux,
mais qu'ils ne s'avisent jamais de rappeler le passe! (Il n'y que des
carlistes et des jesuites capables de tant de ressentiment.) Nos
creanciers, s'ils veulent eviter la guillotine, qui est, comme chacun
sait, _soeur de la liberte_, doivent nous delivrer a tout jamais de
leur odieuse presence, et purger le sol de la patrie regeneree de leur
impur et stupide trafic. Tel sera le texte du premier discours du
Gaulois a la prochaine assemblee constituante.

Mon bon camarade, pourquoi ne travaillez-vous plus? Evitez du moins
l'ennui, ne fut-ce qu'en taillant des cure-dents. Planet en fait une
consommation qui vous tiendra en haleine. Si vous n'avez pas l'espoir
de succeder a votre pere et que les chiffres vous rebutent, faites
autre chose; lisez, instruisez-vous, la vie est toujours trop courte
pour tout ce qu'on peut apprendre. Ecrivez des romans, des comedies,
des proverbes, des drames: tout cela vous fera travailler sans ennui
et vous forcera a des recherches historiques qui vous arriveront
pleines d'interet et de vie.

S'ennuyer! je ne le concois pas pour vous. Etre triste! c'est
different, cela. Cette solitude, les degouts de cette petite existence
de la province, sont bien faits pour serrer le coeur. J'en sais
quelque chose. _Quelque chose_ seulement, car j'ai une ressource
immense: la societe de mes enfants. Vous, tout seul, tout reveur, sans
un ami qui vous comprenne bien, souffrant de ces peines sans nom que
le vulgaire regarde comme une manie et une affectation, cherchant a
repandre votre coeur dans un coeur de la meme nature, et ne trouvant
que de bonnes et simples ames qui vous disent d'un air surpris:
"Comment! vous vous plaignez? n'etes-vous pas riche? A votre place, je
serais heureux!" etc.

Eh bien, je vous vois d'ici et je sais tout ce que vous devez
souffrir. L'isolement tue les ames actives. Il enerve le caractere;
mais il redouble le feu interieur et joint, au tourment de desirer, le
tourment de ne pouvoir pas _vouloir_.

N'est-ce pas la ou vous en etes souvent? Je n'ose pas vous dire:
"Sortez-en, venez a nous!" Mais combien je le desire! nous vous aimons
comme vous meritez d'etre aime. Je crois qu'au milieu de nous, vous
reprendrez vite a la vie. Ecrivez donc souvent et beaucoup; vous avez
toujours le temps, vous.

Si vous allez a Nohant, dites donc a Boucoiran que mon fils m'ecrit
bien peu, et que cela me fait beaucoup de peine.

Adieu, mon ami. Ecrivez, ou faites mieux, venez!

Je n'ai pas achete la natte de votre mere, ni les lunettes pour
Decaudin. J'ai une raison honteuse, secrete, mais _invulnerable_. Je
n'ai pas un sou. Je paye ecu par ecu mes damnes marchands. O Misere!
je te ferai elever un temple si tu me quittes un jour; car ceux que tu
hantes sont plus heureux qu'on ne pense!

Le Gaulois m'a defendu de fermer ma lettre, disant qu'il voulait vous
ecrire. C'est une raison pour n'y pas compter...

Le voila! Il dit qu'il vous ecrira _demain_: vous connaissez le
_demain_ du Gaulois.




LXXIII

A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT

                                Paris, juillet 1831.

J'ai bien du chagrin quand tu ne m'ecris pas, mon petit enfant. J'ai
recu tes trois lettres; mais c'est bien peu. Cela ne fait qu'une par
semaine. Autrefois, tu m'en ecrivais deux et souvent trois. Cela ne
t'amuse donc plus de m'ecrire? tu n'as pas besoin de montrer tes
lettres, ni de les ecrire avec tant de soin que ce soit un travail.
Quand tu m'envoyais des barbouillages et des bonshommes, j'aimais
autant cela. Ecris-moi donc aussi mal que tu voudras, ne fut-ce que
quelques lignes. Passer huit jours sans nouvelles de toi et de ta
soeur, c'est bien long et je suis souvent bien triste. J'ai besoin de
te savoir gai et heureux; sans cela, je ne peux etre moi-meme
heureuse.

Il y a de bien beaux tableaux au Musee: le Musee est une grande
galerie ou tous les peintres exposent leurs tableaux pendant quelques
mois pour les faire voir au public. Le plus joli de tous represente
deux enfants de sept ou huit ans qui sont assis sur un lit. L'un est
malade et appuie sa tete sur l'epaule de son frere. L'autre se porte
bien; il tient un livre d'images pour l'amuser. C'est le portrait de
deux jeunes princes anglais qui ont ete etrangles par des mechants[1].

Il y a une quantite de belles statues que tu reconnaitrais, a present
que tu comprends un peu la mythologie. Ce qu'on a fait de plus beau,
ce sont _les Trois Graces_, en marbre blanc. Il y a une jolie petite
divinite allegorique, dont nous n'avons pas parle ensemble: c'est _la
Candeur_ ou _l'Innocence_, representee comme un enfant qui tient une
coquille ou vient boire un serpent. Cela signifie que, comme les
enfants ne se mefient d'aucun danger, les personnes qui ont de la
_candeur_ ne se mefient pas des mechants qui peuvent leur faire du
mal.

Si tu ne comprends pas bien cela, Boucoiran te l'expliquera mieux. Il
y a aussi un gros enfant qui ressemble a Solange et joue avec une
petite chevre; la chevre mange une couronne de feuilles que l'enfant a
sur sa tete. Tout cela est en beau marbre blanc. Enfin il y a Mercure,
Diane, et tout plein d'autres messieurs et d'autres dames de ta
connaissance. Les fetes ont dure trois jours. De ma fenetre, j'ai vu
passer le roi et toutes ses troupes. Avant-hier, nous avons eu des
joutes sur l'eau. Des matelots habilles en blanc, avec des ceintures
et des chapeaux a rubans, etaient montes sur de jolies barques et
venaient les uns sur les autres. Ils se battaient, c'est-a-dire qu'ils
faisaient semblant, comme au spectacle. Beaucoup tombaient dans la
Seine; comme c'etaient tous de tres bons nageurs, ils s'en moquaient
et rattrapaient bientot leur barque. Sur le bord de l'eau etait dresse
un beau pavillon, pour les juges du combat qui ont donne le prix aux
vainqueurs.

J'avais emmene Leontine, qui a tout vu; le grand Fleury l'a mise sur
sa tete, et ils sont arrives l'un sur l'autre; moi, je suis revenue
avec la migraine. Le soir, j'ai vu les illuminations sans sortir de ma
chambre. Quatre grandes colonnes de lampions autour de la statue
d'Henri IV; les tours de Notre-Dame etaient illuminees aussi; c'etait
fort beau. De mon balcon, j'ai vu le feu d'artifice qui se tirait sur
la place de la Revolution. C'est bien loin de chez moi; mais les
fusees montaient si haut, qu'on voyait tres bien; il y en avait qui
lancaient des flammes tricolores; c'etait superbe.

Il y a eu des courses de chameaux, au Champ-de-Mars. Des hommes
habilles en Bedouins etaient montes sur des chevaux et sur des
dromadaires. L'un d'eux est tombe et s'est tue. Puis une revue de
toutes les troupes sur le boulevard; on dit qu'il y avait cent
cinquante mille hommes. Tout cela serait bien amusant avec moins de
monde pour regarder. On risque d'etre etouffe dans la foule, et les
trois quarts ne voient rien, parce qu'on a trop de personnes devant et
alentour. Tous les spectacles jouaient _gratis_, c'est-a-dire qu'on
entrait sans payer. Enfin on tirait des coups de fusil, des petards,
des _boites a feu_, dans toutes les maisons, dans toutes les rues.
Cela a dure deux jours entiers. On aurait dit qu'on se battait dans
Paris. Je suis bien aise que ce soit fini et que la ville reprenne sa
tranquillite.

Ecris-moi bien souvent et dis-moi tout ce que tu fais; tes lettres
sont trop courtes. Embrasse ta soeur pour moi et aime-la bien. Adieu,
mon cher petit; pense a ta petite mere, qui t'embrasse un million de
fois.

  [1] _Les Enfants d'Edouard_, de Paul Delaroche.




LXXIV

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 9 septembre 1831.

Ma chere maman,

Je suis arrivee en bonne sante. Merci de votre petite lettre. Je suis
coupable de ne vous avoir pas prevenue, mais j'etais si lasse et, en
meme temps, si contente de revoir mes enfants!

J'ai trouve mon mari a Chateauroux; il etait venu au-devant de moi
avec Maurice. Celui-ci est toujours maigre, sa soeur toujours enorme,
Nohant toujours tranquille, la Chatre toujours bete. Le precepteur est
parti en vacances; je le remplace pour le francais et la geographie,
Casimir pour le latin et le calcul. Vous voyez que c'est une vie
edifiante. Cela n'empechera pas qu'on ne me trouve tres coupable. Les
gens qui n'ont rien a faire cherchent des torts a autrui pour
s'occuper; c'est une maniere comme une autre de passer le temps. Moi,
je persevere dans une tranquillite qui les demonte.

Je n'ai pas vu Caroline; embrassez-la pour moi. Tachez de m'envoyer
Hippolyte et sa femme. J'ai trouve mon mari tres bien; je crois qu'il
serait bien facile a Hippolyte de le tenir toujours dispose en ma
faveur. Il ne faudrait que le vouloir, et fermer l'oreille aux sales
petits cancans qui remplissent la vie de ce monde, et qui en font le
principal ennui.

Si l'on continue a me laisser vivre en paix, je prolongerai mon sejour
ici. J'ai deja songe a remettre mes engagements du 30 septembre un peu
plus loin. C'est la conduite des autres qui dictera la mienne. Je
travaille le soir a mon roman; cela m'amuserait beaucoup si je n'etais
pas obligee de me depecher. Une autre fois, je prendrai plus de
latitude avec mon editeur, afin de travailler pour mon plaisir et sans
fatigue.

On dit que je suis partie pour I'Italie avec Stephane. Ce qu'il y a de
bon, c'est que je ne sais pas ou il est. Je ne l'ai pas vu depuis six
mois. Quant a moi, je crois bien etre a Nohant dans ce moment-ci;
cependant, si les gens de la Chatre sont absolument surs que je sois a
Rome, je ne voudrais pas leur faire de peine en leur soutenant le
contraire.

Adieu, ma chere petite maman; traitez-moi toujours avec bonte. Je vous
embrasse de tout mon coeur, ainsi que mon ami Pierret.




LXXV

A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES

                                Nohant, 26 septembre 1831

C'est une desolation qu'un voyage de sept jours; je m'en afflige de
mille manieres: d'abord, parce que cela vous fatigue; ensuite parce
que ces quinze jours perdus de la plus ennuyeuse maniere du monde
doivent faire pleurer votre mere. Elle voudra les regagner, je le
prevois bien. Je ne peux ni ne veux l'affliger. Cependant, mon cher
enfant, je voudrais que vous fussiez de retour vers le 20 du mois
prochain.

Mettez donc a profit ces bons jours de famille et de patrie. C'est un
bonheur de n'etre pas blase ou desabuse de ces biens-la. Apportez-moi
des cailloux de votre sol, s'ils ont quelque chose de curieux. Si je
ne l'ai pas reve, vous avez comme nous beaucoup de coquillages marins
petrifies, des especes qui nous manquent.

Maurice ne fait rien. Je ne suis pas assez rigide. Ce temps de
devergondage ne devant pas etre long, je le laisse trotter avec
Leontine, et les jours de travail sont rares. Le seul point, c'est
qu'il n'oublie pas ce qu'il sait et non qu'il fasse des progres sans
vous. Je voudrais bien, mon enfant, que l'etude du latin ne fut pas
aussi exclusive. Vous m'avez promis de commencer l'histoire a votre
retour et de la faire marcher de front avec la geographie. Il me
semble que ces etudes poussees un peu rapidement lui seraient fort
utiles. Non pas qu'il faille esperer une grande memoire des faits a
son age, mais c'est la seule maniere d'ouvrir ses idees aux choses de
la vie, aux lois, aux guerres, aux vicissitudes des moeurs, aux
constitutions, a l'existence des peuples et a la marche de la
civilisation. C'est d'un peu haut qu'il faudrait donc envisager cette
science. Au lieu de le faire moisir, comme au temps de l'abbe Rollin,
sur les petites guerres et les rois insignifiants d'une foule de
petits Etats de l'antiquite, il faudrait resumer l'histoire
universelle dans une sorte de cours a votre maniere. Cette analyse
generale n'est pas l'ouvrage d'un cuistre, et vous trouverez a la
dresser avantage et plaisir pour vous-meme. Plus tard, sans doute, il
lui faudra etudier les diverses parties de votre edifice, il le fera
par la lecture. J'ai fait, pendant cinq ou six ans, des extraits sur
toutes les dynasties de la terre. C'etait l'histoire enseignee a la
maniere des jesuites. Beaucoup de recits, pas une reflexion, pas une
observation qui ne tournat a la plus grande gloire de Dieu, contre
tout bon sens et toute verite. Aussi, rien de ce fatras n'est reste
dans mon cerveau fatigue. J'ai perdu cinq ou six ans de ma vie a
desapprendre le sens commun. Les livres d'histoire, ecrits tous sous
l'empire de quelque passion politique ou de quelque prejuge religieux,
ont tous besoin d'etre rectifies par un jugement sain. Ce n'est donc
pas avec des livres qu'il faudrait enseigner, c'est avec votre memoire
et votre raison, n'est-il pas vrai, mon enfant?

Bonjour. Je vous embrasse de toute mon ame, ainsi que votre bonne
mere. Rendez-la bien heureuse, et revenez-nous, des que vous pourrez
vous arracher comme Regulus a tant d'affection.

Maurice vous embrasse aussi. Il fait la moue dans ce moment, parce
que, dit-il, il s'est f.... par terre. Est-ce vous qui formez ainsi
son style?




LXXVI

AU MEME

                                Paris, 6 novembre 1831.

Mon enfant,

J'ai ete vraiment affligee de manquer le plaisir de vous embrasser. Je
vous l'ai dit, je vous aime comme vous m'aimez, sans egoisme, et je me
rejouis du bonheur de votre mere et du votre. Une autre fois, nous
serons a meme de nous voir davantage; mais nous n'en avons pas besoin
pour compter l'un sur l'autre.

Il est tres vrai que madame Bertrand m'a envoye M. de Vasson la veille
de mon depart, j'ai recu d'elle une lettre qui s'efforcait d'etre
aimable. Elle me parlait d'abord de l'engagement pris d'aller passer
_trois mois_ a Laleuf, cet automne, engagement que je savais bien ne
pas exister. Ensuite elle remettait sa cause entre mes mains et me
parlait de son Alphonse, comme si mon Maurice ne m'interessait pas
davantage. Puis elle me disait qu'elle ne savait pas votre adresse a
Nimes, qu'elle ne voulait pas vous ecrire avant de s'adresser a moi;
ce qui prouve tout simplement qu'elle l'eut fait si elle eut pu savoir
votre adresse. Enfin elle daignait se rappeler que je lui avais offert
ma place a la Chambre et me faisait des remerciments tres gauches et
tres peu de saison. J'ai repondu en peu de mots, poliment et
froidement. Je ne sais comment elle aura pris ma lettre. J'ai conte le
tout au pere Duris-Dufresne, qui a trouve comme moi qu'on aimait mieux
ses enfants que ceux des autres.

Je ne puis pas vous dire si je resterai ici peu ou beaucoup. Mon
editeur paye mal; cependant il paye, mais si lentement, que le travail
des imprimeurs va de meme. Je leur remets le manuscrit a mesure que
j'en touche le prix, autrement je courrais risque de travailler pour
_l'honneur_. C'est un mechant salaire quand on est si pauvre d'esprit
et de bourse. Ce qu'il y a de sur, c'est que je retournerai pres de
mes chers enfants, aussitot que je serai delivree de ma besogne.

Du reste, je vois avec plaisir que tous les deboires qu'on m'avait
predits dans cette carriere n'existent pas pour les gens qui vivent,
comme moi, au fond de leur mansarde, sans autre ambition que celle
d'un profit modeste. J'ai deja assez vu les _grands hommes_ pour
savoir qu'ils sont les plus petits de tous. Je les fuis comme la
peste, excepte Henri de Latouche, qui est bon pour moi et que j'aime
sincerement.

Je vis fort tranquille, je travaille a mon aise et je me porte bien
maintenant. J'ai enfin reussi a me debarrasser de la fievre qui m'a
tourmentee pendant plus d'un mois. Il ne manque a mon bonheur que mes
enfants et vous. Mais, si je vous avais ici, je serais trop bien et la
destinee n'a pas coutume de me gater de la sorte. Au reste, elle est
sage. Elle me garde ce bonheur pour un avenir que je ne voudrais plus
affronter sans l'esperance que vous l'embellirez.

Adieu, cher enfant; j'embrasse vous, Maurice et ma Solange. Parlez-moi
d'eux beaucoup, je vous en supplie.




LXXVII

A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE

                                Paris, 3 novembre 1831.

Mon cher petit enfant, tu ne m'as pas dit si tu avais recu le joujou
que je t'ai envoye. Si tu ne l'as pas, fais-le reclamer chez M.
Poplin[1], a la Chatre. Il doit etre arrive depuis longtemps.

Quand tu n'auras plus d'images a peindre, tu me l'ecriras, afin que je
t'en achete d'autres. Dis-moi si tu as envie de quelque chose que je
puisse t'envoyer. Boucoiran me dit qu'il va te faire commencer
l'histoire. Tu me diras si cela t'amuse. Quand j'etais petite, cela
m'amusait beaucoup. Je suis bien contente que Sylvain Meillant[2] soit
retabli; tu iras le voir et le lui diras de ma part.

As-tu couvert ta maison dans la cour? J'en ai bien fait comme toi,
dans la meme cour, avec des briques et des ardoises. Je me souviens
qu'une fois, en ouvrant la porte de ma maison, laquelle porte etait
une petite planche, j'ai trouve _quelqu'un_ dedans. Ce quelqu'un
etait, devine quoi? Une belle petite souris qui s'etait emparee de ma
maison et s'y trouvait bien logee. Je l'ai laissee dedans, mais je ne
sais plus ce qu'elle est devenue. Et ton jardin, y travailles-tu
toujours? Il fait bien mauvais maintenant pour jouer dehors. Prends
garde de t'enrhumer. Il fait un temps affreux ici. On est dans la
crotte jusqu'aux genoux. La Seine est jaune comme du cafe au lait. Je
ne sors que pour mes affaires d'obligation.

Adieu, mon cher petit mignon; j'enverrai des bas a ta grosse mignonne.
Et toi, en as-tu assez pour ton hiver? Je vous embrasse tous les deux.
Porte-toi bien et ecris-moi souvent.

Ta mere

  [1] Proprietaire a la Chatre.
  [2] Fermier de Nohant.




LXXVIII

AU MEME

                                Paris, novembre 1831.

Ta lettre est bien gentille, mon cher petit; elle est fort bien
ecrite. Ne reste pas trop dehors par ce vilain froid, tu vois bien que
tu t'es enrhume. Quand tu es dans le jardin, cours, saute, ne reste
pas a la meme place. C'est comme cela que tu attrapes toujours du mal.
Ta pie peut bien rester dans ton jardin, elle n'a pas peur du froid,
ses plumes lui valent mieux que tes habits et tes pantalons. Nos
petits bengalis sont plus delicats, ils viennent d'un climat chaud.
Dis a Eugenie[1] d'en avoir bien soin.

J'ai ete hier au Jardin des Plantes, j'aurais bien voulu pouvoir
emporter pour toi une petite gazelle fauve avec des raies blanches et
de grands yeux noirs. Elle mange dans la main, tu serais bien content
d'en avoir une pareille; mais il faudrait la garder au coin du feu.
Elles viennent de l'Afrique, et le moindre froid les tue. Au reste, tu
les as vues; mais tu ne t'en souviens peut-etre plus.

Je serais si contente de t'avoir ici quinze jours pour te faire courir
partout avec moi.

Adieu, mon petit ami; je t'embrasse mille fois, ainsi que ta grosse
mignonne. Fais-lui mettre des bas de laine tous les jours. Embrasse
pour moi Leontine et Boucoiran.

  [1] Femme de chambre.




LXXIX

A M JULES BOUCOIRAN, A NOHANT

                                Paris, 5 decembre 1831.

Merci, mon cher enfant. Je ne sais pas si je pourrai profiter de cette
bonne occasion pour retourner a Nohant. Dieu veuille que mon editeur
me paye d'ici au 8 et que je puisse lui livrer les dernieres feuilles
de mon manuscrit. Alors je serais a Nohant bientot. N'en parlez pas
encore. Surtout n'en donnez pas la joie a mon pauvre Maurice; car il
n'y a rien de sur dans mes projets. Ils dependent d'un animal qui,
tous les jours, m'annonce le payement de sa dette, j'attends encore.
Je voudrais qu'il me fit au moins une lettre de change pour les cinq
cents francs a toucher trois mois apres la livraison. Jusqu'ici, je ne
tiens rien, et je ne voudrais pourtant pas avoir travaille trois mois
sans un profit raisonnable.

La lettre que j'ai recue avant-hier de Maurice est fort bien, si vous
n'en avez pas corrige les fautes. Son ecriture, quand il veut
s'appliquer un peu, promet d'etre tres lisible et tres jolie. Il a
dans son esprit d'enfant des idees tres originales; par exemple, j'ai
bien ri de sa pie, qui se tient dans le jardin et regarde passer le
monde sur la route.

Pauvre enfant! quand donc sera-t-il assez grand pour ne dependre que
de lui! Alors je ne serai pas en peine de trouver une consolation et
un dedommagement a tous les ennuis de ma vie.

Adieu, mon cher fils; restez-moi toujours fidele, vous que j'estime le
plus solide et le plus genereux de mes amis.

Je vous embrasse de tout mon coeur.




LXXX

A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                Nohant, janvier 1832.

Mon cher Rollinat,

Je vous ai ecrit avant-hier un mot et je vous demandais une reponse
directe. Etes-vous absent de Chateauroux, ou bien le courrier a-t-il
perdu ma lettre? Il est sujet a cette infirmite. _Il en est de meme
tous les etes._ C'est au point qu'il en a seme toute la route depuis
Nohant jusqu'a Chateauroux, et qu'il en pousserait si ce n'etait de
mauvais grain.

C'etait pour vous demander l'adresse de Charles[1] a Paris. J'ai une
commission pressee a lui donner. Repondez-moi, si vous etes vivant,
mais repondez-moi _poste restante a la Chatre_.

Ce courrier est un drole!

Bonsoir, mon bon petit avocat. Je vous donne ma tres sainte
benediction.

  [1] Charles Rollinat, frere de Francois




LXXXI

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant. 22 fevrier 1832.

Ma chere maman,

Mes enfants ont ete bien vite debarrasses de leur rhume; Maurice est
plus fou et Solange plus rose que jamais. J'espere vous la conduire ce
printemps. Elle est assez raisonnable pour faire un tour a Paris avec
moi; vous verrez qu'elle est bien gentille et bien caressante; mais
vous serez effrayee de sa grosseur, je voudrais bien la voir s'effiler
un peu.

Maurice travaille comme un homme. Il devient studieux et grave comme
son precepteur; mais, a la recreation, il s'en venge bien. Leontine et
lui, font le diable. Le dimanche, tout le monde joue, grands et
petits. Il vient des amis de Maurice, de la Chatre, et je joue a
colin-maillard, au furet, au volant, aux barres, jusqu'a ce que je ne
puisse plus tenir sur mes jambes. Polyte aussi se met de la partie; il
fait tres agreablement la cabriole. Il danse comme Taglioni et il
tombe comme un sac; ce qui fait beaucoup rire Solange. Elle l'appelle
son _farceur de noncle_. Si Oscar etait la, il s'amuserait bien aussi.

Je suis fort aise que mon livre vous amuse[1]. Je me rends de tout mon
coeur a vos critiques. Si vous trouvez la soeur Olympe trop troupiere,
c'est sa faute plus que la mienne. Je l'ai beaucoup connue et je vous
assure que, malgre ses jurons, c'etait la meilleure et la plus digne
des femmes. Au reste, je ne pretends pas avoir bien fait de la prendre
pour modele dans le caractere de ce personnage. Tout ce qui est verite
n'est pas bon a dire; il peut y avoir mauvais gout dans le choix. En
somme, je vous ai dit que je n'avais pas fait cet ouvrage seule. Il y
a beaucoup de farces que je desapprouve: je ne les ai tolerees que
pour satisfaire mon editeur, qui voulait quelque chose d'un peu
_egrillard_. Vous pouvez repondre cela pour me justifier aux yeux de
Caroline, si la verdeur des mots la scandalise. Je n'aime pas non plus
les polissonneries. Pas une seule ne se trouve dans le livre que
j'ecris maintenant et auquel je ne m'adjoindrai de mes collaborateurs
que le nom; le mien n'etant pas destine a entrer jamais dans le
commerce du bel esprit.

Je ne m'occupe pas exclusivement de ce travail. A present, je puis en
prendre a mon aise, sans me tourmenter l'esprit. Si quelquefois je
travaille avec passion, c'est parce que je ne sais pas m'occuper a
demi. Je suis comme vous, avec vos dessins et vos vernis. Ici, j'ai de
tres douces distractions: Maurice me saute sur le dos et ma grosse
fille me grimpe sur les genoux.

Bonsoir, ma chere petite mere. Donnez-moi des nouvelles de votre oeil.
A force de vouloir le guerir vite, ne le tourmentez pas trop.
Embrassez pour moi Caroline et mon vieux Pierret; moi, je vous aime de
tout mon coeur.

  [1] _Rose et Blanche_.




LXXXII

A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

                                Paris, 4 avril 1832.

Nous sommes arrivees en bonne sante, ta soeur et moi, mon cher petit
amour. Solange n'a fait qu'un somme depuis Chateauroux jusqu'ici. Elle
a pense a toi et a sa bonne; elle a pleure deux fois pour vous avoir;
mais elle s'est consolee bien vite. A son age, le chagrin ne dure
guere. Elle a ete douce et gentille tout le temps. Quand tu etais tout
petit, tu n'etais pas si patient qu'elle. En arrivant, elle a reconnu
tout de suite ton portrait et elle a pleure; puis elle n'a pas tarde a
s'endormir.

Je l'ai menee au Luxembourg, au Jardin des Plantes. Elle a vu la
girafe, et pretend l'avoir deja bien vue a Nohant dans un pre. Elle a
donne a manger dans sa main aux petits chevreaux du Thibet et aux
grues. Elle a vu les animaux empailles et ne veut pas comprendre
qu'ils ne sont pas en vie. Du reste, elle n'a pas peur du tout; pourvu
que je lui donne la main, elle ne s'effraye de rien.

Elle rit, elle chante, elle est gentille a croquer. Elle mange comme
six, elle s'endort dans les omnibus, elle se reveille quand on descend
et se met a marcher sans grogner. Il est impossible d'etre meilleure
enfant. Je suis bien contente de l'avoir avec moi. Si je t'avais
aussi, mon pauvre enfant, je serais bien heureuse.

Et toi, mon petit chat, comment te portes-tu? t'amuses-tu toujours
bien? Ta grue est-elle toujours en vie?

Adieu, mon cher petit ange. Je t'embrasse cent mille fois sur tes
joues roses et sur ton grand pif, sur tes grands yeux et sur tes beaux
cheveux. Ecris-moi bien souvent. Ta soeur t'embrasse aussi; elle veut
te porter des fraises et des glaces dans du papier. Ce sera propre en
arrivant!




LXXXIII

A MADAME MAURICE DUPIN. A PARIS

                                Paris, 15 avril 1832.

Chere mere,

Soyez sans inquietude. Je me porte tout a fait bien aujourd'hui. Le
cholera, dit-on, est mort; ainsi dormez en paix. Je serais bien
heureuse de voir mon vieux Pierret; mais, s'il vient a huit heures du
matin, qu'il sonne bien fort pour m'eveiller. Je dors comme une buche
et je n'ai personne pour ouvrir la porte. Priez-le de me donner une
heure dans la journee; il me fera bien plaisir.

Portez-vous bien, chere maman, et, si vous etiez plus malade, a votre
tour avertissez-moi.




LXXXIV

A M. GUSTAVE PAPET, A PARIS

                                Paris, mai 1832.

Cher Gustave,

Je compte sur toi... c'est-a-dire sur vous... non, c'est-a-dire sur
toi, pour diner avec nous dimanche prochain et tous les dimanches
subsequents, tant que Paris aura le bonheur de vous posseder.

Est-ce vous qui etes venu pour me voir cette semaine? Voici les
indications de ma bonne: "Un _joli jeune homme_ qui n'a pas voulu dire
son nom et qui avait une badine a la main." Cette badine m'a paru le
signe particulier du signalement et se rapporter evidemment a votre
caractere badin.

Hein, si l'on voulait s'en meler?

A demain donc, mon ami.

Ton camarade

AURORE.




LXXXV

A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT

                                Paris, 4 mai 1832.

Mon cher petit mignon.

Nous nous portons bien. Ta soeur est bien mignonne a present. Nous
allons toujours nous promener au Luxembourg et au Jardin des Plantes.
Ce dernier est superbe, et tout embaume d'acacias. Nohant doit etre
bien joli a present. Y a-t-il beaucoup de fleurs, et ton jardin
pousse-t-il? Le mien se compose d'une douzaine de pots de fleurs sur
mon balcon; mais il y a des pousses nouvelles longues comme ma main.
Solange en casse bien quelques-unes, et pour que je ne la gronde pas,
elle essaye de les raccommoder avec des pains a cacheter.

Nous parlons de toi tous les soirs et tous les matins, en nous
couchant, en nous levant. J'ai reve, cette nuit, que tu etais aussi
grand que moi; je ne te reconnaissais plus. Tu es venu m'embrasser, et
j'etais si contente, que je pleurais. Quand je me suis eveillee, j'ai
trouve la grosse grimpee sur mon lit et qui m'embrassait. Elle aussi
grandit beaucoup et maigrit en meme temps. Personne ne veut croire
qu'elle n'ait pas cinq ans. Elle a la tete de plus que tous les
enfants de son age.

Tous les bonbons qu'on lui donne, elle les met de cote pour toi; au
bout d'une heure, elle n'y pense plus et les mange. Quand nous irons
te voir, nous t'en porterons.

Adieu, mon petit enfant cheri. Ecris-moi plus souvent des lettres un
peu plus longues, si tu peux. Tu ne me dis pas ce que tu apprends avec
Boucoiran. Adieu; je t'embrasse de tout mon coeur.




LXXXV

AU MEME

                                Paris, 17 mai 1832.

Mon cher petit,

J'ai recu tes deux lettres. Je t'en ai envoye une grosse pleine de
dessins. T'amuses-tu a les copier? Que fais-tu le soir? Travailles-tu
dans ton cabinet, ou cours-tu dans le jardin avec Leontine?
Valsez-vous toujours? Dis-moi donc comment tu passes tes journees.
Raconte-moi depuis le matin jusqu'au soir.

Ta petite soeur se porte bien; elle commence a s'accoutumer a Paris et
a devenir mechante. Jusqu'a present, elle etait si etonnee de tout ce
qu'elle voyait, qu'elle ne pensait pas a avoir des caprices. A
present, elle en a pas mal; mais je ne lui cede pas, et elle redevient
gentille. Des enfants, qui demeurent sur le meme balcon que nous,
quand ils l'entendent pleurer, se moquent d'elle en la contrefaisant.
Cela la vexe cruellement; elle renfonce tout de suite ses larmes et
n'ose plus rien dire.

Il y a bien longtemps que nous n'avons ete a la campagne; il pleut
tous les jours et il fait si froid, que nous avons toujours du feu.
J'ai deux petits serins verts dans une cage. Ils ont fait des oeufs
qui sont eclos de ce matin. Si tu voyais comme cela amuse Solange!
Elle n'y concoit rien et voudrait les mettre dans sa poche. Ils sont
si petits, si secs, si maigres, si peles, si laids, qu'ils creveraient
si l'on soufflait dessus.

Nous avons aussi un beau jardin sur notre balcon: des roses, des
jasmins, du lilas, des giroflees, des orangers, un geranium, du reseda
et meme un cassis tout couvert de fruits verts. Si tu venais me voir
cet ete, je te les ferais croquer; mais tu en auras de meilleurs a
Nohant. Solange s'amuse a mettre de la terre dans des pots, elle y
seme des graines; a peine sont-elles levees, qu'elle les arrache.

Adieu, mon gros mignon. Ecris-moi souvent, parle-moi de tout ce qui
t'amuse, pense souvent a ta vieille mere qui t'aime.




LXXXVI

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                Paris, 6 juillet 1832.

Vous vous mariez, mon bon camarade!

Le bien et le mal n'existant pas _par eux-memes_, le bonheur comme le
malheur etant dans l'idee qu'on s'en fait, vous vous croyez content;
donc, vous l'etes. Je n'ai qu'a me rejouir avec vous de l'evenement
qui vous rejouit et du choix que vous avez fait. Je ne connais pas
votre fiancee; mais j'ai entendu dire d'elle beaucoup de bien a tout
le monde et particulierement a mademoiselle Decerf, juge sain et
solide. Vous lui rendrez le bonheur que vous recevrez d'elle. Croyez,
de votre cote, que votre bonheur doublera le mien.

Je n'ai le temps de vous dire qu'un mot. Je suis en course du matin au
soir pour trouver un logement. Le soir, je rentre ereintee par la
marche, la chaleur et le pave. Je quitte avec regret ma gentille
mansarde du quai Saint-Michel; le mauvais etat de ma sante me mettant
dans l'impossibilite d'escalader plusieurs fois par jour un escalier
de cinq etages, je vais me retirer encore davantage du beau Paris et
m'enfoncer dans le faubourg.

J'ai ete hier voir Henri de Latouche a Aulnay. Il ne quitte presque
plus la campagne. Son ermitage est la plus delicieuse chose que je
connaisse. Je ne sais s'il y travaille. Moi, je ne fais rien et ne me
remettrai a l'ouvrage qu'a Nohant. Le succes d'_Indiana_ m'epouvante
beaucoup. Jusqu'ici, je croyais travailler sans consequence et ne
meriter jamais aucune attention. La fatalite en a ordonne autrement.
Il faut justifier les admirations non meritees dont je suis l'objet.
Cela me degoute singulierement de mon etat. Il me semble que je
n'aurai plus de plaisir a ecrire.

Adieu, mon vieux camarade; je vous ecrirai une autre fois.
Aujourd'hui, je vous felicite seulement et je vous embrasse avec
amitie.




LXXXVII

A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT

                                Paris, 7 juillet 1832.

Mon pauvre petit,

Tu as donc encore ete malade? Comment vas-tu maintenant? Il me tarde
bien de recevoir une lettre de toi; ton papa m'ecrit que tu t'ennuyes
de ne pas me voir. Et moi aussi, va, mon enfant! Prends un peu de
patience, mon cher petit. Bientot je serai pres de toi, sois-en bien
sur.

Tu verras ta Solange bien grandie, bien bavarde, disant toute sorte de
betises qui te feront rire. Si tu es encore malade, je te soignerai,
je resterai la nuit aupres de ton lit, et je t'empecherai de penser a
ton mal: Boucoiran dit que tu n'as pas de courage. Il faut tacher d'en
avoir un peu, mon cher enfant. On souffre bien souvent quand on est
grand; il y a des personnes qui souffrent presque toujours. Tu sais
bien que je suis ainsi. Si je pleurais tout le temps, je serais
insupportable. Essaye donc de te faire une raison, quand tu souffres.
Je sais que tu es bien jeune pour cela; mais tu as assez de bon sens
pour comprendre tout ce que je te dis. Si je te recommande d'etre
courageux, c'est que les larmes font beaucoup plus de mal que le mal
meme. Elles donnent surtout mal a la tete et augmentent la fievre.
Quand tu te sens malade, il faut le dire sans te desesperer. On fera
pour toi tout ce qu'il faudra pour te soulager. Enfin, je l'espere a
present, tu es bien tout a fait et tu ne penses plus a tout cela.

Ecris-moi vite, ne fut-ce qu'un mot; je t'embrasse mille fois de toute
mon ame. Qu'est-ce qu'il faudra t'apporter de Paris?




LXXXVIII

AU MEME

                                Paris, 8 juillet 1832.

Mon cher petit,

Je t'ecrivais dernierement que j'etais inquiete de toi. A peine ma
lettre partie, j'ai recu la tienne. Ton dessin est gentil; Solange l'a
bien regarde, elle a reconnu la grue tout de suite. Elle apprend a
lire et sait deja tres bien tous les sons. Cela l'amuse. Si je
l'ecoutais, nous ne ferions que lire toute la journee; mais elle en
serait bientot degoutee. Je lui menage ce plaisir-la. Si elle
continue, elle saura lire bien plus jeune que toi. Tu etais encore, a
sept ans, un fameux paresseux, t'en souviens-tu? Heureusement tu as
repare le temps perdu. Travailles-tu bien? dis-moi ce que tu fais a
present: est-ce l'histoire des Grecs? Et le latin, t'amuse-t-il
toujours?

Nous avons ete a Franconi, Solange et moi. Nous etions en bas, tout a
cote des chevaux. Elle a vu les batailles, les coups de pistolet, les
chevaux qui galopaient, les deux elephants qui sont descendus sur des
planches tout a cote d'elle. Elle n'a peur de rien. Elle a touche les
betes, elle a ri au nez des acteurs! Elle s'est amusee comme une
folle. Seulement, quand le gros elephant est venu, avec une tour sur
le dos et que, la tour toute pleine de boites, de fusees et de petards
a eclate avec un bruit du diable, elle a un peu fait la grimace. Je
lui ai dit que, si tu etais la, tu n'aurais pas peur, que tu tirais
des coups de pistolet, que l'elephant n'avait pas peur. Par emulation,
elle a renfonce ses larmes et s'est enhardie jusqu'a regarder. Elle a
trouve cela tres beau. En effet, il est impossible de voir rien de
plus beau que l'elephant tout couvert de velours, de soldats, de
dorures, de feu, faisant toutes ses evolutions comme un vrai soldat.

Je t'ai bien regrette, mon petit; tu aurais ete bien etonne de voir
ces deux animaux si intelligents. Il y en a un enorme, gros quatre
fois comme celui que tu as vu au Jardin des Plantes. Au lieu d'etre
d'un gris sale comme lui, il est d'un beau noir. Celui-la s'appelle
Djeck; le petit est trois fois moins gros, mais aussi gentil qu'un
elephant peut l'etre et aussi savant que le gros. Tout ce qu'ils font
est incroyable. Ils sont en scene pendant trois actes. Certainement
Thomas n'a pas le demi-quart de leur intelligence. Le gros danse la
danse du chale avec une trentaine de bayaderes. C'est a mourir de rire
de voir danser un elephant. Puis il mange de la salade devant le
public. Chaque fois qu'il a vide un saladier, il le prend avec sa
trompe et le donne au petit elephant, qui le prend de la meme maniere
et le fait passer a son valet de chambre. Le gros a une clochette d'or
pendue a une corde. Il prend la corde, et sonne jusqu'a ce qu'on
apporte un autre saladier. Dans la piece, il y a un prince indien que
ses ennemis poursuivent pour le tuer. Quand il est en prison,
l'elephant arrache les barreaux de la croisee, approche son dos et
l'emporte. Une autre fois, on a mis le prince dans un coffre pour le
jeter a la mer. L'elephant ouvre le coffre avec sa trompe, et va
cueillir des cerises qu'il lui apporte a manger. Il remet des lettres,
il bat le tambour, il offre des bouquets aux dames, il se met a
genoux, il se couche, il s'assied sur son derriere. Tout cela sans
qu'on voie jamais le cornac. Il est tout seul en scene, il entre dans
des cavernes, il sort par ou il doit sortir, il ne se trompe jamais.
Il n'y a pas de figurant qui fasse mieux son metier. Apres la piece,
le public le redemande et on releve le rideau. Alors les deux
elephants, apres s'etre fait un peu attendre, comme font les actrices
pour se faire desirer, arrivent tous les deux, saluent le public avec
leur trompe, se mettent a genoux, puis s'en vont tres applaudis et
tres satisfaits. Solange dit qu'ils sont bien gentils et bien mignons.
Elle a ete aussi voir les marionnettes chez Seraphin; mais elle aime
bien mieux les chevaux et les elephants.

Adieu, mon petit amour. Quand tu seras a Paris, je te menerai voir
tout cela. Je te ferai des pantoufles. Je t'envoie des bonshommes
qu'on m'a donnes pour toi. Adieu, mon enfant. Embrasse pour moi ton
papa et Boucoiran. Solange vous embrasse tous trois, ainsi que sa
titine. Elle me disait a Franconi:

--Maman, tu diras tout ca a mon petit frere; moi, je saurais pas y
dire, c'est trop beau!

Je t'embrasse mille fois. Aime-moi bien et ecris-moi.




LXXXIX

A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                Nohant, 1er aout 1832.

Mon bon vieux,

J'ai passe a Chateauroux a quatre heures du matin. J'en suis repartie
a six, malade, fatiguee, enrhumee, endormie, stupide. Malgre cela,
j'avais bien envie de te faire reveiller pour t'emmener. Mon mari m'a
dit que tu etais encore occupe par les assises, que tu avais beaucoup
de travail. Je me suis fait conscience de t'arracher cette pauvre
heure de sommeil.

Duteil pense que tu dois etre debarrasse aujourd'hui. Tu es donc
libre? Arrive bien vite, mon ami. Je suis impatiente de t'embrasser et
de passer quelques bons jours avec toi. Viens demain au plus tard,
n'aie pas de pretexte, pas d'affaire; je n'en veux pas entendre
parler. Je suis ici pour trois semaines, je n'entends pas perdre ces
moments de bonheur, si rares dans ma vie et si cherement payes. Viens
donc, brave homme. Nous t'attendons. Je t'embrasse de toute mon ame.

Ton ami

GEORGE.




XC

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 6 aout 1832.

Ma chere maman,

Je suis en effet coupable, cette fois, de ne pas vous avoir donne de
mes nouvelles tout de suite. Pardonnez-moi; ne soyez pas inquiete.
Tout le monde ici va bien.

Solange a repris ses jeux, ses chevreaux, ses galettes a la terre
mouillee sur des ardoises. On ne l'a pas trouvee maigrie du tout.
Maurice est mince comme un fuseau et tres grand. Il est plus beau que
jamais. Il lui a pousse, en mon absence, les plus belles dents du
monde, blanches, bien rangees. Il est charmant et d'un caractere
parfait. Il travaille beaucoup; il a de l'intelligence, beaucoup de
douceur et un coeur excellent. Il entrera au college le printemps
prochain.

Pour moi, je vais assez bien, sauf la chaleur qui m'ecrase. Je vous
plains, si vous en avez autant a Paris. Nous ne savons ou nous
fourrer. Les puits sont taris, les bestiaux meurent de soif, les
fleurs et les arbres sont grilles, nos pauvres enfants n'ont plus la
force de courir et de jouer. La nuit, les rudes orages ne
rafraichissent pas le temps. Cette nuit, le tonnerre a brule quinze
maisons et plusieurs granges a deux lieues d'ici.

Je ne puis mieux faire que de m'enfermer dans mon cabinet et de
travailler a _Valentine_. Solange se roule sur le parquet et Maurice
fait du latin comme un pauvre diable.

Mon mari est aux assises a Chateauroux. Il y a beaucoup d'affaires a
juger; il restera la une quinzaine de jours; ce qui ne l'amuse guere.
Heureusement le cholera n'y est plus. Madame Hippolyte est toujours la
meme, pas forte, mais allant son petit train de vie. Polyte chante,
rit, fume et boit tout le jour. C'est toujours Roger Bontemps.

Adieu, chere petite mere; vous etes bien bonne d'avoir ete a la
diligence. Je suis bien fachee de n'avoir pu vous attendre.

Je vous embrasse de tout mon coeur.

Avez-vous des nouvelles de Caroline?




XCI

A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                Nohant, 20 aout 1832.

Mon vieux,

J'ai travaille comme un cheval, et je me sens si aise d'etre
debarrassee de ma journee, que, loin de faire du spleen, je me plonge
avec delices dans cette beate stupidite qu'il m'est enfin permis de
gouter. Ne t'attends donc pas a me voir repondre a toutes les choses
bonnes et excellentes que tu me dis. J'attendrai pour cela un jour ou
j'aurai de l'ame, un jour ou je serai Otello. Pour aujourd'hui, je
suis chien. Je dis que la vie n'est bonne qu'a gaspiller. J'ai mis
tout ce que j'avais de coeur et d'energie sur des feuilles de papier
Weynen. Mon ame est sous presse, mes facultes sont dans la main du
prote. Infame metier! Les jours ou je le fais, il ne me reste plus
rien le soir. Ce sont autant de jours ou il ne m'est pas permis de
vivre pour mon compte. Apres tout, c'est peut-etre un bonheur; car,
livree a moi-meme, je vivrais trop!

Dans deux jours, j'aurai fini _Valentine_, ou je serai morte. Veux-tu
que j'aille te voir la semaine prochaine? Fixe le jour. Si tu veux,
nous irons a Valencay. Cela t'arrange-t-il? J'ai tout le mois pour
courir, mais le froid viendra. Si tu m'en crois, tenons-nous prets aux
premiers jours de soleil qui reviendront, s'il en revient. J'avertirai
Gustave[1]. Reponds-moi donc et decide le jour; c'est a toi, qui n'es
pas libre quand tu veux, de regler l'ordre et la marche. Mais il faut
nous prevenir d'avance, afin de preparer nos pataches, nos pistolets
de voyage, nos pelisses fourrees, nos astrolabes, enfin tout
l'appareil du voyageur.

Je suis charmee qu'on m'accueille chez toi avec bienveillance. J'ai
fort envie de voir tous ces enfants; Juliette[2] surtout me plait.
Previens ta mere et tes grandes soeurs que j'ai excessivement mauvais
ton, que je ne sais pas me contenir plus d'une heure; qu'ensuite,
semblable au baron de Corbigny, "je ne puis m'empeche _de jurer et de
m'enivrer_". Que veux-tu! chacun a ses petites faiblesses, disait je
ne sais plus quel particulier, en faisant bouillir la tete de son pere
dans une marmite, pour la manger. Enfin garde-toi de me faire passer
pour quelque chose de presentable. S'il fallait soutenir ensuite la
dignite de mon role, je souffrirais trop.

Fais-moi le plaisir de m'envoyer une boite de pains a cacheter les
plus petits possibles. Je t'ai fait de grands et magnifiques presents,
tu peux bien me faire celui-la: autrement, je serai forcee de
t'envoyer mes lettres ouvertes. On ignore a la Chatre l'usage des
pains a cacheter. On se sert de poix de Bourgogne. On y fabrique aussi
des fromages estimes, les habitants sont fort affables. (Voyez le
voyage de _l'Astrolabe_.)

Adieu, cher frere de mon coeur. Je t'ecrirai quand je pourrai. Toi, si
tu as le temps, ecris-moi. Tu sais si je t'aime, petit homme et grande
ame!

GEORGE.

  [1] Gustave Papet.
  [2] Juliette Rollinat, soeur de Francois Rollinat.




XCII

AU MEME

                                Nohant, septembre 1832.

Je t'ai ecrit une longue lettre adressee a la Societe des jeunes gens
(au portier). J'etais inquiete de ta sante, vieux. Pourquoi n'ai-je
pas encore de reponse? Je crains vraiment que tu ne sois malade.

Ma mere est partie le 13; je ne l'ai pas reconduite a Chateauroux
comme je t'annoncais devoir le faire. Je te dirai mes raisons;
peut-etre m'attends-tu? Ecris-moi donc au moins comment se porte ton
vieux et triste individu. Mon squelette centenaire dort, fume, prend
du tabac, griffonne du papier, et pleure comme un veau. Si tu te
portes mieux, si tu peux supporter la compagnie d'un galerien ou d'un
pendu, reviens. Si ma tristesse t'ennuie et te fait mal, ne reviens
pas; mais ecris-moi, ne sois plus malade et aime ton vieux George.

Je t'ai demande pour Maurice des instruments _aratoires_, qu'il attend
avec grande impatience. Il me prie de te _tourmenter_ de sa part. Je
te tourmente, sois tourmente.

_Amen!_




XCIII

A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

                                Paris, 6 decembre 1832.

Mon cher ange,

Nous sommes arrivees hier sans accident et me voila aujourd'hui
presque sans fatigue. Nous sommes toutes reposees. Ta soeur est gaie,
fraiche et gentille. Tout le monde la trouve embellie et mignonne a
croquer. La _petite femme_[1] a tres bien supporte le voyage et n'a
pas seulement leve le nez en traversant Paris. Elle a l'air de ne se
guere soucier des choses nouvelles. Si elle continue a etre ce qu'elle
est aujourd'hui, je serai contente d'elle; car elle fait bien tout ce
qu'elle peut pour m'etre utile.

Je ne te dirai rien de neuf; je n'ai encore songe qu'a dormir et a
ranger ma chambre. Ta petite soeur t'embrasse. Elle a pense a toi a
Chateauroux et s'est mise a pleurer. Je lui ai demande ce qu'elle
avait: elle m'a repondu qu'elle voulait aller chercher son frere
mignon. Je l'ai menee chez Rollinat, ou nous avons dine; les petites
soeurs de Rollinat l'ont consolee, elle s'est mise a faire le diable.

Adieu, mon petit mignon; embrasse ton pere pour moi; dis a ton oncle
de menager un peu sa cervelle. Dis-lui aussi que j'ai voyage avec le
fameux pere Bouffard, un des principaux chefs saint-simoniens. Le pere
Bouffard est gros comme toi, ne mange que des oeufs froids et ne boit
que de l'eau. Du reste, il est tres aimable et parait tres bon. Il
ressemble a Jocko a s'y tromper; te souviens-tu de Jocko?

Adieu; ecris-moi, travaille, porte-toi bien et pense a moi. Je
t'embrasse mille fois, mon pauvre ange; tu sais si je t'aime!

Ta mere.

  [1] Sobriquet de la jeune villageoise amenee a Paris par George
    Sand.




XCIV

AU MEME

                                Paris, 12 decembre 1832.

Mon cher petit amour,

J'ai recu ta lettre; je suis bien contente que tu te portes bien. Ta
soeur est toujours rose et de bonne humeur. Elle lit tous les jours;
elle sort avec sa bonne, qui se tire tres bien d'affaire, qui va au
marche, nous fait la cuisine, et m'est plus utile que je ne
l'esperais. Moi, je ne suis pas encore sortie. Je suis dans de grandes
affaires que tu ne comprendrais pas, mais dont il te suffira de savoir
que je suis assez contente. Ta soeur me tourmente pourtant depuis
quelques soirs pour que je la mene au _pestacle_. Il fait si froid,
que je n'ai pas le courage de sortir; je crains surtout qu'elle ne
s'enrhume. Nous avons, quai Malaquais, 19, un appartement chaud comme
une etuve. Nous voyons de grands jardins et nous n'entendons pas le
moindre bruit du dehors. Le soir, c'est silencieux et tranquille comme
Nohant: c'est tres commode pour travailler. Aussi je travaille
beaucoup. Il y a des tapis partout, ta soeur se roule comme un gros
chien. Elle dit des sottises a tout le monde. Elle appelle le pere
Bouffard _vieux bavard, vieille bete_. Elle se trompe; il n'est pas
bete du tout, et il gate beaucoup la grosse, malgre ses injures.

Adieu, mon cher mignon. Ton petit bengali se porte bien, je vais lui
acheter un compagnon. Que fais-tu de ton chien? Ou le fais-tu coucher?
As-tu un peu soin de lui? Donne-lui une gifle de ma part. Dis a
Boucoiran de m'ecrire, qu'il est un paresseux.

Embrasse pour moi ton pere, et dis a Leontine de m'ecrire une petite
lettre, pour que je voie si elle continue ses progres. Je recois un
journal plein d'images assez droles. Quand j'en aurai un paquet, je te
l'enverrai.

Adieu, mignon; je t'embrasse cent mille fois sur ton gros pif et sur
tes joues roses.

Ta mere.




XCV

A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE

                                Paris, 20 decembre 1832.

Mon cher enfant,

Je n'ai pas repondu a ce que vous me demandiez par une bonne raison:
c'est que je ne sais pas de quoi il s'agit. Sachez ce qu'est devenue
votre lettre et repetez-moi ce qu'il faut faire pour vous.

Vous soignez bien Maurice. Je vous en remercie et vous supplie de
continuer a l'observer de pres.

Empechez-le de sortir par les temps humides. Ces esquinancies sont
desesperantes. Tachez qu'il passe l'hiver sans en avoir de nouvelle.
Au printemps, des qu'il sera ici, je le ferai debarrasser de son
ennemie. L'operation n'est rien, a ce qu'il parait.

Je vis ici comme une recluse. Mon appartement est si bon, si chaud; il
y a tant de soleil et un si beau silence, que je ne peux pas m'en
arracher. Toute la journee, par exemple, je suis obsedee de visiteurs
qui tous ne m'amusent pas. C'est une calamite de mon metier que je
suis un peu obligee de supporter. Mais, le soir, je m'enferme avec mes
plumes et mon encre, Solange, mon piano et mon feu. Avec cela, je
passe de tres bonnes heures. J'ai, pour tout bruit, les sons d'une
harpe qui viennent je ne sais d'ou et le bruit d'un jet d'eau qui est
sous mes fenetres dans le jardin. C'est bien poetique, ne vous en
moquez pas trop.

Je vous dirai que je fais de l'argent; je recois de tous cotes des
propositions.

Je vendrai mon prochain roman quatre mille francs. C'est plus que je
ne demandais, moi qui suis fort bete. La _Revue de Paris_ et la _Revue
des Deux Mondes_ se sont dispute mon travail. Enfin je me suis livree
a la _Revue des Deux Mondes_ pour une rente de quatre mille francs,
trente deux pages d'ecriture toutes les six semaines. _La Marquise_ a
eu un grand succes et a complete les avantages de ma position.

Je n'ai plus le temps de regarder couler ma vie. Pour moi, dont le
coeur n'est pas jovial, l'obligation de travailler est un grand bien.
Solange me donne plus de bonheur a elle seule que tout le reste. Elle
a fait de grands progres d'intelligence et de gentillesse depuis ces
quatre mois. Je pense bien que l'etude a beaucoup hate le
developpement de cette jeune raison. Elle lit tres-bien, avec beaucoup
d'entendement des regles que vous lui avez donnees.

Je suis maintenant au courant du peu de fautes qu'elle fait; elle ne
les fait meme presque plus.

Dites-moi donc, mon cher enfant, ce que je puis faire pour vous. Je ne
peux pas le deviner. Parlez-moi souvent de Maurice et de vous.

Adieu; je vous embrasse de tout coeur.




XCVI

A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE

                                Paris, 11 janvier 1833.

Mon cher petit enfant,

J'ai recu plusieurs lettres de toi auxquelles je n'ai pu repondre. Je
viens d'etre malade. C'est d'aujourd'hui seulement que je suis levee.
J'ai eu un gros rhume avec la fievre. Ta soeur est enrhumee aussi. Il
fait un froid epouvantable, tout le monde tousse. Pour m'achever, le
feu a pris dans ma cheminee d'une maniere violente. Il a fallu me
sauver dans le lit de Solange pour laisser agir les pompiers. Ils ont
eteint le feu, du moins a ce qu'ils ont cru, et ils ont gate mon
tapis. Le lendemain, un ramoneur a voulu monter dans la cheminee: le
pauvre petit s'est brule un peu la poitrine. Le feu y etait encore!
Quoiqu'on n'eut pas allume de feu dans la cheminee, la suie brulait
toujours. Nous avons eu beaucoup de peine a l'eteindre tout a fait.
J'ai donc ete chassee de ma chambre plusieurs jours et obligee de
passer la nuit dans une chambre sans feu.

Prends garde d'etre malade par ce vilain froid; aie toujours les pieds
bien chauds et la gorge enveloppee. Je suis bien aise que tu sois
content de tes albums. Je voudrais etre au mois de mars pour courir
avec toi les boutiques et taper tes joues luisantes. Enfin cela
viendra.

Adieu, cher mignon; sois sage, travaille et ne sois pas malade. Je
t'embrasse de toute mon ame; ta grosse t'embrasse aussi. Elle parle de
toi toute la journee, tu es toujours son mignon cheri.




XCVII

A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE

                                Paris, 18 janvier 1833.

Mon cher enfant,

Je n'ai pas repondu plus tot a votre question par impossibilite. Le
fait m'avait paru si peu important qu'il ne m'en est rien reste dans
la memoire. Mon mari m'a parle une fois de votre retour chez madame
Bertrand. Je vous ai interroge; vous m'avez repondu non. Cela me
suffisait. Je ne me souviens pas du tout si j'ai reparle de vous avec
mon mari. S'il vous importe de le dissuader, n'etes-vous pas bien a
meme de le faire, vous qui le voyez tous les jours?

Vous me faites des reproches tres graves, mon cher enfant. Ils
constituent de votre fait un tort bien plus grave. Vous me reprochez
mes nombreuses liaisons, mes frivoles amities. Je n'entreprends jamais
de me justifier des accusations qui portent sur mon caractere. Je puis
expliquer des faits et des actions; des defauts d'esprit ou des
travers de coeur, jamais. J'ai une trop saine opinion du peu que nous
valons tous, pour faire de moi le moindre cas. D'ailleurs, en mon
particulier, je ne m'adore ni ne me revere. Le champ est donc libre a
ceux qui rabaissent mon merite. Je suis prete a rire avec eux, s'ils
font appel a ma philosophie. Mais, si c'est une question d'affection,
si c'est une souffrance de l'amitie que vous m'exprimez, vous avez
tort. Quand on decouvre de grandes taches dans l'ame de ceux qu'on
aime, il faut se consulter et savoir si l'on peut les aimer encore
malgre cela. Le plus sense est de cesser; le plus genereux est de
continuer. Pour que la generosite soit delicate et complete, il faut
ne pas leur dire leur fait, car cela est cruel. Tous les reproches qui
ont pour objet des faits de legere importance ou des defauts
corrigibles, les avertissements affectueux a donner, les avis tendres
et les plaintes delicates, tout cela, je le sais, est du domaine de
l'amitie. C'est meme son plus beau droit. Mais reprocher un passe deja
loin, contempler en silence des erreurs qu'on juge et qu'on ne
pardonne pas, puis les condamner le jour ou il n'est plus temps et ou
l'on ne sait meme plus ou les prendre, c'est injuste. Dire a la
personne aimee: "Votre coeur est froid, leger ou impuissant!" C'est
dur, c'est cruel.

C'est une humiliation gratuitement infligee, vous faites souffrir sans
rendre meilleur. Les coeurs secs ne s'amollissent pas, les coeurs uses
ne rajeunissent plus, les coeurs incomplets ne rencontrent ni
sympathie ni pitie. Si c'est la mon sort, il est bien brutal de me le
signaler.

Vous ajoutez que votre caractere a du me faire souffrir plus d'une
fois. Vous en ai-je jamais parle, moi? Vous ai-je blesse dans ce que
nous avons de plus irritable, l'estime de nous-memes? Non, je sais
trop qu'il faut jeter un voile de pardon et d'oubli sur les
imperfections de ceux qui nous sont chers.

Adieu, mon cher enfant. Donnez-moi des nouvelles de Maurice et des
votres le plus tot possible. Je vous embrasse de tout mon coeur.




XCVIII

A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

                                Paris, 27 fevrier 1833.

Tu me dis, mon enfant, que je ne t'ecris pas souvent. C'est toi, petit
farceur, qui es fierement paresseux a me repondre. Tu m'ecris des
petits bouts de lettre bien courts. J'aimerais tant a savoir tout ce
que tu fais, a quoi tu t'amuses, ce qui t'occupe, comment tu dors.
Enfin, je vais le savoir bientot. Tu diras a ton papa de m'ecrire
lorsqu'il sera pour partir, afin que j'aille au-devant de vous a la
diligence. Je te mettrai dans mon lit bien chaud; ta grosse soeur te
_bigera_ comme du pain. A present, elle t'appelle son petit bijou de
frere; elle est toujours mignonne et bien drole.

Ce matin, elle a eu bien du chagrin: elle a laisse tomber sa poupee
dans le jardin et les chiens la lui ont mangee. Quand elle est arrivee
pour la ramasser, il n'en restait qu'une jambe, que la chienne n'avait
pas pu digerer. Aussi la pauvre grosse a braille comme un veau.

Adieu, mon petit ange; embrasse tout le monde pour moi. Toi, je
t'embrasse mille fois sur tes joues roses. Adieu, petit cheri.

J'ai un beau petit chat gris, venu par les toits se donner a nous. Je
l'ai accueilli, il est tres bon enfant.




XCIX

A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE

                                Paris, 6 mars 1833.

Mon cher enfant,

Vous etes sur le point de commettre une action tres belle ou tres
folle. Tres belle, si vous avez mis cette jeune fille dans la position
de ne pouvoir s'etablir ailleurs; tres folle, si vous obeissez a un
simple penchant.

On me recommande de vous arreter sur le bord de l'abime. Je ne saurais
croire que vous ayez besoin de conseil, au point ou vous en etes. Il
faut que vous ayez des motifs bien puissants pour accepter un lien
aussi severe avec une personne aussi differente de vous. Vous allez
trop vite. Prenez garde, mon ami, ne precipitez rien.

Mon Dieu, vous auriez sous la main la plus riche, la plus belle et la
plus spirituelle des femmes, je vous dirais encore d'attendre et de
reflechir. Ce ne sont pas l'opinion et les prejuges que je respecte en
ce monde. Seule entre tous, peut-etre, je ne vous jetterai pas la
pierre; mais je m'effraye de votre avenir. Vous etes si jeune et vous
aurez tant de choses a faire avant d'elever cette femme jusqu'a vous!
Je n'ose pas vous dire tous les deboires que je prevois pour vous. Je
crains de blesser votre coeur, engage dans une voie aussi delicate.
Mais je vous supplie de ne pas tant vous hater. Pourquoi ne pas
remettre cette affaire jusqu'apres votre voyage a Paris? La, vous
pourriez ouvrir les yeux sur beaucoup d'inconvenients que vous ne vous
etes peut-etre pas signales. Si, par promesse ou par devoir, vous
etiez engage de maniere a ne pas revenir sur vos pas, du moins
seriez-vous en garde contre l'avenir, et mieux prepare a le braver
courageusement.

Dans tout cela, c'est votre precipitation qui m'inquiete. Vous
obeissez, j'en suis sure, a d'austeres principes, a de nobles
sentiments. Ce n'est donc pas avec ironie ou avec durete que je vous
juge. Je ne vous juge pas, mon enfant. Seulement je me tourmente de
votre position. Il est possible que ce parti vous reussisse, il est
possible aussi qu'il vous rende malheureux. Cette pensee ne vous
ferait pas reculer devant l'accomplissement d'un devoir, je le sais
bien. Mais, si, en voulant faire le bonheur d'une autre personne, vous
ne reussissiez qu'a aggraver sa situation! Cela s'est vu souvent; le
mariage est un etat si contraire a toute espece d'union et de bonheur,
que j'ai peur avec raison.

Si vous avez pour moi l'amitie que j'ai pour vous, vous vous donnerez
trois mois de reflexion. Je vous le demande comme une preuve de cette
affection deja vieille entre nous. Voulez-vous me l'accorder? Je
crains que la solitude n'ait exalte vos idees, que vous ne vous soyez
exagere des devoirs qui, dans un etat plus calme et plus vrai, vous
apparaitraient sous un autre jour. N'affligerez-vous pas votre mere
par une resolution aussi brusque? L'avez-vous consultee? La personne
dont nous parlons lui sera-t-elle une societe agreable? Tout cela est
bien obscur pour moi.

Je ne vous fais pas un reproche de ne m'avoir pas consultee. Mais,
precisement, le mystere dont vous avez entoure ce projet ne me semble
pas d'un bon augure. Etes-vous bien d'accord avec vous-meme sur ce que
vous allez faire?

Adieu, mon enfant. Je vous embrasse. Repondez-moi.




C

A MONSIEUR ***

                                Paris, 15 avril 1833.

Je veux croire votre lettre sincere, et, dans ce cas, l'absence pourra
seule vous guerir.

Si, apres cette reponse, vous persistiez dans des pretentions que je
ne pourrais plus attribuer a la folie, j'aurais pour vous fermer ma
porte des motifs plus imperieux et plus decisifs encore.

Ainsi, quelle que soit l'explication que vous preferiez pour la lettre
inexplicable que vous m'avez envoyee, je vous prie absolument,
litteralement et definitivement, de ne plus vous presenter chez moi.

GEORGE.




CI

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Paris, mai 1833.

Ma chere maman,

Vous avez tort de me gronder. Je n'ai eu que du chagrin et de
l'inquietude, au lieu de tous les plaisirs que vous me supposez. Mes
deux enfants ont ete malades et le sont encore: Maurice, de la grippe,
et Solange, de la coqueluche. J'ai passe tout mon temps a aller de
chez moi au college Henri IV et du college chez moi; car je n'ai pu
avoir mon fils pour le faire sortir avant l'invasion de la maladie. Il
a ete soigne a l'infirmerie par de bonnes religieuses.

Solange, quoiqu'elle soit toujours gaie et gentille, est tres
fatiguee. Je le suis beaucoup moi-meme.

Un soir que mes deux petits allaient mieux, j'ai ete chez vous, pour
vous remercier de la belle gravure que vous m'avez envoyee. Il etait
sept heures, ce n'est pas une heure indue. Depuis, je n'ai pas pu
sortir, si ce n'est pour aller a _Henri IV_.

J'irai vous voir demain. Aujourd'hui, cela m'est completement
impossible. Vous avez eu tort d'ecouter votre dignite de mere
offensee: vous auriez du, puisque vous sortez tous les jours pour
diner, venir gouter de ma cuisine. J'ai toujours un bon petit plat a
vous offrir. A six heures, nous aurions ete ensemble voir Maurice au
college, vous m'auriez rendue heureuse.

Adieu, chere mere; je vous embrasse de tout mon coeur, en attendant
que vous me pardonniez, et j'espere que vous ne ferez pas longtemps la
mechante avec moi.




CII

A M. CASIMIR DUDEVANT, A NOHANT

                                Paris, 20 mai 1833.

Mon ami,

Je suis aise de ton bon voyage et de ton arrivee en bonne sante.

Maurice a ete a l'infirmerie. C'est le changement de regime qui
l'eprouve un peu; du reste, il est tres frais et tres gai. On est
content de son caractere et il parait s'arranger bien avec ses
camarades. Quant a ses progres, ils ne peuvent pas etre encore
sensibles. J'espere qu'a ton retour, on commencera a s'en apercevoir.
Je lui ai dit de t'ecrire. Dans tous les cas, je te donnerai de ses
nouvelles. Je l'ai vu hier, avec ma mere; il a ete tres gentil. Je ne
sais si Salmon a de mauvaises affaires ce mois-ci; mais j'ai eu toutes
les peines du monde a me faire payer, quoique je n'aie envoye chercher
mon argent que le 15 mai. Il a fallu y envoyer quatre fois de suite.
La premiere fois, il a fait refuser sa porte; la seconde, son heure de
reception etait changee; la troisieme, il n'avait pas d'argent; enfin,
la quatrieme, il a daigne m'envoyer mon mois. Je ne sais pas si tout
cela est l'effet du hasard; c'est bien possible. Cependant tu devrais
y faire attention, au cas ou tu aurais des sommes d'une certaine
importance a deposer chez lui. Ensuite, tu devrais le prier de
m'envoyer mon argent tous les premiers du mois. Un homme d'affaires
n'est ni ambassadeur ni ministre, pour qu'on fasse antichambre chez
lui.

Adieu, mon ami. Ta grosse fille t'embrasse. Dis bien des choses de ma
part a Duteil et a Jules Neraud, quand tu les verras.

Adieu; je t'embrasse.




CIII

A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                Paris, 26 mai 1833.

Cher ami,

Tu ne penses pas que j'aie change d'avis. Tu es toujours a mes yeux le
meilleur et le plus honnete des hommes. Je ne t'ai pas donne signe de
souvenir et de vie depuis bien des mois. C'est que j'ai vecu des
siecles; c'est que j'ai subi un enfer depuis ce temps-la. Socialement,
je suis libre et plus heureuse. Ma position est exterieurement calme,
independante, avantageuse. Mais, pour arriver la, tu ne sais pas quels
affreux orages j'ai traverses. Il faudrait, pour te les raconter
passer bien des soirs dans les allees de Nohant, a la clarte des
etoiles, dans ce grand et beau silence que nous aimions tant. Dieu
veuille que ces temps nous soient rendus et que nous admirions encore,
ensemble, le clair de lune sur la cascade d'Urmont!

Mais cette independance si cherement achetee, il faudrait savoir en
jouir et je n'en suis plus capable. Mon coeur a vieilli de vingt ans,
et rien dans la vie ne me sourit plus. Il n'est plus pour moi de
passions profondes, plus de joies vives. Tout est dit. J'ai double le
cap. Je suis au port, non pas comme ces bons nababs qui se reposent
dans des hamacs de soie, sous les plafonds de bois de cedre de leurs
palais, mais comme ces pauvres pilotes qui, ecrases de fatigue et
brules par le soleil, sont a l'ancre et ne peuvent plus risquer sur
les mers leur chaloupe avariee. Ils n'ont pas de quoi vivre a terre,
et, d'ailleurs, la terre les ennuie. Ils ont eu jadis une belle vie,
des aventures, des combats, des amours, des richesses. Ils voudraient
recommencer; mais le navire est demate, la cargaison perdue; il faut
echouer sur le sable et rester la.

Tu comprends, au fond de cette belle poesie, l'etat maussade de mon
cerveau. Suis-je plus a plaindre qu'auparavant? Peut-etre; le calme
qui vient de l'impuissance est une plate chose.

Pour toi, c'est different. La raison, la force, la volonte t'ont place
ou tu es. Aussi tu as en toi-meme de serieuses jouissances, de nobles
consolations.

Je t'enverrai une longue lettre avant peu de temps; c'est-a-dire un
livre que j'ai fait[1] depuis que nous nous sommes quittes. C'est une
eternelle causerie entre nous deux. Nous en sommes les plus graves
personnages. Quant aux autres, tu les expliqueras a ta fantaisie. Tu
iras, au moyen de ce livre, jusqu'au fond de mon ame et jusqu'au fond
de la tienne. Aussi je ne compte pas ces lignes pour une lettre. Tu es
avec moi et dans ma pensee a toute heure. Tu verras bien, en me
lisant, que je ne mens pas.

Adieu, ami; ecris-moi, parle-moi de toi beaucoup, de ta famille, des
soins austeres de ta grande, belle et triste vie. Je te verrai dans un
ou deux mois. Adieu; crois que, pour la vie, je suis a toi.

Ton ami

GEORGE SAND.

  [1] _Lelia_




CIV

A M. ADOLPHE GUEROULT. A PARIS

                                Paris, 3 juin 1833.

Monsieur,

Vous avez ete si bon et si obligeant pour moi, que, malgre le long
temps qui s'est ecoule sans m'apporter aucune nouvelle et aucune
visite de vous, je ne crains pas de reclamer votre bienveillance. Je
viens de faire un livre intitule _Lelia_, qui a besoin de votre appui.
Si vous voulez bien venir me voir, nous en causerons et je vous
demanderai de vive voix la continuation de vos bons offices.

Voulez-vous venir diner avec moi demain? Il faut que je vous dise, sur
ce livre assez embrouille et sur quelques difficultes du succes, plus
d'une parole, et je ne suis libre que vers cinq heures. Puis-je
compter sur vous?

Tout a vous, monsieur.




CV

A MADAME ***

                                Paris, juillet 1833

Madame,

Vous m'embarrassez avec vos questions. Je tiens singulierement a votre
estime; pourtant je ne puis me decider a mentir pour la conserver.
J'ai beaucoup d'egoisme et de nonchalance, vous me forcez a vous
l'avouer. Je ne sais ce que les influences etrangeres font a mon
indifference en matiere de saint-simonisme; je crois qu'elles n'y
entrent pour rien. Je crois meme n'avoir jamais songe a soulever une
question pour ou contre la societe dans _Indiana_ ou dans _Valentine_.
Pardonnez-le-moi, ou anathematisez-moi. Je suis forcee de le dire: la
societe est la moindre des choses que je hais et meprise. L'homme
livre a son instinct ne me parait pas moins laid, ridicule et sale que
l'homme dresse a marcher sur les pieds de derriere. Que puis-je faire
a cela? Et puis, outre cette misanthropie qui va toujours croissant a
mesure que je vieillis, je suis excessivement femme pour l'ignorance,
l'inconsequence des idees, le defaut absolu de logique. Vous l'avez
fort bien dit, je manque de precision et de suite; ce n'est pas de la
superiorite croyez-le bien. C'est l'infirmite d'une nature pauvre et
boiteuse. Je n'ai rien etudie, je ne sais rien, pas meme ma langue.
J'ai si peu d'exactitude dans le cerveau, que je n'ai jamais pu faire
la plus simple regle d'arithmetique. Voyez si avec cela je puis etre
utile a quelqu'un et trouver quelque idee salutaire et juste. Vous
etes tres au-dessus de moi sous tous les rapports, et notamment pour
l'activite, la raison, l'intelligence et le savoir. Je n'ai que des
sensations, point de volonte. Pour quoi, pour qui en aurais-je? Au
dela de deux ou trois personnes, l'univers n'existe pas pour moi. Vous
voyez que je ne suis bonne a rien; mais vous etes bonne a tout, et,
par votre talent et par votre caractere, vous n'avez pas besoin de mon
aide. Gardez-moi seulement votre bienveillance, votre pitie pour ma
nullite sociale, et votre amitie pour m'en consoler. Ne pouvez-vous
aimer que les ames grandes et fortes? La mienne ne l'est pas; mais
j'admire ce qui est autrement que moi. Le fait des natures puissantes
est de plaindre et de consoler ce qui est au-dessous. Faites du bien
aux femmes en general par votre zele et votre chaleur de coeur,
faites-en a moi en particulier par votre douceur et votre tolerance.

Adieu, madame; reviendrez-vous bientot? Je suis tout a vous.

G.S.




CVI

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                Paris, 5 juillet 1833.

Vous avez raison, mon ami, de compter sur mon amitie inalterable.
J'apprends avec joie la bonne nouvelle, et je partage tout votre
bonheur de mari, tout votre orgueil de pere. Faites mon compliment a
l'accouchee et embrassez-la de ma part, ainsi que _cette vieille
grand'mere_ de madame Duvernet, bien vexee, n'est-ce pas, de porter un
pareil titre?

Enfin vous etes donc tous bien heureux, mes amis! Je regrette de
n'etre pas au milieu de vous, comme j'y etais le jour de vos noces,
pour voir toutes vos figures epanouies, pour serrer toutes vos mains
affectueuses. Quand vous me disiez jadis que vous aviez horreur des
_moutards_, je savais bien que vous trouveriez les votres beaux et
bons. Les miens, je vous le disais, et je vous le dis encore, me
donnent les seules joies reelles de ma vie. Vous ne me dites pas
comment s'appelle ce bienvenu. C'est une chose interessante qu'un nom
de bapteme, a laquelle j'attache autant d'idees que le pere de
Tristram Shandy. Il ne se nomme, j'espere ni Artaxerces, ni
Epaminondas, ni Polypheme, ni Polyperchon?

Le mien est au college et se comporte de maniere a meriter dans son
regiment _l'estime de ses_ CHEFRES _et l'amitie de ses camarades_. Ma
fille est de la taille du plus jeune elephant de la menagerie royale.
Elle a horreur des gens de lettres, elle les traite de polissons et de
matins. En tout, elle annonce les plus brillantes dispositions. Moi,
j'ai ete longtemps et beaucoup malade. Je vais tres bien depuis que
j'ai consulte un habile medecin, lequel m'a dit _de me distraire et
d'eviter les contrarietes_; ce qui m'a paru tres profond, tres neuf,
et tres aise a faire surtout.

Je fais toujours des livres et suis assez bien dans mes affaires
maintenant. J'irai au pays avec mon fils a l'epoque des vacances. Vous
me presenterez l'heritier presomptif et je vous embrasserai tous de
bien bon coeur. Adieu, mon ami.

Tout a vous.

AURORE.




CVII

A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                21 novembre 1833.

La presente est pour te dire, mon brave ami, que je vais bientot te
voir. Mademoiselle Decerf epouse mon Gaulois, qui est Alphonse Fleury,
et j'irai a leur noce.

Je te verrai en passant et en repassant. Tu trouveras peut-etre
quelque jour dans la quinzaine pour t'echapper et venir faire du
Werther avec moi: parler de rasoirs anglais de damnation eternelle et
autres faceties, sous la grande voute etoilee qu'on voit si bien chez
nous. Ne crains pas de me voir rire de tes ennuis et de tes chagrins:
je ne suis pas dangereuse en ce genre; le lendemain du jour ou je
t'aurais persifle, tu aurais ta revanche. Mes jours ne ressemblent
guere les uns aux autres, et c'est pour moi que fut invente le
proverbe: "Tel qui rit vendredi, etc."

Pour le moment, je suis dans les memes sentiments qu'a ma derniere
lettre. Je serai heureuse de revoir mon pays et mes amis. Ce sont de
vieux liens qu'on ne rompt pas. Si mon retour peut adoucir un peu ton
spleen, accueille-le donc avec toute ta bonne affection pour moi.

Charles[1] m'a ecrit une lettre fort reveche. Il a eu tort. Je le lui
pardonne de tout mon coeur. Il a pris trop a coeur l'affaire de son
piano. Aussi il a ete bien negligent de le laisser enferme dans sa
chambre, ne servant a rien et m'exposant aux mefiances et aux
tracasseries du facteur, qui deja menacait de me faire payer. Cela ne
m'aurait pas ete facile, vu l'etat de mes finances, pas brillant tous
les jours.

Comment! tu n'es pas amoureux? Eh bien, mon cher, tu as peut-etre
parfaitement raison. Toute chose excellente a son mauvais cote; toute
chose detestable a son avantage, et nous sommes, tous, fous et betes.
Tachons d'etre le moins mechants possible, avec ou sans amour; soyons
fideles a l'amitie.

Ton ami

GEORGE.

  [1] Charles Rollinat, musicien, frere cadet de Francois.




CVIII

A MADAME MADRICE DUPIN, A PARIS

                                Paris, jeudi, decembre 1833.

Ma chere maman,

Je vous envoie le lit de Maurice et sa petite boite de crayons, pour
qu'il fasse des bonshommes et se tienne tranquille aupres de vous.

Vous seriez bien bonne et bien gentille de tacher de le faire coucher
chez vous pour Noel. Madame Dudevant, qui s'en est chargee, le rendra
bien malheureux, je crains, a force de sermons et de niaiseries. En
l'envoyant chercher chez elle dans la journee, vous pourriez le
garder, en lui ecrivant une petite lettre. Au reste, Boucoiran se
concertera a cet egard avec vous et vous epargnera les courses et les
ennuis.

Adieu, ma chere maman; je vous remercie mille fois de vos bontes pour
moi et mes enfants. Je suis tranquille sur le compte de Maurice,
puisque vous vous chargez de lui. Je pars bien portante ce soir. Je
vous ecrirai sitot mon arrivee quelque part. Je vous embrasse de toute
mon ame.

AURORE.




CIX

  A M. MAURICE DUDEVANT,
  AU COLLEGE HENRI IV, A PARIS

                                Marseille, 18 decembre 1833.

Mon cher petit,

Je suis a Marseille, apres avoir toujours voyage, soit en voiture,
soit en bateau, depuis le jour ou je t'ai quitte. J'ai descendu le
Rhone sur le bateau a vapeur et je vais m'embarquer sur la mer pour
aller en Italie. Je n'y resterai pas longtemps; ne te chagrine pas. Ma
sante me force a passer quelque temps dans un pays chaud. Je
retournerai pres de toi, le plus tot possible. Tu sais bien que je
n'aime pas a vivre loin de mes petits miochons, bien gentils tous
deux, et que j'aime plus que tout au monde. Je voudrais bien vous
avoir avec moi et vous mener partout ou je vais. Mais ta soeur n'est
pas assez grande, et, toi, il faut que tu fasses ton education.

Tu le sais, mon cher enfant, c'est indispensable et tu es bien decide
a t'y livrer de tout ton coeur: J'ai ete bien heureuse, quand M.
Gaillard[1] m'a dit que tu etais un brave garcon, que tu faisais ton
possible pour contenter tes maitres, et qu'il avait bonne opinion de
toi. C'est ainsi, j'espere, qu'on me parlera toujours de toi. Tu ne
m'as jamais cause de chagrin sous ce rapport et tu feras le bonheur de
ma vie, si tu le veux.

J'ai ete ce matin me promener au bord de la mer. J'ai mange des
coquillages tout vivants et dont les coquilles etaient tres jolies.
J'ai pense a toi qui les aimes tant, et je n'ai pas voulu en chercher
dans le sable, parce que tu n'etais pas la pour m'aider et que je ne
me serais pas amusee. Quand tu seras en age de quitter le college et
d'interrompre tes etudes, nous voyagerons ensemble. Tu te souviens que
nous avons deja voyage tous deux et que nous nous amusions comme deux
bons camarades. Nous n'avons peur de rien, ni l'un ni l'autre; nous
mangeons comme deux vrais loups, et tu dors sur mes genoux comme une
grosse marmotte.

En attendant que nous recommencions, depeche-toi d'apprendre ce qu'il
faut que tout le monde sache. Amuse-toi bien. Quand tu sortiras, sois
aimable avec ma mere et avec madame Dudevant. Remercie bien Boucoiran,
si bon et si obligeant pour toi, et ecris-moi a toutes tes sorties.
Raconte-moi ce que tu auras fait, chez qui tu couches, etc. Dis-moi
aussi si tu as de bonnes notes et des _heures_. Pense a moi souvent et
travaille, joue, saute, porte-toi bien, decrasse ta frimousse, lave
tes pattes, ne sois pas trop gourmand et aime bien ta vieille mere,
qui t'embrasse cent mille fois.

  [1] Proviseur du college Henri IV




CX

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS

                                Marseille, 20 decembre 1833

Mon cher enfant,

Je suis arrivee ici sans trop de fatigue et j'en repars apres-demain.
Je vais a Pise ou a Naples, je ne sais lequel. Ecrivez-moi a Livourne,
poste restante. Donnez-moi des nouvelles de mon gamin. Soyez bon pour
lui, comme vous l'etes toujours, et protegez-le contre les petits
ennuis dont je vous ai parle.

Avez-vous reussi a diner le jour de mon depart? Je vous ai fait faire
une journee de corvee. Sans vous, je ne serais pas venue a bout de
partir. Avez-vous eu la bonte de ranger tout chez moi, de mettre
dehors mes chambrieres, de fermer portes et fenetres, etc., etc.? Ayez
soin de retirer les clefs de tous les meubles et de les mettre en
paquet dans le secretaire, dont vous prendrez la clef chez vous. Je
vous remets aussi la surintendance, des rats et souris, avec
autorisation d'en manger a discretion et de boire tout le vin de ma
cave.

A propos de cela, il faudra encore que vous ayez l'obligeance de
descendre a la susdite cave et de surveiller la conduite de mes
bouteilles de vin, pour empecher la sympathie de ces demoiselles pour
le gosier des laquais et portiers de la maison.

Faites une note de toutes vos petites depenses pour moi, spectacles et
sapins pour Maurice, ports de lettres, etc., etc.

Votre pays est tres beau le long du Rhone. Cette navigation est
magnifique. Du reste; vos villes de Lyon, Avignon et Marseille sont
stupides. Je ne voudrais pas les habiter en peinture, et je remercie
le ciel de pouvoir m'en sauver bientot. Marseille est absolument tel
que vous me l'avez depeint. Il faut faire une lieue pour voir la mer
et le port ressemble assez a la mare aux canards a Nohant.

Il y fait deja un temps charmant et des matinees qui valent nos
journees d'avril.

Adieu, mon cher ami. Je vous recommande bien de me donner des
nouvelles de mon mioche et de me remplacer aupres de lui. Je ne sais
vraiment pas comment s'arrangerait ma vie si je n'avais pas votre
bonne amitie et votre eternelle complaisance pour m'aider et me
tranquilliser Adieu; je vous embrasse.

Tout a vous,

AURORE D.




CXI

A M HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS

                                Venise, 16 mars 1834.

Mon ami,

Je te remercie de ta lettre. Ton souvenir, malgre tout, me fait
toujours plaisir. J'ai tarde a te repondre, parce que je viens de
faire une maladie assez grave. Je suis bien a present, et, au moment
de quitter l'Italie, je commence a m'y acclimater. J'y reviendrai;
car, apres avoir goute de ce pays-la, on se croit chasse du paradis
quand on retourne en France. Voila l'effet que cela me fera.

Je n'ai pas ete charmee de la Toscane; mais Venise est la plus belle
chose qu'il y ait au monde. Toute cette architecture mauresque en
marbre blanc au milieu de l'eau limpide et sous un ciel magnifique; ce
peuple si gai, si insouciant, si chantant, si spirituel; ces gondoles,
ces eglises, ces galeries de tableaux; toutes les femmes jolies ou
elegantes; la mer qui se brise a vos oreilles; des clairs de lune
comme il n'y en a nulle part; des choeurs de gondoliers quelquefois
tres justes; des serenades sous toutes les fenetres; des cafes pleins
de Turcs et d'Armeniens; de beaux et vastes theatres ou chantent la
Pasta et Donzelli, des palais magnifiques; un theatre de polichinelle
qui enfonce a dix pieds sous terre celui de Gustave Malus; des huitres
delicieuses, qu'on peche sur les marches de toutes les maisons; du vin
de Chypre a vingt-cinq sous la bouteille; des poulets excellents a dix
sous; des fleurs en plein hiver, et, au mois de fevrier, la chaleur de
notre mois de mai: que veux-tu de mieux?

Je ne me suis pas doutee des autres plaisirs de l'hiver. Je n'aime pas
le monde, comme tu sais. Je me suis bornee a deux ou trois personnes
excellentes, et j'ai vu le carnaval de ma fenetre.

Il m'a semble fort au-dessous de sa reputation. Il aurait fallu le
voir dans les bals masques, aux theatres; mais je me suis trouvee
malade a cette epoque-la et je n'ai pu y aller. Je le regrette peu; ce
que je cherchais ici, je l'ai trouve: un beau climat, des objets d'art
a profusion, une vie libre et calme, du temps pour travailler et des
amis. Pourquoi faut-il que je ne puisse batir mon nid sur cette
branche? Mes poussins ne sont pas ici et je ne puis m'y plaire qu'en
passant. J'attends le mois d'avril pour retraverser les Alpes, et je
m'en irai par Geneve. Je compte donc etre a Paris dans le courant du
mois prochain.

Quand j'aurai embrasse Maurice, j'irai passer l'ete en Berri. Engage
Casimir a garder Solange et a ne pas la mettre en pension avant mon
retour; cela m'empecherait d'aller a Nohant, et contrarierait beaucoup
mes projets de repos et d'economie.

Tu ne me parais pas si charme de la Chatre que moi de Venise: tu me
fais une peinture bouffonne de ses habitants. Vraiment la societe est
une sotte chose. L'amour du travail sauve le tout. Je benis ma
grand-mere, qui m'a forcee d'en prendre l'habitude. Cette habitude est
devenue une faculte, et cette faculte un besoin. J'en suis arrivee a
travailler, sans etre malade, treize heures de suite, mais, en
moyenne, sept ou huit heures par jour, bonne ou mauvaise soit la
besogne. Le travail me rapporte beaucoup d'argent et me prend beaucoup
de temps, que j'emploierais, si je n'avais rien a faire, a avoir le
spleen, auquel me porte mon temperament bilieux. Si, comme toi, je
n'avais pas envie d'ecrire, je voudrais du moins lire beaucoup. Je
regrette meme que mes affaires d'argent me forcent de faire toujours
sortir quelque chose de mon cerveau sans me donner le temps d'y faire
rien entrer. J'aspire a avoir une annee tout entiere de solitude et de
liberte complete, afin de m'entasser dans la tete tous les
chefs-d'oeuvre etrangers que je connais peu ou point. Je m'en promets
un grand plaisir et j'envie ceux qui peuvent s'en donner a discretion.
Mais, moi, quand j'ai barbouille du papier a la tache, je n'ai plus de
facultes que pour aller prendre du cafe et fumer des cigarettes sur la
place Saint-Marc, en ecorchant l'italien avec mes amis de Venise.
C'est encore tres agreable, non pas mon italien, mais le tabac, les
amis et la place Saint-Marc. Je voudrais t'y transporter d'un coup de
baguette et jouir de ton etonnement.

Nous savons si peu ce qu'est l'architecture, et notre pauvre Paris est
si laid, si sale, si rate, si mesquin, sous ce rapport! Il n'y a
pourtant que lui au monde, pour le luxe et le bien-etre materiel.
L'industrie y triomphe de tout et supplee a tout; mais, quand on n'est
pas riche, on y subit toute sorte de privations. Ici, avec cent ecus
par mois, je vis mieux qu'a Paris avec trois cents. Pourquoi diable,
toi et ta femme, qui etes independants, qui n'avez ni place, ni
famille ni amour du monde, ni relations obligatoires en France, ne
venez-vous pas vous etablir ici? Vous y feriez des economies en y
vivant tres bien; vous y eleveriez votre fille aussi bien que partout
ailleurs. Vous y auriez mille commodites que vous ne pouvez avoir a
Paris: un logement cent fois plus joli et plus vaste, une gondole avec
un gondolier qui serait en meme temps votre domestique; le tout pour
soixante francs par mois; ce qui represente a Paris une voiture, une
paire de chevaux, un cocher et un valet de chambre, c'est-a-dire douze
a quinze mille francs par an. Le bois et le vin a tres bas prix; les
habits, les marchandises de toute sorte; les denrees de tout pays a
moitie prix de Paris. Je paye ici une paire de souliers en maroquin
quatre francs. Hier, nous avons ete au cafe, nous etions trois; nous y
avons pris chacun trois glaces, une tasse de cafe et un verre de
punch, plus des gateaux a discretion pour completer les jouissances de
deux grandes heures de bavardage. Cela nous a coute, en tout, quatre
livres autrichiennes la livre autrichienne vaut un peu moins de
dix-huit sous de France.

Si vous voulez y venir, comme j'y retournerai passer l'hiver prochain,
je vous y piloterai. Le voyage vous coutera mille francs, pour vous
deux; mais vous y vivrez pour mille ecus par an. C'est probablement
moins que vous ne depensez a Paris dans une annee, et, par-dessus le
marche, vous connaitriez Venise, la plus belle ville de l'univers. Si
je n'avais pas mon fils cloue au college Henri IV, certainement je
prendrais ma fille avec moi et je viendrais me planter ici pour
plusieurs annees. J'y travaillerais comme j'ai coutume de faire et je
retournerais en France, quand j'en aurais assez, avec un certain magot
d'argent.

Mais je ne veux pas renoncer a voir mon fils chaque annee, et tout ce
que je gagne sera toujours mange en voyages ou a Paris.

Adieu, mon vieux; parle-moi de Maurice et de ta fille. Font-ils de
bonnes parties ensemble, les jours de conge?

J'embrasse Emilie, Leontine et toi, de tout mon coeur. Il y a
longtemps que je n'ai eu de nouvelles de ma mere; donne-lui des
miennes et prie-la de m'ecrire.




CXII

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS

                                Venise, 6 avril 1834.

Mon cher enfant,

J'ai recu vos deux effets sur M. Papadopoli[1], et je vous remercie.
Maintenant je suis sure de ne pas mourir de faim et de ne pas demander
l'aumone en pays etranger; ce qui, pour moi, serait pire. Je
m'arrangerai avec Buloz, et il pourra suffire a mes besoins sans se
faire trop tirailler; car je travaillerai beaucoup.

Alfred est parti pour Paris, et je vais rester ici quelque temps.

Il etait encore bien delicat pour entreprendre ce long voyage. Je ne
suis pas sans inquietude sur la maniere dont il le supportera; mais il
lui etait plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour
consacre a attendre le retour de sa sante la retardait au lieu de
l'accelerer. Il est parti enfin, sous la garde d'un domestique tres
soigneux et tres devoue. Le medecin[2] m'a repondu de la poitrine, en
tant qu'il la menagerait; mais je ne suis pas bien tranquille.

Nous nous sommes quittes peut-etre pour quelques mois, peut-etre pour
toujours. Dieu sait maintenant ce que deviendront ma tete et mon
coeur. Je me sens de la force pour vivre, pour travailler, pour
souffrir.

Le manuscrit de _Lelia_ est dans une des petites armoires de Boule. Je
l'ai, en effet, promis a Planche; pour peu qu'il tienne a ce
griffonnage, donnez-le-lui, il est bien a son service. Je suis
profondement affligee d'apprendre qu'il a mal aux yeux. Je voudrais
pouvoir le soigner et le soulager. Remplacez-moi; ayez soin de lui.
Dites-lui que mon amitie pour lui n'a pas change, s'il vous questionne
sur mes sentiments a son egard. Dites-lui sincerement que plusieurs
propos m'etaient revenus apres l'affaire de son duel avec M. de
Feuillide; lesquels propos m'avaient fait penser qu'il ne parlait pas
de moi avec toute la prudence possible.

Ensuite, il avait imprime dans la _Revue_ des pages qui m'avaient
donne de l'humeur. Lui et moi sommes des esprits trop graves et des
amis trop vrais, pour nous livrer aux interpretations ridicules du
public. Pour rien au monde je n'aurais voulu qu'un homme que j'estime
infiniment devint la risee d'une populace d'artistes haineux qu'il a
souvent tancee durement; laquelle, pour ce fait, cherche toutes les
occasions de le faire souffrir et de le rabaisser. Il me semblait que
le role d'amant disgracie, que ces messieurs voulaient lui donner, ne
convenait pas a son caractere et a la loyaute de nos relations.
J'avais cherche de tout mon pouvoir a le preserver de ce role
mortifiant et ridicule, en declarant hautement qu'il ne s'etait jamais
donne la peine de me faire la cour. Notre affection etait toute
paisible et fraternelle. Les mechants commentaires me forcaient a ne
plus le voir pendant quelques mois; mais rien ne pouvait ebranler
notre mutuel devouement. Au lieu de me seconder, Planche s'est
compromis et m'a compromise moi-meme: d'abord par un duel qu'il
n'avait pas de raisons personnelles pour provoquer; ensuite par des
plaintes et des reproches, tres doux il est vrai, mais hors de place
et, qui pis est, tires a dix mille exemplaires.

De si loin et apres tant de choses, les petits accidents de la vie
disparaissent, comme les details du paysage s'effacent a l'oeil de
celui qui les contemple du haut de la montagne. Les grandes masses
restent seules distinctes au milieu du vague de l'eloignement. Aussi
les susceptibilites, les petits reproches, les mille legers griefs de
la vie habituelle, s'evanouissent maintenant de ma memoire; il ne me
reste que le souvenir des choses serieuses et vraies. L'amitie de
Planche, le souvenir de son devouement, de sa bonte inepuisable pour
moi, resteront dans ma vie et dans mon coeur comme des sentiments
inalterables.

Apres avoir quitte Alfred, que j'ai conduit jusqu'a Vicence, j'ai fait
une petite excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. J'ai fait a
pied jusqu'a huit lieues par jour, et j'ai reconnu que ce genre de
fatigue m'etait fort bon, physiquement et moralement.

Dites a Buloz que je lui ecrirai des lettres, pour la _Revue_, sur mes
voyages pedestres.

Je suis rentree a Venise avec sept centimes dans ma poche! Sans cela,
j'aurais ete jusque dans le Tyrol; mais le besoin de hardes et
d'argent m'a forcee de revenir. Dans quelques jours, je repartirai et
je reprendrai la traversee des Alpes par les gorges de la Piave. Je
puis aller loin ainsi, en depensant cinq francs par jour et en faisant
huit ou dix lieues, soit a pied, soit a ane. J'ai le projet d'etablir
mon quartier general a Venise, mais de courir le pays seule et en
liberte. Je commence a me familiariser avec le dialecte.

Quand j'aurai vu cette province, j'irai a Constantinople, j'y passerai
un mois, et je serai a Nohant pour les vacances. De la, j'irai faire
un tour a Paris et je reviendrai a Venise.

Je suis fort affligee du silence de Maurice et fort contente
d'apprendre au moins qu'il se porte bien. Son pere me dit qu'il
travaille et qu'on est content de lui. Pour vous, je vous ai prie au
moins dix fois de voir ses notes et de m'en rendre compte. Il faut que
j'y renonce; car vous ne m'en avez jamais dit un mot, gredin d'enfant!
Je suis enchantee que mon mari garde Solange a Nohant. De cette
maniere, il me plait fort de conserver Julie, puisque je n'ai pas a la
nourrir. Sans cet arrangement, j'eusse fait mon possible pour
retourner a Paris, malgre le peu d'argent que j'aurais eu pour un si
long voyage. Je puis donc, sans aucun prejudice pour l'un ou l'autre
de mes deux enfants, rester dehors jusqu'aux vacances.

Ne me parlez jamais, je vous prie, des articles qui se publient pour
ou contre moi dans les journaux. J'ai au moins ici le bonheur d'etre
tout a fait etrangere a la litterature et de la traiter absolument
comme un gagne-pain.

Adieu, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur. Ecrivez-moi sur
mon fils, envoyez-moi une lettre de lui. A tout prix, je la veux.
Avez-vous de bonnes nouvelles de votre mere? Vous ne me parlez jamais
de vous. Avez-vous des eleves? Faites-vous bien vos affaires?
N'etes-vous pas amoureux de quelque femme, de quelque science ou de
quelque grue[3]? Pensez-vous un peu a votre vieille amie, qui vous
aime toujours _paternellement_?

G.S.

  [1] Banquier a Venise.

  [2] Le docteur Pagello.

  [3] Allusion a une grue apprivoisee par Boucoiran, a Nohant.




CXIII

A M. GUSTAVE PAPET, A PARIS

                                Venise, mai 1834.

Fais-moi le plaisir de voir le proviseur ou le censeur, et de demander
a voir les notes de Maurice. Je l'ai demande quarante fois a
Boucoiran. Pas de reponse. Il y a des instants ou ce silence m'effraye
tellement, que je m'imagine que mon fils est mort et qu'on n'ose pas
me le dire.

Peut-etre le printemps t'aura-t-il attire en Berri. En ce cas, renvoie
la lettre a Maurice, directement au college. Tu me rendras le service
de le voir et de l'observer, quand tu retourneras a Paris. En
attendant tu verras ma fille a Nohant. Tu me parleras beaucoup d'elle,
de toi et du pays.

Concois-tu que ni Laure ni Alphonse[1] ne m'ecrivent! M'ont-ils
oubliee aussi, ceux-la? Il me semble que je suis morte et que je
frappe en vain a la porte des vivants.--Il est vrai que je leur avais
annonce mon prochain retour, et que me voila encore a Venise pour
quelque temps. Donne-moi au moins de leurs nouvelles.

Adieu, mon ami; tu vois que, si je repousse les epanchements de
l'amitie dans certains cas, je reviens lui demander secours dans les
affections plus profondes et plus reelles de la vie. Donne-moi aussi
moyen de te faire du bien.

Je t'embrasse de tout mon coeur. Rappelle-moi l'amitie de ton pere.

Tout a toi.

GEORGE S.

  [1] M. et madame Fleury




CXIV

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS

                                Venise, 1er juin 1834.

Mon ami,

A present que je suis revenue de Constantinople, je te dirai que c'est
un bien beau pays, mais que je n'y suis pas allee. Il fait trop chaud
et je n'ai pas assez d'argent pour cela. Si j'en avais, j'irais a
Paris tout de suite et non ailleurs. Si tu entends dire que je suis
noyee dans l'Archipel, sache donc bien qu'il n'en est rien et que
c'est une nouvelle litteraire, rien de plus.

Je suis a Venise, travaillant comme un cheval, afin de payer mon
voyage d'Italie, que je dois encore a mon editeur, mais dont je
m'acquitte peu a peu. Je comptais etre debarrassee de cette corvee il
y a deux mois. Des circonstances imprevues, un voyage dans le Tyrol,
quelques chagrins, m'ont retardee dans mon travail, et dans mes
profits par consequent.

Neanmoins mon courage n'est pas mort; mais, pour le moment, je souffre
beaucoup d'etre loin de mes enfants depuis si longtemps. J'ai ete dans
une grande inquietude par le silence de Boucoiran, lequel silence dure
encore, je ne sais pourquoi. J'ai recu enfin une lettre de Gustave
Papet, qui en contenait une de Maurice, et une de Laure Decerf, qui me
donne d'excellentes nouvelles de Solange.

Je suis donc en paix sur mes pauvres mioches; mais je n'en suis pas
moins affamee de les revoir, et je serai, au plus tard, a Paris pour
la distribution des prix. Les notes de Maurice sont excellentes. Il
m'ecrit la lettre la meilleure et la plus laconique du monde. "Tu me
demandes si j'oublie ma vieille mere, non. Je pense tous les jours a
toi. Tu me dis de t'ecrire, espere que je t'ecrirai. Tu me demandes si
je suis corrige de mes caprices d'enfant, oui."

Voila son style! on dirait un bulletin de la grande armee, et avec
cela pas une faute d'orthographe; je suis bien contente de lui.

Comment va Leontine? Elle doit etre bien grande, au train dont elle y
allait quand je suis partie.

Es-tu toujours a Corbeil? D'apres ce que tu me dis, tu es dans un bon
air et dans une belle situation. Si tu as envie d'aller a Nohant au
mois d'aout, nous irons ensemble avec Leontine et Emilie, si sa sante
le permet et si le _coeur lui en dit_.

Tu me parais un peu degoute du pays; mais il y aura une maniere de ne
pas trop s'apercevoir de ses desagrements. Ce sera de rester a fumer
sur le perron, de bavarder a tort et a travers entre nous, et de
dormir en chien sur le grand canape du salon. Venise, avec ses
escaliers de marbre blanc et les merveilles de son climat, ne me fait
oublier aucune des choses qui m'ont ete cheres. Sois sur que rien ne
meurt en moi. J'ai une vie agitee. Mon destin me pousse d'un cote et
de l'autre, mais mon coeur ne repudie pas le passe. Il souffre et se
calme selon le temps qu'il fait. Les vieux souvenirs ont une puissance
que nul ne peut meconnaitre, et moi moins qu'un autre. Il m'est doux,
au contraire, de les ressaisir, et nous nous retrouverons bientot
ensemble, dans notre vieux nid de Nohant, ou je n'ai pas pu vivre,
mais ou je pourrai, peut-etre plus tard, mourir en paix.

Dire que l'on aura une vie uniforme, sans nuages et sans reproches,
c'est promettre un ete sans pluie; mais, quand le coeur est bon, l'on
se retrouve et l'on se souvient de s'etre aimes. Il m'a semble
plusieurs fois que j'avais a me plaindre beaucoup de toi. J'ai pris
definitivement le parti de ne plus m'en facher. Je savais bien que
j'en reviendrais et que je ne pourrais pas rester en colere contre
toi, que tu eusses tort ou non. Et ainsi de tout dans ma vie. Je
reponds aux bons procedes, j'oublie les mauvais; je me console des
maux et je sais jouir des biens qui m'arrivent. J'ai la philosophie du
soldat en campagne.

Nous sommes bien freres sous ce rapport; mais, toi, tu agis ainsi, par
indifference; tu te consoles sans avoir souffert. Tant mieux, ton
organisation est la meilleure.

Adieu, mon vieux; ecris-moi donc, cela me fera beaucoup de bien. Je ne
te dis rien de ma maniere de vivre a Venise. Tu pourras lire beaucoup
de details sur ce pays, dans la _Revue des Deux Mondes_, numeros du 15
mai dernier et du 15 juin prochain, si toutefois cela t'interesse.

Je voudrais avoir ici mes enfants et pouvoir y vivre longtemps; c'est
un beau pays. Embrasse Emilie pour moi, et, si tu vois mon fils,
parle-moi de lui beaucoup. Je t'embrasse de tout mon coeur.

Ecris-moi:

_Alla Spezieria Ancillo.
         Campo San-Luca.
                   Venise_.




CXV

A M. JULES BOUCOIRAN. PARIS

                                Venise, 4 juin 1834.

Mon cher enfant,

Je suis rassuree sur le compte de Maurice. Je viens de recevoir une
lettre de lui et une de Papet; mais je commence a etre serieusement
inquiete de vous, ou tres affligee de votre oubli. Buloz me mande
qu'il vous a remis, le 15 mai, cinq cents francs pour moi. Je vous
avais ecrit de me faire parvenir mon argent bien vite, parce que je
n'avais plus rien. Nous sommes au 2 juin, et je n'ai rien recu.

Je suis aux derniers expedients pour vivre, car j'ai horreur des
dettes. Maurice m'ecrit qu'il vous a envoye une lettre pour moi il y a
plusieurs jours. Rien! Qu'est-ce que cela veut dire? Votre lettre
s'est-elle perdue a la poste comme beaucoup d'autres? Au moins si
Papadopoli avait recu la lettre d'avis du banquier de Paris! mais il
n'a rien recu; l'argent n'est donc pas parti. Etes-vous tombe
subitement assez malade pour etre hors d'etat de faire cette
commission?

Depuis deux mois, vous m'avez montre une indifference excessive, et,
malgre toutes mes lettres ou je vous suppliais de me donner des
nouvelles de mon fils, vous m'avez laissee dans la plus mortelle
inquietude. Je pense que vous etes devenu amoureux et je vous connais
a cet egard: quand vous etes dans votre etat ordinaire, vous etes le
plus exact des hommes; quand vous vous eprenez de quelqu'une, vous
oubliez tout et vous partez pour le monde insaisissable. Cela est
momentane, j'espere. L'amour passe, et l'amitie se retrouve toujours,
apres avoir dormi plus ou moins longtemps. A Nohant, vous aviez cette
fievre d'oubli, et j'ai ete bien souvent effrayee de votre silence et
desesperee de n'entendre pas parler de mon fils, pendant des mois
entiers.

Mais tout cela n'explique pas que vous me laissiez dans une misere
absolue en pays etranger. Je vis, depuis deux mois, des cinq cents
francs que vous m'aviez envoyes. Courez donc, je vous en supplie, chez
le banquier, et faites-moi expedier l'argent que vous avez, pour moi,
entre les mains.

Vous avez du toucher trois mois chez Salmon (mars, avril, mai); ce qui
fait neuf cents francs; plus cinq cents de Buloz; quatorze cents.--Mon
loyer paye et mes petites dettes envers vous, que je vous prie de
prelever avant tout, il doit vous rester mille francs. Pendant ce
temps-la, je dine avec la plus stricte economie et je couche sur un
matelas par terre, faute de lit. Si ce retard est cause par votre
negligence, vous devez en avoir quelque remords; s'il est cause par un
accident, tirez-moi bien vite d'anxiete. S'il y a quelque autre raison
qui vous justifie, ecrivez-la en deux mots, je l'accueillerai avec
joie; si mes affaires vous ennuient, dites-le sincerement. Je vous
serai reconnaissante du passe et je ne vous demanderai rien jusqu'a ce
que vos preoccupations aient cesse.

Vous aviez de bonnes nouvelles a me donner du travail et de la sante
de mon fils; comment se fait-il que, apres deux mois d'attente, je les
recoive d'un autre? Ah! mon enfant, votre corps ou votre coeur est
malade.

Adieu, mon ami; surtout ne soyez pas malade. Tout le reste ne sera
rien pour moi.

Ne me parlez jamais politique dans vos lettres. D'abord, je m'en
soucie fort peu; ensuite, c'est une raison certaine pour qu'elles ne
me parviennent pas.




CXVI

A MAURICE DUDEVANT. A PARIS

                                Milan, 29 juillet 1834.

Mon gros minet,

Boucoiran m'a ecrit que la distribution des prix serait pour le 28
aout; toi, tu m'as ecrit que ce serait le 18. Je ne sais lequel de
vous deux se trompe.

Dans tous les cas, je serai a Paris avant le 18, si je ne creve pas en
route! vraiment, il y a de quoi par la chaleur qu'il fait ici!
J'espere qu'en approchant de la Suisse, je vais avoir plus frais. Je
voudrais t'avoir avec moi, mon cher petit, pour te montrer toutes les
belles choses que je vois.

Mais nous reviendrons ensemble dans ce beau pays d'ici a quelques
annees. Je n'ai pas de plaisir reel sans toi, mon enfant. Depeche-toi
de grandir, pour que nous ne nous quittions plus.

Je t'embrasse mille fois. Adieu.


Paris est en fete aujourd'hui, et tu es sorti, j'imagine? Tu cours, tu
t'amuses; penses-tu un peu a moi?




CXVII

A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                Paris. 15 aout 1834.

Mon ami,

J'ai trouve a Paris ta brave lettre du mois d'avril, hier en arrivant
de Venise, ou j'ai passe toute l'annee. Je pars dans cinq ou six jours
pour le pays, et j'espere bien te trouver a Chateauroux. Tache de ne
pas etre absent du 24 au 26, et de venir avec moi a Nohant. Il le faut
absolument pour que je sois completement heureuse.

Je ne sais rien te dire de moi; sinon que j'etais malade de l'absence
de mes enfants, que je suis ivre de revoir Maurice et impatiente de
revoir Solange, que je t'aime comme un frere, et que, sous les belles
etoiles de l'Italie, je n'ai pas passe un soir sans me rappeler nos
promenades et nos entretiens sous le ciel de Nohant.

Je ne t'ai pas ecrit; il eut fallu te raconter ma vie entiere. C'est
un triste et long pelerinage que je n'avais pas le courage de
retracer. Je te raconterai tout, sous les arbres de mon jardin ou dans
les traines d'Urmont. Ne me retire pas ce bonheur-la, mon ami, quelque
affaire que tu aies. Songe que les affaires se retrouvent et que les
jours heureux ne pleuvent pas pour nous.

Adieu, mon ami. J'ai trois cent cinquante lieues dans les jambes, car
j'ai traverse la Suisse a pied; plus, un coup de soleil sur le nez, ce
qui fait que je suis _charmante_. Il est bien heureux pour toi que
nous soyons amis; car je defie bien tout animal appartenant a notre
espece de ne point reculer d'horreur en me voyant. Ca m'est bien egal,
j'ai le coeur rempli de joie.




CXVIII

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS

                                Nohant, 31 aout 1834.

Mon cher enfant,

Je suis arrivee tres lasse et assez malade; je vais mieux. Maurice va
bien. Tous mes amis, Gustave Papet, Alphonse Fleury, Charles Duvernet
et Duteil sont venus, le lendemain, diner avec mesdames Decerf et
Jules Neraud[1].

J'ai eprouve un grand plaisir a me retrouver la. C'etait un adieu que
je venais dire a mon pays, a tous les souvenirs de ma jeunesse et de
mon enfance; car vous avez du le comprendre et le deviner: la vie
m'est odieuse, impossible, et je veux en finir absolument avant peu.

Nous en reparlerons.

En attendant, je vous remercie de l'amitie constante, infatigable, que
vous avez pour moi. J'aurais ete heureuse si je n'eusse rencontre que
des coeurs comme le votre. Dans ce moment, vous comblez de soins et de
services mon ami Pagello.

Je vous en suis reconnaissante. Pagello est un brave et digne homme,
de votre trempe, bon et devoue comme vous. Je lui dois la vie d'Alfred
et la mienne. Pagello a le projet de rester quelques mois a Paris. Je
vous le confie et je vous le legue; car, dans l'etat de maladie
violente ou est mon esprit, je ne sais point ce qui peut m'arriver.

Il est bien possible que je ne retourne point a Paris de sitot. C'est
pourquoi, craignant de ne jamais revoir ce brave garcon, qui repartira
peut etre bientot pour son pays, je l'invite (avec l'agrement de M.
Dudevant) a venir passer huit ou dix jours ici. Je ne sais s'il
acceptera. Joignez-vous a moi pour qu'il me fasse ce plaisir non en
lui lisant ma lettre, dont la tristesse l'affecterait, mais en lui
disant qu'il me donnera l'occasion de lui temoigner une amitie
malheureusement sterile et prete a descendre au tombeau.

J'aurai a causer longuement avec vous et a vous charger de l'execution
de volontes sacrees. Ne me sermonnez pas d'avance. Quand nous aurons
parle ensemble une heure, quand je vous aurai fait connaitre l'etat de
mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi qu'il y a paresse et
lachete a essayer de vivre, quand je devrais en avoir deja fini. Le
moment n'est pas venu de nous expliquer a cet egard. Il viendra
bientot.

Si Pagello se decide a venir, donnez-lui les instructions necessaires
et faites-le partir vendredi prochain. Si vous pouviez l'accompagner,
cela me ferait beaucoup de bien; c'est pourquoi je ne m'en flatte pas.
Expliquez-lui ce qu'il a a faire a Chateauroux, ou l'on arrive a
quatre heures du matin pour en repartir a six, par la voiture de la
Chatre; car, chez Suard[2], on est peu affable pour les voyageurs de
passage.

Adieu. J'ai la fievre. Solange est charmante. Je ne peux l'embrasser
sans pleurer.

Faites carder mes matelas. Je ne veux pas etre mangee aux vers de mon
vivant.

Adieu, mon ami. Votre vieille mere va mal. Faites dire a mon
proprietaire que je garderai l'appartement.

A quoi bon changer pour le peu de temps que je veux passer en ce
monde?

  [1] La Malgache
  [2] Aubergiste a Chateauroux.




CXIX

A M. JULES NERAUD. A LA CHATRE

                                Nohant, 10 septembre 1834.

Mon pauvre ami,

Tu avais entrepris de me conseiller de me prouver que la vie est
supportable: ton destin et le mien se chargent de la reponse aux
questions inquietes que je t'adressais. Voila ta vie! voila le bonheur
qu'on obtient a force de privations, de resignation et d'efforts
courageux. Tu n'en es que plus, admirable, mon ami, de te soumettre a
de tels ennuis.

Parle-moi de vertu, d'heroisme une autre fois; et non de raison ni
d'espoir de guerison. Tu souffres, tu vis, c'est bien. Mais, moi, je
n'ai pas tant de vertu. Tous les espoirs m'abandonnent, tous mes
sujets de consolation tombent dans l'abime, ou tremblent battus des
vents sur le bord, pres d'y tomber a leur tour.

Je ne veux pas t'entretenir de ma tristesse: tu es triste toi-meme, et
tes chagrins maintenant m'occupent plus que les miens. C'est donc a
mon tour de te consoler et de t'encourager. Je ne l'aurais pas cru!
Mais pourquoi pas, au reste? J'ai fini pour mon compte, je m'en vais,
je n'ai besoin de rien. Toi, tu restes ici-bas.

Un tendre adieu, l'etreinte affectueuse d'une ame, qui ne se detachera
jamais de toi, et qui priera pour toi dans une autre vie, peuvent
adoucir ton epreuve. Eh bien, mon vieux ami, benis Dieu qui t'a donne
du courage et ne neglige pas ses dons.

Il t'en coutera peu, et cette separation ne changera rien a notre
sort; car, depuis des annees, nous vivons presque toujours eloignes et
comme perdus l'un pour l'autre. Voila deux ans que nous ne nous etions
vus, et, si j'avais a vivre, deux ans encore se passeraient peut-etre
sans que je revinsse au pays. Quant a toi, mon ami, je desire, avant
tout, que ton existence soit la moins mauvaise possible. Ne t'attriste
plus de mes douleurs; envoie-moi une larme ou un sourire, sur l'aile
de quelque oiseau voyageur, qui laissera tomber ce don en passant sur
ma tete; soit que je dorme sous le gazon, soit que, enlevant ma fille,
j'aille vivre en ermite a l'ile Maurice ou a la Louisiane.

Retourne tranquille a ton ajoupa, a ta brouette, a tes livres, a tes
enfants surtout. Console-toi des ennuis comme tu sais le faire avec
une bouffonne et inoffensive pointe d'ironie contre ta destinee.
Accomplis ta tache.

Ou que je sois, je penserai a toi, et te benirai de cette amitie qui,
en toi, a survecu aux mecomptes, aux contrarietes, aux obstacles, a
l'absence et a mon apparent oubli.




CXX

A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                Nohant, 20 septembre 1834.

Je voulais t'ecrire une longue lettre tout de suite apres ton depart;
mais je n'ai trouve aucun argument a te donner en faveur de mes idees.
Il ne s'agit la que d'un sentiment, que d'un instinct d'heroisme qui
est exceptionnel tout a fait, et dont je n'oserais parler serieusement
avec plus de trois personnes a ma connaissance.

Je n'ai jamais eu pour toi ni amour moral, ni amour physique; mais,
des le jour ou je t'ai connu, j'ai senti une de ces sympathies rares,
profondes et invincibles que rien ne peut alterer; car plus on
s'approfondit, plus on se connait identique a l'etre qui l'inspire et
la partage. Je ne t'ai pas trouve superieur a moi par nature; sans
cela, j'aurais concu pour toi cet enthousiasme qui conduit a l'amour.
Mais je t'ai senti mon egal, mon semblable, _mio compare_, comme on
dit a Venise.

Tu valais mieux que moi, parce que tu etais plus jeune, parce que tu
avais moins vecu dans la tourmente, parce que Dieu t'avait mis
d'emblee dans une voie plus belle et mieux tracee. Mais tu etais sorti
de sa main avec la meme somme de vertus et de defauts, de grandeurs et
de miseres que moi.

Je connais bien des hommes qui te sont superieurs; mais jamais je ne
les aimerai du fond des entrailles comme je t'aime. Jamais il ne
m'arrivera de marcher avec eux toute une nuit sous les etoiles, sans
que mon esprit ou mon coeur ait un instant de dissidence ou
d'antipathie. Et pourtant ces longues promenades et ces longs
entretiens, combien de fois nous les avons prolonges jusqu'au jour,
sans qu'il s'eveillat en moi un elan de l'ame qui n'eveillat le meme
elan dans la tienne, sans qu'il vint a mes levres l'aveu d'une misere
pareille.

L'indulgence profonde et l'espece de complaisance lache et tendre que
l'on a pour soi-meme, nous l'avons l'un pour l'autre. L'espece
d'engouement qu'on a pour ses propres idees et la confiance
orgueilleuse qu'on a pour sa propre force, nous l'avons l'un pour
l'autre. Il ne nous est pas arrive _une seule fois_ de discuter quoi
que ce soit, bon ou mauvais. Ce que dit l'un de nous est adopte par
l'autre aussitot, et cela, non par complaisance, non par devouement,
mais par sympathie necessaire.

Je n'ai jamais cru a la possibilite d'une telle adoption reciproque
avant de te connaitre, et, quoique j'aie de grands, de nombreux et de
precieux amis, je n'en ai pas trouve un seul (a moins que ce ne fut un
enfant n'ayant encore rien senti et rien pense par lui-meme) dont il
ne m'ait fallu conquerir l'affection et dont il ne me faille la
conserver encore avec quelque soin, quelque travail et quelque effort
sur moi-meme.

Il est heureux que l'humanite soit faite ainsi et que toutes ces
differences s'y trouvent nuancees a l'infini, afin que les hommes
adoucissent leurs asperites par le frottement mutuel et se fassent des
regles de conduite pour ne pas se briser les uns contre les autres.

Mais, quand deux creatures identiques se rencontrent face a face,
quand, apres un jour de tete-a-tete, elles s'apercoivent avec surprise
et enchantement qu'elles peuvent passer ainsi tous les jours de leur
vie sans jamais se voiler ni se contraindre, et sans jamais se faire
souffrir, quelles actions de graces ne doivent-elles pas rendre a
Dieu! car il leur a accorde une faveur d'exception; il leur a fait,
dans la personne de l'_ami_, un don inappreciable, que la plupart des
hommes cherchent en vain.




CXXI

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                Paris, 15 octobre 1834.

Mon cher camarade,

Je te trouve injuste et fou de douter de mon amitie. Ce qui repare ta
faute, c'est que tu promets de t'en rapporter aveuglement et pour
toujours a ma reponse.

Eh bien, oui, mon ami, je t'aime sincerement et de tout mon coeur. Je
m'inquiete fort peu de savoir si ton caractere est bon ou mauvais,
aimable ou maussade. J'accepte tous les caracteres tels qu'ils sont,
parce que je ne crois guere qu'il soit au pouvoir de l'homme de
refaire son temperament, de faire dominer le systeme nerveux sur le
sanguin, ou le bilieux sur le lymphatique. Je crois que notre maniere
d'etre dans l'habitude de la vie tient essentiellement a notre
organisation physique, et je ne ferai un crime a personne d'etre
semblable a moi, ou different de moi. Ce dont je m'occupe, c'est du
fond des pensees et des sentiments serieux, c'est ce qu'on appelle le
coeur; quand il n'y en a pas chez un homme, quoique cela ne soit guere
sa faute non plus, je m'eloigne de lui, parce que, apres tout, j'en ai
un, moi! N'ayant rien a debrouiller avec les caracteres, dans ma vie
d'independance et d'isolement social, je n'ai a traiter que de
conscience a conscience et de coeur a coeur. J'ai toujours connu le
tien bon et sincere; je l'ai cru peut-etre quelquefois moins chaud
qu'il ne l'est, et c'est un tort que j'ai eu envers tous mes amis.

Cela est venu a la suite de grands chagrins qui m'avaient reduite
moralement a un etat maladif. Il faut me le pardonner; car je n'en ai
point parle et j'en ai cruellement souffert. Il n'y avait aucune
raison qui ne vint de moi et non des autres. Ainsi j'aurais ete folle
de me plaindre.

Il ne faut pas me reprocher d'avoir garde le silence; mais surtout il
ne faut pas croire que cela dure encore.

Je suis guerie, non que je sois heureuse d'ailleurs, mais parce que je
suis habituee et resignee a mes maux, et que le sentiment de la
douleur n'egare plus mon jugement.

J'ai ete vers vous, repentante et attristee de mes doutes interieurs,
et vous m'avez si bien recue, vous m'avez temoigne une affection si
vraie, que j'ai ete tout a fait guerie en vous pressant la main. Il y
a bien des explications, bien des justifications, bien des
attestations, dans une brave poignee de main. On dit qu'une poignee de
main d'amitie vaut mieux que mille baisers d'amour. Comment veux-tu
que celle que je t'ai donnee en arrivant et en partant ne soit pas
sincere?

Nous sommes les deux plus vieux camarades _de la societe_, et je sais
qu'en toute occasion, tu m'as defendue contre les injustices d'autrui.
Je sais que tu n'as pas doute de moi quand on me calomniait, et que tu
m'as pardonne, quand je faisais les folies que le monde traite de
fautes. Que me faut-il de plus? Tu as de l'esprit par-dessus le
marche, et ta societe est agreable et recreante; c'est du luxe, mon
enfant. Tu as une femme gentille et excellente, qui m'a traitee tout
de suite comme une vieille amie. La meilleure preuve que je puisse
avoir de ton affection, c'est la conduite d'Eugenie[1] envers moi.
Tout cela m'a fait un bien que je n'ai pas su vous exprimer, mais que
je croyais vous avoir fait comprendre en revenant de Valencay. Jamais
je n'avais eu le coeur si doucement emu, si attendri, si console au
milieu des sujets de douleur les plus profonds et les plus graves.

Si quelquefois tu as mal compris mon rire et mon visage, c'est
apparemment la faute de ce combat interieur entre mes peines secretes
et le bonheur qui me vient de vous autres. Apres tout, vous me restez,
et, quand j'aurais tout perdu d'ailleurs, vous seriez encore pour moi
un bienfait bien grand, bien reel. Ne craignez plus que je le
meconnaisse; j'en ai trop senti le prix durant ces derniers jours.
C'est en vous, mes amis, que je chercherai mon refuge, et, si le
degout de la vie me travaille encore, j'irai encore vous demander de
m'y rattacher.

Mais la premiere condition de mon bonheur serait de vous trouver tous
heureux. Vous l'etes, n'est-ce pas? ne me dis pas le contraire; cela
m'effrayerait trop. Tu es de nature pensive et melancolique, je le
sais; mais cela ne rend ni altier ni ingrat. Des joies bien vraies se
sont mises dans ta vie, a la place des ennuis et du vide dont tu me
parlais autrefois; tu as une femme charmante, un bel enfant. Pendant
que vous etiez malades tous deux a Valencay, je vous ai vus vous
embrasser. Vous vous aimez, mes chers enfants, vous etes l'un a
l'autre; la societe, au lieu de vous en faire un crime, met la votre
honneur et votre vertu.

Croyez-moi, votre sort est le plus beau possible. Celui de vous qui
imaginerait et desirerait mieux serait bien ingrat. Je conviens qu'il
te faut une occupation habituelle, il en faut a tout le monde. Tu es
resolu a en chercher une, et je t'approuve tout a fait. C'est une
folie de ne se croire bon a rien. Moi, je crois que tout le monde est
propre a tout, que tu peux faire des romans et que je peux etre
receveur particulier. Il ne faut que vouloir. Si tu es bien decide a
quelque chose, et que tu aies besoin de moi, mon coeur, mon bras, ma
bourse, sont a toi. Si tu viens faire ton droit, amene ta femme, je
serai sa mere et sa soeur.

En attendant, je lui envoie une jolie robe a la mode et des
manchettes. Je la prie de faire porter le chapeau chez la petite
Gauloise[2]. Quant a ta musique et a la pipe d'Alphonse, ce sera
l'objet d'un second envoi. Je suis pour une huitaine sans le plus
leger sou, ce qui m'arrive quelquefois sans manquer de rien
d'ailleurs, par suite de l'ordre admirable qui me caracterise. Je ne
veux pas faire attendre la robe, je trouverai une occasion pour vous
faire passer le reste. Mais dis-moi quelles sont les contredanses
qu'Eugenie m'avait demandees: il faut avouer aussi que je ne m'en
souviens pas. Les manchettes ne sont pas telles qu'elle les desirait,
on n'en porte plus d'autres que celles que je lui envoie.

Quand vous reverrai-je, mes bons amis? le plus tot que je pourrai
certainement. En attendant, aimez-moi, aimez-vous. Vous etes tous si
bons, et si pres les uns des autres. Le Gaulois, sa femme, Papet,
Duteil, que de bons coeurs, que de braves amis! et vous vivez au
milieu de tout cela, et vous ignorez jusqu'au nom des chagrins qui me
rongent!

Que Dieu en soit loue! Vous meritez mieux que cela; mais donnez-moi
place a votre festin, quand j'irai m'y asseoir.

Adieu; je vous embrasse de toute mon ame.

  [1] Madame Charles Duvernet.
  [2] Madame Alphonse Fleury




CXXII

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A CORBEIL, PRES PARIS

                                Nohant, 17 avril 1835.

Je suis ici tres calme et tres bien, mon cher vieux. Tout le monde se
porte bien, boit, rit et braille; il ne manque que toi. Ou es-tu?
Laisseras-tu donc bouter le vin du cru? Viendras-tu au moins passer
les vacances? J'ai besoin de toi, non seulement pour m'amuser tout a
fait, mais encore pour m'aider a reinstaller et a arranger la maison
comme elle doit etre; car je n'entends pas grand'chose aux affaires
d'ici. Nous en causerons en attendant a Paris, ou je serai dans les
premiers jours de mai. Tu viendras bien y faire un tour avant que je
m'en aille en Suisse, d'ou je reviendrai pour les vacances de mes
mioches.

J'ai fait connaissance avec Michel, qui me parait un gaillard
solidement trempe pour faire un tribun du peuple. S'il y a un
bouleversement, je pense que cet homme fera beaucoup de bruit. Le
connais-tu?

Planet est toujours un charmant jeune homme, bon comme un ange. Fleury
a une fille charmante, une femme _idem_. Madame Charles est encore
grosse. Le pere Duvernet se meurt; j'en suis tres peinee, c'est un
vieux debris de notre ancien Nohant qui s'en va rejoindre notre pere
et notre grand'mere. En outre, c'est un brave homme qui manquera
beaucoup au pays. Agasta va tout doucement. Felicie reste pres d'elle.
Madame *** va rejoindre ses parents pour les aider a transporter leur
nouvelle residence. Par la meme occasion, elle plantera une corne ou
deux a son imbecile de mari, si elle en trouve l'occasion. Que n'es-tu
la, consolateur de la beaute delaissee! M. de... s'en serait charge,
si elle eut ete tant soit peu bien nee; mais c'etait trop d'honneur
pour une roturiere, et il attend que la duchesse de Berri vienne a
B... pour deranger sa cravate et sa vertu.

Ton _fils_ Duplomb va, dit-on, revenir; il envoie en present des
perruches aux dames de la Chatre: c'est un cadeau ironique et
facetieux comme lui; Fleury a manque etouffer M. Vilcocq[1] en
l'embrassant, Bengali[2] rossignolise toujours en faisant des
oeillades a tout le sexe en particulier et en general. Son frere est
toujours mon vieux de predilection. Voila l'etat des affaires; si
celles des cabinets d'Europe allaient aussi bien, on n'aurait plus
besoin de diplomates.

Quand tu seras la, nous serons au grand complet; il faudra t'occuper
de marier Hydrogene[3] et tacher de le fixer au pays.

Adieu, mon vieux; je t'embrasse mille fois, ainsi que ta femme et
Leontine. Il faut l'amener absolument aux vacances.

  [1] Marchand de vins.
  [2] Charles Rollinat
  [3] Adolphe Duplomb, pharmacien.




CXXIII

A M. ADOLPHE GUEROULT, A PARIS

                                Paris, 6 mai 1835.

Mon cher enfant,

Votre lettre est belle et bonne comme votre ame; mais je vous renvoie
cette page-ci, qui est absurde et tout a fait inconvenante. Personne
ne doit m'ecrire ainsi. Critiquer mon costume avec d'autres idees et
dans d'autres termes, si vous avez envie de disserter sur un
accessoire aussi pueril. Il vaut mieux ne pas vous en occuper. Relisez
les lignes que j'ai soulignees. Elles sont souverainement
impertinentes. Je pense que vous etiez gris en les ecrivant. Je ne
m'en fache nullement et ne vous en aime pas moins. Je vous avertis de
ne pas faire deux fois une chose ridicule; cela ne vous va point. Je
vous ai toujours vu un tact exquis et une delicatesse de coeur que
j'ai su apprecier.

Pour tout le reste, vous avez raison entiere, et je ne suis nullement
disposee a soutenir une controverse a propos des saint-simoniens.
J'aime ces hommes et j'admire leur premier jet dans le monde. Je
crains qu'ils ne s'amendent trop a notre grossiere et cupide raison,
non par corruption, mais par lassitude, ou peut-etre par une erreur de
direction dans un zele soutenu.

Vous savez que je juge de tout par sympathie. Je sympathise peu avec
notre civilisation, triomphante en Orient. J'en aimerais mieux une
autre, qui n'eut pas Louis-Philippe pour patron et Janin pour
coryphee.

C'est peut-etre une mauvaise querelle. Aussi n'y devez-vous pas faire
attention, et, surtout, ne jamais vous effrayer des moments de spleen
ou d'irritation bilieuse ou vous pouvez me trouver.

Vous vous trompez, si vous me croyez plus _agacee_ maintenant
qu'autrefois. Au contraire, je le suis moins. J'ai sous les yeux de
grands hommes et de grandes pensees. J'aurais mauvaise grace a nier la
vertu et le travail.

Mes idees sur le reste sont le resultat de mon caractere. Mon sexe,
avec lequel je m'arrange fort bien sous plus d'un rapport, me dispense
de faire grand effort pour m'amender. Je serais le plus beau genie du
monde que je ne remuerais pas une paille dans l'univers, et, sauf
quelques bouffees d'ardeur virile et guerriere, je retombe facilement
dans une existence toute poetique, toute en dehors des doctrines et
des systemes.

Si j'etais garcon, je ferais volontiers le coup d'epee par-ci par-la,
et des lettres le reste du temps. N'etant pas garcon, je me passerai
de l'epee et garderai la plume, dont je me servirai. L'habit que je
mettrai pour m'asseoir a mon bureau importe fort peu a l'affaire, et
mes amis me respecteront, j'espere, tout aussi bien sous ma veste que
sous ma robe.

Je ne sors pas, ainsi vetue, sans une canne; ainsi soyez en paix. Il
n'y aura pas de grande revolution dans ma vie pour cette fantaisie de
porter une _redingote de bousingot_ quelques jours, en passant, dans
des circonstances donnees.

Soyez rassure, je n'ambitionne pas la dignite de l'homme. Elle me
parait trop risible pour etre preferee de beaucoup a la servilite de
la femme. Mais je pretends posseder, aujourd'hui et a jamais, la
superbe et entiere independance dont vous seuls croyez avoir le droit
de jouir. Je ne la conseillerai pas a tout le monde; mais je ne
souffrirai pas qu'un amour quelconque y apporte, pour mon compte, la
moindre entrave. J'espere faire mes conditions, si rudes et si
claires, que nul homme ne sera assez hardi ou assez vil pour les
accepter.

Ces considerations-la, vous le sentez, sont choses toutes
personnelles, qui peuvent vous laisser du doute ou du blame sans que
je m'en offense; mais souffrent-elles une discussion serieuse? Non,
vraiment. Il n'y a pas plus a raisonner la-dessus que sur la faim qui
s'apaise ou recommence. Nous verrons bien! Il est inutile de parler du
lendemain quand on est satisfait du plan de sa journee. Si on ne
croyait pas a la duree d'un projet, il n'existerait pas une minute
dans le cerveau. Mais, si on pouvait assurer cette duree, on serait
Dieu.

Prenez-moi donc pour un homme ou pour une femme, comme vous voudrez.
Duteil dit que je ne suis ni l'un ni l'autre, mais que je suis un
_etre_. Cela implique tout le bien et tout le mal, _ad libitum_.

Quoi qu'il en soit, prenez-moi pour une amie, frere et soeur tout a la
fois: frere pour vous rendre des services qu'un homme pourrait vous
rendre; soeur pour ecouter et comprendre les delicatesses de votre
coeur.

Mais dites a vos amis et connaissances qu'il est absolument inutile
d'avoir envie de m'embrasser pour mes yeux noirs, parce que je
n'embrasse pas plus volontiers sous un costume que sous un autre!

Adieu; ne _parlons_ plus de cela, ce serait ennuyeux et deplace.
Parlons de l'avenir du monde et des beautes du saint-simonisme tant
que vous voudrez. Je serais bien fachee de changer votre caractere, et
je vous avertis qu'il serait bien mal aise de changer le mien.

Tout a vous de coeur.

GEORGE.




CXXIV

A M. ALEXIS DUTEIL, A LA CHATRE

                                Paris, 25 mai 1835.

Mon vieux,

Je vois que, apres tout, Casimir est fort triste, qu'il regrette
beaucoup son petit royaume et que l'idee de voir apporter par moi le
moindre changement _a son ordre de choses_ lui est amere et
mortifiante, bien qu'il n'en dise rien.

Je vois aussi que cette separation d'argent et de domicile ne
s'effectuera pas sans humeur et sans chagrin de sa part, et qu'il
croit faire la une action vraiment romaine. Je ne suis pas disposee a
prendre au serieux une pareille affaire. Ma profession est la liberte,
et mon gout est de ne recevoir grace ni faveur de personne, meme
lorsqu'on me fait la charite avec mon argent. Je ne serais pas fort
aise que mon mari (qui subit, a ce qu'il parait, des influences contre
moi) prit fantaisie de se faire passer pour une victime, surtout aux
yeux de mes enfants, dont l'estime m'importe beaucoup. Je veux pouvoir
me faire rendre ce temoignage, que je n'ai jamais rien fait de bon ou
de mauvais, qu'il n'ait autorise ou souffert. Ne reponds pas a cela
par des considerations de _sentiment_ de sa part. Je ne juge jamais
des sentiments que par les actions, et tout ce que je desire, c'est
qu'il reste avec moi dans des relations de bonne amitie qui soient
d'un bon exemple a mes enfants. Je ne veux etablir mon bien-etre aux
depens de l'amour-propre ou des plaisirs de personne. _Voila mon
caractere_, comme dit Odry.

Je te renvoie donc les conventions qu'il a signees et, qui plus est,
je te les renvoie dechirees, afin qu'il n'ait plus que la peine de les
jeter au feu, s'il a le moindre regret de cet arrangement propose et
redige par lui. Adieu, mon vieux; j'irai vous voir aux vacances. Je
demeurerai chez M. Dudevant, s'il veut me donner l'hospitalite. Sinon,
je louerai une chambre chez Brazier[1]; car rien au monde ne me fera
renoncer a vous autres. Mais, pour une separation stipulee, annoncee a
son de trompe et arrosee des larmes de ses amis, cela m'embete, je
n'en veux pas et ne _reviendrais jamais de Constantinople_, plutot que
de voir maigrir le maire de Nohant-Vic.

Vive la joie, mon vieux! je suis et serai toujours ton meilleur ami.

GEORGE.

  [1] Brazier, aubergiste a la Chatre.




CXXV

A MADAME LA COMTESSE D'AGOULT[1], A GENEVE

                                Paris, mai 1835.

Ma belle comtesse aux beaux cheveux blonds,

Je ne vous connais pas personnellement, mais j'ai entendu Franz[2]
parler de vous et je vous ai vue. Je crois que, d'apres cela, je puis
sans folie vous dire que je vous aime, que vous me semblez la seule
chose belle, estimable et vraiment noble que j'aie vue briller dans la
sphere patricienne. Il faut que vous soyez en effet bien puissante
pour que j'aie oublie que vous etes comtesse.

Mais, a present, vous etes pour moi le veritable type de la princesse
fantastique, artiste, aimante et noble de manieres, de langage et
d'ajustements, comme les filles des rois aux temps poetiques. Je vous
vois comme cela, et je veux vous aimer comme vous etes et pour ce que
vous etes.

Noble, soit, puisqu'en etant noble selon les mots, vous avez reussi a
l'etre suivant les idees, et puisque comtesse vous m'etes apparue
aimable et belle, douce comme la Valentine que j'ai revee autrefois,
et plus intelligente; car vous l'etes diablement trop, et c'est le
seul reproche que je trouve a vous faire. C'est celui que j'adresse a
Franz, a tous ceux que j'aime. C'est un grand mal que le nombre et
l'activite des idees. Il n'en faudrait guere dans toute une vie: on
aurait trouve le secret du bonheur.

Je me nourris de l'esperance d'aller vous voir, comme d'un des plus
riants projets que j'aie caresses dans ma vie. Je me figure que nous
nous aimerons reellement, vous et moi, quand nous nous serons vues
davantage. Vous valez mille fois mieux que moi; mais vous verrez que
j'ai le sentiment de tout ce qui est beau, de tout ce que vous
possedez. Ce n'est pas ma faute. J'etais un bon ble, la terre m'a
manque, les cailloux m'ont recue et les vents m'ont dispersee. Peu
importe! le bonheur des autres ne me donne nulle aigreur. Tant s'en
faut. Il remplace le mien. Il me reconcilie avec la Providence et me
prouve qu'elle ne maltraite ses enfants que par distraction. Je
comprends encore les langues que je ne parle plus, et, si je gardais
souvent le silence pres de vous, aucune de vos paroles ne tomberait
cependant dans une oreille indifferente ou dans un coeur sterile.

Vous avez envie d'ecrire? pardieu, ecrivez! Quand vous voudrez
enterrer la gloire de Miltiade, ce ne sera pas difficile. Vous etes
jeune, vous etes dans toute la force de votre intelligence, dans toute
la purete de votre jugement. Ecrivez vite, avant d'avoir pense
beaucoup; quand vous aurez reflechi a tout, vous n'aurez plus de gout
a rien en particulier et vous ecrirez par habitude. Ecrivez, pendant
que vous avez du genie, pendant que c'est le dieu qui vous dicte, et
non la memoire. Je vous predis un grand succes. Dieu vous epargne les
ronces qui gardent les fleurs sacrees du couronnement! Et pourquoi les
ronces s'attacheraient-elles a vous? Vous etes de diamant, vous a qui
les passions haineuses et vindicatives ne sont pas plus entrees dans
le coeur qu'a moi, et qui, en outre, n'avez pas marche dans le desert.
Vous etes toute fraiche et toute brillante.

Montrez-vous.--S'il faut des articles de journaux pour faire lire
votre premier livre, j'en remplirai les journaux. Mais, quand on
l'aura lu, vous n'aurez plus besoin de personne.

Adieu; parlez de moi au coin du feu. Je pense a vous tous les jours,
et je me rejouis de vous savoir aimee et comprise comme vous meritez
de l'etre. Ecrivez-moi quand vous en aurez le temps. Ce sera un rayon
de votre bonheur dans ma solitude. Si je suis triste, il me ranimera;
si je suis heureuse, il me rendra plus heureuse encore; si je suis
calme, comme c'est l'etat, ou l'on me trouve le plus habituellement
desormais, il me rendra plus religieux l'aspect de la vie.

Oui, tout ce que Dieu a donne a l'homme lui est bon, suivant le temps,
quand il sait l'accepter. Son ame se transforme sous la main d'un
grand artiste qui sait en tirer tout le parti possible, si l'argile ne
resiste pas a la main du potier.

Adieu, chere Marie. _Ave, Maria, gratia plena!_

GEORGE.

  [1] Madame la comtesse d'Agoult (Daniel Stern), auteur de la
    _Revolution de 1848_, de l'_Histoire des Pays-Bas_, des _Esquisses
    morales_, etc., etc.

  [2] Franz Liszt.




CXXVI

A MADAME CLAIRE BRUNNE[1]. A PARIS

                                Paris, mai 1835.

Madame,

Recevez l'expression de toute ma gratitude pour la bienveillance dont
vous m'honorez. Soyez sure que _les amis inconnus que j'ai dans le
monde_, et dont vous daignez faire partie, ont, devant Dieu, une
communion intime avec moi.

Mais, a vous qui me paraissez une femme superieure, je puis dire ce
que je n'oserais dire a toutes les autres: Ne cherchez point a me
voir! les louanges me troublent et m'affectent peniblement. Je sens
que je ne les merite point. Je vous semblerais froide, et je vous
deplairais, sans doute, comme j'ai deplu a beaucoup de personnes qui
m'intimidaient, malgre mes efforts pour leur exprimer ma
reconnaissance C'est pour moi un chatiment de ma vaine et ennuyeuse
celebrite, que ce regard curieux, severe ou exigeant, que le monde
m'accorde. Laissez-moi le fuir.

Si je vous rencontrais dans un champ, dans une auberge, si je vous
voyais dans votre maison a la campagne, ou dans la mienne, je pourrais
esperer de reparer le mauvais effet de la premiere entrevue, et je ne
me mefierais pas de moi-meme. Mais, ici, nous ne nous trouverions
jamais seules ensemble; ma mansarde n'a qu'une piece, et trente
personnes s'y succedent chaque jour, soit a titre d'amis, soit pour
raison d'affaires, soit par oisivete de curieux. Je cede souvent a
ceux-la, par crainte d'etre jugee orgueilleuse. Comprenez-moi mieux et
aimez-moi mieux qu'eux tous. Vous n'avez pas besoin de moi; sans cela,
j'irais au-devant de vous.

Ne me croyez pas ingrate. Je baise la main qui a trace mon eloge avec
tant de grace.

GEORGE SAND.

  [1] Veuve Marbouty, femme de lettres.




CXXVII

A M***.

                                Paris, juin 1835.

L'amour, tel que notre nature le concoit et le ressent en 1835, n'est
pas tout ce qu'il y a de plus pur et de plus beau au monde. Il a ete
pire et meilleur, selon les temps.

Aujourd'hui, c'est un melange d'enthousiasme et d'egoisme qui lui
donne, chez les femmes, un caractere tout particulier. Privees des
_salutaires_ prejuges de la devotion, abandonnees a la fermentation de
l'intelligence qui penetre a tort et a travers dans leur education,
elles n'en sont pas moins rigoureusement fletrie par l'opinion.
L'opinion, c'est, d'un cote, l'intolerance des femmes laides, froides
ou laches; de l'autre, c'est la censure railleuse et insultante des
hommes, qui ne veulent plus de femmes devotes, qui ne veulent pas
encore de femmes eclairees, et qui veulent toujours des femmes
fideles. Or il n'est pas facile que la femme soit philosophe et chaste
a la fois. Cela ne se voit guere; a moins qu'il n'y ait pas de
temperament, et encore, il ne faut pas s'y fier. La vanite fait faire
plus de folies et de sottises.

Les femmes de notre temps ne sont donc ni eclairees, ni devotes, ni
chastes. La revolution morale qui devait les transformer au gre de la
nouvelle generation masculine a ete prise de travers. On n'a pas voulu
relever la femme a ses propres yeux, on n'a pas voulu lui creer un
role noble et la mettre sur un pied d'egalite qui la rendit apte aux
vertus viriles. La chastete eut ete glorieuse a des femmes libres. A
des femmes esclaves, c'est une tyrannie qui les blesse et dont elles
secouent le joug hardiment. Je ne puis les en blamer.

Mais je ne les estime pas. Elles ont perdu leur cause en se jetant
dans le desordre au nom de l'amour et de l'enthousiasme, et leur
conduite a toutes, quelle qu'elle soit, est toujours remplie de folie
et d'imprudence, jointe a ce qu'il y a de plus oppose, la faiblesse et
la peur. De tous leurs ecarts, nous ne voyons jamais, jusqu'ici,
resulter quelque chose de bon, de durable et de noble. Jamais elles ne
savent se creer, apres leur faute, une existence honorable et fiere.
Nous voyons l'une rompre avec le monde ostensiblement, et, bientot
apres, faire mille plates tentatives pour y rentrer; l'autre demande
l'aumone apres avoir ruine son amant, et, accoutumee a porter des
robes de satin, se trouve tres malheureuse d'etre en guenilles. Une
troisieme, pour echapper a de tels revers, se deprave et devient pire
qu'une catin publique. Une autre enfin, et c'est probablement la
meilleure de toutes, voyant le malheur ou elle a entraine celui
qu'elle aime, et n'y sachant pas de remede, se donne la mort; ce qui
ne produit autre chose que de rendre le survivant un objet d'horreur,
s'il ne se hate d'en faire autant.

Voila ce que, jusqu'ici, j'ai vu dans les aventures romanesques de
notre epoque. D'union de ce genre, qui fut calme, estimable et
enviable, je n'en ai pas vu, et je doute qu'il en existe une en
France. Notre societe est encore toute hostile a ceux qui la bravent,
et la race feminine, qui sent le besoin de liberte, et qui n'en est
pas encore digne, n'a ni la force ni le pouvoir de lutter contre une
societe entiere qui la condamne a l'abandon, a la misere, pour ne rien
dire de plus.

Voila le tableau social qu'il faut mettre sous les yeux de ta jeune
amie. Il faut lui montrer, sans flatterie, la condition de la femme en
ce temps de transition, qui prepare des destinees meilleures a celles
qui nous succederont. Quant a elle, encore pure comme une fleur, il
faut lui montrer qu'il y a un beau role a jouer; mais pas dans le
systeme des coups de tete. Ce role, je te l'expliquerai tout a
l'heure.

Un homme libre, riche jusqu'a un certain point, pourrait enlever sa
maitresse et devenir son protecteur. Encore, pour trouver la une
existence supportable, faudrait-il que cette maitresse eut beaucoup de
force d'ame et que son protecteur fut parfait. Il faudrait qu'il
constituat a lui tout seul une existence tout entiere.

Tu es bien un des meilleurs hommes que je connaisse, et ta jeune
amante est peut-etre douee d'une tres grande force pour supporter les
peines de la vie; quoique, jusqu'ici, elle n'en ait pas donne de
preuves. Mais tu es pauvre, tu es esclave d'un devoir sacre et sans
l'accomplissement duquel tu ne serais qu'une ame mediocre et seche. La
femme qui t'y ferait manquer, et qui t'aimerait encore apres, serait
une femme echauffee de desirs seulement. Apres quoi, tu pourrais ne
jamais entendre parler d'elle; jamais un amour honnete et veritable ne
se nourrira de honteux sacrifices.

Que pouvez-vous donc l'un pour l'autre? Rien, quant aux faits. Il ne
t'est pas permis (sans compter l'amitie du mari, qui te cree des
devoirs en plus) de changer la position sociale de quelque femme que
ce soit. Il ne t'est pas meme permis de te marier, a moins que tu ne
trouves une dot.

Ne pouvant vous appartenir librement, je pense qu'il doit repugner a
l'un et a l'autre d'entrer dans ce commerce lache et malpropre qui
menage au mari les hasards de la paternite. Je ne te crois pas capable
d'aimer huit jours une femme qui, pour echapper a un malheur
inevitable, irait preter aux caresses maritales un flanc feconde par
toi.

Soyez donc sages, faites-y vos efforts et que de longs tete-a-tete,
que des heures d'enthousiasme prolonge ne degenerent pas, sous le
voile de l'extase, en des besoins physiques auxquels il n'est plus
possible de resister quand on leur a indiscretement donne le change.

Epurez vos coeurs, soyez des martyrs et des saints ou fuyez-vous au
plus vite; car une faiblesse vous jettera dans une serie d'infortunes
ou de deboires ou l'amour s'eteindra. Je le garantis pour toi, dont
l'ame ne pourrait recevoir une souillure sans en detester aussitot la
cause.

Cette vertu rigide ne sera, je le suppose, vraiment difficile qu'a
toi, homme. Je serais bien etonnee qu'une femme toute jeune et toute
pure n'en comprit pas la poesie et le charme, et qu'au bout de tres
peu de temps, elle n'y trouvat pas toutes les garanties de son bonheur
et de sa securite.

Quant au role noble, et au digne exemple qu'elle presentera en
agissant ainsi, il est facile de le concevoir sous l'aspect general.
Les femmes placees dans cette lutte terrible de la passion et du
devoir, plaideront puissamment leur cause en montrant de quelle force
d'ame elles sont capables. Leurs epoux, forces a les estimer, ne les
opprimeront jamais. S'ils le font si decidement et reellement on voit
un sexe irreprochable, genereux, prudent et stoique insulte et meconnu
par un sexe despote et brutal, il y aura bientot des lois
d'affranchissement; car, dans chaque sexe, il y a pour la cause de la
verite un sentiment de justice et un besoin d'equite qui s'eveillent,
et qui prevaudront quand il en sera temps.

Toutes ces conventions arretees et observees, je ne doute pas que
votre amour ne soit heureux, durable et digne d'admiration. Ton
caractere est la constance, l'egalite et la tendresse memes. Une femme
digne de toi te fixera, et il est impossible qu'une femme qui t'a
compris ne soit pas ton egale en courage et en delicatesse.

La societe est mauvaise et cruelle. Nos passions ne sont ni bonnes ni
mauvaises. Il faut de rien faire quelque chose. Ce n'est pas
grand'merveille que d'aimer. La moindre grisette ecrit de belles
lettres d'amour et se sacrifie avec autant de devouement qu'une muse.
Il faut un travail rude et une haute volonte pour faire de la passion
une vertu. Si nous voulons relever la societe, relevons aussi nos
passions. Mais, en nous y abandonnant, nous ne ferons qu'une chose
fort ordinaire et digne de fournir un sujet de vaudeville ou de
nouvelle a MM. Scribe, Balzac, George Sand et consorts. Ce ne sont pas
ces gens-la qu'il faut prendre pour arbitres en fait de sagesse et de
raison. Ils font des contes pour amuser. Ils raconteraient la vie
telle qu'elle est, s'ils avaient un cours de morale serieuse a faire.




CXXVIII

A MAURICE DUDEVANT, AU COLLEGE HENRI IV

                                Paris, 18 juin 1835.

Travaille, sois fort, sois fier, sois independant, meprise les petites
vexations attribuees a ton age. Reserve ta force de resistance pour
des actes et contre des faits qui en vaudront la peine. Ces temps
viendront. Si je n'y suis plus, pense a moi qui ai souffert, et
travaille gaiement. Nous nous ressemblons d'ame et de visage. Je sais
des aujourd'hui quelle sera ta vie intellectuelle. Je crains pour toi
bien des douleurs profondes, j'espere pour toi des joies bien pures.
Garde en toi le tresor de la bonte. Sache donner sans hesitation,
perdre sans regret, acquerir sans lachete. Sache mettre dans ton coeur
le bonheur de ceux que tu aimes a la place de celui qui te manquera!
Garde l'esperance d'une autre vie, c'est la que les meres retrouvent
leurs fils. Aime toutes les creatures de Dieu; pardonne a celles qui
sont disgraciees; resiste a celles qui sont iniques; devoue-toi a
celles qui sont grandes par la vertu.

Aime-moi! je t'apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. Si
nous ne sommes pas appeles a ce bonheur (le plus grand qui puisse
m'arriver, le seul qui me fasse desirer une longue vie), tu prieras
Dieu pour moi, et, du sein de la mort, s'il reste dans l'univers
quelque chose de moi, l'ombre de ta mere veillera sur toi.

Ton amie,

GEORGE.




CXXIX

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 25 octobre

Ma chere maman,

Je vous dois, a vous la premiere, l'expose de faits que vous ne devez
point appendre par la voie publique. J'ai forme une demande en
separation contre mon mari. Les raisons en sont si majeures, que, par
egard pour lui, je ne vous les detaillerai pas. J'irai a Paris dans
quelque temps et je vous prendrai vous-meme pour juge de ma conduite.
Dans mon interet, dans le sien propre, et dans celui de mes enfants,
je crois que j'ai bien fait. Dudevant sent que sa cause est mauvaise;
car il n'essaye pas de la defendre, il retourne a Paris dans quelques
jours, pendant que les tribunaux prononceront le jugement.

Si vous le voyez, ne paraissez point informee de ce qui se passe; car
son amour-propre, qui souffre deja beaucoup, pourrait etre irrite s'il
pensait que je me livre contre lui a des recriminations. Il me
susciterait peut-etre alors quelque chicane qui produirait du scandale
et n'ameliorerait pas sa position. D'ailleurs, vous ne desirez pas que
je perde un proces a la suite duquel je me trouverais a sa
disposition. J'ai mille chances pour le gagner; mais une seule peut
m'etre contraire, et c'est assez pour succomber.

Soyez donc prudente; car il ira sans doute pres de vous dans
l'intention de se justifier ou de vous sonder. Ayez l'air, chere
maman, de ne rien savoir. Quant a moi, sans avoir l'intention de
l'accuser inutilement, je croirais manquer a mon devoir, si je ne vous
informais pas de ma situation dans une circonstance si grave.

Voici quels seront les resultats du jugement que j'espere obtenir et
dont il a pose ou accepte toutes les clauses. Je lui ferai une pension
de trois mille huit cents francs qui, jointe a douze cents francs de
rente (seul reste de cent mille francs qu'il possedait), lui
constituera cinq mille francs par an. En outre, je payerai et je
dirigerai l'education de mes deux enfants. Vous voyez que sa position
est tres honorable.

Ma fille sera exclusivement sous ma gouverne; mon fils restera au
college et passera un mois de vacances avec son pere, l'autre mois
avec moi. Tous deux ignoreront la separation prononcee; ce sont des
choses faciles a leur cacher, inutiles et facheuses meme a leur dire,
et, si mon mari respecte les convenances et les devoirs, ni l'un ni
l'autre des enfants n'apprendront a aimer l'un de nous aux depens de
l'autre.

Moyennant ces arrangements, Dudevant laissera agir les lois sans
batailler, et, si la loi me donne gain de cause, comme cela n'est pas
douteux, je rentrerai dans ma liberte et dans ma dignite. Mes biens
seront certes mieux geres qu'ils ne l'etaient par lui, et ma vie ne
sera plus exposee a des violences qui n'avaient plus de frein.

 Rien ne m'empechera de faire ce que je dois et ce que je veux faire.
Je suis la fille de mon pere, et je me moque des prejuges, quand mon
coeur me commande la justice et le courage. Si mon pere eut ecoute les
sots et les fous de ce monde, je ne serais pas l'heritiere de son nom:
c'est un grand exemple d'independance et d'amour paternel qu'il m'a
laisse, je le suivrai, dut l'univers s'en scandaliser. Je me soucie
peu de l'univers, je me soucie de Maurice et de Solange.

Quand vous voudrez venir a Nohant, vous y serez a l'avenir chez moi,
et, si l'ennui de vivre seule vous prend, vous pourrez vous y retirer
et en faire votre _chez vous_.

Je compte aussi m'y etablir avec ma fille, m'occuper de son education
et ne plus aller a Paris que de temps a autre, pour vous voir, ainsi
que mon fils.

Veuillez ne parler a personne du contenu de cette lettre, a moins que
ce ne soit a Pierret, qui comprendra ce que la prudence dicte en
pareil cas. Je n'en ecrirai pas encore a ma tante: sa maison est trop
nombreuse pour qu'il n'en transpire pas quelque chose par etourderie,
et Dudevant pourrait croire que je veux indisposer toute ma famille
contre lui.

Adieu, ma mere; je vous embrasse de toute mon ame. Donnez-moi de vos
nouvelles, poste restante a la Chatre.




CXXX

A MADAME D'AGOULT. A GENEVE

                                Nohant, 1er novembre 1835.

M. Franz et M. Puzzi[1] sont des jeunes gens affreux: ils ne m'ont pas
repondu, et je les livre a votre colere. Vous, vous etes bonne comme
un ange et je vous remercie; mais ne soyez pas bonne pour eux et
vengez-moi de leur oubli, en ne donnant pas un sourire a l'un, pas un
bonbon a l'autre pendant tout un jour.

Geneve est donc habitable en hiver, que vous y restez? Comme votre vie
est belle et enviable! Aussi pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas fait
naitre avec de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus bien calmes,
une expression toute celeste et l'ame a l'avenant.

Au lieu de cela, la bile me ronge et me confine dans une cellule ou je
n'ai d'autre societe qu'une tete de mort[2] et une pipe turque. Je
tiens la comme un Lapon a la croute de glace qu'il appelle sa patrie,
et je ne saurais me figurer, pour le moment, un autre Eden. Vous, etes
sous les myrtes et sous les orangers, vous, belle et bonne Marie. Eh
bien, priez-y pour moi, afin que je ne quitte pas mes glaces; car
c'est la mon element et le soleil ne luit pas sur moi.

Je ne vous jalouse pas; mais je vous admire et vous estime; car je
sais que l'amour durable est un diamant auquel il faut une boite d'or
pur, et votre ame est ce tabernacle precieux.

Tout ce que vous dites sur la non-superiorite des diverses classes
sociales les unes sur les autres est bien dit, bien pense. C'est vrai
et j'y crois, parce que c'est vous qui le dites. Pourtant, je ne
permettrai a nul autre de me dire, que les derniers ne sont pas les
premiers, et que l'opprime ne vaut pas mieux que l'oppresseur, le
depouille mieux que le spoliateur l'esclave que le tyran. C'est une
vieille haine que j'ai contre tout ce qui va s'elevant sur des degres
d'argile. Mais ce n'est pas avec vous que je puis disputer la-dessus.
Votre rang est eleve, je le salue, je le reconnais. Il consiste a etre
bonne, intelligente et belle. Abandonnez-moi votre couronne de
comtesse et laissez-moi la briser, je vous en donne une d'etoiles qui
vous va mieux.

Pardonnez-moi si je suis metaphorique aujourd'hui et ne vous moquez
pas de moi, je vous en prie, pour l'amour, de Dieu. Vous, savez que je
n'ai pas d'emphase ordinairement, et, si je me mets a prendre le ton
pedant, c'est que j'ai ma pauvre tete malade de ce brouillard qu'on
appelle poesie. D'ailleurs, les manieres raisonnables sont bonnes avec
cette fourmiliere ennemie qu'on appelle les indifferente. Avec ceux
qu'on aime, on peut etre ridicule a son aise. Et je veux ne pas plus
me gener pour vous dire des choses de mauvais gout que pour vous
envoyer une lettre toute barbouillee.

Imaginez-vous, ma chere amie, que mon plus grand supplice, c'est la
timidite. Vous ne vous en douteriez guere, n'est-ce pas? Tout le monde
me croit l'esprit et le caractere fort audacieux. On se trompe. J'ai
l'esprit indifferent et le caractere _quinteux_. Je ne crains pas, je
me mefie, et ma vie est un malaise affreux quand je ne suis pas seule,
ou avec des gens avec lesquels je me gene aussi peu qu'avec mes
chiens. Il ne faut pas esperer que vous me guerirez de sitot de
certains moments de raideur qui ne s'expriment que par des reticences.
Si nous nous lions davantage, comme j'y compte, comme je le veux, il
faudra que vous preniez de l'empire sur moi; autrement, je serai
toujours desagreable. Si vous me traitez comme un enfant, je
deviendrai bonne, parce que je serai a l'aise, parce que je ne
craindrai pas de tirer a consequence, parce que je pourrai dire tout
ce qu'il y a de plus bete, de plus fou, de plus deplace, sans avoir
honte. Je saurai que vous m'avez _acceptee_. Si j'ai de mauvais
moments, j'en aurai aussi de bons. Autrement, je ne serai ni bien ni
mal. Je vous ennuierai et je m'ennuierai avec vous, quelque parfaite
que vous soyez.

Voyez-vous, l'espece humaine est mon ennemie, laissez-moi vous le
dire; j'aime mes amis avec tendresse, avec engouement, avec
aveuglement. J'ai deteste profondement tout le reste. Je n'ai plus de
furie pour la haine aujourd'hui; mais il y a un froid de mort pour
tout ce que je ne connais pas. J'ai bien peur que ce ne soit la ce
qu'on appelle l'egoisme de la vieillesse. Je me ferais maintenant
hacher pour des idees qui ne se realliseront sans doute pas de mon
vivant. Je rendrais service au dernier des goujats, par obstination
pour les esperances de toute ma vie, qui n'est peut-etre plus qu'un
long reve. Pour mon plaisir, je ne retirerais pas de l'eau l'enfant de
mon voisin. J'ai donc quelque chose en moi qui serait odieux, si ce
n'etait pure infirmite, reste d'une maladie aigue.

Il faut vous arranger bien vite pour que je vous aime. Ce sera bien
facile. D'abord, j'aime Franz. Il m'a dit de vous aimer. Il m'a
repondu de vous comme de lui.

La premiere fois que je vous ai vue, je vous ai trouvee jolie; mais
vous etiez froide. La seconde fois, je vous ai dit que je detestais la
noblesse. Je ne savais pas que vous en etiez. Au lieu de me donner un
soufflet, comme je le meritais, vous m'avez parle de votre ame, comme
si vous me connaissiez depuis dix ans. C'etait bien, et j'ai eu tout
de suite envie de vous aimer; mais je ne vous aime pas encore. Ce
n'est pas parce que je ne vous connais pas assez. Je vous connais
autant que je vous connaitrai dans vingt ans. C'est vous qui ne me
connaissez pas assez. Ne sachant si vous pourrez m'aimer, telle que je
suis en realite, je ne veux pas vous aimer encore.

C'est une chose trop serieuse et trop absolue pour moi qu'une amitie.
Si vous voulez que je vous aime, il faut donc que vous commenciez par
m'aimer; cela est tout simple, je vais vous le prouver. Une main douce
et blanche rencontre le dos agreable d'un porc-epic, le charmant
animal sait bien que la main blanche ne lui fera aucun mal. Il sait
qu'il est peu mignon a caresser, lui, le pauvre malheureux. Il attend,
pour repondre aux caresses qu'on se soit habitue a ses piquants; car,
si la main qu'il aime le quitte (il n'y a pas de raison pour qu'elle y
revienne), le porc-epic aura beau se dire:, "Ce n'est pas ma faute,"
cela ne le consolera pas du tout.

Ainsi, voyez si vous pouvez accorder votre coeur a un porc-epic. Je
suis capable de tout. Je vous ferai mille sottises. Je vous marcherai
sur les pieds. Je vous repondrai une grossierete a propos de rien. Je
vous reprocherai un defaut que vous n'avez pas. Je vous supposerai une
intention que vous n'aurez jamais eue. Je vous tournerai le dos. En un
mot, je serai insupportable jusqu'a ce que je sois bien sure que je ne
peux pas vous facher et vous degouter de moi.

Oh! alors, je vous porterai sur mon dos. Je vous ferai la cuisine. Je
laverai vos assiettes. Tout ce que vous me direz, me semblera divin.
Si vous marchez dans quelque chose de sale, e trouverai que cela sent
bon. Je vous verrai avec les memes yeux que j'ai pour moi-meme quand
je me porte bien et que je suis de bonne humeur; c'est-a-dire, que je
me considere comme une perfection, et que tout ce qui n'est pas de mon
avis est l'objet de mon profond mepris. Arrangez-vous donc pour que je
vous fasse entrer dans mes yeux, dans mes oreilles, dans mes veines,
dans tout mon etre. Vous saurez alors que personne sur la terre n'aime
plus que moi, parce que j'aime sans rougir de la raison qui me fait
aimer. Cette raison, c'est la reconnaissance que j'ai pour ceux qui
m'adoptent. Voila mon resume. Il n'est pas modeste; mais il est tres
sincere. Je considere comme un amphigouri de paroles toute amitie qui
ne convient pas de sa partialite, de son impudence, de sa camaraderie,
de tout ce qui fait que le monde se moque et dit: "Ils s'adorent entre
eux (_asinus asinum_)." S'il en est autrement, dites-moi qui m'aimera
sur la terre? Qui est semblable a un autre? Qui n'est pas choque et
blesse cent fois par jour par son meilleur ami, s'il veut l'examiner
des sommets _planchiques_ de l'analyse, de la philosophie, de la
critique, de l'esthetique (et tout ce qui rime en _ique_)? Il faut
toujours trouver que notre ami a raison, meme dans les choses ou nous
aurions tort de l'imiter. Pour cela, il faut etre sur que l'etre
auquel on confere ce grand droit et ce grand titre d'ami ne fera
jamais que des choses bonnes ou excusables, ou dignes de misericorde.

Songez-y donc, et voyez si vous pouvez etre ainsi pour moi. J'aimerais
mieux terminer tout de suite nos relations et, m'en tenir avec vous a
des, froideurs gauches, seule chose dont je sois capable quand je
n'aime pas, que de vous tromper sur les asperites de mon charmant
caractere. Mais je serais bien malheureuse pourtant de rencontrer une
femme comme vous, et de ne pas engrener le rouage de ma vie au sien.

Bonsoir, mon amie; repondez-moi tout de suite, et longuement. Si vous
ne sentez rien pour moi, dites-le. Je ne vous en voudrai pas. Je vous
estimerai pour votre franchise. Si vous vous mefiez, dites-le encore:
cela me laissera l'esperance, car les defauts que j'ai sont de nature
a etre toleres, et peut-etre adoucis par vous.

Je me suis permis de vous dedier _Simon_, conte assez gros qui va
paraitre dans la _Revue_. Comme je ne sais quelle est la position
exterieure que vous avez adoptee a Geneve, j'ai fait cette dedicace
excessivement mysterieuse, et telle qu'on ne vous devinera pas,--a
moins, que vous ne m'autorisiez a m'expliquer davantage.

Je ne vous disais rien de ma vie. Il faut que vous sachiez que je suis
toujours a la campagne, chez moi. Je plaide en separation contre mon
epoux, qui a deguerpi, me laissant maitresse du champ de bataille
j'attends la decision du tribunal. Je suis donc toute seule dans cette
grande maison isolee; il n'y a pas un domestique qui couche sous mon
toit, pas meme un chien. Le silence est si profond la nuit (vous ne
voudrez pas me croire, et pourtant c'est certain), que, quand j'ouvre
ma fenetre et que le vent n'est pas contraire, j'entends distinctement
sonner l'horloge de la ville, qui est a une grande lieue de chez moi,
a vol d'oiseau. Je ne recois personne, je mene une vie monacale.
J'attends l'issue de mon proces, d'ou depend le pain de mes vieux
jours; car vous pensez bien, que je n'amasserai jamais un denier pour
payer l'hopital ou la tendresse d'un mari me laisserait mourir.

Mais voyez! Il a eu l'heureuse idee de vouloir me tuer un soir qu'il
etait ivre. En attendant que cette benoite fantaisie de meurtre
conjugal me rende mon pays, ma vieille maison et cinq ou six champs de
ble qui me nourriront quand mes longues veilles m'auront jetee dans
l'idiotisme, je fais le Sixte-Quint. Mon cheval est rentre sous le
hangar et on n'entend pas voler une mouche autour de mon cloitre
desert.

Le jardinier et sa femme, qui sont mes factotums, m'ont suppliee de ne
pas les faire demeurer dans la maison. J'ai voulu en savoir le motif.
Enfin le mari, baissant les yeux d'un air modeste, m'a dit: "C'est que
madame a une tete si laide, que ma femme, etant enceinte, pourrait
etre malade de peur." Or c'est de la tete de mort qui est sur ma
table, dont il voulait parler (du moins a ce qu'il m'a jure ensuite);
car je trouvai la plaisanterie de fort mauvais gout et je me
fachai.--Ensuite j'ai songe que cette tete si laide ferait grand
effet. J'ai permis a mon jardinier de s'eloigner et de garder la
pensee que cette tete etait un signe de penitence et de devotion.

Ainsi, a l'heure qu'il est, a une lieue d'ici, quatre mille betes me
croient a genoux dans le sac et dans la cendre, pleurant mes peches
comme Madeleine. Le reveil sera terrible. Le lendemain de ma victoire,
je jette ma bequille, je passe au galop de mon cheval aux quatre coins
de la ville. Si vous entendez dire que je suis convertie a la raison,
a la morale publique, a l'amour des lois d'exception, a
Louis-Philippe, le pere tout-puissant, et a son fils Poulot-Rosolin,
et a sa sainte Chambre catholique, ne vous etonnez de rien. Je suis
capable de faire une ode au roi, ou un sonnet a M. Jacqueminot.

Je vous ecris tout ce qu'il y a de plus bete. Tachez d'en faire autant
pour vous mettre a mon niveau. Il n'y a pas a dire, vous y etes
forcee.

Bonsoir. A vous.

GEORGE.

  [1] Hermann Cohen, eleve de Liszt.

  [2] Une piece anatomique avec des compartiments, legendes et numeros
    traces a l'encre, d'apres le systeme phrenologique de Gall et
    Spurzheim.




CXXXI

A M. ADOLPHE GUEROULT, A PARIS

                                La Chatre, 9 novembre 1835.

Mon cher enfant,

J'ai a repondre a deux lettres de vous et je veux le faire avant de me
mettre au travail; car j'ai un roman arrange dans ma tete.
Dussiez-vous dire que je fais mes embarras, vous n'entendrez pas plus
parler de moi, d'ici a deux ou trois mois, que si j'etais morte.

J'ai ecrit les premieres pages hier, et je suis dans le coup de feu.
Vous connaissez cela. Pour toutes choses, il y a un beau moment, c'est
le commencement. C'est peut-etre a cause de cela que je suis si
republicaine, et vous si peu saint-simonien. Quoi qu'il en soit, allez
votre train, si vous croyez que ce soit la bonne voie. Nous voulons
tous le bien et nous allons au meme but par des moyens differents.
Nous nous disputons toujours, parce que chacun croit avoir plus
d'esprit que son voisin, et se console d'aller fort mal, en voyant que
les autres ne vont pas mieux: triste consolation, en verite, qui fait
beaucoup de mal a notre epoque. Toute cette guerre a coups d'epingle
que se fait l'amour-propre des uns et des autres n'avance a rien; tout
au contraire. Si tout ce qui a de bonnes vues et de bons sentiments
s'accueillait avec tolerance, on ferait le double d'ouvrage.

Vous ne pouvez nier, mon cher _Marius a Minturnes_, que je n'aie plus
de bonne foi que vous. Vous abimez nos republicains de la tete aux
pieds, et moi, je ne cesse d'aimer vos saint-simoniens et de les
placer au-dessus de tout.

Je me defends meme d'une chose, c'est d'aimer les republicains avec
exces. J'aime ceux qui se trouvent etre mes amis, et j'examine les
autres par curiosite, ou je les accueille par savoir-vivre et
politesse.

Cela ne fait rien au principe.

Robespierre etait diablement saint-simonien. Il etait pour l'execution
prompte et violente du systeme. Vous etes pour la marche lente et
evangelique. Eh bien, chacun devrait etre republicain a la maniere de
Robespierre, ou saint-simonien a la maniere d'Enfantin, selon son
temperament. Les uns saperaient, les autres batiraient. Soyez sur que
cela viendra, qu'il y aura entre vous et nous une etroite alliance et
que vous ne ferez rien sans nous.

Vous savez comment s'est etabli le christianisme, c'est-a-dire fort
mal, meme dans ce qu'on appelle son meilleur temps. Il etait dans un
si beau desaccord avec les moeurs, qu'en son nom, on commettait les
crimes et on nourrissait les sentiments les plus opposes a son
institution et a son esprit. Douze corps d'armee, commandes par les
douze apotres, eussent, je crois, mieux valu que Paul repetant cette
lachete: "Rendez a Cesar, etc."

Faites a votre idee, si vous croyez bien faire en louvoyant, et si
votre conscience est en paix. Moquez-vous des reproches que je fais a
votre tiedeur croissante, comme je me moque des railleries que vous
adressez a mon recent enthousiasme. Je crois que vous vous trompez
cependant, et que l'amour de l'egalite a ete la seule chose qui n'ait
pas varie en moi depuis que j'existe. Je n'ai jamais pu accepter de
maitre.

A propos, mon proces marche, il est en bon train. Le baron ne plaide
pas, il demande de l'argent et beaucoup. Je lui en donne, on le
condamne a me laisser tranquille et tout va bien. Quant a ce qu'on en
pensera a Paris, cela m'occupe aussi peu que de ce qu'on pense en
Chine de Gustave Planche.

L'opinion est une prostituee qu'il faut mener a grands coups de pied
quand on a raison. Il ne faut jamais se soumettre a des avanies pour
obtenir des salutations et des courbettes en public. Je voudrais bien
vous voir digerer des menaces et des coups! Allons donc. Il faudrait
que tout votre sang y passat, ou celui de votre provocateur.

Croyez-vous que je n'aie pas de dignite personnelle a defendre parce
que je suis femme? Allons donc, encore! Souvenez-vous d'avoir preche
l'affranchissement de la femme.

Nous ne savons pas faire des armes, et on ne nous permet pas de
provoquer nos maris en duel; on a bien raison, ils nous tueraient, ce
qui leur ferait trop de plaisir.

Mais nous avons la ressource de crier bien haut, d'invoquer trois
imbeciles en robe noire, qui font semblant de rendre la justice, et
qui, en vertu de certaine _bonte_ de legislation envers les esclaves
menacees de mort, daignent nous dire: "On vous permet de ne plus aimer
monsieur votre maitre, et, si la maison est a vous, de le mettre
dehors."

Malgre tout ce que je vous dis la, par bonte pour monsieur mon epoux,
je fais tenir l'affaire aussi secrete que possible. Jusqu'ici, rien
n'a transpire, meme dans la petite ville que j'habite, ce qui est
merveilleux. Cela ira tant que cela pourra. N'en parlez donc a qui que
ce soit.

Bonsoir, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur; je suis bien
fachee que vous n'ayez pas le plus petit fait a rapporter comme
temoin; car l'enquete va reunir une vingtaine d'amis autour de moi.
Grace a Duteil, a Planet et a votre serviteur, il sera impossible
d'etre plus spirituel que ne le sera cette charmante reunion. Defense
d'y parler affaires et proces surtout. Ce sera l'adieu eternel que
j'adresserai a mes amis, si je suis deboutee de ma demande.

En attendant, j'aurai fait mon livre. J'irai a Paris apres mon proces
juge. Au revoir donc; donnez-moi de vos nouvelles si vous en avez le
temps. Envoyez-moi ces lithographies et dites a Vincard que je lui
donne une grosse poignee de main.

G.S.




CXXXII

AU REDACTEUR DU _JOURNAL DE L'INDRE_

                                La Chatre, 9 novembre 1835.

Monsieur,

Un oracle dont la signature ne trahit pas l'incognito attaque
brutalement, dans le feuilleton de votre journal, la moralite de mes
livres. J'abandonne a la critique tous mes defauts litteraires et
toutes les obscurites de mon raisonnement. Mais, dans cette province,
ma patrie d'adoption, je defends a tout adulateur des abus de la
societe de me choisir pour holocauste, lorsqu'il lui plait d'offrir un
hommage aux puissances qu'il veut se rendre favorables, soit pour se
faire un nom a defaut de talent, soit pour obtenir des protections
dans ce monde, qui se paye souvent de declamations a defaut de
preuves.

Un de nos plus beaux talents ecrivait, il y a quelques semaines: "Il
est bien decourageant d'ecrire pour des gens qui ne savent pas lire."
Je sais quelque chose de plus facheux, c'est d'ecrire pour les gens
qui ne _veulent_ pas lire. La profession de tout journaliste aux gages
de l'etat social l'investit du droit de connaitre la pensee d'un
auteur rien qu'en regardant la couleur de la couverture du livre.

Le public le sait aussi; c'est au public que j'en appelle, pour
repousser les interpretations malpropres du chaste critique qui
pretend avoir saisi _le resultat et le but definitif_ de tous mes
ouvrages. Je declare ici que ce juge eclaire d'_Indiana_, de
_Valentine_, de _Lelia_ et de _Jacques_ n'a ni compris ni lu aucun de
ces livres.

Si la franchise de ce dementi le blesse, mon sexe ne me permettant pas
de lui donner ou de lui demander reparation, j'institue mon defenseur
tout mien compatriote homme de coeur et de conscience, qui se trouvera
devant lui.

J'ai l'honneur d'etre, etc.

GEORGE SAND.




CXXXIII

A MAURICE DUDEVANT, AU COLLEGE HENRI IV

                                La Chatre, 10 decembre 1835.

Tu es un drole de gamin avec tes reves, tu mets Emmanuel[1] a toute
sauce; lui as-tu raconte cette farce-la?

Tu dois avoir recu, par lui, une lettre de moi, datee du 27; ainsi tu
ne te plaindras plus de mon silence. Ta lettre est bien ecrite et tres
comique; mais l'orthographe n'est pas si bonne que les autres fois. Il
faut t'appliquer bien serieusement a apprendre ta langue, chose des
plus difficiles, qu'on apprend assez mal dans les colleges.

Il y a un grand inconvenient a l'apprendre tard, parce qu'alors on
l'oublie et l'on fait des fautes toute sa vie; ce qui arrive aux trois
quarts des personnes, et ce qui n'est pas pardonnable. A dix ans, je
ne faisais pas une faute; mais on se depecha trop de me faire quitter
la grammaire, j'oubliai donc ce que je savais si bien. Au couvent, on
m'apprit l'anglais, l'italien, et on negligea d'examiner si je savais
bien ma langue. Ce ne fut qu'a seize ans qu'etant a Nohant, ayant
honte de si mal ecrire en francais, je rappris moi-meme la grammaire.
Je n'ai pourtant jamais pu la retenir tres bien. Je suis souvent
embarrassee, et je fais des brioches.

Apprends donc! C'est le bon age, ni trop tot ni trop tard. J'etais
bien contente de ton avant-derniere lettre; mais, cette fois-ci, tu as
mis des _s_ partout. Il y en a tant que, si je pouvais te les
renvoyer, tu n'aurais pas besoin d'en mettre de nouvelles dans la
prochaine lettre que tu m'ecriras.

Quand tu sortiras avec ton pere, prie-le de te laisser aller chez
Buloz, qui te donnera pour moi quelque chose que tu choisiras.

As-tu donne des etrennes a ta grosse cherie? donne-lui-en de ma part,
je te rendrai l'argent. Si tu n'en as pas, dis a Buloz ou a Emmanuel
de te donner cinq francs que je leur devrai.

Je suis clouee ici, mon pauvre chat, pour tout ce mois de janvier.
J'ai des affaires dont je ne peux pas me depetrer. J'espere que ce
sera fini le 15 fevrier; mais, pour etre plus sure de ne pas te
manquer de parole, j'aime mieux te promettre d'etre aupres de toi a la
fin de fevrier. Ainsi, deux mois encore sans nous voir! je trouve cela
bien long; mais j'y suis absolument forcee. D'abord, je n'ai pas
d'argent; ensuite, je te dirai le reste quand nous nous verrons.

Je travaille toutes les nuits jusqu'a sept heures du matin; je suis
comme une vieille lampe. Je pense a toi, je relis tes bonnes lettres,
et je prie Dieu qu'il te rende bon et courageux; avec cela, tu seras
aussi heureux qu'on peut l'etre en ce monde. Je ne te fais presque
plus de sermons. Je vois que tu comprends parfaitement, et que je
pourrai causer avec toi, comme avec un ami. Tu es un brave homme.

Bonsoir, vieux! Je t'embrasse un million, un milliard de fois. Dis-moi
quelles places tu as.

        _s. s. s. s. s. s. s. s. s. s._

Ce sont tes _s_ que je te renvoie.

  [1] Emmanuel Arago.




CXXXIV

AU MEME

                                La Chatre, 15 decembre 1835.

Mon bon ange,

Ta petite lettre est bien gentille, malgre tes gros enfantillages. Tu
peux bien rire de _la poire_, si cela t'amuse; mais il ne faut avoir
de haine pour personne a ton age. Cela ne sert a rien, tu ne peux
faire encore aucun bien aux hommes, aucun mal aux ennemis de
l'humanite. Il est bien vrai que Louis-Philippe est l'ennemi de
l'humanite; mais, quand tu le traites de _grosse bete_, tu te trompes
beaucoup. C'est peut-etre l'homme le plus fin et le plus habile de
France. Malheureusement, il fait de ses talents un usage funeste, et,
au lieu de repandre l'amour de la vertu autour de lui, il deshonore de
son mieux tout ce qui l'entoure. Il deshonore reellement la France qui
le supporte. C'est un grand malheur de voir qu'un seul homme peut, en
caressant les vices et les mauvais sentiments, degrader toute une
nation et l'entrainer dans le mal.

Tu raisonnes tres bien d'ailleurs, seulement tu fais encore une erreur
en disant: "_La nature_ a ete injuste envers une grande partie du
genre humain;" tu veux dire _la societe_.

La nature, mon pauvre enfant, est une bonne mere; c'est Dieu, ou du
moins c'est son ouvrage; c'est elle qui nous donne les moissons, les
forets, les fruits, les prairies, ces belles fleurs que j'aime tant,
et ces beaux papillons que tu soignes si bien. La nature offre
d'elle-meme toutes ses productions a l'homme qui seme et recueille.
Les arbres ne refusent pas leurs fruits au voyageur qui les cueille en
passant, et les legumes viennent aussi beaux dans le terreau d'un
simple jardinier que dans le jardin d'un prince.

_La societe_, c'est autre chose: ce sont les conventions faites entre
les hommes pour le partage des productions de la nature. Ce n'est pas
la justice, ce n'est pas le sentiment de la nature qui a dicte ces
lois, c'est la force. Les faibles ont eu moins que les autres, et les
infirmes n'ont rien eu du tout. Le droit d'heritage a conserve cette
inegalite; et puis, dans les temps civilises, comme le notre par
exemple, les plus instruits et les plus habiles sont devenus riches et
n'en sont pas devenus meilleurs pour cela. Les pauvres ignorants sont
et seront toujours dans une affreuse misere, si on ne fait rien pour
eux. Dis donc que la societe est injuste, et non pas la nature.

Nous parlerons de tout cela souvent et peu a peu nous nous entendrons.
Pour le moment, je ne veux pas te fatiguer l'esprit. Tu vas bientot
lire un tres beau livre que l'on donne heureusement dans les colleges:
c'est le _De viris illustribus_, par Plutarque. Il faudra le lire avec
attention. Tout ce qu'il y a de beau dans l'ame humaine est senti et
indique dans ce livre.

J'irai a Paris pour Noel, parce que tu auras plusieurs jours de sortie
et que j'en profiterai. Fais attention de compter le nombre de sorties
que tu auras eues avec ton pere, depuis le jour de son arrivee a Paris
jusqu'a Noel. N'y manque pas, je te dirai ensuite pourquoi, et
souviens-toi de tout ce que je t'ai recommande. Tu as tres bien fait
de ne pas montrer ta lettre a Buloz. Il faut garder les lettres que je
t'ecris pour toi seul.

Adieu, mon amour; je t'embrasse mille fois.

Ton GEORGE.




CXXXV

AU MEME

                                La Chatre, 3 janvier 1836.

J'ai recu ta lettre, mon enfant cheri, et je vois que tu as tres bien
compris la mienne; ta comparaison est tres juste, et, puisque tu te
sers de si belles metaphores, nous tacherons de monter ensemble sur la
montagne ou reside la vertu. Il est, en effet, tres difficile d'y
parvenir; car, a chaque pas, on rencontre des choses qui vous
seduisent et qui essayent de vous en detourner. C'est de cela que je
veux te parler, et le defaut que tu dois craindre, c'est le trop grand
amour de toi-meme. C'est celui de tous les hommes et de toutes les
femmes.

Chez les uns, il produit la vanite des rangs; chez d'autres,
l'ambition de l'argent; chez presque tous, l'egoisme. Jamais aucun
siecle n'a professe l'egoisme d'une maniere aussi revoltante que le
notre. Il s'est etabli il y a cinquante ans une guerre acharnee entre
les sentiments de justice et ceux de cupidite. Cette guerre est loin
d'etre finie, quoique les cupides aient le dessus pour le moment.

Quand tu seras plus grand, tu liras l'histoire de cette revolution
dont tu as tant entendu parler et qui a fait faire un grand pas a la
raison et a la justice. Cependant, ceux qui l'avaient entreprise n'ont
pas ete les plus forts et ceux qui y ont travaille avec le plus de
generosite ont ete vaincus par ceux qui, aimant les richesses et les
plaisirs, ne se servaient du grand mot de Republique que pour etre des
especes de princes pleins de vices et de fantaisies. Ceux-la furent
donc les maitres; car le peuple est faible, a cause de son ignorance.
Parmi ceux qui pourraient prendre son parti et le secourir par leurs
lumieres, il en est un sur mille qui prefere le plaisir de faire du
bien a celui d'etre riche et comble d'amusements et de vanite. Ainsi,
la classe la moins nombreuse, celle qui recoit de l'education,
l'emportera toujours sur la classe ignorante, quoique cette classe
soit la masse des nations.

Vois quel est l'avantage et la necessite de l'education. Sans elle, on
vit dans une espece d'esclavage, puisque, tous les jours, un paysan
sage, vertueux, sobre, digne de respect, est dans la dependance d'un
homme mechant, ivrogne, brutal, injuste, mais qui a sur lui l'avantage
de savoir lire et ecrire. Vois ce qu'est un homme qui, ayant recu de
l'education, n'en est pas meilleur pour cela. Vois combien est
coupable devant Dieu celui qui, connaissant les malheurs et les
besoins de ses semblables, pouvant consacrer son coeur et sa vie a les
secourir, s'endort tranquillement tous les soirs dans un lit moelleux,
ou se remplit le ventre a une bonne table en se disant: "Tout est
bien, la societe est parfaitement organisee. Il est juste que je sois
riche et qu'il y ait des pauvres. Ce qui est a moi, est a moi; donc,
je dois tuer tous ceux qui ne me demanderont pas a manger, chapeau
bas, et, quand meme ils seraient bien polis, je dois les mettre
brutalement a la porte, s'ils m'importunent. Je le fais parce que j'en
ai le droit."

Voila le raisonnement de l'egoiste, voila les sentiments de cette
immense armee de coeurs impitoyables et d'ames viles qui s'appelle la
_garde nationale_. Parmi tous ces hommes qui defendent la propriete
avec des fusils et des baionnettes, il y a plus de betes que de
mechants. Chez la plupart, c'est le resultat d'une education
antiliberale. Leurs parents et leurs maitres d'ecole leur ont dit, en
leur apprenant a lire, que le meilleur etat de choses etait celui qui
conservait a chacun sa propriete. Ils appellent revolutionnaires,
brigands et assassins ceux qui donnent leur vie pour la cause du
peuple.

C'est parce que je ne veux pas que tu sois un de ces hommes, sans ame
ou sans raison, que je t'ecris en particulier et _en secret_, ce que
je pense de tout cela. Reflechis et dis-moi si cela se presente de
meme a ton esprit et a ton coeur. Dis-moi si tu trouves juste cette
maniere de partager inegalement les produits de la terre, les fruits,
les grains, les troupeaux, les materiaux de toute espece, et l'or (ce
metal qui represente toutes les jouissances, parce qu'un petit
fragment se prend en echange de tous les autres biens). Dis-moi, en un
mot, si la repartition des dons de la creation est bien faite, lorsque
celui-ci a une part enorme, cet autre une moindre, un troisieme
presque rien, un quatrieme rien du tout!

Il me semble que la terre appartient a Dieu, qui l'a faite, et qui l'a
confiee aux hommes pour qu'elle leur servit d'eternel asile. Mais il
ne peut pas etre dans ses desseins que les uns y crevent d'indigestion
et que les autres y meurent de faim. Tout ce qu'on pourra dire
la-dessus ne m'empechera pas d'etre triste et en colere quand je vois
un mendiant pleurant a la porte d'un riche.

Quant aux moyens de changer tout cela, il faudra que je t'ecrive
encore bien des lettres, et que nous ayons ensemble bien des
conversations avant que je t'en parle. Je ne veux pas t'en dire trop
long a la fois: il faut que tu aies le temps de reflechir a chaque
chose, et de me repondre a mesure si tu penses comme moi et si tu
comprends bien. Nous en restons la. _L'amour de soi-meme est ce qu'il
faut moderer, limiter et diriger._ C'est-a-dire qu'il faut s'habituer
a trouver le bonheur qui coute le moins d'argent et qui permet d'en
donner davantage a ceux qui en manquent. Nous chercherons ensemble
cette vertu, et, si nous n'y atteignons pas tout a fait, du moins nous
aurons des principes justes et de bonnes intentions.

Je ne te cache pas, et tu peux deja t'en apercevoir, que les principes
dont je te parle sont tout a fait en opposition avec ceux de vos
lycees. Les lycees, diriges par l'esprit du gouvernement, professeront
toujours le principe regnant. Ils vous precheraient l'Empire et la
guerre, si Napoleon etait encore sur le trone. Ils vous diraient
d'etre republicains, si la Republique etait etablie. Il ne faut pas
t'occuper des reflexions que vos professeurs ou meme les livres que
l'on vous donne font sur l'histoire. Ces livres sont dictes a des
pedants, esclaves du pouvoir.

Souvent, en lisant l'histoire des grandes actions des temps antiques,
ecrite par les hommes d'aujourd'hui, tu verras que les heros sont
traites de scelerats. Ton bon sens et la justice de ton coeur
redresseront ces jugements hypocrites. Tu liras les faits et tu seras
le juge des hommes qui les auront accomplis. Souviens-toi que, depuis
le commencement du monde, ceux qui ont travaille pour la liberte et
l'honneur de leurs freres sont des grands hommes. Ceux qui ont
travaille pour leur propre renommee et pour leur ambition personnelle
sont des hommes qui ont fait un emploi coupable de leurs grandes
qualites. Ceux qui n'ont songe qu'a leurs plaisirs sont des brutes.

Mais tu comprends que notre correspondance doit rester secrete et que
tu ne dois ni la montrer ni seulement en parler. Je desire aussi que
tu n'en dises pas un mot a ton pere: tu sais que ses opinions
different des miennes. Tu dois ecouter avec respect tout ce qu'il te
dira; mais ta conscience est libre et tu choisiras, entre ses idees et
les miennes, celles qui te paraitront meilleures. Je ne te demanderai
jamais ce qu'il te dit; tu ne dois pas non plus lui faire part de ce
que je t'ecris.

Aie donc soin de laisser mes lettres dans ta _baraque_ au college; je
te les ferai remettre par Emmanuel, et tu lui remettras ta reponse
trois ou quatre jours apres.

Comprends tu bien? De cette maniere, personne ne verra ce que nous
nous ecrivons, et nous n'aurons pas de contradictions. Tu auras le
temps de lire mes lettres et d'y repondre sans te presser.

Mon ange cheri, tu es ce que j'aime le mieux au monde. Je suis venue
passer quelque temps a la Chatre; je demeure chez Duteil.

Adieu; je t'embrasse mille fois. Apprends bien d'histoire, c'est un
grand point.




CXXXVI

A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                La Chatre, 4 fevrier 1836.

Qu'as-tu donc, bon vieux? manques-tu de courage? t'est-il arrive
quelque chose de pis que la vie ordinaire? pourquoi es-tu si consterne
et si abattu? Ta lettre m'inquiete beaucoup. Si tu ne peux venir me
voir, et que je puisse te donner un peu de coeur, j'irai te voir la
semaine prochaine. Mon affaire est remise a quinzaine; c'est le seul
mal que le president ait pu me faire, et il l'a fait. Du reste, cette
affaire etant imperdable au dire de tous, et le ministere public ayant
conclu en ma faveur avec beaucoup de chaleur, je ne m'inquiete pas.

Mais, toi, qu'as-tu? Tu es fou avec ta mort morale! Les hommes comme
toi ne sont pas appeles a une pareille fin. Il y a, en toi, une si
grande serenite de vertu, que l'intelligence ne peut que gagner avec
les annees, et meme avec les fatigues et les douleurs. C'est la le
fouet, l'aiguillon des grandes ames. Je redoute pour toi les
preoccupations de l'amour et je crains quelque chose comme cela dans
ta tristesse. S'il en est ainsi, j'irai te voir et je te donnerai le
courage de briser, s'il le faut, des liens funestes. L'amour, tel que
la plupart des hommes et des femmes l'entend, n'est fait que pour les
enfants. Il ne convient pas aux esprits serieux; il les tiraille et
les torture sans jamais les satisfaire.

Je ferai mon possible pour t'aller voir, pour te confesser, et pour te
remettre a flot. Tu ne t'appartiens pas, mon vieux; tu n'as meme pas
le droit de souffrir pour ton propre compte. C'est une terrible tache;
mais c'est une grande destinee. Porte le joug et ne te laisse pas
tomber dessous. Tu te dois a ta famille, tu te dois a moi aussi, ton
meilleur ami. Tu me dois ce grand exemple de la force, ce grand
spectacle de la volonte persistante qui m'a soutenue dans mes luttes,
qui m'a grandie depuis que je te connais.

Songe a cela. Tu es l'homme que j'estime le plus. Je ne puis
m'habituer desormais a vivre sans toi. Songe, vieux Montagne, a ton
Laboetie, qui t'a connu, etant deja vieux, et qui s'est depeche de
t'aimer beaucoup afin de reparer le temps perdu.

Reponds-moi, explique-toi, et compte que je ne te laisserai pas seul
dans cette crise.

Tout a toi. G.




CXXXVII

A M. ADOLPHE GUEROULT, A PARIS

                                La Chatre, 11 fevrier 1836.

C'est le mardi gras qu'on prononce mon jugement en separation.

Je ne puis aller a Paris par consequent avant le mois de mars. J'en ai
bien du regret, d'abord parce que j'ai grand besoin de voir mes
enfants et mes amis, ensuite ce bal dont je me serais fait une fete.
Tachez qu'il y en ait un autre ou je puisse me trouver.

J'aime vos proletaires, d'abord parce qu'ils sont proletaires, et puis
parce que je crois qu'il y a en eux la semence de la verite, le germe
de la civilisation future. Faites-leur part de tous mes regrets.
Dites-leur que je tiens extraordinairement aux etrennes qu'ils ont
bien voulu me destiner. Je veux faire connaissance avec eux tous, des
que je serai non plus femme esclave, mais une femme libre, autant que
notre mechante civilisation le permet. Rappelez-moi particulierement
au souvenir de Vincard.

Que devenez-vous, mon ami? Allez-vous en Egypte? Si je gagne mon
proces, je renoncerai au tour du monde, que nous avions modestement
projete de faire ensemble. La gouverne de mes enfants et celle de mon
petit patrimoine ne me permettront plus de longues absences. Je
pourrai toujours vous conduire jusqu'a la frontiere, si vous prenez
votre volee dans un moment ou les plumes repousseront a mon aile. La,
je vous saluerai et vous suivrai de l'oeil jusqu'a l'horizon.

Avant tout, soyez heureux autant que faire se peut. Le bonheur est-il
refuse a la jeunesse? Je le crois en me sentant devenir de plus en
plus calme et satisfaite a mesure que je redescends la vie. _La
jeunesse est un bonheur par elle-meme, ses distractions lui
suffisent._ Ceci n'est pas de moi. Je crois que c'est vrai.

Adieu, mon cher Jules Cesar; portez-vous bien, _et me ama_.

GEORGE.




A LA FAMILLE SAINT-SIMONIENNE DE PARIS

                                La Chatre, 15 fevrier 1836.

Ne pouvant vous remercier chacun separement aujourd'hui, permettez,
freres, que je vous remercie collectivement en m'adressant a Vincard.
Vous avez eu pour moi de la sympathie et des bienveillances pleines de
charme et de bonte. Je ne meritais pas votre attention, et je n'avais
rien fait pour etre honoree a ce point. Je ne suis pas une de ces ames
fortes et retrempees qui peuvent s'engager par un serment dans une
voie nouvelle. D'ailleurs, fidele a de vieilles affections d'enfance,
a de vieilles haines sociales, je ne puis separer l'idee de
_republique_ de celle de _regeneration_; le salut du monde me semble
reposer sur nous pour detruire, sur vous pour rebatir. Tandis que les
bras energiques du republicain feront la _ville_, les predications
sacrees du saint-simonien feront la _cite_. Je l'espere ainsi. Je
crois que mes vieux freres doivent frapper de grands coups, et que
vous, revetus d'un sacerdoce d'innocence et de paix, vous ne pouvez
tremper dans le sang des combats vos robes levitiques. Vous etes les
pretres, nous sommes les soldats: a chacun son role, a chacun sa
grandeur et ses faiblesses. Le pretre s'epouvante parfois de
l'impatience belliqueuse du soldat, et le soldat, a son tour, raille
la longanimite sublime du pretre. Soyons tranquilles pour l'avenir.
Nous tomberons tous a genoux devant le meme Dieu, et nous unirons nos
mains dans un saint transport d'enthousiasme, le jour ou la verite
luira pour tous; la verite est une.

Ces temps sont loin; nous avons, je le pense, des siecles de
corruption a traverser, et, tandis qu'il arrivera souvent encore a
votre phalange sacree de chanter dans des solitudes sans echo, il nous
arrivera peut-etre bien, a nous autres, de traverser en vain la _mer
rouge_ et de lutter contre les elements, le lendemain du jour ou nous
croirons les avoir soumis. C'est le destin de l'humanite d'expier son
ignorance et sa faiblesse par des revers et par des epreuves. Votre
mission est de la ranimer par des conseils, et de lui verser le baume
de l'union et de l'esperance. Accomplissez donc cette tache sacree, et
sachez que vos freres ne sont pas les hommes du passe, mais ceux de
l'avenir.

Vous avez eu un seul tort, en ces jours-ci, un tort grave, a mes yeux,
et je vous le dirai dans la sincerite de mon coeur, parce que je vous
aime trop pour vous cacher une seule des pensees que vous m'inspirez.
Vous avez cherche a vous eloigner de nous. Ce tort, nous l'avons eu a
votre exemple et les deux familles, les enfants de la meme mere, de la
meme idee, veux-je dire, se sont divises sur le champ de bataille.
Cette faute retardera la venue des temps annonces. Elle est plus grave
chez vous, qui etes des envoyes de paix et d'amour, que chez nous, qui
sommes des ministres de guerre, des glaives d'extermination.

Quant a moi, solitaire jete dans la foule, sorte de rapsode,
conservateur devot des enthousiasmes du vieux Platon, adorateur
silencieux des larmes du vieux Christ, admirateur indecis et stupefait
du grand Spinosa, sorte d'etre souffrant et sans importance qu'on
appelle un poete, incapable de formuler une conviction et de prouver,
autrement que par des recits et des plaintes, le mal et le bien des
choses humaines, je sens que je ne puis etre ni soldat ni pretre, ni
maitre ni disciple, ni prophete ni apotre; je serai pour tous un frere
debile mais devoue; je ne sais rien, je ne puis rien enseigner; je
n'ai pas de force, je ne puis rien accomplir. Je puis chanter la
guerre sainte et la sainte paix; car je crois a la necessite de l'une
et de l'autre. Je reve dans ma tete de poete des combats homeriques,
que je contemple le coeur palpitant, du haut d'une montagne, ou bien
au milieu desquels je me precipite sous les pieds des chevaux, ivre
d'enthousiasme et de sainte vengeance. Je reve aussi, apres la
tempete, un jour nouveau, un lever de soleil magnifique, des autels
pares de fleurs, des legislateurs couronnes d'olivier, la dignite de
l'homme rehabilitee, l'homme affranchi de la tyrannie de l'homme, la
femme de celle de la femme, une tutelle d'amour exercee par le pretre
sur l'homme, une tutelle d'amour exercee par l'homme sur la femme. Un
gouvernement qui s'appellerait _conseil_ et non pas _domination,
persuasion_ et non pas _puissance_. En attendant, je chanterai au
diapason de ma voix, et mes enseignements seront humbles; car je suis
l'enfant de mon siecle, j'ai subi ses maux, j'ai partage ses erreurs,
j'ai bu a toutes ses sources de vie et de mort, et, si je suis plus
fervent que la masse pour desirer son salut, je ne suis pas plus
savant qu'elle pour lui enseigner le chemin. Laissez-moi gemir et
prier sur cette Jerusalem qui a perdu ses dieux et qui n'a pas encore
salue son messie. Ma vocation est de hair le mal, d'aimer le bien, de
m'agenouiller devant le beau.

Traitez-moi donc comme un ami veritable. Ouvrez-moi vos coeurs et ne
faites point d'appel a mon cerveau. Minerve n'y est point et n'en
saurait sortir. Mon ame est pleine de contemplations et de voeux que
le monde raille, les croyant irrealisables et funestes. Si je suis
porte vers vous d'affection et de confiance, c'est que vous avez en
vous le tresor de l'esperance et que vous m'en communiquez les feux,
au lieu d'eteindre l'etincelle tremblante au fond de mon coeur.

Adieu; je conserverai vos dons comme des reliques; je parerai la table
ou j'ecris des fleurs que les mains industrieuses de vos soeurs ont
tissees pour moi. Je relirai souvent le beau cantique que Vincard m'a
adresse, et les douces prieres de vos poetes se meleront dans ma
memoire a celles que j'adresse a Dieu chaque nuit. Mes enfants seront
pares de vos ouvrages charmants, et les bijoux que vous avez destines
a mon usage leur passeront comme un heritage honorable et cher. Tout
mon desir est de vous voir bientot et de vous remercier par
l'affectueuse etreinte des mains.

Tout a vous de coeur.

GEORGE SAND.




CXXXVIII

A MAURICE DUDEVANT, AU COLLEGE HENRI IV

                                La Chatre, 17 fevrier 1836.

Mon bon petit,

Voici le carnaval, tout le monde s'amuse, ou fait semblant de
s'amuser. Moi, je m'amuserais, si je t'avais, et tu t'amuserais aussi.
Je suis chez Duteil, nous passons tres gaiement les jours gras. Tous
les soirs, nous avons bal masque. Je deguise tous les enfants, Duteil
prend son violon, nous allumons quatre chandelles et nous dansons. Si
tu etais la, avec ta soeur, la fete serait complete. Helas! tous ces
mioches me font sentir l'absence des miens.

Si j'etais libre de quitter mes affaires, ce n'est pas avec eux que je
serais en train de me divertir, mais bien avec vous, mes pauvres
petits. Vous amusez-vous, du moins? Tu es sorti avec ton pere, Solange
avec ma tante; racontez-moi a quoi vous avez passe le temps. Il est
bien facile de s'amuser avec les gens qu'on aime. Pour moi, il n'y a
pas de vrai plaisir sans vous.

Aux vacances, nous nous amuserons; car s'amuser, c'est etre heureux,
et tu sais, quand nous sommes ensemble tous les trois, nous n'avons
besoin de personne pour etre joyeux toute la journee.

J'esperais etre a Paris ces jours-ci; mais les gens avec lesquels je
suis en affaires m'ont fait attendre et retardee. Il me faut donc
attendre encore quinze jours avant d'aller t'embrasser. Garde-moi des
_sorties_ pour le mois de mars, afin que je t'aie le jeudi et le
dimanche pendant deux ou trois semaines. Cette fois, c'est certain, et
je ne prevois plus d'obstacle possible a mon voyage. N'en parle
cependant pas; tu sais, une fois pour toutes, que tu ne dois rien dire
de ce que je t'ecris, pas meme les choses en apparence les plus
indifferentes.

Tu vas donc chez la reine? c'est fort bien, tu es encore trop jeune
pour que cela tire a consequence; mais, a mesure que tu grandiras, tu
reflechiras aux consequences des liaisons avec les aristocrates. Je
crois bien que tu n'es pas tres lie avec Sa Majeste et que tu n'es
invite que comme faisant partie de la classe de Montpensier. Mais, si
tu avais dix ans de plus, tes opinions te defendraient d'accepter ces
invitations.

Dans aucun cas un homme ne doit dissimuler, pour avoir les faveurs de
la puissance, et les amusements que Montpensier t'offre sont deja des
faveurs. Songes-y! Heureusement elles ne t'engagent a rien; mais, s'il
arrivait qu'on te fit, devant lui, quelque question sur tes opinions,
tu repondrais, j'espere, comme il convient a un enfant, que tu ne peux
pas en avoir encore; tu ajouterais, j'en suis sure, comme il convient
a un homme, que tu es republicain de race et de nature; c'est-a-dire
qu'on t'a enseigne deja a desirer l'egalite, et que ton coeur se sent
dispose a ne croire qu'a cette justice-la. La crainte de mecontenter
le prince ne t'arreterait pas, je pense. Si, pour un diner ou un bal,
tu etais capable de le flatter, ou seulement si tu craignais de lui
deplaire par ta franchise, ce serait deja une grande lachete.

Il ne faut pourtant jamais d'arrogance deplacee. Si tu allais dire,
devant cet enfant, du mal de son pere, ce serait un espece de crime.
Mais, si, pour etre bien vu de lui, tu lui en disais du bien, lorsque
tu sais qu'il n'y a que du mal a en dire, tu serais capable de vendre
un jour ta conscience pour de l'argent, des plaisirs ou des vanites.
Je sais que cela ne sera pas; mais je dois te montrer les
inconvenients des relations avec ceux qui se regardent comme
superieurs aux autres, et a qui la societe donne, en effet, de
l'autorite sur vous.

Garde-toi donc de croire qu'un prince soit, par nature, meilleur et
plus utile a ecouter qu'un autre homme. Ce sont, au contraire, nos
ennemis naturels, et, quelque bon que puisse etre l'enfant d'un roi,
il est destine a etre tyran. Nous sommes destines a etre avilis,
repousses ou persecutes par lui.

Ne te laisse donc pas trop eblouir par les bons diners et par les
fetes. Sois un _vieux Romain_ de bonne heure, c'est-a-dire, fier,
prudent, sobre, ennemi des plaisirs qui coutent l'honneur et la
sincerite.

Bonsoir, mon ange; ecris-moi. Aime ton vieux George, qui t'aime plus
que sa vie.




CXXXIX

A MADAME D'AGOULT, A GENEVE

                                26 fevrier 1836.

Je ne vous ecris qu'un mot a la hate, chere bonne et belle Marie. Je
suis accablee d'affaires, de travail et de courses. Je vous ecris
d'une chambre d'auberge, ne sachant quand je retrouverai un quart
d'heure de loisir. Ainsi prenez que ceci n'est rien, qu'un signe et un
regard de tendresse jete en courant a quelqu'un qu'on voudrait
embrasser, mais dont le galop de votre cheval vous eloigne.

Votre grande lettre est charmante et bonne comme celle d'un ange.
Votre seconde lettre est encore mieux, sauf qu'il s'y trouve un
_madame_, dont je ne veux pas. Vous me parlez de coeur et de bourse.
Non, cela n'est pas inconvenant; l'offrir ou l'accepter est le plus
saint privilege de l'amitie, la plus sure marque de l'antique loyaute.
Si j'avais besoin de pain, j'en recevrais de vous, et vous seriez
encore la plus obligee de nous deux; car vous etes capable d'offrir au
premier mendiant venu, et, moi, je ne suis capable d'en accepter que
de bien peu de mains.

Je n'irai pas en Chine avec vous, quoique je le fisse de bien bon
coeur, si je le pouvais. Mais j'ai mes enfants qui m'attachent a ce
sol de France. Je ne pourrai plus m'absenter que pour quelques
semaines.

Grace a Dieu, j'ai gagne mon proces et j'ai mes deux enfants a moi. Je
ne sais si c'est fini. Mon adversaire peut en appeler et prolonger mes
ennuis. Mais je serai toujours libre au printemps et, si vous n'etes
pas partie, j'irai vous voir en Suisse.

Ecrivez donc sur le sort des femmes et sur leurs droits; ecrivez
hardiment et modestement, comme vous sauriez le faire, vous. Madame
Allart vient de faire une brochure ou il y a reellement des choses
fortes, belles et vraies. Moi, je suis trop ignare pour ecrire autre
chose que des contes, et je n'ai pas la force de m'instruire.

Vous me parlez de Beautin, de Marphyrius et de Jouffroy. Je n'ai
jamais entendu parler de ces gens-la. Je n'ai rien lu de ma vie, je ne
sais que ce que j'ai vu materiellement. En lisant votre lettre, je
m'_etonnais_ (le mot est modeste) de votre incommensurable superiorite
sur moi. Faites-en donc profiter le monde, vous le devez. Franz doit
vous y engager; moi, je vous en supplie.

Bonjour, ma douce et belle cenobite. Je vous ecrirai une longue lettre
bien bete, et bien bonne enfant, a la premiere journee de repos et de
liberte que j'aurai.

Je vous aime tendrement, quoique vous soyez capable de m'empoisonner.
Heureusement que je n'ai pas peur de M. Franz, et que, s'il avait une
pareille idee, je le tuerais d'une chiquenaude. Il est vrai que vous
me tueriez apres, et que je n'en serais pas plus avancee. Esperons que
la destinee nous preservera de ces catastrophes etranges, que
Ballanche appellerait... Ah! ma foi, je ne me souviens plus du mot.

Dites a Franz que j'ai lu _Orphee_ ces jours-ci, et que je suis tombee
dans des extases incroyables. C'est le premier ouvrage de Ballanche
que je lis. Je ne comprends pas tout; mais ce que je comprends
m'enchante. On pretend ici que cela me rendra tout a fait imbecile. Je
ne demande pas mieux, pourvu que vous ne m'abandonniez pas dans le
malheur.

Mille tendresses.




CXL

A M. EUGENE PELLETAN, A PARIS

                                Bourges, 28 fevrier 1836.

J'ai recu votre lettre hier seulement. Je n'habite point Paris, et je
n'habite rien les trois quarts de l'annee.

Vous avez prodigieusement d'esprit, d'imagination et de talent. Mais
votre simplicite est plus affectee que reelle.

Travaillez, vous etes deja poete, si, pour l'etre, il suffit de faire
tres bien les vers. S'il y faut quelque chose de plus, vous etes
capable de l'acquerir.--Faites-vous imprimer quand vous l'aurez
acquis.

La plastique vous manque, vous le savez; cherchez-la en tout. Byron et
Goethe ne s'en sont pas affranchis dans leurs plus fougueuses
compositions.

Ne soyez d'aucune ecole, n'imitez aucun modele. Ceux qui posent comme
tels envient presque toujours les qualites du talent qu'ils censurent
et eteignent chez leurs adeptes.

Fuyez Paris, c'est le tombeau des poetes et des artistes. Tout y est
_chic_.

_Le troupeau blanc des flots_ est admirable.

_De l'or avec du fer_ est detestable.

... _Rien faire qui vaille un sou_ n'aura jamais de grace ni de sens.

... _De tout... de rien, du prix des moutons cette annee_ est naif et
charmant, etc., etc.

Ne soyez pas un compose de noble et de plat, de grand et d'etrique.
Soyez correct, c'est plus rare que d'etre excentrique par le temps qui
court. Plaire par le mauvais gout est devenu plus commun que de
recevoir la croix d'honneur.

Hugo, le plus grand novateur de notre temps, n'a pas triomphe de ces
bons classiques dont il s'est moque, quoiqu'en mille endroits il ait
ete plus grand qu'eux. Les beautes de detail ne sont rien sans
l'ensemble.

Vivant comme je vis, je ne puis vous voir; mais je m'interesse a vous.
Cela vous est du. Je vous souhaite et vous predis de l'avenir, si vous
etes severe envers vous-meme, et patient. Si je puis vous obliger je
le ferai de bon coeur. Mais soyez sur que, si vous produisez une bonne
oeuvre, vous n'aurez besoin de personne. Soyez sur, au contraire, que
toutes les amities litteraires ne feront pas un vrai succes a une
production negligee.

Tout a vous.

GEORGE SAND.




CXLI

A M ADOLPHE GUEROULT, A PARIS

                                La Chatre, mars 1836.

Mon ami

J'admire beaucoup vos perplexites a propos du titre que vous devez me
donner. Il me semble que je m'appelle George et que je suis votre ami,
ou votre amie, comme vous voudrez. Je n'entends rien aux compliments.
Si je n'avais pas pour vous estime, attachement et confiance, je ne
vous aurais pas temoigne confiance, estime et attachement. Apres cela,
je ne sais plus ce qui peut vous gener, et vous prie de vous souvenir
que je ne suis pas _begueule_. Ainsi appelez-moi comme il vous plaira;
mais ecrivez-moi pour me parler de vous et de mes mioches. Merci mille
fois de l'amitie que vous leur accordez. Ils n'en sentent pas le prix
maintenant; mais j'acquitterai leur dette d'affection et de
reconnaissance tant que je vivrai.

Ils sortiront tous deux aux vacances de Paques, et vous serez a meme
de voir Maurice chez Buloz. Emmenez-le quelquefois promener avec vous
pour decharger Buloz d'un si lourd fardeau, et rendez-moi bon compte
de la conduite de monsieur mon fils. Morigenez-le paternellement;
c'est un bon diable qui vous comprendra si vous lui parlez raison.

Solange est impayable avec son poignard dans le coeur ou dans
l'estomac. Je pense que ce dernier organe est celui qui joue le plus
grand role dans sa vie. Elle decouchera, je crois, pour les fetes de
Paques, et ma tante de l'Elysee-Bourbon[1] se chargera d'elle; car il
faut, par respect pour les moeurs, qu'elle ait son domicile chez des
femmes.

Serez-vous assez bon pour conduire son frere aupres d'elle quand il
voudra et pour le ramener chez Buloz ensuite, ou au moins pour
surveiller ses allees: et venues, de maniere qu'il ne soit qu'avec des
personnes sures, qui ne le perdront pas en chemin. Je compte sur vous,
sur Papet, sur Boucoiran et sur Buloz.

Je ne puis, quelque chagrin que j'eprouverai a vous perdre pour
longtemps peut-etre, vous dissuader du voyage en Egypte. Voyager,
c'est apprendre; savoir, c'est exister. Vous n'irez pas en Orient et
vous n'en reviendrez pas sans avoir acquis beaucoup de connaissances
qui vous feront tres superieur a ce que vous etes deja. Les gens du
monde et les femmes voyagent sans fruit; il n'en sera pas ainsi de
vous. Vous observerez, vous verrez differentes races d'hommes,
differents modes d'organisation sociale. Vous ne negligerez pas
d'apprendre leur histoire, si vous ne la savez deja, et d'examiner
leurs penchants, leurs habitudes.

Vous saurez tout cela, et, quelque talent, quelque merite que je vous
reconnaisse, vous ne changerez pas la face du monde d'une maniere bien
importante ou bien utile. J'ai mes idees la-dessus. Je n'espere ni ne
desire vous les faire partager; car ce sont des idees qui font
souffrir ceux qui les ont et qui ne servent a rien pour les autres.
Mais je suis sure que vous reviendrez plus avance, plus rempli, par
consequent plus calme et plus apte aux choses reelles.

Le seul inconvenient que je voie a cette determination, c'est qu'un
sejour nouveau avec des chefs saint-simoniens augmentera en vous le
sentiment de fanatisme pour des hommes et des noms propres. Je n'aime
pas ce sentiment, je le trouve petit, ravalant et niais. Je l'eprouve
souvent, et il n'y a pas vingt-quatre heures que j'ai eu une forte
lutte a soutenir contre moi-meme pour m'en defendre, en presence d'un
homme politique d'un tres grand aspect.

Je ne me suis enrolee sous le drapeau d'aucun meneur, et, tout en
conservant estime, respect et admiration pour tous ceux qui professent
noblement une religion, je reste convaincue qu'il n'y a pas sous le
ciel d'homme qui merite qu'on plie le genou devant lui. Mettez-vous au
service d'une idee, et non pas au pouvoir d'Enfantin. Les idees se
modifient et s'elargissent en presence de la verite. Les systemes
reves par des individus sont toujours arretes au beau milieu du
progres par la fantaisie, l'erreur ou l'impuissance du Createur, qui
ne veut pas de rebellion chez ses creatures. Prenez bien garde a cela.

J'ai cause avec les saint-simoniens, avec les carlistes, avec
Lamennais, avec Coessin, avec le juste milieu, et, hier, avec
Robespierre en personne. J'ai trouve chez tous ces hommes de grandes
doses de vertu, de probite, d'intelligence et de raison, et celui qui
m'a le plus agitee, c'est celui dont je hais le plus les idees et dont
j'admire le plus l'individualite. C'est le dernier, ce qui prouve
qu'il est facile d'egarer les hommes et d'abuser des dons de Dieu;
mais je fais serment devant lui que, si l'extreme gauche vient a
regner, ma tete y passera comme bien d'autres, car je dirai mon mot.

Ce que je vois au milieu de ces divergences de sectes renovatrices,
c'est un gaspillage de sentiments genereux et de pensees elevees;
c'est une tendance a l'amelioration sociale; une impossibilite de
produire pour le moment, faute de tete a ce grand corps aux cent bras,
qui se dechire lui-meme, ne sachant a quoi s'attaquer. Ce conflit ne
fait encore que bruit et poussiere. Nous ne sommes pas dans l'ere ou
il construira des societes, et les peuplera d'hommes perfectionnes.

Croyez le contraire si vous voulez. L'esperance est chose bonne et
fortifiante. Mais, plus vous croirez a un prochain succes, plus vous
devez le hater par des efforts inouis. Travaillez a elargir vos
cerveaux. Ce qui vous perd tous, c'est leur etroitesse. Vous n'y
pouvez loger qu'un plan de campagne. Quand le terrain change de
nature, vous ne savez pas changer de sentier. Vous avez un drapeau au
bout de votre lance, un nom sur la langue, une formule dans la tete,
et vous vous faites un point d'honneur imbecile et fatal de n'en pas
changer a mesure que vous vous eclairez.

Je voudrais voir un homme d'intelligence et de coeur chercher partout
la verite et l'arracher par morceaux a chacun de ceux qui l'ont
depecee et partagee entre eux. Je voudrais le voir passer par toutes
les sectes pour les connaitre et les juger. Je voudrais qu'au lieu de
le mepriser et de le railler pour sa mobilite, les hommes
l'ecoutassent comme le plus eclaire et le plus zele des pretres de
l'avenir.

Mais on fait une vertu de l'obstination,--cela convenant aux passions
des uns, a l'ignorance des autres.--Si vous n'etes pas d'une
organisation magnifique pour etre un chef (et vous etes d'une nature
cent fois trop elevee pour etre un soldat), n'ayez ni presomption
folle ni servilisme d'humilite. Vous n'etes donc destine ni a
commander ni a servir. Souvenez-vous de ce que je vous dis: un jour,
vous ne croirez plus a aucune secte religieuse, a aucun parti
politique, a aucun systeme social. Vous ne verrez pour les hommes
qu'une possibilite d'amelioration soumise a mille vicissitudes. Vous
verrez qu'il faut, pour les abriter, un toit de pierre, de paille ou
de papier suivant la saison, mais qu'ils etoufferaient vite dans vos
palais de diamant, reves de jeunesse!

Allez toujours, vivez! Aidez a fournir une pierre pour un edifice qui
ne sera jamais ni parfait ni solide, mais auquel travailleront de
mieux en mieux les generations futures. Travaillez pour que ce qui va
mal aille tant soit peu mieux, mais travaillez sans trop d'orgueil. Il
vous arriverait plus tard, en voyant le peu que vous avez pu, de
tomber dans le decouragement, comme vous avez deja fait par moments;
et convenez que, dans ces moments-la, vous etes sensiblement
au-dessous de vous-meme.

Il ne serait pas impossible qu'au milieu de tous mes sermons, je me
misse aussi a labourer le champ avec une epingle noire et un
cure-dent. Ne partez pas trop vite pour l'Egypte. Il est possible que
je m'y fasse envoyer pour tacher d'operer une fusion entre cette
nuance et une autre.

Ma vie de femme est finie, et, puisqu'on m'a fait une petite
reputation et une sorte d'influence (que je n'ai ni ambitionnee ni
meritee), il m'arrivera peut-etre de faire aussi de mon cote un metier
de jeune homme.

J'ai regret a ces tresors de vertu et de courage qui s'isolent les uns
des autres, et, si je pouvais reussir a fondre ensemble le produit de
cinq paires de bras, je croirais avoir assez fait pour ma part, eu
egard a la force des miens. Ne parlez de cela a personne et
attendez-moi jusqu'au mois de mai. Je vous dirai ou j'en suis.

Adieu, mon ami. A vous de tout coeur.

GEORGE SAND.

  [1] Madame Marechal.




CXLII

A M. FRANZ LISZT, A GENE

                                La Chatre, 5 mai 1836.

Mon bon enfant et frere,

Je vous prie de me pardonner mon enorme silence. J'ai ete bien agitee
et terriblement occupee depuis que je ne vous ai ecrit. Mon proces a
ete gagne; puis l'adversaire, apres avoir engage son honneur a ne pas
plaider, s'est mis a manquer de parole et a oublier sa signature et
son serment, comme des bagatelles qui ne sont plus de mode. Si la
possession de mes enfants et la securite de ma vie n'etaient en jeu,
vraiment ce ne serait pas la peine de les defendre au prix de tant
d'ennuis. Je combats par devoir plutot que par necessite.

Voila les raisons de mon long silence. J'attendais toujours que mon
sort fut decide pour vous dire le present et l'avenir. De lenteur en
lenteur, la chere Themis m'a conduite jusqu'a ce jour, sans que je
puisse rien fixer pour le lendemain. Je serais depuis longtemps pres
de vous, sans tous ces deboires. C'est mon reve, c'est l'Eldorado que
je me fais quand je puis avoir, entre le proces et le travail, un
quart d'heure de revasserie. Pourrai-je entrer dans ce beau chateau en
Espagne? Serai-je quelque jour assise aux pieds de la belle et bonne
Marie, sous le piano de Votre Excellence, ou sur quelque roche suisse,
avec l'illustre docteur _Ratissimo_?

Helas! je suis un pauvre diable bien miserable! J'ai toujours vecu le
nez en l'air, le nez dans les etoiles, tandis que le puits etait a mes
pieds, et qu'un tas de myrmidons crottes, criards, haineux je ne sais
de quoi, en fureur je ne sais pourquoi, tachaient de m'y faire rouler.
Esperons!

Si vous ne partez qu'a la fin de juin, peut-etre pourrai-je encore
vous aller trouver et passer quelques jours avec vous; apres quoi,
vous vous envolerez pour l'Italie, heureux oiseau a qui l'on n'arrache
pas mechamment et cruellement les ailes; et moi, plus eclopee et plus
modeste, j'irai m'asseoir sur la rive de quelque petit lac de poche,
pour y dormir le reste de la saison.

J'ai ete a Paris passer un mois, j'y ai vu tous mes amis: Meyerbeer,
sur qui j'ecris assez longuement a l'heure qu'il est (j'adore _les
Huguenots_); madame Jal[1], pour qui j'ai eu le bonheur de faire
quelque chose; votre mere, qui a eu la bonte de venir m'embrasser;
Henri Heine, qui tombe dans la monomanie du calembour, etc., etc. Je
n'ai pas vu Jules Janin et je ne sais pas s'il a ecrit contre moi.
C'est vous qui me l'apprenez; je n'irai pas aux informations. J'ai le
bonheur de ne pas lire de journaux et de ne pas en entendre parler.

Je ne comprends rien a Sainte-Beuve. Je l'ai aime, _fraternellement_.
Il a passe sa vie a me vexer, a me grogner, a m'epiloguer et a me
soupconner; si bien que j'ai fini par l'envoyer au diable. Il s'est
fache, et nous sommes brouilles, a ce qu'il parait. Je crois qu'il ne
se doute pas de ce que c'est que l'amitie, et qu'il a, en revanche,
une profonde connaissance de l'amour de soi-meme, pour ne pas dire de
_soi seul_.

_Jocelyn_ est, en somme, un mauvais ouvrage. Pensees communes,
sentiment faux, style lache, vers plats et diffus, sujet rebattu,
personnages trainant partout, affectation jointe a la negligence;
mais, au milieu de tout cela, il y a des pages et des chapitres qui
n'existent dans aucune langue et que j'ai relus jusqu'a sept fois de
suite en pleurant comme un ane. Ces endroits sont faciles a noter; ce
sont tous ceux qui ont rapport au sentiment _theosophique_, comme
disent les phrenologues. La, le poete est sublime; la description,
souvent diffuse, vague et trop chatoyante, est, en certains endroits,
delicieuse. En somme, il est facheux que Lamartine ait fait _Jocelyn_,
et il est heureux pour l'editeur que _Jocelyn_ ait ete fait par
Lamartine.

J'ai fait connaissance avec lui. Il a ete tres bon pour moi. Nous
avons fume ensemble dans un salon qui est extremement bonne compagnie,
mais ou on me passe tous mes caprices; il m'a donne de bon tabac et de
mauvais vers. Je l'ai trouve excellent homme, un peu maniere et tres
vaniteux. J'ai fait aussi connaissance avec Berryer, qui m'a semble
beaucoup meilleur garcon, plus simple et plus franc, mais pas assez
serieux pour moi; car je suis tres serieuse, malgre moi et sans qu'il
y paraisse.

Je me suis brouillee avec madame A..., qui est une bavarde. J'ai fait
connaissance et amitie avec David Richard[2]. Il y a entre nous deux
liens: l'abbe de Lamennais, que j'adore, comme vous savez, et Charles
Didier, qui est mon vieux et fidele ami. A propos, vous me demandez ce
qui en est d'une nouvelle histoire sur mon compte, ou il jouerait un
role?--Je ne sais ce que c'est. Que dit-on?--Ce qu'on dit de vous et
de moi. Vous savez comme c'est vrai; jugez du reste. Beaucoup de gens
disent a Paris et en province que ce n'est pas madame d'... qui est a
Geneve avec vous, mais moi. Didier est dans le meme cas que vous, a
l'egard d'une dame qui n'est pas du tout moi.

Je n'ai pas vu madame Montgolfier. Elle m'a ecrit et m'a envoye votre
lettre. Je lui repondrai a Lyon, je n'en ai pas encore eu le temps.

Cette lettre de vous est la troisieme a laquelle je n'avais pas encore
repondu. Je vous en donne aujourd'hui pour votre argent.--Bonjour! il
est six heures du matin. Le rossignol chante, et l'odeur d'un lilas
arrive jusqu'a moi par une mauvaise petite rue tortueuse, noire et
sale, que j'habite au sein de la jolie ville de la Chatre,
sous-prefecture recommandable, ou ma pauvre poesie se bat les flancs
contre l'atmosphere mortelle. Si vous voyiez ce sejour, vous ne
comprendriez pas que je m'en accommode; mais j'y ai de bons amis, des
hotes excellents, et, a deux pas de la ville, des promenades
charmantes, une Suisse en miniature.

Adieu, cher Franz. Dites a Marie que je l'aime, que c'est a son tour
de m'ecrire; au docteur _Ratto_, qu'il est un pedant, parce qu'il ne
m'ecrit pas. Vous, je vous embrasse de coeur.

J'oubliais de vous dire que j'ai fait un roman en trois volumes
in-octavo, rien que ca! Je ne peux pas le faire paraitre avant la fin
de mon proces, parce qu'il est trop republicain. Buloz, qui l'a paye,
enrage[3].--Vous, qu'est-ce que c'est que toute cette musique que vous
faites? Quand, ou et comment l'entendrai-je? Que vous etes heureux
d'etre musicien!

GEORGE.

  [1] Femme de lettres.
  [2] Le docteur David Richard, savant phrenologiste, ami de l'abbe de
    Lamennais et de Charles Didier.
  [3] _Engelvald_, roman dont l'action se passait au Tyrol et qui fut
    detruit.




CXLIII

A M. AUGUSTE MARTINEAU-DESCHENEZ, A PARIS

                                La Chatre. 23 mai 1836.

J'espere, mon enfant, que tu me pardonnes de ne t'avoir pas ecrit la
victoire que les tribunaux m'ont accordee.

Dabord, j'avais de mon histoire par-dessus la tete, et, si j'avais pu
oublier que j'existais, je l'aurais fait de bon coeur. J'ai permis que
ma biographie matrimoniale fut inseree dans _le Droit_; tu la liras,
ou tu l'as lue. Dispense-moi donc de t'en _embeter_ une seconde fois.

Ensuite, je n'ai pas cru manquer a l'amitie, j'ai cru user de son plus
doux privilege en me reposant sur _mes lauriers_. Ma paresse a fait
des mecontents, des grognons. Tu n'en es pas, toi qui es si doux, si
affectueux, si sympathique. Dis-moi que tu n'as pas songe a me bouder,
que tu n'as pas doute de mon affection, et n'en parlons plus.

Que fais-tu? donne-moi de tes nouvelles. Moi, je vegete. Couchee sur
une terrasse, dans un site delicieux, je regarde les hirondelles
voler, le soleil se lever, se coucher, se barbouiller le nez de
nuages, les hannetons donner de la tete contre les branches, et je ne
pense a rien du tout, sinon qu'il fait beau et que nous sommes au mois
de mai. Je suis dans le plus parfait et dans le plus desirable des
cretinismes connus.

M. D... est toujours campe a Nohant, tandis que mes bons amis de la
Chatre continuent a me donner l'hospitalite. J'attends qu'il formule
un acte d'appel ou qu'il prenne le parti de se tenir pour battu. Mon
sort est donc encore incertain, non pour l'avenir, mais pour la saison
presente. Je gagnerai, mais je voudrais bien que ce fut fini. On me
dit qu'il desire entrer en arrangement, je ne m'y refuserai pas si
c'est de l'argent seulement qu'il demande. Je suis ici en attendant
une fin a ces incertitudes.

Bonsoir, bon petit enfant! je t'embrasse fraternellement.

GEORGE.




CXLIV

A MADAME D'AGOULT, A GENEVE

                                La Chatre, 25 mai 1836.

Vous avez bien fait de decacheter ma lettre, c'est une bonne action
dont je vous remercie, puisqu'elle me vaut une si bonne et si
affectueuse reponse. La seule chose qui me peine veritablement, c'est
votre depart si prochain pour l'Italie. J'aurai beau faire, je ne
serai pas libre avant les vacances; mais il ne me sera plus aussi
facile d'aller vous rejoindre, car ou vous trouverais-je? Quoi que
vous fassiez, ne quittez aucune ville sans m'ecrire, ne fut-ce que
deux lignes, pour me dire ou vous etes et combien de temps vous y
restez. Rien ne me fera renoncer a l'esperance d'aller vivre quelques
semaines pres de vous. C'est un des plus doux reves de ma vie, et,
comme, sans en avoir l'air, je suis tres perseverante dans mes
projets, soyez sure que, malgre _les destins et les flots_, je les
realiserai.

Pour le moment, je ferais mal de m'absenter du pays. Mes adversaires,
battus au grand jour, cherchent a me nuire dans les tenebres. Ils
entassent calomnies sur absurdites pour m'aliener d'avance l'opinion
de mes juges. Je m'en soucie assez peu; mais je veux pouvoir rendre
compte, jour par jour, de toutes mes demarches. Si j'allais a Geneve
maintenant, on ne manquerait pas de dire que j'y vais voir Franz
seulement et de trouver la chose tres criminelle. Ne pouvant dire
qu'entre Franz et moi il y a un bon ange dont la presence sanctifie
notre amitie, je resterais sous le poids d'un soupcon qui servirait de
pretexte entre mille pour me refuser la direction de mes enfants.

S'il ne s'agissait que de ma fortune, je ne voudrais pas y sacrifier
un jour de la vie du coeur; mais il s'agit de ma progeniture, mes
seules amours, et a laquelle je sacrifierais les sept plus belles
etoiles du firmament, si je les avais. Ne quittez toujours pas Geneve
sans me dire ou vous allez. Cet hiver, je serai libre, j'aurai quelque
argent (bien que je n'aie pas herite de vingt-cinq sous: c'est un
ragot de journaliste en disette de nouvelles diverses), et j'irai
certainement courir apres vous, loin des huissiers, des avoues et des
rhumatismes.

Je n'ai pas besoin de vous charger de dire a Franz tous mes regrets de
ne pas l'avoir vu. Il s'en est fallu de si peu! Il sait bien, au
reste, que c'est un vrai chagrin pour moi. Il n'y a qu'une chose au
monde qui me console un peu de toutes mes mauvaises fortunes: c'est
que vous me semblez heureux tous deux, et que le bonheur de ceux que
j'aime m'est plus precieux que celui que je pourrais avoir. J'ai si
bien pris l'habitude de m'en passer, que je ne songe jamais a me
plaindre, meme seule, la nuit sous l'oeil de Dieu. Et pourtant je
passe de longues heures tete a tete avec dame _Fancy_[1]. Je ne me
couche jamais avant sept heures du matin; je vois coucher et lever le
soleil, sans que ma solitude soit troublee par un seul etre de mon
espece. Eh bien, je vous jure que je n'ai jamais moins souffert. Quand
je me sens disposee a la tristesse, ce qui est fort rare, je me
commande le travail, je m'y oublie et je reve alternativement. Une
heure est donnee a la corvee d'ecrire, l'autre au plaisir de vivre.

Ce plaisir est si pur dans ce temps-ci, avec tous ces chants d'oiseaux
et toutes ces fleurs! Vous etes trop jeune pour savoir combien il est
doux de ne pas penser et de ne pas sentir. Vous n'avez jamais envie le
sort de ces belles pierres blanches qui, au clair de lune, sont si
froides, si calmes, si mortes. Moi, je les salue toujours quand je
passe aupres d'elles, la nuit, dans les chemins. Elles sont l'image de
la force et de la purete. Rien ne prouve qu'elle soient insensibles au
plaisir de ne rien faire. Elles contemplent, elles vivent d'une vie
qui leur est propre. Les paysans sont convaincus que la lune a une
action sur elles, _que le clair de lune casse les pierres et degrade
les murs_. Moi, je le crois. La lune est une planete toute de glace et
de marbre blanc. Elle est pleine de sympathie pour ce qui lui
ressemble, et, quand les ames solitaires se placent sous son regard,
elle les favorise d'une influence toute particuliere. Voila pourquoi
on appelle les poetes _lunatiques_. Si vous n'etes pas contente de
cette dissertation, vous etes bien difficile.

Si vous voulez que je vous parle _histoire ancienne_, je vous dirai de
madame A..., que je n'ai jamais eu de sympathie pour elle. J'ai eu
beaucoup d'estime pour son caractere; mais, un beau jour, elle m'a
fait une mechancete, la chose du monde que je comprends le moins et
que je puis le moins excuser. Depuis que je ne vous ai ecrit, elle m'a
fait amende honorable. Est-ce bonte? Est-ce legerete de tete et de
coeur? Je n'ai plus guere confiance en elle, et, sans la maltraiter
(car, a vrai dire, d'apres cette conduite fantasque, je m'apercois que
je ne la connais pas du tout), je m'eloignerai d'elle avec soin. Je ne
veux pas la juger; mais il y a sur la figure de celle chez qui l'on a
surpris un mauvais sentiment quelque chose qui ne s'efface plus et qui
vous glace a jamais. Je suis toute d'instinct et de premier mouvement.
N'etes vous pas de meme? Il m'a semble que si.

Je ne dis pas que je n'aime pas Sainte-Beuve. J'ai eu beaucoup trop
d'affection pour lui pour qu'il me soit possible de passer a
l'indifference ou a l'antipathie, a moins d'un tort grave. Je ne lui
ai point vu de mechancete, a lui, mais de la secheresse, de la
perfidie non raisonnee, non volontaire, non interessee, mais partant
d'un grand _crescendo_ d'egoisme. Je crois que je le juge mieux que
vous. Demandez a Franz, qui le connait davantage.

L'abbe de Lamennais se fixe, dit-on, a Paris. Pour moi, ce n'est pas
certain. Il y va, je crois, avec l'intention de fonder un journal. Le
pourra-t-il? Voila la question. Il lui faut une ecole, des disciples.
En morale et en politique, il n'en aura pas s'il ne fait d'enormes
concessions a notre epoque et a nos lumieres. Il y a encore en lui,
d'apres ce qui m'est rapporte par ses intimes amis, beaucoup plus du
_pretre_ que je ne croyais. On esperait l'amener plus avant dans le
cercle qu'on n'a pu encore le faire. Il resiste. On se querelle et on
s'embrasse. On ne conclut rien encore. Je voudrais bien que l'on
s'entendit. Tout l'espoir de _l'intelligence vertueuse_ est la.
Lamennais ne peut marcher seul.

Si, abdiquant le role de prophete et de poete apocalyptique, il se
jette dans l'action progressive, il faut qu'il ait une armee. Le plus
grand general du monde ne fait rien sans soldats. Mais il faut des
soldats eprouves et croyants. Il trouvera facilement a diriger une
populace d'ecrivassiers sans conviction qui se serviront de lui comme
d'un drapeau et qui le renieront ou le trahiront a la premiere
occasion. S'il veut etre seconde veritablement, qu'il se mefie des
gens qui ne disputeront pas avec lui avant d'accepter sa direction. En
reflechissant aux consequences d'un tel engagement, je vous avoue que
je suis moi-meme tres indecise. Je m'entendrais aisement avec lui sur
tout ce qui n'est pas le dogme. Mais, la, je reclamerais une certaine
liberte de conscience, et il ne me l'accorderait pas. S'il quitte
Paris sans s'etre entendu avec deux ou trois personnes qui sont dans
les memes proportions de devouement et de resistance que moi,
j'eprouverai une grande consternation de coeur et d'esprit. Les
elements de lumiere et d'education des peuples s'en iront encore
epars, flottant sur une mer capricieuse, echouant sur tous les
rivages, s'y brisant avec douleur, sans avoir pu rien produire. Le
seul pilote qui eut pu les rassembler leur aura retire son appui et
les laissera plus tristes, plus desunis et plus decourages que jamais.

Si Franz a sur lui de l'influence, qu'il le conjure de bien connaitre
et de bien apprecier l'etendue du mandat que Dieu lui a confie. Les
hommes comme lui font les religions et ne les acceptent pas. C'est la
leur devoir. Ils n'appartiennent point au passe. Ils ont un pas a
faire faire a l'humanite. L'humilite d'esprit, le scrupule,
l'orthodoxie sont des vertus de moine que Dieu defend aux
reformateurs. Si l'oeuvre que je reve pour lui peut s'accomplir, c'est
_vous_ qui serez obligee de vous joindre a son bataillon sacre. Vous
avez l'intelligence plus male que bien des hommes, vous pouvez etre un
flambeau pur et brillant.

J'ai ecrit a Paris pour qu'on vous envoie le numero du _Droit_. Je
suis toujours dans le _statu quo_ pour mon proces. L'acte d'appel est
fait. Je suis encore a la Chatre chez mes amis, qui me gatent comme un
enfant de cinq ans. J'habite un faubourg en terrasse sur des rochers;
a mes pieds, j'ai une vallee admirablement jolie. Un jardin de quatre
toises carrees, plein de roses, et une terrasse assez spacieuse pour y
faire dix pas en long, me servent de salon, de cabinet de travail et
de galerie. Ma chambre a coucher est assez vaste; elle est decoree
d'un lit a rideaux de cotonnade rouge, vrai lit de paysan, dur et
plat, de deux chaises de paille et d'une table de bois blanc. Ma
fenetre est situee a six pieds au-dessus de la terrasse. Par le
treillage de l'espalier, je sors et je rentre la nuit pour me promener
dans mes quatre toises de fleurs sans ouvrir de portes et sans
eveiller personne.

Quelquefois je vais me promener seule a cheval, a la brune. Je rentre
sur le minuit. Mon manteau, mon chapeau d'ecorce et le trot
melancolique de ma monture me font prendre dans l'obscurite pour un
marchand forain ou pour un garcon de ferme. Un de mes grands
amusements, c'est de voir le passage de la nuit au jour; cela s'opere
de mille manieres differentes. Cette revolution, si uniforme en
apparence, a tous les jours un caractere particulier.

Avez-vous eu le loisir d'observer cela? Non! Travaillez-vous? Vous
eclairez votre ame. Vous n'en etes pas a vegeter comme une plante.
Allons, vivez et aimez-moi. Ne partez pas sans m'ecrire. Que les vents
vous soient favorables et les cieux sereins! Tout prospere aux amants.
Ce sont les enfants gates de la Providence. Ils jouissent de tout,
tandis que leurs amis vont toujours s'inquietant. Je vous avertis que
je serai souvent en peine de vous si vous m'oubliez.

Je vous ferai arranger une belle chambre _chez moi_.

Je fais un nouveau volume a _ Lelia_. Cela m'occupe plus que tout
autre roman n'a encore fait: Lelia n'est pas moi. Je suis meilleure
enfant que cela; mais c'est mon ideal. C'est ainsi que je concois ma
muse, si toutefois je puis me permettre d'avoir une muse.

Adieu, adieu! le jour se leve sans moi.--_-Per la ala del balcone,
presto andiamo via di qua_...

  [1] Reverie, imagination




CXLV

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                La Chatre, 28 juin 1836.

Mon amie,

J'ai ecrit pour vous satisfaire, non pas a l'abbe[1], il nous a trop
positivement defendu a tous de jamais lui adresser qui que ce soit
(fut-ce le pape); mais a mon ami Didier, qui se chargera de vous faire
faire connaissance avec lui d'une maniere plus affectueuse et plus
intime, en vous donnant rendez-vous quelque jour rue du Regard. Il ira
vous voir a cet effet, et vous dira l'heure ou vous pourrez rencontrer
chez lui le bon abbe dans un bon jour.

Toujours affable et modeste, il est quelquefois tres trouble et tres
mal a l'aise, quand on lui presente une lettre de recommandation. Il a
toute la timidite naive du genie. Si vous le trouvez causant a son
aise avec ses amis de la rue du Regard, ou il passe une partie de ses
journees, vous le connaitrez bien mieux, et le plaisir qu'il aura
lui-meme a vous connaitre ne sera trouble par aucun mal-a-propos.

Didier est a Geneve en ce moment, mais pour tres peu de jours.
Aussitot qu'il sera revenu a Paris, il ira chez vous. Je lui ai fait
passer votre adresse.

Vous etes bien aimable de me donner de vos nouvelles et de me conter
vos soucis. J'espere que les choses ne tourneront pas aussi mal que
vous le craignez. Vous avez de la force, ayez aussi de l'esperance,
c'est une des faces du courage. Quoi qu'il vous arrive, vous me
trouverez toujours pleine de sollicitude et de devouement pour vous,
vous n'en doutez pas, j'espere.

Mon proces est toujours _pendant_ devant la cour de Bourges. J'attends
l'epreuve decisive et j'ai toujours grand espoir d'en sortir aussi
bien que des deux autres. Priez pour moi, vous qui etes une bonne et
belle ame, chere a Dieu, sans doute.

C'est a cause de cela que je ne puis m'imaginer qu'il vous abandonne
jamais a un malheur reel.

Adieu; aimez-moi toujours, votre amitie m'est precieuse et douce.
Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, et donnez a votre mari une
poignee de main de la part de votre ami commun.

GEORGE

  [1] Lamennais.




FIN DU TOME PREMIER





TABLE


1812.

        I.  A madame Maurice Dupin                                 2


1815

       II.  A madame Maurice Dupin                  24 fevrier     2


1823

      III.  A M. Caron   21 novembre                               2


1825.

       IV.  A madame Maurice Dupin                                 3
        V.  A la meme                               29 juin
       VI.  A la meme                               28 aout        7


1826

      VII.  A madame Maurice Dupin                  25 fevrier    16
     VIII.  A madame la baronne Dudevant            30 avril      20
       IX.  A madame Maurice Dupin                  12 juillet    23
        X.  A la meme                                9 octobre    25
       XI.  A M. Caron                              19 novembre   28
      XII.  A madame Maurice Dupin                  23 decembre   26


1827.

     XIII.  A M. Hippolyte Chatiron                    mars       31
      XIV.  A madame Maurice Hupin                   5 juillet    34
       XV.  A la meme                               17 juillet    36
      XVI.  A la meme                                4 septembre  39
     XVII.  A M. Caron                              22 novembre   41


1828.

    XVIII.  A M. Hippolyte Caron                   1er avril      43
      XIX.  A madame Maurice Dupin                   7 avril      45
       XX.  A M. Caron                              16 avril      47
      XXI.  A madame Maurice Dupin                   4 aout       49
     XXII.  A M. Caron                              15 novembre   52
    XXIII.  A madame Maurice Dupin                  27 decembre   53


1829.

     XXIV.  A M. Caron                              20 janvier    55
      XXV.  A madame Maurice Dupin                   8 mars       62
     XXVI.  A M. Duteil                             10 mai        64
    XXVII.  A M. Caron                               4 juin       67
   XXVIII.  A madame Maurice Dupin                  11 juin       70
     XXIX.  A la meme                              1er aout       72
      XXX.  A M. Jules Boucoiran                     2 septembre  74
     XXXI.  A M. Caron                             1er octobre    75
    XXXII.  A M. Jules Boucoiran                    30 novembre   76
   XXXIII.  Au meme                                  8 decembre   78
    XXXIV.  A madame Maurice Dupin                  29 decembre   80


1830.

     XXXV.  A madame Maurice Dupin                 1er fevrier    82
    XXXVI.  A la meme                                  fevrier    85
   XXXVII.  A M. Jules Boucoiran                   1er mars       87
  XXXVIII.  Au meme                                 22 mars       93
    XXXIX.  A madame Maurice Dupin                  19 avril      97
       XL.  A M. Jules Boucoiran                    20 juillet   100
      XLI.  Au meme                                 31 juillet   102
     XLII.  A madame Maurice Dupin                   7 septembre 106
    XLIII.  A M. Jules Boucoiran                    27 octobre   110
     XLIV.  A madame Maurice Dupin                  22 novembre  112
      XLV.  A M. Charles Duvernet                  1er decembre  115
     XLVI.  Au meme                                1er decembre  121
    XLVII.  A M. Jules Boucoiran                     3 decembre  129
   XLVIII.  Au meme                                  8 decembre  135
     XLIX.  Au meme                                 27 decembre  140


1831.

        L.  A Maurice Dudevant                         janvier   141
       LI.  Au meme                                  8 janvier   142
      LII.  Au meme                                 10 janvier   143
      LIV.  A M. Jules Boucoiran                    13 janvier   145
       LV.  A madame Maurice Dupin                  18 janvier   148
      LVI.  A M. Charles Duvernet                   19 janvier   150
     LVII.  A Maurice Dudevant                      25 janvier   154
    LVIII.  A M. Jules Boucoiran                    12 fevrier   156
      LIX.  A M. Duteil                             15 fevrier   159
       LX.  A Maurice Dudevant                      16 fevrier   164
      LXI.  A M. Jules Boucoiran                     4 mars      165
     LXII.  A M. Charles Duvernet                    6 mars      168
    LXIII.  A M. Jules Boucoiran                     9 mars      173
     LXIV.  A madame Maurice Dupin                  14 avril     175
      LXV.  A M. Charles Duvernet                      avril     178
     LXVI.  A madame Maurice Dupin                  31 mai       179
    LXVII.  A madame Duvernet mere                     juin      184
   LXVIII.  A M. Charles Duvernet                   25 juin      185
     LXIX.  A Maurice Dudevant                       8 juillet   189
      LXX.  Au meme                                 16 juillet   190
     LXXI.  A M. Jules Boucoiran                    17 juillet   191
    LXXII.  A M. Charles Duvernet                   19 juillet   193
   LXXIII.  A Maurice Dudevant                         juillet   196
    LXXIV.  A madame Maurice Dupin                   9 septembre 199
     LXXV.  A M. Jules Boucoiran                    26 septembre 201
    LXXVI.  Au meme                                  6 novembre  204
   LXXVII.  A Maurice Dudevant                       3 novembre  206
  LXXVIII.  Au meme                                    novembre  207
    LXXIX.  A M. Jules Boucoiran                     5 decembre  209


1832.

     LXXX.  A M. Francois Rollinat                     janvier   210
    LXXXI.  A madame Maurice Dupin                  22 fevrier   211
   LXXXII.  A Maurice Dudevant                       4 avril     213
  LXXXIII.  A madame Maurice Dupin                  15 avril     215
   LXXXIV.  A M. Gustave Papet                         mai       215
    LXXXV.  A Maurice Dudevant                       4 mai       216
    LXXXV.  Au meme                                 17 mai       217
   LXXXVI.  A M. Charles Duvernet                    6 juillet   219
  LXXXVII.  A Maurice Dudevant                       7 juillet   220
 LXXXVIII.  Au meme 8 juillet 222
   LXXXIX.  A M. Francois Rollinat                 1er aout      225
       XC.  A madame Maurice Dupin                   6 aout      226
      XCI.  A M. Francois Rollinat                  20 aout      228
     XCII.  Au meme                                    septembre 230
    XCIII.  A Maurice Dudevant                       6 decembre  231
     XCIV.  Au meme                                 12 decembre  233
      XCV.  A M. Jules Boucoiran                    20 decembre  234


1833

     XCVI.  A Maurice Dudevant                      11 janvier   236
    XCVII.  A M. Jules Boucoiran                    18 janvier   237
   XCVIII.  A Maurice Dudevant                      27 fevrier   240
     XCIX.  A M. Jules Boucoiran                     6 mars      241
        C.  A Monsieur***                           15 avril     243
       CI.  A madame Maurice Dupin                     mai       244
      CII.  A M. Casimir Dudevant                   20 mai       245
     CIII.  A M. Francois Rollinat                  26 mai       246
      CIV.  A M. Adolphe Gueroult                    3 juin      249
       CV.  A madame***                                juillet   250
      CVI.  A M. Charles Duvernet                    5 juillet   252
     CVII.  A M. Francois Rollinat                  21 novembre  253
    CVIII.  A madame Maurice Dupin                     decembre  255
      CIX.  A M. Maurice Dudevant                   18 decembre  256
       CX.  A M. Jules Boucoiran                    20 decembre  258


1834.

      CXI.  A M. Hippolyte Chatiron                 16 mars      260
     CXII.  A M. Jules Boucoiran                     6 avril     265
    CXIII.  A M. Gustave Papet                         mai       269
     CXIV.  A M. Hippolte Chatiron                 1er juin      271
      CXV.  A M. Jules Boucoiran                     4 juin      274
    CXVII.  A Maurice Dudevant                      29 juillet   277
   CXVIII.  A M. Francois Rollinat                  15 aout      278
     CXIX.  A M. Jules Boucoiran                    31 aout      279
      CXX.  A M. Jules Neraud                       10 septembre 282
     CXXI.  A M. Francois Rollinat                  20 septembre 284
    CXXII.  A M. Charles Duvernet                   15 octobre   286


1835.

    CXXII.  A M. Hippolyte Chatiron                 17 avril     291
   CXXIII.  A M. Adolphe Gueroult                    6 mars      293
    CXXIV.  A M. Alexis Duteuil                     25 mai       297
     CXXV.  A madame la comtesse d'Agoult              mai       299
    CXXVI.  A Madame Claire Brunne                     mai       302
   CXXVII.  A M. ***                                   juin      303
  CXXVIII.  A Maurice Dudevant                      18 juin      309
    CXXIX.  A madame Maurice Dupin                  25 octobre   310
     CXXX.  A madame d'Agoult                      1er novembre  313
    CXXXI.  A M. Adolphe Gueroult                    9 novembre  322
   CXXXII.  Au Redacteur du _Journal de l'Indre_     9 novembre  326
  CXXXIII.  A Maurice Dudevant                      10 decembre  328
   CXXXIV.  Au meme                                 15 decembre  330


1836.

    CXXXV.  A Maurice Dudevant                       3 janvier   332
   CXXXVI.  A M. Francois Rollinat                   4 fevrier   338
  CXXXVII.  A M. Adolphe Gueroult                   11 fevrier   340
            A la famille Saint-Simonienne de Paris  15 fevrier   341
 CXXXVIII.  A Maurice Dudevant                      17 fevrier   345
   CXXXIX.  A madame d'Agoult                       26 fevrier   348
      CXL.  A M. Eugene Pelletan                    28 fevrier   351
     CXLI.  A M. Adolphe Gueroult                      mars      353
    CXLII.  A M. Franz Liszt                         5 mai       359
   CXLIII.  A M. Auguste Martineau-Deschenez        23 mai       364
    CXLIV.  A madame d'Agoult                       25 mai       365
     CXLV.  A madame Marliani                       28 juin      373


FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER





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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
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where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit https://pglaf.org

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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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