The Project Gutenberg EBook of La Maison, by Henry Bordeaux

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Title: La Maison

Author: Henry Bordeaux

Release Date: June 19, 2004 [EBook #12646]

Language: French

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LA MAISON


Henry Bordeaux.


_eorum memoriae qui domum et aedificaverunt et salvam servaverunt
sacrum_



LIVRE PREMIER

I

LE ROYAUME

--O vas-tu?

--A la maison.

Ainsi rpondent les petits garons et les petites filles qu'on
rencontre sur les chemins, sortant de l'cole ou revenant des champs.
Ils ont des yeux clairs et luisants comme l'herbe aprs la pluie, et
leur parole, s'ils ne sont pas effarouchs, pousse toute droite,  la
manire des plantes qui disposent de l'espace et ne sont pas gnes
dans leur croissance.

--O vas-tu?

Ils ne disent pas Nous rentrons chez nous. Et pas davantage Nous
allons  notre maison. Ils disent la maison. Quelquefois, c'est une
mauvaise bicoque  moiti par terre. Mais tout de mme c'est la
maison. Il n'y en a qu'une au monde. Plus tard, il y en aura d'autres,
et encore n'est-ce pas bien sr.

Et mme de jeunes hommes et de jeunes femmes, et des personnes d'ge,
et des gens maris, s'il vous plat, se servent encore de cette
expression. A la maison, on faisait comme ci,  la maison, il y avait
cela. On croirait qu'ils dsignent leur propre foyer. Pas du tout:
ils parlent de la maison de leur enfance, de la maison de leurs pre
et mre qu'ils n'ont pas toujours su garder ou dont ils ont chang les
habitudes, et c'est tout comme, mais qui est immuable dans leur
souvenir. Vous voyez bien qu'il n'y en a pas deux...

J'tais alors un collgien, oh! rien qu'un dbutant de collge, sept
ou huit ans peut-tre, sept ou huit ans je crois. Et je disais la
maison, comme on dit au lieu de la France la patrie. Cependant je
n'ignorais pas qu'on lui donnait d'autres noms qui pouvaient retentir
avec un son plus riche aux oreilles d'un enfant. Une nourrice
italienne, engage pour le dernier-n, l'appelait il palazzio, en
arrondissant la bouche sur le second a pour susurrer ensuite avec une
douceur mourante la dernire syllabe. Le fermier qui apportait le
cens, ou seulement un acompte, ou seulement quelque volaille pour
inviter le matre  tre patient, prononait le chteau, avec
plusieurs accents circonflexes. Une dame, venue en visite, et qui
tait de Paris, --on reconnaissait bien qu'elle tait de Paris au
face--main dont elle se servait, --avait solennellement proclam
votre htel. Et pendant la crise que je raconterai, quand on suspendit
 la grille un criteau dshonorant, on pouvait lire sur l'inscription
Villa  vendre. Villa, htel, chteau, palais, comme tous ces termes
majestueux, malgr leur prestige, sont incolores! A quoi bon
emberlificoter la vrit? La maison, cela suffit. La maison, cela dit
tout.

Elle vit toujours: elle en a une longue habitude. Vous n'auriez pas
de peine  la trouver: dans tout le pays on l'appelle la maison
Rambert, parce que notre famille l'a toujours habite. Et mme on l'a
rpare avec soin, avec trop de soin, de la cave au grenier, rajuste
et rafistole, recrpie et revernie  l'intrieur et  l'extrieur.
Sans doute on ne peut pas les laisser ternellement s'effriter, et la
vtust des habitations ne se revt de posie que pour les visiteurs
de passage. Le train ordinaire des jours a ses exigences. Mais on ne
tient gure  la jeunesse de sa maison, pas plus, en somme, qu'on ne
tient  celle de ses parents. Jeunes, ils sont moins  nous, ils sont
encore  eux-mmes, ils ont droit  une existence particulire, tandis
que, plus tard, notre vie est leur vie, et c'est tout ce que nous
demandons, car nous ne sommes pas difficiles.

Avant qu'on ne l'et restaure, je l'ai montre  une dame,  une dame
de Paris comme celle du face--main. Il est probable, il est
vraisemblable, il est certain que je la lui avais excessivement
vante. Ni les accents circonflexes du fermier, ni l'clat et la
douceur mourante de la nourrice italienne n'avaient d manquer  ma
description. Elle pouvait s'attendre  Versailles ou tout au moins 
Chantilly. Or, quand je la conduisis, dment style, exalte et mise
au point, devant l'immeuble incomparable, elle osa me demander sur un
ton de surprise Est-ce bien a? Je compris son dsappointement. Je
l'ai raccompagne avec politesse jusqu' sa voiture, --mme dans la
colre on a des gards pour les femmes, --mais je ne l'ai pas revue
depuis lors, je n'ai jamais support de la revoir. On n'est pas
d'accord avec les trangers sur les lieux ni sur les choses de son
enfance. Il y a des diffrences de dimensions. Leurs yeux ne savent
pas regarder, et il faut les plaindre. A la place de la maison, ils
n'aperoivent, eux, qu'une maison. Comment, donc, pourrait-on
s'entendre?

Vous arrivez devant un portail de fer entre deux colonnes carres de
pierre dure. C'est un portail peint  neuf, en trois parties, que des
battants fixs au sol retiennent pour ne laisser jouer que la porte du
milieu. On n'ouvre les trois que dans les grandes occasions, pour les
landaus et les limousines. Autrefois, c'tait pour les chars de foin.
Autrefois, d'ailleurs, il n'y avait qu' pousser un peu et l'on
entrait comme on voulait. La serrure ne fonctionnait pas. Toutes
sortes de gens imprvus pntraient dans la cour, et ces intrusions
m'taient fort dsagrables. Les enfants sont des propritaires
intransigeants.

--Qu'est-ce que a fait? me disait mon grand-pre.

Mon grand-pre avait horreur des cltures.

Les colonnes de pierre taient recouvertes de mousse, tandis qu'on les
a revtues de plantes grimpantes, disposes comme des draperies. On a
taill les arbres, dont les branches trop rapproches avaient l'air de
bnir le toit ou de frapper aux vitres des fentres. On ne devine
jamais la puissance des arbres; les quelques mtres qu'on leur
accorde, ils les ont bientt mis  l'ombre, et peu  peu ils se
rapprochent comme des amis qui ont acquis le droit d'entrer.
Aujourd'hui qu'on les a carts, momentanment, le soleil caresse les
murailles, et pour l'hygine, c'est meilleur. L'humidit est malsaine,
surtout  l'automne. Mais voil qui ne se comprend plus de mon temps,
je veux dire du temps que j'tais petit, il y avait un cadran solaire
qui se dcoupait en carr sur le mur. En haut se pouvait lire cette
inscription, dj ternie et  demi efface, dont je refusais de
pntrer le secret: _me lux, vos umbra_. Mon pre me l'avait traduite
et je me htais d'oublier son sens, pour lui garder la force de ses
mystrieuses syllabes. Au-dessous, la tige de fer dont la mince
projection devait le long du jour marquer l'heure, et tout autour des
noms de villes inconnues, Londres, Boston, Pkin, etc., destins 
indiquer les diffrentes heures du monde, comme si le monde entier
n'tait qu'une dpendance de la maison qui lui dictait les lois du
temps. Or, un tilleul, par inadvertance, avait rendu inutile le
travail de la lumire. On a lagu le tilleul, mais par une erreur
regrettable on a fait disparatre le cadran sous une couche de
badigeon en recrpissant la faade. O fcheuse restauration! Mais n'en
suis-je pas responsable et ne l'ai-je pas ordonne? Quand on est
grand, on accomplit des choses sacrilges. On les fait sans penser 
mal. J'aurai dit, ngligemment sans doute: Ce pauvre cadran ne sert
plus  rien. C'tait avant la taille des arbres. On a tort de laisser
tomber sa pense, car elle se ramasse. Un maon qui m'avait entendu
crut m'obliger avec son pinceau, et quand je voulus l'arrter dans son
zle, il tait trop tard. Et puis ces changements, que je me contrains
 numrer, je vous le confesse, ne m'affectent gure. Ne me croyez
pas insensible pour autant. Je ne vois pas la maison telle qu'elle
est. On la barbouillerait du haut en bas que je ne m'en apercevrais
point. Je continue  la voir telle qu'elle fut de mon temps, du temps,
vous savez bien, que j'tais petit. Je l'ai dans les yeux pour le
restant de mes jours.

De bonnes vieilles lzardes, qui ressemblaient  des sourires et non
pas  des rides, ont t bouches hermtiquement. Un corps de btiment
a t ajout pour la commodit de l'amnagement intrieur. Et, comme
les tuiles tombaient, on les a remplaces par des ardoises. Je ne dis
pas de mal des ardoises. Il en est d'un gris presque mauve pareil au
plumage des tourterelles, et sous le soleil elles miroitent. Mais les
toits d'ardoises sont plats et monotones, uniformes et indiffrents,
tandis que les tuiles ingales, arrondies, bossues ont l'air de
bouger, de remuer, de s'tirer comme de bonnes tortues de jardin qui
soupirent aprs le beau temps ou font le gros dos pour protester
contre le vent et la pluie. Les teintes vont du rouge au noir, en
passant, avec lenteur ou brusquerie, par tous les tons dgrads. Et si
l'on a des yeux pour voir, on peut, rien qu' leur patine, deviner
l'ge de la maison.

Mais cet ge est inscrit avec prcision sur la plaque noircie de la
grande chemine qui est la gloire de la cuisine. Ds que j'avais su
peler mes lettres et mes chiffres, mon pre m'avait donn  lire la
date dont je comprenais bien qu'il tirait de l'orgueil, tandis que mon
grand-pre ricanait de la petite crmonie et murmurait par derrire,
 mi-voix pour ne pas trop attirer l'attention et assez distinctement
pour que je l'entendisse nanmoins: Laissez donc cet enfant
tranquille! Est-ce 1610 ou 1670, on ne peut pas trancher la
difficult avec certitude. Il faudrait convoquer toutes nos acadmies
locales. Le trait qui rejoint la barre est trop horizontal pour un 1,
et ne l'est pas assez pour un 7.

--a n'a aucune importance, m'expliqua mon grand-pre  qui j'en
rfrai.

Cependant je ne doutai plus que ce ft 1810, lorsque mon manuel
d'histoire m'apprit que cette anne-l fut assassin Henri IV. Mon
imagination exigeait la rencontre d'un vnement historique. _Le roi
sortit du Louvre en carrosse. Il tait au fond de sa voiture, dont les
panneaux se trouvaient ouverts. Un embarras de deux charrettes 
l'entre de la rue de la Ferronnerie, qui tait fort troite, fora le
carrosse royal de s'arrter. Au mme moment, un homme de trente-deux
ans, de physionomie sinistre, de grande taille et de forte corpulence,
barbe rouge et cheveux noirs, Franois Ravaillac, met un pied sur une
borne, l'autre sur l'un des rayons de la roue, et frappe le roi de
deux coups de couteau dont le second coupe la veine pulmonaire. Henri
s'cria: Je suis bless et expira presque  l'instant._ J'ai
retenu mot pour mot le rcit du manuel que je n'ai pas retrouv. Le
terrible portrait qu'il trace du meurtrier a sans doute aid ma
mmoire. Et je pouvais mesurer l'importance des dates  ce trait
significatif que la figure du coquin accusait infailliblement trente-
deux ans. Trente-deux, et non pas trente et un ni trente-trois. La
rapidit du drame n'empchait point de noter ce dtail avec
exactitude. Et quand l'historien ajoutait qu'en hte on ramenait au
Louvre le roi tout perc du poignard de Ravaillac, je me reprsentais
le cortge  la porte de la maison. La maison, c'tait notre Louvre.

La cuisine tait peut-tre, tait srement la plus belle pice, la
plus vaste, la plus confortable, la plus honorable: on aurait pu y
donner des banquets et des bals. C'tait la mode autrefois et je ne
suis pas de ceux qui la blment, croyez-le, bien que j'aie os
transformer cette cuisine en un hall dall de marbre blanc et noir,
bien encadr de panneaux boiss, bien clair par une baie vitre qui
occupe tout le ct du couchant. Je continue d'y chercher des marmites
et des casseroles, surtout la broche qu'on tournait, et d'y humer le
fumet des ragots et des rtis, et chaque fois que j'y vois entrer des
invits, je suis tent de maudire la sottise des domestiques et de
m'crier: Quelle drle d'ide de les faire passer par l!

L gouvernait alors Mariette la cuisinire. Son pouvoir tait absolu.
Meubles et gens, tout tremblait sous son despotisme. L'espace,
heureusement, permettait d'chapper  sa surveillance. Il y avait des
coins d'ombre o l'on parvenait tant bien que mal  se dissimuler, et
notamment sous le vaste manteau de la chemine. Cette chemine avait
t mise  la retraite comme un vieux serviteur: je ne savais pas
pourquoi, mais je devine que c'tait pour des raisons d'conomie.

Elle et consomm des forts. On pouvait s'installer commodment  son
abri et s'asseoir sur des chenets de pierre qui taient scells. En
levant la tte, on voyait le jour tout en haut. Quand la nuit vient
plus vite en automne, je me penchais pour apercevoir une toile. Et
mme, un soir que je passais  contre-coeur dans la cuisine dserte et
obscure, je fus effray par un carr blanc qui gisait comme un drap
bien dpli juste sur la pierre du foyer. C'tait la dfroque d'un
fantme: ils la rejettent peut-tre ainsi au moment de s'vanouir et
la laissent comme un tmoignage indniable de leur visite. La lune
jouait au-dessus du toit.

Plus les alles et venues taient nombreuses, plus Mariette se
rjouissait. Sa langue la dmangeait dans la solitude. En temps
ordinaire, le facteur, le fermier, les ouvriers du jardin se
succdaient  intervalles rguliers. Ils buvaient du vin rouge sans
jamais omettre d'observer les rites. On lve le coude et l'on dit: 
A votre sant, aprs quoi il est permis de vider un verre; mais si
l'on veut en ingurgiter un autre, mme sans dsemparer, il faut
rpter la mme formule. Aucun d'eux n'hsitait  la rpter. J'ai bu
quelquefois en leur compagnie, et sans doute dans le mme verre.

Des villages on descendait aussi pour chercher mon pre quand le cas
tait grave. Mon pre qui tait mdecin ne reculait pas devant le
drangement. J'entends encore sa phrase d'accueil,  la fois
misricordieuse et dcide, quand il traversait l'empire de Mariette
et le trouvait occup:

--Qu'est-ce qui ne va pas, mon ami?

Mariette dvisageait les nouveaux venus d'un coup d'oeil hostile et
perspicace, qui dmasquait les simulateurs et glaait les malheureux
dont la prsence importune concidait avec l'heure sacre des repas.
J'ai assist  bien des dballages de misres paysannes: elles ne
s'avouent que peu  peu et gardent la pudeur des plaintes, comme si la
maladie tait une honte. Mais je ne comprenais pas cette rserve o je
ne voyais qu'une difficult de parole.

Octobre qui est la saison des vendanges marquait le triomphe de la
cuisinire. C'taient alors les entres et sorties continuelles des
vignerons qui occupaient le pressoir et qu'il fallait nourrir grand
renfort de choux et de jambon, de boeuf bouilli et de pommes de terre
dont le mlange rpandait une bue chaude et savoureuse. Nous
profitions de cette agitation, mes frres et soeurs et moi, pour nous
tablir sur les chenets, les poches pleines de noix que le vent avait
secoues l-bas sur le chemin de la ferme, ou que nous avions sans
permission abattues avec des gaules. Un caillou nous servait de
marteau pour les craser sur la pierre. Si la coque verte leur tait
reste, il en jaillissait un jus qui tachait les mains et les habits,
et dont les meilleurs savons ne parvenaient pas  chasser les signes
rvlateurs. Mais le fruit bien pel, bien blanc, pareil  un poulet 
la broche pour dner de poupe, craquait sous la dent dlicieusement.
Ou bien nous faisions _brisoler_ des chtaignes, sournoisement, sur un
coin du fourneau. Et nous gotions le plaisir d'avoir chaud par tout
le corps, aprs avoir subi au dehors, en tranant nos pieds dans les
feuilles sches, les bises d'automne qui dans mon pays sont pres et
rudes.

Plus d'une fois aussi, j'ai suivi avec curiosit les mouvements de
Mariette quand elle touffait la volaille. Sa dextrit, comme son
indiffrence, tait extrme. Tel le bourreau le plus exerc, elle
dcapitait les canards qui continuaient de courir sans leur tte, ce
qui me frappait d'admiration. Un jour, elle me demanda de maintenir
pendant l'opration un de ces volatiles rcalcitrants. Comme je
refusais mon concours d'une voix indigne, elle me dit avec la
brusquerie qui lui tait familire:

--Eh! faites le dgot vous en mangez bien!

Je ne vais pas vous conduire  travers toute la maison. Ce serait trop
long, car elle a deux tages, dont le second est beaucoup moins g
que le premier, plus un grenier et la tour. La tour, au sommet de
l'escalier en colimaon, commande les quatre horizons de ses quatre
fentres. Cette vue multiplie, trop tendue  mon gr, ne
m'intressait pas beaucoup. Je suppose que les enfants dtestent ce
qui se perd, ce qui ne sert pas, les nuages, les paysages brouills.
Les jours de gros temps, on entendait de l le vent qui menait un
vacarme infernal: on l'aurait pris pour un tre vivant, puissant et
incivil qui insultait les murailles avant de les jeter bas. L'escalier
n'tait pas trop clair,  la tombe de la nuit, on y prenait peur
facilement et,  cause des marches qui s'amincissaient en s'encastrant
dans la colonne de support, on risquait, si l'on allait vite, de se
_carabosser_. Carabosser est un verbe que tante Dine avait invent
pour les chutes violentes obtenues par prcipitation et d'o l'on se
relevait meurtri, clop et enfl: il doit venir de la mauvaise fe
Carabosse. Quant au grenier, nul de nous n'y aurait pntr sans
compagnie. Une seule lucarne lui accordait avec parcimonie une lumire
insuffisante, de sorte que les tas de bois, les fascines et tous les
objets mis au rancart, qui peu  peu venaient  prolonger indfiniment
leur existence inutile, prenaient des aspects bizarres d'instruments
de torture ou de personnages menaants. En outre, les rats s'y
livraient des batailles ranges, et des pices qui taient au-dessous
on aurait cru assister  des courses organises, avec sauts
d'obstacles. De temps  autre on y mettait le chat, un superbe angora
fainant, gourmand et peu guerrier, qui sans doute craignait pour sa
fourrure et miaulait de frayeur jusqu' ce que tante Dine, qui en
avait soin, le dlivrt de sa corve militaire, ce qui ne tardait
jamais.

Le salon, dont les volets, d'habitude, taient ferms et qu'on
n'ouvrait que pour les jours de rception ou de crmonie, nous tait
formellement interdit, et de mme le cabinet de mon pre, encombr de
livres, d'appareils et de fioles, o l'on ne s'aventurait qu'au cours
d'explorations rapides, o je voyais entrer toutes sortes de tristes
figures qui, pour la plupart, se dtendaient  la sortie. Mais, en
revanche, on nous abandonnait la salle  manger. Elle fut le thtre
de scnes tumultueuses, et plus d'une fois les chaises durent tre
rempailles ou leur dossier remplac. Nous envahissions en dsordre la
chambre de ma mre qui tait trs grande, et dispose de telle sorte,
au centre de l'appartement, que tous les bruits y venaient. Ainsi ma
mre, doucement, sans qu'on le st, veillait sur la maison; il ne s'y
passait rien qu'elle n'en ft aussitt avertie. Et mme, dans notre
avidit de conqute, nous nous emparions de la salle de musique, petit
salon octogone, d'une sonorit merveilleuse, qui donnait sur un balcon
orient au sud. Les soirs d't, les veilles se faisaient l,  cause
du balcon.

Il me reste  parler du jardin. Mais si j'en parle honntement, vous
croirez, comme la dame de Paris, qu'il s'agit de l'un de ces vastes
domaines qui entourent les chteaux historiques. Je n'arrive plus 
comprendre, quand je m'y promne, comment il a pu me paratre si
grand, et ds que je n'y suis plus, il reprend dans mon souvenir sa
vritable importance. C'est peut-tre qu'il tait alors si mal
entretenu qu'on avait l'impression de s'y perdre. Sauf le potager dont
les plates-bandes s'alignaient en bon ordre, tout y poussait 
l'aventure. Dans le verger, o les poires et les pches que palpaient
nos doigts insinuants ne parvenaient pas  mrir avant d'tre
cueillies, montait une herbe drue et haute, aussi haute que moi, ma
parole! Et je songeais tout de suite aux forts vierges que
traversaient _les enfants du capitaine Grant_. Une roseraie, chef-
d'oeuvre d'un aeul ami des fleurs, s'panouissait dans un coin
lorsque bon lui semblait, et sans le secours des tailles ni des
arrosoirs. Ma mre, quand elle avait des loisirs, bien rarement, lui
donnait ses soins, mais il aurait fallu un homme de l'art. Les alles
taient envahies par la mauvaise herbe, et il fallait les chercher
pour les trouver. En revanche, d'autres qui n'avaient pas t traces
surgissaient au milieu des pelouses. Et juste sous les fentres de la
chambre de ma mre coulait une fontaine: le jour, on ne l'entendait
pas,  cause de l'habitude, mais la nuit, quand tout se tait, sa
plainte monotone remplissait le silence et me prdisposait, sans que
je susse pourquoi,  la tristesse.

Je nglige une vigne qui aboutissait aux btiments de ferme, et dont
nous n'tions occups que pour la soulager de ses raisins, et je viens
enfin au plus beau fouillis de buissons, de ronces, d'orties, de
toutes plantes sauvages, qui nous appartenait en propre. L nous
tions les matres et seigneurs souverains. Il n'y avait plus, avant
le mur d'enceinte, qu'une chtaigneraie qui n'tait que la
prolongation de notre territoire rserv. Quand je dis: une
chtaigneraie, c'est quatre ou cinq chtaigniers. Mais un seul fait
dj une grande ombre. Il y en avait un dont les racines avaient
descell un pan de muraille. Par cette brche ouverte, dont je ne
m'approchais pas sans inquitude, je m'imaginais que des voleurs
pntraient.

Il est vrai que j'tais arm. Mon pre m'avait racont _l'Iliade_ et
_l'Odysse_, la _Chanson de Roland_ et diverses autres popes d'o je
sortais bouillant, imptueux et hroque. J'tais tour  tour Roland
furieux ou le magnanime Hector. Avec une pe de bois je livrais aux
Grecs ou aux Sarrasins, que figuraient les buissons, des combats
meurtriers, dont ptissaient quelquefois de paisibles choux et
d'inoffensives betteraves que je taillais en pices.

Mes armes m'taient fournies par un des singuliers ouvriers qu'on
employait au jardin ou  la vigne. Il y en avait jusqu' trois qui
travaillaient isolment, chacun dans son coin, avec des attributions
spciales, mais avec une besogne indtermine. On vitait de les
runir, car ils se dtestaient. O les avait-on recruts?

Leur choix provenait sans doute de la mmorable incurie de mon grand-
pre qui laissait tout le monde tranquille, et la terre pareillement,
ou de la bont de ma mre bien capable d'avoir repch ces tristes
dbris.

Le premier en date, le plus ancien dans mon souvenir, mon armurier par
surcrot, s'appelait Tem Bossette. Nom et prnom taient, je pense,
des surnoms. L'origine n'en est pas malaise  dcouvrir. Tem devait
venir d'Anthelme qui est un saint vnr dans ma province. Quant au
sobriquet de Bossette, j'ai cru longtemps que c'tait une allusion
indlicate  la vote qu'il portait sur le dos  force de se pencher
sur sa pioche. Mais j'ai trouv une tymologie plus conforme  sa
paresse et  son caractre, et je la soumets humblement MM. les
philologues qui sauront lui consacrer, selon leur habitude, plusieurs
volumes in-folio. Chez nous, la bosse a plus d'un sens: elle dsigne
notamment la futaille o l'on dpose la vendange pour la ramener
commodment des vignobles, et je vois encore l'effarement peint sur le
visage d'un ami  qui je faisais les honneurs de ma ville natale et
qui lisait une affiche, une simple petite affiche compose de ces
quelques mots: _A vendre une bosse ovale_. Heureux pays, me dit-il,
o les bossus font commerce de leur gibbosit! Et il se crut malin en
ajoutant: Mais trouvent-ils acqureurs?  Je lui expliquai sa
mprise. Or notre Tem tait un ivrogne clbre. Notre cave surtout le
savait. _Bossette, petite bosse_: lui aussi devait contenir la
vendange. Et, mme,  la fin de sa vie, aurait-on pu supprimer le
diminutif.

Il me fabriquait des sabres avec les chalas de la vigne. En
rcompense je lui portais des bouteilles supplmentaires que
j'obtenais de tante Dine, plus spcialement charge de l'office, en
lui reprsentant la splendeur de mon armement. On se plaignait bien de
temps  autre que les ceps fussent dpourvus de tuteurs. Les sarments
sans attache se rsignaient  ramper. Ils pompaient toute l'humidit
du sol. Mais grand-pre, indiffrent, ne blmait personne, et veuillez
compter tous les chalas qui taient indispensables  mon quipage. Il
m'en fallait pour mes panoplies, et il m'en fallait pour mes curies.
Le nombre de mes chevaux attestait ma magnificence. Avec un bton
entre les jambes, j'acqurais une tonnante vlocit, et pour chaque
bataille je changeais de monture.

Tem Bossette et t grand s'il se ft tenu droit, mais il tait gros
 n'en pas douter et sa tte ronde ressemblait assez  une courge. 
Grosse tte  rare esprit , disait de lui, en pinant les lvres,
Mimi Pachoux qui tait jardinier, ppiniriste, lampiste, fumiste,
serrurier, menuisier, rparateur d'horloges et de faences, frotteur
de parquets, scieur de bois, commissionnaire et je ne sais quoi
encore. Ah! si! quand la saison tait mauvaise, il portait les morts.
Se prsentait-il une difficult, avait-on besoin d'une aide?--
Appelez Mimi! proclamait grand-pre. Et l'on appelait Mimi, ce qui
demandait plusieurs heures, car on ne le trouvait jamais, de sorte
que, lorsqu'il arrivait enfin, le travail tait fait, mais on lui en
attribuait le mrite:

--Ce Mimi, pas plus tt venu, tout s'arrange!

Reprsentez-vous un petit bout d'homme mince, maigre, net, prompt, vif
et, par surcrot, invisible. Invisible, c'est comme je vous l'affirme,
 moins que vous ne prfriez lui accorder le don d'ubiquit. Il
entamait le matin plusieurs journes,  six heures chez l'un et
quelquefois en avance --oh! ce Mimi, quel zle! --A six heures cinq
chez l'autre, et avant le quart chez un troisime, s'annonait
bruyamment au premier, courait chez le second, volait chez le dernier,
se glissait en tapinois, sortait en secret, rentrait en catimini,
rpondait ici, expliquait l, rclamait ailleurs, apparaissait,
disparaissait, reparaissait, commenait en hte, continuait
prcipitamment, n'achevait rien, et le soir touchait sa paie de trois
cts  la fois. Mon grand-pre rapportait que plusieurs personnes de
ses relations voyaient leur double. Mon pre disait que c'tait une
maladie bien connue et qu'il suffisait de boire. J'essayai, mais je
vis tout bouger. C'tait Tem Bossette qui buvait, mais notre Mimi
Pachoux voyait son triple.

Quant au dernier ouvrier de notre quipe, il ne fallait pas le perdre
de vue une minute parce qu'il voulait absolument se pendre. Il avait
fait plusieurs tentatives qui avaient chou. On se relayait pour sa
surveillance. Mariette lui refusait la moindre ficelle, mme s'il en
avait le plus pressant besoin, et on l'utilisait spcialement dans les
espaces dcouverts. Les premiers temps on l'appelait Dante, mais son
nom tait Batrix. Son surnom lui venait du spirituel archiviste
dpartemental. Avec sa figure longue et malchanceuse il brlait
d'aller aux Enfers, et sans cesse on lui coupait la corde. Peu  peu
il fut le Pendu et on ne le dsigna plus autrement. Trs peu de gens
consentaient  l'employer,  cause de la police qu'il exigeait pour
viter une catastrophe. Ma mre fut sa providence. On lui confiait les
gros travaux, mais il les abandonnait gnreusement  tante Dine qui
tait forte, active et capable de remuer jusqu'aux tonneaux, ce qu'il
considrait avec admiration, les bras ballants et la bouche ouverte.
Cette bouche ne contenait que deux dents qui, par un hasard
merveilleux, se juxtaposaient avec exactitude, de sorte que,
lorsqu'elles s'appuyaient l'une contre l'autre dans ce dsert, on
pouvait croire que c'tait la mme qui unissait les deux mchoires.

Vous comprenez maintenant  quel point notre jardin tait inculte.
L'aurais-je mieux aim couvert de fleurs et de fruits que dans cet
tat lamentable o il me semblait immense, profond et mystrieux? Cher
vieux jardin aux herbes folles, toujours un peu humide  cause de
l'ombre excessive des branches abandonnes  leurs caprices, o j'ai
tant jou et tant invent de jeux, o j'ai connu la gloire des
combats, la curiosit des explorations, l'orgueil des conqutes,
l'ivresse de la libert, sans omettre l'amiti des arbres et la saveur
des fruits cueillis en cachette, vous tes aujourd'hui mconnaissable.
Ratiss, peign, taill, arros, du sable fin dans les alles, un
gazon ras autour des corbeilles, ne pensez pas avec vos beauts
nouvelles m'blouir...

Quand je m'y promne, c'est  l'aventure. J'crase les plates-bandes,
je pitine les pelouses, je menace les fleurs jusqu' ce que le
nouveau jardinier, qui a remplac  lui seul, et trop bien, Tem
Bossette, Mimi Pachoux et le Pendu, me crie d'une voix altre par
l'motion:

--Faites donc attention, monsieur!

Il faut l'excuser. Il ne sait pas que je rends visite  mon jardin
d'autrefois.

Mais, pour complter ce portrait de la maison, il manque... oh!
presque rien! Presque rien et presque tout, une ombre et un pas.

Le pas de mon pre, personne ne s'y est jamais tromp. Rapide, gal,
sonore, il ne pouvait se confondre avec nul autre. Ds qu'on
l'entendait retentir, tout changeait comme par enchantement. Tem
Bossette enfonait sa pioche avec une vigueur insouponne; Mimi
Pachoux, qu'on avait cess de voir, surgissait comme un diable d'une
botte; le Pendu se mesurait avec un ft important; Mariette activait
son feu, nous rentrions dans le rang, et grand-pre, je ne sais
pourquoi, s'en allait. Y avait-il une question  trancher, un ennui 
supporter, une menace  craindre? Quand on avait annonc: Il est l,
c'tait fini, toute inquitude se dissipait aussitt, chacun respirait
comme aprs une victoire. Tante Dine surtout avait une manire de
proclamer: _Il est l!_ qui et mis en fuite l'agresseur le plus
rsolu. Cela signifiait: _Attendez donc vous allez voir ce qui va se
passer. Ce ne sera pas long! En un instant, justice sera rendue!_
Avertis de cette prsence, nous nous sentions une force invincible.
C'tait une impression de scurit, de protection, de paix arme. Et
c'tait aussi une impression de commandement. Chacun occupait son
poste. Mais grand-pre n'aimait ni  commander ni  tre command.

L'ombre, c'est, derrire le volet  demi clos de sa fentre, celle de
ma mre qui n'a pas tout son monde rassembl autour d'elle. Elle
attend mon pre, ou notre retour du collge. Quelqu'un est absent.
Elle craint pour lui. Ou bien le temps est orageux, elle interroge le
ciel pour savoir s'il faut allumer la chandelle bnite. Une autre paix
manait d'elle, une paix, comment dirais-je? qui s'tendait au del
des choses de la vie, qu'on recevait en dedans, qui calmait les nerfs
et les coeurs, une paix de prire et d'amour. Cette ombre, que je
guettais chaque fois que je rentrais, que je guette encore quand mme
je sais bien qu'elle n'est plus l, qu'elle est ailleurs, c'tait
l'me de la maison qui transparaissait comme la pense sur un visage.

Ainsi nous tions gards.

Au del de la maison il y avait la ville, en contre-bas comme il
convient, et plus loin un grand lac et des montagnes, et plus loin
encore, sans doute, le reste du monde. Ce n'taient que des annexes.

II

LA DYNASTIE

En ce temps-l rgnait mon grand-pre.

Avant lui une longue suite d'anctres avait d exercer le pouvoir, 
en juger par les portraits qu'on avait rassembls au salon. De ces
portraits la plupart avaient beaucoup noirci, de sorte que, si l'on ne
laissait pas la lumire pntrer  flots, il devenait assez difficile
de deviner le contenu des cadres. L'un des plus abms tait celui qui
m'tonnait davantage. On ne voyait gure que le visage et la main, un
visage et une main de femme or, on m'avait appris son rle important
aux armes, et je me demandais comment un homme si jeune et si joli
avant tant pu se battre. La dame  la rose me retenait aussi: j'avais
beau tourner autour d'elle, je recevais de tous les cts sa fleur et
son sourire. Je passe sur d'autres bustes plus rbarbatifs, engoncs
dans de hauts cols et des foulards comme on en voit aux gens enrhums,
et j'arrive aux deux tableaux qui occupaient la place d'honneur 
droite et  gauche de la chemine: l'un portait l'habit bleu  galon
d'argent, le gilet carlate, la culotte blanche et le tricorne noir
des gardes-franaises, l'autre le bonnet  poil et la capote bleue
boutons dors et passepoils rouges aux manches et au col de grenadier
de la vieille garde. Le soldat du roi et le soldat de l'empereur se
faisaient pendant. Tous deux avaient bien servi la France,  en croire
leurs dcorations. Mon pre, avec orgueil, m'avait racont leurs
exploits et rvl leur grade. Je ne les regardais pas sans une
certaine crainte rvrencielle. Ils n'taient pas beaux, ayant plus
d'os que de chair et des traits taills  la diable. Mais je n'aurais
pas os les dclarer vilains. Leurs yeux se fixaient sur moi
lourdement et m'inspiraient de la gne. Ils me reprochaient de n'avoir
pas encore remport de victoires extraordinaires comme le grenadier 
la Moskova, ou tout au moins subi d'hroques dfaites comme le garde-
franaise  Malplaquet. Longtemps, je n'ai su que ces deux noms de
batailles. Et je rougissais des sabres de bois de Tem Bossette et des
chalas que j'enfourchais. Je comprenais que mes chevauches dans le
jardin, ce n'tait pas srieux, ce n'tait pas vrai. Ces deux
portraits redoutables, tantt m'exaltaient d'orgueil et tantt
m'accablaient de leur importance. Un jour que je les considrais sans
plaisir, mon grand-pre s'approcha de moi et me jeta ngligemment avec
son petit rire sec et sa moue la plus impertinente:

--Peuh! ce n'est que de la mauvaise peinture.

Il est dangereux d'apprendre trop tt l'esthtique aux enfants. Je me
rjouis que ce ft de la mauvaise peinture. Du coup, le soldat du roi
avec son tricorne et le soldat de l'Empire sous son bonnet  poil
perdirent tout prestige. Leur biographie ne me fut plus rien. J'tais
libr de cette servitude  quoi oblige l'admiration. Je reprenais
l'avantage sur ce pass qui tait mal peint et je pouvais mesurer avec
insolence la galerie des anctres.

Un jour il fut question de les exiler au galetas. Grand-pre dsirait
les remplacer par des gravures.

--Elles sont du dix-huitime sicle, expliquait-il pour mieux
convaincre.

Il formula sa proposition avec simplicit et politesse, comme la chose
la plus naturelle du monde. Mais tante Dine poussa des cris indigns,
et mon pre dploya cette calme autorit qui brisait toute rsistance.
Grand-pre n'insista pas; il n'insistait jamais. Cependant je le
comprenais, puisque c'tait de la mauvaise peinture.

Le gouvernement de mon grand-pre tait irrgulier et indiffrent.
Autant dire qu'il n'y en avait pas. Quand je lus dans mon manuel
d'histoire, ou dans celui de mes frres ans, le chapitre consacr
aux rois fainants, je pensai immdiatement  mon grand-pre. Il ne
tenait point du tout  ses prrogatives. Cependant il s'appelait
Auguste. Je le savais parce que ma grand'tante Bernardine; celle que
nous dsignions sous le nom de tante Dine et qui tait sa soeur,
l'appelait ainsi le plus rarement possible, car son prnom l'agaait.

--Oui, dclara-t-il un jour, on m'a appel Auguste, je ne sais fichtre
pas pourquoi. C'est encore un coup des anctres. On vous colle pour le
restant de vos jours une tiquette ridicule.

Bien que de taille moyenne, il donnait au premier abord une impression
de grandeur,  cause de sa belle tte dont il ne tirait point vanit
et qu'il portait avec nonchalance. Son nez fin se busquait lgrement.
Ses cheveux blancs, qu'il n'et jamais fait tailler sans les brusques
interventions de tante Dine, bouclaient un peu, et sans cesse il
plongeait les mains dans sa longue barbe annele, pareille  celle de
l'empereur Charlemagne sur les images, par crainte des grains de tabac
qu'elle pouvait recler, car il fumait et prisait. De plus prs, cette
impression de prophte s'attnuait, se volatilisait. Il regardait trop
souvent  terre, ou levait sur vous des yeux vagues qui ne
consentaient pas  vous voir. On sentait qu'on n'existait pas pour
lui, et rien n'est plus vexant. Il ne se souciait de rien, ni de
personne; ses vtements lui tenaient au corps par la grce de Dieu et
de tante Dine. Que leur coupe ft bonne ou mauvaise, il n'en a jamais
rien su. Volontiers, il et attendu, pour en changer, qu'ils le
quittassent les premiers. Leur usure le mettait  l'aise. Il a
toujours ignor, je pense, l'usage des bretelles, et celui des
cravates lui paraissait une concession misrable  la mode. Il
dtestait tout ce qui le gnait et se serait accommod pour la journe
entire d'une robe de chambre verte et d'un bonnet grec en velours
noir dont il se trouvait bien et qu'il lui arriva d'apporter au
djeuner de midi. Quand nous le voyons apparatre dans cet
accoutrement, mes frres et moi, nous touffions nos rires qu'un
regard de mon pre suspendait, mais ce regard mme contenait un blme
pour la fameuse robe de chambre.

On avait beaucoup de peine  obtenir son exactitude aux repas.

--Eh! dclarait-il avec bonhomie, on mange quand on a faim. Cette
rglementation est absurde.

--Cependant, objectait mon pre qui, visiblement, n'tait pas content
et qui essayait de parler avec douceur, --mais de la douceur de mon
pre se dgageait encore une impression d'autorit, --il faut de
l'ordre dans une maison.

--L'ordre, l'ordre, oh! oh!

Il fallait entendre ces _oh! oh!_ discrets, sourds, lancs  la
cantonade, qui atteignaient toute la rgularit tablie, et
qu'accompagnait un petit rire sec. Ce petit rire plaait immdiatement
grand-pre au-dessus de ses interlocuteurs. Je n'ai rien rencontr,
dans les expressions humaines, de plus inquitant, de plus moqueur, de
plus ironique que ce petit rire. Il vous donnait aussitt l'ide que
vous tiez une bte. Il me faisait l'effet de ces scateurs bien
tranchants avec lesquels on lague les rosiers: ric, rac, les fleurs
tombent; ric, rac, il n'y a plus rien. Or grand-pre en faisait
l'injure, involontaire sans doute,  tout le monde.

Sa prsidence  table tait honorifique et non effective. Non
seulement il ne dirigeait pas la conversation, mais il ne la suivait
que par hasard et quand a lui chantait. Du reste, il ne s'occupait de
rien. Se promenait-il dans le jardin, poussait-il jusqu' la vigne,
Tem, Mimi et Pendu runis ne parvenaient pas  obtenir de lui une
indication. Il esquissait un geste vague qui signifiait: Laissez-
moi en repos. Le trio n'insistait pas outre mesure, car ce silence le
favorisait et les choses n'en marchaient pas mieux.

Une autre supriorit qu'il avait, outre son rire, c'tait son violon.
Ne figurait-il pas dans la galerie des portraits, tout jeune et tout
fris, avec une guitare dans les mains?

--De ma vie, je n'ai pinc de cette affreuse machine, protesta-t-il un
jour. Mais un Italien de passage a prouv le besoin de me
barbouiller.

--Tu tais si joli, proclama tante Dine. L'artiste fut enthousiasm.

--Oh! l'artiste!

Il passait de longues heures dans sa chambre  jouer de son
instrument, mais demeurait plus longtemps encore  l'examiner avec
amour,  le palper,  tendre ou  dtendre les cordes,  frotter
l'archet avec la colophane. Ainsi les faucheurs dans les champs
passent plus de temps  affter leurs faux qu' faucher; ils peuvent
taper dessus avec un caillou indfiniment.

Quand il jouait, il exigeait qu'on s'en allt. Il jouait pour lui
seul, et un peu toujours les mmes airs, car je l'coutais de la
porte, assez souvent, et plus tard j'ai reconnu dans le _Freischtz_
et dans _Euryanthe_, dans _la Flte enchante_ et le _Mariage de
Figaro_, des passages qu'il affectionnait. Les rythmes clairs de
Mozart prenaient la forme de cette joie de respirer que l'on gote
sans le savoir dans l'enfance, comme une eau limpide se soumet aux
contours d'une vase; mais Weber me donnait le dsir imprcis de
choses que je ne pouvais dfinir: j'tais au choeur d'une fort dont
les alles se perdaient. C'tait une heureuse initiation.

Cependant tous les morceaux n'avaient pas ce mrite. Comment l'aurais-
je su? Tout est bon  une sensibilit qui s'lance. Je ne puis
aujourd'hui encore entendre l'ouverture de _Pote et Paysan_ sans tre
secou d'motion. Un soir,  Lucerne, au bord du lac, le plus banal
des orchestres dans le plus banal des htels prluda  cette
ouverture. Autour de moi les convives en smoking et en robe dcollete
continuaient de causer et de rire, comme s'ils ne s'apercevaient de
rien, comme s'ils taient sourds. Alors je sentis que j'tais seul, et
mon coeur se fondit, et je crus que j'allais pleurer. L'orchestre ne
jouait pas pour le public, il ne s'adressait qu' moi. Ce n'tait plus
l'art mdiocre du compositeur autrichien, c'tait le souvenir de mon
entre enfantine dans l'empire mystrieux des sons et des rves, dans
la fort dont les alles se perdent.

A la mme poque le chant d'un de mes camarades, au collge, acheva de
me bouleverser. Ce fut  une crmonie de premire communion. Je
n'tais pas encore admis  la Table Sainte et j'avais tout le loisir
de l'couter. Il chanta cette mlodie de Gounod: _le Ciel a visit la
terre_, et c'tait vrai que le ciel me visitait, m'envahissait,
m'emportait. Tout mon tre vibrant faisait partie de ce chant. La voix
montait, montait, et bien sr elle allait se briser. Elle n'tait pas
assez forte pour rsister  des notes aussi puissantes et qui
remplissaient toute la chapelle. Elle tait pareille  ces jets d'eau
si minces que le vent les coupe et qu'on ne les voit plus retomber.
Elle s'est brise en effet  l'ge de l'adolescence; la mort a pris
mon camarade  seize ans.

Il y avait aussi une bote  musique que mon pre m'avait apporte de
Milan o il avait t appel en consultation. Quand la vis se
dclenchait, il en sortait de frles notes fles, voiles, un peu
tremblantes, et une petite danseuse tournait sur le couvercle. Elle
posait gravement et en cadence ses pieds pointus, comme si elle
accomplissait un rite sacr. Cela composait un spectacle doux et
triste. Combien je fus dsenchant, plus tard, quand je constatai la
frivolit des danseuses au bal o je cherchais cette tendre douceur et
cette chre tristesse!

Les rois fainants, dans mon abrg d'histoire, taient accompagns
des maires du palais qui, de simples officiers d'abord chargs du
gouvernement intrieur, devinrent premiers ministres et les matres
mmes de leur matre. Au collge, on nous citait avec loge Ppin
d'Hristal et Ppin le Bref qui fut le pre de Charlemagne. Grand-pre
n'tant pas un roi trs srieux, je m'attendais  ce que mon pre
s'empart du pouvoir. Mais pourquoi tmoignait-il tant de respect 
grand-pre, au lieu de le dpossder? L'histoire m'enseignait une
attitude diffrente. Grand-pre, c'tait, pour les fermiers, ouvriers
et gens de service, _Monsieur_ tout court, ou _Monsieur Rambert_, et
pre, c'tait _Monsieur Michel_. Il ne serait venu  l'ide de
personne d'appeler Monsieur, de consulter Monsieur, de demander un
ordre  Monsieur. C'est Monsieur qui aurait protest: --Qu'est-ce que
vous me voulez encore? Laissez-moi tranquille. Je n'ai pas le temps
(je n'ai jamais su pourquoi il n'avait pas le temps). Adressez- vous 
Monsieur Michel... Lui-mme, ainsi, donnait l'exemple. J'en avais
conclu, comme tout le monde, qu'il n'tait bon  rien. Et de temps 
autre, sans qu'on st pourquoi, ne rclamait-il pas contre l'oubli o
l'on le mettait des affaires du palais, je veux dire de la maison?
Tandis que ds qu'il s'agissait d'une dtermination grave, d'un ordre
important, on entendait de tous cts ce cri de ralliement: --O est
Monsieur Michel? Appelez Monsieur Michel...

J'ai parl du pas de mon pre. Il y avait aussi sa voix. Elle sonnait,
secouait, ragaillardissait. Il ne l'levait jamais et il savait que
c'tait inutile. Elle ouvrait les portes, pntrait jusqu'aux chambres
les plus retires, et en mme temps versait aux coeurs une force
nouvelle comme en donne un bon verre de vin rouge,  ce que prtendent
les gens qui s'y connaissent. Quand il arrivait en retard pour le
dner  cause de tous les clients qui se pendaient aprs lui, on
n'avait pas besoin d'agiter la cloche. De l'antichambre il proclamait
comme un dit:

--A table!

Et les habitants disperss se rassemblaient en hte.

--Quelle voix! protestait grand-pre qui sursautait.

Je ne puis lire des phrases comme celles-ci qui reviennent, plus ou
moins, dans tous les manuels d'histoire, sauf dans ceux d'aujourd'hui
o les batailles sont escamotes comme si elles se gagnaient toutes
seules: --_A la voix de leur chef, les soldats s'lancrent 
l'assaut... A la voix de leur gnral, les troupes se reformrent_...
sans entendre cette voix de mon pre dont toute la maison vibrait. Tem
Bossette, qui en avait une peur effroyable, l'entendait du fond de la
vigne. Le pas annonait la prsence, mais la voix ordonnait. Cependant
les ouvriers ne dpendaient pas de mon pre; mais pour eux, mais pour
tous, il tait le chef. Tout, chez lui, contribuait  donner cette
impression la taille, le visage aux traits droits, barr d'une
moustache dure et courte, les yeux perants dont on ne supportait pas
volontiers le regard. De sa personne se dgageait une sorte de
fascination. Tante Dine, qui avait le sens populaire, l'exprimait rien
qu'en disant: _Mon neveu_. Elle en clatait d'orgueil. Le grenadier
du salon ne devait pas arrondir autrement la bouche pour parler de
l'Empereur. A cette fascination je n'avais pas chapp, et mme dans
ma rvolte je ne cessai pas de lui rendre un culte secret. Mais
l'esprit de libert nous porte  contredire nos plus srs instincts
sous prtexte d'affranchissement.

Ne croyez pas qu'il ft svre avec nous. Il ne tirait sur la bride
que si nous prenions une fausse direction. Seulement, je n'ai jamais
rencontr chez personne une telle aptitude  commander. Malgr sa
profession absorbante, il trouvait le loisir de s'occuper de nos
tudes et de nos jeux, et mme il les largissait par les rcits
d'pope qu'il nous faisait avec un art accompli. Ma mmoire les a ds
lors retenus pour toujours. On voyait bien qu'il honorait les
portraits de famille. Il nous transmettait oralement le pass des
anctres, mais je ne pouvais oublier que ce n'tait que de la mauvaise
peinture. Quand nous nous sentions observs par lui, nous devinions
qu'il y avait dans cet enveloppement de notre faiblesse par sa force
autre chose que de la tendresse et peut-tre de la fiert, mais quoi?
Je sais maintenant qu'il cherchait sur nous les signes de notre
avenir. Son amour de la dure ne se contentait pas de l'anciennet de
sa race, il voulait suivre celle-ci jusque dans l'obscur travail du
temps et consolider son destin. Notre bonheur mme lui tait moins
cher que la soumission de notre volont  la tche commune. Ce que
contient le regard paternel, l'enfant sait bien que c'est son image,
et cette certitude lui suffit.

Il nous enseigna tout petits le respect de ce qu'il appelait dj
notre vocation. Nous en comprimes ds lors l'importance. Ma soeur
Mlanie qui tait l'ane de tous, mes frres Bernard et Etienne
avaient de trs bonne heure annoncs leur choix qui tait l'arme pour
Bernard, et les missions pour les deux autres. Il ne songeait pas 
les contrarier, bien qu'il dt renoncer peut-tre  d'autres vues
qu'il avait sur eux. La rieuse Louise se marierait; ce n'tait pas
press. Quant  Nicole et  Jacques, ils taient tout de mme trop
minuscules pour qu'on s'occupt de leur avenir.

--Et toi? m'avait demand mon pre.

Comme je n'avais rien trouv  rpondre, il avait exprim tout haut
son dsir:

--Tu nous resteras.

Ainsi tait-il admis que je resterais pour garder la maison. Ce rle,
que j'estimais peu sduisant, ne m'emballait pas, tandis que les
autres taient pars de la posie du dpart. Je ne confirmais ni
n'infirmais l'opinion qu'on se faisait de mon sort. Mais j'prouvais
une folle envie de me soustraire  ces arrangements,  ce pouvoir qui
me dominait. De sournois dsirs de rbellion germaient en moi contre
cela mme que j'aimais. Ils lveraient plus tard, sous une influence
imprvue.

Je devrais maintenant parler de la reine. N'est-ce pas son tour?... En
vrit je ne le puis et il ne faut pas me le demander. L'ombre que je
cherche en rentrant, derrire la fentre, et dont notre absence
suffisait provoquer l'inquitude... oui, je consens encore  l'voquer
ainsi. C'est bien elle, mais lointaine et cache. Si je veux
m'approcher, je ne trouve plus mes mots.

Avez-vous remarqu, aux beaux jours d't, la bue bleue qui flotte
sur les pentes? Elle permet de mieux fixer les claires beauts de la
terre. Si je pouvais poser ce voile transparent sur le visage
maternel, il me semble que j'oserais mieux dire sa suavit et la
limpidit des yeux qui ne pouvaient croire au mal. Quelle force
inconnue reclait donc cette douceur? Mon grand-pre, qui se gardait
de toute influence rien que par son petit rire si vexant, et qui mme
devant son fils ne perdait pas ce moyen de dfense, l'abandonnait
habituellement devant ma mre. Et mon pre, dont l'autorit semblait
inbranlable et infaillible, se tournait vers elle comme s'il lui
reconnaissait une puissance mystrieuse.

Cette puissance, je le sais maintenant, c'tait Dieu qui habitait en
elle, soit qu'elle ft alle Le chercher  la premire messe avant que
personne ft rveill, soit qu'elle Lui offrt ses travaux quotidiens
dans la maison...

Mes frres et soeurs et moi, nous composions le peuple. Dans tout
royaume il faut un peuple. Il est vrai que, dans la plupart des
maisons d'aujourd'hui, on cherche o le peuple a pass. Le roi et la
reine, tristes comme des saules pleureurs, se regardent vieillir avec
ennui. Ils n'ont rien  gouverner et ils n'emporteront pas leur
couronne. Chez nous, le peuple tait nombreux et bruyant. Si vous
savez compter, vous n'ignorez dj plus que nous tions sept, de
Mlanie qui me devanait de sept ans jusqu' Jacques le dernier qui me
suivait  six ans de distance.

Tout ce bataillon, avant d'tre conduit  la manoeuvre, recevait une
premire inspection de tante Dine qui tait prpose aux revues de
dtail.

Elle tait d'une activit que les annes ne ralentissaient pas et que
les servantes, sauf Mariette, exploitaient sans vergogne toujours
allant et venant, de la cave au galetas, par les escaliers, car elle
oubliait la moiti des travaux qu'elle comptait entreprendre, ou
suspendait brusquement ceux qu'elle avait entrepris, commenant un
nettoyage, l'abandonnant pour chasser la poussire d'un meuble, menant
la guerre contre les toiles d'araignes au moyen d'une tte de loup,
sorte de brosse fixe au bout d'une perche, ou bondissant sur l'un de
nous qui avait cri. Elle nous a bercs, lavs, habills, pouponns,
pomponns, gards, amuss, occups, soigns, caresss tous les sept,
et mme un huitime qui est mort sans que je l'aie connu.

Encore conviendrait-il d'ajouter  ce chiffre imposant mon grand-pre
 qui elle pargnait tout souci. Il n'tait pas exigeant pourvu qu'il
et immdiatement sous la main ce qu'il dsirait, il ne rclamait rien
 personne. Et il fallait respecter le dsordre de sa chambre qu'il
entretenait scrupuleusement, prtendant qu'on ne retrouve pas ce qui
est rang. Il se laissait dorloter avec ngligence et n'y prtait pas
d'attention, sauf quand on l'agaait par quelque exagration de soins.

Pour notre ducation et notre instruction, pour la direction morale,
tante Dine se mettait, malgr la diffrence d'ge,  la dvotion de ma
mre, pour qui elle professait un attachement, une admiration sans
bornes. Jusque dans la vieillesse, elle n'accepta que des fonctions
subalternes. Quand elle avait dclar: Valentine veut ceci,
Valentine a dit cela (Valentine, c'tait ma mre), il n'y avait pas 
discuter. Elle obissait  la lettre sans mme chercher  pntrer
l'esprit. Aucune de ses penses ne lui restait pour elle-mme elle les
distribuait aux autres sans exception. A la gronderie elle n'entendait
rien et baissait la tte quand nous recevions une rprimande, en
manire de protestation contre la duret du pouvoir. Non seulement
elle ne nous dnonait pas, mais elle trouvait  nos pires fautes des
excuses inattendues, et si merveilleuses qu'elles dsarmaient
quelquefois, rien que par l'tonnement qu'elles provoquaient.

--Cet enfant a pris des poires.

--C'tait pour soulager l'arbre qui ne pouvait plus les porter.

--Cet enfant mange salement. Il a mis les mains dans son assiette
d'pinards.

--C'est dans la joie de voir de la verdure.

Nos tudes ne l'intressaient pas. Mais elle avait cette culture de
l'me qui communique  l'esprit sa fleur de dlicatesse. On en savait
toujours assez si l'on tait honnte et bon catholique. Et mme elle
estimait qu'on remplissait de trop bonne heure notre cervelle, et d'un
tas de sciences inutiles. L'histoire des paens ne lui disait rien qui
vaille, et pour l'arithmtique, elle n'avait jamais su compter. En
revanche, notre sant, notre propret, notre gaiet, taient son
affaire. Elle chantait pour nous endormir, elle chantait pour nous
distraire, elle chantait pour nous faire marcher. Ses chansons
tintinnabulent dans mes souvenirs. Il y avait une berceuse o nous
devenions tour  tour gnral, cardinal, empereur, et dont le refrain
tait destin  nous inspirer de la patience par un avenir si
reluisant:

En attendant, sur mes genoux, Beau chrubin, endormez-vous.

Mais le beau chrubin ne se pressait pas de s'endormir.

Il y avait aussi le _Nid charmant_ que de _mchants petits lutins  la
mine veille_ voulaient dtruire et qu'il fallait respecter, car

C'est l'espoir du printemps, C'est l'amour d'une mre.

Ou bien c'tait Silvio Pellico prisonnier qui, d'une voix perante,
rclamait sa brise d'Italie. Un de mes premiers jeux fut l'vasion de
Silvio Pellico, mais je ne savais pas qui c'tait. Mes chansons
prfres taient peut-tre _l'Etang_ et _Venise_. Je les nomme ainsi,
faute d'en savoir davantage. _L'Etang_ racontait un effroyable drame
de noyade:

Petits enfants, n'approchez pas, Quand vous courez par la valle, Du
grand tang qu'on voit l-bas, Qu'on voit l-bas sous la feuille.

coutez ce qu'il arriva D'un enfant blond qui s'esquiva Des bras de sa
m---re.

L'enfant blond poursuivait une libellule et la _demoiselle aux ailes
d'or_ l'entranait dans l'eau froide. a lui apprenait  s'esquiver
des bras maternels. Quant  _Venise_, j'en ai retenu pareillement les
premiers vers, y compris leur faute de franais:

Si Dieu favorise Ma noble entreprise J'irai-z- Venise Couler
d'heureux jours.

Est-ce la magie de ce nom de ville inconnue ou la mlancolie de la
ritournelle: je n'imaginais pas de plus beau voyage que de s'en aller
dans cette Venise dont on m'avait montr les gondoles au stroscope.
J'ai longtemps hsit, crainte d'une dconvenue,  raliser ce projet
qui me venait d'une si lointaine musique, une de ces musiques que nous
continuons d'entendre en nous bien aprs les jours d'enfance. Faut-il
que ce soit l'une des plus sres gardiennes du foyer qui, par l'effet
d'une simple romance chante pour nous calmer, soit la premire  nous
enflammer la cervelle? Et quand, plus tard, j'ai vu enfin la cit aux
rues mouvantes et aux palais roses, je l'ai aborde avec respect, me
souvenant que cette visite reprsentait une _noble entreprise_, comme
si, dj, la puissance de son charme tait contenue tout entire par
avance dans la nave berceuse de tante Dine.

De ses innombrables chansons, quelques-unes, je le crois, taient de
son invention. Ou, du moins, faute de se souvenir exactement de leur
texte, je suppose qu'elle les recomposait  sa manire. Certain _Pre
Grgoire_, notamment, mi-parl, mi-chant, ne saurait figurer dans
aucun recueil. Une charmante vieille dame  qui j'en faisais part un
jour m'assura que le pre Grgoire existait aussi dans le Berry, du
ct de la Chtre, sous le nom de pre Christophe. C'est dj de la
prose rythme, et cela se dclame sur un ton de mlope qui clate
brusquement aux finales. Toute une petite comdie de la vanit y tient
en quelques phrases. Jugez plutt, car je vais essayer de citer de
mmoire.

_Le pre Grgoire est sorti de chez lui ce matin_. Jusque-l rien que
de naturel: le pre Grgoire va se promener, c'est son droit, mais
attendez le dtail qui caractrisera cette sortie: _Un beau bouquet
de coquelicots  son chapeau_. Il faut enfler la voix sur les
coquelicots. Cette fleur des champs devient un symbole de faste et
d'ostentation. Ah! eh! le pre Grgoire n'est plus l'honnte homme qui
va respirer l'air de la campagne, c'est un vieux beau qui fait
fantaisie: il parade, il piaffe, il caracole, il entend qu'on le
regarde et qu'on l'admire. Mais vous serez puni, pre Grgoire; un
mauvais destin vous guette! _Chemin faisant, son chien se prit de
querelle avec le mien_. On donne cette nouvelle simplement. Elle
semble au premier abord de mince importance. Fcheuse affaire
cependant: une bataille de chiens dans une petite ville, --comment!
vous ne le savez pas? vous n'avez donc jamais vcu en province? -- une
bataille de chiens prsente une gravit exceptionnelle. Les matres
interviennent, ils prennent parti, et le vaincu jure que a ne se
passera pas de la sorte! Des familles se sont brouilles pour des
batailles de chiens. Quelle est l'origine de la haine des Capulets et
des Montaigus? peut-tre une bataille de chiens. Et prcisment notre
pre Grgoire veut intervenir: son chien a le dessous, il est roul
dans la poussire comme une quenelle dans la farine. _Le pre
Grgoire, voulant les sparer, tomba le nez dans le corttin_. Il s'est
prcipit, la canne haute, son pied a gliss, et le voil par terre,
en triste posture, surtout le nez, car il n'a pas eu de chance dans
l'emplacement de sa chute. Ici, il convient de prendre un ton
lamentable, l'apostrophe qui suit doit revtir une ampleur de
dsolation infinie: _Pauvre pre Grgoire!_ Un point de suspension.
On le plaint, car sa msaventure est grande. Mais la plainte devient
tout  coup ironique et c'est l'orgueil qu'elle vise: _voil son
bouquet de coquelicots bien loin de son chapeau_. Les insignes de sa
vanit sont souills. Il peut rentrer chez lui se laver et se brosser.
Il ne rapportera pas les coquelicots. Sans les coquelicots, rien ne
lui serait arriv.

J'attribue le _Pre Grgoire_  tante Dine  cause de la fertilit de
son imagination qui chaque jour lui fournissait de nouveaux contes
pour notre enchantement. Les grandes personnes ne sont pas volontiers
de plain-pied avec les enfants. Elles veulent trop se baisser. Tante
Dine trouvait d'instinct ce qui nous convenait. Ses histoires nous
tenaient haletants. Quand je cherche  les arracher au pass pour m'en
faire honneur, elles s'enfuient avec des sourires: Non, non, me
disent-elles (car je les approche de tout prs, mais nous sommes de
chaque ct d'un grand trou qui est profond s'il n'est pas bien large
et qui est la fosse commune de toutes mes annes coules),  quoi bon
? tu ne saurais pas te servir de nous. Regarde: nous avons pris la
couleur du temps; comment la dcrirais-tu?

Lorsque le grand-pre nous surprenait assis en rond autour de notre
conteuse, il secouait la tte en signe de dsapprobation.

--Balivernes, murmurait-il, balivernes! On doit la vrit aux enfants.

Nous demandions  tante Dine ce que c'taient que des balivernes.

--C'est, nous expliquait-elle par manire de vengeance, quand on joue
du violon.

Entre ses chants et le violon de grand-pre, c'tait quelquefois un
vacarme assourdissant.

Tante Dine possdait une autre facult merveilleuse: celle de crer
des mots. Je vous ai cit _Carabosser_, mais elle en inventait par
centaines, et si bien adapts aux objets qu'on les comprenait
aussitt. Je ne puis davantage les transcrire. Transcrits, ils perdent
leur valeur. Ou bien je ne sais pas les orthographier: la langue
parle n'est pas la langue crite, et cette langue image avait la
verdeur et la saveur populaires. Tante Dine employait aussi des mots
rares --o diable les avait-elle dcouverts? car elle lisait peu --
qui taient singuliers et sonores tout comme s'ils lui appartenaient
en propre, et que, plus tard, un peu surpris et bien amus, j'ai
relevs dans le dictionnaire o je ne les eusse pas cherchs. Ainsi,
pour abaisser ma superbe, elle me qualifia un jour d'_hospodar_, et un
autre, de _premier moutardier du pape_. J'ignorais que les hospodars
taient des tyrans de Valachie et que c'est avoir une haute opinion de
soi-mme que de se croire le premier moutardier du pape. Mais ces
titres inconnus dont elle m'affublait me reprsentaient un gros homme
habill de rouge, qui commandait avec de grands cris, et je ne voulais
pas lui tre compar.

Laissez-moi, chre grand'tante Bernardine, vous apostropher  la faon
du pauvre pre Grgoire. Si mon enfance fait dans mon souvenir un
grand tintamarre, comme si elle tait monte sur une de ces mules
toutes harnaches de grelots qui ne sauraient marcher sans musique et
qui, de loin, donnent l'impression d'un important convoi, je le dois 
vos histoires et  vos chansons. La voici qui s'avance joyeusement et
bruyamment ds que ma pense l'appelle, c'est--dire tous les jours. A
cause d'elle, je ne pourrai jamais me plaindre du sort. Je l'entends
avant de la voir, mais quand elle surgit au dtour du chemin qui vient
 moi du pass, elle porte dans ses bras toutes les fleurs du
printemps. Vous mritez bien que je vous en offre un bouquet, et mme
un bouquet de coquelicots, pour toutes vos romances qui s'ajoutaient 
vos soins et  vos prires. Car vous priiez tout fort, sur l'escalier
comme  l'glise, et mme quand vous brandissiez la tte de loup. Le
silence vous tait dsagrable. C'est pourquoi, chre tante Dine, je
le romps ce soir et vous parle...

Tante Dine menait une garde srieuse autour de la maison. Pour s'en
approcher, il fallait montrer patte blanche. Elle dsignait sous le
nom de _ils_ les ennemis invisibles qui taient censs nous investir.
Longtemps ces _ils_ mystrieux nous effrayrent. Nous les cherchions
autour de nous ds qu'elle en parlait. A force de ne pas les
rencontrer, nous finmes par en rire, sans savoir que ce rire nous
dsarmait et que plus tard nous devions les retrouver en chair et en
os. Sa partialit ne fut jamais en dfaut. Ds que la famille tait en
cause, elle exigeait qu'on lui adresst des louanges immdiates, sans
quoi elle se rebiffait, prte au combat. Quelqu'un ayant hasard un
blme anodin se vit toiser de pied en cap et, pour masquer sa dfaite,
voulut manier l'ironie.

--J'oubliais, dclara-t-il, que votre maison, c'est l'arche sainte.

--Et la vtre l'arche de No, rpliqua-t-elle du tac au tac, sachant
que son interlocuteur recevait toutes sortes de gens htroclites.

On ptrissait alors le pain  l'office, dans un ptrin quasi
sculaire, avant de le porter au four banal. Tante Dine, qui aimait
les gros ouvrages, surveillait cette opration et mme, volontiers, y
mettait les mains. Un jour que j'y assistais, au moment o la servante
allait mlanger la farine, l'eau et le levain, ma tante la secoua avec
vivacit.

--A quoi pensez-vous, ma fille?

--A ptrir, mademoiselle.

--Vous oubliez le signe de la croix.

Car, dans les bonnes maisons on n'omet pas le signe de la croix sur la
farine blanche qui va se changer en pain. A table, mon pre, avant
d'entamer la miche, ne manquait point de tracer une croix avec deux
entailles du couteau. Quand c'tait grand-pre qui remplissait
l'office de panetier, j'avais bien remarqu qu'il n'en faisait rien.

Ce fut l'un de mes premiers tonnements. Ds le dbut de la vie, je
compris l'importance des dissentiments religieux.

Grand-pre jouait de son violon quand il lui plaisait. Mais lui-mme
n'aimait pas  tre drang. Nous en fmes l'exprience. Ma soeur
Mlanie et mon frre Etienne, qui de leur premire communion
conservaient une pit ardente et mme un peu agressive, avaient
difi une petite chapelle dans une armoire de ce salon octogone que
nous appelions la salle de musique parce que, jadis, on y donnait des
concerts et qu'on y avait laiss un vieux piano  queue. Etienne et
Mlanie, c'tait dcid, quand ils seraient grands, vangliseraient
les sauvages, comme Bernard l'an serait officier et reprendrait
l'Alsace-Lorraine, et Louise la cadette, toujours gnreuse,
pouserait un fabricant de champagne, afin que nous puissions boire
librement de ce vin dor et vivant o nous n'avions jamais fait que
tremper nos lvres les jours de ftes de famille. Ainsi, l'avenir
s'organisait  merveille, sauf mon sort personnel qui demeurait
incertain. Mlanie tenait son nom de la petite bergre dauphinoise qui
jouissait alors d'une vogue considrable: on parlait  mots couverts
du secret de la Salette. Quelquefois je lui demandais si elle ne
demandait pas d'tre mange par les anthropophages dont ma gographie
illustre m'avait rvl l'existence. Loin de ralentir son zle, cette
affreuse perspective ne russissait qu' l'exalter. Etienne n'aspirait
pas moins violemment au martyre, bien qu'une msaventure lui ft
arrive au collge: ses camarades, admirant sa dvotion, avaient
compt qu'il accomplirait un miracle le jour de sa premire communion
et, le miracle n'ayant pas eu lieu, ils l'en avaient un peu mpris.

Je n'ai jamais su quelle sorte de vpres ou de complies nous disions
devant l'armoire. Les crmonies consistaient en cantiques vocifrs
en choeur. J'tais, malgr mon jeune ge, convi  ces manifestations
clricales. Ce jour-l nous dployions prcisment une nergie de
catchumnes. Mlanie surtout lanait perdument ses notes sur le
diapason le plus lev. Sa pit tait en raison du bruit qu'elle
faisait. La salle de musique tait malheureusement proche la chambre
du grand-pre. Tout  coup, au beau milieu de notre ferveur, la porte
s'ouvrit et grand-pre apparut. Il ne s'occupait jamais de nous, mais
quand nous entrions par hasard dans son rayon visuel, il nous traitait
avec bienveillance. Or, il semblait fort irrit: sa robe de chambre
dgrafe, son bonnet grec rejet en arrire, sa barbe en dsordre lui
donnaient un aspect terrible qui contrastait avec ses manires
habituelles. D'une voix aigre il nous interpella:

--Il n'y a pas moyen de reposer tranquillement dans cette maison!
Fermez-moi cette armoire, et tout de suite!

Nous avions troubl sa sieste, et son galit d'humeur s'en
ressentait. Aussitt nous fermmes l'armoire. Et nous connmes
d'avance l'horreur des dcrets et des lois d'exception. La dvotion de
Mlanie et d'Etienne en fut augmente, comme il arrive en temps de
perscution, mais la mienne, moins vive ou moins ancienne, je crains
qu'elle ne ft attidie.

Elle subit peu aprs une autre atteinte. La Fte-Dieu se clbrait
dans notre ville avec une pompe et un clat incomparables. On venait
de loin pour y assister. Qui nous rendra de si magnifiques, de si
imposants, de si nobles spectacles? On les a remplacs par des
runions de gymnastes ou de socits de secours mutuels dont la
vulgarit est navrante. Je plains les enfants d'aujourd'hui qui n'ont
jamais eu l'occasion de sentir, parmi les acclamations populaires et
dans l'motion gnrale, la prsence de Dieu.

La rivalit des reposoirs divisait les quartiers; chacun luttait pour
sa bonne renomme. On les composait avec de la mousse et des fleurs,
que l'on disposait en forme de croix de lis, d'hortensias, de
graniums ou de violettes, ou bien l'on combinait ingnieusement
d'autres dessins pieux plus compliqus. Pour eux l'on dpouillait
impitoyablement les jardins et les bois. Le plus beau tait lev sur
une terrasse plante de vieux arbres, qui dominait le lac.

Le matin, toutes les fentres guettaient le jour, imploraient le ciel
pour obtenir un temps favorable. Les rues taient bordes de sapins et
de mlzes que les paysans, la veille ou l'avant-veille, apportaient
de la montagne dans leurs chars  boeufs. Les rubans, jets d'un ct
 l'autre comme des cbles lgers au-dessus d'un fleuve, supportaient
des couronnes, de sorte que l'on circulait sous des centaines d'arcs
de triomphe improviss. Et de-ci, de-l, pour mieux orner sa faade,
chacun installait, sur une table recouverte d'une nappe immacule, des
images, des vases, des statues avec un luminaire, et disposait des
corbeilles de roses pour ravitailler le bataillon des anges. Dans les
plus pauvres ruelles, des bonnes femmes talaient au dehors tout ce
qu'elles avaient de prcieux et jusqu' des daguerrotypes de parents
ou des bonnets bien festonns, afin de mieux honorer le passage du
Saint-Sacrement. Ainsi la ville entire se parait comme une jeune
marie pour la crmonie nuptiale.

Devant l'glise on se rassemblait, les confrries en costumes avec
leurs bannires, les fanfares dont les cuivres frotts avec soin
reluisaient, les enfants des coles, celles des filles et celles des
garons dont les plus petits agitaient des oriflammes, et la
population masse derrire ces compagnies officielles qui taient
ranges en bon ordre. Alors sur le parvis s'avanait avec lenteur le
cortge sacr, tandis que sonnaient toutes les cloches  la vole:
anges aux ailes de papier d'argent, qui puisaient dans un petit panier
suspendu  leur cou les ptales de fleurs dont ils jonchaient le
parcours; sacristains et clercs aux soutanes rouges, brandissant 
tour de bras les encensoirs d'o montaient la fume bleue et l'odeur
poivre; prtres en surplis, chanoines en rochet d'hermine, et enfin
sous le dais couleur d'or ple ou de froment mr, surmont aux quatre
angles d'aigrettes de plumes blanches, et escort par quatre notables
en habit noir qui tenaient ses cordons, Monseigneur envelopp dans une
chasuble d'or et tenant sur sa poitrine le grand ostensoir d'or.

C'tait un instant solennel, et pourtant il y en avait un autre plus
impressionnant. Aprs avoir parcouru toute la ville, la procession
dfilait pour une dernire bndiction sur cette place qui forme
terrasse au-dessus du lac et que soutiennent les murs d'un ancien
chteau fort. Il tait prs de midi. Les rayons du soleil, tombant
d'aplomb sur l'eau du lac, s'en servaient comme d'un miroir pour
doubler leur lumire. Ils exaltaient toutes les couleurs et
principalement les ors o ils allumaient des tincelles. Autour du
reposoir s'taient groups les diffrents corps, tendards dploys.
Les soldats qui les encadraient --en ce temps-l, pour la dernire
fois, la troupe participait  la pompe religieuse --se rassemblrent,
et l'on entendit commander: _Genou, terre!_ A ce commandement, tout
le monde s'agenouilla, les officiers salurent de leurs pes nues et
les clairons sonnrent aux champs. Bien des vieilles femmes pleuraient
de bonheur en se prosternant, n'ayant plus besoin de rien voir pour
connatre que Dieu tait l. Cependant un des prtres, mont sur un
escabeau, retira l'ostensoir de sa niche fleurie et le remit 
Monseigneur, et l'auguste officiant, l'levant en l'air, traa au-
dessus des fidles le signe de la croix.

Le frisson qui m'agita  cette minute avait secou toute la foule.
C'tait un des de ces frissons collectifs qui rvlent  un peuple sa
foi commune.

Quand je rentrai dans mon uniforme de collgien, j'tais encore tout
vibrant. Ma mre m'attendait. Elle comprit ce que je venais
d'prouver, et je vis ses yeux se remplir de larmes tandis qu'elle
m'embrassait avec orgueil. Elle-mme, se sacrifiant, n'avait pas suivi
la crmonie, parce qu'il fallait garder la maison et la prparer pour
les invits que nous devions recevoir ce jour-l. Mais elle tait
alle s'agenouiller devant le portail, cache par les sapins, quand la
procession avait pass. A travers les branches je l'avais bien vue.
Elle avait joint, pour un court moment, la part de Marie  celle de
Marthe.

A son tour mon pre revint. Il avait chaud, il tait fatigu, car on
lui avait fait l'honneur de lui offrir un des cordons du dais, et bien
qu'il ft chauve, il tait rest dcouvert, au risque d'une
insolation.

--Chre femme! dit-il simplement.

Et il serra ma mre sur son coeur. Jamais, devant moi, il n'avait
montr sa tendresse, et c'est pourquoi j'en ai gard mmoire. Lui
aussi, un grand enthousiasme l'animait.

Puis ce fut grand-pre, tout souriant, tout pimpant, se redingote
boutonne de travers et son chapeau noir un peu de ct, mais,  part
ces dtails, d'un correction de tenue presque irrprochable.

--Eh bien! lui demanda ma mre avec une douceur triomphante, cette
fois vous y avez assist?

Il parat que les autres annes il s'en allait et ne reparaissait que
le soir. Je comprenais  mille nuances que sur le terrain religieux il
n'y avait pas, chez moi, une entente absolue et que d'ordinaire on
vitait ce sujet de discussion. Mon grand-pre ne put retenir son
petit rire impertinent que d'habitude il pargnait  ma mre:

--Superbe, superbe! On se serait cru  la fte du soleil. Les paens
n'auraient pas fait mieux.

Le visage de ma mre s'empourpra. Elle se pencha vers moi et m'envoya
au dehors sous un prtexte de commission. Au moment de sortir,
j'entendis la voix nette de mon pre:

--Je vous en prie, ne plaisantez pas sur ce chapitre devant les
enfants.

Et l'ironique voix rpondit:

--Mais je ne plaisante pas.

Dans la rue le reposoir le plus voisin gisait dj comme une carcasse
de feu d'artifice aprs qu'on l'a tir. Il n'en restait que les
chafaudages. En hte on avait remis la croix de fleurs, la mousse,
les candlabres, par crainte de la pluie, car le ciel se couvrait
brusquement, et aussi pour s'en aller dner. Mon enthousiasme tait
pareillement tomb sous une parole de doute.

A la fte de l'Epiphanie, chacun doit imiter les gestes du roi
d'occasion que la fve a dsign. S'il boit, on crie: Le roi boit! 
et l'on se prcipite sur son verre. Et si le roi se met  rire, tout
le monde rit aux clats. Un roi ne doit-il pas savoir quand il faut
rire et quand il faut garder son srieux?

III

LES ENNEMIS

Ce soir-l, c'tait un samedi...

Je ne saurais fixer la date exacte, mais ce ne pouvait tre qu'un
samedi, puisque je rencontrai devant le portail, en rentrant, Oui-oui
qui hochait la tte et la Zize Million qui vrifiait sur sa paume
ouverte le chiffre de sa rente.

Le samedi tait le jour des pauvres. D'habitude nous regardions,
l'abri d'une vitre, leur dfil, car tante Dine, qui tenait pour la
diffrence des classes, nous mettait prudemment  l'cart de leur
vermineux contact. La Zize ou la Louise tait une folle  qui l'on
versait rgulirement chaque semaine un modeste subside de cinquante
centimes qu'elle appelait sa rente. Sa folie ne diminuait pas ses
exigences: une nouvelle servante, mal informe, lui ayant fait grief
en ne lui octroyant que deux sous, reut dans la figure cette monnaie
insuffisante. La tte lui avait tourn en attendant un gros lot. Elle
ne parlait que de millions et le nom lui en tait rest.

Quant  Oui-oui, il devait ce sobriquet  son chef branlant dont il
soutenait le poids assez mal et qui remuait sans cesse de haut en bas
 la faon de ces animaux articuls qui sont l'ornement des bazars et
dont un marchand astucieux vante le mouvement pour augmenter leur
prix. Nous avions encouru sa colre, ma soeur Mlanie et moi, dans une
circonstance mmorable. Mlanie, ayant lu dans l'Evangile qu'un verre
d'eau donn  un pauvre nous serait rendu au centuple, s'avisa d'en
offrir un  Oui-oui. Elle voulut mme, dans sa bont, que je
participasse  son aumne. Je portais la carafe, prt  proposer une
seconde tourne. Mais il considra notre prsent comme une injure.
Grand-pre, quand il connut cette malheureuse tentative, acheva notre
droute:

--Offrir de l'eau  cet ivrogne! Plutt que d'en toucher, il prfre
ne pas se laver.

Et, devant nous, il tendit  Oui-oui un verre de vin rouge qui fut
englouti d'un trait, puis un second, puis un troisime. Toute la
bouteille y passa. Grand-pre, s'il recevait cent fois son offrande,
serait copieusement abreuv dans le royaume cleste.

Grand-pre, quand il croisait des mendiants au moment de sa promenade
quotidienne, rclamait qu'on leur distribut du pain et non pas de
l'argent.

--L'argent est immoral, dclarait-il. Partageons nos miches avec ces
braves gens.

Je ne comprenais pas pourquoi l'argent tait immoral. Cependant on
retrouvait, miett, devant la grille, au pied des colonnes de pierre,
tout le pain qu'on avait donn et que les pauvres avaient mpris.

Ce devait tre un samedi de juin. Il faisait grand jour encore, bien
qu'il ft plus de sept heures du soir quand je rentrai  la maison, et
au bord du jardin s'levait une motte de foin que Tem Bossette avait
d faucher, en prenant son temps. A peine marmonnai-je un: _Bonjour
Oui-oui, bonjour la Zize_, sans mme attendre la rponse. Je ne
refermai pas le portail qu'ils avaient laiss ouvert, et je me glissai
dans le corridor qui conduisait  la cuisine, car je m'tais attard,
au retour du collge, jouer avec des camarades dans un petit chemin
qu'on appelait _derrire les murs_, parce qu'il longeait des
proprits fermes comme des forteresses. Je ne blmais pas cette
farouche faon de se clore, bien que j'esse prfr ces barrires ou
ces haies qui permettent de satisfaire la curiosit et n'arrtent pas
brusquement le regard; mais grand-pre, quand il passait par l, ne
cachait pas son dgot:

--La terre est  tout le monde, et on la ligote comme si elle voulait
se sauver!

Il en parlait comme d'une personne vivante. Hors de chez nous,
j'aurais bien admis que rien ne ft clos. La terre ne m'appartenait-
elle pas?

_Derrire les murs_, nous organisions de grandes parties de billes au
beau milieu de la route, certains de n'tre pas drangs. Si quelque
char s'y engageait, le conducteur, arrt par nos protestations,
attendait patiemment que nous eussions fini, et parfois mme
s'intressait aux pripties du jeu, aprs quoi il continuait son
chemin. Personne, alors, n'tait press. Aujourd'hui, c'est le
boulevard de la Constitution, et il faut s'y garer des automobiles. Je
ne sais o s'en vont jouer les petits enfants d'aujourd'hui.

Ma hte ne provenait pas de la crainte d'tre grond pour mon retard.
J'tais sr qu'on n'y songerait mme point. Mais rien qu'en approchant
de la grille, j'avais retrouv l'inquitude particulire qui habitait
alors la maison, comme une invite crmonieuse dont la prsence
inspire de la gne  tout le monde. Les drames domestiques s'annoncent
longtemps  l'avance, par des signes comparables ceux de l'orage: une
atmosphre pnible, presque irrespirable, des pluies de larmes
intermittentes, le murmure lointain des rcriminations et des
plaintes. Or, il y avait de l'lectricit dans l'air. Ma mre, qui ne
manquait pas d'allumer sa chandelle bnite ds que le tonnerre
commenait de rouler, multipliait ses prires, et je voyais bien
qu'elle avait du souci, car ses yeux clairs ne savaient rien
dissimuler. Tante Dine promenait dans les escaliers une fbrile ardeur
guerrire. La colre qui l'chauffait lui communiquait des forces
invincibles, dont le Pendu s'merveillait et dont ptirent des
araignes qui pouvaient se croire hors d'atteinte et que dlogea sans
piti la tte de loup vengeresse. Elle adressait des menaces  des
ennemis invisibles. Ah! les misrables, ils connatraient  qui ils
avaient affaire! Les _Ils_ recevaient d'avance de vigoureuses racles.
Mon pre mme, d'habitude matre de lui, se montrait absorb. A table
il lui fallait rejeter la tte en arrire pour chasser les
proccupations qui le suivaient. Et plus d'une fois je l'aperus qui
s'entretenait  voix basse avec ma mre, en lui donnant lecture de
papiers bleus dont je ne comprenais pas les termes. On attendait un
vnement considrable, peut-tre un bulletin de victoire ou quelque
malheur, comme il arrive dans un pays quand les armes sont  la
frontire.

Seul, au milieu de ces conciliabules secrets, de ces angoisses
visibles, mon grand-pre gardait la plus parfaite indiffrence.
Evidemment l'vnement qui se prparait ne le concernait pas. Il
jouait du violon, il fumait sa pipe, il consultait son baromtre, il
inspectait le ciel, il prdisait le temps, comme s'il ne pouvait y
avoir de nouvelles plus importantes, et il allait se promener. Rien ne
changeait, rien ne pouvait changer que les nuages sur le soleil. Quant
aux choses de la terre, elles taient dnues de gravit. Une fois mon
pre tenta de lui demander avis ou de lui reprsenter le pril d'une
situation que je ne pouvais gure souponner. Son discours fut
suppliant, mouvant, pathtique, et plein d'un respect qui ne
russissait pas  en diminuer l'autorit. Etendu sur le plancher, je
n'en perdais rien, au lieu de lire mon livre de classe. Mais je ne
retenais que des mots qui peu  peu me remplissaient d'pouvante:
_Gestion irrgulire, responsabilit, hypothque, condamnation, ruine
totale, vente aux enchres_. Enfin je reus cette affreuse conclusion
comme un coup de canne sur la tte:

--Alors il nous faudra quitter la maison?

Quitter la maison! Grand-pre, je le vois encore, leva un peu le bras
d'un geste fatigu, comme s'il cartait une mouche, le laissa retomber
le long de son corps et rpliqua avec une grande douceur qui, tout
d'abord, me trompa sur ses intentions:

--Oh! moi, qu'on habite cette maison ou une autre, a m'est
compltement gal.

Puis, s'accompagnant de son ternel petit rire, il ajouta:

--Eh! eh! quand on est locataire, on rclame des rparations. Chez soi
on n'en fait jamais.

Ce fut  ce moment que mon pre m'aperut. Ses yeux taient si
terribles que j'eus peur et fus pris de la chair de poule. Il se
contenta de me dire, sans hausser la voix:

--Va-t'en d'ici, mon petit. Ce n'est pas ta place.

Je me sauvai, stupfait de cette mansutude qui contrastait si
trangement avec son regard. Maintenant j'y trouve un tmoignage du
prodigieux empire qu'il exerait sur lui-mme. Je m'lanai au jardin,
emportant, comme une bombe sous le bras, cette dclaration formidable
: _Qu'on habile une maison ou une autre..._ L'ide ne m'tait jamais
venue, ne me serait jamais venue, qu'on pt habiter une autre maison.
J'avais l'impression d'avoir assist  un sacrilge, et en mme temps
ce sacrilge s'acclimatait dans mon cerveau parce qu'il n'avait pas eu
de sanction immdiate, et qu'il s'tait accompli sans aucune solennit
comme un acte de rien du tout. Etait-il possible qu'une telle phrase
et t prononce  la cantonade, ngligemment et du bout des lvres?
Pour la premire fois mes notions de la vie taient bouleverses. Je
fis part de mon dsarroi  Tem Bossette qui ruminait appuy sur sa
pioche. Il me prta une oreille complaisante, mais en profita pour me
confier cette histoire personnelle:

--J'avais un fils  l'hpital. Quand j'ai vu qu'il allait mourir, je
l'ai pli dans une couverture et je suis parti avec mon paquet. Il a
pass chez nous.

Je ne saisissais pas l'actualit de son rcit qu'il me dbita
firement, comme s'il rappelait un trait d'hrosme. Puis il
condescendit  des explications:

--C'est votre procs qui les travaille.

Notre procs? Nous avions un procs? Je ne savais pas ce que c'tait,
et bien que j'eusse vergogne de mon ignorance, j'interrogeai le
vigneron:

--Qu'est-ce que c'est, un procs?

Il se gratta le nez, sans doute pour chercher une dfinition:

--C'est une affaire de justice. On gagne, on perd au petit bonheur.
Mais pour celui qui perd, c'est trs embtant. A cause des huissiers
qui entrent chez vous comme dans un moulin.

Les huissiers entreraient chez nous comme dans un moulin! Aussitt je
les imaginai sous la forme d'insectes gants, d'normes courtilires
qui pntraient dans le jardin par la brche du chtaignier et
s'avanaient en rangs serrs pour investir la maison. J'avais une peur
spciale des courtilires qui ont un corps long et gluant et deux
antennes sur la tte, et qui jouissent dans le monde agricole d'une
rputation dtestable: on leur attribue toutes sortes de mfaits,
elles ravagent des plates-bandes entires. J'en avais vu, prcisment,
qui franchissaient la brche et, devant leur invasion, les armes
fabriques par Tem Bossette n'avaient pas suffi  me rassurer:
j'avais tourn bride, si je puis dire, sur mon chalas.

--C'est la faute  Monsieur, acheva l'ouvrier qui en avait lourd sur
le coeur. Qu'est-ce que vous voulez? Il se fiche de tout, et quand on
se fiche de tout, a n'arrange rien. Heureusement il y a M. Michel.

Ainsi, d'un ct il y avait les courtilires et mon pre de l'autre.
Un combat terrible allait se livrer dont la maison serait l'enjeu. Et
pendant la bataille, grand-pre, indiffrent, regarderait en l'air,
selon son habitude, pour savoir d'o venait le vent. Jusqu'alors je
pensais qu'il ne jouait aucun rle,  la faon des rois fainants,
mais voil qu'il provoquait des catastrophes. D'un mot il fermait les
chapelles, supprimait les portraits des anctres, et surtout a lui
tait parfaitement gal d'habiter une maison ou une autre. Pourquoi
pas une de ces roulottes bourres de bohmiens bronzs comme j'en
avais vu passer devant la grille,  la grande peur de tante Dine, qui
nous faisait prcipitamment rentrer en recommandant de boucher toutes
les issues et de surveiller les lgumes et les fruits?

Je revenais tout endolori de cette conversation quand je me heurtai 
tante Dine, dont le Pendu qutait l'assistance pour quelque besogne
ardue qui rclamait du nerf et du muscle.

--Le procs? lui criai-je pour me soulager.

Elle s'arrta net dans sa marche:

--Qui t'a parl?

--Tem Bossette.

--Il faudra renvoyer cet individu. Batrix et Pachoux suffiront.

Elle ne se comptait pas elle-mme. Seule elle distribuait  Batrix
son vritable nom. Comprit-elle  mon accent ou  ma figure le drame
intrieur que je traversais? Elle me secoua en riant:

--Mon petit, quand ton pre est l, il n'y a jamais rien  craindre,
entends-tu?

Et je fus immdiatement consol.

Dj elle embotait le pas de l'ouvrier, avec, dans la main, un
peloton de ficelle rouge que Mariette, sans doute, avait refus de
confier  celui-ci. En s'loignant elle agitait la tte avec orgueil
comme un cheval qui encense, et je l'entendais qui _gongonnait_:

--Ah! bien, par exemple, il ne manquerait plus que a!

...Par quels signes, ce samedi soir, fus-je averti que le combat tait
livr et qu'on en attendait le rsultat? Dans la cuisine, Mariette
n'tait pas  son fourneau. Elle discutait violemment avec Philomne,
la femme de chambre, qui portait la soupire au risque d'en rpandre
le contenu, et avec mon vieil ami Tem, plus rouge encore que de
coutume, qui s'efforait de rassurer l'office en prophtisant:

--Mais non, mais non, a ira. D'abord, moi, je ne veux pas quitter le
jardin.

Ds qu'on m'aperut, le silence se fit et, reprenant bientt son sang-
froid, Mariette me gourmanda:

--Vous tes en retard, monsieur Franois. Le second coup de cloche est
sonn. Vous serez grond.

Et se tournant vers Philomne:

--Pourquoi restes-tu l, plante comme un poteau?

Nous fmes ainsi disperss. Je comptais bien rencontrer, dans le
vestibule qui prcdait la salle  manger, tante Dine qui arrivait
toujours  table la dernire, parce qu'elle dcouvrait, le long de
l'escalier, trente-six oprations  commencer ou terminer qui
l'obligeaient  remonter et redescendre indfiniment. Ma tactique
russit. Afin d'viter la gne d'un interrogatoire, je pris
l'offensive:

--Et le procs?

--Tais-toi: on attend la nouvelle.

--Quelle nouvelle?

--C'est aujourd'hui qu'on le juge  la Cour.

Elle avait prononc: la Cour, avec une inconsciente pompe. Et je
pensai  la cour de l'empereur Charlemagne que clbrait mon manuel
d'histoire. Un grand personnage, un roi avec une couronne d'or sur la
tte, et revtu d'une chasuble d'or comme Mgr l'vque  la
procession, s'occupait de notre affaire. C'tait impressionnant, mais
flatteur.

Je gagnai rapidement ma place, dans l'ombre de tante Dine. Mes frres
et soeurs, par esprit de solidarit, vitrent de signaler mon
arrive, de sorte que je pus avaler ma soupe sans tre remarqu.
D'ordinaire, ma mre venait dans la salle  manger avant nous, pour
servir le potage. La loquacit de Philomne avait empch cette
opration prliminaire, et j'en bnficiai. Mes parents, d'ailleurs,
ne prenaient pas la moindre attention  ma personne: j'en pouvais
conclure qu'il se passait quelque chose. Je mis les bouches doubles
et, mon assiette vide, je jetai sur l'assistance un regard circulaire.

A la place d'honneur, le roi rgnant, mon grand-pre, se penchait sur
la nappe afin de ne pas laisser tomber de la soupe sur sa barbe, et
cette prcaution l'absorbait visiblement tout entier. Je n'apprendrais
rien de lui, et pas davantage de mon pre qui, de l'un des angles,
commandait la table et dont le regard me fit baisser les yeux, car j'y
lus distinctement la connaissance de ma faute. Aprs avoir interrog
l'un ou l'autre de nous sur l'emploi de sa journe, il s'effora de
donner  la conversation un tour gnral. Mais il parlait presque
seul. Son calme, sa bonne humeur mme achevrent de me rendre la
confiance que deux ou trois cuilleres bien chaudes avaient dj
commenc de me communiquer. Tante Dine, qui ne pouvait rester inactive
pendant les intervalles du service, s'occupait  l'avance de battre la
salade dont elle conservait la spcialit, bien qu'il et t souvent
question de lui retirer cet office  cause du vinaigre qu'elle
rpandait sans mnagement. Tout en fatiguant les feuilles vertes, elle
baragouinait de vagues exorcismes contre les mauvais sorts. Ma soeur
Louise taquinait Etienne --le petit cur --qui tait distrait et  qui
on aurait pu repasser indfiniment le mme plat. Cependant Bernard et
Mlanie, les deux ans, levaient souvent les yeux dans la mme
direction que je suivis. Ils regardaient ma mre, et ma mre regardait
mon pre. De lui,  cette heure, semblait dpendre notre scurit.

On avait allum la suspension, mais il ne faisait pas encore nuit au
dehors. Seulement les arbres paraissaient se rapprocher, paissir
leurs branches, verser une ombre plus profonde. Par les fentres
ouvertes, le jardin nous envoyait, ple-mle, l'air frais, une odeur
de fleurs et des phalnes qui, attires par la lumire, s'en venaient
tourner dans l'abat-jour de la lampe. Je m'intressais  leur course,
par instants, plus attentivement qu' l'expression trop dconcertante
des visages.

Le repas touchait  son terme et dj l'on servait le dessert. J'avais
fini par croire qu'il n'arriverait rien du tout. Soudain Mariette se
prcipita dans la salle  manger, tenant  la main un tlgramme. Elle
n'avait pas pris la peine de le poser sur un plateau, elle ne l'avait
pas remis  la femme de chambre qui tait charge de la table. Tel
qu'elle l'avait reu du facteur, elle l'apportait en personne. Elle
aussi flairait quelque nouvelle d'importance et voulait sans dlai en
tre instruite.

--C'est pour M. Rambert, dit-elle.

Elle dpassa la place de mon grand-pre et traversa la pice dans
toute sa longueur, comme si elle accomplissait son devoir en allant
tendre le papier bleu  mon pre qui tait du ct des croises. Mon
pre le reut, mais il le tendit au destinataire vritable.

--Le voulez-vous?

--Oh! non, merci, refusa grand-pre avec son petit rire. Ouvre-le toi-
mme.

Nanmoins il jeta un coup d'oeil rapide et vif, que j'attrapai au
passage, sur le tlgramme. Son petit rire me rappela instantanment
une crcelle qu'on m'avait retire parce qu'elle importunait tout le
monde. Ce fut le dernier bruit. Il se fit un silence presque solennel,
si complet que j'entendais la dchirure du papier. Comment mon pre
pouvait-il l'ouvrir avec si peu d'impatience? Je m'imaginais l'ouvrant
 sa place crr... crrr... a y tait. Tous nos regards convergeaient
sur le travail prudent de ses deux mains, sauf ceux de grand-pre qui,
tout aussi paisiblement, dbarrassait de sa crote un morceau de
fromage et se complaisait dans cette tche mesquine. Mon pre sentit
notre anxit et voulut sans doute la secouer  tout hasard au lieu de
lire, il releva les yeux sur nous:

--Continuez de manger, dit-il. Ce n'est pas votre affaire.

Et se tournant vers la cuisinire qui tait reste penche derrire le
dossier de sa chaise en point d'interrogation:

--Vous pouvez aller, Mariette, je vous remercie.

Elle s'en fut, vexe, sans rien savoir, mais envoya bien vite
Philomne qui ne devait pas en apprendre davantage.

Mon pre lut enfin. Autant il s'tait montr lent dans les
prliminaires, autant il fut bref dans sa lecture. Il dut absorber le
texte d'un trait. Dj il mettait le tlgramme dans sa poche sans un
mot, sans mme un jeu des muscles. Puis il fit des yeux le tour de la
table, et sous son regard nous replongemes le nez dans notre assiette
:

--Allons, allons! les enfants! dclara-t-il presque gament. Le jour
dure encore. Dpchez-vous d'avaler votre dessert, et vous irez jouer
au jardin.

Il avait parl de son ton habituel qui ragaillardissait et commandait
ensemble. C'tait si simple que ma mre, un instant, en fut toute
rchauffe et illumine. Je le constatai en relevant la tte, mais ce
ne fut qu'un instant fugitif, comme ce retour de la lumire sur les
cimes aprs le coucher du soleil. Tout de suite la brume recouvrit le
visage maternel, et mme je surpris dans ses yeux deux gouttes d'eau
qui brillrent et disparurent sans tomber. Elle avait compris. Je
compris aprs elle et par elle. La mystrieuse Cour avait jug contre
nous. Le procs, le terrible procs tait perdu. Nous tions tous
consterns sans connatre au juste pourquoi, mais nous avions senti
passer sur nous le vent de la dfaite. Mon pre, cependant, ne
manifestait aucune gne, aucune tristesse, et mon grand-pre, aprs
son gruyre, trempait un biscuit dans son vin, ce qu'il aimait
particulirement  cause de ses dents qui taient mauvaises. Il
semblait n'avoir prt aucune attention  cette histoire de
tlgramme. L'assurance de l'un me stupfiait autant que le
dtachement de l'autre. Ils atteignaient au mme calme par des voies
diffrentes. Quant  tante Dine, elle mordait avec rage dans une pche
qui n'tait pas mre et craquait.

Nous quittmes la table pour gagner le jardin que la nuit envahissait
 pas de loup. Je tentai de demeurer en arrire, mais je fus entran
par ma soeur Mlanie; elle devinait que mes parents dsiraient causer
hors de notre prsence. Je ne pouvais prendre got  aucun jeu et je
fis bientt bande  part. Mon imagination bondissait sur un monceau de
ruines. _Ils_ nous chassaient de ta maison, comme l'ange avait expuls
Adam et Eve du paradis terrestre. _Ils_ entraient chez nous comme dans
un moulin. _Ils_ se partageaient nos trsors, comme avaient fait les
Grecs avec les dpouilles des Troyens. Qui, _ils_? Les _Ils_ de tante
Dine; je n'en savais pas davantage. Et dans cette catastrophe une
parole me revenait, incomprhensible, effroyable et cependant
obsdante: _Qu'on habite une maison ou une autre, qu'est-ce que a
peut bien faire?_ Ce propos de mon grand-pre me rvoltait et en mme
temps me stupfiait, m'attirait presque par son audace. Il me donnait
une sorte de vertige. Comment acceptait-on d'abandonner sa maison,
sans la dfendre jusqu' la limite de ses forces? Intrieurement je
criais aux armes. Et pour raliser ce qui se passait en moi, je saisis
une des pes fabriques par Tem Bossette, j'enfourchai mon chalas
favori et, malgr la brusque venue des tnbres qui teignaient les
dernires lueurs crpusculaires et que je redoutais beaucoup, je
montai au galop jusqu'au sommet du jardin, jusqu'au bois de
chtaigniers, jusqu' la brche. L'ombre de la nuit tait dj entre
par l, et aprs elle toutes les ombres. Elles rampaient, elles
grimpaient aux arbres, elles se tranaient par les chemins, elles
remplissaient les bosquets. Il y en avait une arme. C'taient les
courtilires, les courtilires gantes, c'taient les ennemis de la
maison. J'essayai bien de distribuer  droite et  gauche de grands
coups d'estoc. Mais je ne rencontrais rien, et c'tait pire. Alors,
dsesprment, je me sauvai. J'tais un vaincu.

Ce fut un soulagement pour moi d'entendre, en me rapprochant, la voix
de ma mre qui appelait:

--Franois! Franois!

Cet appel me sauva l'honneur; mon retour prcipit cessait d'tre une
fuite.

Ma chambre  coucher, dont les vastes proportions m'inquitaient, mais
que je partageais heureusement avec Etienne et Bernard, tait voisine
de la chambre maternelle. Je fus longtemps avant de m'endormir. Sous
la porte de communication, j'apercevais une raie de lumire. Cette
lumire dut briller trs tard, et j'entendais le son altern de deux
voix assourdies volontairement, celle de mon pre et celle de ma mre.
Le sort de la famille se dbattait  ct de moi avec calme.

IV

LE TRAIT

Quand on est enfant, on s'imagine que les vnements vont se
prcipiter les uns sur les autres comme les deux camps opposs dans
une partie de barres. Le lendemain, je m'attendais  des pripties
extraordinaires qui se traduiraient en premier lieu par un cong.
Srement on ne travaillait pas lorsque la maison tait menace. Je fus
tonn d'tre rveill  l'heure accoutume, alors que je pensais
rattraper le retard de mon sommeil, et conduit au collge trs
rgulirement. Etienne, distrait et d'ailleurs occup de ses prires,
n'avait rien remarqu. Mais Bernard, l'an, me parut manquer de son
entrain habituel; sans doute il me jugea trop petit pour me faire
part de sa tristesse. Et nous n'changemes en chemin aucune
confidence tous les trois.

Ce silence tait le commencement de l'oubli. Je me remis promptement
de l'alerte de la veille, et bientt, puisque nous continuions
d'habiter la maison, je crus  une retraite inopine de nos ennemis.

--_Ils_ n'oseront pas, avait dclar tante Dine.

Cependant,  quelques jours de l, je me trouvais dans la chambre de
ma mre quand elle reut la visite de sa couturire, une demoiselle
entre deux ges, avec des cheveux acajou comme je n'en avais jamais vu
 personne. Ma mre s'excusa de la dranger pour peu de chose,
seulement une rparation et non pas la commande d'une robe neuve.

--Quand on a sept enfants, ajouta-t-elle gentiment, il faut tre
raisonnable. Et puis je ne suis plus assez jeune.

--Madame est toujours jeune et belle, protesta l'artiste.

Dans mon coin j'estimais cette protestation dplace.

Ni l'ge, ni la figure de ma mre n'appartenaient  cette dame aux
cheveux acajou, mais bien et dment  moi et  mes frres et soeurs.
Qu'elle ft jolie ou laide, jeune ou vieille, cela ne concernait que
nous.

--Alors, conclut ma mre, voici une toilette que vous pourriez
facilement arranger un peu; vous tes si adroite.

--Madame l'a dj beaucoup porte.

--Justement, on s'y attache.

Cette fois, je donnai raison  la couturire qui prit un air pinc
pour accepter cet ouvrage indigne d'elle. Incontestablement la robe
dont il s'agissait avait t beaucoup porte.

Sur le moment je n'oprai aucun rapprochement entre cet pisode et
notre drame de famille. Ma mre serait toujours assez belle, et les
toilettes n'y changeraient rien. Mais les conciliabules se tenaient
gnralement dans le salon octogone, o l'on ne pntrait qu'en
traversant notre chambre  coucher. Il tait fort isol, et l'on
pouvait tre sr de n'y pas tre drang. Nous n'y entrions plus gure
que pour nos leons de musique, depuis que la chapelle de l'armoire
avait t dsaffecte.

L j'avais perdu ma foi au miracle de Nol. Il est vrai que le rire
sec de mon grand-pre, toutes les fois qu'il tait question de la
descente du petit Jsus, m'avait prpar l'incrdulit. Le matin de ce
jour de fte que tous les enfants appellent et attendent, nous
trouvions dans cette pice un sapin dont les branches pendaient sous
le poids des jouets et qu'illuminaient des bougies bleues et roses. Au
pied de l'arbre, un enfant de cire reposait sur la paille et tendait
vers nous ses petits bras. L'ne et le boeuf n'taient pas oublis,
mais l'enfant tait plus gros qu'eux. Ce manque de proportions les
remettait  leur rang subalterne. Je supposais, sans en approfondir le
mystre, que ce sapin poussait tout seul, pendant la nuit, avec ses
fruits tranges qui suffisaient  dtourner ma curiosit. Or, un soir
du 24 dcembre, comme la curiosit me tenait veill, je vis passer
mon pre et ma mre. Ils marchaient sur la pointe des pieds:
seulement, dans les vieilles maisons, il y a toujours des planches qui
crient et trahissent la prsence. Il leur arrive mme de crier quand
personne ne passe, comme si elles supportaient des pas invisibles, les
pas de tous les morts qui les ont foules. Mes parents taient chargs
de toutes sortes de paquets. Je compris ds lors leur collaboration
avec le petit Jsus.

Maintenant, de nouveau, je crois au miracle, bien qu'il soit descendu,
comme Jsus lui-mme, du ciel sur la terre. C'tait un miracle
d'amour.

Comment faisaient mon pre et ma mre pour raliser  la fois les
rves de nos sept imaginations exaltes, et distribuer  chacun de
nous les objets de paradis qu'il avait dsirs? Comment, surtout, ont-
ils fait pour ne rien diminuer de la gnrosit divine qu'ils
reprsentaient pendant la priode douloureuse que nous devions
connatre? Je ne cesse pas de m'merveiller quand je vois, le jour de
Nol, dans les quartiers pauvres, les enfants courir les mains
pleines. Ce sont des joujoux de quatre sous: ils portent en eux la
vertu du miracle...

Des conciliabules secrets de la salle de musique, malgr la sonorit
merveilleuse du lieu, je n'entendais rien. Ni l'un ni l'autre des deux
interlocuteurs ne haussait la voix; ils taient toujours d'accord.
Cependant je devinais qu'ils parlaient du procs. Quelque chose de
grave se tramait dans l'ombre. On se prparait  repousser l'ennemi.
Et je me demandais pourquoi cet ennemi ne se montrait pas.

Un matin, --un jeudi matin, --comme nous rentrions, mes frres et moi,
pour le djeuner de midi, quelle ne fut pas notre stupfaction, notre
horreur, en apercevant, sur une des colonnes de pierre o s'encastrait
la grille du portail, un criteau norme o nous pouvions lire cette
inscription scandaleuse:

VILLA A VENDRE

Nous nous regardmes, galement indigns.

--C'est un affront, dclara Bernard qui avait dj le sens militaire.

--Mais non, c'est une erreur, assura Etienne dont l'tonnement tait
sans bornes.

D'esprit abstrait et distrait, et mme un peu mystique, il n'avait pas
exerc une minute sa rflexion sur les faits terre  terre que nous
avions pu observer, Bernard et moi, et qui, en nous inspirant une
crainte sacre, nous avaient prpars  cette catastrophe.

On nous et soufflets tous les trois que nous n'eussions pas ressenti
plus de honte. Bernard, plus hardi, tenta d'arracher l'affiche, mais
elle tait solidement fixe et rsista. Nous nous prcipitmes, comme
une troupe de renfort, dans la maison assige que je m'attendais 
trouver pleine de courtilires. La premire personne que nous
rencontrmes fut tante Dine qui gesticulait et parlait toute seule. A
peine avions-nous ouvert la bouche qu'elle comprit notre motion, et
sa fureur aussitt dpassa de beaucoup la ntre:

--Oui, _ils_ veulent tout nous prendre. _Ils_ prtendent emparer de
notre proprit. J'aurais d mourir plutt que de voir a.

Le mot _proprit_ prenait sur ses lvres une grandeur solennelle.
Ainsi donc, _ils_ avaient pass la brche; en rangs serrs _ils_
avanaient. Hors cette constatation, il ne fallait pas attendre de
tante Dine des explications plus claires.

Grand-pre, qui rentrait de sa promenade, fut aussitt interrog. Il
nous carta d'un geste de superbe indiffrence, et il nous parut
planer bien au-dessus de nos inquitudes. N'avait-il pas dclar qu'il
lui tait indiffrent d'habiter cette maison ou une autre? Il avait
march au grand air par cette belle matine de juillet o tout le pays
ensoleill semblait remuer dans la lumire, il avait bonne mine, il
tait radieux; comment et-il tolr que nous lui gtions son plaisir
par quelque fcheux commentaire? Il souhaita, au contraire, de nous en
communiquer une parcelle.

--J'aime, nous dit-il, ce bon soleil d't. Et personne ne peut nous
le prendre.

Cette rponse ne pouvait calmer nos alarmes. Dans sa singularit, elle
me frappa jusque dans un moment pareil, o nous n'avions pas trop de
toutes nos nergies combatives pour rsister  la menace qui pesait
sur nous, elle attirait notre attention sur un bonheur tout simple qui
n'avait pas de propritaire attitr et qui tait hors d'atteinte.
C'tait une remarque que nous n'avions jamais faite. On ne songe pas,
quand on est enfant, qu'on puisse jouir du soleil.

Ma mre tenait mes deux soeurs anes serres contre elle. Elle
tchait  les consoler et n'y parvenait pas, car elle partageait leur
peine. A ses pieds, les deux derniers, Nicole et Jacquot, trpignaient
au hasard. Qu'on juge de l'effet que nous produisit ce groupe de
pleureuses! Louise elle-mme, la rieuse Louise, s'abandonnait  ses
larmes.

--Voici votre pre, s'cria maman tout  coup. Ne pleurez plus, je
vous en prie. Il a dj bien assez de mal.

La premire elle avait reconnu son pas. L'effet de ce bref discours
fut instantan. Chacun de nous se domina rapidement, et nous
descendmes  la salle  manger avec des figures convenables.

A table, _le pre_ commena de s'absorber dans ses penses dont nous
suivions le cours. Nous l'appelions entre nous: _le pre_, comme nous
disions _la maison_. Surprit-il l'angoisse de tous ces visages tendus
vers lui? Lut-il dans tous nos yeux l'inscription fltrissante:
_Villa  vendre?_ Il nous regarda bien en face tour  tour, et d'un
sourire franc il nous rassura. Allons! il gardait son air de chef qui
commande. Nous emes la sensation qu'il ne pouvait accepter une
pareille dchance. L'apptit et la paix nous revinrent ensemble, et
rarement djeuner fut plus gai que celui-l. Nous gotions le bien-
tre de nos nerfs dtendus,  l'abri de cette force qui nous
protgeait.

Aprs le repas, tandis que mes frres, dont les tudes taient dj
importantes, terminaient un devoir, je courus au jardin: mon aprs-
midi m'appartenait. La silhouette de Tem Bossette mergeait de la
vigne. Je m'approchai de lui. Il attachait les sarments trop libres
aux chalas avec des liens de paille, mais il ne demandait qu'
interrompre ses travaux qui, si l'on en jugeait par le nombre de ceps
dj nous, n'avanaient gure. A ses pieds, une bouteille vide
prouvait la lutte obstine qu'il soutenait contre la chaleur.
Visiblement, il me voyait venir avec satisfaction. J'entendais 
distance le son enrhum de sa voix. Il marronnait dans sa solitude 
la faon de tante Dine. Plus tard, j'ai mieux compris le motif secret
de son indignation. Il se rendait compte, n'tant pas si sot que le
prtendait Mimi Pachoux son rival, que sa fantaisie et son ivrognerie
le rendaient partout ailleurs inutilisable; son sort tait li
troitement au sort de la maison. Aussi ne dcolrait-il pas et ne
cessait-il de se monter la tte, sa bonne grosse tte en forme de
courge, contre le roi rgnant, dont il dplorait l'inertie, la
politique intrieure et extrieure et surtout les finances. Ds que je
fus en tat de l'couter, il prcisa ses griefs qu'il dbattait en
lui-mme obscurment:

--Vous avez lu l'criteau, monsieur Franois?

--Bien sr, je l'ai lu.

Et par esprit de famille j'ajoutai aigrement:

--Qu'est-ce que a peut vous faire,  vous?

Cette apostrophe le suffoqua. Les yeux lui sortirent de la tte, et la
fureur de la bouche:

--A moi? A moi!

De vieilles habitudes de respect le retinrent, et il se contenta
d'taler mlancoliquement ses mrites.

--Je bche ici depuis quarante ans (de toutes manires il exagrait).
C'est moi qui ai plant cette vigne et ce jardin.

A la vrit, il n'y avait pas de quoi en tirer de l'orgueil. Notre
jardin ressemblait tantt  un pr et tantt  un bois, et les
feuilles prmaturment jaunies de la vigne tmoignaient d'un tat
chlorotique dont une mdication nergique aurait sans doute eu raison.
Mais, d'accord avec son ouvrier, grand-pre se mfiait des remdes,
aussi bien pour les plantes que pour les gens.

--O voulez-vous que j'aille en vous quittant? avoua Tem avec
franchise. Autant me jeter  l'eau.

Ce serait la seule occasion qu'il rencontrerait jamais d'en boire un
bon coup. Faudrait-il donc le surveiller aussi et n'tait-ce pas assez
de la fatigante manie du Pendu? Je confesse pourtant que je ne pris
pas cette menace au srieux et que je n'eus pas la peine de
reprsenter  Tem les avantages de la vie. Dj sa lamentation suivait
un autre cours:

--Monsieur (c'tait grand-pre) avait bien besoin de se lancer dans
toutes ces manigances! Et le pavage de la ville, et l'exploitation des
ardoises, et le crdit agricole. Le crdit agricole! Comme si l'on
payait jamais quand on vous faisait crdit! A quoi a servirait,
alors, le crdit, s'il fallait ensuite payer comme tout le monde? Sans
compter d'autres bricoles, ici et l, quand il n'a besoin que du
soleil et du grand air. Faut pas se mler de diriger, quand on se
moque du tiers et du quart. On reste tranquille, avec sa rente, dans
son coin, et on laisse les autres travailler pour vous. M. Michel,
c'est une autre paire de manches. M. Michel,  la bonne heure en voil
un qui s'entend au gouvernement. Avec lui, rien  craindre a marche
comme sur des roulettes. Mais qu'est-ce que vous voulez qu'il fasse
quand l'autre ne veut rien savoir?

J'apprenais confusment les entreprises philanthropiques de mon grand-
pre et les fcheux effets de son administration qui aboutissait 
notre ruine. La longue harangue de Tem, dbite sans interruption,
l'avait soulag et altr ensemble. Il considra la bouteille vide qui
gisait au pied d'un cep et qui tait son unique provision jusqu'au
soir. Profitant de ce rpit, j'essayai de voir plus clair dans notre
dconfiture:

--Mais pourquoi vendre la maison?

--Ben! c'est le procs. Quand on a perdu, on vous prend, on vous
saisit, on vous trangle, on vous met  la porte, on s'installe chez
vous, et vous tes bon  jeter aux chiens.

Ce tableau pouvantable ne devait pas me rassurer. Et loin de nous
plaindre, Tem, apercevant mon grand-pre qui descendait l'alle
majestueusement, la canne  la main, le nez au vent, l'air gaillard,
redoubla d'irritation contre celui qui tait la enlise de tous ces
dgts:

--C'est bien fait. C'est bien fait. Quand on a mal conduit les
affaires, on est poursuivi, pinc, condamn. Faut pas vouloir
embrasser tous les hommes comme des frres, quand on a de la bonne
terre  garder. Avec de la terre on a dj suffisamment de tracas: il
y a assez de monde pour rder autour. Non, regardez-le passer. Il ne
nous a mme pas vus. a lui est gal, tout lui est gal.

En temps ordinaire, Tem ne tenait pas  tre remarqu. Cette fois, il
menait un grand vacarme pour attirer l'attention et n'y russit point.
Cet chec acheva de le dgoter, et aussi, je pense, la perspective de
finir cette aprs-midi sans boire. Il lcha dlibrment la paille qui
servait  ses ligatures et, dsertant son poste, il m'abandonna par
surcrot.

--Je ne veux pas voir a! Je ne veux pas voir a! profrait-il en s'en
allant, coeur et colrique.

Voir quoi? L'invasion des courtilires? Moi non plus, je ne voulais
pas la voir.

De loin j'accompagnai le fuyard jusqu' la grille o je relus trois ou
quatre fois l'criteau pour mieux me pntrer de l'tendue de notre
dsastre. Puis, je revins lentement en arrire. Qu'allais-je devenir?
Mes chevaux, --les chalas, --mes pes de bois, mes jeux ne m'taient
plus rien. Je laissais, pour la premire fois de ma vie peut-tre, mes
bras pendre inutilement le long de mon corps. Par ce sentiment de la
vanit universelle, je naissais  la douleur. J'apprenais  me sparer
de quelque chose. La cruaut des sparations, je l'ai toujours
ressentie depuis lors  l'instant o je les entrevoyais et bien avant
qu'elles ne s'accomplissent.

J'allai me coucher dans les hautes herbes du jardin que Tem avait
nglig de faucher et, le visage rapproch de la terre, je demeurai l
un temps que je ne puis valuer. Tout le jardin m'enveloppait d'odeurs
et je respirais le jardin. La maison, de ses fentres ouvertes, me
regardait par-dessus les herbes, et je pleurais la maison. La force de
mon amour pour elle m'tait inconnue comme mon coeur. C'tait une
chaude et calme aprs-midi d't, pleine de bourdonnements d'insectes
dans la lumire. Peu  peu, je me trouvai baign dans une douceur
molle, comme une mouche s'englue dans le miel. Et peu  peu, je
devenais heureux malgr ma peine. J'ai connu aussi, plus tard, cette
injurieuse consolation qui nous vient de la beaut des jours quand la
mort a pass.

Je m'endormis comme un bb dans ses larmes. Lorsque je me rveillai,
le soir tait entr dans le jardin sans brut et se tenait cach sous
les arbres. Je me levai et j'allai  sa poursuite dans la
chtaigneraie. On sonna la cloche du dner, et je revins en arrire.

Je remarquais un tas de dtails auxquels je n'avais jamais pris garde
encore: le son de la cloche, la couleur rose du ciel entre les
branches, la guirlande de clmatites qui pendait au balcon, le manque
de symtrie des fentres et jusqu'au grincement de la porte que je
poussai et qui avait toujours d grincer pareillement. Je dcouvrais
avec une ardeur sauvage tout ce que j'allais perdre...

Nous ne pmes jamais nous habituer  retrouver sans rvolte, quand
nous rentrions du collge, la nfaste inscription qui dshonorait le
portail. Tem Bossette n'avait pas reparu: nous apprmes qu'il se
grisait dans tous les cabarets. Mimi Pachoux oprait ailleurs: le
navire prenait l'eau de toutes parts, l'quipage se sauvait. Seule, la
longue figure malchanceuse du Pendu se montrait parfois, ici ou l,
comme un signal de dtresse ou comme le symbole agaant de la
malchance qui nous poursuivait.

--Il est fidle, dclarait tante Dine qui le couvrait de sa protection
et lui facilitait la besogne.

Plus fidle encore et faisant bonne garde autour du foyer menac, elle
vint un jour  notre rencontre jusqu' la grille dans un tat
d'agitation anormale.

--Je vous guette, mes petits1 nous dit-elle, pour vous avertir.

Que se passait-il encore? Nous ne l'ignormes pas longtemps.

--Il est venu un misrable, un misrable de Paris (c'tait une
circonstance aggravante, car il ne pouvait rien venir de fameux de
cette Babylone corrompue et bonne  brler), qui se permet de visiter
la maison de fond en comble, du grenier  la cave. Votre pre
l'accompagne. Je ne sais pas comment il ne l'a pas encore prcipit
par une fentre. Il faut qu'il ait une patience dont je suis bien
incapable.

Nous tions atterrs. Un inconnu osait pntrer chez nous! Et notre
pre --le pre --consentait  lui servir de guide! Tante Dine avait
raison de s'pouvanter: les lois de l'univers taient renverses.
Comme nous entrions piteusement  notre tour, la tte basse et le feu
de la honte aux joues, nous croismes ce visiteur qui redescendait et
prtendait revoir la cuisine. Tout haut il critiquait, dressait des
plans, valuait les dimensions des chambres, tout en multipliant les
gestes comme s'il construisait dj de ses propres mains un difice
sur les ruines du ntre.

--L'escalier est trop troit. La cuisine est hors de proportions avec
les autres pices: je la transformerai en salon.

Mon pre le conduisait sans empressement, mais avec politesse. Il
avait son air calme et distant, et la loquacit de l'autre s'en
ressentit quand il voulut se tourner de son ct pour mieux lui
expliquer ses projets. Nous montmes tout droit  la chambre de ma
mre, comme  notre refuge naturel. Ma mre, qui tait agenouille sur
son prie-Dieu, se leva en nous entendant. Son motion transparaissait
sur son visage:

--Dieu nous protgera, dit-elle.

Quand elle prononait le nom de Dieu, elle en tait comme illumine.
Je connus  cet instant la haine de l'tranger, de l'envahisseur. La
subordination de mon pre, les larmes maternelles et la maison
pitine, juge, value en argent, ce sont l des spectacles que je
ne puis oublier. Plus tard, dans mon histoire de France, quand j'ai lu
que les allis avaient envahi les frontires en 1814 et en 1815 et
avaient pu venir cantonner dans notre capitale, quand j'ai su que les
Prussiens nous avaient arrach, comme un quartier de notre chair, la
Lorraine et l'Alsace, je n'ai pas eu de peine  donner  ces douleurs
passes une reprsentation matrielle: j'ai revu trs nettement ce
monsieur qui se promenait chez nous du haut en bas de la maison, comme
s'il tait chez lui.

--Pourquoi l'as-tu salu? demanda tante Dine  grand-pre qui revenait
de son pas lent et nonchalant.

--Je suis poli avec tout le monde.

--On ne pactise pas avec l'ennemi.

Gomment mon pre, qui ne passait pas pour commode, avait-il support
sans broncher cet outrage? Il avait la charge de notre scurit, et
l'exercice du pouvoir impose des obligations que les irresponsables
ngligent volontiers. Sa bonne humeur nous stupfia mme dans une
autre circonstance. Un jour,  table, il dit tout  coup  maman:

--Sais-tu la grande nouvelle qui se colporte en ville?

--Je n'ai vu personne.

--On annonce notre dpart. La maison vendue, nous filons. Notre
orgueil bien connu n'accepterait pas une diminution de faade. Et qui
a rpandu ce bruit? je te le donne en mille. Mais non, tu ne devineras
jamais, tu as trop d'illusions sur la bont humaine. Mes chers
confrres. Ils ont dcouvert ce moyen pratique de se partager ma
clientle. Tour  tour mes malades m'en informent:

--Est-ce vrai que vous partez? Restez avec nous. Qu'allons-nous
devenir?...

C'est trs touchant. Mais je les ai rassurs.

Il riait d'un grand rire d'homme de guerre accoutum  la bataille.
Nous tions trop jeunes pour comprendre ce que contenait de mpris et
de force ce rire vainqueur, dont nous nous serions volontiers
scandaliss dans notre indignation. Bernard et Louise, surtout, vifs
et susceptibles, protestrent avec vhmence contre une si odieuse
manoeuvre, bien qu'ils ne fussent pas convis  donner leur avis. Ma
mre, elle, avait rougi de tout le mal qu'on voulait nous faire et
qu'elle n'et pas imagin en effet. Quant  tante Dine, elle montrait
le poing  ces _ils_ enfin dcouverts:

--Ah! les monstres! a ne m'tonne pas. Ils mriteraient qu'on leur
introduise de force toutes leurs drogues dans le corps.

Souhait qui suscita l'hilarit de grand-pre, jusque-l impassible,
mais trop ennemi des mdecins pour ne pas savourer la formule de
vengeance employe par sa soeur.

Ce fut encore elle qui nous apprit, quelques jours plus tard, la
dlivrance. Comme une sentinelle avance, elle s'tait porte en
dehors de la grille et nous adressait de loin des signaux auxquels
nous ne pouvions rien entendre et que nous interprtmes de plus prs
dans un sens dfavorable. Srement l'envahisseur s'tait empar de la
place, la maison tait vendue. Nous n'avions plus de toit pour nous
abriter. Selon la prophtie de Tem, nous tions bons  jeter aux
chiens.

Lorsque nous fmes  porte, elle nous hla:

--Venez vite, venez vite. La maison est  nous. La maison est  nous.

D'un lan fou, nous accourmes.

--L'criteau n'y est plus, observa Bernard qui nous devanait.

Il ne restait sur la colonne que les traces des clous.

--Ah! ah! continuait la voix qui clatait en sonnerie de triomphe.
_Ils_ ont cru l'avoir. _Ils_ ne l'auront pas.

_Ils_ ne visait plus les mdecins, mais le monsieur de Paris et
d'autres acqureurs qui s'taient prsents pendant que nous
travaillions au collge. De son bras lev, elle nous montrait la fuite
de cette troupe disperse.

Elle nous conduisit, d'un pas rapide malgr l'ge, dans la salle de
musique o la famille s'tait runie, sauf grand-pre qui sans doute
n'avait rien chang  ses habitudes de promenade et qui probablement
ignorait notre salut. Mariette nous suivit  une distance respectueuse
: son anciennet lui donnait droit  un rang dans le cortge.

Ma mre, trs mue, caressait les cheveux de mes deux soeurs anes,
que la joie, comme le chagrin, faisait pleurer. Mais je n'attachais
pas d'importance aux larmes de mes soeurs qui en rpandaient pour des
riens. Mon pre, debout, appuy au dossier de la chaise o ma mre
tait assise, souriait. Je ne lui avais jamais vu le visage aussi
rayonnant. Et par la fentre, en arrire du groupe, le soleil entrait
comme un invit de marque.

--L'criteau n'y est plus, rpta Bernard sans saluer personne.

--Oui, dit mon pre, nous gardons la maison.

Et comme notre enthousiasme allait dborder, il ajouta:

--Vous le devez  votre mre, et aussi  votre tante Bernardine.

Celle-ci, dont les joues parchemines s'empourprrent rien que parce
qu'on avait parl d'elle quand elle-mme ne gardait ni ses penses ni
ses biens et se dpouillait ainsi naturellement tous les jours, refusa
l'loge avec une mle nergie:

--Quelle plaisanterie, Michel! Pour une signature de rien du tout! Il
ne faut pas garer ces enfants.

Ma mre l'approuva sans retard:

--Elle a raison c'est votre pre qui nous a tous sauvs.

Et plus bas, tourne vers lui, elle murmura, mais je l'entendis:

--Tout ce que j'ai, n'est-ce pas  toi?

Je ne m'arrtai gure, je l'avoue,  ce dbat. Evidemment le salut de
la maison ne dpendait que de mon pre. En quoi ma mre et tante Dine
auraient-elles pu intervenir? Il fallait jeter dehors le monsieur de
Paris en les autres envahisseurs, comme Ulysse rentrant  Ithaque
avait chass les prtendants. C'tait un exercice de force qui ne
convenait qu' un homme. Mes notions de la vie taient simples:
l'homme gouvernait, et la femme n'avait charge que des choses
domestiques. Que tante Dine et sa part, mme rduite, dans l'immeuble
dont on voulait nous exproprier, je ne l'aurais pas compris, et pas
davantage ce que c'tait qu'une dot et comment le consentement de la
femme tait ncessaire pour que le mari en dispost.

Cependant je me rappelai la scne de la couturire. Ma mre avait sans
doute ralis des conomies sur ses toilettes et les avait apportes.
Chacun ne devait-il pas sa contribution de guerre? Aussitt je
m'esquivai de la chambre et, quand j'y revins, je tenais  la main la
tirelire o l'on m'invitait  placer les petits sous que je recevais.
Je m'attendais  une ovation pour la magnanimit de mon sacrifice.
Sans un mot, je tendis l'objet  mon pre.

--Que veux-tu que j'en fasse? fut toute sa rponse.

Un peu interloqu, mais dvisag par tous les regards, je dclarai en
rougissant:

--C'est pour la maison.

Cette fois, mon pre m'attira et me donna publiquement l'accolade avec
un ordre du jour reluisant:

--Ce petit sera notre joie.

Ainsi l'Empereur rcompensait sur le champ de bataille ses marchaux:
on ne s'tonne plus de rien dans l'histoire quand on a vcu mon
enfance.

Comme il rentrait au son de la cloche, grand-pre fut inform le
dernier de ce qui s'tait pass par tante Dine qui le mit au courant
dans une harangue enflamme. Il couta avec intrt, mais sans
passion. Sa srnit ne fut point trouble. Et quand le rcit hroque
fut termin, il dodelina de la tte et se contenta de cette
approbation bien maigre:

--Allons, tant mieux!

Les choses s'arrangeaient sans qu'il s'en mlt.

V

L'ABDICATION

Je compris les jours suivants,  toutes sortes de petits signes, sans
compter les propos de l'office, que la maison n'appartenait plus 
grand-pre, mais  mes parents, et qu'une simple formalit marquait
pour que ce trait ft dfinitif. Grand-pre n'en ayant plus la
charge, bien que cette charge ne l'incommodt gure, n'en dsirait pas
garder l'honneur. J'entendis plus d'une fois mon pre luit tenir des
discours de ce genre:

--Je veux que rien ne soit chang ici. Je veux que tout demeure comme
par le pass. Je ne veux vous ter que les soucis.

--Eh! eh! rpliquait grand-pre avec son petit rire, tu as bien de la
chance de savoir tout ce que tu veux.

Et il lissat sa barbe blanche nonchalamment, comme si rien ne valait
la peine de rien. Cependant il mijotait un projet dont nous fmes
bientt avertis. Quand il avait une ide, on ne pouvait l'en faire
dmordre, ni par supplications, ni par protestations. Il recevait tout
ple-mle, algarades de tante Dine, raisonnements brefs, nets, sans
rplique de mon pre, prires de ma mre, avec la mme tranquillit
d'humeur, et il n'coutait personne. A son air aimable et dtach on
l'aurait cru persuad aisment, quand le mauvais rire apparaissait et
ruinait toutes les esprances.

Nous smes un beau matin sa dcision d'abandonner la pice  deux
fentres qu'il occupait au coeur mme de la maison et qui tait vaste,
confortable et facile  chauffer, pour s'en aller o? Nul ne l'aurait
devin: dans la chambre de la tour. Cette chambre tait ds longtemps
dserte, et il y soufflait un vent du diable. Il n'eut pas plus tt
signifi sa volont que tout le monde, aprs d'infructueuses
tentatives pour obtenir son dsistement, dut courir au plus press
afin de l'aider sur l'heure dans son installation. Lui-mme, sans plus
attendre, prenait dj l'escalier avec son matriel le plus prcieux.

--Laisse-nous au moins balayer, nettoyer et pousseter, lui notifia
tante Dine, arme de la tte de loup.

--Ce n'est pas la peine, assura-t-il. On vit trs bien avec les
araignes et la poussire.

Ce scandale fut vit. On le devana et il dut patienter quelques
minutes, ce qu'il n'aimait gure; aprs quoi, rsolument, il s'empara
de la rampe, muni de son baromtre, de sa caisse  violon et de ses
pipes. Il redescendit pour remonter avec sa lunette d'approche. Le
reste de son dmnagement ne l'intressait pas. Ses vtements, son
linge, ses meubles le suivraient ou ne le suivraient pas, au petit
bonheur. Il me tmoigna sa confiance en m'invitant  porter un trait
d'astronomie, un volume sur les cryptogames dont je connaissais les
illustrations en couleur reprsentant les principales espces de
champignons, et un autre ouvrage que je pris  son titre pour un livre
de pit: les _Confessions de Jean-Jacques Rousseau_. J'allais
oublier les _Prophties de Michel Nostradamus_ et une collection du
_Vritable Messager boiteux de Berne et Vevey_, almanach fameux et
prcieux  tous gards, mais principalement pour ses bulletins
mtorologiques. Or grand-pre s'occupait beaucoup de l'tat de
l'atmosphre. Il le reniflait, pour ainsi dire,  sa fentre, le matin
et le soir, au risque d'attraper un rhume, et il observait le
mouvement des nuages et l'clat des toiles. Volontiers il citait
l'autorit d'un certain Mathieu de la Drme, avec qui il tait en
correspondance et que nous avions pris l'habitude de considrer comme
un sorcier ou un rebouteur du temps. Lui-mme faisait des pronostics
et, si l'on voulait le flatter, on l'invitait  prdire. Il ne se
trompait gure, soit que la chance le favorist, soit qu'il et bien
interprt la direction des vents. Et cette petite rputation qui lui
tait agrable le mlait aux lois mystrieuses de la nature dont il
rendait les oracles.

Ds qu'il eut transport sa bibliothque et ses instruments, il se
trouva chez lui dans la chambre de la tour et se dclara satisfait.
Elle donnait sur le ciel et la terre de quatre cts  la fois: le
moindre rayon de soleil, d'o qu'il vint, serait capt. Et quant  la
direction des vents, elle serait facile  dterminer. Un grand vacarme
lui apprit que son mobilier grimpait aprs lui. Tante Dine prsidait
en personne  l'emmnagement, non sans bougonner et ronchonner. Sous
un bras une descente de lit et, sous l'autre, un traversin, dans
chaque main un candlabre, elle prcdait, en l'animant de la voix,
une escouade range en file indienne qui manoeuvrait sans beaucoup
d'ensemble. Le premier, surgit Tem Bossette avec un fauteuil sur la
tte: il avait consenti  une rconciliation scelle par l'octroi
d'une bouteille de vin rouge. Puis ce fut une oscillante armoire
porte par quatre jambes qui appartenaient --on le sut plus tard, au
sommet des marches --moiti  Pendu, et moiti (la petite moiti) 
Mimi Pachoux ramen au logis par la victoire.

--Franchement, dclara tante Dine  son frre pendant le dfil de ses
troupes, tu n'aurais pas pu rester en bas! Il faudra qu'on te hisse
chaque chose par cet escalier qui est troit.

Comme grand-pre, indiffrent, esquissait un geste vague, elle lui
dcocha des sarcasmes:

--Naturellement, cela ne trouble point Monsieur! Monsieur ne se
drangera pas pour si peu. Bien assis dans le bon fauteuil que Tem a
inond de sa sueur, Monsieur verra venir les vnements. Et moi,
pendant ce temps-l, je monterai et descendrai cent fois par jour. Et
les servantes pareillement. Mais tu n'as cure de notre peine tu
trouveras toujours ici tout ce qu'il te faut.

L'attaque tait directe et rude. Avant d'y rpondre, grand-pre jeta
un coup d'oeil effray sur le sige transport par Tem,  cause de
l'inondation annonce. Quand il le vit intact et sec, il se rassrna
et put riposter en toute tranquillit d'esprit:

--Je ne demande rien  personne.

--Parce qu'il ne te manque jamais rien: tu vis comme un coq en pte.

Ils avaient raison tous les deux. Grand-pre n'levait aucune
rclamation, mais on s'ingniait  prvenir ses moindres voeux. Ainsi
ne formula-t-il aucune plainte contre les vents coulis qui
assigeaient la tour: le lendemain de son installation, on
calfeutrait soigneusement la porte et les fentres.

La mauvaise humeur de tante Dine exprimait tout haut le sentiment
gnral. Cet exode imprvu, que rien ne motivait, assombrissait mon
pre et ma mre qui en cherchaient vainement la raison:

--Pourquoi se loger si haut?

Et grand-pre d'expliquer avec son mauvais petit rire:

--L'altitude m'a toujours russi.

J'avoue que, dans cette circonstance, je tenais le parti de grand-
pre. La chambre de la tour avec ses quatre horizons, son isolement,
son odeur spciale --on ne l'ouvrait que pour y chercher les pommes
qui pendant tout l'hiver y mrissaient --exerait ds longtemps sur
moi un attrait irrsistible. Puisqu'elle tait habite dsormais, je
me proposai de lui rendre des visites.

Cet pisode fut bientt clips par un autre, beaucoup plus grave et
qui devait frapper davantage encore mon imagination. A mon retour du
collge un matin, je fus avis par mon informateur habituel, tante
Dine, que cette fois c'tait dfinitif. Elle me donnait cette nouvelle
en grand mystre, mais le mystre mme, chez elle, se manifestait
bruyamment. Le mot _dfinitif_ prenait sur ses lvres une importance
formidable. Qu'est-ce qui tait dfinitif?

--L'acte est sign. Tout  l'heure. Je suis bien contente.

Quel acte? Je n'y comprenais goutte.

--Eh bien! nous restons chez nous. _Ils_ ne peuvent plus rien.

Ne savais-je pas dj qu'_ils_ taient en pleine droute, disperss,
chtis, vaincus, battus, rduits  nant, comme les Perses de mon
histoire ancienne qu'une poigne de Grecs prcipita dans la mer?
Comment pensait-elle m'blouir en me communiquant un secret vieux de
plusieurs jours, peut-tre mme de plusieurs semaines, et dont tout le
monde avait pu s'entretenir librement? Un enfant n'entre pas dans le
pays des prparations, des lenteurs, des formalits et des paperasses
judiciaires. Mais un vnement capital allait illustrer la dclaration
de tante Dine.

Grand-pre tait rentr de sa promenade plus tt qu' l'ordinaire et,
comme l'un de nous remarquait cette ponctualit anormale, il s'tait
loign sans souffler mot. Quand nous pntrmes, aprs le second coup
de cloche, l'estomac creux et les dents longues, dans la salle 
manger, notre surprise fut grande de l'y trouver dj, assis devant la
table, et non pas  sa place officielle qui tait la place d'honneur,
au centre, en face de ma mre, ainsi qu'il convient au chef de
famille, au roi rgnant. Sans prvenir personne de ses intentions, il
avait chang les ronds de serviettes et s'tait all mettre au bout,
en face de la fentre. C'est vrai qu'il avait choisi une assez bonne
place, d'o il pouvait voir les arbres du jardin et mme un peu de
ciel entre leurs branches. Pour un amateur de soleil, ce spectacle
n'tait pas indiffrent. Mais tout de mme, c'tait l une rvolution
dans la vie de famille et dans toute l'conomie domestique. Ou plutt,
je ne m'y trompais pas, c'tait une abdication.

Je me connaissais en abdications. N'avais-je pas d apprendre dans mon
manuel celle des rois fainants,  qui l'on coupait la chevelure avant
de les enfermer dans un clotre, et, malgr moi, je considrai les
jolis cheveux blancs de grand-pre qui bouclaient lgrement. Surtout,
j'avais entendu rciter, par mon frre Bernard, l'histoire de Charles-
Quint dont j'avais t fort impressionn. Ce matre du monde, dtach
de la grandeur, se retira dans un monastre d'Estramadure dont il
rparait les pendules, et pour se donner un avant-got de la mort, il
fit clbrer, vivant, ses funrailles. Des historiens affols de
vrit m'ont affirm, depuis lors, que ces dtails taient fictifs. Je
le regrette, car je ne les ai pas oublis, tandis qu'une innombrable
quantit de faits dmontrs me sont sortis de la mmoire. Mais en ce
temps-l je croyais, dur comme fer,  la retraite de Charles-Quint,
aux obsques truques et mme aux pendules. Grand-pre, lui aussi,
s'entendait  raccommoder les horloges et j'oprai aussitt entre eux
un rapprochement.

Tante Dine, par hasard exacte, et ma mre, qui nous suivaient  peu de
distance, partagrent notre tonnement. Puis, tous les regards se
fixrent sur mon pre qui entrait. D'un coup d'oeil il jugea la
situation, et la dcision, chez lui, ne se faisait gure attendre. Il
s'avana d'un pas rapide:

--Non, non, dit-il, je ne veux pas. Rien ne doit tre chang ici.
Pre, reprenez votre place, je vous en prie.

Certes, aucun de nous n'aurait rsist  cette prire qui ordonnait.
Mais la force agissante et organisatrice de mon pre se heurtait
devant nous  une autre force, dont je ne souponnais pas la puissance
et qui tait l'immobilit. Grand-pre ne bougea pas. Il avait rsolu
de ne pas bouger.

Mon pre, n'ayant pas obtenu de rponse, rpta plus doucement sa
demande. Je ne puis pas crire plus humblement, car il gardait en
toute occasion, malgr lui, un air de fiert. Il reut au visage un
clat de l'ternel petit rire et cette phrase par surcrot:

--Oh! oh! que de bruit pour rien!

--Pre, donnez-moi cette preuve de votre affection.

--Une place ou une autre, qu'est-ce que a signifie? Je suis trs bien
ici, j'y reste.

Et, avec un suprme ddain, grand-pre ajouta:

--Si tu savais, mon pauvre Michel, comme cela m'est gal!

Tout lui tait gal, Tem Bossette m'en avait averti: une place ou une
autre, une maison ou une autre. Ces phrases-l, prononces devant
nous, avaient le don d'exasprer mon pre, mais il se contenait.

--Il faut, reprit-il, une hirarchie dans les familles.

--Bah! nous sommes en Rpublique, et je tiens pour la libert.

Mon pre comprit qu'il tait parfaitement inutile d'insister. Il se
contenta de conclure:

--Alors, vraiment, vous refusez de revenir?

--Je ne bouge plus.

Philomne, la femme de chambre, prsentait le plat. Mon pre lui fit
signe de l'offrir  grand-pre, aprs quoi il dut se soumettre et
prendre la place d'honneur. Ce fut un soulagement pour tous chacun
sentait que cette place lui revenait de droit, et que lui seul
mritait de l'occuper. Le chef, c'tait lui, ds longtemps, et pas un
autre. A la moindre difficult ou contrarit, on s'adressait  lui,
on se tournait vers lui. Ce serait fini de cette anxit qui pesait
sur la maison depuis tant de jours. Maintenant on serait dirig. Plus
de rois fainants! Les rnes du gouvernement, comme s'exprimait mon
manuel, seraient tenues par des mains fermes. Or, il tait juste que
le chef et les insignes de l'autorit. Un roi ne reste pas au second
rang. Mon pre, videmment, ne se ft pas lui-mme couronn.

Ainsi, en notre prsence, s'opra la translation des pouvoirs.

Je ne m'attendais pas au revirement qui se fit alors en moi, presque
subitement. Le gouvernement de grand-pre m'avait toujours paru
prcaire et drisoire. Ds qu'il eut refus de l'exercer, j'admirai
son dsintressement et je dcouvris la posie de l'abdication.

Ce mpris souverain des rsultats matriels me parut plein de
grandeur, et j'allai mme jusqu' m'expliquer le propos que j'avais
estim sacrilge: _Qu'on habite une maison ou une autre..._ S'il
n'avait rien accompli pour protger la ntre, c'est peut-tre qu'il
considrait les choses de plus haut et de plus loin que nous. De la
chambre de la tour, il se mettait en communication avec les vents et
les astres et il prdisait l'avenir. Le temps et l'univers
l'absorbaient. Il ne pouvait plus se consacrer  des tches communes.
Il y avait l une autre faon de comprendre la vie que je souponnais
sans me l'expliquer, et qui dj m'attirait par sa singularit et son
nigme. Le roi dchu, par du mystre qu'il recevait d'une science
inconnue, recouvrait son prestige et mme reprenait, sans qu'il s'en
doutt, un peu d'empire sur mon esprit.

Je regardai tour  tour mon pre et mon grand-pre: mon pre  sa
place normale, occup de nous tous, rpandant autour de lui la paix et
l'ordre, et portant sur le visage accentu et surtout dans les yeux
perants le reflet de sa merveilleuse aptitude  commander; mon
grand-pre aux traits fins, presque fminins, malgr la grande barbe
blanche, aux yeux toujours un peu noys de brume, frquemment
distrait, indiffrent  son entourage, et plus volontiers intress
par les arbres du jardin ou le morceau de ciel qu'il apercevait par la
fentre. Et pour la premire fois, je m'tonnai de les reconnatre si
diffrents. Cette remarque, je ne l'avais jamais faite ou je ne m'en
tais pas inquit. Elle me frappa si fort que je faillis l'exprimer
tout haut. Elle m'et sans doute chapp si je n'avais redout son
inconvenance. Un fils devait ressembler  son pre: aucun doute ne
pouvait exister  ce sujet. Ou bien, alors, ce n'tait pas la peine
d'tre le fils de quelqu'un. Et moi,  qui donc ressemblais-je?...

LIVRE II

I

LES IMAGES

Ces vnements, que je retrouve si frais dans mon imagination,
flottrent bientt et mme se perdirent momentanment dans le cours de
mes jours qui, pendant les vacances o nous entrions, se mit  couler
 pleins bords comme un beau fleuve.

Mon pre, d'habitude, prenait ses vacances avec nous et en profitait
pour se rapprocher de nous davantage. Nous le vmes beaucoup moins
cette anne-l et nous fmes un peu sevrs des rcits hroques dont
il nous rgalait dans nos promenades, et qui nous agitaient d'un
furieux dsir de livres des batailles et de remporter des victoires:
en l'coutant, nous relevions la tte, nos yeux brillaient, nous
marchions plus vite et d'un pas cadenc. Pour faire face aux nouvelles
charges qu'il avait acceptes, il avait renonc  son repos annuel.
Parfois il s'emparait d'une aprs-midi et tchait htivement de
rtablir le contact avec nous. Ses malades le venaient relancer 
toute heure ou s'embusquaient sur son passage. Tout conspirait pour
nous l'arracher.

Cependant on devinait que sa direction s'exerait partout. La faade
de la maison se lzardait: on y posa des supports de fer avant de la
recrpir. Les chambres furent retapisses, la mienne avec de
plaisantes scnes de chats et de chiens, et l'on changea les parquets
dont les planches se disjoignaient. La cuisine mme, pour laquelle
Mariette s'obstinait  rclamer depuis des annes et des annes, sans
rien obtenir de grand-pre qui lui rpondait invariablement par un
vieux proverbe: _A blanchir la tte d'un ngre on perd sa lessive_,
la cuisine fut remise  neuf et pave de monumentales briques rouges.
La grille du portail qui ne fermait plus fut rpare, et mme il y eut
une cl, et une cl qui tournait dans la serrure. Le tilleul dgag
permit au cadran solaire de recommencer  marquer les heures. La
brche du mur par o les courtilires pntraient, par o j'avais vu,
un soir fameux, nos ennemis s'introduire dans la place, reut une
balustrade qui s'encastra dans le tronc du chtaignier. Et l'on vt ce
qu'on n'avait jamais vu: les trois ouvriers  leur poste et,
spectacle plus merveilleux encore, travaillant tous les trois.

Peu  peu le jardin, mon vieux jardin, pareil  une fort de mauvaise
herbe o l'on n'avait jamais fini de dcouvrir des arbres ou des
plantes, tant ils taient cachs, se transforma et s'ordonna. Les
alles furent traces et sables, les parterres dessins et les
rosiers taills. Les arbres contenus versrent une ombre rgulire.
Une prairie inutile devint un verger. Au coeur d'une pelouse, un jet
d'eau monta et, retombant en pluie fine, grena des notes claires sur
le bassin. Il y eut des fleurs et des fruits  cueillir, des bouquets
et du dessert. Cependant nous n'osions plus tter les poires ou les
pches, et moins encore imprimer  leur manche le lger mouvement de
bascule qui les dtachait. Dans l'espace dcouvert, on se serait
aperu de notre larcin. Et je cherchais vainement, pour les mettre en
pices, les taillis qui jadis foisonnaient au bord de la
chtaigneraie. D'ailleurs Tem Bossette refusait de me sculpter le
moindre sabre de bois, et il veillait sur ses chalas comme s'il les
avait pays.

Ces changements ne se firent pas d'un seul coup, et je mle sans nul
doute leur chronologie. A peine les remarque-t-on pendant qu'ils
s'accomplissent lentement et progressivement, et, quand ils sont
termins, voil que dj l'on ne se souvient plus de l'tat des lieux
qui les prcda. Ils ne s'accomplirent pas sans perturbations. Tem
s'pongeait sans cesse le front et suait tout son vin. Mimi Pachoux ne
s'en allait plus: il menait grand bruit pour attester la continuit
de sa prsence, et le Pendu penchait son triste profil dantesque sur
des besognes obscures et utiles. La communaut de leur sort n'avait
pas russi  les rconcilier. Ils s'observaient et se surveillaient
les uns les autres, mais tous trois observaient et surveillaient
davantage encore la maison. Que craignaient-ils d'en voir sortir? Je
le compris un jour. Mon pre, qui tait devenu leur patron,
s'approchait d'un pas rapide. Il leur distribua de bonnes paroles
d'encouragement, mais il examina leur ouvrage en connaisseur.

--Tout de mme il s'y entend, confessa Mimi avec admiration.

Je sus par Tem qu'aprs les avoir sermonns durement, il avait
augment leur paie. Seulement il exigeait du bon travail. D'un mot, il
les ramenait  lui, s'ils renclaient ou rechignaient devant la peine.
Mais, sans doute, il bouleversait toutes les vieilles habitudes d'un
pays o l'on aimait  se laisser vivre et  baguenauder en buvant du
vin frais. C'est pourquoi Tem Bossette, principalement, regrettait
l'ancien rgne des rois fainants o il vivait, tranquille et oubli,
dans sa vigne.

Il avait bien essay, devant moi, d'apitoyer grand-pre sur son sort:

--Mon ami, lui fut-il rpondu, je ne suis plus rien ici: adressez-
vous ailleurs.

Jamais grand-pre ne se montra aussi gai que depuis son abdication.
Non, certes, il ne regrettait pas le pouvoir et il ignorait
volontairement tous les actes du nouveau rgime. Parcourait-il le
royaume? Il ne semblait pas se douter qu'on y faisait fleurir les
cailloux. Et puis, un jour qu'il se promenait au jardin, je le vis qui
se lissait la barbe et se grattait le sourcil, tmoignage de
mcontentement: il lana en signe de mpris un jet de salive, et le
rire impertinent accompagna ces paroles incomprhensibles pour moi:

--Oh! oh! on met de l'ordre partout. Ce n'est pas un jardinier qu'il
faudrait, mais un gomtre.

Que trouvait-il  blmer? Les parterres, les arbres, obissant  la
main de l'homme, composaient un dessin d'une riche ordonnance. Mes
petites ides sur la vie s'y assemblaient et s'y disposaient avec plus
de bonheur. Et j'en voulais  grand-pre de son manque d'enthousiasme.

--Regardez, lui dis-je au hasard, ces beaux cannas rouges autour du
bassin.

Mais il me prit le bras avec une rudesse inattendue.

--Prends garde, mon petit, tu vas salir le gazon.

Je posais le pied, en effet, sur l'herbe qui bordait l'alle. Et je
vis bien que grand-pre se moquait de mon admiration en mme temps que
du nouveau jardin. Je me rappelai l'ancien instantanment, sous
l'influence de cette ironie, l'ancien pareil  un fouillis sauvage, o
je pouvais fouler jusqu'aux plates-bandes, o de rares fleurs
poussaient  la dbandade, o j'avais connu l'ivresse de la libert.

Devant mon pre, jamais grand-pre ne se ft permis cette critique.
L'esprit attir sur leurs dissemblances, j'avais remarqu la gne de
leurs rapports. Toujours mon pre faisait les avances. Il traitait
grand-pre avec une dfrence extrme, ne manquait point de s'informer
de sa sant, de ses promenades et mme, pour flatter sa petite manie
de mtorologie, il l'interrogeait sur le temps  venir. Grand-pre
rpondait brivement, sans tenir le moins du monde  prolonger la
conversation qui ne tardait pas  tomber, ou bien il se servait de son
petit rire blessant, ds qu'on abordait un sujet o l'accord n'tait
plus certain.

Un jour, mon pre lui demanda en communication son livre de comptes
pour vrifier, expliquait-il, certains mmoires sur l'administration
de la proprit qui n'avaient pas encore t rgls et qui lui
paraissaient exagrs. Grand-pre ouvrit de grands yeux:

--Mes livres de comptes?

--Sans doute.

--Je n'en ai jamais tenu.

Mon pre hsita une seconde.

--Bien, conclut-il simplement.

Et il s'en alla.

Grand-pre se complaisait dans sa tour, o il s'arrangeait, pour sa
toilette, de la fameuse robe de chambre verte et du bonnet grec en
velours noir orn d'un gland de soie. Avec son tlescope fix sur un
trpied, il suivait, le jour, les bateaux qui sillonnaient les eaux du
lac, et le soir il rapprochait les toiles, mais seulement celles qui
voluent du ct du sud, parce que, des fentres de sa chambre
prcdente, il n'apercevait que cette partie du ciel et la connaissait
mieux. Bien plus souvent qu'autrefois, il descendait vers nous dans ce
costume d'astrologue, un monarque dchu ne tenant plus  la majest.
Tante Dine obtenait  grand'peine qu'il s'accoutrt autrement pour se
promener en ville ou dans la campagne.

--a ne fait de mal  personne, observait-il.

Il consentait cependant,  force d'instances,  remplacer le bonnet
par un chapeau de feutre aux larges bords, et la robe par une
redingote qu'on frottait de benzine presque tous les jours pour la
tenir, malgr lui, en tat. De ses promenades il rapportait des
plantes aromatiques, dont il composait des tisanes ou qu'il
introduisait dans des flacons d'eau-de-vie, et des champignons qui
excitaient la mfiance de tante Dine. Je les considrais, je les
flairais, mais pour rien au monde je n'en aurais got. Je ne pensais
pas alors qu'on pt rien trouver de bon  manger hors des magasins de
comestibles et,  la rigueur, de notre jardin.

Le rgne de mon pre durait depuis trois bonnes annes, et mme plutt
quatre que trois, lorsqu'il advint dans mon existence d'enfant un
vnement considrable: je tombai malade. L'anne prcdente, j'avais
fait ma premire communion avec une si grande ferveur que ma mre
confiait  tante Dine:

--Va-t-il imiter Mlanie et Etienne? Dieu nous demanderait-il un
troisime enfant? Que sa volont s'accomplisse!

Mon aventure fut  peu prs celle de _l'enfant blond qui s'esquiva des
bras de sa mre_. Au cours d'une promenade de ma division, j'avais
gliss dans un ruisseau dont il nous tait dfendu de nous approcher,
et, plutt que d'encourir un reproche, bien que tremp jusqu' la
poitrine, j'avais prfr me taire. Le lendemain ou le surlendemain,
la fivre se dclara. Je sus plus tard que c'tait une bonne fluxion
de poitrine qui dgnra en pleursie. On crut mes jours en danger, et
mon mal devait tre l'occasion de la crise intrieure qui faillit
dsorienter ma jeunesse. Dans un demi-sommeil, j'entendais autour de
moi des chuchotements que j'interprtai sans retard:

--Est-ce que je vais mourir? demandai-je  ma mre et  tante Dine qui
se tenaient au bord de mon lit.

--Tais-toi, mchant! murmura tante Dine qui, aussitt, se moucha en
sanglotant et poussant des soupirs que sans doute elle croyait
touffer.

Ma mre, de sa voix douce et persuasive, me dit en me touchant le
front, et ce contact me rafrachit:

--Ne t'inquite pas nous sommes l.

Je savais trs bien ce que c'tait que la mort. Le portier du collge
tant dcd, une bizarre fantaisie de notre directeur nous avait
contraints  dfiler, classe par classe, devant la bire o le corps
tait dpos, avant qu'on visst le couvercle. Or, ce portier tait un
gros homme court, dont la dpouille exigeait une bote cubique o il
nous parut si cocasse et grimaant, que nous clatmes de rire. Il
nous fut impossible de rprimer ce rire scandaleux. Indign, le
professeur qui conduisait notre plerinage manqu nous accabla des
plus durs reproches et ne craignit pas d'y joindre sans dlai un
sermon sur nos fins dernires. Il nous annona, sans aucun mnagement,
que nous mourrions tous, et peut-tre bientt, et que nos parents
mourraient, et que nous perdrions tout ce que nous aimions. Nos rires
cessrent peu  peu. Une vague peur nous envahit  cause de la
rptition monotone de cette mort qu'on nous jetait  la tte. Quand
je rentrai  la maison ce matin-l, trs mu, malgr moi, par un si
furieux discours, je regardai mon pre et ma mre comme je ne les
avais encore jamais regards. Ils allaient et venaient, comme 
l'ordinaire, sans deviner que je les observais. Ils rirent mme d'une
rflexion de Bernard: je les entendis rire, d'un bon rire tout pareil
 celui que nous avait inspir le malencontreux portier dans sa bote.
Ah! ce rire, surtout celui de mon pre qui tait puissant et sonore et
donnait une magnifique impression de sant, quel soulagement pour moi,
et comme il chassa ma curiosit dj pleine d'pouvante!

Allons donc, pensai-je dans mon petit cerveau, mon professeur a menti
comme un arracheur de dents. Ils ne mourront pas, c'est certain. Ils
ne pourront pas mourir. D'abord, quand on rit, c'est qu'on ne meurt
pas.

Cette constatation me suffit. Pour moi-mme, la question ne se posait
pas. Ils taient devant et moi derrire. Et, puisque eux-mmes ne
risquaient rien, comment la mort aurait-elle pu me prendre en passant
par-dessus?

Mon interrogation: _Est-ce que je vais mourir?_ tait donc simplement
destine  me rendre intressant. Leur prsence me prservait.

Ma mre et tante Dine, m'vitant toute figure trangre, me veillaient
 tour de rle, ma mre deux nuits sur trois, et je la prfrais. Elle
glissait dans la chambre comme une voile sur le lac, sans aucun bruit.

Je ne m'apercevais pas de ses mouvements. Ses soins se confondaient
avec ses caresses, tandis que tante Dine, la chre femme, au prix d'un
effort considrable, me secouait et me tarabustait.

Le rle important que je jouais ne me dplaisait pas. Il me semblait
que j'tais redevenu plus petit que mon frre Jacques et ma soeur
Nicole, et qu'on pouvait bien me bercer avec des chansons. Je
rclamais _Venise_ ou _l'Etang_, surtout _l'Etang_,  cause de ma
propre noyade; et l'on croyait que je dlirais. Je revois
distinctement dans ma mmoire ces deux visages penchs, et beaucoup
plus nettement encore celui de mon pre, qui me rendait
continuellement visite et  qui je ne connaissais pas cette expression
attentive, immobile, presque durcie qu'il montrait en suivant sur mon
corps le travail de la maladie. C'tait son visage professionnel aprs
l'examen, il se dtendait, car la paternit l'clairait.

Un jour, mon pre amena un autre mdecin, mais je compris trs bien
que ce petit homme tremblait devant lui et rptait invariablement ce
qu'on lui disait. Avec une implacable logique, j'avertis mes fidles
gardiennes:

--Pourquoi dranger ce monsieur? Pre en sait plus long que lui. Pre
n'a besoin de personne.

Je dus mettre  voix basse cet avis ou quelque chose d'approchant.
Aussitt tante Dine d'approuver:

--Cet enfant a raison. Il parle si bien qu'il est dj guri.

Et elle rpta le propos  mon pre, qui se tourmentait et qui sourit,
ce qui ne lui arrivait plus gure.

--Oui, dclara-t-il, nous le sauverons.

Je n'avais pas besoin de cette assurance. Je le sentais si fort que
cela me suffisait. Il ne prvoyait pas que ce mal mme, dont il
triomphait par son art et sa volont, serait plus tard l'origine du
drame familial o je m'carterais de lui.

On amenait dans ma chambre, successivement, ou deux par deux, mes
frres et soeurs munis de toutes sortes de recommandations: ne pas
rester longtemps, ne pas faire de bruit, ne pas toucher aux fioles, de
sorte qu'ils s'ennuyaient trs vite. Chacun d'eux s'attribuait une
part de mrite dans ma gurison, que je devais aux prires d'Etienne
et de Mlanie, aux martiales exhortations de Bernard et  la gaiet
rconfortante de Louise. Quant aux deux petits, on les tenait
prudemment  l'cart, depuis que Jacques, rptant sans doute un
propos de l'office, avait cri en trpignant d'enthousiasme:

--Fanois (car il prononait difficilement les _r_), il est bientt
mort.

Grand-pre ne parut pas  mon chevet. Peut-tre ne s'tait-il dout de
rien. Je crois plutt qu'il avait une peur invincible de la maladie et
de ce qui peut la suivre. Proccup de sa sant, il tenait un compte
rigoureux de ses visites  la garde-robe et, avec cette parfaite
politesse dont il ne se dpartait point et qui contrastait avec son
mpris de la mode et de la toilette, il ne manquait pas d'informer la
maison entire de l'accueil qu'il y avait reu. Quand il tait
conduit, il se lamentait, et tante Dine sortait d'une armoire, afin
de le rparer et frotter, un clysopompe vnrable, encore bon pour le
service.

--Rien n'est plus important, dclarait-il devant nous en considrant
l'instrument d'un oeil satisfait.

Ma convalescence fut un enchantement, non pour la nouveaut qu'elle
rend  notre vie et dont on ne peut goter la saveur que si l'on s'est
cru menac, mais parce qu'elle m'ouvrit vritablement le mystrieux
royaume des livres. Je n'ignorais ni la _Bibliothque rose_, ni le
chanoine Schmid, ni les romans de Jules Verne, ni mme les contes de
Perrault et d'Andersen, mais je n'y avais pas rencontr ce mouvement
du coeur qui, le soir, vous tient au lit rveill dans l'attente et la
crainte d'on ne sait quoi d'agrable et d'un peu dangereux, tel que me
l'avaient donn les histoires stupfiantes de tante Dine et surtout
les rcits piques de mon pre.

Pour ne pas me fatiguer, on commena par m'apporter des ouvrages
illustrs. Bernard me laissa feuilleter les albums d'Epinal qu'il
collectionnait pour les costumes militaires et qu'il ne prtait pas
sans mrite. Je rclamai la Bible de Gustave Dor, dont on m'avait
montr une fois, par faveur spciale, les gravures au salon sans me
permettre d'y toucher. On installa sur une table, en grande pompe, les
deux pesants volumes relis en rouge et je passai de longues heures 
tourner les feuillets. Ma mre allait et venait dans la chambre, un
peu tonne de ma sagesse, et mme inquite de mon silence. Elle
s'approchait et sans bruit regardait par-dessus mon paule:

--Tu ne te fatigues pas?

--Oh! non.

--Tu ne t'ennuies pas?

--Oh! maman.

--C'est beau?

--Je ne sais pas.

On ne sait pas ce qui est beau quand on est enfant. Ce qui est beau,
c'est d'avoir le coeur plein. Quel lan recevait d'un seul coup tout
mon tre sensible! Les contours de la terre, sans cadre, ne m'avaient
pas frapp. Maintenant que, transcrits, ils tenaient sur un carr de
papier, voici que je les voyais, non seulement sur la page immobile,
mais en plein air, et vivants. La maison avec ses grosses pierres, le
jardin clos de murs, je les touchais, je les comprenais, je les
possdais, et d'ailleurs, ils m'appartenaient. Mais, au del,
commenait l'univers dont le manque de limites m'avait rebut, de
sorte que je ne lui attribuais pas de formes prcises. Et ces formes,
elles taient l, devant moi  travers la Bible ouverte je les
dcouvrais.

A trente ans de distance, dans mes souvenirs qui n'ont pas besoin de
contrle, je retrouve les images de Gustave Dor. Les pages se
tournent toutes seules, et mes chers fantmes apparaissent. Voici les
visions d'pouvante: le Lviathan qui soulve la mer, l'Ange
exterminateur qui dtruit l'arme de Sennachrib, la range des
lphants de Nicanor que Judas Macchabe va traverser, et la Mort de
l'Apocalypse sur son cheval ple. Elles n'taient pas mes prfres et
mme, le soir, je les vitais. Mes prfres, c'taient ces paysages
d'Orient reposs, apaiss,  peine estomps, comme si la lumire d't
y soulevait des vapeurs, o croissaient des plantes tranges qui me
foraient  leur comparer nos chtaigniers et nos chnes, o
passaient, dans le fond, des ombres de boeufs ou de chameaux,
lointaines comme ces bateaux que j'avais vus se profiler sur le lac
dans le brouillard.

La naissance d'Eve me fut douce. Tandis que dort Adam parmi les fleurs
du paradis terrestre, elle surgit droite et nue, les cheveux dnous.
Un de ses genoux, --regardez, j'en suis sr, --inflchi  peine, est
caress par le jour. Par elle, par cette clart de son genou, j'ai
pressenti la perfection pure de la nudit bien avant d'en souponner
le dsir. Abraham conduit son troupeau dans la terre de Chanaan, et
les dos des moutons presss ondulent comme les vagues que j'avais pu
observer de la grve. Le berceau de Mose drive sur le Nil: la fille
de Pharaon est sortie de son palais qu'on aperoit dans le soleil:
elle s'avance vers le fleuve; une de ses suivantes arrte la petite
nacelle. Rebecca, aux longs voiles blancs, appuie sa cruche  la
margelle du puits et cause avec Elizer, vieillard respectable, mais
je ne la distingue pas de la Samaritaine qui a pris la mme pose. Ruth
agenouille glane les pis. Les grands cdres du Liban, abattus,
gisent sur le sol que recouvrait leur ombre: ils attendent de servir
 la construction du temple de Jrusalem. L'ange de l'Annonciation
flotte dans l'air, comme une feuille qui tombe et que le vent
maintient. Jsus, chez Lazare, est assis au bord de la fentre o le
clair de lune se glisse entre des palmiers: Marie, couche  ses
pieds, l'coute; Marthe, debout, s'occupe aux soins du mnage. Images
d'o la paix coule ainsi qu'une eau limpide, et qui ne sont que la
transposition de scnes quotidiennes, presque pareilles  celles que
j'avais pu voir  la maison et  la campagne, tableaux de vies
obscures o Dieu passe.

Un jour que je ne me souciais pas d'assister au retour de l'enfant
prodigue dans la maison paternelle, ma mre, qui aimait cette
parabole, me demanda la raison de ce ddain:

--Et cette page, pourquoi ne la regardes-tu pas?

Je fis le dgot. Elle me paraissait banale. Un pre qui pardonne 
son fils, quoi d'tonnant?

Athalie qui accroche ses mains dsespres  la paroi du temple,
tandis que les soldats accourent qui vont la massacrer, rappela son
couvent  ma mre. Elle avait elle-mme pris part aux choeurs de cette
tragdie que Racine crivit pour les jeunes Saint-Cyriennes et que,
par une heureuse tradition, reprsentaient jadis tous les pensionnats
de jeunes filles: les vers lui en revenaient en foule:

Tout l'univers est plein de sa magnificence: Qu'on l'adore, ce Dieu!
qu'on l'invoque  jamais...

Elle les rcitait avec cette motion qu'elle apportait aux choses
religieuses, et son accent me touchait plus directement que cet art
savant qui me dpassait.

Un autre petit livre devait m'ouvrir  la posie: c'tait un livre de
ballades. Un chevalier ravissait dans une fort,  Titania, reine des
elfes et des sylphes, la coupe du bonheur et l'emportait dans son
chteau au galop de son cheval. Une petite fille, au bord d'un
torrent, chantait la romance du nid de cygne cach parmi les roseaux
et rvait d'un chevalier qui viendrait sur un cheval rouan. Le lord de
Burleigh pousait une bergre qui, dans le palais o il l'emmenait,
languissait et mourait du regret de son village et de sa chaumire.
Comme je partageais leurs dsirs et leurs mlancolies! Leurs peines de
coeur me versaient un mal dlicieux que je ne savais pas approfondir.
Cependant, je commenais  discerner que nous avons en nous-mme une
source jaillissante de jouissances infiniment dlicates.

Mon pre se mfit-il de ces excitations comme de la musique de grand-
pre? Il m'apporta de courtes et claires biographies de grands hommes.
Ce n'est jamais trop tt pour se colleter avec elles. On prend
l'habitude de se comparer  des hros et l'on ne manque pas de se dire
: J'ai le temps devant moi. Je veux,  leur ge, les avoir
enfoncs... Peu  peu on recherche ceux dont les exploits furent
tardifs. J'avais lu, sur je ne sais plus lequel de ces personnages
exemplaires, qu'il tait entr  l'cole de l'adversit. Et cette
cole, que j'imaginais pour le moins aussi difficile que Polytechnique
ou Saint-Cyr,  quoi se destinait mon frre Bernard, je brlais de m'y
prsenter. Je ne savais pas que c'est la seule qui n'exige aucun
examen, aucune dmarche, surtout aucune recommandation. Je confiai mon
dsir  ma mre. Elle sourit, ce qui me contraria, et m'assura que je
m'y prsenterais en effet, niais qu'elle souhaitait que ce ft le plus
tard possible.

Ces lectures se traduisaient chez moi par un tat d'enthousiasme et de
gloire. Je n'eusse pas compris l'ironie. Dans ma famille, personne ne
s'en servait. Il n'y avait que le petit rire de grand~pre. Mes
parents aimaient la gaiet, se plaisaient mme au bruit que nous
faisions, mais ils ne se moquaient jamais. Ils prenaient la vie
srieusement, comme une occasion de bien agir, et ils estimaient
qu'elle mrite les plus grands gards. A la premire visite qu'il
daigna me faire aprs s'tre assur de ma gurison, grand-pre,
feuilletant ma bibliothque, laissa chapper des exclamations:

--Oh! oh! la Bible et les Hommes illustres! Pauvre petit! Attends,
attends, je t'en apporterai, moi, des livres.

Et il m'apporta, en effet, les _Scnes de la vie prive et publique
des animaux_ et les _Aventures de trois vieux marins_, tous deux orns
d'illustrations. Ce dernier volume tait dans un piteux tat:
dficeles, les feuilles s'en allaient, et la fin manquait ainsi que
la couverture. Il devait tre traduit de l'anglais et son humour me
dconcerta. Ces trois marins, chapps d'un naufrage, abordaient dans
une le dserte o ils taient poursuivis par un tigre. Ils grimpaient
sur un arbre pour chapper  cette bte froce, et on les voyait, sur
la gravure, agripps au tronc, juchs les uns sur les autres, les
cheveux hrisss, les yeux hagards, les doigts de pieds crisps. Le
fauve bondissait pour les atteindre. On pouvait prvoir qu'avec un peu
d'entranement il les atteindrait. Alors, dans une rsolution
farouche, inspire de la ncessit la plus imprieuse, les deux plus
haut perchs pesaient de tout leur poids sur celui du bas, afin de le
forcer  lcher prise, esprant que cette proie suffirait  assouvir
la rage de l'assaillant. Et tout en s'alourdissant de leur mieux, ils
adressaient  leur malheureux compagnon des paroles funbres et
touchantes:

--Adieu, Jrmie (c'tait son triste nom), nous irons consoler votre
pauvre pre et votre fiance...

Mais Jrmie, comme Rachel, ne tenait pas aux consolations et se
raidissait pour ne pas lcher prise. Accoutum aux rcits hroques,
je me fchai contre ces tratres.

Les _Scnes de la vie des animaux_ me parurent plus charges de sens.
C'tait un recueil bigarr, que toutes les bibliothques d'autrefois
s'enorgueillissaient de contenir. Les vignettes de Grandville me
rvlaient chez les hommes, o je n'avais vu jusqu'alors que l'image
de Dieu, les traces de l'animalit. Les animaux du livre taient
costums en hommes et en femmes, et leur ressemblaient. Je me
familiarisai vite avec ce procd: les dguisements taient si
naturels! Voici l'hirondelle en facteur, le chien en laquais, le lapin
en petit employ subalterne, et voil le vautour en propritaire, le
lion en vieux beau, le dindon en banquier, l'ne en acadmicien. Le
mille-pattes joue du piano et la demoiselle danse sur la corde pendant
que le criquet se fait une trompette de la corolle d'un liseron. Le
camlon, dput, monte  la tribune pour affirmer qu'il est heureux
et fier d'tre comme toujours de l'avis de tout le monde. Le requin et
la scie revtent des blouses de chirurgiens et dclarent honntement:
Nous allons inciser les muscles, trancher les os, en un mot gurir
les malades. Le loup, meurtrier d'une brebis, lit dans sa prison les
_Idylles_ de Mme Deshoulires, tandis que la clbrit lui vient sous
la forme d'une complainte que vendent les camelots et qui se chante
sur l'air de _Fualds_:

coutez, Canards et Pies, Geais, Dindons, Corbeaux et Freux, Le rcit
d'un crime affreux Et bien digne des Harpies. L'auteur de cet attentat
Fut un loup peu dlicat.

L'ours se plat dans la solitude familiale: on le voit qui chauffe
son dernier-n en le tenant par les pattes devant le feu; sa femme
tend du linge  scher, et un jeune ourson, dans un coin, retrousse
sa petite chemise pour prendre une prcaution avant de s'aller coucher
; cependant on sonne  la porte, et la lgende explique: Nous vivons
entre nous, nous dtestons les importuns et les visites. Un perroquet
qui agite les ailes sans russir  voler reprsente l'illustre pote
Kacatogan. Et la merlette, avec la pie et la corneille, compose un
trio de femmes de lettres. J'ignorais ce que pouvait tre une femme de
lettres, mais le merle blanc, qui est pote comme le perroquet, me
l'apprit dans ses mmoires: _Tandis que je composais mes pomes, elle
barbouillait des rames de papier. Je lui rcitais mes vers  haute
voix, et cela ne la gnait nullement pour crire pendant ce temps-l.
Elle pondait ses romans avec une facilit presque gale  la mienne,
choisissant toujours les sujets les plus dramatiques: des parricides,
des rapts, des meurtres, et mme jusqu' des filouteries, ayant
toujours soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et de prcher
l'mancipation des Merlettes. En un mot, aucun effort ne cotait  son
esprit, aucun tour de force  sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de
rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre  l'oeuvre.
C'tait le type de la Merlette lettre_.

Tante Dine aussi pondait ses histoires avec une facilit merveilleuse
: elle prfrait les sujets terribles et volontiers attaquait le
gouvernement. Je la souponnais mme de ne pas savoir, en commenant,
comment elle finirait et d'inventer au fur et  mesure la trame de ses
rcits. Alors, pourquoi ne barbouillait-elle pas du papier? Le plus
simple tait de le lui demander.

--Tante Dine, tes-vous une femme de lettres?

Elle me pria de rpter deux fois ma question, comme si les femmes de
lettres appartenaient rellement au rgne zoologique, dans la
catgorie des monstres. Aprs quoi, elle haussa les paules et ne
daigna mme pas me rpondre directement:

--Cet enfant est compltement fou. Les bouquins d'Auguste lui ont
dtraqu la cervelle.

Il fut question de me retirer les _Scnes de la vie des animaux_, dont
les caricatures parvinrent  rassurer et drider mon pre. L'incident
eut pour effet de m'attacher davantage au Merle blanc qui avait failli
tre la cause de cette mise  l'index. Et je compris bientt ce qui
sparait indubitablement tante Dine de la Merlette lettre. Celle-ci,
d'un plumage immacul, tait toute peinte et enduite d'une couche de
farine qui lui donnait cet air de tomber du ciel. Le Merle blanc, qui
ne s'en doutait pas et croyait avoir dcouvert en elle un tre unique
au monde, se mfiant d'un pot de colle dont il n'apercevait pas
l'usage, tenta une exprience qui fut dsastreuse. Par le moyen de sa
posie, il s'excita  la tendresse et versa d'abondantes larmes sur sa
compagne, ce qui fondit le badigeon, de sorte qu'il reconnut en elle
la plus banale des merlettes. Bien souvent j'avais pleur dans les
bras de tante Dine: elle compatissait  mes maux sans rien perdre de
ses couleurs. Elle ne se servait ni de colle ni de farine non,
dcidment, elle aurait beau imaginer les plus belles histoires, elle
ne serait jamais une femme de lettres.

Une autre science me vint du Merle blanc. J'appris de lui  subir le
charme des mots pour eux-mmes, indpendamment de ce qu'ils
signifient. Aprs sa dconvenue conjugale, il s'en allait dans une
fort conter ses peines au Rossignol et il lui confiait cette plainte
: _J'ai coordonn des fadaises pendant que vous tiez dans les bois_.
Je n'en saisissais pas bien le sens  cause de la coordination des
fadaises qui m'chappait, et cependant j'aimais  me bercer de cette
phrase que je me rptais  moi-mme  l'infini. La rponse du
Rossignol, plus charge encore de mystre, me bouleversait: _Je suis
amoureux de la Rose_, soupirait-il, _Sadi, le Persan, en a parl; je
m'gosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas.
Son calice est ferm  l'heure qu'il est, elle y berce un vieux
Scarabe; et demain matin, quand je regagnerai mon lit, puis de
souffrance et de fatigue, c'est alors qu'elle s'panouira pour qu'une
abeille lui mange le coeur_. Je ne me souciais ni du vieux Scarabe ni
de Sadi le Persan: le Rossignol puis et cette Rose au coeur dvore
me communiquaient, par la magie des syllabes, une sorte de
pressentiment lointain de la douleur amoureuse, o je trouvais de
vagues et ineffables mlancolies.

Ces mlancolies taient fort passagres. Bien plutt j'empruntai  mes
nouveaux amis, les animaux, un art de la moquerie dont je tirais un
vif agrment. Je ne pouvais voir personne sans trouver son double
parmi les btes. Avec sa face plate et ses yeux ronds, Tem Bossette
devint une grenouille, celle-l mme qui veut se faire aussi grosse
que le boeuf; Mimi Pachoux, au pas fugitif et aux promptes
disparitions, fut compar  un rat, et le Pendu, qui semblait toujours
gn dans l'exercice de ses bras, au kangourou, dont les membres
antrieurs sont trs courts.

Mon tour d'esprit choquait et mme affligeait ma mre. Elle reut, un
jour, en ma prsence, une personne hors d'ge qui dirigeait un
ouvroir, fondait un orphelinat, btissait une cole, en un mot
dirigeait dans la paroisse plus d'oeuvres qu'il n'y en avait. Elle
s'appelait Mlle Tapinois. Elle tait longue et sche, avec un nez
pointu, des paules tombantes et un air gel. Elle roucoulait  voix
basse sans interruption. Quand elle fut sortie, je montrai  ma mre,
sur mon livre, une vieille colombe en camisole de nuit, un bougeoir 
la patte:

--Mlle Tapinois, dis-je triomphalement.

Ma mre protesta contre mon inconvenante comparaison:

--C'est une sainte fille, conclut-elle pour m'mouvoir.

Mais je compris, sans en recevoir l'aveu, qu'elle avait apprci la
ressemblance.

Encourag par le demi-succs que me valut Mlle Tapinois, je guettai
dsormais les visites pour leur infliger le mme traitement, et la
facilit de ce jeu me surprit. Je trouvai sans peine un gros rentier
pour l'lphant, un triste conservateur des hypothques pour le hibou,
un pianiste pour le mille-pattes. Un vieux noble au nez busqu me
rappela le faucon que les rvolutions avaient ruin. Ma collection, en
peu de temps, s'enrichit de l'ours, du camlon et de plusieurs lapins
sortis de l'enregistrement ou des contributions. Mais le pays manquait
alors de muses dpartementales dignes d'tre catalogues parmi les
merlettes. On m'assure qu'elles foisonnent aujourd'hui.

Grand-pre,  qui je fis part de mes observations, m'approuva
entirement:

--Tu sais maintenant, m'assura-t-il, que les animaux et les hommes
sont frres. Mais les animaux valent mieux que nous.

Cependant un secret instinct m'avertissait de ne pas consulter mes
parents  ce sujet.

II

LE DSIR





Les beaux jours taient revenus. Trois mois nous sparaient encore des
vacances. Mon pre, d'accord avec le petit collgue craintif qu'il
avait  nouveau consult pour appuyer son propre avis, dclara que je
ne retournerais pas au collge avant la rentre d'octobre:

--Cet enfant a besoin de grand air. Il faut, avant tout, lui refaire
une sant.

Je fus pein de cette dcision qui m'atteignait dans mon amour-propre.
Mis en cong pendant tout le dernier trimestre, je ne pouvais plus
songer  obtenir des couronnes  la distribution des prix. Or,
l'mulation me stimulait, et la premire place m'tait agrable, de
quoi grand-pre se moquait:

--Ces classements ne signifient rien. Premier ou dernier, c'est tout
pareil.

Le programme de vie que mon pre me traait tait bien simple: des
promenades matin et soir, loin des microbes de la ville, dans la
campagne o l'on respire un vent frais que les poitrines humaines
n'ont pas contamin. Ainsi je reprendrais des forces et de l'apptit.
Mais qui m'accompagnerait et me conduirait? Qui assumerait ce
prceptorat ambulant? Mon pre, dj retard par ma longue maladie,
appartenait son absorbante profession. Ma mre, dont la prsence tait
constamment requise par toute la famille, et surtout par les plus
petits, ne quittait gure la maison que pour l'glise. Tante Dine
manquait de jambes au dehors, ce qui ne l'empchait pas de monter et
descendre les escaliers cent fois par jour, de la cuisine  la tour et
de la tour  la cuisine. Restait grand-pre. Il se promenait dj
matin et soir pour son propre compte que lui coterait-il de m'emmener
avec lui? Les choses s'arrangeaient  merveille, et cette solution
s'imposait. Je compris cependant qu'elle rencontrait de vives
rsistances; car j'entendis de contrebande que mes parents la
discutaient, sur ce ton calme et confiant qu'ils avaient accoutum de
prendre pour rgler, d'un commun accord, les questions qui nous
concernaient.

--Je ne voudrais pas, disait mon pre, qu'il le dtournt de la
maison.

--Oh! rpondait-elle comme si l'on tait coupable de s'arrter  cette
pense, il ne ferait pas cela. Tu ne le crois pas de ton pre, n'est-
ce pas? Sans doute il a ses lubies, et ses ides ne sont pas souvent
les ntres. C'est Dieu qui lui manque. Mais il est bon, il te sera
reconnaissant de ta confiance. Et nous ne pouvons pas nous adresser 
un tranger.

--Je ne suis pas sans inquitude, conclut mon pre.

Et, un peu plus tard, il reprit:

--Je lui parlerai. C'est indispensable.

Grand-pre, quand on lui proposa cette mission dont j'tais l'objet,
l'accueillit sans enthousiasme et sans hostilit, avec une
indiffrence qui me vexa:

--Moi, je veux bien. Que je me promne seul ou avec quelqu'un, a
m'est gal. (Naturellement!) Les enfants, il faut qu'ils vivent
dehors. Les tudes ne servent  rien. C'est comme les remdes.

Mon pre dut avoir avec lui un entretien auquel je n'assistai pas, et
ce fut une affaire dcide. Comment se comporterait vis--vis de moi
ce nouveau compagnon? Il nous traitait, mes frres et soeurs et moi,
et jusqu'aux deux plus jeunes, en personnes raisonnables, seulement un
peu plus amusantes que les autres, et il attachait autant de
considration  nos paroles qu' celles des adultes; mais nous avions
l'impression qu'il nous confondait les uns avec les autres et qu'il se
passait de nous volontiers, ce qui nous semblait injurieux.

Pourquoi mon pre avait-il avou  ma mre qu'il n'tait pas sans
inquitude? Le matin de notre premire sortie, je le revois sur le
seuil de la porte. Il m'inspecte, il m'enveloppe tout entier de son
regard, puis, d'un geste rsolu, il me prend la main et la met dans
celle de grand-pre avec une certaine solennit, convenable au roi
rgnant, dont je fis la remarque:

--Voici mon fils, ajouta-t-il. Je vous le confie. C'est l'avenir de la
maison.

Grand-pre reut le prcieux dpt sans embarras et rpliqua d'une
voix un peu bourrue, qui rduisait immdiatement l'incident  des
proportions familires:

--Sois tranquille, Michel. On ne te le prendra pas.

Entre les deux je souris. Comment grand-pre m'aurait-il pris  mon
pre?

Les moindres dtails de cette promenade me demeurent prsents. Rien
n'est plus quitable: elle a tant d'importance dans ma vie. Aprs la
pluie, les paysages mouills ont l'air de se rapprocher, et, par
toutes leurs gouttes d'eau, les plantes refltent la clart du soleil.
Mes yeux, lavs par la maladie, devaient ainsi rayonner.

--O irons-nous, grand-pre?

Je penchais pour la direction de la ville, o nous rencontrerions des
attractions de toutes sortes, boutiques, bazars, talages, et beaucoup
de visages, de bruit, de mouvement.

Nous commenmes par nous heurter  la grille ferme dont nous avions
oubli d'emporter la cl.

--Va la chercher, me dit-il. Mais pourquoi diable barricader cette
porte?

C'tait une des mille prcautions de tante Dine, qui, la veille ou
l'avant-veille, avait aperu de loin une roulotte et menait, ds lors,
autour de l'immeuble, une garde prudente. Je courus, un peu scandalis
par cette rflexion. Ne fallait-il pas protger la maison contre les
ennemis? Un royaume a des frontires dont il doit exiger le respect,
et n'tait-ce pas assez des tnbres qui, le soir, pntrent partout
sans permission malgr les barrires?

Enfin nous voil partis, et tout de suite grand-pre tourne le dos 
la ville:

--Mon petit, je n'aime pas les villes.

Adieu, boutiques et visages! Nous n'avions pas march dix minutes,
qu'il imagine de quitter la grand'route o nous cheminions  l'aise,
bien gentiment, sans nous presser, pour prendre un sentier de traverse
qui s'en allait  l'aventure parmi les champs.

--Vous vous trompez, grand-pre.

--Pas du tout. Mon petit, je dteste les routes.

Ah! mais, il commenait de me surprendre beaucoup plus que lorsqu'il
descendait  la salle  manger avec son bonnet grec et sa robe de
chambre. J'avais toujours pens que les routes taient faites pour
qu'on s'en servit, et il les mprisait. Pourtant on ne pouvait pas
s'en passer quand on sortait.

Le sentier  peine trac que nous suivions nous obligea  nous
ddoubler. Je passai devant, en claireur. D'un ct, poussait du
froment dj haut, et de l'autre, des avoines lgres qui tremblaient
sur leurs minces tiges. Je connaissais, par l'enseignement du fermier,
les cultures de la terre. Avoine et bl se rejoignirent bientt
fraternellement devant moi.

--Grand-pre, il n'y a plus de chemin.

C'tait  prvoir. Notre sentier se perdait. Grand-pre,
tranquillement, me devana, parut s'orienter, huma le vent, crasa
quelques gramines et parvint  une haie qu'il franchit avec une
aisance tonnante pour son ge.

--Mon petit, me dclara-t-il en m'aidant  traverser  mon tour, j'ai
horreur des cltures.

Notre association commenait bien. Point de routes, point de
barrires. Nous entrmes bientt dans un bois de chtaigniers qui ne
ressemblait pas  l'assemble de quatre ou cinq arbres dont
s'enorgueillissait notre enclos. C'tait, sur nous, une vote paisse
que les troncs et le jet des branches supportaient comme des piliers
colossaux. Je vis grand-pre se pencher et cueillir dans la mousse un
champignon pareil  une petite ombrelle blanche grande ouverte.

--C'est, me dit-il, une espce d'amanite. On la croit dangereuse quand
elle est comestible (pour me le prouver, il la gota). Ce n'est pas
encore la saison. Je t'apprendrai  connatre tous ces cryptogames. Il
y en a trs peu de mauvais. La nature est bonne et ne nous veut aucun
mal. Ce sont les hommes qui la gtent. Je connais un cur qui vit de
bolets Satan et n'en est pas incommod.

Et il rit tout seul de son cur qui absorbait le diable sans
indigestion.

Nous parvnmes enfin dans un espace dcouvert d'o l'on n'apercevait
aucune maison, et pas mme des champs cultivs. Toute trace humaine en
tait absente. Le bois nous sparait de la ville et du lac toujours
sillonn par quelques voiles. Nous tions adosss  une colline
rocheuse dont la pierre tait  demi recouverte de bruyres et de
ronces. De la paroi tombait une mince cascade qui se changeait,  nos
pieds, en un ruisseau paisible et transparent. Nous foulions des
fougres et une herbe paisse seme de toutes les fleurs du printemps.
L'eau donnait  cette vgtation une puissance exubrante. Le bruit
monotone de la chute ne russissait pas  rompre la solitude de ce
lieu pre et doux ensemble, et si bien cach. On aurait pu s'y croire
 l'extrmit du monde ou  son origine. Je m'y sentais  la fois
heureux et abandonn. Certes, j'avais fait bien d'autres expditions
avec mon pre. Mais il nous menait sur des hauteurs qui commandaient
la plaine: il nous dsignait par leurs noms les montagnes qui
servaient  l'horizon de limites, les villages que nous dominions, les
ports qui occupaient les deux rives. Il nous donnait l'impression
d'une terre habite, et qui tait belle et intressante parce qu'elle
tait habite. Et voici que je dcouvrais l'attrait de la sauvagerie.

--Commuent cela s'appelle-t-il? demandai-je  grand-pre, afin de me
rassurer.

--Et quoi donc? rpondit-il sans comprendre.

--L'endroit o nous sommes.

Ma question l'tonna et me valut un petit rire assez dsagrable:

--Cela n'a pas de nom.

--A qui est-ce?

--Mais  personne.

A personne! c'tait bien trange. De mme que la maison avait toujours
d nous appartenir, je pensais que la terre avait toujours t divise
en proprits.

--A nous, si tu veux, reprit grand-pre.

Et son rire, son terrible petit rire commena de ruiner mes ides sur
la vie, mes croyances. Cela me faisait l'effet du coup de doigt que je
donnais quand je btissais des monuments avec mon jeu de
constructions. L'difice montait, je touchais  peine une des colonnes
de base, et tout croulait.

--Oh!  nous! protestai-je.

On ne s'emparait pas, comme a, du bien d'autrui, sous prtexte qu'on
ignorait le nom du propritaire.

Toutes les notions que j'avais reues s'y opposaient.

--Mais oui, petit nigaud, reprit-il. Chacun trouve son bien sur la
terre. Ce coin te plat? il est  toi. Il est  toi comme le soleil
qui nous chauffe, l'air que nous respirons, la douceur de ces premiers
jours printaniers.

Je n'tais pas convaincu. Des rsistances confuses se levaient en moi,
frmissantes: je ne parvenais pas  leur donner une expression et je
dus me contenter de cette objection piteuse:

--Oui, mais je n'y pourrais rien prendre.

--Tu y prends ton plaisir, c'est le principal.

Et, sr de sa victoire, il l'acheva en invoquant le tmoignage d'une
tierce personne.

--Jean-Jacques, mieux que moi, t'expliquerait que la nature contient
le bonheur de l'homme. Jean-Jacques aurait aim cette retraite.

Il prononait: _Jean-Jacques_, en arrondissant la bouche,
onctueusement et dvotement. Il en parlait comme tante Dine des saints
les plus notoires et les plus utiles, saint Christophe, par exemple,
qui protge contre les accidents, ou saint Antoine qui aide 
dcouvrir les objets perdus. Intrigu, je le questionnai sans retard:

--Qui a, Jean-Jacques?

--Un ami: un ami que tu ne connais pas.

Mais si, je connaissais ou je croyais connatre les amis de grand-
pre. Il recevait peu de visites. C'taient d'autres vieillards qui
paraissaient plus gs, qui taient tristes et qui l'ennuyaient trs
vite. Il y en avait un qui s'asseyait sans un mot et demeurait ainsi
longtemps, immobile et muet. Un jour, grand-pre l'oublia dans sa
chambre. A son retour, il le trouva  la mme place, endormi. Il se
plaignait ouvertement de la venue de tous ces vieux, comme il les
appelait, dont aucun, j'en avais la certitude, ne rpondait au nom de
Jean-Jacques. Au contraire il descendait volontiers au salon quand il
pensait y rencontrer des dames.

L'heure nous pressant, nous retraversmes le bois de chtaigniers,
mais pour sortir d'un autre ct, en trouant une seconde haie de
jeunes acacias. Je revis avec un plaisir manifeste des champs et des
maisons.

--Tiens, voil des proprits! fit grand-pre devant ces cultures.

Et ses lvres se chargrent de mpris. Sans me dconcerter, je
rclamai une orientation:

--O est la ntre?

--Je n'en sais rien. Cherche l-bas, sur la gauche. Tu la verras bien
en rentrant. Moi, quand je me promne, c'est au hasard. On se retrouve
toujours.

Quand nous rejoignmes le grand chemin, je me serrai contre mon
nouveau prcepteur,  cause d'un spectacle bizarre et inquitant que
j'apercevais:

--Grand-pre, regardez la route.

Au del d'un talus, elle semblait venir  nous, d'un mouvement lent et
uniforme. Tout  l'heure, elle serait l. Grand-pre mit ses mains en
abat-jour pour mieux circonscrire sa vue et il me donna l'explication
du phnomne:

--Ce sont les moutons qui, au printemps, quittent la Provence pour
gagner les liants pturages. On les conduit ainsi par petites tapes.
Rangeons-nous sur le bord,  l'abri de ce tas de cailloux, et nous les
verrons dfiler.

Ainsi averti, je sparai bientt du chemin presque blanc le troupeau
d'un ton gris-jaune et brun qui composait une masse unique et
grouillante, continue au-dessus de tous ces dos balancs
rgulirement par un mince nuage de poussire qui, de chaque ct,
dbordait sur les champs. Instantanment je revis l'image de ma Bible
qui reprsentait Abraham s'en allant dans la terre de Chanaan.

Au-devant marchait un berger envelopp dans une grande cape qui avait
d supporter le vent et la pluie bien des fois, car elle tait de la
couleur verdtre de ces toits de chaume sur lesquels de nombreux
hivers ont pes. Malgr le soleil, il ne semblait pas gn d'une si
ample couverture. Sans doute notre soleil n'tait pas celui qu'il
avait quitt. Son chapeau rabattu noircissait d'ombre tout le haut du
visage dont ne ressortait nettement que la barbe qui tait grise.
C'tait dj un vieil homme. Il avanait lentement avec un lger
dandinement de tout le corps. On aurait pu le confondre avec un
mendiant sans une involontaire majest qui le recouvrait comme son
manteau, celle du capitaine qui dirige sa compagnie, celle du semeur
qui jette les grains. Il ne faisait pas plus vite un pas que l'autre.
Et le rythme de cette allure gale devait se transmettre jusqu'au bout
de la colonne. Il donnait l'impression que toute la campagne le
suivait, obissait en cadence  la loi qu'il fixait, et les boeufs qui
tracent les sillons, et les faucheurs qui dvtent les prairies, et le
matin et le soir dociles au retour, et mme, la nuit, les toiles qui
parcourent sans hte une partie du ciel et que j'avais cru voir remuer
dans la lunette de grand-pre.

Il me parut si important que je le saluai, mais il ne me rendit pas
mon salut et ne daigna pas se dtourner de sa tche absorbante. Grand-
pre commena une phrase:

--Dites-moi, berger...

Et il jugea inutile de l'achever  cause de tant de gravit qu'il
avait reconnue.

Derrire l'homme qui avait un chien noir dans les jambes, venaient, en
triangle, trois bourriques peles et efflanques, charges d'objets
qu'on ne voyait pas, car une bche les cachait. Elles baissaient la
tte vers le sol, comme si elles voulaient le renifler ou le brouter.

Ensuite, c'tait le gros de l'arme, le peuple des moutons presss les
uns contre les autres, par huit ou dix de front quand on pouvait les
compter: la plupart du temps, les rangs taient incertains et soumis
 des flux et  des reflux. Toute cette laine oscillait comme si elle
appartenait  une bte unique, interminable et rampante, secoue de
frissons continuels.

Je ne distinguai rien tout d'abord dans ce tas qu'un mme mouvement
agitait. Puis, je remarquai les petites taches sombres que faisaient
les oreilles. Peu  peu, je m'habituai, et du groupe compact et
monotone quelques personnalits surgirent. Il y avait des bliers,
gnralement plus hauts de taille, avec de longues cornes roules et
des sonnailles pendues au cou par un collier de bois en forme de fer 
cheval. Il y avait des brebis d'une robe plus soigne que le commun,
blanches ou noires avec une certaine ostentation. Il y en avait aussi
de vagabondes, capricieuses comme des chvres, qui auraient aim 
sortir de la voie ordinaire, sans la vigilance des chiens qui
opraient sur les flancs, chiens gris  longs poils, avec des yeux
luisants au fond d'une caverne de sourcils, attentifs et actifs, et
que rien ne pouvait distraire de leur travail de sergents. L'une
d'elles monta sur les pierres qui nous abritaient et fut imite
aussitt par quelques-unes de ses compagnes. Un des gardiens coupa
court  cette fantaisie et, gueule ouverte, les obligea  regagner
leur place.

Il en passa, il en passa. Je crus que cela ne finirait plus, et
j'estimai leur nombre  plusieurs milliers. Peut-tre, en ralit, en
passa-t-il bien trois ou quatre cents. Le flot se ralentit. Les rangs
se desserrrent. Sept ou huit moutons dbands clturrent le dfil.
Et ce fut enfin l'arrire-garde, compose de quatre bourricots bts
et d'un second berger, moins auguste et solennel que le premier. Quand
celui-ci fut  notre hauteur, grand-pre, enhardi, posa la question
que l'autre n'avait pas coute:

--Eh! berger, comme a, o allez-vous?

C'tait un homme jeune, souple, maigre et muscl, le couvre-chef en
arrire, le veston court, une ceinture rouge autour des reins, et qui
ne devait se soucier ni du chaud ni du froid. Il montrait en pleine
lumire sa figure bronze. Pour se distraire, il sifflait et, en
sifflant, il souriait comme s'il s'amusait de sa musique, ou peut-tre
le pli des lvres lui donnait-il l'air de sourire.

A la question de grand-pre, il clata de rire franchement; et dans
sa bouche les dents brillrent, des dents comme j'en avais vu  des
loups ou  des fauves dans une mnagerie o l'on m'avait men. Et,
avec simplicit, il rpondit:

--A la montagne.

Quelle trange rsonance ont en nous certaines syllabes! Il aurait
dsign par son nom la montagne o son troupeau allait patre, que ce
renseignement ne m'aurait pas frapp. Tandis que son imprcision
inattendue me communiqua, par quel sortilge, la nostalgie de
l'altitude. Ce fut un choc inexpliqu et fulgurant. Du lieu dsert et
sauvage dont je revenais avec grand-pre je n'avais pas compris le
charme. Non seulement j'y fus initi instantanment, j'en largis
encore l'isolement et la sauvagerie. Je sentis sur mon front un
souffle plus froid et plus rude, le vent des sommets que je ne
connaissais pas. Plus tard, des pomes, des symphonies m'ont rendu
cette sensation imaginaire, mais en l'attnuant. Dans chaque
dcouverte qu'il fait, le coeur donne, comme un vierge, sa nouveaut.

Avant le passage des moutons, je m'tais orient tant bien que mal. La
maison, en contre-bas de la route, au bord de la ville, au-dessus du
lac, je l'avais firement dvisage, malgr les arbres qui
l'entourent. Elle qui m'avait toujours paru si grande, vaste comme un
royaume, voici que je commenais de la trouver petite et mesquine,
parce que j'entendais chanter en moi ces trois mots:

--A la montagne.

Je devais, quelques annes plus tard, approcher et escalader nos
montagnes, celles qu'assigent les pins et les mlzes et celles dont
les glaces sont l'unique vgtation, celles que l'herbe tapisse et qui
sont douces comme une chair fleurie, celles qui sont tout en muscles
et en os comme des personnages de Michel-Ange, celles dont la
blancheur perfide ne sort de son immobilit qu'aux embrasements du
soleil couchant. Elles m'ont appris la patience, le calme et, peut-
tre aussi, le mpris, bien qu'un des plus durs prceptes chrtiens
nous oblige  ne mpriser personne. L, j'ai rencontr et got tour 
tour la guerre et la paix, la lutte et la srnit, l'enivrement de la
solitude et la gloire de la conqute dans l'aveuglante splendeur des
neiges. Elles ne m'ont rien donn qui ne ft contenu en germe dans la
rponse du ptre...

A l'arrive, quand nous ouvrmes le portail, Tem Bossette et ses deux
acolytes piochaient, le nez pench vers la terre. L'un d'eux nous
ayant signals, ils se reposrent d'un commun accord. Notre complicit
leur tait acquise.

Tante Dine me flicita de mes joues rouges, ma mre remercia grand-
pre de ses attentions. Mon pre me demanda:

--Es-tu content?

Et sur mon affirmation, il se rjouit. Personne ne souponnait, et
moi-mme pas davantage, que ce petit garon, jusqu'alors combl et qui
n'imaginait rien au del de la maison, rapportait de sa promenade le
dsir.

III

LA DCOUVERTE DE LA TERRE





Cette priode de ma vie est toute lumineuse dans mon souvenir. Il
semble plus tard que le soleil se soit un peu us. Je me promenais
matin et soir avec grand-pre, j'affermissais mes rapports avec la
nature et j'inaugurais un costume neuf. C'tait le premier;
jusqu'alors, je portais ceux de mes frres ans, qu'on rafistolait
pour moi. Une couturire ajustait et raccommodait sur place les
vtements que l'on me destinait. Elle tait laide  souhait et
recommande par Mlle Tapinois qui pensait l'avoir forme  son
ouvroir. Pendant ma maladie, j'avais grandi excessivement. Quelle ne
fut donc pas ma surprise quand je fus inform qu'un tailleur, un vrai
tailleur, viendrait prendre mes mesures, les miennes et non pas celles
d'Etienne ou de Bernard! Ce tailleur se nommait Plumeau. Tout en
hauteur comme un piquet, il flottait dans une immense redingote.
Voulut-il, comme Dieu lorsqu'il cra l'homme, me faire  son image et
 sa ressemblance? Il me composa un complet vert olive qui accentuait
ma maigreur et pour lequel il n'avait rien nglig. Le veston,
rivalisant avec un pardessus, descendait jusqu'aux genoux, l'toffe
dfiait le temps par sa solidit. J'en avais, de toute vidence, pour
m'habiller jusqu'au baccalaurat. J'eus l'impression qu'on
m'avantageait trop et ma coquetterie regimba. Toute ma famille avait
t runie pour me contempler et ratifier la livraison. On me
contraignait  me tourner et  me retourner comme un cheval sur le
march, et je montrais une figure hostile, presque aussi longue que
mon veston.

--a ira, dclara mon pre.

a irait? Oui, dans deux ou trois ans, quand j'aurais beaucoup grandi
encore. Ma mre n'osait pas trop donner son approbation. Mes frres se
contenaient, mais je devinais qu'ils touffaient une envie de rire, ce
dont Louise ne se privait pas. Tante Dine sauva la situation qui se
gtait. Elle arriva en retard, car elle ravaudait dans la chambre de
la tour quand on lui avait signal le dbarquement de M. Plumeau. On
l'entendit dans l'escalier avant de la voir. L'espoir, dj, revint.
Et ce fut l'entre de troupes fraches sur le champ de bataille. Elle
dcida du sort de la journe.

A peine m'eut-elle dcouvert dans le vtement o je me perdais,
qu'elle s'cria:

--C'est admirable, Franois. Je ne vous le tairai pas plus longtemps:
je n'ai jamais vu personne aussi bien habill.

Chacun respira et je fus rconfort. Je le fus mme tant et si bien
que, ne voulant plus me sparer du fameux costume, je le revtis pour
ma prochaine promenade. Grand-pre n'y prta aucune attention. Mais je
fus rejoint  la grille par tante Dine, essouffle:

--Mauvais garnement, me dit-elle, sortir avec un habit de crmonie!

Pour un peu, elle m'et dshabill dans la rue de ses propres mains.
Je dus rentrer sous sa garde pour changer ma livre contre une
dfroque moins reluisante, et cette promenade-l fut gte. Mais les
suivantes me ddommagrent. Ce fut la fort et ce fut le lac.

Cette fort faisait partie, avec des vignes et des fermes, d'un
domaine historique, dont le chteau,  demi croulant, avait subi des
siges, reu de grands personnages de guerre ou d'Eglise, et n'tait
plus habitable. Le tout appartenait  un colonel de cavalerie en
retraite, fils d'un baron de l'Empire, qui n'avait pas de quoi
l'entretenir dcemment et le laissait pricliter: il vivait seul et
montait du matin au soir l'un ou l'autre de ses vieux chevaux sans
sortir de ses proprits. Nous y pntrmes, grand-pre et moi, bien
qu'elles fussent closes de murs, par des brches que nous avions
repres.

Il m'entranait sous les arbres, m'apprenait  ne pas confondre leurs
essences, et m'invitait  m'asseoir  leur ombre, mais sur la mousse
et non sur les bancs fallacieux que nous apercevions de loin en loin,
et dont les planches, travailles par l'humidit, taient pourries.
L'herbe poussait dans les alles. Pareilles  des votes sous les
branches, ces alles conduisaient le regard  des portes de lumire
qui, d'un ct, paraissaient bleues  cause de l'eau qui s'y
encadrait. On tait au mois de juin. Mille nuances de vert
s'enchevtraient, se mariaient autour de nous, depuis le vert clair du
gui parasite jusqu'au vert presque noir du lierre qui grimpait aux
chnes. Toutes les gammes du printemps chantaient. Et il y avait
encore, sous bois, des amas de feuilles rousses, vestiges de la saison
prcdente.

J'prouvais une vague peur  nous sentir seuls tous les deux parmi une
assemble si imposante et silencieuse, et je voulus parler afin de
rendre plus relle notre prsence.

--Tais-toi, me dit grand-pre, tais-toi et coute.

Ecouter quoi? Et voici que peu  peu je perus une multitude de
rumeurs. Nous n'tions plus seuls, comme je l'avais cru:
d'innombrables tres vivants nous environnaient.

A de grandes distances, deux pinsons se rpondaient rgulirement. Le
plus loign reprenait en sourdine le couplet que l'autre lanait 
plein gosier. D'arbre en arbre, celui-ci se rapprocha de nous. Je le
vis, et mon oeil rencontra le sien, tout petit et tout rond. Comme je
ne bougeais pas, il resta. Mais que pouvaient tre ces coups sourds et
rpts? Les piverts aiguisaient leur bec contre les troncs. De
longues bandes de clart se glissaient  et l,  travers les
intervalles des branches, jusqu'au sol: dans leur rayonnement o le
dcoupage des feuilles s'accusait, des toiles d'araignes se
balanaient, dont je distinguais les moindres fils, et des gupes
bourdonnaient en dansant. Je finissais par entendre remuer l'herbe.
C'tait le travail secret de la terre sous l'action de la chaleur. Je
dcouvrais une vie que je n'avais pas souponne.

--Grand-pre, quel est ce cri? demandai-je  voix basse.

--Ce doit tre un livre. Cachons-nous et peut-tre, si tu es sage, ne
tarderons-nous pas  le voir.

Sur ce dialogue, nous nous coulmes tous les deux derrire un buisson.
Je ne connaissais les livres que pour en avoir mang en de rares et
fastueuses occasions, bien que tante Dine dplort qu'on donnt du
civet aux enfants,  cause des serviettes et des joues macules. De
nouveau le cri retentit, et cette fois plus prs de nous.

--Il appelle sa hase, m'expliqua grand-pre.

--Sa hase?

--Oui, sa femme. Tais-toi.

C'tait un doux appel, langoureux et tendre infiniment. De trs loin
nous parvint un appel semblable,  peine distinct. D'un bout  l'autre
du bois, le duo s'engageait. Et je pressentais que les btes, comme
les hommes, dsirent de se voir et de se parler. Tout  coup, l,
devant moi, traversant l'alle, je vis deux longues oreilles et une
petite boule de corps brun qui semblait vouloir passer par-dessus. Sur
la lisire le livre s'arrta, attendit la voix lointaine qui le
guidait, poussa de nouveau sa plainte dchirante et se perdit dans les
taillis voisins. Il courait rejoindre sa compagne, mais j'avais eu le
temps de le bien examiner.

Une autre fois, ce fut un renard. De son museau pointu il dut nous
flairer, car il s'enfuit la queue dans les jambes,  toute allure.
Instruit par les fables de La Fontaine et par les _Scnes de la vie
des animaux_, je prvins grand-pre que c'tait une ruse et qu'il
serait prudent de dguerpir.

--Tu es stupide, assura-t-il. Le renard est inoffensif.

De quoi je fus un peu scandalis. Mais nos promenades ne jouissaient
pas toujours d'un tel calme. De notre coin prfr, il nous arriva
d'entendre, comme une pluie d'orage, le galop d'un cheval, et nous
venions  peine de nous dissimuler savamment derrire le tronc d'un
fayard, que le colonel dbucha sur sa monture. Il avait le nez court,
une moustache rude, des joues creuses. Il se tenait le buste droit, le
genou saillant, et ses yeux ne regardaient rien. Au passage, il me fit
l'effet d'un terrible homme. Grand-pre s'empressa de me rassurer:

--C'est une vieille bte, me dit-il, et son carcan ne sait plus
trotter.

L'un et l'autre, je l'ai su depuis, s'taient battus  Reichsoffen.

Mais, dans une circonstance plus grave, grand-pre donna le signal de
la droute. Je le vis tendre l'oreille  la manire du livre, puis se
lever en hte de l'herbe o nous tions assis:

--Des chiens, murmura-t-il effray. Allons-nous-en.

Nous gagnmes le mur aussi vite que nous le permettaient ses jambes
vieillies et mes jambes trop neuves. Dj les chiens se ruaient sur
nous, aboyant et menaant, lorsque grand-pre, qui m'avait pouss
devant lui, terminait son escalade. Cette alerte l'avait exaspr, et
notre scurit ne l'apaisa nullement:

--Voil bien les propritaires! dblatrait-il. Ils nous feraient
dvorer par leurs molosses.

Et tant de frocit lui fournissant une occasion d'enseigner, il se
tourna vers moi.

--Vois-tu, mon petit les hommes deviennent mchants dans les villes.
Ils sont comme les pommes qui pourrissent quand on les entasse. Et ne
faut-il pas qu' leur tour ils pervertissent les animaux!

A la vrit, j'aurais pu soulever deux objections l'isolement du
domaine et la malfaisance naturelle des btes. Il ne me prta que la
seconde et l'crasa sans dsemparer:

--Tu as vu le pinson et le livre, et mme le renard. A l'tat de
nature, ils sont incapables de nuire. Apprivoises, les btes sont
toutes dangereuses, tt ou tard, et perfides, froces et fausses. Eh
bien! pour les hommes, c'est tout pareil. Libres, ils sont bons et
gnreux. Abrutis par la discipline, comme ce vieux militaire, ils
deviennent effroyables.

Jamais encore il n'avait prononc un si long discours, ni si
mystrieux pour moi. L'motion de la poursuite le portait sans doute 
oublier pour la premire fois, de faon directe, la promesse que mon
pre avait exige. Je m'tonnai de son loquence  quoi rien ne
m'avait prpar, et j'en tirai aussitt des conclusions pratiques. On
m'avait lev  croire au bienfait de l'autorit: celle des parents,
celle des professeurs du collge. Et voil que, pour tre bon, il ne
fallait obir  personne.

Cette aventure nous dgota de _notre_ fort, et nous frquentmes des
bois plus modestes et moins troubls, de prfrence situs sur les
fonds communaux, ce qui rjouissait grand-pre dans sa haine des
proprits prives. La proprit, pour lui, tait un grand obstacle au
bonheur des hommes, mais j'hsitais  me ranger  cet avis; j'aimais
assez  possder, de quoi il se moquait.

Ainsi qu'il s'y tait engag lors de ma premire promenade, il me
communiqua sa science des champignons. Le bolet charnu, au pied
rebondi, au dme couleur de la chtaigne un peu avant sa maturit,
l'oronge pareille  un oeuf dont on vient de briser la coquille, la
jaune chanterelle en forme de corolle, obtenaient ses faveurs. Il en
gotait bien d'autres espces qu'il dclarait volontiers inoffensives.
Je le vis mordre, comme le cur dont il m'avait cont l'histoire, dans
un de ces bolets Satan qui deviennent bleus quand on les coupe et dont
l'entaille prend aussitt l'apparence d'une affreuse plaie. Dress par
les craintes contagieuses de tante Dine, j'tais persuad que ses
lvres ne tarderaient pas, elles aussi,  bleuir. Je le regardai avec
terreur et curiosit, pour suivre les fcheux symptmes. Mais il
digra son poison  merveille:

--Tu vois, me dit-il, triomphant, ce brave homme de cur, pour une
fois, avait raison. La nature est une mre pour nous.

Fort de cette exprience, je cueillis aux buissons des baies rouges
qui taient fort plaisantes  l'oeil, et j'eus de fortes coliques.
Grand-pre devait tre un peu sorcier. Quand nous rapportions de notre
chasse un plein mouchoir de ces cryptogames, tante Dine, mfiante, ne
manquait pas de s'crier:

--Encore ces horreurs!

Elle les triait avec soin et ne conservait que les notoirement
comestibles, qu'elle excellait  faire sauter au beurre ou  prparer,
en hors-d'oeuvre, au court-bouillon, relevs d'un filet de vinaigre.
Ainsi accommods, les petits bolets, frais, blancs et craquants,
embaumaient la bouche. Maintenant que j'en ramassais, je m'tais mis 
en manger.

De mes injurieuses baies je me rattrapai sur les airelles et les
fraises que je cueillais parmi la mousse. J'aimais  les brouter dans
la main pleine, comme les chvres font du sel qu'on leur prsente. Il
est vrai qu'on m'avait dfendu les crudits: la notion du devoir
commenait de s'altrer en moi, et je prfrais m'en tenir  la nature
maternelle que vantait mon grand-pre et qu'il suffit d'invoquer pour
tre servi  souhait. Grand-pre la clbrait sans cesse. Il lui
adressait des litanies de louanges. Cependant il se moquait du
chapelet que rcitait tante Dine et ma mre. Et il profitait de toutes
les occasions pour me prcher l'aversion des villes et la douceur des
champs. Les cits, comme il disait, regorgeaient de gens froces et
cupides qui s'entre-tuaient pour une pice de monnaie, tandis qu'au
village tout le monde vivait heureux et paisible, et l'on s'aidait les
uns les autres d'un coeur fraternel.

Un jour, nous fmes invits par un paysan qui nous offrit sa tonnelle
 demi dfonce pour y manger un de ces fromages blancs qu'on arrose
avec la crme du lait. Un bol de fraises des bois accompagnait ce mets
frugal et innocent. Nous en fmes un mlange si savoureux que je fus
inclin  croire aveuglment dsormais au bonheur universel, pourvu,
toutefois, que l'on consentit  abandonner les cits infectes de
pestes et de lpres. A la campagne, tous les hommes taient bons,
obligeants et libres par surcrot. Nous n'avions plus d'ennemis. Les
_ils_ de tante Dine n'existaient que dans son imagination de vieille
femme. Elle avait des ides troites, elle ne s'levait pas, comme
grand-pre, au-dessus des petits dtails quotidiens. J'tais
pacifique, j'tais bat, j'tais dsarm. Et je connaissais la fleur
des plaisirs champtres, dont je n'ai jamais perdu le got.

--Bourrez-vous, nous persuada notre hte familirement. Le docteur m'a
guri d'un chaud et froid.

Nous devions  mon pre cet accueil, mais nos prfrions le supposer
habituel, pour la vrification de nos thories. M'tant trop bourr en
effet, j'eus, au retour, une indigestion, que grand-pre aggrava par
sa mauvaise humeur.

--Tu n'iras pas t'en vanter, me dit-il, quand je fus dbarrass.

Je compris ce que signifiait le conseil et rsolus de garder
prudemment un silence qui protgeait la fantaisie de nos excursions 
venir. Nous rentrmes en retard: l'inexactitude me paraissait d'une
dsinvolture lgante. Pourquoi dner  une heure plutt qu' un autre
? Et mme on peut ne pas dner du tout, si l'on s'est rempli l'estomac
de crme et de fromage blanc. Grand-pre expliqua d'o nous venions et
vanta en termes parfaits l'hospitalit paysanne.

--Ah! s'cria mon pre, vous tes tombs chez cette fripouille de
Barbeau. Je crois bien que je l'ai tir de la mort. Il vit surtout de
braconnage et de contrebande, et il me doit encore sa note. J'aime
autant qu'il ne me la paie pas. La couleur de son argent n'est pas
nette.

J'estimai qu'il traitait bien svrement un homme si poli et si
gnreux. Nous retournmes chez Barbeau, et nous y fmes reus par sa
femme. C'tait une vieille, noueuse et grise, aux yeux chassieux, qui
ne trouva  nous offrir qu'une mchante crote de gruyre, de quoi
nous fmes dpits. Elle se tut sur les occupations de son mari, mais,
pour parler des belles places de ses fils, elle arrondit la bouche en
cul de poule avant de nous en faire confidence. L'an tait facteur 
la ville, le second employ  la gare, et quant au troisime, oh! oh !
il gagnait des mille et des cents:

--Garon d'htel  Paris, monsieur Rambert, garon d'htel meubl. Il
nous envoie de l'argent.

--Vilain mtier, observa grand-pre.

--Il n'y a pas de vilain mtier, affirma la vieille. Le tout est de
ramasser de la monnaie.

--Et comme a, il ne vous en reste point?

--Bien sr que non qu'il n'en reste point! Pour manger des chtaignes
et boire du cidre, y a plus personne, monsieur Rambert. La terre,
voyez-vous, je crache dessus.

Et la mgre, en effet, cracha sur le bl dj haut et d'un vert
dcolor prt  se muer en or, qui touchait  sa masure. On et dit
qu'elle maudissait toute la campagne avoisinante.

Je ne pensais pas que ces pis, c'tait la farine qu'on bnit avant de
la ptrir, le pain dont mon pre n'entamait pas une miche sans y
tracer le signe de la croix. Je vis l surtout une geste malpropre, et
du coup je laissai ma part de fromage que je rongeais sans plaisir.

--Allons-nous-en, me dit grand-pre brusquement.

Le discours de la mre Barbeau le contrariait. Du moins, je n'eus pas
mal au coeur cette fois-l.

A la suite de cette conversation, il abandonna pendant quelque temps
la vie agricole et consentit  me conduire vers le lac que nous
n'avions pas encore explor. Il m'y conduisit sans enthousiasme.

--C'est une eau ferme, pronona-t-il avec mpris.

Il y avait donc des eaux ouvertes? Sans doute: il y avait la mer. Ce
mot, jusqu'alors, ne m'avait pas frapp et je ne lui attribuais aucun
sens. Lorsque la brume recouvrait la rive oppose, le lac semblait ne
plus finir, et j'avais entendu dire autour de moi: c'est la mer. Je
n'y avais pas pris garde. La ddaigneuse dfinition de grand-pre me
fit imaginer par contraste une immensit libre. Plus tard, quand j'ai
vu enfin la mer, --c'tait  Dieppe, du haut des falaises, --je n'ai
pas eu de surprise: ce n'tait qu'une eau ouverte.

--Veux-tu naviguer? me proposa grand-pre un jour.

Si je le voulais! Je le dsirais d'autant plus que cette expdition
reprsentait en quelque sorte pour moi la vie individuelle substitue
 la vie de famille. Mes parents m'avaient interdit les promenades en
bateau  la suite de la chute qui avait provoqu ma pleursie. Ils
craignaient  la fois l'humidit et ma maladresse. J'tais, une fois
de plus, _l'enfant blond qui s'esquiva des bras de sa mre_. La
_demoiselle aux ailes d'or_ qui m'entranait, c'tait dj mon bon
plaisir.

Nous prmes un canot et sortmes du port. Grand-pre, qui se servait
des rames avec irrgularit, ce qui ne me rassurait gure, ne tarda
pas  les lcher et nous laissa driver.

--O allons-nous? demandai-je un peu inquiet.

--Je n'en sais rien.

L'incertitude ajoutait au mystre de l'eau. Je m'amusai  tremper mes
mains en me penchant sur le rebord. La caresse froide que je recevais
et le petit danger que je courais ou pensais courir me causaient une
sensation mlange, mais trs excitante.

Que pouvaient signifier ces brefs clairs d'argent qui s'allumaient 
la surface pour s'teindre aussitt? Autour de leur tincelle morte un
cercle naissait, qui s'largissait en finissait par se perdre.
C'taient les poissons qui venaient respirer. L'un d'eux, plus
rapproch, montra sa petite bouche et les cailles luisantes de sa
tte. Je prenais contact avec un monde nouveau, le monde sous-marin.

Quand il soufflait un peu de vent, grand-pre me faisait asseoir au
fond du bateau, sur les planches qui taient bien un peu mouilles. De
l, comme je n'tais pas haut, je n'apercevais plus gure que le ciel.
Je dcouvrais mieux sa coupole et la vibration continue de l'ther aux
beaux jours. Immobile, tandis que grand-pre rvait, j'tais heureux.
Je m'habituais  tre heureux excessivement, sans savoir pourquoi,
comme si l'existence n'avait pas de limites et pas de but.

Grand-pre se liait aussi avec des pcheurs qui posaient leurs filets.

--Ce sont de braves gens, m'assurait-il. Le lac, c'est comme la
campagne. En retirant l'homme des cits, a le rapproche de l'heureux
tat de nature.

Par eux, nous connmes les moeurs de la truite, de la perche, du
vorace brochet et de l'ombre-chevalier dont la chair est savoureuse 
l'gal de la chair rose du saumon.

--Eh! eh! lui confia l'un de ces braves gens avec allgresse, tout mon
ombre est retenu par l'htel Bellevue. On y bamboche le jour et la
nuit. Parlez-moi de ces clients-l.

Ainsi j'tais initi  la vie de la terre et de l'eau. Grand-pre
commenait de s'intresser  mes progrs dans l'amiti de la nature.
Il tenait un disciple qu'il n'avait point cherch. Le premier,
maintenant, je tournais le dos  la ville, franchissais les barrires,
traversais les champs, sans aucun soin des cultures. Il me traitait en
hritier, en infant digne d'tre un de ces rois fainants qui
possdent le monde. Et comme nous avions gravi pniblement, sous la
chaleur de juillet, un monticule d'o l'on dominait la plaine, et la
fort et le lac, il se mit  rire du bon tour qu'il prparait:

--Tu sais, mon petit, on croit que je n'ai rien, et que je suis tout
pareil aux claque-patins qui se tortillent sur les routes avec un
baluchon dans le dos. Quelle plaisanterie! Il n'y a pas de
propritaire plus riche que moi, entends-tu.

Ce langage ne m'tonnait pas. J'avais perdu la notion du tien et du
mien qui spare la richesse de la pauvret.

--Cette eau, ces bois, ces prs, continuait-il, tout cela est  moi.
Je ne m'en occupe jamais, et c'est  moi tout de mme.

Et, pour m'investir, me couronnant la tte de sa main, il acheva:

--C'est  moi, et je te le donne.

Ce fut un sacre gai et sans crmonie. Tous les deux nous nous
amusions de cette ide. Malgr nos rires, cependant, j'avais
l'impression trs nette que le monde m'appartenait en effet. D'un
petit destin born je ne voulais plus.

Comme nous redescendions de notre belvdre, nous croismes sur le
chemin une jeune femme qui habitait une villa du voisinage. Elle
portait une robe blanche, qui laissait nus les avant-bras et le cou,
et sur la tte un chapeau orn de cerises rouges. Son ombrelle un peu
penche en arrire servait d'aurole ou de fond au visage qui tait
dlicat et uni comme ces fleurs de magnolia dont j'aimais au jardin la
nuance, l'odeur et la forme d'oiseaux blancs aux ailes dployes.
Cependant je ne l'eusse pas remarque, si grand-pre ne s'tait
arrt, clou par l'admiration, et n'avait dit tout haut:

--Oh! ce qu'elle est belle!

Le visage clair s'empourpra. Mais la jeune femme sourit  cet hommage
trop direct. Je la regardais alors, et tellement que je n'ai rien
oubli de cette vision, pas mme les cerises. Je faisais d'ailleurs
mes rserves: elle me paraissait dj ge, peut-tre trente ans.
C'est un ge avanc aux yeux impitoyables d'un enfant. A cause de son
teint de fleur, je pensais  l'aveu du Rossignol dont m'tait venue,
un jour que je lisais les _Scnes de la vie des animaux_, tant
d'instable mlancolie: _Je suis amoureux de la Rose... Je m'gosille
toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas_. Et pour
la premire fois j'associai, non sans un secret pressentiment, une
femme inconnue  l'amour plus inconnu encore.

A la suite de cette rencontre, grand-pre m'emmena sur un coteau bois
o nous n'tions jamais alls, et qu'il m'avait reprsent comme dnu
d'agrment lorsque j'y voyais un but de promenade. Il fallait
traverser une rivire avant d'en atteindre la base. Pendant la marche,
il s'absorba en lui-mme et ne m'adressa pas la parole. Au sommet, il
s'orienta et se dirigea tout droit vers un pavillon  l'cart, proche
une maison de ferme et dissimul dans une clairire.

--C'est l, dit-il.

Je comprenais qu'il ne s'adressait pas  moi. Ce pavillon  un tage
me parut dans un piteux tat. Le toit manquait d'ardoise, une galerie
circulaire pourrissait. On avait d l'abandonner depuis longtemps.
Grand-pre se rjouit de cet aspect dlabr et inhabitable, ce qui
m'et davantage tonn s'il ne m'avait pas accoutum  ses
bizarreries.

--Tant mieux, murmura-t-il: il n'y a personne.

Et, revenant vers la ferme, il avisa un vieillard qui se chauffait au
soleil, sur un banc, et qui puisait avec une cuiller de bois dans un
pot de soupe. Il engagea avec lui une interminable conversation qui
m'ennuya et qui aboutit  un petit interrogatoire sur le pavillon.

--C'est bon  brler, dclara le paysan.

--Autrefois, insinua grand-pre, il y avait du monde.

--Autrefois, il y a bien des annes.

Grand pre eut l'air d'hsiter  continuer l'entretien, puis il reprit
:

--Oui, il y a bien des annes. Mais vous et moi, nous ne sommes pas de
ce matin. Et dites-moi, vous ne vous souvenez pas d'une dame?

Je songeai aussitt  la dame en blanc au chapeau de cerises et je
l'voquai dans cette clairire  la porte du pavillon. Dj mon
imagination travaillait sur un nouveau thme.

--Oh! moi, fit le vieux avant d'avaler la cuillere qu'il tenait  la
main, les femmes, je m'en f...

Les yeux de grand-pre s'injectrent de fureur, et je crus qu'il
allait bousculer le bonhomme et son pot. Il leva la sance incontinent
sans un mot de plus. Mais, en s'en allant, il me prit  tmoin de la
grce du lieu:

--Tout de mme, ici, comme c'est doux et sauvage! Les arbres n'ont pas
chang. Il n'y a qu'eux.

Je n'ai jamais su l'aventure du pavillon. Mais, un jour que nous
passions devant le chteau branlant du colonel, un autre souvenir,
moins direct sans doute, lui revint  la mmoire, et, sans
prparation, il me raconta:

--On l'appelait la belle Alix.

--Qui a, grand-pre?

--Elle a demeur l. C'tait sous l'Empire.

--Vous l'avez vue, grand-pre?

--Oh! moi, non. C'est trop ancien. Je parle de l'Empereur premier.
Ceux qui l'ont vue, c'taient des vieux quand j'tais jeune. Ceux qui
l'ont vue, rien qu' dire son nom, clataient d'orgueil.

Et ces brves vocations disposaient pour moi un beau voile romanesque
sur nos promenades qui taient _arrives_ comme des histoires.

Il ne s'tendit jamais sur l'une ou sur l'autre, comme je m'y
attendais. Il ne supposait pas que je guettais ces moindres paroles-l
pour en exagrer l'importance. Sauf la dame blanche au chapeau de
cerises, qui ressemblait peut-tre, qui ressemblait sans doute 
quelque lointaine image de son pass, il saluait les femmes le plus
honntement du monde et ne se permettait sur elles aucune rflexion.
Quand je lus, quelques annes plus tard, un soir de collge, le fameux
passage de _l'Iliade_ sur les vieillards troyens disposs  pardonner
 Hlne  cause de sa beaut, semblable  celle des desses
immortelles, tandis que mes camarades sommeillaient sur leur Homre,
je me revoyais aux cts de mon grand-pre sur le chemin par o venait
 nous la dame en blanc. Et, depuis lors, j'ai donn le nom d'Hlne 
cette inconnue.

Grand-pre, qui prenait got  notre amiti, consentit  m'accueillir
dans la chambre de la tour. Il ne s'y occupait d'ailleurs point de ma
prsence, tantt m'enveloppant de la fume de sa pipe, et tantt
jouant de son violon dont les sons se mlaient pour moi  la fort, au
lac, aux retraites perdues que nous connaissions. L je continuais ma
vie libre du dehors. Les jours de mauvais temps, bien rares au cours
de ce lumineux t prdit par Mathieu de la Drme, je regardais la
pluie tomber et l'horizon se dsagrger, berc et amolli par ce
spectacle de l'inutilit des choses. Quand le couchant tait pur, je
voyais le soleil se projeter dans l'eau du lac en colonne de feu qui,
peu  peu, se changeait en glaive, puis se rduisait  un point d'or,
reflet de la petite toile, pose sur l'paule de la montagne, que le
soleil tait devenu une seconde avant de disparatre. Le soir, aprs
dner, j'obtenais la faveur de suivre les constellations dans le
tlescope. A cause de l'orientation de sa chambre prcdente qui tait
tourne vers le sud, grand-pre, je l'ai dit, ne connaissait qu'une
moiti du ciel et se refusait  dchiffrer l'autre. C'est pourquoi je
ne suis familier, la nuit, qu'avec Altar et Vga, Arcturus et l'Epi
de la Vierge, qu'on aperoit au sud en juillet. Il fallait me pencher
pour distinguer Antars au bord du toit. Les autres mois, tout se
brouille  mes yeux, et de mme si je fixe le nord.

La maison applaudissait  mon nouveau rgime. Plus d'une fois mon pre
avait demand  grand-pre:

--Vraiment, le petit ne vous gne pas?

--Oh! pas du tout, rpondait invariablement grand-pre.

Et mon pre lui exprimait sa gratitude pour ma sant recouvre. Tante
Dine dclarait que je n'avais plus ma figure de papier mch et me
frottait les joues pour qu'elles devinssent plus rouges. Ma mre
voyait dans l'affection de mon grand-pre un gage de paix et de
rconciliation. Pour moi, la vie s'tait modifie insensiblement. Le
collge, les devoirs, l'mulation, la rgularit, le travail, tout
cela n'existait plus. Il n'y avait qu' tourner le dos  la ville et 
s'abandonner  la belle nature. Je sentais cela, que je ne saurais
expliquer,  la fois nettement et confusment, confusment dans mon
esprit et nettement pour la pratique.

Cependant, au retour de nos promenades, grand-pre, assez souvent, se
contentait de me ramener jusqu'au portail, puis s'esquivait du ct de
la cit maudite.

IV

LE CAF DES NAVIGATEURS

O donc s'en allait grand-pre aprs m'avoir reconduit  la maison? Au
caf, et un jour, il m'y emmena.

Je ne savais pas au juste ce que c'tait qu'un caf, et j'en prouvais
une peur secrte. Mon pre en parlait sur un ton mprisant qui ne
souffrait aucune contradiction, aucune rserve. Quand il disait de
quelqu'un: _Il passe son temps au caf_, ou: _C'est un pilier de
caf_, ce quelqu'un-l tait jug et condamn: il ne valait mme pas
la corde pour le pendre. Je n'eusse pas imagin que mon pre y
pntrt. De grand-pre, cette audace m'tonnait moins; j'avais
remarqu dj qu'en toutes choses il prenait le contre-pied des
opinions de mon pre.

Nous y entrmes, au lieu de nos promener, un matin qu'il faisait trs
chaud, de sorte que se fut pour moi un petit scandale: nous manquions
doublement  notre programme. Il s'intitulait en lettres d'or: _Caf
des Navigateurs_, et l'inscription tait encadre de queues de
billard. Bien situ au bord du lac, il se composait d'une tonnelle
d'o l'on voyait le port et d'une grande salle d'o l'on ne voyait
rien. Nous choismes cette salle. A cause de ses banquettes rouges, de
ses tables de marbre blanc et des glaces qui refltaient le jour tant
bien que mal, je l'estimai extrmement luxueuse. Deux ou trois groupes
causaient, fumaient, buvaient, et je fus immdiatement saisi  la
gorge par une cre odeur de tabac mle de parfum d'anisette. Si vif
tait l'attrait du lieu, qu'aprs avoir touss, je trouvai ce mlange
agrable. Nous rejoignmes le groupe le plus bruyant, et l'on y
accueillit avec des transports grand-pre, qu'on appelait
familirement: _le pre Rambert_.

--Pre Rambert par ici! Pre Rambert par l!

On l'installa sur la banquette,  la place du milieu, et l'on commena
par lui demander des nouvelles de Mathieu de la Drme. Grand-pre
rpondit qu'il tait au beau fixe, avec une tendance  monter, et que
les vents favorables le maintiendraient vraisemblablement dans cette
posture, de quoi chacun se rjouit  cause de la vigne; le vin serait
fameux si Mathieu continuait  se bien tenir. Je compris enfin qu'il
s'agissait du baromtre et que l'on consultait grand-pre sur le
temps,  cause de ses prophties. Ces messieurs se servaient entre eux
d'un langage convenu qu'il importait de mettre au point, ce qui, pour
moi, compliquait la conversation. Personne ne s'occupait de ma
prsence, et je restais debout, vex de cet oubli, lorsque je fus
interpell brusquement.

--Eh! le miochard, qu'est-ce que tu prends?

Ce surnom et ce tutoiement achevrent de me dconcerter. Je me
redressai, la figure hargneuse, mais pour tout le monde je fus baptis
_le miochard_. Grand-pre, dtach, commanda avec majest:

--Une verte.

--Au vin blanc? questionna quelqu'un.

--Je ne suis pas, comme vous, un sac  vin, riposta grand-pre.

Cette rplique fut reue avec enthousiasme. A la maison on raffinait
sur la politesse  l'gard des htes, tandis que ces messieurs
dpouillaient toute crmonie dans leurs relations. Cependant la
servante disposait devant grand-pre un matriel qu'elle retirait
pice  pice d'un plateau: un verre  pied haut et profond, une
petite pelle de fer perce de trous, un sucrier, une carafe d'eau et,
enfin, une bouteille dont je devinais pas le contenu. Le silence ce
fit, et j'eus l'impression d'assister  un rite solennel que personne
n'avait le droit de troubler. Dcidment les habitudes taient toutes
renverses: on se traitait avec sans-gne, mais l'on vnrait la
boisson. Grand-pre, sans se laisser impressionner par tous ces
regards braqus sur lui, versa jusqu'au quart du verre le liquide de
la mystrieuse bouteille, puis il disposa sur la pelle troue mise en
travers du rcipient deux morceaux de sucre en quilibre, les arrosa
d'eau goutte  goutte, jusqu' ce qu'ils fondissent, aprs quoi il
inclina brusquement la carafe. Une bonne odeur d'anis caressa mes
narines. Le mlange s'paississait  mesure que l'eau tombait, comme
ces beaux nuages opaques qui bordent l'horizon avant la pluie, et prit
enfin une couleur vert ple que je n'avais point rencontre dans nos
promenades. Aussitt l'on recommena de parler, l'opration tait
termine.

Au _miochard_ on apporta, sur l'ordre de mon nouveau parrain, une
grenadine avec un flacon d'eau de seltz. Le rite observ fut plus
court et ne parvint pas  triompher de l'inattention gnrale. La
_verte_ rivale jouissait d'un crdit particulier. Une dcharge dans le
sirop qui s'ennuyait au fond du verre, et ma mixture monta, mousseuse,
bouillonnante, tourbillonnante, d'un rose tendre, puis d'un rose dor
aprs que les gaz furent dissips. Ce qui me toucha le plus, ce fut la
paille qu'on me remit pour boire  distance: il suffisait de pencher
un peu la tte et d'aspirer.

J'tais initi, rien qu'en aspirant,  une forme suprieure de
l'existence. Parfaitement heureux, je dsirais en faire part  mes
voisins. Ils suaient des composs divers. La plupart montraient de
bonnes figures rubicondes et des yeux un peu humides. Ils taient tous
parfaitement heureux. Pourquoi grand-pre m'enseignait-il que dans les
villes on ne l'tait pas? Il n'y avait, pour l'tre, qu' entrer au
caf.

Parmi ces ttes que j'examinais  loisir et avec une entire
sympathie, j'en remarquai une que je crus reconnatre. Elle
appartenait au voisin de grand-pre, celui-l mme qu'il avait
qualifi de sac  vin. Elle tait pique de taches de rousseur, qui,
d'ailleurs, se distinguaient  peine de la peau injecte de sang. La
chevelure, la barbe, les poils, de la mme teinte rousse,
l'envahissaient de partout et menaaient jusqu'au nez qui, point
central du spectacle, rutilait, magnifique. Malgr moi, je pensai  la
gravure de ma Bible o l'on voit le prophte Elie enlev sur un char
de feu dans la gloire du soleil couchant, mais je repoussai cette
comparaison comme inconvenante. O donc avais-je dj vu ce chef
incandescent? Mes souvenirs se fixrent peu  peu. Cela se passait
chez nous: du cabinet de consultation sortit un homme, non pas fier
et flambant comme celui du caf, mais tout penaud, marmiteux,
dconfit. C'tait bien le mme, pourtant: ce tas de poils hirsutes,
ces taches de rousseur, je ne pouvais m'y tromper. Mon pre le
reconduisait et s'efforait de le rconforter en lui tapant sur
l'paule:

--Gardez votre argent, mon ami. Vous tes un peu de la maison. Vos
parents et les miens se tutoyaient. Mais il faut cesser de boire, 
tout prix. Si vous recommencez, vous tes perdu. Promettez-moi de ne
plus fourrer les pieds au caf.

--Je vous le jure, docteur.

--Ne jurez pas, mais tenez bon.

--Si, si, je vous le jure. De ma vie, on ne me reverra dans les
cabarets.

Cependant il tait l, et il buvait, et il riait, et il se portait 
merveille. Mon pre exagrait la svrit. Oubliant qu'il m'avait
guri, je le blmai tout bas de l'effroi qu'il rpandait et je lui
dcouvris une certaine duret de coeur. Pourquoi vouloir priver ce
brave homme de son plaisir?

Mon rouge protg rpondait au nom de Cassenave, mais on le dsignait
de prfrence sous un sobriquet symbolique: on l'appelait Verse--
boire, ce qui pouvait servir  double fin. Tout de suite Verse--boire
me captiva par les extraordinaires aventures qu'il avait courues et
dont il composait des rcits sans prtention. Il aurait pu figurer
dans le recueil des _Trois vieux marins_, o son poids et sans doute
dtermin la chute de Jrmie offert au tigre en holocauste.

Dans sa jeunesse, ayant ou vanter par les journaux l'oisivet et la
bonne chre qui sont attaches  l'tat de moine, il rsolut d'en
tter et frappa  la porte d'une capucinire, o promptement il dut
rabattre de ses esprances. Rveill la nuit par un frre barbare pour
aller chanter l'office, nourri de lgumes insuffisamment bouillis sur
le fourneau d'un cuisinier pourvu d'un incurable coryza, il
maigrissait et dprissait. Son industrie seule le sauva d'un plus
grand dsastre. Quand les moines, rangs en cercle, taient invits 
se donner pieusement la discipline en rcitant les psaumes de la
pnitence, il enroulait par malice sa corde  celle de son collgue le
plus proche, et pendant qu'ils les droulaient sans hte, expliquait-
il, _le miserere_ coulait.

Cependant un prieur born refusait de le garder et le restituait  la
socit civile. Il y nouait les plus brillantes relations et, pour en
fournir la preuve, racontait que de belles dames, chaque soir, lui
rendaient visite dans son modeste appartement. Elles descendaient du
plafond, sans qu'on pt distinguer par quelle ouverture. A l'instant
il n'y avait personne, et tout  coup elles taient l, en crinoline
et robes de soie, car elles en taient restes aux modes du second
Empire.

Loin de demeurer inactives, elles lui mettaient dans la main une coupe
de dimensions raisonnables o, de leur bras inclin, elles vidaient --
_ziou_ --plusieurs bouteilles de champagne. Ce _ziou_ qui exprimait la
descente du vin dans le verre, avait, sur ses lvres, un son chantant
et caressant. On croyait entendre sauter le bouchon et se prcipiter
la mousse.

Mais il donnait des dtails biographiques plus surprenants encore. Une
nuit, confondant son bougeoir avec le bec de gaz qui, de la rue,
clairait sa chambre, il s'tait prcipit par la fentre pour le
souffler, et on l'avait ramass, en chemise, un peu moulu, mais sain
et sauf. Ne lui arrivait-il pas de se promener avec lui-mme? La
veille, prcisment, il avait engag avec son double une longue
conversation trs intressante et ne l'avait quitt qu'aux abords de
la ville en lui disant: Au revoir.

On l'coutait sans l'interrompre, ou bien on lui donnait des signes
d'approbation en le pressant de continuer. Comment ne me serais-je pas
rendu  toutes ces merveilles qui ne rencontraient autour de moi
aucune incrdulit?

J'ignorais la profession qu'exerait Cassenave, car il tranchait sur
tout avec comptence, et l'on pouvait supposer qu'il avait pass par
les mtiers les plus divers, tandis que je discernai bien vite que
deux autres membres du groupe, Gallus et Mrinos, taient des artistes
de gnie. Gallus, musicien, s'adressait spcialement  grand-pre
comme s'ils pouvaient seuls tous les deux, au milieu de l'imbcillit
gnrale, se comprendre et fraterniser dans la musique. Ils
affectaient de s'isoler et se contenaient d'ailleurs, pour leurs
aparts, de quelques brves indications algbriques: le courant
aussitt s'tablissait et les voil roulant des yeux blancs parce que
l'un ou l'autre avait fait allusion  l'allegro de la symphonie en
_ut_ mineur,  l'andante de la quatorzime sonate, ou au scherzo en
_si_ bmol du septime trio, qu'ils appelaient en se pressant les
mains, comme pour se fliciter, le divin trio de l'archiduc Rodolphe.
On ne les drangeait point dans leur exaltation qu'un chiffre
suffisait  dchaner, et mme on les considrait avec respect. De
temps  autre, quelqu'un interrogeait Gallus, non sans une certaine
crainte d'tre pris en piti pour n'avoir pas employ les termes
exacts:

--Et votre drame lyrique sur la _Mort de l'Olympe_?

--Il avance, rpondait imperturbablement le compositeur.

--O en tes-vous?

--Toujours au prlude. Je ne suis pas press. Une vie est  peine
suffisante pour achever un tel ouvrage, et je n'y travaille que depuis
une dizaine d'annes.

Ce devait tre un opra prodigieux pour exiger tant d'efforts. Du
reste, rien qu' regarder Glus, on devinait qu'il succombait sous le
poids d'une si vaste entreprise. Son corps tait chtif, malingre,
rabougri comme un poirier que mon pre avait ordonn d'arracher de la
cour. Une mche barrait son front orageux. La chevelure qu'il
ngligeait laissait chapper force pellicules ds qu'il passait la
main. Il portait, malgr la saison, un veston de velours noir et il
nouait autour du col une norme lavallire violette. Les taches y
taient innombrables. Toute la benzine de ma tante n'et pas suffi au
nettoyage. Mais je me figurais qu'un artiste ne peut pas tre habill
comme tout le monde, sans quoi on et t expos  ne pas le
reconnatre. Ce petit homme malpropre, qui paraissait paisible,
soufflait brusquement la tempte. Alors il tranait dans la boue, par
la peau du cou, jusqu' ce qu'ils fussent barbouills d'ordures,
d'abominables criminels tels que les nomms Ambroise Thomas et Gounod,
coupables d'avoir soustrait frauduleusement l'admiration des foules et
corrompu irrmdiablement le got public. Il accusait aussi les
bourgeois de la ville, dont il numrait les complots et les
trahisons. Je me rendais compte que le terme de bourgeois tait par
lui-mme fltrissant et je tremblais d'en tre un, et pareillement mon
pre. Seul, grand-pre, rebelle au classement, devait tre pargn.
Cependant Glus, de son mtier, je l'ai su depuis, tait vrificateur
des poids et mesures. La socit enfin reut  son tour un blme
svre; mais qu'elle le mritt, je ne l'ignorais plus  la suite de
mes promenades. En sorte que mes nouveaux amis du caf, que
j'imaginais plus heureux mme que les paysans avec leurs fromages
blancs et leur crme de lait, taient, en ralit, des perscuts, des
martyrs.

Comment garder le moindre doute  cet gard devant l'injustice qui
frappait le second artiste, Mrinos? Etait-ce son nom ou son surnom? A
la vrit, je ne l'ai jamais su. Le surnom s'appliquait  miracle 
cette face de mouton, longue et pleine ensemble, rose comme les joues
d'un enfant qui tte, et couronne de cheveux boucls. Il ressemblait
vaguement  Mariette notre cuisinire, mais l'aspect de celle-ci tait
plus martial. Or, ces apparences plutt avenantes taient mensongres.
Mrinos avait l'me ravage, et je saisis des allusions aux passions
extraordinaires qu'il avait traverses. Les passions, pour moi,
c'tait de montrer un visage lugubre et des yeux pleins de larmes.
C'est vrai qu'il tait luisant et jovial, et l'on ne pouvait dcouvrir
la moindre trace d'humidit dans ses yeux  fleur de tte, tandis
qu'on en dcouvrait sans peine sous les cils de Cassenave, de Glus et
de presque tous les autres. Ainsi mon observation enfantine demeurait-
elle en dfaut. Mrinos, comme Glus, avait longtemps vcu  Paris,
dans le quartier mystrieux de Montmartre, dont tous deux parlaient
comme de la terre promise. Il tait peintre de portraits, mais il
avait renonc  la peinture. Lui-mme en donnait des raisons probantes
:

--Vous comprenez: les gens d'aujourd'hui affichent des prtentions
saugrenues. Ils exigent de la ressemblance. Comme si la ressemblance
avait jamais compt pour un artiste!

--C'est vident, ratifia le choeur.

Aussitt je songeai  la collection d'anctres qui remplissait le
salon et qui tait de la mauvaise peinture. Srement ils devaient tre
ressemblants.

Ainsi cart de la gloire par la sottise des bourgeois, Mrinos ne
cessait pas pour autant de fournir des preuves de son gnie. Il
portait toujours sur lui du papier teint et un fusain. Tout en
causant et fumant, il crasait son fusain au hasard, puis rejoignait
au moyen de quelques traits les taches qu'il avait obtenues. Chose
curieuse, cela reprsentait, quand on considrait ces chefs-d'oeuvre
avec patience et bienveillance, des visages de travers, esquisss 
peine, que le groupe qualifiait  l'envi de tourments, de pervers, de
troublants. Quelques amateurs de la ville --il y en avait tout de mme
--en achetaient  prix d'or, les dclarant prodigieux, et une dame
enthousiaste et dlirante visitait rgulirement --personne ne
l'ignorait --l'atelier de Mrinos qui tait, parat-il, un taudis,
pour y recueillir humblement les moindres bauches, mme en se
tranant sur le plancher pour les chercher sous les meubles.
J'admirais de confiance, moi aussi.

Un jour que grand-pre,  la maison, clbrait cet artiste mconnu, il
s'attira de mon pre cette rponse:

--Oui, c'est la grande tromperie des oeuvres inacheves. Je n'aime
pour ma part ni les chafaudages, ni les ruines.

Qu'entendait-il par l? J'en connus simplement qu'il tait incapable
de goter comme nous l'art du Caf des Navigateurs.

Il convient de maintenir une certaine distance entre ces deux
incompris et Galurin qui n'tait qu'un ancien photographe dchu.
Celui-ci ne m'tait pas plus tranger que Cassenave. On l'employait
de-ci de-l,  domicile, pour les besognes supplmentaires et,
notamment, comme extra pour servir  table. Comme il dplorait devant
nous cette servitude, grand-pre lui rappela que Jean-Jacques l'avait
subie. L'exemple de Jean-Jacques parut consoler sa fiert
rcalcitrante. Mais qui pouvait bien tre ce Jean-Jacques?

Chez nous on avait renonc  utiliser les bons offices de Galurin  la
suite d'un grand dner o il reut la charge des vins. On lui avait
recommand de les annoncer. Triomphalement il ouvrit la porte de la
salle  manger, leva la bouteille en l'air et cria d'une voix de
stentor:

--J'annonce le Moulin--vent.

Sa nouvelle fut accueillie par un fou rire qui le vexa, car il tait
fort susceptible. Il quitta la serviette pour devenir porteur de
contraintes, titre coercitif un peu obscur et qui semble honorifique.
Pour augmenter ses ressources, il consentait  distribuer en ville les
billets de faire part quand un mariage ou un enterrement l'exigeait.
Une veille d'importantes funrailles, il s'oublia au Caf des
Navigateurs, et tout le paquet de lettres de deuil demeura sur la
banquette. Quand il s'en aperut, il tait trop tard pour entreprendre
sa tourne. Adoptant aussitt la mesure radicale que les circonstances
commandaient, il courut noyer le tas compromettant dans les eaux du
lac. A la suite de cette immersion, le mort s'en alla presque seul
s'emparer de son dernier gte. Jamais on ne vit de si piteuses
obsques, et il y eut beaucoup de froissements parmi les parents et
amis qui n'avaient pas t convoqus et s'empressrent d'admettre
qu'on les avait omis sciemment et mchamment.

Galurin maudissait la socit qui l'obligeait  de vils commerces et
dont il transmettait les contraintes d'une faon fantaisiste et
intermittente. Par surcrot, il rclamait le partage des biens, car il
ne possdait rien en propre.

Mais celui qui teignait tous les autres ds qu'il s'emparait de la
tribune, celui qui excellait  imposer les contours arrondis de la
forme oratoire aux plaintes dsordonnes de Glus et de Mrinos et aux
rvoltes incohrentes de Galurin, c'tait Martinod. Martinod, le plus
jeune de tous, avait le don exceptionnel de la gravit. Naturellement
solennel, il portait une longue barbe et ne riait jamais. On le voyait
trs bien sur un mausole, annonant le jugement dernier dans un
buccin. L'ennui qui manait de toute sa personne le recouvrait du
prestige des pompes funbres dont le srieux est indniable. Au
commencement, ce Martinod me dplaisait; il ne regardait jamais en
face, et je le souponnais de tnbreux desseins. Mais j'avais subi,
comme tout le monde, la sduction de sa parole. Il dbutait sur un ton
pleurard qui apitoyait. On l'aurait cru chapp des plus rcentes
catastrophes. Quel mendiant il et fait et que de pices de cinquante
centimes il et extraites des mains les plus crochues! Puis la voix
s'affermissait, ouvrant les coeurs et les cerveaux, et de la bouche
intarissable sortaient les plus sonores harmonies. Il annonait les
temps futurs, un ge d'or qui raliserait l'galit, celle de la
fortune et celle du bonheur. Rien ne serait  personne, et tout serait
 tous. J'prouvais quelque honte  ne pas trs bien comprendre, parce
que, dans notre groupe, tous comprenaient et approuvaient. Et mme,
aux tables voisines, on s'arrtait de jouer et de boire pour l'couter
mieux. Le spectacle qu'il dpeignait tait d'une admirable simplicit
: les hommes en habits de fte clbraient la nature et s'embrassaient
comme des frres. Emerveill, je le comparais  ma bote  musique
dont la ritournelle faisait tourner une danseuse sur le couvercle.

D'autres fois, sombre, irrit et vindicatif, Martinod accablait la
socit contemporaine de ses sarcasmes et de ses menaces, si elle ne
consentait pas  s'amener immdiatement selon ses conseils. Au nom de
la libert, il mettait l'Europe entire  feu et  sang. J'tais
pouvant, mais, au retour, grand-pre me rassurait:

--Il tait de mauvaise humeur aujourd'hui. Demain le monde ira mieux.

Ainsi l'humanit nouvelle et colore que je frquentais m'apparaissait
bien diffrente de celle o j'avais jusqu'alors vcu en famille ou au
collge. Quand nous rentrions, j'avais les joues enlumines: on
croyait que c'tait le bon air de la campagne. Grand-pre n'avait pas
eu besoin de me recommander le silence sur nos sances au Caf des
Navigateurs. Un instinct sr m'avertissait de n'en point parler  la
maison. C'tait un secret entre lui et moi. Nous tions complices.

V

LE CONFLIT RELIGIEUX

--Tu as de la chance, m'assuraient mes frres ans qui s'apprtaient
 affronter les redoutables preuves du baccalaurat et qui, malgr la
pnible chaleur de juillet, s'escrimaient du matin au soir sur leurs
manuels, pour toi point de collge, point d'examens, pas d'chec
possible.

--Et pas de piano, achevait Louise qui, montrant des dispositions pour
la musique, tait voue  d'innombrables exercices de doigt.

Jusqu'au petit Jacques qui, rebelle aux premires leons de lecture et
d'criture, expliquait  son insparable Nicole que, lorsqu'il serait
grand, il ferait comme Franois.

--Et que fait-il, Franois?

--Rien.

Je voyais venir le mois d'aot sans l'impatience que son prochain
retour me communiquait chaque anne, et mme j'en recevais quelque
goste regret. Avec les vacances, je perdrais la supriorit que ma
convalescence m'attribuait et je rentrerais dans la vie commune. Ou
plutt je pensais y rentrer, mesurant assez mal moi-mme le foss qui
s'tait creus entre le petit garon que j'tais hier et celui que
j'tais devenu. Quelqu'un l'avait mesur avant moi.

Je me trouvais fort occup entre mes promenades et mes stations au
Caf des Navigateurs, o grand-pre, qui ne pouvait plus se passer de
ma compagnie, m'emmenait rgulirement. Bien que je fusse peu port 
observer les faits et gestes des miens, je surprenais de nouveau  la
maison un tat d'inquitude et ces conciliabules secrets qui me
rappelaient le temps o se dbattait le sort du domaine.

La voix de mon pre s'entendait  distance, mme lorsqu'il la retenait
et croyait parler bas:

--Nous ne leur laisserons pas de fortune, disait-il. Ne ngligeons
rien dans leur ducation. Il faut les armer pour la vie.

Nous armer? Pourquoi nous armer? Il n'y avait rien de plus facile que
la vie. J'avais renonc aux pes de bois, aux biographies hroques,
aux rcits d'pope. Il me suffisait de quelques outils pour gratter
la terre qui fournit abondamment aux hommes tout ce dont ils ont
besoin. On rcolte le ncessaire, on se nourrit de fromage blanc, de
crme de lait et de fraises des bois, et l'on coute Martinod qui
prche la paix universelle et annonce l'ge d'or. Que ce programme
tait simple! Ds lors,  quoi bon des armes?

Et ma mre rpondait  mon pre:

--Tu as raison. Nous ne devons rien ngliger. Leur fortune, ce sera
leur foi et leur union.

Loin d'tre touch par ces dclarations de principes, j'imaginais le
petit rire dont les accueillerait grand-pre et, en me peignant, le
matin, devant la glace, je dressais mon visage  prendre des
expressions moqueuses.

Dans les conversations que je surprenais sans le vouloir, revenaient
les noms des collges ou lyces de Paris qui prparaient plus
spcialement les jeunes gens aux grandes coles, Stanislas ou la rue
des Postes, Louis-le-Grand ou Saint-Louis. Mes parents prfraient un
tablissement religieux, en quoi tante Dine les approuvait violemment
:

--Pas d'cole sans Dieu, affirma-t-elle. Tous les coquins sortent des
lyces.

--Oh! oh! protesta grand-pre que cette vhmence divertissait, j'en
suis bien sorti.

Mais il reut son paquet sans retard:

--Tu ne vaux dj pas si cher.

Pour attnuer la rigueur de sa riposte, elle ajouta, il est vrai:

--Au moins, depuis que tu promnes le petit, tu es devenu bon 
quelque chose.

Mon pre, comme s'il cherchait toutes les occasions de rapprochement,
transforma en loge cette constatation bourrue:

--Oui, Franois vous devra la sant. Et toutes ces belles promenades
o vous le conduisez l'attacheront davantage au pays o il vivra et
qu'il connatra mieux.

Or, je me sentais parfaitement dtach de mon pays et mme de la
maison. Ce que j'aimais, c'tait la terre, la terre vaste et innomme,
et non pas tel ou tel lieu, et surtout la terre libre de culture, la
terre sauvage des bois, des taillis, des retraites perdues et,  la
rigueur, des pturages, tout ce qui n'est pas labour et ensemenc.
Sur les hommes j'admettais le nouvel vangile de grand-pre qui les
cataloguait en paysans et citadins. A la campagne les braves gens,
tandis que les villes taient habites par de mchants individus et
notamment des bourgeois qui perscutent les hommes de gnie, tels que
mes amis du caf. Et dans les villes, il y avait des collges o l'on
vous mettait en esclavage.

Le regard de ma mre, pendant que je me livrais  ces rflexions, se
posa sur moi, et je crus qu'elle voyait mes penses, car je rougis.
C'est la preuve que je n'ignorais pas ma secrte indpendance.

--Il s'est bien fortifi, dit-elle. Ne pourrait-il pas reprendre tout
doucement sa classe? On l'installerait au jardin. Il respirerait le
bon air et cependant ne demeurerait pas inactif. L'oisivet n'est
jamais bien bonne.

Je fus stupfait d'entendre ma mre mettre une si menaante
proposition, ma mre si attentive  carter de moi toute fatigue, si
experte  me soigner, si minutieuse dans sa surveillance. Dcidment
les rles taient renverss: mon pre avait paru prendre ombrage de
mes sorties avec grand-pre, et voil que maintenant il ne se
contentait pas de les autoriser, il les encourageait:

--Non, non, dclara-t-il, une pleursie est un mal trop grave. Il
risquerait encore de plir et de s'tioler. Vois comme il a belle
mine.

Et, en apart, il ajouta:

--Mon pre est si content de son petit compagnon. Depuis qu'il en a la
charge, il est tout chang et rajeuni. N'as-tu pas remarqu?

Ma mre, qui d'habitude l'approuvait, ne manifesta pas son sentiment.
Je devinai qu'elle s'inquitait  mon sujet, mais pourquoi? Ne se
rjouissait-elle pas de ma gaiet et de mes joues pleines et roses?
Grand-pre ne tentait nullement de m'accaparer: il m'emmenait et
rendait service de la sorte, et par surcrot, en route, il
m'instruisait de mille dtails sur les arbres, les champignons, la
botanique: sa science tait bien plus intressante que l'histoire, la
gographie ou le catchisme que m'enseignaient mes professeurs. Cette
inquitude, une fois que mon instinct veill m'en eut averti, je ne
cessai plus de m'apercevoir qu'elle me suivait comme une ombre. Au
fond, elle me flattait. Mme petit, on aime  inspirer de la crainte
aux personnes qui nous aiment: c'est un avantage qu'on prend sur
elles, on a dj l'impression d'tre un homme et de comprendre la vie
autrement qu'une faible femme.

Un jour ma mre causait dans sa chambre avec tante Dine. Je n'entendis
que la rponse de celle-ci qui ne savait rien dissimuler:

--Allons donc! ma pauvre Valentine, tu ne vas pas te mettre martel en
tte pour ce garonnet de rien du tout. Il est sage comme une image.
D'abord, je sais bien de quoi ils parlent tous deux ensemble. C'est
des choses de la campagne, le bonheur des champs, la paix de la terre,
la bont des btes. Un tas de calembredaines, quoi! mais c'est comme
les cataplasmes, a ne fait pas de mal.

Je n'hsitai pas  croire qu'il s'agissait de moi, et je ne fus pas
fch de jouer mon rle, car on s'agitait beaucoup autour de mes
frres ans qui, bacheliers, prendraient  la rentre des classes le
chemin de Paris, Bernard pour se prparer  Saint-Cyr, et Etienne, qui
n'avait pas encore seize ans, pour terminer ses cours et s'orienter du
ct des mathmatiques,  moins qu'il ne persistt dans son dsir de
sminaire. Tante Dine se fchait contre le prix exorbitant de la
pension et du trousseau, et nous vantait d'une voix mue le mrite de
nos parents qui ne reculaient devant aucun sacrifice financier pour
achever notre ducation.

--Ah! ah! ricanait grand-pre, ces grands tablissements religieux ne
s'ouvrent pas pour rien. On y saigne les clients aux quatre veines
pour l'amour de Dieu.

Enfin il tait convenu que Louise irait passer deux ou trois annes au
couvent des dames de la Retraite  Lyon. Elle y deviendrait plus
srieuse, et, quand elle sortirait, elle serait une jeune fille
accomplie, comme Mlanie alors dans toute la fleur de sa jeunesse,
Mlanie qui, jadis, m'invitait  chanter les vpres devant une armoire
ou  poursuivre, un verre d'eau  la main, Oui-oui l'ivrogne, et dont
la persistante pit prsageait une vocation qu'elle affirmait petite
et qu'elle taisait maintenant, sauf peut-tre  ma mre.

Ainsi, l'avenir de la famille rclamait, pour s'organiser, bien des
rflexions et des dcisions. Nous y restions, grand-pre et moi, fort
trangers. Le portail franchi, nous ne regardions pas en arrire, ou
bien mon compagnon se moquait:

--Et pour toi, petit, qu'est-ce qui se mijote? Veux-tu toujours entrer
 l'cole de l'adversit?

On m'avait beaucoup plaisant sur ce chapitre, ce qui ne me
divertissait gure. J'avais renonc  tout projet et ne songeais pas,
comme mes frres,  conqurir quelque situation brillante. Il me
suffisait de ces proprits dont on jouit sans jamais s'en occuper, 
la mode de grand-pre, le lac, la fort, la montagne, sans compter les
toiles pendant les belles nuits de juillet. Je ne sais mme si je ne
leur prfrais pas les banquettes rouges du Caf des Navigateurs, o
j'avais l'impression d'tre un homme en assistant  l'change de
propos exceptionnels touchant la peinture, la musique et la politique.

Cependant, je ne cessais pas de sentir peser sur moi le regard de ma
mre. Pour ne pas me l'avouer, je prenais des allures de libert. Avec
les _Scnes de la vie des animaux_, j'improvisais des ressemblances
blessantes pour toutes les personnes de nos relations; je tournais en
ridicule les choses et les gens, et j'affectais mme, vis--vis de mes
frres et soeurs, un ton dgag, destin  leur montrer que j'tais
fix sur la vie et n'avais plus rien  apprendre. Par un bizarre
phnomne,  mesure que l'on m'initiait  la simplicit des moeurs
rurales et  la bienfaisance de la nature, je vois bien maintenant que
je devenais plus compliqu. Et toujours,  travers mes attitudes
nouvelles, comme s'il cherchait mon coeur, ce regard me suivait.

Maman nous fit peur un jour que nous la croismes. Elle se rendait 
l'glise pour le salut du soir, et nous au caf pour notre plaisir.
Elle quittait si rarement la maison que nous ne songions pas  la
rencontrer. Le nez au vent, nous reniflions d'avance l'odeur spciale
de tabac et d'anis qui nous attendait. Cette femme qui venait  nous,
si modeste, si grave qu'on ne songeait pas  la regarder, nous n'y
prtmes pas attention. Nous fmes bien surpris quand elle nous aborda
et nous demanda:

--O allez-vous?

Que rpondrait grand-pre? Nous avions affich bien haut notre ddain
de cette ville que nous traversions allgrement. Livrerait-il le
secret que je savais si bien garder? Il ne fut pas embarrass le moins
du monde:

--Acheter le journal, ma fille.

Lui non plus n'avouait pas nos visites au Caf des Navigateurs. Ma
mre nous laissa continuer notre route. Quand elle eut tourn  gauche
dans la direction de l'glise, grand-pre se rjouit de la bonne farce
qu'il avait joue. Cependant elle n'avait pas voulu paratre douter
d'une rponse qui ne l'avait pas trompe. Je le sais, parce que je la
vis rougir du mensonge que nous avions commis.

Une autre circonstance devait rvler directement sa clairvoyance et
ses alarmes.

Un dimanche matin, comme je franchissais la porte de la maison avec
grand-pre, elle nous recommanda de rentrer bien exactement pour
l'heure de la messe. Elle m'y conduirait elle-mme, bien qu'elle et
dj rempli ce devoir  la pointe du jour, comme elle en avait
l'habitude. Nous fmes abords au retour par Glus et Mrinos, couple
aimable et altr qui nous entrana, malgr nous,  l'apritif. Nous
ne resterions que deux ou trois minutes, tout au plus, et nous tions
en avance. Mais nous tombmes sur Martinod qui prorait avec une verve
abondante. Toutes les tables l'coutaient, le buvaient,
l'applaudissaient. Une atmosphre d'enthousiasme l'environnait, et la
fume des pipes montait comme l'encens autour de lui: il dcrivait
avec des dtails si pittoresques et si colors l're prochaine de la
Nature et de la Raison que l'on vivait par avance dans ces temps
glorieux. Quelle fte, celle d'une humanit gnreuse qui renonait
aux divisions de castes, de classes, de peuples, aux frontires et aux
guerres, aux gouvernements et aux lois et partageait fraternellement
les richesses de la terre! L'orateur transfigur dchirait les voiles
de l'avenir et montrait le soleil futur comme l'ostensoir d'or  la
procession. Ce fut si beau que nous en oublimes la messe. Lorsque,
rassasis d'loquence, nous nous dcidmes  rentrer, l'heure de la
dernire tait passe.

A la grille, grand-pre, dgris, commena de manifester quelque
trouble. Moi, je n'prouvais pas de remords. Une autre responsabilit
couvrait la mienne. Pourtant, quand j'aperus, derrire la persienne 
demi close, l'ombre qui s'inquitait si vite des absents, je me sentis
moins fier et j'eus conscience d'une mauvaise action. Ma mre
descendit  notre rencontre. Nous la trouvmes dj sur le pas de la
porte, et si ple que nous ne pouvions plus nous mprendre sur
l'importance de notre retard. Sa voix livrait son anxit quand elle
s'informa:

--Que vous est-il donc arriv?

--Mais rien du tout, rpliqua grand-pre.

--Alors, pourquoi avoir fait manquer la messe  cet enfant?

--Ah! nous avons oubli l'heure.

Grand-pre, cette fois, se grattait le sourcil et s'excusait comme un
coupable. Les yeux de ma mre se voilrent immdiatement. Un instant
plus tt ils taient limpides. Leur rayon qui traversait cette
humidit soudaine m'atteignit. Attnu par la brume des larmes, il ne
pouvait pas tre bien redoutable, il n'aurait pas d me pntrer, et
je n'en ai pas oubli la puissance. Les confesseurs de la foi devaient
fixer les bourreaux avec ces yeux-l. Leur flamme divine, je crois
bien l'avoir vue.

Si petit que je fusse, je compris que ma mre tremblait de respect
filial. Une obligation plus imprieuse la contraignait  parler, et
elle parla:

--Nous ne vous avons pas confi cet enfant, mon pre, pour le
soustraire  ses devoirs religieux. Pour son me et pour nous, vous ne
deviez pas l'oublier.

Elle avait parl avec fermet et douceur ensemble, et de l'effort
qu'elle avait fait son visage dj ple  notre arrive tait devenu
si blanc que pas une goutte de sang n'y demeurait.

...Plus tard, bien plus tard, j'tais un jeune homme, et je me
prparais  partir pour un rendez-vous. La femme que j'aimais --pour
combien de temps? --avait promis sa trahison  mon plaisir, mais je ne
songeais qu' sa beaut. Ma mre entra dans ma chambre. Elle n'osait
pas me parler; comme autrefois elle tremblait et d'un autre respect
qui tait le respect d'elle-mme. Je ne savais pas o elle voulait en
venir, et j'prouvais de la gne d'tre ainsi retenu. Elle me posa la
main sur l'paule:

--Franois, me dit-elle, coute-moi, il ne faut jamais prendre ce qui
est  autrui.

Je protestai de mes intentions et je secouai, en partant, cette
importune parole qui me rejoignit sur la route et m'accompagna. Par
quel avertissement de sa tendresse ma mre avait-elle devin o
j'allais? Elle me regardait avec ces mmes yeux voils d'un peu de
brume. C'tait dj presque une vieille femme  cause du malheur bien
plutt qu' cause des annes. Et dans cet amour lger, vers lequel je
courais en chantant, j'aperus distinctement la faute...

Grand-pre ne tenta pas de se dfendre. Il n'appela pas  son aide le
petit rire sec qui lui servait si commodment  se dbarrasser de ses
adversaires sans argumenter. Aprs avoir murmur assez piteusement: 
Oh! mon Dieu, la belle affaire! il chercha  gagner l'escalier pour
monter  sa tour. L, du moins, il serait  l'abri de tous reproches.
Mon pre, qui descendait, se trouva lui barrer la route. Le conflit
tait imminent. Et, par la pente naturelle de mon enfantine logique,
voici que je me rappelais ce retour de la procession qui m'avait
rvl pour la premire fois le mme antagonisme: mes parents, tout
vibrants de la crmonie que grand-pre compara  la fte du soleil,
et mon enthousiasme fauch. Mais j'tais dispos  prendre ce souvenir
 la lgre: sans m'en douter, j'avais chang de camp.

Grand-pre, quand il entendit les pas sur les marches, me parut plus
gn. Il ne pouvait viter la rencontre. Or, elle se passa le plus
tranquillement du monde. On causa du bon temps, de la promenade, des
rcoltes. Par gnrosit, par dfrence, pour viter une scne de
famille ou pour pargner un ennui  mon pre, ma mre garda le secret
sur notre retard.

Mais elle ne me vit plus sortir avec grand-pre sans poser sur moi ce
regard dont je sens encore l'angoisse. Par une ingnieuse combinaison,
elle nous adjoignit Louise ou mme la petite Nicole qui trottinait
derrire nous et dont les jambes de sept ans avaient peine  nous
suivre. Nous partions en bande, et grand-pre se montrait fort
mcontent de ces nouvelles recrues:

--Je ne vais pas, marmonnait-il, traner aprs moi toute la smala. Je
ne suis pas une bonne d'enfants.

--Allons donc, rpliquait tante Dine, de si jolies jeunesses, tu es
trop heureux de t'exhiber dans leur compagnie.

Cependant j'estimais comme lui que la prsence de mes soeurs nous
gtait nos courses. Avec les femmes, on ne peut plus causer de rien,
elles ne comprennent pas les choses de la terre, et elles se fchent
ds qu'il s'agit de religion. Je n'tais pas loign, moi qui avais
montr tant de ferveur en premier communiant, de penser que ma mre
exagrait l'importance de notre office manqu. Je me croyais libre
parce que j'avais l'esprit ferm  tout enseignement qui ne me venait
pas de grand-pre. Libre, chacun pouvait agir  sa guise. Nous
n'empchions pas les autres d'aller  la messe, et mme  la
grand'messe, et aux vpres pardessus le march.

Les vacances achevrent de dranger nos tte--tte. Aprs les
vacances, ce serait la rentre, et je reprendrais ma place parmi les
petits collgiens de mon ge sans mme savoir que ces trois mois
couls m'avaient chang le coeur.

LIVRE III

I

LA POLITIQUE

Aprs cette longue convalescence, je retournai, en effet, au collge.
C'tait un vieux collge o de bons religieux distribuaient une
instruction mousse. On y pouvait travailler quand les camarades n'y
mettaient pas trop directement obstacle, mais il tait plus commode de
s'y livrer  des industries clandestines, telles que l'levage des
mouches et des hannetons, la caricature, les lectures dfendues et
mme les explorations dans les corridors. La surveillance n'y
dpassait pas l'instruction. Jamais l'ide ne m'tait venue de
considrer comme une prison ce btiment tout perc de portes et de
fentres, o l'on entrait et d'o l'on sortait  volont sous l'oeil
paterne d'un nouveau portier uniquement occup de ses fleurs et d'une
tortue dont il observait les moeurs. Mais j'tais n au sentiment de
la libert, et partant  la notion de l'esclavage. Je m'exerai donc 
me trouver malheureux.

Les jours de sortie, je reprenais mes promenades avec grand-pre.
Notre complicit, d'elle-mme, s'tablit. Si l'un ou l'autre de mes
frres et soeurs nous tait adjoint, nous n'changions que des propos
rassurants. Quand nous tions seuls, nous nous exaltions sur le
bonheur des champs et sur la fraternit des hommes,  quoi, seule, la
proprit, avec toutes ses cltures, s'opposait. J'apprenais que
l'argent est la cause de tous les maux, qu'il convient de le mpriser
et supprimer, et que les seuls biens ncessaires ne cotent rien, 
savoir la sant, le soleil, l'air pur et la musique des oiseaux, et
tout le plaisir des yeux. Mes professeurs, plus soucieux de latin que
de philanthropie, ngligeaient de me l'enseigner autrement que par
leur exemple auquel je ne prtais pas attention. Plus de villes, plus
d'armes (et Bernard qui prparait Saint-Cyr et qu'on avait oubli
d'informer de ces vrits!), plus de juges, plus de procs perdus,
plus de maisons. J'estimais que grand-pre allait tout de mme un peu
loin. Plus de maisons? et la ntre? la ntre qu'on avait rpare et
toute remise  neuf. Peu m'importaient les autres, pourvu qu'on
l'pargnt.

--Mais non, petit nigaud, les peuples de pasteurs dormaient  la belle
toile. C'est plus hyginique.

Abraham, quand il s'en allait dans la terre de Chanaan, devait dormir
 la belle toile, et de mme les bergers que nous avions rencontrs
menant leurs moutons  la montagne.

Nous revnmes aussi en plerinage au pavillon que je devais appeler le
pavillon d'Hlne, et l'on nous revit ensemble, de temps  autre, au
Caf des Navigateurs, de sorte que je ne perdis pas entirement
contact avec mes amis.





J'entrais dans ma quatorzime anne, je crois,  moins que ce ne ft
un peu plus tard, lorsque la ville fut le thtre de grands
vnements. Par le moyen des lections, on entreprit le sige de la
mairie, et le cirque Marinetti installa sa tente et ses roulottes sur
la place du March. Je ne sais lequel de ces deux faits ingaux eut
pour moi le plus d'importance.

A la maison, avec les proccupations nouvelles de notre avenir, le ton
de la conversation devenait plus grave. Plus d'une fois je surpris mon
pre et ma mre qui s'entretenaient mystrieusement de la majorit de
Mlanie:

--Le moment approche, disait mon pre. J'ai promis. Je tiendrai ma
promesse. Mais ce sera dur.

Et ma mre de rpondre:

--Dieu le veut. Il nous donnera la force ncessaire.

Cependant elle montrait, moins que mon pre, de la tristesse quand
elle parlait de ma soeur. De quelle promesse s'agissait-il et qu'est-
ce que Dieu voulait? Je me souvenais bien de la gravure de la Bible
qui reprsentait le sacrifice d'Isaac, mais, depuis la messe manque,
j'tais moins crdule aux exigences de Dieu.

Mlanie frquentait l'glise, visitait les pauvres et rpandait de
l'eau sur sa brosse le matin afin d'aplatir plus vite ses cheveux
blonds qui bouclaient naturellement et refusaient de se rduire en
bandeaux. Je savais ces dtails par tante Dine, qui ne cessait de
rpter:

--Cette enfant est un ange.

On ne pouvait plus se disputer avec elle. Mes parents ne lui donnaient
plus d'ordres; ils s'adressaient  elle avec douceur, comme s'ils la
consultaient. Moi-mme, sans savoir pourquoi, je n'osais pas la
brusquer et, m'accoutumant peu  peu au respect, je me dtachais
d'elle et ne recherchais plus sa compagnie.

Les autres ans ne reparaissaient qu'aux vacances. Louise, de son
pensionnat de Lyon, crivait de tendres lettres que je trouvais un peu
niaises, parce qu'il y tait souvent question de crmonies
religieuses et des visites de la suprieure ou du passage de quelque
missionnaire. Bernard, brivement, racontait sa vie  Saint-Cyr, o il
venait d'entrer. Et Etienne multipliait des allusions obscures  ses
projets qui s'accordaient avec ceux de Mlanie. Je ne pouvais
m'abaisser jusqu' jouer avec mes cadets, la dlicate Nicole qui ne
cessait de dranger ma mre pendant qu'elle crivait aux absents, et
le tumultueux Jacquot pour qui j'eusse volontiers rtabli les fortes
disciplines dont je ne me souciais plus pour moi-mme. Je les traitais
de mon haut: ils ne pouvaient me comprendre. De sorte que mon
vritable camarade, c'tait grand-pre.

Deux ou trois fois, mon pre, choqu de mes silences ou de mes airs
sucrs, s'en plaignit dans ces conseils de famille dont les enfants ne
manquent gure d'attraper des bribes:

--Cet enfant est un cachottier.

Ma mre, toujours un peu inquite  mon gard, ne protestait pas;
mais tante Dine, prte aux excuses, affirmait d'un ton doctoral que je
m'panouirais sous peu. Loin d'tre reconnaissant  cette inbranlable
allie, je me moquais de son fanatisme pour bien afficher la
supriorit de mon intelligence.

Le cirque et les lections troublrent donc la ville en mme temps.
Chaque jour, en traversant la place du March, je m'intressais au
lent dressage de la tente et  la pose des gradins, prliminaires des
reprsentations. A la maison, on causait plus volontiers de l'avenir
du pays. Je n'tais pas aussi tranger qu'on pouvait le croire  la
politique. Mes opinions seulement taient incertaines. Je savais que
certains jours, tels que le 4 septembre et le 16 mai, taient des
anniversaires ingalement clbrs, qu'on avait expuls tous les
religieux, sauf les ntres, et qu'il y avait une expdition en Chine.
Cette expdition, par hasard, ne rencontrait que des critiques.

--Qu'on laisse donc ces gens-l tranquilles! rclamait grand-pre.

Et mon pre de hocher la tte:

--On oublie le pass. Un peuple vaincu ne doit pas disperser ses
forces.

Je n'ignorais pas qu'il avait pris part  la guerre, --pour celle-ci
on disait simplement: la guerre, --et je l'imaginais trs bien  la
tte d'une arme, tandis que grand-pre avait d toujours prfrer son
violon et son tlescope aux sabre, fusils, pistolets et autres engins
meurtriers. Le Caf des Navigateurs avait beau mpriser tout entier la
gloire militaire, elle gardait encore pour moi son prestige.
Cependant, je ne comprenais pas trs bien comment le garde-franais et
le grenadier du salon avaient pu mourir l'un pour le Roi, l'autre pour
l'Empereur, et mriter nanmoins les mmes loges, alors que les
partisans de l'Empereur changeaient des injures avec ceux du Roi.

--Pour les soldats, m'expliqua mon pre, il n'y a que la France. Il
n'est pas de plus belle mort.

Grand-pre, qui assistait  la scne, dclara que la plus belle,  son
avis, c'tait de mourir pour la libert. Mais il n'insista pas et je
vis qu'il avait fch mon pre, malgr le silence qui suivit.

Cette ide le tarabustait, car il y revint lors de notre prochaine
sortie et m'entretint, avec plus d'exaltation qu' son ordinaire,
d'une poque resplendissante qu'il avait connu et auprs de laquelle
la ntre n'tait que tnbres. La ntre me semblait supportable avec
les promenades et le caf. On avait alors, une seconde fois, dlivr
la libert, comme sous la Rvolution, et quand la libert est
dlivre, une re de paix et de concorde universelle commence. Dj
les citoyens d'un mme lan fraternel, travaillaient en commun dans de
vastes ateliers nationaux. Une rmunration modeste, mais gale pour
tous, pour les faibles et pour les forts, pour les malingres et les
robustes, apportait  chacun le contentement du pain quotidien
dsormais garanti.

--C'est, dis-je, ce que rclame M. Martinod.

--Martinod a raison, reprit mon compagnon, mais russira-t-il o nous
avons chou?

--Vous avez chou, grand-pre?

--Nous avons chou dans le sang des journes de Juin.

_Nous avons chou dans le sang des journes de Juin..._ Le sens de
ces mots pouvait m'chapper: ils faisaient une musique pareille  un
roulement de tambour. Autrefois, il y avait trois ou quatre ans, je
m'tais excit sur d'autres paroles mystrieuses telles que la plainte
du Merle blanc: _J'ai coordonn des fadaises pendant que vous tiez
dans les bois_, et encore celle du Rossignol: _Je m'gosille toute la
nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas_. Maintenant, j'en
trouvais la mlancolie un peu fade, et je leur prfrais ce nouveau
rythme douloureux et guerrier. Touch au coeur, je rclamai la suite,
comme pour les histoires de tante Dine quand j'tais petit:

--Et alors, qu'est-il arriv?

--Un tyran.

Ah! cette fois, j'tais fix. Un tyran, un hospodar, quoi! l'hospodar
de tante Dine, le fameux homme habill de rouge qui commandait avec de
grands cris.

--Quel tyran? m'informai-je pour tre compltement renseign.

--Badinguet. Napolon III. D'ailleurs, tous les empereurs et tous les
rois sont des tyrans.

Non, dcidment, je ne comprenais plus. La lueur de vrit que
j'entrevoyais s'teignait. Mon pre,  table ou dans les conversations
qu'il avait avec nous, ne manquait pas de nous enseigner le respect et
l'amour pour la longue suite de rois qui avaient gouvern la France,
et que presque toute la mauvaise peinture du salon, sauf le grenadier
et les derniers portraits, avait servis. Il parlait de la puissance
des nations aussi souvent que grand-pre de leur bonheur. Le grand
Napolon, dont tous les collgiens connaissent l'pope, avait ruin
le pays, mais tout de mme, c'tait le plus grand gnie des temps
modernes. Quant  Napolon le petit, nous lui devions la dfaite et
l'amoindrissement. Chose curieuse: ces vnements dont il tait
question  la maison ne me paraissaient avoir aucun lien avec ceux qui
figuraient dans mon manuel d'histoire. On ne reconnat pas dans les
plantes d'herbier celles qui poussent dans les champs. Or, quand mon
pre clbrait les rois, jamais grand-pre ne soulevait une objection.
Il n'approuvait ni ne dsapprouvait. Et voici qu'il me dclarait d'un
ton premptoire que tous les rois taient des tyrans. Pourquoi se
taisait-il  table quand il tait si sr de son opinion? Sans doute ne
voulait-il contrecarrer personne, afin de ne pas soulever de disputes,
et, ds lors, je m'expliquai son effacement par sa dlicatesse, ce qui
m'incitait  lui donner raison.

Il me reparla une autre fois de ces mystrieuses journes de Juin o
l'on s'tait battu pour briser les fers du proltariat. Le proltariat
ne me reprsentait pas quelque chose de bien net. Tem Bossette, Mimi
Pachoux et le Pendu taient-ils des proltaires? Je les imaginai
chargs de chanes et enferms dans une cave aux tonneaux vides, parce
que, si les tonneaux avaient t pleins, ils n'en seraient pas sortis
volontiers. Grand-pre s'lanait  leur secours. J'appris de sa
propre bouche qu' Paris il avait pris part  l'insurrection et tenu
un fusil.

--Vous avez tir, grand-pre? demandai-je avec surprise et peut-tre
avec admiration, car je ne l'aurais pas cru capable d'un geste aussi
vif.

Il m'expliqua modestement qu'il n'en avait pas eu l'occasion.

Tante Dine m'avait montr, dans une armoire, le sabre qui avait servi
 mon pre pendant la guerre. Pourquoi ne m'avait-on jamais parl de
ce fusil? N'tait-ce pas aussi un trophe de famille? Et grand-pre
termina son rcit un peu vague par cette rflexion familire:

--C'est papa qui n'tait pas content.

Il me semblait si vieux, que je n'aurais jamais eu l'ide de songer 
ses parents qui n'taient plus au salon que de la peinture. Et voici
qu'il disait _papa_ comme le petit Jacquot, pas mme _pre_, comme mes
frres ans et moi. Amus, je m'criai:

--Votre papa, grand-pre?

--Mais oui, l'homme des roses et des lois, le magistrat, le
ppiniriste.

Il le traitait sans aucun respect, et cette audace que j'estimais
inoue m'attirait bien plus qu'elle ne me dconcertait. L'irrvrence
me semblait une chose prodigieuse qui suffisait  supprimer les rangs.
Avec elle, on se plaait immdiatement au-dessus des autres hommes,
avec elle on pouvait se moquer de tout impunment. Je me promis d'tre
irrespectueux pour montrer mon esprit.

Grand-pre me fournit quelques explications sur le mcontentement de
son _papa_:

--Eh! oui! Il prtendait qu'il fallait un roi dans la nation, comme un
jardinier dans un jardin. Et toute la mauvaise peinture du salon
pareillement.

Toute la famille, quoi! Grand-pre se mettait dlibrment en dehors
des anctres. Il prtendait faire bande  part, marcher tout seul,
hors des routes, comme dans nos promenades. A quoi bon tre une grande
personne, s'il faut encore dpendre d'autrui, ne pas agir  sa guise,
couter les conseils et les remontrances? Il avait joliment bien fait
de prendre un fusil, puisque c'tait pour la libert.

Et, de son fameux rire impertinent, il cassa l'opinion paternelle en
invoquant la nature:

--C'est absurde. Comme s'il fallait tailler les arbres et les plantes
! Regarde s'ils savent pousser tout seuls, et si a n'enfonce pas tous
les jardins du monde.

Nous arrivions devant un bois de fayards, de trembles, d'autres
essences encore. Les petites feuilles de printemps, d'un vert tendre,
ne suffisaient pas  recouvrir l'essor des branches. Avant ma
convalescence, j'aurais donn tort  grand-pre. La transformation de
notre jardin, depuis que mon pre avait pris les rnes du
gouvernement, l'arrangement des pelouses, le jet d'eau, le dessin des
parterres, la forme des bosquets, tout cet ordre harmonieux me
satisfaisait pleinement. Nos randonnes dans la campagne, peu  peu,
m'avaient ouvert les yeux  des beauts plus sauvages. Un fouillis de
fougres et de ronces, l'enchevtrement des lianes aux buissons, des
rochers couronns de bruyres roses, et les retraites les plus perdues
avaient mes prfrences. De sorte que j'approuvai cet argument sans
hsitation. Mais je dcouvrais avec une sorte de stupeur qu'on pouvait
ne tenir aucun compte de l'avis de ses parents, et mme les juger,
comme a, avec tranquillit. Grand-pre ne craignait pas de condamner
son pre devant moi. C'tait la plus forte leon d'indpendance que
j'eusse reue, et cette dcouverte, loin de m'enivrer, m'inspirait de
la crainte, et comme un retour de l'impression sacrilge qui m'tait
venue de la mort. L'irrvrence n'tait pas la libert. On pouvait se
moquer et se soumettre ensemble. Tandis qu'on avait vritablement le
droit d'tre libre, de ne pas accepter les ides de son pre, de ne
pas obir  ses ordres.

Je n'aurais pas os formuler ces penses qui m'assaillaient et je
revins  la politique:

--Alors, demandai-je, il n'y aura plus de rois?

--A mesure que les peuples se civilisent, les rois disparatront.

--Et le comte de Chambord?

--Oh! celui-l, il peut bien se tailler une chemise de nuit dans son
drapeau blanc.

Le comte de Chambord ainsi trait! Avant de me divertir, cette
plaisanterie me suffoqua. Le comte de Chambord tait pour moi un
personnage de lgende, aussi lointain et prestigieux que les
chevaliers de ces ballades qui avaient exalt ma convalescence. Sans
doute il n'avait pas soustrait  Titania, la blonde reine des elfes,
la coupe du bonheur; il ne rendait pas visite, sur un cheval rouan, 
la jeune fille de la romance du nid de cygne; mais je savais qu'il
vivait en exil, qu'il portait l'aurole des martyrs et qu'on
l'attendait. Tante Dine ne l'appelait jamais que: _notre prince_, et
hochait la tte avec orgueil ds qu'on prononait son nom, comme s'il
lui appartenait. De temps  autre se tenaient au salon des
conciliabules o l'on s'entretenait de son prochain retour. Et il ne
rentrerait pas seul: Dieu l'accompagnerait, et il ramnerait le
drapeau blanc. Mon imagination l'voquait sans peine  la tte d'une
foule qui brandissait des bannires, et je ne distinguais pas trs
bien s'il conduisait une arme ou une procession.

A ces confrres prenaient part Mlle Tapinois qui ressemblait  la
vieille colombe de mon livre d'images, M. de Hurtin, vieux gentilhomme
pareil au faucon que les rvolutions avaient ruin, divers autres
personnages tirs, eux aussi, des _Scnes de la vie des animaux_, et
que je confonds un peu dans ma mmoire, et certain prtre fougueux,
l'abb Heurtevent, qui portait le nez en bataille, et dont les yeux
ronds et sortant de la tte ne voyaient que de loin, car il se
heurtait  tous les meubles, et, toujours en mouvement, menait la
guerre contre les vases et les potiches. Renversait-il un bibelot? il
ne s'excusait point:

--Un de moins, dclarait-il simplement.

Ces menus et frivoles objets le contrariaient dans ses gestes, et il
les dtestait. Tante Dine lui pardonnait jusqu' ses dgts,  cause
de son loquence. Sa tte se trouvait si haut perche, quand il
restait debout, que je la cherchais comme une cime. Assis, au
contraire, il disparaissait presque dans les fauteuils, et ses genoux
pointaient sur le mme plan que le menton: on l'et dit repli en
trois morceaux de longueurs gales. Sa maigreur tait d'un ascte.
Quoi d'tonnant? Il se nourrissait de racines, et c'tait lui qui,
pendant la saison des cryptogames, vivait de bolets Satan. Il les
digrait, mais cela ne l'engraissait point. Cette alimentation
intressait grand-pre, qui le considrait comme un phnomne et pour
ses excentricits supportait ses opinions. Il ne l'appelait jamais que
: Nostradamus. Mon pre, bien au contraire, ne se souciait que
mdiocrement d'un tel alli et ne prisait pas beaucoup ces assembles
quasi mystiques.

--Notre brave abb, assurait-il, ne regarde qu'en l'air. Il interroge
le ciel et ne sait plus ce qui se passe.

Qu'avait-il besoin de le savoir, puisqu'il connaissait l'avenir? Il
collectionnait, en effet, toutes les prdictions qui se rapportaient 
la restauration monarchique et il en citait par coeur les passages
essentiels. A force de les avoir entendus, je les ai retenus assez
bien. La plus clbre de ces prophties tait celle de l'abbaye
d'Orval. Elle avait annonc la chute de Napolon, le retour des
Bourbons et mme le rgne de Louis-Philippe et la guerre. Son
authenticit tait ainsi garantie par tout un sicle. Comment, ds
lors, aurait-elle menti dans cette apostrophe que notre abb
Heurtevent susurrait d'une voix mouille et qui arrachait des larmes
aux dames: _Venez, jeune prince, quittez l'le de la captivit...
joignez le lion  la fleur blanche_. On parvenait subtilement 
expliquer l'le de la captivit et le lion qui,  la premire
investigation, demeuraient obscurs. Cependant, je n'tais pas press
de voir le jeune prince obir  cette injonction,  cause des
vnements qui devaient suivre,  savoir la conversion de
l'Angleterre, celle des juifs et, pour finir, l'Antchrist.
L'Antchrist m'pouvantait: lui aussi, comme la Mort de ma Bible,
devait monter un cheval ple.

--Oh! le jeune prince! ricanait grand-pre quand je lui racontais ces
merveilles, car il refusait d'assister aux assembles que prsidait
l'abb Nostradamus, jeune prince de soixante printemps!

Il y avait aussi les visions de certaine soeur Rose Colombe,
religieuse dominicaine dcde sur la cte d'Italie. Une grande
rvolution claterait en Europe, les Russes et les Prussiens
changeraient les glises en curies, et la paix ne renatrait que
lorsqu'on verrait les lis, descendants de saint Louis, fleurir 
nouveau le trne de France, ce qui arrivera. _Ce qui arrivera_
terminait le paragraphe, avertissait que ce n'tait pas l une simple
hypothse, comme les savants en peuvent construire, mais une vrit
incontestable prouve par des extases.

--Oui, les lis refleuriront! aimait  rpter tante Dine, qui
attribuait un crdit particulier aux paroles de la soeur Rose Colombe.

Avec cette certitude, elle se prcipitait plus superbement dans
l'escalier ds qu'elle pouvait supposer qu'on avait besoin de ses
services. Elle avait l'habitude d'accompagner d'interjections et
d'exclamations les innombrables travaux auxquels elle se livrait sans
rpit. On l'entendait qui psalmodiait en balayant ou frottant, car
elle mettait la main  tout:

--Ils refleuriront pour le salut de la religion et de la France.

L'abb ne se contentait pas des prdictions qui rtablissaient les
monarques chez nous. Sa sollicitude s'tendait jusqu' la malheureuse
Pologne, et un soir, triomphalement, il apporta un journal de Rome o
se trouvait consigne l'apparition du bienheureux Andr Bobola, qui
informait un moine de la restauration de ce royaume aprs une guerre
qui mettrait aux prises toutes les nations.

--La Pologne, cette fois, est sauve, conclut-il, satisfait.

--Pauvre Pologne, il tait grand temps! appuya tante Dine qui
compatissait  toutes les infortunes.

Il n'en fallait pas moins passer par des catastrophes avant de
parvenir  ces miraculeuses renaissances. Notre abb incendiait
bravement l'Europe et consentait  la noyer dans un fleuve de sang,
pourvu que les lis refleurissent.

Les dames se plaisaient  l'entendre vaticiner. Ses narines se
gonflaient comme des voiles sous les vents favorables, et ses yeux
ronds se projetaient hors de la tte avec tant d'ardeur que l'on
pouvait craindre de les recevoir tout brlants. Il rompait aussi des
lances avec un parti qui admettait l'vasion de Louis XVII dtenu  la
prison du Temple et l'authenticit de Naundorff. Mlle Tapinois,
notamment, prchait le naundorffisme, ce qui lui valut de vertes
algarades. Elle avait failli entraner tante Dine qu'un regard de
l'abb Heurtevent suffit  maintenir dans la bonne cause. N'invoquait-
elle pas la Providence dont chacun savait qu'elle tait le bras droit,
et qu'elle dclarait, on ne savait pourquoi hostile au retour du comte
de Chambord? Afin d'clipser son adversaire, elle raconta que Jules
Favre, avocat de son Naundorff, avait reu de lui, en tmoignage de
gratitude, le cachet des Bourbons et que, n'en portant pas d'autre ce
jour-l, ce jour historique, il avait appos le sceau royal sur le
trait de Paris aprs la signature du comte de Bismarck, comme s'il
n'agissait que par dlgation de son prince? Cette anecdote ayant
obtenu un succs de curiosit, malgr cette remarque de mon pre: 
Aucun Bourbon n'aurait eu  signer un trait pareil', l'abb
Heurtevent, coeur d'tre interrompu dans ses prdictions pour
l'audition de telles balivernes, haussa les paules en signe
d'incrdulit, et du coin o je brouillais un jeu de cartes, je
l'entendis qui marmonnait:

--Quand l'ne de Balaam parla, le prophte se tut.

Je connaissais, par une gravure de ma Bible, l'aventure de Balaam.
Mais notre abb eut aussi la sienne et il en fut pour sa courte honte.
Le vieux M. de Hurtin, dont le profil d'oiseau de proie servait 
abuser sur l'opinitret de son caractre, branl par les rcits et
les affirmations de Mlle Tapinois, commena, lui aussi, de soulever
des objections contre Monseigneur, car on ne manquait point, ft-ce
pour le combattre, de lui donner son titre. Il alla jusqu' lui
reprocher de ne pas avoir d'enfants.

--On lui en fera un, dclara M. Heurtevent dans une subite
illumination.

Cette rponse, lance avec une grande force, souleva un _toll_
gnral. Ces dames manifestrent leur indignation par toutes sortes de
petits cris, et Mlle Tapinois, se voilant la face, protesta contre le
scandale qu'un homme de Dieu ne craignait pas de provoquer dans un
milieu honnte et respectable, et devant des enfants. L'abb, tout
rouge et tout penaud, et plus accoutum  infliger des semonces qu'
en recevoir, levait les mains en l'air pendant cette harangue pour
avertir qu'il dsirait s'expliquer. On ne le lui permit pas
immdiatement, et il dut patienter jusqu' ce que l'meute se calmt.
Il avait simplement voulu dire qu'on assurerait la continuit de la
dynastie et que la race royale n'tait pas prs de s'teindre. Un
successeur lgitime tient lieu d'enfant pour un roi. Ces explications
furent assez mal accueillies, et Mlle Tapinois, qui tait ma voisine,
se tourna vers M. de Hurtin qu'elle catchisait pour constater que le
prophte tait bien mal embouch. Elle se vengeait de l'ne de Balaam
qui n'avait pas chapp  la finesse de son oreille.

Cet incident que j'ai retenu sans l'avoir bien compris, ainsi qu'il
arrive parfois dans les souvenirs, avait mis une sourdine aux runions
royalistes quand la proximit des lections les vint ranimer.

--Je ne crois pas au salut par les lections, objecta mon pre.
Cependant il ne faut rien ngliger pour le service du pays.

On s'entretenait couramment d'un assaut  livrer  la mairie qui tait
indignement occupe. Mais qui mnerait la bataille? Il faudrait un
homme de lutte, habile et dcid. Je ne passe plus devant le btiment
municipal en me rendant au collge, sans y chercher, dans une grande
confusion de tous les siges de l'histoire, des mchicoulis ou des
canons.

A tout instant on sonnait  la grille et ce n'tait pas au mdecin
qu'on en voulait. Des messieurs bien mis et qui se glissaient plutt 
la tombe de la nuit, avec les ombres, des paysans, des ouvriers
envahissaient la maison, et les mmes paroles revenaient sans cesse:

--Ne vous prsenterez-vous pas, docteur?

--Monsieur le docteur, il faut marcher.

Et des vieux des faubourgs disaient plus familirement:

--En route, monsieur Michel.

Les ouvriers et les paysans, je le remarquai, le sollicitaient avec
plus d'entrain et de conviction. Plus discrets, mieux levs, les
messieurs bien mis n'insistaient pas, et l'un d'entre eux, gros et
digne, poussa le dvouement jusqu' se proposer:

--Evidemment, nous comprenons vos scrupules, vos hsitations. C'est
une lourde charge, et trs coteuse. S'il le faut, j'accepterai la
candidature  votre place. Ce sera pour vous tre agrable.

--Pas vous, pronona avec autorit un grand barbu qui portait une
blouse bleue. Vous n'auriez pas quatre voix. M. Michel, c'est autre
chose.

Le monsieur, ainsi brusquement conduit, boutonna sa redingote avec
majest.

Et quand ces intrus s'taient retirs, la discussion reprenait,
paisible, grave, confiante, entre mon pre et ma mre. Ils s'y
absorbaient au point de ne pas s'apercevoir que nous tions l.

--Tu ne peux pas, disait ma mre doucement en se servant presque des
mmes mots que le gros monsieur. Compte les charges que nous
supportons. Tu as d racheter le domaine pour pargner  ton pre des
ennuis et je t'y encourag, rappelle-toi. Dans les familles on est
solidaire les uns des autres. Les grandes Ecoles sont trs coteuses,
car nous n'obtiendrons pas de bourses bien que nous ayons sept
enfants. Tu es not comme hostile aux institutions qui nous rgissent.
D'ici quelques annes, il nous faudra tablir Louise, si Mlanie n'a
besoin que d'une toute petite dot. Et puis, songe  toi-mme. Tu
travailles dj trop, et tes malades absorbent tes forces. J'ai peur
que tu ne te fatigues. Nous ne sommes plus de la premire jeunesse,
mon ami. La famille nous suffit, la famille est notre premier devoir.

Et mon pre, comme s'il pesait le pour et le contre, gardait un
instant le silence, puis rpondait:

--Je n'oublie pas la famille. Ne sois pas inquite, Valentine, sur ma
sant. Je ne me suis jamais senti plus robuste ni plus rsistant. Et
je ne puis m'empcher de songer au rle utile qui m'est offert, car la
mairie aujourd'hui, c'est la dputation demain: dnoncer au pays la
bande qui le trompe et qui le gruge, prparer l'esprit public au
retour du roi,  ce retour ncessaire si nous voulons nous relever de
la dfaite. Tous ces gens du peuple, qui viennent  moi, me touchent
et branlent ma rsolution de me tenir  l'cart de la vie publique.
Je n'ai pas d'ambition personnelle. Mais l aussi peut-tre, l aussi
sans doute, il y a un devoir  remplir.

C'tait comme des strophes alternes, o la famille et le pays, tour 
tour, adressaient leurs pressants appels.

Le tableau que mon pre traait de la France restaure ne ressemblait
pas tout de suite  celui de l'abb Heurtevent qui s'en tenait aux
miracles: il donnait des dtails circonstancis que je ne suivais
pas, et  la fin, sans qu'on st comment, on avait l'impression que
les provinces ressuscites marchaient au doigt et  l'oeil sous
l'autorit du prince qui s'adressait  elles directement, et qui,
toutefois, s'en remettait, pour les choses religieuses, au pape de
Rome.

A cause de son aptitude  commander, j'eusse trouv naturel qu'on lui
confit le gouvernement, puisque le royaume de la maison ne lui
suffisait pas et qu'il en dsirait un autre. Et puis, il n'aurait plus
le loisir de surveiller mes tudes et mes penses, dont je voyais bien
qu'il s'inquitait le soir avec ma mre.

Plus encore qu' la maison, o je ne surprenais qu'un faible cho des
vnements qui se prparaient, la vie tait change au Caf des
Navigateurs. J'y accompagnai grand-pre un jour de cong, sans
prvenir personne. Cassenave, seul, prmaturment vieilli, continuait
de boire pour le plaisir, au milieu de l'inattention gnrale. Les
autres membres du groupe apportaient des proccupations plus releves.
L, on ne parlait pas du Roi, mais de la libert. J'apprenais que
l'hydre de la raction, que l'on avait crue crase aprs le Seize-
Mai, commenait de relever la tte. Galurin, c'tait son dada,
rclamait ouvertement le partage des biens. Glus et Mrinos
rpudiaient une Rpublique bourgeoise et la voulaient  la fois
populaire et athnienne, assurant  chacun un salaire minimum pour une
besogne indtermine et, par surcrot, accessible  la beaut et
protectrice des arts. D'avance, interrompant leurs oeuvres en cours,
ils bauchaient l'un une symphonie, l'autre un fusain o l're
nouvelle tait symbolise. Mais je ne reconnaissais plus Martinod. Au
lieu de peindre, comme autrefois,  nos yeux blouis les noces du
Peuple et de la Raison, voici qu'il abandonnait ses phrases aux deux
artistes. Avec une prcision imprvue, il numrait des rformes
urgentes, la diminution du service militaire en attendant sa
suppression, l'indpendance des syndicats, le monopole de l'Etat en
matire d'enseignement, sans compter la rvision de la Constitution
sur quoi tout le monde tait d'accord. L'indpendance des syndicats me
frappait tout spcialement, parce que mon voisin avait beau
m'expliquer en quoi elle consistait, je n'y comprenais goutte, de
sorte que j'y attachais un prix exceptionnel. Et mme, lchant ces
rformes malgr leur urgence, Martinod, qui amenait des recrues et les
abreuvait en les enseignant, s'exaltait sur un but plus rapproch qui
tait la mairie. Dcidment j'tais fix: la bataille se livrerait l
et non ailleurs.

Bientt il ne fut plus question que de noms propres. On oublia la
rpublique populaire et athnienne, on oublia les rformes, et l'on
cita des individus dont un trs petit nombre trouva grce devant la
compagnie. La plupart furent considrs comme suspects: on ne les
estimait pas assez purs et l'on relevait contre eux toutes sortes de
tares accablantes, et notamment leur frquentation des curs et
l'ducation clricale de leurs enfants. Puis on s'entretint  mi-voix
--et je vis bien que Martinod coulait des regards furtifs tantt dans
la direction de grand-pre et tantt dans la mienne, ce qui me flatta,
car d'habitude je n'existais gure pour un homme aussi considrable, -
- d'un chef redoutable qui serait le pire adversaire et qu'on ne
rduirait pas facilement.

--Il n'y a que lui, conclut Martinod. Les autres, tous des jean-
foutre ou des fesse-mathieu.

--Il n'y a que lui, approuva le choeur.

Cependant on vitait de le nommer. Je n'eus pas de peine, nanmoins, 
me le figurer nigmatique et formidable, conduisant ses troupes avec
la certitude de la victoire. Grand-pre, distrait, coutait le
dialogue de Cassenave avec son double. Martinod, qui l'observait
depuis une minute ou deux, tantt  la drobe et tantt bien en face,
se pencha tout  coup vers lui et lui dit brusquement:

--Savez-vous une chose, pre Rambert? C'est vous qui devriez nous
mener au combat.

--Moi! fit grand-pre renvers. Oh! oh!

Et il se gargarisa de son petit rire. On le laissa se divertir tout 
son aise, aprs quoi Martinod reprit son offre.

--Sans doute, vous. Qui le mrite davantage? En quarante-huit, vous
avez failli mourir pour la libert.

--Mais pas du tout, je n'ai pas failli mourir.

On n'insista pas davantage sur cette proposition. Et comme nous
rentrions ensemble  l'heure du dner, il s'arrta pour me dire:

--Il en a de bonnes, Martinod! Moi, leur candidat, c'est insens!

Et il rit encore tout son saoul. Un peu plus loin, il rpta:

--Leur candidat, moi!

Et cette fois, il ne rit plus. Je compris que tout de mme il n'tait
pas fch de l'invitation de Martinod.

II

LE CIRQUE

De ces prparatifs lectoraux j'tais distrait par le cirque install
sur la place du March. Son immense tente blanche, fixe enfin par de
solides piquets, portait, au-dessus de la toile qu'on soulevait pour
entrer, cette inscription en lettres d'or sur fond bleu: Cirque
Marinetti. Un tambour agitait frntiquement ses baguettes pour
attirer l'attention du public, et de temps  autre, cartant la
portire, une princesse  la robe clatante et aux bas roses
surgissait comme une apparition. Je passais par l en revenant du
collge, rien que pour entendre cet invariable tambour et apercevoir
cette dame qui tantt tait vieille et tantt adolescente. Combien
j'aurais voulu pntrer l dedans! J'entretenais du moins mon dsir de
ce paradis dfendu et vite je m'enfuyais au pas de course pour ne pas
me mettre en retard.

Une fois j'entrepris le tour extrieur de la tente, et ce fut la
dcouverte des coulisses. En arrire, les roulottes taient
rassembles. De leurs minces chemines sortait une fume paisse: on
y devait brler du bois vert. A en juger par l'odeur, il se prparait
d'inquitantes ratatouilles. Des chevaux tiques se tranaient en
libert, comme s'ils n'avaient pas la force d'aller bien loin, sous le
regard des chiens indulgents dont la paresse me rassura. Un perroquet
voletait d'un toit  l'autre. Assise sur un escalier, une femme vtue
de haillons dont les larges trous rvlaient sans pudeur la peau
ambre, se peignait au soleil, et sa chevelure noire qu'elle ramenait
en avant rpandait de l'ombre sur tout son visage dont je ne pus rien
savoir et qui, seul, m'intressait. Un vieux bonhomme bronz fumait sa
pipe avec une majest comparable  celle du vieux ptre au manteau
couleur de chaume qui marchait devant ses moutons et les emmenait 
une allure rgulire vers la montagne. Des enfants demi-nus, bruns et
friss, grouillaient entre les voitures, se bousculaient, changeaient
des horions, quand tout  coup une porte s'ouvrait, d'o bondissait
une mgre, tenant une casserole de la main gauche: la droit lui
suffisait pour ramener la paix au moyen de quelques bonnes claques.

Ce spectacle ne refroidit point ma curiosit. L'envers du thtre -t-
il jamais ralenti l'empressement des amateurs ou le zle des comdiens
? Quel ne fut pas mon contentement lorsque grand-pre, au retour d'une
promenade, me proposa de pntrer  l'intrieur! Je crois qu'il y
allait pour son propre compte et ne souponnait pas mes convoitises.
Nous y entrmes. L'orchestre, compos d'un cornet  piston, de deux
petites fltes et d'un clavier qu'on frappait avec deux rgles, --le
tympanon m'tait inconnu, --faisait tant de vacarme qu'on n'entendait
plus le fidle et monotone tambour du dehors. On s'habituait peu  peu
et dans tout ce bruit je perus une sorte d'appel indiciblement
triste, doux et autoritaire ensemble, et si insistant qu'on n'y
pouvait rsister. Plus tard, les danses hongroises m'ont permis de
mieux comprendre la nostalgie que j'avais prouve. Cela m'voquait de
l'inconnu, des pays lointains, et aussi le plaisir d'une incertaine
douleur. J'prouvais l'envie de tendre les bras en avant pour presser
l'avenir. C'tait comme une prcision nouvelle de la sensation encore
trop vague que m'avait apporte, tout petit, la berceuse de tante Dine
:

Si Dieu favorise Ma noble entreprise, J'irai-z- Venise Couler
d'heureux jours.

Et je me rendais compte obscurment que jamais la maison ne comblerait
mon rve. On n'y entendait pas de ces musiques-l.

Des clowns enfarins, avec de petits bonnets pointus et des costumes
mi-partie jaune et rouge, se jourent des tours qui dterminrent les
rires de la foule et qui me dgotrent. Je n'tais pas venu assister
 des pantalonnades et j'attendais, sans trop savoir quoi, une
reprsentation mouvante et noble. Heureusement une danseuse de corde
me rassrna, car elle gardait pniblement son quilibre et semblait
se prcipiter sur le sol  chaque instant.

Mais le numro sensationnel fut le trapze volant des deux frres
Marinetti. Plus d'un gnial acrobate a sans doute dbut dans un de
ces cirques forains. Les deux frres Marinetti sont devenus clbres:
l'un s'est tu  Londres en tombant, et l'autre est aujourd'hui un des
premiers mimes du monde. C'taient alors deux tout jeunes gens, gure
plus gs que moi. On et dit qu'ils s'amusaient eux-mmes et ne
prenaient aucun souci des spectateurs. Ils s'entr'aidaient avec une
sollicitude touchante et convenaient d'un bref signal pour l'excution
de leurs tours d'ensemble, j'allais dire de leur duo, car il y avait
tant de rythme dans les souples mouvements de leurs deux corps que,
vritablement, cela chantait. Dans toute leur carrire, glorieuse ou
tragique, ont-ils jamais rien excut de plus hardi que ces vols d'un
trapze  l'autre, sans la scurit du filet et sous la surveillance
de la mort dont ils ne se souciaient pas plus qu'un pervier d'un
couteau. Un cri touff de femme dans l'assistance me rvla la danger
 quoi je ne songeais pas plus qu'eux, et dont j'eus brusquement la
perception. Ainsi projets en l'air, je les admirais et les enviais.
Je ne concevais rien de plus hroque et ma notion du courage se
modifiait. Jusqu'alors,  travers les popes que m'avait racontes
mon pre, je l'imaginais au service d'une cause. Hector dfendait sa
ville contre les Grecs, et Roland sa foi contre les Sarrasins. Mais
n'tait-il pas bien plus beau de jongler avec soi-mme, pour rien,
pour le plaisir, car le public cessait de compter? Dans ce cirque mal
clair, au son de cet orchestre bizarre mais exaltant, j'ai pressenti
l'attrait du danger qui ne sert  rien.

Les clowns, la danseuse de corde et mme les frres Marinetti
s'clipsrent comme par enchantement de mon imagination, lorsque sur
la piste s'lana la petite cuyre, debout sur un cheval noir qui
portait une selle large et plate comme une table. Je regardais  terre
pendant l'entracte: c'est pourquoi je distinguai le cheval, sans quoi
je n'aurais srement vu que la cavalire. Elle tait vtue d'une robe
d'or. Si les lampes avaient donn moins de fume et plus de clart, il
est probable que cette robe fripe ne m'et point communiqu une telle
vision de luxe. Les bras taient nus et les cheveux dnous. Seule de
tous ces artistes basans, elle tait blonde, comme toutes les
hrones de mes ballades. Ce que nulle femme ne m'avait donn encore,
et pas mme celle que j'avais rencontre avec grand-pre et que je
surnommais la dame du pavillon en attendant de l'appeler Hlne, cette
jeune fille me le donna rien qu'en s'lanant: non plus le sens de la
beaut auquel j'tais dj parvenu, mais la peur d'approcher d'elle et
de ne la point tenir. Pourtant j'ai beau chercher ses traits dans ma
mmoire, je ne les retrouve pas. Je devais la rencontrer souvent, et
je me demande  prsent si je l'ai jamais regarde, si jamais j'ai os
la regarder vraiment. Je lui attribue des yeux dors, un teint dor
comme  une vierge de vitrail que le soleil traverse. Quel ge avait-
elle? Seize ou dix-sept ans, pas davantage, et peut-tre pas mme
autant. Les fruits de son pays n'ont pas besoin de beaucoup de mois
pour mrir. Elle paraissait plus grande qu'elle n'tait  cause de sa
sveltesse. On ne pouvait la dire maigre sans lui faire injure: mince,
oui, mais d'une minceur pleine et muscle, et je m'tonnais des
rondeurs naissantes de son torse. Elle sautait dans les cerceaux qu'on
lui tendait et  chaque saut je craignais que le cheval ne se drobt
ou qu'elle ne manquait la large selle. De trembler pour elle j'tais
content. Rassur sur son adresse, je suivis le mouvement de ses
cheveux qui, chaque fois qu'elle bondissait, se soulevaient et
retombaient en cadence sur ses paules. Si quelques-uns s'chappaient
par devant, elle les rejetait d'un geste irrit. Par la gravit de son
visage elle attestait qu'elle appartenait  son travail. Parfois elle
entr'ouvrait les lvres et poussait de petits hop, hop, destins 
exciter sa monture qui tournait en rond sans conviction. Quand, pour
se reposer, elle s'asseyait en amazone, les jambes pendantes, elle
inclinait la tte sous les applaudissements avec indiffrence. Sa
respiration plus brve relevait et abaissait alors tout  tour la
poitrine libre dans la robe qui la moulait. Sa gravit, son
indiffrence achevaient son isolement. Les jeunes filles que je
connaissais, les amies de mes soeurs, parlaient, jacassaient, riaient,
jouaient, se prenaient par la taille. Celle-l passait comme une
idole.

La reprsentation se termina par une pantomime que je retins scne par
scne. Rentr  la maison, je la reconstituai tant bien que mal en
mobilisant ma soeur Nicole et jusqu' Jacquot pour un rle subalterne,
plus deux petits camarades que j'amenais, et avec cette troupe
improvise j'en voulus offrir le rgal  mes parents, pour clbrer la
fte de l'un ou de l'autre. On nous interrompit au beau milieu sans
aucun respect de l'art dramatique. Seul, grand-pre s'amusait
bruyamment, de quoi tante Dine le tana. En rflchissant  cet
incident, j'ai compris dans la suite qu'il s'agissait d'un mari qu'on
bernait. L'innocente Nicole tait charge de ce soin et sur mes
instructions s'en acquittait  merveille. Et le cirque me fut
interdit.

La petite reine foraine qui du haut de son cheval n'avait fait qu'un
saut dans ma mmoire tait sans doute destine  demeurer pour moi un
souvenir magnifique et lointain. Mais grand-pre aimait  frquenter
les artistes, les irrguliers. Je le voyais bien au Caf des
Navigateurs. Avec tout le groupe de Martinod il se rangeait contre les
bourgeois. Comme nous passions un jour sur la place du March, il
contourna la tente pour aller rejoindre les roulottes.

--O allons-nous, grand-pre? murmurai-je, car le coeur me battait.

--Je veux voir ces gens-l de prs.

Et il s'arrta, en effet, pour causer avec les hommes qui fumaient
leurs pipes, tandis que les femmes prparaient la soupe ou
raccommodaient les habits. Il leur parlait dans une langue inconnue
qui devait tre l'italien. Sur ses lvres, cette langue n'tait pour
moi qu'incomprhensible. Il la prononait  peu prs comme les mots
dont nous nous servions. Tout au plus allongeait-il certaines syllabes
pour escamoter les suivantes. Tandis que, dans la bouche de ces hommes
bronzs, elle prenait un accent trange, tantt bas et tantt aigu,
comme une pimpante musique.

Avions-nous affaire aux clowns ou aux acrobates? Les frres Marinetti
taient absents. Les voir l m'et rempli d'orgueil. Le seul
personnage important que je crus reconnatre, ce fut la danseuse de
corde. Encore tait-elle couronne de cheveux gris un peu
dconcertants. Elle ravaudait avec mlancolie une jupe de gaze
bouillonnante et sale. J'ignorais que cela s'appelle un tutu.

Cependant je cherchais des yeux, craintivement, la petite cuyre.
J'eusse prfr qu'elle ne ft pas la. Je la cherchais trop loin:
elle tait  ct de moi. Elle pluchait des pommes de terre avec un
couteau brch. Au lieu de sa tunique d'or, elle portait de mauvaises
hardes barioles. Ses pieds nus, ses pieds dors, baignaient dans une
couche de poussire. Ainsi humilie, je la trouvais aussi belle que
dans sa gloire, sur le pidestal de sa large selle, franchissant les
cerceaux et salue des acclamations de la foule. Dj l'illusion
m'illuminait. Je la trouvais aussi belle, et pourtant mon premier
geste fut de m'carter, par timidit videmment, et aussi, je le
confesse, parce que tante Dine m'avait communiqu, vis--vis des
bohmiens et des mendiants, sa peur de la vermine, qui, assurait-elle,
se ramasse si vite.

Explique qui pourra ces contradictions. Je reconnus en moi un obscur
sentiment nouveau rien qu' la honte que me donna ce recul instinctif,
et, dans mon ardeur  mriter mon propre pardon, j'eusse immdiatement
partag avec elle jusqu' ses insectes.

J'admirais avec quelle noblesse elle pelait ses pommes et aussi avec
quelle habilet, ne se reprenant point dans son opration et se
contentant, chaque fois, d'une seule pluchure. Elle condescendait
sans impatience  cette infime besogne, et je lui tais reconnaissant
de s'abaisser. Comme l-bas, sur la piste, dans ses exercices
hippiques, elle demeurait srieuse et impassible, toute  son travail.
Remarqua-t-elle nanmoins mes yeux carquills? Elle daigna me parler
la premire:

--C'est long  peler, fit-elle.

--Oh! oui, rpondis-je au comble du bonheur, c'est long  peler.

--J'aurais voulu, j'aurais d l'aider, mais je n'osais pas. Un
scrupule pharisaque me retenait. Dans mon zle, je pouvais bien aller
jusqu' la vermine qui se prend sans que personne le remarque, tandis
qu'plucher des pommes de terre sur la place publique, devant des
roulottes, c'tait un scandale extrieur qui m'pouvantait.

Nous ne dpassmes pas ces confidences. Une voix gutturale appela tout
 coup:

--Nazzarena.

Elle abandonna ses lgumes et partit sans me dire adieu. J'en fus trs
affect; du moins je savais son nom. Je revins  la maison au galop,
laissant derrire moi grand-pre qui agitait les bras et qui criait:

--Hol! doucement!

Je ne pouvais pas ne pas courir. Des ailes m'avaient pouss aux
paules, et pendant cette course affole tout mon tre chantait comme
la bote  musique lorsqu'on a dclanch le ressort. Je pntrai au
jardin en bousculant Tem Bossette qui ne s'tait pas rang assez tt
et qui vocifra:

--Qu'est-ce que vous avez, monsieur Franois?

Et je rpliquai en riant, mais sans m'arrter:

--Mais rien du tout. Je n'ai rien du tout.

Je bondis par-dessus les cannas, et comme un poulain chapp,
j'arrivai dans le verger. Au bout de souffle, j'allai m'appuyer
brusquement contre un jeune pommier. Les arbres fleurissaient alors:
c'tait le printemps. Sous le choc les branches tremblrent, et je fus
asperg d'une pluie de ptales roses.

Je ne souponnais pas que je cueillais pareillement l'amour en fleur,
l'amour qui ne mrira pas.

Au collge le cirque Marinetti tait devenu l'objet de nos
proccupations et conversations. Les grands s'entretenaient dans la
cour, entre deux parties de barres, tantt du trapze volant qui
blouissait les amateurs de sports, et tantt de l'cuyre que
prfrait le clan des philosophes. Je saisissais au passage quelques
fragments de ces apprciations et je brlais d'tonner mes ans en
leur montrant la supriorit que j'avais acquise sur eux tous. Ainsi
j'tais partag entre mon secret et ma vanit. Ce fut celle-ci qui
l'emporta, et je convins un jour, avec une feinte modestie, que je lui
avais parl. Mon but fut immdiatement atteint et mme dpass: on
m'entoura, on me congratula, on me pressa de questions. Je dus broder
un peu afin de satisfaire tant de curiosit.

--Tu as de la chance, m'assura Fernand de Montraut que je devinai
jaloux.

Fernand de Montraut tait la parure de la rhtorique en mme temps que
le dernier de la classe. Il passait pour le plus lgant du collge 
cause de ses cravates, et l'on s'inclinait devant sa comptence sur
tout ce qui touchait au domaine du sentiment, car il se vantait de
l'amiti de plusieurs jeunes filles. Malheureusement, il ajouta:

--Alors, tu es amoureux?

Ne sachant pas jusqu'alors ce que c'tait que d'tre amoureux, je
l'appris immdiatement par cette phrase et me livrai  une tristesse
que j'estimai plus convenable.

Grand-pre s'tant li avec les roulants qu'il fournissait de tabac,
je fus remis en prsence de Nazzarena. J'tais tourment du dsir de
lui donner quelque chose, d'autant plus que Fernand de Montraut, juge
autoris, m'avait affirm qu'on fait toujours des cadeaux aux dames.
Le choix seul m'embarrassait. Or, je cachais dans un tiroir une
collection de billes en cornaline auxquelles j'tais attach comme 
des bijoux. Il y en avait de rouges tachetes et de noires avec des
cercles blancs. Je ne possdais rien qui me ft plus cher. Un instant,
j'hsitai devant un sacrifice aussi considrable et pensai du moins y
soustraire cette agate couleur de feu o la lumire transparaissait et
qui tait ma favorite. Il m'apparut que si je conservais celle-l mon
offrande ne valait plus rien. D'un geste plus rsign qu'enthousiaste,
je pris le lot tout entier et courus le remettre gauchement  ma
nouvelle amie sans un mot d'explication. Elle fut un peu surprise, et
cependant n'hsita point  l'accepter:

--C'est zoli, me dit-elle. Vous tes zentil.

Elle se servait de mots usuels, que j'entendais prononcer d'habitude
sans prendre garde  leur son, et c'tait comme si elle les
transformait en un autre langage, tout fleuri et chantant. Je
m'enhardis jusqu' lui parler  mon tour, pouss peut-tre par une
ide de justice: je me privais de mes billes, une compensation
m'tait due.

--Je sais, dclarai-je avec un peu d'emphase, que vous vous appelez
Nazzarena.

Aussitt elle se rjouit de ma science:

--Ah! ah! il sait mon nom. Mais ce n'est pas Nazzarena, c'est Nazarre-
na. Rptez.

Je dus apprendre son accent. Aprs quoi elle m'interrogea:

--Et vous?

--Franois.

--Comme le saint d'Assise. Et d'o tes-vous?

--Oh! d'ici, voyons.

Comment aurais-je pu tre d'ailleurs? On habitait sa ville et sa
maison. Comprit-elle sa bvue? Elle ne me demanda plus rien, et c'est
moi qui repris, non sans timidit:

--Et vous?

--Je ne sais pas.

Quelle drle de rponse! On sait toujours d'o l'on est. Enfin!

--Alors, vous n'avez pas de maison  vous?

--C'est a, notre maison.

Elle me dsigna de la main une des roulottes dont la devanture tait
peinte en vert. Je ne pus me mprendre  sa moue de mpris. Bien vite,
elle se dtourna pour regarder sur la place les bonnes grosses
btisses en pierre de taille qui la bordaient de tous les cts: ma
ville est ancienne et rude, et l'on y construisait pour les sicles.
Elle mesurait peut-tre la solidit de la vie sdentaire, j'imaginais
l'attrait de la vie nomade que je rsumai ainsi:

--Ce doit tre bien amusant.

--Quoi donc?

--De changer tout le temps de localit.

Le terme de localit tait employ  dessein, pour lui donner de moi
une haute opinion.

--C'est selon, rpliqua-t-elle. Il y a des endroits o la recette est
mauvaise. Une fois, nous avons fait sept francs cinquante.

Je ne m'arrtai pas  ces dtails et je conclus par l'aveu d'une
tendresse sans bornes pour ce genre d'existence. A cette dclaration,
elle ouvrit de grands yeux, bien tonne sans doute qu'on pt l'envier
quand on habitait un de ces immeubles capables de braver toutes les
intempries:

--Tout de mme vous ne viendriez pas avec nous.

Cette hypothse suffit  la rjouir: elle l'carta sans retard comme
une extravagance:

--D'ailleurs, vous ne devez pas savoir grand'chose. Mais vous tes
zentil.

Toujours cette pithte que j'estimais malsonnante pour mon amour-
propre. Je ne pouvais demeurer sous le coup d'une si mprisante
condamnation et firement je rpliquai:

--Je sais monter  cheval.

On m'avait hiss quelquefois sur la jument aveugle du fermier, et mme
j'avais ressenti une inquitude voisine de la frayeur quand de longs
frissons lui parcouraient tout le corps. Mon amie parut enchante et
me promit de me prter son cheval noir.

Notre coeur change-t-il depuis l'enfance? Je ne songeais nullement 
partir, elle ne croyait point  mon dpart; je ne possdais aucun
talent questre, elle ne disposait pas de sa monture: sans nous tre
concerts nous nous leurrions de connivence.

C'tait comme un avant-got dlicieux de tout le mensonge qui s'abrite
sous les conversations d'amour.

Il me vint alors, comme nous nous taisions tous les deux, un souvenir
redoutable et obsdant. Du livre de ballades que j'avais lu et relu
pendant ma convalescence au point qu'il continuait de composer avec
quelques autres l'atmosphre de mes jours, une phrase, une toute
petite phrase se dtachait. Je l'entendais en moi, comme si un autre
que moi la prononait. Elle tait tire de la lgende du lord de
Burleigh. Le lord de Burleigh s'adresse  une paysanne qui est la plus
jolie fille du village et la plus modeste, et il lui dit: Il n'est
personne au monde que j'aime comme toi. Certes, je n'aurais jamais
articul tout haut cette phrase et mme j'aurais plutt serr les
lvres pour tre sr de ne pas l'articuler. Mais je la sentais vivre
et elle m'exaltait. Et voici que j'en dcouvrais le sens prodigieux.
Comment pouvait-on dire une chose pareille  quelqu'un qui n'tait pas
de sa famille et que l'on connaissait  peine? Personne au monde! Et
mon pre, et ma mre? J'entrevoyais la puissance sacrilge de l'amour
et, pendant que j'tais pench sur cet abme, Nazzarena, si grave
d'habitude, riait et montrait ses dents.

Un des hommes bronzs de la troupe passa devant nous et s'arrta pour
nous dvisager. Puis, brusquement, en manire de jeu, il joignit nos
deux ttes en profrant dans son jargon un mot ou deux que je ne
saisis pas.

Le contact de cette joue me brla et, me dgageant avec violence, je
me sentis devenir rouge jusqu' la racine des cheveux. Elle se
contenta de rire davantage.

--Qu'a-t-il dit? balbutiai-je, partag entre la colre et une motion
toute nouvelle.

--Oh! rien, fit-elle. Que vous tiez mon petit amoureux.

--Moi! protestai-je, allons donc!

Je ne voulais pas que ce ft possible. L'amour qu'on exprimait devait
perdre toute importance. Et puis quoi? tout serait fini par l. Pour
que l'amour ft l'amour, il fallait ncessairement qu'on le gardt en
soi en qu'il ft mal...

III

LE COMPLOT

Comment personne ne s'aperut-il, quand je rentrai  la maison, que
j'avais subitement chang et grandi? J'en fus presque scandalis.

--Te voil, toi! constata mon pre qui commenait  se mfier de mes
absences.

Et tante Dine me poursuivit pour m'obliger  revtir un autre veston
d'un usage plus vident. J'avais enfil rapidement le plus beau pour
ma visite  Nazzarena. C'tait peut-tre encore le fameux vert olive
de ma convalescence, enfin convenable  ma taille aprs trois ou
quatre annes d'attente,  moins qu'on ne l'et mis  la retraite,
dans une armoire, sous le camphre et la naphtaline, jusqu' la
croissance de Jacquot. On ne me respectait nullement, alors que tout
le monde aurait d tre frapp de ma nouvelle figure. Au lieu de ne
penser qu' mon aventure que, d'ailleurs, je ne parvenais pas 
dmler, j'tais vex de cette familiarit.

Nous nous trouvions runis dans la chambre de ma mre,  cause de la
petite Nicole un peu grippe, qui exigeait une surveillance attentive,
tant de sant dlicate. Je compris, malgr le secret qui m'absorbait,
qu'un vnement capital se prparait. On enjoignit  Jacquot, trop
turbulent, de se tenir tranquille dans un coin. Mlanie, toujours un
peu dans la lune, --elle coute ses voix comme Jeanne d'Arc, assurait
tante Dine, --s'occupa de distraire silencieusement sa soeur malade.
Et mon pre enfin pu montrer  ma mre la lettre qu'il avait  la main
:

--C'est du secrtaire de Monseigneur, dclara-t-il en manire
d'avertissement.

Je crus qu'il s'agissait de l'vque. Une fois l'an, il dnait  la
maison. Mais on pronona le nom du comte de Chambord. Quand il eut
termin sa lecture que j'entendis assez mal, mon pre ajouta
simplement:

--C'est bien, je me prsenterai, puisque le prince dsire que rien ne
soit nglig pour le bien du pays.

--Oh! le prince! murmura grand-pre avec un tout petit rire touff.

Mon pre fixa sur lui son regard droit, imprieux, qu'on soutenait
difficilement. Et grand-pre, aussitt, prit son air le plus innocent,
celui-l mme que je lui avais vu prendre quand nous avions rencontr
maman dans la rue et qu'il avait dit: Nous allons acheter un
journal.

Ce chef mystrieux et terrible, dont Martinod craignait, au caf,
l'intervention dans l'assaut donn  la mairie, je devinai
instantanment que c'tait mon pre. Ce ne pouvait tre que lui, et
comment n'aurait-il pas gagn la bataille? Il suffisait de le
regarder. La victoire, il la portait sur lui. Les signes de la
supriorit, mes yeux d'enfant, encore loyaux et clairs, les voyaient
rayonner sur son front. Je ne crois pas les avoir ainsi distingus
plus tard chez personne. Et comment me serais-je dout que la
supriorit pour le succs ne signifie pas grand'chose, car on forge
contre elle dans l'ombre toutes sortes d'armes suspectes? Je pouvais
bien me glisser hors de l'influence de mon pre, du moins je ne
songeais pas  le diminuer.

La surveillance que d'habitude on exerait sur moi fut ralentie par la
maladie de Nicole qui exigeait continuellement la prsence maternelle.
J'avais remarqu aussi que mon pre profitait de ses rares loisirs
pour causer avec Mlanie, sortir avec Mlanie, se promener avec
Mlanie. Il lui tmoignait, plus qu' l'ordinaire, une affection  la
fois attendrie et rserve, presque respectueuse, et il la recouvrait
de sa force comme si quelqu'un menaait sa fille ane ou prtendait
la lui prendre. Quant  tante Dine qui professait un culte pour ses
neveux et nices, chacun pris  part ou tous pris en bloc, elle
affirmait  travers les marches de l'escalier que j'tais un enfant
modle et un fils exemplaire, et mme attribuait  son frre une
portion de cet heureux rsultat.

Je profitai de ce relchement, d'ailleurs relatif, pour retourner au
cirque malgr la dfense que j'en avais reue. Avec une hypocrisie
dj perspicace, je m'tais persuad que je ne dsobissais pas en
contournant la tente pour gagner les roulottes. Les coulisses ne sont
pas le thtre. Puis, de raisonnement en raisonnement, je parvins 
m'introduire  l'intrieur. N'tait-ce pas grand-pre qui m'y avait
conduit la premire fois? Il tait le plus g, il connaissait, mieux
que personne, ce qui devait me convenir. D'ailleurs, on ne le saurait
pas: sauf grand-pre, mon complice, je ne risquais d'y rencontrer
aucun membre de ma famille. Nazzarena monta  cheval pour moi seul,
sauta dans les cerceaux pour moi seul, et quand elle saluait par
politesse afin de rpondre aux applaudissements, c'tait encore pour
moi seul. Sans peine je supprimais l'existence du public qui
m'entourait.

Nanmoins, comme je ne me sentais pas la conscience parfaitement
tranquille, je me serrais contre grand-pre qui dtournerait les
soupons au besoin ou supporterait le poids des responsabilits. Je
l'accompagnais mme au Caf des Navigateurs, bien que j'en eusse
puis le plaisir et que je prfrasse un autre commerce d'amiti.
Martinod s'y montra plus empress que de coutume:

--Pre Rambert, quelle joie de vous revoir! Pre Rambert, asseyez-
vous  ct de moi,  la place d'honneur.

J'observai que, s'il excellait jadis  passer aux autres ses
soucoupes, il soldait maintenant  bourse ouverte, non seulement ses
consommations, mais encore celles d'autrui. Glus et Mrinos s'en
taient aperus avant moi et ne reculaient plus devant aucune
commande. Pour ce qui est de Cassenave et de Galurin, ils n'avaient
jamais pris garde au rglement. J'avais dj remarqu auparavant la
volte-face de Martinod qui, de plus en plus, renonait aux effets
oratoires et cessait de nous blouir avec ses descriptions de ftes o
fraternellement on s'embrassait. Il apportait des listes et des
chiffres, il numrait des noms propres, et avec un bout de crayon
qu'il mouillait de sa salive il se livrait  des pointages.

Un marchand de journaux ayant dpos sur une table la gazette locale,
il la rclama  la servante d'une voix si imprative, que celle-ci en
fut bouleverse et faillit renverser un plateau qu'elle portait. A
peine eut-il dpli la feuille, qu'il s'cria:

--a y est! J'en tais sr: il se prsente.

Il n'avait pas besoin d'tre dsign davantage. Tout le caf le
reconnut sans hsitation, et moi pareillement. Notre groupe, qui,
jusqu'alors, n'avait probablement pas la certitude de cette
candidature, en parut trs impressionn et mme dmoralis. Tous, ils
allongeaient plus ou moins leurs figures sur leurs verres. Et en les
dvisageant un par un, sournoisement, je considrai leur bande, malgr
le nombre, comme incapable de lutter contre mon pre. J'tais un
spectateur impartial.

Martinod laissait les autres, et surtout les nophytes dont il se
composait une cour et qu'il abreuvait, se remuer, s'exclamer, toujours
sans dsigner l'ennemi. Lui, distrait ou mditatif, enveloppait grand-
pre du regard.

Comme se mange se prolongeait, il me revint  la mmoire un passage
de mon histoire naturelle o il tait question d'un serpent qui
fascinait les oiseaux, et je ris tout seul de cette ide saugrenue. Il
garda assez longtemps cette attitude; puis, aprs avoir command de
nouvelles consommations pour tout le monde except pour moi qu'il
oublia, il se pencha et, d'une voix cline, il glissa dans l'oreille
de son voisin ces paroles qui me parvinrent:

--Alors, pre Rambert, vous n'tes plus chez vous?

--Comment a? riposta grand-pre indiffrent.

--Eh! non! ce beau chteau que vous habitez n'est plus  vous,
maintenant.

Il prononait chteau, comme le fermier, sauf qu'il omettait quelques-
uns des accents circonflexes. Grand-pre le remarqua et s'en divertit
:

--Oh! oh! le chteau! pourquoi pas le palais?

--Ma foi, continua Martinod, appelez-le comme vous voudrez. Toujours
est-il que c'est le plus bel immeuble du pays. Et bien plac:  la
fois ville et campagne. Tout de mme, eh! eh! on vous a jou le tour
et vous n'tes pas matre au logis.

Grand-pre se gratta le sourcil, puis se tira la barbe. Il ne parlait
jamais  personne de son abdication, pas mme  moi dans nos
promenades, et j'avais devin que les allusions  cette histoire dj
si vieille, vieille de plusieurs annes, ne l'intressaient pas. Je
savais qu'il mprisait la proprit et la tenait pour nuisible au bien
gnral. Mais n'tait-ce pas l un dogme consacr au Caf des
Navigateurs?

--Eh! oui! dclara-t-il en se dcidant  rire, je ne suis plus chez
moi: en voil une dcouverte! Mon pauvre Martinod, vos retardez. Il y
a belle lurette que je ne suis plus chez moi, et vous m'en voyez bien
aise. Plus de tracas, plus de soucis. Je ne suis plus le matre, mais
je suis mon matre.

Et le dialogue, sur cette rplique, continua sans arrt, de plus en
plus gaiement:

--Ta, ta, ta!  votre ge, on ne s'habitue gure  camper chez autrui.

--A mon ge, on veut la tranquillit.

--Oui, oui, on vous a relgu au bout de la table.

--Je m'y suis bien mis tout seul et l'on y mange aussi bien qu'au
milieu.

--Ici, pre Rambert, on vous donne la place d'honneur.

--Il n'y a point de place d'honneur au caf.

--Et votre chambre? chacun sait qu'on vous a hiss au galetas.

--Chacun sait que j'aime la montagne.

Tout cela se dbitait en badinant. Ils s'amusaient  se lancer les
questions et les rponses comme nous jouions au collge avec des
balles. En les coutant, je fus un instant distrait du sentiment qui
m'occupait, et tout bas je me reprochai cette distraction comme une
faute.

Ce fut bientt un thme de plaisanteries faciles. On parlait
couramment, au caf, du bout de table du pre Rambert, du galetas du
pre Rambert. Lui-mme en haussait les paules et prenait joyeusement
les choses.

--Enfin, tout cela n'est-il pas vrai, pre Rambert? insista un jour
Martinod.

--Oh! sans doute, cela est vrai dans un sens. C'est vrai si vous y
tenez. Mais qu'est-ce qui est vrai?

Comme si l'on ne savait pas ce qui est vrai et ce qui ne l'est point?
Grand-pre aimait assez  tenir des propos obscurs. Cette mme aprs-
midi, nous rentrions ensemble, lui vif et guilleret, moi la mine basse
pour n'avoir pas aperu, ft-ce de loin (ce que je prfrais),
Nazzarena. Au sommet de l'escalier, nous trouvmes mon pre qui nous
attendait et paraissait fort en colre. Sa main froissait un journal
et il le tendit sans prambule  grand-pre qui ne se souciait point
de le prendre.

--Savez-vous, demanda-t-il, qui a crit a?

Avec quel mpris il prononait le mot: a? Je sentais qu'il se
contenait, mais que des vnements graves se passaient  la maison.

--Comment le saurais-je? objecta grand-pre. Je ne lis jamais les
journaux du pays.

--Eh bien! lisez celui-ci.

--Oh! non, merci, je ne m'en soucie pas.

--Alors, c'est moi qui vous le lirai.

--Si tu le veux absolument.

Je le vis entrer tous les deux dans le cabinet de consultation dont la
porte demeura ouverte, et je n'eus garde de m'en aller. Grand-pre
s'assit docilement dans un fauteuil, et mon pre commena de suite sa
lecture. Je me crus mal rcompens de la curiosit qui me maintenait
en place, car je ne compris goutte sur le moment  cet article pteux,
gristre et filandreux, pareil  ce fromage rp qui se dtrempe dans
la bouillon d'oignon et devient une glu collante dont on ne peut
dbarrasser ses gencives. Il tait question des lections prochaines
et d'un personnage omnipotent et despotique, avide de conduire le
peuple  la baguette comme il avait conduit sa maison. Aprs quoi, on
parlait d'un grenier plein de rats, expos  tous vents, assez bon,
nanmoins, pour recevoir le vnrable vieillard qui s'y trouvait
relgu et  qui l'on faisait expier sa charit sociale en le traitant
avec mpris et en lui infligeant le dernier rang dans sa propre
demeure. On terminait par un appel gnreux  la justice et  la
bont. Pas de nom de personne, pas mme de nom de lieu. Comment
aurais-je souponn des allusions? C'tait, pour un enfant, d'une
perfidie trop complique.

--C'est tout? interrogea grand-pre quand la voix irrite se tut.

--Il me semble que c'est assez.

--Oh! il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Ce sont de vagues
gnralits.

--Ah! c'est votre avis! dclara mon pre. Ne sentez-vous pas tout ce
qu'il y a l dedans de venimeux et de dshonorant pour moi? N'avez-
vous pas toujours t bien trait ici? Qui a voulu prendre le bout de
la table? Qui s'est install, malgr nous, dans la chambre de la tour
? Qui de nous vous a manqu de respect? Quand a-t-on nglig de vous
tmoigner les soins les plus tendres et les plus dfrents? De qui, de
quoi vous plaignez-vous? Pre, je vous en prie, l'heure est grave:
dites-le-moi...

Les adjurations se pressaient, se multipliaient, se prcipitaient, et
la voix leur communiquait je ne sais quel accent pathtique dont je
tressaillis des pieds  la tte. Du coup, cet article obscur s'claira
pour moi et j'en saisis toute la signification. On accusait mon pre
de duret envers mon grand-pre. Et je revis la scne de l'abdication
et le dmnagement o j'avais jou mon rle en portant la collection
du Messager boiteux de Berne et Vevey.

--Je ne me plains de rien, expliquait grand-pre, et je ne me suis
jamais plaint.

--Et de quoi vous seriez-vous plaint? Cette maison a continu d'tre
la vtre. Je ne m'en suis rserv que les charges et la direction qui
vous fatiguait. Cependant on n'a pas invent ces calomnies.

--Oh! mon pauvre Michel, toutes ces histoires m'assomment. Je ne lis
pas les journaux et je m'en trouve fort bien. C'est un conseil que je
te donne.

--Parce que vous n'y tes pas attaqu. Parce que je ne permettrai 
personne de vous y attaquer. Pour moi, le coup est parti du Caf des
Navigateurs. Vous le frquentez encore, j'en suis sr. Je vous ai
pourtant inform que c'tait le rendez-vous de nos ennemis. Mais vous
mettez dans ces gens-l toute la confiance que vous me refusez.

--Oh! je vais o je veux et je vois qui me plat.

--Vous tes libre, pre, sans aucun doute. Mais, dans une famille,
tous les membres sont solidaires. Celui qui vous vise m'atteint. Celui
qui me diffame vous insulte.

--Je n'ai pas de la famille cette ide troite. Je ne t'ai jamais
contrari: fais-en autant.

A ce moment prcis, mon pre m'aperut dans l'embrasure de la porte et
un soupon dut lui traverser l'esprit, car il coupa net la discussion
en me montrant du doigt:

--J'espre que vous n'y conduisez pas cet enfant.

--O donc?

--Au Caf des Navigateurs.

Et se tournant vers moi, de ce ton qui ne supportait pas de rplique,
mon pre ajouta:

--Va-t'en.

De sorte que je n'entendis pas la rponse. Je n'ai rien perdu de toute
la scne. Je suis certain de la reconstituer dans son intgrit, et
sinon dans les mmes termes, du moins en termes quivalents. Comme
j'tais n successivement au mystrieux dsir sur un mot du ptre qui
conduisait ses moutons  la montagne,  la libert pour m'tre promen
dans les bois sauvages avec grand-pre,  la beaut pour avoir
rencontr la dame en blanc, au trouble de l'amour parce que Nazzarena
m'avait appris en riant que j'tais son petit amoureux, je naissais 
la mchancet humaine qui, de toute mon enfance, avait t absente.
Les fameux ils de tante Dine, dont je me moquais aprs les avoir
vainement cherchs autour de moi, existaient donc, et Martinod en
tait, et le doux et gai Cassenave que mon pre avait soign, et
l'ancien photographe Galurin, et les deux artistes. Cette rvlation
inattendue me renversait.

On allait au caf pour s'amuser et non pour comploter. On y buvait des
consommations multicolores en tenant des propos comiques. Non, ce
n'tait pas possible. Et il me vint un doute  cause du calme de
grand-pre et aussi parce que le va-t'en qui me congdiait avait t
un peu brusque et me prdisposait  la contradiction. Peut-tre ce
morceau de papier ne mritait-il pas la lecture.

Le lendemain, j'tais dans la chambre de ma mre quand mon pre y
entra, la canne  la main, le chapeau sur la tte, revenant tout droit
du dehors sans s'tre arrt dans le vestibule. Il se dcouvrit
rapidement, et nous vmes mieux son visage qui tait color et
rayonnant. Il avait son grand air de bataille, il tait content, il
riait:

--J'ai soufflet Martinod, dit-il avec simplicit, comme il aurait
annonc: j'ai visit tel malade.

--O mon Dieu, murmura ma mre, que va-t-il inventer contre toi!

Et j'entendis le pas de tante Dine accourant, qui branlait le
corridor. Elle arriva en ouragan. La voix sonore de mon pre l'avait
renseigne  distance.

--Bravo, Michel, bravo! s'cria-t-elle essouffle. Ils sont battus:
c'est bien fait.

En voil une qui ne barguignait pas sur la dfense de la maison!

De cet insolite brouhaha je profitai sans retard pour m'clipser. Que
Martinod ft gifl, je n'y voyais pas d'inconvnient, pourvu que j'en
profitasse en quelque manire. Je me sentais surveill davantage et
les occasions de sortir devenaient rares. A toutes jambes je gagnai la
rue et m'lanai du ct de la ville. Mais, ds que j'atteignis la
place du March, je me remis au pas et mme je m'efforai de prendre
un air dgag, indiffrent, de flneur qui n'a pas de but de promenade
et ne sait pas au juste o il va. Ainsi je m'acheminai vers le cirque
dont j'entrepris le tour en ayant soin de lever le nez en l'air pour
bien montrer que je marchais au hasard. Personne ne pouvait s'y
tromper. Que de fois j'avais excut ce petit mange que le succs ne
couronnait pas rgulirement! Si Nazzarena tait l, occupe  quelque
besogne de mnage, ce n'tait pas une raison pour que je m'approchasse
d'elle, ni mme pour la saluer. La plupart du temps, je dfilais sans
lui parler, raide comme un piquet. Notre premire conversation avait
puis tout mon courage, et d'ailleurs je n'aurais pas su comment la
reprendre. Tantt elle me regardait passer en se moquant, car pour
jouer avec moi ou de moi elle abandonnait sa gravit professionnelle
d'cuyre; tantt elle m'appelait. Je me rendais  son appel, mais,
pour rien au monde, je ne l'eusse aborde.

Ce jour-l, elle menait boire son cheval  la fontaine publique, et ce
cheval, priv de son harnachement et de l'clat des torches qui
clairaient pendant les reprsentations l'intrieur de la tente, me
parut singulirement pareil  la rosse aveugle de notre fermier qui
j'avais enfourche quelquefois: c'tait une longue bte osseuse, qui
remuait aussi la peau d'un bout  l'autre du corps afin de chasser les
mouches. Aussitt je chassai de mon ct une si pnible vision pour
lui substituer le coursier rouan de la romance du Nid de cygne qui,
dans mon livre de ballades, conduit le chevalier auprs de la jeune
fille assise dans l'herbe au bord de la rivire o baignent ses pieds
nus.

Mon amie tait absorbe dans son travail ou faisait semblant. Elle ne
daignait pas remarquer ma prsence. J'tais forc de continuer mon
chemin puisqu'elle ne regardait pas dans ma direction. Et ce cheval
qui n'en finissait pas de boire, qui tait bien capable d'absorber
toute l'eau du bassin! Il y avait de quoi se dsesprer. Enfin elle se
retourna. Elle riait, la mauvaise: donc, elle m'avait vu. Et de sa
voix la plus naturelle, comme si elle me dcouvrait tout  coup, elle
me souhaita le bonjour.

Ne m'y attendant plus, je ne trouvai rien  dire. Ma figure dconfite
la renseigna sans doute sur mes sentiments, car elle ne se fcha point
de mon silence et mme elle le souligna:

--Alors, vous tes muet, aujourd'hui?

Et, riant plus fort, elle ajouta:

--Eh! eh! est-ce que vous n'tes plus mon amoureux?

Je baissai la tte pour cacher ma honte. Si je ne l'aimais plus?
J'estimai sa question insense parce qu'on ne pouvait qu'aimer
toujours. Et ce toujours qui ne me serait jamais venu aux lvres
faisait en moi une musique trange, si douce que rien ne devait tre
plus doux sur la terre.

Tranquillement rassure sur mon sort et sans doute sur l'effet qu'elle
me produisait, elle tira sur la corde de son cheval qui ne buvait plus
et dont les naseaux humides laissaient retomber des gouttes d'eau sur
le bassin.

IV

MA TRAHISON

Les jours qui suivirent,  cause de ce toujours qui chantait dans ma
poitrine, furent  la fois dlicieux et acides comme ces fruits que je
cueillais trop tt dans le jardin. J'tais sr de l'avenir et mme de
l'ternit. Je gotais la plnitude de la tendresse qui ne cherche
rien encore au del d'elle-mme. Car le trouble lger que j'avais
ressenti au contact de la joue de Nazzarena pousse contre la mienne
en manire de jeu s'tait bientt dissip. Il ne manquait
vritablement  mon bonheur que de ne pas voir mon amie; avec nos
rencontres commenait mon embarras. Si du moins je n'avais pas t
forc de lui adresser la parole! Je n'aurais pu supporter de
l'embrasser et jamais je ne lui ai touch la main. Chacun de nous --
j'y pense maintenant --croyait peut-tre  la supriorit de l'autre,
elle pour la solidit de la maison, et moi pour son cheval, sa robe
d'or, son talent d'cuyre, sa vie nomade et je ne sais quoi encore
qui lui venait de l'amour. Bientt elle admit que la partie n'tait
pas gale: elle paraissait en public et recevait les
applaudissements, je n'tais qu'un spectateur.

Consciente de sa domination, elle ne craignit plus de m'asservir. Il
lui arrivait de me rclamer de menus services, tels que lui acheter en
ville un d  coudre ou du fil d'or et des aiguilles pour repriser sa
toilette de crmonie, et je rougissais dans les magasins en demandant
ces objets qui sont en usage chez les filles et non chez les garons.
S'il fallait fournir des explications complmentaires, je ne savais o
me cacher. Elle me fit peler des pommes de terre en sa compagnie et
jouit de ma gne, ayant surpris les regards furtifs que je coulais du
ct de la place et m'enlevant du coup tout le bnfice de mon
hrosme:

--Rassurez-vous, mon petit homme, il ne passe personne.

Quotidiennement, le matin ou le soir, je m'arrangeais pour revenir du
collge par cette place du March qu'elle habitait. A quelles ruses
avais-je recours pour dpister les soupons? Quelquefois mes parents
venaient me chercher, ou bien ils se contentaient, le parcours n'tant
pas long, de faire quelques pas  ma rencontre. Comment ai-je russi 
ne pas leur donner l'veil? L'un ou l'autre de mes camarades, ayant
surpris mon mange, entreprit de me blaguer. L'intervention de Fernand
de Montraut m'vita le dsagrment des brimades. Comme on lui
objectait que je refusais de parler de la petite cuyre, il dclara
mon silence chevaleresque, et cette opinion d'un juge aussi autoris
m'inspira beaucoup d'orgueil.

Le mme jeune homme basan qui avait joint nos ttes avec ses mains,
me retrouvant un jour en conversation avec Nazzarena, lui baragouina
de nouveau une phrase dans leur jargon en me dsignant du doigt, et
tous deux clatrent de rire. Moi, j'aurais pleur.

Cependant cette passion, plus grande que moi, et trop lourde pour mes
quatorze ans, m'isolait peu  peu, me sparait de ma famille  mon
insu. J'oubliais les lections, et l'article du journal, et la gifle
de Martinod qui n'avait pas eu de suites immdiates comme le redoutait
ma mre. Tandis que j'aurais volontiers pris grand-pre pour
confident,  cause de nos visites au pavillon et aussi de la dame en
blanc dont le souvenir, un peu incertain jusqu'alors, se fixait
dfinitivement en moi. Je respirais sur moi, comme un bouquet de
fleurs fraches, le romanesque de nos promenades passes.
Mystrieusement leur charme oprait: ne leur devais-je pas l'moi
prcoce de ma sensibilit exalte? Sans elles je n'eusse peut-tre
song qu' jouer quelques bonnes farces  mes professeurs. Tout au
plus aurais-je soupir ces premiers soirs de printemps, sans savoir
pourquoi.

Une aprs-midi de jeudi, --le jeudi nous avions cong, --comme je
m'tais chapp, non sans peine, afin d'assister aux jeux du cirque et
de guetter ensuite ma cavalire qui, cette fois-l, ne daigna pas
s'occuper de moi, ne sachant comment rentrer sans veiller
l'attention, je m'avisai d'aller rejoindre grand-pre au Caf des
Navigateurs o j'avais quelque chance de le rencontrer. La discussion
qu'il avait soutenue contre mon pre  ce sujet m'tait dj sortie de
la tte et je ne pensais qu' me tirer d'affaire, non  Martinod et 
ses acolytes. J'entr'ouvris la porte avec un battement de coeur: pour
la premire fois je pntrais, seul, dans un pareil lieu. Grand-pre
tait l: j'tais sauv. Du moment que je regagnerais le logis sous
sa protection, personne ne m'interrogerait, et mon absence se
justifierait d'elle-mme.

Je m'assis dans un coin, attendant le signal du dpart. Martinod, prs
de moi, causait avec le patron de l'tablissement que je connaissais,
car il se mlait familirement aux consommateurs et mme, dans ses
jours d'humeur prodigue, leur offrait des tournes.

--Vous comprenez, expliquait celui-ci d'une voix larmoyante, c'est une
note de plusieurs annes.

--Prsentez-la au fils, conseillait Martinod.

--a ne le regarde pas.

--Eh! vous verrez qu'il la paiera. Je vous le garantis. C'est un bon
tour  lui jouer pour les lections. Et d'ailleurs, le petit a
consomm.

De qui s'agissait-il? je n'y pris pas garde. Tout  coup Martinod me
dvisagea, et sous son regard je me souvins instantanment du soufflet
qu'il avait reu. J'prouvai mme un vague remords de me trouver l en
sa compagnie, mais grand-pre continuait bien de le frquenter. Aprs
tout, cette gifle, il l'avait reue et non pas donne. Et le voil qui
lve les bras au ciel, comme si l'on avait commis  mon gard un crime
impardonnable:

--Cet enfant qui n'a rien  boire!

Jamais je n'aurais cru  tant de sollicitude. Ds longtemps on me
ngligeait et mme, sans la passion qui m'absorbait et m'inclinait aux
privations par got de souffrir, j'eusse remarqu la pnurie des
verres de sirop. Aussitt on rpare l'oubli, on apporte devant moi le
matriel rserv aux hommes mrs: solennellement on m'offrira une
verte, oh! une verte mitige, noye, inoffensive. Martinod dclare:

--Je la lui composerai moi-mme.

--Je compte sur vous, prcise grand-pre dsintress qui s'exalte
avec Glus sur l'andante de la deuxime sonate de Bach pour piano et
violon. Et pas de plaisanterie!

--Pre Rambert, ne vous frappez pas.

Dcidment, ce Martinod est bon garon, complaisant et pas
susceptible. Sa joue est peut-tre encore chaude et il me soigne comme
son propre moutard. Il ne compose pas la mixture de la mme faon que
grand-pre. Les morceaux de sucre superposs ont fondu: on peut
maintenant verser l'absinthe. Mazette! c'est qu'il me traite
srieusement, et non pas en bb gorg de lait! Quelle jolie couleur
trouble! Ce breuvage doit tre extraordinaire. Je le gote et le
dclare aussitt dlicieux, sans bien savoir, pour mieux jouer mon
rle, ce qui me vaut les suffrages de Cassenave et de Galurin.

--C'est la premire, dclarent-ils, ce ne sera pas la dernire.

Je suis presque l'objet d'une ovation, et par gratitude je tourne vers
Martinod un oeil humide. Mais pourquoi me considre-t-il en silence,
avec cet air apitoy? Ai-je donc une mine de papier mch? Enfin il se
penche vers moi et murmure  mon oreille ces simples mots qui achvent
de m'inquiter:

--Pauvre petit!

Pourquoi diable m'appelle-t-il pauvre petit? Suis-je donc malheureux 
ce point? Sans doute il y a Nazzarena que je n'ai pas russi 
rejoindre de tout le jour. Oui, videmment, je suis malheureux,
puisque tout le monde le remarque. Seulement, on a tort de le
remarquer. C'est un secret cach au fond de mon coeur, et personne n'a
le droit de m'en parler, ft-ce pour me plaindre et m'adresser des
consolations. Aussitt je montre un visage rbarbatif, destin 
dcourager les sympathies. Mais je ne puis soutenir cette attitude.
Depuis que j'ai vid mon verre, je sens sur mes yeux comme un voile
et, dans tout mon corps, une chaleur, une torpeur amollissante et
comme un besoin d'affection et de confiance. D'ailleurs, je me suis
mpris sur les intentions de Martinod. Il ne songe pas  mon amour ou
ne sait rien de lui, et, sans crainte de me djuger, maintenant je
regrette de ne pas lui entendre prononcer le nom de Nazzarena. Il me
fascine du regard, comme le serpent de mon histoire naturelle devait
fasciner les oiseaux, et, de sa voix aux inflexions caressantes,
insinuantes, clines, il me donne  comprendre que dans ma famille je
suis mconnu. A mots couverts, avec toutes sortes de circonlocutions,
d'hsitations, de rticences, il me rvle la prfrence de mon pre
pour un de mes frres ans. Lequel? Etienne ou Bernard? A distance,
je ne me rappelle plus celui qu'il me dsigna. Bernard  cause de sa
tournure militaire, de sa dmarche dcide, de sa gat, de son lan
et de la ressemblance? Etienne pour sa nature gale et fine, pour ses
bonnes notes, pour son application, pour ses distractions aussi? Ma
foi, je ne puis aujourd'hui trancher la question. Mes parents nous
traitaient sans aucune diffrence et chacun tait l'objet d'une
attention spciale o il tait libre de voir une faveur. Pourtant, je
n'hsitai pas  croire cet tranger qui ne nous connaissait pas, qui
n'avais jamais mis les pieds  la maison, et dont je n'ignorais pas
que mon pre venait de chtier les perfides manoeuvres.

Oui, j'tais mconnu dans ma famille. D'imperceptibles tmoignages
sortirent de l'ombre, grossirent comme des nuages que le vent
rapproche. Sans cesse mon pre nous entretenait des absents, et quand
il recevait de leurs nouvelles, il rayonnait. Leurs bulletins taient
des bulletins de victoire. Il portait sur son front l'orgueil
paternel. Moi seul, j'tais tenu  l'cart systmatiquement. Je ne
comptais pas. Avec quelle duret, l'autre semaine, il m'avait cri:
va-t'en! Savait-il que je frquentais le cirque malgr sa dfense et
que je pelais des pommes de terre sur la place publique? Si Bernard ou
Etienne avaient t les coupables, il serait parvenu  le savoir et
les aurait gronds, tandis qu'on m'accueillait avec un mpris
outrageant. Moi qui portais le poids d'un si bel amour, je ne
rcoltais que des humiliations et des avanies. Surtout, surtout mon
pre ne m'aimait pas, je n'tais aim de personne. Tout me
prdisposait  le croire, puisque de tout le jour je n'avais pas
rencontr Nazzarena. Il n'y avait que grand-pre, et grand-pre
s'absorbait dans ses conversations, dans sa musique, dans la fume de
sa pipe, dans son tlescope et ses almanachs. Je l'implorai du regard
: maintenant il s'enflammait avec Glus sur un quintette de Schumann.
Le monde n'existait pas pour lui  cette heure: de l'existence du
monde j'aurais consenti  me passer, pourvu qu'il s'occupt de moi.
J'eus la sensation horrible que j'tais abandonn de tous, et que cet
homme qui me glissait de tout prs, d'une voix mue et compatissante,
ses condolances, venait de m'annoncer un malheur irrparable.
J'aurais voulu pleurer, et  cause de tant de visages curieux, je
retins mes larmes. Mais, sur la banquette de ce caf, je connus la
tristesse d'tre incompris, la solitude au milieu de la foule, le
dsespoir. Une vie se compose de beaucoup de chagrins: en ai-je
prouv de plus intenses que ce dsespoir imaginaire?

Ainsi, dsarm par la tendresse mme qui mettait  vif ma sensibilit,
et fascin par le serpent, j'entrai, sans le savoir, dans le complot
qui se machinait contre mon pre. Parvenu  son but, plus facilement
peut-tre qu'il n'et suppos, --car il ignorait qu'il avait l'amour
pour alli, --Martinod rpta d'une voix  fendre l'me:

--Pauvre petit!

Mes sanglots contenus me suffoquaient. Il pouvait triompher tout haut
: il avait russi au del de ses esprances, la semence de ses
suggestions devait lever plus tard et produire ses fruits empoisonns.
Mais ne jouait-il pas sur le velours? J'avais trop de candeur encore
pour me douter que la haine sait flatter et sourire, prendre un visage
aimable, protester de sa sympathie ou de sa piti et serrer ses
phrases comme des liens autour de celui qu'elle veut immobiliser.
Cette haine-l, qui s'adresse, la bouche en coeur, aux amis, aux
parents de l'homme qu'elle poursuit et qu'elle atteindra plus srement
par ricochet, plus tard mme on ne saura pas toujours la dnoncer. Il
n'y a plus gure de sentinelles, comme tante Dine, pour veiller sur
l'arche sainte de la famille.

Il tait dit que les circonstances favorisaient le plan de Martinod.
Un dimanche aprs midi, comme je flnais  la fentre au lieu de
terminer un devoir, --c'tait dans la chambre de la tour o je
m'installais volontiers, mais grand-pre tait absent, --quel
spectacle tout  coup me frappa d'tonnement et mme d'pouvante! La
troupe du cirque envahissait notre jardin. Elle avait franchi la
grille qui, sans doute, malgr la vigilance de tante Dine, tait
demeure ouverte  cause des alles et venues plus frquentes un jour
de fte. Elle dbordait sur les pelouses, elle pitinait les plates
bandes sans vergogne. Il y avait des femmes toutes dpenailles, qui
portaient des enfants dans les bras, il y avait les deux clowns que
j'avais fini par identifier, il y avait la vieille danseuse de corde
aux cheveux gris, et il y avait -- douleur! --Nazzarena elle-mme,
Nazzarena sans chapeau, mal peigne et dbraille. Pour la premire
fois, je remarquai sa misre. Chez nous, dans l'alle bien ratisse,
on l'et prise pour une pauvre fille de la campagne.

Muet de stupeur, je n'osais ni me cacher ni me pencher au dehors. La
peur de ce qui arriverait infailliblement me paralysait. Mais pourquoi
taient-ils venus? que demandaient-ils? quel mauvais vent les amenait?
Notre jardin ne pouvait convenir  des roulants,  des bohmiens, 
des gens qui ne connaissent la terre que pour marcher dessus. Encore
si c'tait le jardin d'autrefois o la mauvaise herbe poussait 
l'aventure et qu'on ne taillait ni n'arrosait jamais! Encore si grand-
pre avait t l pour recevoir ces htes suspects! Nazzarena,
Nazzarena, retournez vite  votre roulotte et  la tente blanche o
vous rgnez! Ici, je vous jure que ce n'est pas votre place.

Vritablement j'endurais le martyre  les voir s'battre sans retenue
sur notre gazon et nos corbeilles. J'aurais du moins voulu crier, les
prvenir, et je ne pouvais pas. A cette fentre ouverte je me sentais
prisonnier. Et dans une dtresse infinie, je mesurais la distance qui
sparait de la maison mon amour.

Dj l'un des clowns sonnait  la porte. Mon Dieu! qu'allait-il se
passer? A peine avait-on commenc de parlementer avec Mariette dont je
savais pourtant l'humeur peu accommodante, que se produisit la
catastrophe. Tante Dine accourut  la rescousse et fit tte  la
troupe entire de la belle faon. Distinctement, ce dialogue monta
jusqu' ma croise:

--Qu'est-ce que vous voulez, vous autres?

Une voix gazouillante rpondit:

--C'est bien ici la maison au pre Rambert?

--Que lui voulez-vous, au pre Rambert? Passez votre chemin. Allez-
vous en.

Abominable injustice! Les mendiants de la ville recevaient bon
accueil, ils avaient mme leur jour comme les dames de la socit, et
la Zize Million qui tait folle, et cet ivrogne de Oui-oui touchaient
des rentes  la porte. Alors, pourquoi ne pas attendre que ces
honorables acrobates s'expliquassent? Tante Dine, pourtant charitable
et toujours prte  porter secours, les expulsait avec violence, rien
que pour leur qualit d'trangers. Ignominieusement chasss, ils se
rvoltrent et criblrent d'invectives leur perscutrice qui, je dois
en convenir, ne fut pas en reste. Cela fit un boucan infernal. La
danseuse de corde surtout glapissait et se tapait les cuisses. Cette
fois, je me dcidai  intervenir en faveur de mes amis, des amis de
Nazzarena. Soudain, au moment o j'allais quitter mon observatoire
pour voler au combat, mon pre, sans doute attir par le tumulte,
apparut sur le seuil. Il ne daigna mme pas ouvrir la bouche. D'un
seul geste, mais quel geste catgorique! il montra le portail, et
toute la bande rugissante recula, s'entassa entre les deux colonnes
qui soutenaient la grille et s'enfuit. Ce fut immdiat et
extraordinaire.

Je fus outr d'une si rapide et si complte dbcle. Moi seul,
puisqu'il en tait ainsi, je rsisterais  cette autorit que nul ne
bravait en face. Et dans mon enthousiasme enfin retrouv, je me
prcipitai dans l'escalier et dgringolai les marches quatre  quatre,
au risque de me carabosser, pour rejoindre mon cher amour.

--O vas-tu? me dit mon pre qui n'avait pas encore quitt son poste
et me barrait la route.

Je gardai le silence. Dj mon exaltation tombait.

--Remonte au plus vite, acheva-t-il, je te dfends de sortir.

Sans broncher, mais gonfl de colre et me rongeant les poings, je
repris l'escalier. Personne donc ne lui rsisterait jamais? Comme les
autres j'tais vaincu immdiatement, subjugu, mdus, rien que pour
l'avoir affront. On croit qu'il est facile de se rvolter contre le
pouvoir: j'apprenais que cela dpend des gouvernements. Et je
ressassai et remchai les insinuations de Martinod dont je constatais
la sincrit. Celui-l voyait clair, celui-l se rvlait un vritable
ami.

Cependant je ne cdai qu'en apparence. A peine avais-je rintgr la
tour que je guettai sournoisement le bruit des portes. Lorsque je fus
assur que mon pre avait regagn son cabinet et que la voie tait
libre, je redescendis  pas de loup et me glissai hors de la maison.
La grille franchie, anim d'un courage nouveau, je respirai mieux et
me redressai. Cette fois, il ne s'agissait plus de biaiser, de ruser,
de donner le change aux promeneurs. Je courus tout droit  la place du
March. Devant la foule des dimanches qui s'amusait du dmnagement,
les bohmiens roulaient les toiles de la tente, empilaient les bancs
les uns sur les autres. J'augurai mal de cette leve de camp. Enfin
j'aperus Nazzarena qui ramassait des ustensiles pars. L'heure
n'tait plus  la timidit, mais aux rsolutions hroques. Devant
tant de spectateurs, dont un grand nombre, sans doute, connaissait le
petit Rambert, tel un chevalier de mes ballades, je m'lanai vers mon
amie. Quand elle m'aperut, elle me jeta un regard navr.

--On nous a chasss de chez vous, m'expliqua-t-elle avant que j'eusse
parl.

Que rpondre  cette douloureuse constatation? Sans doute elle me
rangeait parmi ses perscuteurs.

--Ce n'est pas moi, criai-je pour me sparer des miens sans retard.

--Oh! reprit-elle avec philosophie, c'est bien sr que ce n'est pas
vous. Vous tes trop petit. On allait prvenir votre grand-papa qu'on
s'en va demain. Demain matin.

--Demain! rptai-je, comme si je n'avais pas entendu ou pas compris.

--Oui, demain. Vous voyez bien. On charge le matriel sur les
voitures. Les frres Marinetti nous ont lchs: point de matine
aujourd'hui, une belle recette perdue.

A ma profonde surprise, elle ne m'en voulait pas de son expulsion et
mme, jusque dans mon chagrin, je remarquai l'interversion inopine
des rles: elle me tmoignait une considration nouvelle et je
prenais un vague petit air protecteur. A mon insu le prestige de la
force oprait. Aussi ne me proposa-t-elle pas de l'aider quand, la
veille encore, elle n'y et pas manqu.

Une des mgres sortit de la plus prochaine roulotte sa longue tte
jaune et l'accusa de perdre son temps.

--On m'appelle, m'avertit Nazzarena. Ce qu'il y a d'ouvrage pour un
dpart! Adieu, adieu, mon petit amoureux, je te souhaite une autre
bonne amie. Tu es zentil, tu la trouveras.

Elle ne me tendit pas la main, et peut-tre n'osa-t-elle pas,  cause
du respect qui lui tait venu depuis qu'elle avait vu la maison. Et
moi, je ne trouvais rien  lui rpondre. Niaisement je souris  ses
tranges voeux qui me paraissaient abominables et sacrilges, et le
tutoiement qu'elle avait employ me fut en mme temps doux comme une
caresse. Son dpart m'atterrait. Son dpart me coupait bras et jambes
et me vidait la cervelle. Je restais l, comme un paquet. Pour moi, le
temps ni le lieu ne comptaient plus: elle partait. Je l'aperus qui,
plus loin, portait pniblement le harnachement de son cheval. Elle
m'adressa un petit signe avant de disparatre derrire une des
guimbardes. J'eus la sensation qu'elle tait dj loin de moi, et je
russis  m'en aller.

O irais-je? Confondant la duret de ma famille et l'exil de
Nazzarena, je ne songeais pas  rentrer chez nous. Quel appui, quelle
consolation y aurais-je rencontrs? Mon pre m'avait dfendu de sortir
: je pouvais prjuger l'accueil qui m'attendrait. J'errai dans la rue,
parmi les promeneurs endimanchs, heurtant dans ma distraction l'un ou
l'autre qui me traitait de maladroit ou de malotru, ce qui m'tait
presque agrable, tant j'avais besoin de changer le cours de ma peine.
D'un pas automatique, et sans tre le matre de ma direction, je
parvins au Caf des Navigateurs. Grand-pre me comprendrait, grand-
pre me reprsentait le salut auquel ce cher Martinod collaborerait.

La salle tait bonde, et tout de suite cette atmosphre de tabac et
d'anis, ce bruit de paroles, ce mouvement, cette agitation me
rconfortrent. Je perdis la notion directe de ma douleur, et mme je
perus distinctement qu'il se passait quelque chose d'anormal et de
solennel. Une dcision de premier ordre avait t prise et,  la faon
dont on en parlait, je devinai que c'tait l un de ces vnements
historiques que plus tard l'on apprend en classe. Grand-pre tait
l'objet de mille tmoignages d'honneur et de sympathie. On
l'entourait, on le flicitait, on lui prenait les mains, bien qu'il
rsistt. Et, suprme faveur, on apporta du champagne. Du champagne,
un jour comme celui-l! Je commenai d'en tre coeur, d'autant plus
qu'on ne m'avait point donn de verre.

--Une coupe, --ordonna Martinod, ce cher Martinod qui dcidment me
comblait, --une coupe au miochard.

Et il leva la sienne en l'air, d'un geste large en proclamant:

--A l'lection du pre Rambert!  la victoire de la Rpublique!

--Bravo! approuva le fidle Galurin.

Glus et Mrinos s'panouissaient de bonheur: sans doute ils voyaient
s'ouvrir l're de la Beaut dont ils s'taient entretenus devant moi
si souvent. Quant  Cassenave, il supportait des deux mains le poids
de sa tte, et, les yeux vagues, fixait peut-tre quelque vision. La
servante inclinant la bouteille sur son verre, il dut imaginer que
l'une des belles dames en robe Empire qui descendaient par le plafond
de sa mansarde pour lui donner  boire lui rendait publiquement visite
:

--Ziou, fit-il en se redressant.

Et devant la mousse qui montait, suivie du vin d'or, il fut pris d'un
frisson convulsif. Ses mains tremblantes ne russirent pas  atteindre
la coupe, et il hoquetait de convoitise et d'impuissance.

Grand-pre, seul, manquait d'entrain et mme de gaiet. Sa mauvaise
humeur tait vidente. Il ne tenait point  la popularit, ni aux
acclamations. Tout ce monde qui ouvrait la bouche pour boire ou pour
crier le gnait, l'nervait, et je crois qu'il et prfr se trouver
ailleurs,  la campagne par exemple,  manger des fraises arroses de
crme de lait. Cependant on le contraignait  cder  l'enthousiasme
gnral.

--Aprs tout, peut-tre bien, concdait-il. Surtout pas de tyrans. La
libert.

Oh! non, pas de tyrans! Et je revis instantanment mon pre, sur le
seuil de la porte, chassant de son bras tendu ces pauvres diables de
bohmiens. Et, par manire de protestation, je vidai ma coupe.

A ce moment prcis, --je n'oublierai de ma vie ce spectacle, --mon
pre, fait inou, entra au Caf des Navigateurs. Je tournais le dos 
la porte: par consquent je ne pouvais l'apercevoir que dans la
glace. Or, ce fut le visage de Martinod qui me signala sa prsence.
Martinod, tout  coup, devint blme, et la main qui tenait le verre
trembla comme celle de Cassenave, de sorte qu'un peu de champagne en
gicla. Dj mon pre, devant qui l'on s'cartait rapidement comme
devant un personnage d'importance ou comme si l'on avait peur de lui,
atteignait notre table. Il ta son chapeau, et dit trs poliment:

--Je vous salue, messieurs, je viens chercher mon fils.

Personne ne souffla mot. Il se fit un grand silence, non seulement
dans notre groupe, mais dans toute la salle attentive  cet incident.
L'apparition de Nazzarena sur son cheval noir dans le cirque ne
provoquait mme pas tant de curiosit. On n'entendit qu'une
exclamation: oh! pousse par le patron qui, la serviette en main,
s'immobilisait devant son comptoir. Le premier, grand-pre se remit et
rpondit avec calme, presque avec impertinence:

--Bonjour, Michel. Veux-tu prendre quelque chose avec nous?

Cette offre fut accueillie dans l'assistance par de petits rires
narquois et les langues se dlirent. Mais la diversion ne dura pas.
Dj mon pre reprenait:

--Merci. Je viens chercher mon fils. Il est bientt l'heure du dner
et nous vous attendons tous les deux.

Par l, il invitait grand-pre  se retirer avec nous. Comprenant que
son invitation n'tait pas agre, il toisa Martinod qui, pour
afficher son courage, ricanait maintenant:

--Dites donc, monsieur Martinod, puisque je me suis dcouvert, je vous
prie de vous dcouvrir.

C'tait vrai que Martinod gardait son chapeau sur la tte, mais je
savais que c'tait l'usage au caf. Loin d'obtemprer  cet ordre, --
 cause du ton, personne ne s'y trompa malgr le je vous prie, --il
s'empressa d'enfoncer davantage son couvre-chef. La salle entire
intresse et captive, suivait les phases du dialogue, et dans un
coin un loustic lana:

--Saluera. Saluera pas.

Mon pre s'avana et il me parut comparable  un gant. Seul contre
tous, c'tait lui qui rpandait la crainte. De sa voix nette que je
connaissais bien, qui remuait Tem Bossette au fond de la vigne et
rassemblait la maisonne en un instant, il articula:

--Voulez-vous que je fasse sauter votre chapeau avec ma canne,
monsieur Martinod? Car ma main ne peut plus vous toucher.

Cette fois, on cessa de plaisanter. Le cas devenait tragique: on
aurait entendu tisser une araigne. Grand-pre sauva la situation:

--Allons, Martinod, dit-il: il faut tre poli.

--Pre Rambert, c'est bien pour vous, concda Martinod.

Tout de mme il se dcouvrit. On vit mieux sa figure exsangue et sur
sa dfaite ne subsista aucun doute. Dj mon pre, vainqueur, se
tournait vers Cassenave, perdu dans ses rves:

--Vous aussi, mon ami, vous feriez mieux de rentrer chez vous.

Et Cassenave terrifi, s'cria en pleurant, ce qui dtendit les nerfs
de chacun et parut extrmement drle:

--Je vous jure que je n'ai pas bu, monsieur le docteur.

L-dessus nous sortmes, mon pre et moi, lui devant, moi derrire, et
bien que les tables dj serres fussent toutes garnies de
consommateurs, je circulai entre elles sans difficult,  cause de la
place qu'on laissait respectueusement  mon guide. Pour ne pas
ressembler  Martinod, dont la lchet me dgotait, je m'efforais de
me tenir droit et de prendre un air dgag. Au fond, j'prouvais une
peur indicible de ce qui se passerait dans la rue quand nous serions
seuls tous les deux. Jamais, sauf peut-tre dans ma toute premire
enfance, mes parents ne m'avaient inflig de chtiment corporel:
notre fiert faisait partie de notre ducation. Cette fois, je m'y
attendais. Pourvu que ce ne ft pas un soufflet, comme  Martinod?
Martinod tait un ennemi de la maison et j'avais bu son champagne.
Mais je ne me souciais plus de la maison. Comme grand-pre,
j'entendais tre libre. Grand-pre n'avait-il pas pris un fusil,
lorsqu'il avait chou dans le sang des journes de Juin, contre la
dfense de son propre pre, le magistrat, le ppiniriste dont il se
moquait bien? On me frapperait, on me brutaliserait, on n'obtiendrait
rien de moi. Et, contre l'pouvante qui me tordait, je me crispais
jusqu' atteindre enfin une sorte d'insensibilit, cette force de
rsistance qui permet de tout supporter sans plier et sans se
plaindre.

Je n'eus pas  me servir de cette provision d'nergie que
j'emmagasinais en vue du martyre. Dehors, mon pre se contenta de me
demander sans hausser la voix:

--Es-tu venu souvent dans ce caf?

--Quelquefois.

--Tu n'y remettras jamais les pieds.

Je compris qu'en effet je n'y pourrais jamais remettre les pieds. Mais
serait-ce l toute ma punition? Nous marchions cte  cte, et trs
vite. Bien qu'il ne manifestt plus rien de ses penses, je ne saurais
dire  quel signe je le sentais agit d'une grande tempte en dedans.
Il pouvait me briser, me casser en deux, et il se taisait. Nous
passmes ainsi sur la place du March. Je me dcouvrais semblable 
ces malfaiteurs que j'avais vu conduire en prison par un gendarme.
Pourvu que Nazzarena ne me reconnt pas? Elle me reprsentait la vie
libre, comme j'tais l'esclavage.

Enfin nous arrivmes devant la porte de la maison. Mon pre, avant de
l'ouvrir, se retourna vers moi et, m'enveloppant tout entier de son
regard sous lequel je baissai la tte, malgr moi, comme un coupable:

--Pauvre petit! dit-il (c'taient les expression mmes de Martinod),
qu'est-ce qu'on voulait faire de toi!

J'tais dans un tel tat de tension que cette piti soudaine eut
raison de ma rvolte et que je fus sur le point de me jeter dans ses
bras en pleurant. Dj il s'tait repris et, de sa voix de
commandement, dclarait:

--Il faudra bien que tu obisses. Il le faudra bien.

Du coup je me rebiffai de nouveau. Il affirmait son autorit dont il
n'avait pas abus pourtant: ce serait pour moi la guerre sacre de
l'indpendance.

Ma mre inquite, dont j'avais dj distingu l'ombre derrire la
fentre, guettait notre retour et vint au-devant de nous jusqu'au
sommet des marches.

--Il y tait, expliquait simplement mon pre, je ne m'tais pas
tromp.

--Oh! mon Dieu! murmura-t-elle comme si elle apprenait un malheur
qu'elle n'et pas imagin.

Et tante Dine qui la suivait leva les bras au ciel:

--Ce n'est pas possible! Ce n'est pas possible!

On ne me gronda pas davantage. Bon gr mal gr, on avait ramen
l'enfant prodigue. Et moi, loin d'tre reconnaissant de cette
indulgence que je m'explique mieux aujourd'hui par l'incertitude de
mes parents sur les influences que j'avais subies et sur la faon de
me reconqurir, j'appelais de toutes mes forces rcupres ma douleur
d'amour que tous ces incidents avaient recouverte, en me rptant:

Nazzarena part demain. Nazzarena part demain.

V

LES DEUX VIES

Je ne dormis gure de la nuit, et dans un demi-sommeil je confondais
la guerre sacre de l'indpendance et la perte dfinitive de
Nazzarena. Mon amour faisait partie de cette libert que clbrait
grand-pre et pour laquelle il avait pris un fusil. Au matin, j'tais
fermement rsolu  ne pas me rendre au collge et  courir la suprme
chance d'assister au dpart des forains. Les adieux de la veille
avaient t manqus: sans prparation, je n'avais rien trouv  dire.
Non, non, cela ne pouvait finir ainsi.

Je prtextai donc un mal de tte, auquel on voulut bien croire. Je
compris qu'on me tenait pour branl par la scne du Caf des
Navigateurs. Et mme tante Dine m'apporta en cachette un lait de poule
mousseux et digestif, favorable aux migraines, si savoureux que je
m'en dlectai malgr mon chagrin, ce qui m'occasionna une humiliation
intrieure.

--Tu resteras au lit jusqu' midi, conclut-elle en emportant la tasse.

Elle aussi, elle ajouta:

--Pauvre petit!

Ce qui lui retira immdiatement ma gratitude, car je n'entendais plus
dsormais tre trait en enfant, puisque j'aimais.

Ds qu'elle fut sortie, je m'habillai en hte, mais non sans quelque
recherche, et grimpai dans la chambre de la tour, o grand-pre
m'accueillit avec tonnement et avec des signes de plaisir.

--On t'as laiss monter? me demanda-t-il.

Pourquoi cette question? Je n'avais demand la permission  personne.
Il se contenta de hausser les paules, dj revenu  sa philosophie.

--Oh! moi, a m'est bien gal.

Des quatre fentres de la tour, on commandait tous les chemins. Mon
plan consistait  guetter de ce belvdre le dfil des roulottes.
Elles taient charges, elles avanceraient avec lenteur, je calculais
que j'aurais le temps de les rattraper. Par o s'en iraient-elles?
Aucun indice ne me renseignait. J'imaginais qu'elles prendraient la
route d'Italie, et je surveillai celle-l davantage. J'tais donc
install devant une des croises, a demi dissimul par un meuble,
quand on frappa  la porte, et mon pre entra. Je pensai qu'il venait
me chercher, et je sus immdiatement que, malgr mes rsolutions, je
ne lui rsisterais pas; il avait, comme la veille, son air calme
d'autorit souveraine et indiscutable. Absorb par le but qu'il
poursuivait, il ne me vit pas et mme, comme il marcha droit  grand-
pre, il me tourna presque le dos. Jusqu' mon intervention il devait
ignorer ma prsence. Aprs un salut qui fut courtois et bref, il
montra le journal qu'il apportait, un journal du pays:

--Cette feuille annonce que vous vous prsentez aux lections  la
tte de la liste de gauche: est-ce vrai, pre?

Sous la forme interrogative de cette simple phrase, je devinais tout
un bouillonnement de colre qui se contenait encore. Au port de la
ville, un mur plat qui surplombait le lac tait balay des vagues les
jours de vent ou de tempte. Nous nous amusions quelquefois, mes
camarades et moi,  passer dessus, entre deux lames, au risque de
recevoir de l'cume ou des paquets d'eau. Mais, certains jours plus
mauvais, cette bravade devenait impossible. On disait alors du lac
soulev qu'il fumait. J'eus la sensation que tout  l'heure, ainsi, la
route serait barre.

Du dialogue qui suivit, comment aurai-je oubli un tratre mot? Grand-
pre, doucement et crnement ensemble,  son habitude (il dtestait
les scnes et les vitait le plus souvent, mais la couardise d'un
Martinod n'tait pas son fait), se contenta de rpondre:

--Je suis libre, je pense.

--Personne n'est libre, reprit mon pre avec une volont de ne pas
hausser le ton qui m'impressionna jusqu'aux moelles. Nous dpendons
tous les uns des autres. Et vous n'ignorez pas que vous vous prsentez
contre moi.

Cette fois la riposte de grand-pre fut plus aigre: il ne cderait
pas, il se dfendrait. Enfin!

--Je ne me prsente contre personne, dclara-t-il, je me prsente,
voil tout. Et je n'empche personne de se prsenter. Je te le rpte,
Michel: chacun est libre d'agir selon son bon plaisir.

Mon pre, avec une loquence qui peu  peu s'chauffait et qu'il
rompait alors, comme s'il tait dtermin  ne pas se dpartir de la
forme la plus respectueuse et luttait sans cesse pour s'y maintenir
contre l'entranement de sa parole, essaya de le convaincre par toute
une argumentation que mme  distance je crois pouvoir rsumer.
Pourquoi cette candidature de la dernire heure quand jamais grand-
pre n'avait song  jouer un rle politique et quand il n'ignorait
point que son fils tait le chef du parti conservateur? Comment n'y
pas reconnatre une manoeuvre de Martinod, trop heureux de venger son
soufflet et d'annoncer la dsagrgation de la famille Rambert? Mais on
ne se laissait pas prendre au pige grossier d'un Martinod.

--Enfin, acheva-t-il, nous ne pouvons pas tre candidats l'un contre
l'autre.

Le petit rire de grand-pre accompagna sa rponse:

--Oh! oh! pourquoi pas? Ce sera nouveau et je n'y vois, pour ma part,
aucun inconvnient.

--Mais parce qu'une famille ne peut pas tre divise.

--Une famille, une famille, tu n'as que ce mot-l  la bouche. Les
individus comptent aussi, je suppose. Et d'ailleurs, pourquoi tes
convictions ne sont-elles pas les miennes, puisque tu es mon fils?

--Vous oubliez que mes convictions sont celles de tous les ntres,
jusqu' votre pre.

--Oui, le ppiniriste. Tu oublies le soldat de l'Empereur...

--Il servait la France. La France passe premire. Je n'admets pas les
migrs.

--... Et ton grand-oncle Philippe Rambert, le sans-culotte?

--Ne parlons pas de luit: c'est notre honte. Toute famille a une
tradition. La ntre, jusqu' vous, tait simple et belle: Dieu et le
Roi.

--Moi, la libert me suffit. Je te laisse la tienne, laisse-moi la
mienne, une fois pour toutes.

--Mais je vous rpte que la solidarit de notre nom et de notre race
vous oblige. Votre libert n'est d'ailleurs qu'une chimre. Nous
sommes tous en tat de dpendance. Me contraindrez-vous  vous
rappeler que cette dpendance, je l'ai accepte avec toutes ses
charges? La maison mme qui nous abrite et que j'ai sauve est le
tmoignage de notre dure et de notre unit sous le mme toit.

Peu  peu, la conversation devenait une bataille. Mon pre me semblait
si grand et si puissant que d'une chiquenaude il et cras grand-
pre, et pourtant grand-pre lui tenait tte avec sa petite voix
pointue et un air crisp que je ne lui connaissais pas. De les voir
dresss l'un contre l'autre j'prouvais de la peur et une horrible
gne. Dans ma rbellion nouvelle contre l'autorit, je me sentais de
coeur avec grand-pre. Cette libert, dont on parlait pour l'attaquer
et la dfendre, je lui donnais les traits de Nazzarena qui s'en
allait. Et il me parut que je commettrais une lchet comme, au Caf
des Navigateurs, Martinod, quand il s'tait dcouvert par ordre,
montrant sa face blme d'pouvante, si je n'intervenais pas en faveur
de mon compagnon, de mon camarade de promenades, de celui qui m'avait
transmis comme un radieux hritage --le seul dont il dispost --son
amour de la nature intacte, de la vie nomade, de l'indpendance qui
rejette firement toutes les rgles, et peut-tre le got mme de
l'amour qui,  lui seul, pouvait rsumer tout cela. Je ne me
dissimulais pas les risques, je devinais la correction qui suivrait et
cependant je m'avanai, pareil  un petit martyr qui rclame le
supplice:

--Grand-pre est libre, criai-je aussi fort que je pus.

Je crus avoir pouss un cri formidable, et c'est  peine si je
m'entendis moi-mme. Je fus tonn et vex de n'avoir pas fait plus de
bruit. J'en constatai nanmoins l'effet immdiat, qui suffit  ma
satisfaction et ne me rassura point. Mon pre s'tait brusquement
retourn, stupfait de ma prsence et de mon audace. Cette fois la
route tait barre, comme au bord du lac, les jours de tempte. Il
nous dvisagea tour  tour pour surprendre notre complicit, notre
entente. Devant lui, nous n'tions vritablement plus rien du tout. Sa
force pouvait nous briser tous les deux. Ses yeux dj nous
foudroyaient. Sa voix retentirait sur nous comme un tonnerre. L'orage
qui s'amoncelait serait terrible.

Qu'attendait-il et pourquoi gardait-il le silence? Ce silence qui se
prolongeait devenait plus inquitant, plus tragique. J'y coutais ma
peur comme le tic-tac d'une horloge.

Mon pre, ayant pris le temps de se ressaisir par un effort qui dut
tre surhumain, se dtourna de moi que son regard terrorisait pour
s'adresser  grand-pre:

--C'est bien, dit-il avec une tranquillit et une douceur dont je fus
dconcert, je ne suis plus candidat. Nous n'offrirons pas  la ville
le spectacle de nos divisions. Mais je me permettrai de vous donner un
conseil. Martinod, par mon dsistement, obtient ce qu'il dsire; il
ne poursuivait pas un autre but. Ne soyez pas plus longtemps
l'instrument de cet homme qui m'a bassement calomni et renoncez de
votre ct  cette candidature dont vous n'avez que faire.

Grand-pre, s'il fut surpris de ce revirement, ne le manifesta
d'aucune faon:

--Oh! tu as bien tort de te retirer. Tu aurais peut-tre t lu, et
moi, a m'est gal. Je tiens principalement  dsavouer tes opinions
politiques. La famille ne nous commande pas nos ides.

Mon pre dut hsiter une seconde  reprendre la discussion et il y
renona dfinitivement. Il y renonait parce qu'un autre sujet lui
tenait davantage au coeur:

--Laissons cela, dclara-t-il. Mais il s'est pass dans ma maison
quelque chose de plus grave encore et que je ne puis tolrer. Vous
m'avez pris cet enfant que je vous confiais.

Le dbat changeait et j'en devenais l'objet tout d'un coup.
Instantanment je revis mon dpart pour notre premire promenade aprs
ma convalescence. Nous sommes tous les trois sur le pas de la porte.
Mon pre joint ma main  celle de grand-pre avec ces mots qui
m'tonnent: Voici mon fils. C'est l'avenir de la maison. Et grand-
pre rpond, en s'accompagnant de son rire: --Sois tranquille,
Michel, on ne te le prendra pas. Comment pouvait-on me prendre et que
signifiait ce propos?

--Quelle plaisanterie! rpliquait dj grand-pre, je n'ai jamais rien
pris  personne. Et voil que maintenant on m'accuse de voler les
enfants! Pourquoi pas de les manger?

Mais la moquerie ou l'ironie tait une arme trop lgre pour n'tre
pas brise dans l'attaque qui suivit. Aucun dtail de cette scne ne
m'est sorti de la mmoire. Je les revois tous les deux, l'un fort et
color, en pleine vigueur et puissance, et cependant poussant une de
ces plaintes comme on en arrache aux arbres qu'on fend; l'autre si
vieux, ratatin et dlicat, et nanmoins insolent dans sa faon de se
dresser et de railler, --et moi, entre eux, comme l'enjeu de la partie
qui se jouait.

--Oui, reprenait mon pre, je vous ai donn mon fils pour le gurir et
non pour le dtourner. Vous-mme, vous vous tiez engag  ne rien
dire ni faire qui pt le mettre un jour en contradiction avec nos
traditions religieuses et familiales. Avez-vous tenu votre promesse?
Il y a quelque temps dj que je souponnais le travail opr dans
cette petite tte. J'en ai averti Valentine. Elle aussi, je m'en suis
rendu compte, redoutait ce malheur et, dans son respect pour vous,
craignait de vous attribuer  tort une mauvaise influence. Je ne sais
comment vous avez conquis cette cervelle d'enfant. Mais ce que je
n'ignore plus, c'est que vous avez conduit Franois au lieu mme o
tous nos ennemis se rassemblent et abusent de votre faiblesse et de
votre gnrosit.

--Je ne te permets pas... voulut interrompre grand-pre.

--De votre gnrosit, continua la voix plus ardemment, ou de la
mienne. Car j'ai reu ce matin la carte  payer. Elle est chre.
Martinod a trouv plaisant d'abreuver sa bande  mon compte.

--Qui t'a envoy la note?

--Le patron du caf. A qui voulez-vous qu'il l'envoie? Il est venu en
personne l'apporter, et, pour me convaincre, il s'est content
d'ajouter: Le petit a consomm. Mon fils en tait comme mon pre:
je suis responsable, car, moi, je crois  la solidarit de la famille.
J'ai pay pour Cassenave qui, dans son ivrognerie, porte dj les
signes de la mort; pour Glus et Mrinos, pauvres rats, incapables du
moindre travail; pour ce fainant de Galurin et pour cette canaille
de Martinod. Payer n'est rien, et j'ai subi, vous le savez, de plus
rudes averses. Mais quelles erreurs avez-vous enseignes  ce petit?
Il faut maintenant que je les connaisse pour les extirper de son coeur
comme la mauvaise herbe du jardin. O ira-t- il? Que fera-t-il dans la
vie avec cette utopie de la libert que la ralit dment  toute
heure, sans les fortes disciplines de la maison, sans notre foi? Ce
qui soutient notre race, toutes les races, ne savez-vous pas que c'est
l'esprit de famille? La vie ne vous l'a- t-elle donc pas enseign?

J'tais remu par l'accent de ces paroles. Sensible  la musique des
mots, je m'en emparais au passage, et c'est par eux qu'aujourd'hui je
remonte aisment aux ides qu'ils recouvraient et qui passaient alors
pardessus ma tte.

--Tu as fini? demanda grand-pre avec une impertinence qui provoqua
mon admiration.

--Oui, j'ai fini. Et je m'excuse d'avoir lev la voix devant cet
enfant. Qu'il sache au moins --vous pouvez en tmoigner --que j'ai
toujours t un fils respectueux.

--Oh! tu as pay mes dettes. Et tu les paies encore.

--N'est-ce que cela? et n'avez-vous pas rencontr en toute occasion
l'appui de mon affection filiale?

--De ta protection.

--Ma protection ne s'est exerce que pour carter ceux qui voulaient
votre ruine. Et ne comprenez-vous pas que c'est notre ruine future que
vous prparez en soustrayant ce garon  mon autorit, en le dsarmant
?

Grand pre fit: oh! oh! et rclama son tour de parler:

--Mais quels reproches ai-je donc mrits? J'ai promen cet enfant qui
en avait besoin, je lui ai communiqu l'amour de la nature.

--Et non l'amour de la maison.

--Est-ce ma faute s'il prfre ma compagnie? Je ne cherche pas 
enseigner, moi. Je ne prche pas,  tout bout de champ, l'ordre, la
tradition, les principes et la religion. J'ai seulement le respect de
la vie, de la libert si tu prfres.

--Mais la libert n'est pas la vie. Elle dtruit tout ce qu'il faut
conserver.

--Oh! ne revenons pas sur cette discussion. Ce qui s'est pass pour
ton fils s'est pass pour le mien.

--Pour moi?

--Oui, pour toi. Quand tu tais petit, une autre influence s'est
substitue  la mienne. Le magistrat, le ppiniriste, l'homme des
roses...

--Votre pre.

--Oui, t'a donn le got des arbres taills, des alles ratisses, des
lois divines et humaines, quoi!

--Pourquoi m'en vouloir de ressembler  notre race?

--Sous mes yeux, je t'ai vu changer. Sais-tu si je n'en ai pas
souffert, moi aussi?

--Oh! vous avez toujours t si dtach de moi et de...

Mon pre n'acheva pas sa phrase et je ne l'achverai pas aujourd'hui
davantage, bien que j'aie trop de crainte d'en deviner le sens. Le
respect qu'il a gard, mme  distance s'impose  moi. Tous deux
venaient de rouvrir une plaie secrte dont le sang n'tait pas
entirement tari. Ils restaient face  face, avec ce souvenir entre
eux, effrays peut-tre de ce qu'ils dcouvraient dans le pass et ne
voulaient pas approfondir devant moi, quand un secours inattendu leur
vint. Ma mre entra. Sans doute avait-elle de sa chambre entendu le
choc des voix et accourait-elle, tremblante, pour empcher le conflit
de s'aggraver. Elle apportait la paix de la famille.

--Qu'y a-t-il? s'informa-t-elle avec douceur.

Dj, par sa prsence, elle les sparait, et j'eus l'impression que la
conversation n'offrirait plus d'intrt pour personne.

--Je suis venu reprendre mon fils, dclara mon pre.

Et grand-pre m'abandonna:

--Reprends-le. Reprends-le.

On disposait de moi sans me consulter. Mais il ne put se tenir
d'ajouter, en manire de dfi:

--Reprends-le si tu peux.

--Il ne faut pas l'carter de Dieu, dit simplement ma mre qui se
rappelait notre messe manque.

Et, comprenant que je n'tais pas  ma place, elle me poussa vers eux
comme un gage de rconciliation avec ces mots:

--Embrasse-les et descends vers tante Dine.

J'obis. On m'accola ngligemment ou  contre-coeur, et je m'lanai
dans l'escalier, sans savoir comment le rapprochement s'opra. Je
pensais  Nazzarena qui partait. Un peu plus tard on m'appela dans le
jardin, mais je ne rpondis pas.

Je courus jusqu' la chtaigneraie qui bordait le domaine et je
grimpai sur le mur,  ct de la brche qu'un des arbres avait jadis
ouverte rien que par la pousse de ses racines, et qu'on avait ferme
par une grille. De l, je dominais la route d'Italie. Il ne me restait
plus que cette chance: la troupe du cirque passerait-elle par l?
J'attendis assez longtemps, et ce ne fut pas en vain.

Les voici, les voici. D'abord les voitures qui portent la tente et les
bancs et tous les accessoires. Quels tristes chevaux les tranent! Je
cherche le coursier noir de Nazzarena, mais il ne se distingue pas des
autres haridelles. Puis ce sont les roulottes habites. L'une ou
l'autre de leurs minces chemines fume: on prpare le dner pour la
route qui sera longue. Sur un balcon d'arrire,  ct de la perruche
que je connais bien, une vieille peigne les cheveux noirs d'une
fillette. Je cherche, je cherche de tous mes yeux les cheveux blonds
de mon amie.

Ah! je la vois enfin. C'est elle, l, sans chapeau, c'est son visage
uni et son teint dor. Elle conduit elle-mme une des guimbardes. On
lui a confi une mission d'importance. Elle tient son fouet tout droit
en l'air, mais elle aime trop les btes pour les frapper. Elle
redresse le buste, elle porte firement la tte. Comme son cou est
bien dgag! Pourquoi ne l'avais-je pas remarqu encore? Je ne l'ai
pour ainsi dire jamais vue: je veux la voir, je veux la voir. Quand
elle sort de l'ombre que verse le chtaignier, le soleil nimbe d'or la
chevelure qui frise et qui semble se mler au jour sans qu'on sache o
ses boucles commencent, o le jour finit. A ct d'elle, sur le sige,
un jeune garon est assis. Ils causent ensemble, ils rient ensemble.
Elle a montr ses dents blanches. Ses dents blanches, je les ai vues,
mais son regard, son regard dor ne se tournera-t-il pas vers moi?
Nazzarena, Nazzarena, ne devinez-vous pas que je suis l, tout prs de
vous, perch sur le mur, sur ce mur au-dessus de vous?...

Elle rit, elle passe, elle a pass. La toiture de la roulotte me la
cache maintenant. Je ne l'ai pas appele, elle ne m'a pas regard.
Est-il possible que je ne voie plus son visage, ni ses yeux, ni son
teint dor? Est-il possible qu'un vnement si considrable n'ait dur
que cette toute petite minute?

Mon coeur clate dans ma poitrine, et je reste l sans bouger.
Pourquoi ne pas sauter du mur sur la route, pourquoi ne pas courir
aprs elle? Suis-je donc clou  mon poste? Maintenant je sais qu'elle
est perdue pour moi, maintenant je sais qu'elle a toujours t perdue
pour moi. Comme ce berger qui menait son troupeau  la montagne et qui
d'un mot jet au passage m'enseigna jadis le dsir, ne m'a-t- elle
pas, rien qu'en s'en allant, appris la douleur des sparations
d'amour? La douleur des sparations d'amour s'est fixe pour moi dans
cette image: un petit garon  cheval sur le mur de son hritage, et
une petite fille qui, dans la lumire du matin, s'en va sur la route,
qui s'en va sans se retourner...

Que nous tenons  nos souvenirs! Plus tard, quand je suis devenu le
matre, le fermier est venu me demander l'autorisation d'abattre cet
arbre qui la recouvrit de son ombre une dernire fois. Monsieur, me
disait-il pour me convaincre, il a de la roulure, il est tout pourri
en dedans, il ne donne plus de fruits, il perd de son prix tous les
jours, et bientt il se vendra pour rien. Je rsistais  ses assauts
et j'allguais des raisons vagues. Comment faire entendre  un honnte
fermier qu'on veut conserver un chtaignier mort rien que parce qu'une
bohmienne a pass dessous, il y a tant d'annes qu'on n'ose plus les
compter? S'il est des choses inexplicables, celles-l srement en est
une.

Mon homme n'a pas lch prise. Ces paysans sont obstins. Monsieur,
monsieur, un de ces quatre matins, il crasera le mur en tombant. Et
je pense qu'un mur se remplace. Monsieur, monsieur, un de ces quatre
matins, il crasera un passant. a, c'est plus grave. Un passant ne
se remplace pas. Allons, soyons raisonnable. Il n'crasera donc en
tombant que mon coeur.

J'ai donn l'ordre d'abattre le tmoin de mon premier chagrin d'amour.
Je me suis pench sur le trou que ses racines arraches ont creus
dans la terre, et je ne me suis pas tonn de tant de place qu'il
occupait. Maintenant le mur reconstruit a bouch la brche et je me
sens plus enferm dans mon enclos. A mesure qu'on avance dans la vie,
il semble que ce mur d'enceinte se resserre.

La nature change avant nous. La nature meurt avant nous. Nous perdons
peu  peu tout ce qui donnait un visage au pass. Aucun tmoin ne
garantit plus la vrit de nos souvenirs. D'autres ombres que celles
des arbres peu  peu descendent sur nous. Et l'on a de la peine 
croire qu'on a t, comme tout le monde fut peut-tre un jour, un
enfant  califourchon sur un mur, ne sachant pas s'il sautera dehors
vers la vie libre, vers la jeune fille qui rit, vers l'amour, ou s'il
rentrera, bien sagement,  la maison...

VI

PROMENADE AVEC MON PRE

Pendant ma longue convalescence, comme on ne me permettait pas de lire
sans rpit, avec l'aide de tante Dine qui assujettissait patiemment
ses lunettes, dont elle ne se servait pas volontiers, afin de donner,
d'une main plus sre, de grands coups de ciseaux, parfois malheureux,
dans les cartonnages, j'avais construit toutes sortes d'difices,
chteaux, fermes, chaumires, et mme cathdrales. Je les disposais
sur une grande table qu'on m'abandonnait. L'ensemble me reprsentait
une ville dont mes soldats de plomb entreprenaient le sige. Ces
soldats, lgus par mon frre Bernard qui, tout petit, collectionnait
dj les uniformes, ou offerts le soir de Nol par le belliqueux petit
Jsus, taient innombrables: il y en avait des rgiments, de grands
et de minuscules, de plats et de pleins, et des fantassins, et des
artilleurs, et des cavaliers. Parmi les cavaliers, les uns faisaient
corps avec leur monture, les autres s'en pouvaient dtacher: un
appendice pointu qu'ils portaient au derrire permettait de les fixer
 volont sur le dos perfor des chevaux. Un soir l'assaut fut
tragique. Le gnral dviss --il tait pourvu de l'appendice -- entra
par la brche le premier, aprs quoi il remonta sur son coursier
alezan hiss  l'intrieur on ne sait par quel subterfuge. Dans
l'exaltation de la victoire, je mis le feu aux quatre coins de la cit
conquise et, quand je voulus en suspendre les ravages, il tait trop
tard. Une minute aprs, l'incendie avait tout consum, et tant de
maisons qui m'avaient cot des semaines et dont l'achvement me
procurait de l'orgueil ne formaient plus qu'un amas de cendres noires.
Encore fus-je svrement rprimand pour avoir manqu de brler le
mobilier. Et je demeurai stupide devant la rapidit de cette
incinration compare au temps exig pour btir.

La fin brusque de ma premire tendresse --cette pauvre minute o il me
fut donn de voir Nazzarena dans le soleil --me causa une pareille
dception, un pareil dcouragement. Jour aprs jour, j'avais difi en
moi ce sentiment d'abord si vague, et puis si grave et si riche. Sans
cesse j'y ajoutais quelque chose: un sourire, une parole, une
rencontre et mme une moquerie qui venait d'elle; ou bien c'tait
l'admiration pour ses exercices d'cuyre; ou j'avais seulement pass
sur la place du March et vu sa roulotte. Elle remplissait ma vie
beaucoup plus que je ne le souponnais, et maintenant il ne m'arrivait
plus rien. Ce vide, jusqu'alors inconnu, m'tait plus pnible qu'une
vritable douleur. Je tchais de m'y agiter sans aucun succs, car je
n'imaginais pas encore le parti qu'on peut tirer du souvenir. Comment
aurais-je su qu'il est possible de vivre hors de l'instant prsent? Et
de Nazzarena partie, de Nazzarena perdue pour toujours, ce qui me
restait, c'tait moins sa pense qu'une langueur rpandue en moi par
son dpart, langueur o je me complaisais, o je la retrouvais encore,
et qui me rendait incapable de m'intresser  quoi que ce ft.

Par elle je fus empch de prter beaucoup d'attention aux changements
survenus chez moi. Sans efforts je m'en accommodai, et l'on crut  la
facilit de mon humeur. Entre mon pre et mon grand-pre, depuis la
scne de la tour, subsistait un tat de gne que le tact de ma mre,
seul, russissait  rendre supportable  l'un et  l'autre. Sans une
interdiction formelle, je cessai de me promener avec grand-pre et
mme de monter dans sa chambre. Il s'enfermait pour jouer du violon
une bonne partie de la journe. Quand nous nous retrouvions  table,
il ne cherchait nullement  se rapprocher de moi, comme s'il et
renonc dfinitivement  notre intimit, et je l'estimais un peu
ingrat, m'attribuant un rle important pour l'avoir dfendu. Les repas
taient devenus maussades. L'un s'isolait, l'autre s'absorbait dans
ses penses. Je compris que tous deux, par une entente tacite,
s'taient retirs de la lutte municipale. Personne n'osait parler des
lections qui taient toutes proches, mais les affiches des murs, que
je lisais sur le parcours de la maison au collge, me renseignaient.
Le nom de Martinod y figurait, et de mme celui de Galurin, mais on
avait nglig Verse--boire et les deux artistes. Tante Dine, le long
de l'escalier, parlait toute seule d'vnements extraordinaires et de
tratres pouvantables. En somme, Martinod tait parvenu  ses fins:
le candidat qu'il redoutait, le seul qu'il redoutt, s'tait dsist.

Je compris encore que grand-pre n'avait pas repris le chemin du Caf
des Navigateurs, soit pour observer la trve, soit pour viter des
sollicitations auxquelles il et t sans doute enclin  cder. En
apprenant qu'on venait d'appeler mon pre au chevet de Cassenave
dlirant, il parut trs surpris et mme affect: donc il n'avait pas
revu ce compagnon.

--Cassenave malade! s'informa-t-il. Il aura trop bu.

A djeuner, mon pre nous annona que Cassenave tait mort.

--Je le lui avais prdit, assura-t-il. Il y a beau temps qu'il aurait
d renoncer  la bouteille.

--C'tait son got, opina grand-pre.

C'tait son got: cela excusait, justifiait toutes les actions, les
bonnes et les mauvaises, et je l'entendais bien ainsi. Je vis aux
lvres de mon pre une rponse prte, mais il la retint et se contenta
d'ajouter:

--J'ai prvenu Tem Bossette. Le mme sort l'attend, s'il n'y prend pas
garde. Et il est dj tard pour lui.

--Tous les ivrognes, conclut tante Dine, qui se plaisait aux
gnralisations.

Le dimanche des lections vint enfin. Je le reconnus aux placards
multicolores qui garnissaient les faades et  l'affluence plus
nombreuse que je dus traverser pour me rendre  la messe du collge.
Personne,  la maison, n'y avait fait la moindre allusion. Aprs le
djeuner qui fut sans entrain,  peine son caf pris, grand-pre mit
son chapeau et s'empara de sa canne.

--O vas-tu? questionna tante Dine.

--A la campagne.

--Du moins as-tu vot?

--Bien sr que non.

--C'est un devoir.

--Oh! a m'est gal.

--Au fait, tant mieux! ajouta ma tante: tu aurais t capable de
donner ta voix  ces canailles.

Elle jugeait inutile de les dsigner davantage.

Il avait failli solliciter les suffrages, comme disaient les affiches,
et il ne votait mme pas. C'tait son got et je n'y voyais rien 
redire. Chacun pouvait agir  sa guise et changer  son caprice: sans
quoi la libert, que serait-elle devenue? Comme il franchissait le
seuil, il se retourna tout  coup et me proposa de m'emmener avec lui.

--Ma casquette et j'y vais! criai-je, dj bondissant, comme si
j'avais totalement oubli la scne de la tour.

Mon pre, qui nous observait, arrta mon lan par son intervention:

--Je vous remercie. Aujourd'hui, c'est moi qui le promnerai. J'ai
cong.

Il s'accordait bien rarement des congs. De plus en plus ses malades
l'accaparaient. Sa rputation avait d s'tendre au loin  la ronde,
car on rclamait ses services  de grandes distances: ses absences,
ses voyages se multipliaient.

--Je ne m'appartiens plus, confiait-il ma mre. Et la vie passe.

--Mon ami, murmurait-elle, je t'en conjure, ne te fatigue pas.

Elle s'ingniait  le soigner,  obtenir de lui qu'il se repost. Pour
la rassurer, il riait, redressant sa haute taille, bombant la
poitrine. Jamais il n'avait besoin de repos. Ses robustes paules
pouvaient porter le monde, et de fait ne portait-il pas le poids de la
maison et de nos sept avenirs? Par une complication trange, tout en
continuant de me rvolter intrieurement contre lui, je ne cessais pas
de l'admirer. Il me reprsentait la force contre quoi rien ne prvaut.
Je ne l'imaginais pas vaincu ou gmissant. La vie tait pour lui une
perptuelle victoire.

Je ne l'admirais qu' distance. La perspective de cette promenade avec
lui m'pouvanta et je demeurai sur l'escalier, attendant je ne sais
quel vnement qui viendrait y mettre obstacle.

--Allons, m'encouragea-t-il, va chercher ta casquette, dpche-toi.
Les jours sont longs, nous irons loin.

Sa voix sonore tait sans duret. Elle avait mme cet accent
bienveillant qui rendait l'espoir aux malades. En somme, soit  la
sortie du Caf des Navigateurs, soit dans la chambre de la tour, il ne
s'tait pas montr svre  mon gard. Mais la bont ne lui servait de
rien pour m'adoucir. Je ne lui en savais aucun gr et je le
considrais comme un tyran acharn  me retenir prisonnier. Ds qu'il
tait l, je cessais d'tre libre. Nous aurions beau gagner le coin le
plus abandonn, le plus farouche: autour de moi je verrais pousser
des murailles. Tandis qu'avec grand-pre j'avais l'impression que les
cltures disparaissaient et que la terre sans entraves appartenais 
tous ou n'appartenait  personne.

Pourquoi mon pre m'imposait-il ce long tte--tte qui par avance me
glaait? Les rvlations de Martinod ne m'avaient-elles pas appris ses
prfrences? Il s'enorgueillissait de Bernard et d'Etienne, il se
proccupait sans cesse de Mlanie, et je surprenais quelquefois ses
regards poss sur elle avec une insistance bizarre, comme s'il ne
l'et jamais vue ou comme s'il prenait son empreinte; quant  moi, e
ne comptais gure. De toute ma volont je voulais tre un enfant
incompris, un enfant malheureux, un enfant injustement dlaiss. Cela
m'tait ncessaire pour entretenir la langueur amoureuse dont je me
dlectais. De sorte que je ne partis pas volontiers et le laissai
voir. Lui, au contraire, s'efforait d'tre gai et, comprenant qu'il
dsirait me mettre en confiance, par esprit d'opposition, je me
rservai davantage.

Nous voil sur la route, non point d'un pas lent de flneurs qui vont
 l'aventure, comme c'tait notre habitude  grand-pre et  moi, mais
d'un pas allgre et vif, comme si une musique militaire nous
prcdait.

--En marchant bien, m'expliquait-t-il, nous en aurons pour deux ou
trois heures.

Afin de montrer que cette promenade ne m'intressait nullement, je ne
demandai pas o nous allions. Ce ne serait srement pas cet endroit
perdu o l'on foulait des fougres, o sur les parois de rochers les
bruyres s'agrippaient, o, spar du reste du monde, loin des maisons
et des cultures, au bruit sourd d'une cascade j'avais connu
l'initiation  la nature sauvage.

Dans un village que nous traversmes, je me souviens que je donnai un
grand coup de pied dans un tuyau de vieille gouttire arrache qui
gisait sur le sol.

Nous emes aussitt sur nos talons tous les chiens qui se
rassemblrent en hurlant. Un peu effray de leurs gueules menaantes
et de tout ce vacarme que j'avais provoqu, je me rapprochai de mon
rassurant compagnon:

--Laisse-les aboyer, me dit-il. Dans la vie, tu verras, c'est tout
pareil. Ds qu'on fait un peu de bruit, tous les chiens se
prcipitent. Si l'on se retourne, c'est une lutte ridicule. Le mieux
est de ne pas s'occuper d'eux. Il faut laisser aboyer les chiens.

Comment ai-je compris qu'il s'agissait de Martinod et de sa gifle?
Quand nous fmes hors d'atteinte, j'en voulus  mon pre d'avoir
remarqu mon mouvement de peur.

Par un bon chemin muletier nous attaqumes une colline. Lui,
cependant,  mesure que nous avancions et que nous respirions en
montant un air plus salubre, retrouvait sa belle humeur. C'tait un
beau jour de la fin de mai ou du commencement de juin, dj chaud mais
bien ventil. Dans mon pays le printemps est lent  venir et la
vgtation part tout d'un coup. Elle tait venue la veille peut-tre,
ou l'avant-veille, tant le vert des feuilles tait luisant, l'herbe
grasse, les fleurs brillantes. Nous traversmes un bois de chnes, de
fayards et de bouleaux. Les fts blancs des bouleaux, gris et lisses
des fayards, bruns et rugueux des chnes formaient les colonnades d'un
immense temple vot; le ciel ne s'apercevait pas.

--Ah! dit mon pre, en s'arrtant pour souffler un peu et en se
dcouvrant afin de mieux sentir la fracheur qui tombait des arbres,
comme il fait bon ici et quelle belle journe!

Je m'tonnai qu'il s'extasit sur une chose si ordinaire dont j'avais
eu si souvent le profit, sans penser qu'il en avait, lui, rarement
l'occasion. Dj il reprenait:

--C'est terrible d'tre si occup! On n'a pas le temps de jouir du
soleil et de l'espace, ni de causer autant qu'on le voudrait avec ses
fils. Autrefois, te rappelles-tu, Franois, je te racontais les
combats de l'Iliade et le retour  Ithaque.

Je ne l'avais pas oubli, mais les rcits piques me paraissaient
appartenir  une enfance dj lointaine et dpasse. Ils dataient
d'avant cette convalescence qui m'avait chang le coeur. Ils dataient
devant mes promenades avec grand-pre, d'avant la libert et
Nazzarena, d'avant l'amour. Alors je ne m'en souciais plus. Hector se
battait pour garder sa maison, et Ulysse bravait les temptes pour
rentrer dans la sienne dont il voyait, de la mer, la fume, et
j'entrevoyais un destin individuel o je ne dpendrais plus de rien ni
de personne.

Nous permes bientt le rideau des arbres et nous atteignmes le
sommet de la colline. Les ruines d'une ancienne forteresse la
couronnaient. A en juger par les pans de murs crouls ou croulants,
par la hauteur des tours encore debout et tout ajoures, elle avait d
tenir une place considrable. Le lierre et les ronces envahissaient
ses vestiges. Elle subissait le dernier assaut de tous les vgtaux
avides de la recouvrir.

--Les ruines ne me plaisent pas beaucoup, me dclara mon pre. Elles
servent  la posie, mais elles dcouragent d'agir. Elles nous
montrent la fin, quand le but de la vie est de construire. Encore
celles-ci ont-elles un rle  jouer: elles voquent un pass de lutte
et de gloire. C'tait jadis le chteau fort du Malpas. Il commande la
route de la frontire. Il en a subi, des siges et des attaques! En
1814, quand la France fut assaillie par trois armes, tout dmantel
qu'il tait dj, on y a hiss des canons pour tirer sur les
Autrichiens.

J'aurais d penser que nous irions l. C'est un lieu clbre dans
toute notre province. Clbre par quoi? je le savais vaguement. Jamais
grand-pre ne m'y avait conduit: il dtestait les endroits frquents
o, disait-il, on va le dimanche en famille, et qui sont pleins de
souvenirs, grands hommes, batailles et papiers gras.

Mon pre s'chauffait pour parler batailles. N'avait-il pas dfendu
pareillement la maison contre nos ennemis, contre les ils de tante
Dine acharns  sa conqute? Un instant captiv, je faillis lui poser
cette question: Et pendant la guerre, pre, o tiez-vous?. Je
savais qu'il avait pris du service et brass la neige avec sa
compagnie, pendant un hiver rigoureux. Cependant la question ne
franchit pas mes lvres. Elle et avou que je subissais son influence
et je me raidissais pour lui rsister. Toute la fort de chnes, de
bouleaux et de fayards, et ces ruines dcoratives sur l'horizon, ne
valaient pas pour moi le chtaignier sous lequel Nazzarena avait
pass.

Il m'entrana au bord de la terrasse que formait l'ancienne cour du
chteau dont on avait jet bas la faade. De l on dominait, on
dcouvrait tout le pays, le lac avec ses rives denteles, ses petits
golfes pleins de grce, ses verts promontoires, la ville tage au-
dessus, facile  dchiffrer  cause de ses places et de ses jardins
publics, les villages de la plaine  demi couchs dans l'herbe comme
des troupeaux immobiles, ceux des coteaux groups au bas de leurs
glises en faction, et, pour fermer la vue, les montagnes, tantt
boises, tantt rocheuses et nues. Une belle lumire d'aprs-midi,
tout en vibrant sur les choses, en prcisait les contours. Ici ou l
un toit d'ardoise lui renvoyait ses flches d'or. Aux diffrences de
teintes, aux nuance mmes du vert on pouvait distinguer les cultures,
et toutes les limites des hritages, indfiniment diviss, clos de
haies, de murs ou de barrires, et les petits cimetires blancs,
dcoups en carrs, dans le voisinage des groupes de maisons.

Mon pre distribua leurs noms  tous les lieux habits, puis aux
sommets et aux valles. Il n'y avait aucun rapport entre son procd
et celui de grand-pre. O nous cherchions, grand-pre et moi, la
trace de la nature, fendue par la charrue ou la hache, dfriche et
crase par tous les travaux agricoles, et nanmoins survivante  et
l dans sa puret primitive, il montrait, au contraire, la constante
intervention de l'homme et le travail superpos des gnrations. Au
lieu de la terre libre, c'tait la terre discipline, contrainte 
servir,  obir,  produire. Et cette terre avait t arrose de sang
dans le pass, traverse par des troupe armes, protge par la force
contre l'tranger, comme il convient  une marche de France, bnie
enfin par des prires. Un saint mme, un saint populaire qui avait
introduit le miracle dans la vie courante, notre saint Franois de
Sales, s'y tait agenouill pour l'offrir  Dieu. Elle nourrissait les
vivants. En elle reposaient les morts.

Terre fconde, terre glorieuse, terre sacre, il clbra sa triple
noblesse avec tant de clart que, malgr moi, je le suivais.

--Et la maison, acheva-t-il, ne vois-tu pas la maison?

Je la cherchai sans plaisir et constatai que j'avais perdu l'habitude
d'orienter mon regard de son ct. Il tait pourtant facile de la
dcouvrir, au bord de la ville, isole, avec, en arrire, le beau
domaine rustique par lequel elle rejoignait la campagne.

La parole de mon pre, comme les spirales d'un oiseau qui plane, avait
tournoy sur le pays tout entier. Voici que, resserrant ses cercles,
elle s'abattit soudainement sur notre toit. Et il me dtailla la
maison comme les traits d'un visage.

On ne l'avait pas btie d'un seul coup. Elle ne se composait autrefois
que du rez-de-chausse.

--Tu as bien vu la date sur la plaque de la chemine,  la cuisine,
1610.

Et je pensai: ou 1670, prt  rpter comme grand-pre, dont la
rflexion me revint  la mmoire: a n'a aucune importance. Mais je
n'osai pas risquer tout haut ce commentaire. Un sicle plus tard, nos
anctres enrichis surlevaient d'un tage, construisaient la tour.
Limite par la ville, la proprit s'tendait vers la plaine que des
bois occupaient. Et les bois abattus faisaient place au jardin, aux
champs et aux prairies. C'tait une lutte continuelle contre les
difficults, la fortune et contre des ennemis sans cesse renouvels.
Mon pre croyait donc, lui aussi, aux ils de tante Dine? Pour un peu,
j'aurais souri, mais il ne m'en laissa pas le loisir. Chaque
gnration  la tche commune avait apport son effort, et l'une ou
l'autre, celle du garde-franaise, celle du grenadier, sa contribution
d'honneur. La chane n'avait pas t interrompue. Cependant j'prouvai
l'envie d'objecter:

--Et grand-pre?

Que m'aurait-il rpondu? Mais voici qu'il y rpondait de lui-mme,
sans amertume. Quelquefois cette chane s'tait tendue  se rompre, et
la maison avait travers de mauvais jours. Il la reprsentait fendant
las vagues comme un solide vaisseau dont la barre est maintenue par un
pilote sr. Sa voix qui jadis se plaisait  nous raconter les exploits
des hros composait peu  peu, avec une exaltation croissante, une
sorte d'hymne  la maison. C'tait le pome de la terre, de la race,
de la famille, c'tait l'histoire de notre royaume et de notre
dynastie.

A mesure que les annes se sont enfuies, loin d'en tre affaibli, le
souvenir de cette journe prend mieux tout son sens  mes yeux. Mon
pre avait mesur le chemin que j'avais parcouru pour m'loigner de
lui. Il voulait me reprendre, me ressaisir, me rattacher. Avant d'en
appeler  son autorit, il tenait de frapper mon imagination et mon
coeur, de les reconqurir sur leurs chimres, de leur proposer un but
capable de les mouvoir. Seulement, de toutes parts press par la vie
quotidienne, il lui fallait se hter, il ne disposait que d'un jour
entam dj, de quelques heures fugitives pour entreprendre ma
transformation. Il pensait en une fois regagner son fils perdu, il
comptait sur son art incomparable de diriger les hommes, de les
subjuguer.

Ce qu'il dit pour me convaincre, pour m'arracher l'motion qui me
livrerait, je le comprends maintenant et bien tard, ce dut tre beau
comme un chant d'Homre. J'en eus pourtant l'intuition immdiate. Je
ne sais si jamais paroles plus loquents furent prononces que celles
qu'il m'adressa sur cette colline, tandis que le soir commenait
lentement de fleurir le ciel et de pacifier la terre. Je ne trouve pas
d'autre mot: il me faisait la cour comme un amoureux qui ne se sent
pas aim et connat que son amour seul apportera le bonheur. Mais d'un
pre l'affection descend, elle exige que la ntre monte vers elle. La
sienne, par un privilge unique dont sa fiert n'tait pas atteinte,
montait vers moi, m'enveloppait, m'implorait.

Oui, rellement, je crois que mon pre m'implorait et je demeurais
impassible en apparence, tandis que j'aurais d l'arrter avec un cri
o tout mon tre se ft jet. Je n'tais pas impassible cependant. Il
y avait dans le son de sa voix trop de pathtique pour que ma
sensibilit, veille de bonne heure, n'en ft pas toute secoue.
Mais, par une contradiction singulire, ce que cette voix remuait en
moi, c'tait prcisment le dsir, tous les dsirs qu'elle voulait
chasser. Elle chantait les pierres de la maison btie pour triompher
du temps, l'abri du toit, l'union de la famille, la force de la race
qui se maintient sur le sol, la paix des morts que Dieu garde. Et
tandis que vibrait ce cantique, j'en entendais trs distinctement un
autre que, pour moi seul, composaient la musique du vent vagabond,
l'immensit des espaces inconnus, la parole du ptre qui s'en allait 
la montagne, et les fleurs de pommier qui avaient ruissel sur mon
visage le premier jour de mon amour, et le rire de Nazzarena, et
l'ombre aussi, l'ombre dsesprante du chtaignier sous lequel elle
avait pass.

Un instant, mon pre se crut vainqueur. Ses yeux perants qui me
fouillaient venaient de dcouvrir mon trouble. Par un besoin de
franchise, je me dtournai en silence, et il comprit que j'tais loin
de lui. Sa voix cessa de retentir. Je le regardai  mon tour, surpris
de ce soudain silence, et je vis la tristesse l'envahir comme l'ombre,
l'ombre dsesprante qui, du creux des valles, gravit lentement les
sommets quand c'est l'approche de la nuit.

... Pre, aujourd'hui j'interprte votre tristesse. Seul, j'ai refait
le plerinage du Malpas, et seul je vous entendais mieux. Vous songiez
 vos deux fils ans qui, brls de sacrifice, s'en iraient au loin,
pour le service divin et pour celui de la patrie. Vous songiez  votre
chre Mlanie qui, attire par le dur calme du clotre, attendait
l'heure de sa majorit. Les branches matresses de l'arbre de vie que
vous aviez plant se dtachaient du tronc. Vous comptiez sur moi pour
continuer votre oeuvre, et je vous chappais. A vous seul, vous aviez
soutenu la maison chancelante, et la maison, en vous accablant de
travail et de souci, vous cartait des vtres. C'est le malheur des
ncessits matrielles: elles ne laissent pas assez de temps pour la
direction des mes. Mais le temps, vous pensiez le soumettre  force
de virile tendresse pour moi, et d'loquence. En une promenade, en une
leon, vous aviez espr regagner le terrain perdu, sans toucher au
respect de votre pre. C'est un coeur obscur que le coeur d'un enfant
de quatorze ans, surtout quand l'amour y est trop tt venu. Je sentais
l'importance de votre enseignement et cependant je mditais de m'y
soustraire. Moins le terme de libert tait clair pour moi, plus il me
fascinait et m'attirait. Toute cette musique que j'entendais, c'tait
la sienne...

L'chec de mon pre se traduisit par un geste. Dans son chagrin de ne
pouvoir me reconqurir, il me saisit tout  coup par les deux bras
comme s'il voulait m'enlever de terre et marquer sa possession.

--Mais comprends-moi donc, pauvre petit, me dit-il. Il faut bien que
tu me comprennes. Il y va de ton avenir.

--Pre, vous me faites mal, fut toute ma rponse.

Je mentais, car son treinte ne m'avait caus que de la surprise. Il
essaya d'en plaisanter:

--Oh! voyons, ce n'est pas vrai. Je ne t'ai fait aucun mal.

--Si, c'est vrai, insistai-je mchamment.

Alors, avec bont, il s'en excusa presque:

--Je ne l'ai pas voulu.

Ah! je pouvais tre fier de moi! Cette force que je redoutais, elle
m'avait suppli au lieu de me briser: elle ne m'avait pas vaincu.

Sans doute pour carter de mon esprit toute fcheuse interprtation de
son geste, il me posa la main sur la tte, et bien qu'il n'appuyt
pas, je sentis qu'elle pesait. Quelques annes auparavant, grand-pre
m'avait investi, par la mme imposition, de la proprit de toute la
nature.

--Rentrons, ordonna mon pre. Rentrons  la maison.

Il disait: la maison, comme moi. Jusqu'alors cette expression tait
trop habituelle pour me frapper. Cette fois elle me frappa.

Sur le chemin du retour, nous entendmes les dtonations des botes
qu'on tirait en l'honneur des lections.

--Dj! fit-il. La liste Martinod est lue.

La dconvenue de sa vie publique s'ajoutait  sa dception paternelle.
Il inclina le front, mais ce ne fut qu'un instant.

Le clocher d'un village voisin sonna l'Anglus. Un autre, puis un
autre lui rpondirent. Ils se transmettaient la srnit du soir et de
la prire qui, par eux, se rpandait sur toute la campagne.

Pour les couter mieux, mon pre s'arrta, et il sourit. Par ce rappel
apaisant de l'Annonciation Dieu lui parlait, et sans doute il reprit
confiance.

--Marchons vite, me dit-il: ta mre pourrait s'inquiter de notre
retard.

Moi, je songeais:

Un jour je partirai. Un jour je serai mon matre, comme grand-pre. 

VII

LE PREMIER DPART

Peu de jours aprs cette promenade manque, et peut-tre mme le
lendemain, je voulus entrer dans la chambre de ma mre pour y chercher
un livre de classe oubli, et je tournais dj le loquet de la porte,
lorsque j'entendis deux voix. L'une, celle de ma mre, tait familire
 mon oreille: mais son accent tait presque nouveau pour moi, 
cause de la fermet qui se mlait  sa douceur habituelle; petits,
elle nous parlait quelquefois ainsi quand elle exigeait de nous un peu
plus d'attention et de travail pour terminer nos devoirs ou apprendre
nos leons. Quant  l'autre, elle devait appartenir  un tranger, et
mme  un qumandeur, car elle me parvenait assourdie, voile,
douloureuse. Quel tait ce visiteur, que ma mre recevait chez elle,
et non au salon? Je n'osais pas ouvrir, ni lcher la poigne que je
tenais et qui, en retombant, et rvl ma prsence, et je restai l,
immobilis par ma timidit et ma curiosit ensemble, coutant le
dialogue qui s'changeait.

--Je t'assure que tu te trompes, disait ma mre. Cet enfant traverse
une crise: il n'est pas diffrent de ses frres et soeurs, il n'est
pas loign de nous.

--Le foss est plus profond que tu ne crois, Valentine, rpliquait
l'autre voix. Je sens que je le perds. Si tu l'avais vu au Malpas,
comme il se rebiffait, comme il rsistait  mes exhortations, presque
 mes objurgations!

--C'est un enfant.

--Un enfant trop avanc. Je ne dmle pas encore ce qui le spare de
nous: je le saurai. Ah! tu as beau tcher de me tranquilliser, ma
pauvre amie: mon pre a pu achever sa gurison, il y a trois ans, en
le menant au grand air, il ne nous l'a pas rendu tel que nous le lui
avions confi, il lui a chang le coeur, et c'est dans l'enfance que
le coeur se fait. Cet enfant n'est plus  nous.

Cet enfant n'est plus  nous: je tirai d'une telle dclaration une
sorte de vanit. Je n'tais  personne, j'tais libre. La libert, que
grand-pre n'avait pu conqurir, mme dans le sang des journes de
Juin, du premier coup m'appartenait.

J'avais reconnu la voix de mon pre, et c'est de moi qu'il tait
question. Mais pourquoi mes parents intervertissaient-ils leurs
attitudes  ce point que j'avais hsit  les reconnatre? Je les
considrais comme immuables. Ma mre, pour un rien, se tourmentait.
Quand le vent soufflait ou que grondait le tonnerre, mme au loin,
elle ne manquait pas d'allumer la chandelle bnite. Son ombre,
derrire la fentre de sa chambre, annonait qu'elle guettait le
retour des absents. Elle ne gotait un peu de paix que lorsque nous
tions tous rassembls autour d'elle, ou bien encore dans la prire,
car elle vivait trs prs de Dieu. Il arrivait parfois que mon pre la
plaisantait sur ses perptuelles inquitudes. Pendant ma maladie, et
plus anciennement, pendant que la maison fut mise en vente, c'tait
lui, toujours lui qui relevait son courage de femme, qui lui
garantissait l'avenir, qui lui rappelait la constante protection de la
Providence. Je ne les imaginais pas autrement, et voici que les rles
taient renverss: ma mre remontait mon pre dcourag.

Je me serais dgot moi-mme si j'avais cout aux portes. Pouss par
mon amour-propre ml  mon sentiment de l'honneur, je n'eusse pas
hsit  pntrer dans la pice, sans les paroles suivantes qui furent
prononces par mon pre et qui me clourent sur place, le loquet en
main, sans qu'il me ft possible d'avancer ni de reculer, tant j'tais
saisi et captiv:

--Il se passe entre moi et lui ce qui s'est pass jadis entre mon pre
et moi. Le mme drame de famille.

--Oh! que dis-tu, Michel?

--Oui, mon pre avait raison de le rappeler le jour o j'ai trouv
Franois chez lui, o Franois s'est dclar pour lui, contre moi, le
malheureux! Quand j'tais petit, j'ai subi, moi aussi, l'influence de
mon grand-pre. Seulement, elle s'est exerce dans un autre sens. Il
avait t prsident de Chambre  la Cour. Rentr chez lui,  l'ge de
la retraite, il se plaisait  cultiver le jardin. C'est lui qui a
plant la roseraie. Il m'apprit l'importance, la beaut, oui, la
beaut de l'ordre qu'on impose  la nature et  soi-mme. Je lui dois
peut-tre d'avoir su diriger, dominer ma vie. Et mon pre, qui ne
s'intressait qu' sa musique et  ses utopies, se moquait de nous: 
Il fera de cet enfant un gomtre, assurait-il. Lui, il a fait de mon
fils un rvolt.

Et avec amertume, il ajouta:

--Un pre ne doit, dans sa maison, abandonner son autorit  personne.
Pour soustraire Franois  cette influence qui l'emporte sur la
mienne, je n'hsiterais pas  le mettre plutt en pension. Ce ne
serait que devancer d'un an ou deux le parti que nous avons pris pour
nos ans. Et les tudes de notre collge deviennent d'ailleurs
insuffisantes.

--C'est une charge de plus, objecta ma mre.

--La fortune est peu de chose auprs de l'ducation.

Ainsi j'appris comment on songeait sans moi  disposer de mon avenir.
La pension, la prison, me punirait de mon indpendance. Je fus tout
d'abord atterr, puis, dans mon orgueil, je refusai d'accuser le coup.
Ne serait-ce pas reconnatre l'attrait de la maison? Puisqu'on
envisageait l'hypothse de mon dpart, je prviendrais ce complot et
demanderais moi-mme  partir. Oui, ce serait la punition que
j'infligerais  mes parents. A mes parents seulement?

Je ne pouvais demeurer l au risque d'tre surpris, et quelle honte
alors! J'achevai donc de tourner la poigne, et j'entrai. J'entrai
comme un personnage important, me raidissant contre l'motion qui
m'treignait.

--Je viens chercher un livre, dclarai-je pour justifier ma prsence.

Mon pre et ma mre, assis en face l'un de l'autre, me regardrent,
puis changrent un regard. Je trouvai mon ouvrage sur la table qu'une
main diligente avait range, en hte je m'en emparai et voulus m'en
aller.

--Franois! appela ma mre.

Je m'approchai d'elle avec le visage renferm que je m'tais compos
pour rsister aux larmes.

--Ecoute, mon petit, me dit-elle, --et ds qu'on me traitait de petit,
je me redressais, --il faut toujours obir  ton pre.

--Mais je l'coute bien.

Obir! ce mot m'tait odieux. Mon pre me fixait de ses yeux perants
qui me gnaient comme si je sentais la pointe de leur rayon. Il parut
hsiter, et sans doute il hsita entre le dsir d'une explication et
le sentiment de son inutilit. De sa voix redevenue naturelle, et
partant autoritaire, il se contenta de me tmoigner sa confiance:

--Nous parlions de toit prcisment, ajouta-t-il.

--Oui, de toi, rpta ma mre un peux anxieusement.

Et je subis une sorte d'interrogatoire:

--Que feras-tu plus tard? me demanda mon pre; y songes-tu
quelquefois? Quelle vie aimeras-tu mener? Tu es en avance sur les
gamins de ton ge. Tu as dj des gots, des prfrences. As-tu, comme
tes frres, choisi ta vocation?

Ma vocation? Je m'y attendais. On en parlait souvent  la maison, et
chacun devait remplir fidlement la sienne. Pendant ma maladie, et au
dbut de ma convalescence, avant mes sorties avec grand-pre, j'avais
souvent pens et mme proclam que, plus tard, moi aussi, je serais
mdecin. Je n'imaginais pas destin plus beau. J'avais caus  la
cuisine avec les paysans qui rclamaient le docteur, la bouche tordue
d'angoisse, et rencontr dans l'escalier le dfil des malades qui
s'en venaient  la consultation avec des mines basses et s'en
retournaient ragaillardis. Bien que j'eusse cess d'en parler, on
admettait chez nous que je continuerais mon pre.

--Je ne sais pas, rpondis-je en me drobant.

--Ah! reprit-il, tonn et du. Je croyais que tu voulais tre
mdecin.

--Oh! non, dclarai-je, subitement dcid par mon dsir de
contradiction.

Il n'insista pas avantage sur cette succession qu'il avait caresse:

--En somme, tu as le temps de choisir. Avocat peut-tre? on dfend de
belles causes. Ou architecte? on btit des maisons, on restaure celles
qui tombent, on construit des coles, des glises. Nous n'avons pas
ici de bons architectes. C'est une place  prendre.

Tout  tour, il vantait les professions qu'il me citait et qui
m'eussent retenu dans ma ville natale. Alors me vint l'ide perfide de
me sparer dfinitivement de la maison, d'achever la conqute de ma
libert. Je cherchai un tat qui m'obliget  m'loigner. Il n'y avait
dans le pays ni mines ni tablissements de mtallurgie.

--Je serai ingnieur, affirmai-je.

Je venais de le dcouvrir et je savais assez vaguement en quoi cela
consistait. Pour Etienne, on avait agit la question en famille.

--Vraiment? dit mon pre sans insister. Nous en reparlerons.

--Seulement, ajoutai-je la tte basse sans regarder personne, un peu
tonn de vois comme les choses s'enchanaient, seulement il faudrait
une autre prparation que celle du collge.

--Ton collge ne te suffit pas?

--Oh! ce sont de braves gens, repris-je avec mpris. Mais pour les
tudes, a n'est gure brillant.

Mon pre fit: ah! sans plus. Relevant les yeux, je constatai sa
surprise qui me fut agrable comme une victoire. Et peut-tre aurais-
je pu dcouvrir sur ses traits une autre expression que celle de la
surprise. Je lui fournissais l'occasion de se dbarrasser de moi selon
le dsir que je lui prtais; pourquoi ne se htait-il pas d'en
profiter? Il se tourna vers ma mre qui me parut chagrine:

--Cela demande rflexion, conclut-il.

Comment peut-on, si tt, prouver une sorte de plaisir  tourmenter
ceux qui nous aiment? La gravure de ma Bible qui reprsente le retour
de l'enfant prodigue m'avait-elle donc appris les inpuisables
ressources de l'amour paternel? Mon pre me paraissait si fort que je
ne pouvais craindre de lui faire du mal. Dans la vie, ce sont toujours
les mmes sur lesquels on s'appuie, dont on use et dont on abuse sans
les laisser respirer, et l'on ne se dit pas qu'ils sentent aussi la
fatigue, car ils ne se plaignent jamais. Et, comptant sur leur sant
et leur nergie, on croit que l'on aura toujours le temps, au besoin,
de leur donner une petite compensation.

La plainte de mon pre, je l'avais pourtant discerne  travers la
porte, et le son altr de sa voix m'en avait livr la profondeur. Je
me demande mme si cette plainte, loin de m'attendrir, ne le diminuait
pas  mes yeux accoutums  le considrer comme un invincible chef,
n'altrait pas en moi l'image que, ds mes premiers regards
intelligents, il y avait dpose.

Les grandes vacances qui suivirent n'apportrent pas, cette anne-l,
leur habituelle diversion de gaiet. Le dpart de Mlanie pour le
couvent, et celui d'Etienne, si jeune, pour le sminaire, taient
devenus officiels. Ils attendraient le mois d'octobre: mon pre
conduirait sa fille  Paris en mme temps qu'il me placerait au
collge o mes deux frres ans avaient termin leurs tudes, car
j'avais obtenu gain de cause, et ma mre accompagnerait son fils 
Lyon. Ces nouvelles rpandaient sur nos runions et nos jeux une
teinte de tristesse que les intresss tchaient vainement 
claircir. Tante Dine, un peu alourdie, tranait maintenant les pieds
dans l'escalier, se mouchait bruyamment, priait trs fort avec une
certaine violence qui devait secouer les saints dans le paradis, et
marmonnait: que votre volont soit faite, d'un ton qui ne pouvait
passer pour celui de la soumission. Grand-pre s'enfermait dans sa
tour, jouait du violon en tremblant lgrement, ce qui ajoutait des
notes, sortait  la tombe du soir sans prvenir personne, et semblait
vivre dans l'ignorance et dans l'indiffrence de tous les vnements
de famille. Quand il me rencontrait, il se contentait de cette
exclamation qu'il accompagnait de son petit rire:

--Ah! te voil, toi!

Tandis qu'il n'arrtait aucun de mes frres ou soeurs au passage. Mais
ce rire ne sonnait pas franc: mon oreille percevait que notre
sparation lui pesait. Je me serais volontiers prcipit vers lui s'il
n'avait eu l'air de se moquer de tous les chagrins du monde. L'ombre
de mon pre tait toujours entre nous. Aucune consigne ne m'enjoignait
de l'viter; notre sparation s'accomplissait tacitement. Nous
n'osions pas afficher notre complicit. Un jour cependant il ajouta:

--Alors, tu vas  Paris?

--Oui, grand-pre,  la rentre.

--Tu as de la chance. A Paris, on se sent plus libre qu'ailleurs. Tu
verras.

Se moquait-il encore? Paris, c'tait, pour moi, l'internat, la prison.
Et d'ailleurs, ne m'avait-il pas souvent rpt que les grandes villes
sont empoisonnes et qu'il n'y a de bonheur qu'aux champs? Il se
souciait bien peu de logique.

Mon prochain dpart, ce dpart que j'avais rclam par orgueil et qui
m'inspirait une rpulsion contre laquelle je me raidissais, faisait
peu d'effet  la maison, --ce qui m'irritait dans mon amour-propre, -
- et se perdait dans ceux de mes frres et de Mlanie, comme un petit
bateau dans le sillage des grands navires. Bernard, sorti de Saint-Cyr
avec un numro de choix qui lui donnait l'infanterie de marine, s'en
irait  Toulon, o il s'embarquait un peu plus tard pour le Tonkin.
Or, sa premire parole,  son retour, avait t celle-ci que je lui
avais entendu dire  tante Dine, accourue en soufflant pour lui ouvrir
la porte:

--On ne peut savoir le plaisir que j'prouve  tirer le cordon de
cette sonnette.

Alors, pourquoi demandait-il la Chine? Et de mme Etienne et Mlanie
changeaient d'tranges confidences.

--Pourras-tu partir? demandait Etienne  sa soeur. On est si bien ici.
Moi, il y a des jours o je ne sais plus.

Et Mlanie, les yeux illumins, rpliquait:

--Il le faut bien, puisque Dieu m'appelle.

Et presque gaiement elle achevait:

--Mais j'emporterai des mouchoirs, au moins une douzaine, parce que je
sens bien que je verserai toutes les larmes de mon corps.

Pourquoi, mais pourquoi donc cette rage de s'en aller quand on se
dclare si heureux  la maison? Et moi-mme, pourquoi tant souffrir 
l'avance de la quitter puisque je m'y dcouvrais incompris et dlaiss
et puisque j'avais rsolu de partir?...

Un soir de la fin d'aot, notre ami, l'abb Heurtevent, vint nous voir
avec une face de carme, si longue et si calamiteuse que nos
attendmes tous l'annonce d'une catastrophe. Ma mre en hte nous
compta:

--Monsieur l'abb, que se passe-t-il, pour l'amour de Dieu?

--Ah! madame, Monseigneur est mort.

Je fus seul  croire, avec grand-pre, au dcs de son suprieur
hirarchique. Les autres ne s'y tromprent pas et dplorrent la perte
du comte de Chambord que l'on savait malade de l'estomac depuis
plusieurs jours, ou plutt, au dire de notre abb, empoisonn par des
fraises. Tante Dine surtout manifesta un dsespoir tumultueux, dont
mes soeurs entreprirent de la consoler, et mon pre pronona cette
courte oraison funbre qui me parut manquer de coeur:

--C'est un malheur pour la France, qu'il et sagement gouverne. Mgr
le comte de Paris lui succde: les deux princes se sont rconcilis
et c'est l'achvement de cette noble vie. Mais qu'avez-vous, l'abb?

Plus encore que tante Dine, l'abb paraissait inconsolable. Grand-
pre, qui de moins en moins manifestait ses opinions politiques depuis
l'affaire des listes lectorales, ne put retenir sa langue en cette
occasion:

--Vous ne voyez donc pas que ses prophties l'touffent. Il songe 
l'abbaye d'Orval et  la soeur Rose-Colombe. Pas moyen de hisser son
jeune prince sur le trne! Le voil qui meurt pour avoir mang trop de
fruits. Et le nouveau prtendant n'est gure plus frais que l'ancien.

--Pre, je vous en supplie! protesta mon pre.

L'abb effondr et gisant au fond d'un fauteuil redressa tout  coup
les lignes brises de son corps qui s'allongea dmesurment, au point
que l'on put croire qu'il grimpait sur un meuble pour vaticiner, et
d'une voix tonnante il affirma sa foi:

--Le roi est mort. Vive le roi! Et les lis refleuriront.

--Ils refleuriront, rpta tante Dine convaincue.

Paralys dans sa vie publique, mon pre reportait visiblement sur nos
avenirs ses ambitions: il s'achevait en nos. Seul je m'excluais de sa
sollicitude, mis en dfiance depuis les insinuations de Martinod. Sans
peine, je continuais d'accumuler des griefs. Ainsi je me refusais 
tenir mon dpart, ce dpart qui tait mon oeuvre, pour moins important
que celui de Bernard pour les colonies, d'Etienne pour le sminaire,
ou de Mlanie pour le couvent de la rue du Bac o les Filles de la
Charit passent le temps de leur noviciat. Celui de Mlanie surtout me
faisait du tort parce qu'il concidait avec le mien. Les visites que
l'on rendait  ma mre  l'occasion de l'holocauste de ma soeur,
ainsi que s'exprimait Mlle Tapinois, m'exaspraient: il n'y tait
point question de moi, personne ne plaignait mes parents de me perdre,
je passais inaperu, je m'en irais par-dessus le march. Et grand-pre
lui-mme ne prenait aucune mesure pour me retenir, ou tout au moins
pour me tmoigner ses regrets.

Le jour de la sparation arriva, un jour gris, pluvieux, conforme  la
tristesse qui pesait sur la maison. La rieuse Louise s'attachait en
pleurant aux pas de Mlanie qui ne quittait point ma mre. On disait
des choses insignifiantes. Personne ne prononait des paroles
appropries, et le temps avanait. Il fallut se mettre en route pour
la gare. On y songea longtemps  l'avance, ma mre ajoutant  ses
inquitudes celle de l'heure.

Grand-pre ni tante Dine ne devaient prendre part au cortge. Le
premier redoutait les effusions, et tante Dine s'excusa auprs de
Mlanie: elle ne pouvait pleurer en silence et prfrait la solitude
o l'on peut librement se livrer  son chagrin sans causer
d'esclandre, et ce disant, elle commena de se lamenter avec bruit.

Je montai avec ma soeur dans la chambre de la tour.

--Au revoir, grand-pre, murmura Mlanie.

--Adieu plutt, ma petite.

--Non, grand-pre, au revoir, dans le ciel o nous irons tous.

Il esquissa un geste vague qui signifiait trop clairement: Je ne
veux pas contrarier tes illusions, et il ajouta:

--Tu suis ton ide, tu as raison. Donc, au revoir dans la valle de
Josaphat.

Pour moi, il ne manifesta pas plus d'attendrissement.

--Allons, mon petit: que Paris te soit propice!

Nous sortmes ensemble, les derniers. Mlanie embrassa la vieille
Mariette qui murmurait: Est-il possible? et franchit le seuil de la
porte. Elle se retourna deux fois vers la maison, et la seconde fit un
signe de croix. Nous entendmes le gmissement de tante Dine enferme.

A la gare, nous arrivmes en avance, et il nous fallut traner dans la
salle d'attente et sur le quai. Mon pre s'occupait des places et des
bagages. Quelques amis de la famille qui s'taient drangs pour ces
adieux nous rejoignaient avec des mines affliges et des paroles de
compassion. Nous dmes subir ainsi Mlle Tapinois que je n'imaginais
plus autrement qu'en toilette de nuit et un bougeoir  la main, depuis
que je l'avais reconnue en vieille colombe dans les Scnes de la vie
des animaux, et M. l'abb Heurtevent qui se votait et ne prdisait
plus que les malheurs depuis la mort de son monarque. Rien ne pouvait
s'accomplir sans que toute la ville s'en mlt. Mariages, dparts et
morts, le public en exige sa part. Ma mre remerciait avec politesse
ce monde qui la gnait bien: elle aurait souhait d'tre seule avec
sa fille et je voyais qu'elle tait au martyre. Les derniers instants
passs en commun s'enfuyaient. Louise, Nicole et Jacquot formaient une
grappe suspendue  Mlanie. Bernard essayait d'animer la conversation,
mais ses plaisanteries faisaient long feu. Quant  Etienne, absorb,
il songeait sans doute que ce serait bientt son tour, ou bien il
priait.

Lorsque le moment fut venu, ma mre voulut passer aprs tous les
autres, et tint sa fille sur sa poitrine sans un mot, puis, rompant
l'treinte, elle lui glissa tout bas:

--Mon enfant, je te bnis.

J'tais auprs d'elle, attendant mon tour de lui dire adieu. Je me
reprsentais la bndiction des parents comme un acte solennel, tel
que je l'avais vue sur des gravures; elle se donnait en un clin
d'oeil et sans mme lever la main.

Sauf les dmonstrations de Mlle Tapinois, de l'abb et de quelques
autres personnes qui avaient tenu  prononcer des paroles mmorables,
on aurait cru qu'il s'agissait d'un dpart tout ordinaire. Le train
s'branla. Mont le dernier, je me trouvai le plus rapproch de la
portire. Mon pre m'invita  laisser ma place  ma soeur. Je fus
bless de cette invitation qui ressemblait trop  un ordre. Sans doute
j'aurais d penser de moi-mme  m'effacer.

Mlanie pencha la tte au dehors, sans crainte de la pluie qui
tombait. Elle agitait le bras, puis, la voie dcrivant une courbe,
elle rentra dans le compartiment avec les yeux rouges, mais ce fut
pour gagner rapidement l'autre fentre. Je compris qu'elle cherchait
la maison que, de ce ct-l, on pouvait apercevoir. Aprs quoi, elle
s'assit et se cacha le visage dans les mains. Comme elle demeurait
ainsi sans bouger, mon pre la prit doucement:

--Tu sais, ma petite, si tu as trop de chagrin, je te ramnerai.

Elle se redressa, toute ruisselante, et dans un sourire navr protesta
:

--Oh! pre, c'est bien ma vocation. Seulement, j'ai t si heureuse
ici, et ne plus revoir la mre, ni la maison, c'est dur.

--Et pour nous? dit mon pre.

Il se dtourna. Peut-tre si je m'tais rendu compte de son
attendrissement, aurais-je moins souffert, dans mon coin, de me croire
oubli. Mais comme il domptait sa douleur, je pus me ronger  l'aise.
Ma soeur en s'en allant suivait son ide, selon le mot de grand-pre,
tandis qu'on m'envoyait en prison. Je ne pensais plus que je l'avais
demand. Mais,  la maison, n'tais-je pas aussi un prisonnier? Et,
dans ma rvolte, m'excitant avec l'image de Nazzarena sur le grand
chemin, les cheveux mls au soleil et le rire aux dents, je me
rptais cette phrase que rythmait la marche du train:

Je veux tre libre. Je veux tre libre.

LIVRE IV

I

L'PIDMIE

Je me prparais  la libert par des annes de rclusion, dont je ne
transcrirai pas l'histoire aprs tant d'autres petits rvolts. Jamais
je ne pus m'accoutumer  cet internat que j'avais rclam dans un
accs d'orgueil que pour rien au monde je n'eusse dsavou. Cependant
je passais pour un bon lve,  qui l'on ne reprochait qu'un peu de
rserve ou de dissimulation. Je souffris effroyablement de mon dpart.
Au dortoir je pleurai, la tte enfouie dans mes couvertures, jusqu'
ce que je ne me plaignis  personne.

Mes parents purent croire que j'acceptais ma nouvelle vie sans
difficult. Rgulirement, mon pre m'crivait, et longuement; cette
correspondance reprsentait sans doute pour lui un surcrot
d'occupations dont je ne lui savais aucun gr. Par amour-propre,
j'cartais toutes les avances qu'il me faisait. Ignorant des
insinuations de Martinod, comment aurait-il devin que j'apercevais
partout des injustices  mon gard, des marques de prfrence pour mes
frres? Je dnaturais systmatiquement phrases, sentiments, penses.
Ecartait-il, dans sa virile tendresse, pour ne pas m'amollir, les
tmoignages affectueux, je l'accusais de duret. S'y laissait-il
aller, au contraire, c'tait pour me donner le change et mieux
m'imposer son autorit que je grossissais au point de la supposer
partout et dont la soi-disant perscution m'tait insupportable. Je
rpondais plutt  ma mre et il ne m'en adressa jamais l'observation.
Cependant il le remarqua: plusieurs de ses lettres en portrent la
trace: Je sais, me disait l'une d'elles, que tu n'aimes pas  te
confier  ton pre... Et ma mre, qui l'avait remarqu pareillement,
ne manquait aucune occasion de me parler de lui, de me vanter sa bont
par-dessus tous ses autres mrites, de l'imposer  mon souvenir, ce
qui m'exasprait. S'il se rendait compte de ma patiente et tenace
hostilit, il n'en souponnait pas la cause. Ainsi le foss, qu'un
lan et aisment franchi au dbut, s'largissait entre nous.

Cette tension de mon esprit me communiquait une grande ardeur au
travail. Je russissais brillamment, avec indiffrence, et mes succs
contribuaient  tromper ma famille, qui y dcouvrait la preuve de mon
acceptation et de ma nouvelle discipline. Un _bon lve_, comme le
mentionnaient mes bulletins, ne pouvait tre qu'un brave enfant et la
joie de son foyer. Tante Dine, d'une criture malhabile, m'adressait
d'normes compliments qui clbraient mon affection filiale. De grand-
pre je ne recevais rien.

Mais qu'taient ces rsultats positifs auprs du drame intrieur qui
se jouait en moi? Je me relchai peu  peu des pratiques religieuses,
et me composai pour moi-mme une sorte de mysticisme o je pris
l'habitude de me rfugier. Mon imagination me remplaa mes promenades
dans les bois et les retraites sauvages et jusqu' mes rencontres avec
Nazzarena par une notion quasi abstraite de la nature et de l'amour,
o je gotais des joies intenses. Je me composais des paysages
lysens et des passions idales. J'tais  l'ge o l'on se meut avec
le plus d'aisance dans les chimres de la mtaphysique: les ides se
confondent avec le coeur, et la sensibilit, pour bondir, n'a pas
encore besoin du tremplin de la ralit. Dans le rve, j'tais mon
matre; en attendant celle de la vie, j'avais dcouvert
l'indpendance de notre cerveau, et qu'elle peut suppler  tout ce
qui nous manque. Enfin je me jetai dans la musique comme dans une eau
qui prend notre forme: mallable et comme liquide, elle se prtait 
tous mes dsirs avec une docilit qui m'merveillait. J'avais retrouv
le _Freischtz_ et _Euryanthe_, la fort dont les alles se perdent.
Elle tait plus belle et surtout plus vaste que celle o, jadis, je
m'tais veill  la vie latente des choses. J'escaladais aussi des
montagnes plus hautes et plus inaccessibles que celles o le berger
menait son troupeau. Et parfois la douceur lancinante des notes que
j'arrachais  mon instrument me rappelait l'inoubliable lamentation du
rossignol amoureux de la rose: _Je m'gosille toute la nuit pour
elle, mais elle dort et ne m'entend pas_. Pour elle? je ne savais pas
son nom, je ne connaissais pas son visage, mais qu'elle existt je
n'en doutais point. Et, phnomne singulier, ce n'tait dj plus
Nazzarena, comme si la fidlit tait encore une chane  briser.

Avec le secours de la musique ou celui de la pense, je me
construisais un palais o nul n'tait admis  me visiter: on me
croyait prsent et simplement distrait quand j'avais gagn ma
solitude, le seul lieu o je fusse vritablement moi-mme. Cette
facult de concentration m'interdisait l'amiti. Aucun camarade ne fut
admis  se lier avec moi, de sorte que la famille mme contre laquelle
je m'insurgeais me reprsentait l'humanit  elle seule.

Ainsi toutes les graines jetes pendant ma convalescence germaient en
moi,  quelques annes d'intervalle. J'tais libre en dedans et
personne ne s'en doutait. Mes parents taient satisfaits de mes places
et de ma conduite. Je passais pour tranquille, doux et sage, et 
l'abri de cette rputation je me laissais couler paisiblement dans un
heureux tat o je ne reconnaissais plus d'autre loi que la mienne et
qui devait approcher de l'anarchie. Je sacrifiais aux contingences,
mais elles comptaient si peu auprs de ma vie intrieure. Quand je
retournais chez moi, aux vacances, mon indiffrence, ma froideur
surprenaient, contristaient les miens. Ils l'attribuaient, ne pouvant
la comprendre,  de la timidit, de la retenue qui taient dans mon
caractre, et ils se multipliaient pour me contraindre  rentrer dans
la voie naturelle, ce qui n'aboutissait qu' m'loigner davantage. Le
rire de Louise, qui tait maintenant la fleur de la maison, ne me
dgelait pas plus que les exhortations martiales et pour moi agaantes
de Bernard en cong. Et quant  mes deux cadets, Nicole et Jacquot, je
leur inspirais une certaine crainte, de sorte qu'ils m'vitaient:
aprs les avoir dcourags, il ne me restait qu' me froisser de leurs
mauvaises dispositions et je n'y manquai point. Tante Dine, cherchant
une explication flatteuse de mon changement d'humeur, avait trouv
celle-ci:

--Il est si distingu!

Mon pre, quand il me tenait et qu'il disposait d'un peu de temps,
essayait sous toutes les formes de reprendre avec moi la conversation
que nous avions eue sur la colline du Malpas, le jour des lections.
Il me voyait, avec un secret dplaisir que je sentais et qui, par
esprit de contrarit, m'ancrait dans mon attitude, fermer les yeux
sur tout ce qui appartenait au domaine de l'observation, que ce
fussent l'histoire, le pass, la tradition, les lois, les moeurs,
l'existence pratique et quotidienne, pour me confiner dans les tudes
abstraites, la philosophie, les mathmatiques, ou m'absorber plus
compltement encore dans la musique, monde imprcis et sans lignes
arrtes dont il redoutait les mirages. Atteint par le dpart de
Mlanie et d'Etienne, par l'absence de Bernard qui n'tait revenu
passer quelques mois  la maison que pour repartir  destination du
Tonkin o la guerre ne finissait pas, il aurait souhait de causer
intimement avec moi, de me reprendre, de m'orienter. Je l'coutais
courtoisement, je lui rpondais  peine, et il ne pouvait se mprendre
 mon silence ou  mon air distant. Il ne cessait de me montrer, dans
toutes les professions, dans tout le cours de l'existence humaine, la
supriorit que distribue une vision nette des ralits. Ce qu'il dut
dpenser d'intelligence, de tact, de diplomatie mme dans cette
poursuite o je me drobais sans cesse, je m'en rends compte par le
souvenir. Nicole et Jacquot grandissant nous accompagnaient dans ces
promenades qui me pesaient et m'en rappelaient d'autres plus chres;
ils s'intressaient  cette conversation qui tournait presque au
monologue, et plus tard j'ai retrouv sur eux l'empreinte de cet
enseignement dont ils ont tout naturellement bnfici, tandis que j'y
voulus tre rfractaire. Quelquefois, je retrouvais dans la voix,
soudain plus imprieuse, cet accent qui, dans un jour fameux, m'avait
secou jusqu'aux moelles, et je m'attendais  l'entendre comme alors:
_Mais comprends-moi donc, pauvre petit! Il faut bien que tu me
comprennes. Il y va de ton avenir..._ Puis la voix irrite se
modrait, ou bien elle se taisait. Mon pre avait mesur l'inutilit
de sons insistance.

Je savais aussi me drober affectueusement aux sollicitations de ma
mre, qui recherchait mes confidences et qu'affligeait ma tideur
religieuse:

--Tu ne pries pas assez, me disait-elle. Tu ne sais pas comme c'est
ncessaire. C'est ce qu'il y a de plus vrai au monde.

Cependant j'avais habilement russi  me rapprocher de grand-pre sans
veiller de soupons. Nous faisions de la musique ensemble. Il
tremblait un peu, et son violon semblait chevroter. Ou bien nous
discutions des heures entires sur une sonate ou une symphonie. Ainsi
l'avais-je admir jadis, au Caf des Navigateurs, s'isolant avec Glus.
Si l'un ou l'autre voulait se mler  notre conversation, nous le
toisions avec impertinence comme un profane incapable d'un avis
srieux. La musique ne pouvait avoir de signification que pour nous:
elle nous appartenait et par elle nous rtablissions notre ancienne
intimit.

J'atteignis ainsi le dbut de ma dix-huitime anne, lorsque survint
l'vnement qui devait dcider de ma vie. Les baccalaurats m'avaient
couvert d'honneur, et je me prparais  l'cole Centrale depuis un an,
sans une attraction particulire, et mme avec un dtachement parfait.
Un certain got pour les sciences naturelles, volontairement dlaiss,
avait quelque temps donn  mon pre l'illusion que je reviendrais 
mes projets d'enfant et le continuerais lui-mme un jour. Mais j'avais
choisi la carrire d'ingnieur parce qu'elle me sparait de la maison
et que j'y serais mon matre...





Lorsque nous annoncions notre retour, la premire silhouette que nous
ne manquions jamais d'apercevoir sur le quai de la gare, c'tait celle
de mon pre accouru  notre rencontre. La paternit, vritablement,
illuminait son visage. Moi, je le saluais comme si je l'avais quitt
la veille, mais il ne se laissait pas rebuter et m'ouvrait chaque fois
les bras comme s'il me retrouvait aprs m'avoir perdu. Ces effusions
en public me paraissaient bien bourgeoises et je m'y drobais avec
art.

On tait  la fin de juillet. Mes examens passs, je revenais pour les
vacances. Aprs m'avoir tout froiss en me serrant sur sa poitrine,
mon pre me fit monter en voiture et, ma valise devant nos pieds, nous
nous engagemes dans le chemin de la maison qui tait  l'autre
extrmit de la ville et comme en dehors, ainsi que je l'ai dcrite.

Nous traversions la place du March lorsqu'un groupe de gens du peuple
nous jeta des regards hostiles accompagns de sourds grognements, puis
un cri se fit jour  travers ces murmures:

--A bas Rambert!

Etonn, je me tournai vers mon pre, qui ne rpondait pas et qui
souriait mme aux insulteurs, oh! non pas de ce sourire que j'avais
dj remarqu sur ses lvres quand il se prparait  la bataille, mais
d'un sourire presque sympathique, de commisration. Pourquoi cette
impopularit soudaine? On pouvait ne pas l'lire, on le respectait et
surtout on le craignait. Dj le cocher pressait son cheval: de loin
quelques hues nous poursuivirent. Je ne pus me tenir de l'interroger.

--Oh! rien, dit-il. De pauvres diables. Je t'expliquerai.

Toute la maisonne se prcipita dans l'escalier pour nous recevoir.
C'tait le protocole habituel,  la rentre de chaque absent. Grand-
pre, seul, ne se drangeait pas et j'entendis son violon qui, de la
chambre de la tour, envoyait sa plaintive mlope. Mon pre raconta la
manifestation dont nous avions t les victimes.

--Ah! les canailles! s'cria tante Dine qui, par l'effet d'un
rhumatisme  la jambe, clopinait un peu, mais qui n'avait rien perdu,
avec les ans, de sa vertu guerrire. _Ils_ se sont avancs jusqu'ici
tout  l'heure, ceux-l ou d'autres. Heureusement la grille tait
ferme.

Elle nous barricadait contre nos ennemis.

--Oh! mon Dieu! murmura ma mre, pourvu, Michel, qu'il ne t'arrive
rien?

Mon pre, enfin, rsuma pour moi les derniers incidents. La
municipalit lue trois ans auparavant avait command, pour alimenter
les fontaines publiques, d'importants travaux de canalisation, et ces
travaux avaient t adjugs  un entrepreneur peu scrupuleux et mme
tar, que soutenaient des influences politiques considrables. Or, ces
derniers jours, mon pre avait constat, soit  l'hpital, soit dans
les quartiers ouvriers, deux ou trois cas de typhus qu'il attribuait 
l'eau rcemment amene en ville, et mal capte ou contamine. Il
redoutait une pidmie, s'il avait diagnostiqu sans erreur l'origine
du mal. Aussi avait-il saisi sans retard la mairie d'une demande de
fermeture immdiate des fontaines suspectes et rclam un arrt
enjoignant de ne se servir que d'eau bouillie et prescrivant d'autres
mesures de prcaution,  quoi le maire, un M. Baboulin, picier,
conseill par l'adjoint Martinod, s'tait refus par crainte de
l'opinion. Notre ville, en amphithtre au-dessus du lac, tait
choisie, l't, comme lieu de villgiature par toute une colonie
d'trangers. Si l'on parlait de contagion, la saison, du coup, tait
compromise. En outre, il et fallu avouer l'chec de ces fameux
travaux d'amnagement, dont on avait tir, selon l'usage, une bruyante
popularit. La querelle avait transpir et le public prenait
violemment parti contre le prophte de malheur.

J'coutais ce rcit avec l'indulgence d'un voyageur qui doit se prter
poliment aux intrts de ses htes. C'taient des histoires de
province, promptes  natre, promptes  s'teindre, et j'arrivais de
Paris. Notre ami, l'abb Heurtevent, vint  la nuit tombante les
renforcer. Depuis le dcs du comte de Chambord, il ne prdisait plus
que des flaux, guerres, cyclones et cataclysmes de tout genre. Dj
il se sentait dans son lment et reniflait  l'avance une odeur de
cholra qui rtablirait sa rputation atteinte et punirait la
Rpublique.

--J'ai appris, annona-t-il  mon pre, qu'on vous donnerait ce soir
un charivari.

--Un charivari! rpta tante Dine. Nous verrons bien. Je leur verserai
sur la tte une lessiveuse d'eau bouillante puisqu'ils ne veulent pas
d'eau bouillie.

--Bien, rpondit mon pre, j'attendrai.

Aprs le dner, ma mre, anxieuse, nous invita  rciter la prire en
commun. J'hsitai  me mler  ces invocations que j'estimais puriles
et n'y participai que du bout des lvres, uniquement, me disais-je,
pour ne pas semer ds le premier jour la discorde. Grand-pre, lui,
avait bravement regagn sa tour pour braquer son tlescope sur je ne
sais plus quelle plante.

Vers les neuf heures, nous entendmes une clameur formidable, mais qui
venait de loin.

--J'ai tout ferm, dclara tante Dine pour nous rassurer.

Cependant cette clameur ne se rapprochait ni ne s'loignait. La foule
qui la poussait devait pitiner sur place. Nous percevions
distinctement une sorte de refrain de trois notes dont nous ne
comprenions pas le sens. Tout  coup on sonne au portail.

--Les voil! proclama tante Dine.

Mais non: sous le bec de gaz on n'apercevait qu'une ombre, et mme
une ombre minuscule. Tante Dine et ma mre furent d'avis qu'il ne
fallait ouvrir qu' bon escient.

--Il s'agit probablement d'un malade, observa mon pre.

Et lui-mme s'avana vers la grille. Il reconnut dans ce visiteur
nocturne Mimi Pachoux qui, furtivement, s'empressait de l'avertir:

--Il parat, monsieur le docteur, qu'il y a d'autres cas. Alors, on
fait l'assaut de la mairie.

--Ah! vraiment? Et qu'est-ce que l'on crie?

--Dmission! dmission!

--C'est bien, mon ami, j'y vais.

Tante Dine, quand on lui rapporta le dialogue chang, voulut clbrer
le dvouement de notre ouvrier, mais elle en fut empche par mon pre
:

--Oh! ne vous pressez pas, ma tante; ces jours derniers, il me
fuyait. Il ne fait que passer devant le mouvement populaire, quand il
est bien sr de sa direction.

Et se tournant vers moi, il me demanda:

--M'accompagnes-tu? Cela te changera de tes tudes.

Nous trouvmes dehors une de ces belles nuits de juillet, sans lune,
o les toiles semblent briller bien en avant de la vote sombre,
comme des lampes suspendues, et nous arrivmes sur la place de
l'Htel-de-Ville qui tait noire de monde et toute remplie d'un cri
unique:

--Dmission! dmission!

La foule nous tournait le dos, trpignant et vocifrant contre le
btiment municipal hermtiquement clos. Elle se composait de bandes de
citoyens accourus au sortir des cafs, o la nouvelle s'tait sans
doute rpandue, et aussi d'un bon public de famille, avec des enfants
dans les bras. Les femmes taient encore plus surexcites que les
hommes. Quelques-unes parlaient de noyer le maire dans la fontaine. A
la vrit, il et fallu beaucoup de bonne volont pour cette
excution. Toutes ces ombres chinoises qui se dcoupaient devant nous
sous une lueur incertaine me paraissaient ridicules dans leurs
gesticulations. Isol dans ma vie intrieure, je ne prenais aucun
intrt  leurs bats. Et tout  coup le salon de l'htel de ville,
qui donnait sur un balcon, s'claira. M. Baboulin se dcidait 
rassurer ses administrs. Vainement il essaya de se faire entendre;
on le couvrit aussitt d'injures, l'appelant empoisonneur, tratre,
vendu, et le fltrissant d'autres pithtes plus malsonnantes mais
sonores. Un autre homme parut  ses cts: l'adjoint Martinod, ma
vieille connaissance, comptant sur sa popularit et son talent de
parole, s'avanait pour le remplacer. Mais le vacarme redoubla, et
mme on le traita avec une familiarit plus blessante. Je reconnus, 
la lumire d'un bec de gaz, Glus et Mrinos, insparables, qui
conspuaient en conscience leur ancien ami.

--Voil, me dit mon pre sans se gner, ce que c'est que le peuple.
Hier, il les acclamait, aujourd'hui il les insulte.

Je m'tonnai, je l'avoue, qu'il s'exprimt si librement, et de cette
voix forte qui retentissait et qui dsesprait grand-pre. Tout 
l'heure, quand nous revenions de la gare en voiture, ne l'avait-on pas
hu, lui aussi? Et si l'on recommenait? Nous n'tions pas protgs
par des murs et des agents de police. Justement un des manifestants se
retourna, la face injecte et la bouche ouverte. Un rverbre
l'clairait en plein. Tem Bossette, en personne, nous dvisageait. Il
s'agitait plus que tous les autres. Aussitt il poussa un cri:

--Vive Rambert!

Autour de lui, devant nous, ce fut un beau tumulte, et  ma
stupfaction, chacun de reprendre: _Vive Rambert!_  pleins poumons.
Mon pre me toucha l'paule et me glissa:

--Filons vite. En voil assez!

Un peu plus, notre retraite tait barre et nous devions subir cette
ovation inattendue. Nous prmes rapidement une ruelle transversale,
avant qu'on s'organist pour nous accompagner, et nous rentrmes  la
maison o l'on nous attendait. L'ombre derrire la fentre nous
avertit de l'tat d'inquitude caus par notre absence. Mon pre
raconta gaiement ce qui s'tait pass et l'intervention de Tem.

--Le brave garon! approuva tante Dine.

Ce qui lui valut cette rplique:

--Oh! son cas est pire que celui de Mimi. Ces jours derniers, il ne me
saluait mme plus.

--De quoi se mle-t-il? opina grand-pre que l'pidmie occupait, que
risque-t-il? Il n'a jamais tremp son vin.

--Ecoutez, murmura ma mre, si prompte  s'effrayer pour nous.

La clameur lointaine que nous avions entendue se rapprochait
distinctement, se prcisait. Tout  l'heure, dans un instant, elle
deviendrait intelligible.

--O mon Dieu! ajouta-t-elle, que se passe-t-il encore?

Mon pre la rassura en riant:

--Cette fois, Valentine, ce sont des acclamations. Je n'en demandais
pas tant. Aprs midi, j'tais bon  jeter  l'eau, et ce soir je suis
un sauveur.

Comme il se souciait peu de la faveur publique! Il avait son sourire
de bataille et je l'estimai bien mprisant. Dans le mysticisme o je
m'tais rfugi, je me tenais  l'cart des hommes; mais, pourvu que
je ne les frquentasse pas, j'tais dispos  leur concder toutes les
vertus, et mme la logique. Dj le cortge dferlait contre la grille
en chantant: _C'est Rambert, Rambert, Rambert, c'est Rambert qu'il
nous faut!_ N'y avait-il donc qu'un Rambert? Grand-pre, que personne
ne rclamait, s'loigna et, moi seul, je remarquai son mouvement de
retraite: il dut regagner sa tour et reprendre tranquillement son
tlescope; la plante qu'il observait n'avait peut-tre pas encore
atteint le bord de l'horizon. Volontiers je l'aurais suivi. Mon pre,
cependant, m'invitait  regarder, et je voyais sans plaisir cette
masse confuse dont la houle battait le portail et le mur d'enceinte.
On et dit un long et norme serpent, une longue et norme courtilire
dont le corps occupait toute la largeur de la rue et dont la queue
n'en finissait plus, l-bas, au tournant du chemin. La grille cda
tout  coup et la bte envahit, comme jadis les bohmiens, la courte
avenue et les plates-bandes. En un instant elle assaillit la maison.
Tante Dine,  ct de moi, tait partage entre le plaisir de la
popularit qu'elle savourait pour la premire fois et la dfense
instinctive de notre jardin.

Mon pre, afin d'arrter cet lan de la foule, ouvrit la croise et
fut salu d'une tempte d'applaudissements. Il obtint facilement le
silence, et sa voix sonna comme une cloche d'glise:

--Mes amis, dit-il, nous ferons ce que nous pourrons pour arrter le
flau. Comptez sur moi, rentrez chez vous et surtout invoquez le
secours de Dieu.

Invoquer le secours de Dieu! Mais c'tait lui que l'on considrait
comme la Providence. Dans toute cette manifestation il n'y avait que
ma mre qui songet  prier. Tante Dine buvait les paroles de son
neveu, dont l'loquence ne me touchait pas. J'aurais souhait quelque
bel loge de la science, seule capable de vaincre l'pidmie et
d'viter la contagion, et de la science mon pre n'avait souffl mot.
Je remarquai alors le nombre de bonnes femmes qui faisaient partie du
dfil et dont quelques-unes brandissaient des mioches  bout de bras
comme si elles les offraient  mon pre. Sans doute avait-il parl
pour les bonnes femmes.

Cependant il obtint ce qu'il dsirait. La foule, peu  peu, se calma
et commena de s'couler. On repassa le portail, et la belle nuit
d't, qu'avaient dchire tant de cris, lentement reprit sur les
derniers retardataires le jardin, son domaine, et les chemins et la
campagne, pour les restituer au silence.

Ds le lendemain les vnements se prcipitrent les uns sur les
autres. Le conseil municipal, responsable des fcheux travaux de
canalisation, dmissionna sous les protestations et le mpris.

--Et voil bien les lecteurs! nous dit mon pre  table. On avait
clbr la conqute de la mairie sur la raction, et ce mme conseil
acclam, on le chasse honteusement et on le trane dans la boue.

Instantanment, je me revis, quelques annes plus tt, au Caf des
Navigateurs, buvant le champagne avec Martinod et ses acolytes, en
l'honneur de la candidature de grand-pre qu'on opposait au chef du
parti conservateur. Ce souvenir, loin de me rvolter, m'attendrit. L,
j'avais got, enfant, une sorte d'abandon agrable qui ressemblait
dj  cette langueur amoureuse, prsent de Nazzarena fugitive, en
coutant de belles thories qui n'taient pas encore trs claires pour
moi, mais qui me prparaient  la libert.

En ville l'agitation croissait avec le nombre des morts, encore faible
pourtant. Les chiffres exacts que donnait mon pre ne correspondaient
nullement  ceux que l'on imprimait dans les journaux ou qui volaient
de bouche en bouche. Il nous avait interdit d'aller en ville, en quoi
grand-pre l'approuvait:

--On ne sait trop comment cela se ramasse. Il suffit quelquefois d'un
rien. Dj tous ces malades qui circulent par ici, comme c'est peu
rassurant!

A mon retour, j'avais trouv grand-pre vieilli. Dame! il atteignait
ses quatre-vingt ans, mais il avait si longtemps gard un air de
jeunesse dans la dmarche reste allgre  force de promenades et dans
les yeux qui brillaient et dont les petites rides avoisinantes ne
faisaient que souligner la malice. Maintenant il se votait et le
regard s'embrumait. Cependant il tenait  la vie, et peut-tre de plus
en plus  mesure qu'il la sentait plus fragile.

Les nouvelles les plus insenses et les plus contradictoires
circulaient, et toutes les passions politiques se donnaient libre
cours. On avait surpris un individu qui empoisonnait la rivire: un
prtre, affirmaient les anticlricaux; un franc-maon, leur
rpliquait-on. La terrible manie du soupon commenait de svir. Un
malheureux, le visage couvert de boutons, faillit tre charp sous le
prtexte qu'il propageait le mal, et ne fut sauv que par
l'intervention de mon pre.

--Les boutons du visage sont les seuls qui ne signifient rien! cria-
t-il  temps.

Il nous rapportait tous ces incidents et ces bruits, car nous ne
communiquions plus avec personne, et lui-mme se dsinfectait avec
soin en rentrant de ses tournes. Puis les villages en aval des
travaux de captation se crurent contamins eux aussi. Atteint de
panique, leur population se replia sur la ville. On la vit passer avec
ses chars, ses troupeaux, ses meubles, comme une migration devant la
guerre. Il y eut des bagarres, parce qu'on voulait l'expulser. Et
brusquement l'pidmie, jusqu'alors circonscrite et dont on avait fort
exagr les ravages, soit par suite de l'agglomration et du manque
d'hygine, soit parce que l'air tait rellement vici, prit des
proportions inquitantes. L'effroi public devint lui-mme un danger.
On annona la peste et la famine. L'abb Heurtevent, qui, tout en se
dvouant, puisait dans cette atmosphre de catastrophe une sorte de
rconfort  cause de la ralisation de ses prophties et qui ne
pouvait s'empcher de reconnatre les signes de l'intervention divine,
fut accus formellement de sorcellerie et dut se terrer dans sa
chambre pendant quelques jours, sous menace d'un mauvais coup. Mlle
Tapinois avait donn le signal du dpart, abandonnant son ouvroir, que
ma mre reprit sans rien dire. Les htels se vidaient, et les
habitants qui pouvaient fuir s'enfuyaient.

Le manque d'organisation venait augmenter le flau. La municipalit
avait dmissionn, et le prfet prenait les eaux en Allemagne.
D'urgence on convoqua les lecteurs. Ce fut une rue vers mon pre.
Tous les jours on criait devant la grille: _Vive Rambert!_ ou:
_C'est Rambert qu'il nous faut!_ et tante Dine ne se rassasiait jamais
de ce refrain qui enchantait ses oreilles. Lui seul, il n'y avait que
lui.

Je n'ai pas vu, et je ne puis dcrire la ville dsespre, aux
boutiques fermes de peur du pillage, dchire par les partis, hante
de tous les soupons, travaille par la haine et la misre, et livre
 l'pouvante. Mais je l'ai vue de mes yeux,  nos pieds, l, sous nos
fentres, supplier un homme, se soumettre  lui, s'asservir  celui
dont, auparavant, elle n'avait pas voulu. Elle se tranait, elle
gmissait, elle poussait des cris d'amour comme une chienne en folie.
Et, ne comprenant pas sa dtresse, je la mprisais.

Mon pre avait perdu sur moi son autorit, non pour en avoir abus,
malgr ses apparences o j'imaginais de la tyrannie, mais peut-tre,
qui sait? pour n'en avoir pas us, au contraire, le soir o il me
ramena du Caf des Navigateurs, le jour o, dans la chambre de la
tour, pour dfendre grand-pre contre lui, je le bravai. Il ne pouvait
se douter ni de mon premier amour qui m'avait compliqu le coeur, ni
de la profondeur des mes aspirations vers la libert lentement
infiltres par tant de promenades et de causeries. Cependant il avait
pressenti mon dtachement de la maison et pour me ramener il avait
compt sur sa clmence. Or cette clmence le rduisait  mes yeux. Son
prestige tait fait de ses continuelles victoires, et chez ma mre ne
l'avais-je pas entendu se plaindre comme un vaincu? J'avais mesur 
sa tristesse mon importance. Plus il attachait de prix  me
reconqurir, plus je me sentais fort pour lui rsister. Et, peut-tre,
sans cet excs de proccupation paternelle, et-il conserv plus
d'empire. Serait-il dangereux pour un souverain de prtendre trop 
dresser et prparer son hritier, et faut-il croire  la vertu des
affirmations et des actes plus qu' l'influence qu'on cherche 
exercer sur les esprits? Une gnration diffre de la prcdente dans
l'expression des ides, sinon dans les ides mmes. Elle tient 
croire tout recrer: la vie lui apprendra que rien ne se cre et que
tout continue par les mmes procds.

Cette autorit,  quoi je me drobais, voici que dans le danger elle
s'imposait  tous. Mon pre dirigeait les services mdicaux. Elu  la
presque unanimit, on lui confia la ville.

II

L'ALPETTE

Mon pre et ma mre tinrent un conseil de guerre d'o sortit la
rsolution de nous renvoyer. Nous possdions, sur les pentes de l'une
des hautes valles, un chalet qu'on appelait l'Alpette, isol dans une
clairire au milieu des sapins. Quand la saison s'y prtait, nous y
passions un mois pendant la priode des vacances. Une patache
irrgulire montait en quatre ou cinq heures au village voisin. Le
ravitaillement n'y tait pas trs commode et il fallait s'y contenter
d'un ordinaire frugal et modeste. Mais on y respirait un air
balsamique. L, nous serions  l'abri de la contagion.

--L'pidmie se propage, nous expliqua mon pre. Vous partirez tous
demain matin, sauf votre mre qui ne veut pas me quitter.

Peut-tre avait-il rsolu de rester seul: il s'tait heurt  ce
refus.

--C'est une excellente ide, approuva grand-pre. Ici nous ne sommes
bons  rien du tout. Nous sommes plutt une gne.

--Oh! moi, d'abord, dclara tante Dine en secouant la tte, je ne m'en
vais pas. Je fais partie de l'immeuble.

Mon pre lui objecta qu'elle aurait son frre  soigner; l'argument
fut accueilli assez mal:

--Il se soignera bien tout seul. Il se porte comme un charme. Et
d'ailleurs Louise veillera sur lui.

Louise protesta de son dsir de rester. On crut qu'elle plaisantait,
car elle avait dit la chose en riant, mais elle insista bel et bien.
Ne pouvait-elle rendre des services, visiter les malades, les garder
mme? N'avait-on pas besoin de toutes les bonnes volonts? Il y eut
entre elle et tante Dine un dbat dont la gnrosit ne m'apparut
point sur le moment. Tante Dine _gongonna_ tant et si fort, qu'elle
obtint gain de cause.

Entran par l'exemple, je signifiai  mes parents mon intention
formelle de ne pas quitter la ville et d'y jouer aussi mon rle. Ce
fut pour affirmer ma personnalit, --ma personnalit de dix-huit ans 
peine, --bien plutt que par bravade de courage. L'ide de la mort ne
m'effleurait pas, ni pour moi, ni pour personne. Je n'apercevais
aucunement le danger. Sans doute mon pre se trouvait le plus expos
par sa profession et par ses fonctions, mais il me paraissait
immortel. Je pensais seulement  me donner de l'importance.

Mon pre m'couta patiemment, puis il me rpondit que si j'avais
commenc mes tudes mdicales, comme il l'avait espr, il
n'hsiterait pas, malgr son affection et ses craintes,  m'utiliser,
--ce serait un droit que je pourrais revendiquer; --mais que, m'tant
orient dans une autre voie, je n'avais aucune raison srieuse de
demeurer dans une atmosphre vicie, sans servir  rien, au risque de
prendre le mal un jour ou l'autre. Il me remerciait de mon offre et ne
l'acceptait pas. La montagne, au contraire, serait favorable  ma
sant qui s'y raffermirait: j'tais un peu dlicat, j'en reviendrais
plus vigoureux. Ce calme rejet eut le don de m'exasprer. J'y
dcouvrais un insupportable mpris, et je m'obstinai  rclamer un
poste comme si mon honneur tait engag:

--Je regrette infiniment, pre, de ne pas m'incliner dans cette
circonstance; mais j'estime que je dois rester, et je resterai.

Ces paroles me grandissaient. Il me fixa de ses yeux perants et ne
haussa mme pas la voix:

--Je commande dans ma maison avant de commander en ville, mon petit.
C'est un ordre que je te donne: tu partirais demain avec ton grand-
pre, Louise et les deux cadets. J'ai la charge de toute la cit;
nous verrons si mon fils sera le premier  me dsobir.

Et il me laissa. Il avait parl si premptoirement que j'eus le
sentiment de l'impossibilit d'une rsistance. Ds longtemps il me
mnageait. A ma rserve, il me pressentait indiffrent, sinon hostile,
et il caressait le rve de retrouver ma confiance. Voici qu'il
abandonnait tous les moyens de conciliation et me replaait dans le
rang, comme un simple soldat, non pas mme comme un futur chef. Sans
tenir le moins du monde  prendre du service actif parmi les
ambulanciers, je rongeai mon frein avec rage, comme si j'avais subi la
plus cruelle injure. Grand-pre, que cette solution satisfaisait, me
consola avec bonne humeur:

--Oh! oh! que veux-tu? il a la manie d'ordonner. Nous serons trs bien
l-haut.

Nos prparatifs occuprent l'aprs-midi. Grand-pre descendit lui-mme
de la tour son baromtre, son violon, ses pipes et ses almanachs. Ces
divers voyages l'essoufflrent, mais il n'coutait personne. Le reste
du chargement ne l'intressait pas et concernait tante Dine,  qui, de
tout temps, il avait abandonn le soin de son linge et de ses habits.
A la tombe de la nuit, l'abb Heurtevent vint en visite. Mon pre
tait  l'hpital ou  la mairie, et ma mre  son ouvroir o l'on
prparait des couvertures pour les malades pauvres. Grand-pre, avec
une vigueur de rsolution toute nouvelle, refusa d'ouvrir la porte et,
de la fentre, s'informa si notre ami avait t dsinfect.

Force fut  l'abb de passer  l'tuve que l'on avait installe  la
maison, aprs quoi il fut accueilli gaiement, et mme grand-pre lui
offrit son exemplaire des prophties de Michel Nostradamus. M.
Heurtevent accepta le cadeau sans enthousiasme: il connaissait les
Centuries et les estimait obscures et contradictoires.

--Oui, vous prfrez la soeur Rose-Colombe et l'abbaye d'Orval. Et
quelles catastrophes nos apportez-vous, l'abb?

--D'abord, votre ouvrier Tem Bossette est dcd ce matin du flau.

--Ah! fit grand-pre.

Mais il ajouta aussitt, pour se dispenser de le plaindre:

--C'tait un ivrogne.

--Pauvre Tem! soupira tante Dine. S'est-il confess?

--Il n'en a pas eu le loisir. Le mal fut pour lui foudroyant.

--Un alcoolique, reprit grand-pre.

Ma tante continua d'interroger notre hte sur les personnes de notre
connaissance:

--Et Batrix? et Mimi Pachoux?

--Rassurez-vous, mademoiselle, sur le sort de votre Mimi: il porte
les morts en terre et mme dirige l'quipe des fossoyeurs. Son zle
est magnifique, il se multiplie, il est de tous les convois. Quant au
Pendu, je le crois atteint.

--J'irai le voir, dclara simplement tante Dine, ce qui lui valut de
son frre un regard d'tonnement et mme de rprobation.

Dj l'abb, avec une aisance incomparable, passait des infortunes
particulires aux calamits gnrales. La contagion ne tarderait pas 
se rpandre au loin, elle finirait bien par atteindre Paris. Elle
dcimerait la capitale, sentine de tous les vices, elle contraindrait
les hommes politiques  rflchir. Pour le renouveau moral elle
vaudrait une guerre. Et les lis refleuriraient.

--Ils refleuriront, ne manqua pas de rpter gravement tante Dine.

Le rcit de ces malheurs futurs affecta grand-pre, qui changea le
cours de la conversation:

--Dites donc, l'abb: si vous montez nous voir  l'Alpette, nous vous
donnerons des bolets Satan, et mme, si vous ne nous apportez pas trop
de fcheuses nouvelles, des bolets tte de ngre qui sont du moins
comestibles et d'un got savoureux. Ou plutt non, ne vous drangez
pas. Il n'y a pas l-haut d'appareil  dsinfecter, et vous seriez
capable de nous contaminer tous.

Le lendemain, un break attel de deux chevaux, retenu spcialement
pour nous, vint nous prendre avec nos paquets. Mon pre surveilla lui-
mme l'embarquement qu'il prcipita, car on le rclamait de tous les
cts  la fois. A la maison, quand surgissait quelque difficult, on
le cherchait immdiatement et ce n'tait qu'une voix pour appeler:
_Monsieur Michel?_ o est _Monsieur Michel?_ Maintenant, dans la ville
entire, le cri de ralliement tait: _Monsieur Rambert_ ou, plus
brivement, le _docteur_ ou le _maire_.

--Oh! oh! persiflait grand-pre, il a de quoi commander.

Grand-pre se hissa le premier dans le vhicule, avec ses instruments
qui ne le quittaient pas, bien que la caisse  violon ft encombrante.
Il montrait, comme le petit Jacquot, une gaiet de collgien en
vacances. Jamais il n'avait tmoign un si vif attrait pour l'Alpette.
Louise, au contraire, et Nicole imitant sa soeur qu'elle admirait,
manifestaient une motion que pour ma part j'estimais excessive. Elles
s'accrochaient  mes parents et versaient des larmes, comme s'il
s'agissait d'une absence prolonge.

--Allons, mes petites, dit mon pre, dpchez-vous et soyez sans
crainte.

Les adieux que je lui fis moi-mme,  cause de la scne de la veille,
furent empreints de froideur. Il m'avait contraint  l'obissance et
froiss dans mon orgueil: je ne pouvais l'oublier si vite et ma
dignit m'obligeait  prendre un air offens.

Les moindres dtails de ce dpart, sur lequel devait tant s'exercer ma
mmoire pour chercher vainement  en amoindrir l'amertume,
m'apparaissent avec une nettet que le temps n'a pu obscurcir. Tout le
monde s'impatientait plus ou moins, les chevaux  cause des mouches
qui les harcelaient, le cocher par tendresse pour se btes, grand-pre
et Jacquot dans leur hte de goter le plaisir de la course, Louise et
Nicole dans leur tristesse de s'en aller, tante Dine parce qu'elle
redoutait le fracas de sa sensibilit, moi pour en finir avec le
malaise que j'prouvais. Ma mre tchait de conserver son calme. Seul,
mon pre y russissait naturellement. Quand je montai  mon tour, le
dernier, il eut un court moment d'hsitation comme s'il voulait me
retenir, me parler. Je ne sais plus exactement ce qui me le rvla,
mais j'en suis certain. Et une fois assis, je ressentis une envie
irraisonne de redescendre. Etait-ce un dsir instinctif de
rconciliation? Combien j'aimerais en tre assur; mais ce fut trop
vague pour le pouvoir affirmer aujourd'hui. Install sur la mme
banquette que grand-pre, je traduisis mon sentiment intime par un
geste de mauvaise humeur: je m'emparai de la caisse  violon qui me
heurtait les genoux et la dposai brusquement dans le fond de la
voiture.

--C'est dlicat, observa grand-pre en manire de protestation.

Je me souviens encore de la vibration de la lumire dans l'air et de
l'clat de la route sous le soleil.

--a y est-il? s'informa le cocher grimp sur son sige.

--En avant! ordonna mon pre.

Et ma mre ajouta le voeu qu'elle formulait  chaque sparation:

--Que Dieu vous garde!

Dj notre lourd vhicule s'branlait et ce furent les dernires
paroles que nous entendmes. _En avant_ et _Que Dieu vous garde_:
elles se confondent, elles se mlent, elles s'accompagnent toujours
l'une l'autre dans mon souvenir, et lorsqu'il m'arrive aujourd'hui de
me mettre en route, il me semble que je les entends.

Au tournant, l-bas, devant la grille du portail, je revois les trois
ombres qui se dtachent dans le jour cru: celle de tante Dine un peu
massive; celle, plus fine, de ma mre et la grande ombre fire de mon
pre qui redresse la tte. Pourquoi n'ai-je pas appel? D'un seul mot
: Pre, il se fut content, et il et compris. Sa silhouette
rvlait tant de force, une si riche vitalit, et l'autorit d'un tel
chef, qu'il tait sans doute bien inutile de songer  s'humilier pour
lui donner satisfaction. J'en aurais toujours le loisir, si je le
dsirais: plus tard, plus tard.

Grand-pre fourrageait mes jambes pour remettre  flot sa caisse 
violon, et je dus l'y aider. Nous passmes sous le chtaignier qui
avait abrit --un instant --Nazzarena fugitive, Nazzarena qui riait en
montrant ses dents. Et la maison se perdit en arrire de nous.

Je ne tardai pas  oublier ce mauvais dpart dans l'enchantement de ma
vie nouvelle au chalet L'Alpette. Pour la premire fois j'tais le
matre absolu de mes jours. Grand-pre n'exerait aucune surveillance.
Il restait volontiers des heures assis sur un banc, devant la faade
la mieux expose,  se chauffer au soleil en fumant sa pipe. Il ne se
promenait plus que dans le voisinage immdiat et gagnait pniblement
sa sapinire, car ses jambes taient devenues molles et ne pouvaient
le transporter bien loin. L, il se livrait  son got favori qui
n'avait pas chang et qui tait la chasse aux champignons. Il
poursuivait spcialement non sans succs, le bolet tte de ngre  qui
l'ombre des pins est propice. Jacquot et son insparable Nicole
l'accompagnaient et se baissaient  sa place pour ramasser le gibier
qu'il leur dsignait. Il prfrait leur enfance  ma jeunesse et je
n'en tais pas jaloux. Notre intimit de jadis, il ne cherchait pas 
la recrer avec eux. Il vitait toute fatigue, toute conversation qui
et ncessit des raisonnements, des explications. Il se contentait
des petits faits vidents qui ne peuvent se discuter. Moi, je
prfrais ma solitude.

Soit qu'elle et reu des instructions  cet gard, soit par affection
fraternelle, Louise s'occupait de nous jusqu' l'obsession: elle
aurait voulu se partager pour tre  la fois avec moi et avec les deux
petits. Quand elle se fut rendue compte de la nature pacifique et
banale des propos que tenait grand-pre, elle se tourna vers moi
davantage, souhaitant de devenir ma confidente et de prendre sur moi
un peu d'empire. Elle n'tait que de deux ans mon ane. Sa conduite
m'merveillait, car rien, en bas,  la ville, ne la faisait prvoir et
l'altitude la modifiait du tout au tout. Jolie, gaie, insouciante, je
le jugeais peu srieuse et mme un brin fantasque, ce qui n'tait pas
pour me dplaire. Tantt elle se prcipitait sur son piano avec une
fureur passionne, et tantt elle l'abandonnait pendant des semaines.
Elle remplissait la maison de ses rires, de sa charmante humeur, de
ses mouvements agiles. Ce n'est pas elle qui me gnera, pensais-je
dans la voiture. Or, voici qu'elle se rvlait brusquement pareille 
une directrice de communaut ou de pension de famille, prvenante et
gentille, mais exigeante, mais intransigeante. Il fallait manger 
l'heure, justifier ses absences, veiller sur ses paroles devant les
enfants, ne pas se moquer des principes ni des gens. Etait-ce sa
responsabilit qui la transformait et lui tarabustait la cervelle?
Elle remplaait mes parents en conscience. Je lui donnai  entendre
que les garons n'obissent pas aux filles, et que les consignes
qu'elle avait reues ne me concernaient pas: elle insista et nous
emes presque ds l'arrive un conflit qui nous mit aux prises.

Ce fut le premier dimanche qui suivit notre installation. Le village
tait distant de deux kilomtres et l'on n'y clbrait qu'une messe,
une grand'messe. Louise nous en informa et, quand elle jugea le moment
venu de nous y rendre, elle nous invita  nous mettre en route. Grand-
pre, qui ne frquentait pas l'glise, souleva une objection
dsintresse:

--Les lieux publics sont les plus malsains. Prenez garde  l'pidmie.

--Dans toute la valle il n'y pas un seul cas de typhus, affirma
Louise triomphante.

--Bien, dit grand-pre.

Et il bourra sa pipe du matin.

Je dclarai alors  ma soeur que j'avais un projet de course et
regrettais de ne pouvoir la conduire. Elle me regarda, tonne, si
tonne que je vois encore la surprise de ses yeux limpides.

--Comment, tu ne viens pas  la messe, Franois? Il n'y en a qu'une.

--Non, rpondis-je de mon air le plus assur.

--Ce n'est pas possible!

Les yeux, les yeux limpides, se remplirent de larmes instantanment,
et je me rappelai la premire messe que j'avais manque. Mon amour-
propre exigeait que je ne cdasse pas, mon amour-propre et aussi la
foi nouvelle et incertaine que me fabriquait mon imagination. Louise
poussa devant elle Nicole et Jacquot et, son livre d'heures  la main,
se retourna dans l'espoir de m'attirer encore:

--Je t'en prie, viens avec nous.

Si elle avait ajout: _pour me faire plaisir_, peut-tre aurais-je
cd, tant je la voyais alarme. Elle et jug sans doute cet argument
indigne de son objet. Et je refusai plus durement cette fois.

--Je vais tre oblige de l'crire  maman, invoqua-t-elle en dernire
ressource.

--Si tu veux.

Cependant elle ne ralisa pas cette menace. Sa dlicatesse
l'avertissait de ne pas augmenter les soucis de nos parents en pleine
bataille contre le flau. Elle redoubla au contraire d'attentions pour
moi, s'efforant de me ramener, d'obtenir mon amiti, ma confiance.
Avec un art inn, elle s'improvisait mre de famille, cherchait sans
cesse  nous runir,  nous grouper, combattait l'isolement o je me
complaisais. Ds qu'une lettre nous parvenait, elle nous appelait pour
nous en donner lecture  haute voix. Nous en recevions de la ville
trs rgulirement, et l'on nous transmettait celles de Mlanie, voue
dans un hpital de Londres au service des malades, de Bernard en
expdition au Tonkin, d'Etienne qui terminait  Rome ses tudes de
thologie. Par ses soins les absents nous visitaient, et s'il n'avait
tenu qu' elle, nous eussions retrouv  l'Alpette la mme vie qu' la
maison. C'tait prcisment ce qui me rvoltait, et je m'insurgeais
contre cette volont de vingt ans qui contrecarrait la mienne avec une
tnacit inattendue.

Pour me soustraire  son influence, je pris l'habitude de quitter
notre chalet ds le matin avec un livre et de n'y rentrer que pour les
repas. Inquite, elle demeurait sur le pas de la porte jusqu' ma
disparition, et  mon retour, bien souvent, je la retrouvais  la mme
place, comme si elle ne m'avait pas perdu de vue. Son inquisition
s'tendait jusqu' mes lectures. La bibliothque de l'Alpette ne se
composait que de quelques ouvrages: un Buffon et un Lacepde
dpareills, un _Dictionnaire de la conversation_ en cinquante
volumes, un _Jocelyn_ et je ne sais quoi encore de moins important. Le
_Dictionnaire_ mme ne m'effrayait pas et j'emportais rsolument les
notices consacres  la biographie et aux systmes des philosophes.
J'tais  l'aise dans leurs conceptions les plus hardies ou les plus
obscures. Je les comprenais avant d'en avoir achev la dmonstration,
qu'elles soumissent l'univers au _moi_ ou qu'elles assujettissent
l'homme  cet univers livr  lui-mme. Cependant j'tais port 
croire que tout dpendait de notre intelligence et qu'elle seule, par
sa puissance, insufflait l'tre aux choses dont elle fixait les lois.
Je n'ai jamais pu retrouver tant de facilit  me mouvoir dans
l'abstrait, ni tant de plaisir, ni tant d'orgueil.

Un peu puis par ces aventures de mtaphysique, je me dsaltrais 
la posie de _Jocelyn_. Elle s'harmonisait si parfaitement  la nature
environnante qu'elle en devenait le chant et que je ne songeais plus 
les dmler. Que de fois, parmi les sapins, me suis-je rpt ces vers
fixs ds lors en mon souvenir:

J'allais d'un tronc  l'autre et je les embrassais, Je leur prtais le
sens des pleurs que je versais, Et je croyais sentir, tant notre me a
de force, Un coeur ami du mien palpiter sous l'corce.

La tendresse que je ne voulais plus recevoir de la famille, j'avais
tant besoin de la sentir parse autour de moi, dans l'me des arbres
ou l'esprit de la terre. Quand j'atteignais quelque cime, c'tait
alors l'apostrophe: O sommets de montagne! air pur! flots de
lumire!..._ par quoi s'exprimait mon exaltation. La srnit des
nuits me parlait de _paix, d'amour, d'ternit_. J'y rvais de
Laurence et n'avais pas de peine  l'voquer, tant son portrait me
semblait un modle de prcision:_

_Jamais la main de Dieu sur un front de quinze ans_ _N'imprima l'me
humaine en traits plus sduisants... _ _En faut-il davantage pour
alimenter un amour qui, n'ayant plus d'objet, se cre son image  lui-
mme? _ _Cependant un autre livre devait pntrer plus avant dans ma
sensibilit et correspondre  cet tat d'indpendance et
d'affranchissement o je me croyais parvenu. Dans le tas des almanachs
apports par grand-pre s'tait gliss l'exemplaire des _Confessions_
qui, dj, m'avait intrigu tout petit et que j'avais pris pour un
manuel de pit. L'innocent _Messager boiteux_ de _Berne et Vevey_
conduisait par la main ce Jean-Jacques dont j'avais entendu parler
bien avant de le connatre, comme s'il vivait encore et comme si nous
pouvions le rencontrer dans nos courses. Je n'avais jamais lu de lui,
au collge, que de courts fragments dont je n'avais rien tir de
personnel. Je me prcipitai sur le rcit de cette existence
tourmente, mais ce fut tout d'abord du dgot. Le vol du ruban chez
Mme de Vercellis et la lche accusation qui le suit, certains dtails
physiologiques que je m'expliquais assez mal, le titre de _maman_
dcern  Mme de Warens, me faisaient l'effet de confidences
impudiques et, bien que je fusse tout seul dans la fort ou couch
dans l'herbe sur la crte des monts, je sentais, en les coutant, la
rougeur me monter aux joues. Mon fonds naturel rsistait, mais par une
pente insensible j'en vins  admirer qu'un homme pt s'humilier ainsi
par de tels aveux et, n'en apercevant pas l'orgueil, j'prouvai le
vertige de la vrit._

_Le volume ne me quittait plus. Louise, inquite de cette prfrence,
voulut exercer son contrle. Un soir, comme je rentrais de contempler
les toiles, _--_celles du Sud que je dchiffrais mieux, _--_je la
trouvai qui, sous la lampe, ouvrait les _Confessions_. Elle ne me
voyait pas, je l'observais: brusquement elle ferma l'ouvrage et,
m'apercevant, laissa clater son indignation:_

--_Tu n'as pas le droit de lire ce livre._

--_Je lis ce qui me plat._

_Elle appela  son secours grand-pre qui dclina toute responsabilit
: _ --_Oh! chacun est libre. Et d'ailleurs Jean-Jacques est sincre._

_Les passages de passion me surexcitaient, et ce qui me les rendait
plus chers et plus sduisants, c'taient ces douces faons de vanter
en mme temps le bonheur de la vie bucolique et la paix de la
campagne. Dans cette paix qui m'environnait, je sentais mieux les
mouvements de mon coeur. Je fus aux pieds de Mme Basile _sans mme
oser toucher  sa robe. Un petit signe du doigt, une main lgrement
presse contre ma bouche sont les seules faveurs que je reus jamais
d'elle, et le souvenir de ces faveurs si lgres me transporte en y
pensant_. Je tchais de me reprsenter cet air de douceur des blondes
auquel le coeur ne rsiste pas et, le croirait-on? je dcouvrais une
application individuelle  cette plainte qui frappait mes dix-huit ans
 peine rvolus et dj inquiets: _Dvor du besoin d'aimer sans
jamais l'avoir pu satisfaire, je me voyais atteindre aux portes de la
vieillesse et mourir sans avoir vcu._ Quand je montais assez haut
pour distinguer de loin le lac au bas des pentes, je me rptais le
voeu si simple: Il me faut un ami sr, une femme aimable, une vache
et un petit bateau_, et mon exaltation croissante se parait
d'ingnuit. J'aurais pleur d'amour en mangeant des fraises arroses
de crme de lait.

Ainsi la priode que je traversais se reliait trs exactement  celle
de ma convalescence dont elle devenait en quelque manire
l'achvement. Je reprenais, seul, les promenades que j'avais faites
avec grand-pre quelques annes auparavant. Son ami Jean-Jacques le
remplaait. Ce n'taient pas les mmes lieux, mais la nature ne
changeait gure. Elle gardait l'ensorcellement de sa sauvagerie,
l'moi de sa vgtation que le moindre souffle agite, la fracheur des
eaux, et mme elle m'offrait, avec l'altitude, un air plus vif, des
espaces plus tendus et moins accessibles aux travaux des hommes, une
fiert nouvelle. A la montagne les hritages sont sans murs ni portes.
Aucune clture n'enlaidit le sol et la proprit n'est pas apparente,
--la proprit qui, je le savais par l'enseignement de grand-pre,
corrompt le coeur des hommes et le remplit d'avidit, de jalousie, de
cupidit. L-haut, les bois et les prs sont  tout le monde et 
personne, comme le soleil et l'air, comme la sant. Les hauts
pturages o le berger, qui d'une phrase m'avait rvl le dsir,
conduisait ses moutons, n'en foulais-je pas l'herbe courte?
L'ascension me communiquait une ardeur de conqute. Et  chaque
victoire je pensais rencontrer celle que j'attendais et qui se
drobait sans cesse. De prfrence  Nazzarena que j'avais aime et
que mes rves ddaignaient maintenant, l'estimant trop jeune et trop
simple, j'appelais la dame inconnue du pavillon, ou, plutt encore,
celle qui m'tait apparue sur le chemin en robe blanche avec un
chapeau de cerises et un teint de fleur, celle  qui son ombrelle
servait d'aurole et que j'appelais Hlne depuis que je savais que sa
beaut tait semblable  celle des desses immortelles.

J'tais seul, dlicieusement seul et amoureux sans amour. J'tais
parfaitement heureux et ne m'apercevais pas que je torturais ma soeur
Louise dont je mconnaissais l'affection. J'tais libre.

A cause des difficults de ravitaillement, notre table tait la plus
frugale du monde. Nous vivions d'oeufs, de pommes de terre, de
fromage. Le dimanche nous valait le luxe d'un poulet. Grand-pre ne
cessait de nous vanter l'excellence de ce rgime et les bienfaits de
l'existence pastorale. Je me persuadais aisment de l'excellence de
nos moeurs. De moins en moins je prtais attention aux nouvelles de la
ville qui nous parvenaient par la diligence. Une fois ou deux, pour
nous renseigner plus abondamment, on nous envoya le fermier en
personne. Ainsi nous smes, dans notre ermitage, le chiffre des morts
et la violence du flau. Le Pendu, dcd, avait fait une fin des plus
difiantes, et tante Dine l'avait assist jusqu'au bout. Glus et
Mrinos taient sains et saufs.

--Ils ont toujours eu de la chance, observa grand-pre.

Le fermier hochait la tte, ce qui signifiait que le dernier mot
n'tait pas prononc et que l'pidmie continuait ses ravages. De
Martinod on ne savait rien, il se tenait cach. Notre ami l'abb
Heurtevent avait rsist, mais il demeurait branl: il gardait assez
de vie pour annoncer des catastrophes.

--Et pouvons-nous redescendre? demandait chaque fois Louise dont la
question nous tonnait, grand-pre et moi, car nous tions pas si
presss.

--Pas encore, mademoiselle; M. Michel a dit comme a que ce n'tait
pas le moment.

Un lazaret avait t install pour les cas douteux, les deux hpitaux
regorgeaient de malades, les entres et les sorties de la ville
taient surveilles. Une srie d'arrts avait t rendue par le
maire, ordonnant les plus minutieuses prcautions.

--C'est terrible, concluait le fermier qui nous donnait ces dtails.

Et grand-pre dclarait que nous tions parfaitement bien  l'Alpette,
mais Louise se rongeait d'impatience.

Les jours peu  peu raccourcirent. Aprs le mois d'aot qui fut trs
chaud, septembre, plus ventil, vint, et septembre passa. Les feuilles
des htres et des bouleaux, dans la fort, changeaient de couleur
autour des sapins immuables, les premires toutes rouges et les autres
dores. Sur les rochers les touffes d'airelles dessches prirent une
teinte carlate. Il m'arrivait d'tre surpris par la nuit qui montait
en courant du creux de la valle et de quter, pour me remettre en
chemin, l'assistance d'un ptre dans quelque hameau dont les petites
lumires m'avaient guid.

Puis, nous fmes informs que le flau diminuait et que bientt nous
pourrions quitter l'Alpette. J'en reus la nouvelle sans plaisir. Ces
vacances m'avaient enivr de libert. Cependant on nous accordait un
dlai de quelques jours.

III

LA FIN D'UN RGNE

Toute la nuit il avait souffl un grand vent qui tomba dans la
matine. Octobre qui commenait s'annonait mal. Aprs le djeuner, je
sortis pour constater les dgts de l'orage. L'automne tait venu
brusquement. Dans les bois les feuilles des bouleaux et des fayards,
les feuilles rouges et les feuilles dores, arraches des arbres o
elles brillaient comme des fleurs, bruissaient sous mes pas, et comme
autrefois, quand j'tais petit et que j'allais cueillir des noix en
contrebande pour les craser ensuite sur les chenets, je laissais
traner mes pieds pour mieux entendre ce crissement aigu et plaintif.

A mon retour, le soir, je vis un char arrt devant la porte du
chalet. Son fanal n'tait pas allum et le jour baissait, de sorte que
je ne reconnus qu'en m'approchant le vhicule de notre fermier. Le
cheval n'tait pas dtel, mais personne n'en avait la garde: on
avait simplement pris la prcaution de lui poser une couverture sur le
dos.

--Eh bien! Etienne, dis-je en entrant  la cuisine o le fermier se
chauffait, car il faisait dj froid  la montagne, qu'est-ce qui vous
amne?

Nous l'appelions par son prnom, comme il est d'usage chez nous, bien
qu'il ft dj vieux. Il tenait les mains en avant, vers le fourneau,
et il tourna vers moi sa figure ride et rase qu'clairait la lampe
allume  l'instant.

Ses yeux trop clairs, dcolors  force de servir par tous les temps,
ne semblaient pas me distinguer avec nettet:

--Ah! monsieur Franois! murmura-t-il presque bas en se levant.

Je ne sais pourquoi, cette exclamation insignifiante me causa une
impression dsagrable.

--Vous ne venez pas nous chercher? demandai-je.

Il allait me rpondre, quand nous fmes rejoints par ma soeur Louise
qu'on avait avertie. Elle le salua amicalement et s'informa des
nouvelles qu'il apportait de la ville. Cependant il ne se pressait pas
de rpondre.

--Il y a, finit-il par dire, que Madame vous rclame.

--Madame? remarqua Louise.

--Bien, fis-je. Et pour quand?

--Ce soir, bien sr il est trop tard pour vous descendre. Ma bte est
fatigue et la nuit est dj l. Demain matin, de bon matin.

Pourquoi tant de hte? A peine aurait-on le loisir de plier les
paquets. J'allais protester, mais le fermier se droba: il fallait
rentrer le cheval  l'curie et le char  la remise. Pendant son
absence, je m'levai contre un dlai si court. Au fond, la perspective
de quitter ces lieux me remplissait de tristesse et je retrouvais en
moi-mme cette dsolation que j'avais ressentie dans le bois jonch de
feuilles mortes. Louise ne m'coutait pas, et je m'aperus qu'elle
pleurait. Avait-elle tant de chagrin de partir?

--J'ai peur, m'expliqua-t-elle.

Peur de quoi? Grand-pre, mis au courant, manifesta comme moi peu
d'enthousiasme pour le dpart.

--On n'tait pas mal ici, dclara-t-il. On faisait ce qu'on voulait.

Comme s'il ne l'avait pas toujours fait! Mais de quoi s'effrayait
Louise? Elle nous le confia peu  peu. Pour que le fermier ft venu
nous chercher, il fallait qu'il y et un malade  la maison, un malade
gravement atteint. Il avait dit _Madame vous demande_. Donc, ce
n'tait pas maman, ce ne pouvait tre que mon pre. Voil ce qu'elle
imaginait et ce qu'elle nous avoua. Nous essaymes d'en sourire et la
comparmes  l'abb Heurtevent qui portait la foudre sur lui et la
lanait  tout propos, mais sa peur nous gagnait. Et nous attendmes,
un peu fbrilement, le retour du fermier que nous interrogions. Ce fut
Louise qui porta la parole:

--Pre est malade, n'est-ce pas Etienne?

--Ah! mademoiselle, c'est un grand malheur.

--Est-ce qu'il a pris le mal?

--Ce n'est pas le mal qu'il a pris, c'est un chaud et froid.

Notre Louise se remit  verser des larmes. Elle appelait mon pre
comme s'il pouvait lui rpondre. Nous dmes la consoler, non sans
blmer ses excs, et le fermier lui-mme s'en mla.

--La demoiselle a tort. Monsieur Michel est solide. Il y en a d'autres
que lui qui ont pris des chauds et froid et qui sont aujourd'hui gras
et luisants.

Qu'il y et un danger vritable, la pense ne m'en effleurait pas. Mon
gosme m'empchait d'y croire. Quel absurde pressentiment tourmentait
cette pauvre Louise! Je revoyais mon pre, l, devant le portail,
avant que la voiture ne s'branlt. Son panama, un peu de ct,
projetait une ombre sur la moiti du visage. L'autre, en pleine
lumire, resplendissait de vie. Il donnait des ordres brefs et htait
l'amnagement, parce qu'on l'attendait  la mairie. Comme il savait
commander et comme on se prcipitait pour lui obir! Moi seul, j'avais
rsolu de me drober  son pouvoir,  son ascendant. Il se tenait
droit comme un chne de la fort, un de ces beaux chnes sains qui ne
perdent leurs feuilles qu' la pousse des feuilles nouvelles et que
la tempte ne russit pas  branler: au contraire, il se hrissent
et l'on dirait qu'ils se durcissent pour lui rsister. J'entendais
aussi sa voix qui sonnait, sa voix qui disait: _En avant_, comme  la
bataille. Que cette force ft vaincue, je ne pouvais l'admettre. Sur
cette force-l je comptais, j'avais besoin de compter, afin d'avoir le
temps plus tard, si je le jugeais bon, et ma libert conquise, de
revenir de mon plein gr en arrire pour tmoigner  mon pre un peu
de tendresse. Pourtant je me souvins du jour o je l'avais entendu
formuler, dans la chambre de ma mre, une plainte  mon sujet: _Cet
enfant n'est plus  nous..._ Mais je ne m'y attardai pas. Non, non, il
ne fallait rien exagrer. Ma mre nous rappelait parce que l'pidmie
dcroissante n'offrait plus aucun danger, et parce que mon pre,
malade, serait satisfait de nous revoir: elle nous rappelait pour ces
raisons-l, et non pour une autre...

Nous descendmes le lendemain matin, Louise et moi sur le char du
fermier, grand-pre et les deux petits, un peu plus tard, par la
diligence qui, tout de mme, tait plus confortable. Je me retournai
souvent pour mieux emporter l'image de cette valle o dans la
solitude j'avais rencontr tant d'motions cres par moi-mme et
comme une sorte de bonheur o les autres n'avaient point de part.
Assise  ct de moi, Louise ne rompait le silence que pour se pencher
vers le sige et prier doucement notre vieil Etienne:

--Ne pourriez-vous pas aller un peu plus vite?

--Oui, mademoiselle, rpondait-il, on essaiera. La Biquette est comme
moi, a n'est plus bien jeune.

Il montrait sa jument, et du fouet lui enveloppait les flancs sans se
dcider  la frapper. A mesure que nous approchions de la ville,
l'inquitude de ma soeur augmentait et finissait par me prendre. Elle
me rptait son: _J'ai peur_ contagieux. Le bon soleil d'octobre qui
nous chauffait sur notre banc me permettait mieux de lutter contre un
pressentiment aussi absurde.

Enfin nous arrivmes devant la grille. Personne ne nous attendait.
Tant de fois,  cette place, j'avais trouv mon pre qui interrogeait
le chemin et qui, ds qu'il nous apercevait, nous accueillait de sa
parole, de son geste, de toute sa joie paternelle. Je regardai la
fentre; derrire le rideau, l'ombre habituelle n'apparaissait pas.
Alors, pour la premire fois, je connus que nous tions tous menacs.

Ma mre, ds qu'elle fut informe de notre retour, descendit pour nous
recevoir. Louise, sans un mot, se jeta dans ses bras. Par une
intuition parallle, bien naturelle  des mes qui se ressemblent,
elles s'taient comprises. Je demeurai  l'cart, ne voulant pas
comprendre, me refusant  admettre la possibilit mme d'un dsastre
qui ne me laisserait pas le temps de jouer, au jour de ma convenance,
le rle de l'enfant prodigue. Ma mre vint  moi:

--Il parle surtout de toi, me dit-elle. Dans son dlire il t'appelait.

De cette prrogative je fus atterr. Pourquoi parlait-il surtout de
moi? Pourquoi tais-je sa proccupation principale et --j'allai d'un
coup jusque-l, boulevers de ma sacrilge audace --peut-tre sa
dernire proccupation?

--Maman, criai-je enfin, ce n'est pas possible!

Mais je regrettai aussitt cet lan involontaire. Ma mre tait la
vivante preuve que le danger n'existait pas, ou du moins pas encore.
Sans doute je remarquais ses yeux cerns et ses joues blanches. Elle
portait la trace des nuits de veille. Mais cette fatigue, dont elle
livrait le dtail par chacun de ses traits, tait nanmoins comme
inexistante: on sentait qu'une volont suprieure la rduisait  rien
ou l'utiliserait tant qu'il serait ncessaire. Et par un phnomne
trange, il y avait maintenant, dans sa faon de parler et de nous
conduire, quelque chose, --je ne saurais prciser davantage, mais j'en
suis certain, --quelque chose de l'autorit de mon pre. Visiblement,
sans le savoir, elle le remplaait. Or, s'il y avait eu un danger,
elle aurait montr sa faiblesse de femme, elle qui s'inquitait si
vite et parfois pour des riens, elle si prompte  couter le bruit de
l'orage pour allumer la chandelle bnite afin de nous prserver. Je ne
voyais mme pas la sainte lumire qui dans son regard veillait, comme
la petite lampe d'autel dans le sanctuaire que la nuit envahit. Non,
non, s'il y avait eu un danger, elle aurait demand notre secours et
de ma jeunesse je l'aurais soutenue.

--Quoi donc? rpondit-elle  ma question, ce qui acheva de me
redresser.

Elle n'y rpondit pas autrement, comme si elle l'avait mal entendue,
et d'une voix toute simple, d'une voix douce qui cherchait  ne pas
causer de la peine, elle nous rsuma ce qui s'tait pass pendant
notre longue absence:

--Il repose en ce moment. Votre tante Bernardine le garde: elle m'a
beaucoup aide  le soigner. Tout  l'heure je vous mnerai dans sa
chambre. Vous ne pouvez vous imaginer l'effort qu'ont exig de lui ces
derniers mois. C'est de cela qu'il est tomb malade, quand il a t le
matre du mal, quand sa tche a t accomplie. Jusque-l je n'ai pu
obtenir de lui qu'il se mnaget. Le jour, la nuit, on venait le
chercher, on s'adressait  lui, comme s'il n'y avait que lui. Toute la
ville attendait ses ordres, qutait son assistance. On ne se fiait
qu' ses commandements, mais on exigeait de lui plus que ne le
permettent les forces humaines, et il est all au del en effet. On ne
lui a pas laiss un instant de rpit. On le croyait plus dur que les
pierres qui portent la maison; mais les pierres mmes se brisent sous
un poids trop lourd. Un soir, il y aura six jours ce soir, il est
rentr avec un grand frisson.

Et presque tout de suite la fivre s'est dclare. Ah! s'il ne s'tait
pas autant surmen...

Elle s'arrta, sans achever sa pense; mais n'tait-ce pas la suivre
que d'ajouter aprs s'tre recueillie:

--J'ai prvenu Etienne  Rome. Hier soir il m'a tlgraphi qu'il
partait. Je suis contente que son suprieur lui ait permis de partir.
Le voyage est bien long: il faut compter presque vingt-quatre heures.
A Bernard qui est si loin j'cris tous les jours. Et Mlanie prie pour
nous.

Ainsi rassemblait-elle la famille disperse autour de son chef. Je
demandai:

--Pourquoi Mlanie ne vient-elle pas?

--Les Filles de la Charit ne rentrent jamais chez elles.

--Elles soignent les trangers et ne pourraient pas soigner leur pre
!

--C'est la rgle, Franois.

Du moment que c'tait la rgle elle ne rcriminait pas, elle
s'inclinait, elle acceptait, et moi, du moment que c'tait la rgle,
mon premier mouvement tait de m'insurger. Sa timore quand il tait
l, voici qu'avec une prsence d'esprit inaltrable, elle prparait ce
qu'il fallait en cas de malheur et ne cessait pas de tendre toutes ses
nergies devant ce malheur. Je connus la honte de n'avoir pas partag
ses angoisses et d'avoir prtendu me soustraire  la solidarit de la
peine.

--La fivre a diminu, reprit-elle, recherchant pour nous et pour elle
tous les symptmes rassurants. Les premiers jours il a beaucoup
dlir. Depuis hier, il est plus calme. Il suit lui-mme la marche de
son mal, je le vois et il n'en dit rien. Ce matin, il a demand un
prtre. Notre ami, l'abb Heurtevent qu'il a guri, est venu.

_Il suit lui-mme la marche de son mal et il a demand un prtre_: la
pauvre femme ne liait pas ces deux phrases, tant elle estimait naturel
le secours que l'on rclamait de Dieu. Mais moi, comment ne les
aurais-je pas rapproches? Et pour la troisime fois, je sentis la
menace distinctement.

Nous entendmes, sur le palier, le pas devenu pesant de tante Dine.
Elle appela: _Valentine_,  mi-voix, et nous nous prcipitmes dans
l'escalier.

--Oh! il va bien, expliqua-t-elle. Il est rveill et te demande
toujours ds que tu n'as pas l.

--Tu peux m'accompagner, dit ma mre  Louise.

Et se tournant vers moi, elle ajouta qu'elle me ferait prvenir  mont
tour: il ne convenait pas d'entrer dans la chambre en trop grand
nombre,  cause de l'agitation que nos prsences risquaient de causer
au malade.

Tante Dine, qui devait prendre beaucoup sur elle pendant ses gardes,
explosa quand nous fmes seuls:

--Ah! mon petit, si tu savais! _Ils_ nous l'ont tu, _ils_ nous l'ont
tu sans piti. Toute la ville tait pestifre et ne mettait plus son
espoir qu'en lui. J'en ai vu, moi qui te parle, de ces gens- l avec
leurs sales boutons sur tout le corps. Ils criaient comme des perdus,
et quand ton pre apparaissait  l'hpital, ils se taisaient, parce
qu'il l'exigeait, mais ils lui tendaient les bras. Ce qu'il en a
guri! C'est lui qui les a tous sauvs, lui et pas un autre. Et les
fontaines fermes, et l'eau analyse, et les vtements des morts
brls, et le lazaret install: un tas de mesures d'hygine, quoi,
tout ce qu'il y a de mieux. Il fallait voir comme il commandait tout
a! Monsieur le maire, c'est impossible. --Demain, il faut que cela
soit. Sans lui, il n'y aurait plus personne aujourd'hui par les rues.
Et maintenant, maintenant, c'est tout juste si l'on vient rclamer de
ses nouvelles. Le bruit a couru qu'il avait attrap le typhus, le
dernier. Ils ont peur, et les voil partis. Ah! les misrables!

Ainsi me traa-t-elle le tableau de la lchet et de l'ingratitude
gnrales. Sur cette foule en dsordre se dtachait mon pre. Dj
tante Dine entreprenait un autre sujet:

--Ta mre est admirable. Elle ne s'est pas couche depuis le
commencement du mal. Et elle reste calme. Tu as vu comme elle reste
calme. Moi, je ne peux pas la comprendre.

Je voulus, puisqu'elle sortait de la chambre, l-haut saisir toute la
vrit:

--Enfin, ma tante, est-ce que...

Mais je n'achevai pas, et dj elle se jetait sur mon interrogation
dont l'impit m'avait brl la bouche, comme sur une injure adresse
 l'arche sainte:

--Oh! non, non, non. Dieu nous protgera. Qu'est-ce que nous
deviendrions, mon pauvre petit, qu'est-ce que nous deviendrions? Un
homme comme il n'y a pas deux sur la terre.

Ce fut alors que Louise, descendue sans bruit, nous rejoignit, la
figure bouleverse. Mon pre m'attendait.

Je m'arrtai  la porte de sa chambre, le coeur lourd. A cette
oppression je ne pouvais douter que du drame intrieur de mon enfance
et de mon adolescence, de ma courte vie dj si importante, il tait
l'acteur essentiel. J'avais par lui vcu, mais je vivais contre lui.
Du jour o je m'tais drob  son influence,  travers l'exaltation
qui me transportait et me laissait nanmoins dans un tat de malaise,
je me sentais libre mais hors cadre. Dans quel tat m'apparatrait-il
? J'en avais peur, et c'est pourquoi je demeurai un temps avant
d'ouvrir. A mon dpart, aprs l'avoir vu acclam par toute une ville,
j'emportais l'image de mon pre appuy  la maison, vainqueur certain
du flau comme il l'avait t jadis des fameuses courtilires, portant
allgrement le poids de la cit en dtresse, comptant sur l'avenir
comme sur le pass, immortel en un mot, et que l'on pouvait ainsi
tourmenter dans son autorit sans scrupules, et j'allais, dans une
seconde, le retrouver comment? Il tait l, derrire cette porte,
immobile, clou, humili, ne conduisant plus les autres comme une
troupe, se dbattant pour son propre compte contre le mal sournois qui
le consumait. De ce contraste certain j'prouvais une sorte
d'pouvante o il y avait, je dois le confesser, de l'horreur
personnelle pour le spectacle d'un abaissement.

Or, il n'y avait ni abaissement, ni contraste. J'entrai et je le vis.
Etendu dans ce lit de toute sa longueur, il semblait plus grand encore
que debout: c'tait incontestable. Du visage renvers en arrire sur
le traversin, je dcouvrais surtout le front, le front immense, le
front lumineux dans le jour que tamisaient les rideaux. La maigreur
subite ne faisait qu'accentuer la fiert des traits. Rien ne
trahissait l'angoisse ni la crainte, et pour la douleur, si sa marque
y tait, elle n'avait pas apport avec elle une diminution. Il tenait
les yeux clos, et parfois les ouvrait tout grands, d'une faon presque
terrifiante. Quand donc les avais-je ainsi vus prendre l'empreinte des
objets qu'ils regardaient? Avant les dfinitifs adieux de Mlanie, ils
se fixaient sur ma soeur de cette manire, sur ma soeur qui s'en
allait pour toujours et qu'ils ne reverraient plus.

Toute l'attitude, toute l'expression se ramassaient ou plutt se
raidissaient en un caractre suprme: il ne cessait pas de commander.
Et ma premire parole, ma parole unique fut une adhsion  son
commandement.

--Pre, dis-je au bord de son lit.

Je ne prononai pas ce nom dans un sens de pit, mais parce que son
ascendant me subjuguait, s'imposait  moi. Qui, dans cette chambre mal
claire, envahie par une lourde odeur de remdes, de sueur et de
fivre, par cette odeur complexe qui est dj comme un signe avant-
coureur d'agonie, je rentrais machinalement dans l'ordre, comme un
soldat, prt  dserter, reprend sa place dans le rang sous l'oeil de
son chef. J'assistais  mon propre changement. Ce mysticisme o je
m'tais complu et qui m'isolait dans l'univers se dsagrgeait comme
ces nues que dissipent les premiers rayons de l'aube. J'apercevais ma
dpendance, et toute la vrit de mes ides enfantines quand elles
commenaient par faire le tour de la maison, et l'anciennet, et la
justice du pouvoir qu'exeraient encore ces mains dfaillantes dont
les doigts ples, rigides sur la couverture, serraient un petit
crucifix que je n'avais pas remarqu tout d'abord.

J'avais cru parler haut, mais il n'avait pas d m'entendre: il ne se
retourna pas de mon ct. J'entendais sa voix basse --sa voix si
sonore dans ma mmoire --qui chuchotait comme s'il rcitait des
litanies.

--Que dit-il? demandai-je tout bas  ma mre qui s'approcha.

--Vos noms, murmura-t-elle. Ecoute.

En effet, les uns aprs les autres, il nous numrait. Dj les noms
des trois ans avaient d franchir ses lvres: il pronona celui de
Louise. C'tait mon tour: il le passa et ce fut Nicole, puis Jacques.
Cette omission me fut cruelle:  peine l'avais-je remarque que mon
nom vint, le dernier, dtach et mis  part. Alors je me souvins des
odieuses insinuations de Martinod sur la prfrence accorde  l'un de
mes frres: je compris que nul de nous n'tait le prfr, mais que
pour l'inquitude que j'avais cause, j'avais t l'objet d'une
attention particulire. Et j'prouvai l'envie irrsistible de lui
rvler d'un seul coup le travail qui s'accomplissait en moi
soudainement. Il se proccupait avec tant de souci et mme de respect
de notre vocation. Il prsumait qu'elle serait la base de notre vie
tout entire. J'avais cart systmatiquement la mienne, pour attester
ma libert. Voici que je la retrouvais avec certitude. Et m'avanant
un peu, je dis rsolument:

--Pre, je suis l. C'est moi. L-haut j'ai rflchi. Vous ne savez
pas? je veux tre mdecin comme vous.

L-haut? c'tait inexact: par piti ne fallait-il pas lui cacher la
cause de mon revirement? Il ne me tmoigna pas la joie que j'en
attendais, et peut-tre ne pouvait-il plus tmoigner aucune joie.
Peut-tre un autre travail, le dernier, celui du dtachement,
s'accomplissait-il en lui. Il leva sur moi ses yeux un peu effrayants
:

--Franois, rpta-t-il.

Et il tcha de lever la main pour me la poser sur la tte. Bien que je
me fusse pench, il ne put achever le geste et le bras retomba. Je
m'agenouillai pour lui permettre de m'atteindre avec moins d'effort,
mais il ne l'essaya mme plus comme je l'eusse souhait, et de cette
voix basse qui m'avait tant frapp tandis qu'il nous appelait tour 
tour, il articula distinctement:

--Ton tour est venu.

Ma mre qui se trouvait un peu en arrire se rapprocha pour me poser
la question mme que je lui avais pose:

--Que dit-il?

Instinctivement j'esquissai un mouvement, comme pour lui expliquer que
je ne savais pas au juste. Cependant j'avais bien entendu, et aprs un
instant d'hsitation le sens de cette phrase cessa de me paratre
mystrieux. Je pouvais y voir un tmoignage de confiance dans le pass
: mon pre n'avait pas admis ma trahison, mon affranchissement, il
tait sr que je lui reviendrais, il comptait sur moi. Mais dans sa
forme d'outre-tombe elle signifiait bien autre chose dont je fus
boulevers: c'tait la couronne royale de la famille que mon pre
tendait  ma faiblesse en m'invitant  la porter aprs lui, puisque je
serais sur place son continuateur, son hritier. A cela je n'avais
point pens.

Ma mre comprit-elle l'motion qui me courbait les paules et me
brisait? Elle m'assura que j'avais besoin d'une collation aprs ma
longue course au grand air et m'accompagne jusqu'au seuil.

--Valentine, murmura le malade.

--Mon ami, je ne te quitte pas.

Et elle m'abandonna pour aller  lui.

Mais je ne sortis pas de la chambre, et j'assistai  un drame quasi
muet, obscur en apparence et dont l'loignement n'a fait qu'augmenter
la clart pour moi.

Mon pre commena par cette invitation:

--Ecoute.

Il ne regardait personne  ce moment-l; ses yeux se fixaient au-
dessus de lui, au plafond. Cependant il ne se pressait pas de parler:
il se recueillait. J'tais dans une angoisse sans nom. Je devinais que
ma prsence l'avait branl et qu'il rassemblait ses ides sur la
destine de la famille. Ce qu'il allait dire  ma mre, ce seraient
ses dernires volonts sans nul doute. N'avais-je pas le droit de les
entendre, puisque _mon tour tait venu_?

Ma mre, aussi, l'avait devin peut-tre. Elle se tenait au bord du
lit, penche, et le drap qui pendait, o son genou s'appuyait, remuait
un peu. Je suis sr de l'avoir vu remuer: tait-ce ce genou qui
tremblait? Et puis, je ne vis plus qu'un visage.

Mon pre continuait de se taire. Je percevais la plainte monotone de
la fontaine dans la cour. Ma mre, tendrement, le pressa:

--Mon ami, mon cher ami...

Il tait en pleine lucidit. Il _avait suivi lui-mme la marche de son
mal_, il savait exactement o il en tait.

Alors il parut sortir des penses o il s'abmait. Il tourna un peu la
tte et regarda ma mre de ce regard un peu terrifiant, qui tait trop
profond.

--Valentine, rpta-t-il simplement.

--Tu avais quelque chose  me dire?

Avec une infinie douceur il murmura:

--Oh! non, Valentine, je n'ai rien  te dire.

Il avait voulu, j'en suis assur, lui recommander l'avenir de la
maison, et un regard avait suffi  l'en dtourner. Rien que par ce
regard, il en avait compris l'inutilit. Celle qui tait l, prs de
lui, n'tait-elle pas sa chair et son coeur? Tant d'annes passes
ensemble, jour aprs jour, sans une contradiction, sans un nuage, ne
les liaient-elles pas indissolublement? Qu'est-ce qu'une parole,
contre cela, pourrait valoir? Un plus grand tmoignage d'amour fut-il
jamais rendu  une femme que ce silence, cette confiance, cette paix
?...





Aprs des minutes si hautes, je connus cette forme de la lchet
humaine qui nous fait prouver une sorte de soulagement hors de la
prsence du malheur. Je sortis de la chambre. Grand-pre descendait de
la diligence avec Nicole, dj grandelette et srieuse, et Jacquot,
plus lger de cervelle et dont les douze ans ne s'aggravaient encore
d'aucun pressentiment. Il surveilla avec mfiance le transport de sa
caisse  violon et de ses almanachs: lui-mme ne consentit pas 
lcher sa collection de pipes. Tante Dine voulut s'occuper en personne
des gros bagages. Malgr l'ge et un commencement de dclin, elle
s'imposait une besogne de servante. L'effort physique, seul, parvenait
 la distraire, et le chagrin se traduisait chez elle par un
redoublement d'activit.

Une fois dans la maison, grand-pre y erra comme une me en peine. Il
tournait autour de la chambre du malade, sans demander  y pntrer.
Il n'osait pas s'informer et, dans son incertitude, il se plaignait 
tout le monde:

--Je deviens vieux. Je suis vieux.

Ils se revirent, mais je n'assistai pas  leur entrevue. Est-il
ncessaire d'y avoir assist pour deviner ce qu'elle du tre et que le
fils, invitablement, y soutint le pre? Si notre vie ne puisse pas
dans un coeur religieux la ferveur d'une constante ascension, ne
demeure-t-on pas tel qu'on fut? Aux uns le fardeau, aux autres
l'assistance. Et le voisinage de la mort mme n'intervertit pas les
rles.

Quand le soir vint, grand-pre, qui se tranait d'une pice  l'autre
en se lamentant, me proposa timidement de sortir.

--C'est une bonne ide, approuva tante Dine qui le connaissait. Et
voici deux ou trois commissions pour la pharmacie et l'picerie.

Il manifesta une satisfaction enfantine de rendre service et je ne
refusai pas de l'accompagner. Aprs la solitude de la montagne et ce
silence qui remplit la nuit, nous retrouvmes avec un plaisir secret
les rues claires et le mouvement de la population. L'pidmie tait
dfinitivement enraye: aprs les mesures sanitaires ordonnes ne
subsistait plus aucun pril. Rveille de son cauchemar, la ville se
livrait  des transports de joie qui taient sa revanche contre la
terreur. Je l'avais vue dans l'pouvante chercher en hurlant son salut
dans un homme, et je la retrouvais dans une ardeur et une insouciance
de fte. Une douceur d'automne flottait comme un parfum. Les boutiques
brillaient, les trottoirs regorgeaient de promeneurs et les cafs
dbordaient jusque sur la chausse. Les femmes portaient les robes
claires qu'elles n'avaient pu montrer de tout l't et, pimpantes dans
leurs toilettes fraches, transformaient la saison en un tardif
printemps. Au sortir de tant de deuil on jouissait de la vie et le
convoi des morts courait la poste.

J'tais le fils du sauveur, je m'attendais  la faveur populaire, et
l'on vitait notre approche. Je ne tardai pas  le remarquer. La
rencontre de ce vieillard et de ce jeune homme contraignait au
souvenir du bienfaiteur et, partant,  celui des mauvais jours qu'on
avait traverss. Personne ne s'en souciait videmment. Nous eussions
aim  causer de tant d'infortunes, et nul ne nous en fournissait
l'occasion. Enfin quelqu'un nous aborda, et ce fut Martinod, Martinod
la bouche en coeur et la barbe lisse, qui, sans me donner le temps de
l'carter, nous parla de mon pre avec admiration, avec loquence,
avec enthousiasme. Il lui rendait pleine et entire justice, il
clbrait son courage, son talent d'organisation, sa valeur mdicale,
son art merveilleux de diriger les hommes. Je m'tais rsolu, en
l'apercevant,  lui tourner le dos avec mpris, et voici que, plein de
reconnaissance, je buvais ses paroles et j'oubliais ses calomnies, ses
basses manoeuvres, ses menes souterraines qui avaient failli briser
l'unit de la famille. J'aurais d chercher sur son visage la marque
imprime par la main de mon pre, et je consentais  couter ses
louanges effrontes. J'tais encore trop ingnu pour deviner ce qu'il
prparait.

Glus et Mrinos, toujours insparables, qui nous croisrent ensuite,
consentirent  nous entretenir d'eux-mmes et des cruelles preuves
dont ils avaient avantageusement triomph. Nous essaymes de citer le
pauvre Cassenave et le malheureux Galurin, mais ils glissrent sur ce
sujet de conversation pour nous annoncer qu'ils composaient l'un une
Marche funbre et l'autre une Danse macabre en commmoration de ce
typhus historique. Je n'ai jamais appris qu'ils les eussent acheves.

Quand nous rentrmes, un peu ragaillardis par cette agitation, nous
trouvmes  la porte Mariette, la cuisinire, fort irrite et
indigne. Elle nous servait depuis plus de vingt ans et ne se gnait
avec personne. Le petit mdecin qui, jadis, m'avait visit pendant ma
pleursie, avait tent de lui mettre un louis dans la main en la
priant de donner son nom et son adresse aux malades, aux clients qui
continuaient d'affluer  la maison, et d'un geste vif elle lui avait
jet son or  la tte.

--Le vilain individu! certifia tante Dine qui de l'escalier saisit
l'aventure. Ah! _ils_ sont bien tous les mmes!

Et je cessai de nier l'existence de ces _ils_ qui nous entouraient et
nous savaient menacs.

Un peu plus tard dans la soire, et gure avant l'heure du dner,
comme on sonnait, j'allai ouvrir, pensant que peut-tre mon frre
Etienne, prvenu la veille, nous arriverait de Rome. Je reconnus en
face de moi, dans l'ombre, --car la lampe du vestibule n'clairait que
faiblement au dehors, --l'un de nos pauvres habituels, ce Oui- oui, au
chef toujours branlant. Je le savais survivant, tandis que la Zize
Million avait emport dans la tombe ses rves de fortune. Pourquoi
venait-il un autre jour que le samedi rserv aux aumnes?

--Attendez, lui dis-je, je vais chercher de la monnaie.

Mais il me retint par le bras presque familirement.

--Oui, oui, commena-t-il. C'est pas a.

--Et quoi donc?

--Oui, oui, il m'a guri, vous comprenez. Alors, c'est pour savoir,
oui, pour savoir comment il va.

Reconnaissant, il accourait aux nouvelles. Je me radoucis pour lui
rpliquer:

--Toujours la mme chose, mon ami.

--Ah! ah! oui, oui, tant pis.

Pourquoi ne s'en allait-il pas? Esprait-il par surcrot un peu
d'argent? Tout  coup,  la faon d'un bgue qui a russi  s'emparer
d'une phrase et la brandit, il me dclara presque sous le nez:

--Celui-l, c'tait un homme. Oui, oui.

Et il se perdit trs vite dans l'obscurit. Je regardai l'ombre o il
s'tait engouffr et brusquement je fermai la porte, trop tard, car
j'avais l'impression que quelqu'un tait entr, quelqu'un d'invisible,
qui prenait le chemin de l'escalier, du corridor, de la chambre. Je
voulus crier et aucun son ne me sortit de la bouche. Et je pensais
que, si j'avais cri, on m'aurait cru fou. Je restai l, paralys,
sachant qu'on m'avait prcd  l'intrieur de la maison et que je ne
pouvais pas chasser celle qui tait l, devant moi, celle qui ne
sortirait plus, celle qui montait sans bruit et dont personne ne
souponnait la prsence relle.

Ce que j'avais entrevu sans l'admettre encore, voici que j'en
comprenais le sens vridique, l'irrparable. Ce vieux pauvre bgayant
avait dit: _c'tait un homme_. Il parlait de mon pre au pass, il
parlait de mon pre comme si mon pre n'tait plus. Et cette prsence
invisible qui avait profit de la porte ouverte, c'tait donc la mort.
Pour la premire fois elle m'apparaissait agissante, pour la premire
fois --il n'y a pas d'autre mot --elle m'apparaissait vivante.
Jusqu'alors je n'avais pas attach d'importance  ses actes. Et, dans
mon horreur et mon impuissance, je laissai pendre mes bras inutilement
le long de mon corps. Autrefois, quand nous tions menacs de perdre
la maison, j'tais n au sentiment inconnu de la douleur, je naissais
maintenant au sentiment de la mort. Et la cruaut de la sparation, je
l'prouvais avant qu'elle ne s'accomplt.

Comme autrefois, je m'enfuis dans le jardin o la nuit m'avait prcd
et je me couchai sur la pelouse. La terre tait froide et semblait me
repousser. Le vent, qui s'tait lev, tordait les branches des
chtaigniers. Elles craquaient en poussant des plaintes. Un des arbres
surtout, celui de la brche, ne cessait pas de gmir et je m'attendais
 le voir tomber. Je me rappelais ceux que j'avais vus aprs un orage,
dans la fort de l'Alpette, tendus sur le gazon, et si longs que de
leurs racines  leur cime l'oeil s'tonnait de les mesurer. Et je me
rappelais encore cette gravure de ma Bible qui reprsentait les hauts
cdres du Liban, gisant sur le sol: ils taient destins  servir 
la construction du temple de Jrusalem.

Et aprs les arbres, comme les poutres de la toiture grinaient, ce
fut l'croulement de la maison que j'attendis. Qu'y avait-il
d'tonnant  ce qu'elle s'croult, puisque mon pre mourait?...

IV

L'HRITIER

Ces douleurs-l ont leur pudeur, et je jetterai sur la mienne un
voile...

Je reprends donc ce rcit au moment o la vie ordinaire recommence. Le
premier repas de famille en consacre la continuation, aprs qu'ont
cess les alles et venues de parents et d'trangers, et tout le
dsordre apparent qui accompagne les deuils. Mon frre Etienne,
accouru de Rome, est reparti pour y achever ses tudes thologiques.
Mlanie, en se penchant davantage sur toutes les misres de l'hpital
o elle sert, puise sans doute son propre chagrin, et Bernard, 
distance, a, d'un bref cblogramme o nous avons pu mesurer son
attachement, accus le coup. Nous autres, les restants, nous pouvons
nous compter comme des blesss aprs la dfaite.

La cloche a sonn et il nous faut gagner la salle  manger. Voici
grand-pre qui rentre de sa promenade: il s'est courb et cass, il
s'appuie sur sa canne, et il se plaint, sans que je puisse en savoir
la cause. Quelque chose lui manque, qu'il s'explique mal  lui-mme:

--Ah! soupire-t-il, essouffl, j'ai cru que je n'arriverais jamais
jusqu' la maison.

Il s'exprime comme nous nous exprimions quand nous tions petits. Mais
avons-nous cess de dire: la maison? Je le vois si faible et si
vieux, et ne me souviens plus que jadis il m'emmenait dans les bois et
sur le lac, du temps o nous allions bien tranquillement tous les deux
 la conqute de la libert. Dpassant la mesure dans ma
transformation, voici que je l'observe, avec une commisration
excessive qui est presque du mpris.

Oui, quand les soldats sont aux remparts, la ville, n'est-ce pas?
argumente et discute; elle discute et argumente sur l'utilit des
fortifications et des armes, et leur destruction lui parat un jeu.
Mais s'il n'y a plus de troupes et si l'ennemi est aux portes? Ainsi
pouvions-nous parler de nos dsirs et de nos rves, et de la cit
future, et surtout de notre chre libert. Nous le pouvions, et
maintenant nous ne le pouvons plus, parce que personne ne nous dfend
et que nous sommes face  face avec la vie, avec notre propre
destine. Il n'est plus, grand-pre, celui qui pour toute la famille
montait la garde aux remparts.

Tante Dine achve de mettre le couvert. Elle est bien ge pour
s'imposer tant de tracas, du matin au soir, et jamais elle n'a de
repos.

--Laissez donc, ma tante, ce n'est pas votre affaire.

Mais elle proteste et _gongonne_, et se met  pleurer tout fort:

--Il ne faut pas me priver de m'occuper. J'ai moins de peine quand je
travaille.

Est-ce que j'ignore, d'ailleurs, qu'on ne maintiendra  l'office que
Mariette, parce que notre situation est change? Chacun de nous devra
y mettre du sien, et tante Dine,  son habitude, prend de l'avance.

Louise n'a plus sa gaiet. Elle entre, en tenant par la main sa soeur
Nicole qu'elle protge. Pourquoi donc est-ce que je regarde leurs
cheveux blonds avec plus de tendresse? Songerais-je dj  leur avenir
plus incertain? Jacquot, peu surveill ces derniers temps, n'a pas t
sage, mais voil ma mre qui le gronde. Il ne croyait plus sans doute
qu'elle penserait  le gronder. Il s'tonne, il obit. Et maintenant
il faut s'asseoir autour de la table.

Ma mre a pris sa place du milieu. C'est vrai qu'elle porte maintenant
dans sa dmarche, dans sa voix toujours aussi douce, je ne sais quelle
nouvelle autorit, inexplicable et cependant sensible. Elle se tourne
vers grand-pre qui la suit:

--C'est  vous de _le_ remplacer.

Et elle dsigne, en face d'elle, la chaise de mon pre.

--Oh! pas moi, refuse grand-pre en s'agitant. Valentine, je n'irai
pas l. Moi, je ne suis rien qu'une vieille bte.

Elle insiste, mais vainement; rien ne le fera cder. Alors ma mre
lve sur moi ce regard calme et effray ensemble qu'elle a depuis...
depuis qu'elle est veuve:

--Ce sera toi, dit-elle.

Sans un mot je m'assis  la place de mon pre, et de quelques instants
il me fut impossible de parler. Pourquoi ce recueillement pour une
chose si simple et si naturelle? Si simple en effet et si naturelle
tait la transmission du pouvoir.

J'ai compar la maison  un royaume, et la suite des chefs de famille
 une dynastie. Voici que cette dynastie aboutissait  moi-mme. Ma
mre exerait la rgence et je portais la couronne. Et cette couronne,
voici que j'en connaissais  la fois le poids et l'honneur. Comme
j'tais n prcdemment  la douleur et  la mort, je naissais au
sentiment de ma responsabilit dans la vie. Je ne sais, en vrit, si
je puis comparer  ce sentiment qui m'envahissait aucune autre
motion. Il me perait le coeur de cette flche aigu et cruelle que
l'on attribue gnralement  l'amour. Et de ma blessure jaillissait,
comme un sang rouge et abondant, l'exaltation qui devait teindre mes
jours. Ce sang-l, loin de diminuer les forces de la vie, se
rpandrait pour la dfense ternelle de la race.

Avant que j'eusse atteint l'ge d'homme, le grand combat qui se livre
immanquablement dans toute existence humaine entre la libert et
l'acceptation, entre l'horreur de la servitude et les sacrifices
exigs pour durer, s'tait livr en moi par anticipation. Un
prcepteur aimable et dangereux m'avait rvl  l'avance le charme
miraculeux de la nature, de l'amour et de l'orgueil mme qui croit
nous soumettre la terre, et ce charme trop doux et trop nervant ne me
retiendrait jamais plus tout  fait. Ma vie tait fixe dsormais  un
anneau de fer: elle ne dpendrait plus de ma fantaisie. Je ne
tendrais plus vers les mirages du bonheur que des mains enchanes.
Mais ces chanes-l, tout homme les reoit un jour, qu'il monte
effectivement sur le trne ou que son empire ne soit que d'un arpent
ou d'un nom. Comme un roi, j'tais responsable de la dcadence ou de
la prosprit du royaume, de la maison.

A quelques jours de l, puisque je commenais mes tudes de mdecine,
je dus partir, moi aussi, momentanment. Cet loignement me dchirait
: dans le zle de mon rle nouveau, je voulais croire ma prsence
indispensable  ma mre. N'tait-elle pas toute brise par la perte de
celui qui tait sa vie? Son calme, pourtant, m'tonnait, et aussi la
clart de son jugement, et cette mystrieuse autorit nouvelle que
chacun sentait. Aux obsques, Martinod avait sollicit l'honneur de
prononcer un discours pour rappeler aux assistants le dvouement de
mon pre, et elle s'y tait refuse. Pourquoi dcourager cet
adversaire repentant? J'aurais volontiers mis un avis contraire. Et
peu aprs nous apprmes que Martinod, songeant  reconqurir la
mairie, avait compt pour sa popularit sur cette exploitation de la
mort. Les _ils_ de tante Dine ne dsarmaient pas. Ils ne dsarmaient
jamais. Le foyer avait ses vigilantes gardiennes qui ne se laissaient
ni duper ni endormir.

Cependant elles seraient bien seules toutes les deux, avec Nicole et
Jacquot. Grand-pre ne pouvait plus compter. Il dclinait maintenant
de jour en jour. Lui qui avait affich tant d'horreur pour les
cltures, s'informait presque chaque soir si les portes taient bien
fermes au verrou. Que craignait-il? Une fois, comme il sortait d'un
demi-sommeil, il rclama son pre avec insistance. Tante Dine l'en
reprit un peu rudement:

--Tu sais bien qu'il est mort depuis trente annes.

A notre stupfaction, il rpliqua aussitt:

--Mais non, pas celui-l, l'autre.

--L'autre? que veux-tu dire?

--Celui qui tait l tout  l'heure.

Et il montrait la direction du cabinet de consultation.

Nous comprmes alors que son cerveau commenait de brouiller les
gnrations. Il sentait bien qu'un appui lui manquait, et mon pre,
tout naturellement, tait devenu son pre.

Trs troubl par cette confusion, je me montrai plus juste envers lui.
Nous avions perdu ensemble l'empire de la libert.

La veille de mon dpart, j'avais rejoint ma mre dans sa chambre. Je
dsirais de lui apporter du courage pour notre sparation, et j'tais
plus troubl et plus faible qu'elle.

--Je reviendrai, disais-je, dfinitivement. Et je tcherai de _le_
continuer.

Nous ne le dsignions pas davantage entre nous.

--Oui, me rpondit-elle, _ton tour est venu_.

Elle avait donc entendu et compris. Et comme, la tte appuye  son
paule, je lui exprimais ma tristesse de la laisser dans la peine,
elle me rassura:

--Ecoute: il ne faut pas tre triste.

Etait-ce elle qui parlait ainsi? Surpris, je me redressai et la
regardai: son visage consum par l'preuve, cisel par la douleur du
plus profond amour, tait presque dcolor. Toute son expression lui
venait des yeux, si doux, si purs, si limpides. Elle avait chang et
vieilli. Et cependant il y avait en elle cette fermet insaisissable
qu'elle communiquait  son entourage sans qu'on st comment.

--Ne t'tonne pas, reprit-elle. Je me suis sentie si dsespre la
premire nuit que j'ai suppli Dieu de me prendre. J'ai cri vers Lui,
et Il m'a entendue. Il m'a soutenue, mais autrement. Je ne croyais pas
encore assez. Maintenant je crois comme il faut croire. Nous ne sommes
pas spars, vois-tu, nous marchons vers la runion.

Sur la table  ouvrage,  ct d'elle, tait pos un livre d'heures.
Je le pris machinalement et de lui-mme il s'ouvrit  une page qu'elle
avait d bien souvent relire.

--Lis  haute voix, m'invita-t-elle.

C'tait la prire des agonisants, qui se rcite pendant qu'entre la
mort:

_ Partez de ce monde, me chrtienne, au nom de Dieu, le Pre tout-
puissant qui vous a cre; au nom de Jsus-Christ, Fils du Dieu
vivant qui a souffert pour vous; au nom des Anges et des Archanges,
au nom des Trnes et des Dominations; au nom des Principauts et des
Puissances, au nom des Chrubins et Sraphins, au nom des Patriarches
et des Prophtes, au nom des saints Aptres et Evanglistes, au nom
des saints Martyrs et Confesseurs, au nom des saints Moines et
Solitaires, au nom des saintes Vierges, au nom de tous les Saints et
de toutes les Saintes de Dieu. Que votre demeure soit aujourd'hui dans
la paix, et votre habitation dans le saint Lieu!..._

Tout le ciel est convi pour recevoir l'me  qui s'ouvre la porte de
la vie.

_Nous ne sommes pas spars, nous marchons vers la runion_: je
compris le sens de ces paroles.

Dans le silence qui suivit ma lecture, je perus de nouveau la plainte
rgulire de la fontaine dans la cour, et je me souvins de la
confiance de mon pre quand, prt  parler, cette confiance lui avait
ferm la bouche. Qu'aurait-il dit  ma mre qu'elle et ignor de lui
? Elle achverait son oeuvre, puis elle irait le retrouver. C'tait si
simple, et c'est pourquoi elle tait paisible.

Son calme gagnait tante Dine toujours au travail et qui mme
recherchait les plus humiliantes besognes, telles que frotter les
parquets ou cirer les souliers, comme si elle voulait se punir d'avoir
survcu  son neveu. Et quand ma mre la reprenait doucement sur cet
excs de zle, elle protestait avec des larmes comme pour rclamer une
faveur.

Comme on voit le soir, peu  peu, sur les pentes, s'allumer les feux
des villages, voici que je voyais les feux de la maison s'allumer par
del notre horizon mme, et jusqu'au bout du monde, et jusque par del
le monde. Ils brillaient pour les absents comme pour les prsents,
pour Mlanie au chevet des pauvres, pour Etienne  Rome, et pour
Bernard, soldat d'avant-postes, dans sa lointaine colonie. Et plus
haut ils brillaient encore.

Et il me sembla que les murs dont j'avais dplor l'troitesse pendant
mes annes d'adolescence, pendant ma course  la libert, s'ouvraient
d'eux-mmes pour me livrer passage. Ils ne me retenaient plus
prisonnier. Et pourquoi m'eussent-ils retenu prisonnier? Partout o
j'irais maintenant, j'emportais de quoi les reconstruire avec mes
souvenirs d'enfance, avec le pass, avec ma douleur, avec ma dynastie.
Partout o j'irais, j'emporterais un morceau de la terre, un morceau
de ma terre, comme si j'avais t ptri avec son limon ainsi que Dieu
fit du premier homme.

Ce soir-l, veille de mon dpart, ma foi dans la maison fut la foi
dans la Maison Eternelle o revivent les morts dans la paix...

Avril 1908 --Dcembre 1912.

FIN





End of the Project Gutenberg EBook of La Maison, by Henry Bordeaux

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON ***

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